summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--28332-0.txt11459
-rw-r--r--28332-0.zipbin0 -> 253172 bytes
-rw-r--r--28332-8.txt11459
-rw-r--r--28332-8.zipbin0 -> 250445 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 22934 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/28332-0.txt b/28332-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..6be4392
--- /dev/null
+++ b/28332-0.txt
@@ -0,0 +1,11459 @@
+The Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans (1/2), by
+Lucy de La Tour du Pin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)
+
+Author: Lucy de La Tour du Pin
+
+Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort
+
+Release Date: March 15, 2009 [EBook #28332]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS
+
+1778-1815
+
+Marquise de LA TOUR DU PIN
+
+Publié par son arrière petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
+LIEDEKERKE-BEAUFORT
+
+TOME I
+
+PARIS
+
+MARC IMHAUS & RENÉ CHAPELOT ÉDITEURS
+
+1913
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME
+
+
+PRÉFACE
+
+CHAPITRE Ier
+
+I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
+années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
+père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
+mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
+et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
+Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
+expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
+paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe
+siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
+l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
+dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
+de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
+de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
+On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
+lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
+d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
+corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
+brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
+Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
+sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
+nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.
+
+CHAPITRE II
+
+I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
+Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
+Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
+Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
+ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
+d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
+éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
+Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
+collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
+Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
+et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
+femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
+lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
+de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
+la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
+fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
+pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
+logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
+entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
+pratiques de Mlle Dillon.
+
+CHAPITRE III
+
+I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
+l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
+époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
+popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
+Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
+torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
+Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
+Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
+Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
+gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
+Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
+leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
+Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
+Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
+faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
+Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
+laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
+Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
+de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
+Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
+pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
+Gouvernet.
+
+CHAPITRE IV
+
+I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
+situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
+irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
+l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
+des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
+la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
+françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
+Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
+Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
+pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
+Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
+de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
+Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
+séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.
+
+CHAPITRE V
+
+I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
+Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
+agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
+articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
+époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
+faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
+violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
+comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
+Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.
+
+CHAPITRE VI
+
+I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La
+bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour
+chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables
+des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la
+reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de
+présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.
+La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
+femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art
+de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner
+royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
+jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à
+cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des
+divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
+guerre en Hollande.
+
+CHAPITRE VII
+
+I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
+gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
+France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
+de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
+contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
+méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
+dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
+Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
+Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
+mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
+Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
+princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
+chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
+Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
+famille.
+
+CHAPITRE VIII
+
+1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
+Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
+de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
+La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
+de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
+littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
+Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
+depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
+Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
+l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
+catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
+gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
+États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
+l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
+princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
+l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
+anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
+Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
+Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
+poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
+Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.
+
+CHAPITRE IX
+
+1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
+Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes
+d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
+Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à
+Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
+de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à
+Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et
+de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
+Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
+La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières
+conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de
+Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les
+populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
+Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à
+Gaillefontaine.--La population armée.
+
+CHAPITRE X
+
+I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
+officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
+la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
+guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
+Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
+commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
+Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
+Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
+à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
+Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
+parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
+5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
+Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
+le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
+départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
+ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
+se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
+château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
+la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
+la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
+Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
+réfugie à Saint-Germain.
+
+CHAPITRE XI
+
+I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle
+Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline
+dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage
+de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du
+Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les
+députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
+de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La
+messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille
+royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à
+Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
+ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention
+des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de
+Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
+envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
+s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du
+Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à
+Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par
+l'Alsace.
+
+CHAPITRE XII
+
+I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du
+Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
+est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
+Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de
+Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de
+M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.
+Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
+Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la
+Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
+lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de
+meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
+Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
+Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette
+ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,
+Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis
+à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au
+roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
+Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de
+l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
+Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,
+le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.
+
+CHAPITRE XIII
+
+I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
+France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
+Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
+père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
+Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie
+de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa
+belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
+et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La
+Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de
+M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
+représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
+sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de
+Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation
+de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de
+son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de
+retraite forcée à Mirambeau.
+
+CHAPITRE XIV
+
+I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
+refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
+pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
+bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
+grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
+Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
+saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
+fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
+Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
+tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
+Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
+omelettes.
+
+CHAPITRE XV
+
+I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
+de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
+charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
+Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
+américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
+départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
+Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
+Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
+retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
+Bordeaux.
+
+CHAPITRE XVI
+
+I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau
+le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
+Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux
+à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
+canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être
+reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation
+à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
+Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des
+Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses
+passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la
+vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
+des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
+l'arrivée.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
+Dillon, était née à Paris, rue du Bac, le 25 février 1770. Elle épousa à
+Montfermeil, le 21 mai 1787, Frédéric-Séraphin, comte de Gouvernet.
+
+Au décès de son père, mort sur l'échafaud le 28 avril 1794, le comte de
+Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
+nommé pair de France et créé marquis de La Tour du Pin par lettres
+patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.
+
+ * * * * *
+
+Le comte de Gouvernet vint au monde à Paris, rue de Varenne, dans
+l'hôtel de ses parents, le 6 janvier 1759. Dès l'âge de seize ans, en
+1775, il entrait au service militaire en qualité de lieutenant en second
+d'artillerie, et, en 1777, était promu capitaine de cavalerie à la suite
+au régiment de Berry-Cavalerie.
+
+Il fut désigné, en 1779, pour occuper l'emploi de major général de
+l'armée du comte de Vaux, destinée à une descente en Angleterre, et un
+peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouillé, gouverneur des
+Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernières années
+de la guerre d'Amérique, et devint bientôt l'ami de son chef. Entre
+temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
+servait encore dans ce régiment quand, le 21 mai 1787, il épousa Mlle
+Lucie Dillon L'année suivante, on le nommait colonel du régiment
+Royal-des-Vaisseaux.
+
+Les mémoires de sa femme nous feront connaître la suite des événements
+de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu'à l'époque des Cent-Jours.
+
+Au moment du débarquement de Napoléon au golfe Juan, M. de La Tour du
+Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, où il avait été envoyé,
+après la première Restauration, d'abord en qualité de ministre par
+intérim, ensuite comme l'un des plénipotentiaires de France au congrès
+de Vienne.
+
+Après avoir signé la fameuse déclaration du 13 mars 1815 qui mettait
+Napoléon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, à
+Toulon, pour tenter de raffermir le maréchal Masséna, gouverneur de
+cette place, dans le service du roi, puis à Marseille pour conférer avec
+le duc de Rivière.
+
+Sa mission consistait ensuite à rejoindre dans le Midi le duc
+d'Angoulême, qui avait reçu du roi l'ordre d'aller à Nîmes. Mais ayant
+appris à Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
+Saint-Esprit, après avoir pris, de concert avec le duc de Rivière
+quelques mesures indispensables, il fréta un bâtiment pour gagner Gênes,
+d'où il devait retourner à Vienne. Le mauvais temps, ou plutôt le
+mauvais vouloir du capitaine de ce bâtiment, le força à aller à
+Barcelone. De là, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
+cette ville, il s'embarqua pour Londres, où il eut, pendant les
+vingt-quatre heures qu'il y séjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
+d'Angoulême pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
+même qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
+et se rendait à Gand auprès de Louis XVIII.
+
+Après la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en même temps
+que le roi la route de Paris.
+
+Au mois d'août suivant, il participait aux élections générales en
+qualité de président du collège électoral du département de la Somme.
+
+Le 17 du même mois, il était nommé pair de France par Louis XVIII qui,
+dans ses lettres patentes, l'appela «son allié», qualité que
+justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.
+
+Comme le rapportent les mémoires, M. de La Tour du Pin, tout en étant
+envoyé en Autriche, d'abord comme ministre par intérim, plus tard comme
+l'un des plénipotentiaires de France au congrès de Vienne, avait été
+nommé, peu de temps auparavant, ministre près de la Cour des Pays-Bas.
+En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste à Bruxelles pour remettre
+ses lettres de créance au roi Guillaume Ier et assister à son
+couronnement.
+
+Etant revenu à Paris, bientôt après, pour siéger à la Chambre des pairs,
+M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de décembre, aux
+débats du procès du maréchal Ney.
+
+Il avait été décidé qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
+la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette faculté, vota la
+peine de mort, mais fit en même temps la déclaration suivante:
+
+«Je condamne le maréchal Ney à la peine portée aux conclusions de M. le
+Procureur général, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
+des malheurs de cette fatale époque, je le trouve, à plus d'un titre,
+digne de la commisération du roi, et je profiterais, à cet égard, de la
+faculté qui m'est donnée par l'article 595 du Code d'instruction
+criminelle, si je ne croyais plus avantageux à Sa Majesté d'abandonner
+le coupable à sa justice, à sa bonté, et peut-être à sa politique, que
+doivent dicter les circonstances où nous sommes et dont Sa Majesté peut
+être meilleur juge que personne.»
+
+Cet appel à la clémence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.
+
+Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
+perdait son fils aîné, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
+tragiques qui seront relatées plus loin.
+
+Peu de jours après, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
+ministre plénipotentiaire auprès de la Cour des Pays-Bas.
+
+Dans le courant de l'année suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
+de la Tour du Pin, déjà si éprouvés. Le 20 mars 1817, leur fille
+cadette, Cécile[2], était emportée par une cruelle maladie, à Nice, où
+sa mère l'avait amenée.
+
+Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprès de lui
+M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrès d'Aix-la-Chapelle, dont
+l'objet était d'arrêter les conditions de l'évacuation du territoire
+français par les troupes étrangères.
+
+M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitôt après la clôture du congrès,
+son poste à La Haye. Il revint à Paris, à la fin de Vannée 1819, pour
+siéger à la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
+s'y trouvait encore à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
+février 1820.
+
+C'est pendant son séjour à Paris qu'éclata, en janvier 1820,
+l'insurrection des troupes espagnoles, réunies dans l'île de Léon pour
+une expédition en Amérique, insurrection qui fut l'origine de la
+révolution espagnole.
+
+À l'occasion de ces événements, le gouvernement français ayant résolu
+d'envoyer un représentant extraordinaire en Espagne, désigna pour cette
+mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent à
+empêcher son départ.
+
+Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
+dépourvu d'intérêt. Le voici reproduit tel qu'il a été conté et écrit
+par M. de La Tour du Pin lui-même:
+
+«Puisque la destinée a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupât
+une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
+concerne et qui, à travers mille autres, vaut la peine d'être lue. En
+1820, le gouvernement m'invita à venir de La Haye, où j'étais ministre,
+à la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
+reçut, à Paris, la nouvelle de la révolution d'Espagne. M. de Richelieu,
+alors président du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
+Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
+roi désire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.
+
+«Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
+lieu à cet égard, et je dirai seulement que, selon l'usage, après avoir
+publiquement pris congé du roi, j'allai successivement chez les princes
+et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orléans.
+
+«Il me reçut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
+familières, et même avec d'autant plus d'égards que mon envoi en
+Espagne, dans de telles circonstances, témoignait quelque opinion en ma
+faveur.
+
+«Il chercha à allonger une visite qui n'était que de pure formalité, et,
+voulant m'amener à quelque communication sur les directions qui avaient
+dû m'être données, il me dit: «Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
+assurément pas l'indiscrétion de vouloir pénétrer vos instructions, mais
+si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
+serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
+événements et de s'y laisser aller, sans prétendre un instant y
+résister.
+
+«Monseigneur, lui répondis-je, si l'on m'avait donné ces
+instructions-là, je les aurais refusées, et j'aurais conseillé de
+laisser au moins les événements agir tout seuls, sans prendre la peine
+d'envoyer quelqu'un pour les encourager.
+
+«Je quittai M. le duc d'Orléans, que mes absences continuelles de Paris
+ne m'ont plus donné l'occasion de revoir depuis ce temps-là.
+
+«En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
+j'ai été conduit me rappeler cette conversation et la mettre par écrit.
+Je serais tenté de demander présent M. le duc d'Orléans s'il pense
+encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.»
+
+
+M. de La Tour du Pin, peu de temps après, en avril 1820, était nommé
+ambassadeur Turin. Il rejoignit immédiatement son poste et, sauf un
+séjour de quatre mois à Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
+de janvier 1830.
+
+C'est pendant leur séjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin étaient
+une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
+seule fille encore vivante, et qui avait épousé, le 20 avril 1813,
+Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au château
+de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
+voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre à Berne
+son mon, à cette époque ministre des Pays-Bas près la République
+helvétique.
+
+Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, décidé à se retirer des
+affaires, se rendit à Paris, et bientôt après, ennuyé et fatigué,
+mécontent aussi de la tournure que prenaient les événements,
+s'installait à Versailles.
+
+Il s'y trouvait au moment de la Révolution de 1830. Le 2 août, à 3
+heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orléans,
+croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
+pour aller à Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
+Vendée, et que là il se réunirait à lui.
+
+Dès le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son départ pour
+Cherbourg, M. de La Tour du Pin résolut de gagner sa propriété du
+Bouilh, près de Saint-André-de-Cubzac, d'où il envoya, en guise de
+protestation, la lettre suivante à la Chambre des pairs:
+
+ «À Monsieur Pasquier,
+
+ «Président de la Chambre des pairs,
+
+ «Saint-André-de-Cubzac (Gironde), le 14 août 1830.»
+
+ «Monsieur le chancelier,
+
+ «J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connaître à la
+ Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
+ se refusent également à admettre la vacance du Trône dans la
+ personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en conséquence, je ne
+ prêterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
+ directement contraire à celui que j'ai déjà prêté.
+
+ «J'ai l'honneur, etc., etc.»
+
+Le président de la Chambre des pairs donna, dans la séance du 21 août,
+lecture de cette lettre, qui fut insérée dans le Moniteur du 22.
+
+Les événements du mois d'août mettaient également fin à la mission dont
+M. de La Tour du Pin était chargé auprès du roi de Sardaigne. Libre
+ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
+Bouilh, la fin de l'année 1830.
+
+De nouveaux soucis devaient bientôt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
+survivant de ses enfants, entraîné par un généreux enthousiasme pour la
+causé de la légitimité, s'était affilié au mouvement qui, en 1831, se
+préparait en Vendée. Il fut arrêté, emprisonné, et son père, ne voulant
+pas se séparer de lui, partagea les quatre mois de sa détention, tant à
+Bourbon-Vendée qu'à Fontenay.
+
+Mis en liberté en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientôt
+le chemin de la Vendée pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.
+
+On connaît le mauvais succès de cette tentative.
+
+Après l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
+poursuivi et recherché.
+
+Plusieurs journaux ayant, à cette époque, attaqué son fils en termes qui
+lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
+défense dans une lettre à l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
+lettre que cette feuille ne voulut pas insérer, mais qui fut reproduite
+dans le numéro de la _Guyenne_ du 7 août 1832.
+
+Cette lettre valut à son auteur un jugement de mise en accusation devant
+la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 décembre
+1832, à 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
+prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du Hâ, du 20 décembre 1832
+au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.
+
+Quant à Aymar de La Tour du Pin, vers la même époque et comme
+conséquence de sa participation à la tentative de Mme la duchesse de
+Berry en Vendée, il était condamné par contumace à la peine de mort. Il
+avait heureusement pu se réfugier à Jersey dès le mois de novembre 1832.
+
+En présence de la condamnation de son fils, qui pour y échapper dut
+s'exiler, et des persécutions dont il était lui-même l'objet, M. de La
+Tour du Pin prit le parti de se retirer à l'étranger.
+
+À sa sortie de prison, il alla s'installer à Nice, où sa femme et son
+fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
+cette ville, il se dirigea sur Turin et de là sur Pignerol. Son séjour
+dans cette dernière ville se prolongea jusqu'au 28 août 1832.
+
+Des questions d'intérêt urgentes à régler rappelèrent alors M. et Mme de
+La Tour du Pin en France.
+
+Ils y passèrent tout juste une année et reprirent ensuite le chemin de
+l'étranger, avec le projet de s'établir à Lausanne, où ils arrivèrent
+vers la fin du mois de novembre 1835, après quelques semaines de séjour
+à Suze.
+
+C'est à Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 février
+1837, âgé de soixante-dix-huit ans.
+
+Ainsi se terminait une vie pleine d'événements, marquée parfois par de
+beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquiétudes et
+d'infortunes.
+
+M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
+et sur les siens avec une fermeté de caractère incomparable, une rare
+grandeur d'âme, et avec cette simplicité, cette constante bonne humeur
+qu'aucune épreuve ne pouvait altérer, cette absence de toute amertume
+contre les événements et contre les personnes, qui étaient le bel
+apanage des vieilles et illustres familles françaises d'autrefois.
+
+Dans tout le cours de sa carrière diplomatique, il se montra le zélé
+défenseur des intérêts et de l'honneur de la France. Entièrement dévoué
+au roi, il conserva cependant une complète indépendance à l'égard de ses
+ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermeté,
+combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
+intérêts sacrés du pays.
+
+Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps après sa mort, un de
+ses familiers les plus intimes. Cette appréciation achèvera de le faire
+connaître:
+
+«Tout ce que l'âme la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
+caractère le plus solide, le plus doux, le plus égal, tout ce que
+l'esprit le plus cultivé, le plus aimable peuvent répandre de charmes,
+M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
+Il était resté comme un des rares débris de cette autre société
+antirévolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
+parce qu'elle est déjà de l'histoire ancienne pour ceux qui la
+déprécient.
+
+«M. de La Tour du Pin en avait conservé la grâce de manières, l'exquise
+politesse, les formes les plus distinguées, autant que la chaleur de
+cœur et d'amitié qui liait entre elles les personnes remarquables de
+cette société.»
+
+ * * * * *
+
+La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les événements notables de
+la période de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
+mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
+après les Cent-Jours, avoir retrouvé définitivement le repos pour son
+âge mûr; l'avenir lui paraissait définitivement fixé. Hélas! il n'en
+était rien; les années qui suivirent la révolution de 1830, comme nous
+l'avons dit dans les lignes consacrées à M. de La Tour du Pin, lui
+réservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.
+
+Son histoire, à dater de 1815, reste étroitement liée à celle de son
+mari, qu'elle suivit à La Haye d'abord, à Turin ensuite. Elle partagea
+même, comme nous l'avons rappelé plus haut, sa captivité de trois mois
+au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 au 20 mars 1833.
+
+Elle l'accompagna également en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
+volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
+trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, à Lausanne, au moment de sa
+mort, le 20 février 1837.
+
+Quelque temps après, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
+survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
+à Pise, en Toscane, où, âgée de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
+l'atteindre le 2 avril 1853.
+
+La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
+successivement tous, ainsi qu'on l'a déjà dit, à l'exception de l'un de
+ses fils. On trouvera le récit de la mort de deux d'entre eux seulement
+dans les mémoires qui s'arrêtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
+soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
+entreprit la rédaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.
+
+Dans l'intervalle, de 1815 à 1820, elle perdait deux autres de ses
+enfants: son fils aîné, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
+cadette, Cécile, le 20 mars 1817.
+
+Humbert de La Tour du Pin naquit à Paris le 19 mai 1790. Il fut
+sous-préfet de Florence, puis de Sens pendant les dernières années de
+l'Empire. À l'époque de la Restauration, on le nomma officier au corps
+des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
+maréchal Victor, duc de Bellune.
+
+Il mourut d'une façon très dramatique.
+
+Au moment de sa nomination auprès du duc de Bellune, parmi les aides de
+camp du maréchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
+rang, rude et sans éducation, audacieux et courageux, cœur franc et
+loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
+sur les différents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.
+
+Le jour même où Humbert de La Tour du Pin, venant pour la première fois
+prendre son service auprès du maréchal, pénétra dans la salle des aides
+de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'état-major,
+le commandant Malandin.
+
+Ce dernier, aussitôt après l'arrivée de son nouveau camarade, le jeune
+Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
+un détail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
+inconvenants.
+
+Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du récit qu'en
+a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
+lui-même du fils aîné du maréchal[5]:
+
+«M. de La Tour du Pin, ainsi apostrophé, rougit jusqu'au blanc des yeux,
+et il allait inévitablement répliquer, quand le maréchal se présenta
+pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission à
+remplir auprès du ministre de la guerre, et le commandant s'éloigna avec
+la hâte d'un homme familier avec la prompte exécution d'une consigne.
+
+«Quelques instants après, le maréchal se retira, et M. de La Tour du Pin
+ne tarda pas, lui non plus, à sortir.
+
+«Il se rendit immédiatement à l'hôtel occupé par sa famille, et
+maîtrisant autant qu'il lui était possible l'émotion qui l'oppressait,
+il gagna le cabinet de son père.
+
+«Mon père, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, placé
+dans une situation identique à la mienne, vient d'être victime», et il
+raconta, sans omettre le moindre détail, et avec fin sang-froid propre à
+détourner tout soupçon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scène qui
+venait de se passer dans la salle des aides de camp. «Cet officier,
+ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
+touche à son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?
+
+«--Provoquer l'agresseur, répondit le vieillard.
+
+«--Et si des excuses lui sont adressées?
+
+«--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
+de sa bonne renommée, en présence de l'homme qui l'a bafoué, qu'il n'a
+point payé de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
+revêtu.
+
+«--Merci, mon père..., et le jeune officier s'éloigna.
+
+«Le soir même, il faisait demander au commandant Malandin réparation par
+les armes.
+
+«Un grand émoi s'ensuivit dans l'entourage du maréchal. Celui-ci chargea
+son propre fils d'intervenir dans le règlement des conditions mises à la
+rencontre. C'est alors que les qualités rares qui se cachaient au fond
+de l'âme du brave commandant se dévoilèrent. Il proposa sans fausse
+honte de reconnaître ses torts et la légèreté de son propos.
+
+«Refus de la part de l'offensé d'accueillir l'expression d'un regret en
+quelque terme qu'il fût formulé. Alors, comme l'habileté de Malandin
+dans le maniement du pistolet était notoire, les témoins proposèrent
+pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'épée
+sans obtenir plus de succès. Enfin, devant l'opiniâtreté que mettait
+l'offensé à réclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de céder et
+d'arrêter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
+Boulogne, et qu'à la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
+échangeraient une ou plusieurs balles, jusqu'à ce que l'un d'eux fût mis
+sérieusement hors de combat.
+
+«Ce soir-là, une profonde tristesse régna à l'hôtel du maréchal, qui,
+comprenant toute la délicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
+que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
+témoignèrent, par leur silence, leur regret de la fâcheuse extrémité
+qu'il avait imprudemment créée, et lui-même, pour la première
+fois--depuis longtemps--oublia de boire, après son dîner, la
+demi-bouteille de rhum qui, disait-il, était seule capable de
+régulariser sa digestion.
+
+«Quant à M. de La Tour du Pin, il passa cette soirée au milieu de sa
+famille, calme, enjoué et formulant, du ton le plus naturel, en présence
+de tous, les ordres nécessaires pour qu'on tînt son cheval sellé à la
+première heure le lendemain, sous prétexte d'une promenade concertée
+avec des amis.
+
+«C'est à peine si, en donnant à sa mère le baiser d'adieu avant de
+regagner son appartement, il laissa échapper un frémissement
+involontaire et vite comprimé de ses lèvres, qui auraient voulu
+cependant livrer passage à toute son âme.
+
+«Le lendemain, par une matinée calme et riante, quoiqu'un peu froide,
+deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
+séparément vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
+entrée au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
+tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'armée, les deux
+autres des vêtements civils; mais à leur tournure, on devinait sans
+peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.
+
+«Quand ils furent arrivés à proximité d'une clairière qui avait été
+désignée comme se prêtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
+mirent pied à terre et les chevaux furent attachés par la bride aux
+arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochèrent l'un de
+l'autre et quelques paroles furent échangées entre les témoins, tandis
+que les adversaires se saluaient courtoisement.
+
+«Les témoins avaient apporté dans les fontes suspendues à l'arçon de
+leur selle les armes appartenant à l'un et à l'autre des combattants; le
+choix des armes, tiré au sort, désigna les pistolets de M. de La Tour du
+Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
+des adversaires, qui avaient pris place à la distance mesurée.
+
+«Alors, et avant que le signal n'eût été donné, le commandant Malandin,
+qui, depuis son arrivée sur le terrain, tourmentait fiévreusement sa
+moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
+peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il prononça ces
+paroles:
+
+«--Monsieur de La Tour du Pin, en présence de ces messieurs, je crois
+devoir encore une fois vous déclarer que je regrette ma mauvaise
+plaisanterie. Deux braves garçons ne sauraient s'égorger pour cela.
+
+«M. de La Tour du Pin hésita un moment, puis il se dirigea lentement
+vers le commandant. Tous les cœurs battaient et chacun ressentait un
+soulagement secret à voir ce temps d'arrêt dans le drame. Mais lorsque
+le jeune homme fut arrivé près de son adversaire, au lieu de lui tendre
+la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
+front de Malandin:
+
+«--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
+vous ne refuserez plus de vous battre.
+
+«Et il retourna à sa place.
+
+«La figure du commandant était décomposée; il passa dans ses yeux comme
+un éclair de folie; ce n'était pas de la colère, mais l'effarement d'un
+lion à la face duquel une gazelle aurait craché...
+
+«--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.
+
+«À une pareille scène, un seul dénouement, le plus prompt possible,
+était obligatoire. Le signal fut donné. M. de La Tour du Pin tira le
+premier... Alors son adversaire déplia le bras, et on l'entendit
+murmurer distinctement:
+
+«--Pauvre enfant! Pauvre mère!
+
+«Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-même, tomba le
+visage contre terre. La balle l'avait frappé en plein cœur.»
+
+Cécile de La Tour du Pin était née, le 13 février 1800, dans les
+circonstances que rapportent les mémoires, à Wildeshausen, petite ville
+située sur les confins du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. Au
+mois de septembre 1816, à la Haye, où M. de La Tour du Pin occupait le
+poste de ministre plénipotentiaire de France auprès de la cour des
+Pays-Bas, elle avait été fiancée à Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].
+
+Ce dernier, à cette époque, servait depuis dix ans dans l'armée
+française, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
+l'Empire et s'était particulièrement fait remarquer à la bataille de
+Hanau, à la suite de laquelle il reçut pour récompense la croix, si
+enviée alors, de chevalier de la Légion d'honneur.
+
+Dans une lettre, datée du 7 septembre 1816, les fiançailles de Cécile de
+La Tour du Pin sont annoncées, par sa sœur, Charlotte de Liedekerke
+Beaufort, à leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, née Frances
+Trant. Certaines parties de la lettre sont intéressantes à connaître, à
+cause de l'appréciation qu'elle nous fournit sur la personne du fiancé,
+le comte Charles de Mercy-Argenteau:
+
+Le 7 septembre 1816.
+
+«Maman me charge, ma chère tante, de venir vous faire part d'un
+événement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
+mariage de notre Cécile. Le public vous aura sans doute déjà donné comme
+sûr ce qui n'avait été jusqu'ici qu'un projet, sans que rien fût décidé.
+Vous aurez été étonnée peut-être de notre silence là-dessus, mais vous
+savez bien que ces choses-là ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout à
+fait décidées. On n'en aurait même pas parlé si M. d'Argenteau n'avait
+été forcé d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
+rendu la chose publique.
+
+«Je suis sûre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
+heureux événement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon cœur, de voir
+ma sœur mariée dans le même pays que moi et avec des terres à 6 lieues
+de celles[8] qui nous appartiendront un jour.
+
+«L'homme qu'elle épouse a toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre
+une femme heureuse, les plus nobles et les plus désintéressés
+sentiments, les manières les plus agréables, l'assurance et la fermeté
+que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
+désirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.
+
+«Il a fait dix ans la guerre, et son caractère est pur conséquent formé,
+comme celui d'un homme qui a passé à travers tous les événements de la
+vie, qui connaît le monde, a vécu au milieu de ce qu'il avait de plus
+brillant, de plus séduisant, j'ajouterai même de plus corrompu, sans que
+ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des épreuves
+après lesquelles on peut avoir une confiance entière dans la personne
+qui les a éprouvées sans y succomber.
+
+«Vous connaissez sa famille, son frère et sa belle-sœur, qui sera pour
+Cécile une seconde mère, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
+ne peut pas espérer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
+longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrême jeunesse.
+
+«La fortune de Charles n'est pas considérable, mais il en a assez
+pourtant pour rendre heureux un mariage où elle a été la moindre
+considération et dont elle est le moindre avantage.
+
+«Bien des événements nous ont prouvé, depuis vingt ans, qu'elle est peu
+solide et combien il est facile de la voir s'écrouler, et j'avoue que je
+trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...»
+
+
+Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses félicitations à sa nièce, la
+marquise de La Tour du Pin, félicitations sans doute atténuées par
+quelques réticences, car c'est certainement en réponse à ces
+félicitations que Mme de La Tour du Pin écrivit la lettre suivante à sa
+tante. Nous en reproduisons des extraits pour compléter les détails que
+la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
+le caractère du jeune fiancé:
+
+ La Haye, le 15 septembre 1816.
+
+ «Je vous remercie, ma chère tante, de votre aimable lettre et de
+ vos compliments, malgré certaines réticences qui pourraient
+ m'inquiéter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
+ disait plus long sur son caractère que toutes les commères de
+ Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
+ ne sais pas arrivée à quarante-sept ans sans pouvoir juger le
+ caractère d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
+ gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
+ sentiments, de ses opinions, de l'élévation de son âme, de sa
+ sensibilité, de son cœur, me prouvent que je donne à ma Cécile,
+ pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espère, à parcourir
+ ensemble, un ami sûr et un noble protecteur. Je suis bien aise
+ qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:
+
+ «None but the brave deserves the fair.[10]»
+
+ «Il ne s'en plaira que plus dans son intérieur; il ne désirera plus
+ de voir trop un monde qu'il a déjà vu et apprécié; il sentira les
+ vrais biens de la vie, biens dont j'ai goûté la douceur depuis
+ trente ans, et qui m'ont soutenue et consolée dans toutes mes
+ calamités. Voilà un préambule bien grave, ma chère Fanny, mais il
+ règne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
+ plaisir, je voué l'avoue. Je suis persuadée qu'on vous a dit du mal
+ de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
+ d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
+ fortune, un beau nom, un excellent caractère, de l'esprit et une
+ situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
+ remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
+ fourmille, tous ces gens qui étaient à mes pieds et qui y seront
+ encore quand ils sauront que le roi[11] est charmé de ce mariage,
+ qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manière la plus aimable et
+ la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
+ faisant des méchancetés.»
+
+Cécile de La Tour du Pin était séduisante par son joli visage, par la
+douceur de son caractère, par de nombreuses qualités que les traditions
+de famille ont unanimement rapportées jusqu'à nous. Le comte Charles de
+Mercy-Argenteau s'éprit d'elle, et du côté du futur, certainement, on
+peut affirmer que le mariage projeté était ce qu'on appelle un mariage
+d'inclination. Sa fiancée tomba à ce moment malade. Tous les soins qu'on
+lui prodigua demeurèrent sans effet. Envoyée de La Haye à Nice, dans un
+climat moins rude et plus clément, elle ne devait pas recouvrer la santé
+et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
+le cimetière de Nice.
+
+La mort de sa fiancée désespéra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
+Renonçant aux ambitions brillantes que ses débuts dans l'armée
+paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrière militaire et entra
+dans les ordres. Il devint archevêque de Tyr et mourut le 16 novembre
+1879 à Liège, où il s'était retiré, âgé de près de quatre-vingt-treize
+ans.
+
+Grand de taille, d'apparence extrêmement distinguée, les traits
+réguliers, noble dans sa manière, esprit fin et cultivé, caractère
+facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
+inspirait l'attachement et le respect à tous ceux qui l'approchaient.
+
+Il nous a été donné de le connaître pendant ses années de vieillesse. Le
+visage seul portait la trace des ans. La taille était restée droite et
+élancée, le caractère jeune et enjoué, l'intelligence avait conservé
+toute sa vivacité.
+
+Le souvenir des fiançailles si tristement rompues était resté gravé dans
+sa mémoire. Souvent il en parlait à ses amis. Un peu moins de trois ans
+avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
+adressait et où on trouve l'écho du regret que lui causa le brisement
+d'un lien dont il espérait le bonheur, ainsi que la réminiscence du
+drapeau sous lequel il avait servi:
+
+ Liège, le 2 février 1877.
+
+ «Mon cher Aymar,
+
+ «Je puis dire avec vérité que jamais souvenir n'a été reçu avec
+ plus de reconnaissance, je dirai même avec une si profonde émotion!
+
+ «Les liens qui m'unissent à votre famille sont bien anciens, mon
+ cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient être plus étroits encore
+ si Dieu n'avait rappelé à Lui celle qui devait être le trait
+ d'union!...
+
+ «J'ai vu naître votre père et je l'ai aimé, depuis ce moment-là,
+ comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise à ses
+ enfants, et à vous _tout spécialement_, cher Aymar. Quelque chose
+ rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrière que vous
+ avez embrassée et où vous avez si noblement débuté! C'est
+ l'uniforme que vous portez--non pas le même, j'ai servi toujours
+ dans les hussards--mais qu'importe, c'était le même drapeau, si
+ souvent couvert de gloire!
+
+ [...]
+
+ «Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
+ photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mêmes sentiments
+ qui m'ont fait accueillir la vôtre! Quand vous porterez les yeux
+ sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
+ direz «c'est mon plus ancien ami», j'ose ajouter que c'est votre
+ ami le plus dévoué.
+
+ «Mon cher Aymar, je joins à mes plus affectueux remerciements,
+ l'expression de mon cordial attachement.
+
+ «CH., archev. de Tyr.»
+
+Au plus ancien comme au plus dévoué de mes amis, je devais bien de lui
+consacrer quelques lignes dans la préface de ces mémoires.
+
+Après la mort de sa fille Cécile, il restait encore à la marquise de La
+Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernière, les
+mémoires le rapportent, avait épousé le 20 avril 1813, à Bruxelles, le
+comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder à être
+enlevée à sa mère également. Comme nous l'avons déjà dit, elle mourut au
+château de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822.
+
+De six enfants un seul donc, Aymar, survécut à ses parents. Les mémoires
+nous l'indiquent: c'est à lui que sa mère destinait le _Journal d'une
+femme de cinquante ans_.
+
+Ce journal, il est à présumer que la marquise de La Tour du Pin le
+rédigeait par à-coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
+première partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
+les mémoires eux-mêmes, que les dernières pages de cette partie n'ont
+été écrites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les années 1839 et
+1842.
+
+Quant à la seconde partie, la minute ou la copie n'en a été commencée
+que le 7 février 1843.
+
+La marquise de La Tour du Pin a donc été surprise par la mort avant
+d'avoir pu achever l'œuvre qu'elle avait entreprise, car le récit des
+événements de sa vie s'arrête au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
+le 2 avril 1853 seulement.
+
+Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
+vestiges de la haute société d'avant la Révolution, dont les traditions,
+il est permis de le dire, ont aujourd'hui complètement disparu.
+
+La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra déjà
+d'apprécier la valeur de celle qui l'a écrit, ainsi que ses belles
+qualités d'esprit, de cœur et d'âme. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
+avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.
+
+Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais réuni plus de solidité à plus
+de charmes, plus de sérénité à plus de conscience, plus d'amour constant
+du devoir à plus de bienveillance.
+
+Douée d'une mémoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
+souvenirs variés d'époques si différentes, Mme de La Tour du Pin
+intéressait au suprême degré les gens réfléchis et sérieux, comme elle
+attirait à elle la jeunesse, dont elle comprenait les goûts et excusait
+les erreurs.
+
+Son portrait ne saurait être mieux complété qu'en rapportant ici les
+quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
+de mourir, commence un court récit chronologique de sa vie:
+
+«Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
+de bientôt cinquante années, a fait le bonheur et la consolation d'une
+existence si douloureusement et si fréquemment agitée.
+
+«Je n'ai d'autre intention que de mettre, après moi, ma femme à même de
+repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
+toujours surmontées avec le calme le plus inaltérable. C'est une douce
+pensée pour moi, en me retraçant à ses yeux, que d'envisager ce petit
+moyen de la remettre vis-à-vis d'elle-même et si fort à son avantage.
+
+«L'abnégation absolue de soi est la qualité dominante de cette âme pour
+laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
+pût être au-dessus du dévouement dont elle est capable... Allons, je
+m'arrête, car aussi bien je n'épuiserai pas tout ce que j'aurais à
+dire.»
+
+ * * * * *
+
+Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, à la mort de
+l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
+Celui-ci le légua à son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
+qui le confia lui-même, peu de temps avant de mourir, à l'un de ses
+fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.
+
+Ce manuscrit a paru suffisamment intéressant pour mériter d'être
+imprimé, tout au moins pour en assurer la conservation définitive.
+
+Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
+Pin et être considérés comme un témoignage de filiale affection offert à
+sa mémoire par l'un de ses descendants.
+
+_Paris, juillet 1906._
+
+A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
+années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
+père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
+mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
+et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
+Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
+expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
+paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe
+siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
+l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
+dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
+de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
+de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
+On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
+lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
+d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
+corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
+brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
+Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
+sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
+nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.
+
+
+I
+
+ Le 1er janvier 1820.
+
+Quand on écrit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il
+soit lu avant ou après votre mort. Mais je n'écris pas un livre. Quoi
+donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les
+événements, quelques feuilles de papier suffiraient à un récit assez peu
+intéressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments,
+le journal de mon cœur que j'entends composer, l'entreprise est plus
+difficile, car, pour se peindre, il faut se connaître et ce n'est pas à
+cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-être parlerai-je du
+passé et raconterai-je mes jeunes années, par fragments seulement et
+sans suite. Je ne prétends pas écrire mes confessions; mais quoique
+j'eusse de la répugnance à divulguer mes fautes, je veux pourtant me
+montrer telle que je suis, telle que j'ai été.
+
+Je n'ai jamais rien écrit que des lettres à ceux que j'aime. Il n'y a
+pas d'ordre dans mes idées. J'ai peu de méthode. Ma mémoire est déjà
+fort diminuée. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du
+sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine à rattacher le fil
+rompu bien souvent par ses écarts. Mon cœur est encore si jeune que j'ai
+besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt
+ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmités
+de l'âge peuvent détruire d'un moment à l'autre, pour raconter quelques
+faits d'une vie agitée, mais bien moins malheureuse, peut-être, par les
+événements dont le public a été instruit, que par les peines secrètes
+dont je ne devais compte qu'à Dieu.
+
+
+II
+
+Mes plus jeunes années ont été témoin de tout ce qui aurait dû me gâter
+l'esprit, me pervertir le cœur, me dépraver et détruire en moi toute
+idée de morale et de religion. J'ai assisté, dès l'âge de dix ans, aux
+conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus
+impies. Elevée dans la maison d'un archevêque, où toutes les règles de
+la religion étaient journellement violées, je savais et je voyais qu'on
+ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on
+m'enseignait l'histoire ou la géographie.
+
+Ma mère avait épousé Arthur Dillon, dont elle était la cousine issue de
+germain. Elle avait été élevée avec lui et ne le regardait que comme un
+frère. Elle était belle comme un ange et la douceur angélique de son
+caractère la faisait généralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les
+femmes n'en étaient pas jalouses. Quoique dépourvue de coquetterie, elle
+ne mettait peut-être pas assez de réserve dans ses relations avec les
+hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle.
+
+Un d'eux surtout passait sa vie entière dans la maison de ma grand'mère
+et de mon oncle l'archevêque, où ma mère demeurait. Il nous accompagnait
+aussi à la campagne. Le prince de Guéménée, neveu du trop célèbre
+cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour être l'amant de
+ma mère. Mais je ne crois pas que ce fût vrai, car le duc de Lauzun, le
+duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard étaient aussi assidus chez
+elle. Le comte de Fersen, que l'on disait être l'amant de la reine
+Marie-Antoinette, venait de même presque tous les jours chez nous. Ma
+mère plut à la reine, qui se laissait toujours séduire par tout ce qui
+était brillant, Mme Dillon était très à la mode; elle devait par cela
+seul entrer dans sa maison. Ma mère devint dame du Palais. J'avais alors
+sept ou huit ans.
+
+Ma grand'mère, du caractère le plus altier, de la méchanceté la plus
+audacieuse, allant parfois jusqu'à la fureur, jouissait néanmoins de
+l'affection de sa fille. Ma mère était subjuguée, anéantie par ma
+grand'mère, sous son empire absolu. Entièrement dans sa dépendance quant
+à la fortune, elle n'avait jamais osé représenter que, fille unique d'un
+père--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au
+moins posséder sa fortune. Ma grand'mère s'était emparée de vive force
+de la terre de Hautefontaine qui avait été achetée des deniers de son
+mari. Fille d'un pair d'Angleterre très peu riche, à peine avait-elle eu
+une faible légitime. Mais ma mère, mariée à dix-sept ans à un homme de
+dix-huit, élevé avec elle et qui ne possédait que son seul régiment,
+n'aurait jamais trouvé le courage de parler d'affaires d'argent à ma
+grand'mère. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intérêts et
+l'encouragea à demander des comptes. Ma grand'mère devint furieuse et
+une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragédies en ont
+décrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle.
+
+
+III
+
+Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette
+haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère
+subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
+tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de
+ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité
+absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
+juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je
+me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je
+vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que
+nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
+ou plus ou moins sains.
+
+Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma
+grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
+lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me
+paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes
+obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me
+semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma
+grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son
+devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que
+celle d'un frère.
+
+Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une
+expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
+d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état
+d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
+idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la
+haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement
+devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir
+toute l'horreur.
+
+Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a
+redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon
+cœur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire!
+
+Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de
+moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
+passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
+âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés
+dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
+vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la
+maison de mes parents.
+
+Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les
+rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
+ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais
+que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux
+aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
+m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois,
+depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du
+monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
+de fois elle a emporté le poids!
+
+
+IV
+
+Les mœurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je
+veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre
+de mes parents.
+
+Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son
+diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait
+dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient
+que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils
+étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de
+sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en
+réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à
+Versailles.
+
+Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
+l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
+petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en
+valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à
+dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une
+pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
+déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe
+pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état
+noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable.
+
+Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on
+dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard.
+Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour
+dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en
+frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur
+âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
+maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de
+mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et
+poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une
+partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
+attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
+même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner
+et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
+souper.
+
+C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de
+soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
+permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
+les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
+temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes,
+toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait
+offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était
+une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à
+la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à
+ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que
+n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison
+parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances
+ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
+mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de
+Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
+Montesson.
+
+À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
+costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
+espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui
+mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la
+pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une
+bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite
+et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé
+Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns
+sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
+mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait
+impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait
+de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet
+édifice.
+
+
+V
+
+Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au
+printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine
+vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent
+remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
+seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils
+passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
+revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les
+attiraient leurs familles et leurs amis.
+
+Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se
+partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun.
+J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne
+faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres,
+et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais,
+leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et
+l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était
+si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et,
+quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
+davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
+Hautefontaine.
+
+À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je
+me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
+montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
+de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance
+j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
+ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
+m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans
+bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
+la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi
+douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure
+laissant après elle une profonde cicatrice.
+
+Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon
+souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère
+vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines
+de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée.
+Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des
+marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont
+les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la
+société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames
+s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
+manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
+n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces
+du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une
+Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût
+pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.
+
+
+VI
+
+Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier
+Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
+la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des
+tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime!
+J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande
+salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
+simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et
+de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à
+la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la
+carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de
+l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
+naître!
+
+Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
+jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà
+entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir
+du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
+belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très
+intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le
+comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher
+de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si
+grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur
+cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait
+aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette
+faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
+se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans
+après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait
+sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à
+mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du
+premier bataillon de son régiment.
+
+
+VII
+
+Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque
+Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la
+bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le
+commandait.
+
+Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais
+transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie
+en France et un historique sommaire du régiment de Dillon.
+
+
+
+
+NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON
+
+
+Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au
+service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à
+celle de France, en 1789.
+
+Théobald VIIe Lord Viscount Dillon,
+ | épousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frère
+ | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut
+ | en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick.
+ |
+ | Henri VIIe Lord Viscount Dillon
+ | | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants
+ | | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin,
+ | | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment
+ | | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et
+ | | mourut le 13 janvier 1714.
+ | |
+ | | Richard IXe Lord Viscount Dillon
+ | | | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille
+ | | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa
+ | | | une fille unique, _Frances_, qui épousa son cousin _Lord
+ | | | Charles Dillon_.
+ |
+ | Honorable Arthur Dillon
+ | | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de
+ | | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de
+ | | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de _Ralph
+ | | Sheldon_, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en
+ | | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq
+ | | fils et cinq filles.
+ | |
+ | | Charles Xe Lord Viscount Dillon
+ | | | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier
+ | | | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de
+ | | | son cousin _Richard_. Elle mourut à Londres le 7 Janvier
+ | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants.
+ | |
+ | | Henri XIe Lord Viscount Dillon
+ | | | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
+ | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en
+ | | | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille
+ | | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre
+ | | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de
+ | | | Cleveland_. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé
+ | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils
+ | | | eurent sept enfants.
+ | | |
+ | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon
+ | | | | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté
+ | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il
+ | | | | épousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en
+ | | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le présent Lord
+ | | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, mariée en
+ | | | | 1797 à _Sir Thomas Webb_.
+ | | | |
+ | | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre
+ | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la
+ | | | | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé _Lord
+ | | | | Frédérick Beauclerk_, frère du _duc de Saint-Albans_.
+ | | | |
+ | | | Honorable Arthur Dillon
+ | | | | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né
+ | | | | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa
+ | | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui épousa,
+ | | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces
+ | | | | il épousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la
+ | | | | Touche_ et cousine germaine de _Joséphine_, femme de
+ | | | | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille,
+ | | | | _Frances_, qui épousa le _Général Bertrand_. L'honorable
+ | | | | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.
+ | | | |
+ | | | Honorable Henry Dillon
+ | | | | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué
+ | | | | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement
+ | | | | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790,
+ | | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux
+ | | | | fils et deux filles.
+ | | | |
+ | | | Honorable Laura Dillon
+ | | | | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de
+ | | | | Montargis.
+ | | | |
+ | | | Honorable Frances Dillon
+ | | | | née en 1747, mariée en 1767, à _Sir William Jerningham_.
+ | | | |
+ | | | Honorable Catherine Dillon
+ | | | | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de
+ | | | | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney,
+ | | | | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en
+ | | | | 1794.
+ | | | |
+ | | | Honorable Charlotte Dillon
+ | | | | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of
+ | | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_,
+ | | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_.
+ | | | |
+ | | James Dillon
+ | | | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
+ | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en
+ | | | 1745, sans avoir été marié.
+ | | |
+ | | Edward Dillon
+ | | | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à
+ | | | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la
+ | | | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié.
+ | | |
+ | | Arthur-Richard Dillon
+ | | | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de
+ | | | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de
+ | | | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85
+ | | | ans.
+ | | |
+ | | Frances Dillon
+ | | | religieuse carmélite à Pontoise.
+ | | |
+ | | Catherine Dillon
+ | | | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer
+ | | | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut,
+ | | | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, _fille
+ | | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thérèse_.
+ | | |
+ | | Mary Dillon
+ | | | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786.
+ | | |
+ | | Bridget Dillon
+ | | | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à
+ | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants.
+ | | |
+ | | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair
+ | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique
+ | | | Lucy.
+ | | |
+ | | | Honorable Lucy Cary
+ | | | | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille
+ | | | | _Thérèse-Lucy_.
+ | | | |
+ | | | | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary,
+ | | | | sa femme, en 1804, à Londres.
+ | | | |
+ | | | | Thérése-Lucy de Rothe
+ | | | | | épousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur
+ | | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant
+ | | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16].
+
+
+
+
+HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON
+
+
+Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque,
+de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses
+terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du
+roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au
+service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils.
+Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui
+débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi
+Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français.
+
+Après la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes
+irlandaises qui passèrent au service de France, fut considérablement
+augmenté, et monta on tout à plus de 20,000 hommes. Depuis cette époque
+jusqu'à la Révolution française, elles servirent sous le nom de brigade
+irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours
+avec la distinction la plus éclatante.
+
+Arthur Dillon, premier colonel du régiment de Dillon, devint lieutenant
+général à l'âge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec
+celui de maréchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'éclat.
+Il fut longtemps commandant en Dauphiné, gouverneur de Toulon, et
+battit, le 28 août 1709, vers Briançon, le général Rehbinder, commandant
+les troupes de Savoie, qui voulait pénétrer en France. Il finit une
+carrière glorieuse, en 1733, âgé de 63 ans, laissant cinq fils et cinq
+filles.
+
+Dès 1728, il avait cédé son régiment à Charles Dillon, l'aîné de ses
+fils. Charles Dillon étant devenu l'aîné de la famille, en 1737, par la
+mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le
+régiment et le céda ensuite à Henri Dillon, son frère.
+
+Henri Dillon, à la mort de Charles lord Dillon, son frère, en 1741, lui
+succéda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva néanmoins
+le commandement du régiment, à la tête duquel il servit jusqu'en 1743.
+Après la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils
+étaient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon,
+pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empêcher la
+confiscation de ses biens, fut, par ce fait, obligé de quitter le
+service de France, ce qu'il fit du consentement et même par le conseil
+de Louis XV.
+
+James Dillon, chevalier de Malte, le troisième frère, fut promu alors
+colonel du régiment, à la tête duquel il fut tué à Fontenoy, en 1745.
+
+Edward Dillon, le quatrième frère, fut nommé par Louis XV, sur le champ
+de bataille, colonel du régiment et, comme son frère, trouva la mort au
+feu en le commandant, à la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard
+Dillon, le cinquième frère, restait seul vivant; mais il venait d'être
+engagé dans les ordres et est mort en Angleterre, archevêque de
+Narbonne, en 1806.
+
+À la mort d'Edward Dillon, tué à Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV
+de disposer du régiment, sous prétexte qu'il n'existait plus de Dillon
+pour en prendre le commandement. Mais le roi répondit «que Henri lord
+Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir à voir sortir
+de cette famille une propriété cimentée par tant de sang et de si bons
+services, aussi longtemps qu'il pourrait espérer de la voir se
+renouveler». Le régiment de Dillon resta en conséquence, depuis 1747,
+sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux
+colonels commandants, jusqu'à ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxième
+fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 août 1767, à l'âge de 17
+ans.
+
+À l'époque de la Révolution française, la brigade irlandaise se trouvait
+réduite à trois régiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et
+Walsh. En 1794, les débris de ces trois régiments, y compris la majeure
+partie des officiers--qui avaient émigré en Angleterre--passèrent à la
+solde de Sa Majesté Britannique. Le régiment de Dillon, ou la fraction
+encore existante à laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut
+donné à l'honorable Henri Dillon, troisième fils de Henri lord Dillon et
+frère d'Arthur Dillon, dernier colonel du régiment en France et qui
+avait péri sur l'échafaud en 1794. Ce nouveau régiment se compléta en se
+recrutant sur les mêmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats
+en 1688. Il s'embarqua, peu après, pour la Jamaïque, où les pertes qu'il
+y éprouva furent si considérables qu'on le licencia. Les drapeaux et
+enseignes du régiment furent transportés en Irlande et soigneusement
+déposés entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et
+frère aîné du colonel.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
+Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
+Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
+Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
+ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
+d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
+éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
+Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
+collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
+Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
+et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
+femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
+lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
+de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
+la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
+fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
+pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
+logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
+entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
+pratiques de Mlle Dillon.
+
+
+I
+
+Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche
+elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée
+sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le
+chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta
+avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à
+cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était
+passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle
+cracha le sang avec violence.
+
+Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut
+pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade.
+Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un
+autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul
+tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma
+mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à
+Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une
+heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel,
+jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle
+avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait
+difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à
+l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y
+accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la
+reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de
+Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois.
+
+Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord
+Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause
+de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce
+ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de
+religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle
+maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son
+héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle
+comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady
+Kenmare, sœur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles
+allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-sœurs
+étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles
+étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de
+l'autre.
+
+
+II
+
+Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon
+éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix.
+Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un
+organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du
+clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
+étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais
+on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
+études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé
+les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles
+qu'il faisait lui-même.
+
+J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
+toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que
+j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine.
+Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
+jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus
+souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre.
+
+J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait
+sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations
+singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les
+circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou
+trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se
+faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
+qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de
+celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas,
+comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées.
+
+L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans
+une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose,
+ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
+ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce
+rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité.
+J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
+injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon
+éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque
+belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
+j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
+abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
+cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
+bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste
+valeur.
+
+À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
+donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès
+d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma
+bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint
+presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
+m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
+rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
+de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à
+ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
+l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq
+ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon cœur se
+soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
+était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait
+eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans.
+Elle me fit beaucoup de mal...
+
+
+III
+
+Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma
+tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien
+changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle
+avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord
+Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
+de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les
+endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais
+que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me
+croyais pas si près du même malheur.
+
+Ma mère me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
+les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
+conversations de ma mère avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
+cabinet où l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pensé
+depuis que c'était sans doute le commencement de cette superbe
+collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
+laissée à l'archiduc Charles.
+
+Nous allâmes à Spa. M. de Guéménée nous y retrouva, je n'ai jamais pu
+m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
+occasions et tous les moyens de me déprécier aux yeux de ma mère et
+d'empêcher qu'elle eût la moindre confiance en moi. M. Combes a supposé
+plus tard qu'il craignait que je ne fusse déjà au courant du mauvais
+état de ses affaires et, comme ma mère ne s'en doutait pas, qu'il
+appréhendait que je ne lui en parlasse. Nous vîmes à Spa plusieurs
+Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mère y
+trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui était avec ses fils et pour
+sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, à la suite d'une
+fièvre maligne, avait oublié tout ce qu'on lui avait enseigné au cours
+de son éducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau à lire et à
+écrire. Elle était, à vingt ans, à peu près en enfance et jouait à la
+poupée. Peu de temps après sa sensibilité se réveilla, par une passion
+qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duché en Brabant, et qui
+l'épousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
+couches de la dernière. La duchesse de l'Infantado, née Salm, était une
+personne très respectable. Elle habitait Paris pour l'éducation de ses
+fils, le jeune duc et le chevalier de Tolède. Elle disait souvent à ma
+mère que j'épouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me déplaisait.
+
+Ce fut à Spa que je goûtai pour la première fois le dangereux poison de
+la louange et des succès. Ma mère me menait à la redoute les jours où
+l'on y dansait, et la danse de la petite française devint bientôt une
+des curiosités de Spa.
+
+Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
+Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
+gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espèce de phénomène. La
+même princesse, devenue impératrice de Russie[20], n'avait pas,
+trente-sept ans plus tard, oublié la petite fille d'alors, qu'elle
+retrouvait une grave mère de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
+obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conservé de mes grâces et
+surtout de la finesse de ma taille.
+
+Tout concourait sans cesse à me corrompre l'esprit et le cœur. Ma femme
+de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolités, de
+toilettes, de succès. Elle me parlait des conquêtes qu'elle avait faites
+et de celles que je pourrais faire dans quelques années. Elle me donnait
+des romans anglais; mais, par une singularité dont j'ai peine maintenant
+à me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
+qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
+en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
+m'empêcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
+D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
+détesté les sentiments forcés et les exagérations. Je me rappelle
+néanmoins un roman de l'abbé Prévost, qui me faisait une grande
+impression: c'était _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
+dévouement admirables, et cette vertu a toujours été celle qui répondait
+le plus à mon cœur. J'étais si susceptible de l'éprouver que j'aurais
+voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves à ma mère. Souvent je
+versais des larmes amères de ce qu'elle ne me permettait pas de la
+soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le désir était
+dans mon cœur. Mais elle me repoussait, elle m'éloignait, sans que je
+pusse deviner le motif d'une aversion aussi étrange pour sa fille
+unique.
+
+
+IV
+
+Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle
+répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle
+était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des
+scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à
+tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette
+cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
+aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y
+consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de
+sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état
+sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet.
+
+Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le
+plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient
+pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants
+dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la
+vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge
+mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la
+nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours
+abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
+se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend
+que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
+excès possibles.
+
+Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la
+voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles
+pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant.
+Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne
+ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je
+appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
+d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
+craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas
+toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma
+bonne, le 7 septembre.
+
+On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie
+de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça
+sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je
+devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
+soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle
+était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me
+déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
+n'y était que trop disposée. Mon jeune cœur déchiré se révolta contre la
+dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut
+beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma
+grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma
+mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées,
+la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient
+abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me
+soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie
+m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère
+serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour
+avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
+m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma
+tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis
+et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans.
+
+Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez
+ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça
+d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide
+et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette
+inculpation si fausse resserra mon cœur en m'indignant. J'entrevis en un
+moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me
+forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
+que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est
+habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon
+éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou
+religieuse.
+
+
+V
+
+Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France
+avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais,
+lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
+symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà
+commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé
+quelques traces dans ma mémoire.
+
+Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La
+noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
+débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut
+clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin
+d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le
+_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les
+mœurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis
+dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur
+société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils
+avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de
+Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et
+lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination
+comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs
+familles et de toutes les jouissances du monde.
+
+Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé,
+étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou
+parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe
+dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris
+les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
+provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes.
+
+Ainsi la dissolution des mœurs descendait des hautes classes dans les
+classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
+les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la
+rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que
+j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps
+que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une
+généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
+s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
+d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la
+Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais
+même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés
+à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé
+du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que
+de ses propres mains on avait allumé.
+
+
+VI
+
+Après la mort de ma mère, ma grand'mère et mon oncle allèrent, au mois
+d'octobre 1782, à Hautefontaine et m'y emmenèrent avec eux, accompagnés
+de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
+éducation.
+
+J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
+m'appartenir. C'était une belle terre, toute en domaines, à vingt-deux
+lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le château, bâti
+vers le commencement du dernier siècle, sur une colline fort escarpée,
+dominait une petite vallée très fraîche, ou, pour mieux dire, une gorge
+s'ouvrant sur la forêt de Compiègne qui formait amphithéâtre dans le
+fond du tableau. Des prés, des bois, des étangs d'une belle eau et
+remplis de poissons, venaient à la suite d'un magnifique potager que
+l'on dominait des fenêtres du château, dont la cour en plate-forme avait
+été, sans doute, fortifiée dans des temps plus anciens. Ce château, sans
+aucune beauté d'architecture, était commode, vaste, parfaitement meublé,
+très soigné dans tous ses détails.
+
+Mon oncle, ma grand'mère et ma mère avaient accompagné mon père jusqu'à
+Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
+régiment aux Antilles. À son retour, mon oncle acheta, à Lorient, toute
+la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
+porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
+couleurs pour des tentures d'appartements, en étoffes de soie, en damas,
+en pékins peints, etc... Toutes ces richesses avaient été déballées, à
+ma grande joie, et rangées dans de grands garde-meubles, où le vieux
+concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
+permettait pas la promenade. Il me disait souvent: «Tout cela sera à
+vous.» Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
+aux idées de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
+sur des idées de ruine, de pauvreté, et cette pensée prophétique qui ne
+me quittait jamais, me ramenait toujours à vouloir apprendre tous les
+ouvrages des mains qui conviennent à une pauvre fille, et à m'éloigner
+des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _héritière_.
+
+Pendant la vie de ma mère, l'habitation de Hautefontaine avait été très
+brillante. Mais, après sa mort, tout changea complètement. Ma grand'mère
+s'était emparée, en l'absence de mon père, de tous les papiers de ma
+mère, et de toutes les correspondances qu'elle avait conservées.
+
+De même qu'on ne lui avait pas laissé voir un prêtre, de même on ne lui
+avait pas permis de songer à ses affaires temporelles, auxquelles ma
+grand'mère avait trop d'intérêt qu'aucun homme entendu ne fût initié. La
+fortune de mon grand-père avait disparu entre ses mains et tout ce que
+nous possédions avait changé de nature pendant l'enfance de ma mère.
+Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son père, le général
+de Rothe, mort subitement à Hautefontaine, peu de temps après avoir
+acheté cette terre au nom de sa femme, sous prétexte qu'il l'avait payée
+exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donnés comme dot à
+ma grand'mère par son père lord Falkland.
+
+Cependant mon grand-père de Rothe avait hérité de la fortune de sa mère,
+lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
+toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
+historiens ont parlé diversement. Une autre parente lui avait laissé à
+Paris, rue du Bac, la maison où nous habitions, et 4.000 livres de
+rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
+seuls à la mort de M. de Rothe, et ma mère en fut mise en possession.
+
+Mon grand-oncle l'archevêque avait habité la maison de la rue du Bac
+pendant vingt ans sans payer un sol de loyer à sa nièce. Sous prétexte
+qu'elle y logeait elle-même, il n'en paya même jamais les réparations.
+Aussi quand, après la mort de ma mère, il quitta la maison pour en louer
+une autre sur sa propre tête, il emprunta 40.000 francs destinés à faire
+face aux réparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
+la première en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
+fus obligée de payer le jour où je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
+pourtant avait déjà alors plus de 300.000 francs de biens du clergé. Il
+est vrai qu'il avait payé des dettes de jeu à mon père, affligé de cette
+malheureuse passion, ainsi que ses deux frères, lord Dillon et Henri
+Dillon. J'ai toujours ignoré à quel taux s'étaient montées les sommes
+données par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
+qu'elles avaient été considérables. Quoi qu'il en soit, à la mort de ma
+mère, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs à
+M. le baron de Staël, marié depuis à la célèbre Melle Necker, et 4.000
+francs de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Je n'avais rien à
+attendre de mon père. Il avait déjà dévoré sa légitime de 10.000 livres
+sterling qu'on lui remit avec le régiment de Dillon, dont il était
+propriétaire-né, comme héritier de son dernier oncle, tué à Fontenoy. Je
+devais donc ménager ma grand'mère qui me menaçait à tout propos de me
+mettre au couvent. Son autorité despotique se faisait sentir
+continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
+dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commença par me séparer entièrement
+des amies de mon enfance et elle rompit elle-même avec toutes celles de
+sa fille. Il est probable qu'elle avait trouvé dans les correspondances
+dont elle s'était saisie des réponses aux justes plaintes que ma mère
+était bien en droit d'exprimer sur la cruelle dépendance où elle avait
+vécu pendant les dernières années de sa vie, et des appréciations peu
+flatteuses sur les procédés iniques de ma grand'mère. Celle-ci exigea
+que je misse fin à toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
+l'aînée avait déjà épousé le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
+cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
+Chauvelin, qui épousèrent MM. d'Imécourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
+de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
+d'une manière si scandaleuse; avec la troisième des Rochechouart, élevée
+par la duchesse du Châtelet, sa tante, et qui épousa le prince de
+Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruauté, ma
+grand'mère fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
+jeunes amies. Totalement isolée par force, j'appris que j'étais accusée
+d'ingratitude, de légèreté et d'indifférence, sans qu'il me fût permis
+de me justifier.
+
+Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mère mieux que je ne la
+connaissais moi-même, était le seul avec qui je pouvais causer de mes
+chagrins. Mais il me représentait avec force combien j'avais intérêt à
+ménager ma grand'mère, comment toute mon existence future dépendait
+d'elle, que si je lui résistais et qu'elle me mît au couvent, elle
+aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilité de cette
+résolution; qu'éloignée de mon père dont la guerre pouvait me priver à
+tout moment, je resterais entièrement isolée si ma grand'mère et mon
+grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me résoudre
+à subir journellement tous les inconvénients du caractère terrible
+auquel j'étais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
+été un jour sans verser des larmes amères.
+
+Toutefois plus j'ai avancé en âge et moins j'en ai souffert, soit que
+j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
+mûri avant le temps, la force de mon caractère, le sang-froid avec
+lequel je supportais les fureurs de ma grand'mère, le silence
+imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle déversait sur tout le
+monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-être aussi
+craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
+j'avais enduré. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'âge de seize
+ans, et qu'elle vit ma taille dépasser la sienne, elle mit un certain
+frein à ces fureurs. Mais elle se dédommagea bien de cette contrainte,
+comme on le verra par la suite.
+
+
+VII
+
+Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller à
+Montpellier présider les États du Languedoc, comme il faisait chaque
+année, l'archevêché de Narbonne donnant cette prérogative qu'il a
+exercée pendant vingt-huit ans.
+
+Nous restâmes à Hautefontaine où ma grand'mère s'ennuya beaucoup. Sa
+mauvaise humeur en prit une intensité effrayante. Elle s'aperçut qu'en
+perdant ma mère, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
+l'avaient entourée et ménagée par intérêt pour le repos de sa fille dont
+ils avaient peut-être diminué les souffrances, en donnant à ma
+grand'mère l'illusion qu'elle était, autant que ma mère, l'objet de
+leurs soins. Mais, quand elle se fut emparé des papiers de ma mère et
+qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut éclairée sur
+les véritables dispositions qui les animaient à son égard. Cette
+connaissance alluma dans son cœur des haines que seule elle était
+capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.
+
+Lors donc qu'elle se sentit seule à Hautefontaine, dans ce grand château
+naguère si animé et si brillant, lorsqu'elle vit les écuries vides,
+qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
+chasseurs, lorsque les allées réservées à la promenade des chevaux de
+chasse, que l'on voyait des fenêtres du château, ne présentèrent plus
+qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
+nécessité de changer de vie, et d'amener l'archevêque, préoccupé
+exclusivement jusque-là d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
+dans la société, à devenir maintenant ambitieux et à songer aux affaires
+de sa province et à celles du clergé.
+
+La place de président de cet ordre était à la nomination du Roi. Mon
+grand-oncle eut la pensée de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
+facilité pour le _don gratuit_, à chaque assemblée du clergé, que n'en
+avait montré la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
+président, conseillé et mené par l'abbé de Pradt, son neveu.
+
+Ma grand'mère résolut, pour réaliser ses projets, de décider mon
+grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, à changer de vie et
+d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier où il ne restait jamais
+que le temps rigoureusement nécessaire aux États, nous allâmes le
+trouver à Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
+mon père, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'île avait été
+prise et que son régiment avait glorieusement contribué au succès des
+troupes françaises dans cette expédition, représenta à mon grand'oncle
+qu'il ne pouvait continuer à habiter ma maison sans en payer le loyer et
+en la laissant, comme il le faisait, sans réparation. Il résolut alors
+de la quitter, et, par un procédé véritablement inique, il emprunta,
+comme je l'ai déjà dit, 40.000 francs en hypothèque sur cette maison où
+il avait habité vingt ans sans bourse délier, et consacra cette somme
+aux réparations les plus urgentes. Ce ne fut qu'à la Révolution, à son
+départ de France, que la dette fut découverte, et il me fallut la payer
+lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-là, il avait servi les
+intérêts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
+contrat de mariage.
+
+Mon oncle acheta à vie, sur sa tête, la maison qui fait le coin de la
+rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
+Raimond, fort attaché à mes intérêts, conseillait d'acheter cette maison
+en toute propriété en mon nom, et d'en assurer la jouissance à mon
+oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augmenté ma fortune sans nuire
+à ses jouissances, ne lui convint pas, et il fît l'acquisition sur sa
+tête, à soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
+d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
+Palais-Bourbon, que l'on bâtissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
+Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
+près de 100.000 francs de rente. Il prétexta de cette augmentation de
+revenu pour s'abandonner au goût de bâtir et de meubler, qui avait
+remplacé chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
+pouvait plus se livrer. Il dépensa de grosses sommes pour l'arrangement
+de sa nouvelle maison qui était en fort mauvais état.
+
+Dans le même temps, ma grand'mère, dégoûtée de Hautefontaine où elle
+s'était ennuyée pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
+maison à Montfermeil, près de Livry, à cinq lieues de Paris. Elle la
+payait un prix très modique pour le terrain qui était de 90 arpents.
+Cette maison, dans une situation charmante, était surnommée la
+_Folie-Joyeuse_. Elle avait été bâtie par un M. de Joyeuse, qui en avait
+commencé la construction par où l'on finit ordinairement. Après avoir
+tracé une belle cour et l'avoir fermée par une grille, il éleva à droite
+et à gauche deux ailes terminées par de jolis pavillons carrés. L'argent
+lui avait alors manqué pour bâtir le corps de logis, de sorte que ces
+deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
+100 pieds au moins. Les créanciers avaient saisi et vendu la maison. Le
+parc était ravissant, entouré de murs, chaque allée terminée par une
+grille, et toutes ces issues donnaient sur la forêt de Bondy, charmante
+dans cette partie.
+
+On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'établit
+tant bien que mal, au printemps de 1783, à la _Folie-Joyeuse_. On n'y
+fit aucune réparation la première année. Il existait alors un droit
+seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
+vendait une maison pouvait, pendant l'année qui s'écoulait à dater du
+jour, même de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
+lieu et place de l'acquéreur, et le frustrer, par une simple
+notification, de son acquisition. Quoique ce procédé ne fût pas à
+craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hériter de son père, le
+président Hocquart, néanmoins, mon oncle et ma grand'mère crurent plus
+prudent de laisser écouler l'année, et l'on se borna à faire des
+plantations et à travailler au jardin.
+
+On passa l'été à établir des plans avec des architectes et des
+dessinateurs, ce qui m'intéressa prodigieusement. Mon oncle prenait
+plaisir à m'initier à tous ses projets. Il me parlait de bâtiments, de
+jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il était satisfait
+de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
+jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
+dans tous les détails des devis, que je vérifiasse les calculs des
+mesures.
+
+J'étais très grande pour mon âge, d'une bonne santé, d'une, extrême
+activité physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
+apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
+confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux détails de la
+cuisine. Je trouvais le temps de ne rien négliger, ne perdant jamais un
+instant, classant dans ma tête tout ce qu'on m'enseignait et ne
+l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spécial de toutes
+les personnes qui venaient à Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
+mémoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont été
+singulièrement utiles dans le reste de ma vie.
+
+Un jour qu'il y avait à dîner plusieurs graves évêques, la conversation
+roula sur l'astronomie et l'époque de certaines découvertes, et l'un
+d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant persécuté pour une vérité
+maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
+gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours détesté de me mettre en
+avant. Cependant, j'étais si fatiguée de voir qu'aucun de ces prélats ne
+pouvait retrouver le nom, qu'il m'échappa. Je balbutiai très bas: «C'est
+Galilée.» Mon voisin, peut-être dépourvu de mémoire, mais assurément pas
+sourd, m'entendit et s'écria: «Mademoiselle Dillon dit que c'est
+Galilée.» Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
+de table, et ne reparus plus de la soirée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
+l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
+époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
+popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
+Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
+torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
+Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
+Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
+Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
+gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
+Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
+leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
+Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
+Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
+faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
+Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
+laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
+Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
+de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
+Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
+pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
+Gouvernet.
+
+
+I
+
+Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mère accompagnerait
+désormais mon oncle l'archevêque aux États de Languedoc. Cette
+résolution me causa une grande joie. Dans ce temps-là, la session
+annuelle des États était une époque très brillante. La paix venait de se
+conclure, et les Anglais, privés pendant trois ans de la possibilité de
+venir sur le continent, s'y précipitaient en foule, comme ils le firent
+plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
+routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
+bateaux à vapeur. La communication par la corniche était à peu près
+impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
+et particulièrement celui de Montpellier, était encore en vogue.
+
+Tout me charma dans la pensée de ce voyage, le premier pour ainsi dire
+que je faisais de ma vie. J'étais encore affligée de ne pas avoir été de
+celui de Bretagne, et celui d'Amiens, où j'allai pour dire adieu à mon
+père, au commencement de la guerre, avait été le seul que j'eusse encore
+entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
+de Montpellier, puisque tous se ressemblèrent à peu près jusqu'en 1786,
+où j'y allai pour la dernière fois.
+
+Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour
+moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
+la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six
+chevaux: mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le
+devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et
+deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus
+fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les
+sièges, au lieu d'être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
+montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et étaient par conséquent
+aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, également attelée de
+six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la
+mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux
+domestiques. Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef
+de cuisine.
+
+Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
+les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
+quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la _Turgotine_,
+ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une
+sorte de charrette longue, sur brancards.
+
+Chaque année, les ministres retenaient mon grand-oncle à Versailles
+jusqu'à lui ôter presque le temps suffisant de se rendre à Montpellier
+pour l'ouverture des États qui avait lieu à jour fixe. Ils ne pouvaient
+commencer que quand l'archevêque de Narbonne, président-né, était
+présent. Cependant s'il avait été retenu forcément par quelque accident
+ou par quelque maladie, l'archevêque de Toulouse, vice-président, aurait
+pris sa place, éventualité qui eût fait grand plaisir à l'ambitieux,
+depuis cardinal de Loménie, en possession de ce siège.
+
+Les retards causés par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
+que possible, nécessité fort pénible dans cette saison avancée de
+l'année. Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de
+l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que
+les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4
+heures du matin, nous nous arrêtions pour dîner. La chaise de poste et
+le premier courrier nous devançaient d'une heure. Cela permettait de
+trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés
+ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
+voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce
+qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de
+poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et
+lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
+matin, tous les préparatifs terminés.
+
+En voyage, ma grand'mère me prenait dans sa chambre, ce qui me
+déplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amélioré
+encore de la moitié du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
+apprêts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
+prétexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
+arrivant, quoique je fusse harassée de fatigue presque tous les jours,
+car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni même m'appuyer.
+Une fois--je crois que c'était en 1785--je fus si malade à Nîmes, par
+excès de fatigue, qu'elle fut obligée d'y rester deux jours avec moi. Je
+n'avais plus la force d'aller jusqu'à Montpellier.
+
+Nous passions quelques heures à Lyon, quand l'archevêque s'y trouvait.
+Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prélat était mal avec
+la Cour et allait peu à Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
+vu, même aux époques de l'assemblée du clergé. Il avait eu une intrigue
+avec la célèbre duchesse de Mazarin; mais ce n'eût pas été là une raison
+de disgrâce, dans ces temps de dissolution où la régularité des mœurs
+constituait une exception dans le haut clergé. Je crois, au contraire,
+qu'on le tenait à l'écart à cause d'une bonne action qu'il fit peut-être
+par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
+avait demandé qu'on mît des lits de fer dans les hôpitaux. Les ministres
+ayant refusé ou n'ayant pas consenti à accorder l'autorisation de la
+dépense, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
+ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leçon qui
+leur déplut; à eux, mais pas au roi, car cet excellent prince était
+toujours disposé à toutes les bonnes œuvres; mais la faiblesse ou la
+timidité de son caractère l'amenait trop souvent à rejeter les idées qui
+lui avaient semblé bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
+exagérée de modestie et de défiance de ses propres lumières qui nous a
+été si fatale.
+
+La générosité de l'archevêque de Lyon lui acquit une grande popularité
+dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrères. Ceux-ci aimaient
+mieux employer leurs fonds à bâtir des évêchés ou de belles maisons de
+campagne, qu'à fonder des établissements de charité; et dans ces mêmes
+diocèses où l'on avait élevé des palais épiscopaux pouvant contenir
+trente invités, il y avait nombre de curés à portion congrue exposés,
+dans leurs presbytères, aux injures du temps.
+
+
+II
+
+Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le
+cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on
+y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient
+une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas
+menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne
+pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge
+fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant
+dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il
+arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
+l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps,
+par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques
+jours la fin de l'inondation.
+
+Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on
+voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient
+passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms
+surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions
+retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup.
+
+Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
+volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
+ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions
+grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les
+coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts
+de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de
+longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela
+amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma
+pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
+Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
+infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
+traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que
+l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que
+cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré
+tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
+voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
+mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
+du Paradis: il est loin d'en être ainsi!
+
+À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
+Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau
+sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
+en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
+excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de
+Languedoc de construire, et qui menait plus directement à
+Pont-Saint-Esprit.
+
+À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
+campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée
+doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à
+boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné
+de glands d'or.
+
+Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit,
+le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait
+vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
+sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles
+et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne
+pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
+chevaux destinés à sa voiture.
+
+Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une
+affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure,
+une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré.
+Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en
+peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien
+oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela
+durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le
+vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais
+l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement
+apprécié.
+
+Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des
+Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très
+hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
+étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où
+il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
+archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États,
+prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon,
+et qu'il fallait lui céder malgré soi.
+
+Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année
+nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps
+de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les
+monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés
+qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les
+_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison
+Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius
+Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue
+distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui
+retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
+avait fixé les lettres de bronze qui la composaient.
+
+Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher
+du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager
+ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la
+province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne
+jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand
+seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute
+de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces
+prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal
+de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon
+n'en aurait pas moins été tiré en son honneur.
+
+Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il
+avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de
+cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
+commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès
+des États d'une grande province, un homme aussi médiocre.
+
+
+III
+
+La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer
+la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour
+avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États
+auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges.
+Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les
+syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
+Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année
+à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le
+_don gratuit_ de la province.
+
+Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque,
+un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de
+Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles
+avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se
+trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la
+députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner
+qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
+dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
+J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma
+grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses.
+Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir
+parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la
+magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans
+un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois
+que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à
+maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
+le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
+désert qui règne autour de Rome.
+
+Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
+explication sur la constitution des États de Languedoc. Après
+cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats.
+
+Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés,
+après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de
+la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle
+que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
+parfaitement construits; on traversait des villes où florissait
+l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste
+était frappant, même pour des yeux de quinze ans.
+
+La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort
+triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait
+toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge.
+L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de
+très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là.
+Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un
+était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre
+par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau
+damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on
+aimerait beaucoup aujourd'hui.
+
+Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait
+plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
+déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de
+chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois
+par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le
+professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour
+moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les
+expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie
+et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût
+été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait
+extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon
+se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
+m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait
+à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du
+professeur.
+
+Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le
+dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives
+tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors,
+soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y
+avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous
+deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des
+étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je
+m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à
+chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un
+homme grave ou même un savant.
+
+Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se
+faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
+la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des
+seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
+verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de
+vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
+domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son
+maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux
+dont on se servait.
+
+Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de
+l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite
+enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que
+je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés
+par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de
+peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de
+ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
+enveloppes en apparence grossières.
+
+J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon
+coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en
+rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
+étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
+été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était
+pas permis.
+
+Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
+salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On
+ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous
+redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
+faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé
+dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis
+n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la
+ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des
+jardins où le froid ne se faisait jamais sentir.
+
+Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des
+Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
+noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la
+session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en
+outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui
+venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la
+province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y
+avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des
+bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons
+particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque.
+
+À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de
+celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second
+fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau
+vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très
+piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à
+l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
+comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des
+chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au
+plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême
+de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement
+tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait
+plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je
+jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils
+de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je
+reviendrai sur ce point.
+
+
+IV
+
+À notre retour à Paris, au commencement de 1781, mon père était revenu
+d'Amérique. Il avait été gouverneur de Saint-Christophe jusqu'à la paix.
+Après avoir rendu cette île aux Anglais, il avait fait un séjour à la
+Martinique, où il s'était vivement attaché à Mme la comtesse de La
+Touche, veuve à trente ans d'un officier de marin qui lui avait laissé
+deux enfants, un fils et une fille. Elle était très agréable et fort
+riche. Sa mère, Mme de Girardin, avait pour sœur Mme de La Pagerie.
+Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
+avait amené sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint également
+en France accompagnée de ses deux enfants[25]. Mon père l'y suivit, et
+l'on commença dès lors à parler de leur mariage. Ma grand'mère en conçut
+une colère que rien ne put calmer. On pouvait considérer pourtant comme
+fort naturel que mon père eût le désir de se remarier dans l'espoir
+d'avoir un garçon. Il avait trente-trois ans et était propriétaire d'un
+des plus beaux régiments de l'armée. Amené en France par son grand-père,
+Arthur Dillon, ce régiment n'avait pas changé de nom comme les autres
+régiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
+lui donnait la faculté de sortir de France _tambours battants et
+enseignes déployées_, lorsque son propriétaire le jugerait bon. Mon père
+devait donc désirer un garçon. Sans doute il eût été préférable qu'il
+choisît sa nouvelle épouse dans une des familles catholiques titrées en
+Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
+Touche. D'un caractère bon et aimable, quoique très faible, elle avait
+la négligence et le laisser aller propres aux créoles.
+
+Le mariage eut lieu malgré ma grand'mère, qui fit des scènes terribles.
+Mon père désirait que je fusse présentée à ma belle-mère. Il y renonça
+devant l'opposition de ma grand'mère, craignant, s'il passait outre, que
+je n'eusse trop à souffrir de sa colère et qu'elle ne mît à exécution la
+détermination dont elle le menaçait quand il abordait ce projet de
+visite. Elle déclarait que si je sortais de la maison, ne fût-ce que
+pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
+L'unique visite que je fis à ma belle-mère eut lieu en 1786, quand mon
+père partit pour son gouvernement de l'île de Tabago, auquel il venait
+d'être appelé.
+
+Il fut fort mécontent de n'avoir pas été nommé gouverneur de la
+Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il eût des droits acquis à l'un
+ou l'autre de ces postes. Il s'était comporté, pendant la guerre, avec
+la plus grande distinction. Son régiment avait emporté le premier succès
+de la campagne en enlevant d'assaut l'île de la Grenade, dont le
+gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
+puissamment contribué à la prise des îles de Saint-Eustache et de
+Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernière île pendant deux ans, les
+habitants lui prodiguèrent, quand elle fut rendue aux Anglais à la paix
+de 1783, des témoignages d'estime et de reconnaissance dont l'écho se
+propagea jusqu'en Angleterre, où mon père en reçut les preuves les plus
+flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays à son retour en
+Europe.
+
+Mais notre oncle l'archevêque, dominé par ma grand'mère et poussé par
+elle, au lieu de prêter à son neveu l'appui de son crédit pour obtenir
+l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
+le soutint pas, si même il ne l'a pas desservi. Mon père accepta donc ce
+gouvernement de Tabago, où il résida jusqu'à sa nomination de député de
+la Martinique aux États généraux. Il quitta la France accompagné de sa
+femme et de ma petite sœur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
+de l'île, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
+de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
+son frère au collège avec un instituteur.
+
+Avant son départ, mon père parla à ma grand'mère d'un projet de mariage
+pour moi, dont il désirait fort la réalisation. Il avait connu à la
+Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
+de Bouillé, que celui-ci aimait extrêmement, et que mon père, de son
+côté, appréciait beaucoup. Ma grand'mère le repoussa sans réflexion,
+bien qu'il fût d'une grande naissance et l'aîné de son nom, prétextant
+que c'était un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il était
+petit et laid. J'étais si jeune que mon père n'insista pas. Il remit à
+mon oncle l'archevêque une procuration lui donnant le pouvoir de me
+marier selon qu'il le jugerait à propos. Cependant je pensais souvent
+moi-même au parti que mon père avait proposé. Je pris des informations
+sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, élevé par ma
+grand'mère, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
+souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
+vive, et je résolus de n'y plus songer.
+
+
+V
+
+En 1785, notre séjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
+coutume. Après les États, nous allâmes passer près d'un mois à Alais,
+chez l'aimable évêque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
+voyage m'intéressa beaucoup.
+
+Mon oncle était très populaire dans les Cévennes, dont il avait aidé à
+créer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
+J'appris d'autant plus facilement les procédés chimiques en usage, que
+mes études de chimie, commencées avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
+ministre de l'Intérieur--et mes cours de physique expérimentale, suivis
+avec fruit, m'avaient rendu familière à ces questions. Je causais
+fréquemment avec les ingénieurs qui dînaient souvent chez mon oncle, et
+les connaissances que j'acquérais ainsi me servaient à apprécier les
+divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
+conversations.
+
+C'est à mon séjour à Alais que j'attribue le commencement de mon goût
+pour les montagnes. Cette petite ville, située dans une charmante,
+vallée, entourée d'une délicieuse prairie parsemée de châtaigniers
+séculaires, est au milieu des Cévennes. Nous faisions des excursions
+journalières qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient formé
+pour mon oncle une garde d'honneur à cheval. Ils revêtaient l'uniforme
+anglais de Dillon, rouge à revers jaunes. Tous appartenaient aux
+premières familles du pays. L'évêque en invitait chaque jour un certain
+nombre à dîner. Leurs femmes ou leurs sœurs venaient le soir. On faisait
+de la musique, on dansait; et ce séjour à Alais est une des époques de
+ma vie où je me suis le plus amusée.
+
+Nous en partîmes, à mon grand regret, pour aller passer deux mois à
+Narbonne, où je n'avais jamais été. Comme j'aimais à savoir tout ce qui
+intéressait les lieux où je me trouvais, je me mis à la recherche des
+documents relatifs à Narbonne, depuis César jusqu'au cardinal de
+Richelieu, qui avait habité le château archiépiscopal, semblable à un
+château fort du moyen âge.
+
+Un grand nombre de personnes prirent part à ce voyage, que mon oncle
+voulut rendre splendide. Plusieurs membres des États y furent invités.
+M. Joubert, trésorier des États, et sa belle-fille, jeune et aimable
+femme avec qui j'étais fort liée, vinrent nous rejoindre. Il y avait
+vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
+de la ville et des environs. Tout ce monde n'était pas de trop pour
+animer un peu ces longs cloîtres, ces salles immenses, ces escaliers
+sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
+avaient été écrits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.
+
+Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
+souper. Je m'étais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
+côté, s'était fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
+bout de la salle du Synode, immense, voûtée et boisée à moitié de sa
+hauteur par des stalles de chêne sombre. La salle prenait jour par des
+arcades sur un cloître attenant à la cathédrale et contenant les pierre»
+monumentales des tombeaux des archevêques morts depuis des siècles. Nous
+causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en écoutant le vent
+de la Méditerranée, qui souffle à Narbonne avec plus de violence que
+partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu où nous
+nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
+un bougeoir, mais à peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffée de
+vent éteignit notre lumière, et nous rentrâmes épouvantées, croyant
+avoir une troupe de revenants à nos trousses. Nos femmes de chambre
+étaient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentîmes pas le
+courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
+un grand fauteuil, où s'étaient peut-être assis Cinq-Mars et de Thou,
+nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vînt nous chercher en
+force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.
+
+Nous partîmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, où
+nous restâmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collège de
+Sorèze, à la tête duquel était alors un bénédictin d'un grand mérite,
+dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
+mena, ma grand'mère et moi, qu'au bassin de Saint-Ferréol, la prise
+d'eau du canal du Languedoc.
+
+C'est à Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
+habitaient près de là. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
+que j'ai retrouvé en Suisse cinquante ans plus tard était alors âgé de
+dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrangé de l'élégante
+nièce du puissant archevêque métropolitain.
+
+La providence, dans ce voyage, semblait avoir semé des prétendants sur
+mes pas: près de Toulouse, M. de Pompignan; à Montauban, M. de Fénelon,
+proposé par l'évêque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'était pas encore
+venue et, s'il était permis de croire aux pressentiments ou à la
+prédestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqué, comme je le
+rapporterai plus loin, à Bordeaux, où nous restâmes dix-sept jours chez
+l'archevêque, M. de Cicé, depuis garde des sceaux.
+
+
+VI
+
+Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intéressa plus que les autres villes que
+nous avions traversées, la belle salle de spectacle venait d'être
+inaugurée. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mère, dans la loge des
+Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
+maintenant le maire. Il y eut des soirées chez différentes personnes; un
+beau déjeuner à bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant à un
+M. Mac-Harty, négociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
+pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.
+
+Je vis aussi à Bordeaux la vieille Mme Dillon, mère de tous ces Dillon
+qui ont toujours prétendu, mais à tort, être de mes parents. Cette dame,
+issue d'une bonne famille anglaise, avait épousé un négociant irlandais
+nommé Dillon, dont les ancêtres étaient probablement de cette partie de
+l'Irlande dénommée, jusqu'au règne de la reine Elizabeth, _Dillon's
+country_, et dont un grand nombre d'habitants de même qu'en Ecosse,
+prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
+mauvaises affaires et, ayant réalisé une certaine somme, vint s'établir
+à Bordeaux, où il s'adonna au commerce. Il acheta, à Blanquefort, un
+bien où il établit sa femme, personne superbe, dont la beauté
+extraordinaire fut bientôt renommée dans toute la province. Elle venait
+l'hiver à Bordeaux et, ayant des manière distinguées, de l'esprit, une
+très bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intéressa tout le
+monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzième enfant, avec
+très peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
+grand courage.
+
+Le maréchal de Richelieu la protégea et la recommanda à mon oncle, qui
+entreprit un voyage à Bordeaux vers ce temps-là. Il lui promit de placer
+ses enfants et tint parole. Les trois aînées étaient des filles. Grâce à
+leur beauté elles se marièrent bien: la première épousa le président
+Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
+financier, dont elle eut un fils, plus tard rédacteur, je crois, du
+journal _Le Drapeau blanc_; la troisième le marquis d'Osmond, qui en
+devint amoureux à Bordeaux, où son régiment tenait garnison. Les deux
+dernières, extrêmement intrigantes, contribuèrent beaucoup à la fortune
+de leurs frères. Elles s'emparèrent de l'esprit de ma grand'mère et de
+mon grand-oncle, et les amenèrent à servir les intérêts de leur famille
+par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la pureté.
+
+Mon grand-oncle avait eu un frère, Edward Dillon, chevalier de Malte.
+Après de brillantes caravanes il fut tué, colonel du régiment de Dillon,
+à la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait dû faire
+pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
+trois des frères Dillon: le troisième, Robert, le quatrième, William, et
+le cinquième, Franck.
+
+Théobald, l'aîné des fils, entra dans le régiment de Dillon en sortant
+des pages, où il était avec deux de ses frères. Il s'est marié en
+Belgique. Je l'y ai retrouvé, bien établi, dans un pittoresque château,
+près de Mons.
+
+Edward, le deuxième, dut sa fortune à sa jolie figure c'est celui que
+l'on a surnommé «le beau Dillon». Protégé par la reine et par la
+duchesse de Polignac, il fut placé dans la maison de M. le comte
+d'Artois et resta en faveur jusqu'à sa mort. Sa fille unique épousa en
+Allemagne M. de Karoly et est morte très jeune. C'était une charmante
+personne. Deux autres fils furent abbés, et auraient sans doute été
+évêques sans la Révolution. Ces Dillon, sans exception, ont été de très
+bons sujets, et c'est une chose aussi singulière qu'honorable pour eux
+que, de neuf frères tous en possession d'un emploi quelconque en France,
+aucun n'ait trempé dans les erreurs ou les excès dont tant de familles
+ont été entachées pendant ces temps troublés.
+
+Pour revenir à mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
+avant mon départ de Bordeaux, peut-être même la veille, mon domestique,
+en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-là, dans un
+château situé non loin de la route, où il serait bien aise de revoir
+d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
+rejoindrait les voitures à la poste la plus rapprochée du château, au
+passage de la Dordogne, à Cubzac. Je lui demandai le nom du château. Il
+se nommait, me répondit-il, _le Bouilh_, et appartenait à M. le comte de
+La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils était le jeune
+homme[27] que mon père voulait me faire épouser et que ma grand'mère
+avait refusé. Cette réponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
+devoir l'être par l'évocation de quelqu'un qui jusque-là m'était
+indifférent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
+du château, et j'appris avec contrariété qu'on, ne le découvrait
+couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu où l'on en
+approchait le plus et de l'aspect des environs.
+
+Je fus très préoccupée en traversant la rivière à Cubzac, dont le
+passage, comme je le savais, appartenait à M. de La Tour du Pin. En
+mettant pied à terre sur le rivage, et jusqu'à Saint-André, je me
+répétais intérieurement que je pourrais être dame de tout ce beau pays.
+Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces réflexions à ma
+grand'mère, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
+Cependant elles me restèrent dans l'esprit. Je parlais souvent à mon
+cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
+M. le duc d'Orléans.--Philippe-Égalité--ainsi que beaucoup d'autres
+jeunes gens de la plus haute société de Paris. Ce prince en engageait
+toujours quelques-uns à dîner, après la chasse, à sa petite maison de
+Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
+situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
+irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
+l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
+des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
+la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
+françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
+Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
+Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
+pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
+Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
+de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
+Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
+séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.
+
+
+I
+
+J'avais seize ans à notre retour à Paris, et ma grand'mère m'apprit que
+l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
+de devenir l'aîné de sa famille par la mort de son frère, qui laissait
+veuve, à vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
+d'enfants. La duchesse de Laval, mère d'Adrien, avait été la grande amie
+de la mienne. Elle désirait ce mariage, qui me convenait également. Le
+nom de Laval-Montmorency résonnait agréablement à mon oreille
+aristocratique. Le jeune Laval était sorti du séminaire pour entrer au
+service, à la mort de son frère. Nos pères étaient intimement liés; mais
+la meilleure raison qui me portait à goûter ce mariage, c'est que
+j'aurais quitté la maison de ma grand'mère. Je n'étais plus une enfant.
+Mon éducation avait commencé de si bonne heure que j'étais à seize ans
+comme d'autres à vingt-cinq. Je menais auprès de ma grand'mère une vie
+misérable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte à laquelle j'étais
+assujettie sous peine d'être injuriée et insultée de toutes les
+manières, me rendaient l'existence insupportable. Obligée de calculer
+tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
+contracter une habitude de prudence telle qu'elle eût dégénéré en
+dissimulation. J'étais très malheureuse et je désirais ardemment sortir
+de cette triste position. Mais, habituée à réfléchir sur mon sort,
+j'avais résolu de ne pas accepter par dépit un mariage qui n'aurait pas
+été en rapport avec ma situation dans le monde.
+
+J'étais reconnue comme l'héritière unique de ma grand'mère, qui, aux
+yeux de tous, cherchait à se donner l'apparence, d'être dévouée à mes
+intérêts et de s'en occuper exclusivement; son caractère présentait les
+deux dispositions les plus diamétralement opposées: la violence et la
+duplicité. Elle passait pour riche, et elle l'était en effet. La belle
+terre de Hautefontaine, supérieurement bien située à 22 lieues de Paris,
+toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
+les étangs et les prés; une jolie maison qu'elle venait d'acheter à 5
+lieues de Paris et où mon oncle faisait d'immenses réparations; des
+rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris qu'elle devait me donner à mon
+mariage; un mobilier immense; tout cela m'était assuré, puisque ma
+grand'mère avait soixante ans quand j'en avais seize.
+
+Qui aurait pu soupçonner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
+en était aux expédients et avait décidé ma grand'mère à emprunter pour
+venir à son secours? Tous ceux qui voulaient m'épouser étaient aveuglés
+par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
+devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
+très grand poids dans la balance des unions du grand monde. _Être à la
+Cour_ résonnait comme une parole magique. Les dames du Palais étaient au
+nombre de douze seulement. Ma mère l'avait été parce que la reine
+l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle était belle-fille
+d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
+Falkland,--enfin, parce que mon père, militaire distingué, comptait
+parmi le très petit nombre de ceux qui pouvaient devenir maréchaux de
+France.
+
+Des trois régiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick étaient
+les seuls qui eussent conservé leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
+Walsh fut nommé colonel du régiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
+et mon père en témoignèrent beaucoup de mécontentement, prétextant qu'il
+ne tenait à aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
+Fitz-James--Mlle de Thiard--était dame du Palais comme ma mère, et de
+son âge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du maréchal de Berwick,
+et dont le père[29] avait été aussi maréchal de France, jouissait d'une
+réputation militaire médiocre, tandis que mon père s'était fort
+distingué pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nommé
+brigadier à vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprimé, représentait
+l'échelon intermédiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
+général.
+
+À propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
+ridicule des étiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'île de
+Grenade, dont le fort fut emporté par la compagnie de grenadiers du
+régiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors âgé de vingt-deux ans
+seulement, s'y distingua de telle façon que M. d'Estaing, commandant
+l'armée, le chargea de rapporter en France et de présenter au roi les
+premiers drapeaux pris à la guerre, mission qui représentait une très
+grande distinction. En débarquant à Brest, il prit une chaise de poste
+et arriva à Versailles, chez le ministre de la guerre, où se trouvait
+mon oncle à qui il avait envoyé un courrier. Il s'était arrêté à la
+dernière poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
+meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
+désireux de le mener au même instant auprès du roi, quelle ne fut pas
+leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reçu en
+uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'était pas bon pour
+les présenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en démordre,
+et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter à l'un un habit
+habillé, à un autre un chapeau sous le bras, une épée de cour à un
+troisième, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
+qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
+contribué à conquérir au péril de sa vie. Et l'on s'étonne que la
+Révolution ait renversé une Cour où se passaient de semblables
+puérilités! On paraissait en uniforme à la Cour dans une seule
+circonstance: le jour où l'on prenait congé, avant le, 1er juin, pour
+rejoindre son régiment.
+
+
+II
+
+Revenons à moi. J'étais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes
+manières, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes
+avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon
+portrait. Il ne sera guère avantageux sur le papier, car je n'ai dû ma
+réputation de beauté qu'à ma tournure, à mon air, et pas du tout à mes
+traits.
+
+Une forêt de cheveux blonds cendrés était ce que j'avais de plus beau.
+J'avais de petits yeux gris, très peu de cils, une petite vérole très
+grave, dont je fus atteinte à quatre ans, les ayant en partie détruits;
+des sourcils blonds clairsemés, un grand front, un nez que l'on disait
+être grec, mais qui était long et trop gros du bout. Ce qui ornait le
+mieux mon visage, c'était la bouche, avec des lèvres découpées à
+l'antique d'une grande fraîcheur, et de belles dents. Je les conserve
+encore intactes à soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie
+était agréable, que j'avais un sourire gracieux, et malgré cela, le tout
+ensemble pouvait être prouvé laid. Je dois croire que beaucoup de
+personnes avaient cette impression, puisque moi-même je considérais
+comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler.
+Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un
+vif éclat, me donnaient une supériorité marquée dans une réunion,
+surtout au jour, et il est certain que j'effaçais les autres femmes
+douées en apparence d'avantages bien supérieurs.
+
+Je n'ai jamais eu la moindre prétention à me trouver la plus belle, et
+j'ai toujours ignoré ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de
+femmes tourmentées. C'était de la meilleure foi du monde que je louais
+la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais
+sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indifférente à mes
+avantages et que je ne les connusse pas. Mais dès ma plus grande
+jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais
+écartée, et voici à quel sujet.
+
+Je voyais quelquefois chez mon oncle, à de grands dîners, pendant les
+étés que nous passions à Paris pour l'assemblée du clergé dont il était
+président, M. le maréchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps
+de Louis XIV, ou qui, du moins, en eût conservé les traditions. Agé de
+quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en
+goût, et trouvait que je ressemblais à je ne sais quelle dame de son
+temps. Il me prenait à table à côté de lui et avait la bonté de causer
+avec moi. Un jour, il me conta que dès sa plus tendre jeunesse, il avait
+étudié avec soin et réflexion les divers inconvénients de la vieillesse
+dans le monde, et qu'ayant été extrêmement ennuyé et importuné par
+certains vieillards quand il avait mon âge, il avait pris la résolution
+d'éviter aux autres, s'il était destiné à vieillir, ce dont il avait
+souffert lui-même. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis
+toujours rappelé ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en
+suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid
+qu'une femme âgée portant des fleurs et des ornements qui font ressortir
+plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage.
+
+M. le maréchal de Biron était colonel des gardes françaises et adoré
+dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai
+encore vu, dans mon enfance, défiler, à la tête de son corps, devant le
+roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite
+plaine près du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des
+Sablons.
+
+Il possédait une grande et belle maison à Paris--maintenant celle du
+Sacré-Cœur--attenant à un splendide jardin de trois où quatre arpents,
+où s'élevaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait
+une grande magnificence de livrée, de chevaux, de table, et faisait avec
+largesse les honneurs de Paris. Propriétaire de loges aux principaux
+spectacles, il n'y allait jamais lui-même, mais elles étaient toujours
+occupées par des étrangères de distinction, surtout par des Anglaises,
+qu'il préférait à toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus
+considérables. On regardait comme un honneur particulier d'être reçu
+chez lui.
+
+Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque
+chanteur étranger ou un grand musicien passait à Paris. Il accueillait
+toutes les distinctions, et cela avec des manières nobles, un grand air
+et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, élément
+inséparable de sa personne. Un jour, parlant à mon oncle, avec cette
+sorte de grasseyement qui était la belle façon de parler dans la
+jeunesse de Louis XV, il lui dit: «Monsieur l'arechevêque»--les
+maréchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux évêques--«si
+j'avais le malheur de perdre Mme la maréchale de Biron, je prierais Mlle
+Dillon de prendre mon nom et de me permettre de déposer ma fortune à ses
+pieds.» Or, ce malheur, il s'en serait consolé facilement, ne l'a pas
+atteint. Sa femme, dont il vivait séparé depuis cinquante ans pour
+quelque méfait que j'ai toujours ignoré, lui a survécu et a péri sur
+l'échafaud, avec sa nièce, la duchesse de Biron.
+
+M. le maréchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que
+son enterrement. Ce fut la dernière splendeur de la monarchie.
+
+On lui donna pour successeur au régiment des gardes, au lieu du duc de
+Biron, son neveu, que le régiment désirait, le duc du Châtelet, qui se
+rendit impopulaire dès les premiers moments de ses fonctions, en voulant
+brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort négligée
+dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas même aux quartiers
+et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils étaient de service. Ce
+relâchement dans la discipline leur donnait la facilité de se lier avec
+les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si
+facilement révolutionnaires dès qu'on voulut les corrompre. M. du
+Châtelet, d'un caractère dur et brouillon, ne considéra le régiment des
+gardes françaises que comme un régiment ordinaire qu'il fallait
+informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les révolutionnais en
+profitèrent.
+
+
+III
+
+Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le maréchal de Laval,
+son grand-père, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
+Luxembourg. Il l'épousa alors qu'elle était presque une enfant et que
+lui-même avait dix-huit ans à peine. Je le regrettai à cause du nom.
+Depuis, m'étant liée avec Adrien de Laval d'une amitié très fidèle qui a
+duré jusqu'à sa mort, il m'a souvent répété combien il avait été affligé
+de ne m'avoir pas épousée. Je ne lui ai pas répondu la vérité qui était
+que tout en nous convenant très bien comme amis, nous n'étions cependant
+nullement faits l'un pour l'autre.
+
+Ma grand'mère me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
+réputation était mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il était
+de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.
+
+Le prétendant qui suivit fut Espérance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
+vu dans notre enfance à l'un et à l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
+nom qui me semblât assez illustre. Ma décision fut peu raisonnable
+peut-être. C'était, en effet, un très bon sujet, qui avait un intérieur
+fort agréable; il était lié avec les Rochechouart, que je devais
+retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
+l'autre à la même société. La terre de son père, Tracy, était à 6 ou 7
+lieues de Hautefontaine. Ma grand'mère ne voulait plus aller à
+Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute à me céder en partie;
+cette propriété, à me donner au moins la faculté de l'habiter. Tout
+était donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
+et cependant je la repoussai.
+
+Les mariages sont écrits dans le ciel. J'avais en tête M. de La Tour du
+Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
+était petit et laid, qu'il avait contracté des dettes, joué, etc.,
+toutes choses qui m'auraient à l'instant éloignée de tout autre. Et
+pourtant ma résolution était prise: je disais à Sheldon que je
+n'épouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
+manie, mais ne me persuadait pas.
+
+Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
+lorsqu'un matin ma grand'mère me dit: «Ce M. de Gouvernet revient encore
+avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mère, nous
+fait circonvenir de tous les côtés. Son père est commandant de province
+et sera maréchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
+considération dans le militaire. Son cousin, l'archevêque d'Auch[31],
+presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
+parler tours les jours par son neveu, l'abbé de Chauvigny,» depuis
+évêque de Lombez.--«La reine elle-même le désire, car la princesse
+d'Hénin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parlé. Pensez-y et
+décidez-vous.» À quoi je répondis sans hésiter: «_Je suis toute décidée.
+Je ne demande pas mieux._»
+
+Ma grand'mère fut stupéfaite. Elle espérait, je crois, que je le
+refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le préférais à M. de
+L'Aigle. En vérité, je n'aurais su le dire moi-même. C'était un
+instinct, un entraînement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destinée à lui!
+Et depuis cette parole, échappée comme malgré moi de ma bouche, à seize
+ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie était son bien. Je
+bénis le ciel de ma décision, en écrivant ces lignes, si
+soixante-et-onze ans, après avoir été sa compagne pendant cinquante
+années. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrémités
+du bien et du mal, jamais la pensée ne m'est venue que j'eusse été plus
+heureuse avec un autre. J'ai remercié Dieu tous les jours du mari qu'il
+m'avait donné, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
+comme unique et dernière faveur d'aller le rejoindre là où nous ne
+serons plus séparés.
+
+Nous partîmes pour Montpellier sans qu'on eût parlé de nouveau de ce
+mariage. Cette année-là, Sheldon nous accompagnait, et je le
+questionnais à tous moments, quand nous étions seuls, sur M. de
+Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait été encore faite. Ma
+grand'mère ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
+avec plaisir que lord John Russell, frère du duc de Bedford, vînt
+presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
+Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractère de ma
+grand'mère pour ne pas savoir que la moindre difficulté qui l'aurait
+heurtée lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
+aurait résisté au roi lui-même. Quand elle était montée, il n'y avait
+rien dont elle ne fût capable en fait de violence. Quoique fort inquiète
+et tourmentée, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est à
+Sheldon, qui avait pour moi le dévouement et l'attachement d'un frère.
+
+L'abbé de Chauvigny servait d'intermédiaire entre Mme de Monconseil et,
+mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
+moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
+que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
+dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
+dont je venais de lui voir remettre le contenu à mon oncle. Il regardait
+le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
+pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
+fixement, et me dit: «Non. Pas encore.» Je compris tout de suite que
+c'était une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
+parlait de mon mariage. L'abbé s'amusa malignement de ma rougeur et de
+mon trouble, et nous ne nous parlâmes plus de la soirée.
+
+Le lendemain matin, ma grand'mère m'annonça que mon oncle avait reçu une
+lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle désirait extrêmement mon
+mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
+qu'elle ferait tout pour le faire réussir; mais qu'elle ne jouissait pas
+d'un grand crédit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
+elle avait eu des démêlés fort désagréables. Ce fut alors que j'appris
+que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, aînée de quinze
+ans de la princesse d'Hénin, sa sœur, avait eu la plus mauvaise
+conduite. Elle était enfermée dans un couvent d'où elle ne sortait
+presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
+pension, mais ne la voyait pas. Ils n'étaient pas séparés juridiquement.
+On avait voulu éviter le scandale d'une enquête légale par égard pour sa
+sœur, qui venait d'épouser à quinze ans le prince d'Hénin, frère cadet
+du prince de Chimay, et en considération aussi de sa fille[32], sœur
+aînée de trois ans de M. de Gouvernet, placée en pension dans un couvent
+à Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.
+
+Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
+quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, même à cet âge, elle
+était encore belle. M. de Monconseil l'épousa fort jeune. Il était
+militaire, comme presque tous les gentilshommes à cette époque. Il avait
+eu une jeunesse très dissipée, très vive, et avait été page de Louis
+XIV. Il racontait qu'éclairant un soir ce monarque, comme il sortait de
+chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
+tenait allumés dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
+mis, dis-je, le feu à la perruque du roi. En contant cette histoire à sa
+fille, soixante-dix ans après, il était repris d'une peur telle qu'il en
+tremblait.
+
+M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du règne de
+Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
+intrigante, avait beaucoup servi à sa fortune. Je crois qu'ils s'étaient
+mutuellement pardonné beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
+l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant général de très bonne
+heure, était commandant de la Haute-Alsace et résidait toujours à
+Colmar. Il venait rarement à Paris, où sa femme demeurait la plupart du
+temps et où elle soignait ses intérêts avec une grande suite. J'ai
+entendu dire qu'elle n'avait jamais laissé passer un courrier sans lui
+écrire des lettres très courtes, mais pleines de choses intéressantes,
+et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
+particulières acquéraient le plus grand prix. Combien il est à regretter
+que de semblables recueils aient été détruits!
+
+M. de Monconseil, à l'âge de quarante ans, par une circonstance que je
+regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
+sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y établit et n'en sortit plus
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, après une vie
+édifiante et admirable, laissant des établissements de charité bien plus
+considérables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
+fort aisée, n'était pas immense. Il possédait une belle maison à
+Saintes, où il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'année, il
+habitait Tesson, créé par lui et dont il avait planté le parc et les
+jardins. Il allait rarement à Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
+et agréable maison. Grâce à ses instances, son gendre, M. de La Tour du
+Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortît de son couvent de
+loin en loin pour s'installer pendant quelques mois à Tesson auprès de
+son père. Mais cela n'est arrivé que deux ou trois fois en quarante-cinq
+ans.
+
+Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
+Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tentée de le recommencer.
+Ils n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
+Monconseil, très attentive à tenir son mari au courant de tous les
+intérêts et de toutes les nouvelles, lui écrivait régulièrement, comme
+je l'ai dit, tous les courriers.
+
+M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent à
+Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites à son
+grand-père lui valaient un bien plus précieux encore que l'argent qu'il
+lui donnait: c'étaient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
+les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune cœur et qui ne se
+sont jamais effacés.
+
+
+IV
+
+Le dernier voyage que je fis à Montpellier eut donc lieu de 1786 à 1787.
+Il fut fort brillant pour moi.
+
+Par une intrigue dont les causes et les détails échappent aujourd'hui à
+ma mémoire, M. de Calonne, alors contrôleur général et puissamment
+protégé par la reine, avait obtenu que l'on déplaçât M. de Saint-Priest,
+intendant de Languedoc, et avait donné cet emploi à M. de Balinvilliers,
+mari de sa nièce. Ce changement déplut beaucoup dans la province. La
+famille des Saint-Priest était extrêmement considérée et aimée. Tout le
+monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchèrent à plaire par la
+dépense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
+ouvriers venus de Paris et même de l'établissement appelé _des Plaisirs
+du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal où ils réunirent toutes
+les sociétés de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la première
+fois que ce mélange, qu'on nomma _une fusion_, fut essayé. Mme Riban,
+femme du célèbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
+flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'éclat de sa beauté.
+D'autres notabilités de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
+scandale des vieilles présidentes de la cour des comptes, le seul
+tribunal que nous eussions à Montpellier.
+
+Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intérêt:
+c'était la présidente Claris, belle et grande personne pâle et délicate,
+qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
+comme un singe, beaucoup plus âgé que sa femme, avait été d'une jalousie
+telle à cause de sa beauté, qu'il la tint enfermée pendant quatorze ans
+sans la laisser sortir ni voir à personne, si bien que la rumeur se
+répandit que l'infortunée était folle, bruit sans fondement aucun,
+heureusement pour la pauvre présidente. Elle savait dessiner et même
+graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
+occupation et son plaisir pendant les années de sa captivité. Il se
+trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
+peinte en blanc de doreur, avait été recouverte d'un vernis brun très
+délicat et très uni; puis, sur cette boiserie ainsi préparée, elle avait
+dessiné au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
+aussi fins que la plus belle gravure, et qui se détachaient en blanc sur
+le fond brun. C'était un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
+On disait que l'exécution de ce travail lui avait fait mal à la
+poitrine, en raison de la nécessité de souffler constamment sur les
+poussières produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
+plutôt que sa santé s'était détruite parce qu'elle n'avait jamais pris
+l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'années.
+
+Je rencontrais aussi chez M. de Périgord Mlle de Comnène[34], dont la
+famille venait d'être reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
+depuis mère de Mme d'Abrantès, qui parle à tous moments de sa beauté
+dans ses Mémoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle eût été
+belle, j'en aurais conservé le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
+nom seul est resté historiquement dans ma tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
+Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
+agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
+articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
+époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
+faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
+violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
+comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
+Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.
+
+
+I
+
+On n'aura pas de peine à croire que j'avais un désir très vif de
+retourner à Paris, où mon sort devait se décider. Nous nous mîmes en
+route plus tôt même que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de
+passer cette année par Marseille et Toulon en revenant à Paris. Cette
+excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et
+m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je désirais
+beaucoup connaître. Nous serions restés un jour, au lieu de huit, chez
+un vieil évêque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi
+n'aurait pas été plus long.
+
+Je me réjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier
+avec la nouvelle de la convocation de la première assemblée des
+notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain
+de la clôture des États pour retourner à Paris et renoncer de voir
+Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Révolution. Elle commença
+pour moi par une vive contrariété. Elle a fait mieux que cela par la
+suite.
+
+Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher à Fontainebleau,
+pour ne pas arriver trop fatigué à Paris et pouvoir aller le lendemain
+matin à Versailles. Nous trouvions toujours la maison préparée comme si
+on ne l'avait pas quittée. Fatigués ou non, il fallait que les gens
+fussent à leurs places, habillés, poudrés et tenus comme à l'ordinaire.
+Je faisais de même; et arrivées à deux heures, ma grand'mère et moi,
+nous paraissions à trois dans le salon pour nous mettre à table, sans
+prêter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir.
+
+Le soir, il vint des visites. La première fut un vieux comte de
+Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_,
+était amie de ma grand'mère. Après les lieux communs sur la mauvaise
+saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: «Eh! bien,
+monsieur le comte, quelles nouvelles à Paris?»--Oh! répond le gros
+Allemand, il y en a une pour la société: Mme de Monconseil est morte.»
+L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je pâlis, et
+mon oncle, craignant que mon émotion ne me trahît, dit que j'étais
+fatiguée et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis à
+l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser,
+comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne
+dérangerait rien à nos projets.
+
+Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme
+de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hénin, qui demeurait
+avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soignée d'une
+manière admirable. Je devais écouter tout cela d'un air indifférent,
+quoique je fusse vivement intéressée. Heureusement je pouvais en parler
+avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle avait passé trois ans
+sans en sortir une seule fois. Sa mère était venue la chercher à Paris,
+mais elles restèrent jusqu'après mon mariage.
+
+
+II
+
+M. de Gouvernet, en l'absence de son père pour le moment éloigné de
+Paris, s'empressa de faire savoir à mon oncle que la perte de sa
+grand'mère n'influait en rien sur le désir qu'il avait de lui
+appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en
+particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait
+de ses manières. M. de Gouvernet insista pour être autorisé à aller
+informer de vive voix et personnellement son père que la demande de la
+main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agréée par elle
+et par ma grand'mère, et, sur la réponse affirmative de mon grand-oncle,
+il prit congé de lui. J'entre dans tous ces détails pour peindre les
+mœurs de la haute société dans ce temps-là, si éloigné de celui où
+j'écris. Mon oncle monta chez ma grand'mère, j'étais seule avec elle, et
+il m'embrassa en me disant: «Bonsoir, madame de Gouvernet.»
+
+Quelques, jours s'écoulèrent, et avant que la semaine fût passée, on
+vint un soir dire à mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son
+cabinet. «Mais cela n'est pas possible», s'écria-t-il. Rien n'était plus
+vrai néanmoins. Il avait été au Bouilh, avait parlé à son père; lui
+avait fait écrire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur
+toutes choses, était remonté dans sa voiture et était revenu à Paris.
+Cet empressement me parut du meilleur goût. Il fut convenu qu'il
+viendrait le lendemain matin chez ma grand'mère, mais qu'il ne me
+verrait qu'après les articles signés, comme c'était l'usage alors, à
+moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne
+sortais jamais à pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni
+au spectacle.
+
+Ce lendemain mémorable, je me mis derrière un rideau, et je vis
+descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attelé d'un beau
+cheval gris très fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais
+pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrivée me plut davantage
+que s'il fût venu dans un bon carrosse, escorté de son laquais qui lui
+eût présenté le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de
+l'escalier. Il était en costume du matin fort soigné: un frac noir, ou
+gris fer très foncé, nuance imposée par son grand deuil; un col
+militaire et un chapeau de même, chapeau porté pour ainsi dire
+exclusivement par les colonels, parce qu'il était de très bon air
+d'afficher ce grade élevé avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas
+laid, comme on me l'avait annoncé. Sa tournure assurée, son air décidé
+me plurent au premier coup d'œil. J'étais placée de manière à le voir
+lorsqu'il entra chez ma grand'mère. Elle lui tendit la main, qu'il baisa
+d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils
+échangeaient et je tâchais de me les imaginer. Il resta un quart
+d'heure; et on convint de signer les articles, aussitôt qu'ils auraient
+été rédigés par les notaires, afin de permettre à M. de Gouvernet de
+venir tous les jours chez mon oncle.
+
+Cela ne fut terminé qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme
+d'Hénin fit une visite à ma grand'mère. Elle me demanda; je m'y
+attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si élégante et si
+imposante, qui allait m'examiner des pieds à la tête, que je pouvais à
+peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu'à la
+lettre je ne voyais pas où j'allais. Elle se leva, me prit la main et
+m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle
+m'éloigna d'elle à la longueur de son bras, en s'écriant: «Ah! la belle
+taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux!» J'étais au
+supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je
+suis sûre de n'avoir répondu que des bêtises. En s'en allant, elle
+m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le
+plaisir qu'elle aurait à me mener dans le monde.
+
+Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour où l'on signa les
+articles. Il n'était pas d'usage que la demoiselle assistât à la lecture
+de cet acte préparatoire, que signaient seuls les parents et les
+notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mère vint à
+la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que
+vive. Je sentais tous les regards fixés sur moi, et surtout ceux de M.
+de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit à
+côté de Mme d'Hénin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait pitié de
+mon embarras.
+
+Ma toilette était très simple. J'avais conjuré ma grand'mère de la
+laisser à mon choix. On portait alors des robes lacées par derrière qui
+marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en
+avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros
+bleu de beau ruban avec des bouts effilés en soie brillante, qui venait
+d'Angleterre. On trouva que j'étais mise à peindre. On regarda mes
+cheveux, que j'avais très beaux. Un tel examen était insoutenable en
+présence du _haut et puissant seigneur futur époux_, comme on l'avait
+nommé vingt fois de suite en lisant les articles.
+
+À partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dîner ou
+passer l'après-dîner, ou souper, soit à Paris, soit à Versailles, mon
+oncle, depuis le commencement de l'assemblée des notables, étant établi
+dans cette ville.
+
+Ma grand'mère et moi nous restâmes à Paris. Tous les jours de la semaine
+nous partions à une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions
+pour dîner à trois heures. Mon oncle n'était presque jamais sorti du
+bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, présidé par
+Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de
+se mettre à table et amenait avec lui quelques personnes. M. de
+Gouvernet venait de Paris et dînait chaque jour avec nous. Il était en
+habit habillé avec l'épée au côté, car on n'avait pas encore adopté
+l'usage d'être en frac et en chapeau rond à dîner, surtout à Versailles.
+Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y être vu autrement
+qu'avec son épée et habillé, à moins qu'il ne fût sur le point de monter
+à cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin
+alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne
+passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les
+salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il eût été du
+plus mauvais goût de manquer, je ne dis pas à l'étiquette, mais à la
+moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la
+société.
+
+Pendant cette assemblée des notables, qui m'ennuyait mortellement, la
+politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque
+personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible à
+développer pour combler le déficit des finances et réformer les abus
+qu'on avait laissé s'introduire dans l'État. Mon oncle voulait que toute
+la France fût gouvernée par des États, comme le Languedoc. M. de
+Gouvernet se mêlait souvent à ces discussions avec esprit et vivacité,
+et j'aimais à l'entendre parler.
+
+Il avait présenté à mon oncle son beau-frère, le marquis de Lameth, et
+deux des frères de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le
+maréchal de Duras, dont il était le filleul, portait également ce nom
+breton, parce qu'il avait été tenu sur les fonts par les États de
+Bretagne, et le lui avait donné--et Alexandre, chevalier de Malte et ami
+de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrième frère,
+Théodore, qui a survécu à tous les autres.
+
+Le marquis de Lameth était un bel homme de trente ans, grand, bien fait;
+sérieux et même sévère dans son maintien. Il vivait presque toujours à
+la campagne, dans son beau château d'Hénencourt, près d'Amiens, qu'il
+venait d'arranger, ou dans son régiment, celui de la Couronne. C'était
+un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,
+c'est-à-dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la
+discipline, veillaient à l'exécution des ordonnances avec une
+scrupuleuse ponctualité, ne se familiarisaient pas avec leurs
+inférieurs, et avaient une idée juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet
+était de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en
+second du régiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage
+seulement qu'on lui donna le régiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa
+beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.
+
+
+III
+
+Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le
+milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de
+Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
+les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de causer beaucoup
+ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous étions faits
+l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparlé avec bonheur du charme de
+ces premières conversations, où nous essayions mutuellement de nous
+pénétrer et de nous connaître, où chacun étudiait les opinions, les
+goûts de l'autre, et dont nous sortions toujours également satisfaits.
+Que de projets agréables nous formions pour notre vie future, et dont
+aucun ne s'est réalisé! Nous étions trop heureux du temps présent pour
+prévoir les orages que nous aurions à affronter, et cependant nous
+avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui
+pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection
+partagée la force de les supporter sans faiblesse.
+
+C'est une époque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec délices.
+Tout était brillant dans le tableau qui se déroulait devant nos yeux.
+Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui répondait à nos espérances
+intimes, et, outre le bonheur réciproque qui semblait nous être ainsi
+assuré, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande
+existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition
+d'un homme et les goûts d'une femme.
+
+M. de Gouvernet n'avait pas encore bien démêlé le caractère de ma
+grand'mère. Il en était resté aux impressions de Mme d'Hénin, elle-même
+renseignée uniquement à cet égard par les on-dit du monde, car elle
+n'était entrée au palais de la reine qu'après la mort de ma mère.
+
+Ah! que les choses tristes s'oublient vite à la Cour! La reine avait
+pleuré ma mère pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa
+mort, elle témoigna le désir d'aller à la Comédie-Française. La duchesse
+de Duras, de semaine ce jour-là, lui dit: «Votre Majesté ferait mieux
+d'aller à l'Opéra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle
+rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon.» La souveraine sentit la
+leçon et resta à Versailles. La duchesse de Duras, née Noailles,
+personne de la vertu la plus éminente, en imposait à la reine. Elle
+avait beaucoup aimé ma mère, a reporté ensuite sur moi cette
+bienveillance et m'a toujours protégée.
+
+M. de Gouvernet était donc encore dans l'ignorance du caractère, de ma
+grand'mère, aussi dissimulée que violente et vindicative. Des haines
+s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon père comptait parmi
+ceux qu'elle détestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'être
+remarié, et ma belle-mère était l'objet de ses plus vifs ressentiments.
+Elle ne soupçonnait pas qu'il existât la moindre intimité entre mon
+père, ma belle-mère et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions
+seuls dans le salon, à Versailles, et qu'elle était, je ne puis me
+souvenir pour quel motif, de très méchante humeur, genre d'humeur qui se
+manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans
+le fond de la chambre, elle se mit à parler du mariage de mon père et de
+l'époque où il avait eu lieu. Elle le fixait à plusieurs mois plus tard
+que celui où il avait été célébré à Paris. M. de Gouvernet, étonné de
+l'acharnement avec lequel elle voulait méconnaître le moment précis de
+cette union, ouvrit la bouche pour dire: «Mais, madame, personne...» Je
+pressentis qu'il allait ajouter: «Personne ne le sait mieux que moi,
+puisque j'ai été le témoin de M. Dillon.» Ma frayeur fut grande.
+Heureusement ma grand'mère, à ce moment de sa promenade, nous tournait
+le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de
+M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un
+doigt sur mes lèvres et remarquant l'anxiété de mon visage, il se tut.
+Ma grand'mère se retourna et lui dit: «Eh! bien, monsieur!...» Mais il
+n'ajouta rien et la laissa continuer. Très désireux de savoir la cause
+de mon émotion, il profita du premier moment où il put me le demander,
+et je tâchai, tout en ménageant ma grand'mère, de le mettre au courant
+des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette
+circonstance le mit sur la voie des inconvénients de son caractère, et,
+connaissant la vivacité du sien, il pressentit que nous ne resterions
+pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.
+
+Enfin l'assemblée des notables prit fin. Nous retournâmes, ou, pour
+mieux dire, mon oncle retourna à Paris, et le jour de la signature du
+contrat fut fixé aux premiers jours de mai. Cette cérémonie se fît avec
+toute la solennité d'usage. Les parents, les témoins, les notaires, les
+toilettes, tout était très convenable. Je ne saurais plus décrire ma
+toilette, mais je pense qu'elle devait être rose ou bleue, car on
+réservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du
+Pin, d'Hénin, de Lameth, étaient en noir, à cause du deuil de leur mère
+et grand'mère.
+
+
+IV
+
+J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur
+beau-père. C'était un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui
+avait été beau dans sa jeunesse. Il avait conservé les plus admirables
+dents que l'on pût voir, de beaux yeux, un air assuré et un charmant
+sourire, expression vivante de sa belle âme et de son extrême bonté. Il
+ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme
+de mœurs simples, scrupuleusement occupé des devoirs que lui imposait sa
+place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,
+il occupait tous les moments qu'il avait de libre à bâtir et à planter
+au Bouilh, son séjour de prédilection. Séparé de sa femme, il n'avait
+pas d'établissement à Paris, où il ne venait qu'en passant, pour faire
+sa cour au roi et conférer avec les ministres des affaires publiques. Il
+n'était pas ambitieux; son fils trouvait même qu'il ne l'était pas assez
+et qu'il se tenait trop à l'écart pour son mérite. C'était un caractère
+antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept
+Ans comme colonel d'un régiment composé de l'élite de tous les autres,
+et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'était fort distingué,
+et ses grades, jusqu'à celui qu'il occupait, lui avaient été donnés sans
+qu'il les eût sollicités. Son désintéressement déconcertait l'esprit
+d'intrigue de sa belle-mère, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait
+pas. Elle l'avait trouvé plus sévère qu'elle ne l'aurait voulu envers sa
+femme, dont les désordres avaient été si publics que, tout en étant le
+plus doux des hommes, il s'était vu forcé d'user de rigueur. Très juste
+et très vertueux, il avait estimé avec raison devoir la retirer d'un
+monde où elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin
+avait été autorisée par lui à paraître quelquefois chez son père, et, à
+l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien
+aussi qu'elle fût présente. Elle éprouva un grand plaisir à se
+retrouver, parée, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth
+lui témoignaient beaucoup d'égards et de respects.
+
+Le contrat signé, je lui fis visite, accompagnée de ma grand'mère, ainsi
+qu'à Mme d'Hénin. Cette dernière visite fut celle qui m'intimida le
+plus. Mme d'Hénin était un peu malade. Elle avait des crachements de
+sang très violents, premiers symptômes, je crois, de l'anévrisme dont
+elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de
+Gouvernet, les allures de la société de sa tante, dans laquelle je
+devais être admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me
+causait une terreur extrême. Plus tard, je me livrerai au plaisir de
+décrire cette société, la plus distinguée de Paris. Pour le moment, ces
+détails m'éloigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais
+avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite où j'eus tout lieu
+d'être mécontente de moi-même et de ma sotte timidité.
+
+La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le désir de me voir. Elle
+annonçait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et
+pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hénin, qui m'en imposait
+déjà extrêmement. J'étais très timide, et lorsque cette disposition, qui
+rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilité:
+mes jambes ne me portaient plus, mes membres étaient en catalepsie.
+J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout était inutile.
+Outre cette espèce de poltronnerie, probablement semblable à celle qui
+paralyse le soldat qui se déshonore dans une bataille, une autre
+particularité de mon caractère, qui a duré toute ma vie, c'est l'horreur
+insurmontable que j'ai toujours éprouvée pour la fausseté et pour
+l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition
+que la reine allait jouer une scène d'attendrissement, et je savais
+qu'elle n'avait regretté ma mère qu'un seul jour. Mon cœur tout entier
+se révoltait à la seule pensée de l'obligation où j'allais me trouver de
+jouer, dans mon intérêt, un rôle dans cette scène combinée. Tout en
+traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre à coucher
+où je suis entrée si souvent depuis, Mme d'Hénin, fort maladroitement,
+me répétait d'être _bien aimable_ avec la reine, de ne pas être froide,
+que la reine serait très émue, etc., recommandations qui ne faisaient
+qu'accroître mon embarras.
+
+Je me trouvai en présence de la reine sans savoir comment j'étais
+entrée. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir à
+côté d'elle et m'adressa mille questions sur mon éducation, sur mes
+talents, etc.; mais, malgré l'effort prodigieux que je faisais, je
+restais sans voix pour répondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler
+de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon
+oncle et Mme d'Hénin. Ma timidité laissa dans l'esprit de la reine une
+mauvaise impression qui ne s'est peut-être jamais effacée complètement.
+J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal jugée sans
+doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dévouement à l'épreuve,
+dans une circonstance où, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grâce à mon
+courage, les destinées de la France auraient peut-être été changées.
+
+
+V
+
+Nous allâmes à Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il
+était d'étiquette que le futur ne couchât pas sous le même toit que la
+demoiselle qu'il allait épouser, M. de Gouvernet venait tous les jours
+de Paris pour dîner, et il restait jusqu'après souper. La veille du 21
+mai, il coucha au château de Montfermeil, que ses aimables maîtres
+avaient mis à la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y
+trouvèrent asile, et les femmes furent établies dans les appartements de
+la charmante maison[35] de ma grand'mère. On m'installa moi-même dans un
+délicieux appartement, parfaitement meublé, tapissé d'un superbe tissu
+ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsemé d'arbres et de
+branchages chargés de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doublé
+d'une belle étoffe de soie verte.
+
+On y avait réuni dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait
+offert ma grand'mère et dont le prix s'élevait à 45.000 francs. Il
+n'était composé que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il
+n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donnée
+M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pièces, des
+fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des étoffes--on ne portait
+pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habillés, des
+mantelets en gaze noire ou blanche ornés de blonde.
+
+Mme d'Hénin m'avait fait cadeau d'une charmante table à thé garnie d'un
+service: théière, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine
+venant de Sèvres. C'est l'objet qui m'a causé le plus de plaisir. Il
+avait, je crois, coûté 6.000 francs. M. l'abbé de Gouvernet, oncle de M.
+de Gouvernet, m'offrit un beau nécessaire de voyage qui avait sa place
+dans ma voiture de campagne; mon grand-père[37], une belle paire de
+boucles d'oreilles de 10.000 francs.
+
+En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table
+jardinière au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus
+rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet à côté, où
+je me tenais habituellement, on avait placé une petite bibliothèque
+garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des
+poètes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures
+anglaises bien encadrées ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait
+de M. de Gouvernet, et je lui en témoignai une vive reconnaissance.
+
+Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette élégance que pour
+faire contraste avec la suite de mon récit. Si j'ai montré quelque
+résignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je
+n'eusse connu et apprécié tout le prix de la vie à laquelle j'étais
+destinée. J'avais tous les goûts qui résultaient de la certitude d'avoir
+une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le
+malheur et la ruine, et si, à cette époque, j'avais écrit un roman, la
+vie de mon héroïne aurait été traversée de beaucoup des événements qui
+se sont réalisés ensuite dans la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La
+bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour
+chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables
+des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la
+reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de
+présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.
+La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
+femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art
+de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner
+royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
+jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à
+cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des
+divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
+guerre en Hollande.
+
+
+I
+
+Je voudrais pouvoir peindre les mœurs du temps de ma jeunesse, dont
+beaucoup de détails s'effacent dans mon souvenir, et, à l'occasion de ce
+mariage dans la haute société, présenter ces personnages, hommes et
+femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de
+plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait
+dans le monde.
+
+Le jour de mon mariage, on se réunit dans le salon à midi. La société se
+composait, de mon côté, de ma grand'mère[39], de mon grand-oncle[40], de
+ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son
+fils aîné[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frère
+aîné, M. Constable, mon premier témoin, et du chevalier Jerningham[44],
+ami de mère et le mien, mon second témoin. C'était toute ma famille. Les
+invités comprenaient tous les ministres, l'archevêque de Paris, celui de
+Toulouse, quelques évêques du Languedoc présents à Paris; M. de
+Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres
+personnes dont je ne me rappelle pas les noms.
+
+La famille de M. de Gouvernet se composait de son père et de sa mère; de
+son oncle, l'abbé de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mâcon; de
+sa sœur, la marquise de Lameth, de son mari et des frères[45] de
+celui-ci; de Mme d'Hénin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de
+M. le comte de Valence, ses témoins; de la comtesse de Blot et de nombre
+d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes.
+
+On traversa la cour pour aller à la chapelle. Je marchais la première,
+donnant la main à mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mère venait
+ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment.
+On trouva à l'autel mon oncle et monseigneur l'archevêque de Paris, M.
+de Juigné. Le curé de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de
+Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de
+l'archevêque de Paris qui l'assistait, nous donna la bénédiction
+nuptiale, après avoir prononcé un très joli discours, débité de cette
+belle voix vibrante qui allait au cœur. Le poêle fut tenu par le jeune
+Alfred de Lameth[46], âgé de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui
+en avait seize, et à qui je donnai une belle épée en rentrant au salon.
+
+Toutes les femmes m'embrassèrent par ordre de parenté et d'âge. Après
+quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de nœuds
+d'épée, de dragonnes, d'éventails et de cordons de chapeaux d'évêque,
+verts et or, destinés à être distribués aux assistants. Cet usage était
+fort dispendieux. Les nœuds d'épée, faits des plus beaux rubans,
+coûtaient 25 ou 30 francs pièce; les dragonnes militaires en or, ainsi
+que les cordons de chapeaux d'évêque auxquels on joignait les glands de
+ceinture, 50 francs, et les éventails des femmes, de différents prix, de
+25 à 100 francs.
+
+N'omettons pas la toilette de la mariée. Elle était fort simple. J'avais
+une robe de crêpe blanc ornée d'une belle garniture de point de
+Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de
+voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tête et un autre au côté.
+Pour le dîner, je mis une belle toque, rehaussée de plumes blanches, et
+sur laquelle était attaché le bouquet de fleurs d'oranger.
+
+On causa, on s'ennuya, jusqu'au dîner, qui eut lieu à 4 heures. On alla
+ensuite faire le tour des tables dressées dans la cour pour les gens et
+les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livrée,
+et la diversité de couleur des habits et des galons offrait un effet
+très pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait été
+aussi réservée, burent de bon cœur à ma santé. J'étais fort populaire
+parmi ces gens; tous me témoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs
+m'avaient vue naître. Je m'étais dans maintes circonstances occupée de
+leurs intérêts, de leurs désirs; bien des fois j'avais excusé leurs
+fautes, ou adouci ma grand'mère dans ses mécontentements qui étaient
+fréquents et souvent injustes. Ils me souhaitèrent du bonheur dans
+l'union que je venais de contracter. Leurs vœux me touchèrent plus que
+les compliments du salon. Dans la soirée, un joli concert termina la
+journée.
+
+
+II
+
+Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittèrent.
+J'avais pris un élégant petit deuil, ayant encore un mois à porter celui
+de Mme de Monconseil. Mme d'Hénin nous fit part du désir de la reine que
+ma présentation eût lieu le dimanche suivant. Je m'étais mariée un
+lundi, et ce fut le mardi que ma tante prévint ma grand'mère qui n'avait
+pas été consultée. Mme d'Hénin ajouta que je devais l'accompagner à
+Paris le jeudi matin pour prendre deux leçons de _révérences_ de mon
+maître à danser, essayer mon habit de présentation et aller voir Mme la
+marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mère
+n'allant, plus à la Cour, devait me présenter.
+
+Ma grand'mère reçut cette notification, qui n'admettait pas
+d'observation, avec un air fort courroucé. Elle comprit que son empire
+était fini, que je lui échappais sans retour. Elle frémit de rage à la
+pensée que la reine allait désormais disposer de moi, et que Mme d'Hénin
+de son côté, appelée à me mener dans le monde, déciderait de ma
+conduite. Elle n'osa pas, toutefois, témoigner son mécontentement; elle
+se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut
+aisé de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant
+toute cette journée, évitai-je de me trouver seule avec elle.
+
+Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme
+d'Hénin, et je passai les deux matinées suivantes avec M. Huart, mon
+maître à danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette,
+répétition de la présentation. M. Huart, gros homme, coiffé
+admirablement et poudré à blanc, avec un jupon bouffant, représentait la
+reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je
+devais faire, tantôt personnifiant la dame qui me présentait, tantôt
+retournant à la place de la reine pour figurer le moment où, ôtant mon
+gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le
+mouvement de m'en empêcher. Rien n'était oublié ou négligé dans cette
+répétition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite.
+J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps,
+vêtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevés. C'était
+une véritable comédie.
+
+Le dimanche matin, après la messe, ma présentation eut lieu J'étais en
+_grand corps_, c'est-à-dire avec un corset fait exprès, sans épaulettes,
+lacé par derrière, mais assez étroit pour que la laçure, large de quatre
+doigts par en bas, laissât voir une chemise de la plus fine batiste à
+travers laquelle on aurait aisément distingué une peau qui n'eût pas été
+blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut
+seulement, pas d'épaulettes, de manière à laisser l'épaule nue. La
+naissance du bras était recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou
+de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge était entièrement
+découverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu
+me prêter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset était comme
+lacé par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tête une
+quantité, soit en épis, soit en aigrettes.
+
+Grâce aux bonnes leçons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois
+révérences. J'ôtai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai
+ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frères[48], de M.
+le duc de Penthièvre[49], de MM. les princes de Condé, de Bourbon[50] et
+d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remercié le ciel, M.
+le duc d'Orléans n'était pas à Versailles le jour de ma présentation, et
+j'ai évité ainsi d'être embrassée par ce monstre. Souvent depuis
+cependant je l'ai vu, et même chez lui, aux soupers du Palais-Royal.
+
+C'était une journée fort embarrassante et fatigante que celle de la
+présentation. On était sûre d'attirer les regards de toute la Cour, de
+passer à l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de
+toutes les conversations de la journée, et quand on retournait le soir
+au jeu, à 7 heures ou à 9 heures, mon souvenir est incertain quant à
+l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.
+
+Mon habit de présentation était très beau: tout blanc, à cause de mon
+petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaïet mêlées
+aux diamants que la reine m'avait prêtés; la jupe entièrement brodée en
+perles et en argent.
+
+Le dimanche suivant, je retournai à Versailles, encore en deuil, et dès
+lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la
+reine eût décidé que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place
+de dame du palais, j'étais dès lors considérée comme telle. J'entrais
+donc désormais dans sa chambre avec le service, le dimanche.
+
+
+III
+
+Il est peut-être intéressant de décrire le cérémonial de la cour du
+dimanche où brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes
+étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de l'histoire.
+Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui
+précédait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception
+des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupçonnées
+d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et
+souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes
+contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup
+de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de
+la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher
+où la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle était arrivée
+avant que Sa Majesté la commençât. Mme la princesse de Chimay,
+belle-sœur de ma tante d'Hénin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame
+d'honneur et l'autre dame d'atours, étaient aussi entrées dans la
+chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte
+de la chambre et appelait à haute voix: «Le service!» Alors les dames du
+palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur
+cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume
+constante, et les jeunes dames appelées à faire, plus tard partie du
+service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la
+comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt
+que la reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec
+beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le
+monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de
+l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût
+personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait
+beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières
+arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par où
+la reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient
+admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience
+particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers.
+
+Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'étant retournée à l'improviste pour
+dire un mot à quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un
+_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne
+connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup
+rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas à la cour, elle n'a
+jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions là tous les deux, ce
+qui arrivait très souvent: «Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de
+Gouvernet?»
+
+Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites
+jalousies de femme. Elle avait un très beau teint et beaucoup d'éclat,
+et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui
+apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus
+éclatant que le sien. Le mien était du nombre. Un jour, en passant dans
+la porte, la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit à
+l'oreille: «Ne vous mettez pas en face des fenêtres.» Je compris la
+recommandation, et me le tint pour dit à l'avenir. Ce qui n'empêchait
+pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon
+goût pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les
+scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait
+généralement très aimable à mon égard, et me faisait de ces compliments
+à brûle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes
+personnes d'un bout de la chambre à l'autre, de manière à les faire
+rougir jusqu'au blanc des yeux.
+
+Continuons notre détail sur l'audience du dimanche matin. Elle se
+prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et
+l'huissier annonçait: «Le roi!» La reine, toujours vêtue d'un habit de
+cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et
+respectueux. Le roi faisait des signes de tête à droite et à gauche,
+parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il
+avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas.
+C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec
+les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pût voir,
+l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue,
+rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrassé de son
+épée, ne sachant que faire de son chapeau, il était très magnifique dans
+ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait
+celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien était
+toujours en étoffe de saison, très brodé, orné de l'étoile du
+Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus
+l'habit, excepté le jour de sa fête, les jours de gala et de grande
+cérémonie.
+
+À une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la
+messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'année, le capitaine des
+gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes
+charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du
+roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un à côté de l'autre,
+et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans
+qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine
+parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier,
+à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire
+gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient
+les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient à se placer aux ailes
+du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d'entre
+elles qu'on disait être _à la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire
+partie, prenaient grand soin de marcher assez près de la haie pour
+recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au
+passage.
+
+C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement
+sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait.
+Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur
+le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le
+salon d'Hercule. Après quoi on jetait son bas de robe sur un côté de son
+panier, et, après avoir été vue de son laquais qui attendait avec un
+grand sac de velours rouge crépines d'or, on se précipitait dans les
+travées de droite et de gauche de la chapelle, de manière à tâcher
+d'être le plus près possible de la tribune où étaient le roi, la reine,
+et les princesses qui les avaient rejoints, soit à la chapelle, soit
+dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] était toujours là, et
+quelquefois Madame[54]. Votre laquais déposait le sac devant vous; on
+prenait son livre dans lequel on ne lisait guère, car avant qu'on ne se
+fût placé, qu'on eût rangé la queue de sa robe et qu'on eût fouillé dans
+cet immense sac, la messe était déjà à l'Évangile.
+
+Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et l'on
+se remettait en marche dans l'ordre même où l'on était venu. Seulement
+le roi ou la reine s'arrêtaient alors plus longtemps à parler à quelques
+personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habituées
+restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passât au dîner, ce
+qui arrivait quand le roi et la reine s'étaient entretenus pendant un
+quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes
+impertinentes, nous nommions ces dernières _les traîneuses_, parce
+qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on
+ne leur voyait pas la cheville du pied.
+
+On servait le dîner dans le premier salon, où se trouvaient une petite
+table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts
+placés l'un à côté de l'autre, se touchant, et dont les dos étaient
+assez hauts pour cacher entièrement les personnes qui les occupaient. La
+nappe tombait à terre tout autour de la table. La reine se mettait à la
+gauche du roi. Ils tournaient le dos à la cheminée, et en avant à dix
+pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de tabourets sur
+lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant
+le privilège du _tabouret_. Derrière elles se tenaient les autres
+femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon
+appétit, mais la reine n'ôtait pas ses gants et ne déployait pas sa
+serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on
+s'en allait après avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait
+plus les dames venues pour faire leur cour.
+
+Beaucoup de personnes qui, sans être _présentées_, étaient pourtant
+connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majestés étaient
+fort affables, restaient jusqu'à la fin du dîner. Il en était de même
+ordinairement pour les hommes de la maison du roi.
+
+Alors commença une véritable course pour aller faire sa cour aux princes
+et aux princesses de la famille royale, qui dînaient beaucoup plus tard.
+C'était à qui arriverait le plus vite. On allait chez
+Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme
+Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et même chez le petit
+dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites
+duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des
+princes étaient si petits qu'ils se trouvaient dans la nécessité de
+congédier les premières venues pour faire place aux autres.
+
+L'audience de M. le comte d'Artois était celle qui plaisait le plus aux
+jeunes femmes! Il était jeune lui-même, et avait cette charmante
+tournure qu'il a conservée toute sa vie. On tenait beaucoup à lui
+plaire, car c'était un brevet de célébrité. Il était sur un ton de
+familiarité avec ma tante, et l'appelait _chère princesse_ quand elle
+entrait.
+
+On regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller
+le soir au jeu, à 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour
+ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par
+Léonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dîner chez soi avait lieu à 3
+heures. C'était à cette époque l'heure élégante. On causait après dîner
+jusqu'à 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les
+nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matinée.
+Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le même salon du
+palais où on s'était tenu le matin. Mais on y trouvait alors également
+des hommes.
+
+Il fallait être arrivé avant que 7 heures n'eussent sonné, car la reine
+entrait avant que le timbre de la pendule ne frappât. Elle trouvait près
+de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une
+bourse, et elle faisait la quête à chacun, hommes et femmes, en disant:
+_Pour les pauvres, s'il vous plaît._ Les femmes avaient chacune leur écu
+de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait
+ce petit impôt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu'à
+cent louis à ses pauvres, et jamais moins de cinquante.
+
+J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se
+plaindre indécemment d'être forcés à cette charité, tandis qu'ils ne
+regardaient pas à risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou à
+dépenser le matin inutilement bien davantage.
+
+Mais il était de bon ton de se plaindre de tout. On était ennuyé,
+fatigué d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de
+quartier, qui logeaient tous au château, se lamentaient de l'obligation
+d'être toute la journée en uniforme. Les dames du palais de semaine ne
+pouvaient se passer de venir souper à Paris deux ou trois fois dans les
+huit jours de leur service à Versailles. Il était du meilleur air de se
+plaindre des devoirs qu'on avait à remplir envers la cour, tout en
+profitant et en abusant même souvent des avantages que procuraient les
+places. Tous les liens se relâchaient, et c'étaient, hélas! les hautes
+classes qui donnaient l'exemple. Les évêques ne résidaient pas dans
+leurs diocèses et prenaient tous les prétextes pour venir à Paris. Les
+colonels, qui n'étaient astreints qu'à quatre mois de présence à leur
+régiment, n'y seraient pas restés cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en
+fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes.
+
+
+IV
+
+M. le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, qui avait assisté à mon
+mariage, accorda un mois de congé à mon mari. Aussi, au lieu de partir
+pour Saint-Omer, où son régiment tenait garnison, il resta avec moi à
+Montfermeil.
+
+C'est là, qu'à l'occasion du goût que j'avais pour l'équitation et les
+équipages, il commença à voir clair dans le caractère de ma grand'mère.
+Mme de Montfermeil, que je voyais très souvent, me proposa de
+l'accompagner à cheval. Gomme elle avait un cheval très sage et que ceux
+de M. de Gouvernet étaient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien à
+ma disposition. En ayant parlé à ma grand'mère, celle-ci en montra
+beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mécontentement contre
+moi, quand elle sut que, devançant mes désirs, mon mari m'avait donné un
+charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans
+ses promenades. Mon oncle, de son côté, qui ne montait plus à cheval
+lui-même, s'était occupé de me faire dresser par son écuyer un superbe
+cheval gris acheté en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une
+jolie petite voiture, du modèle appelé aujourd'hui _tilbury_, et je
+conduisais moi-même cet attelage dans les belles allées de la forêt de
+Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installée pour l'été chez nous, sortait
+habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,
+dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,
+oncle du duc, qui avait à ses ordres l'équipage de M. le comte d'Artois
+et chassait au printemps dans la forêt basse.
+
+Pendant le mois de congé que M. de Gouvernet passa à Montfermeil, il
+m'emmena souvent suivre les chasses à cheval. Tous ces amusements de
+jeunesse déplaisaient souverainement à ma grand'mère dont les
+dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement
+qu'elle commençait à prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,
+qui lui étaient propres, et je prévis que nous ne pourrions prolonger
+longtemps la vie commune.
+
+Elle ne se sentait pas encore suffisamment à l'aise avec mon mari pour
+oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, dès qu'il avait quitté
+la chambre, elle commençait à mal parler de ma tante d'Hénin et de toute
+sa société, dénonçait le désagrément d'avoir chez soi des jeunes gens
+quand on vieillissait, les ennuis qui en étaient la conséquence, se
+complaisait enfin dans une foule de propos pénibles et désobligeants. M.
+de la Tour du Pin, de son côté, me voyant toujours revenir dans ma
+chambre avec les yeux rouges, insistait pour connaître les motifs de mon
+trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il
+ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui
+avait été compagne de ma mère au palais, et plusieurs autres de ses
+contemporains, il connut bientôt l'attitude répréhensible envers sa
+fille, que le public reprochait à Mme de Rothe, et dont la reine avait
+parlé ouvertement. Il résolut dès lors de ne pas souffrir qu'elle en
+agît de même avec moi, et cette pensée une fois fixée dans son esprit,
+je vécus dans la crainte continuelle que, son extrême vivacité prenant
+le dessus, il n'éclatât dans quelque manifestation trop vive.
+
+Il se contint cependant jusqu'au jour du retour à son régiment, qui eut
+lieu à la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je
+restai à Montfermeil avec mes parents, en butte à la méchante humeur de
+ma grand'mère et dominée par la crainte de scènes journalières. Ainsi,
+lorsque ma tante m'écrivait de la rejoindre à Paris, pour raccompagner à
+Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre
+pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.
+Après tant d'années, les petits détails de cet esclavage et de ce
+tourment perpétuel m'échappent. N'ayant pas conservé les lettres que
+j'écrivais à mon mari et que j'ai brûlées dans des circonstances que
+nous étions loin de prévoir alors, je me souviens seulement, dans leur
+ensemble, des chagrins dont j'étais abreuvée chaque jour et du désir que
+j'éprouvais de m'y dérober. Je prévoyais, en effet, que le caractère de
+ma grand'mère rendrait impossible notre séjour dans la maison de mon
+oncle. La tendresse que ce dernier me témoignait lui portait ombrage.
+Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevêque avait conçu
+beaucoup de goût, ne prît de l'empire sur lui. Dès l'époque de mon
+mariage, elle résolut donc de s'établir de nouveau à Hautefontaine avec
+mon oncle pour le soustraire plus sûrement au _danger_ des sentiments
+d'affection qui pourraient l'entraîner vers nous.
+
+M. de la Tour du Pin vint passer huit jours à Montfermeil vers le milieu
+d'août, M. le maréchal de Ségur ayant consenti à cette escapade, à la
+condition qu'il ne se montrerait pas à Paris. Les colonels en garnison
+dans les Flandres étaient alors menacés de passer plusieurs mois de
+l'automne et de l'hiver à leurs régiments, à cause des troubles de la
+Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui
+eût été bien heureux. Mais l'indécision du roi et la faiblesse du
+gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu
+peut-être, en donnant un dérivatif à l'opinion, détourner le cours des
+idées révolutionnaires en germe dans les têtes françaises.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
+gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
+France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
+de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
+contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
+méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
+dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
+Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
+Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
+mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
+Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
+princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
+chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
+Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
+famille.
+
+
+I
+
+N'écrivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des
+dissensions qui avaient divisé en deux partis les Provinces-Unies des
+Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.
+Les premiers désiraient pour le stathouder, comme premier officier de la
+République, un pouvoir supérieur à celui qu'il avait à exercer; les
+seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes
+imposées par les de Witt et les Barneveld.
+
+Le stathouder[58] était un homme entièrement nul. Mais sa femme, nièce
+du grand Frédéric et sœur du roi de Prusse[59] qui lui avait succédé,
+était une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la
+tête de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des
+provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des
+négociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au
+moins, soutenait ces mécontentements. Elle était assurée de l'appui de
+l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait guère l'intervention de la
+France, malgré l'opinion très prononcée de notre ambassadeur, le comte
+de Saint-Priest, qui ne cessait de demander à sa faible cour de soutenir
+le parti patriote, comme étant le parti _conservateur_. La princesse
+d'Orange, poussée par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes à
+Wesel, suscita une insurrection à Amsterdam et à La Haye. Le stathouder
+fut insulté par de prétendus patriotes, et ses partisans exercèrent des
+représailles. L'ambassade de France fut pillée, et M. de Saint-Priest se
+retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent
+alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prétexte
+d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne
+ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer
+sur le territoire prussien, à Wesel. Les patriotes eurent la maladresse
+de tomber dans le piège. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient
+leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans
+l'espoir qu'elle serait arrêtée. Cette démarche audacieuse lui réussit
+au delà de ses espérances, tille fut prise et conduite prisonnière à
+Amsterdam. Aussitôt les orangistes coururent aux armes et appelèrent les
+Prussiens à leur secours. Ceux-ci marchèrent sur-le-champ et vinrent
+jusqu'à La Haye. Leur route fut marquée par l'incendie et le pillage de
+tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de
+Saint-Priest envoya courrier sur courrier à Versailles pour que son
+gouvernement fît entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnât
+pas le parti qu'il avait encouragé jusqu'alors; c'est inutilement que M.
+Esterhazy, appelé à commander le corps d'armée qu'on avait promis aux
+patriotes, vint à Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put
+vaincre l'indécision du roi et la faiblesse de son ministère.
+
+On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami
+et nommait «mon frère», conservant l'espoir qu'elle parviendrait à
+obtenir l'intervention du gouvernement français en faveur de nos alliés,
+envoya M. de La Tour du Pin à Anvers pour convenir, avec M. de
+Saint-Priest, des dispositions à adopter si l'on faisait marcher des
+troupes.
+
+Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien
+attendre de généreux ou de décisif. Nous abandonnâmes donc indignement
+les patriotes hollandais à leur malheureux sort. On se contenta de
+rappeler la légation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un chargé
+d'affaires, qui fut autorisé à porter la cocarde orange, sous prétexte
+qu'il serait insulté s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens
+en fussent décorés. M. d'Osmond, nommé ministre à La Haye, eut ordre de
+ne pas songer à rejoindre son poste.
+
+Beaucoup de patriotes hollandais se retirèrent en France, où ils ne
+manquèrent pas de répandre leur juste mécontentement. Leurs plaintes
+furent accueillies avec intérêt par tous ceux qui, déjà mécontents du
+gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'améliorer. C'est ainsi que
+beaucoup de bons Français furent entraînés par le désir, très
+patriotique alors, de voir s'opérer des changements qui semblaient
+nécessaires à tous les hommes réfléchis et bien pensants.
+
+
+II
+
+Ma belle-sœur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conçu la plus tendre
+amitié, avait été retenue à Paris, par la maladie de son fils cadet qui
+avait été à la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de
+la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester à leurs régiments et
+que, par conséquent, M. de La Tour du Pin, subissant le même sort, ne
+pouvait revenir, ma belle-sœur me proposa, le 1er octobre, de
+l'accompagner à la campagne. Son frère pourrait alors nous y rejoindre,
+puisque son régiment était en garnison à Saint-Omer, à une petite
+journée d'Hénencourt, situé entre Amiens et Arras. La difficulté était
+de faire agréer ce voyage à ma grand'mère qui, depuis l'absence de mon
+mari, avait repris toute son autorité sur moi. Je ne trouvais pas le
+courage de me charger de la proposition, ma belle-sœur encore moins.
+Nous imaginâmes alors de faire adresser la demande par mon mari
+lui-même. Je guettai le moment où ma grand'mère recevrait la lettre,
+pensant bien qu'elle n'oserait refuser et déterminée à ne pas rester un
+moment après avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scènes
+qui suivraient.
+
+Au jour marqué, la lettre arriva, et ma grand'mère me demanda
+brusquement, sans préambule: «Quand partez-vous?» À quoi je répondis en
+tremblant que ma belle-sœur m'attendait. Nous partîmes effectivement
+ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux
+enfants et moi dans la sienne.
+
+J'ai conservé le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutumée à la
+contrainte dans laquelle le terrible caractère de ma grand'mère tenait
+tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence
+s'était transformée lorsque je me vis entre mon mari et son aimable
+sœur. Ils étaient l'un et l'autre extrêmement gais et spirituels. Nous
+allâmes à Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frère, qui y était
+avec son régiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amusée que
+pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les
+établissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'idées
+nouvelles, qui se fixèrent dans ma mémoire pour n'en plus sortir; et
+avec l'habitude que j'avais contractée en Languedoc, et que j'ai
+conservée depuis, de questionner les gens sur leur spécialité, je
+classai dans mon esprit tous les détails d'une ville de guerre, et bien
+d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin,
+son emploi, etc., etc. Ma tête m'a toujours paru avoir de l'analogie
+avec la galerie où l'on garde, à Rome, les vingt mille nuances avec
+lesquelles se font les tableaux en mosaïque, et lorsque j'ai besoin d'un
+souvenir, je retrouve encore très bien, malgré mon grand âge, la case où
+je dois l'aller chercher.
+
+Nous revînmes à Hénencourt où nous trouvâmes le bon curé, âgé de
+quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au château. Il avait dit sa première
+messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les
+détails de Saint-Cyr. J'avais moi-même visité cet admirable
+établissement, dans mon enfance, avec Mme Élisabeth, qui avait la bonté
+de me prendre avec elle à la promenade ou à la chasse, lorsque j'étais
+avec ma mère à Versailles.
+
+La permission de revenir à Paris ayant été donnée aux colonels,
+lorsqu'il fut décidé que la France abandonnait les patriotes hollandais
+à leur malheureux sort, nous reprîmes, mon mari et moi, la route de
+Montfermeil, ma belle-sœur devant rester à la campagne jusqu'au
+commencement de l'hiver. Il était alors d'usage élégant que les colonels
+voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux épaulettes, et les
+femmes en très élégant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant,
+que celle avec laquelle on montait à cheval. Il fallait que cet
+habillement, y compris le chapeau, arrivât de Londres, car la fureur des
+modes anglaises était alors poussée à l'excès. J'avais donc l'air aussi
+anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulière méprise.
+
+Ma femme de chambre était partie pour Paris dans une autre voiture, et
+notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et
+moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue
+du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture
+sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme
+nous sortions de notre voiture cassée, la vue de ce jeune colonel en
+compagnie d'une très jeune anglaise fit naître dans l'esprit de la bonne
+dame un soupçon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de
+nous mener au Bourget, situé à un quart de lieue seulement, et où nous
+dîmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crût pas un mot,
+elle renvoya toutefois sa jeune société à pied au château pour nous
+conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne
+parla qu'à M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais
+pas français. Arrivée devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau,
+attelé de six chevaux, avec des gens galonnés à la livrée de mon oncle
+l'archevêque, elle tomba dans des confusions qui me donnèrent une
+prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre
+dame ne put empêcher cette historiette de parvenir, par son fils,
+jusqu'à Versailles, où l'on avait encore le temps de penser aux choses
+plaisantes.
+
+
+III
+
+Bientôt après, je me trouvai grosse, ce qui nous empêcha d'accompagner
+mon oncle et ma grand'mère à Montpellier, comme nous nous l'étions
+promis, puis de revenir de là par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon
+beau-père. Il fut arrangé que pendant l'absence de mes parents, nous
+irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hénin. Comme elle me menait dans
+le monde, cela était plus agréable et plus commode. Il n'était pas
+d'usage alors qu'une jeune femme parût seule dans le monde, la première
+année de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses
+jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec
+soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient même le
+rigorisme jusqu'à blâmer qu'on allât, avec son mari, se promener aux
+Champs-Élysées ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on fût
+suivie d'un laquais en livrée. Mon mari trouvait la coutume
+insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis à cette étiquette.
+
+Une fois établis chez ma tante, où nous nous trouvions bien plus heureux
+et plus tranquilles que chez ma grand'mère, nous allâmes presque chaque
+jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pût
+ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper
+les loges de la reine. C'était une faveur qu'elle n'accordait qu'à six
+ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait à l'Opéra, à
+la Comédie-Française et au théâtre alors nommé la Comédie-Italienne, où
+l'on jouait l'opéra-comique en français. Nous n'avions qu'à lire le
+_Journal de Paris_ pour décider de notre choix entre les différents
+théâtres.
+
+Ces loges, toutes trois aux premières d'avant-scène, étaient meublées
+comme des salons très élégants. Un grand cabinet, bien chauffé et
+éclairé, les précédait. On y trouvait une toilette toute montée, garnie
+des objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée,
+une table à écrire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre
+où restaient les gens. À l'entrée se tenait un portier à la livrée du
+roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on
+arrivait à la Comédie-Italienne pour la première pièce, qui était
+toujours la meilleure, et à l'Opéra pour le ballet. Je ne rapporte ces
+détails assez futiles que pour établir leur contraste avec ma position
+actuelle, alors qu'à l'âge de soixante et onze ans je suis obligée de me
+refuser une mauvaise chaise à porteur de quarante sols pour aller le
+dimanche à la messe quand il pleut.
+
+Puisque me voici établie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa
+société, la plus élégante et considérée de Paris, et par laquelle je fus
+adoptée dès mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre
+femmes très distinguées, liées ensemble dès leur jeunesse par une amitié
+qui, à leurs yeux, représentait comme une sorte de religion, peut-être,
+hélas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se défendaient
+les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions,
+les goûts, les idées de chacune; protégeaient, envers et contre tous,
+les jeunes femmes qui se liaient à quelqu'une d'entre elles.
+Considérables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme
+d'Hénin, la princesse de Poix, née Beauvau; la duchesse de Biron, qui
+venait de perdre sa grand'mère, la maréchale de Luxembourg, et la
+princesse de Bouillon, née princesse de Hesse-Rothenbourg, étaient ce
+qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire,
+Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de
+cette société, mais leurs principes et leurs idées étaient acceptés avec
+empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, fréquentaient ce
+cénacle de gens de lettres, à cette époque complètement séparé de la
+haute classe des gens de la cour.
+
+Le ministère de M. Necker fut ce qui contribua le plus à mêler les
+classes diverses qui s'étaient tenues éloignées l'une de l'autre
+jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pédante et prétentieuse, amena au
+contrôle général, quand elle s'y établit avec son mari, tous les
+admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Staël, sa
+fille, appelée par son rang d'ambassadrice à vivre dans la société de la
+cour, attira de son côté chez M. Necker toutes les personnes ayant des
+prétentions à l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le
+maréchal de Beauvau, père de Mme de Poix, était ami de M. Necker. Sa
+femme était un des _grands juges_ de la société de Paris, il fallait en
+être reçue et approuvée pour acquérir quelque distinction. Elle attirait
+chez elle, tout en les protégeant avec assez de hauteur, toute la tourbe
+des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des
+Économistes_.
+
+Mais revenons à ma tante. Mme d'Hénin avait trente-huit ans lorsque je
+me mariai. Elle avait épousé, à quinze ans, le prince d'Hénin, frère
+cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira
+comme le plus beau couple qui eût jamais paru à la cour. Mme d'Hénin eut
+la petite vérole la seconde année de son mariage, et cette maladie, dont
+on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage
+une humeur qui ne se guérit jamais.
+
+Cependant elle était encore très belle lorsque je la connus, avait de
+beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une
+taille superbe, l'air supérieurement noble. Son contrat de mariage avait
+établi le régime de la séparation de biens, et jusqu'à la mort de sa
+mère elle vécut avec elle. M. d'Hénin, tout en ayant un appartement dans
+la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne fût pas séparé
+juridiquement de sa femme, vivait néanmoins de son côté, comme cela se
+voyait trop souvent à la honte des bonnes mœurs, avec une actrice de la
+Comédie-Française, Mlle Raucourt, qui le ruinait.
+
+La cour justifiait par son indifférence ces sortes de liaisons. On en
+riait, comme d'une chose toute simple. La première fois que j'allai à
+Longchamp avec ma tante, nous croisâmes plusieurs fois, dans la file des
+voitures, celle de cette actrice, absolument semblable à la voiture dans
+laquelle nous étions nous-mêmes. Chevaux, harnais, habillement des gens,
+tout était si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions
+passer dans un miroir. Lorsque la société est assez corrompue pour que
+tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment
+s'étonner des excès auxquels les basses classes, ayant de si mauvais
+exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances
+dans ses sentiments, et dès qu'on lui donne sujet à mépriser et à haïr
+ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se réfréner qu'il se livre à ses
+impressions.
+
+Les femmes de la haute société se distinguaient par l'audace avec
+laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues étaient connues
+presque aussitôt que formées, et quand elles étaient durables, elles
+acquéraient une sorte de considération. Dans la société des _princesses
+combinées_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions à
+ces coutumes blâmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente
+une grande partie de l'année, n'avait jamais été accusée d'aucune
+intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage,
+quoique âgée de quarante ans. C'était la plus aimable personne du monde.
+
+Mme de Lauzun, nommée ensuite la duchesse de Biron quand mourut le
+maréchal de ce nom, mon respectable adorateur, était un ange de douceur
+et de bonté. Après la mort de la maréchale de Luxembourg, sa grand'mère,
+avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris,
+elle avait acheté un hôtel rue de Bourbon, donnant sur la rivière, et
+l'avait arrangé avec une simple élégance, proportionnée à sa belle
+fortune aussi bien qu'à la modestie de son caractère. Elle y habitait
+seule, car son mari, à l'exemple de M. d'Hénin, vivait avec une actrice
+de la Comédie-Française. Depuis la mort de ma mère, dont l'amitié et
+l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'était
+mêlé aux habitués du duc d'Orléans--Égalité--qui corrompait tout ce qui
+l'approchait.
+
+La duchesse de Lauzun avait une bibliothèque très curieuse et beaucoup
+de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Héloïse_,
+tout entier écrit de sa main, ainsi qu'une quantité de lettres et de
+billets de lui à Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulièrement la
+lettre qu'il lui écrivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux
+_Enfants trouvés_ et pour justifier une si inconcevable résolution. Les
+sophismes qu'il produit à l'appui de cette action barbare, sont mêlés
+aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur
+que Mme de Luxembourg venait d'éprouver en perdant... son chien. Je
+crois que tous ces manuscrits précieux, ainsi que toutes les éditions
+rares de cette collection, ont été portés à la Bibliothèque du roi,
+après la mort funeste de Mme de Biron.
+
+Mme la princesse de Bouillon avait été mariée très jeune au dernier duc
+de Bouillon, qui était imbécile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui à
+l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais,
+comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en
+compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous
+les jours pour dîner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux
+couverts mis en face l'un de l'autre. Grâce au ciel, je n'ai jamais eu
+le malheur de rencontrer ce paquet humain informe porté sur les bras de
+ses gens. L'été, il s'installait chez lui, à Navarre, dans ce beau lieu
+qui a appartenu depuis à l'impératrice Joséphine. Mais Mme de Bouillon,
+je crois, y allait peu ou point.
+
+C'était une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrément, et, à
+mon gré, ce que j'ai connu de plus distingué. À aucun moment elle
+n'avait été jolie. Elle était d'une excessive maigreur, presque un
+squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retroussé, de
+vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dégingandée, elle se
+blottissait dans le coin d'un canapé, retroussait ses jambes sous elle,
+croisait ses longs bras décharnés sous son mantelet, et de cet
+assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des idées si
+originales, une conversation si amusante, que l'on était entraîné et
+enchanté. Sa bonté pour moi était fort grande, ce dont je me sentais
+très fière. Elle permettait à mes dix-huit ans d'aller écouter ses
+quarante ans, comme si nous eussions été du même âge. Le grand intérêt
+que je prenais à sa conversation lui plaisait. Elle disait à ma tante:
+«La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin.» Je n'ignorais
+pas qu'à 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de
+rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait désespérée, car depuis
+vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y
+était pas encore accoutumée.
+
+Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs
+amants. Elle élevait même une petite fille, qui lui ressemblait à
+frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour
+l'amant qu'elle avait adopté pour la vie, mais certes il était alors
+seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa
+maîtresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le
+veux croire, mais il enfouissait ses trésors, et l'on ne se rappelait
+jamais rien de sa conversation.
+
+Le chevalier de Coigny, frère du duc[60] premier écuyer du roi, était
+reconnu, jusqu'à mon mariage, pour être l'amant de ma tante, ou du moins
+il en avait la réputation. À supposer même qu'il l'eût jamais été, il y
+avait assurément bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un
+autre attachement le liait alors à Mme de Monsauge, veuve d'un fermier
+général, et mère de la charmante comtesse Étienne de Durfort. Il l'a
+épousée depuis.
+
+J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il
+avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me
+disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-être si
+je les racontais. Destinée à vivre dans le plus grand monde et à la
+cour, j'écoutais ses récits avec intérêt, car la connaissance des temps
+passés m'était très utile.
+
+
+IV
+
+Les gens de l'âge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de
+Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils étaient au
+plaisir que je témoignais à causer avec eux. La société de ma tante
+avait décidé que je devais être une femme _à la mode_. De mon côté,
+j'avais résolu, chose très facile, puisque j'aimais passionnément mon
+mari, de ne jamais écouter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me
+conviendrait pas. Je les traitais sans austérité, sans pruderie, mais
+avec cette sorte de familiarité qui déconcerte la coquetterie.
+Archambault de Périgord disait: «Mme de Gouvernet est insupportable;
+elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils étaient ses
+frères.»
+
+Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie à personne,
+je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'à
+impatienter ma tante qui, malgré la supériorité de son esprit, avait eu
+beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommençait,
+maintenant pour moi.
+
+Je savais aussi combien il était important de se concilier les vieilles
+femme», alors toutes-puissantes. Ma grand'mère s'en était fait des
+ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, après que le
+monde l'eût abandonnée. C'était pour moi un désavantage que d'avoir été
+élevée par elle. Il me fallait remonter le torrent auprès de beaucoup de
+personnes qui avaient aimé ma mère, et aux yeux desquelles la protection
+de ma grand'mère constituait un grief, presque un tort.
+
+J'avais renoué mon amitié d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur
+société était toute différente de celle de ma tante, mais elle ne
+désapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes
+amies de ma belle-sœur, qui, tout en fréquentant comme moi l'entourage
+de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.
+
+Une maison où nous allions toutes, et où on me recevait avec la plus
+affectueuse familiarité, était celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.
+de La Tour du Pin comme un fils. Installé chez elle depuis la mort de
+Mme de Monconseil, il y était resté jusqu'à son mariage. Elle m'avait
+accueillie avec une bonté extrême, et je m'étais liée d'amitié avec sa
+nièce[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus âgée que moi de
+trois ans, et considérée alors comme le modèle des jeunes femmes. Elle
+était prête d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.
+
+Les méchants prétendaient que Mme de Montesson, entraînée par une
+passion très vive pour M. de Valence, l'avait décidé à épouser sa nièce,
+afin d'avoir un prétexte de se dévouer entièrement à lui. Je ne sais pas
+ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu être sa mère, mais on ne peut
+nier que son empire sur Mme de Montesson était tel qu'il fut cause de sa
+ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans
+l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc
+d'Orléans[62].
+
+Il est de notoriété qu'elle était la femme très légitime de ce prince,
+et qu'elle avait été mariée par l'archevêque de Toulouse, Loménie, en
+présence du curé de Saint-Eustache, et dans son église, à Paris. Le roi
+ne voulut pas reconnaître le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller à
+la cour. M. le duc d'Orléans quitta son habitation du Palais-Royal pour
+s'établir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que
+venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chaussée-d'Antin. On abattit
+toutes les séparations intérieures, et les deux jardins furent réunis en
+un seul. M. le duc d'Orléans conserva toutefois son entrée sur la rue de
+Provence, avec un suisse à sa livrée, et Mme de Montesson la sienne avec
+son suisse particulier en livrée grise; mais les cours restèrent
+communes.
+
+Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son
+deuil de veuve, pendant lequel elle s'était retirée au couvent de
+l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement
+et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne réputation. Elle
+voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distinguée, depuis les
+plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors
+ni fêtes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orléans, ce que je
+regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse été sa
+fille et, grâce à son grand usage du monde, sa conversation et ses
+conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter
+sur quelque intérêt que ce fût, et j'étais assurée de trouver en elle un
+défenseur, si quelqu'un m'avait attaquée. Il ne se passait presque pas
+de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson
+me retenait à dîner, quand l'heure était déjà avancée. D'autre fois elle
+m'envoyait dire de revenir dîner avec elle, et cela sans façon, dans ma
+toilette du matin.
+
+J'avais donc pris mon essor pendant ce séjour que je fis chez Mme
+d'Hénin. Mes parents ayant prolongé leur séjour en Languedoc, lorsqu'ils
+revinrent, vers le mois de février 1788, je me trouvai à mon tour dans
+l'impossibilité de quitter ma tante pour aller les rejoindre.
+
+Une fausse couche m'alita. Elle fut provoquée par trop de sang, je
+crois; peut-être n'était-elle que la conséquence d'une imprudence que je
+commis à Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,
+j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne fût déjà
+entrée, je me mis à courir, heurtant mon panier aux portes en passant,
+ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodité
+et revins à Paris; mais, deux jours après, je tombai malade. Cet
+accident me fut doublement pénible, et par le chagrin personnel qu'il me
+causa, et par la déception, comme je le savais, que mon excellent
+beau-père en devait éprouver.
+
+Ma grand'mère me fit visite en arrivant à Paris. J'étais encore retenue
+dans mon lit par une extrême faiblesse; mais elle feignit de croire que
+c'était un jeu joué pour rester chez ma tante. Bientôt, par nos
+conversations, elle apprit mes succès dans le monde, le bon accueil que
+je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle détestait, la
+prévenance et l'amabilité que me témoignaient les amis de ma mère. Elle
+en conçut un dépit mortel, et dès ce moment, je l'imagine, elle résolut
+de saisir le premier motif qui se présenterait pour nous obliger à
+quitter la maison de mon oncle. Je retournai néanmoins à l'hôtel Dillon.
+On m'y avait arrangé un charmant appartement dans les mansardes, auquel
+on accédait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,
+qui passait près du cabinet de toilette de ma grand'mère.
+
+Le souvenir de la suite des circonstances qui amenèrent la rupture avec
+mes parents ne m'est pas resté. La haine indomptable de ma grand'mère
+pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrénée motivée par le goût que
+mon oncle lui témoignait, la crainte que ce dernier ne se laissât aller
+à parler de ses affaires à mon mari, et par conséquent à divulguer
+celles de ma grand'mère et tous les engagements qu'elle avait pris pour
+lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe
+dans notre intérieur. Après plusieurs mois de conflits répétés, ma
+grand'mère, poussée et excitée par de mauvais conseillers, nous signifia
+de sortir de chez elle. Malgré mes larmes, malgré l'intervention de mon
+oncle l'archevêque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui
+craignait trop ma grand'mère pour oser lui résister, nous dûmes quitter
+l'hôtel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.
+
+Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bonté. Ce fut avec un
+profond chagrin cependant, malgré tous les tourments que m'infligeait le
+caractère de ma grand'mère, que je me séparai de mes parents. La société
+se partagea dans son opinion. Les uns m'attribuèrent des torts
+imaginaires. Les anciens amis de ma mère me défendirent avec chaleur. La
+reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'échappa
+aux attaques. On l'accusa de violence, de précipitation, etc. Enfin
+cette époque fut une des plus pénibles de ma vie. J'ai connu alors mon
+premier réel chagrin et le souvenir m'en cause une peine très vive
+encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
+Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
+de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
+La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
+de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
+littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
+Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
+depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
+Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
+l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
+catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
+gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
+États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
+l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
+princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
+l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
+anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
+Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
+Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
+poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
+Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.
+
+
+I
+
+1788.--Ma tante, Mme d'Hénin, nous recueillit dans sa maison de la rue
+de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chaussée, qui donnait sur un petit
+jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui être à charge. Une
+cuisinière à notre service nourrissait nos gens et préparait nos repas
+quand ma tante dînait dehors ou était de semaine.
+
+Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quittée, résista aux offres,
+à toutes les avances et même aux prières de ma grand'mère pour
+m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrême
+et ma confiance en elle était sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni
+écrire, elle était capable du dévouement le plus absolu, et elle avait,
+comme je crois l'avoir déjà dit, un jugement d'une justesse surprenante
+sur les caractères et les personnes. Elle m'a été bien utile. Je
+n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer.
+
+Nous allâmes passer l'été de 1788 à Passy, dans une maison que Mme
+d'Hénin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma
+tante et moi y étions à demeure. Ces dames y venaient tour à tour. Je
+commençais une grossesse et je me ménageais beaucoup, dans la crainte
+d'un nouvel accident. Cependant je continuai à me rendre à Versailles
+jusqu'au jour où je fus grosse de trois mois. Après cette époque il
+n'était pas d'usage d'aller à la cour.
+
+La reine avait la bonté de me dispenser de l'accompagner à la messe,
+craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je
+restais dans sa chambre pendant qu'on était à la chapelle, et je connus
+ainsi tous les détails du service des femmes de garde-robe. Il
+consistait à faire le lit, à emporter les vestiges de toilette, à
+essuyer les tables et les meubles. Ce qui paraîtrait bien singulier dans
+les mœurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les
+immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis ôtaient les draps
+et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doublées de
+taffetas vert. Alors quatre valets en livrée venaient retourner les
+matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Après
+quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps
+blancs et arranger les couvertures. Le tout était fait en cinq minutes,
+et quoique la messe ne durât pas, aller et retour compris, plus de
+vingt-cinq à trente minutes, je restais encore seule un assez long
+moment, installée dans un fauteuil près de la fenêtre. Quand il y avait
+beaucoup de monde, la reine, toujours prévenante, me disait en passant
+d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'épargner la fatigue de
+rester trop longtemps sur mes jambes.
+
+Ces précautions m'empêchèrent d'assister à la réception des ambassadeurs
+de Tippoo-Saïb, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient
+demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur
+donnâmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces
+trois Indiens restèrent plusieurs mois à Paris, aux frais du roi,
+voitures partout dans un carrosse à six chevaux. Je les ai vus très
+souvent à l'Opéra et dans les autres lieux publics. Ils étaient tous de
+ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur
+descendaient à la ceinture, et portaient de très riches costumes. À
+l'Opéra, une belle loge aux premières leur était réservée. Assis dans de
+grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chaussés de
+babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, à la grande joie du
+public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais.
+
+
+II
+
+M. de La Tour du Pin venait d'être nommé colonel du régiment de
+Royal-Vaisseaux. Ce corps était très indiscipliné, non pas par la
+conduite des soldats et des sous-officiers, qui était excellente, mais
+par l'attitude des officiers, gâtés par leur précédent colonel, M.
+d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une
+grande sévérité sur la discipline, arriva à son régiment, il trouva que
+ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de
+Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constaté qu'aux
+exercices journaliers le régiment était commandé par les sous-officiers
+et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin
+déclara, qu'allant lui-même chaque jour à l'exercice, au soleil levant,
+il entendait que tous les officiers y fussent aussi présents. Cet ordre
+déchaîna des fureurs inouïes. Un camp devait être formé cette année à
+Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Condé. On désigna le
+régiment de Royal-Vaisseaux comme régiment de modèle, afin de mettre à
+exécution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paraître.
+Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait dû
+être, les mécontenta, parce qu'elle les obligeait à renoncer aux
+habitudes de paresse et de négligence qu'on leur avait laissé prendre.
+Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour résister à toutes
+les objurgations de leur chef. Punitions, arrêts, prison, rien ne put
+les déterminer à remplir leurs devoirs. La résolution fut même prise par
+les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en
+dispenser officiellement. Toutes les invitations à dîner qu'il leur
+envoya furent déclinées. C'était presque une révolte ouverte. L'été se
+passa ainsi. Le camp se forma, et le régiment s'y rendit. La première
+manœuvre, qu'il devait exécuter comme modèle, alla mal. M. de La Tour du
+Pin était furieux. Il rendit compte à M. le prince de Condé du mauvais
+esprit du régiment, ou plutôt du corps d'officiers. Le prince déclara
+que si, à la première manœuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il
+les enverrait tous aux arrêts, pour tout le temps de la durée du camp,
+et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace
+fit effet. De plus, à la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,
+laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux
+aucune récompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le
+colonel resterait l'hiver à la garnison. Ces messieurs se soumirent
+alors, firent des excuses à M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se
+conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donné un mauvais exemple,
+qui ne fut que trop suivi un an après.
+
+
+III
+
+Pendant que ces choses se passaient à Saint-Omer, je vivais très
+agréablement à Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais
+souvent à Paris, et aussi passer quelque temps à Berny, chez Mme de
+Montesson, toujours pleine de bontés pour moi. J'y rencontrais très
+fréquemment le vieux prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric.
+C'était un homme de beaucoup de capacité militaire et littéraire, grand
+admirateur de tous les philosophes que son frère avait attirés à sa
+cour, et particulièrement de Voltaire. Il connaissait notre littérature
+mieux qu'aucun Français. Il savait par cœur toutes nos pièces de
+théâtre, et en répétait les tirades avec le plus effroyable accent
+allemand qu'on pût entendre, et une fausseté d'intonation si ridicule
+que nous avions bien de la peine à nous empêcher de rire.
+
+Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur
+Zaïre[63], le prince aussitôt de proposer d'en jouer les principales
+scènes, ayant étudié, dit-il, de façon toute particulière, le personnage
+d'Orosmane. Aussitôt on distribue les rôles. Le prince Henri fera le
+sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, représentera
+Zaïre; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur
+acteur, sera Nérestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposés
+comme les sièges au théâtre et tous les flambeaux du château sont
+rassemblés pour former la rampe. J'étais la seule spectatrice avec
+quelques jeunes personnes, parentes ou protégées de Mme de Montesson,
+car Mme de Valence jouait le rôle de Fatime, et M. de Valence celui de
+Lusignan. Le prince ne nous fit pas grâce d'un vers. Au dénouement,
+n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau à
+couper les brochures, et on avança un canapé sur lequel il se laissa
+tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette
+représentation, dont le prince fut néanmoins parfaitement satisfait.
+
+On réunissait pour lui plaire des littérateurs distingués: Suard,
+Marmontel, Delille, qui lisait les différents épisodes de son poème de
+l'Imagination, encore à l'état de manuscrit; Elzéar de Sabran, âgé de
+douze ans seulement, qui récitait déjà des fables de sa composition.
+Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid
+visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulière qu'il
+ignorait complètement sa langue et parlait parfaitement le français.
+
+
+IV
+
+N'écrivant pas l'histoire de la Révolution, je ne parlerai, pas de
+toutes les conversations, des contestations, des disputes même que la
+différence des opinions occasionnaient dans la société. Pour mes
+dix-huit ans, ces discussions étaient fort ennuyeuses, et je tâchais de
+m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante
+maison, où m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une
+grande intimité, à dater surtout du jour où j'avais dû quitter mes
+parents. L'hôtel de Rochechouart était une de ces maisons patriarcales
+que l'on ne verra plus et où se mêlaient sans gêne, sans ennui, sans
+exigence, plusieurs générations.
+
+Mme de Courteille, veuve très riche, avait marié sa fille unique au
+comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs
+deux filles, une belle et vaste maison bâtie par eux dans la rue de
+Grenelle. Mme de Rochechouart était l'amie intime de ma mère, et j'avais
+passé mon enfance avec ses deux filles, plus âgées que moi de deux à
+quatre ans. L'aînée avait épousé, à quinze ans, le duc de Piennes,
+depuis duc d'Aumont. C'était une aimable personne, agréable de figure
+sans être précisément jolie. M. de Piennes, amant avoué et déclaré,
+selon l'usage de la haute société d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa
+femme très malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin causé
+par ses mauvais procédés, tout en essayant de le cacher soigneusement et
+sans jamais proférer une plainte. Il possédait les plus beaux chevaux de
+Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la
+menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux
+Champs-Élysées, nous rencontrions dans son phaéton le duc de Piennes
+avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse détournait les yeux, et nous
+n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les
+deux. Cependant ce ménage si mal assorti avait deux enfants, deux
+garçons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, était albinos.
+Ses cheveux, ses sourcils et ses cils étaient comme de la soie blanche;
+ses yeux, bleu clair et rouges, pareils à ceux d'un lapin angora. Il ne
+pouvait supporter la lumière, et on lui mettait une petite visière de
+taffetas vert, qu'il n'a cessé de porter pendant son enfance. L'aîné
+avait une charmante figure et était fort spirituel. Il a été tué en
+Crimée.
+
+C'est avec la seconde sœur Rochechouart, Rosalie, que j'étais le plus
+liée. On l'avait mariée à douze ans et un jour avec le petit-fils du
+maréchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. À
+cette époque, elle était encore petite fille, gentille, mais maigre et
+fort délicate; lui, un jeune garçon désagréable, pédant, et que, dans
+nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait été
+célébré avant la mort de ma mère, et j'y avais assiste. Aussitôt après
+le dîner, qui eut lieu à l'hôtel de Richelieu, et où toutes les
+générations étaient représentées, depuis celle du maréchal, dont le
+premier mariage datait du règne de Louis XIV, jusqu'à celle des amies de
+la mariée, petites filles de mon âge, le marié s'en fut avec son
+gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au
+commencement de l'année, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788
+à 1789. Il était devenu alors un beau et grand jeune homme, et un
+excellent sujet.
+
+On se réjouissait de son arrivée à l'hôtel de Rochechouart; mais sa
+pauvre femme était loin de partager cette joie. Devenue complètement
+bossue à quatorze ans en se formant, elle se doutait, hélas! que son
+mari aurait horreur de cette difformité. Elle ne s'illusionna pas au
+point de croire que son talent de musicienne, sa voix angélique, son
+instruction étendue, son caractère adorable et son esprit élevé
+pourraient faire oublier à ce mari, un inconnu presque, une telle
+infirmité. Elle comprit que son visage agréable, sa physionomie
+spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacrées comme des perles ne
+suffiraient pas à compenser une taille contrefaite.
+
+Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, à son
+retour, deux sœurs, nées du second mariage de son père, toutes deux
+aussi disgraciées de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis
+Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit
+prendre la France en horreur.
+
+Aux premiers indices de la Révolution naissante il émigra, se rendit en
+Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre
+les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'armée
+de l'impératrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il
+assista à la prise d'Ismaïl et s'y distingua fort. Après la mort de son
+grand-père et de son père, il fut nommé premier gentilhomme de la
+Chambre.
+
+Rentré en Fiance sous le Consulat, il repartit bientôt pour la Russie,
+dont il n'est revenu qu'à la Restauration, après avoir été plusieurs
+années durant gouverneur d'Odessa.
+
+M. de Richelieu passa près d'un an à Paris, et pendant cet hiver de 1788
+à 1789, l'hôtel de Rochechouart fut une des plus agréables maisons de
+Paris. On y donna très souvent des soirées musicales qui nécessitaient
+des répétitions plus agréables que la soirée elle-même.
+
+
+V
+
+Au mois de décembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point
+de mourir. Après vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au
+monde un enfant, mort étranglé en naissant. Je ne le sus pas sur le
+moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures après la fièvre
+puerpérale, qui régnait alors à Paris sur les femmes accouchées, me
+mettait à l'agonie.
+
+Quoique soignée par les premières célébrités médicales de cette époque,
+M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, médecin, leur science ne
+m'eût pas sauvée de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire
+l'un à l'autre: «Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera
+morte avant deux heures.» Effrayée, elle en avertit un chirurgien nommé
+Couad, qui était fort attaché à M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien
+proposa à mon mari d'essayer de me sauver par un remède violent, que mes
+dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il
+n'y avait pas un moment à perdre. M. de La Tour du Pin, désespéré,
+consentit à tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipécacuana,
+dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remèdes que
+j'ignore me furent donnés, et le soir, j'étais hors de danger. Et cela
+malgré la condamnation des grands médecins qui, après s'être retirés, se
+vantèrent de m'avoir sauvée. Je restai longtemps très faible et accablée
+par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin
+ne me manqua. Auprès de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit
+mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je
+reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique à
+l'hôtel de Rochechouart.
+
+Ces séances musicales étaient fort distinguées. Elles avaient lieu une
+fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble étaient répétés plusieurs
+fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, célèbre pianiste du
+temps; un chanteur de l'Opéra italien avait l'emploi de ténor; Mandini,
+autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu était la _prima
+donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les chœurs étaient
+chantés par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon.
+Nous exécutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne
+n'épargnait sa peine, et Viotti était d'une sévérité excessive. Nous
+avions encore pour juge, les jours de répétition, M. de Rochechouart,
+musicien dans l'âme, et qui ne laissait passer aucune faute sans la
+relever.
+
+L'heure du dîner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son
+de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de
+Rochechouart en disant qu'il y avait assez à dîner pour tout le monde.
+On restait, et après le dîner la répétition reprenait. Ce n'était plus
+une matinée, mais à proprement parler une journée musicale.
+
+À la soirée du jour de l'exécution, assistaient toujours cinquante
+personnes de tous les âges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet
+jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles
+venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle
+jeunesse.
+
+Eloignée maintenant du monde, je ne puis juger par moi-même de la
+société actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter
+qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette
+harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prétention qui régnaient
+alors dans les grandes maisons de Paris. Là se mêlaient, la plupart du
+temps, trois générations, sans se gêner, sans se nuire. À l'époque où
+j'écris, ces réunions, où tous les âges se confondaient, sont choses du
+passé, paraît-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles
+dames ne vont plus dans le monde.
+
+Il me semble que ce fut vers le printemps de cette année que le duc de
+Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place à lord Gower et à sa
+charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un
+beau bal. Le souper, organisé par petites tables, eut lieu dans une
+galerie tout entière garnie de feuillages. Au bas des billets
+d'invitation, il avait mis fort cavalièrement ces mots: Les dames seront
+en blanc. Cette sorte d'ordre me déplut. Je protestai en me commandant
+une charmante robe de crêpe bleu, ornée de fleurs de la même couleur.
+Mes gants étaient garnis de rubans bleus, mon éventail de nuance
+semblable. Dans ma coiffure, arrangée par Léonard, se trouvaient des
+plumes bleues. Cette petite folie eut son succès. On ne manqua pas de me
+répéter à satiété: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset
+lui-même s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient
+mauvaise tête.
+
+
+VI
+
+Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous
+aurions pu dire, comme dans _Tancrède:_
+
+ ... Tous ces cris d'allégresse
+ Vont bientôt se changer en des cris de tristesse[65].
+
+On marchait vers le précipice en riant, en dansant. Les gens graves se
+contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France,
+disaient-ils, allait se régénérer. Le mot de _Révolution_ n'était pas
+proféré. Celui assez osé pour le prononcer aurait passé pour un fou.
+Dans la haute société, cette sécurité mensongère séduisait les esprits
+sages, désireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation
+des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honnêtes
+et purs, et parmi eux le roi lui-même, le premier à partager leurs
+illusions, espéraient, à ce moment, qu'on allait entrer dans un âge
+d'or.
+
+Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se dérouler devant
+moi tous ces événements, je reste confondue du profond aveuglement du
+malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orléans
+avait commencé ses menées ténébreuses bien avant les États-Généraux.
+Cependant le cahier qu'il avait envoyé dans les différents bailliages où
+il avait des propriétés, semblait inspiré par le patriotisme et
+témoignait de bonnes intentions. Le cahier fut porté par plusieurs
+personnes de la société, chargées de le représenter dans les assemblées
+de la noblesse des bailliages. Ces représentants pouvaient être nommés
+députés aux États-Généraux. M. de La Tour du Pin alla à Nemours avec le
+vicomte de Noailles, frère du prince de Poix; mais M. de Noailles
+l'emporta sur mon mari, qui échoua aussi à Grenoble, où il avait été
+représenter son père. Ce dernier fut élu en Saintonge.
+
+Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus très
+satisfaite que M. de La Tour du Pin n'eût pas été nommé membre d'une
+Assemblée qui nous a été si funeste. Ma satisfaction provenait tout
+simplement du profond ennui que me causaient les interminables
+conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les
+habitués de la société de ma tante, ma tante elle-même, ne tarissaient
+pas sur les moyens à employer pour réformer les abus, amener une
+meilleure répartition des impôts. On insistait surtout sur la nécessité
+de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de
+l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66]
+lui-même, malgré sa prétention de la savoir à fond, en ignorait les
+détails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa
+parole charmait les dames, qui l'écoutaient avec délices. Ma tante en
+avait la tête tournée, et ne doutait pas de ses succès aux
+États-Généraux.
+
+Il venait d'être élu député à l'Assemblée de la noblesse à Paris.
+J'avais assisté à une des premières réunions de cette Assemblée. Nous
+étions vingt ou trente femmes cachées derrière les rideaux des tribunes
+ménagées dans les fenêtres de la salle. Un incident remarquable attira
+l'attention sur M. de Lally. À la nomination du bureau, les deux
+premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour être sociétaires
+de l'Assemblée, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprémesnil,
+président au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprémesnil avait été le
+rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le général de
+Lally[67] sur l'échafaud en 1766. Devant les différentes cours où M. de
+Lally, son fils, s'était présenté pour obtenir la réhabilitation de la
+mémoire de son père et la cassation de l'arrêt, M. d'Eprémesnil avait
+plaidé contre lui et agi de toutes façons pour faire maintenir la
+condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine
+profonde s'était déclarée entre les deux hommes. C'était le feu et
+l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrétaires et qu'ils
+quittèrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir côte à
+côte au bureau, un murmure d'intérêt très marqué pour M. de Lally se fit
+entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brèves
+paroles adressées à l'Assemblée pour la remercier de sa nomination, il
+indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparaître
+devant l'intérêt public.
+
+La nomination du président fit aussi grande sensation. À cette haute
+fonction fut appelé M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingué
+par sa charmante figure et son éloquence que par les rares qualités de
+son esprit et de son caractère. Il prononça un beau discours,
+certainement improvisé, puisqu'il ne devait pas s'attendre à être appelé
+à la présidence d'une Assemblée dont il était le plus jeune membre. Sa
+belle figure, son discours, son éloquence produisirent sur la jeune et
+belle princesse Lubomirska, assise à côté de moi, un effet qui devait
+lui être fatal. Dès ce moment, naquit en elle une passion folle pour M.
+de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi
+une des premières victimes de la Terreur.
+
+Vers le commencement du printemps de 1789, succédant au terrible hiver
+qui avait été si dur aux pauvres, le duc d'Orléans--Égalité--était très
+populaire à Paris. Il avait vendu, l'année précédente, une grande partie
+des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait
+généralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient été
+consacrés à soulager les misères du peuple pendant l'hiver rigoureux qui
+venait de s'écouler. Par contre, on ne disait rien, à tort ou à raison,
+des charités des princes de la famille royale, de celles du roi et de la
+reine. Cette malheureuse princesse était tout entière livrée à la
+famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle à Paris. Le peuple ne
+voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son côté, ne se
+laissait jamais apercevoir. Enfermé à Versailles ou chassant dans les
+bois environnants, il ne soupçonnait rien, ne prévoyait rien, ne croyait
+à rien.
+
+La reine détestait le duc d'Orléans, qui avait mal parlé d'elle. Il
+souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame
+Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prétendait aussi à la
+main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulême, parti que
+préférait la reine. La demande du duc d'Orléans fut donc écartée, et il
+en conçut un dépit mortel. Ses séjours à Versailles étaient peu
+fréquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontré chez la
+reine à l'heure où les princes y venaient, c'est-à-dire un moment avant
+la messe. Comme, d'un autre côté, on ne le trouvait jamais dans son
+appartement à Versailles, je ne lui avais pas été présentée
+officiellement. Aussi était-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme
+d'Hénin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui
+demander mon nom. Cela ne m'empêchait pas d'assister aux soupers du
+Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver.
+
+J'étais à celui qui fut donné pour inaugurer la belle argenterie que le
+duc d'Orléans avait commandée à Arthur, le grand orfèvre de l'époque. Si
+je m'en rapporte à mes souvenirs, elle me parut trop légère et trop
+anglaise de forme, mais c'était la mode. Il fallait que tout fût copié
+sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux
+voitures. Certains jeunes gens même, tels que Charles de Noailles et
+autres affectaient l'accent anglais en parlant français et étudiaient,
+pour les adopter, les façons gauches, la manière de marcher, toutes les
+apparences extérieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de
+provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: «Voilà une
+Anglaise!»
+
+
+VII
+
+Puisque j'ai parlé de M. de Lally au moment où il devint un homme
+marquant, il est bon que je fasse connaître son origine, ainsi que la
+singularité de cette bâtardise de père en fils, qui ne s'est peut-être
+jamais rencontrée dans aucune autre famille.
+
+Gérard Lally, arrière-grand-père du Lally dont je parle, était un pauvre
+petit gentilhomme irlandais, qui s'était rangé dans le parti de Jacques
+II. Je crois qu'il était originaire des terrés de mon
+arrière-grand-oncle, lord Dillon[68], père du Dillon[69] mort sans
+héritiers mâles et dont la fille unique[70] épousa mon grand-oncle
+Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant à mon
+grand-père[72] leur héritage.
+
+La fille de mon arrière-grand-oncle lord Dillon se laissa séduire par
+Gérard Lally, qui était probablement aimable et beau. Un fils étant né
+de leurs relations, lord Dillon exigea que Gérard Lally épousât sa fille
+et légitimât l'enfant: premier cas de bâtardise.
+
+Le fils naturel de Gérard Lally se distingua dans les troubles et les
+guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des
+troupes dans les terres de son aïeul. Il accompagna Jacques II en France
+et mourut, si je ne me trompe, à Saint-Germain. Quoiqu'il ne se fût
+jamais marié, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut
+d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de
+bâtardise.
+
+La force prodigieuse de ce Lally, créé baronet par Jacques II sous le
+nom de sir Gérard Lally, était légendaire, et j'ai entendu citer de lui
+des prouesses extraordinaires. Un jour, à l'armée, son régiment refusa
+le pain de munition comme étant de mauvaise qualité. Sir Gérard Lally le
+fait ranger en bataille, puis il se présente seul devant la compagnie de
+grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre.
+Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouchée, et le
+tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au
+cœur, tire et l'étend mort à ses pieds. Il présente alors le morceau de
+pain au second grenadier. Le soldat, atterré, le prend, et depuis il ne
+fut plus question de mutinerie.
+
+L'enfant naturel de sir Gérard Lally devint le général de Lally,
+condamné à la peine de mort et exécuté en 1766, réhabilité en 1781.
+
+À douze ans, il commença à faire la guerre, se distingua dans toutes
+celles du règne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-Édouard
+dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir à la malheureuse
+défaite de Culloden, en 1746.
+
+On disait qu'à son retour en France, il était tombé très amoureux de ma
+grand'mère. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amitié le liait
+à Mlle Mary Dillon, sœur aînée de mon grand-oncle, l'archevêque de
+Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas mariée et mourut, très âgée, à
+Saint-Germain-en-Laye, en 1786.
+
+Elle resta brouillée pendant très longtemps avec son frère l'archevêque.
+Cette brouille, provoquée à l'origine, par des dissentiments d'intérêts,
+s'était perpétuée à la suite de la fâcheuse intervention de Mme de
+Rothe, ma grand'mère, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle
+détestait, sur l'archevêque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'année
+avant sa mort. Elle s'était alors réconciliée avec mon grand-oncle, et
+nous allâmes souvent la voir à Saint-Germain.
+
+Mais revenons aux Lally et au troisième cas de bâtardise, à laquelle ils
+semblaient être condamnés. Avant l'envoi du général de Lally dans l'Inde
+comme gouverneur des possessions françaises, il avait eu une intrigue
+amoureuse avec une comtesse de Maulde, née Saluces, femme d'un seigneur
+flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec
+lesquels nous fûmes en relation à Bordeaux. Il en avait eu un garçon et
+le faisait élever sous un nom supposé au collège des jésuites, à Paris.
+Un événement dramatique, appelé à exercer une influence déterminante sur
+les destinées de l'enfant, devait être la conséquence de son séjour dans
+cet établissement.
+
+Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du général de
+Lally, était dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de
+Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de
+son père. Après l'exécution du général de Lally, un officier irlandais,
+nommé Drumgold, chargé par Mlle Dillon des détails pécuniaires de la
+pension du jeune homme, alla le voir. Les jésuites avaient joué un très
+funeste rôle dans le procès et la condamnation de M. de Lally. Aussi M.
+Drumgold, qui avait partagé, avec tous les Irlandais au service de
+France, la parfaite conviction qu'il avait été condamné injustement,
+arriva au collège profondément ému et troublé par une répugnance extrême
+à dire au jeune garçon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le
+transférer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutôt
+seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit à lui parler de
+l'exécution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et
+développant avec une éloquence précoce tous les arguments qu'on avait
+fait valoir autour de lui, dans son collège, pour la justifier. M.
+Drumgold, impuissant à se contenir en entendant un pareil langage sortir
+de la bouche du fils même de celui qui avait été exécuté, s'écria:
+«Malheureux, il était ton père!» À ces mots, le jeune de Lally
+s'affaissa évanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une
+maladie grave dont il fut à la mort se déclara, et c'est pendant sa
+convalescence qu'il résolut de faire casser l'arrêt et de se consacrer à
+la réhabilitation de la mémoire de son père. Depuis ce moment, toutes
+ses lectures, toutes ses études, toutes ses pensées tendirent à ce but.
+
+Le général de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci
+prit son nom et, à dix-huit ans, il commença ses plaidoiries et composa
+des mémoires qui passer, à juste titre, comme des modèles de
+raisonnement et d'éloquence en ce genre pour réhabiliter son père.
+Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pensée. Ayant
+recueilli très peu de fortune de l'héritage de son père, il demeurait
+avec Mlle Dillon à Saint-Germain, et était fort protégé par le maréchal
+de Noailles et le maréchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon.
+Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se réconcilia avec sa sœur, nous vîmes
+chez elle, à Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il
+était alors âgé de trente-cinq ans, avait une très belle figure, mais un
+air efféminé qui ne me plaisait pas. Après avoir plaidé lui-même dans
+trois parlements, il venait de gagner son procès, au cours duquel il
+avait acquis une grande renommée d'éloquence et une considération bien
+méritée pour la constance qu'il avait mise à poursuivre le succès sa
+cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur
+de sa conduite à Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingué, d'un
+caractère très supérieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire
+absolu et s'était entièrement dévouée à ses intérêts dans la solitude où
+vivait à Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce
+dont elle put disposer et qui n'était que du mobilier. De plus, elle
+avait fait en sorte qu'il eût la survivance de l'appartement qu'elle
+occupait à Saint-Germain et qui était celui que Louis XIV avait donné à
+son père, lorsqu'il arriva dans ce château avec Jacques II. Elle y était
+née, ainsi que dix frères ou sœurs, dont l'archevêque de Narbonne était
+le cadet. Mon père regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on
+eût disposé de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally
+eût montré plus de délicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui
+lui furent laissés, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour
+lui, mais que nous estimions à un haut prix, mon père et moi, en raison
+de leur provenance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
+Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes
+d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
+Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à
+Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
+de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à
+Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et
+de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
+Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
+La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières
+conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de
+Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les
+populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
+Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à
+Gaillefontaine.--La population armée.
+
+
+I
+
+1789.--L'hiver de 1789, froid et désastreux pour le peuple, n'en fut pas
+moins animé de plaisirs, de spectacles et de bals.
+
+Dans ce temps-là, les circonstances m'amenèrent à faire une connaissance
+assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes
+d'Orléans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent
+de Belle-Chasse, un pavillon bâti à cet effet et qui donnait, au bout de
+la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort
+petit; se composait d'un rez-de-chaussée où l'on accédait immédiatement
+de la rue, après avoir monté quelques marches couvertes par un auvent
+sous lequel les voitures pouvaient pénétrer quand le cocher n'était pas
+maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourière ou portière
+qui ouvrait la grille. Un vestibule où restaient les domestiques servait
+d'antichambre. On était censé alors être dans le couvent. Mme de Genlis
+occupait ce pavillon, qui n'était pas si grand que la maison de
+Sainte-Luce[76], à Lausanne, avec Mlle d'Orléans, alors âgée de treize
+ans. Elle avait avec elle Paméla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je
+parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux élevées avec la
+princesse. Les princes, dont l'éducation lui était également confiée, ne
+couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de très bonne
+heure, s'en allaient le soir après le souper avec leur sous-gouverneur
+et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrés et
+que j'étais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de
+Montesson m'invitait à venir chez elle quand les jeunes princes y
+étaient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut
+que je fisse partie des petites soirées dansantes qui eurent lieu, une
+fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant
+11 heures et n'étaient pas suivies d'un souper.
+
+Le duc de Chartres commençait à aller dans le monde, c'est-à-dire qu'il
+assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il était entré au
+service militaire et avait le cordon bleu. C'était un gros garçon,
+parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues pâles et pendantes,
+l'air sournois, sérieux et timide. On le disait instruit et même savant.
+Mais, dans ce temps de frivolité et d'insouciance, il suffisait de peu
+de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de
+prétendre, cependant, que le système d'éducation de Mme de Genlis, tout
+singulier qu'il pût paraître au monde d'alors, n'eût pas, au milieu de
+beaucoup de choses affectées et ridicules, un bon côté, surtout quand on
+le comparait à celui adopté par le duc de Sérent[77], gouverneur des
+enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux élèves, que l'on ne
+voyait jamais et qui demeuraient aussi étrangers à la France que s'ils
+devaient régner en Chine. Les princes d'Orléans, au contraire,
+consacraient leurs promenades et leurs récréations à tout ce qui pouvait
+les instruire. Métiers, machines, bibliothèques, cabinets particuliers,
+monuments publics, arts, rien ne leur était étranger. Ils
+s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les
+événements ont montré que celui des trois qui a survécu en a tiré
+profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets étaient encore des
+enfants. J'ai assisté plusieurs fois à leur souper, les jours de petite
+soirée dansante. Quant aux autres invités, ils allaient souper chez eux
+ou chez des amis, car il n'était jamais question de manger, à
+Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des
+princes était d'une frugalité extrême, on peut même dire exagérée. Mme
+de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Paméla
+trouvaient charmant d'étendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis
+d'y casser des morceaux de pain sec.
+
+À un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et où j'étais
+particulièrement bien mise et fort admirée, elle proposa au jeune duc de
+Chartres de danser avec moi. Il s'en défendit fort; on dit même qu'il
+pleura. Il n'a pas fait tant de façons pour prendre la couronne.
+
+Puisque j'ai cité le nom de Paméla, parlons un peu de son origine. Mme
+de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en
+Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne fût sa fille et celle de
+M. le duc d'Orléans--Égalité.--Chose singulière, cependant, j'ai des
+raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis était la vérité. Ma
+tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, où
+son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], également en
+relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, étant à sa cure,
+reçut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: «que,
+pour des raisons particulières et extrêmement importantes, elle désirait
+se charger de l'éducation d'une enfant de cinq à six ans, d'une petite
+fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le
+signalement le plus détaillé. Une grosse somme était destinée aux
+parents de l'enfant, à condition du secret le plus absolu. Ils ne
+devaient pas même savoir le nom de la personne à qui l'on confiait
+l'éducation de cette enfant, qui en recevrait une entièrement supérieure
+à son état, et était destinée à une fortune élevée.»
+
+Le curé trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donné la
+description et l'envoya dans le lieu qui lui avait été indiqué, à
+Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne fût Paméla.
+On ne pouvait rien voir de plus délicieux que sa figure, à quinze ans
+qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un défaut, ou
+même une imperfection. On eût dit celui de la plus jeune des filles de
+Niobé. Tous ses mouvements étaient gracieux, son sourire angélique, ses
+dents d'un blanc perlé. À dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tête à
+lord Edward Fitz-Gerald, cinquième fils du duc de Leinster, qui l'épousa
+et la mena en Irlande, où il était à la tête des insurgés--_United Irish
+Men_[79]. À la mort de son mari, elle revint sur le continent et
+s'établit à Hambourg, où elle épousa le consul américain, M. Pitcairn.
+Je reparlerai d'elle plus tard.
+
+Sa compagne d'éducation, Henriette de Sercey, nièce de Mme de Genlis,
+était une grosse fille non dépourvue d'esprit et douée du mérite de
+n'être aucunement jalouse de Paméla. Elle ne l'aimait cependant pas, je
+crois, et prenait en pitié les petits soins dont l'entourait Mme de
+Genlis. Profitant avec assiduité de l'éducation qu'on lui donnait
+l'occasion d'acquérir, elle eut des connaissances et des talents
+distingués. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, à dix-huit
+ans, en avait été amoureux, et qu'après la mort de son père, Égalité, il
+aurait voulu l'épouser; mais elle s'y refusa et épousa, à Hambourg en
+1793, un négociant, M. Mathiesen. Après un an de mariage, ayant
+rencontré un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce
+dans cette ville, ils provoquèrent assez de scandale pour que le vieux
+Mathiesen divorçât. Elle épousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel
+elle a toujours bien vécu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de
+Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mémoires.
+
+La singularité de cet intérieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait
+réellement une fille d'Égalité, l'avait prise en haine dès son enfance,
+et lorsque sa fille légitime épousa M. de Valence, elle lui confia cette
+enfant, alors âgée de huit ou dix ans, sous le prétexte que son
+éducation servirait d'apprentissage à Mme de Valence pour celle qu'elle
+aurait à donner plus tard à ses propres enfants. Cette petite fille, qui
+passait pour une enfant trouvée, était, par conséquent sœur de Mme de
+Valence par sa mère, et sœur de Louis-Philippe par son père. Chaque jour
+je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle était fort raisonnable et
+très taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine.
+Mme de Valence la maria à un agent de change nommé Collard, qui avait
+acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs
+filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien établies. Une
+d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop célèbre Mme Lafarge.
+
+
+II
+
+Au printemps de 1789, après un hiver qui avait été si cruel pour les
+pauvres et avant l'ouverture des États-Généraux, jamais on ne s'était
+montré aussi disposé à s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la
+misère publique. Des courses eurent lieu à Vincennes, où les chevaux du
+duc d'Orléans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant
+de la dernière de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture
+que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu du premier
+rassemblement populaire de cette époque: celui où fut détruit
+l'établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier
+Réveillon. J'eus longtemps après seulement l'explication de cette
+émeute, qui avait été payée.
+
+Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes
+qui encombraient la rue, la vue de la livrée d'Orléans portée par les
+gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier
+écuyer de M. le duc d'Orléans, excita l'enthousiasme de cette canaille.
+Ils nous arrêtèrent un moment en criant: «Vive notre père! vive notre
+roi d'Orléans!» Je fis peu d'attention alors à ces exclamations. Elles
+me revinrent à l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la
+certitude des projets de ce misérable duc d'Orléans. Le mouvement
+populaire qui ruina Réveillon avait été combiné, je n'en doute pas, pour
+se défaire de ce brave homme, qui employait trois à quatre cents
+ouvriers et jouissait d'un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+Voici son histoire, comme, il la racontait lui-même. Etant très jeune,
+il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il
+avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra
+un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en
+prison pour mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et
+ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver.
+Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré
+cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils,
+ses habits, tout ce qu'il possède, paye la dette et rend ce père à sa
+famille. «Depuis ce moment, disait-il, tout m'a réussi. J'ai fait
+fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à
+mon aise.» C'était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis
+le soir de ce jour funeste, où l'on brûla et détruisit toutes ses
+planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu.
+
+
+III
+
+Les élections terminées, chacun prit ses dispositions pour s'établir à
+Versailles. Tous les membres des États-Généraux cherchèrent des
+appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui étaient attachés à la
+cour transportèrent leurs maisons et leurs ménages dans les locaux qui
+leur étaient réservés au château. Ma tante y avait alors le sien, où je
+logeais avec elle. Il était situé très haut au-dessus de la galerie des
+Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais
+celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une très belle vue.
+Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme
+gouverneur de Versailles, disposait, à la Ménagerie[81], d'une charmante
+petite maison attenant à un joli jardin. Il la prêta à ma tante, qui s'y
+installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,
+c'est-à-dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette
+habitation était très agréable. Tout ce que l'on connaissait
+s'établissait à Versailles, et l'on attendait avec gaieté et sans
+inquiétude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemblée qui
+devait régénérer la France. Quand je réfléchis maintenant à cet
+aveuglement, je ne le conçois possible que pour les gens jeunes comme je
+l'étais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi
+lui-même en fussent atteints, la chose est inexplicable.
+
+Je n'ai pas conservé le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai
+pas la reine avec toute sa maison à la procession qui eut lieu après la
+messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui
+traversa, comme c'était l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une
+des paroisses de Versailles à l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de
+Poix, l'une des fenêtres de la grande écurie. La reine avait l'air
+triste et irrité. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin était
+si contrarié de n'avoir pas été élu député aux États-Généraux qu'il ne
+voulut même pas assister à la séance d'ouverture. Le spectacle était
+magnifique, et a été si souvent décrit dans les mémoires du temps que je
+n'en ferai pas le récit. Le roi portait le costume des cordons bleus
+tous les princes de même, avec cette différence que le sien était plus
+richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n'avait aucune
+dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements
+étaient brusques et disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors
+qu'il n'était pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.
+Son discours, fort court, fut débité d'un ton assez résolu. La reine se
+faisait remarquer par sa grande dignité, mais on pouvait voir, au
+mouvement presque convulsif de son éventail, qu'elle était fort émue.
+Elle jetait souvent les yeux sur le côté de la salle où le tiers-état
+était assis, et avait l'air de chercher à démêler une figure parmi ce
+nombre d'hommes où elle avait déjà tant d'ennemis. Quelques minutes
+avant l'entrée du roi, il s'était passé une circonstance que j'ai vue de
+mes propres yeux avec tous ceux qui étaient présents, mais que je ne me
+rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mémorable
+séance.
+
+Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire élire
+par l'assemblée de la noblesse de Provence, à cause de l'épouvantable
+réputation qu'il s'était justement acquise, avait été élu par le
+tiers-état. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu
+des rangs de banquettes dépourvues de dossiers et disposées les unes
+derrière les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais général se
+fit entendre. Les députés déjà assis devant lui s'avancèrent d'un rang,
+ceux de derrière se reculèrent, ceux de côté s'écartèrent, et il resta
+seul au centre d'un vide très marqué. Un sourire de mépris passa sur son
+visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques
+minutes, puis, la foule des membres de l'assemblée augmentant, ce vide
+se combla peu à peu par le rapprochement forcé de ceux qui s'étaient
+d'abord écartés. La reine avait été probablement instruite de cet
+incident, qui a peut-être eu plus d'influence sur sa destinée qu'elle ne
+le soupçonnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux
+qu'elle dirigeait du côté des députés du tiers-état.
+
+Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant
+d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvèrent
+éternel. Les femmes étaient assises sur des gradins assez larges. On
+n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'était sur les genoux de la
+personne placée au-dessus et derrière soi. La première travée avait été
+naturellement réservée aux femmes attachées à la cour et qui n'étaient
+pas de service. Cela les obligeait à conserver un maintien irréprochable
+et qui était très fatigant. Je crois n'avoir jamais éprouvé autant de
+lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans
+portèrent aux nues.
+
+Toutes les phases du commencement de l'Assemblée constituante sont
+connues. L'histoire les rapporte, et je n'écris pas l'histoire. Mon mari
+rejoignit, le 1er juin, son régiment, ainsi que les autres colonels. Il
+était en garnison à Valenciennes, et, par conséquent, il ne fit pas
+partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le
+commandement du maréchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en
+temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait
+toujours au moment où la fermeté eût été nécessaire. La reine ne savait
+que montrer de l'humeur, sans jamais se décider à agir. Elle reculait.
+Il est vrai de dire aussi que ces empiétements sur l'autorité royale
+apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine
+n'en discernaient le symptôme alarmant. La petite révolte pour les
+subsistances qui s'était produite au début du règne, et qu'on avait
+nommée la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excès
+auquel le peuple pût se livrer.
+
+On commençait bien à prévoir que l'Assemblée constituante entraînerait
+plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord, mais on croyait encore à la
+possibilité de réprimer facilement l'esprit d'innovation qui pénétrait
+partout, et lorsque le roi alla à l'Assemblée[83], le 23 juin, il ne
+doutait pas, pauvre prince! que sa présence ne fît rentrer sous terre
+les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait
+son armée, que le régiment des gardes françaises tout entier était
+gagné, que l'on arrêtait à dessein les subsistances pour affamer Paris
+et pousser la population à la révolte, cette personne aurait passé pour
+un fou. Ah! il est bien aisé maintenant, cinquante ans après ces
+événements, et quand on a vu les conséquences de la faiblesse de la
+cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais à cette époque, alors
+qu'on ignorait même ce qu'était une révolution, prendre un parti ne
+paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,
+d'avoir les idées d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus
+vautier Rien n'était matériellement dérangé dans le réseau d'étiquettes
+qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commençait à
+échanger des mots piquants, mais c'était tout, et, pour ma part, je
+ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour
+j'écrivais à mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui
+m'auraient été bien utiles pour rédiger mes souvenirs, je ne les ai pas
+conservées. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous
+les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la société qui
+m'entourait et où les femmes se faisaient l'écho des propos de leurs
+amis. Le premier événement qui commença à me paraître sérieux fut la
+sortie de M. Necker du ministère. Ce sont les conditions extraordinaires
+de ce départ, plutôt que ses conséquences, qui me frappèrent. J'avais
+été faire une visite au contrôle général la veille du jour où nous
+devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le maréchal de
+Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de
+Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait là avec quelques
+personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des
+philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait guère à mes dix-neuf
+ans. Mme la maréchale de Beauvau, sérieuse, pédante et peu indulgente,
+m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,
+depuis la toilette jusqu'à la conversation. Charles de Noailles, fils de
+Mme de Poix, Amédée de Duras, son cousin, tous deux mes aînés d'un an,
+et moi, aurions aimé à aller un peu rire dans le jardin; mais la
+répartition des heures et des mouvements, la sévérité des convenances ne
+toléraient pas une telle infraction à la règle. Cependant, le soir, nous
+faisions de la musique, accompagnés par Mme de Poix, qui était
+excellente musicienne, et Mme la maréchale s'amusait à me voir faire
+tableau avec sa petite négresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,
+elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir
+comme l'ébène, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de
+cette représentation, qui m'ennuyait extrêmement, parce que j'ai
+toujours eu horreur des choses factices.
+
+Comme nous déjeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre
+arriva fort troublé et demanda à M. le maréchal s'il savait où était M.
+Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre
+était monté en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au
+Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait où le trouver;
+que cette nouvelle commençait à se répandre et qu'il se formait des
+groupes devant les fenêtres du contrôle général, à Versailles. Un
+palefrenier à cheval avait été envoyé dans tous les lieux où l'on
+supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on
+ne signalait leur présence. Cette disparition inquiéta fort, et ma tante
+voulut retourner à Versailles, pour mieux dire, à la Ménagerie, où nous
+étions établies. En y arrivant, le mystère nous fut dévoilé. Les chevaux
+de M. Necker étaient rentrés à Versailles après avoir conduit leurs
+maîtres au Bourget. Là ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en
+Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le
+ministère, était de se dérober aux témoignages de popularité que son
+départ n'aurait pas manqué de provoquer. J'ai entendu depuis blâmer
+cette démarche comme entachée d'un excès d'amour-propre;
+personnellement, je crois que M. Necker était de très bonne foi et que,
+prévoyant déjà d'ailleurs qu'on courait à une catastrophe, il ne voulait
+pas exciter le peuple, qui commençait à se faire craindre.
+
+Mme de Montesson était à Paris et se proposait de partir pour Berny, où
+elle devait passer l'été. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle eût
+sans doute préféré s'établir pour cette saison, à Versailles, alors le
+centre de la société et des affaires, et dont tendaient à se rapprocher
+tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui
+permettait pas. D'un autre côté, le séjour de Paris, où l'on cherchait à
+provoquer de l'inquiétude pour les subsistances, un des moyens employés
+par les révolutionnaires pour soulever le peuple, n'était plus tenable.
+Berny étant peu éloigné de Versailles, où elle pouvait se rendre en deux
+heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y établir avec
+Mme de Valence, et m'engagea à y venir passer un mois ou six semaines.
+
+
+IV
+
+Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon
+palefrenier anglais qui parlait à peine français, et lui ordonnai de
+passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui étaient
+nécessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on
+n'avait pas la moindre idée de ce qui devait arriver à Paris le
+lendemain. On parlait seulement de troubles partiels à la porte de
+quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. La
+petite armée qui était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ
+de Marc rassurait la cour, et quoique la désertion y fût journalière, on
+ne s'en inquiétait pas.
+
+Si l'on réfléchit que ma position personnelle me mettait à portée de
+tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemblée, demeurait,
+avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Ménagerie; que
+j'allais tous les jours souper à Versailles, chez Mme de Poix, dont le
+mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemblée, voyait le roi tous
+les soirs à son coucher ou à l'ordre, on sera bien surpris de ce que je
+vais conter.
+
+Notre sécurité était si profonde que le 14 juillet à midi, ou même à une
+heure plus avancée de la journée, nous ne nous doutions, ni ma tante ni
+moi, qu'il y eût le moindre tumulte à Paris, et je montai dans ma
+voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le siège, pour
+m'en aller à Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois
+de Verrières. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles à
+Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me
+rappelle encore que j'avais dîné de bonne heure à Versailles, de manière
+à arriver à Berny assez à temps pour être établie dans mon appartement
+avant le souper, servi à 9 heures à la campagne. Cette réflexion rend
+l'ignorance où nous étions encore plus extraordinaire. En arrivant à
+Berny, je fus surprise, après avoir pénétré dans la première cour, de ne
+voir aucun mouvement, de trouver les écuries désertes, les portes
+fermées; même solitude dans la cour du château. La concierge, qui me
+connaissait bien, entendant une voiture, s'avança sur le perron et
+s'écria d'un air troublé et effaré: «Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est
+pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tiré le canon de la
+Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les
+portes sont barricadées et gardées par les gardes françaises, qui se
+sont révoltés avec le peuple.» L'on conçoit mon étonnement, plus grand
+encore que mon inquiétude. Mais comme, malgré mes dix-neuf ans les
+choses imprévues ne me déconcertaient guère, j'ordonnai, à la voiture de
+rebrousser chemin et me fis conduire à la poste aux chevaux de Berny,
+dont je connaissais le maître comme un brave homme, fort dévoué à Mme de
+Montesson et à ses amis. Je lui témoignai le désir de retourner à
+l'instant à Versailles. Il me confirma le récit de la concierge, qui
+n'était composé que de suppositions, puisque personne n'était sorti de
+Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arborées sur
+les barrières, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intérieur
+criaient: «Vive la nation!» et avaient une cocarde aux trois couleurs à
+leur chapeau.
+
+Mon cocher de remise déclara qu'il ne retournerait à Versailles pour
+rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste menés par
+deux postillons dont le maître me répondit, comme étant des garçons
+déterminés, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai
+vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle était couchée. Elle
+n'avait pas été chez Mme de Poix. M. de Lally n'était pas revenu. Elle
+ne savait rien. En me voyant près de son lit, elle crut qu'elle, faisait
+un mauvais rêve ou que la tête m'avait tourné. Pour moi, j'avoue que le
+sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquiétait
+surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent été offerts en
+holocauste à la nation.
+
+Le lendemain matin, nous étions de bonne heure à Versailles. Ma tante
+alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le même but, chez mon beau-père,
+où j'appris tout ce qui s'était passé: la prise de la Bastille; la
+révolte du régiment des gardes françaises; la mort de MM. de Launay et
+Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et
+inutile d'un escadron de Royal-Allemand, commandé par le prince de
+Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une députation du peuple
+força M. de La Fayette de se mettre à la tête de la _garde nationale,_
+qui s'était instituée. Puis, peu de jours après, la nouvelle arriva que
+MM. Foulon et Bertier avaient également été massacrés. Le régiment des
+gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhérer à
+sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et
+cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par
+toute l'armée française, présenta néanmoins cet avantage pour Paris,
+qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organisé qui
+empêcha la lie du peuple de se livrer aux excès qui se seraient produits
+sans son intervention.
+
+La petite armée de la plaine de Grenelle fut dissoute, les régiments,
+dont la désertion avait éclairci les rangs, importèrent dans les
+provinces où on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline
+qui leur avait été inculqué à Paris, et rien dans la suite ne put
+l'effacer.
+
+
+V
+
+Sept ou huit jours après le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en
+secret de sa garnison à Versailles, tant il était inquiet de son père et
+de moi. À Valenciennes, où son régiment était renfermé, les récits les
+plus mensongers et les plus contradictoires s'étaient succédé toutes les
+heures. Le ministre de la guerre, comte de Puységur[84], et le duc de
+Guines, son inspecteur, ne désapprouvèrent pas cette légère infraction,
+et un congé lui fut délivré, à la demande de son père, qui, dans ce
+temps où il prévoyait déjà une élévation que sa modestie l'empêchait de
+désirer, était bien aise de conserver son fils auprès de lui. Néanmoins,
+après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de
+M. Necker, rappelé dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui
+n'était pas d'avis que son père acceptât le ministère de la guerre qu'on
+lui offrait, voulut s'éloigner de Versailles pour ne pas influer sur sa
+détermination.
+
+On m'avait ordonné les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier,
+car ma dernière couche, où j'avais été si malade, m'avait laissé une
+grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait même que je n'eusse
+plus d'enfants, ce qui me mettait au désespoir. Nous allâmes donc à
+Forges, et le séjour d'un mois que nous y fîmes est un des moments de ma
+vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoyé là-bas nos
+chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades
+dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville.
+Nous avions emporté des livres en grande variété, et mon mari, lecteur
+infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduité
+et ce goût pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonnée
+encore, à l'âge avancé où je tâche de rassembler ces souvenirs. Il n'y
+avait pas de société à Forges, si ce n'est une femme agréable dont j'ai
+oublié le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et
+le charme de notre ménage, tandis que son mari, qu'elle aimait à la
+passion, était dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir
+d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent
+aussi, à cheval, un officier de je ne sais quel régiment. Il était du
+pays et, tout en nous indiquant les belles promenades à faire, nous
+racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du
+corps, sans se douter que ce désir devait être bientôt satisfait.
+
+Le 28 juillet est l'un des jours de la Révolution où il arriva la chose
+la plus extraordinaire et qui a été la moins expliquée, puisque, pour la
+comprendre, il faudrait supposer qu'un immense réseau ait couvert la
+France, de manière qu'au même moment et par l'effet d'une même action,
+le trouble et la terreur fussent répandus dans chaque commune du
+royaume. Voici ce qui arriva à Forges ce jour-là, comme partout
+ailleurs, et ce dont j'ai été témoin oculaire. Nous occupions un modeste
+appartement à un premier étage très bas, donnant sur une petite place
+traversée par la grande route qui conduit à Neufchâtel et à Dieppe. Sept
+heures du matin sonnaient, et j'étais habillée et prête à monter à
+cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-là,
+parce que, à la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas
+voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fenêtre, et je
+regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque
+j'entendis arriver du côté opposé une foule de gens qui couraient et qui
+débouchèrent sur la place au-dessous de ma fenêtre--notre maison était
+située à un coin--en donnant des signes de crainte désespérés. Des
+femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient,
+menaçaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: «Nous sommes
+perdus!» Au milieu d'eux, un homme à cheval les haranguait. Il était
+vêtu d'un mauvais habit vert, à l'apparence déchiré, et n'avait pas de
+chapeau. Son cheval gris-pommelé était couvert de sueur et portait sur
+la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrêtant sous ma
+fenêtre, il recommença une sorte de discours sur le ton des charlatans
+parlant sur les places publiques, et disait «Ils seront ici dans trois
+heures, ils pillent tout à Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux
+granges, etc., etc.» Et, après ces deux ou trois phrases, il mit les
+éperons dans le ventre de son cheval et s'en alla du côté de Neufchâtel
+au grand galop.
+
+Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai à cheval, et je
+me mis à parcourir au pas cette rue où affluaient peu à peu des gens qui
+croyaient que leur dernier jour était arrivé, leur parlant, tâchant de
+leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on
+leur avait dit; qu'il était impossible que les Autrichiens, dont cet
+imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'étions pas en
+guerre, fussent arrivés jusqu'au milieu de la Normandie sans que
+personne eût entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'église, je
+trouvai le curé qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. À ce moment
+arriva à cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait été
+chercher à la fontaine, avec l'officier dont j'ai parlé plus haut. Ils
+me trouvèrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du
+curé, et lui représentant la folie d'effrayer son troupeau par le
+tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que
+ses craintes étaient chimériques. Alors mon mari, prenant la parole, dit
+à tous ces gens rassemblés que rien de ce qui leur avait été annoncé
+n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller
+à Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant
+ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous
+partîmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier
+qui, depuis le 14 juillet où il s'était trouvé à Paris, croyait que les
+Français, dont il n'entendait pas la langue, étaient tous fous. Il
+s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me
+disait: «_Please, milady, what are they all about?_[86]»
+
+Au bout d'une heure, nous arrivâmes au bourg où nous devions trouver les
+Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait à la place, un
+homme armé d'un mauvais pistolet rouillé nous arrêta par les mots: «Qui
+vive!» puis, s'étant avancé au-devant de nous, il nous demanda si les
+Autrichiens n'étaient pas à Forges. Sur notre réponse négative, il nous
+mena sur la place en criant à toute la population qui y était
+rassemblée: «Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!» À ce moment un gros
+homme, espèce de bourgeois, s'étant approché de moi, poussa
+l'exclamation: «Eh! citoyen, c'est la reine!» Alors, de toutes parts, on
+s'écria qu'il fallait me mener à la commune, et quoique je ne fusse pas
+du tout effrayée de cette conjoncture, je l'étais beaucoup du danger que
+couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les
+jambes de mon cheval, animal très vif. Heureusement, un garçon
+serrurier, étant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit
+à rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux
+fois l'âge de la jeune demoiselle et était deux fois aussi grosse, qu'il
+l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'était pas elle. Cette
+assurance me rendit la liberté, et nous repartîmes aussitôt pour
+retourner à Forges, où déjà se répandait, le bruit que nous étions pris
+par l'ennemi. Nous retrouvâmes les hommes armés de tout ce qu'ils
+avaient pu se procurer et la garde nationale organisée. C'était là le
+but que l'on s'était proposé d'atteindre, et dans toute la France, au
+même jour et presque à la même heure, la population se trouva armée.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
+officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
+la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
+guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
+Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
+commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
+Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
+Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
+à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
+Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
+parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
+5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
+Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
+le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
+départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
+ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
+se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
+château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
+la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
+la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
+Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
+réfugie à Saint-Germain.
+
+
+I
+
+Quelques jours après les événements que je viens de raconter, mon mari
+reçut un courrier lui annonçant la nomination de son père au ministère
+de la guerre. Nous repartîmes aussitôt pour Versailles. Alors commença
+ma vie publique. Mon beau-père m'installa au département de la
+Guerre[87] et me mit à la tête de sa maison pour en faire les honneurs,
+de concert avec ma belle-sœur, également logée au ministère, mais qui,
+au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement
+du premier avec mon mari. J'avais été si accoutumée, à Montpellier et à
+Paris, aux grands dîners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait
+aucunement. D'ailleurs, je ne me mêlais de rien que de faire les
+honneurs. Il y avait par semaine deux dîners de vingt-quatre couverts,
+auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemblée constituante, à
+tour de rôle. Les femmes n'étaient jamais invitées. Mme de Lameth et moi
+étions assises vis-à-vis l'une de l'autre, et nous prenions à côté de
+nous les quatre personnages les plus considérables de la société, en
+observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a été
+à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en
+habit habillé, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme
+et supérieurement coiffé avec une forêt de cheveux blancs. Mirabeau seul
+ne vint pas chez nous et ne fut jamais invité. J'allais souvent souper
+dehors, soit chez mes collègues, soit chez les personnes établies à
+Versailles pendant le temps de l'Assemblée nationale, comme on la
+nommait.
+
+Le jour même du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France
+avec ses enfants et se rendit à Turin chez son beau-père[89]. Plusieurs
+personnes de sa maison l'accompagnèrent, entre autres M. d'Hénin, son
+capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque émotion populaire
+ne compromît la sûreté de la famille de Polignac, les engagea à quitter
+aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa démission de gouvernante
+des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa
+fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son départ. Il y
+avait quinze jours seulement qu'elle était accouchée de son fils Agénor.
+Elle le laissa à son mari, qui était de quartier comme capitaine des
+gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprès de lui. Ne
+l'aimant pas, elle préféra sans doute suivre sa mère et emmener ses deux
+filles. Elle avait épousé le duc de Gramont à douze ans et un jour, et à
+vingt-deux ans elle était mère déjà de trois enfants. Je la quittai
+alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours été très
+doux, car son caractère était aussi angélique que sa figure. Son visage
+était divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle fût très
+droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait
+des ailes sous le menton, comme aux chérubins.
+
+Tout est de mode en France; celle de l'émigration commença alors. On se
+mit à lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme.
+Ceux, en grand nombre, qui avaient des créanciers, envisagèrent ce moyen
+de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout
+trouvé, ou bien un prétexte d'aller rejoindre leurs amis et leur
+société. Personne ne se doutait encore des conséquences que cette
+résolution pouvait avoir.
+
+Cependant la nuit du 4 août, qui détruisit les droits féodaux sur la
+motion du vicomte de Noailles, aurait dû prouver aux plus incrédules que
+l'Assemblée nationale n'en resterait pas à ce commencement de
+spoliation. Mon beau-père y fut ruiné, et nous ne nous sommes jamais
+relevés du coup porté à notre fortune dans cette séance de nuit, qui fut
+une véritable orgie d'iniquités. La terre de La Roche-Chalais, près de
+Coutras, était tout entière en cens et rentes ou en moulins; elle avait
+un passage de rivière, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs,
+avec la seule charge de payer un régisseur pour recevoir les grains, qui
+se remettaient à jour marqué, ou que l'on pouvait payer en argent
+d'après la cote du marché. Cette espèce de propriété, qui instituait
+deux propriétaires pour le même fond, était fort en usage dans la partie
+sud-ouest de la France. On ne décréta pas d'abord la spoliation entière,
+on arrêta seulement à quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant
+l'expiration du délai fixé pour le versement de la somme due, on décida
+que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu.
+
+Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdîmes le
+passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh,
+d'Ambleville, de Tesson, de Cénevières, belle terre dans le Quercey,
+dont mon beau-père fut obligé de vendre le domaine l'année suivante.
+Voilà comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus
+vécu que d'expédients, du produit de la vente de ce qui restait, du
+d'emplois dont les charges ont presque toujours été plus fortes que le
+revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus
+pendant de longues années, pas à pas, dans le fond de l'abîme où nous
+resterons jusqu'à la fin de notre vie.
+
+À ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mère, retirée à
+Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevêque, dût aussi me
+dépouiller entièrement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison
+de compter. Je ne pouvais prévoir que mon oncle, qui n'avait pas été
+nommé aux États-Généraux, et dont le décret spoliateur n'entamait les
+revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000
+francs de rentes sur les biens du clergé, dont il ne devait pas dépenser
+le quart, dans la retraite où il vivait, dût laisser, quand il sortirait
+de France l'année suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles
+la fortune de ma grand'mère se trouva compromise.
+
+Toutes les conséquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se
+firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-père, au ministère, touchait
+300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant général et de
+commandant de province. À vrai dire, il était tenu à un grand état, et,
+outre les deux dîners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions
+encore deux beaux et élégants soupers où j'invitais vingt-cinq ou trente
+femmes vieilles et jeunes, réunions dont nous jouissions uniquement ma
+belle-sœur et moi; car, le plus souvent, mon beau-père, qui se levait de
+très bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela
+n'empêchait toutefois pas ses collègues et leurs femmes de venir chez
+nous.
+
+Malgré ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient très bien. Mme la
+comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, se
+montrait particulièrement bonne et aimable à mon égard, et j'étais liée
+avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et
+son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adoptée
+comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc,
+dans ma première jeunesse, et même à Paris, chez mon oncle, dans mon
+enfance. J'en dirai autant de l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, qui
+était garde des sceaux.
+
+Mme de Saint-Priest était Grecque par sa mère. Fille du ministre de
+Prusse à Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en était
+sortie que pour épouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France
+auprès de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame
+française, elle conservait dans son intérieur toutes les manies et
+souvent le vêtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait
+plusieurs enfants et était de nouveau grosse au moment dont je parle.
+Arrivée de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout
+le charme de la nouveauté et des surprises que lui causait
+l'indépendance des femmes, tant soit peu libres, de France.
+
+Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] était
+ministre de la marine. Elle était fille de M. Angran d'Alleray,
+lieutenant civil, et se trouvait très déplacée à Versailles, où la
+noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est resté aucun souvenir de
+cette maison, si ce n'est que c'étaient des gens très respectables et
+généralement estimés.
+
+Mme Necker, femme du contrôleur général, ou, pour mieux dire, du premier
+ministre, tenait un état à peu près semblable au nôtre. Mais, comme elle
+ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours à souper des
+députés, des savants, mêlés aux admirateurs de sa fille, qui tenait
+bureau d'esprit dans le salon de sa mère et était alors dans toute la
+fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science,
+l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Staël vivait chez son père, au
+contrôle général, à Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour
+de l'audience des ambassadeurs. Elle était alors plus que liée avec
+Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari à cette époque. Cette
+amitié, qui datait de leur jeunesse, m'inquiétait. J'avais une très
+mauvaise opinion de la moralité de ce jeune homme; je craignais surtout
+son ascendant en politique. Ma belle-sœur partageait mon sentiment à
+l'égard de son beau-frère, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon
+mari se sépara ouvertement de lui et de son frère Charles, nous en fûmes
+charmées.
+
+N'ayant jamais eu la moindre prétention à l'esprit, je me bornais à user
+avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait douée. J'étais sur
+le pied de relations intimes avec Mme de Staël, mais elles n'allaient
+pas jusqu'à la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de
+confiance pour lui tout dire, m'avait donné les plus grands détails sur
+sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarité avec elle, mais
+non pas en amitié.
+
+Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes à
+rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas
+enthousiasmée de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui
+avouais que je n'attachais pas à ces avantages personnels plus de prix
+qu'ils n'en méritent, puisqu'ils passeraient avec l'âge, elle s'écriait
+naïvement que, si elle les avait possédés, elle aurait voulu bouleverser
+le monde. Son grand et singulier plaisir était de supposer des
+circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me
+demander: «Feriez-vous telle ou telle chose?» Et comme, dans mes
+réponses, je me montrais toujours disposée à mettre en pratique, avec
+joie, les idées de dévouement, de sacrifice, d'abnégation et de courage
+que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une
+raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce fût pour
+son mari que l'on se sentît disposée à tous les sacrifices possibles, et
+elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: «Apparemment que vous
+l'aimez comme votre amant.»
+
+C'était un singulier mélange que cette femme-là, et j'ai souvent cherché
+à m'expliquer l'alliance de ses qualités et de ses vices. Mais le mot
+_vice_ est trop sévère. Ses grandes qualités étaient seulement ternies
+par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement
+qu'elle éprouvait toujours une sorte d'agréable surprise, lorsqu'un
+homme recherchait auprès d'elle des jouissances dont sa figure
+disgraciée semblait devoir bannir à jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout
+lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se
+montrait plus sensible à la beauté de ses bras qu'aux charmes de son
+esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considérasse
+comme une véritable dévergondée, car malgré tout elle exigeait une
+certaine délicatesse de sentiment, et elle a été susceptible de
+passions, très vives et très dévouées tant qu'elles duraient. C'est
+ainsi qu'elle a aimé passionnément M. de Narbonne, qui l'a abandonnée,
+autant qu'il m'en souvient, d'une manière indigne.
+
+
+II
+
+Les gardes nationales s'organisèrent dans tout le royaume à l'instar de
+celle de Paris, dont M. de La Fayette était le généralissime. Le roi
+lui-même désira que celle de Versailles se formât et que tous les commis
+et employés des ministères y entrassent, espérait que l'esprit en
+deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence
+dépendait de la cour, se montreraient disposées à ne pas l'abandonner.
+On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait
+acquis une sorte de réputation qu'il était loin de mériter, fut appelé à
+sa tête. Je savais par mon père ce qu'il fallait en penser. M. Dillon
+avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amérique et
+avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non
+seulement d'habileté, mais aussi de courage. Cependant, à son retour, on
+le combla de faveurs, tandis que mon père, auquel il devait son premier
+succès, puisque ce fut le régiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,
+après la guerre, que des dégoûts et des passe-droits. C'est grâce aux
+sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nommé commandant en chef
+de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-père, espérant qu'on
+pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il désirait,
+désigna son fils pour en être le commandant en second. Cela équivalait à
+en avoir le commandement réel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la
+hauteur répugnaient à se mêler à cette troupe de bourgeois, ne s'en
+occupait jamais que les jours où il ne pouvait s'en dispenser. Aussi
+n'eut-il aucune part à l'organisation, ni à la nomination des officiers.
+Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'état-major très distingué,
+en fut nommé major[92]. C'était un brave homme, qui avait du talent
+comme organisateur; mais la faiblesse de son caractère le laissa en
+butte à toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands
+de Versailles déjà enrôlés dans le parti révolutionnaire et qui semèrent
+la discorde dans la troupe.
+
+On commençait déjà, avant la fin d'août, à découvrir des menées
+coupables pour faire naître une disette dans les subsistances, et
+plusieurs agents furent surpris et arrêtés. Deux d'entre eux furent
+jugés et condamnés, sur leurs propres aveux, à être pendus. Le jour de
+l'exécution, le peuple s'assembla sur la place. La maréchaussée,
+insuffisante pour maintenir l'ordre et empêcher que la populace ne
+délivrât les condamnés, crut prudent de les faire rentrer dans la
+prison, et l'exécution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la
+potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dénoncé ceux qui
+avaient voulu les séduire. Cependant, force devait rester à la loi, et
+le jour désigné pour l'exécution des condamnés, M. de La Tour du Pin, à
+défaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre à Versailles,
+assembla la garde nationale et lui ordonna de prêter main-forte pour
+l'exécution des coupables. De violents murmures s'élevèrent, mais sa
+fermeté inébranlable en imposa. Sur sa déclaration aux gardes que tous
+ceux qui refuseraient de marcher seraient à l'instant rayés des
+contrôles, et que lui-même allait se mettre à leur tête, ils n'osèrent
+pas résister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale
+n'était pas homme à se laisser épouvanter par des clameurs, ne s'opposa
+plus à l'exécution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut
+avoir fait une campagne appelée à la couvrir de gloire. M. de La Tour du
+Pin, qui n'avait jamais fait office d'exécuteur des hautes œuvres,
+revint chez lui très affecté du triste spectacle dont il venait d'être
+témoin.
+
+Le jour de la Saint-Louis, il était d'usage que les échevins et les
+officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fête au roi.
+Cette année, la garde nationale voulut aussi être admise à cette
+distinction, et le généralissime, M. de La Fayette, se rendit à
+Versailles avec tout son état-major, en même temps que M. Bailly, maire
+de Paris, et toute la municipalité. Les poissardes vinrent aussi, comme
+c'était la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reçut, les
+uns et les autres, en cérémonie, dans le salon vert, attenant à sa
+chambre à coucher. L'étiquette de ces sortes de réceptions fut suivie
+comme à l'ordinaire. La reine était en robe ordinaire, très parée et
+couverte de diamants. Elle était assise sur un grand fauteuil à dos,
+avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. À droite et à gauche,
+quelques duchesses étaient en grand habit sur des tabourets, et
+derrière, toute la maison, femmes et hommes.
+
+Je m'étais placée assez en avant pour voir et entendre. L'huissier
+annonça: «La ville de Paris!» La reine s'attendait à ce que le maire mît
+un genou en terre, comme il l'eût fait les années précédentes; mais M.
+Bailly, en entrant, ne fit qu'une très profonde révérence, à laquelle la
+reine répondit par un signe de tête qui n'était pas assez aimable. Il
+prononça un petit discours fort bien écrit, où il parla de dévouement,
+d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le défaut de
+subsistances dont on était tous les jours menacé.
+
+M. de La Fayette s'avança ensuite et présenta son état-major de la garde
+nationale. La reine rougit, et je vis que son émotion était extrême.
+Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe
+de tête qui les congédiait. Ils s'en allèrent fort mécontents d'elle,
+comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait
+jamais l'importance de la circonstance où elle se trouvait; elle se
+laissait aller au mouvement qu'elle éprouvait sans en calculer la
+conséquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux eût
+gagnés, se retirèrent de mauvaise humeur et répandirent leur
+mécontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on
+attisait contre la reine, et dont le duc d'Orléans était le premier
+auteur.
+
+Les poissardes aussi furent mal accueillies et résolurent de s'en
+venger.
+
+La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut
+avoir des drapeaux, et il fut décidé qu'on les bénirait solennellement à
+Notre-Dame-de-Versailles. Une députation des principaux officiers, avec
+M. d'Estaing à leur tête, vint me demander de quêter à la cérémonie de
+cette bénédiction. Il avait été convenu que je me rendrais gracieusement
+à leurs vœux. Mais ma gravité faillit succomber, au milieu de mon
+compliment d'acceptation, lorsque j'aperçus, derrière M. d'Estaing, le
+garçon du château, armé jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de
+l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent à souper.
+Ces disparates étaient encore nouvelles et ne paraissaient que
+plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste
+major de la garde nationale, Berthier, dont le père était intendant du
+département de la guerre, serait prince souverain de Neufchâtel et qu'il
+épouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;
+mais nous en avons vu bien d'autres plus singulières!
+
+J'allai donc à cette cérémonie très brillante et très solennelle, où se
+trouvaient des députations de tous les corps militaires présents à
+Versailles. Combien je fis de réflexions, pendant cette grand'messe qui
+fut fort longue, sur la marche des événements! Quatorze mois à peine
+auparavant, j'avais quêté, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de
+Versailles, à un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les
+princes du sang, dont plusieurs avaient déjà quitté la France.
+
+Au-devant de moi s'avança, pour me donner la main, un beau jeune homme
+qui m'était inconnu, fort confus de son rôle; peut-être était-ce bien,
+comme Simon, un garçon du château ou quelque marchand de Versailles. Je
+ne m'informai pas de son nom. La quête, dont le curé et ses pauvres se
+montrèrent très satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.
+Mes idées aristocratiques étaient bien un peu dérangées par cette sorte
+de rôle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-père l'avait voulu et
+le roi l'avait désiré. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de
+bonne grâce. J'avais revêtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de
+compliments, et il nous fallut encore donner à dîner à l'état-major de
+cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de
+pressentiment.
+
+Enfin l'été s'avançait. Je commençais une grossesse qui semblait devoir
+être heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-père avait douze
+chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,
+ma belle-sœur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui
+entourent Versailles.
+
+On parlait tous les jours de petites émeutes dans Paris à l'occasion des
+subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne
+pût assigner de raison à cette disette. Elle était certainement causée
+par les menées des révolutionnaires.
+
+La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prévoyait aucun
+événement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.
+Le régiment des gardes françaises, moins les officiers, en avait formé
+le noyau et avait, pour ainsi dire, inoculé aux bourgeois qui étaient
+entrés dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents
+et les caporaux des gardes françaises, appelés aux emplois d'officiers,
+en avaient été les instructeurs, et cette garde fut tout de suite
+constituée. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se
+doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orléans conspirait et
+rêvait de monter sur le trône. C'est une absurde injustice de croire que
+M. de La Fayette ait été l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.
+Il croyait régner à Paris, et son règne cessa le jour où le roi et
+l'Assemblée y vinrent résider. On le chargea alors d'une responsabilité
+qu'il ne désirait pas. Il fut débordé par les révolutionnaires et
+entraîné par eux malgré lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur
+ces journées où la faiblesse du roi fit tout le mal.
+
+
+III
+
+On avait appelé à Versailles le régiment de Flandre-Infanterie, dont le
+marquis de Lusignan, député, était colonel. À la suite de la quête dont
+j'ai parlé plus haut, les gardes du corps--c'était la compagnie du duc
+de Gramont qui était de quartier--voulurent offrir un dîner de corps aux
+officiers du régiment de Flandre et à ceux de la garde nationale. Ils
+demandèrent qu'on leur prêtât à cet effet la grande salle du théâtre du
+château[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe
+se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,
+ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique décoration toute
+dorée s'adaptait à la scène du théâtre et répétait la salle. Je l'avais
+déjà vue lorsque les gardes du corps donnèrent un bal à la reine, à la
+naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser
+leur table. Le dîner commença assez tard, et on illumina brillamment le
+théâtre qui, d'ailleurs, aurait dû l'être de toute manière, puisqu'il
+n'y avait pas de fenêtres.
+
+Nous allâmes, ma belle-sœur et moi, vers la fin du dîner, pourvoir le
+coup d'œil, qui était magnifique. On portait des santés, et mon mari,
+venu à notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des
+premières de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on était fort
+échauffé et que des propos inconsidérés avaient été prononcés.
+
+Tout à coup on annonça que le roi et la reine allaient se rendre au
+banquet: démarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les
+souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit
+dauphin, qui avait près de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes
+de: «Vive le roi!» Je n'en ai pas entendu proférer d'autres, au
+contraire de ce qu'on a prétendu. Un officier suisse s'approcha de la
+loge et demanda à la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour
+de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre
+peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, très
+hardiment, en souriant, et nullement effrayé des cris qu'il entendait
+autour de lui. La reine n'était pas si tranquille, et quand on le lui
+rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partîmes après que le roi et la
+reine se furent retirés. Comme tout le monde sortait, mon mari,
+craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous
+rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la
+Chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des
+rubans blancs de leurs chapeaux à quelques officiers. Celait une grande
+étourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs
+existaient déjà, ne manquèrent pas de faire une description de l'orgie
+de Versailles, à la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait
+distribué des cocardes blanches à tous les convives. J'ai vu depuis ce
+conte absurde répété dans de graves histoires, et cependant cette
+plaisanterie irréfléchie s'est bornée à un nœud de ruban que Mme de
+Maillé, jeune étourdie de dix-neuf ans, détacha de son chapeau.
+
+
+IV
+
+Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y
+eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place,
+malgré les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale.
+Cependant on ne s'alarma pas à Versailles. On crut que cette révolte
+serait semblable à celles qui avaient déjà eu lieu, et que la garde
+nationale, dont on se croyait sûr, suffirait pour contenir le peuple.
+Plusieurs messages, venus au roi et au président de la Chambre, avaient
+si bien rassuré, que le 5 octobre, à 10 heures du matin, le roi partit
+pour la chasse dans les bois de Verrières, et que moi-même, après mon
+déjeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'était établie à
+Versailles pour y accoucher. Nous allâmes nous promener en voiture au
+jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous
+descendions de voiture, pour traverser la contre-allée, nous vîmes un
+homme à cheval passer ventre à terre près de nous. C'était le duc de
+Maillé, qui nous cria: «Paris marche ici avec du canon.» Cette nouvelle
+nous effraya fort, et nous retournâmes aussitôt à Versailles, où déjà
+l'alarme était donnée.
+
+Mon mari s'était rendu à l'Assemblée sans rien savoir. On n'ignorait pas
+qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien
+apprendre de plus, puisque le peuple s'était porté aux barrières, tenait
+les portes fermées et ne permettait à personne de sortir. M. de La Tour
+du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne à qui il
+voulait parler, passa derrière un gros personnage qu'il ne reconnut pas
+d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait
+alors le comte de La Marck: «Paris marche ici avec douze pièces de
+canon.» Ce personnage était Mirabeau, alors fort lié avec le duc
+d'Orléans. M. de La Tour du Pin courut chez son père, déjà en conférence
+avec les autres ministres. La première chose que l'on fit, fut d'envoyer
+dans toutes les directions où l'on pensait que la chasse avait pu
+conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-père accepta les
+services de plusieurs personnes venues à Versailles pour leurs affaires,
+et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa
+garde nationale, à laquelle il était loin de se fier. On ordonna au
+régiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes.
+Les gardes du corps sellèrent leurs chevaux. Des courriers furent
+expédiés pour appeler les Suisses de Courbevoie. À tous moments, on
+envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On
+apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes
+marchaient sur Versailles; qu'après cette sorte d'avant-garde venait la
+garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe
+d'individus marchant sans ordre. Il n'était plus temps de défendre le
+pont de Sèvres. La garde nationale de cette ville l'avait déjà livré aux
+femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-père
+voulait que l'on envoyât le régiment de Flandre et des ouvriers pour
+couper la route de Paris. Mais l'Assemblée nationale s'était déclarée en
+permanence, le roi était absent, personne ne pouvait prendre
+l'initiative d'une démarche hostile.
+
+Mon beau-père, désespéré ainsi que M. de Saint-Priest, s'écriait: «Nous
+allons nous laisser prendre ici et peut-être massacrer sans nous
+défendre.» Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde
+nationale. Elle se réunissait sur la place d'Armes et se mettait en
+bataille le dos à la grille de la cour royale. Le régiment de Flandre
+avait sa gauche à la grande écurie et sa droite à la grille. Le poste de
+l'intérieur de la cour royale et celui de la voûte de la Chapelle
+étaient occupés par les Suisses, dont il y avait toujours un fort
+détachement à Versailles. Les grilles furent partout fermées. On
+barricada toutes les issues du château, et des portes qui n'avaient pas
+tourné sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermèrent pour la première
+fois.
+
+Enfin, vers 3 heures, arrivèrent au galop, par la grande avenue, le roi
+et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrêter et d'adresser
+quelque bonne parole à ce beau régiment de Flandre, devant lequel il
+passa et qui criait: «Vive le roi!», ne lui dit pas un mot. Il alla
+s'enfermer dans son appartement d'où il ne sortit plus. La garde
+nationale de Versailles, qui faisait sa première campagne, commença à
+murmurer et à dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il
+n'y avait pas de canon à Versailles.
+
+L'avant-garde de trois à quatre cents femmes commença à arriver et à se
+répandre dans l'avenue. Beaucoup entrèrent à l'Assemblée et dirent
+qu'elles étaient venues chercher du pain et emmener les députés à Paris.
+Un grand nombre d'entre elles, ivres et très fatiguées, s'emparèrent des
+tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intérieur de la salle. La nuit
+arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient
+des rangs de la garde nationale et étaient dirigés sur mon mari, leur
+chef, à qui elle refusait d'obéir en restant à son poste. Une balle
+atteignit M. de Savonnières et lui cassa le bras au coude. Je vis
+rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas
+la fenêtre d'où j'assistais à tous ces événements. Mon mari échappa par
+miracle, et, ayant constaté que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre
+place en avant des gardes du corps rangés en bataille près de la petite
+écurie. Mais ils étaient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie
+de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute idée de défense
+impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises
+dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnaître
+qu'elle fraterniserait avec celle de Paris dès que celle-ci paraîtrait,
+et que le mieux, par conséquent, était de ne pas la rassembler de
+nouveau.
+
+À ce moment, mon beau-père et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le
+roi se retirât à Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendît là les
+propositions qui lui seraient faites par les insurgés de Paris et par
+l'Assemblée nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou
+9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour
+royale, où elle pénétra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle
+passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna,
+par la Ménagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette
+troupe, à Versailles, que ce qui était nécessaire pour relever les
+postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses
+et les Cent-Suisses conservèrent les leurs.
+
+C'est alors que deux à trois cents femmes qui tournaient depuis une
+heure autour des grilles, découvrirent une petite porte[99] donnant
+accès à un escalier dérobé qui aboutissait, au-dessous du corps de logis
+où nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affidé,
+probablement, leur montra cette issue. Elles s'y précipitèrent en foule,
+et renversant à l'improviste le garde suisse de faction au haut de
+l'escalier, se répandirent dans la cour et entrèrent chez les quatre
+ministres logés dans cette partie des bâtiments. Il en pénétra un si
+grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier
+en furent encombrés. Mon mari rentrait à ce moment pour nous apporter
+des nouvelles, à sa sœur et à moi. Très inquiet de nous voir en si
+mauvaise compagnie, il résolut de nous emmener dans le château. Ma
+belle-sœur avait pris la précaution d'envoyer ses enfants chez un député
+de nos amis qui logeait dans la ville. Guidées par M. de La Tour du Pin,
+nous montâmes dans la galerie[101] où se trouvaient déjà réunies une
+quantité de personnes habitant le château, qui, sous le coup d'une
+inquiétude mortelle quant à la suite des événements, venaient dans les
+appartements pour être plus près des nouvelles.
+
+Pendant ce temps-là, le roi, toujours hésitant devant un parti à
+prendre, ne voulait plus s'en aller à Rambouillet. Il consultait tout le
+monde. La reine, tout aussi indécise, ne pouvait se résoudre à cette
+fuite nocturne. Mon beau-père se mit aux genoux du roi pour le conjurer
+de mettre sa personne et sa famille en sûreté. Les ministres seraient
+restés pour traiter avec les insurgés et l'Assemblée. Mais ce bon
+prince, répétant toujours: «_Je ne veux compromettre personne_», perdait
+un temps précieux. À un moment, on crut qu'il allait céder, et l'ordre
+fut donné de faire monter les voitures qui, attelées depuis deux heures,
+attendaient à la grande écurie. On s'imaginera sans doute difficilement
+que, de tous les écuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pensée
+que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au départ de la famille
+royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment où la foule du peuple
+de Paris et de Versailles, qui était rassemblée sur la place d'armes,
+vit ouvrir la grille de la cour des grandes écuries, il s'éleva un cri
+unanime de frayeur et de fureur: «Le roi s'en va!» En même temps on se
+jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmène les chevaux, et
+force fut de venir dire au château que le départ était impossible. Mon
+beau-père et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui
+étaient attelées hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la
+reine repoussèrent cette proposition, et chacun, découragé, épouvanté,
+et prévoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans
+l'attente.
+
+On se promenait de long en large, sans échanger une parole, dans cette
+galerie témoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis
+XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et
+Madame[103]. Le salon de jeu, à peine éclairé, était rempli de femmes
+qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur
+les tables. Pour moi, mon agitation était si grande que je ne pouvais
+rester un moment à la même place. À tout instant j'allais dans
+l'œil-de-bœuf, d'où l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans
+l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-père, et d'apprendre par eux
+quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable.
+
+Enfin, à minuit, mon mari, qui était depuis longtemps dans la cour, vint
+annoncer que M. de La Fayette, arrivé devant la grille de la cour
+royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait à parler au roi;
+que la partie de cette garde, composée de l'ancien régiment des gardes,
+manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre délai pouvait avoir
+de l'inconvénient et même du danger.
+
+Le roi dit alors: «Faites monter M. de La Fayette.» M. de La Tour du Pin
+fut en un instant à la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval
+et pouvant à peine se soutenir, tant il était fatigué, monta chez le
+roi, accompagné de sept à huit personnes, tout au plus, de son
+état-major. Très ému, il s'adressa au roi en ces termes: «Sire, j'ai
+pensé qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majesté,
+que de périr inutilement sur la place de Grève.» Ce sont ses propres
+paroles. Sur quoi le roi demanda: «Que veulent-ils donc?» M. de La
+Fayette répondit: «Le peuple demande du pain, et la garde désire
+reprendre ses anciens postes auprès de votre Majesté.» Le roi dit: «Eh!
+bien, qu'ils les reprennent.»
+
+Ces paroles me furent répétées au moment même. Mon mari redescendit avec
+M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire
+exclusivement composée de gardes françaises, reprit sur l'heure même ses
+anciens postes. C'est ainsi qu'à chaque porte extérieure où il y avait
+un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste
+composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya
+bivouaquer, comme c'était l'usage, sur la place d'Armes, dans un long
+bâtiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en
+forme de tentes.
+
+Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du château et
+s'écoulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus
+harassés de fatigue et mouillés jusqu'aux os, avaient cherché un refuge
+dans les écuries et les remises. Les femmes qui avaient envahi les
+ministères, après avoir mangé ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient
+couchées par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient,
+disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient
+pas pourquoi elles étaient venues. Il paraît que les chefs féminins
+s'étaient réfugiées dans la salle de l'Assemblée nationale, où elles
+restèrent toute la nuit pêle-mêle avec les députés qui se relayaient
+pour établir la permanence.
+
+Je crois que M. de La Fayette, après avoir posé ses postes de garde
+nationale, alla un moment à l'Assemblée, d'où il revint au château chez
+Mme de Poix, logée près de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon
+mari, avec lequel il était redescendu, l'avait quitté hors de la cour.
+Quant à M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soirée, et était
+resté dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde
+nationale de Versailles que s'il n'en eût pas été le commandant en chef.
+M. de La Tour du Pin avait réuni le peu d'officiers de son état-major
+sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major
+Berthier. Mais la plupart, à cette heure avancée, s'étaient retirés soit
+chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance..
+
+Le roi, à qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu régnait
+dans Versailles, comme c'était effectivement vrai, congédia toutes les
+personnes encore présentes dans l'œil-de-bœuf ou dans son cabinet. Les
+huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y étaient encore que
+la reine était retirée. Les portes se fermèrent, les bougies
+s'éteignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma
+tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministère, à cause des femmes
+couchées dans les antichambres et qui nous causaient un grand dégoût.
+
+Après nous avoir mises en sûreté dans cet appartement, il redescendit
+chez son père et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute
+la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote
+par-dessus son uniforme, car la nuit était froide et humide, puis,
+prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit à visiter
+les postes, à parcourir les cours, les passages, le jardin, pour
+s'assurer que le calme régnait bien partout. Il n'entendit pas le
+moindre bruit, ni autour du château, ni dans les rues adjacentes. Les
+différents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'était
+réinstallée dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses
+canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la même
+régularité qu'avant le 14 juillet.
+
+Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre à
+Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas été
+dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canapé et tout habillé,
+dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproché, mais dans la
+complète ignorance où il a été de la conspiration du duc d'Orléans, dont
+les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en même temps que lui, sans
+qu'il s'en doutât. Ce misérable, prince, après avoir siégé dans
+l'Assemblée, à plusieurs reprises, le 5 octobre, était reparti le soir
+pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller.
+
+En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa
+présence à Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner
+la reine.
+
+
+V
+
+M. de La Tour du Pin, après la ronde nocturne qu'il venait de faire,
+n'ayant rien entendu de nature à laisser craindre le moindre désordre,
+revint au ministère[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son
+cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du
+Grand-Commun[107], il resta dans la salle à manger et se mit à la
+fenêtre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici
+que la cour des princes était alors fermée par une grille, près de
+laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'était là
+que commençait la garde de la personne du roi, service particulièrement
+dévolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intérieur de
+cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour
+royale, afin d'éviter aux gardes du corps du poste installé près de la
+voûte de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre,
+d'être obligés, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir
+par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la
+cour des princes. On verra tout à l'heure combien la connaissance de ce
+passage était nécessaire aux assassins.
+
+Le jour commençait à paraître. Il était plus de 6 heures, et le silence
+le plus profond régnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuyé sur
+la fenêtre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter
+la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande
+cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misérables
+déguenillés entrer par la grille alors que celle-ci était fermée à clef.
+Cette clef avait donc été livrée par trahison. Ils étaient armés de
+haches et de sabres. Au même moment, mon mari entendit un coup de fusil.
+Pendant le temps qu'il mit à descendre l'escalier et à se faire ouvrir
+la porte du ministère, les assassins avaient tué M. de Vallori[110], le
+garde au corps de faction à la grille de la cour des princes, et avaient
+franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps
+de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'étaient pas
+deux cents--se précipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre
+se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades
+avaient abandonné sans défense en dehors du corps de garde, dans lequel
+ils s'étaient enfermés, et que les assassins n'essayèrent pas de forcer.
+Pourtant ces gardes du corps étaient là dix ou douze. Ils auraient pu
+tirer, sabrer quelques-uns de ces misérables, secourir leur camarade.
+Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, après avoir tiré
+son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproché de ses
+assaillants, fut écharpé à l'instant par les autres. Puis, cette lâche
+besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie
+de la bande qui, à ce moment, avait forcé la garde des Cent-Suisses,
+placée au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blâmé ces colosses
+de ne pas avoir défendu cet escalier avec leurs longues hallebardes.
+Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde à
+l'escalier, comme de coutume, tant on était certain qu'il n'arriverait
+rien, et que les fortes grilles, toutes hermétiquement fermées,
+opposeraient une résistance assez longue pour qu'on pût se mettre en
+défense.
+
+La preuve que l'on n'avait pris aucune précaution extraordinaire, c'est
+que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits
+certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin à suivre,
+tournèrent dans la salle des gardes de la reine, où ils tombèrent à
+l'improviste sur le seul garde aposté en ce lieu. Ce garde se précipita
+à la porte de la chambre à coucher, qui était fermée en dedans, et ayant
+frappé à plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria:
+«Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer.» Puis, résolu à vendre
+chèrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il décharge d'abord
+son mousqueton, se défend ensuite avec son sabre, mais est bientôt
+écharpé sur place par ces misérables qui, heureusement, n'avaient pas
+d'armes à feu. Il tombe contre la porte, et son corps empêchant les
+assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussèrent dans l'embrasure de la
+fenêtre, ce qui le sauva. Abandonné là sans connaissance jusqu'après le
+départ du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave,
+nommé Sainte-Marie[112], vivait encore à la Restauration.
+
+Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-sœur et moi, dans une chambre
+de l'appartement de ma tante, Mme d'Hénin. Ma fatigue était très grande,
+et ma belle-sœur eut de la peine à me réveiller pour me dire qu'elle
+croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller écouter à
+la fenêtre, qui donnait sur les plombs, d'où il provenait. Je me
+secouai, car j'étais très endormie, puis étant montée sur la fenêtre, je
+m'avançai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empêchait de voir
+la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient:
+«À mort! à mort! tue les gardes du corps!» Mon saisissement fut extrême.
+Comme je ne m'étais déshabillée, non plus que ma belle-sœur, nous nous
+précipitâmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le
+parc[114], et d'où elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut égale à
+la nôtre. Aussitôt nous appelâmes ses gens. Avant qu'ils ne soient
+réveillés, nous voyons accourir ma bonne et dévouée Marguerite, pâle
+comme la mort, qui, se laissant tomber sur la première chaise à sa
+portée, s'écrie: «Ah! mon Dieu! nous allons tous être massacrés.» Cette
+exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme était tellement
+hors d'haleine qu'elle pouvait à peine parler. Au bout d'un instant,
+cependant, elle nous dit «qu'elle était sortie de ma chambre, au
+ministère, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je
+n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que
+je resterais dans le château; qu'en descendant les marches du perron,
+elle avait découvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple,
+dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modèle de
+l'Académie--était occupé à couper la tête d'un garde du corps[116] qu'on
+venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de
+l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes très
+crottées et un fouet à la main, qui n'était autre que le duc d'Orléans,
+qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que,
+d'ailleurs, les misérables qui l'entouraient témoignaient leur joie de
+le voir en criant: «Vive notre roi d'Orléans!», tandis qu'il leur
+faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait
+«qu'à la pensée que son tablier blanc et sa robe très propre, au milieu
+de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'était enfuie en
+enjambant le corps d'un garde[118] tombé en travers de la grille de la
+cour des princes».
+
+À peine finissait-elle cet émotionnant récit, que mon mari arriva. Il
+nous raconta qu'en voyant les assassins pénétrer dans la cour royale, il
+avait aussitôt couru à la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire
+battre le rappel. Nous apprîmes également par lui que la reine avait pu
+se sauver chez le roi par le petit passage, ménagé sous la salle dite de
+l'Œil-de-Bœuf, qui faisait communiquer sa chambre à coucher avec celle
+du roi. Il nous décida à quitter l'appartement de ma tante, trop
+rapproché, à son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla
+de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de
+chambre, qui demeurait près de l'Orangerie. M. l'abbé de Damas vint nous
+chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, désespérée, inquiète de
+tous les dangers qui menaçaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnât de
+me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de
+ce qui lui arriverait.
+
+Au bout de deux heures, qui me parurent des siècles, tenant sa parole,
+il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le
+roi et la reine à Paris, que les ministres, les administrations et
+l'Assemblée nationale quittaient Versailles, où lui-même avait ordre de
+rester pour empêcher le pillage du château, après le départ du roi;
+qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale
+de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donné sa
+démission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour
+l'instant, il me défendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai
+seule pondant plusieurs heures, ma tante s'étant rendue chez Mme de
+Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-sœur m'ayant quittée
+pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait
+d'arriver d'Hénencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la
+campagne. Je ne crois pas avoir passé de ma vie, ou du moins je n'avais
+pas encore passé, des heures aussi cruelles que celles de cette matinée.
+Les cris de mort par lesquels j'avais été réveillée résonnaient toujours
+à mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frémir. Mon imagination
+suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne
+Marguerite elle-même me manquait pour me donner du courage. Elle était
+retournée au ministère pour aider mes gens à emballer nos effets, qui
+allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-père.
+
+Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle
+était en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car
+elle habitait aux écuries d'Orléans, dont la livrée était une
+sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil
+moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps
+avait été massacré sous sa fenêtre, celle d'un entresol fort bas; son
+saisissement avait été tel que ses douleurs cessèrent, comme si elle
+n'eût jamais dû accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par
+Marly, et accoucha trois jours après seulement de sa fille Rosamonde,
+depuis Mme Gérard.
+
+Vers 3 heures, Mme d'Hénin revint me chercher et m'annonça que le triste
+cortège était parti pour Paris, la voiture du roi précédée des têtes des
+gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les
+gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant échangé leurs
+chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des
+Suisses, marchaient pêle-mêle avec les femmes et le peuple. Cette
+horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout
+ce qu'on avait pu trouver de véhicules pour transporter l'Assemblée
+nationale.
+
+Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit à M. de La Tour du
+Pin: «Vous restez maître ici. Tâchez de me sauver mon pauvre
+Versailles.» Cette injonction représentait un ordre auquel il était
+fermement résolu d'obéir. Il se concerta avec le commandant du bataillon
+du garde nationale de Paris qu'on lui avait laissé, homme très déterminé
+et qui montra la meilleure volonté... c'était Santerre!
+
+Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministère. Une affreuse
+solitude régnait déjà à Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le
+château que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on
+fermait et qui ne l'avaient plus été depuis Louis XIV. Mon mari
+disposait toutes choses pour la défense du château, persuadé que, la
+nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l'on voyait errer
+dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se
+réuniraient pour livrer le château au pillage. Effrayé pour moi du
+désordre qu'il prévoyait, il exigea que je partisse avec ma tante.
+
+Nous ne voulions pas aller à Paris, dans la crainte qu'on n'en fermât
+les portes et que je ne me trouvasse séparée de mon mari sans pouvoir le
+rejoindre. Mon désir eût été de rester à Versailles. Près de lui je
+n'avais peur de rien. Mais il se préoccupait des conséquences funestes
+que pourraient avoir pour mon état de grossesse de nouvelles frayeurs
+semblables à celles que je venais d'éprouver. Ma présence paralyserait,
+disait-il, les efforts qu'il était de son devoir de faire pour répondre
+à la confiance du roi. Enfin il me décida à partir pour Saint-Germain et
+à aller attendre les événements dans l'appartement de M. de Lally, au
+château. C'était celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon,
+lui avait laissé tout meublé.
+
+Nous fîmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi,
+accompagnées d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les
+chevaux et les voitures de mon beau-père étaient partis pour Paris, et
+on n'aurait pas trouvé, pour quelque somme que ce fût, un moyen de
+transport à Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots
+du pavé de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver
+au logement où la vieille concierge fut bien surprise de me voir,
+achevèrent de m'épuiser. Je me trouvai très mal et, avant la fin de la
+nuit, tous les symptômes d'une fausse couche devinrent menaçants. Une
+terrible saignée que l'on me fit empêcha cet accident, mais me réduisit
+à un état de faiblesse tel que je fus plusieurs mois à me rétablir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle
+Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline
+dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage
+de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du
+Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les
+députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
+de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La
+messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille
+royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à
+Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
+ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention
+des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de
+Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
+envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
+s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du
+Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à
+Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par
+l'Alsace.
+
+
+I
+
+Au bout de quinze jours je partis pour Paris, où je m'installai chez ma
+tante, rue de Verneuil, en attendant que l'hôtel de Choiseul, affecté au
+département de la guerre, fût prêt.
+
+Mon beau-père était provisoirement campé dans une maison qui
+appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], près du Louvre. J'allais
+tous les jours dîner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais
+j'étais restée d'une pâleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas
+beaucoup, qu'à ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas,
+prenaient un air épouvanté. J'avais entièrement perdu l'appétit. Mon
+mari et mon beau-père se désolaient de voir que l'on ne pouvait rien
+trouver que je voulusse manger. Cependant j'avançais dans ma grossesse,
+qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait.
+
+Ma tante avait décidée M. de Lally, sur qui elle exerçait un empire
+absolu, à abandonner l'Assemblée nationale après la Révolution du 6
+octobre. Elle le força également à quitter la France avec M. Mounier.
+Tous deux se retirèrent en Suisse. Ce fut une très fausse mesure;
+c'était déserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux
+voix de plus n'eussent probablement rien empêché des événements qui
+suivirent, ils ont dû se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cédé à un
+mouvement qu'on pouvait soupçonner avoir été inspiré par la crainte.
+Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est à cette
+époque qu'elle le détermina à épouser son ancienne maîtresse, Mlle
+Halkett, nièce de lord Loughborough, alors grand chancelier en
+Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnaître la fille qu'il
+avait eue de cette femme plusieurs années auparavant qu'il se décida à
+l'épouser, car il n'éprouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au
+moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett à Turin, il
+tomba malade d'une affreuse petite vérole dont il faillit mourir et dont
+l'habileté de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourné et
+ne se fit que l'année d'après.
+
+Au commencement de l'hiver, nous allâmes nous établir à l'hôtel de
+Choiseul, superbe charmant appartement, entièrement distinct de celui de
+mon beau-père, avec lequel il communiquait cependant par une porte
+donnant accès dans un des salons. Un joli escalier séparé ne menait que
+chez moi. C'était comme une jolie maison à part, ayant vue sur des
+jardins, aujourd'hui tous bâtis. Mon mari chargé par son père de
+beaucoup d'affaires importantes, était très occupé. Je ne le voyais
+guère qu'au déjeuner, que nous faisions tête à tête, et au dîner.
+
+Mon beau-père cessa de donner de grands dîners quand on fut à Paris.
+Mais il avait, tous les jours une table de douze à quinze personnes,
+soit des députés, soit des étrangers, ou des personnages marquants. On
+dînait à 4 heures. Une heure après le dîner et après s'être entretenu
+dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au café_ selon
+l'usage de Versailles, mon beau-père rentrait dans son cabinet. Je
+retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde.
+
+La reine avait rendu ses loges en arrivant à Paris, et ce mouvement de
+dépit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indisposé les
+Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas
+les ménagements, ou ne voulait pas les employer. Elle témoignait
+ouvertement de l'humeur à ceux dont la présence lui déplaisait. En se
+laissant aller ainsi à des mouvements dont elle ne calculait pas les
+conséquences, elle nuisait aux intérêts du roi. Douée d'un grand
+courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une
+défiance, toujours mal placée, envers ceux qui étaient le plus disposés
+à la servir. Après le 6 octobre, ne voulant pas reconnaître que
+l'affreux danger qui l'avait menacée était l'ouvrage d'un complot ourdi
+par le duc d'Orléans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les
+habitants de Paris indistinctement et évitait toutes les occasions de
+paraître en public.
+
+Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et,
+craignant la foule, je n'assistai à aucun spectacle pendant l'hiver de
+1789 à 1790. Souvent je réunissais huit ou dix personne» dans mon
+appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-père ne prenait
+jamais part, car il se couchait de très bonne heure et se levait de
+grand matin.
+
+C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti démagogique employa
+tous les moyens pour corrompre l'armée. Chaque jour, il arrivait quelque
+fâcheuse nouvelle. Tel régiment avait pillé sa caisse, tel autre avait
+refusé de changer de garnison. Ici les officiers avaient émigré; là une
+ville envoyait un député à l'Assemblée pour demander le déplacement du
+régiment qui s'y trouvait, sous prétexte que les officiers étaient
+_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre
+beau-père périssait sous l'accablant labeur provoqué par ces mauvaises
+nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans congé pour sortir de
+France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers
+profitaient, encourageait la révolte.
+
+Le 19 mai, j'accouchai d'un garçon bien portant et qui a fait mon
+bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hénin, venue de Suisse pour mes
+couches, en fut la marraine et mon beau-père le parrain. On le nomma
+Humbert-Frédéric[120]. Les prêtres célébraient encore le culte sans
+serment, et mon fils reçut le baptême dans la paroisse de
+Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le
+souhaitais, ma santé ayant été trop éprouvée dans les premiers mois de
+ma grossesse, et ma faiblesse étant encore très grande. Une bonne
+nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et
+bientôt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il
+n'avait que la peau et les os.
+
+Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empêcha d'assister au
+mariage de Charles de Noailles, fils aîné de Mme de Poix, avec Nathalie
+de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'était une très grande
+mésalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait à déguiser sous
+l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'était dupe, et chacun
+savait que les beaux yeux de Nathalie avaient été moins puissants que
+les écus sonnants de la cassette de son père. M. de Laborde avait déjà
+marié sa fille aînée à M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui
+restait plus que deux fils, les deux cadets ayant péri au commencement
+de l'expédition de M. de La Pérouse[121].
+
+Charles de Noailles était beau comme le jour. En relations de
+fraternelle familiarité avec lui, il vint me montrer sa toilette de
+marié un moment avant la cérémonie, en se rendant de l'hôtel de
+Mouchy[122], sa résidence, à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois[123], tout
+près de la rue de la Grange-Batelière, où je demeurais[124]. Cette
+toilette serait trouvée fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit
+habillé, d'une riche étoffe de soie bleu barbeau, admirablement brodé en
+soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles
+pour jabot et pour manchettes; coiffé avec mille boucles, l'épée au côté
+et le chapeau à trois cornes. Telle était alors, pour les cérémonies, la
+tenue qu'on n'avait pas encore altérée.
+
+La cour, à Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, à
+l'exception de la messe, où l'on n'alla plus dès que le décret qui
+ordonnait le serment aux prêtres fut promulgué. Le dîner avait lieu
+comme à Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la
+reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance.
+Mme d'Hénin avait donné sa démission en partant pour la Suisse, et il
+fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine
+s'y opposa. On parlait déjà de nommer mon mari ministre en Hollande, et
+comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine émit l'avis
+qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre
+aussitôt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas
+encore à des dangers comme ceux du 5 octobre?»
+
+
+II
+
+Je ne me souviens plus des causes qui inspirèrent l'idée de faire
+_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de
+l'État, en envoyant à Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y
+trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le
+_Moniteur_ rend compte de la séance où cette résolution fut prise.
+
+Les gardes nationales, qui s'étaient organisées dans tout le royaume
+pendant l'année qui venait de s'écouler envoyèrent aussi des députations
+composées de leurs officiers les plus élevés en grade et des simples
+gardes les plus âgés. On commença les travaux préparatoires dès la fin
+de juin.
+
+Le Champ de Mars, en face de l'École militaire, présentait à cette
+époque l'aspect d'une pelouse bien nivelée, où s'exerçaient les élèves
+de l'école et où le régiment des gardes françaises manœuvrait.
+
+Il n'y avait alors de garnison ni à Paris ni aux environs. Les gardes
+françaises étaient la seule troupe qui fût dans la ville. Leur nombre se
+montait, je crois, à 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un
+détachement à Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. À
+Courbevoie était cantonné le régiment des gardes suisses, qu'on ne
+voyait jamais à Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre
+compagnies. Une seule était de service à Versailles. Les autres
+occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain.
+Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni à Versailles, ni à Paris, où
+l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers
+régiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du
+Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de
+raccoler quelque jeune ouvrier mécontent ou quelque mauvais sujet dont
+ils débarrassaient Paris.
+
+Mon mari fut chargé par son père de passer en revue toutes les
+députations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et même
+de leurs plaisirs; car tous les théâtres eurent ordres de réserver des
+places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un
+grand nombre logèrent aux Invalides et à l'École militaire. Le peuple de
+Paris s'employa avec transport aux travaux à entreprendre au Champ de
+Mars. Tout fut terminé en quinze jours. Le grand cirque ou amphithéâtre
+en terre qu'on y voit maintenant, fut élevé par deux cent mille
+personnes de toute condition, et de tout âge, hommes et femmes. Un
+spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commença par
+tracer le cirque et à l'élever avec quatre pieds de terre prise au
+milieu de l'arène. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la
+plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez élevé, compris
+entre l'École militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des
+milliers de brouettes étaient poussées par des gens de toutes qualités.
+Il existait encore à Paris, plusieurs couvents de moines portant leur
+habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables à leur
+costume, attelées à de petits tombereaux à bras, nommés camions, avec
+des capucins ou des récollets; à côté, des blanchisseuses avec des
+chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les
+classes de la société, pas le moindre désordre, pas la plus petite
+dispute. Chacun était mû par une seule et même pensée de confraternité.
+Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques
+heures de la journée pour transporter des terres. Il n'y avait pas un
+garçon de boutique dans Paris qui ne fût au Champ de Mars. Tous les
+travaux étaient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait
+jusqu'à nuit, et à la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand
+nombre des travailleurs bivouaquaient dans les allées latérales. Des
+petits cabarets ambulants, des tables chargées de comestibles grossiers,
+des tonneaux de vin remplissaient les grands fossés bâtis qui entourent
+le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allâmes, ma
+belle-sœur, arrivée depuis peu à Paris, et moi, nous établir à l'École
+militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars,
+afin d'être toutes portées le lendemain matin. Mon beau-père y avait
+fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux
+déjeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous
+voir pendant la cérémonie. Cette précaution fut d'autant plus utile
+qu'on avait oublié, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du
+roi, et, l'heure ordinaire de leur dîner étant arrivé avant la fin de
+cette représentation mensongère destinée à unir à jamais le roi à son
+peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation.
+
+Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant
+devant un groupe d'officiers de ce corps, réunis au bas de l'escalier
+pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son
+fils: «Il n'a pas encore le bonnet.»--«Non, madame, répondit l'un des
+officiers, mais il en a beaucoup à son service.» Cette première garde
+nationale, il est vrai, était composée de tous les éléments sages de la
+population de Paris. On avait considéré que c'était le moyen d'élever
+une digue contre l'esprit révolutionnaire. Tous les négociants, les gros
+marchands, les banquiers, les propriétaires, les membres des hautes
+classes qui n'avaient pas encore quitté la France, en faisaient partie.
+Dans la société, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y étaient
+inscrits et faisaient très exactement leur service. M. de La Fayette
+lui-même, que l'on a tant attaqué, ne songeait pas alors à la République
+pour la France, quelles que fussent les idées qu'il avait rapportées
+d'Amérique sur ce genre de gouvernement. Il désirait autant qu'aucun de
+nous l'établissement d'une sage liberté et l'abolition des abus. Mais je
+suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pensée ni le désir de
+renverser le trône et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes
+que la reine lui portait et qu'elle lui témoignait chaque fois qu'elle
+l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractère doux
+jusqu'à la niaiserie. Toutefois, il n'était pas faible, et sa conduite
+sous l'Empire l'a bien prouvé. Il a résisté à toutes les démarches, les
+offres, les cajoleries de Napoléon. La Restauration s'est montrée
+injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hérité de la haine que
+lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes
+inventés à son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au
+reproche d'avoir été le geôlier du roi après la fuite de la famille
+royale à Varennes. Mais revenons à la fédération de 1790.
+
+Un autel avait été élevé dans le Champ de Mars et une messe y fut
+célébrée par le moins recommandable des prêtres français. L'abbé de
+Périgord, depuis prince de Talleyrand, avait été nommé évêque d'Autun,
+lorsque M. de Marbœuf avait passé au siège de Lyon. Quoiqu'il eût été
+l'agent du clergé, ce qui assurait l'épiscopat après cinq ans d'exercice
+de cette place, le roi, mécontent, à juste titre, de sa conduite
+ecclésiastique, s'était refusé à lui conférer l'épiscopat. Ce prince
+avait mis, à ce refus, une fermeté bien éloignée de son caractère
+ordinaire, mais provoquée dans l'occasion par sa conscience religieuse.
+Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, père de l'abbé, aux
+sollicitations de qui le roi avait résisté jusqu'alors, fut sur son lit
+de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernière, le roi ne put
+résister plus longtemps. Il nomma l'abbé de Périgord à l'évêché d'Autun.
+
+Ce fut lui qui célébra la messe à la fédération de 1790. Son frère
+Archambauld la servit, et quoiqu'il eût fortement nié le fait quand il
+rejoignit les princes à Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brodé
+et l'épée au côté, au pied de l'autel.
+
+Rien au monde ne peut donner l'idée de ce rassemblement. Les troupes
+rangées en bon ordre au milieu de l'arène; cette multitude d'uniformes
+différents se mêlant à celui de la garde nationale, brillant de
+nouveauté; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au
+moment d'une pluie assez abondante, déploya des milliers de parapluies
+de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle
+le plus surprenant qu'on pût voir, et j'en jouissais des fenêtres de
+l'Ecole militaire, où j'étais installée.
+
+On avait construit, en avant dît balcon du milieu, une belle tribune
+très ornée. Elle s'avançait jusqu'auprès de la coupure ménagée dans le
+cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des
+spectateurs. L'infortunée famille royale comprenait ce jour-là le roi,
+la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et
+Madame[128]. Relevée de couches depuis deux mois seulement, j'étais
+encore très faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai
+cependant sur le passage de la reine et, accoutumée depuis longtemps aux
+impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence
+pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir néanmoins assez pour son
+intérêt et pour celui du roi.
+
+
+III
+
+Vers la fin de juillet 1790, j'étais assez bien remise de mes couches.
+Ma tante voulut retourner à Lausanne, et mon mari, connaissant mon désir
+de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de
+Valence, dont la conduite était encore exemplaire alors, se trouvait à
+Sécheron, près de Genève, avec Mme de Montesson qui y passait l'été.
+Elle devait faire inoculer sa fille aînée, Félicie, depuis Mme de
+Celles, âgée de trois ans; son autre fille, née quelques jours après le
+5 octobre, était encore trop jeune pour subir cette opération. Il fut
+convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison séparée de celle
+de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec
+elle. Je consentis à ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne
+nourrice et Marguerite à l'hôtel de la guerre, et sans me douter qu'en
+m'éloignant de Paris, j'allais éprouver une cruelle inquiétude. Ma femme
+de chambre, à ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas.
+Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste à brancards,
+car les calèches n'étaient pas encore connues alors.
+
+Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent,
+Pauline de Pully. Sa mère, cousine germaine de ma tante et de ma
+belle-mère, avait une très mauvaise conduite, et ma tante fit une chose
+très utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et
+était très distinguée par l'esprit et par l'instruction. Elle savait
+bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicité, pendant
+qu'on la coiffait. Jusque-là sa vie s'était partagée entre le couvent, à
+Orléans, et un vieil oncle ecclésiastique qui habitait cette ville.
+Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir à
+Lausanne la colonie équestre dont parle César, et si elle se réjouissait
+de visiter les Alpes; c'était dans l'espoir d'y trouver encore les
+traces des éléphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du
+temps présent, joint à beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait
+très amusante et très originale. Assise entre ma tante et moi dans la
+voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre
+voyage, se croyait déjà au bout de l'Europe. L'occasion se présenta
+bientôt de lui persuader qu'elle était en France, et en révolution.
+
+Nous étions munies de tous les passeports possibles, tant pour les
+autorités civiles que pour les gardes nationales et les autorités
+militaires. Une imprudence de ma tante faillit néanmoins nous coûter
+cher. La poste aux chevaux de Dôle se trouvait hors de la ville, sur la
+route de Besançon. Nous traversâmes donc toute la ville par une rue
+assez solitaire, et, sauf quelques injures lancées par des passants qui
+criaient: «En voilà encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates»,
+nous parvînmes à sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs
+localités, nous avions déjà été traitées de la sorte, et nous y étions
+accoutumées.
+
+Arrivées à la poste, ma tante s'informe auprès du maître de poste si
+cette route mène à Genève. Il lui répond que pour prendre la route de
+cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je
+représente en vain à ma tante que nos passeports portent que nous devons
+sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les
+chevaux attelés, donne l'ordre de rétrograder et de retraverser la ville
+pour gagner la route des Rousses, sous le prétexte qu'elle avait donné
+rendez-vous à M. de Lally à Genève, où elle trouverait aussi M. Mounier.
+
+Nous voilà donc rentrées dans la ville. Mais nous ignorions qu'il
+fallait traverser le marché qui se tenait sur une grande place. Obligées
+d'aller au pas pour ménager la foule des paniers et des personnes, nous
+sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant à
+mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: «C'est
+la reine!» Aussitôt on nous arrête, on dételle les chevaux, on arrache
+le courrier de dessus son cheval, en criant: «À la lanterne!» On ouvre
+la portière et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non
+sans crainte. Je me réclame du titre de fille du ministre de la guerre,
+et je demande qu'on me mène chez le commandant de la place ou qu'on
+aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette
+pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. «Voilà sa
+maison!» s'écrie une personne, et, en effet, nous voyons deux
+sentinelles à une porte où flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y
+avait que deux pas à faire. J'entraînai ma tante et Pauline, et nous
+entrâmes dans la maison où la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par
+respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; néanmoins,
+de prendre notre défense. Nous traversons une antichambre. Personne ne
+s'y trouvait. De là, nous pénétrons dans une salle à manger, garnie
+d'une table bien servie, de sept à huit couverts, qu'on venait de
+quitter précipitamment. Deux ou trois chaises renversées témoignaient de
+la hâte des convives à s'éloigner. Une serviette tombée à terre, près
+d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse à
+aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette
+porte qu'elle désirait remettre une lettre de M. de La Fayette au
+commandant Malet. Pas de réponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au
+bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit
+dans l'espoir que quelqu'un paraîtrait. Repartir était hors de question,
+car nous voyions, sur la place, le peuple assemblé autour de nos
+voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi,
+nous n'avions pas déjeuné. Voyant que ma tante s'était assise résignée,
+en disant «Il faut attendre», nous nous assîmes aussi, mais près de la
+table, et nous nous mîmes à manger le dîner qu'on avait abandonné. Une
+excellente blanquette, un morceau de pâté, des fruits admirables
+assouvirent nos appétits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon
+cœur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la
+milice nationale.
+
+Enfin, après trois heures d'attente, et ayant aperçu par la fenêtre que
+nos voitures avaient été emmenées, nous entendons marcher au-dessus de
+la pièce que nous occupions, quoiqu'on n'eût pas répondu à la sonnette,
+dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientôt nous vîmes entrer un
+grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois
+autres hommes d'un âge respectable, qui, s'adressant à ma tante, lui
+demanda son nom, puis, me montrant, dit: «C'est mademoiselle votre
+fille?» Elle leur répondit que j'étais la belle-fille du ministre de la
+guerre, que je savais qu'il y avait un régiment de cavalerie en garnison
+à Dôle, que je désirais parler à son commandant qui obtiendrait, sans
+doute, du président de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le
+fonctionnaire depuis appelé maire--notre mise en liberté. Son
+interlocuteur déclara à ce moment qu'il était lui-même le président de
+la commune. Il ajouta que le peuple était fort animé, que le nom de ma
+tante lui paraissait un nom supposé, que beaucoup de personnes croyaient
+qu'elle était la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre.
+Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnières, suggéra le
+moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en
+courrier à Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions
+autorisées à nous établir dans une auberge. Un des membres de la commune
+qui accompagnaient le président proposa de nous prendre chez lui.
+L'asile serait plus sûr qu'à l'auberge, où nous pourrions être insultées
+par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me
+conduire, car la pensée que les officiers pourraient peut-être se
+décider à prendre ma défense lui faisait beaucoup d'impression et
+peut-être de peur.
+
+Sortant donc de la maison inhospitalière du commandant de la garde
+nationale, après avoir mangé son dîner sans son assentiment, nous fûmes
+conduites par notre hôte dans sa maison, où il nous logea dans des
+chambres fort communes, mais très bonnes. Là vinrent nous rejoindre la
+femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous écrivions à
+Paris notre mésaventure, ma tante à M. de La Fayette, moi à mon mari, et
+que notre cuisinier, qui courait bien à franc étrier, se préparait à
+partir, on avait assemblé la commune pour fabriquer à notre messager un
+passeport qui assurât sa sûreté. On libella en même temps un
+procès-verbal, dans lequel «on vantait le civisme des habitants de Dôle,
+qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes
+suspectes, fortement soupçonnées d'être toutes autres que ce qu'elles
+prétendaient. Un homme qui avait été à Paris assurait que la plus âgée
+était la reine, la plus jeune pouvait bien être Mme Royale[129], et la
+grande--c'était moi--Mme Elisabeth[130]». Ce bel arrangement était cru
+de toute la ville.
+
+Notre hôte nous engagea à ne pas tenter de sortir, ce qui équivalait à
+une défense, et nous nous résignâmes à rester dans notre triste
+logement, au rez-de-chaussée sur un fort petit jardin, où pénétrait à
+peine le jour à midi.
+
+Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger.
+Ils nous firent mille questions, visitèrent nos papiers, nos écritoires,
+nos portefeuilles. Ils me demandèrent compte de tout ce que j'avais dans
+la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne
+devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent
+autres absurdités semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin
+j'eus la pensée de leur dire que les officiers de la ville envoyés à
+Paris à la Fédération, et qui devaient être de retour à leur régiment,
+ayant probablement dîné chez mon beau-père, me reconnaîtraient. Cette
+idée leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher.
+
+Vers la fin de notre première journée de réclusion, arrivèrent donc les
+officiers de Royal-Étranger, qui m'offrirent leurs services et leur
+protection. Les plus jeunes étaient tous prêts à mettre le sabre au
+clair pour la défense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre.
+Les plus âgés voulaient m'emmener au quartier. Il y existait,
+disaient-ils, un fort bel appartement où nous serions très bien, en
+attendant le retour de notre courrier.
+
+Je les conjurai de dissimuler leur mécontentement, les assurant que mon
+beau-père m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent
+pour moi dans des démarches qui compromettraient la tranquillité
+publique. Mais je ne pus empêcher que pendant toute la journée ces
+officiers vinssent chez moi, les uns après les autres, et fissent si
+bien qu'au bout du quatrième jour, les membres de la municipalité
+trouvèrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrêtant et nous
+donnèrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour
+recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher à Nyon,
+nous résolûmes de ne partir que le lendemain matin à 5 heures. Les
+voitures, qui n'étaient pas venues à la maison où on nous avait
+retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'espérais que nous
+pourrions partir à pied, incognito, à cause de l'heure matinale. Mais,
+comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de
+sabres traînant sur les dalles. Tous les officiers étaient là et, bon
+gré mal gré, il nous fallut accepter leur escorte jusqu'à nos voitures.
+Heureusement nous ne rencontrâmes pas d'habitants. Je n'avais pas une
+goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens
+étaient si animés qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre
+à la main. Aussi fus-je bien soulagée, quand, après beaucoup de
+remerciements et de politesses, nous nous mîmes en route pour le Jura.
+
+Notre triomphe arriva le soir même. Le président de l'Assemblée
+nationale avait écrit au maire ou président de la commune par le
+courrier expédié pour le réprimander fortement sur notre arrestation. M.
+de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale,
+qui s'était abstenu avec tant de prudence. Mon beau-père recommandait
+notre sûreté au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous
+félicitâmes de nous être soustraites, par une prompte fuite, aux
+honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour réparer une injuste
+détention.
+
+Nous arrivâmes à Nyon à minuit, après avoir passé la frontière sans
+difficultés. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il était à Sécheron,
+où il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit,
+Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me réveillai à la pointe,
+du jour, dans l'impatience où j'étais de voir ce beau lac dont j'avais
+lu tant de descriptions. Je courus à la fenêtre, et quand ouvrant le
+contrevent j'aperçus cette belle nappe d'eau éclairée par le soleil
+levant, l'émotion et l'admiration que j'éprouvai ne sauraient
+s'exprimer. En écrivant ces lignes, à soixante et onze ans, sur les
+bords de ce même lac, après une vie si longue et si tourmentée, que de
+réflexions m'inspire sa beauté, toujours la même, et combien je sens le
+néant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de
+la création, et nous, pauvres êtres, notre vie n'est que d'un moment!...
+Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'éternité.
+
+
+IV
+
+Le lendemain nous arrivions à Sécheron où nous trouvâmes MM. de Lally et
+Mounier. J'y reçus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la
+révolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de
+Nancy, dont faisait partie le régiment du Roi-Infanterie et celui de
+Châteauvieux-Suisse. Cela n'éveilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier
+décida ma tante à faire une course à Chamonix. Nous partîmes le
+lendemain et ne revînmes à Genève qu'au bout de cinq ou six jours.
+
+De retour à Sécheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me
+renvoyait de Lausanne, où il croyait que j'étais avec ma tante. Il
+m'annonçait son départ pour Nancy, porteur des ordres du roi à M. de
+Bouillé. Leur teneur était de réunir quelques régiments français et
+suisses, puis de marcher sur Nancy, où les régiments du Roi et de
+Châteauvieux s'étaient enfermés après avoir pillé, leurs caisses et
+arrêté M. de Malseigne, commandant de la ville. Un régiment de
+cavalerie[131], appartenant à la garnison, s'était joint aux révoltés
+contre lesquels on était résolu d'agir avec rigueur, à titre d'exemple,
+des nouvelles me causèrent la plus vive inquiétude, et j'exprimai le
+désir d'aller à Lausanne, où mes lettres étaient adressées. Ma tante,
+qui partageait mon appréhension, consentit aisément à s'y rendre, et
+nous partîmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de
+poste de Genève à Lausanne.
+
+À Rolle, où nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir les chevaux, on
+nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genève, se trouvait
+là et qu'il allait à Nancy. Ma tante demanda à lui parler en
+particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre où j'étais
+restée avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troublé, ce qui
+augmenta mes anxiétés. Elle me raconta qu'on s'était battu à Nancy, mais
+que les détails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette
+ville, porteur de la somme d'argent qui avait été pillée par le régiment
+de Châteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux général,
+dont le régiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres
+deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait
+que le fils du ministre de la Guerre avait été tué devant Nancy. La
+chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur
+était arrivé, on m'aurait envoyé un courrier. Néanmoins son agitation
+était grande, et nous repartîmes pour Lausanne sans qu'elle m'eût fait
+partager le tourment auquel elle était en proie. Plus tard elle m'avoua
+que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route
+de Rolle à Lausanne.
+
+En arrivant dans cette dernière ville, M. de Lally, qui nous avait
+précédées, me remit plusieurs lettres écrites par mon mari, depuis son
+retour à Paris. Il me racontait tout ce qui s'était passé à Nancy. Ces
+détails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai néanmoins ceux qui
+ont rapport à M. de La Tour du Pin. Il était parti de Paris ayant reçu
+du roi l'ordre d'agir avec la plus grande sévérité envers la garnison
+révoltée, si, après avoir été sommée à plusieurs reprises de se
+soumettre, elle persistait dans sa rébellion.
+
+M. le marquis de Bouillé, qui avait acquis une grande réputation
+militaire pendant la guerre d'Amérique, exerçait le commandement général
+en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des
+régiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,
+et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoyé par lui en
+parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait
+de la place, retenu prisonnier par les révoltés, ainsi que les officiers
+restés fidèles à leurs devoirs. Mon mari, ayant épuisé tous les moyens
+de conciliation, ressortit pour communiquer au général la mauvaise
+nouvelle de la résistance obstinée des trois régiments. Ceux-ci
+n'osèrent pas le retenir, soit qu'ils eussent été embarrassés de sa
+personne, soit que, plus prudents, ils espérassent pouvoir obtenir plus
+tard son intervention pour faire leur soumission, au cas où ils ne
+seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouillé à
+Toul, et l'on se disposa à marcher sur Nancy. La détention de M. de
+Malseigne dans cette ville donnait lieu à une vive appréhension. Je ne
+me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval
+tout sellé, sans que ses gardiens s'en aperçussent. Le fait est que
+s'étant présenté à la porte, tranquillement, comme un paisible
+promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un
+chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy à
+Lunéville, où se trouvait en garnison son ancien régiment de
+cuirassiers. Cinq lieues de poste séparent Nancy de Lunéville. Il fit
+les trois premières au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le
+poursuivait, il mit les éperons dans le ventre de son cheval. Arrivé
+près de Lunéville, la crainte lui vint d'être arrêté au passage du pont.
+Découvrant à ce moment, de l'autre côté de la rivière qu'il côtoyait,
+les cuirassiers sur le champ de manœuvres, il poussa son cheval dans
+l'eau et traversa la rivière à la nage. Ceux qui le poursuivaient
+n'osèrent pas en faire autant et s'en retournèrent fort confus à Nancy.
+
+M. de Bouillé, débarrassé de la crainte de compromettre la vie de M. de
+Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un régiment
+suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,
+constituée par un simple arc avec une grille, la troupe de tête aperçut
+une compagnie du régiment du Roi qui gardait une pièce de canon placée
+au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux
+siens: «Ne tirez pas», et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La
+Tour du Pin s'avança. Mais, au même instant, les soldats insurgés
+tirèrent, et les canonniers mirent le feu à leur pièce, chargée à
+mitraille. La décharge, en prenant la colonne du régiment suisse dans sa
+longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se
+trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval
+tué et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au
+moment où son valet de chambre, qui était là en amateur, l'eut rejoint
+dans le champ où son cheval l'avait emporté avant de tomber. Pendant ce
+temps, le reste de la colonne forçait la porte et entrait dans la ville.
+Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait à empêcher les mutinés de
+tirer, fut criblé de coups par la décharge des siens. Il resta sur
+place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six
+semaines après, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait
+pu extraire la balle.
+
+Le régiment de Châteauvieux, soumis, demanda à se faire justice
+lui-même, ainsi qu'il était spécifié dans les capitulations des
+régiments suisses. Un conseil de guerre, composé d'officiers de trois de
+ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept
+des plus mutins furent condamnés et exécutés sans désemparer. Les deux
+régiments français furent cassés et disséminés dans d'autres corps.
+Quelques-uns des soldats révoltés furent fusillés, un plus grand nombre
+envoyés aux galères, et tout cela n'arrêta pas le mouvement
+insurrectionnel des troupes. L'armée fut perdue pour la royauté le jour
+où la pensée de l'émigration entra dans la tête des officiers, et
+lorsqu'ils crurent pouvoir, sans déshonneur, abandonner leurs drapeaux
+au lieu de faire tête à l'orage. Les sous-officiers se trouvèrent là
+tout prêts à prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de
+l'armée qui a conquis l'Europe.
+
+Mon mari, aussitôt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,
+revint en porter la nouvelle à Paris. Son père le mena tout crotté chez
+le roi, et on dérogea, pour cette fois-là, à l'étiquette qui défendait
+aux uniformes de se montrer à la cour.
+
+
+V
+
+Pendant ces événements, j'étais à Lausanne, où je passai quinze jours en
+m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
+ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,
+trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
+les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes
+vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup
+d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
+avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette
+petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et
+je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
+était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et
+mises de même.
+
+Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à
+Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
+je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
+On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les
+meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,
+ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de
+Courteilles.
+
+Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les
+régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus
+grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux
+efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de
+France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les
+officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient
+des officiers jeunes gens, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à
+Turin, déjà ennuyés du Piémont, étaient venus en Suisse. Parmi eux,
+Archambauld de Périgord, passé subitement du pied de l'autel de la
+Fédération à l'émigration; le prince de Léon, depuis duc de Rohan; MM.
+de Courtivron. Les uns et les autres ayant apporté les airs et
+l'impertinence de la haute société de Paris au milieu des mœurs suisses,
+à cette époque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se
+moquant de tout, toujours surpris qu'il existât autre chose au monde
+qu'eux et leurs manières; disant «ces gens-là» en parlant des habitants
+du pays qui leur offrait un sûr et honorable asile; persuadés qu'on
+était trop heureux de les accueillir, et prenant en pitié ceux qui ne
+s'empressaient pas de les imiter.
+
+J'espère que personnellement je n'étais pas aussi ridicule, sans
+pourtant pouvoir affirmer de n'être pas tombée parfois dans les mêmes
+travers, qui étaient en somme ceux des personnes que je connaissais et
+avec lesquelles je passais ma vie.
+
+Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines à Genève ou, pour
+mieux dire, aux Pâquis. Mon mari vint me chercher et me ramena à Paris.
+Comme il était pressé et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y
+rencontrer M. de Bouillé, nous quittâmes Genève et traversâmes la
+Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour
+pour visiter Berne, Soleure et Bâle.
+
+M. de Bouillé vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et
+j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait
+avec lui en se promenant sur la route. Après une matinée consacrée à
+Strasbourg, nous allâmes coucher à Saverne, et de là à Nancy. En
+parcourant cette ville au clair de lune, nous passâmes devant le logis
+du malheureux M. Desilles, qui était mourant. On avait placé une
+sentinelle à la porte pour empêcher qu'on parlât sous sa fenêtre.
+Quelques jours après il succombait. Nous fîmes, sans nous arrêter, le
+trajet de Nancy à Paris, où je retrouvai mon cher enfant très bien
+portant et très embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne
+Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude
+incomparable, qui ne s'est jamais démentie chez cette brave fille.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du
+Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
+est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
+Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de
+Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de
+M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.
+Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
+Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la
+Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
+lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de
+meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
+Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
+Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette
+ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,
+Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis
+à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au
+roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
+Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de
+l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
+Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,
+le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.
+
+
+I
+
+Je repris ma vie de Paris, à l'hôtel de la guerre. Presque tous les
+matins je montais à cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait.
+J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la
+mère, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fierté des Mouchy,
+des Poix et des Noailles ne se serait pas arrangée d'un pareil chaperon.
+On avait bien voulu des écus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
+ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,
+trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
+les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes
+vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup
+d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
+avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette
+petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et
+je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
+était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et
+mises de même.
+
+Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à
+Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
+je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
+On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les
+meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,
+ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de
+Courteilles.
+
+Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les
+régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus
+grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux
+efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de
+France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les
+officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient
+des officiers émigrés des lettres leur reprochant leur lâcheté, leur peu
+d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux
+gentilshommes réfugiés dans leurs manoirs des paquets renfermant de
+petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait à leur
+imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait
+l'intervention des innombrables armées de l'étranger. Le roi, dont la
+faiblesse égalait la bonté, se serait fait un scrupule d'arrêter ce
+torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le départ de quelque
+personne de son parti, et même de sa maison.
+
+Mon beau-père, impuissant devant les intrigues de l'Assemblée et ne
+trouvant pas dans le roi la fermeté qu'il était en droit d'en attendre,
+résolut de quitter le ministère[132]. On proposa à mon mari de lui
+succéder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'armée qui
+était entièrement son ouvrage. Le roi lui-même trouvait que l'auteur du
+plan était capable de le mettre à exécution. Mon mari refusa. Il ne
+voulut pas succéder à son père, craignant que la chose ne fût mal
+interprétée.
+
+C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plénipotentiaire en
+Hollande. On était dans les derniers jours de décembre 1790. Mais il fut
+convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accepté
+la Constitution, à laquelle l'Assemblée nationale devait mettre la
+dernière main avant la fin de l'hiver.
+
+Ayant quitté l'hôtel de la guerre, nous allâmes nous établir dans la
+maison de ma tante, Mme d'Hénin, rue de Varenne, près de la rue du Bac.
+Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil,
+dont elle avait cédé la location. Cette maison était fort commode. Nous
+nous y établîmes avec ma belle-sœur, Mme de Lameth, ses deux enfants et
+mon beau-père. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de
+cabriolet pour lui. Mon beau-père ne voulut plus avoir de voiture. Il ne
+garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-sœur et pour moi. Ma
+belle-sœur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se
+rendait tous les matins aux séances de l'Assemblée, dans une tribune que
+M. de...--j'ai oublié son nom,--écuyer du roi, avait fait ménager dans
+la salle, dont un des murs était mitoyen avec son appartement, au manège
+des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait installé
+la salle des séances, lorsque l'Assemblée fut transférée à Paris.
+
+J'assistais aussi, quelquefois aux séances qui pouvaient m'intéresser,
+mais pas régulièrement comme ma belle-sœur. Mes matinées étaient
+employées plus utilement. J'avais un maître de dessin, un de chant, un
+d'italien, et, si le temps le permettait, je montais à cheval à 3 heures
+jusqu'à la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner,
+j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine
+de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-là, je montais un cheval
+de race, extrêmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais
+il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de
+cheval devant lui, et était alors toujours prêt à s'emporter.
+
+Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade
+solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me
+disposais à pénétrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers
+4 heures et demie, je la trouvai barrée par un poste de garde nationale.
+J'eus beau représenter que je demeurais dans la rue et demander des
+explication» sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaçait de
+me priver de dîner, on se contenta de me répondre qu'il y avait eu _du
+train_ à l'hôtel de Castries, et que toute circulation était interdite.
+Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le
+poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il
+fut tout aussi récalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me
+traita pas mieux. Enfin, à la rue de l'Université, je trouvai le passage
+libre, et je parvins à passer par la rue de Bourgogne en affirmant à une
+sentinelle placée au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M.
+de La Fayette.
+
+En arrivant devant l'hôtel de Castries, j'appris qu'une insurrection,
+organisée par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un
+mauvais Italien nommé Cavalcanti, leur secrétaire, s'était portée sur
+l'hôtel de Castries, à la suite du duel qui avait eu lieu le matin même
+entre M. de Castries, député du côté droit, et Charles de Lameth. Ce
+dernier avait été légèrement blessé au bras. Les deux Lameth, dans le
+but de faire croire qu'ils étaient les idoles du peuple, avaient
+organisé cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et
+quelques barriques de vin de Brie. On pénétra dans l'appartement du duc
+de Castries, alors seul dans la maison. Son père, le maréchal, ancien
+ministre de la Marine, avait été un des premiers à quitter la France. Il
+était établi à Lausanne, où je l'avais vu l'été précédent. La duchesse
+de Castries, sa femme, se trouvait également en Suisse avec son père, le
+duc de Guines, et avait emmené avec elle son fils, encore très enfant.
+Heureusement le pauvre duc n'était pas chez lui. On jeta tous les
+meubles de l'appartement par les fenêtres. Les glaces furent brisées,
+les fenêtres décrochées et jetées dans la cour. Il ne resta que les
+quatre murs.
+
+Ce désastre aurait pu être évité, sans la paresse de M. de La Fayette,
+car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais
+de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'armée
+des Lameth dans la rue de Sèvres. S'étant informé par pure curiosité du
+but de leur expédition, il crut bien faire en courant chez M. de La
+Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, là même où était
+établi le quartier général de la garde nationale. Il y arriva au grand
+galop, et, étant monté chez le généralissime, il fut terriblement
+scandalisé du sang-froid avec lequel celui-ci reçut la nouvelle du
+danger dont la maison de M. de Castries était menacée. Il mit tant de
+lenteur à donner les ordres nécessaires pour réprimer le désordre, que
+la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout était fini,
+et on considéra comme une dérision la mesure de poster des sentinelles à
+toutes les issues, alors que l'ennemi s'était déjà retiré. Ma belle-sœur
+avait vu, de sa fenêtre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira
+la conviction que ses beaux-frères étalent les auteurs du désordre. Elle
+avait cessé, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions même
+plus quand nous nous rencontrions.
+
+Quelque temps après, je descendais aux bains, près du pont Royal,
+lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise
+de voir derrière moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait
+rencontrée la veille et avec le même ton de familiarité qu'il employait
+autrefois en me parlant: «Barnave vient de se battre avec Cazalès et l'a
+blessé grièvement.» Je ne lui répondis pas et continuai mon chemin. La
+nouvelle était vraie. Heureusement, la balle avait porté sur le bouton
+du chapeau à trois cornes de M. de Cazalès, et il n'eut qu'une forte
+contusion. J'ai demandé depuis, bien des années après, à M. de Lameth,
+pourquoi, puisque nos relations avaient complètement cessé depuis un an,
+il m'avait adressé la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avoué
+que c'était par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la
+peine.
+
+Au printemps de 1791, mon mari fit ses préparatifs de départ pour la
+Hollande. Nous emballâmes nos effets et nos caisses furent envoyées à
+Rotterdam par mer. Nous vendîmes nos chevaux de selle et je partis avec
+mon fils et sa nourrice pour Hénencourt, où se trouvait déjà ma
+belle-sœur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna
+à Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que
+le roi désirait qu'il ne partît que le lendemain du jour où la
+Constitution, que l'on devait bientôt lui présenter, aurait reçu la
+sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc à Paris. J'allai l'y
+rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indécente parade du convoi
+de Voltaire, dont on porta les restes au Panthéon.
+
+Je vivais à Hénencourt tranquillement avec ma belle-sœur, lorsque mon
+nègre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, très agité.
+Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de
+passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses
+enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitté Paris et
+qu'on ignorait où ils étaient allés. Cette nouvelle me troubla fort et
+je voulus parler à ces hommes. Je courus à la grille de la cour, mais
+ils avaient déjà disparu et on ne savait ce qu'ils étaient devenus. Mon
+sentiment a toujours été qu'ils s'étaient réfugiés dans le village,
+situé au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'où ils ne
+pouvaient par conséquent sortir inaperçus. Ils y restèrent cachés
+certainement jusqu'au soir.
+
+Mon anxiété fut très grande. Je redoutai que mon mari ne fût compromis.
+Aussi pris-je la résolution d'envoyer Zamore à Paris en courrier, pour
+savoir quelque chose de certain. Il partit une heure après, mais avant
+son retour, je reçus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui
+confirmait la nouvelle. Mon beau-frère revint d'Amiens, où il se
+trouvait, et nous passâmes deux jours dans une agitation que rien ne
+peut décrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journées nous
+semblaient des siècles. Mon beau-frère ne nous permettait pas d'aller à
+Amiens, craignant qu'on ne fermât les portes et que nous ne pussions
+plus revenir à la campagne. Nous espérions que le roi aurait passé la
+frontière, mais nous n'osions calculer l'effet que cet événement
+causerait dans Paris. Mon inquiétude pour mon mari était à son comble,
+et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait défendu,
+lorsque le troisième jour au soir nous apprîmes par un homme venant
+d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier à Paris.
+Une heure après Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari,
+qui était désespéré.
+
+Je ne relaterai pas ici les détails de cette malheureuse fuite, si
+maladroitement organisée. Les mémoires du temps en ont rapporté toutes
+Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au
+moment de l'arrestation, il demanda à la reine de lui donner M. le
+Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le
+voulut pas. Malheureuse princesse, qui se défiait de ses serviteurs les
+plus fidèles!
+
+On avait proposé au roi, à Paris, de prendre deux fidèles jeunes gens,
+accoutumés à courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il
+emmena et qui n'avaient jamais monté que des chevaux d'escadron. Il
+refusa. Toute cette fuite, organisée par M. de Fersen, qui était un sot,
+fut une suite de maladresses et d'imprudences.
+
+Monsieur et Madame[135] passèrent par une autre route, conduits par M.
+d'Avaray. Louis XVIII en a publié[136] le burlesque détail.
+
+Ce ne fut qu'après une réclusion de deux mois que le roi se décida à
+accepter[137] la Constitution qui lui avait été présentée. Mon mari
+avait rédigé un long mémoire pour l'engager à la refuser. Il était en
+entier écrit de sa main, mais il n'était pas signé. M. de La Tour du Pin
+l'avait remis au roi de la main à la main. On le retrouva, après le 10
+août, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait écrit en tête: «Remis
+par M. de G... pour m'engager à refuser la Constitution.» Quelques amis
+répandirent le bruit que l'initiale était celle de M. de Gouvion, tué au
+premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut
+le mémoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de
+fer.
+
+Après l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemblée,
+dite législative[138], il y eut quelques mois de répit, et je suis
+persuadée que, si la guerre n'avait pas été déclarée, si les émigrés
+étaient rentrés, comme le roi paraissait le désirer, les excès de la
+Révolution se seraient arrêtés. Mais le roi et la reine crurent à la
+bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la
+France vit et trouva la gloire dans la défense de son territoire. Comme
+Napoléon le disait à Sieyès: «Si j'avais été à la place de La Fayette,
+le roi serait encore sur le trône, et»--ajoutait-il en lui frappant sur
+l'épaule--«vous, l'abbé, vous seriez trop heureux de me dire la messe.»
+
+
+II
+
+Nous partîmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-sœur
+nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa santé était
+bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'année suivante avait
+déjà fait beaucoup de progrès. Comme elle aimait beaucoup le monde, la
+pensée de passer l'hiver seule à Hénencourt lui était insupportable.
+Elle n'avait plus d'établissement à Paris. Jusqu'à la Révolution, elle
+habitait l'hôtel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa
+famille. La mère des quatre Lameth, sœur du maréchal de Broglie, avait
+élevé là ses enfants. À l'époque dont je parle c'était une femme déjà
+âgée, veuve depuis un grand nombre d'années, puisque Alexandre, le plus
+jeune de ses fils, n'avait pas connu son père. Elle avait
+prodigieusement d'esprit et de capacité. Le maréchal, son frère, l'avait
+aidée à placer ses fils dans quatre régiments différents, ce qui ne
+représentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et
+l'absurdité habituelles à l'esprit de parti, on a beaucoup accusé les
+Lameth d'avoir été très ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux
+du seul maréchal de France jouissant en ce temps-là d'une réputation
+méritée et apte, en cas de guerre, à être appelé à commander les armées,
+il était fort naturel que ces jeunes gens eussent avancé rapidement dans
+la carrière militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part
+avec distinction à toute la guerre d'Amérique, et l'un d'eux, Charles, y
+avait été grièvement blessé. Mon beau-frère, l'aîné des quatre, se
+retira à la campagne après avoir donné sa démission de colonel du
+régiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-père quitta le
+ministère. Le second, Théodore, abandonna aussi l'armée et vit encore,
+au moment où j'écris, 1841. Le troisième, Charles, celui, que l'on
+nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait épousé Mlle Picot, fille
+unique et héritière d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait
+Bayonne.
+
+L'histoire de ce mariage est assez originale. À son retour d'Amérique,
+boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui
+couper la cuisse, ce à quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore
+avec une béquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle
+Picot, qui était au couvent à Paris. On lui dit qu'elle a seize ans,
+qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle.
+Sans souffler un mot de ses projets à personne, il monte en voiture et
+s'en va à Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens,
+administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se présente
+en uniforme et dit: «Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis
+colonel et neveu de M. le maréchal de Broglie. J'ai fait toute la
+guerre, j'ai eu une très mince légitime, comme tous les cadets de
+Picardie, mais je n'en ai pas encore mangé un sou. Si vous consentez à
+m'agréer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas à vous en
+repentir.» Cette franchise séduisit M. Picot. C'était un ancien
+militaire; il répondit sur le même ton: «Si vous plaisez à ma fille,
+l'affaire est conclue. Présentez-vous à elle.»
+
+Aussitôt il écrit une lettre de quatre lignes à la supérieure du
+couvent. Une demi-heure après, Malo se remettait en route pour Paris.
+Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant déjà vu la charmante
+figure de son original prétendu et toute disposée à l'épouser. Elle
+était fort jolie quoique petite. Mais après sa première grossesse, elle
+devint tout à coup d'une obésité extraordinaire qui n'a fait
+qu'augmenter jusqu'à sa mort.
+
+Depuis que l'ambassade française avait été à peu près chassée de la
+Hollande et que le comte de Saint-Priest s'était retiré, en 1787, à
+Anvers, où M. de La Tour du Pin avait été envoyé auprès de lui, ainsi
+que je l'ai dit, la France n'était représentée à La Haye que par un
+chargé d'affaires, M. Caillard. C'était un diplomate consommé. Il fut
+très utile à mon mari, qui ne s'était jamais, jusqu'alors, occupé de
+diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son étude
+favorite. Mais le caractère de M. Caillard sympathisait peu avec celui
+de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu'à la crainte, il ne s'était
+maintenu dans son emploi qu'en en exagérant les difficultés dans ses
+dépêches et en persuadant ainsi à M. d'Osmond, nommé depuis deux ans,
+par le crédit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait
+danger de la vie pour un envoyé français à paraître à La Haye. Du jour
+où le parti du stathouder[139], aidé par l'or de l'Angleterre et par les
+soldats de la Prusse, avait dominé celui des patriotes, vainqueurs et
+vaincus portaient un morceau de ruban orange soit à la boutonnière, soit
+au chapeau. Les femmes s'en attachaient un très petit bout à leur
+ceinture ou à leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le
+ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'était refusé à cette
+condescendance ou, pour mieux dire, à cette bassesse. Mon mari déclara
+au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon.
+D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel décret, on avait aboli les
+livrées en France, les ministres à l'étranger avaient été autorisés à
+prendre la livrée du roi, et nous l'avions adoptée pour nos gens. Il
+était donc inadmissible que la livrée royale de Bourbon s'affublât des
+insignes d'un particulier, car le stathouder représentait, en somme, le
+premier officier militaire de la République seulement, bien qu'il fût
+assurément, de très bonne maison, et que sa femme fût Altesse Royale.
+Peut-être même un reste de rancune empêchait-il la cour d'Espagne de
+prendre la livrée de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette
+légation était la seule qui n'eût pas adopté le ruban orange. M. de
+Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires étrangères,
+consulté, avait répondu à mon mari: «Eh! bien, essayez, à vos risques et
+périls.»
+
+Nous arrivons donc à La Haye à 9 heures du soir, et, après le souper,
+mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il
+l'informe qu'à son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens
+encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, déclare-t-il, n'auront pas même
+la cocarde française, car celle-ci étant absolument semblable aux
+couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple
+de La Haye, entièrement orangiste. La décision plut au ministre
+d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractère.
+
+Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le
+mener à la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient à la grille
+de la cour et regardèrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en
+voyant pas, ils se mirent à proférer des injures en hollandais, que la
+nourrice, dépourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit
+pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitôt. Quand les
+voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand
+Pensionnaire avancèrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une
+cinquantaine de personnes, mais c'était plutôt pour admirer le beau
+costume, fort élégant, de Zamore, notre nègre. M. Caillard avait porté
+de la couleur orange jusque-là. Il mourait de peur, et taxait
+d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur.
+
+Les lettres de créance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier
+ministre des États d'après la constitution du pays. Celui-ci les portait
+aux États-Généraux, où elles étaient enregistrées par le greffier. Les
+fonctions de greffier étaient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre
+famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis
+l'établissement de la République, celui qui en avait alors la charge
+était l'aîné de cinq frères. Il devint plus tard ambassadeur du roi des
+Pays-Bas qui le considérait comme un ami. De ces cinq frères, il ne
+reste, au moment où j'écris ceci, en 1841, que le troisième,
+Robert[141], ministre de Hollande à Paris, et un de ses neveux.
+
+Le stathouder, quand nous arrivâmes à La Haye, au mois d'octobre 1791,
+était à Berlin, venant de marier son fils aîné à la jeune princesse de
+Prusse. Ils revinrent tous à La Haye quelques semaines après, et alors
+commença une série de fêtes, de bals, de soupers et de divertissements
+de toute espèce, qui convenaient parfaitement à mes vingt et un ans.
+J'avais apporté beaucoup de choses élégantes de France. Bientôt je
+devins fort à la mode. On cherchait à me copier en toutes choses. Je
+dansais très bien, et mon succès au bal était grand. J'en jouissais
+comme un enfant. Aucune pensée du lendemain ne me troublait. J'étais, la
+première en tête, de toutes les réunions mondaines. La princesse
+d'Orange ne dédaignait pas d'être mise comme moi, de se faire coiffer
+par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succès, qui devait durer si
+peu, m'enivrait.
+
+Lorsque Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères, au mois de
+mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel
+mécontentement personnel, que lui avait causé mon beau-père pendant son
+ministère, en déplaçant mon mari, sous le faux prétexte qu'il n'avait
+pas mis assez de fermeté à demander réparation d'une prétendue insulte
+faite au pavillon national français. M. de La Tour du Pin reçut la
+nouvelle de son rappel d'une manière assez originale. Dumouriez avait
+nommé pour lui succéder un M. Bonnecarère, résident de France près de
+l'évêque souverain de Liège. Le ministre lui annonçait sa nomination
+dans un billet ainsi conçu: «Enfin, mon cher Bonnecarère, nous avons mis
+M. de La Tour du Pin à la porte, et je vous ai nommé à sa place.» Or,
+par une faute de secrétaire, ce billet, au lieu d'être adressé à son
+destinataire, à Liège, fut envoyé à mon mari, à La Haye. En ouvrant ses
+dépêches, arrivées par le même courrier, il y trouva son rappel, dont il
+porta immédiatement la notification au Grand Pensionnaire van der
+Spiegel.
+
+Nous allâmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles
+pour nous, ma belle-sœur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en
+France et préférait rester avec moi à La Haye. Dans la journée, tous les
+meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent
+transportés dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins,
+les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restèrent à
+l'hôtel de France pour être mis en vente après l'arrivée du nouveau
+ministre, au cas où il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari,
+n'ayant pas de secrétaire de légation, car M. Caillard venait d'être
+envoyé à Pétersbourg comme chargé d'affaires, remit les archives aux
+mains de son secrétaire particulier, qui n'était autre que M. Combes,
+mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intérêts que nous ne
+pouvions l'être nous-mêmes.
+
+M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprès de son père
+qui venait d'y arriver, pour l'engager à nous rejoindre à La Haye. De là
+il se dirigea sur Paris, d'où il m'écrivait tous les courriers des
+lettres de plus en plus alarmantes.
+
+
+III
+
+M. Bonnecarère, nommé par Dumouriez ministre à La Haye, ne rejoignit pas
+ce poste. On le remplaça par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 août et
+fut mal reçu. On ne lui rendit pas ses visites, à l'exception de
+l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'était pas encore en
+guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et
+m'envoya son secrétaire pour me signifier son refus de laisser faire
+l'encan dans les salons du rez-de-chaussée, de l'hôtel de France, dont
+il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui
+servait de gouvernante. Ce secrétaire, quoique s'étant montré fort
+grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a
+inspirée depuis. C'était le frère de Fouquier-Tinville.
+
+Comme le temps était très beau, j'obtins la permission de faire la vente
+de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la
+porte de l'ambassade. Cela fit événement à La Haye. Tous mes amis
+étaient présents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne
+resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui
+se monta à plus du double de ce que le tout avait coûté. Les fonds
+furent versés entre les mains de M. Molière, respectable banquier
+hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amérique.
+
+Mme d'Hénin, ma tante, émigrée en Angleterre, me pressait beaucoup de
+venir l'y retrouver; mais la santé de ma belle-sœur déclinait si
+visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre côté, mon
+beau-père songeait à nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques
+journées à La Haye entre le 10 août et les massacres de septembre 1792,
+puis son père le rappela à Londres auprès de lui.
+
+Ayant eu occasion de connaître plusieurs particularités relatives à la
+fuite des malheureux émigrés en Belgique après la bataille de
+Jemappes[142], je les rapporterai ici.
+
+J'étais très liée avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche à
+La Haye. Ce jeune homme, âgé de vingt-huit ans seulement, était si
+étourdi qu'il songeait plus à sa toilette et à ses chevaux qu'aux
+affaires de sa légation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque
+tous les jours des dépêches du prince de Metternich--père de celui qui
+_règne_ encore maintenant en Autriche--accrédité auprès de
+l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de
+Starhemberg faisait passer ces dépêches en Angleterre par
+Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans défiance, me confiait tout ce
+qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait à la
+cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et
+le corps diplomatique me traitait avec tant d'amitié et de prévenances,
+qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conservé
+une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de
+dépense. Je n'avais plus auprès de moi alors que ma bonne Marguerite,
+qui soignait mon fils, et mon fidèle Zamore, qui me coiffait tant bien
+que mal, car il était difficile de le faire soi-même. Quant à ma pauvre
+belle-sœur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses
+appartements avec ses enfants et leur abbé après le dîner.
+
+Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me
+chercher. J'étais tout habillée dans ma chambre, lorsque le prince de
+Starhemberg entre affolé en me disant: «Tout est perdu. Les Français
+nous ont battus à plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles.» Il
+me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien
+laisser paraître à la cour, où personne ne savait encore rien de ces
+graves événements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle
+s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait été informée. Elle me
+demanda de mes nouvelles en appuyant son éventail sur ma main, et nos
+regards, en se rencontrant, furent très significatifs. Le sort que
+l'avenir lui réservait, elle le prévoyait déjà.
+
+La fuite des émigrés, réfugiés à Bruxelles au nombre de plus de mille,
+fut la chose du monde la plus triste et la plus déplorable. Rassurés par
+les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur
+promettaient de les avertir de l'approche des Français, ils vivaient là
+sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprévoyance dont
+ils ont été si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sûreté
+à Bruxelles, malgré la retraite des Prussiens en Champagne. M. de
+Vauban, de qui je tiens ces détails, se retirait chez lui vers minuit
+lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des
+fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situé alors où
+est maintenant le musée. Il attendit, caché dans un renfoncement, et, au
+bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des
+fourgons, des chariots chargés de bagages, qui se dirigèrent en silence
+vers la porte de la ville dite de Namur. Persuadé que l'archiduchesse
+quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Français les
+plus rapprochés. Ceux qui avaient été le même soir à la cour ne
+voulaient pas croire à ce manque de foi. Cependant quelques instants
+suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une idée juste
+du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous
+ces malheureux dans leur hâte de fuir. La nuit se passa à emballer le
+peu d'effets que chacun possédait. À la pointe du jour, toutes les
+barques, les voitures, les charrettes furent louées à des prix
+exorbitants pour emmener les uns à Liège, d'autres à Maëstricht. Les
+plus sages, en même temps que les mieux pourvus d'argent, résolurent de
+passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient
+parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens
+airs de Paris et de Versailles, donnèrent le désolant spectacle du
+manque de cœur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je
+me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai
+fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de
+quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu'à soi, on ne devait pas
+compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en
+particulier à M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonné.
+
+
+IV
+
+Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un décret
+contre les émigrés et leur fixa un court délai pour rentrer, sous peine
+de confiscation. Mon excellent beau-père était en Angleterre et pensait
+à nous rejoindre à La Haye, où sa fille et moi l'attendions avec
+impatience. La connaissance de ce décret changea ses projets. Il nous
+écrit que pour aucune considération personnelle il ne voudrait faire
+tort à ses enfants et qu'il retournait à Paris. Cette lettre, toute
+paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mélancolie,
+qu'on aurait pu la croire inspirée par des pressentiments, si même
+alors, après les massacres de septembre, il eût semblé possible de
+prévoir les excès auxquels la Révolution devait se porter.
+
+Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La
+Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois
+quittèrent furtivement le corps d'armée commandé par M. de La Fayette
+pour passer en pays étranger, avec une niaiserie de confiance qui ne
+saurait s'expliquer. S'étant présentés aux avant-postes autrichiens, ils
+furent à l'instant arrêtés. On voulait se servir d'eux comme otages pour
+garantir la sûreté du roi et de sa famille, enfermés au Temple après la
+journée du 10 août. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'écrire à
+sa belle-sœur, alors auprès de moi à La Haye, comme je l'ai dit, pour
+lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son côté, écrivit à M.
+Short, ministre d'Amérique à La Haye. Je vis celui-ci le jour même et
+lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, à ma
+connaissance, l'adresse et l'habileté étaient merveilleuses. Il se
+nommait Dulong et se trouvait depuis de longues années au service de la
+légation de France, dont il dépendait encore. Très dévoué à ma personne,
+j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau
+ministre français et presque le contenu de ses dépêches. Dulong
+s'engageait à faire échapper M. de La Fayette, retenu à Liège, mais il
+fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins,
+dit-il, seraient nécessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les
+refusa. L'intérêt que je portais à M. de La Fayette était limité, mais
+comme je le savais l'ami de Mme d'Hénin, le refus de M. Short
+d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par
+lui-même était fort riche et aurait pu prélever cette somme sur sa
+propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposées et en fut
+très blâmé par son gouvernement. On transféra M. de La Fayette et ses
+deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, où ils restèrent jusqu'au
+traité de Campo-Formio.
+
+À la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, échappée par une sorte de
+miracle à l'échafaud sur lequel étaient montées le même jour, le 22
+juillet 1794, sa grand'mère la maréchale de Noailles, sa mère la
+duchesse d'Ayen, sa sœur la vicomtesse de Noailles, mère d'Alexis, et où
+les avaient précédées, le 27 juin de la même année, le maréchal de
+Mouchy et sa femme, se rendit à Vienne accompagnée de ses deux filles et
+obtint de l'empereur d'Autriche d'être enfermée à Olmutz avec son mari
+et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette
+captivité volontaire une résignation et un courage que la religion seule
+lui inspira, n'ayant jamais été traitée par son mari qu'avec la plus
+cruelle indifférence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses
+infidélités dont elle avait été abreuvée.
+
+Mon père, qui commandait le corps d'armée établi au camp de Famars,
+entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La
+Fayette. À la nouvelle des événements de Paris du mois d'août
+1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il
+adressa un ordre du jour à ses troupes, prescrivant de renouveler le
+serment de fidélité au roi et le prêtant à nouveau lui-même. Le résultat
+de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 août 1792, et
+l'ordre de se rendre à Paris. Mes instances pour l'en empêcher restèrent
+vaines et mes craintes ne furent que trop justifiées. Je me suis
+toujours reproché de ne l'avoir pas été chercher pour le ramener de
+force avec moi à La Haye. Dieu en avait autrement décidé! Pauvre
+père[144].
+
+
+V
+
+Comme je possédais une maison à Paris, habitée par l'ambassadeur de
+Suède, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari
+craignit que je ne fusse mise sur la liste des émigrés qui venait de
+paraître. Il m'envoya, à La Haye, un valet de chambre très fidèle pour
+m'accompagner dans mon retour à Paris, et le chargea de me dire que je
+trouverais à la frontière de Belgique, à quelques lieues d'Anvers, un
+ancien aide de camp de mon père, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de
+l'ordre de me faire respecter et même escorter au besoin. J'adressai mes
+adieux à ma pauvre belle-sœur--elle mourut deux mois après--et je partis
+en compagnie de mon fils, âgé de deux ans et demi, de ma fidèle
+Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commençait
+à se montrer très rigoureux, rendit le voyage fort pénible. J'étais
+encore, à cette époque, aussi peu aguerrie, aussi délicate, aussi belle
+dame et petite maîtresse qu'il est possible de l'être. Flattée, encensée
+pendant mon séjour à La Haye, je pensais encore alors que j'avais
+accepté le plus grand sacrifice qu'on pût m'imposer en consentant à me
+priver des services de mon élégante femme de chambre et de mon valet de
+chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je
+n'eusse pas de voiture à Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me
+trouverais peut-être même obligée de passer l'hiver à la campagne. Je me
+promettais de supporter ces revers avec courage et fermeté, au contraire
+des émigrés de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui,
+après s'être _bien amusés à Bruxelles_, comme ils le disaient,
+comptaient en faire autant à Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses
+et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger,
+connaissant mon point de départ, si je m'en suis corrigée.
+
+Le 1er décembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien
+enveloppée de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit
+Humbert, fourré comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai
+donc La Haye pour aller coucher, je crois, à Gorkum. Pendant toute la
+journée, nous entendîmes le bruit du canon. Mon valet de chambre
+prétendait que ce devaient être les Français qui faisaient le siège de
+la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps,
+car la garnison était très forte et la ville bien approvisionnée. Le
+lendemain, à Bréda, ville située encore sur les terres de Hollande, même
+bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'était publiée, je
+partis cependant sans crainte, et trouvai à la frontière des Pays-Bas
+autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon père, dont la
+présence me fit grand plaisir.
+
+Arrivé là de la veille, il s'étonnait qu'aucune nouvelle ne fût parvenue
+d'Anvers. Peut-être la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y
+croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cessé, il déclara
+alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance
+autrichienne avait... capitulé, ce qui était vrai. En effet, un poste
+français, à la porte extérieure de la ville, nous prouva que nous étions
+maîtres de la grande forteresse, et, en descendant à l'auberge du Bon
+Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous eûmes beaucoup de
+peine à obtenir une chambre. Ce fut grâce à l'intervention d'un général
+dont le nom m'échappe, qu'un officier me céda celle où il était déjà
+installé, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grâce.
+Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes
+et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux
+causes de la protection que m'accordait leur général.
+
+Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermées à clef dans cette
+chambre, nous tâchâmes d'endormir le petit Humbert, très effrayé du
+bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de
+souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le général,
+ami de mon père, ayant établi une garde dans le corridor. Cette
+précaution même, qu'il avait cru nécessaire, m'effraya encore davantage.
+Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne
+me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai
+la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre.
+
+À ce moment, je fus attirée à la fenêtre, qui donnait sur la place, par
+une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le
+spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mémoire. Au
+milieu de la vaste place était allumé un feu dont les flammes
+s'élevaient à la hauteur du sommet des maisons. Une quantité de soldats,
+ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y
+précipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une
+maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets,
+d'autres des paravents, des vêtements, des paniers pleins de papiers,
+puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dorés,
+qui augmentaient la force et l'éclat des flammes d'instant en instant.
+Des femmes échevelées, débraillées, horribles d'aspect se mêlaient à
+cette troupe de forcenés, leur distribuant du vin, peut-être exquis,
+qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers.
+Des rires désordonnés, des imprécations grossières, des chants obscènes
+ajoutaient à l'effroi de cette fête diabolique. Toutes les relations que
+j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux
+désordre qui en sont la conséquence, s'incarnaient là devant moi dans
+une vivante réalité. Je restai pendant toute la nuit fascinée, terrifiée
+à cette fenêtre, dont je ne pouvais m'arracher, malgré l'horreur, que
+j'éprouvais d'une si effrayante vision.
+
+Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, où
+nous devions coucher, ainsi que l'avait réglé le général. J'étais si
+bouleversée par les événements auxquels je venais d'assister, que je
+n'osai pas demander de passer la prochaine nuit à Bruxelles, ce qui
+m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette
+ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu
+que nous ne ferions que changer de chevaux à Bruxelles.
+
+En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son
+originalité. Entre la ligne avancée des fortifications et la première
+poste, celle de Contich, nous traversâmes toute l'armée française,
+établie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient déjà trembler les
+belles armées de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les
+apparences d'une horde de bandits, la plupart étaient sans uniforme. La
+Convention, après avoir réquisitionné tous les magasins de drap de Paris
+et des grandes villes, avait fait fabriquer à la hâte des capotes pour
+les soldats avec des étoffes de nuances les plus variées. Ce méli-mélo
+de couleurs, vaste arc-en-ciel animé, se détachait, en un singulier
+contraste, sut la neige dont la terre était couverte, et y figurait
+comme un gigantesque parterre aux tons éclatants, qu'on aurait pu
+admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats
+étaient coiffés, n'eut rappelé tout ce qu'en avait à craindre d'eux. Les
+officiers seuls portaient l'uniforme, mais dépourvu de ces brillantes
+broderies dont Napoléon fut depuis si prodigue.
+
+Forcés d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les
+chemins, défoncés par l'artillerie, étaient encombrés de fourgons, de
+caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des
+jurements des charretiers et des plaisanteries grossières des soldats.
+Je voyais bien que Schnetz était inquiet et regrettait de n'avoir pas
+pris une escorte. Enfin, à la chute du jour, nous atteignîmes Malines,
+où nous passâmes une nuit plus tranquille qu'à Anvers, quoiqu'il y eût
+encore beaucoup de troupes.
+
+Le lendemain matin, départ pour Bruxelles, que nous devions traverser
+seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en
+jugea autrement. Au moment où les chevaux étaient attelés et où Schnetz
+avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du général prescrivant
+de me retenir. On détela, et comme je voulais descendre pour chercher un
+abri dans la maison de poste, des sentinelles placées aux deux portières
+m'en empêchèrent. M. Schnetz s'était aussitôt rendu au quartier général
+pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant à mon fils, qui
+réclamait son déjeuner à grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le
+maître de poste, et je restai seule prisonnière dans la voiture.
+
+Deux heures s'étaient écoulées et je commençais à m'ennuyer, lorsque la
+portière s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu découvrir le nom
+lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, déposa sur le devant de la
+voiture un très élégant cabaret portant un excellent et complet
+déjeuner: du beurre, du pâté, des gâteaux, du café, le tout dans de la
+belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma
+vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus
+tard, la portière s'ouvrait de nouveau, et la dame mystérieuse, sans
+dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison située en
+face de la poste. Bien des années après, revenue à Bruxelles, j'ai tenté
+et provoqué toutes les démarches possibles pour retrouver l'obligeante
+dame, dont je n'avais pas même vu la figure, mais mes recherches sont
+restées infructueuses.
+
+Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon départ
+sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulière boutade d'autorité.
+C'était un homme du monde que j'avais rencontré cent fois sans lui avoir
+jamais parlé. Il avait la vue très basse, et l'esprit fort
+révolutionnaire.
+
+Je n'étais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivâmes tard à Mons, et
+eûmes beaucoup de peine à trouver un logement. Toutes les auberges
+étaient pleines. À la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, à ma
+bonne et à moi, deux petites chambres, à un premier très bas, qui
+donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous
+dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond
+d'une très grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous
+trouverions séparées d'eux. Cet arrangement était loin de me convenir.
+Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant était fatigué. Je le mis dans
+mon lit et ne me déshabillai pas. Le sommeil, cependant, commençait à me
+gagner, lorsque du bruit dans la rue, du côté de mes fenêtres,
+m'éveilla. On frappait à la porte de la maison à coups redoublés, avec
+des jurements affreux. Bientôt après, j'entendis l'hôtelier s'écrier que
+la femme d'un général couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp,
+dont elle était accompagnée, se trouvait dans l'auberge. Une voix
+d'homme ivre répondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres
+individus, dans le même état, l'entouraient, et comme je me jetais à bas
+du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tâcher de se
+hisser dessus. Quoique glacée de terreur, je ne perdis pas la tête.
+Appelant ma bonne à grands cris, je me disposais à jeter sur
+l'assaillant une grosse bûche qui brûlait dans la cheminée. À ce moment,
+je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se fût blessé, soit
+que ses camarades craignissent d'être punis, ils l'emmenèrent, et ma
+frayeur se calma.
+
+Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien éloignée de
+mes préoccupations, mais c'était, affirmait-il, nécessaire pour
+sauvegarder sa propre responsabilité.
+
+À notre départ, nous rencontrâmes un escadron exclusivement composé de
+nègres, tous très bien montés et parfaitement équipés. Le beau nègre du
+duc d'Orléans--Égalité--les commandait. Il se nommait Édouard, et
+connaissait beaucoup mon nègre Zamore, qui sollicita la permission de
+passer la journée avec ses congénères. La crainte me vint qu'on allait
+l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave
+garçon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journée, mais
+le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naïf,
+tout ce qu'on avait fait pour le séduire. Sa fidélité à ma personne
+l'emporta, ce dont je lui fus très reconnaissante.
+
+Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne
+d'être rapportée. M. Schnetz me quitta à Péronne, je crois, et je pris
+la route d'Hénencourt, où je trouvai mon beau-frère, le marquis de
+Lameth.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
+France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
+Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
+père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
+Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie
+de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa
+belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
+et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La
+Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de
+M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
+représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
+sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de
+Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation
+de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de
+son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de
+retraite forcée à Mirambeau.
+
+
+I
+
+En Hollande, j'avais été gâtée, admirée, encensée. À ma rentrée en
+France, la frontière à peine franchie, la Révolution avec tous ses
+dangers m'était apparue sombre et menaçante.
+
+C'était, il est vrai, dans la même chambre d'où j'étais partie quinze
+mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de préoccupations, que je me
+retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments différaient
+maintenant de ceux que j'éprouvais alors!
+
+Jetant un coup d'œil sévère sur les années écoulées, je me reprochais
+l'inutilité de ma vie passée, et, inspirée pour ainsi dire par le
+pressentiment que d'autres destinées m'attendaient, je résolus fermement
+de rejeter loin de moi pour toujours les pensées d'une jeunesse
+insouciante, les flatteries intéressées du monde et les succès trompeurs
+que j'avais jadis ambitionnés.
+
+Une amère tristesse s'empara peu à peu de mon cœur quand je constatai la
+frivolité de la vie que j'avais jusqu'à ce moment menée. Il me sembla
+que je possédais en moi de quoi fournir une carrière plus utile. Aussi,
+loin de me décourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si
+désastreux, mon être devait chercher à se retremper, à se relever.
+
+Je me plaisais à imaginer toutes les circonstances où je serais appelée
+à déployer un grand courage. Tous les dévouements, toutes les
+entreprises hasardeuses se présentèrent à mon esprit. Je n'écartai
+aucune de ces éventualités, estimant que leur réalisation rendrait ma
+vie meilleure, en me permettant de la consacrer à l'accomplissement de
+mes devoirs, quelque pénibles ou dangereux qu'ils fussent.
+
+J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait été
+tracée par la Providence. Dieu, dans ces jours troublés, éclaira mon âme
+à mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grâce de me
+rapprocher de Lui et de Le connaître, je me rappelai le changement que
+provoquèrent en moi ces heures de réflexions sérieuses. À partir de ce
+moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformèrent.
+Que Dieu soit béni pour m'avoir jugée digne de le servir, pour m'avoir
+donné ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans
+murmure, à sa volonté!
+
+
+II
+
+J'arrivai très tard à Hénencourt, où se trouvait mon beau-frère. Il
+voyait fort en noir sa situation personnelle, et était très satisfait
+que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il était convenu que
+je devais m'arrêter vingt-quatre heures à Hénencourt, afin de prendre
+des papiers me permettant de gagner Paris en sûreté, entre autres, une
+attestation de mon séjour à Hénencourt depuis le rappel de M. de La Tour
+du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth
+fut déçu, car déjà il était aussi difficile que dangereux de voyager en
+France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il
+était, de plus, nécessaire de se faire accompagner de répondants qui,
+sous leur responsabilité personnelle, témoignaient que vous n'alliez pas
+dans une direction autre que celle indiquée. En outre, pour pénétrer
+dans la banlieue de Paris, on devait être muni d'une carte de sûreté
+dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander
+l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutées aux grandes,
+rendaient insupportable le séjour en France.
+
+Je repartis donc d'Hénencourt seule, et j'arrivai le lendemain à Passy,
+non sans difficultés. Le maître de poste de Saint-Denis commença par
+refuser péremptoirement de me conduire à Passy, où je devais aller, sous
+prétexte que mon passeport étant pour Paris il devait m'y conduire par
+le plus court chemin. Après une heure de pourparlers et d'explications
+au cours desquelles je craignais de me compromettre, étant peu aguerrie
+à ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa
+propre carte de sûreté de Passy, et, en payant deux ou trois postes de
+surérogation, on nous laissa partir.
+
+Je rejoignis enfin à Passy mon mari, établi dans une maison appartenant
+à Mme de Poix. Comme elle était trop grande pour notre ménage, nous
+avions la facilité de tenir fermées toutes les fenêtres qui donnaient
+sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle était inhabitée. Nous y
+entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois
+autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant
+mieux qu'étant la dernière du village du côté d'Auteuil, nous
+communiquions facilement avec mon beau-père installé dans cette dernière
+localité, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de
+Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se
+nommait _la Tuilerie_. Elle était isolée et située entre Auteuil et
+Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers où l'on
+ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais
+cheval, dont je n'ai jamais connu le véritable maître, nous menaient à
+Paris sans que nous eussions à mettre tous les cochers de fiacre dans le
+secret de notre retraite.
+
+J'y allais tous les jours, après notre déjeuner, avec mon mari, qui
+avait à s'occuper des affaires de son père et des siennes. Nous dînions
+la plupart du temps à Paris, soit chez mon père, soit chez Mme de
+Montesson, dont la maison nous était toujours ouverte.
+
+Mon père, logé dans un hôtel garni de la Chaussée-d'Antin, mettait tout
+en œuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les réunissant chez lui,
+tâchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur
+faisant comprendre que leur propre intérêt était de conserver la vie du
+roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans
+quelque citadelle de l'intérieur, où il ne pourrait communiquer ni avec
+les puissances étrangères, ni avec les royalistes qui commençaient alors
+à s'organiser dans la Vendée. Mais le parti des _Terroristes_, que mon
+père n'espérait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout
+entière orléaniste, étaient trop puissants pour que des efforts humains
+pussent rien changer à leurs affreuses intentions.
+
+Mon malheureux père tenta les démarches les plus pressantes auprès de
+Dumouriez, qui vint à Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le
+trompa par de vaines promesses. Il était tout entier acquis au parti
+d'Égalité et de son fils, dont il se vantait d'être le tuteur militaire.
+Son voyage à Paris n'avait d'autre but que celui de les servir.
+
+Je ne rapporterai pas toute la funeste série d'inquiétudes et de
+découragements par laquelle nous passâmes durant le mois de janvier
+1793. Ces événements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a
+racontés selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici
+mon père des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son
+honorable caractère. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue
+de sauver, sinon la liberté, du moins la vie du roi, et le matin même du
+jugement, il considérait comme certain que le vote de la réclusion
+jusqu'à la paix était assuré. Et, en effet, il en aurait été ainsi, sans
+les lâches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant
+cette mémorable séance, nous nous tenions chez lui, dans une anxiété
+qu'aucune expression ne peut rendre. Après avoir quitté mon père, la
+condamnation connue, nous espérions encore que l'insurrection dont il se
+flattait allait éclater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris
+avaient projeté, chacun individuellement, de se mêler aux rangs de la
+garde nationale pour l'entraîner dans un mouvement favorable à
+l'infortuné souverain; mais cette démarche, si elle a eu lieu, est
+restée infructueuse.
+
+Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermées, avec ordre
+de ne pas répondre à ceux qui en demanderaient la raison au travers des
+grilles. Nous ne la devinâmes que trop, et appuyés, mon mari et moi, sur
+la fenêtre de notre maison qui regardait Paris, nous écoutions si le
+bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand
+crime ne se commettrait pas sans opposition. Frappés de stupeur, nous
+osions à peine nous adresser la parole l'un à l'autre. Nous ne pouvions
+croire à l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se désespérait
+d'être sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilité d'une
+semblable catastrophe. Hélas! le plus grand silence continua à régner
+dans la ville régicide. À 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et
+tout reprit son cours comme à l'ordinaire. Une grande nation venait de
+souiller ses annales d'un crime que les siècles lui reprocheront!... et
+pas une petite habitude n'était dérangée.
+
+Nous nous acheminâmes à pied vers Paris, en tâchant de composer nos
+visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis
+XV, nous allâmes chez mon père, puis chez Mme de Montesson et chez Mme
+de Poix. On se parlait à peine, tant on était terrifié. Il semblait que
+chacun portât le fardeau d'une partie du crime qui venait de se
+commettre.
+
+Rentrés de bonne heure à Passy, nous rencontrâmes chez nous Mathieu de
+Montmorency et l'abbé de Damas. Tous deux s'étaient trouvés sur le lieu
+de l'exécution dans leur bataillon de garde nationale. S'étant compromis
+par quelques propos, ils avaient quitté Paris dans la crainte d'être
+arrêtés, et venaient nous demander de les cacher jusqu'à ce qu'ils
+pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite
+domiciliaire, premier genre de vexation qui précéda de quelques mois les
+arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers
+de toute espèce et on les portait à la section, où, souvent, les
+correspondances les plus secrètes servaient de passe-temps aux jeunes
+gardes nationaux de service ce jour-là.
+
+
+III
+
+Vers le milieu de mars, mon beau-père fut arrêté à la Tuilerie et mené à
+la Commune de Paris, avec le maréchal de Mouchy et le marquis de
+Gouvernet[149]. Il paraît que l'identité de nom avait fait confondre ce
+dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet
+sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir été l'auteur de la
+mort de bons patriotes. Après bien des questions ils fuient relâchés,
+mais mon beau-père, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre,
+décida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'où mon mari pourrait
+passer en Vendée ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti
+semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens,
+habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des
+vivres, il l'exerçait alors à l'armée qui faisait la guerre à l'Espagne
+sous le général Dugommier.
+
+Nous nous résolûmes donc à partir. Je quittai mon père avec la plus
+profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je
+l'embrassais pour la dernière fois. La différence d'âge entre nous, à
+peine dix-neuf ans, était si faible qu'il paraissait être plutôt mon
+frère que mon père. Il avait le nez aquilin, une très petite bouche, de
+grands yeux noirs, les cheveux châtain-clair. Mme de Boufflers
+prétendait qu'il ressemblait à un perroquet mangeant une cerise. Sa
+haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient
+encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de
+plus nobles manières, ni l'air plus grand seigneur. L'originalité de son
+esprit et la facilité de son humeur le rendaient du commerce le plus
+agréable. Il était mon meilleur ami, en même temps que le camarade de
+mon mari, qui ne parvenait pas à se déshabituer de le tutoyer. M. de La
+Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle
+prestance de mon père, que le surnom de «beau Dillon» donné à Édouard
+Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beauté
+physique.
+
+Mon beau-père se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous
+engagea à partir le plus tôt possible. Le 1er avril 1793, nous nous
+mîmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-là ne
+nous fut épargné, quoique nous eussions des passeports couverts de
+visas, renouvelés presque à chaque relais. Mais nous voyagions en poste,
+et ce mode aristocratique de transport nous nuisait déjà dans l'esprit
+des bons patriotes. Il avait été décidé que nous ferions de petites
+journées, parce que j'étais grosse de deux mois, et qu'ayant été malade
+d'une fausse couche à La Haye l'année précédente, je craignais de me
+blesser de nouveau.
+
+Enfin nous arrivâmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'éprouvai une
+grande joie de me trouver dans ce lieu, si chéri de mon pauvre
+beau-père. Il avait même dérangé sa fortune par les embellissements
+qu'il y avait faits et par les bâtiments qu'il y avait construits. Sa
+situation, à cette époque, lui permettait d'orner la retraite, où il
+comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Néanmoins, le
+jour même où il fut nommé ministre, il ordonna de renvoyer tous les
+ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient été si
+formelles qu'on nous montra encore les échafauds des maçons et les
+brouettes des terrassiers à la place même où ils se trouvaient quand
+l'ordre était arrivé.
+
+Cette résidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre
+mois que nous y passâmes sont restés dans ma mémoire, et surtout dans
+mon cœur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothèque
+fournissait à nos soirées, et mon mari, qui lisait pendant des heures
+sans se fatiguer, les consacra à me faire un cours d'histoire et de
+littérature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi à la
+layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilité d'avoir appris,
+dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude.
+Notre bonheur intérieur était sans mélange et plus complet qu'à aucun
+autre moment de notre vie commune passée. La parfaite égalité d'humeur
+de mon mari, son adorable caractère, l'agrément de son esprit, la
+confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dévouement l'un pour
+l'autre, nous rendaient heureux, en dépit de tous les dangers dont nous
+étions entourés. Aucun des coups qui nous menaçaient ne nous effrayait,
+du moment que nous devions être frappés ensemble.
+
+Ces jours favorisés de mon existence ont précédé bien des vicissitudes.
+Depuis, de grandes infortunes m'ont accablée. Au moment même où j'écris,
+dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-être,
+qu'à toute autre époque de ma vie. Mais mes souffrances ne se
+prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en
+supplie ardemment, m'accorder la seule grâce qui me permette de
+descendre en paix dans la tombe. Celui que je chéris plus que toute
+autre personne aimée par moi en ce monde m'entend en lisant cette prière
+de sa tendre mère[151].
+
+
+IV
+
+La ville de Bordeaux, animée par les Girondins qui n'avaient pas voté la
+mort du roi, était en état de demi-révolte contre la Convention.
+Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'espérance d'entraîner
+les départements du Midi, et surtout celui de la Gironde, à se joindre
+au mouvement qui venait de se déclarer dans les départements de l'Ouest.
+Mais Bordeaux ne possédait pas, loin de là, l'énergique courage de la
+Vendée. Une troupe armée de 800 ou 1.000 jeunes gens des premières
+familles de la ville s'était pourtant organisée. Ils faisaient
+l'exercice sur les glacis du Château-Trompette, se montraient bruyants
+le soir au théâtre, mais aucun ne criait: «Vive le roi!» Les
+instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre
+indépendants de Paris et de la Convention, et d'établir, à l'instar des
+États-Unis, un gouvernement fédératif dans tout le midi de la France. M.
+de La Tour du Pin s'était rendu à Bordeaux. Il avait vu tous les chefs
+de cette fédération projetée, et revint si dégoûté de ces entretiens
+qu'il refusa de se rallier à des entreprises auxquelles devaient
+participer même des régicides comme Fronfrède et Ducos.
+
+À la fin de l'été, pendant que j'avançais dans ma grossesse, nous
+commençâmes à être inquiétés par la municipalité de
+Saint-André-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appelé,
+avant la Révolution, à mettre en ordre les papiers de mon beau-père, à
+l'époque où on abattit le vieux château pour s'établir dans le nouveau,
+répandit le bruit que la baronnie de Cubzaguès était un domaine engagé,
+depuis Édouard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il
+disait vrai, mais ce n'était pas un domaine royal. La baronnie avait été
+échangée, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,
+la position militaire de cette dernière place inquiétant les Anglais
+dans leur nouvelle conquête. Le sire d'Albret, qui la possédait, avait
+fait un excellent marché en la cédant contre la baronnie de Cubzaguès,
+la première de Guyenne, et qui possédait les plus beaux droits
+seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contiguës.
+
+Surget avait rédigé un mémoire, et nous eûmes lieu de penser qu'il
+l'avait envoyé à Paris, puisque deux mois après, lorsque les
+représentants du peuple en mission vinrent à Bordeaux, leur premier soin
+fut de mettre le Bouilh sous séquestre.
+
+L'éventualité d'une visite domiciliaire ou de l'établissement d'une
+garnison dans le château, pendant mes couches, effraya mon mari. Il
+désirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de
+Bordeaux. Mon beau-père venait d'être arrêté. On avait mis les scellés
+sur le château de Tesson, près de Saintes, et le département de la
+Charente-Inférieure s'était emparé de vive force de la belle maison que
+nous possédions à Saintes même pour y établir ses bureaux.
+
+Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de
+notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une
+petite maison qu'il possédait à un quart de lieue de Bordeaux. Cette
+maison, nommée Canoles, offrait tous les genres de sécurité. Elle était
+isolée, au milieu d'une vigne, entourée de trois côtés par des chemins
+vicinaux menant dans des directions différentes, et du quatrième par une
+lande assez étendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et
+toute cette partie du pays, appelée Haut-Brion, était constituée par une
+agglomération de propriétés, plus ou moins considérables, plantées en
+vignes, et presque toutes contiguës. Nous allâmes donc nous établir à
+Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fixé de sa
+personne à Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,
+venait tous les jours dîner avec nous.
+
+Il réunit un jour, à Canoles, les divers membres de la municipalité et
+du département. Les uns comme les autres ne parlèrent que de leurs
+prouesses projetées contre l'armée révolutionnaire, qui s'avançait en
+marquant sa route par les têtes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des
+abstractions, ils ne voulaient ni être royalistes comme les Vendéens, ni
+révolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui était à leur
+porte, les infortunés croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient
+le temps de débrouiller leurs idées, tandis qu'ils n'arrivaient que pour
+abattre leurs têtes, chose qui fut faite trois jours après.
+
+Cette armée de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, était
+déjà à La Réole, où elle avait procédé à plusieurs exécutions. Je n'en
+citerai qu'une pour exemple. Elle mérite d'être rapportée pour son
+atrocité. M. de Lavessière, oncle de Mme de Saluces, était un homme
+inoffensif, retiré à la campagne depuis la destruction du parlement de
+Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme était la plus belle que l'on
+eût vue à Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont
+arrêtés. Le mari est condamné à mort et, pendant qu'on l'exécute, sa
+femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils
+attachés à côté d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaça
+devant elle pour qu'elle ne vît pas tomber le fatal couteau. Voilà les
+gens sous l'autorité de qui nous allions tomber!
+
+Si je n'avais pas été dans mon neuvième mois de grossesse, nous serions
+peut-être alors partis pour l'Espagne. En admettant même que le départ
+eût été possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'armée
+française. Et puis, pouvait-on présumer qu'une ville de 80.000 âmes se
+soumettrait sans résistance à 700 misérables, appuyés par deux canons
+seulement, tandis qu'une troupe d'élite, composée de tous les gens les
+plus distingués de la ville, était rangée derrière une nombreuse
+batterie en avant de la porte. Ces misérables étaient commandés par le
+général Brune, un des égorgeurs d'Avignon, qui, depuis, après des
+années, a péri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.
+
+Réfugiée à Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari
+avait résolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et
+le danger de son séjour auprès de moi augmentait de jour en jour. Le
+matin du 13 septembre, l'armée révolutionnaire entra dans Bordeaux.
+Moins d'une heure après, tous les chefs fédéralistes étaient arrêtés et
+emprisonnés. Le tribunal révolutionnaire entra aussitôt en séance et il
+siégea pendant six mois, sans qu'il se passât un jour qui ne vît périr
+quelque innocent.
+
+La guillotine fut établie en permanence sur la place Dauphine.
+
+La petite troupe d'énergumènes qui l'escortait n'avait trouvé personne
+pour s'opposer à son entrée à Bordeaux, alors que quelques coups de
+canon, tirés sur la colonne serrée qu'elle formait dans la rue du
+Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient
+certainement mise en déroute. Mais les habitants qui, la veille,
+juraient, en vrais Gascons, de résister, ne parurent pas dans les rues
+désertes. Les plus audacieux fermèrent leurs boutiques, les jeunes gens
+se cachèrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur régnait dans la
+ville. Elle était telle qu'un ordre ayant été placardé prescrivant aux
+détenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,
+avant midi du lendemain, sur la pelouse du Château-Trompette, sous peine
+de mort, on vit passer dans les rues des charrettes où chacun allait
+jeter furtivement celles qu'il possédait, parmi lesquelles on en
+remarquait qui n'avaient peut-être pas servi depuis deux générations. On
+les empila toutes sur le lieu indiqué, mais il ne vint à personne la
+pensée qu'il eût été plus courageux d'en faire usage pour se défendre.
+
+
+V
+
+Au cours de ces événements, j'étais accouchée, la nuit, d'une petite
+fille que je nommai Séraphine, du nom de son père, dont elle eut à peine
+le temps de recevoir la bénédiction. Au moment où elle venait au monde,
+on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de
+campagne environnantes. La servante de mon accoucheur était arrivée de
+la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrêter et que les
+scellés avaient été mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que
+l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de
+danger, on avait aposté une femme sûre dans le chemin d'accès de la
+maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses
+étaient plus vives que les douleurs qui donnèrent naissance à la pauvre
+enfant. Une heure après sa naissance, son père nous quitta, et rien ne
+permettait de prévoir quel sort nous réservait l'avenir à l'un ou à
+l'autre, ni quand nous pourrions nous réunir. Moment affreux! qui, dans
+l'état où je me trouvais, aurait dû m'être fatal, mais dont ma santé ne
+se ressentit heureusement pas. J'éprouvais un unique désir: celui de
+guérir le plus tôt possible pour être prête à tout événement. Le pauvre
+chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du
+nouveau-né. On installa pour lui une couchette au fond d'une espèce
+d'alcôve abandonnée, dissimulée par le lit de la bonne et le berceau
+d'Humbert.
+
+Le troisième jour après ces événements, M. de Brouquens, notre ami et
+notre hôte, retourna à Bordeaux, sa résidence habituelle. Il était très
+affligé de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait péri la
+veille sur l'échafaud, première victime du massacre de la municipalité,
+comme il était aussi le premier de la ville par sa richesse et la
+considération.
+
+Je dirai à cette occasion, qu'on avait décidé que MM. Dudon père et
+fils, anciens procureurs et avocats généraux du Parlement, seraient
+menés à Paris pour y être exécutés. La femme de M. Dudon fils, confiante
+dans ses grâces et dans sa grande beauté, alla, accompagnée de ses deux
+fils encore enfants, se jeter aux pieds du représentant Ysabeau,
+ex-capucin, pour obtenir que son mari ne fût pas dirigé sur Paris avec
+son père et qu'on le laissât s'évader et passer en Espagne. Le misérable
+le lui promit moyennant le payement dans un délai de quelques heures,
+d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'était pas chose aisée, en ce
+moment, que de réunir une somme de cette importance en or dans un jour.
+La République n'avait presque pas frappé encore de monnaie d'or, et il
+était défendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de
+les faire circuler. Mme Dudon, éperdue, désespérée, courut chez tous
+ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint à
+rassembler les 20,000 francs demandés. Elle retourne chez Ysabeau avec
+son trésor. Il la reçoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors
+de la prison_. Cruelle dérision! Le malheureux l'avait déjà quittée, en
+effet, une demi-heure auparavant, mais c'était pour monter sur
+l'échafaud.
+
+On conçoit combien de pareils détails, que j'apprenais couchée au fond
+de mon lit et n'ayant pour société que mon médecin, frappé lui-même de
+terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas
+avoir pour le sort de mon mari, dont j'étais sans aucune nouvelle. De
+telles inquiétudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner
+la tête, dans un moment où les suites de couches et les effets du lait
+sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonné autrement! Il
+me réservait à toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mère, comme
+à toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent
+fils[152] qui, je l'espère, me fermera les yeux.
+
+
+VI
+
+J'ai dit que M. de Brouquens était retourné dans sa maison de Bordeaux.
+À peine y fut-il entré qu'on vint pour l'arrêter et le conduire en
+prison. Il allégua que, chargé de tous les détails de l'administration
+des vivres pour l'armée appelée à combattre en Espagne, son arrestation
+compromettrait fort ce service et serait, en conséquence, très
+désapprouvée par le général en chef. Ces bonnes raisons, ou plutôt la
+crainte que les collègues de M. de Brouquens à la compagnie des vivres,
+en résidence à Paris, ne se plaignissent à la Convention, déterminèrent
+les représentants à le constituer en arrestation chez lui. C'était bien
+l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa
+liberté dans la maison, qui était fort grande, et où il disposait de
+plusieurs moyens de s'échapper en cas de danger trop imminent. Les 25
+hommes de la garde bourgeoise établis à sa porte étaient presque tous de
+son quartier et à peu près tous lui avaient quelque obligation. Sa bonté
+et son obligeance, en effet, étaient inépuisables, et il était adoré
+dans Bordeaux.
+
+Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son
+arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les
+jours ses gardes étaient relevés. On avait commis l'imprudence, dans le
+premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des
+caveaux. Aussi ne laissèrent-ils pas une bouteille de la belle provision
+de vins rares et exquis amassée par M. de Brouquens depuis qu'il
+possédait cette maison, et qu'il avait reçue de tous les pays, soit en
+présents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidèles
+gardiens était de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,
+et j'ai vu là, avant mon départ, au mois de mars suivant, un monceau de
+débris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas
+suffi à les emporter. Ces petits détails, je ne les rapporte que pour
+peindre les mœurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin
+de savoir tout ce qui pourrait le caractériser.
+
+La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment où il
+allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du
+chef de sa section et de plusieurs gardes, se présenta chez lui et le
+somma de le suivre à Canoles, où l'on voulait procéder à la visite de
+ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait à Canoles que
+quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses
+vins, et que par conséquent il n'avait pas là d'habitation fixe, rien
+n'y fit, et il fallut marcher sans répliquer. Sa peine et son embarras
+étaient extrêmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la
+situation de mon beau-père, dont la confrontation avec la reine dans le
+procès de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, étaient
+autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut
+au désespoir en pensant à mon mari, qui m'avait confiée à ses soins,
+qu'il aimait tendrement, et en ne découvrant aucun moyen de me
+soustraire au sort dont j'étais menacée. Reculer, pourtant, était hors
+de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait
+un qui lui était très attaché; devinant sa perplexité, il prit les
+devants et vint donner l'alarme.
+
+Je dormais tranquillement, car on dort à vingt-trois ans, même au pied
+de l'échafaud. Tout à coup, je me sens secouée par une vieille femme de
+charge, affidée, qui, toute en larme et pâle comme la mort, s'écrie:
+«Voilà les coupe-têtes qui viennent pour fouiller et mettre les scellés.
+Nous sommes tous perdus!» Et, tout en disant cela, elle glisse un assez
+gros paquet sous mon oreiller et disparaît comme elle était venue. Je
+tâte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 à 600 louis, dont
+M. de Brouquens m'avait parlé et qu'il réservait, en cas de nécessité
+urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce
+dépôt n'était pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de
+sa cachette, le laisser voir à la fille qui soignait mon enfant. Non
+seulement je me méfais d'elle, mais, de plus, le médecin, M. Dupouy,
+venait de découvrir qu'elle jouait auprès de moi le rôle d'espion. Comme
+cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il
+espérait cependant qu'elle me ménagerait.
+
+Ma bonne Marguerite avait la fièvre tierce; elle ne couchait pas dans la
+chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis
+donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa
+le sien et celui d'Humbert contre l'alcôve où était blotti le pauvre
+Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernière heure arrivée. Ces
+dispositions prises, je me recouchai, car je m'étais levée, quoique dans
+mon troisième jour de couche seulement, et nous attendîmes l'ennemi de
+pied ferme. M. de Brouquens prétendait plus tard que j'avais concentré
+toutes les ressources de ma défense dans l'effet d'un certain mouchoir
+de batiste rose dont j'étais coiffée. Malgré cette plaisanterie, je
+crois que j'avais très mauvais visage.
+
+La chambre où je logeais, au rez-de-chaussée, était aux avant-postes.
+Elle donnait dans le salon, où mon fidèle Zamore préparait à la hâte un
+reste de pâté, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos
+persécuteurs en bonne humeur. Enfin, après une demi-heure, ou, pour
+mieux dire, un siècle d'attente, ils arrivèrent. L'examen extérieur de
+la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils
+entrèrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le
+port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis
+leurs propos infâmes. Le sang se glaçait dans mes veines quand je
+songeais à tous les dangers auxquels j'étais exposée. À chaque instant,
+il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je
+serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec
+horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser
+entrer quelques-uns de ces êtres féroces. Enfin, j'entendis
+distinctement l'un d'eux demander: «Qu'est-ce qu'il y a dans cette
+chambre?» et M. de Brouquens faire: «Chut!» La suite des paroles
+échangées m'échappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de
+l'entretien. L'inspiration lui était venue de leur raconter «qu'une
+jeune fille de ses amies s'était confiée à lui pour venir accoucher en
+secret dans cette maison isolée, qu'elle ne l'était que depuis trois
+jours, et qu'elle était fort délicate et très malade.»
+
+Comment la pitié put-elle trouver place dans ces âmes sanguinaires? Ils
+en ressentirent néanmoins, et les mêmes hommes qui, dans la matinée,
+avaient vu tomber vingt têtes innocentes sans songer à les épargner,
+ôtèrent leurs sabots pour éviter tout bruit, lorsqu'en visitant le
+premier étage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout
+de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, après avoir
+bu et mangé tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allèrent
+emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre à l'accouchée de
+grossiers compliments.
+
+Je restai seule à Canoles avec mon brave homme de médecin, qui
+commençait à se rassurer, bien que tout danger n'eût pas disparu, au
+contraire. Mais j'ai toujours constaté que les gens qui s'effraient
+facilement se rassurent de même. Aussi le grand danger de la visite des
+municipaux une fois passé, il reprit sa sérénité. C'était un homme
+d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes études
+dans son art, et, selon la règle que j'avais adoptée de ne jamais
+rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre
+beaucoup de choses en médecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions
+d'aucun ouvrage traitant de ces matières, il me fit de vive voix un
+petit cours d'accouchement et d'opérations. En échange, je lui donnai
+des leçons de couture, de broderie et de tricot. Il était très adroit,
+et ses progrès en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps
+après, caché pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des
+paysans dans les Landes, privé de tout livre et de tout élément de
+travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grâce à
+l'enseignement que je lui avais donné, il ne s'était trouvé en mesure
+d'occuper ses journées on confectionnant des bas et des chemises pour
+toute la famille qui l'avait recueilli.
+
+
+VII
+
+Le soir, sur ma demande, le bon médecin me lisait les gazettes. La
+lecture en était terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi,
+lorsque nous trouvâmes un jour la relation de la confrontation de mon
+respectable beau-père avec la reine. On y décrivait la colère de
+Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la
+«reine» ou «Sa Majesté», au lieu de «femme Capet», comme l'aurait voulu
+l'accusateur public. Mon épouvante fut à son comble lorsque j'appris
+que, comme on lui demandait où était son fils, M. de La Tour du Pin
+avait répondu avec simplicité qu'il se trouvait dans sa terre près de
+Bordeaux. Le résultat de cette réponse trop vraie fut un ordre, expédié
+le même jour à Saint-André-de-Cubzac, d'arrêter mon mari et de l'envoyer
+à Paris.
+
+Il était au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement,
+en prévision de cette éventualité et sous le prétexte de métairie à
+visiter, il tenait un assez bon cheval prêt dans l'écurie. Se déguisant
+de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson,
+près de Saintes, et de se cacher dans le château, quoiqu'il fût sous le
+séquestre, mais où étaient restés un excellent concierge et sa femme.
+L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 à 12.000 francs en
+assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps était affreux, la pluie
+tombait à torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les éclats de la
+foudre éblouissaient et effrayaient son cheval, bête assez vive.
+
+En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye à Saintes, un
+homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle:
+«Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer
+l'orage?» M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache
+sa monture sous un petit hangar situé, heureusement pour lui, ainsi
+qu'on le verra par la suite, tout près de la porte.
+
+«Vous liez vos bœufs de bien bonne heure», dit-il au vieux
+paysan.--«Vraiment oui», répond l'hôte de rencontre. «Il n'est pas trois
+heures, mais je veux arriver de bon matin».--«Ah! vous allez à la foire
+du Pons», réplique mon mari avec présence d'esprit, «et moi aussi: je
+vais chercher des grains pour Bordeaux». En disant ces mots, ils entrent
+dans la maison. Un homme âgé occupait le coin du feu et semblait
+attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la
+cherté des grains, des bestiaux. À ce moment, l'individu assis auprès du
+feu sort de la maison et rentre dix minutes après ceint d'une écharpe.
+C'était le maire. «Vous avez sans doute un passeport, citoyen»,
+demande-t-il à mon mari.--«Oh! certainement», riposte hardiment
+celui-ci, «on ne marche pas sans cela». Et, ce disant, il exhibe un
+mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout
+l'été dans ses allées et venues de Saint-André à Bordeaux. «Mais,
+déclare le maire après examen, votre passeport n'a pas de visa pour
+aller dans la Charente-Inférieure. Restez ici jusqu'au matin. Je
+consulterai le conseil municipal». Puis il reprend sa place.
+
+Mon mari sentit qu'il était perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant
+ce colloque, le maître de la maison, qui paraissait en être ennuyé,
+s'était rapproché de la porte ouverte et dit à haute voix, comme en se
+parlant à lui-même: «Oh! voilà le temps tout éclairci!» Mon mari se leva
+très tranquillement.--Votre père n'était pas alors, mon cher fils[153],
+comme vos souvenirs vous le représentent. Il avait trente-quatre ans,
+était extrêmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec
+les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en
+parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeurée
+ouverte, étend le bras au dehors dans l'obscurité et décroche la bride
+de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les éperons au ventre
+et est déjà loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter
+son siège, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le
+passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en
+parla pas, ce qui était peut-être prudent à cette époque, où tout était
+motif à soupçons.
+
+M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, où il y avait foire
+pendant le jour. Il s'arrêta à Mirambeau, chez un ancien palefrenier de
+son père, dont il était sûr et qui habitait la localité. Cet homme
+tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait à Saintes
+une fois la semaine. Têtard, c'était son nom, offrait de le cacher, mais
+il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrétion. Il proposa
+à mon mari de demander plutôt asile à un sien beau-frère[154], bon et
+riche serrurier, marié et sans enfants. Ce dernier le voulut bien
+moyennant payement d'une somme assez forte, et, le marché ayant été
+conclu, il le mit en sûreté chez lui dans un bouge sans fenêtre
+communiquant avec la chambre à coucher où se faisait aussi la cuisine.
+
+J'ai visité, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le séparait
+seul, de la boutique où travaillaient les garçons et où étaient la forge
+et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre,
+dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester étendu sur
+son lit, afin d'éviter le moindre bruit. On lui avait aussi bien
+recommandé de ne pas avoir de lumière, de peur qu'on ne s'en aperçut de
+l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois fermée, il venait
+souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent
+des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait
+chercher à Tesson.
+
+C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre
+séparation. Le maître de poste de Saintes, sur le dévouement duquel il
+pouvait compter, lui déconseillait de passer en Vendée, car, outre la
+difficulté extrême de traverser les lignes des troupes de la République,
+qui cernaient la contrée au midi, les opinions des royalistes avaient
+atteint un tel degré d'exagération qu'il était moins sûr qu'un homme
+resté au service du roi après l'acceptation de la Constitution--c'était
+le cas de M. de La Tour du Pin--fût admis dans leurs rangs. D'autre
+part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom supposé. En
+rejoignant ouvertement les Vendéens, il eût par là décidé de la mort de
+son père et de la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
+refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
+pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
+bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
+grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
+Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
+saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
+fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
+Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
+tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
+Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
+omelettes.
+
+
+I
+
+La visite domiciliaire à Canoles, loin d'altérer ma santé, comme je l'ai
+déjà dit, ne fit qu'aviver mon désir de me rétablir le plus tôt
+possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon
+Esculape. Comme nous passions près d'un très grand tas de sarments de
+vigne amoncelés contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la
+propriété voisine, nous nous aperçûmes que quelques-uns des fagots
+appuyés sur le sol avaient été arrachés et jetés contre la haie et que
+dans le trou ainsi formé la terre paraissait fraîchement piétinée. On y
+voyait aussi des restes de croûtes de pain, ce qui nous donna à supposer
+que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait
+peut-être de la faim. Cette pensée nous décida, à y porter des vivres.
+Ayant déposé là, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une
+bouteille de vin, le lendemain, à la nuit, M. Dupouy retrouva la
+bouteille vide et les vivres consommés. Ce soin nous occupa avec un vif
+intérêt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,
+nos provisions étaient demeurées intactes, et nous en fûmes affligés en
+calculant tout ce qui pouvait être arrivé à notre pensionnaire inconnu.
+
+Peu de temps après, étant parfaitement rétablie, je voulus aller
+remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'étais rencontrée
+avant mes couches, et qui m'avait témoigné beaucoup d'intérêt. Elle
+s'appelait Mme Beyermon et occupait, à cinquante pas de Canoles, une
+jolie petite maison où je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort
+effrayé de tout ce qui se passait à Bordeaux, et craignant surtout qu'on
+ne fît bientôt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, où il
+demeurait, s'était retiré avec sa femme dans cette habitation isolée. Au
+moment où j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,
+parlait avec éloquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me
+frappèrent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troublés,
+une telle question eût été une impardonnable indiscrétion. Depuis, j'ai
+su que c'était M. Ravez.
+
+Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait présenté un mémoire à
+la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, tendant à prouver que la terre
+du Bouilh était un domaine royal échangé. La municipalité, pour se faire
+valoir, dénonça le fait aux représentants du peuple, qui ordonnèrent à
+l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, où
+l'on apposa les scellés avec une telle prodigalité qu'il n'y eut pas une
+porte qui n'en fût empreinte. Cependant une fille excellente, que
+j'avais laissée au château, avait déjà caché ce qu'il contenait de plus
+précieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque
+semaine, par petits paquets, à Bordeaux.
+
+
+II
+
+Vers cette époque, je commençai à craindre que mon séjour prolongé chez
+M. de Brouquens n'attirât trop l'attention. Je redoutai surtout que ma
+présence chez lui ne finît par le compromettre, et jamais, je le savais,
+il n'aurait consenti à me le laisser entendre.
+
+Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un
+parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-même très suspect et
+obligé de se cacher. Il avait trouvé un asile fort retiré chez un
+individu qui tenait un petit hôtel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet
+individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confié à
+sa belle-mère, habitait absolument seul son hôtel garni avec un vieux
+domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, émigré, qu'on
+faisait passer pour mort, et dont la sœur, non mariée, était supposée
+avoir hérité. Bonie, c'était son nom, se donnait pour un démagogue
+enragé. Il portait une veste de grosse peluche nommée _carmagnole_, des
+sabots et un sabre. Il allait à la section, au club des Jacobins, et
+tutoyait tout le monde.
+
+M. de Chambeau lui parla de mes préoccupations. Je ne savais où me
+retirer: mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient
+emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de
+Brouquens, se trouvait en état d'arrestation chez lui. À vingt-quatre
+ans, avec deux petits enfants, que devenir?
+
+Bonis vint me voir à Canoles. Ma triste situation l'intéressa. Il me
+proposa de me réfugier chez lui. Sa maison était vide, et M. de
+Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.
+Il me donna un appartement fort triste et fort délabré, ayant vue sur un
+petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma
+chère Marguerite, toujours tourmentée par une fièvre dont rien ne
+pouvait la guérir. Mon nègre Zamore passa pour un noir libre qui
+attendait le moment de se rendre à l'armée. Mon cuisinier entra comme
+aide au service des représentants du peuple, ce qui ne l'empêchait pas
+de loger chez Bonie et de préparer mon dîner et mon souper. Deux
+courriers de dépêches pour Bayonne, qui pouvaient être très utiles à un
+moment donné, occupaient également des chambres dans la maison. En
+somme, cette situation était, je ne dirai pas la meilleure, mais la
+moins mauvaise possible.
+
+La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique
+sans crainte d'être entendue. Etant presque toujours seule, c'était pour
+moi une grande distraction. Je connaissais un très bon maître de chant,
+nommé Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avoué et prouvé être
+agent des princes. Il était très spirituel et original, et avait
+beaucoup de talent.
+
+On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin à
+bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue
+du Bouilh, à l'insu des gardiens du séquestre. Ce bois était apporté par
+nos paysans, qui le volaient à mon intention. Une femme du pays,
+commissionnaire, entièrement dévouée à nos intérêts, venait à Bordeaux
+deux fois la semaine, comme marchande de légumes. Elle conduisait un
+âne, dont les paniers, à moitié pleins d'effets d'habillement et de
+linge, étaient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Très
+adroitement, elle parvenait à faire croire aux employés de l'octroi que
+ces objets avaient été enlevés à des ennemis du peuple. Parfois elle
+leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.
+
+Mon mari trouvait le moyen de m'écrire toutes les semaines par un jeune
+garçon qui venait à Bordeaux. La lettre, sans adresse, était cachée dans
+un pain que l'enfant portait à l'hôtel Puy-Paulin, soi-disant pour la
+nourrice. Comme il venait à jour fixe, le cuisinier l'attendait à
+l'heure de la marée. Ce pauvre enfant, âgé de quinze ans, ignorait le
+subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une
+femme nourrice à laquelle le médecin avait interdit de manger du pain de
+la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain
+de la section_.
+
+Le jour même de l'entrée des représentants du peuple, on avait publié et
+affiché ce que l'on nomma le _maximum_. C'était une ordonnance en vertu
+de laquelle toutes les denrées, de quelque nature qu'elles fussent,
+étaient taxées à un taux très bas, avec interdiction, sous peine de
+mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en résulta que les arrivages
+cessèrent à l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachèrent
+plutôt que de les vendre à meilleur marché qu'ils ne les avaient
+achetés, et la famine, conséquence naturelle de cette interruption des
+échanges, fut imputée à leur incivisme. On nomma alors, dans chaque
+section, un ou plusieurs boulangers chargés de confectionner du pain, et
+ils reçurent l'ordre formel de n'en distribuer qu'à ceux qui seraient
+munis d'une carte délivrée à la section. Plusieurs boulangers
+récalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermèrent leurs
+boutiques. Il en fut de même pour les bouchers. On taxa la quantité de
+viande, bonne ou mauvaise, à laquelle on avait droit quand on était muni
+d'une carte semblable à celle destinée au boulanger. Les marchands de
+poisson, d'œufs, de fruits, de légumes, abandonnèrent les marchés. Les
+épiciers cachèrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que
+par protection une livre de café ou de sucre.
+
+Pour éviter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que
+dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entrée une affiche,
+délivrée également à la section, sur laquelle seraient inscrits les noms
+de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,
+entourée d'une bordure tricolore, portait, en tête: _Liberté, égalité,
+fraternité, ou la mort_. Chacun s'efforçait d'y porter les inscriptions
+prescrites aussi peu lisiblement que possible. La nôtre était tracée
+d'une écriture excessivement fine, et on l'avait collée très haut, de
+façon à en rendre la lecture difficile. Beaucoup étaient écrites avec
+une encre si pâle que la première pluie les rendait illisibles. Les
+cartes de pain étaient individuelles, mais on autorisait la même
+personne à porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les
+hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans
+une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit à deux livres, et
+ce privilège, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre
+Zamore. On aura peine à croire à un tel degré d'absurdité et de cruauté,
+et surtout qu'une grande ville tout entière se soit docilement soumise à
+un pareil régime.
+
+Le pain de section, composé de toutes espèces de farines, était noir et
+gluant, et l'on hésiterait maintenant à en donner à ses chiens. Il se
+délivrait sortant du four, et chacun se mettait _à la queue_, comme on
+disait, pour l'obtenir. Chose bien singulière, cependant, le peuple
+trouvait une sorte de plaisir à ce rassemblement. Comme la terreur dans
+laquelle on vivait permettait à peine d'échanger une parole lorsqu'on se
+rencontrait dans la rue, _cette queue_ représentait pour ainsi dire un
+rassemblement licite où les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs
+voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer à l'imprudence d'une
+question.
+
+Un autre trait caractéristique des Français, c'est leur facilité à se
+soumettre à une autorité quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents
+personnes, chacune attendant sa livre de viande, étaient rassemblées
+devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une
+contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux
+bien appétissants destinés à la table des représentants du peuple, alors
+que la plus grande partie de la foule ne pouvait prétendre qu'aux
+rebuts. Mon cuisinier, chargé quelquefois d'aller aux provisions pour
+ces scélérats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on
+ne l'assommait pas. Le spectacle était le même chez le boulanger, et si
+des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs
+destinés à nos maîtres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.
+
+Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on
+arrêta un jour tous les négociants anglais et américains en résidence à
+Bordeaux. Ils furent emprisonnés, ainsi que toutes les personnes de ces
+deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint à
+mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fondée d'être
+prise pour une Anglaise, comme cela m'était déjà souvent arrivé. Bonie
+s'en alarma très sérieusement et me conseilla de ne plus porter de
+chapeau lorsque je sortais dans la journée, mais de m'habiller comme les
+filles de Bordeaux. Cette idée de déguisement me plut assez. Je me
+commandai des brassières qui convenaient bien à ma taille, très mince
+alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tête et sur le col, me
+changèrent si complètement que je rencontrais des gens de ma
+connaissance sans être reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la
+rue.
+
+M. de Brouquens, toujours en réclusion, s'amusait fort des propos
+téméraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites
+journalières qu'il recevait de la _belle grisette_.
+
+
+III
+
+Néanmoins, ma situation à Bordeaux devenait de jour en jour plus
+périlleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai échappé à
+la mort. On me conseilla de tâcher de faire lever le séquestre du
+Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop
+dangereuse, et j'étais dans la plus désolante incertitude, quand la
+Providence m'envoya une protection spéciale.
+
+Mme de Fontenay, nommée alors la citoyenne _Thérésia Cabarrus_, arriva à
+Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'étais rencontrée une fois avec
+elle à Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait été la compagne au
+couvent, me la montra un soir, au sortir du théâtre. Elle me parut avoir
+de quatorze à quinze ans, et ne m'avait laissé que le souvenir d'une
+enfant. On disait qu'elle avait divorcé pour conserver sa fortune, mais
+c'était plutôt pour user et abuser de sa liberté. Ayant rencontré
+Tallien aux bains des Pyrénées, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel
+service, dont elle le récompensa par un dévouement sans bornes, qu'elle
+ne cherchait pas à dissimuler. Venue à Bordeaux pour le rejoindre, elle
+se logea à l'hôtel d'Angleterre.
+
+Le surlendemain du jour où elle y fut établie, je lui écrivit le billet
+suivant: «Une femme qui a rencontré à Paris Mme de Fontenay, et qui sait
+qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment
+d'entretien. Elle répondit verbalement que cette dame pouvait venir
+quand elle le voudrait. Une demi-heure après, j'étais à sa porte. Quand
+j'entrai, elle vint à moi, et, me regardant en face, s'écria: «Grand
+Dieu! madame de Gouvernet!» Puis, m'ayant embrassée avec effusion, elle
+se mit à mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation.
+Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-même, et
+me déclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me
+sauver. Je lui répondis que je ne saurais me résoudre à partir sans mon
+mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais
+de la sacrifier sûrement. Elle me dit: «Voyez Tallien. Il vous fera
+connaître le parti à adopter. Vous serez en sûreté dès qu'il saura que
+vous êtes ici mon premier intérêt.» Je me déterminai à solliciter de lui
+la levée du séquestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la
+permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans
+l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, et me demandant pourquoi elle le
+ressentait.
+
+Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun être humain n'était
+sorti si beau des mains du Créateur. C'était une femme accomplie. Tous
+ses traits portaient l'empreinte de la régularité artistique la plus
+parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'ébène, semblaient faits de la plus
+fine soie, et rien ne ternissait l'éclat de son teint, d'une blancheur
+unie sans égale. Un sourire enchanteur découvrait les plus admirables
+dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre
+de ses mouvements revêtait une grâce incomparable. Quant à sa voix,
+harmonieuse, légèrement marquée d'un accent étranger, elle exerçait un
+charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux
+vous pénétrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beauté, de
+grâce et d'esprit étaient abandonnés à un homme qui, tous les matins,
+signait la mort de plusieurs innocents.
+
+Le lendemain matin, je reçus de Mme de Fontenay ce court message: «Ce
+soir, à 10 heures.» Je passai la journée dans une agitation difficile à
+décrire. Avais-je amélioré ma position? m'étais-je perdue? devais-je me
+préparer à la mort? devais-je fuir à l'instant même? Toutes ces
+questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux
+trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans
+leur père? Enfin Dieu prit pitié de moi. Je m'armai de courage, et, 9
+heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarmé que moi
+encore, sans qu'il osât me le témoigner. Il me conduisit à la porte de
+Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard
+jusqu'au moment où j'en sortirais.
+
+Je montai. Tallien n'était pas arrivé. Le moment de l'attente fut
+angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs
+personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la
+voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que
+celle-là qui roulât alors dans cette grande ville.
+
+Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit
+par la main en prononçant ces mots: «Il vous attend.» Si elle m'avait
+annoncé que le bourreau était là, je n'en aurais pas ressenti un autre
+effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout
+duquel j'aperçus une chambre éclairée. Je ne parle pas au figuré en
+déclarant que mes pieds étaient collés au parquet. Involontairement, je
+m'arrêtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: «Allons donc!
+ne faites pas l'enfant.» Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la
+porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai
+néanmoins jusqu'au coin de la cheminée, sur laquelle il y avait deux
+bougies allumées. Sans le soutien du marbre, je serais tombée. Tallien
+était appuyé sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce:
+«Que me voulez-vous?» Alors je balbutiai la demande d'aller à notre
+campagne du Bouilh, et qu'on levât le séquestre qui avait été mis, par
+erreur, sur les biens de mon beau-père, chez lequel je demeurais.
+Brusquement, il me répondit que cela ne le regardait pas. Puis,
+s'interrompant: «Mais vous êtes donc la belle-fille de celui qui a été
+confronté avec la femme Capet?... Et avez-vous un père?... Comment
+s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le général?... Tous ces ennemis de la
+République y passeront», ajouta-t-il, faisant en même temps, avec la
+main, le geste de trancher une tête. L'indignation me gagna et me rendit
+alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je
+ne l'avais pas encore regardé. Devant, moi, je vis un homme de
+vingt-cinq à vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait à rendre
+sévère. Une forêt de boucles blondes s'échappait de tous côtés sous un
+grand chapeau militaire, couvert de toile cirée, et surmonté d'un
+panache tricolore. Il était vêtu d'une longue redingote serrée, de gros
+drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, croisé
+d'une longue écharpe de soie aux trois couleurs.
+
+«Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrêt de
+mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je
+demande, je ne dois pas vous importuner davantage.» En même temps, je le
+saluai légèrement de la tête. Il sourit, comme semblant dire: «Vous êtes
+bien hardie de me parler ainsi.» Puis je sortis par la porte par
+laquelle il était entré, sans rentrer dans le salon.
+
+Revenue chez moi, je considérai ma situation comme plutôt aggravée
+qu'améliorée. Si Tallien ne me protégeait pas, ma perte me paraissait
+infaillible. Mme de Fontenay, ayant constaté que j'avais fait une bonne
+impression sur Tallien, ne se décourageait cependant pas si aisément.
+Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traitée, et lui
+dit que j'avais décidé de ne plus revenir chez elle dans la crainte de
+l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrêtée, mais
+apprit en même temps à Mme de Fontenay qu'il savait que son collègue
+Ysabeau le dénonçait au Comité de Salut public, à Paris, comme modéré et
+protégeant les aristocrates.
+
+
+IV
+
+Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari
+arriva à Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui
+témoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes
+enfants, pour le mettre à même de dire à leur père qu'il les avait
+trouvés bien portants. C'était un bon paysan saintongeois, bien simple,
+bien ignorant, ne comprenant rien à l'état du pays, ni pourquoi,
+lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc à Mirambeau, on lui en avait
+donné ce matin-là, à Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait
+refusé. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il
+avait dans son coffre, on ne lui réclamait que du papier pour ses achats
+de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denrées étaient
+taxées. En attendant l'heure de la marée pour s'en retourner à Blaye, il
+se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,
+où se faisaient les exécutions. Une dame montait la fatale échelle. Il
+demanda quel était son crime: «C'est une aristocrate», lui répondit-on.
+Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.
+Mais bientôt il voit paraître un paysan comme lui, appelé à subir le
+même sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: «Et celui-là,
+qu'a-t-il fait?» On lui explique que cet homme ayant donné asile à un
+noble, est condamné, pour ce seul fait, à mourir avec lui.
+
+Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il
+oublie ce qui l'a amené à Bordeaux. Il repart à pied, arrive chez lui
+dans la nuit, et déclare à mon mari qu'il ne peut le garder une heure de
+plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court
+réveiller son beau-frère le palefrenier, qui ne parvient pas à le
+rassurer. Celui-ci, voyant son parent éperdu, ayant d'autre part entendu
+dire dans la journée que la guillotine devait faire ce que l'on nommait
+un voyage patriotique et venir à Mirambeau dans quelques jours, se
+décida à atteler un cheval à une petite charrette. Il y met de la paille
+dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins détournés
+sur Tesson, ce château de mon beau-père où l'on avait mis les scellés,
+mais dont le concierge Grégoire et sa femme avaient une entrée secrète.
+Une des fenêtres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le
+palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari
+entre par cette fenêtre, et ces braves gens, qui lui étaient tout
+dévoués, le reçoivent avec joie. Ils l'installèrent dans une chambre
+touchant le leur et qui avait avec celle-ci une cheminée commune. Cela
+permettait de faire du feu toute la journée sans attirer l'attention du
+dehors. Cette condition fut fort appréciée par mon mari, qui était très
+frileux.
+
+Tesson possédait une bonne bibliothèque dont l'inventaire restait à
+faire, ainsi que celui de tout le mobilier du château. Les scellés
+avaient été apposés sur les portes extérieures seulement, de manière
+qu'on pouvait circuler dans tout l'intérieur, pourvu qu'on n'ouvrît pas
+les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres à volonté.
+Il trouva même le moyen de soustraire des papiers et des correspondances
+anciennes de son père dont la publicité aurait pu être désagréable.
+Cependant, il n'était pas destiné à jouir de cette retraite,
+comparativement agréable, sans trouble.
+
+Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivèrent à la municipalité
+de Tesson, prescrivant de procéder à l'inventaire de tout ce que
+renfermait le château, qui était considérable et parfaitement bien
+meublé. Le père de M. de La Tour du Pin en avait hérité de M. de
+Monconseil, son beau-père, qui y avait habité quarante ans, et y avait
+apporté toutes les nobles magnificences et l'élégance somptueuse du
+règne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les
+dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'espérer
+qu'on y épargnât aucune rigueur ou qu'on laissât échapper le moindre
+recoin sans le visiter.
+
+Grégoire ne déguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui
+déclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque où il pût le cacher,
+ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentît à le
+recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grégoire irait à
+Saintes, chez Boucher, le maître de poste, ancien écuyer de M. de
+Monconseil, très attaché à mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez
+son grand-père, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,
+soit de le faire passer dans les départements insurgés.
+
+Grégoire partit de grand matin, à pied, par un temps affreux, quoiqu'il
+eût soixante-dix ans passés. Il ne trouva pas Boucher. Chargé de la
+conduite des charrois de l'armée qu'on rassemblait contre les Vendéens,
+il était toujours en route. Mais sa sœur, également dévouée à nos
+intérêts, consentit à accueillir mon mari et à le cacher pendant
+l'absence de son frère, bien qu'elle ne se dissimulât pas qu'il y allait
+de leur vie et de leur fortune à tous deux. Grégoire revint donc à
+Tesson sans avoir pris de repos. À la nuit, il repartit avec mon mari
+pour Saintes, localité dépourvue d'enceinte et par conséquent accessible
+par des sentiers connus de Grégoire.
+
+J'ai omis de dire que j'avais envoyé à mon mari, pendant qu'il était à
+Mirambeau, un costume complet de demi-paysan révolutionnaire dans
+lequel, une fois sa petite taille affublée, il ne se reconnaissait pas
+lui-même.
+
+Mlle Boucher le reçut fort bien, mais avec une exagération de
+précautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans
+cette maison le mieux elle le trouverait. Grégoire s'en retourna à
+Tesson. Il m'a répété souvent depuis que de sa vie il n'avait éprouvé
+une telle fatigue, et qu'à la fin de son quatrième voyage, fait au
+milieu de l'hiver, par un temps détestable et dans un chemin qui était
+alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.
+
+L'inventaire de Tesson étant fini, au bout de trois jours, avec toutes
+les rigueurs que Grégoire avait prévues, on fut tranquille pour quelque
+temps. Le matin du quatrième jour, Mlle Boucher entra tout effarée dans
+la chambre, où elle avait caché mon mari et lui annonça que son frère
+arriverait le soir même, accompagné de généraux et de leurs
+états-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupées et
+qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne à Saintes qui
+voulût lui offrir asile, un prompt départ pouvait seul assurer son
+salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme
+était sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, à tout
+prix, se débarrasser d'un hôte si incommode. Accepter son malheureux
+sort sans réplique était l'unique parti à adopter. À la nuit il partit
+donc seul. Le chemin lui était parfaitement connu. Mais, en arrivant à
+Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui
+permettait d'éviter le village. L'obscurité de la nuit était telle qu'il
+se trompa, et bientôt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se
+trouvait sur la place, devant l'église. Pour entrer dans l'avenue du
+château, il lui fallait trouver une planche jetée sur le fossé creusé à
+l'extrémité de l'avenue, et le bruit de ses tâtonnements attira tous les
+chiens du village à ses trousses. Il commençait déjà à entendre quelques
+volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: «Qui va là?»
+lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'éloigna aussitôt précipitamment
+et le silence se rétablit. Puis il parvint au volet de Grégoire, qui fut
+heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupée
+précédemment. Deux mois durant, il séjourna là, recevant souvent de mes
+nouvelles par des lettres que j'adressais à Grégoire. Chose bien
+singulière pour l'époque, on n'a pas dit que le secret des lettres fût
+violé à la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cessé de parvenir à
+destination. J'en recevais souvent à Bordeaux de Mme de Valence, alors
+détenue à Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de
+la prison où elle était enfermée.
+
+
+V
+
+Cependant la Terreur était à son comble à Bordeaux. Mme de Fontenay
+commençait à s'inquiéter pour elle-même et à craindre que les
+dénonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais à ces
+craintes, dont la réalisation eût été notre perte à toutes deux.
+L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes
+les choses précieuses possédées par les églises de la ville, venait
+d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais
+sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvés dans les
+sacristies de la cathédrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, églises
+aussi anciennes que la ville et dotées, depuis Gallien, des objets les
+plus rares et les plus précieux. Ces misérables parcoururent les quais
+et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu
+mettre sur eux. Ils arrivèrent ainsi précédés par _la Déesse de la
+Raison_, représentée par je ne sais quelle horrible créature, jusque sur
+la place de la Comédie. Là ils brûlèrent, sur un immense bûcher, tous
+ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon épouvante lorsque,
+le soir même, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:
+«Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle
+déesse de la Raison?» Lui ayant répondu avec horreur que j'aurais mieux
+aimé mourir, elle fut toute surprime et leva les épaules.
+
+Cette femme était cependant très bonne, et j'en ai eu des preuves
+positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une
+agitation extrêmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre
+bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, négociant de
+Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, était au
+tribunal de mort, et quoique Tallien lui eût promis, sur sa propre tête,
+de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire périr. Enfin,
+au bout d'une heure passée dans une impatience presque convulsive,
+qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un
+s'approcher en courant. Une pâleur mortelle envahit son visage. La porte
+s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'écria: «Il est acquitté!» C'était
+Alexandre, autrefois secrétaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de
+Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entraîna
+précipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni châle. Nous
+courons dans la rue sans qu'elle m'eût dit où nous allions en si grande
+hâte, car nous marchions à perdre haleine. Nous atteignons une maison
+pour moi inconnue. Elle y pénétra comme une folle en criant: «il est
+acquitté!» Je la suis dans un salon où une femme entourée de deux ou
+trois jeunes filles repose comme morte sur un canapé. Ce cri la
+réveille. Elle se jette à terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui
+baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scène si
+pathétique n'a frappé mes regards. C'est en parlant de la comparution de
+M. Martell devant le tribunal révolutionnaire que son beau-frère me
+disait, une heure auparavant, en vrai style de négociant: «Je ne
+l'assurerais pas à 90 pour 100!»
+
+Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras à mon
+nègre parce qu'il avait une carte de sûreté et que passé une certaine
+heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontrée avait le droit
+de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-même qu'à la
+nuit, afin d'éviter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me
+faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, célèbre
+architecte de Paris, qui avait obtenu d'être appelé à Bordeaux pour la
+construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,
+il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon maître italien,
+d'ailleurs, qu'à la nuit close. Ce soir-là donc, étant avec M.
+Brongniart sur le cours du Pavé-des-Chartrons, lieu très éloigné de mon
+logis, il s'écrie tout à coup en fouillant dans ses poches: «Ah! ah!
+j'ai oublié ma carte de sûreté!» La peur de rencontrer une patrouille me
+saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. «On vous prendra,
+dit-il en riant, pour...» Mais rien ne put me rassurer, et il dut se
+contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces
+petits détails, je les cite pour montrer comment on était parvenu à
+façonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.
+
+Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table
+d'hôte, sans quoi nous aurions couru le risque d'être confondus dans
+_une rafle_, genre d'opération qui se pratiquait alors, ainsi que je
+l'ai déjà dit. C'est la mésaventure qui arriva à M. de Chambeau au cours
+d'une visite à l'un de ses amis. Il est introduit dans l'hôtel habité
+par cet ami au moment où vingt-sept personnes étaient réunies à table.
+Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrêter. Comme on ne la
+connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,
+appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants
+de la maison, qui sont conduits au fort du Hâ. M. de Chambeau y resta
+vingt-huit jours, sous écrou, dans des anxiétés continuelles. Deux de
+ses camarades de chambrée qu'il ne connaissait pas, ayant été emmenés un
+matin pour être interrogés et n'étant pas revenus, il en conclut qu'ils
+sont montés sur l'échafaud. Aussi lui-même attend-il la mort tous les
+jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit
+jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: «Vous pouvez sortir si
+vous voulez.» On pense s'il le voulut.
+
+Ferrari, quoique porteur, bien caché et cousu dans la doublure de son
+habit, du papier qui l'accréditait comme agent occulte du Régent, depuis
+Louis XVIII, n'en était, pas moins, en sa qualité d'Italien, extrêmement
+poltron. Il avait été assez adroit pour se faufiler jusque chez les
+représentants du peuple. Là il parlait souvent de la nécessité où il se
+trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,
+parmi tant d'autres moyens imaginés pour sortir de France, formé le
+projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari
+pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et
+ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les
+principales villes situées sur notre route, comme Toulouse, Marseille,
+nous aurions donné des concerts. Je chantais suffisamment bien pour
+pouvoir, sans prétention ni contestation, passer pour une cantatrice.
+Chaque jour nous répétions les différents morceaux que nous nous
+proposions d'exécuter, parmi lesquels je me rappelle particulièrement le
+duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appelé, selon nous, à
+avoir beaucoup de succès.
+
+Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, était notre accompagnateur
+pendant les répétitions. Il avait joué un rôle marquant dans
+l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des résultats si
+médiocres, et était, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne
+couchait deux nuits de suite dans le même lieu. Il sortait la nuit
+tombée, en évitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'était pas
+muni d'une carte de sûreté. Je soupçonne bien que je ne le lui aie pas
+demandé, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait été
+abrité pendant la journée par un ménage mal approvisionné, il arrivait
+le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dîner
+et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des œufs, dont j'étais
+toujours bien approvisionnée par les paysans du Bouilh. On en faisait
+d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prélevait sur
+les provisions de cuisine des représentants du peuple. C'était, dans
+notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.
+
+Il fallait véritablement que nous fussions jeunes et de sang français
+pour conserver de la gaieté ayant, comme nous l'avions tous, le couteau
+sur le cou, et à une époque où, quand on se disait «bonsoir», on n'osait
+ajouter: «À demain!» que sous condition.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
+de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
+charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
+Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
+américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
+départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
+Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
+Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
+retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
+Bordeaux.
+
+
+I
+
+Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y
+avait pas de jour qu'il ne se fît des exécutions. Je logeais assez près
+de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement
+marquait chaque tête qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le
+journal du soir ne m'apprît les noms des victimes. Le fond du jardin sur
+lequel donnait la fenêtre de ma chambre touchait à celui d'une ancienne
+église où s'était établi le club des _Amis du peuple_, et lorsque la
+séance du soir était animée, les cris, les applaudissements et les
+vociférations des misérables qui y assistaient parvenaient jusqu'à moi.
+
+Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position à
+Tesson comme très précaire. À tous moments, on menaçait Grégoire
+d'établir dans le château un corps de troupes, un hôpital militaire, ou
+autre établissement analogue, ce qui aurait obligé mon mari à fuir de
+nouveau. Je ne savais où le placer ailleurs avec la moindre sécurité. Le
+rappeler auprès de moi à Bordeaux, il ne fallait pas y songer, à cause
+de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait
+dire, du fond de sa cachette, que je devais me défier d'elle. Je n'osais
+pourtant la renvoyer, crainte de pis.
+
+Une dernière circonstance m'avait prouvé que je n'étais pas aussi
+ignorée à Bordeaux que je l'espérais. Mon homme d'affaires m'avait écrit
+de Paris que l'on venait d'établir la loi des _certificats de
+résidence_, à neuf témoins, appelés à être renouvelés tous les trois
+mois, sous peine de confiscation des propriétés que l'on possédait dans
+les communes où l'on ne résidait pas. J'avais une maison à Paris occupée
+par l'ambassade de Suède et des rentes sur l'Etat que l'on avait déjà
+réduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.
+Bonie se chargea de rassembler les neuf témoins, dont aucun ne m'avait
+vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous
+allâmes à la municipalité un matin, et ce ne fut pas sans une extrême
+répugnance que je pénétrai dans une salle où se trouvaient une douzaine
+d'employés tous coiffés du bonnet rouge. Je m'assis près du feu, tandis
+que Bonie faisait dresser l'acte et signer les témoins. Il avait demandé
+qu'on ne me fît pas attendre, parce que _j'étais nourrice_, et la
+philanthropie de ces buveurs de sang s'était émue. L'un d'eux se
+précipita même à mes pieds et, m'ôtant de force mes sabots, y passa de
+la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.
+Puis, allant à une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me
+l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'œil de Bonie me
+fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un
+sentiment de honte, car mes regards étaient tombés sur une pauvre
+vieille dame, à l'autre coin de la cheminée, enveloppée dans une pelisse
+de satin bleu-clair bordée de cygne et qui attendait peut-être depuis
+deux heures sans avoir déjeuné, maudissant certainement la jeune
+grisette, son coquet mouchoir de madras noué sur l'oreille, sa brassière
+rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,
+et le municipal, avec une sorte de respect qui m'étonna, me céda sa
+chaise pour écrire. Alors on lut, à mon grand chagrin, le certificat
+d'un bout à l'autre à haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins
+interrompit en disant: «Ah! ah! la citoyenne est apparemment sœur ou
+nièce de tous les émigrés de ce nom que nous avons sur notre liste?»
+J'allais répondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:
+«Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas même leur parente.» Je le
+regardai avec surprise, et il me dit à voix basse en me donnant sa plume
+pour signer: «Vous êtes la nièce de l'archevêque de Narbonne. Je suis de
+Sorèze.» Je le remerciai d'une légère inclinaison de tête, mais je
+pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y
+connaissait si bien.
+
+
+II
+
+J'étais poussée à bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs
+moyens de fuite avaient été reconnus impossibles. Tous les jours on
+exécutait des gens qui pensaient être en sûreté. Les malheureux jeunes
+gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient été arrêtés ou dénoncés
+les uns après les autres, puis exécutés sans procès sur la seule
+constatation de leur identité, tous ayant été mis en masse hors la loi.
+Je passais les nuits sans sommeil, croyant, à chaque bruit, que l'on
+venait m'arrêter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,
+et je craignais de tomber malade au moment où je n'avais jamais eu plus
+de besoin de ma santé, afin de pouvoir agir si cela devenait nécessaire.
+Enfin un matin, étant allée voir M. de Brouquens, toujours en détention
+chez lui, j'étais appuyée pensive sur sa table, lorsque mes yeux se
+portèrent machinalement sur un journal du matin qui était ouvert. J'y
+lus, aux Nouvelles commerciales: «Le navire _la Diane_, de Boston, 150
+tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du
+ministre de la marine.» Or, il y avait dans le port quatre-vingts
+navires américains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir
+la permission de mettre à la voile. Sans prononcer un mot, je me
+redresse aussitôt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occupé à
+écrire, leva les yeux et me dit: «Où allez-vous donc si vite?»--«Je vais
+en Amérique», lui répondis-je, et je sortis.
+
+Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma
+résolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises
+nouvelles de Paris. Tallien y était dénoncé par son collègue et pouvait
+être rappelé d'un moment à l'autre. Ce rappel probable serait,
+croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruauté à Bordeaux, où
+elle-même ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc
+pas une minute à perdre, si nous voulions être sauvés.
+
+Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me
+trouver un homme dont il fût sûr pour aller chercher mon mari. Il
+n'hésita pas un moment: «La commission est périlleuse, dit-il. Je ne
+connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-là, c'est
+moi.» Il me répondit du succès, et je me confiai à son zèle et à son
+intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait été sacrifiée avec celle
+de mon mari, s'ils avaient été découverts; mais, comme dans ce cas la
+mienne n'eût pas été épargnée davantage, je n'éprouvai aucun scrupule
+d'accepter la proposition qui m'était faite.
+
+Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de
+mon père, et qui était aussi courtier de navires. Il m'était très dévoué
+et se chargea d'aller arrêter notre passage sur _la Diane_, pour moi,
+mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne
+Marguerite. Mais elle avait une fièvre double tierce depuis six mois
+déjà et aucun remède ne parvenait à l'en débarrasser. Je craignais qu'un
+passage de mer dans une si mauvaise saison, nous étions dans les
+derniers jours de février, ne lui fût fatal. D'ailleurs, comment se
+trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, déjà
+âgée, et accoutumée, plus que moi, à toutes les aisances de la vie! Je
+résolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de
+Brouquens, ayant déjà tout arrangé, sa surprise fut grande. Il me dit
+alors que, venant d'être rendu à la liberté sur un ordre de Paris, et
+comptant lui-même partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le
+lendemain déjeuner à Canoles; où il n'était pas retourné depuis la
+visite domiciliaire.
+
+Rentré de nouveau chez moi, je me confiai à mon bon Zamore, car le plus
+difficile était de pouvoir emballer nos effets à l'insu de la bonne, qui
+eût été tout aussitôt nous dénoncer à la section. Elle couchait, avec ma
+petite fille, alors âgée de près de six mois, dans une longue chambre
+garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enfermé tous les effets qu'on
+m'avait envoyés du Bouilh et ceux que j'avais emportés de là-bas
+moi-même en venant réinstaller à Canoles. Cette chambre donnait d'un
+côté dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette
+dernière avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait à la
+cave. Bonie, toujours prévoyant, avait arrangé depuis longtemps, sans
+m'en parler, que, si on venait pour m'arrêter, je descendrais dans cette
+cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant
+quelques heures. Heureusement, me défiant de la bonne, j'avais toujours
+tenu toutes les armoires fermées. Je convins donc avec Zamore que le
+lendemain matin, pendant que je serais à Canoles, où j'emmènerais la
+bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,
+en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans
+les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser
+traîner le moindre bout de fil, dont la présence pourrait déceler
+l'ouverture récente des armoires. Il exécuta toute cette opération avec
+son intelligence accoutumée.
+
+
+III
+
+Le lendemain donc j'allai, accompagnée de M. de Chambeau, déjeuner à
+Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous étions tous les trois à table,
+la porte du jardin s'ouvrit, et nous vîmes apparaître Mme de Fontenay,
+donnant le bras à Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait
+pas dit son projet. Brouquens fut stupéfait, mais se remit bien vite.
+Quant à moi, je cherchais à dominer mon émotion encore accrue par la vue
+d'un homme qui était entré avec Tallien et derrière lui. Il avait mis un
+doigt sur sa bouche en me regardant et je détournai aussitôt les yeux.
+C'était M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, caché à
+Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employé, accompagnait le
+représentant. Tallien, après un compliment poli à Brouquens sur la
+liberté qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le
+consul de Suède, vint à moi, avec cette manière prévenante des seigneurs
+de l'ancienne cour, et me dit de la façon la plus gracieuse: «On
+prétend, madame, que je puis réparer aujourd'hui mes torts envers vous,
+et j'y suis tout à fait disposé.» Alors, je me laissai fléchir, et
+quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un
+passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intérêts pécuniaires à
+la Martinique--la chose était presque vraie--je désirais y passer pour
+m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et
+mes enfants. Il répliqua: «Mais où donc est-il votre mari?» Ce à quoi je
+lui répondis, en riant: «Vous permettrez, citoyen représentant, que je
+ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez», fit-il gaiement. Le monstre
+se faisait aimable. Sa belle maîtresse l'avait menacé de ne plus le
+revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchaîné un moment
+sa cruauté.
+
+Après quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M.
+Vanheimert, le consul de Suède. M. de Brouquens proposa de traverser une
+petite lande qui séparait les deux propriétés. Il avait envoyé prévenir
+le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prétexte des soins à
+donner à mon enfant, que la bonne avait amené à Canoles. Mais Mme de
+Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: «Venez donc!» et
+je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-même le
+bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais
+exprimer ce que j'éprouvai en ce moment. J'en frémis encore en écrivant
+ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule eût été en cause,
+et si celle de mon mari n'eût pas dépendu du refus de ce bras qui
+m'était offert, je l'aurais repoussé. Faisant effort sur moi-même, je
+l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger
+définitivement mon affaire. Après quoi, je lui parlai de la citoyenne
+Thérésia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconséquence
+de l'esprit humain! je me serais bien gardée de lui dire que, femme d'un
+conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas à la catégorie de celles
+qui étaient présentées à cette reine que lui et les siens venaient de
+faire périr sur un échafaud, car cela lui aurait déplu.
+
+Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de
+Francfort, étaient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du
+représentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les
+belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place à une pâleur
+mortelle. Je tenais fort à ne pas lui laisser croire que j'étais _de la
+société_ de Tallien, et j'eus à peine le temps de lui souffler un mot
+pour l'éclairer à ce sujet. On entra dans la salle de billard, où
+Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens,
+qui manquait à toucher à tous coups, quoiqu'il fût très fort joueur.
+
+Enfin Tallien déclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il était obligé
+de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: «Vous avez là une
+belle montre,» dit Mme de Fontenay.--«Oui, répliqua-t-il. C'est une de
+ces montres nouvelles de Bréguet, du prix de 7.000 à 8.000 francs, et
+qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus
+de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous?» ajouta-t-il en
+la lui tendant. «Ah! merci!» dit-elle comme s'il lui eût offert une
+fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une
+horreur profonde, car c'était là l'acte d'une courtisane corrompue.
+Heureusement ses yeux n'étaient pas fixés sur moi, car l'indignation
+qu'elle eût pu lire sur mon visage aurait peut-être détruit en un moment
+toute sa bonne volonté à mon égard. Dans ce temps, hélas! la vie d'une
+famille dépendait du sourire d'une femme et du caprice d'un être qui
+vous apparaissait enveloppé d'un voile teinté de sang.
+
+Cette visite finie--elle me semblait avoir duré un siècle--nous
+retournâmes, Brouquens et moi, à Canoles, car M. de Chambeau s'était
+caché dès l'arrivée de Tallien. Quand nous nous retrouvâmes seuls,
+l'altération du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canapé
+dans un état d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est
+toujours disposé à supposer, par un fond de personnalité, qu'il est
+question de soi dans l'émotion de ses amis, je m'informai de la cause de
+son trouble avec une mortelle inquiétude. «Hélas! dit-il, vous avez vu
+cette montre donnée par Tallien à Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle
+de ce pauvre Saige!»--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et
+une des premières victimes de la Terreur à Bordeaux.--«Lorsqu'il fut
+condamné, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant:
+«_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_». Et Tallien la prit
+et la mit dans sa poche.»
+
+On comprend la répulsion que m'inspira ce récit. J'aime à croire que la
+citoyenne Thérésia ignorait la chose quand elle accepta le présent.
+
+
+IV
+
+Deux heures après mon retour à Bordeaux, Alexandre, le secrétaire de
+Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il était enjoint à la municipalité
+de Bordeaux de délivrer un passeport au citoyen Latour et à sa femme,
+avec deux jeunes enfants, pour se rendre à la Martinique à bord du
+navire _la Diane_. Une fois munie de ce précieux papier, il ne me
+restait plus qu'à rappeler mon mari à Bordeaux, car le capitaine
+américain n'aurait pas voulu le prendre à son bord, si ces papiers
+n'eussent pas été en règle.
+
+Ce voyage de Tesson à Bordeaux offrait autant de difficultés que de
+dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et
+partit pour Blaye dès la marée descendante. Il s'était déjà procuré un
+passeport régulier pour lui-même, car on ne pouvait, sans cela, sortir
+du département ni pénétrer dans celui de la Charente-Inférieure où se
+trouvait Tesson, à dix lieues des frontières de la Gironde. Mais une
+fois rentré dans la Gironde, une simple carte de sûreté, ne portant
+aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie
+avait bien sa carte de sûreté personnelle; mais il en fallait une pour
+mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et
+alité, et sous prétexte qu'il avait égaré sa propre carte, il lui
+emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta
+jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurément,
+si mon mari eût été arrêté nanti de cette carte, le véritable possesseur
+serait monté avec lui sur l'échafaud. Le passeport de Bonie spécifiait
+qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Inférieure regorgeait,
+tandis qu'on en manquait absolument à Bordeaux, où les boulangers
+mettaient toutes espèces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de
+fèves, etc., etc.
+
+Bonie partit dans la soirée. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui
+souhaiterais pas d'autre punition que d'éprouver l'inquiétude mortelle
+que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. À une époque où
+le sang coulait à flots tous les jours, où tant de malheureuses victimes
+avaient péri par la trahison et la lâcheté de ceux dont ils étaient les
+bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus
+cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six
+mois à peine. Le rôle de révolutionnaire qu'il jouait si bien, était-ce
+réellement un rôle? n'était-ce pas plutôt ses bons sentiments qui
+étaient simulés? Je cherchais à repousser ces affreux soupçons, mais
+plus je me représentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant
+chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement
+pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dévouement, à
+moins que ce ne fût pour le livrer. On m'a bien rapporté depuis qu'un
+sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laissé
+concevoir le moindre soupçon, et qu'il savait être sans espoir, avait
+élevé son âme au point de lui inspirer ce dévouement extraordinaire.
+Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi
+d'ailleurs qu'il était très attaché à Mlle de Sansac, dont il gérait les
+affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'années de plus que lui, et sa
+santé était ruinée. D'un autre coté il aimait passionnément sa jeune
+femme, morte en couches à dix-huit ans, moins d'une année auparavant, et
+il ne semblait pas encore consolé de l'avoir perdue.
+
+Quoi qu'il en fût, j'avais calculé tous les instants qu'il mettrait à
+accomplir ce périlleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxiété,
+et le troisième jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir espérer
+que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la marée
+ramènerait le voyageur si ardemment attendu. La fièvre d'impatience qui
+me dévorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les
+Chartrons, à la nuit, avec M. de Chambeau, à l'endroit où je savais
+qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurité était si grande qu'on ne
+distinguait pas l'eau de la rivière. Je n'osais demander aucun
+renseignement, car je savais tous les points de la rivière où l'on
+débarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, après une longue
+attente, nous entendîmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau,
+qui n'avait pas de carte de sûreté, m'observa que nous n'avions plus
+qu'une demi-heure pour rentrer sans danger à la maison. Deux matelots
+parlant anglais passaient à ce moment près de moi. Je me hasardai à leur
+demander, dans leur langue, l'état de la marée. Ils répondirent sans
+hésiter qu'il y avait déjà une heure _de descendant_. Perdant alors tout
+espoir pour ce jour-là, je retournai désolée à la maison, où je passai
+la nuit à imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu
+arrêter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, à côté de
+mes deux chers enfants, je prêtais l'oreille pour saisir le moindre
+bruit qui pût ranimer mon espoir. Hélas! jamais la maison n'avait été
+aussi silencieuse.
+
+Pendant que je tremblais ainsi d'inquiétude et d'impatience, pendant que
+j'étais hantée par la terrible vision de mon mari reconnu, arrêté,
+conduit au tribunal et de là traîné sur l'échafaud, il dormait
+tranquillement étendu sur un confortable lit, préparé à son intention,
+dans une chambre inhabitée et solitaire de la maison, par Bonie, avant
+son départ. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me
+dit d'un air indifférent: «À propos, madame, M. Bonie est là qui demande
+si vous êtes levée?» Je fis un effort prodigieux sur moi-même pour ne
+pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue.
+Bonie entra alors et m'apprit qu'ils étaient arrivés trop tard à Blaye
+pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait
+pu être reconnu. Il avait nolisé une barque de pêcheur, quoiqu'il y eût
+encore trois heures _de descendant_. Le vent étant favorable et très
+fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis à la mer et bientôt
+regagné, puis dépassé le bateau ordinaire. Aussi étaient-ils déjà
+arrivés quand je les attendais et me désespérais sur le bord de la
+rivière.
+
+Je mourais d'impatience de pénétrer dans la chambre où se trouvait
+l'être que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de
+m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et
+cette précaution très nécessaire me sembla un supplice. Enfin, une
+demi-heure après, je sortis sous le prétexte de faire quelques
+emplettes, et ayant été rejoindre Bonie, il me conduisit, par un
+escalier dérobé, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous
+retrouvions, après six mois de la plus douloureuse absence!
+
+La vie est marquée de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle
+étoile dans une nuit obscure. Le jour de notre réunion est du nombre.
+Nous n'étions pas sauvés. Un danger plus pressant, plus rapproché, plus
+positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaçait même;
+cependant nous étions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir
+toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous était possible
+d'espérer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait
+ensemble.
+
+Je voulus savoir les détails de ce voyage si périlleux. Mon mari me les
+conta.
+
+Bonie, à son arrivée à Tesson, avait épouvanté par son accoutrement de
+sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grégoire.
+Elle nia effrontément le séjour de mon mari à Tesson. Bonie eut beau
+prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la fléchir.
+À bout d'argument, il déchira la doublure de son gilet, un tira un petit
+papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier
+contenait ces seuls, mots écrits de ma main: «Fiez-vous au porteur. Dans
+trois jours nous serons sauvés.» La bonne Grégoire ne vit pas plutôt ce
+brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter
+le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance,
+prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande
+frayeur que Mme Grégoire introduisit dans la chambre, d'où M. de La Tour
+du Pin n'était pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne
+pouvait se décider à considérer comme un sauveur.
+
+À la nuit, mon mari se revêtit des habits de paysan que je lui avais
+envoyés auparavant, et Bonie et lui partirent à pied, en prenant des
+chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande
+route de Blaye à la pointe du jour. Après avoir parcouru quelques lieues
+sur cette grande route qui était, comme toutes celles de France, à cette
+époque, dans le dernier degré de destruction, mon mari se déclara hors
+d'état d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le
+voyant pâle et sans force, crut qu'il allait mourir, et son désespoir
+fut extrême. Heureusement un paysan, qui allait au marché à Blaye avec
+sa charrette, passa. Rassuré par le costume de patriote de Bonie, il
+consentit à faire monter les deux voyageurs auprès de lui, et ils
+arrivèrent à Blaye assez reposés pour gagner le port à pied. Dans ce
+terrible temps, tout était danger, et deux hommes, dont l'un avait les
+apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer à un batelier de fréter
+une barque pour eux seuls sans éveiller les soupçons. Mais Bonie pensait
+à tout. Il raconta qu'il avait été envoyé par je ne sais quelle commune
+au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le
+peuple. Personne ne s'étonna donc qu'il prît un bateau pour son service
+particulier et qu'il donnât passage, par charité, à un pauvre citoyen
+malade évadé des départements insurgés. Cette dernière phrase était
+nécessaire pour éviter le soupçon qu'aurait pu faire naître dans
+l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La
+Tour du Pin.
+
+Lorsqu'après de longues années on rappelle à sa mémoire le degré de
+soupçon, d'absurdité, de déraison et de crainte sous lequel les
+intelligences étaient comme enchaînées en France, à cette époque bien
+nommée de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les
+plus simples, à la portée d'un enfant de dix ans, auraient suffi
+cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens réfléchis. On
+ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim à Bordeaux,
+tandis que les denrées de première nécessité regorgent de l'autre côté
+de la rivière? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun
+paysan de Blaye ou de Royan n'eût osé apporter deux sacs de farine à la
+grande ville, sans courir le risque d'être appelé _accapareur_. Ces
+faits n'ont été éclaircis par aucun des mémoires du temps. J'en laisse
+le soin à l'Histoire et je reviens à la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau
+le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
+Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux
+à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
+canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être
+reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation
+à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
+Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des
+Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses
+passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la
+vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
+des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
+l'arrivée.
+
+
+I
+
+J'ai déjà dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat
+de résidence à neuf témoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait
+maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et éviter celui
+de Dillon, trop connu à Bordeaux. Je me décidai à remplacer le nom de
+Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien,
+depuis qu'il avait hérité de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon
+arrière-grand-oncle. Il n'y avait pas à reculer. On fermait le bureau
+des passeports à 9 heures, et nous allâmes, à 8 h. 30 à la commune. Il
+faisait complètement nuit. C'était le 8 mars 1794. Mon mari marchait
+assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagnée d'un ami de ce
+dernier, portant dans mes bras ma fille âgée de six mois et tenant par
+la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. À cause du nom
+anglais ou américain que je voulais prendre, j'étais vêtue en dame, mais
+très mal mise et coiffée d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons
+dans une salle de l'hôtel de ville, qui était remplie de monde. C'était
+là que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle
+le bureau des passeports vous en délivrait un. Je frémissais que quelque
+habitant de Saint-André-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnût. Nous
+prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir éloignés
+l'un de l'autre et d'éviter les parties éclairées de la salle.
+
+Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme
+nous y entrions, nous entendons l'employé s'écrier: «Ah! ma foi, en
+voilà bien assez pour aujourd'hui: le reste à demain.» Tout retard nous
+eût coûté la vie, comme on va le voir. Bonie s'élance par dessus le
+bureau en disant: «Si tu es fatigué, citoyen, je vais écrire pour toi.»
+L'autre y consent, et Bonie rédige le passeport collectif de la famille
+Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi,
+lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: «Citoyen Latour, ôte ton
+chapeau qu'on fasse ton signalement», il me prit un battement de cœur si
+violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'étais
+assise dans un coin obscur du bureau. Au même moment mon fils levant les
+yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais
+je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et
+ne lui dis rien.
+
+Le passeport signé, nous l'emportâmes avec une vive satisfaction,
+quoique nous fussions pourtant bien loin d'être sauvés. Il avait été
+convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la même maison, et
+pour n'avoir pas à traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour,
+M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer,
+qui habitait la dernière maison des Chartrons et nous était entièrement
+dévoué. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y
+conduisit. Quant à moi, après avoir ramené mes enfants à la maison, je
+me rendis chez Mme de Fontenay, où je croyais rencontrer Tallien qui
+devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien
+avait reçu son ordre de rappel et il était déjà parti depuis deux
+heures. Elle-même devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me
+cacha pas ses craintes que le féroce Ysabeau, collègue de Tallien, ne
+refusât de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrétaire de
+Tallien, affirma, sur sa tête, qu'il le viserait. Comme il signait
+toujours, disait-il, à 10 heures, en sortant du théâtre, il avait hâte
+de souper, et ne regardait guère les pièces qu'on lui présentait. La
+Providence, dans sa bonté, avait voulu qu'Ysabeau eût demandé à Tallien
+de lui laisser Alexandre, son secrétaire, qui non seulement lui était
+très utile mais avait même eu l'adresse de se rendre nécessaire.
+
+Au moment où j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour
+aller à la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de
+beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-là, très préoccupé de l'arrivée d'un
+nouveau collègue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et
+dès qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay
+où j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un
+personnage que je ne connaissais pas et à l'aspect assez soucieux était
+là également. Cet homme n'était autre que M. de Fontenay. Faisant fi des
+sentiments de délicatesse les plus élémentaires, il venait demander à sa
+femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport déployé à la
+main. Il était tellement essoufflé qu'il tomba sur un fauteuil sans
+pouvoir articuler autre chose que ces mots: «Le voilà!
+
+Mme de Fontenay l'embrassa de tout son cœur, moi de même, car notre
+sauveur, en réalité, c'était lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et
+peut-être aura-t-il payé de sa tête les services rendus à beaucoup de
+gens qui ne s'en sont pas souvenus.
+
+Le jeune envoyé de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait
+Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait à Bordeaux pour y ranimer le
+patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruauté a surpassé tout ce que
+ces temps affreux ont présenté de plus atroce. Nous eûmes l'honneur de
+lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les
+cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions échappé, car,
+déclarait-il, nous étions mentionnés dans ses notes.
+
+Alexandre se préparait à partir, et comme il était près de minuit, je me
+levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant
+qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle désirait me
+montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre à coucher,
+où M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir
+elle tira un mouchoir et l'étendit sur une table. Puis ouvrant une belle
+cassette formant écrin, elle en sortit des parures de diamants de la
+plus grande magnificence et les jeta ensuite, à mesure qu'elle me les
+montrait, pêle-mêle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vidé toutes
+les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les
+coins du mouchoir et le tendit à M. de Fontenay avec ces mots: «Prenez
+tout.» Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je
+me montrai fort surprise. Elle s'en aperçut, et répondant à ma pensée,
+me dit: «Il m'en avait donné une partie; le reste venait de ma mère. Lui
+aussi part demain pour l'Amérique.»
+
+Je n'aurais pas raconté ce fait qui m'est étranger, si deux ans après,
+me trouvant à Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu
+y vendre des diamants, avait été soupçonné de complicité dans le vol de
+ceux qui avaient été dérobés au garde-meuble de Paris. Mon récit
+constate avec certitude que ce soupçon était injuste. Mais M. de
+Fontenay honteux, paraît-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne
+voulut pas avouer qu'elle lui avait donné ces diamants, ni faire mention
+de l'époque où il les avait acceptés, de très bonne volonté et sans
+compliment, en ma présence.
+
+Je passai la nuit à arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne
+heure. J'avais fait semblant de me déshabiller, et je me gardai de
+réveiller ma bonne. Dès que nous fûmes seuls, mon fils, couché dans un
+lit voisin du mien, se leva sur son séant et m'appela. Grande fut ma
+frayeur, car je craignis qu'il ne fût malade. Je m'approchai aussitôt de
+lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa
+bouche à mon oreille, il me dit: «J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien
+dit à cause de ces méchantes gens!» Ainsi la terreur, dans le bureau des
+passeports, avait agi même sur un enfant âgé de moins de quatre ans.
+
+
+II
+
+Tous nos bagages étaient à bord depuis trois jours, sans que mon
+espionne se fût doutée que toutes les armoires et tous les tiroirs
+avaient été vidés. Je fis de tendres adieux à ma bonne Marguerite. Ne
+pensant qu'à moi, elle était heureuse de me voir échapper aux dangers
+qui me menaçaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens,
+bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant
+ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis à la
+berceuse que je les menais sur les allées de Tourny, à cette époque
+encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans
+une heure ou deux.
+
+Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Château-Trompette,
+où je rejoignis M. de Chambeau, à qui j'avais donné rendez-vous. Il
+avait également obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment,
+sous un nom supposé, M. de Chambeau se cachait à Bordeaux, où il courait
+le danger imminent d'être reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir
+que son père, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre près
+d'Auch, dénoncé par un valet de chambre à son service depuis trente ans,
+avait été arrêté et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis
+lors de l'arrestation, on sut que son fils, après avoir été pris pendant
+la campagne de 1792, avait ensuite émigré, puis qu'il était rentré en
+France et se cachait à Bordeaux.
+
+M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court délai.
+Mais quel asile choisir? Dans la matinée du jour où nous devions aller
+chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de
+Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en
+plaisantant: «Si je vous donnais une procuration pour aller gérer mon
+habitation à la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement
+sur la _Diane_.» L'idée fut trouvée meilleure que je ne pensais. M. de
+Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dressée. Je la
+signai de mon véritable nom, et une heure après, M. du Chambeau tenait
+entre les mains un bon passeport, visé probablement, sûrement même, par
+le représentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu'à onze heures du
+matin. À midi M. de Chambeau était prêt à partir, muni d'une douzaine de
+chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui
+donna M. de Brouquens, ravi de s'échapper, et, avec ses vingt-cinq ans,
+plein de bonne humeur, d'activité et d'adresse à tout faire. C'était un
+charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amitié que lui inspira mon
+mari devint un culte qui ne s'est jamais démenti un seul instant.
+
+Je le trouvai donc au Château-Trompette accompagné d'un gamin chargé de
+son portemanteau qui ne pesait guère. Il prit la main d'Humbert, et
+quand, arrivés au bout des Chartrons, nous aperçûmes le canot de la
+_Diane_, nous éprouvâmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on
+n'en ressent pas souvent dans sa vie.
+
+M. Meyer, chez qui mon mari avait couché, nous attendait. Nous
+trouvâmes, déjà installés à déjeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay
+et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au
+Parlement de Paris que Brouquens avait caché dans la compagnie des
+vivres et dont je n'ai jamais su le véritable nom. On le plaisantait
+fort, parce que, chargé de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace
+de trois jours, trouvé pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il
+amenait tout bêlant. En réalité, la famine était telle que nous n'avions
+rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de
+pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures
+et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre
+richesse. Le capitaine Pease possédait bien quelques barriques de
+biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M.
+Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la
+soupe à ma petite fille. Mais qu'importait tout cela comparé à ce
+résultat: la vie de mon mari sauvée!
+
+Mme de Fontenay jouissait de son œuvre. Son beau visage était baigné de
+larmes de joie quand, nous montâmes dans le canot. Elle m'a dit depuis
+que ce moment, grâce aux expressions de notre reconnaissante, comptait
+comme le plus doux dont elle eût conservé le souvenir.
+
+Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: «Off!»[160], un
+sentiment d'indicible bonheur me pénétra. Assise en face de mon mari
+dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne
+me paraissait impossible. La pauvreté, le travail, la misère, rien
+n'était difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le
+matelot donna au rivage pour nous en éloigner a marqué le plus heureux
+moment de mon existence.
+
+Le navire la _Diane_ était descendu, avec la marée précédente, jusqu'au
+Bec d'Ambez, où nous devions le rejoindre. On était soumis, par ordre
+supérieur, à l'obligation d'accoster un bâtiment de guerre stationné au
+milieu de la rivière, à l'entrée du port, comme une sentinelle. Le
+capitaine se prépara à soumettre à la visite ses papiers nos passeports.
+Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler français ni regarder en
+l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul à bord.
+Il ne savait pas un mot de français, quoiqu'il y eut un an qu'il était
+_en embargo_ à Bordeaux. Une voix cria du pont: «Faites monter la femme
+pour servir d'interprète»; puis quelques grossières paroles pour
+demander si elle était jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit.
+Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: «Don't answer»[161].
+Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau français très pressé et
+plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de
+l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous
+éloignâmes aussi vite que nous le pûmes.
+
+Enfin nous trouvâmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous
+installâmes tant bien que mal à son bord. La seconde marée descendante
+nous mena devant Pauillac. Là nous eûmes encore à supporter la visite de
+deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, déjà atteint du mal de mer,
+s'était couché. Les officiers qui vinrent à bord furent fort polis,
+quoique questionneurs. Ils prirent une très grande fantaisie pour mon
+agneau qui, malheureusement, était encore en vie. Ils me le demandèrent
+sans façon, promettant de m'envoyer en échange une chèvre, dont j'aurais
+été charmée pour mes enfants. Mais ils emmenèrent l'agneau et la chèvre
+ne vint pas, car nous levâmes bientôt l'ancre pour nous rapprocher de
+Pauillac, où la mer était moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux.
+
+Comme le vent était absolument contraire et qu'il ne paraissait pas
+devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dîner à terre, où nous
+trouverions peut-être quelque chose à acheter pour compléter nos vivres.
+Nous y consentîmes, et après avoir envoyé à bord quelques pains, nous
+nous mîmes à table. À la fin du dîner, une servante qui n'avait pas
+encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant à mon
+mari, elle lui dit: «Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais
+je ne sais plus où je vous ai vu.» Et la voilà qui se met à chercher en
+se grattant le front: «Ah! oui, c'est à la foire de Bourg.» Je souffle
+ces mots au capitaine: «Allons-nous-en tout de suite.» Il se lève et
+nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'écrie: «Oh!
+je sais bien où c'est maintenant, c'est à la foire de
+Saint-André-de-Cubzac. Même on m'a dit votre nom, mais je ne m'en
+souviens plus.» Cette assertion pouvait paraître rassurante. Elle ne le
+fut pas assez, néanmoins, pour m'empêcher d'éprouver un grand
+soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant
+de ne plus mettre le pied à terre, le vent dût-il être contraire pendant
+un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous
+laissâmes la tour de Cordouan loin derrière nous.
+
+
+III
+
+Le petit brick sur lequel nous étions embarqués n'était que de cent
+cinquante tonneaux, c'est-à-dire comme une grosse barque. Son unique mât
+était très haut, analogue en cela à celui de tous les navires de
+construction américaine. Comme son chargement se composait uniquement de
+nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon
+apprentissage maritime fut donc des plus pénibles.
+
+Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais,
+aussi peu favorisé que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en
+dehors de ceux que son consignataire était parvenu à lui fournir des
+magasins de la marine.
+
+Au départ de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute
+terrible du haut, du mât dans la cale. Il était hors de service. Trois
+seulement restaient donc pour faire la manœuvre. En somme, l'équipage
+comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le
+capitaine, jeune homme assez peu habile, son contremaître, qui était
+comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'expérience, nommé
+Harper, étranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait
+en toute occasion.
+
+La chambre où le capitaine seul entrait était, comme on le pense bien,
+très petite. Il nous avait donné une cabine pour mon mari et moi et une
+autre à M. de Chambeau. Lui-même couchait, dans la chambre, sur une
+sorte de coffre qui servait de banc dans la journée. Mon mari ne quitta
+pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de
+mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il
+supportait étaient le thé à l'eau et quelques morceaux de biscuit
+grillé, trempé dans du vin sucré. Pour moi, quand j'y pense après tant
+d'années, je ne conçois pas comment je pus résister à la fatigue et à la
+faim. Nourrice, de plus âgée de vingt-quatre ans seulement, mon appétit
+ne pouvait être qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais
+pas même le temps de manger.
+
+Heureusement le mouvement du vaisseau berçait ma pauvre petite fille.
+Elle dormait presque toute la journée. Mais cela même faisait que, quand
+elle me sentait couchée à ses côtés pendant la nuit, elle ne me laissait
+pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la
+crainte de l'étouffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais
+imaginé de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le
+milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manière que je ne
+pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait
+ainsi toute la place qui lui était nécessaire. Au début, ce mode de
+couchage représentait pour moi un véritable supplice auquel je
+m'accoutumai bientôt cependant, car quelques jours après il me semblait
+n'avoir jamais couché autrement.
+
+Les Américains étaient, à cette époque, en guerre avec les Algériens,
+qui leur avaient pris déjà plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de
+ces corsaires une si grande terreur qu'à deux lieues de la tour de
+Cordouan il mit le cap au Nord et déclara que rien au monde ne le
+rassurerait avant qu'il ne fût au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur
+la marine française pour le garantir des pirates, mais entièrement sur
+celle de l'Angleterre, à laquelle, pensait-il, les Algériens n'osaient
+pas courir le risque de déplaire.
+
+Nous cinglions donc, par un temps affreux d'équinoxe, à une vingtaine de
+lieues des côtes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquiétude
+pour nous-mêmes. Nous avions appris, à Pauillac, qu'une frégate
+française--_Atalante_, je crois--ayant rencontré à la sortie du port de
+la Rochelle un navire américain sur lequel plusieurs Français avaient
+pris passage, s'était emparée de ces derniers et les avait menés à
+Brest, où tous avaient été guillotinés.
+
+Cette réjouissante anecdote me rendait le voisinage des côtes de France
+fort peu agréable. Mais quelques instances que je fisse auprès du
+capitaine pour le déterminer à mettre le cap sur sa patrie, il ne
+pensait et ne rêvait qu'Algériens et esclavage, et M. de La Tour du Pin,
+d'ailleurs, de même opinion que lui, l'encourageait aussi à conserver la
+direction du Nord.
+
+Un jour nous étions enfermés dans la chambre avec de la lumière en plein
+jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il
+avait fallu fermer les écoutilles, quand la voix altérée du matelot en
+vigie sur le pont fît entendre ces mots très, effrayants pour nous:
+«French man of war ahead»[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le
+pont, en nous ordonnant de ne pas paraître. Un coup de canon se fit
+entendre. C'était le commencement de la conversation de vie ou de mort
+pour nous que la frégate entamait. Elle s'annonça pour être française et
+arbora son pavillon. Nous déployâmes au plus vite le nôtre, et après les
+questions d'usage, nous entendîmes notre capitaine répondre, car nous ne
+pouvions distinguer les questions parties du navire français: «No
+passengers, no cargo»[163]. À quoi l'_Atalante_ répliqua: «Venez à
+bord.» Le capitaine dit que la mer était trop grosse. Elle était, en
+effet, démontée, et comme nous avions mis en panne, nous étions
+ballottés à ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante
+questionneuse termina la conversation par le seul mot: «Follow»[164], et
+reprit sa route. Nous redéployâmes notre unique voile pour nous mettre
+avec soumission dans son sillage.
+
+Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: «Dans une heure il fera
+nuit, et voilà la brume qui s'élève.» Jamais brouillard ne fut accueilli
+avec plus de joie. Bientôt nous perdîmes de vue la frégate dans
+l'obscurité, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible,
+malgré un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: «Venez donc!» elle
+gagnait peu à peu sur nous. Elle nous avait signalé qu'elle entrait dans
+Brest et de l'y suivre. Dès qu'il fît nuit, nous prîmes la route
+directement contraire, et le vent, très fort, nous étant favorable, nous
+nous en fûmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser
+si c'était ou non la route de Boston, où nous devions aller.
+
+Cet incident nous jeta complètement en dehors de notre direction, et les
+brouillards épais dont nous fûmes environnés n'ayant pas permis de
+prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau
+seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de
+Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres
+commençaient à manquer et l'on nous mit à la ration d'eau. Nous
+rencontrâmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla à
+bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de
+beurre pour moi et mes enfants. Ayant comparé sa position avec, celle
+prise par le capitaine anglais, il constata que nous étions à cinquante
+lieues au nord des Açores. En effet, depuis quelques jours, se sentant
+hors d'atteinte des Algériens, notre capitaine avait gouverné au
+Sud-Ouest par un bon vent de nord-est.
+
+En l'apprenant, mon mari le conjura de nous débarquer aux Açores, d'où
+nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y
+consentir. La Providence en avait autrement décidé. Combien je l'en ai
+remerciée depuis! Cependant nous en murmurâmes alors, aveugles humains
+que nous sommes! Si nous avions été en Angleterre, nous y serions
+arrivés au moment de l'expédition de Quiberon. Mon mari y aurait certes
+pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il
+aurait péri avec eux.
+
+Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les années de bonheur
+domestique dont il m'a favorisée par la suite sur cette terre. S'il m'a
+repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de
+moi une mère si heureuse et si orgueilleuse, peut-être me laissera-t-il
+pour me fermer les yeux, je l'espère, celui de tous que j'ai le plus
+aimé, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux
+petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une véritable adoration. De ces
+derniers l'un, une petite-fille, m'a été confiée et je l'ai élevée. Je
+la considère comme mon propre enfant et en même temps comme une amie
+bien chère.
+
+
+IV
+
+Ma vie de bord, toute dure qu'elle fût, m'était pourtant utile en ce
+sens qu'elle avait forcément éloigné de moi toutes les petites
+jouissances dont on ne connaît pas le prix quand on les a toujours
+possédées. En effet, privée de tout, sans un moment de loisir, entre les
+soins à donner à mes enfants et à mon mari malade, non seulement je
+n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'étais à
+bord, mais je n'avais même pu ôter le mouchoir de madras qui me serrait
+la tête. La mode était encore alors à la superficialité de la poudre et
+de la pommade. Un jour, après la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me
+coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que
+j'avais très longs, tellement mêlés que, désespérant de les remettre en
+ordre et prévoyant apparemment la coiffure _à la Titus,_ je pris des
+ciseaux et je les coupai tout à fait courts, ce dont mon mari fut fort
+en colère. Puis je les jetai à la mer, et avec eux toutes les idées
+frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire naître en moi.
+
+Mon temps de récréation à bord était celui que je passais dans la
+cuisine, espèce de caisse de berline sans portières attachée au mât. On
+s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte
+de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un
+faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait,
+mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je
+n'étais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifié du
+nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait à côté de lui dans
+la place, où je restais une ou deux heures à faire cuire nos haricots
+provenant de Baltimore et vieux déjà d'une année passée dans les
+magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous
+le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on
+pouvait distinguer une très belle figure. Fils d'un fermier des environs
+de Boston, il possédait une éducation bien supérieure à celle qu'un
+homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris
+que j'étais une _lady_[167] désireuse d'acquérir des connaissances sur
+tout ce qui se faisait à la campagne dans son pays. C'est à lui que je
+dois de n'avoir été étrangère à aucune de mes occupations quand j'ai dû
+remplir l'emploi de fermière. Mon mari disait en riant: «Les fèves sont
+en purée parce que ma femme s'est oubliée avec Boyd.»
+
+Lorsqu'on nous mit à la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en
+laisser manquer, ce qui était bien utile à mon mari qui ne pouvait boire
+que du thé, sous peine d'être repris du mal de mer. Personnellement je
+souffrais beaucoup du défaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un
+tel degré de dureté que je ne pouvais plus le manger sans avoir les
+gencives en sang. Quand je cherchais à l'attendrir en le mouillant il en
+sortait des vers qui me dégoûtaient horriblement. Pour mes enfants je le
+broyais et je leur en faisais une bouillie, à laquelle j'avais déjà
+consacré les deux petits pots de beurre que nous avait donnés le
+vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je
+voyais ma fille dépérir à vue d'œil, tandis que mon fils me demandait en
+pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mangé la dernière
+depuis plusieurs jours. Cette situation était affreuse. La crainte de
+voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus.
+
+Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume était
+si épaisse que, même sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le
+beaupré. Le capitaine ne savait où il se trouvait. Le vieux Harper
+assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions
+qu'il cherchait à nous rassurer.
+
+Enfin, le 13 mai 1794, à la pointe du jour, le temps étant chaud et la
+mer calme, nous montâmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour
+nous distraire et respirer l'air. La brume était toujours aussi épaisse,
+et le capitaine affirmait que, quelle que fût la terre où nous
+aborderions, elle était encore éloignée de cinquante ou soixante lieues
+au moins. Je remarquai néanmoins l'agitation du chien, un terrier noir,
+que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amitié, à la grande
+impatience du capitaine, son propriétaire. La pauvre bête allait à
+l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, léchait les mains et le
+visage de mon fils, puis reprenait la même course. Ce singulier manège
+durait depuis une heure déjà, lorsqu'un petit bateau
+ponté--_pilot-boat_[168]--passa près de nous, et l'homme qui le montait
+cria en anglais «que si nous ne changions de direction, nous allions
+nous perdre contre le cap». On lui jeta alors une corde et il sauta à
+bord. Dire la joie que nous ressentîmes en voyant ce pilote de Boston
+est impossible.
+
+Nous nous trouvions, sans le savoir, à l'entrée de cette magnifique
+rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune idée.
+Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers,
+on pénètre par un goulet, où deux vaisseaux ne pourraient passer de
+front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un léger vent de
+terre s'éleva pour nous montrer, comme dans un changement de décors au
+théâtre, la terre amie qui allait nous accueillir.
+
+Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu
+parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grâce au
+Ciel, échappé. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il
+faudrait vivre désormais privé de beaucoup de bonnes choses, pour éviter
+ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaçaient de
+tuer son père. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois
+venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agréable
+de n'en plus avoir, et cette vague réminiscence du passé le faisait
+pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperçut, de cet étroit goulet où nous
+entrions, les prés verts, les arbres en fleurs et toute la beauté de la
+plus luxuriante des végétations, sa joie fut sans égale.
+
+La nôtre, pour être plus raisonnable, n'en était pas moins vive.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Humbert-Frédéric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[2: Cécile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[4: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.]
+
+[5: Extrait du _Supplément littéraire du Petit Journal_, n° du 4 janvier
+1889.]
+
+[6: Né à Liége le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre
+1879, étant archevêque de Tyr.]
+
+[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.]
+
+[8: Domaine de Noisy, près de Dinant, en Belgique, propriété à cette
+époque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-père de l'auteur de la
+lettre.]
+
+[9: Le premier point.]
+
+[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.]
+
+[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]
+
+[12: Louis-Joseph-Xavier-François, né à Versailles, le 22 octobre 1781,
+mort à Meudon, le 4 juin 1789.]
+
+[13: L'auteur écrit en 1820.]
+
+[14: Charlotte Dillon.]
+
+[15: Mlle Marie Rogier.]
+
+[16: Auteur des mémoires.]
+
+[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La
+Tour du Pin.]
+
+[18: Robert Lec, quatrième et dernier Earl of Lichfield.]
+
+[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.]
+
+[20: Marie-Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, seconde femme de
+l'empereur Paul Ier.]
+
+[21: Honorable Catherine Dillon.]
+
+[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. Ços Designato
+Principibus Juventitus.
+
+À Caïus César, fils d'Auguste, à Lucius César, fils d'Auguste et Consul
+désigné, Princes de la Jeunesse.]
+
+[23: Caïus et Lucius étaient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui
+les avait adoptés comme ses héritiers.]
+
+[24: Marie-Joséphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impératrice
+Joséphine.]
+
+[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de
+Fitz-James.]
+
+[26: Frances Dillon, plus tard femme du général comte Bertrand.]
+
+[27: Frédéric-Séraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte
+de La Tour du Pin de Gouvernet; créé pair et marquis de La Tour du Pin,
+par lettres patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.]
+
+[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.]
+
+[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, maréchal de France.]
+
+[30: À cette époque M. le comte de Gouvernet.]
+
+[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.]
+
+[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son
+mariage marquise de Lameth.]
+
+[33: Nom donné à l'administration spéciale chargée de régler les
+dépenses du roi consacrées aux divertissements de tous genres qui
+n'étaient pas habituels.]
+
+[34: Épousa M. Permont.]
+
+[35: La Folie-Joyeuse.]
+
+[36: Châles.]
+
+[37: Henry XIe viscount Dillon.]
+
+[38: Une poignée de main.]
+
+[39: Mme de Rothe.]
+
+[40: Mgr Dillon, archevêque de Narbonne.]
+
+[41: Sir William Jerningham.]
+
+[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.]
+
+[43: George-William Jerningham.]
+
+[44: Charles Jerningham, frère de sir William Jerningham.]
+
+[45: Charles, Alexandre et Théodore de Lameth.]
+
+[46: Fils du marquis de Lameth.]
+
+[47: Louise-Charlotte de Béthune épousa en 1778 le marquis de La Charce,
+dit le marquis de La Tour du Pin.]
+
+[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois,
+depuis Charles X.]
+
+[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse.]
+
+[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Condé.]
+
+[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.]
+
+[52: Une poignée de main.]
+
+[53: Sœur de Louis XVI.]
+
+[54: Marie Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]
+
+[55: Comte de Provence.]
+
+[56: Madame Marie-Adélaïde et Madame Marie-Louise-Thérèse-Victoire.]
+
+[57: Louis-Joseph-Xavier-François, 1er dauphin, né à Versailles le 22
+octobre 1781, mort à Meudon le 4 juin 1789.]
+
+[58: Guillaume V.]
+
+[59: Frédéric-Guillaume II.]
+
+[60: Marie-François-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny,
+pair et maréchal de France. 1737-1821.]
+
+[61: Mme de Genlis était la nièce et sa fille Mme de Valence, par
+conséquent, la petite nièce de Mme de Montesson]
+
+[62: Louis-Philippe, duc d'Orléans, né en 1725 mort en 1785 père de
+Philippe-Égalité.]
+
+[63: Zaïre, tragédie de Voltaire, 1732.]
+
+[64: Orosmane.]
+
+[65: Tancrède, tragédie de Voltaire, 1760, acte V, scène V. Le texte
+exact est le suivant:
+
+ AMÉNAÏDE.
+
+ À ces chants d'allégresse,
+ À ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux.
+
+ ALDAMON.
+
+ Ces chants vont se changer en des cris de tristesse.
+]
+
+[66: Trophime-Gérard, marquis de Lally-Tollendal.]
+
+[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur
+général des établissements français dans l'Inde.]
+
+[68: Henry VIIIe viscount Dillon.]
+
+[69: Richard IXe viscount Dillon.]
+
+[70: Frances Dillon.]
+
+[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe
+viscount Dillon.]
+
+[72: Henry XIe viscount Dillon, frère de Charles Xe viscount Dillon.]
+
+[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orléans voulut lui
+donner. En ayant demandé l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci
+répondit en levant les épaules et en lui tournant les talons:
+«Gouverneur ou Gouvernante! vous êtes le maître de faire ce qu'il vous
+plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.»]
+
+[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de
+Montpensier; Alphonse-Léodgard, comte de Beaujolais.]
+
+[75: Louise-Eugénie-Adélaïde d'Orléans.]
+
+[76: Maison habitée par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre
+d'années.]
+
+[77: Alors marquis de Sérent. Sa femme, la marquise de Sérent, était à
+la même époque dame d'atours de Madame Élisabeth, sœur du roi Louis
+XVI.]
+
+[78: Un ecclésiastique.]
+
+[79: Irlandais-Unis.]
+
+[80: Située dans l'aile du château donnant sur le parterre du midi et
+sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la
+rue de la Sur-Intendance.]
+
+[81: La Ménagerie, petit château isolé, situé dans le grand parc, à
+l'extrémité d'un des bras du canal et en face de Trianon.]
+
+[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.]
+
+[83: L'Assemblée était installée dans la salle des Menus-Plaisirs, au
+coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.]
+
+[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mémoires. Le
+comte de Puységur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant général, quitta
+le ministère de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs:
+du 13 juillet au 3 août 1789, le duc de Broglie, Victor-François,
+maréchal de France; intérim du 15 juillet au 3 août 1789, comte de
+Saint-Priest, ministre de l'Intérieur; du 4 août 1789 au 15 novembre
+1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frédéric, lieutenant
+général.]
+
+[85: Bourg à deux lieues de Forges.]
+
+[86: «S'il vous plaît, Madame, que font-ils donc tous?»]
+
+[87: Le département de la Guerre était installé dans une partie du
+bâtiment formant l'aile sud de la cour des ministres.]
+
+[88: Le comte d'Artois quitta en réalité Paris dans la nuit du 16 au 17
+juillet 1789.]
+
+[89: Victor-Amédée III, roi de Sardaigne.]
+
+[90: Quartier de Constantinople habité par les descendants des Grecs qui
+restèrent à Constantinople après la prise de cette ville par Mahomet II
+en 1453.]
+
+[91: César-Henri comte de La Luzerne.]
+
+[92: Était chef d'état-major ou major général de la garde nationale.]
+
+[93: Appelée à cette époque: Salle des spectacles de la Cour.]
+
+[94: Femme du ministre des Affaires étrangères.]
+
+[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir à angle
+droit la rue de l'Orangerie.]
+
+[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fenêtres des appartements de la
+reine Marie-Antoinette.]
+
+[97: Le petit parc était situé à l'ouest du château et comprenait dans
+son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.]
+
+[98: La Ménagerie: voir la note 2 de la page 179.]
+
+[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la
+rue de la Chancellerie--qui passait entre le bâtiment de l'aile sud de
+la cour des ministres et le grand commun.]
+
+[100: Le ministre de la Guerre était installé dans une partie du
+bâtiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la
+cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.]
+
+[101: La grande galerie du château de Versailles.]
+
+[102: Sœur de Louis XVI.]
+
+[103: Marie-Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]
+
+[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.]
+
+[105: Appartement de la princesse d'Henin, situé au-dessus de la galerie
+des princes, tout en haut des bâtiments formant l'aile sud du château,
+bâtiments qui donnaient, d'un côté sur la terrasse de l'Orangerie et de
+l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[106: Ministère de la Guerre, installé dans une partie du bâtiment qui
+formait l'aile sud de la cour des ministres.]
+
+[107: La rue du Grand-Commun passait entre le bâtiment de l'aile sud de
+la cour des ministres et le grand commun.]
+
+[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance.
+La rue de l'Orangerie était située plus loin au sud et aboutissait
+perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[109: Ou cour des ministres.]
+
+[110: La plupart des documents qui relatent les événements des journées
+des 5 et 6 octobre 1789, donnent à ce garde du corps le nom de
+Varicourt.]
+
+[111: Du nom de Deshuttes.]
+
+[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.]
+
+[113: La rue de la Sur-Intendance.]
+
+[114: Plus exactement le parterre du Midi.]
+
+[115: Nicolas Jourdan, surnommé dans la suite le coupe-tête, servait de
+modèle dans les ateliers de peinture.]
+
+[116: Le garde du corps Deshuttes.]
+
+[117: De la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.]
+
+[119: Voir la note 33.]
+
+[120: Humbert-Frédéric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[121: Entreprise en 1786.]
+
+[122: Situé alors rue de l'Université.]
+
+[123: Actuellement rue Laffite.]
+
+[124: L'auteur habitait alors chez son beau-père, le comte de La Tour du
+Pin de Gouvernet, au ministère de la Guerre installé dans l'hôtel de
+Choiseul, rue de la Grange-Batelière.]
+
+[125: Marie-Thérèse-Charlotte, duchesse d'Angoulême.]
+
+[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
+Marie-Thérèse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulême.]
+
+[127: Sœur de Louis XVI.]
+
+[128: Comte et comtesse de Provence.]
+
+[129: Marie-Thérèse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse
+d'Angoulême.]
+
+[130: Sœur de Louis XVI.]
+
+[131: Le régiment Mestre de camp général.]
+
+[132: Le 15 novembre 1790.]
+
+[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
+Marie-Thérèse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulême.]
+
+[134: Sœur de Louis XVI.]
+
+[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.]
+
+[136: Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, 1791. Mémoires
+relatifs à l'histoire de France pendant le XVIII° siècle; tome XXXIII:
+Mémoires sur l'émigration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.]
+
+[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14
+septembre 1791: séance de l'Assemblée nationale où le roi signe la
+Constitution et jure de la maintenir et de la faire exécuter.]
+
+[138: Le 1er octobre 1791: première séance de l'Assemblée législative.]
+
+[139: Guillaume V, prince d'Orange.]
+
+[140: Baron Henri Fagel.]
+
+[141: Général baron Robert Fagel.]
+
+[142: 6 novembre 1792.]
+
+[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars
+entre le Quesnoy et Charleroi; il était situé entre le Quesnoy et
+Valenciennes.]
+
+[144: Il périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.]
+
+[145: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui
+survécut à ses parents.]
+
+[146: L'auteur désigne sans doute sous ce nom l'hôtel actuel du «Grand
+Laboureur».]
+
+[147: Charlotte Jerningham.]
+
+[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la
+Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme héritier du
+dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.]
+
+[149: Voir la note 148.]
+
+[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a été parlé chapitre
+II section VI.]
+
+[151: Les souvenirs rassemblés dans ces Mémoires par Mme de La Tour du
+Pin étaient, dans son esprit, destinés à l'unique fils qui lui restait,
+à Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, né au Bouilh, le 18
+octobre 1806, décédé à Fontainebleau le 4 mars 1867.]
+
+[152: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.]
+
+[153: _Ib._.]
+
+[154: Nommé Potier. Voyez vol. II, chapitre VI. § IV.]
+
+[155: Dans tes jours heureux...]
+
+[156: Robert Lee, quatrième et dernier Earl of Lichfield.]
+
+[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le
+conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu à cette époque
+trente-quatre ans, avait succédé à Tallien à Bordeaux, comme commissaire
+de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans
+cette ville, pour remplacer Tallien et contrôler les actes d'Ysabeau, un
+jeune homme à opinions très exaltées, membre du club des jacobins, âgé
+de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils aîné du conventionnel
+Jullien de la Drôme.]
+
+[158: Séraphine.]
+
+[159: Humbert.]
+
+[160: Au large!]
+
+[161: Ne répondez pas.]
+
+[162: Vaisseau de guerre français à l'avant.]
+
+[163: Pas de passager, pas de cargaison.]
+
+[164: Suivez.]
+
+[165: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.]
+
+[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort,
+et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet.
+
+De ce mariage naquirent:
+
+1° Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, né à
+Bruxelles le 11 mars 1816, mort à Bruxelles le 3 janvier 1890;
+
+2° Cécile-Claire-Séraphine de Liedekerke Beaufort, née à la Haye le 24
+août 1818, morte à Paris le 19 août 1893; épousa à Bruxelles, le 28
+décembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.]
+
+[167: Une dame.]
+
+[168: Bateau pilote.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans
+(1/2), by Lucy de La Tour du Pin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME ***
+
+***** This file should be named 28332-0.txt or 28332-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/3/3/28332/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28332-0.zip b/28332-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..3645aee
--- /dev/null
+++ b/28332-0.zip
Binary files differ
diff --git a/28332-8.txt b/28332-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..6ded4a6
--- /dev/null
+++ b/28332-8.txt
@@ -0,0 +1,11459 @@
+The Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans (1/2), by
+Lucy de La Tour du Pin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)
+
+Author: Lucy de La Tour du Pin
+
+Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort
+
+Release Date: March 15, 2009 [EBook #28332]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS
+
+1778-1815
+
+Marquise de LA TOUR DU PIN
+
+Publi par son arrire petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
+LIEDEKERKE-BEAUFORT
+
+TOME I
+
+PARIS
+
+MARC IMHAUS & REN CHAPELOT DITEURS
+
+1913
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES DU PREMIER TOME
+
+
+PRFACE
+
+CHAPITRE Ier
+
+I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires
+annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son
+pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa
+mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier
+et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de
+Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce
+exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la
+paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit, la fin du XVIIIe
+sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de
+l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
+dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau
+de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage
+de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe la chasse.
+On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la
+lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages
+d'imagination.--VI. Sjour Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
+corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
+brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
+Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique
+sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme
+nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon.
+
+CHAPITRE II
+
+I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de
+Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour
+Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
+Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
+ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
+d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
+ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour
+Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
+collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour Spa.--M. de
+Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
+et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche exercer une
+femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en
+lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour Paris.--Mort
+de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de
+la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de
+fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences
+pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
+logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ Montfermeil.--Travaux
+entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances
+pratiques de Mlle Dillon.
+
+CHAPITRE III
+
+I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
+l'archevque de Narbonne, de 1783 1786.--Comment on voyageait cette
+poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon:
+popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du
+Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du
+torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en
+Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de
+Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive
+Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don
+gratuit_. La dlgation.--Une visite Marly.--La prosprit du
+Languedoc.--L'installation Montpellier.--L'abb Bertholon et ses
+leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La
+Socit Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
+Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition
+faite ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
+Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
+laisse par son pre l'archevque de Narbonne.--V. Alais.--
+Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
+de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour
+Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
+pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
+Gouvernet.
+
+CHAPITRE IV
+
+I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
+situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade
+irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris
+l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel
+des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
+la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes
+franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
+Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de
+Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon
+pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du
+Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
+de Louis XIV.--IV. Dernier voyage Montpellier.--Dplacement de M. de
+Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
+squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants.
+
+CHAPITRE V
+
+I. Convocation des notables.--Retour Paris.--Mort de Mme de
+Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
+agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des
+articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette
+poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les
+faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de
+violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la
+comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V.
+Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie.
+
+CHAPITRE VI
+
+I. Un mariage dans la haute socit la fin du XVIIIe sicle.--La
+bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour
+chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables
+des domestiques et des paysans.--II. Prsentation la
+reine.--Rptition chez le matre danser.--Toilette de
+prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III.
+La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
+femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art
+de marcher Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner
+royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
+jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement
+cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe propos des
+divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
+guerre en Hollande.
+
+CHAPITRE VII
+
+I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
+gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la
+France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
+de La Tour du Pin Hnencourt.--Excursion Lille.--Un cur
+contemporain de Mme de Maintenon.--Retour Montfermeil.--Une
+mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
+dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de
+Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle
+Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises
+moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de
+Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La
+princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
+chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de
+Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
+famille.
+
+CHAPITRE VIII
+
+1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788
+Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
+de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de
+La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
+de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la
+littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de
+Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
+depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
+Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
+l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
+catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes
+gens.--chec de M. de La Tour du Pin la reprsentation aux
+tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de
+l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La
+princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de
+l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes
+anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
+Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de
+Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de
+poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de
+Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon.
+
+CHAPITRE IX
+
+1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
+Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes
+d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
+Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux
+Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
+de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation
+Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et
+de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
+Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
+La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires
+consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin Paris.--Les eaux de
+Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les
+populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
+Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine
+Gaillefontaine.--La population arme.
+
+CHAPITRE X
+
+I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners
+officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de
+la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
+guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et
+Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
+commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
+Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La
+Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale
+ Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
+Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin
+parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du
+5 octobre.--Le roi la chasse.--Paris marche sur
+Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris Versailles
+le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
+dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
+ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
+se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le
+chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
+la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de
+la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
+Versailles M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
+rfugie Saint-Germain.
+
+CHAPITRE XI
+
+I. Installation de Mme de La Tour du Pin Paris.--M. de Lally et Mlle
+Halkett.--Le ministre de la guerre l'htel de Choiseul.--Indiscipline
+dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage
+de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du
+Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les
+dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
+de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La
+messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille
+royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure
+Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
+ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention
+des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de
+Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
+envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
+s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du
+Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour
+Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour Paris par
+l'Alsace.
+
+CHAPITRE XII
+
+I. Sjour Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du
+Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
+est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
+Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de
+Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de
+M. de La Tour du Pin pour engager le roi refuser la Constitution.--II.
+Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
+Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs la
+Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
+lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de
+meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
+Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
+Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette
+ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette,
+Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis
+ la Haye, Short.--Mme de La Fayette Olmutz.--Serment de fidlit au
+roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
+Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre la soldatesque.--Accoutrement de
+l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
+Chabrillan Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit Mons.--douard,
+le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore.
+
+CHAPITRE XIII
+
+I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
+France.--Installation Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
+Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
+pre la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
+Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie
+de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa
+belle-fille se rfugient Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
+et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire La
+Role.--La guillotine Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de
+M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
+reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
+sa cave.--Perquisition Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de
+Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy Canoles.--VII. La confrontation
+de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de
+son fils du Bouilh.--Incident de route Saint-Genis.--Trois mois de
+retraite force Mirambeau.
+
+CHAPITRE XIV
+
+I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un
+refuge Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
+pancartes sur les maisons.--La queue la porte des boulangers et des
+bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle
+grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
+Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan
+saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie Tesson.--Nouvelle
+fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour
+Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_ Bordeaux.--M. Martell au
+tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de
+Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
+omelettes.
+
+CHAPITRE XV
+
+I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin Bordeaux et celle
+de son mari Tesson.--Les certificats de rsidence neuf tmoins.--Une
+charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment
+Mme de La Tour du Pin se dcide partir pour l'Amrique.--Le navire
+amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de
+dpart.--III. Un djeuner Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de
+Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
+Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie Tesson.--Le
+retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson
+Bordeaux.
+
+CHAPITRE XVI
+
+I. Dlivrance du passeport la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau
+le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
+Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux
+ Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
+canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre
+reconnu vit Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation
+ bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
+Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des
+Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses
+passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la
+vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
+des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
+l'arrive.
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
+Dillon, tait ne Paris, rue du Bac, le 25 fvrier 1770. Elle pousa
+Montfermeil, le 21 mai 1787, Frdric-Sraphin, comte de Gouvernet.
+
+Au dcs de son pre, mort sur l'chafaud le 28 avril 1794, le comte de
+Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
+nomm pair de France et cr marquis de La Tour du Pin par lettres
+patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820.
+
+ * * * * *
+
+Le comte de Gouvernet vint au monde Paris, rue de Varenne, dans
+l'htel de ses parents, le 6 janvier 1759. Ds l'ge de seize ans, en
+1775, il entrait au service militaire en qualit de lieutenant en second
+d'artillerie, et, en 1777, tait promu capitaine de cavalerie la suite
+au rgiment de Berry-Cavalerie.
+
+Il fut dsign, en 1779, pour occuper l'emploi de major gnral de
+l'arme du comte de Vaux, destine une descente en Angleterre, et un
+peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouill, gouverneur des
+Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernires annes
+de la guerre d'Amrique, et devint bientt l'ami de son chef. Entre
+temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
+servait encore dans ce rgiment quand, le 21 mai 1787, il pousa Mlle
+Lucie Dillon L'anne suivante, on le nommait colonel du rgiment
+Royal-des-Vaisseaux.
+
+Les mmoires de sa femme nous feront connatre la suite des vnements
+de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu' l'poque des Cent-Jours.
+
+Au moment du dbarquement de Napolon au golfe Juan, M. de La Tour du
+Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, o il avait t envoy,
+aprs la premire Restauration, d'abord en qualit de ministre par
+intrim, ensuite comme l'un des plnipotentiaires de France au congrs
+de Vienne.
+
+Aprs avoir sign la fameuse dclaration du 13 mars 1815 qui mettait
+Napolon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand,
+Toulon, pour tenter de raffermir le marchal Massna, gouverneur de
+cette place, dans le service du roi, puis Marseille pour confrer avec
+le duc de Rivire.
+
+Sa mission consistait ensuite rejoindre dans le Midi le duc
+d'Angoulme, qui avait reu du roi l'ordre d'aller Nmes. Mais ayant
+appris Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
+Saint-Esprit, aprs avoir pris, de concert avec le duc de Rivire
+quelques mesures indispensables, il frta un btiment pour gagner Gnes,
+d'o il devait retourner Vienne. Le mauvais temps, ou plutt le
+mauvais vouloir du capitaine de ce btiment, le fora aller
+Barcelone. De l, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
+cette ville, il s'embarqua pour Londres, o il eut, pendant les
+vingt-quatre heures qu'il y sjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
+d'Angoulme pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
+mme qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
+et se rendait Gand auprs de Louis XVIII.
+
+Aprs la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en mme temps
+que le roi la route de Paris.
+
+Au mois d'aot suivant, il participait aux lections gnrales en
+qualit de prsident du collge lectoral du dpartement de la Somme.
+
+Le 17 du mme mois, il tait nomm pair de France par Louis XVIII qui,
+dans ses lettres patentes, l'appela son alli, qualit que
+justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.
+
+Comme le rapportent les mmoires, M. de La Tour du Pin, tout en tant
+envoy en Autriche, d'abord comme ministre par intrim, plus tard comme
+l'un des plnipotentiaires de France au congrs de Vienne, avait t
+nomm, peu de temps auparavant, ministre prs de la Cour des Pays-Bas.
+En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste Bruxelles pour remettre
+ses lettres de crance au roi Guillaume Ier et assister son
+couronnement.
+
+Etant revenu Paris, bientt aprs, pour siger la Chambre des pairs,
+M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de dcembre, aux
+dbats du procs du marchal Ney.
+
+Il avait t dcid qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
+la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette facult, vota la
+peine de mort, mais fit en mme temps la dclaration suivante:
+
+Je condamne le marchal Ney la peine porte aux conclusions de M. le
+Procureur gnral, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
+des malheurs de cette fatale poque, je le trouve, plus d'un titre,
+digne de la commisration du roi, et je profiterais, cet gard, de la
+facult qui m'est donne par l'article 595 du Code d'instruction
+criminelle, si je ne croyais plus avantageux Sa Majest d'abandonner
+le coupable sa justice, sa bont, et peut-tre sa politique, que
+doivent dicter les circonstances o nous sommes et dont Sa Majest peut
+tre meilleur juge que personne.
+
+Cet appel la clmence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.
+
+Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
+perdait son fils an, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
+tragiques qui seront relates plus loin.
+
+Peu de jours aprs, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
+ministre plnipotentiaire auprs de la Cour des Pays-Bas.
+
+Dans le courant de l'anne suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
+de la Tour du Pin, dj si prouvs. Le 20 mars 1817, leur fille
+cadette, Ccile[2], tait emporte par une cruelle maladie, Nice, o
+sa mre l'avait amene.
+
+Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprs de lui
+M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrs d'Aix-la-Chapelle, dont
+l'objet tait d'arrter les conditions de l'vacuation du territoire
+franais par les troupes trangres.
+
+M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitt aprs la clture du congrs,
+son poste La Haye. Il revint Paris, la fin de Vanne 1819, pour
+siger la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
+s'y trouvait encore l'poque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
+fvrier 1820.
+
+C'est pendant son sjour Paris qu'clata, en janvier 1820,
+l'insurrection des troupes espagnoles, runies dans l'le de Lon pour
+une expdition en Amrique, insurrection qui fut l'origine de la
+rvolution espagnole.
+
+ l'occasion de ces vnements, le gouvernement franais ayant rsolu
+d'envoyer un reprsentant extraordinaire en Espagne, dsigna pour cette
+mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent
+empcher son dpart.
+
+Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
+dpourvu d'intrt. Le voici reproduit tel qu'il a t cont et crit
+par M. de La Tour du Pin lui-mme:
+
+Puisque la destine a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupt
+une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
+concerne et qui, travers mille autres, vaut la peine d'tre lue. En
+1820, le gouvernement m'invita venir de La Haye, o j'tais ministre,
+ la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
+reut, Paris, la nouvelle de la rvolution d'Espagne. M. de Richelieu,
+alors prsident du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
+Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
+roi dsire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.
+
+Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
+lieu cet gard, et je dirai seulement que, selon l'usage, aprs avoir
+publiquement pris cong du roi, j'allai successivement chez les princes
+et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orlans.
+
+Il me reut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
+familires, et mme avec d'autant plus d'gards que mon envoi en
+Espagne, dans de telles circonstances, tmoignait quelque opinion en ma
+faveur.
+
+Il chercha allonger une visite qui n'tait que de pure formalit, et,
+voulant m'amener quelque communication sur les directions qui avaient
+d m'tre donnes, il me dit: Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
+assurment pas l'indiscrtion de vouloir pntrer vos instructions, mais
+si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
+serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
+vnements et de s'y laisser aller, sans prtendre un instant y
+rsister.
+
+Monseigneur, lui rpondis-je, si l'on m'avait donn ces
+instructions-l, je les aurais refuses, et j'aurais conseill de
+laisser au moins les vnements agir tout seuls, sans prendre la peine
+d'envoyer quelqu'un pour les encourager.
+
+Je quittai M. le duc d'Orlans, que mes absences continuelles de Paris
+ne m'ont plus donn l'occasion de revoir depuis ce temps-l.
+
+En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
+j'ai t conduit me rappeler cette conversation et la mettre par crit.
+Je serais tent de demander prsent M. le duc d'Orlans s'il pense
+encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.
+
+
+M. de La Tour du Pin, peu de temps aprs, en avril 1820, tait nomm
+ambassadeur Turin. Il rejoignit immdiatement son poste et, sauf un
+sjour de quatre mois Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
+de janvier 1830.
+
+C'est pendant leur sjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin taient
+une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
+seule fille encore vivante, et qui avait pous, le 20 avril 1813,
+Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au chteau
+de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
+voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre Berne
+son mon, cette poque ministre des Pays-Bas prs la Rpublique
+helvtique.
+
+Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, dcid se retirer des
+affaires, se rendit Paris, et bientt aprs, ennuy et fatigu,
+mcontent aussi de la tournure que prenaient les vnements,
+s'installait Versailles.
+
+Il s'y trouvait au moment de la Rvolution de 1830. Le 2 aot, 3
+heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orlans,
+croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
+pour aller Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
+Vende, et que l il se runirait lui.
+
+Ds le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son dpart pour
+Cherbourg, M. de La Tour du Pin rsolut de gagner sa proprit du
+Bouilh, prs de Saint-Andr-de-Cubzac, d'o il envoya, en guise de
+protestation, la lettre suivante la Chambre des pairs:
+
+ Monsieur Pasquier,
+
+ Prsident de la Chambre des pairs,
+
+ Saint-Andr-de-Cubzac (Gironde), le 14 aot 1830.
+
+ Monsieur le chancelier,
+
+ J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connatre la
+ Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
+ se refusent galement admettre la vacance du Trne dans la
+ personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en consquence, je ne
+ prterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
+ directement contraire celui que j'ai dj prt.
+
+ J'ai l'honneur, etc., etc.
+
+Le prsident de la Chambre des pairs donna, dans la sance du 21 aot,
+lecture de cette lettre, qui fut insre dans le Moniteur du 22.
+
+Les vnements du mois d'aot mettaient galement fin la mission dont
+M. de La Tour du Pin tait charg auprs du roi de Sardaigne. Libre
+ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
+Bouilh, la fin de l'anne 1830.
+
+De nouveaux soucis devaient bientt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
+survivant de ses enfants, entran par un gnreux enthousiasme pour la
+caus de la lgitimit, s'tait affili au mouvement qui, en 1831, se
+prparait en Vende. Il fut arrt, emprisonn, et son pre, ne voulant
+pas se sparer de lui, partagea les quatre mois de sa dtention, tant
+Bourbon-Vende qu' Fontenay.
+
+Mis en libert en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientt
+le chemin de la Vende pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.
+
+On connat le mauvais succs de cette tentative.
+
+Aprs l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
+poursuivi et recherch.
+
+Plusieurs journaux ayant, cette poque, attaqu son fils en termes qui
+lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
+dfense dans une lettre l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
+lettre que cette feuille ne voulut pas insrer, mais qui fut reproduite
+dans le numro de la _Guyenne_ du 7 aot 1832.
+
+Cette lettre valut son auteur un jugement de mise en accusation devant
+la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 dcembre
+1832, 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
+prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du H, du 20 dcembre 1832
+au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.
+
+Quant Aymar de La Tour du Pin, vers la mme poque et comme
+consquence de sa participation la tentative de Mme la duchesse de
+Berry en Vende, il tait condamn par contumace la peine de mort. Il
+avait heureusement pu se rfugier Jersey ds le mois de novembre 1832.
+
+En prsence de la condamnation de son fils, qui pour y chapper dut
+s'exiler, et des perscutions dont il tait lui-mme l'objet, M. de La
+Tour du Pin prit le parti de se retirer l'tranger.
+
+ sa sortie de prison, il alla s'installer Nice, o sa femme et son
+fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
+cette ville, il se dirigea sur Turin et de l sur Pignerol. Son sjour
+dans cette dernire ville se prolongea jusqu'au 28 aot 1832.
+
+Des questions d'intrt urgentes rgler rappelrent alors M. et Mme de
+La Tour du Pin en France.
+
+Ils y passrent tout juste une anne et reprirent ensuite le chemin de
+l'tranger, avec le projet de s'tablir Lausanne, o ils arrivrent
+vers la fin du mois de novembre 1835, aprs quelques semaines de sjour
+ Suze.
+
+C'est Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 fvrier
+1837, g de soixante-dix-huit ans.
+
+Ainsi se terminait une vie pleine d'vnements, marque parfois par de
+beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquitudes et
+d'infortunes.
+
+M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
+et sur les siens avec une fermet de caractre incomparable, une rare
+grandeur d'me, et avec cette simplicit, cette constante bonne humeur
+qu'aucune preuve ne pouvait altrer, cette absence de toute amertume
+contre les vnements et contre les personnes, qui taient le bel
+apanage des vieilles et illustres familles franaises d'autrefois.
+
+Dans tout le cours de sa carrire diplomatique, il se montra le zl
+dfenseur des intrts et de l'honneur de la France. Entirement dvou
+au roi, il conserva cependant une complte indpendance l'gard de ses
+ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermet,
+combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
+intrts sacrs du pays.
+
+Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps aprs sa mort, un de
+ses familiers les plus intimes. Cette apprciation achvera de le faire
+connatre:
+
+Tout ce que l'me la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
+caractre le plus solide, le plus doux, le plus gal, tout ce que
+l'esprit le plus cultiv, le plus aimable peuvent rpandre de charmes,
+M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
+Il tait rest comme un des rares dbris de cette autre socit
+antirvolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
+parce qu'elle est dj de l'histoire ancienne pour ceux qui la
+dprcient.
+
+M. de La Tour du Pin en avait conserv la grce de manires, l'exquise
+politesse, les formes les plus distingues, autant que la chaleur de
+coeur et d'amiti qui liait entre elles les personnes remarquables de
+cette socit.
+
+ * * * * *
+
+La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les vnements notables de
+la priode de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
+mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
+aprs les Cent-Jours, avoir retrouv dfinitivement le repos pour son
+ge mr; l'avenir lui paraissait dfinitivement fix. Hlas! il n'en
+tait rien; les annes qui suivirent la rvolution de 1830, comme nous
+l'avons dit dans les lignes consacres M. de La Tour du Pin, lui
+rservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.
+
+Son histoire, dater de 1815, reste troitement lie celle de son
+mari, qu'elle suivit La Haye d'abord, Turin ensuite. Elle partagea
+mme, comme nous l'avons rappel plus haut, sa captivit de trois mois
+au fort du H, du 20 dcembre 1832 au 20 mars 1833.
+
+Elle l'accompagna galement en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
+volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
+trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, Lausanne, au moment de sa
+mort, le 20 fvrier 1837.
+
+Quelque temps aprs, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
+survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
+ Pise, en Toscane, o, ge de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
+l'atteindre le 2 avril 1853.
+
+La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
+successivement tous, ainsi qu'on l'a dj dit, l'exception de l'un de
+ses fils. On trouvera le rcit de la mort de deux d'entre eux seulement
+dans les mmoires qui s'arrtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
+soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
+entreprit la rdaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.
+
+Dans l'intervalle, de 1815 1820, elle perdait deux autres de ses
+enfants: son fils an, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
+cadette, Ccile, le 20 mars 1817.
+
+Humbert de La Tour du Pin naquit Paris le 19 mai 1790. Il fut
+sous-prfet de Florence, puis de Sens pendant les dernires annes de
+l'Empire. l'poque de la Restauration, on le nomma officier au corps
+des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
+marchal Victor, duc de Bellune.
+
+Il mourut d'une faon trs dramatique.
+
+Au moment de sa nomination auprs du duc de Bellune, parmi les aides de
+camp du marchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
+rang, rude et sans ducation, audacieux et courageux, coeur franc et
+loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
+sur les diffrents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.
+
+Le jour mme o Humbert de La Tour du Pin, venant pour la premire fois
+prendre son service auprs du marchal, pntra dans la salle des aides
+de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'tat-major,
+le commandant Malandin.
+
+Ce dernier, aussitt aprs l'arrive de son nouveau camarade, le jeune
+Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
+un dtail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
+inconvenants.
+
+Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du rcit qu'en
+a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
+lui-mme du fils an du marchal[5]:
+
+M. de La Tour du Pin, ainsi apostroph, rougit jusqu'au blanc des yeux,
+et il allait invitablement rpliquer, quand le marchal se prsenta
+pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission
+remplir auprs du ministre de la guerre, et le commandant s'loigna avec
+la hte d'un homme familier avec la prompte excution d'une consigne.
+
+Quelques instants aprs, le marchal se retira, et M. de La Tour du Pin
+ne tarda pas, lui non plus, sortir.
+
+Il se rendit immdiatement l'htel occup par sa famille, et
+matrisant autant qu'il lui tait possible l'motion qui l'oppressait,
+il gagna le cabinet de son pre.
+
+Mon pre, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, plac
+dans une situation identique la mienne, vient d'tre victime, et il
+raconta, sans omettre le moindre dtail, et avec fin sang-froid propre
+dtourner tout soupon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scne qui
+venait de se passer dans la salle des aides de camp. Cet officier,
+ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
+touche son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?
+
+--Provoquer l'agresseur, rpondit le vieillard.
+
+--Et si des excuses lui sont adresses?
+
+--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
+de sa bonne renomme, en prsence de l'homme qui l'a bafou, qu'il n'a
+point pay de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
+revtu.
+
+--Merci, mon pre..., et le jeune officier s'loigna.
+
+Le soir mme, il faisait demander au commandant Malandin rparation par
+les armes.
+
+Un grand moi s'ensuivit dans l'entourage du marchal. Celui-ci chargea
+son propre fils d'intervenir dans le rglement des conditions mises la
+rencontre. C'est alors que les qualits rares qui se cachaient au fond
+de l'me du brave commandant se dvoilrent. Il proposa sans fausse
+honte de reconnatre ses torts et la lgret de son propos.
+
+Refus de la part de l'offens d'accueillir l'expression d'un regret en
+quelque terme qu'il ft formul. Alors, comme l'habilet de Malandin
+dans le maniement du pistolet tait notoire, les tmoins proposrent
+pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'pe
+sans obtenir plus de succs. Enfin, devant l'opinitret que mettait
+l'offens rclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de cder et
+d'arrter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
+Boulogne, et qu' la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
+changeraient une ou plusieurs balles, jusqu' ce que l'un d'eux ft mis
+srieusement hors de combat.
+
+Ce soir-l, une profonde tristesse rgna l'htel du marchal, qui,
+comprenant toute la dlicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
+que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
+tmoignrent, par leur silence, leur regret de la fcheuse extrmit
+qu'il avait imprudemment cre, et lui-mme, pour la premire
+fois--depuis longtemps--oublia de boire, aprs son dner, la
+demi-bouteille de rhum qui, disait-il, tait seule capable de
+rgulariser sa digestion.
+
+Quant M. de La Tour du Pin, il passa cette soire au milieu de sa
+famille, calme, enjou et formulant, du ton le plus naturel, en prsence
+de tous, les ordres ncessaires pour qu'on tnt son cheval sell la
+premire heure le lendemain, sous prtexte d'une promenade concerte
+avec des amis.
+
+C'est peine si, en donnant sa mre le baiser d'adieu avant de
+regagner son appartement, il laissa chapper un frmissement
+involontaire et vite comprim de ses lvres, qui auraient voulu
+cependant livrer passage toute son me.
+
+Le lendemain, par une matine calme et riante, quoiqu'un peu froide,
+deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
+sparment vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
+entre au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
+tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'arme, les deux
+autres des vtements civils; mais leur tournure, on devinait sans
+peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.
+
+Quand ils furent arrivs proximit d'une clairire qui avait t
+dsigne comme se prtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
+mirent pied terre et les chevaux furent attachs par la bride aux
+arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochrent l'un de
+l'autre et quelques paroles furent changes entre les tmoins, tandis
+que les adversaires se saluaient courtoisement.
+
+Les tmoins avaient apport dans les fontes suspendues l'aron de
+leur selle les armes appartenant l'un et l'autre des combattants; le
+choix des armes, tir au sort, dsigna les pistolets de M. de La Tour du
+Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
+des adversaires, qui avaient pris place la distance mesure.
+
+Alors, et avant que le signal n'et t donn, le commandant Malandin,
+qui, depuis son arrive sur le terrain, tourmentait fivreusement sa
+moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
+peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il pronona ces
+paroles:
+
+--Monsieur de La Tour du Pin, en prsence de ces messieurs, je crois
+devoir encore une fois vous dclarer que je regrette ma mauvaise
+plaisanterie. Deux braves garons ne sauraient s'gorger pour cela.
+
+M. de La Tour du Pin hsita un moment, puis il se dirigea lentement
+vers le commandant. Tous les coeurs battaient et chacun ressentait un
+soulagement secret voir ce temps d'arrt dans le drame. Mais lorsque
+le jeune homme fut arriv prs de son adversaire, au lieu de lui tendre
+la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
+front de Malandin:
+
+--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
+vous ne refuserez plus de vous battre.
+
+Et il retourna sa place.
+
+La figure du commandant tait dcompose; il passa dans ses yeux comme
+un clair de folie; ce n'tait pas de la colre, mais l'effarement d'un
+lion la face duquel une gazelle aurait crach...
+
+--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.
+
+ une pareille scne, un seul dnouement, le plus prompt possible,
+tait obligatoire. Le signal fut donn. M. de La Tour du Pin tira le
+premier... Alors son adversaire dplia le bras, et on l'entendit
+murmurer distinctement:
+
+--Pauvre enfant! Pauvre mre!
+
+Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-mme, tomba le
+visage contre terre. La balle l'avait frapp en plein coeur.
+
+Ccile de La Tour du Pin tait ne, le 13 fvrier 1800, dans les
+circonstances que rapportent les mmoires, Wildeshausen, petite ville
+situe sur les confins du Hanovre et du grand-duch d'Oldenbourg. Au
+mois de septembre 1816, la Haye, o M. de La Tour du Pin occupait le
+poste de ministre plnipotentiaire de France auprs de la cour des
+Pays-Bas, elle avait t fiance Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].
+
+Ce dernier, cette poque, servait depuis dix ans dans l'arme
+franaise, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
+l'Empire et s'tait particulirement fait remarquer la bataille de
+Hanau, la suite de laquelle il reut pour rcompense la croix, si
+envie alors, de chevalier de la Lgion d'honneur.
+
+Dans une lettre, date du 7 septembre 1816, les fianailles de Ccile de
+La Tour du Pin sont annonces, par sa soeur, Charlotte de Liedekerke
+Beaufort, leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, ne Frances
+Trant. Certaines parties de la lettre sont intressantes connatre,
+cause de l'apprciation qu'elle nous fournit sur la personne du fianc,
+le comte Charles de Mercy-Argenteau:
+
+Le 7 septembre 1816.
+
+Maman me charge, ma chre tante, de venir vous faire part d'un
+vnement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
+mariage de notre Ccile. Le public vous aura sans doute dj donn comme
+sr ce qui n'avait t jusqu'ici qu'un projet, sans que rien ft dcid.
+Vous aurez t tonne peut-tre de notre silence l-dessus, mais vous
+savez bien que ces choses-l ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout
+fait dcides. On n'en aurait mme pas parl si M. d'Argenteau n'avait
+t forc d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
+rendu la chose publique.
+
+Je suis sre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
+heureux vnement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon coeur, de voir
+ma soeur marie dans le mme pays que moi et avec des terres 6 lieues
+de celles[8] qui nous appartiendront un jour.
+
+L'homme qu'elle pouse a toutes les bonnes qualits qui peuvent rendre
+une femme heureuse, les plus nobles et les plus dsintresss
+sentiments, les manires les plus agrables, l'assurance et la fermet
+que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
+dsirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.
+
+Il a fait dix ans la guerre, et son caractre est pur consquent form,
+comme celui d'un homme qui a pass travers tous les vnements de la
+vie, qui connat le monde, a vcu au milieu de ce qu'il avait de plus
+brillant, de plus sduisant, j'ajouterai mme de plus corrompu, sans que
+ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des preuves
+aprs lesquelles on peut avoir une confiance entire dans la personne
+qui les a prouves sans y succomber.
+
+Vous connaissez sa famille, son frre et sa belle-soeur, qui sera pour
+Ccile une seconde mre, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
+ne peut pas esprer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
+longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrme jeunesse.
+
+La fortune de Charles n'est pas considrable, mais il en a assez
+pourtant pour rendre heureux un mariage o elle a t la moindre
+considration et dont elle est le moindre avantage.
+
+Bien des vnements nous ont prouv, depuis vingt ans, qu'elle est peu
+solide et combien il est facile de la voir s'crouler, et j'avoue que je
+trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...
+
+
+Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses flicitations sa nice, la
+marquise de La Tour du Pin, flicitations sans doute attnues par
+quelques rticences, car c'est certainement en rponse ces
+flicitations que Mme de La Tour du Pin crivit la lettre suivante sa
+tante. Nous en reproduisons des extraits pour complter les dtails que
+la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
+le caractre du jeune fianc:
+
+ La Haye, le 15 septembre 1816.
+
+ Je vous remercie, ma chre tante, de votre aimable lettre et de
+ vos compliments, malgr certaines rticences qui pourraient
+ m'inquiter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
+ disait plus long sur son caractre que toutes les commres de
+ Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
+ ne sais pas arrive quarante-sept ans sans pouvoir juger le
+ caractre d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
+ gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
+ sentiments, de ses opinions, de l'lvation de son me, de sa
+ sensibilit, de son coeur, me prouvent que je donne ma Ccile,
+ pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espre, parcourir
+ ensemble, un ami sr et un noble protecteur. Je suis bien aise
+ qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:
+
+ None but the brave deserves the fair.[10]
+
+ Il ne s'en plaira que plus dans son intrieur; il ne dsirera plus
+ de voir trop un monde qu'il a dj vu et apprci; il sentira les
+ vrais biens de la vie, biens dont j'ai got la douceur depuis
+ trente ans, et qui m'ont soutenue et console dans toutes mes
+ calamits. Voil un prambule bien grave, ma chre Fanny, mais il
+ rgne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
+ plaisir, je vou l'avoue. Je suis persuade qu'on vous a dit du mal
+ de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
+ d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
+ fortune, un beau nom, un excellent caractre, de l'esprit et une
+ situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
+ remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
+ fourmille, tous ces gens qui taient mes pieds et qui y seront
+ encore quand ils sauront que le roi[11] est charm de ce mariage,
+ qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manire la plus aimable et
+ la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
+ faisant des mchancets.
+
+Ccile de La Tour du Pin tait sduisante par son joli visage, par la
+douceur de son caractre, par de nombreuses qualits que les traditions
+de famille ont unanimement rapportes jusqu' nous. Le comte Charles de
+Mercy-Argenteau s'prit d'elle, et du ct du futur, certainement, on
+peut affirmer que le mariage projet tait ce qu'on appelle un mariage
+d'inclination. Sa fiance tomba ce moment malade. Tous les soins qu'on
+lui prodigua demeurrent sans effet. Envoye de La Haye Nice, dans un
+climat moins rude et plus clment, elle ne devait pas recouvrer la sant
+et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
+le cimetire de Nice.
+
+La mort de sa fiance dsespra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
+Renonant aux ambitions brillantes que ses dbuts dans l'arme
+paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrire militaire et entra
+dans les ordres. Il devint archevque de Tyr et mourut le 16 novembre
+1879 Lige, o il s'tait retir, g de prs de quatre-vingt-treize
+ans.
+
+Grand de taille, d'apparence extrmement distingue, les traits
+rguliers, noble dans sa manire, esprit fin et cultiv, caractre
+facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
+inspirait l'attachement et le respect tous ceux qui l'approchaient.
+
+Il nous a t donn de le connatre pendant ses annes de vieillesse. Le
+visage seul portait la trace des ans. La taille tait reste droite et
+lance, le caractre jeune et enjou, l'intelligence avait conserv
+toute sa vivacit.
+
+Le souvenir des fianailles si tristement rompues tait rest grav dans
+sa mmoire. Souvent il en parlait ses amis. Un peu moins de trois ans
+avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
+adressait et o on trouve l'cho du regret que lui causa le brisement
+d'un lien dont il esprait le bonheur, ainsi que la rminiscence du
+drapeau sous lequel il avait servi:
+
+ Lige, le 2 fvrier 1877.
+
+ Mon cher Aymar,
+
+ Je puis dire avec vrit que jamais souvenir n'a t reu avec
+ plus de reconnaissance, je dirai mme avec une si profonde motion!
+
+ Les liens qui m'unissent votre famille sont bien anciens, mon
+ cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient tre plus troits encore
+ si Dieu n'avait rappel Lui celle qui devait tre le trait
+ d'union!...
+
+ J'ai vu natre votre pre et je l'ai aim, depuis ce moment-l,
+ comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise ses
+ enfants, et vous _tout spcialement_, cher Aymar. Quelque chose
+ rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrire que vous
+ avez embrasse et o vous avez si noblement dbut! C'est
+ l'uniforme que vous portez--non pas le mme, j'ai servi toujours
+ dans les hussards--mais qu'importe, c'tait le mme drapeau, si
+ souvent couvert de gloire!
+
+ [...]
+
+ Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
+ photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mmes sentiments
+ qui m'ont fait accueillir la vtre! Quand vous porterez les yeux
+ sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
+ direz c'est mon plus ancien ami, j'ose ajouter que c'est votre
+ ami le plus dvou.
+
+ Mon cher Aymar, je joins mes plus affectueux remerciements,
+ l'expression de mon cordial attachement.
+
+ CH., archev. de Tyr.
+
+Au plus ancien comme au plus dvou de mes amis, je devais bien de lui
+consacrer quelques lignes dans la prface de ces mmoires.
+
+Aprs la mort de sa fille Ccile, il restait encore la marquise de La
+Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernire, les
+mmoires le rapportent, avait pous le 20 avril 1813, Bruxelles, le
+comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder tre
+enleve sa mre galement. Comme nous l'avons dj dit, elle mourut au
+chteau de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822.
+
+De six enfants un seul donc, Aymar, survcut ses parents. Les mmoires
+nous l'indiquent: c'est lui que sa mre destinait le _Journal d'une
+femme de cinquante ans_.
+
+Ce journal, il est prsumer que la marquise de La Tour du Pin le
+rdigeait par -coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
+premire partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
+les mmoires eux-mmes, que les dernires pages de cette partie n'ont
+t crites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les annes 1839 et
+1842.
+
+Quant la seconde partie, la minute ou la copie n'en a t commence
+que le 7 fvrier 1843.
+
+La marquise de La Tour du Pin a donc t surprise par la mort avant
+d'avoir pu achever l'oeuvre qu'elle avait entreprise, car le rcit des
+vnements de sa vie s'arrte au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
+le 2 avril 1853 seulement.
+
+Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
+vestiges de la haute socit d'avant la Rvolution, dont les traditions,
+il est permis de le dire, ont aujourd'hui compltement disparu.
+
+La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra dj
+d'apprcier la valeur de celle qui l'a crit, ainsi que ses belles
+qualits d'esprit, de coeur et d'me. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
+avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.
+
+Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais runi plus de solidit plus
+de charmes, plus de srnit plus de conscience, plus d'amour constant
+du devoir plus de bienveillance.
+
+Doue d'une mmoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
+souvenirs varis d'poques si diffrentes, Mme de La Tour du Pin
+intressait au suprme degr les gens rflchis et srieux, comme elle
+attirait elle la jeunesse, dont elle comprenait les gots et excusait
+les erreurs.
+
+Son portrait ne saurait tre mieux complt qu'en rapportant ici les
+quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
+de mourir, commence un court rcit chronologique de sa vie:
+
+Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
+de bientt cinquante annes, a fait le bonheur et la consolation d'une
+existence si douloureusement et si frquemment agite.
+
+Je n'ai d'autre intention que de mettre, aprs moi, ma femme mme de
+repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
+toujours surmontes avec le calme le plus inaltrable. C'est une douce
+pense pour moi, en me retraant ses yeux, que d'envisager ce petit
+moyen de la remettre vis--vis d'elle-mme et si fort son avantage.
+
+L'abngation absolue de soi est la qualit dominante de cette me pour
+laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
+pt tre au-dessus du dvouement dont elle est capable... Allons, je
+m'arrte, car aussi bien je n'puiserai pas tout ce que j'aurais
+dire.
+
+ * * * * *
+
+Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, la mort de
+l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
+Celui-ci le lgua son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
+qui le confia lui-mme, peu de temps avant de mourir, l'un de ses
+fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.
+
+Ce manuscrit a paru suffisamment intressant pour mriter d'tre
+imprim, tout au moins pour en assurer la conservation dfinitive.
+
+Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
+Pin et tre considrs comme un tmoignage de filiale affection offert
+sa mmoire par l'un de ses descendants.
+
+_Paris, juillet 1906._
+
+A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT.
+
+
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires
+annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son
+pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa
+mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier
+et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de
+Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce
+exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la
+paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit, la fin du XVIIIe
+sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de
+l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
+dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau
+de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage
+de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe la chasse.
+On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la
+lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages
+d'imagination.--VI. Sjour Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
+corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
+brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
+Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique
+sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme
+nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon.
+
+
+I
+
+ Le 1er janvier 1820.
+
+Quand on crit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il
+soit lu avant ou aprs votre mort. Mais je n'cris pas un livre. Quoi
+donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les
+vnements, quelques feuilles de papier suffiraient un rcit assez peu
+intressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments,
+le journal de mon coeur que j'entends composer, l'entreprise est plus
+difficile, car, pour se peindre, il faut se connatre et ce n'est pas
+cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-tre parlerai-je du
+pass et raconterai-je mes jeunes annes, par fragments seulement et
+sans suite. Je ne prtends pas crire mes confessions; mais quoique
+j'eusse de la rpugnance divulguer mes fautes, je veux pourtant me
+montrer telle que je suis, telle que j'ai t.
+
+Je n'ai jamais rien crit que des lettres ceux que j'aime. Il n'y a
+pas d'ordre dans mes ides. J'ai peu de mthode. Ma mmoire est dj
+fort diminue. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du
+sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine rattacher le fil
+rompu bien souvent par ses carts. Mon coeur est encore si jeune que j'ai
+besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt
+ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmits
+de l'ge peuvent dtruire d'un moment l'autre, pour raconter quelques
+faits d'une vie agite, mais bien moins malheureuse, peut-tre, par les
+vnements dont le public a t instruit, que par les peines secrtes
+dont je ne devais compte qu' Dieu.
+
+
+II
+
+Mes plus jeunes annes ont t tmoin de tout ce qui aurait d me gter
+l'esprit, me pervertir le coeur, me dpraver et dtruire en moi toute
+ide de morale et de religion. J'ai assist, ds l'ge de dix ans, aux
+conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus
+impies. Eleve dans la maison d'un archevque, o toutes les rgles de
+la religion taient journellement violes, je savais et je voyais qu'on
+ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on
+m'enseignait l'histoire ou la gographie.
+
+Ma mre avait pous Arthur Dillon, dont elle tait la cousine issue de
+germain. Elle avait t leve avec lui et ne le regardait que comme un
+frre. Elle tait belle comme un ange et la douceur anglique de son
+caractre la faisait gnralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les
+femmes n'en taient pas jalouses. Quoique dpourvue de coquetterie, elle
+ne mettait peut-tre pas assez de rserve dans ses relations avec les
+hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle.
+
+Un d'eux surtout passait sa vie entire dans la maison de ma grand'mre
+et de mon oncle l'archevque, o ma mre demeurait. Il nous accompagnait
+aussi la campagne. Le prince de Gumne, neveu du trop clbre
+cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour tre l'amant de
+ma mre. Mais je ne crois pas que ce ft vrai, car le duc de Lauzun, le
+duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard taient aussi assidus chez
+elle. Le comte de Fersen, que l'on disait tre l'amant de la reine
+Marie-Antoinette, venait de mme presque tous les jours chez nous. Ma
+mre plut la reine, qui se laissait toujours sduire par tout ce qui
+tait brillant, Mme Dillon tait trs la mode; elle devait par cela
+seul entrer dans sa maison. Ma mre devint dame du Palais. J'avais alors
+sept ou huit ans.
+
+Ma grand'mre, du caractre le plus altier, de la mchancet la plus
+audacieuse, allant parfois jusqu' la fureur, jouissait nanmoins de
+l'affection de sa fille. Ma mre tait subjugue, anantie par ma
+grand'mre, sous son empire absolu. Entirement dans sa dpendance quant
+ la fortune, elle n'avait jamais os reprsenter que, fille unique d'un
+pre--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au
+moins possder sa fortune. Ma grand'mre s'tait empare de vive force
+de la terre de Hautefontaine qui avait t achete des deniers de son
+mari. Fille d'un pair d'Angleterre trs peu riche, peine avait-elle eu
+une faible lgitime. Mais ma mre, marie dix-sept ans un homme de
+dix-huit, lev avec elle et qui ne possdait que son seul rgiment,
+n'aurait jamais trouv le courage de parler d'affaires d'argent ma
+grand'mre. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intrts et
+l'encouragea demander des comptes. Ma grand'mre devint furieuse et
+une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragdies en ont
+dcrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle.
+
+
+III
+
+Mes premires ides, mes premiers souvenirs, se rattachent cette
+haine. Continuellement, tmoin des scnes affreuses que ma mre
+subissait, oblige de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
+tout en arrangeant une poupe ou en tudiant une leon, la difficult de
+ma situation. La rserv, la discrtion me devinrent d'une ncessit
+absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
+juger par moi-mme des actions de mes parents. Lorsqu' cinquante ans je
+me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifis que je
+vois la vrit de l'assertion, rpte par plusieurs philosophes, que
+nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
+ou plus ou moins sains.
+
+Je me souviens que j'tais choque que; ma mre se plaignt de ma
+grand'mre ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
+lieu de l'touffer. Mon pre prenait parti pour ma mre, cela me
+paraissait tout simple. Mais je savais dj qu'il avait de grandes
+obligations pcuniaires notre oncle l'archevque, et sa position me
+semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, tant du parti de ma
+grand'mre, j'estimais que mon pre devait tre embarrass entre son
+devoir envers lui et sa tendresse pour ma mre, qui n'tait pourtant que
+celle d'un frre.
+
+Ces rflexions d'une tte de dix ans y dvelopprent des ides et une
+exprience trop prcoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
+d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mlange, de cet tat
+d'imprvoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
+ides tristes, toutes; les perversits du vice, toutes les fureurs de la
+haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont dveloppes librement
+devant moi, quand mon esprit n'tait pas assez form pour en sentir
+toute l'horreur.
+
+Une seule personne m'a peut-tre prserve de cette contagion, a
+redress mes ides, m'a fait voir le mal o il tait, a encourag mon
+coeur la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni crire!
+
+Une bonne paysanne, des environs de Compigne, avait t mise auprs de
+moi. Elle tait jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
+passion. Elle avait reu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
+me forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, taient jugs
+dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
+vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau o elle tait ne et la
+maison de mes parents.
+
+Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'taient sur les
+rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
+ma mre, dans celle de ma grand'mre, table, dans le salon. Je savais
+que Marguerite tait d'une discrtion toute preuve; elle aurait mieux
+aim mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
+m'a fait apprcier la premire l'avantage d'une amie sre. Que de fois,
+depuis, ai-je mis, dans ma pense, les personnes les plus leves du
+monde d'un ct de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
+de fois elle a emport le poids!
+
+
+IV
+
+Les moeurs et la socit ont tellement chang depuis la Rvolution que je
+veux retracer avec dtail ce que je me rappelle de la manire de vivre
+de mes parents.
+
+Mon grand-oncle, l'archevque de Narbonne, allait peu ou point dans son
+diocse. Prsident, par son sige, des tats du Languedoc, il se rendait
+dans cette province uniquement pour prsider les tats qui ne duraient
+que six semaines pendant les mois de novembre et de dcembre. Ds qu'ils
+taient termins, il revenait Paris sous prtexte que les intrts de
+sa province rclamaient imprieusement sa prsence la Cour, mais, en
+ralit, pour vivre en grand seigneur Paris et en courtisan
+Versailles.
+
+Outre l'archevch de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
+l'abbaye de Saint-tienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
+petite encore qu'il changea plus tard pour celle de Cigny, qui en
+valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 60.000 francs pour donner
+dner pendant tous les jours pendant les tats. Il semble qu'avec une
+pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
+dranger; et malgr tout il en tait toujours aux expdients. Le luxe
+pourtant n'tait pas grand dans la maison. Il tenait Paris un tat
+noble, mais simple. L'ordinaire tait abondant, mais raisonnable.
+
+Il n'y avait jamais cette poque de grands dners, parce que l'on
+dnait de bonne heure, 2 heures et demie ou 3 heures au plus tard.
+Les femmes taient quelque fois coiffes, mais jamais habilles pour
+dner. Les hommes au contraire l'taient presque toujours et jamais en
+frac ni en uniforme, mais en habits habills, brods ou unis, selon leur
+ge ou leur got. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
+matre de la maison, taient en frac et en nglig, car la ncessit de
+mettre son chapeau drangeait le fragile difice du toupet fris et
+poudr frimas. Aprs le dner on causait: quelquefois on faisait une
+partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
+attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
+mme loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'aprs-dner
+et 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
+souper.
+
+C'tait l le vritable moment de la socit. Il y avait deux sortes de
+soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
+permettait un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
+les soupers pris, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
+temps de mon enfance, c'est--dire de 1778 1784. Toutes les toilettes,
+toute l'lgance, tout ce que la belle et bonne socit de Paris pouvait
+offrir de recherch et de sduisant se trouvaient ces soupers. C'tait
+une grande affaire, dans ce bon temps o l'on n'avait pas encore song
+la reprsentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intrts
+mnager! que de gens runir! que d'importuns loigner! Que
+n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru pri dans une maison
+parce que sa femme l'tait! Quelle profonde connaissance des convenances
+ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
+mais j'ai vu ma mre s'habiller pour aller chez la marchale de
+Luxembourg, l'htel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
+Montesson.
+
+ cette poque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
+costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
+espce de supplice. Des talons troits, hauts de trois pouces, qui
+mettaient le pied dans la position o l'on est quand on se lve sur la
+pointe pour atteindre un livre la plus haute planche d'une
+bibliothque; une panier de baleine lourd et raide, s'tendant droite
+et gauche; une coiffure d'un pied de haut surmonte d'un bonnet nomm
+Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants taient les uns
+sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
+mouvement faisait tomber sur les paules: un tel chafaudage rendait
+impossible de danser avec plaisir. Mais le souper o l'on se contentait
+de causer, quelquefois de faire de la musique, ne drangeait pas cet
+difice.
+
+
+V
+
+Revenons mes parents. Nous allions la campagne de bonne heure, au
+printemps, pour tout l't. Il y avait dans le chteau de Hautefontaine
+vingt-cinq appartements donner aux trangers, et ils taient souvent
+remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
+seulement. Alors les colonels taient revenus de leurs rgiments, o ils
+passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
+revenir Paris, et ils se dispersaient dans les chteaux o les
+attiraient leurs familles et leurs amis.
+
+Il y avait Hautefontaine un quipage de cerf dont la dpense se
+partageait entre mon oncle, le prince de Gumne et le duc de Lauzun.
+J'ai ou dire qu'elle ne montait pas plus de 30,000 francs. Mais il ne
+faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des matres,
+et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui taient Anglais,
+leurs chevaux et la nourriture de tous. L'quipage chassait l't et
+l'automne dans les forts de Compigne et de Villers-Cotterets. Il tait
+si bien men que le pauvre Louis XVI en tait srieusement jaloux et,
+quoiqu'il aimt beaucoup parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
+davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
+Hautefontaine.
+
+ sept ans je chassais dj cheval une ou deux fois par semaine, et je
+me cassai la jambe, dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
+montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
+de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Ds ma plus tendre enfance
+j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
+ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
+m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dvouement tait sans
+bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
+la duplicit, la ruse, la calomnie, dont la premire vue m'est aussi
+douloureuse que le serait le moment o j'aurais reu une blessure
+laissant aprs elle une profonde cicatrice.
+
+Le temps o j'ai gard le lit pour ma jambe casse, est rest dans mon
+souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mre
+vinrent en grand nombre Hautefontaine, o nous restmes six semaines
+de plus qu' l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journe.
+Le soir on roulait un petit thtre au pied de mon lit et des
+marionnettes jouaient tous les jours une tragdie ou une comdie, dont
+les rles taient parls dans les coulisses par les personnes de la
+socit. On chantait si c'taient des opras comiques. Les dames
+s'amusaient faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
+manteau et la tiare d'Assurus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
+n'taient pas sans fruit et me firent connatre toutes les bonnes pices
+du thtre franais. On me lut d'un bout l'autre les _Mille et une
+Nuits_, et c'est peut-tre cette poque que prit naissance mon got
+pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.
+
+
+VI
+
+Mon premier sjour Versailles fut la naissance du premier
+Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
+la reine Marie-Antoinette est souvent revenu ma pense, au rcit des
+tourments et des ignominies dont elle a t la trop malheureuse victime!
+J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnrent dans la grande
+salle de spectacle du chteau de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
+simple jeune garde, vtue d'une robe bleue, toute parseme de saphirs et
+de diamants, belle, jeune, adore de tous, venant de donner un Dauphin
+la France, ne croyant pas la possibilit d'un pas rtrograde dans la
+carrire brillante o elle tait entrane; et dj elle tait prs de
+l'abme. Que de rflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
+natre!
+
+Je ne prtends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
+jeunesse m'empchait de juger ou mme de comprendre. J'avais dj
+entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commenait avoir
+du got. Elle tait trs jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
+belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus ge, femme trs
+intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir la faveur. Le
+comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agrments faisaient rechercher
+de la reine, travaillait aussi cette fortune devenue, par la suite, si
+grande. Je me rappelle que M. de Gumne tchait d'alarmer ma mre sur
+cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mre se laissait
+aimer de la reine, tranquillement, et sans songer profiter de cette
+faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
+se sentait dj attaque du mal qui la ft prir moins de deux ans
+aprs. Tourmente tous les moments par ma grand'mre, elle succombait
+sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant
+mon pre, il tait en Amrique o il faisait la guerre la tte du
+premier bataillon de son rgiment.
+
+
+VII
+
+Le rgiment de Dillon tait entr au service de France en 1690, lorsque
+Jacques II eut perdu toute esprance de remonter sur le trne, aprs la
+bataille de la Boyne. Mon arrire grand-pre, Arthur Dillon, le
+commandait.
+
+Comme ces fragments seront peut-tre conservs par mes enfants, je vais
+transcrire ici une note gnalogique de la branche de ma famille tablie
+en France et un historique sommaire du rgiment de Dillon.
+
+
+
+
+NOTE GNALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON
+
+
+Pairs d'Irlande et colonels propritaires du rgiment de Dillon au
+service de France depuis la Rvolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'
+celle de France, en 1789.
+
+Thobald VIIe Lord Viscount Dillon,
+ | pousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frre
+ | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut
+ | en 1691 et sa femme fut tue la mme anne au sige de Limerick.
+ |
+ | Henri VIIe Lord Viscount Dillon
+ | | succda son pre en 1691. En 1689, il fut un des reprsentants
+ | | du Comt de West-Meath au parlement du roi Jacques II Dublin,
+ | | lord lieutenant du Comt de Roscommon et colonel d'un rgiment
+ | | au service du roi. Il pousa, en 1687, Frances Hamilton, et
+ | | mourut le 13 janvier 1714.
+ | |
+ | | Richard IXe Lord Viscount Dillon
+ | | | fils de Henri, n en 1688. pousa Lady Bridget Burke, fille
+ | | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa
+ | | | une fille unique, _Frances_, qui pousa son cousin _Lord
+ | | | Charles Dillon_.
+ |
+ | Honorable Arthur Dillon
+ | | premier colonel propritaire du rgiment de Dillon au service de
+ | | France. Mourut le 5 fvrier 1733, lieutenant gnral, commandeur de
+ | | l'ordre de Saint Louis. Il pousa Christina, fille de _Ralph
+ | | Sheldon_, premier cuyer de Jacques II. Elle mourut 77 ans, en
+ | | 1757, dans la maison des dames anglaises, Paris, laissant cinq
+ | | fils et cinq filles.
+ | |
+ | | Charles Xe Lord Viscount Dillon
+ | | | second colonel propritaire du rgiment de Dillon, chevalier
+ | | | de Saint-Louis. pousa Frances, fille unique et hritire de
+ | | | son cousin _Richard_. Elle mourut Londres le 7 Janvier
+ | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants.
+ | |
+ | | Henri XIe Lord Viscount Dillon
+ | | | troisime colonel propritaire du rgiment de Dillon,
+ | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en
+ | | | 1743, et pousa l'anne suivante Lady Charlotte Lee, fille
+ | | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre
+ | | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de
+ | | | Cleveland_. Il mourut Londres, le 15 septembre 1787, g
+ | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, ge de 74 ans. Ils
+ | | | eurent sept enfants.
+ | | |
+ | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon
+ | | | | n en 1745, membre du Conseil priv, gouverneur du comt
+ | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il
+ | | | | pousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en
+ | | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le prsent Lord
+ | | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, marie en
+ | | | | 1797 _Sir Thomas Webb_.
+ | | | |
+ | | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre
+ | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait pous la
+ | | | | mre[15] aprs la mort de sa femme, a pous _Lord
+ | | | | Frdrick Beauclerk_, frre du _duc de Saint-Albans_.
+ | | | |
+ | | | Honorable Arthur Dillon
+ | | | | sixime colonel propritaire du rgiment de Dillon, n
+ | | | | le 3 septembre 1750. pousa Thrse-Lucy de Rothe, sa
+ | | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui pousa,
+ | | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces
+ | | | | il pousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la
+ | | | | Touche_ et cousine germaine de _Josphine_, femme de
+ | | | | Napolon. De sa seconde femme il eut une fille,
+ | | | | _Frances_, qui pousa le _Gnral Bertrand_. L'honorable
+ | | | | Arthur Dillon prit sur l'chafaud le 13 avril 1794.
+ | | | |
+ | | | Honorable Henry Dillon
+ | | | | colonel du rgiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitu
+ | | | | en Angleterre et pris la solde dn gouvernement
+ | | | | britannique, en 1794. N en 1759, pousa, en 1790,
+ | | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux
+ | | | | fils et deux filles.
+ | | | |
+ | | | Honorable Laura Dillon
+ | | | | morte, l'ge de 14 ans, au couvent des bndictines de
+ | | | | Montargis.
+ | | | |
+ | | | Honorable Frances Dillon
+ | | | | ne en 1747, marie en 1767, _Sir William Jerningham_.
+ | | | |
+ | | | Honorable Catherine Dillon
+ | | | | ne en 1759. Religieuse au couvent des bndictines de
+ | | | | Montargis. Elle se rfugia avec ses compagnes Bodney,
+ | | | | en Angleterre, au moment de la Rvolution et y mourut en
+ | | | | 1794.
+ | | | |
+ | | | Honorable Charlotte Dillon
+ | | | | pousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of
+ | | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_,
+ | | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_.
+ | | | |
+ | | James Dillon
+ | | | quatrime colonel propritaire du rgiment de Dillon,
+ | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tu Fontenoy en
+ | | | 1745, sans avoir t mari.
+ | | |
+ | | Edward Dillon
+ | | | cinquime colonel propritaire du rgiment de Dillon. Mort
+ | | | Mastricht, en 1747, des suites d'une blessure reue la
+ | | | bataille de Lawfeld, sans avoir t mari.
+ | | |
+ | | Arthur-Richard Dillon
+ | | | n en 1721, successivement vque d'Evreux, archevque de
+ | | | Toulouse, archevque de Narbonne; prsident du clerg de
+ | | | France, cordon bleu; mort Londres, le 5 juillet 1806, 85
+ | | | ans.
+ | | |
+ | | Frances Dillon
+ | | | religieuse carmlite Pontoise.
+ | | |
+ | | Catherine Dillon
+ | | | religieuse carmlite Pontoise. Fut choisie pour rformer
+ | | | le monastre des carmlites Saint-Denis. Elle y mourut,
+ | | | prieure, en 1758, aprs y avoir reu Madame Louise, _fille
+ | | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thrse_.
+ | | |
+ | | Mary Dillon
+ | | | mourut Saint-Germain-en-Laye en 1786.
+ | | |
+ | | Bridget Dillon
+ | | | pousa le Comte du Blezelle. Elle mourut
+ | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants.
+ | | |
+ | | Laura Dillon, pousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair
+ | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique
+ | | | Lucy.
+ | | |
+ | | | Honorable Lucy Cary
+ | | | | pousa le Gnral Edward de Rothe et eut une seule fille
+ | | | | _Thrse-Lucy_.
+ | | | |
+ | | | | Le Gnral Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary,
+ | | | | sa femme, en 1804, Londres.
+ | | | |
+ | | | | Thrse-Lucy de Rothe
+ | | | | | pousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur
+ | | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant
+ | | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16].
+
+
+
+
+HISTORIQUE SOMMAIRE DU RGIMENT DE DILLON
+
+
+Thobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, cette poque,
+de l'illustre maison de ce nom, leva, la fin de l'anne 1688, sur ses
+terres en Irlande et quipa ses dpens un rgiment pour le service du
+roi Jacques II. Dans le courant de l'anne 1690, ce rgiment passa au
+service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxime fils.
+Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui
+dbarqurent Brest le 1er mai 1690, et qui furent donns par le roi
+Jacques II Louis XIV, en change de six rgiments franais.
+
+Aprs la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes
+irlandaises qui passrent au service de France, fut considrablement
+augment, et monta on tout plus de 20,000 hommes. Depuis cette poque
+jusqu' la Rvolution franaise, elles servirent sous le nom de brigade
+irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours
+avec la distinction la plus clatante.
+
+Arthur Dillon, premier colonel du rgiment de Dillon, devint lieutenant
+gnral l'ge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec
+celui de marchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'clat.
+Il fut longtemps commandant en Dauphin, gouverneur de Toulon, et
+battit, le 28 aot 1709, vers Brianon, le gnral Rehbinder, commandant
+les troupes de Savoie, qui voulait pntrer en France. Il finit une
+carrire glorieuse, en 1733, g de 63 ans, laissant cinq fils et cinq
+filles.
+
+Ds 1728, il avait cd son rgiment Charles Dillon, l'an de ses
+fils. Charles Dillon tant devenu l'an de la famille, en 1737, par la
+mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le
+rgiment et le cda ensuite Henri Dillon, son frre.
+
+Henri Dillon, la mort de Charles lord Dillon, son frre, en 1741, lui
+succda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva nanmoins
+le commandement du rgiment, la tte duquel il servit jusqu'en 1743.
+Aprs la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils
+taient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon,
+pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empcher la
+confiscation de ses biens, fut, par ce fait, oblig de quitter le
+service de France, ce qu'il fit du consentement et mme par le conseil
+de Louis XV.
+
+James Dillon, chevalier de Malte, le troisime frre, fut promu alors
+colonel du rgiment, la tte duquel il fut tu Fontenoy, en 1745.
+
+Edward Dillon, le quatrime frre, fut nomm par Louis XV, sur le champ
+de bataille, colonel du rgiment et, comme son frre, trouva la mort au
+feu en le commandant, la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard
+Dillon, le cinquime frre, restait seul vivant; mais il venait d'tre
+engag dans les ordres et est mort en Angleterre, archevque de
+Narbonne, en 1806.
+
+ la mort d'Edward Dillon, tu Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV
+de disposer du rgiment, sous prtexte qu'il n'existait plus de Dillon
+pour en prendre le commandement. Mais le roi rpondit que Henri lord
+Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir voir sortir
+de cette famille une proprit cimente par tant de sang et de si bons
+services, aussi longtemps qu'il pourrait esprer de la voir se
+renouveler. Le rgiment de Dillon resta en consquence, depuis 1747,
+sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux
+colonels commandants, jusqu' ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxime
+fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 aot 1767, l'ge de 17
+ans.
+
+ l'poque de la Rvolution franaise, la brigade irlandaise se trouvait
+rduite trois rgiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et
+Walsh. En 1794, les dbris de ces trois rgiments, y compris la majeure
+partie des officiers--qui avaient migr en Angleterre--passrent la
+solde de Sa Majest Britannique. Le rgiment de Dillon, ou la fraction
+encore existante laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut
+donn l'honorable Henri Dillon, troisime fils de Henri lord Dillon et
+frre d'Arthur Dillon, dernier colonel du rgiment en France et qui
+avait pri sur l'chafaud en 1794. Ce nouveau rgiment se complta en se
+recrutant sur les mmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats
+en 1688. Il s'embarqua, peu aprs, pour la Jamaque, o les pertes qu'il
+y prouva furent si considrables qu'on le licencia. Les drapeaux et
+enseignes du rgiment furent transports en Irlande et soigneusement
+dposs entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et
+frre an du colonel.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de
+Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour
+Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
+Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
+ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
+d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
+ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour
+Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
+collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour Spa.--M. de
+Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
+et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche exercer une
+femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en
+lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour Paris.--Mort
+de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de
+la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de
+fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences
+pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
+logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ Montfermeil.--Travaux
+entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances
+pratiques de Mlle Dillon.
+
+
+I
+
+Ma mre avait eu un fils, qui mourut deux ans, et depuis cette couche
+elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixe
+sur le foie, elle lui tait tout apptit et son sang, dessch par le
+chagrin continuel que lui causait ma grand'mre, s'alluma et se porta
+avec violence la poitrine. Elle ne se mnageait pas. Elle montait
+cheval, courait le cerf, chantait avec le clbre Piccini qui tait
+passionn pour sa voix. Enfin, 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle
+cracha le sang avec violence.
+
+Ma grand'mre, quoique porte ne pas croire aux maux de sa fille, fut
+pourtant force de convenir alors qu'elle tait srieusement malade.
+Mais son indomptable haine, son caractre souponneux, la disposait d'un
+autre ct voir dans toutes les actions de ma pauvre mre un calcul
+tendant la soustraire son autorit. Aussi fut-elle convaincue que ma
+mre avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller
+Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti retarder son dpart d'une
+heure. Ma mre consulta, pour son malheur, un mdecin nomm Michel,
+jouissant alors de beaucoup de clbrit. Il dclara que le sang qu'elle
+avait crach venait de l'estomac et lui ordonna d'aller Spa. Il serait
+difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mre,
+l'ide que sa fille pouvait aller ces eaux. Elle ne voulait pas l'y
+accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la
+reine vint au secours de ma mre dans cette occasion. Nous partmes de
+Hautefontaine pour Bruxelles o nous passmes un mois.
+
+Mon oncle Charles Dillon avait pous miss Phipps, fille de lord
+Mulgrave. Il rsidait Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre cause
+de ses nombreuses dettes. cette poque, il tait encore catholique. Ce
+ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de
+religion et de se faire protestant pour hriter de son grand-oncle
+maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna cette condition son
+hritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon tait belle
+comme le jour. Elle tait venue Paris l'anne d'auparavant avec lady
+Kenmare, soeur de mon pre, qui tait aussi d'une grande beaut. Elles
+allaient au bal de la reine avec ma mre et ces trois belles-soeurs
+taient gnralement admires. Un an s'tait peine coul et elles
+taient toutes trois au tombeau. Elles moururent une semaine l'une de
+l'autre.
+
+
+II
+
+Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. douze ans mon
+ducation tait trs avance. J'avais lu normment, mais sans choix.
+Ds l'ge de sept ans on m'avait donn un instituteur. C'tait un
+organiste de Bziers, nomm Combes. Il vint pour me montrer jouer du
+clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
+taient trs rares. Ma mre on avait un pour accompagner la voix, mais
+on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
+tudes; il les continua et m'a avou depuis qu'il avait souvent retard
+les miennes dessein, de crainte que je ne le dpassasse dans celles
+qu'il faisait lui-mme.
+
+J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
+toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expriences de chimie que
+j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant Hautefontaine.
+Le jardinier tait Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
+jours chez sa femme qui me montrait lire dans sa langue: le plus
+souvent dans _Robinson_; j'tais passionne pour ce livre.
+
+J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerait
+sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me crais des situations
+singulires. Je voulais savoir tout ce qui tait utile pour toutes les
+circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mre, deux ou
+trois fois dans l't, je l'obligeais me raconter tout ce qui se
+faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
+qu' ce que je ferais si j'tais paysanne, et j'enviais le sort de
+celles que je visitais souvent dans le village et qui n'taient pas,
+comme moi, obliges de cacher leurs gots et leurs ides.
+
+L'tat d'hostilit constante qui existait dans la maison me tenait dans
+une contrainte continuelle. Si ma mre voulait que je fisse une chose,
+ma grand'mre me le dfendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
+ma probit naturelle se rvoltait la seule pense de la bassesse de ce
+rle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilit, de taciturnit.
+J'tais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
+injustes. J'tais battue, enferme, en pnitence pour des riens. Mon
+ducation se faisait sans discernement. Quand j'tais mue de quelque
+belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
+j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
+abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
+cachait de rien en ma prsence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
+bon sens m'aidait apprcier, distinguer, classer tout sa juste
+valeur.
+
+ onze ans, ma mre trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
+donna une femme de chambre lgante que l'on fit venir exprs
+d'Angleterre. Son arrive me causa un chagrin mortel. On me spara de ma
+bonne Marguerite et, quoiqu'elle restt dans la maison, elle ne vint
+presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
+m'chappais tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
+rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
+de pnitences. Combien l'on doit songer, quand on lve des enfants,
+ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
+l'apparente lgret de leur caractre. En crivant, cinquante-cinq
+ans, les humiliations que l'on fit prouver ma bonne, tout mon coeur se
+soulve d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
+tait agrable. Elle ne me plut que trop. Elle tait protestante, avait
+eu une conduite plus que lgre et n'avait jamais lu que des romans.
+Elle me fit beaucoup de mal...
+
+
+III
+
+Revenons mon rcit. Nous allmes Bruxelles, dans la maison de ma
+tante. Elle tait au dernier degr d'une consomption qui n'avait rien
+chang l'agrment et la beaut de sa figure vraiment cleste. Elle
+avait deux enfants charmants, un garon de quatre ans--le prsent lord
+Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
+de ces enfants. Mon plus grand bonheur tait de les soigner, de les
+endormir, de les bercer. J'avais dj un instinct maternel. Je sentais
+que ces pauvres enfants allaient tre privs de leur mre. Je ne me
+croyais pas si prs du mme malheur.
+
+Ma mre me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
+les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
+conversations de ma mre avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
+cabinet o l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pens
+depuis que c'tait sans doute le commencement de cette superbe
+collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
+laisse l'archiduc Charles.
+
+Nous allmes Spa. M. de Gumne nous y retrouva, je n'ai jamais pu
+m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
+occasions et tous les moyens de me dprcier aux yeux de ma mre et
+d'empcher qu'elle et la moindre confiance en moi. M. Combes a suppos
+plus tard qu'il craignait que je ne fusse dj au courant du mauvais
+tat de ses affaires et, comme ma mre ne s'en doutait pas, qu'il
+apprhendait que je ne lui en parlasse. Nous vmes Spa plusieurs
+Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mre y
+trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui tait avec ses fils et pour
+sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, la suite d'une
+fivre maligne, avait oubli tout ce qu'on lui avait enseign au cours
+de son ducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau lire et
+crire. Elle tait, vingt ans, peu prs en enfance et jouait la
+poupe. Peu de temps aprs sa sensibilit se rveilla, par une passion
+qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duch en Brabant, et qui
+l'pousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
+couches de la dernire. La duchesse de l'Infantado, ne Salm, tait une
+personne trs respectable. Elle habitait Paris pour l'ducation de ses
+fils, le jeune duc et le chevalier de Tolde. Elle disait souvent ma
+mre que j'pouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me dplaisait.
+
+Ce fut Spa que je gotai pour la premire fois le dangereux poison de
+la louange et des succs. Ma mre me menait la redoute les jours o
+l'on y dansait, et la danse de la petite franaise devint bientt une
+des curiosits de Spa.
+
+Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
+Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
+gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espce de phnomne. La
+mme princesse, devenue impratrice de Russie[20], n'avait pas,
+trente-sept ans plus tard, oubli la petite fille d'alors, qu'elle
+retrouvait une grave mre de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
+obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conserv de mes grces et
+surtout de la finesse de ma taille.
+
+Tout concourait sans cesse me corrompre l'esprit et le coeur. Ma femme
+de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolits, de
+toilettes, de succs. Elle me parlait des conqutes qu'elle avait faites
+et de celles que je pourrais faire dans quelques annes. Elle me donnait
+des romans anglais; mais, par une singularit dont j'ai peine maintenant
+ me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
+qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
+en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
+m'empcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
+D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
+dtest les sentiments forcs et les exagrations. Je me rappelle
+nanmoins un roman de l'abb Prvost, qui me faisait une grande
+impression: c'tait _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
+dvouement admirables, et cette vertu a toujours t celle qui rpondait
+le plus mon coeur. J'tais si susceptible de l'prouver que j'aurais
+voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves ma mre. Souvent je
+versais des larmes amres de ce qu'elle ne me permettait pas de la
+soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le dsir tait
+dans mon coeur. Mais elle me repoussait, elle m'loignait, sans que je
+pusse deviner le motif d'une aversion aussi trange pour sa fille
+unique.
+
+
+IV
+
+Cependant les eaux de Spa avanaient les jours de ma pauvre mre. Elle
+rpugnait nanmoins revenir Hautefontaine, dans la certitude o elle
+tait que ma grand'mre la recevrait, comme l'ordinaire, avec des
+scnes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son tat empirant
+tous moments, la pense, commune tous ceux qui sont attaqus de cette
+cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
+aller en Italie et demanda d'abord revenir Paris. Ma grand'mre y
+consentit et commena alors seulement envisager le vritable tat de
+sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla ds lors comme d'un tat
+sans espoir, ainsi qu'il l'tait en effet.
+
+Arrives Paris, ma grand'mre donna son appartement ma mre comme le
+plus vaste. Elle lui rendit des soins empresss, mais qui contrastaient
+pour moi, d'une manire si frappante, avec les traitements outrageants
+dont j'avais t tmoin quelques mois auparavant, que je pus croire la
+vrit des sentiments qu'elle tmoignait alors. En y pensant dans l'ge
+mr, j'ai trouv que les carts d'un caractre passionn sont dans la
+nature. Quand on ne s'est jamais matris et que l'on s'est toujours
+abandonn tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
+se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dpend
+que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
+excs possibles.
+
+Ma mre fut fort soigne dans ses derniers moments. La reine vint la
+voir et tous les jours un piqueur ou un page tait envoy de Versailles
+pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait chaque instant.
+Mais, j'prouve du chagrin l'crire aprs quarante-cinq ans, personne
+ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prtre. peine avais-je
+appris mon catchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
+d'un archevque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
+craignaient trop ma grand'mre pour oser parler. Ma mre ne croyait pas
+toucher son dernier moment. Elle mourut touffe, dans les bras de ma
+bonne, le 7 septembre.
+
+On m'apprit le matin ce triste vnement. Ce fut une bonne vieille amie
+de ma mre, que je vis prs de mon lit en me rveillant, qui m'annona
+sa mort. Elle m'informa que ma grand'mre avait quitt la maison, que je
+devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
+soins; que dsormais je dpendais d'elle pour mon sort venir; qu'elle
+tait trs mal avec mon pre, en ce moment en Amrique; qu'elle me
+dshriterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
+n'y tait que trop dispose. Mon jeune coeur dchir se rvolta contre la
+dissimulation que cette bonne dame prtendait m'imposer. Elle eut
+beaucoup de peine me persuader de me laisser conduire auprs de ma
+grand'mre. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser ma
+mre, celui des scnes affreuses qu'en ma prsence elle avait endures,
+la pense que les mauvais traitements qu'elle avait prouvs avaient
+abrg ses jours, soulevaient en moi une rpugnance invincible me
+soumettre la domination de ma grand'mre. Cependant ma vieille amie
+m'assura que si je faisais la moindre difficult, un couvent svre
+serait mon refuge; que mon pre, qui se remarierait sans doute pour
+avoir un garon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
+m'obligerait peut-tre prendre le voile en m'envoyant chez ma
+tante[21], elle-mme religieuse au couvent des Bndictines de Montargis
+et qui n'tait pas sortie de cet tablissement depuis l'ge de sept ans.
+
+Mme Nagle--c'tait le nom de la vieille dame--finit par m'entraner chez
+ma grand'mre. Celle-ci joua une grande scne de dsespoir qui me glaa
+d'pouvante et me laissa la plus pnible impression. On me trouva froide
+et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mre, et cette
+inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un
+moment toute l'tendue de la carrire de duplicit dans laquelle on me
+forait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
+que, quoique mon esprit ft beaucoup plus dvelopp qu'il ne l'est
+habituellement cet ge et que je fusse dj trs avance dans mon
+ducation, jamais je n'avais reu aucune instruction morale ou
+religieuse.
+
+
+V
+
+Je ne prtends pas au talent de dcrire l'tat de la socit en France
+avant la Rvolution. Cette tche serait au-dessus de mes forces. Mais,
+lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
+symptmes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient dj
+commenc se manifester depuis le temps o mes rflexions ont laiss
+quelques traces dans ma mmoire.
+
+Le rgne dvergond de Louis XV avait corrompu la haute socit. La
+noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
+dbauche, l'immoralit, l'irrligion, s'talaient ouvertement. Le haut
+clerg, attir Paris pour les assembles du clerg, que le besoin
+d'argent et le dsordre des finances foraient le roi, afin d'obtenir le
+_don gratuit_, rendre peu prs annuelles, tait corrompu par les
+moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les vques taient choisis
+dans la haute noblesse. Ils retrouvaient Paris leurs familles et leur
+socit, leurs liaisons de jeunesse, leurs premires habitudes. Ils
+avaient fait leurs tudes, pour la plupart, dans les sminaires de
+Paris: Saint-Sulpice, Saint-Magloire, aux Vertus, l'Oratoire; et
+lorsqu'ils taient nomms vques, ils considraient cette nomination
+comme un honorable exil qui les loignait de leurs amis, de leurs
+familles et de toutes les jouissances du monde.
+
+Les ecclsiastiques du second ordre, membres de l'assemble du clerg,
+taient presque tous dsigns parmi les grands vicaires des vques, ou
+parmi les jeunes abbs propritaires d'abbayes appartenant la classe
+dans laquelle on choisissait les vques. Ils venaient puiser Paris
+les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
+provinces, o ils donnaient trop souvent des exemples funestes.
+
+Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les
+classes infrieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
+les femmes, taient tournes en ridicule et passaient pour de la
+rusticit. Je ne saurais entrer dans les dtails pour prouver ce que
+j'avance ici. Le grand nombre d'annes qui s'est coul depuis le temps
+que je voudrais peindre, transforme cette poque, pour moi, en une
+gnralit purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
+s'est effac pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
+d'ensemble. Plus j'avance en ge, cependant, plus je considre que la
+Rvolution de 1789 n'a t que le rsultat invitable et, je pourrais
+mme dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices ports
+ un excs tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas t frapp
+du plus funeste aveuglement, que l'on serait consum par le volcan que
+de ses propres mains on avait allum.
+
+
+VI
+
+Aprs la mort de ma mre, ma grand'mre et mon oncle allrent, au mois
+d'octobre 1782, Hautefontaine et m'y emmenrent avec eux, accompagns
+de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
+ducation.
+
+J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
+m'appartenir. C'tait une belle terre, toute en domaines, vingt-deux
+lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le chteau, bti
+vers le commencement du dernier sicle, sur une colline fort escarpe,
+dominait une petite valle trs frache, ou, pour mieux dire, une gorge
+s'ouvrant sur la fort de Compigne qui formait amphithtre dans le
+fond du tableau. Des prs, des bois, des tangs d'une belle eau et
+remplis de poissons, venaient la suite d'un magnifique potager que
+l'on dominait des fentres du chteau, dont la cour en plate-forme avait
+t, sans doute, fortifie dans des temps plus anciens. Ce chteau, sans
+aucune beaut d'architecture, tait commode, vaste, parfaitement meubl,
+trs soign dans tous ses dtails.
+
+Mon oncle, ma grand'mre et ma mre avaient accompagn mon pre jusqu'
+Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
+rgiment aux Antilles. son retour, mon oncle acheta, Lorient, toute
+la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
+porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
+couleurs pour des tentures d'appartements, en toffes de soie, en damas,
+en pkins peints, etc... Toutes ces richesses avaient t dballes,
+ma grande joie, et ranges dans de grands garde-meubles, o le vieux
+concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
+permettait pas la promenade. Il me disait souvent: Tout cela sera
+vous. Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
+aux ides de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
+sur des ides de ruine, de pauvret, et cette pense prophtique qui ne
+me quittait jamais, me ramenait toujours vouloir apprendre tous les
+ouvrages des mains qui conviennent une pauvre fille, et m'loigner
+des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _hritire_.
+
+Pendant la vie de ma mre, l'habitation de Hautefontaine avait t trs
+brillante. Mais, aprs sa mort, tout changea compltement. Ma grand'mre
+s'tait empare, en l'absence de mon pre, de tous les papiers de ma
+mre, et de toutes les correspondances qu'elle avait conserves.
+
+De mme qu'on ne lui avait pas laiss voir un prtre, de mme on ne lui
+avait pas permis de songer ses affaires temporelles, auxquelles ma
+grand'mre avait trop d'intrt qu'aucun homme entendu ne ft initi. La
+fortune de mon grand-pre avait disparu entre ses mains et tout ce que
+nous possdions avait chang de nature pendant l'enfance de ma mre.
+Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son pre, le gnral
+de Rothe, mort subitement Hautefontaine, peu de temps aprs avoir
+achet cette terre au nom de sa femme, sous prtexte qu'il l'avait paye
+exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donns comme dot
+ma grand'mre par son pre lord Falkland.
+
+Cependant mon grand-pre de Rothe avait hrit de la fortune de sa mre,
+lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
+toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
+historiens ont parl diversement. Une autre parente lui avait laiss
+Paris, rue du Bac, la maison o nous habitions, et 4.000 livres de
+rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
+seuls la mort de M. de Rothe, et ma mre en fut mise en possession.
+
+Mon grand-oncle l'archevque avait habit la maison de la rue du Bac
+pendant vingt ans sans payer un sol de loyer sa nice. Sous prtexte
+qu'elle y logeait elle-mme, il n'en paya mme jamais les rparations.
+Aussi quand, aprs la mort de ma mre, il quitta la maison pour en louer
+une autre sur sa propre tte, il emprunta 40.000 francs destins faire
+face aux rparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
+la premire en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
+fus oblige de payer le jour o je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
+pourtant avait dj alors plus de 300.000 francs de biens du clerg. Il
+est vrai qu'il avait pay des dettes de jeu mon pre, afflig de cette
+malheureuse passion, ainsi que ses deux frres, lord Dillon et Henri
+Dillon. J'ai toujours ignor quel taux s'taient montes les sommes
+donnes par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
+qu'elles avaient t considrables. Quoi qu'il en soit, la mort de ma
+mre, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs
+M. le baron de Stal, mari depuis la clbre Melle Necker, et 4.000
+francs de rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Je n'avais rien
+attendre de mon pre. Il avait dj dvor sa lgitime de 10.000 livres
+sterling qu'on lui remit avec le rgiment de Dillon, dont il tait
+propritaire-n, comme hritier de son dernier oncle, tu Fontenoy. Je
+devais donc mnager ma grand'mre qui me menaait tout propos de me
+mettre au couvent. Son autorit despotique se faisait sentir
+continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
+dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commena par me sparer entirement
+des amies de mon enfance et elle rompit elle-mme avec toutes celles de
+sa fille. Il est probable qu'elle avait trouv dans les correspondances
+dont elle s'tait saisie des rponses aux justes plaintes que ma mre
+tait bien en droit d'exprimer sur la cruelle dpendance o elle avait
+vcu pendant les dernires annes de sa vie, et des apprciations peu
+flatteuses sur les procds iniques de ma grand'mre. Celle-ci exigea
+que je misse fin toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
+l'ane avait dj pous le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
+cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
+Chauvelin, qui pousrent MM. d'Imcourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
+de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
+d'une manire si scandaleuse; avec la troisime des Rochechouart, leve
+par la duchesse du Chtelet, sa tante, et qui pousa le prince de
+Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruaut, ma
+grand'mre fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
+jeunes amies. Totalement isole par force, j'appris que j'tais accuse
+d'ingratitude, de lgret et d'indiffrence, sans qu'il me ft permis
+de me justifier.
+
+Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mre mieux que je ne la
+connaissais moi-mme, tait le seul avec qui je pouvais causer de mes
+chagrins. Mais il me reprsentait avec force combien j'avais intrt
+mnager ma grand'mre, comment toute mon existence future dpendait
+d'elle, que si je lui rsistais et qu'elle me mt au couvent, elle
+aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilit de cette
+rsolution; qu'loigne de mon pre dont la guerre pouvait me priver
+tout moment, je resterais entirement isole si ma grand'mre et mon
+grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me rsoudre
+ subir journellement tous les inconvnients du caractre terrible
+auquel j'tais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
+t un jour sans verser des larmes amres.
+
+Toutefois plus j'ai avanc en ge et moins j'en ai souffert, soit que
+j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
+mri avant le temps, la force de mon caractre, le sang-froid avec
+lequel je supportais les fureurs de ma grand'mre, le silence
+imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle dversait sur tout le
+monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-tre aussi
+craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
+j'avais endur. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'ge de seize
+ans, et qu'elle vit ma taille dpasser la sienne, elle mit un certain
+frein ces fureurs. Mais elle se ddommagea bien de cette contrainte,
+comme on le verra par la suite.
+
+
+VII
+
+Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller
+Montpellier prsider les tats du Languedoc, comme il faisait chaque
+anne, l'archevch de Narbonne donnant cette prrogative qu'il a
+exerce pendant vingt-huit ans.
+
+Nous restmes Hautefontaine o ma grand'mre s'ennuya beaucoup. Sa
+mauvaise humeur en prit une intensit effrayante. Elle s'aperut qu'en
+perdant ma mre, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
+l'avaient entoure et mnage par intrt pour le repos de sa fille dont
+ils avaient peut-tre diminu les souffrances, en donnant ma
+grand'mre l'illusion qu'elle tait, autant que ma mre, l'objet de
+leurs soins. Mais, quand elle se fut empar des papiers de ma mre et
+qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut claire sur
+les vritables dispositions qui les animaient son gard. Cette
+connaissance alluma dans son coeur des haines que seule elle tait
+capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.
+
+Lors donc qu'elle se sentit seule Hautefontaine, dans ce grand chteau
+nagure si anim et si brillant, lorsqu'elle vit les curies vides,
+qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
+chasseurs, lorsque les alles rserves la promenade des chevaux de
+chasse, que l'on voyait des fentres du chteau, ne prsentrent plus
+qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
+ncessit de changer de vie, et d'amener l'archevque, proccup
+exclusivement jusque-l d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
+dans la socit, devenir maintenant ambitieux et songer aux affaires
+de sa province et celles du clerg.
+
+La place de prsident de cet ordre tait la nomination du Roi. Mon
+grand-oncle eut la pense de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
+facilit pour le _don gratuit_, chaque assemble du clerg, que n'en
+avait montr la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
+prsident, conseill et men par l'abb de Pradt, son neveu.
+
+Ma grand'mre rsolut, pour raliser ses projets, de dcider mon
+grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, changer de vie et
+d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier o il ne restait jamais
+que le temps rigoureusement ncessaire aux tats, nous allmes le
+trouver Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
+mon pre, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'le avait t
+prise et que son rgiment avait glorieusement contribu au succs des
+troupes franaises dans cette expdition, reprsenta mon grand'oncle
+qu'il ne pouvait continuer habiter ma maison sans en payer le loyer et
+en la laissant, comme il le faisait, sans rparation. Il rsolut alors
+de la quitter, et, par un procd vritablement inique, il emprunta,
+comme je l'ai dj dit, 40.000 francs en hypothque sur cette maison o
+il avait habit vingt ans sans bourse dlier, et consacra cette somme
+aux rparations les plus urgentes. Ce ne fut qu' la Rvolution, son
+dpart de France, que la dette fut dcouverte, et il me fallut la payer
+lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-l, il avait servi les
+intrts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
+contrat de mariage.
+
+Mon oncle acheta vie, sur sa tte, la maison qui fait le coin de la
+rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
+Raimond, fort attach mes intrts, conseillait d'acheter cette maison
+en toute proprit en mon nom, et d'en assurer la jouissance mon
+oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augment ma fortune sans nuire
+ ses jouissances, ne lui convint pas, et il ft l'acquisition sur sa
+tte, soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
+d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
+Palais-Bourbon, que l'on btissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
+Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
+prs de 100.000 francs de rente. Il prtexta de cette augmentation de
+revenu pour s'abandonner au got de btir et de meubler, qui avait
+remplac chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
+pouvait plus se livrer. Il dpensa de grosses sommes pour l'arrangement
+de sa nouvelle maison qui tait en fort mauvais tat.
+
+Dans le mme temps, ma grand'mre, dgote de Hautefontaine o elle
+s'tait ennuye pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
+maison Montfermeil, prs de Livry, cinq lieues de Paris. Elle la
+payait un prix trs modique pour le terrain qui tait de 90 arpents.
+Cette maison, dans une situation charmante, tait surnomme la
+_Folie-Joyeuse_. Elle avait t btie par un M. de Joyeuse, qui en avait
+commenc la construction par o l'on finit ordinairement. Aprs avoir
+trac une belle cour et l'avoir ferme par une grille, il leva droite
+et gauche deux ailes termines par de jolis pavillons carrs. L'argent
+lui avait alors manqu pour btir le corps de logis, de sorte que ces
+deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
+100 pieds au moins. Les cranciers avaient saisi et vendu la maison. Le
+parc tait ravissant, entour de murs, chaque alle termine par une
+grille, et toutes ces issues donnaient sur la fort de Bondy, charmante
+dans cette partie.
+
+On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'tablit
+tant bien que mal, au printemps de 1783, la _Folie-Joyeuse_. On n'y
+fit aucune rparation la premire anne. Il existait alors un droit
+seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
+vendait une maison pouvait, pendant l'anne qui s'coulait dater du
+jour, mme de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
+lieu et place de l'acqureur, et le frustrer, par une simple
+notification, de son acquisition. Quoique ce procd ne ft pas
+craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hriter de son pre, le
+prsident Hocquart, nanmoins, mon oncle et ma grand'mre crurent plus
+prudent de laisser couler l'anne, et l'on se borna faire des
+plantations et travailler au jardin.
+
+On passa l't tablir des plans avec des architectes et des
+dessinateurs, ce qui m'intressa prodigieusement. Mon oncle prenait
+plaisir m'initier tous ses projets. Il me parlait de btiments, de
+jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il tait satisfait
+de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
+jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
+dans tous les dtails des devis, que je vrifiasse les calculs des
+mesures.
+
+J'tais trs grande pour mon ge, d'une bonne sant, d'une, extrme
+activit physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
+apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
+confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux dtails de la
+cuisine. Je trouvais le temps de ne rien ngliger, ne perdant jamais un
+instant, classant dans ma tte tout ce qu'on m'enseignait et ne
+l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spcial de toutes
+les personnes qui venaient Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
+mmoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont t
+singulirement utiles dans le reste de ma vie.
+
+Un jour qu'il y avait dner plusieurs graves vques, la conversation
+roula sur l'astronomie et l'poque de certaines dcouvertes, et l'un
+d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant perscut pour une vrit
+maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
+gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours dtest de me mettre en
+avant. Cependant, j'tais si fatigue de voir qu'aucun de ces prlats ne
+pouvait retrouver le nom, qu'il m'chappa. Je balbutiai trs bas: C'est
+Galile. Mon voisin, peut-tre dpourvu de mmoire, mais assurment pas
+sourd, m'entendit et s'cria: Mademoiselle Dillon dit que c'est
+Galile. Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
+de table, et ne reparus plus de la soire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
+l'archevque de Narbonne, de 1783 1786.--Comment on voyageait cette
+poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon:
+popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du
+Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du
+torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en
+Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de
+Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive
+Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don
+gratuit_. La dlgation.--Une visite Marly.--La prosprit du
+Languedoc.--L'installation Montpellier.--L'abb Bertholon et ses
+leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La
+Socit Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
+Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition
+faite ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
+Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
+laisse par son pre l'archevque de Narbonne.--V. Alais.--
+Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
+de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour
+Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
+pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
+Gouvernet.
+
+
+I
+
+Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mre accompagnerait
+dsormais mon oncle l'archevque aux tats de Languedoc. Cette
+rsolution me causa une grande joie. Dans ce temps-l, la session
+annuelle des tats tait une poque trs brillante. La paix venait de se
+conclure, et les Anglais, privs pendant trois ans de la possibilit de
+venir sur le continent, s'y prcipitaient en foule, comme ils le firent
+plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
+routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
+bateaux vapeur. La communication par la corniche tait peu prs
+impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
+et particulirement celui de Montpellier, tait encore en vogue.
+
+Tout me charma dans la pense de ce voyage, le premier pour ainsi dire
+que je faisais de ma vie. J'tais encore afflige de ne pas avoir t de
+celui de Bretagne, et celui d'Amiens, o j'allai pour dire adieu mon
+pre, au commencement de la guerre, avait t le seul que j'eusse encore
+entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
+de Montpellier, puisque tous se ressemblrent peu prs jusqu'en 1786,
+o j'y allai pour la dernire fois.
+
+Nos prparatifs de voyage, les achats, les emballages, taient dj pour
+moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
+la suite de ma vie agite. Nous partions dans une grande berline six
+chevaux: mon oncle et ma grand'mre assis dans le fond, moi sur le
+devant avec un ecclsiastique attach mon oncle ou un secrtaire, et
+deux domestiques sur le sige de devant. Ces derniers se trouvaient plus
+fatigus en arrivant que ceux qui allaient cheval, car alors les
+siges, au lieu d'tre suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
+montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et taient par consquent
+aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, galement attele de
+six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mre et la
+mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le sige, deux
+domestiques. Une chaise de poste emmenait le matre d'htel et le chef
+de cuisine.
+
+Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
+les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
+quelques jours avant nous par la diligence, nomme alors la _Turgotine_,
+ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'tait une
+sorte de charrette longue, sur brancards.
+
+Chaque anne, les ministres retenaient mon grand-oncle Versailles
+jusqu' lui ter presque le temps suffisant de se rendre Montpellier
+pour l'ouverture des tats qui avait lieu jour fixe. Ils ne pouvaient
+commencer que quand l'archevque de Narbonne, prsident-n, tait
+prsent. Cependant s'il avait t retenu forcment par quelque accident
+ou par quelque maladie, l'archevque de Toulouse, vice-prsident, aurait
+pris sa place, ventualit qui et fait grand plaisir l'ambitieux,
+depuis cardinal de Lomnie, en possession de ce sige.
+
+Les retards causs par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
+que possible, ncessit fort pnible dans cette saison avance de
+l'anne. Nous courions dix-huit chevaux, et l'ordre de
+l'administration des postes nous prcdait de quelques jours pour que
+les chevaux fussent prts. Nous faisions de longues journes. Partis 4
+heures du matin, nous nous arrtions pour dner. La chaise de poste et
+le premier courrier nous devanaient d'une heure. Cela permettait de
+trouver la table prte, le feu allum, et quelques bons plats prpars
+ou amliors par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
+voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes prpares, tout ce
+qu'il fallait pour obvier aux mauvais dners d'auberge. La chaise de
+poste et le premier courrier repartaient ds que nous arrivions, et
+lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
+matin, tous les prparatifs termins.
+
+En voyage, ma grand'mre me prenait dans sa chambre, ce qui me
+dplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amlior
+encore de la moiti du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
+apprts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
+prtexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
+arrivant, quoique je fusse harasse de fatigue presque tous les jours,
+car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni mme m'appuyer.
+Une fois--je crois que c'tait en 1785--je fus si malade Nmes, par
+excs de fatigue, qu'elle fut oblige d'y rester deux jours avec moi. Je
+n'avais plus la force d'aller jusqu' Montpellier.
+
+Nous passions quelques heures Lyon, quand l'archevque s'y trouvait.
+Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prlat tait mal avec
+la Cour et allait peu Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
+vu, mme aux poques de l'assemble du clerg. Il avait eu une intrigue
+avec la clbre duchesse de Mazarin; mais ce n'et pas t l une raison
+de disgrce, dans ces temps de dissolution o la rgularit des moeurs
+constituait une exception dans le haut clerg. Je crois, au contraire,
+qu'on le tenait l'cart cause d'une bonne action qu'il fit peut-tre
+par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
+avait demand qu'on mt des lits de fer dans les hpitaux. Les ministres
+ayant refus ou n'ayant pas consenti accorder l'autorisation de la
+dpense, l'archevque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
+ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leon qui
+leur dplut; eux, mais pas au roi, car cet excellent prince tait
+toujours dispos toutes les bonnes oeuvres; mais la faiblesse ou la
+timidit de son caractre l'amenait trop souvent rejeter les ides qui
+lui avaient sembl bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
+exagre de modestie et de dfiance de ses propres lumires qui nous a
+t si fatale.
+
+La gnrosit de l'archevque de Lyon lui acquit une grande popularit
+dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrres. Ceux-ci aimaient
+mieux employer leurs fonds btir des vchs ou de belles maisons de
+campagne, qu' fonder des tablissements de charit; et dans ces mmes
+diocses o l'on avait lev des palais piscopaux pouvant contenir
+trente invits, il y avait nombre de curs portion congrue exposs,
+dans leurs presbytres, aux injures du temps.
+
+
+II
+
+Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-l celle qui suit le
+cours du Rhne jusqu' Pont-Saint-Esprit tait tellement mauvaise, qu'on
+y courait le risque de verser tout moment. Les postillons demandaient
+une rcompense chaque relais, prtendant qu'ils ne nous avaient pas
+mens par la route, mais par de petits chemins o les routiers ne
+pouvaient passer. Nous couchions Montlimar o il y avait une auberge
+fort bien tenue et en grande rputation parmi les Anglais se rendant
+dans le midi de la France. Tous s'y arrtaient pour passer la nuit. Il
+arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
+l'on franchissait gu tait si gonfl par les pluies ou, au printemps,
+par la fonte des neiges, qu'on tait oblig d'attendre pendant quelques
+jours la fin de l'inondation.
+
+Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des mdaillons o on
+voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y taient
+passs, couvraient entirement les murailles. La lecture de ces noms
+surtout ceux des derniers arrivs, personnages que nous esprions
+retrouver Montpellier, m'amusait beaucoup.
+
+Une anne, nous courmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
+volume de l'eau tait suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
+ouvert les portires pour qu'elle pt passer au travers. Nous, tions
+grimpes, ma grand'mre et moi, les jambes retrousses, sur les
+coussins. Les hommes taient sur le sige. On avait attach aux ressorts
+de petites pices de bois sur lesquelles se tenaient des gens arms de
+longs pics pointus pour empcher la voiture de se renverser. Tout cela
+amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'tais: mais ma
+pauvre, grand'mre, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
+Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
+infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
+traverse maintenant les rivires, les bateaux vapeur et tout ce que
+l'industrie a opr, j'ai peine croire qu'il n'y ait que
+cinquante-cinq ans que j'ai prouv toutes les difficults et rencontr
+tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
+voyages Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
+mmes progrs que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
+du Paradis: il est loin d'en tre ainsi!
+
+ la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
+Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir voir ce poteau
+sur lequel taient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
+en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
+excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux tats de
+Languedoc de construire, et qui menait plus directement
+Pont-Saint-Esprit.
+
+ La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
+campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouate
+double de soie de mme couleur, des bas de soie violets, des souliers
+boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prtre trois cornes orn
+de glands d'or.
+
+Ds que la voiture avait dpass la dernire arche du pont Saint-Esprit,
+le canon de la petite citadelle conserve la tte de ce pont tirait
+vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
+sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorits civiles
+et religieuses se prsentaient la portire de la berline. S'il ne
+pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
+chevaux destins sa voiture.
+
+Il coutait les harangues qu'on lui adressait, y rpondait avec une
+affabilit et une grce incomparables. Il avait la plus noble figure,
+une haute taille, une belle voix, un air la fois gracieux et assur.
+Il s'informait de ce qui pouvait intresser les habitants, rpondait en
+peu de mots aux ptitions qu'on lui prsentait, et n'avait jamais rien
+oubli des demandes qu'on lui avait adresses l'anne prcdente. Cela
+durait peu prs un quart d'heure. Aprs quoi, nous partions comme le
+vent, car non seulement les guides des postillons taient doubles, mais
+l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage tait vivement
+apprci.
+
+Le prsident des tats passait bien avant le roi dans l'esprit des
+Languedociens. Mon oncle tait extrmement populaire, quoiqu'il ft trs
+hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
+taient ou qui se croyaient ses suprieurs. C'est ainsi qu' l'poque o
+il tait archevque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
+archevque de Narbonne, celui-ci renona aller prsider les tats,
+prtendant qu'il n'y avait pas moyen d'tre le suprieur de M. Dillon,
+et qu'il fallait lui cder malgr soi.
+
+Nous couchions Nmes, o mon oncle avait toujours affaire. Une anne
+nous y passmes plusieurs jours chez l'vque, ce qui me donna le temps
+de voir avec dtail les antiquits et les fabriques. Quoique les
+monuments antiques ne fussent pas, beaucoup prs, aussi bien soigns
+qu'ils le sont maintenant, on avait dj commenc dblayer les
+_Arnes_, on avait dgag des nouvelles constructions la _Maison
+Carre_, et on avait retrouv l'inscription[22]: _ Caus et Lucius
+Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Sguier, archologue
+distingu, qui la ville de Nmes a de grandes obligations, qui
+retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
+avait fix les lettres de bronze qui la composaient.
+
+Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver Montpellier qu'aprs le coucher
+du soleil, afin d'viter qu'on ne tirt le canon pour lui, et de mnager
+ainsi l'amour-propre de M. le comte de Prigord, commandant de la
+province et commissaire du roi pour l'ouverture des tats, qui ne
+jouissait pas du mme privilge. Cette faiblesse dans un si grand
+seigneur, l'occasion d'une tiquette sans caractre personnel et toute
+de crmonie, est bien pitoyable. L'archevque de Narbonne, auquel ces
+prrogatives taient attaches, se trouvait accidentellement tre l'gal
+de M. de Prigord en naissance, mais n'et-il t qu'un manant, le canon
+n'en aurait pas moins t tir en son honneur.
+
+Mon grand-oncle se plaait bien au-dessus de cette espce de vanit. Il
+avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Prigord manquait de
+cette qualit, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
+commissaire du roi, pour dfendre les intrts de ses finances auprs
+des tats d'une grande province, un homme aussi mdiocre.
+
+
+III
+
+La question, devant les tats, se rduisait en somme ceci: dterminer
+la contribution en argent qu'on parviendrait en obtenir, et la Cour
+avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les tats
+auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilges.
+Le commissaire du roi traitait des intrts de la province avec les
+syndics des tats, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
+Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacit. Ils allaient chaque anne
+ Paris, tour de rle, avec la dputation des tats, porter au roi le
+_don gratuit_ de la province.
+
+Cette dputation comprenait, ce que je crois me rappeler, un vque,
+un baron, deux dputs du tiers, un des syndics, et l'archevque de
+Narbonne, qui la prsentait au roi. Celui-ci la recevait Versailles
+avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reus la Cour et qui se
+trouvaient Paris l'poque--toujours en t--o l'on prsentait la
+dputation, se joignaient elle. On la menait ensuite, aprs le dner
+qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
+dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
+J'accompagnai une fois la dputation, et l'on nous promena, ma
+grand'mre et moi, dans des fauteuils roues trans par des suisses.
+Ces mmes fauteuils avaient servi la Cour de Louis XIV. Aprs avoir
+parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admir la
+magnificence de ses eaux, nous trouvmes une belle collation servie dans
+un des grands salons. Je crois que c'tait en 1786. C'est la seule fois
+que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retourne
+maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
+le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
+dsert qui rgne autour de Rome.
+
+Revenons Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
+explication sur la constitution des tats de Languedoc. Aprs
+cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les rsultats.
+
+Aprs avoir parcouru 160 lieues de chemins dtestables et dfoncs,
+aprs avoir travers des torrents sans ponts o l'on courait risque de
+la vie, on entrait, une fois le Rhne franchi, sur une route aussi belle
+que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
+parfaitement construits; on traversait des villes o florissait
+l'industrie la plus active, des campagnes bien cultives. Le contraste
+tait frappant, mme pour des yeux de quinze ans.
+
+La maison que nous habitions Montpellier tait belle, vaste, mais fort
+triste, et situe dans une rue troite et sombre. Mon oncle la louait
+toute meuble, et elle l'tait fort convenablement, en damas rouge.
+L'appartement du premier, qu'il occupait, tait entirement couvert de
+trs beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-l.
+Il se dveloppait sur les quatre cts d'une cour carre, dont l'un
+tait occup par une salle manger de cinquante couverts, et un autre
+par un salon de mme dimension six fentres, tendu et meubl en beau
+damas cramoisi, avec une immense chemine d'un dessin fort ancien qu'on
+aimerait beaucoup aujourd'hui.
+
+Ma grand'mre et moi nous habitions le rez-de-chausse, o il ne faisait
+plus clair 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
+djeunions 9 heures, aprs quoi j'allais me promener avec ma femme de
+chambre anglaise. Les trois dernires annes, je me rendais trois fois
+par semaine au beau cabinet de physique exprimentale des tats, o le
+professeur en chef, l'abb Bertholon, voulait bien faire un cours pour
+moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'excuter les
+expriences avec lui, de les recommencer, de questionner ma fantaisie
+et d'acqurir, par consquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'et
+t possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intressait
+extrmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abb Bertholon
+se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
+m'accompagnait et, n'entendant presque pas le franais, elle s'occupait
+ essuyer et nettoyer les instruments, la grande satisfaction du
+professeur.
+
+Il fallait tre habille et mme pare 3 heures prcises pour le
+dner. Nous montions dans le salon, o nous trouvions cinquante convives
+tous les jours, except le vendredi. Le samedi, mon oncle dnait dehors,
+soit chez l'vque, soit chez quelque grand personnage des tats. Il n'y
+avait jamais de femmes que ma grand'mre et moi. On plaait entre nous
+deux le personnage prsent le plus considrable. Quand il y avait des
+trangers, surtout des Anglais, on les mettait mes cts. Je
+m'accoutumais ainsi soigner ma conversation et mon maintien,
+chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir mon voisin, souvent un
+homme grave ou mme un savant.
+
+Dans ce temps-l, toute personne ayant un domestique dcemment vtu se
+faisait servir table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
+la table. Mais, dans les grands dners, on posait sur un buffet des
+seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
+verrire d'une douzaine de verres, et ceux qui dsiraient un verre de
+vin d'une espce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
+domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrire la chaise de son
+matre, une assiette garnie d'un couvert la main, prt changer ceux
+dont on se servait.
+
+Il tait de mauvaise ducation de ne pas connatre toutes les nuances de
+l'tiquette de la table. Je crois les avoir apprises ds ma petite
+enfance, aussi quand j'ai t pour la premire fois en province et que
+je voyais des dputs du tiers tat vritablement grotesques, escorts
+par leurs domestiques qui ne l'taient pas moins, j'avais beaucoup de
+peine m'empcher de rire. Mais je m'accoutumai bientt ce genre de
+ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
+enveloppes en apparence grossires.
+
+J'avais un domestique attach ma personne, qui tait en mme temps mon
+coiffeur. Il portait ma livre, que nous tions obligs d'avoir en
+rouge, bien qu'elle ft gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
+taient absolument semblables ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
+t bleus, notre livre aurait ressembl celle du roi, ce qui n'tait
+pas permis.
+
+Aprs le dner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
+salon, que l'on trouvait rempli de membres des tats venus _au caf_. On
+ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mre et moi nous
+redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
+faire des visites, en chaise porteurs, seul moyen de transport utilis
+dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bti depuis
+n'existait pas cette poque. La place du Peyrou tait hors de la
+ville, et dans les grands fosss qui l'entouraient on cultivait des
+jardins o le froid ne se faisait jamais sentir.
+
+Le fond de la socit de Montpellier se composait des femmes des
+Prsidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
+noblesse qui rsidaient toute l'anne dans leurs terres et dont la
+session des tats tait la rcration annuelle. Elle comprenait, en
+outre, les trangers de distinction, les parents des vques qui
+venaient aux tats, les militaires et officiers des garnisons de la
+province qui demandaient venir s'amuser un peu cette poque. Il y
+avait un thtre, o ma grand'mre me menait une ou deux fois, et des
+bals chez le comte de Prigord, l'intendance et dans quelques maisons
+particulires, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun vque.
+
+ mon premier voyage Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, pre de
+celui qui tait ambassadeur Constantinople, vivait encore. Son second
+fils lui avait succd dans la place d'intendant. C'tait un beau
+vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manire trs
+piquante les dtails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc,
+l'poque o il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
+comte de Falkenstein. L'tat florissant de cette province, la beaut des
+chemins, la perfection des tablissements publics, avaient excit au
+plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conu une jalousie extrme
+de cette bonne administration des tats et cherchait avec empressement
+tout ce qui pouvait la dprcier. M. de Saint-Priest en racontait
+plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oubli, peut-tre bien ne l'ai-je
+jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le dplacement du second fils
+de M. de Saint-Priest et lui fit ter l'intendance du Languedoc. Je
+reviendrai sur ce point.
+
+
+IV
+
+ notre retour Paris, au commencement de 1781, mon pre tait revenu
+d'Amrique. Il avait t gouverneur de Saint-Christophe jusqu' la paix.
+Aprs avoir rendu cette le aux Anglais, il avait fait un sjour la
+Martinique, o il s'tait vivement attach Mme la comtesse de La
+Touche, veuve trente ans d'un officier de marin qui lui avait laiss
+deux enfants, un fils et une fille. Elle tait trs agrable et fort
+riche. Sa mre, Mme de Girardin, avait pour soeur Mme de La Pagerie.
+Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
+avait amen sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint galement
+en France accompagne de ses deux enfants[25]. Mon pre l'y suivit, et
+l'on commena ds lors parler de leur mariage. Ma grand'mre en conut
+une colre que rien ne put calmer. On pouvait considrer pourtant comme
+fort naturel que mon pre et le dsir de se remarier dans l'espoir
+d'avoir un garon. Il avait trente-trois ans et tait propritaire d'un
+des plus beaux rgiments de l'arme. Amen en France par son grand-pre,
+Arthur Dillon, ce rgiment n'avait pas chang de nom comme les autres
+rgiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
+lui donnait la facult de sortir de France _tambours battants et
+enseignes dployes_, lorsque son propritaire le jugerait bon. Mon pre
+devait donc dsirer un garon. Sans doute il et t prfrable qu'il
+choist sa nouvelle pouse dans une des familles catholiques titres en
+Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
+Touche. D'un caractre bon et aimable, quoique trs faible, elle avait
+la ngligence et le laisser aller propres aux croles.
+
+Le mariage eut lieu malgr ma grand'mre, qui fit des scnes terribles.
+Mon pre dsirait que je fusse prsente ma belle-mre. Il y renona
+devant l'opposition de ma grand'mre, craignant, s'il passait outre, que
+je n'eusse trop souffrir de sa colre et qu'elle ne mt excution la
+dtermination dont elle le menaait quand il abordait ce projet de
+visite. Elle dclarait que si je sortais de la maison, ne ft-ce que
+pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
+L'unique visite que je fis ma belle-mre eut lieu en 1786, quand mon
+pre partit pour son gouvernement de l'le de Tabago, auquel il venait
+d'tre appel.
+
+Il fut fort mcontent de n'avoir pas t nomm gouverneur de la
+Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il et des droits acquis l'un
+ou l'autre de ces postes. Il s'tait comport, pendant la guerre, avec
+la plus grande distinction. Son rgiment avait emport le premier succs
+de la campagne en enlevant d'assaut l'le de la Grenade, dont le
+gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
+puissamment contribu la prise des les de Saint-Eustache et de
+Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernire le pendant deux ans, les
+habitants lui prodigurent, quand elle fut rendue aux Anglais la paix
+de 1783, des tmoignages d'estime et de reconnaissance dont l'cho se
+propagea jusqu'en Angleterre, o mon pre en reut les preuves les plus
+flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays son retour en
+Europe.
+
+Mais notre oncle l'archevque, domin par ma grand'mre et pouss par
+elle, au lieu de prter son neveu l'appui de son crdit pour obtenir
+l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
+le soutint pas, si mme il ne l'a pas desservi. Mon pre accepta donc ce
+gouvernement de Tabago, o il rsida jusqu' sa nomination de dput de
+la Martinique aux tats gnraux. Il quitta la France accompagn de sa
+femme et de ma petite soeur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
+de l'le, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
+de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
+son frre au collge avec un instituteur.
+
+Avant son dpart, mon pre parla ma grand'mre d'un projet de mariage
+pour moi, dont il dsirait fort la ralisation. Il avait connu la
+Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
+de Bouill, que celui-ci aimait extrmement, et que mon pre, de son
+ct, apprciait beaucoup. Ma grand'mre le repoussa sans rflexion,
+bien qu'il ft d'une grande naissance et l'an de son nom, prtextant
+que c'tait un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il tait
+petit et laid. J'tais si jeune que mon pre n'insista pas. Il remit
+mon oncle l'archevque une procuration lui donnant le pouvoir de me
+marier selon qu'il le jugerait propos. Cependant je pensais souvent
+moi-mme au parti que mon pre avait propos. Je pris des informations
+sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, lev par ma
+grand'mre, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
+souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
+vive, et je rsolus de n'y plus songer.
+
+
+V
+
+En 1785, notre sjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
+coutume. Aprs les tats, nous allmes passer prs d'un mois Alais,
+chez l'aimable vque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
+voyage m'intressa beaucoup.
+
+Mon oncle tait trs populaire dans les Cvennes, dont il avait aid
+crer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
+J'appris d'autant plus facilement les procds chimiques en usage, que
+mes tudes de chimie, commences avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
+ministre de l'Intrieur--et mes cours de physique exprimentale, suivis
+avec fruit, m'avaient rendu familire ces questions. Je causais
+frquemment avec les ingnieurs qui dnaient souvent chez mon oncle, et
+les connaissances que j'acqurais ainsi me servaient apprcier les
+divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
+conversations.
+
+C'est mon sjour Alais que j'attribue le commencement de mon got
+pour les montagnes. Cette petite ville, situe dans une charmante,
+valle, entoure d'une dlicieuse prairie parseme de chtaigniers
+sculaires, est au milieu des Cvennes. Nous faisions des excursions
+journalires qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient form
+pour mon oncle une garde d'honneur cheval. Ils revtaient l'uniforme
+anglais de Dillon, rouge revers jaunes. Tous appartenaient aux
+premires familles du pays. L'vque en invitait chaque jour un certain
+nombre dner. Leurs femmes ou leurs soeurs venaient le soir. On faisait
+de la musique, on dansait; et ce sjour Alais est une des poques de
+ma vie o je me suis le plus amuse.
+
+Nous en partmes, mon grand regret, pour aller passer deux mois
+Narbonne, o je n'avais jamais t. Comme j'aimais savoir tout ce qui
+intressait les lieux o je me trouvais, je me mis la recherche des
+documents relatifs Narbonne, depuis Csar jusqu'au cardinal de
+Richelieu, qui avait habit le chteau archipiscopal, semblable un
+chteau fort du moyen ge.
+
+Un grand nombre de personnes prirent part ce voyage, que mon oncle
+voulut rendre splendide. Plusieurs membres des tats y furent invits.
+M. Joubert, trsorier des tats, et sa belle-fille, jeune et aimable
+femme avec qui j'tais fort lie, vinrent nous rejoindre. Il y avait
+vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
+de la ville et des environs. Tout ce monde n'tait pas de trop pour
+animer un peu ces longs clotres, ces salles immenses, ces escaliers
+sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
+avaient t crits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.
+
+Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
+souper. Je m'tais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
+ct, s'tait fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
+bout de la salle du Synode, immense, vote et boise moiti de sa
+hauteur par des stalles de chne sombre. La salle prenait jour par des
+arcades sur un clotre attenant la cathdrale et contenant les pierre
+monumentales des tombeaux des archevques morts depuis des sicles. Nous
+causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en coutant le vent
+de la Mditerrane, qui souffle Narbonne avec plus de violence que
+partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu o nous
+nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
+un bougeoir, mais peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffe de
+vent teignit notre lumire, et nous rentrmes pouvantes, croyant
+avoir une troupe de revenants nos trousses. Nos femmes de chambre
+taient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentmes pas le
+courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
+un grand fauteuil, o s'taient peut-tre assis Cinq-Mars et de Thou,
+nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vnt nous chercher en
+force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.
+
+Nous partmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, o
+nous restmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collge de
+Sorze, la tte duquel tait alors un bndictin d'un grand mrite,
+dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
+mena, ma grand'mre et moi, qu'au bassin de Saint-Ferrol, la prise
+d'eau du canal du Languedoc.
+
+C'est Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
+habitaient prs de l. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
+que j'ai retrouv en Suisse cinquante ans plus tard tait alors g de
+dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrang de l'lgante
+nice du puissant archevque mtropolitain.
+
+La providence, dans ce voyage, semblait avoir sem des prtendants sur
+mes pas: prs de Toulouse, M. de Pompignan; Montauban, M. de Fnelon,
+propos par l'vque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'tait pas encore
+venue et, s'il tait permis de croire aux pressentiments ou la
+prdestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqu, comme je le
+rapporterai plus loin, Bordeaux, o nous restmes dix-sept jours chez
+l'archevque, M. de Cic, depuis garde des sceaux.
+
+
+VI
+
+Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intressa plus que les autres villes que
+nous avions traverses, la belle salle de spectacle venait d'tre
+inaugure. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mre, dans la loge des
+Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
+maintenant le maire. Il y eut des soires chez diffrentes personnes; un
+beau djeuner bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant un
+M. Mac-Harty, ngociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
+pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.
+
+Je vis aussi Bordeaux la vieille Mme Dillon, mre de tous ces Dillon
+qui ont toujours prtendu, mais tort, tre de mes parents. Cette dame,
+issue d'une bonne famille anglaise, avait pous un ngociant irlandais
+nomm Dillon, dont les anctres taient probablement de cette partie de
+l'Irlande dnomme, jusqu'au rgne de la reine Elizabeth, _Dillon's
+country_, et dont un grand nombre d'habitants de mme qu'en Ecosse,
+prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
+mauvaises affaires et, ayant ralis une certaine somme, vint s'tablir
+ Bordeaux, o il s'adonna au commerce. Il acheta, Blanquefort, un
+bien o il tablit sa femme, personne superbe, dont la beaut
+extraordinaire fut bientt renomme dans toute la province. Elle venait
+l'hiver Bordeaux et, ayant des manire distingues, de l'esprit, une
+trs bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intressa tout le
+monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzime enfant, avec
+trs peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
+grand courage.
+
+Le marchal de Richelieu la protgea et la recommanda mon oncle, qui
+entreprit un voyage Bordeaux vers ce temps-l. Il lui promit de placer
+ses enfants et tint parole. Les trois anes taient des filles. Grce
+leur beaut elles se marirent bien: la premire pousa le prsident
+Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
+financier, dont elle eut un fils, plus tard rdacteur, je crois, du
+journal _Le Drapeau blanc_; la troisime le marquis d'Osmond, qui en
+devint amoureux Bordeaux, o son rgiment tenait garnison. Les deux
+dernires, extrmement intrigantes, contriburent beaucoup la fortune
+de leurs frres. Elles s'emparrent de l'esprit de ma grand'mre et de
+mon grand-oncle, et les amenrent servir les intrts de leur famille
+par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la puret.
+
+Mon grand-oncle avait eu un frre, Edward Dillon, chevalier de Malte.
+Aprs de brillantes caravanes il fut tu, colonel du rgiment de Dillon,
+ la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait d faire
+pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
+trois des frres Dillon: le troisime, Robert, le quatrime, William, et
+le cinquime, Franck.
+
+Thobald, l'an des fils, entra dans le rgiment de Dillon en sortant
+des pages, o il tait avec deux de ses frres. Il s'est mari en
+Belgique. Je l'y ai retrouv, bien tabli, dans un pittoresque chteau,
+prs de Mons.
+
+Edward, le deuxime, dut sa fortune sa jolie figure c'est celui que
+l'on a surnomm le beau Dillon. Protg par la reine et par la
+duchesse de Polignac, il fut plac dans la maison de M. le comte
+d'Artois et resta en faveur jusqu' sa mort. Sa fille unique pousa en
+Allemagne M. de Karoly et est morte trs jeune. C'tait une charmante
+personne. Deux autres fils furent abbs, et auraient sans doute t
+vques sans la Rvolution. Ces Dillon, sans exception, ont t de trs
+bons sujets, et c'est une chose aussi singulire qu'honorable pour eux
+que, de neuf frres tous en possession d'un emploi quelconque en France,
+aucun n'ait tremp dans les erreurs ou les excs dont tant de familles
+ont t entaches pendant ces temps troubls.
+
+Pour revenir mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
+avant mon dpart de Bordeaux, peut-tre mme la veille, mon domestique,
+en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-l, dans un
+chteau situ non loin de la route, o il serait bien aise de revoir
+d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
+rejoindrait les voitures la poste la plus rapproche du chteau, au
+passage de la Dordogne, Cubzac. Je lui demandai le nom du chteau. Il
+se nommait, me rpondit-il, _le Bouilh_, et appartenait M. le comte de
+La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils tait le jeune
+homme[27] que mon pre voulait me faire pouser et que ma grand'mre
+avait refus. Cette rponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
+devoir l'tre par l'vocation de quelqu'un qui jusque-l m'tait
+indiffrent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
+du chteau, et j'appris avec contrarit qu'on, ne le dcouvrait
+couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu o l'on en
+approchait le plus et de l'aspect des environs.
+
+Je fus trs proccupe en traversant la rivire Cubzac, dont le
+passage, comme je le savais, appartenait M. de La Tour du Pin. En
+mettant pied terre sur le rivage, et jusqu' Saint-Andr, je me
+rptais intrieurement que je pourrais tre dame de tout ce beau pays.
+Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces rflexions ma
+grand'mre, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
+Cependant elles me restrent dans l'esprit. Je parlais souvent mon
+cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
+M. le duc d'Orlans.--Philippe-galit--ainsi que beaucoup d'autres
+jeunes gens de la plus haute socit de Paris. Ce prince en engageait
+toujours quelques-uns dner, aprs la chasse, sa petite maison de
+Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
+situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade
+irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris
+l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel
+des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
+la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes
+franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
+Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de
+Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon
+pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du
+Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
+de Louis XIV.--IV. Dernier voyage Montpellier.--Dplacement de M. de
+Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
+squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants.
+
+
+I
+
+J'avais seize ans notre retour Paris, et ma grand'mre m'apprit que
+l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
+de devenir l'an de sa famille par la mort de son frre, qui laissait
+veuve, vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
+d'enfants. La duchesse de Laval, mre d'Adrien, avait t la grande amie
+de la mienne. Elle dsirait ce mariage, qui me convenait galement. Le
+nom de Laval-Montmorency rsonnait agrablement mon oreille
+aristocratique. Le jeune Laval tait sorti du sminaire pour entrer au
+service, la mort de son frre. Nos pres taient intimement lis; mais
+la meilleure raison qui me portait goter ce mariage, c'est que
+j'aurais quitt la maison de ma grand'mre. Je n'tais plus une enfant.
+Mon ducation avait commenc de si bonne heure que j'tais seize ans
+comme d'autres vingt-cinq. Je menais auprs de ma grand'mre une vie
+misrable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte laquelle j'tais
+assujettie sous peine d'tre injurie et insulte de toutes les
+manires, me rendaient l'existence insupportable. Oblige de calculer
+tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
+contracter une habitude de prudence telle qu'elle et dgnr en
+dissimulation. J'tais trs malheureuse et je dsirais ardemment sortir
+de cette triste position. Mais, habitue rflchir sur mon sort,
+j'avais rsolu de ne pas accepter par dpit un mariage qui n'aurait pas
+t en rapport avec ma situation dans le monde.
+
+J'tais reconnue comme l'hritire unique de ma grand'mre, qui, aux
+yeux de tous, cherchait se donner l'apparence, d'tre dvoue mes
+intrts et de s'en occuper exclusivement; son caractre prsentait les
+deux dispositions les plus diamtralement opposes: la violence et la
+duplicit. Elle passait pour riche, et elle l'tait en effet. La belle
+terre de Hautefontaine, suprieurement bien situe 22 lieues de Paris,
+toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
+les tangs et les prs; une jolie maison qu'elle venait d'acheter 5
+lieues de Paris et o mon oncle faisait d'immenses rparations; des
+rentes sur l'Htel de Ville de Paris qu'elle devait me donner mon
+mariage; un mobilier immense; tout cela m'tait assur, puisque ma
+grand'mre avait soixante ans quand j'en avais seize.
+
+Qui aurait pu souponner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
+en tait aux expdients et avait dcid ma grand'mre emprunter pour
+venir son secours? Tous ceux qui voulaient m'pouser taient aveugls
+par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
+devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
+trs grand poids dans la balance des unions du grand monde. _tre la
+Cour_ rsonnait comme une parole magique. Les dames du Palais taient au
+nombre de douze seulement. Ma mre l'avait t parce que la reine
+l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle tait belle-fille
+d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
+Falkland,--enfin, parce que mon pre, militaire distingu, comptait
+parmi le trs petit nombre de ceux qui pouvaient devenir marchaux de
+France.
+
+Des trois rgiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick taient
+les seuls qui eussent conserv leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
+Walsh fut nomm colonel du rgiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
+et mon pre en tmoignrent beaucoup de mcontentement, prtextant qu'il
+ne tenait aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
+Fitz-James--Mlle de Thiard--tait dame du Palais comme ma mre, et de
+son ge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du marchal de Berwick,
+et dont le pre[29] avait t aussi marchal de France, jouissait d'une
+rputation militaire mdiocre, tandis que mon pre s'tait fort
+distingu pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nomm
+brigadier vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprim, reprsentait
+l'chelon intermdiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
+gnral.
+
+ propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
+ridicule des tiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'le de
+Grenade, dont le fort fut emport par la compagnie de grenadiers du
+rgiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors g de vingt-deux ans
+seulement, s'y distingua de telle faon que M. d'Estaing, commandant
+l'arme, le chargea de rapporter en France et de prsenter au roi les
+premiers drapeaux pris la guerre, mission qui reprsentait une trs
+grande distinction. En dbarquant Brest, il prit une chaise de poste
+et arriva Versailles, chez le ministre de la guerre, o se trouvait
+mon oncle qui il avait envoy un courrier. Il s'tait arrt la
+dernire poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
+meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
+dsireux de le mener au mme instant auprs du roi, quelle ne fut pas
+leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reu en
+uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'tait pas bon pour
+les prsenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en dmordre,
+et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter l'un un habit
+habill, un autre un chapeau sous le bras, une pe de cour un
+troisime, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
+qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
+contribu conqurir au pril de sa vie. Et l'on s'tonne que la
+Rvolution ait renvers une Cour o se passaient de semblables
+purilits! On paraissait en uniforme la Cour dans une seule
+circonstance: le jour o l'on prenait cong, avant le, 1er juin, pour
+rejoindre son rgiment.
+
+
+II
+
+Revenons moi. J'tais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes
+manires, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes
+avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon
+portrait. Il ne sera gure avantageux sur le papier, car je n'ai d ma
+rputation de beaut qu' ma tournure, mon air, et pas du tout mes
+traits.
+
+Une fort de cheveux blonds cendrs tait ce que j'avais de plus beau.
+J'avais de petits yeux gris, trs peu de cils, une petite vrole trs
+grave, dont je fus atteinte quatre ans, les ayant en partie dtruits;
+des sourcils blonds clairsems, un grand front, un nez que l'on disait
+tre grec, mais qui tait long et trop gros du bout. Ce qui ornait le
+mieux mon visage, c'tait la bouche, avec des lvres dcoupes
+l'antique d'une grande fracheur, et de belles dents. Je les conserve
+encore intactes soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie
+tait agrable, que j'avais un sourire gracieux, et malgr cela, le tout
+ensemble pouvait tre prouv laid. Je dois croire que beaucoup de
+personnes avaient cette impression, puisque moi-mme je considrais
+comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler.
+Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un
+vif clat, me donnaient une supriorit marque dans une runion,
+surtout au jour, et il est certain que j'effaais les autres femmes
+doues en apparence d'avantages bien suprieurs.
+
+Je n'ai jamais eu la moindre prtention me trouver la plus belle, et
+j'ai toujours ignor ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de
+femmes tourmentes. C'tait de la meilleure foi du monde que je louais
+la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais
+sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indiffrente mes
+avantages et que je ne les connusse pas. Mais ds ma plus grande
+jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais
+carte, et voici quel sujet.
+
+Je voyais quelquefois chez mon oncle, de grands dners, pendant les
+ts que nous passions Paris pour l'assemble du clerg dont il tait
+prsident, M. le marchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps
+de Louis XIV, ou qui, du moins, en et conserv les traditions. Ag de
+quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en
+got, et trouvait que je ressemblais je ne sais quelle dame de son
+temps. Il me prenait table ct de lui et avait la bont de causer
+avec moi. Un jour, il me conta que ds sa plus tendre jeunesse, il avait
+tudi avec soin et rflexion les divers inconvnients de la vieillesse
+dans le monde, et qu'ayant t extrmement ennuy et importun par
+certains vieillards quand il avait mon ge, il avait pris la rsolution
+d'viter aux autres, s'il tait destin vieillir, ce dont il avait
+souffert lui-mme. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis
+toujours rappel ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en
+suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid
+qu'une femme ge portant des fleurs et des ornements qui font ressortir
+plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage.
+
+M. le marchal de Biron tait colonel des gardes franaises et ador
+dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai
+encore vu, dans mon enfance, dfiler, la tte de son corps, devant le
+roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite
+plaine prs du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des
+Sablons.
+
+Il possdait une grande et belle maison Paris--maintenant celle du
+Sacr-Coeur--attenant un splendide jardin de trois o quatre arpents,
+o s'levaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait
+une grande magnificence de livre, de chevaux, de table, et faisait avec
+largesse les honneurs de Paris. Propritaire de loges aux principaux
+spectacles, il n'y allait jamais lui-mme, mais elles taient toujours
+occupes par des trangres de distinction, surtout par des Anglaises,
+qu'il prfrait toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus
+considrables. On regardait comme un honneur particulier d'tre reu
+chez lui.
+
+Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque
+chanteur tranger ou un grand musicien passait Paris. Il accueillait
+toutes les distinctions, et cela avec des manires nobles, un grand air
+et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, lment
+insparable de sa personne. Un jour, parlant mon oncle, avec cette
+sorte de grasseyement qui tait la belle faon de parler dans la
+jeunesse de Louis XV, il lui dit: Monsieur l'arechevque--les
+marchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux vques--si
+j'avais le malheur de perdre Mme la marchale de Biron, je prierais Mlle
+Dillon de prendre mon nom et de me permettre de dposer ma fortune ses
+pieds. Or, ce malheur, il s'en serait consol facilement, ne l'a pas
+atteint. Sa femme, dont il vivait spar depuis cinquante ans pour
+quelque mfait que j'ai toujours ignor, lui a survcu et a pri sur
+l'chafaud, avec sa nice, la duchesse de Biron.
+
+M. le marchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que
+son enterrement. Ce fut la dernire splendeur de la monarchie.
+
+On lui donna pour successeur au rgiment des gardes, au lieu du duc de
+Biron, son neveu, que le rgiment dsirait, le duc du Chtelet, qui se
+rendit impopulaire ds les premiers moments de ses fonctions, en voulant
+brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort nglige
+dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas mme aux quartiers
+et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils taient de service. Ce
+relchement dans la discipline leur donnait la facilit de se lier avec
+les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si
+facilement rvolutionnaires ds qu'on voulut les corrompre. M. du
+Chtelet, d'un caractre dur et brouillon, ne considra le rgiment des
+gardes franaises que comme un rgiment ordinaire qu'il fallait
+informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les rvolutionnais en
+profitrent.
+
+
+III
+
+Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le marchal de Laval,
+son grand-pre, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
+Luxembourg. Il l'pousa alors qu'elle tait presque une enfant et que
+lui-mme avait dix-huit ans peine. Je le regrettai cause du nom.
+Depuis, m'tant lie avec Adrien de Laval d'une amiti trs fidle qui a
+dur jusqu' sa mort, il m'a souvent rpt combien il avait t afflig
+de ne m'avoir pas pouse. Je ne lui ai pas rpondu la vrit qui tait
+que tout en nous convenant trs bien comme amis, nous n'tions cependant
+nullement faits l'un pour l'autre.
+
+Ma grand'mre me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
+rputation tait mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il tait
+de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.
+
+Le prtendant qui suivit fut Esprance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
+vu dans notre enfance l'un et l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
+nom qui me semblt assez illustre. Ma dcision fut peu raisonnable
+peut-tre. C'tait, en effet, un trs bon sujet, qui avait un intrieur
+fort agrable; il tait li avec les Rochechouart, que je devais
+retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
+l'autre la mme socit. La terre de son pre, Tracy, tait 6 ou 7
+lieues de Hautefontaine. Ma grand'mre ne voulait plus aller
+Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute me cder en partie;
+cette proprit, me donner au moins la facult de l'habiter. Tout
+tait donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
+et cependant je la repoussai.
+
+Les mariages sont crits dans le ciel. J'avais en tte M. de La Tour du
+Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
+tait petit et laid, qu'il avait contract des dettes, jou, etc.,
+toutes choses qui m'auraient l'instant loigne de tout autre. Et
+pourtant ma rsolution tait prise: je disais Sheldon que je
+n'pouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
+manie, mais ne me persuadait pas.
+
+Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
+lorsqu'un matin ma grand'mre me dit: Ce M. de Gouvernet revient encore
+avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mre, nous
+fait circonvenir de tous les cts. Son pre est commandant de province
+et sera marchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
+considration dans le militaire. Son cousin, l'archevque d'Auch[31],
+presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
+parler tours les jours par son neveu, l'abb de Chauvigny, depuis
+vque de Lombez.--La reine elle-mme le dsire, car la princesse
+d'Hnin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parl. Pensez-y et
+dcidez-vous. quoi je rpondis sans hsiter: _Je suis toute dcide.
+Je ne demande pas mieux._
+
+Ma grand'mre fut stupfaite. Elle esprait, je crois, que je le
+refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le prfrais M. de
+L'Aigle. En vrit, je n'aurais su le dire moi-mme. C'tait un
+instinct, un entranement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destine lui!
+Et depuis cette parole, chappe comme malgr moi de ma bouche, seize
+ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie tait son bien. Je
+bnis le ciel de ma dcision, en crivant ces lignes, si
+soixante-et-onze ans, aprs avoir t sa compagne pendant cinquante
+annes. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrmits
+du bien et du mal, jamais la pense ne m'est venue que j'eusse t plus
+heureuse avec un autre. J'ai remerci Dieu tous les jours du mari qu'il
+m'avait donn, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
+comme unique et dernire faveur d'aller le rejoindre l o nous ne
+serons plus spars.
+
+Nous partmes pour Montpellier sans qu'on et parl de nouveau de ce
+mariage. Cette anne-l, Sheldon nous accompagnait, et je le
+questionnais tous moments, quand nous tions seuls, sur M. de
+Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait t encore faite. Ma
+grand'mre ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
+avec plaisir que lord John Russell, frre du duc de Bedford, vnt
+presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
+Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractre de ma
+grand'mre pour ne pas savoir que la moindre difficult qui l'aurait
+heurte lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
+aurait rsist au roi lui-mme. Quand elle tait monte, il n'y avait
+rien dont elle ne ft capable en fait de violence. Quoique fort inquite
+et tourmente, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est
+Sheldon, qui avait pour moi le dvouement et l'attachement d'un frre.
+
+L'abb de Chauvigny servait d'intermdiaire entre Mme de Monconseil et,
+mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
+moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
+que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
+dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
+dont je venais de lui voir remettre le contenu mon oncle. Il regardait
+le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
+pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
+fixement, et me dit: Non. Pas encore. Je compris tout de suite que
+c'tait une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
+parlait de mon mariage. L'abb s'amusa malignement de ma rougeur et de
+mon trouble, et nous ne nous parlmes plus de la soire.
+
+Le lendemain matin, ma grand'mre m'annona que mon oncle avait reu une
+lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle dsirait extrmement mon
+mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
+qu'elle ferait tout pour le faire russir; mais qu'elle ne jouissait pas
+d'un grand crdit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
+elle avait eu des dmls fort dsagrables. Ce fut alors que j'appris
+que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, ane de quinze
+ans de la princesse d'Hnin, sa soeur, avait eu la plus mauvaise
+conduite. Elle tait enferme dans un couvent d'o elle ne sortait
+presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
+pension, mais ne la voyait pas. Ils n'taient pas spars juridiquement.
+On avait voulu viter le scandale d'une enqute lgale par gard pour sa
+soeur, qui venait d'pouser quinze ans le prince d'Hnin, frre cadet
+du prince de Chimay, et en considration aussi de sa fille[32], soeur
+ane de trois ans de M. de Gouvernet, place en pension dans un couvent
+ Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.
+
+Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
+quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, mme cet ge, elle
+tait encore belle. M. de Monconseil l'pousa fort jeune. Il tait
+militaire, comme presque tous les gentilshommes cette poque. Il avait
+eu une jeunesse trs dissipe, trs vive, et avait t page de Louis
+XIV. Il racontait qu'clairant un soir ce monarque, comme il sortait de
+chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
+tenait allums dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
+mis, dis-je, le feu la perruque du roi. En contant cette histoire sa
+fille, soixante-dix ans aprs, il tait repris d'une peur telle qu'il en
+tremblait.
+
+M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du rgne de
+Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
+intrigante, avait beaucoup servi sa fortune. Je crois qu'ils s'taient
+mutuellement pardonn beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
+l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant gnral de trs bonne
+heure, tait commandant de la Haute-Alsace et rsidait toujours
+Colmar. Il venait rarement Paris, o sa femme demeurait la plupart du
+temps et o elle soignait ses intrts avec une grande suite. J'ai
+entendu dire qu'elle n'avait jamais laiss passer un courrier sans lui
+crire des lettres trs courtes, mais pleines de choses intressantes,
+et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
+particulires acquraient le plus grand prix. Combien il est regretter
+que de semblables recueils aient t dtruits!
+
+M. de Monconseil, l'ge de quarante ans, par une circonstance que je
+regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
+sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y tablit et n'en sortit plus
+jusqu' l'ge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, aprs une vie
+difiante et admirable, laissant des tablissements de charit bien plus
+considrables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
+fort aise, n'tait pas immense. Il possdait une belle maison
+Saintes, o il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'anne, il
+habitait Tesson, cr par lui et dont il avait plant le parc et les
+jardins. Il allait rarement Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
+et agrable maison. Grce ses instances, son gendre, M. de La Tour du
+Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortt de son couvent de
+loin en loin pour s'installer pendant quelques mois Tesson auprs de
+son pre. Mais cela n'est arriv que deux ou trois fois en quarante-cinq
+ans.
+
+Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
+Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tente de le recommencer.
+Ils n'en taient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
+Monconseil, trs attentive tenir son mari au courant de tous les
+intrts et de toutes les nouvelles, lui crivait rgulirement, comme
+je l'ai dit, tous les courriers.
+
+M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent
+Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites son
+grand-pre lui valaient un bien plus prcieux encore que l'argent qu'il
+lui donnait: c'taient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
+les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune coeur et qui ne se
+sont jamais effacs.
+
+
+IV
+
+Le dernier voyage que je fis Montpellier eut donc lieu de 1786 1787.
+Il fut fort brillant pour moi.
+
+Par une intrigue dont les causes et les dtails chappent aujourd'hui
+ma mmoire, M. de Calonne, alors contrleur gnral et puissamment
+protg par la reine, avait obtenu que l'on dplat M. de Saint-Priest,
+intendant de Languedoc, et avait donn cet emploi M. de Balinvilliers,
+mari de sa nice. Ce changement dplut beaucoup dans la province. La
+famille des Saint-Priest tait extrmement considre et aime. Tout le
+monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchrent plaire par la
+dpense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
+ouvriers venus de Paris et mme de l'tablissement appel _des Plaisirs
+du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal o ils runirent toutes
+les socits de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la premire
+fois que ce mlange, qu'on nomma _une fusion_, fut essay. Mme Riban,
+femme du clbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
+flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'clat de sa beaut.
+D'autres notabilits de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
+scandale des vieilles prsidentes de la cour des comptes, le seul
+tribunal que nous eussions Montpellier.
+
+Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intrt:
+c'tait la prsidente Claris, belle et grande personne ple et dlicate,
+qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
+comme un singe, beaucoup plus g que sa femme, avait t d'une jalousie
+telle cause de sa beaut, qu'il la tint enferme pendant quatorze ans
+sans la laisser sortir ni voir personne, si bien que la rumeur se
+rpandit que l'infortune tait folle, bruit sans fondement aucun,
+heureusement pour la pauvre prsidente. Elle savait dessiner et mme
+graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
+occupation et son plaisir pendant les annes de sa captivit. Il se
+trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
+peinte en blanc de doreur, avait t recouverte d'un vernis brun trs
+dlicat et trs uni; puis, sur cette boiserie ainsi prpare, elle avait
+dessin au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
+aussi fins que la plus belle gravure, et qui se dtachaient en blanc sur
+le fond brun. C'tait un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
+On disait que l'excution de ce travail lui avait fait mal la
+poitrine, en raison de la ncessit de souffler constamment sur les
+poussires produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
+plutt que sa sant s'tait dtruite parce qu'elle n'avait jamais pris
+l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'annes.
+
+Je rencontrais aussi chez M. de Prigord Mlle de Comnne[34], dont la
+famille venait d'tre reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
+depuis mre de Mme d'Abrants, qui parle tous moments de sa beaut
+dans ses Mmoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle et t
+belle, j'en aurais conserv le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
+nom seul est rest historiquement dans ma tte.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I. Convocation des notables.--Retour Paris.--Mort de Mme de
+Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
+agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des
+articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette
+poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les
+faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de
+violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la
+comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V.
+Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie.
+
+
+I
+
+On n'aura pas de peine croire que j'avais un dsir trs vif de
+retourner Paris, o mon sort devait se dcider. Nous nous mmes en
+route plus tt mme que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de
+passer cette anne par Marseille et Toulon en revenant Paris. Cette
+excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et
+m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je dsirais
+beaucoup connatre. Nous serions rests un jour, au lieu de huit, chez
+un vieil vque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi
+n'aurait pas t plus long.
+
+Je me rjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier
+avec la nouvelle de la convocation de la premire assemble des
+notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain
+de la clture des tats pour retourner Paris et renoncer de voir
+Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Rvolution. Elle commena
+pour moi par une vive contrarit. Elle a fait mieux que cela par la
+suite.
+
+Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher Fontainebleau,
+pour ne pas arriver trop fatigu Paris et pouvoir aller le lendemain
+matin Versailles. Nous trouvions toujours la maison prpare comme si
+on ne l'avait pas quitte. Fatigus ou non, il fallait que les gens
+fussent leurs places, habills, poudrs et tenus comme l'ordinaire.
+Je faisais de mme; et arrives deux heures, ma grand'mre et moi,
+nous paraissions trois dans le salon pour nous mettre table, sans
+prter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir.
+
+Le soir, il vint des visites. La premire fut un vieux comte de
+Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_,
+tait amie de ma grand'mre. Aprs les lieux communs sur la mauvaise
+saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: Eh! bien,
+monsieur le comte, quelles nouvelles Paris?--Oh! rpond le gros
+Allemand, il y en a une pour la socit: Mme de Monconseil est morte.
+L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je plis, et
+mon oncle, craignant que mon motion ne me traht, dit que j'tais
+fatigue et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis
+l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser,
+comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne
+drangerait rien nos projets.
+
+Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme
+de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hnin, qui demeurait
+avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soigne d'une
+manire admirable. Je devais couter tout cela d'un air indiffrent,
+quoique je fusse vivement intresse. Heureusement je pouvais en parler
+avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques, o elle avait pass trois ans
+sans en sortir une seule fois. Sa mre tait venue la chercher Paris,
+mais elles restrent jusqu'aprs mon mariage.
+
+
+II
+
+M. de Gouvernet, en l'absence de son pre pour le moment loign de
+Paris, s'empressa de faire savoir mon oncle que la perte de sa
+grand'mre n'influait en rien sur le dsir qu'il avait de lui
+appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en
+particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait
+de ses manires. M. de Gouvernet insista pour tre autoris aller
+informer de vive voix et personnellement son pre que la demande de la
+main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agre par elle
+et par ma grand'mre, et, sur la rponse affirmative de mon grand-oncle,
+il prit cong de lui. J'entre dans tous ces dtails pour peindre les
+moeurs de la haute socit dans ce temps-l, si loign de celui o
+j'cris. Mon oncle monta chez ma grand'mre, j'tais seule avec elle, et
+il m'embrassa en me disant: Bonsoir, madame de Gouvernet.
+
+Quelques, jours s'coulrent, et avant que la semaine ft passe, on
+vint un soir dire mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son
+cabinet. Mais cela n'est pas possible, s'cria-t-il. Rien n'tait plus
+vrai nanmoins. Il avait t au Bouilh, avait parl son pre; lui
+avait fait crire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur
+toutes choses, tait remont dans sa voiture et tait revenu Paris.
+Cet empressement me parut du meilleur got. Il fut convenu qu'il
+viendrait le lendemain matin chez ma grand'mre, mais qu'il ne me
+verrait qu'aprs les articles signs, comme c'tait l'usage alors,
+moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne
+sortais jamais pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni
+au spectacle.
+
+Ce lendemain mmorable, je me mis derrire un rideau, et je vis
+descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attel d'un beau
+cheval gris trs fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais
+pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrive me plut davantage
+que s'il ft venu dans un bon carrosse, escort de son laquais qui lui
+et prsent le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de
+l'escalier. Il tait en costume du matin fort soign: un frac noir, ou
+gris fer trs fonc, nuance impose par son grand deuil; un col
+militaire et un chapeau de mme, chapeau port pour ainsi dire
+exclusivement par les colonels, parce qu'il tait de trs bon air
+d'afficher ce grade lev avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas
+laid, comme on me l'avait annonc. Sa tournure assure, son air dcid
+me plurent au premier coup d'oeil. J'tais place de manire le voir
+lorsqu'il entra chez ma grand'mre. Elle lui tendit la main, qu'il baisa
+d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils
+changeaient et je tchais de me les imaginer. Il resta un quart
+d'heure; et on convint de signer les articles, aussitt qu'ils auraient
+t rdigs par les notaires, afin de permettre M. de Gouvernet de
+venir tous les jours chez mon oncle.
+
+Cela ne fut termin qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme
+d'Hnin fit une visite ma grand'mre. Elle me demanda; je m'y
+attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si lgante et si
+imposante, qui allait m'examiner des pieds la tte, que je pouvais
+peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu' la
+lettre je ne voyais pas o j'allais. Elle se leva, me prit la main et
+m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle
+m'loigna d'elle la longueur de son bras, en s'criant: Ah! la belle
+taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux! J'tais au
+supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je
+suis sre de n'avoir rpondu que des btises. En s'en allant, elle
+m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le
+plaisir qu'elle aurait me mener dans le monde.
+
+Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour o l'on signa les
+articles. Il n'tait pas d'usage que la demoiselle assistt la lecture
+de cet acte prparatoire, que signaient seuls les parents et les
+notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mre vint
+la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que
+vive. Je sentais tous les regards fixs sur moi, et surtout ceux de M.
+de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit
+ct de Mme d'Hnin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait piti de
+mon embarras.
+
+Ma toilette tait trs simple. J'avais conjur ma grand'mre de la
+laisser mon choix. On portait alors des robes laces par derrire qui
+marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en
+avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros
+bleu de beau ruban avec des bouts effils en soie brillante, qui venait
+d'Angleterre. On trouva que j'tais mise peindre. On regarda mes
+cheveux, que j'avais trs beaux. Un tel examen tait insoutenable en
+prsence du _haut et puissant seigneur futur poux_, comme on l'avait
+nomm vingt fois de suite en lisant les articles.
+
+ partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dner ou
+passer l'aprs-dner, ou souper, soit Paris, soit Versailles, mon
+oncle, depuis le commencement de l'assemble des notables, tant tabli
+dans cette ville.
+
+Ma grand'mre et moi nous restmes Paris. Tous les jours de la semaine
+nous partions une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions
+pour dner trois heures. Mon oncle n'tait presque jamais sorti du
+bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, prsid par
+Monsieur, frre du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de
+se mettre table et amenait avec lui quelques personnes. M. de
+Gouvernet venait de Paris et dnait chaque jour avec nous. Il tait en
+habit habill avec l'pe au ct, car on n'avait pas encore adopt
+l'usage d'tre en frac et en chapeau rond dner, surtout Versailles.
+Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y tre vu autrement
+qu'avec son pe et habill, moins qu'il ne ft sur le point de monter
+ cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin
+alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne
+passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les
+salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il et t du
+plus mauvais got de manquer, je ne dis pas l'tiquette, mais la
+moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la
+socit.
+
+Pendant cette assemble des notables, qui m'ennuyait mortellement, la
+politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque
+personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible
+dvelopper pour combler le dficit des finances et rformer les abus
+qu'on avait laiss s'introduire dans l'tat. Mon oncle voulait que toute
+la France ft gouverne par des tats, comme le Languedoc. M. de
+Gouvernet se mlait souvent ces discussions avec esprit et vivacit,
+et j'aimais l'entendre parler.
+
+Il avait prsent mon oncle son beau-frre, le marquis de Lameth, et
+deux des frres de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le
+marchal de Duras, dont il tait le filleul, portait galement ce nom
+breton, parce qu'il avait t tenu sur les fonts par les tats de
+Bretagne, et le lui avait donn--et Alexandre, chevalier de Malte et ami
+de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrime frre,
+Thodore, qui a survcu tous les autres.
+
+Le marquis de Lameth tait un bel homme de trente ans, grand, bien fait;
+srieux et mme svre dans son maintien. Il vivait presque toujours
+la campagne, dans son beau chteau d'Hnencourt, prs d'Amiens, qu'il
+venait d'arranger, ou dans son rgiment, celui de la Couronne. C'tait
+un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,
+c'est--dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la
+discipline, veillaient l'excution des ordonnances avec une
+scrupuleuse ponctualit, ne se familiarisaient pas avec leurs
+infrieurs, et avaient une ide juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet
+tait de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en
+second du rgiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage
+seulement qu'on lui donna le rgiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa
+beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.
+
+
+III
+
+Je crois me rappeler que cette assemble des notables prit fin vers le
+milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manires ainsi que M. de
+Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
+les jours Versailles. Nous avions trouv le moyen de causer beaucoup
+ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous tions faits
+l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparl avec bonheur du charme de
+ces premires conversations, o nous essayions mutuellement de nous
+pntrer et de nous connatre, o chacun tudiait les opinions, les
+gots de l'autre, et dont nous sortions toujours galement satisfaits.
+Que de projets agrables nous formions pour notre vie future, et dont
+aucun ne s'est ralis! Nous tions trop heureux du temps prsent pour
+prvoir les orages que nous aurions affronter, et cependant nous
+avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui
+pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection
+partage la force de les supporter sans faiblesse.
+
+C'est une poque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec dlices.
+Tout tait brillant dans le tableau qui se droulait devant nos yeux.
+Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui rpondait nos esprances
+intimes, et, outre le bonheur rciproque qui semblait nous tre ainsi
+assur, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande
+existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition
+d'un homme et les gots d'une femme.
+
+M. de Gouvernet n'avait pas encore bien dml le caractre de ma
+grand'mre. Il en tait rest aux impressions de Mme d'Hnin, elle-mme
+renseigne uniquement cet gard par les on-dit du monde, car elle
+n'tait entre au palais de la reine qu'aprs la mort de ma mre.
+
+Ah! que les choses tristes s'oublient vite la Cour! La reine avait
+pleur ma mre pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa
+mort, elle tmoigna le dsir d'aller la Comdie-Franaise. La duchesse
+de Duras, de semaine ce jour-l, lui dit: Votre Majest ferait mieux
+d'aller l'Opra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle
+rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon. La souveraine sentit la
+leon et resta Versailles. La duchesse de Duras, ne Noailles,
+personne de la vertu la plus minente, en imposait la reine. Elle
+avait beaucoup aim ma mre, a report ensuite sur moi cette
+bienveillance et m'a toujours protge.
+
+M. de Gouvernet tait donc encore dans l'ignorance du caractre, de ma
+grand'mre, aussi dissimule que violente et vindicative. Des haines
+s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon pre comptait parmi
+ceux qu'elle dtestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'tre
+remari, et ma belle-mre tait l'objet de ses plus vifs ressentiments.
+Elle ne souponnait pas qu'il existt la moindre intimit entre mon
+pre, ma belle-mre et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions
+seuls dans le salon, Versailles, et qu'elle tait, je ne puis me
+souvenir pour quel motif, de trs mchante humeur, genre d'humeur qui se
+manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans
+le fond de la chambre, elle se mit parler du mariage de mon pre et de
+l'poque o il avait eu lieu. Elle le fixait plusieurs mois plus tard
+que celui o il avait t clbr Paris. M. de Gouvernet, tonn de
+l'acharnement avec lequel elle voulait mconnatre le moment prcis de
+cette union, ouvrit la bouche pour dire: Mais, madame, personne... Je
+pressentis qu'il allait ajouter: Personne ne le sait mieux que moi,
+puisque j'ai t le tmoin de M. Dillon. Ma frayeur fut grande.
+Heureusement ma grand'mre, ce moment de sa promenade, nous tournait
+le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de
+M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un
+doigt sur mes lvres et remarquant l'anxit de mon visage, il se tut.
+Ma grand'mre se retourna et lui dit: Eh! bien, monsieur!... Mais il
+n'ajouta rien et la laissa continuer. Trs dsireux de savoir la cause
+de mon motion, il profita du premier moment o il put me le demander,
+et je tchai, tout en mnageant ma grand'mre, de le mettre au courant
+des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette
+circonstance le mit sur la voie des inconvnients de son caractre, et,
+connaissant la vivacit du sien, il pressentit que nous ne resterions
+pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.
+
+Enfin l'assemble des notables prit fin. Nous retournmes, ou, pour
+mieux dire, mon oncle retourna Paris, et le jour de la signature du
+contrat fut fix aux premiers jours de mai. Cette crmonie se ft avec
+toute la solennit d'usage. Les parents, les tmoins, les notaires, les
+toilettes, tout tait trs convenable. Je ne saurais plus dcrire ma
+toilette, mais je pense qu'elle devait tre rose ou bleue, car on
+rservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du
+Pin, d'Hnin, de Lameth, taient en noir, cause du deuil de leur mre
+et grand'mre.
+
+
+IV
+
+J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur
+beau-pre. C'tait un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui
+avait t beau dans sa jeunesse. Il avait conserv les plus admirables
+dents que l'on pt voir, de beaux yeux, un air assur et un charmant
+sourire, expression vivante de sa belle me et de son extrme bont. Il
+ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme
+de moeurs simples, scrupuleusement occup des devoirs que lui imposait sa
+place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,
+il occupait tous les moments qu'il avait de libre btir et planter
+au Bouilh, son sjour de prdilection. Spar de sa femme, il n'avait
+pas d'tablissement Paris, o il ne venait qu'en passant, pour faire
+sa cour au roi et confrer avec les ministres des affaires publiques. Il
+n'tait pas ambitieux; son fils trouvait mme qu'il ne l'tait pas assez
+et qu'il se tenait trop l'cart pour son mrite. C'tait un caractre
+antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept
+Ans comme colonel d'un rgiment compos de l'lite de tous les autres,
+et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'tait fort distingu,
+et ses grades, jusqu' celui qu'il occupait, lui avaient t donns sans
+qu'il les et sollicits. Son dsintressement dconcertait l'esprit
+d'intrigue de sa belle-mre, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait
+pas. Elle l'avait trouv plus svre qu'elle ne l'aurait voulu envers sa
+femme, dont les dsordres avaient t si publics que, tout en tant le
+plus doux des hommes, il s'tait vu forc d'user de rigueur. Trs juste
+et trs vertueux, il avait estim avec raison devoir la retirer d'un
+monde o elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin
+avait t autorise par lui paratre quelquefois chez son pre, et,
+l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien
+aussi qu'elle ft prsente. Elle prouva un grand plaisir se
+retrouver, pare, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth
+lui tmoignaient beaucoup d'gards et de respects.
+
+Le contrat sign, je lui fis visite, accompagne de ma grand'mre, ainsi
+qu' Mme d'Hnin. Cette dernire visite fut celle qui m'intimida le
+plus. Mme d'Hnin tait un peu malade. Elle avait des crachements de
+sang trs violents, premiers symptmes, je crois, de l'anvrisme dont
+elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de
+Gouvernet, les allures de la socit de sa tante, dans laquelle je
+devais tre admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me
+causait une terreur extrme. Plus tard, je me livrerai au plaisir de
+dcrire cette socit, la plus distingue de Paris. Pour le moment, ces
+dtails m'loigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais
+avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite o j'eus tout lieu
+d'tre mcontente de moi-mme et de ma sotte timidit.
+
+La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le dsir de me voir. Elle
+annonait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et
+pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hnin, qui m'en imposait
+dj extrmement. J'tais trs timide, et lorsque cette disposition, qui
+rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilit:
+mes jambes ne me portaient plus, mes membres taient en catalepsie.
+J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout tait inutile.
+Outre cette espce de poltronnerie, probablement semblable celle qui
+paralyse le soldat qui se dshonore dans une bataille, une autre
+particularit de mon caractre, qui a dur toute ma vie, c'est l'horreur
+insurmontable que j'ai toujours prouve pour la fausset et pour
+l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition
+que la reine allait jouer une scne d'attendrissement, et je savais
+qu'elle n'avait regrett ma mre qu'un seul jour. Mon coeur tout entier
+se rvoltait la seule pense de l'obligation o j'allais me trouver de
+jouer, dans mon intrt, un rle dans cette scne combine. Tout en
+traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre coucher
+o je suis entre si souvent depuis, Mme d'Hnin, fort maladroitement,
+me rptait d'tre _bien aimable_ avec la reine, de ne pas tre froide,
+que la reine serait trs mue, etc., recommandations qui ne faisaient
+qu'accrotre mon embarras.
+
+Je me trouvai en prsence de la reine sans savoir comment j'tais
+entre. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir
+ct d'elle et m'adressa mille questions sur mon ducation, sur mes
+talents, etc.; mais, malgr l'effort prodigieux que je faisais, je
+restais sans voix pour rpondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler
+de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon
+oncle et Mme d'Hnin. Ma timidit laissa dans l'esprit de la reine une
+mauvaise impression qui ne s'est peut-tre jamais efface compltement.
+J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal juge sans
+doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dvouement l'preuve,
+dans une circonstance o, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grce mon
+courage, les destines de la France auraient peut-tre t changes.
+
+
+V
+
+Nous allmes Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il
+tait d'tiquette que le futur ne coucht pas sous le mme toit que la
+demoiselle qu'il allait pouser, M. de Gouvernet venait tous les jours
+de Paris pour dner, et il restait jusqu'aprs souper. La veille du 21
+mai, il coucha au chteau de Montfermeil, que ses aimables matres
+avaient mis la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y
+trouvrent asile, et les femmes furent tablies dans les appartements de
+la charmante maison[35] de ma grand'mre. On m'installa moi-mme dans un
+dlicieux appartement, parfaitement meubl, tapiss d'un superbe tissu
+ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsem d'arbres et de
+branchages chargs de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doubl
+d'une belle toffe de soie verte.
+
+On y avait runi dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait
+offert ma grand'mre et dont le prix s'levait 45.000 francs. Il
+n'tait compos que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il
+n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donne
+M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pices, des
+fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des toffes--on ne portait
+pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habills, des
+mantelets en gaze noire ou blanche orns de blonde.
+
+Mme d'Hnin m'avait fait cadeau d'une charmante table th garnie d'un
+service: thire, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine
+venant de Svres. C'est l'objet qui m'a caus le plus de plaisir. Il
+avait, je crois, cot 6.000 francs. M. l'abb de Gouvernet, oncle de M.
+de Gouvernet, m'offrit un beau ncessaire de voyage qui avait sa place
+dans ma voiture de campagne; mon grand-pre[37], une belle paire de
+boucles d'oreilles de 10.000 francs.
+
+En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table
+jardinire au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus
+rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet ct, o
+je me tenais habituellement, on avait plac une petite bibliothque
+garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des
+potes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures
+anglaises bien encadres ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait
+de M. de Gouvernet, et je lui en tmoignai une vive reconnaissance.
+
+Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette lgance que pour
+faire contraste avec la suite de mon rcit. Si j'ai montr quelque
+rsignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je
+n'eusse connu et apprci tout le prix de la vie laquelle j'tais
+destine. J'avais tous les gots qui rsultaient de la certitude d'avoir
+une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le
+malheur et la ruine, et si, cette poque, j'avais crit un roman, la
+vie de mon hrone aurait t traverse de beaucoup des vnements qui
+se sont raliss ensuite dans la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+I. Un mariage dans la haute socit la fin du XVIIIe sicle.--La
+bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour
+chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables
+des domestiques et des paysans.--II. Prsentation la
+reine.--Rptition chez le matre danser.--Toilette de
+prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III.
+La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
+femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art
+de marcher Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner
+royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
+jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement
+cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe propos des
+divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
+guerre en Hollande.
+
+
+I
+
+Je voudrais pouvoir peindre les moeurs du temps de ma jeunesse, dont
+beaucoup de dtails s'effacent dans mon souvenir, et, l'occasion de ce
+mariage dans la haute socit, prsenter ces personnages, hommes et
+femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de
+plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait
+dans le monde.
+
+Le jour de mon mariage, on se runit dans le salon midi. La socit se
+composait, de mon ct, de ma grand'mre[39], de mon grand-oncle[40], de
+ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son
+fils an[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frre
+an, M. Constable, mon premier tmoin, et du chevalier Jerningham[44],
+ami de mre et le mien, mon second tmoin. C'tait toute ma famille. Les
+invits comprenaient tous les ministres, l'archevque de Paris, celui de
+Toulouse, quelques vques du Languedoc prsents Paris; M. de
+Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres
+personnes dont je ne me rappelle pas les noms.
+
+La famille de M. de Gouvernet se composait de son pre et de sa mre; de
+son oncle, l'abb de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mcon; de
+sa soeur, la marquise de Lameth, de son mari et des frres[45] de
+celui-ci; de Mme d'Hnin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de
+M. le comte de Valence, ses tmoins; de la comtesse de Blot et de nombre
+d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes.
+
+On traversa la cour pour aller la chapelle. Je marchais la premire,
+donnant la main mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mre venait
+ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment.
+On trouva l'autel mon oncle et monseigneur l'archevque de Paris, M.
+de Juign. Le cur de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de
+Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de
+l'archevque de Paris qui l'assistait, nous donna la bndiction
+nuptiale, aprs avoir prononc un trs joli discours, dbit de cette
+belle voix vibrante qui allait au coeur. Le pole fut tenu par le jeune
+Alfred de Lameth[46], g de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui
+en avait seize, et qui je donnai une belle pe en rentrant au salon.
+
+Toutes les femmes m'embrassrent par ordre de parent et d'ge. Aprs
+quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de noeuds
+d'pe, de dragonnes, d'ventails et de cordons de chapeaux d'vque,
+verts et or, destins tre distribus aux assistants. Cet usage tait
+fort dispendieux. Les noeuds d'pe, faits des plus beaux rubans,
+cotaient 25 ou 30 francs pice; les dragonnes militaires en or, ainsi
+que les cordons de chapeaux d'vque auxquels on joignait les glands de
+ceinture, 50 francs, et les ventails des femmes, de diffrents prix, de
+25 100 francs.
+
+N'omettons pas la toilette de la marie. Elle tait fort simple. J'avais
+une robe de crpe blanc orne d'une belle garniture de point de
+Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de
+voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tte et un autre au ct.
+Pour le dner, je mis une belle toque, rehausse de plumes blanches, et
+sur laquelle tait attach le bouquet de fleurs d'oranger.
+
+On causa, on s'ennuya, jusqu'au dner, qui eut lieu 4 heures. On alla
+ensuite faire le tour des tables dresses dans la cour pour les gens et
+les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livre,
+et la diversit de couleur des habits et des galons offrait un effet
+trs pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait t
+aussi rserve, burent de bon coeur ma sant. J'tais fort populaire
+parmi ces gens; tous me tmoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs
+m'avaient vue natre. Je m'tais dans maintes circonstances occupe de
+leurs intrts, de leurs dsirs; bien des fois j'avais excus leurs
+fautes, ou adouci ma grand'mre dans ses mcontentements qui taient
+frquents et souvent injustes. Ils me souhaitrent du bonheur dans
+l'union que je venais de contracter. Leurs voeux me touchrent plus que
+les compliments du salon. Dans la soire, un joli concert termina la
+journe.
+
+
+II
+
+Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittrent.
+J'avais pris un lgant petit deuil, ayant encore un mois porter celui
+de Mme de Monconseil. Mme d'Hnin nous fit part du dsir de la reine que
+ma prsentation et lieu le dimanche suivant. Je m'tais marie un
+lundi, et ce fut le mardi que ma tante prvint ma grand'mre qui n'avait
+pas t consulte. Mme d'Hnin ajouta que je devais l'accompagner
+Paris le jeudi matin pour prendre deux leons de _rvrences_ de mon
+matre danser, essayer mon habit de prsentation et aller voir Mme la
+marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mre
+n'allant, plus la Cour, devait me prsenter.
+
+Ma grand'mre reut cette notification, qui n'admettait pas
+d'observation, avec un air fort courrouc. Elle comprit que son empire
+tait fini, que je lui chappais sans retour. Elle frmit de rage la
+pense que la reine allait dsormais disposer de moi, et que Mme d'Hnin
+de son ct, appele me mener dans le monde, dciderait de ma
+conduite. Elle n'osa pas, toutefois, tmoigner son mcontentement; elle
+se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut
+ais de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant
+toute cette journe, vitai-je de me trouver seule avec elle.
+
+Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme
+d'Hnin, et je passai les deux matines suivantes avec M. Huart, mon
+matre danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette,
+rptition de la prsentation. M. Huart, gros homme, coiff
+admirablement et poudr blanc, avec un jupon bouffant, reprsentait la
+reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je
+devais faire, tantt personnifiant la dame qui me prsentait, tantt
+retournant la place de la reine pour figurer le moment o, tant mon
+gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le
+mouvement de m'en empcher. Rien n'tait oubli ou nglig dans cette
+rptition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite.
+J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps,
+vtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevs. C'tait
+une vritable comdie.
+
+Le dimanche matin, aprs la messe, ma prsentation eut lieu J'tais en
+_grand corps_, c'est--dire avec un corset fait exprs, sans paulettes,
+lac par derrire, mais assez troit pour que la laure, large de quatre
+doigts par en bas, laisst voir une chemise de la plus fine batiste
+travers laquelle on aurait aisment distingu une peau qui n'et pas t
+blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut
+seulement, pas d'paulettes, de manire laisser l'paule nue. La
+naissance du bras tait recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou
+de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge tait entirement
+dcouverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu
+me prter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset tait comme
+lac par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tte une
+quantit, soit en pis, soit en aigrettes.
+
+Grce aux bonnes leons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois
+rvrences. J'tai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai
+ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frres[48], de M.
+le duc de Penthivre[49], de MM. les princes de Cond, de Bourbon[50] et
+d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remerci le ciel, M.
+le duc d'Orlans n'tait pas Versailles le jour de ma prsentation, et
+j'ai vit ainsi d'tre embrasse par ce monstre. Souvent depuis
+cependant je l'ai vu, et mme chez lui, aux soupers du Palais-Royal.
+
+C'tait une journe fort embarrassante et fatigante que celle de la
+prsentation. On tait sre d'attirer les regards de toute la Cour, de
+passer l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de
+toutes les conversations de la journe, et quand on retournait le soir
+au jeu, 7 heures ou 9 heures, mon souvenir est incertain quant
+l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.
+
+Mon habit de prsentation tait trs beau: tout blanc, cause de mon
+petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaet mles
+aux diamants que la reine m'avait prts; la jupe entirement brode en
+perles et en argent.
+
+Le dimanche suivant, je retournai Versailles, encore en deuil, et ds
+lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la
+reine et dcid que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place
+de dame du palais, j'tais ds lors considre comme telle. J'entrais
+donc dsormais dans sa chambre avec le service, le dimanche.
+
+
+III
+
+Il est peut-tre intressant de dcrire le crmonial de la cour du
+dimanche o brillait alors la malheureuse reine, car les tiquettes
+tant changes, ces dtails sont entrs dans le domaine de l'histoire.
+Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui
+prcdait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, l'exception
+des dames ges, fort respectes alors, et des jeunes femmes souponnes
+d'tre grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et
+souvent beaucoup plus. Quelquefois nous tions trs presses les unes
+contre les autres, cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup
+de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de
+la maison, arrivait et entrait immdiatement dans la chambre coucher
+o la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle tait arrive
+avant que Sa Majest la comment. Mme la princesse de Chimay,
+belle-soeur de ma tante d'Hnin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame
+d'honneur et l'autre dame d'atours, taient aussi entres dans la
+chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avanait la porte
+de la chambre et appelait haute voix: Le service! Alors les dames du
+palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur
+cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui tait de coutume
+constante, et les jeunes dames appeles faire, plus tard partie du
+service du palais, comme la comtesse de Maill, ne Fitz-James, la
+comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient galement. Aussitt
+que la reine nous avait dit bonjour toutes individuellement avec
+beaucoup de grce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le
+monde tait introduit. On se rangeait droite et gauche de
+l'appartement, de manire que la porte restt libre et qu'il n'y et
+personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait
+beaucoup de dames, on tait sur deux ou trois rangs. Mais les premires
+arrives se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par o
+la reine devait passer pour aller la messe. Dans ce salon taient
+admis souvent quelques hommes privilgis, dj reus en audience
+particulire auparavant ou qui prsentaient des trangers.
+
+Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'tant retourne l'improviste pour
+dire un mot quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un
+_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne
+connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup
+rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas la cour, elle n'a
+jamais cess de rpter au duc, quand nous tions l tous les deux, ce
+qui arrivait trs souvent: Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de
+Gouvernet?
+
+Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites
+jalousies de femme. Elle avait un trs beau teint et beaucoup d'clat,
+et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui
+apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus
+clatant que le sien. Le mien tait du nombre. Un jour, en passant dans
+la porte, la duchesse de Duras, qui me protgeait beaucoup, me dit
+l'oreille: Ne vous mettez pas en face des fentres. Je compris la
+recommandation, et me le tint pour dit l'avenir. Ce qui n'empchait
+pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon
+got pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les
+scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait
+gnralement trs aimable mon gard, et me faisait de ces compliments
+ brle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes
+personnes d'un bout de la chambre l'autre, de manire les faire
+rougir jusqu'au blanc des yeux.
+
+Continuons notre dtail sur l'audience du dimanche matin. Elle se
+prolongeait jusqu' midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et
+l'huissier annonait: Le roi! La reine, toujours vtue d'un habit de
+cour, s'avanait vers lui avec un air charmant, bienveillant et
+respectueux. Le roi faisait des signes de tte droite et gauche,
+parlait quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il
+avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne trois pas.
+C'tait un gros homme, de cinq pieds six sept pouces de taille, avec
+les paules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pt voir,
+l'air d'un paysan marchant en se dandinant la suite de sa charrue,
+rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrass de son
+pe, ne sachant que faire de son chapeau, il tait trs magnifique dans
+ses habits, dont vrai dire il ne s'occupait gure, car il prenait
+celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien tait
+toujours en toffe de saison, trs brod, orn de l'toile du
+Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus
+l'habit, except le jour de sa fte, les jours de gala et de grande
+crmonie.
+
+ une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller la
+messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'anne, le capitaine des
+gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes
+charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus prs du
+roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un ct de l'autre,
+et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans
+qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine
+parlait des trangres qui lui avaient t prsentes en particulier,
+ des artistes, des gens de lettres. Un signe de tte ou un sourire
+gracieux tait compt et mnag avec discernement. Derrire, venaient
+les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient se placer aux ailes
+du bataillon, car on tait quatre ou cinq de front, et celles d'entre
+elles qu'on disait tre _ la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire
+partie, prenaient grand soin de marcher assez prs de la haie pour
+recueillir les jolies choses qui leur taient adresses bien bas au
+passage.
+
+C'tait un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement
+sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous prcdait.
+Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur
+le parquet, toujours trs luisant, jusqu' ce qu'on et travers le
+salon d'Hercule. Aprs quoi on jetait son bas de robe sur un ct de son
+panier, et, aprs avoir t vue de son laquais qui attendait avec un
+grand sac de velours rouge crpines d'or, on se prcipitait dans les
+traves de droite et de gauche de la chapelle, de manire tcher
+d'tre le plus prs possible de la tribune o taient le roi, la reine,
+et les princesses qui les avaient rejoints, soit la chapelle, soit
+dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] tait toujours l, et
+quelquefois Madame[54]. Votre laquais dposait le sac devant vous; on
+prenait son livre dans lequel on ne lisait gure, car avant qu'on ne se
+ft plac, qu'on et rang la queue de sa robe et qu'on et fouill dans
+cet immense sac, la messe tait dj l'vangile.
+
+Celle-ci finie, la reine faisait une profonde rvrence au roi et l'on
+se remettait en marche dans l'ordre mme o l'on tait venu. Seulement
+le roi ou la reine s'arrtaient alors plus longtemps parler quelques
+personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habitues
+restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passt au dner, ce
+qui arrivait quand le roi et la reine s'taient entretenus pendant un
+quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes
+impertinentes, nous nommions ces dernires _les traneuses_, parce
+qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on
+ne leur voyait pas la cheville du pied.
+
+On servait le dner dans le premier salon, o se trouvaient une petite
+table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts
+placs l'un ct de l'autre, se touchant, et dont les dos taient
+assez hauts pour cacher entirement les personnes qui les occupaient. La
+nappe tombait terre tout autour de la table. La reine se mettait la
+gauche du roi. Ils tournaient le dos la chemine, et en avant dix
+pieds taient placs, disposs en cercle, une range de tabourets sur
+lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant
+le privilge du _tabouret_. Derrire elles se tenaient les autres
+femmes, le visage tourn vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon
+apptit, mais la reine n'tait pas ses gants et ne dployait pas sa
+serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on
+s'en allait aprs avoir fait la rvrence. Aucune obligation ne retenait
+plus les dames venues pour faire leur cour.
+
+Beaucoup de personnes qui, sans tre _prsentes_, taient pourtant
+connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majests taient
+fort affables, restaient jusqu' la fin du dner. Il en tait de mme
+ordinairement pour les hommes de la maison du roi.
+
+Alors commena une vritable course pour aller faire sa cour aux princes
+et aux princesses de la famille royale, qui dnaient beaucoup plus tard.
+C'tait qui arriverait le plus vite. On allait chez
+Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme
+Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et mme chez le petit
+dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites
+duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des
+princes taient si petits qu'ils se trouvaient dans la ncessit de
+congdier les premires venues pour faire place aux autres.
+
+L'audience de M. le comte d'Artois tait celle qui plaisait le plus aux
+jeunes femmes! Il tait jeune lui-mme, et avait cette charmante
+tournure qu'il a conserve toute sa vie. On tenait beaucoup lui
+plaire, car c'tait un brevet de clbrit. Il tait sur un ton de
+familiarit avec ma tante, et l'appelait _chre princesse_ quand elle
+entrait.
+
+On regagnait ses appartements assez fatigue, et comme on devait aller
+le soir au jeu, 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour
+ne pas dranger sa coiffure, surtout quand on avait t coiffe par
+Lonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dner chez soi avait lieu 3
+heures. C'tait cette poque l'heure lgante. On causait aprs dner
+jusqu' 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les
+nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matine.
+Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le mme salon du
+palais o on s'tait tenu le matin. Mais on y trouvait alors galement
+des hommes.
+
+Il fallait tre arriv avant que 7 heures n'eussent sonn, car la reine
+entrait avant que le timbre de la pendule ne frappt. Elle trouvait prs
+de sa porte un des deux curs de Versailles qui lui remettait une
+bourse, et elle faisait la qute chacun, hommes et femmes, en disant:
+_Pour les pauvres, s'il vous plat._ Les femmes avaient chacune leur cu
+de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait
+ce petit impt charitable suivie du cur, qui rapportait souvent jusqu'
+cent louis ses pauvres, et jamais moins de cinquante.
+
+J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dpensiers, se
+plaindre indcemment d'tre forcs cette charit, tandis qu'ils ne
+regardaient pas risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou
+dpenser le matin inutilement bien davantage.
+
+Mais il tait de bon ton de se plaindre de tout. On tait ennuy,
+fatigu d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de
+quartier, qui logeaient tous au chteau, se lamentaient de l'obligation
+d'tre toute la journe en uniforme. Les dames du palais de semaine ne
+pouvaient se passer de venir souper Paris deux ou trois fois dans les
+huit jours de leur service Versailles. Il tait du meilleur air de se
+plaindre des devoirs qu'on avait remplir envers la cour, tout en
+profitant et en abusant mme souvent des avantages que procuraient les
+places. Tous les liens se relchaient, et c'taient, hlas! les hautes
+classes qui donnaient l'exemple. Les vques ne rsidaient pas dans
+leurs diocses et prenaient tous les prtextes pour venir Paris. Les
+colonels, qui n'taient astreints qu' quatre mois de prsence leur
+rgiment, n'y seraient pas rests cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en
+ft rendu compte, un esprit de rvolte rgnait dans toutes les classes.
+
+
+IV
+
+M. le marchal de Sgur, ministre de la guerre, qui avait assist mon
+mariage, accorda un mois de cong mon mari. Aussi, au lieu de partir
+pour Saint-Omer, o son rgiment tenait garnison, il resta avec moi
+Montfermeil.
+
+C'est l, qu' l'occasion du got que j'avais pour l'quitation et les
+quipages, il commena voir clair dans le caractre de ma grand'mre.
+Mme de Montfermeil, que je voyais trs souvent, me proposa de
+l'accompagner cheval. Gomme elle avait un cheval trs sage et que ceux
+de M. de Gouvernet taient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien
+ma disposition. En ayant parl ma grand'mre, celle-ci en montra
+beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mcontentement contre
+moi, quand elle sut que, devanant mes dsirs, mon mari m'avait donn un
+charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans
+ses promenades. Mon oncle, de son ct, qui ne montait plus cheval
+lui-mme, s'tait occup de me faire dresser par son cuyer un superbe
+cheval gris achet en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une
+jolie petite voiture, du modle appel aujourd'hui _tilbury_, et je
+conduisais moi-mme cet attelage dans les belles alles de la fort de
+Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installe pour l't chez nous, sortait
+habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,
+dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,
+oncle du duc, qui avait ses ordres l'quipage de M. le comte d'Artois
+et chassait au printemps dans la fort basse.
+
+Pendant le mois de cong que M. de Gouvernet passa Montfermeil, il
+m'emmena souvent suivre les chasses cheval. Tous ces amusements de
+jeunesse dplaisaient souverainement ma grand'mre dont les
+dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement
+qu'elle commenait prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,
+qui lui taient propres, et je prvis que nous ne pourrions prolonger
+longtemps la vie commune.
+
+Elle ne se sentait pas encore suffisamment l'aise avec mon mari pour
+oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, ds qu'il avait quitt
+la chambre, elle commenait mal parler de ma tante d'Hnin et de toute
+sa socit, dnonait le dsagrment d'avoir chez soi des jeunes gens
+quand on vieillissait, les ennuis qui en taient la consquence, se
+complaisait enfin dans une foule de propos pnibles et dsobligeants. M.
+de la Tour du Pin, de son ct, me voyant toujours revenir dans ma
+chambre avec les yeux rouges, insistait pour connatre les motifs de mon
+trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il
+ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui
+avait t compagne de ma mre au palais, et plusieurs autres de ses
+contemporains, il connut bientt l'attitude rprhensible envers sa
+fille, que le public reprochait Mme de Rothe, et dont la reine avait
+parl ouvertement. Il rsolut ds lors de ne pas souffrir qu'elle en
+agt de mme avec moi, et cette pense une fois fixe dans son esprit,
+je vcus dans la crainte continuelle que, son extrme vivacit prenant
+le dessus, il n'clatt dans quelque manifestation trop vive.
+
+Il se contint cependant jusqu'au jour du retour son rgiment, qui eut
+lieu la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je
+restai Montfermeil avec mes parents, en butte la mchante humeur de
+ma grand'mre et domine par la crainte de scnes journalires. Ainsi,
+lorsque ma tante m'crivait de la rejoindre Paris, pour raccompagner
+Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre
+pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.
+Aprs tant d'annes, les petits dtails de cet esclavage et de ce
+tourment perptuel m'chappent. N'ayant pas conserv les lettres que
+j'crivais mon mari et que j'ai brles dans des circonstances que
+nous tions loin de prvoir alors, je me souviens seulement, dans leur
+ensemble, des chagrins dont j'tais abreuve chaque jour et du dsir que
+j'prouvais de m'y drober. Je prvoyais, en effet, que le caractre de
+ma grand'mre rendrait impossible notre sjour dans la maison de mon
+oncle. La tendresse que ce dernier me tmoignait lui portait ombrage.
+Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevque avait conu
+beaucoup de got, ne prt de l'empire sur lui. Ds l'poque de mon
+mariage, elle rsolut donc de s'tablir de nouveau Hautefontaine avec
+mon oncle pour le soustraire plus srement au _danger_ des sentiments
+d'affection qui pourraient l'entraner vers nous.
+
+M. de la Tour du Pin vint passer huit jours Montfermeil vers le milieu
+d'aot, M. le marchal de Sgur ayant consenti cette escapade, la
+condition qu'il ne se montrerait pas Paris. Les colonels en garnison
+dans les Flandres taient alors menacs de passer plusieurs mois de
+l'automne et de l'hiver leurs rgiments, cause des troubles de la
+Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui
+et t bien heureux. Mais l'indcision du roi et la faiblesse du
+gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu
+peut-tre, en donnant un drivatif l'opinion, dtourner le cours des
+ides rvolutionnaires en germe dans les ttes franaises.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
+gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la
+France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
+de La Tour du Pin Hnencourt.--Excursion Lille.--Un cur
+contemporain de Mme de Maintenon.--Retour Montfermeil.--Une
+mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
+dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de
+Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle
+Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises
+moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de
+Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La
+princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
+chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de
+Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
+famille.
+
+
+I
+
+N'crivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des
+dissensions qui avaient divis en deux partis les Provinces-Unies des
+Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.
+Les premiers dsiraient pour le stathouder, comme premier officier de la
+Rpublique, un pouvoir suprieur celui qu'il avait exercer; les
+seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes
+imposes par les de Witt et les Barneveld.
+
+Le stathouder[58] tait un homme entirement nul. Mais sa femme, nice
+du grand Frdric et soeur du roi de Prusse[59] qui lui avait succd,
+tait une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la
+tte de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des
+provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des
+ngociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au
+moins, soutenait ces mcontentements. Elle tait assure de l'appui de
+l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait gure l'intervention de la
+France, malgr l'opinion trs prononce de notre ambassadeur, le comte
+de Saint-Priest, qui ne cessait de demander sa faible cour de soutenir
+le parti patriote, comme tant le parti _conservateur_. La princesse
+d'Orange, pousse par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes
+Wesel, suscita une insurrection Amsterdam et La Haye. Le stathouder
+fut insult par de prtendus patriotes, et ses partisans exercrent des
+reprsailles. L'ambassade de France fut pille, et M. de Saint-Priest se
+retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent
+alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prtexte
+d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne
+ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer
+sur le territoire prussien, Wesel. Les patriotes eurent la maladresse
+de tomber dans le pige. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient
+leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans
+l'espoir qu'elle serait arrte. Cette dmarche audacieuse lui russit
+au del de ses esprances, tille fut prise et conduite prisonnire
+Amsterdam. Aussitt les orangistes coururent aux armes et appelrent les
+Prussiens leur secours. Ceux-ci marchrent sur-le-champ et vinrent
+jusqu' La Haye. Leur route fut marque par l'incendie et le pillage de
+tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de
+Saint-Priest envoya courrier sur courrier Versailles pour que son
+gouvernement ft entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnt
+pas le parti qu'il avait encourag jusqu'alors; c'est inutilement que M.
+Esterhazy, appel commander le corps d'arme qu'on avait promis aux
+patriotes, vint Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put
+vaincre l'indcision du roi et la faiblesse de son ministre.
+
+On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami
+et nommait mon frre, conservant l'espoir qu'elle parviendrait
+obtenir l'intervention du gouvernement franais en faveur de nos allis,
+envoya M. de La Tour du Pin Anvers pour convenir, avec M. de
+Saint-Priest, des dispositions adopter si l'on faisait marcher des
+troupes.
+
+Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien
+attendre de gnreux ou de dcisif. Nous abandonnmes donc indignement
+les patriotes hollandais leur malheureux sort. On se contenta de
+rappeler la lgation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un charg
+d'affaires, qui fut autoris porter la cocarde orange, sous prtexte
+qu'il serait insult s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens
+en fussent dcors. M. d'Osmond, nomm ministre La Haye, eut ordre de
+ne pas songer rejoindre son poste.
+
+Beaucoup de patriotes hollandais se retirrent en France, o ils ne
+manqurent pas de rpandre leur juste mcontentement. Leurs plaintes
+furent accueillies avec intrt par tous ceux qui, dj mcontents du
+gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'amliorer. C'est ainsi que
+beaucoup de bons Franais furent entrans par le dsir, trs
+patriotique alors, de voir s'oprer des changements qui semblaient
+ncessaires tous les hommes rflchis et bien pensants.
+
+
+II
+
+Ma belle-soeur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conu la plus tendre
+amiti, avait t retenue Paris, par la maladie de son fils cadet qui
+avait t la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de
+la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester leurs rgiments et
+que, par consquent, M. de La Tour du Pin, subissant le mme sort, ne
+pouvait revenir, ma belle-soeur me proposa, le 1er octobre, de
+l'accompagner la campagne. Son frre pourrait alors nous y rejoindre,
+puisque son rgiment tait en garnison Saint-Omer, une petite
+journe d'Hnencourt, situ entre Amiens et Arras. La difficult tait
+de faire agrer ce voyage ma grand'mre qui, depuis l'absence de mon
+mari, avait repris toute son autorit sur moi. Je ne trouvais pas le
+courage de me charger de la proposition, ma belle-soeur encore moins.
+Nous imaginmes alors de faire adresser la demande par mon mari
+lui-mme. Je guettai le moment o ma grand'mre recevrait la lettre,
+pensant bien qu'elle n'oserait refuser et dtermine ne pas rester un
+moment aprs avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scnes
+qui suivraient.
+
+Au jour marqu, la lettre arriva, et ma grand'mre me demanda
+brusquement, sans prambule: Quand partez-vous? quoi je rpondis en
+tremblant que ma belle-soeur m'attendait. Nous partmes effectivement
+ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux
+enfants et moi dans la sienne.
+
+J'ai conserv le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutume la
+contrainte dans laquelle le terrible caractre de ma grand'mre tenait
+tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence
+s'tait transforme lorsque je me vis entre mon mari et son aimable
+soeur. Ils taient l'un et l'autre extrmement gais et spirituels. Nous
+allmes Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frre, qui y tait
+avec son rgiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amuse que
+pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les
+tablissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'ides
+nouvelles, qui se fixrent dans ma mmoire pour n'en plus sortir; et
+avec l'habitude que j'avais contracte en Languedoc, et que j'ai
+conserve depuis, de questionner les gens sur leur spcialit, je
+classai dans mon esprit tous les dtails d'une ville de guerre, et bien
+d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin,
+son emploi, etc., etc. Ma tte m'a toujours paru avoir de l'analogie
+avec la galerie o l'on garde, Rome, les vingt mille nuances avec
+lesquelles se font les tableaux en mosaque, et lorsque j'ai besoin d'un
+souvenir, je retrouve encore trs bien, malgr mon grand ge, la case o
+je dois l'aller chercher.
+
+Nous revnmes Hnencourt o nous trouvmes le bon cur, g de
+quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au chteau. Il avait dit sa premire
+messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les
+dtails de Saint-Cyr. J'avais moi-mme visit cet admirable
+tablissement, dans mon enfance, avec Mme lisabeth, qui avait la bont
+de me prendre avec elle la promenade ou la chasse, lorsque j'tais
+avec ma mre Versailles.
+
+La permission de revenir Paris ayant t donne aux colonels,
+lorsqu'il fut dcid que la France abandonnait les patriotes hollandais
+ leur malheureux sort, nous reprmes, mon mari et moi, la route de
+Montfermeil, ma belle-soeur devant rester la campagne jusqu'au
+commencement de l'hiver. Il tait alors d'usage lgant que les colonels
+voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux paulettes, et les
+femmes en trs lgant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant,
+que celle avec laquelle on montait cheval. Il fallait que cet
+habillement, y compris le chapeau, arrivt de Londres, car la fureur des
+modes anglaises tait alors pousse l'excs. J'avais donc l'air aussi
+anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulire mprise.
+
+Ma femme de chambre tait partie pour Paris dans une autre voiture, et
+notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et
+moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue
+du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture
+sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme
+nous sortions de notre voiture casse, la vue de ce jeune colonel en
+compagnie d'une trs jeune anglaise fit natre dans l'esprit de la bonne
+dame un soupon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de
+nous mener au Bourget, situ un quart de lieue seulement, et o nous
+dmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crt pas un mot,
+elle renvoya toutefois sa jeune socit pied au chteau pour nous
+conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne
+parla qu' M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais
+pas franais. Arrive devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau,
+attel de six chevaux, avec des gens galonns la livre de mon oncle
+l'archevque, elle tomba dans des confusions qui me donnrent une
+prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre
+dame ne put empcher cette historiette de parvenir, par son fils,
+jusqu' Versailles, o l'on avait encore le temps de penser aux choses
+plaisantes.
+
+
+III
+
+Bientt aprs, je me trouvai grosse, ce qui nous empcha d'accompagner
+mon oncle et ma grand'mre Montpellier, comme nous nous l'tions
+promis, puis de revenir de l par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon
+beau-pre. Il fut arrang que pendant l'absence de mes parents, nous
+irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hnin. Comme elle me menait dans
+le monde, cela tait plus agrable et plus commode. Il n'tait pas
+d'usage alors qu'une jeune femme part seule dans le monde, la premire
+anne de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses
+jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec
+soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient mme le
+rigorisme jusqu' blmer qu'on allt, avec son mari, se promener aux
+Champs-lyses ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on ft
+suivie d'un laquais en livre. Mon mari trouvait la coutume
+insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis cette tiquette.
+
+Une fois tablis chez ma tante, o nous nous trouvions bien plus heureux
+et plus tranquilles que chez ma grand'mre, nous allmes presque chaque
+jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pt
+ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper
+les loges de la reine. C'tait une faveur qu'elle n'accordait qu' six
+ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait l'Opra,
+la Comdie-Franaise et au thtre alors nomm la Comdie-Italienne, o
+l'on jouait l'opra-comique en franais. Nous n'avions qu' lire le
+_Journal de Paris_ pour dcider de notre choix entre les diffrents
+thtres.
+
+Ces loges, toutes trois aux premires d'avant-scne, taient meubles
+comme des salons trs lgants. Un grand cabinet, bien chauff et
+clair, les prcdait. On y trouvait une toilette toute monte, garnie
+des objets ncessaires pour refaire sa coiffure si elle tait drange,
+une table crire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre
+o restaient les gens. l'entre se tenait un portier la livre du
+roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on
+arrivait la Comdie-Italienne pour la premire pice, qui tait
+toujours la meilleure, et l'Opra pour le ballet. Je ne rapporte ces
+dtails assez futiles que pour tablir leur contraste avec ma position
+actuelle, alors qu' l'ge de soixante et onze ans je suis oblige de me
+refuser une mauvaise chaise porteur de quarante sols pour aller le
+dimanche la messe quand il pleut.
+
+Puisque me voici tablie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa
+socit, la plus lgante et considre de Paris, et par laquelle je fus
+adopte ds mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre
+femmes trs distingues, lies ensemble ds leur jeunesse par une amiti
+qui, leurs yeux, reprsentait comme une sorte de religion, peut-tre,
+hlas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se dfendaient
+les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions,
+les gots, les ides de chacune; protgeaient, envers et contre tous,
+les jeunes femmes qui se liaient quelqu'une d'entre elles.
+Considrables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme
+d'Hnin, la princesse de Poix, ne Beauvau; la duchesse de Biron, qui
+venait de perdre sa grand'mre, la marchale de Luxembourg, et la
+princesse de Bouillon, ne princesse de Hesse-Rothenbourg, taient ce
+qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire,
+Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de
+cette socit, mais leurs principes et leurs ides taient accepts avec
+empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, frquentaient ce
+cnacle de gens de lettres, cette poque compltement spar de la
+haute classe des gens de la cour.
+
+Le ministre de M. Necker fut ce qui contribua le plus mler les
+classes diverses qui s'taient tenues loignes l'une de l'autre
+jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pdante et prtentieuse, amena au
+contrle gnral, quand elle s'y tablit avec son mari, tous les
+admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Stal, sa
+fille, appele par son rang d'ambassadrice vivre dans la socit de la
+cour, attira de son ct chez M. Necker toutes les personnes ayant des
+prtentions l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le
+marchal de Beauvau, pre de Mme de Poix, tait ami de M. Necker. Sa
+femme tait un des _grands juges_ de la socit de Paris, il fallait en
+tre reue et approuve pour acqurir quelque distinction. Elle attirait
+chez elle, tout en les protgeant avec assez de hauteur, toute la tourbe
+des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des
+conomistes_.
+
+Mais revenons ma tante. Mme d'Hnin avait trente-huit ans lorsque je
+me mariai. Elle avait pous, quinze ans, le prince d'Hnin, frre
+cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira
+comme le plus beau couple qui et jamais paru la cour. Mme d'Hnin eut
+la petite vrole la seconde anne de son mariage, et cette maladie, dont
+on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage
+une humeur qui ne se gurit jamais.
+
+Cependant elle tait encore trs belle lorsque je la connus, avait de
+beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une
+taille superbe, l'air suprieurement noble. Son contrat de mariage avait
+tabli le rgime de la sparation de biens, et jusqu' la mort de sa
+mre elle vcut avec elle. M. d'Hnin, tout en ayant un appartement dans
+la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne ft pas spar
+juridiquement de sa femme, vivait nanmoins de son ct, comme cela se
+voyait trop souvent la honte des bonnes moeurs, avec une actrice de la
+Comdie-Franaise, Mlle Raucourt, qui le ruinait.
+
+La cour justifiait par son indiffrence ces sortes de liaisons. On en
+riait, comme d'une chose toute simple. La premire fois que j'allai
+Longchamp avec ma tante, nous croismes plusieurs fois, dans la file des
+voitures, celle de cette actrice, absolument semblable la voiture dans
+laquelle nous tions nous-mmes. Chevaux, harnais, habillement des gens,
+tout tait si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions
+passer dans un miroir. Lorsque la socit est assez corrompue pour que
+tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment
+s'tonner des excs auxquels les basses classes, ayant de si mauvais
+exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances
+dans ses sentiments, et ds qu'on lui donne sujet mpriser et har
+ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se rfrner qu'il se livre ses
+impressions.
+
+Les femmes de la haute socit se distinguaient par l'audace avec
+laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues taient connues
+presque aussitt que formes, et quand elles taient durables, elles
+acquraient une sorte de considration. Dans la socit des _princesses
+combines_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions
+ces coutumes blmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente
+une grande partie de l'anne, n'avait jamais t accuse d'aucune
+intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage,
+quoique ge de quarante ans. C'tait la plus aimable personne du monde.
+
+Mme de Lauzun, nomme ensuite la duchesse de Biron quand mourut le
+marchal de ce nom, mon respectable adorateur, tait un ange de douceur
+et de bont. Aprs la mort de la marchale de Luxembourg, sa grand'mre,
+avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris,
+elle avait achet un htel rue de Bourbon, donnant sur la rivire, et
+l'avait arrang avec une simple lgance, proportionne sa belle
+fortune aussi bien qu' la modestie de son caractre. Elle y habitait
+seule, car son mari, l'exemple de M. d'Hnin, vivait avec une actrice
+de la Comdie-Franaise. Depuis la mort de ma mre, dont l'amiti et
+l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'tait
+ml aux habitus du duc d'Orlans--galit--qui corrompait tout ce qui
+l'approchait.
+
+La duchesse de Lauzun avait une bibliothque trs curieuse et beaucoup
+de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Hlose_,
+tout entier crit de sa main, ainsi qu'une quantit de lettres et de
+billets de lui Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulirement la
+lettre qu'il lui crivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux
+_Enfants trouvs_ et pour justifier une si inconcevable rsolution. Les
+sophismes qu'il produit l'appui de cette action barbare, sont mls
+aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur
+que Mme de Luxembourg venait d'prouver en perdant... son chien. Je
+crois que tous ces manuscrits prcieux, ainsi que toutes les ditions
+rares de cette collection, ont t ports la Bibliothque du roi,
+aprs la mort funeste de Mme de Biron.
+
+Mme la princesse de Bouillon avait t marie trs jeune au dernier duc
+de Bouillon, qui tait imbcile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui
+l'htel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais,
+comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en
+compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous
+les jours pour dner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux
+couverts mis en face l'un de l'autre. Grce au ciel, je n'ai jamais eu
+le malheur de rencontrer ce paquet humain informe port sur les bras de
+ses gens. L't, il s'installait chez lui, Navarre, dans ce beau lieu
+qui a appartenu depuis l'impratrice Josphine. Mais Mme de Bouillon,
+je crois, y allait peu ou point.
+
+C'tait une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrment, et,
+mon gr, ce que j'ai connu de plus distingu. aucun moment elle
+n'avait t jolie. Elle tait d'une excessive maigreur, presque un
+squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retrouss, de
+vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dgingande, elle se
+blottissait dans le coin d'un canap, retroussait ses jambes sous elle,
+croisait ses longs bras dcharns sous son mantelet, et de cet
+assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des ides si
+originales, une conversation si amusante, que l'on tait entran et
+enchant. Sa bont pour moi tait fort grande, ce dont je me sentais
+trs fire. Elle permettait mes dix-huit ans d'aller couter ses
+quarante ans, comme si nous eussions t du mme ge. Le grand intrt
+que je prenais sa conversation lui plaisait. Elle disait ma tante:
+La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin. Je n'ignorais
+pas qu' 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de
+rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait dsespre, car depuis
+vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y
+tait pas encore accoutume.
+
+Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs
+amants. Elle levait mme une petite fille, qui lui ressemblait
+frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour
+l'amant qu'elle avait adopt pour la vie, mais certes il tait alors
+seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa
+matresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le
+veux croire, mais il enfouissait ses trsors, et l'on ne se rappelait
+jamais rien de sa conversation.
+
+Le chevalier de Coigny, frre du duc[60] premier cuyer du roi, tait
+reconnu, jusqu' mon mariage, pour tre l'amant de ma tante, ou du moins
+il en avait la rputation. supposer mme qu'il l'et jamais t, il y
+avait assurment bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un
+autre attachement le liait alors Mme de Monsauge, veuve d'un fermier
+gnral, et mre de la charmante comtesse tienne de Durfort. Il l'a
+pouse depuis.
+
+J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il
+avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me
+disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-tre si
+je les racontais. Destine vivre dans le plus grand monde et la
+cour, j'coutais ses rcits avec intrt, car la connaissance des temps
+passs m'tait trs utile.
+
+
+IV
+
+Les gens de l'ge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de
+Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils taient au
+plaisir que je tmoignais causer avec eux. La socit de ma tante
+avait dcid que je devais tre une femme _ la mode_. De mon ct,
+j'avais rsolu, chose trs facile, puisque j'aimais passionnment mon
+mari, de ne jamais couter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me
+conviendrait pas. Je les traitais sans austrit, sans pruderie, mais
+avec cette sorte de familiarit qui dconcerte la coquetterie.
+Archambault de Prigord disait: Mme de Gouvernet est insupportable;
+elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils taient ses
+frres.
+
+Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie personne,
+je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'
+impatienter ma tante qui, malgr la supriorit de son esprit, avait eu
+beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommenait,
+maintenant pour moi.
+
+Je savais aussi combien il tait important de se concilier les vieilles
+femme, alors toutes-puissantes. Ma grand'mre s'en tait fait des
+ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, aprs que le
+monde l'et abandonne. C'tait pour moi un dsavantage que d'avoir t
+leve par elle. Il me fallait remonter le torrent auprs de beaucoup de
+personnes qui avaient aim ma mre, et aux yeux desquelles la protection
+de ma grand'mre constituait un grief, presque un tort.
+
+J'avais renou mon amiti d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur
+socit tait toute diffrente de celle de ma tante, mais elle ne
+dsapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes
+amies de ma belle-soeur, qui, tout en frquentant comme moi l'entourage
+de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.
+
+Une maison o nous allions toutes, et o on me recevait avec la plus
+affectueuse familiarit, tait celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.
+de La Tour du Pin comme un fils. Install chez elle depuis la mort de
+Mme de Monconseil, il y tait rest jusqu' son mariage. Elle m'avait
+accueillie avec une bont extrme, et je m'tais lie d'amiti avec sa
+nice[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus ge que moi de
+trois ans, et considre alors comme le modle des jeunes femmes. Elle
+tait prte d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.
+
+Les mchants prtendaient que Mme de Montesson, entrane par une
+passion trs vive pour M. de Valence, l'avait dcid pouser sa nice,
+afin d'avoir un prtexte de se dvouer entirement lui. Je ne sais pas
+ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu tre sa mre, mais on ne peut
+nier que son empire sur Mme de Montesson tait tel qu'il fut cause de sa
+ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans
+l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc
+d'Orlans[62].
+
+Il est de notorit qu'elle tait la femme trs lgitime de ce prince,
+et qu'elle avait t marie par l'archevque de Toulouse, Lomnie, en
+prsence du cur de Saint-Eustache, et dans son glise, Paris. Le roi
+ne voulut pas reconnatre le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller
+la cour. M. le duc d'Orlans quitta son habitation du Palais-Royal pour
+s'tablir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que
+venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chausse-d'Antin. On abattit
+toutes les sparations intrieures, et les deux jardins furent runis en
+un seul. M. le duc d'Orlans conserva toutefois son entre sur la rue de
+Provence, avec un suisse sa livre, et Mme de Montesson la sienne avec
+son suisse particulier en livre grise; mais les cours restrent
+communes.
+
+Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son
+deuil de veuve, pendant lequel elle s'tait retire au couvent de
+l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement
+et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne rputation. Elle
+voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distingue, depuis les
+plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors
+ni ftes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orlans, ce que je
+regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse t sa
+fille et, grce son grand usage du monde, sa conversation et ses
+conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter
+sur quelque intrt que ce ft, et j'tais assure de trouver en elle un
+dfenseur, si quelqu'un m'avait attaque. Il ne se passait presque pas
+de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson
+me retenait dner, quand l'heure tait dj avance. D'autre fois elle
+m'envoyait dire de revenir dner avec elle, et cela sans faon, dans ma
+toilette du matin.
+
+J'avais donc pris mon essor pendant ce sjour que je fis chez Mme
+d'Hnin. Mes parents ayant prolong leur sjour en Languedoc, lorsqu'ils
+revinrent, vers le mois de fvrier 1788, je me trouvai mon tour dans
+l'impossibilit de quitter ma tante pour aller les rejoindre.
+
+Une fausse couche m'alita. Elle fut provoque par trop de sang, je
+crois; peut-tre n'tait-elle que la consquence d'une imprudence que je
+commis Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,
+j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne ft dj
+entre, je me mis courir, heurtant mon panier aux portes en passant,
+ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodit
+et revins Paris; mais, deux jours aprs, je tombai malade. Cet
+accident me fut doublement pnible, et par le chagrin personnel qu'il me
+causa, et par la dception, comme je le savais, que mon excellent
+beau-pre en devait prouver.
+
+Ma grand'mre me fit visite en arrivant Paris. J'tais encore retenue
+dans mon lit par une extrme faiblesse; mais elle feignit de croire que
+c'tait un jeu jou pour rester chez ma tante. Bientt, par nos
+conversations, elle apprit mes succs dans le monde, le bon accueil que
+je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle dtestait, la
+prvenance et l'amabilit que me tmoignaient les amis de ma mre. Elle
+en conut un dpit mortel, et ds ce moment, je l'imagine, elle rsolut
+de saisir le premier motif qui se prsenterait pour nous obliger
+quitter la maison de mon oncle. Je retournai nanmoins l'htel Dillon.
+On m'y avait arrang un charmant appartement dans les mansardes, auquel
+on accdait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,
+qui passait prs du cabinet de toilette de ma grand'mre.
+
+Le souvenir de la suite des circonstances qui amenrent la rupture avec
+mes parents ne m'est pas rest. La haine indomptable de ma grand'mre
+pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrne motive par le got que
+mon oncle lui tmoignait, la crainte que ce dernier ne se laisst aller
+ parler de ses affaires mon mari, et par consquent divulguer
+celles de ma grand'mre et tous les engagements qu'elle avait pris pour
+lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe
+dans notre intrieur. Aprs plusieurs mois de conflits rpts, ma
+grand'mre, pousse et excite par de mauvais conseillers, nous signifia
+de sortir de chez elle. Malgr mes larmes, malgr l'intervention de mon
+oncle l'archevque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui
+craignait trop ma grand'mre pour oser lui rsister, nous dmes quitter
+l'htel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.
+
+Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bont. Ce fut avec un
+profond chagrin cependant, malgr tous les tourments que m'infligeait le
+caractre de ma grand'mre, que je me sparai de mes parents. La socit
+se partagea dans son opinion. Les uns m'attriburent des torts
+imaginaires. Les anciens amis de ma mre me dfendirent avec chaleur. La
+reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'chappa
+aux attaques. On l'accusa de violence, de prcipitation, etc. Enfin
+cette poque fut une des plus pnibles de ma vie. J'ai connu alors mon
+premier rel chagrin et le souvenir m'en cause une peine trs vive
+encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788
+Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
+de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de
+La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
+de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la
+littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de
+Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
+depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
+Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
+l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
+catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes
+gens.--chec de M. de La Tour du Pin la reprsentation aux
+tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de
+l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La
+princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de
+l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes
+anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
+Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de
+Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de
+poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de
+Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon.
+
+
+I
+
+1788.--Ma tante, Mme d'Hnin, nous recueillit dans sa maison de la rue
+de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chausse, qui donnait sur un petit
+jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui tre charge. Une
+cuisinire notre service nourrissait nos gens et prparait nos repas
+quand ma tante dnait dehors ou tait de semaine.
+
+Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quitte, rsista aux offres,
+ toutes les avances et mme aux prires de ma grand'mre pour
+m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrme
+et ma confiance en elle tait sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni
+crire, elle tait capable du dvouement le plus absolu, et elle avait,
+comme je crois l'avoir dj dit, un jugement d'une justesse surprenante
+sur les caractres et les personnes. Elle m'a t bien utile. Je
+n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer.
+
+Nous allmes passer l't de 1788 Passy, dans une maison que Mme
+d'Hnin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma
+tante et moi y tions demeure. Ces dames y venaient tour tour. Je
+commenais une grossesse et je me mnageais beaucoup, dans la crainte
+d'un nouvel accident. Cependant je continuai me rendre Versailles
+jusqu'au jour o je fus grosse de trois mois. Aprs cette poque il
+n'tait pas d'usage d'aller la cour.
+
+La reine avait la bont de me dispenser de l'accompagner la messe,
+craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je
+restais dans sa chambre pendant qu'on tait la chapelle, et je connus
+ainsi tous les dtails du service des femmes de garde-robe. Il
+consistait faire le lit, emporter les vestiges de toilette,
+essuyer les tables et les meubles. Ce qui paratrait bien singulier dans
+les moeurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les
+immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis taient les draps
+et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doubles de
+taffetas vert. Alors quatre valets en livre venaient retourner les
+matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Aprs
+quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps
+blancs et arranger les couvertures. Le tout tait fait en cinq minutes,
+et quoique la messe ne durt pas, aller et retour compris, plus de
+vingt-cinq trente minutes, je restais encore seule un assez long
+moment, installe dans un fauteuil prs de la fentre. Quand il y avait
+beaucoup de monde, la reine, toujours prvenante, me disait en passant
+d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'pargner la fatigue de
+rester trop longtemps sur mes jambes.
+
+Ces prcautions m'empchrent d'assister la rception des ambassadeurs
+de Tippoo-Sab, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient
+demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur
+donnmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces
+trois Indiens restrent plusieurs mois Paris, aux frais du roi,
+voitures partout dans un carrosse six chevaux. Je les ai vus trs
+souvent l'Opra et dans les autres lieux publics. Ils taient tous de
+ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur
+descendaient la ceinture, et portaient de trs riches costumes.
+l'Opra, une belle loge aux premires leur tait rserve. Assis dans de
+grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chausss de
+babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, la grande joie du
+public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais.
+
+
+II
+
+M. de La Tour du Pin venait d'tre nomm colonel du rgiment de
+Royal-Vaisseaux. Ce corps tait trs indisciplin, non pas par la
+conduite des soldats et des sous-officiers, qui tait excellente, mais
+par l'attitude des officiers, gts par leur prcdent colonel, M.
+d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une
+grande svrit sur la discipline, arriva son rgiment, il trouva que
+ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de
+Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constat qu'aux
+exercices journaliers le rgiment tait command par les sous-officiers
+et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin
+dclara, qu'allant lui-mme chaque jour l'exercice, au soleil levant,
+il entendait que tous les officiers y fussent aussi prsents. Cet ordre
+dchana des fureurs inoues. Un camp devait tre form cette anne
+Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Cond. On dsigna le
+rgiment de Royal-Vaisseaux comme rgiment de modle, afin de mettre
+excution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paratre.
+Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait d
+tre, les mcontenta, parce qu'elle les obligeait renoncer aux
+habitudes de paresse et de ngligence qu'on leur avait laiss prendre.
+Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour rsister toutes
+les objurgations de leur chef. Punitions, arrts, prison, rien ne put
+les dterminer remplir leurs devoirs. La rsolution fut mme prise par
+les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en
+dispenser officiellement. Toutes les invitations dner qu'il leur
+envoya furent dclines. C'tait presque une rvolte ouverte. L't se
+passa ainsi. Le camp se forma, et le rgiment s'y rendit. La premire
+manoeuvre, qu'il devait excuter comme modle, alla mal. M. de La Tour du
+Pin tait furieux. Il rendit compte M. le prince de Cond du mauvais
+esprit du rgiment, ou plutt du corps d'officiers. Le prince dclara
+que si, la premire manoeuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il
+les enverrait tous aux arrts, pour tout le temps de la dure du camp,
+et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace
+fit effet. De plus, la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,
+laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux
+aucune rcompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le
+colonel resterait l'hiver la garnison. Ces messieurs se soumirent
+alors, firent des excuses M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se
+conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donn un mauvais exemple,
+qui ne fut que trop suivi un an aprs.
+
+
+III
+
+Pendant que ces choses se passaient Saint-Omer, je vivais trs
+agrablement Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais
+souvent Paris, et aussi passer quelque temps Berny, chez Mme de
+Montesson, toujours pleine de bonts pour moi. J'y rencontrais trs
+frquemment le vieux prince Henri de Prusse, frre du grand Frdric.
+C'tait un homme de beaucoup de capacit militaire et littraire, grand
+admirateur de tous les philosophes que son frre avait attirs sa
+cour, et particulirement de Voltaire. Il connaissait notre littrature
+mieux qu'aucun Franais. Il savait par coeur toutes nos pices de
+thtre, et en rptait les tirades avec le plus effroyable accent
+allemand qu'on pt entendre, et une fausset d'intonation si ridicule
+que nous avions bien de la peine nous empcher de rire.
+
+Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur
+Zare[63], le prince aussitt de proposer d'en jouer les principales
+scnes, ayant tudi, dit-il, de faon toute particulire, le personnage
+d'Orosmane. Aussitt on distribue les rles. Le prince Henri fera le
+sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, reprsentera
+Zare; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur
+acteur, sera Nrestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposs
+comme les siges au thtre et tous les flambeaux du chteau sont
+rassembls pour former la rampe. J'tais la seule spectatrice avec
+quelques jeunes personnes, parentes ou protges de Mme de Montesson,
+car Mme de Valence jouait le rle de Fatime, et M. de Valence celui de
+Lusignan. Le prince ne nous fit pas grce d'un vers. Au dnouement,
+n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau
+couper les brochures, et on avana un canap sur lequel il se laissa
+tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette
+reprsentation, dont le prince fut nanmoins parfaitement satisfait.
+
+On runissait pour lui plaire des littrateurs distingus: Suard,
+Marmontel, Delille, qui lisait les diffrents pisodes de son pome de
+l'Imagination, encore l'tat de manuscrit; Elzar de Sabran, g de
+douze ans seulement, qui rcitait dj des fables de sa composition.
+Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid
+visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulire qu'il
+ignorait compltement sa langue et parlait parfaitement le franais.
+
+
+IV
+
+N'crivant pas l'histoire de la Rvolution, je ne parlerai, pas de
+toutes les conversations, des contestations, des disputes mme que la
+diffrence des opinions occasionnaient dans la socit. Pour mes
+dix-huit ans, ces discussions taient fort ennuyeuses, et je tchais de
+m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante
+maison, o m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une
+grande intimit, dater surtout du jour o j'avais d quitter mes
+parents. L'htel de Rochechouart tait une de ces maisons patriarcales
+que l'on ne verra plus et o se mlaient sans gne, sans ennui, sans
+exigence, plusieurs gnrations.
+
+Mme de Courteille, veuve trs riche, avait mari sa fille unique au
+comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs
+deux filles, une belle et vaste maison btie par eux dans la rue de
+Grenelle. Mme de Rochechouart tait l'amie intime de ma mre, et j'avais
+pass mon enfance avec ses deux filles, plus ges que moi de deux
+quatre ans. L'ane avait pous, quinze ans, le duc de Piennes,
+depuis duc d'Aumont. C'tait une aimable personne, agrable de figure
+sans tre prcisment jolie. M. de Piennes, amant avou et dclar,
+selon l'usage de la haute socit d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa
+femme trs malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin caus
+par ses mauvais procds, tout en essayant de le cacher soigneusement et
+sans jamais profrer une plainte. Il possdait les plus beaux chevaux de
+Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la
+menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux
+Champs-lyses, nous rencontrions dans son phaton le duc de Piennes
+avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse dtournait les yeux, et nous
+n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les
+deux. Cependant ce mnage si mal assorti avait deux enfants, deux
+garons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, tait albinos.
+Ses cheveux, ses sourcils et ses cils taient comme de la soie blanche;
+ses yeux, bleu clair et rouges, pareils ceux d'un lapin angora. Il ne
+pouvait supporter la lumire, et on lui mettait une petite visire de
+taffetas vert, qu'il n'a cess de porter pendant son enfance. L'an
+avait une charmante figure et tait fort spirituel. Il a t tu en
+Crime.
+
+C'est avec la seconde soeur Rochechouart, Rosalie, que j'tais le plus
+lie. On l'avait marie douze ans et un jour avec le petit-fils du
+marchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze.
+cette poque, elle tait encore petite fille, gentille, mais maigre et
+fort dlicate; lui, un jeune garon dsagrable, pdant, et que, dans
+nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait t
+clbr avant la mort de ma mre, et j'y avais assiste. Aussitt aprs
+le dner, qui eut lieu l'htel de Richelieu, et o toutes les
+gnrations taient reprsentes, depuis celle du marchal, dont le
+premier mariage datait du rgne de Louis XIV, jusqu' celle des amies de
+la marie, petites filles de mon ge, le mari s'en fut avec son
+gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au
+commencement de l'anne, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788
+ 1789. Il tait devenu alors un beau et grand jeune homme, et un
+excellent sujet.
+
+On se rjouissait de son arrive l'htel de Rochechouart; mais sa
+pauvre femme tait loin de partager cette joie. Devenue compltement
+bossue quatorze ans en se formant, elle se doutait, hlas! que son
+mari aurait horreur de cette difformit. Elle ne s'illusionna pas au
+point de croire que son talent de musicienne, sa voix anglique, son
+instruction tendue, son caractre adorable et son esprit lev
+pourraient faire oublier ce mari, un inconnu presque, une telle
+infirmit. Elle comprit que son visage agrable, sa physionomie
+spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacres comme des perles ne
+suffiraient pas compenser une taille contrefaite.
+
+Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, son
+retour, deux soeurs, nes du second mariage de son pre, toutes deux
+aussi disgracies de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis
+Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit
+prendre la France en horreur.
+
+Aux premiers indices de la Rvolution naissante il migra, se rendit en
+Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre
+les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'arme
+de l'impratrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il
+assista la prise d'Ismal et s'y distingua fort. Aprs la mort de son
+grand-pre et de son pre, il fut nomm premier gentilhomme de la
+Chambre.
+
+Rentr en Fiance sous le Consulat, il repartit bientt pour la Russie,
+dont il n'est revenu qu' la Restauration, aprs avoir t plusieurs
+annes durant gouverneur d'Odessa.
+
+M. de Richelieu passa prs d'un an Paris, et pendant cet hiver de 1788
+ 1789, l'htel de Rochechouart fut une des plus agrables maisons de
+Paris. On y donna trs souvent des soires musicales qui ncessitaient
+des rptitions plus agrables que la soire elle-mme.
+
+
+V
+
+Au mois de dcembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point
+de mourir. Aprs vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au
+monde un enfant, mort trangl en naissant. Je ne le sus pas sur le
+moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures aprs la fivre
+puerprale, qui rgnait alors Paris sur les femmes accouches, me
+mettait l'agonie.
+
+Quoique soigne par les premires clbrits mdicales de cette poque,
+M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, mdecin, leur science ne
+m'et pas sauve de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire
+l'un l'autre: Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera
+morte avant deux heures. Effraye, elle en avertit un chirurgien nomm
+Couad, qui tait fort attach M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien
+proposa mon mari d'essayer de me sauver par un remde violent, que mes
+dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il
+n'y avait pas un moment perdre. M. de La Tour du Pin, dsespr,
+consentit tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipcacuana,
+dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remdes que
+j'ignore me furent donns, et le soir, j'tais hors de danger. Et cela
+malgr la condamnation des grands mdecins qui, aprs s'tre retirs, se
+vantrent de m'avoir sauve. Je restai longtemps trs faible et accable
+par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin
+ne me manqua. Auprs de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit
+mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je
+reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique
+l'htel de Rochechouart.
+
+Ces sances musicales taient fort distingues. Elles avaient lieu une
+fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble taient rpts plusieurs
+fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, clbre pianiste du
+temps; un chanteur de l'Opra italien avait l'emploi de tnor; Mandini,
+autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu tait la _prima
+donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les choeurs taient
+chants par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon.
+Nous excutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne
+n'pargnait sa peine, et Viotti tait d'une svrit excessive. Nous
+avions encore pour juge, les jours de rptition, M. de Rochechouart,
+musicien dans l'me, et qui ne laissait passer aucune faute sans la
+relever.
+
+L'heure du dner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son
+de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de
+Rochechouart en disant qu'il y avait assez dner pour tout le monde.
+On restait, et aprs le dner la rptition reprenait. Ce n'tait plus
+une matine, mais proprement parler une journe musicale.
+
+ la soire du jour de l'excution, assistaient toujours cinquante
+personnes de tous les ges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet
+jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles
+venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle
+jeunesse.
+
+Eloigne maintenant du monde, je ne puis juger par moi-mme de la
+socit actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter
+qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette
+harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prtention qui rgnaient
+alors dans les grandes maisons de Paris. L se mlaient, la plupart du
+temps, trois gnrations, sans se gner, sans se nuire. l'poque o
+j'cris, ces runions, o tous les ges se confondaient, sont choses du
+pass, parat-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles
+dames ne vont plus dans le monde.
+
+Il me semble que ce fut vers le printemps de cette anne que le duc de
+Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place lord Gower et sa
+charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un
+beau bal. Le souper, organis par petites tables, eut lieu dans une
+galerie tout entire garnie de feuillages. Au bas des billets
+d'invitation, il avait mis fort cavalirement ces mots: Les dames seront
+en blanc. Cette sorte d'ordre me dplut. Je protestai en me commandant
+une charmante robe de crpe bleu, orne de fleurs de la mme couleur.
+Mes gants taient garnis de rubans bleus, mon ventail de nuance
+semblable. Dans ma coiffure, arrange par Lonard, se trouvaient des
+plumes bleues. Cette petite folie eut son succs. On ne manqua pas de me
+rpter satit: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset
+lui-mme s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient
+mauvaise tte.
+
+
+VI
+
+Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous
+aurions pu dire, comme dans _Tancrde:_
+
+ ... Tous ces cris d'allgresse
+ Vont bientt se changer en des cris de tristesse[65].
+
+On marchait vers le prcipice en riant, en dansant. Les gens graves se
+contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France,
+disaient-ils, allait se rgnrer. Le mot de _Rvolution_ n'tait pas
+profr. Celui assez os pour le prononcer aurait pass pour un fou.
+Dans la haute socit, cette scurit mensongre sduisait les esprits
+sages, dsireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation
+des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honntes
+et purs, et parmi eux le roi lui-mme, le premier partager leurs
+illusions, espraient, ce moment, qu'on allait entrer dans un ge
+d'or.
+
+Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se drouler devant
+moi tous ces vnements, je reste confondue du profond aveuglement du
+malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orlans
+avait commenc ses menes tnbreuses bien avant les tats-Gnraux.
+Cependant le cahier qu'il avait envoy dans les diffrents bailliages o
+il avait des proprits, semblait inspir par le patriotisme et
+tmoignait de bonnes intentions. Le cahier fut port par plusieurs
+personnes de la socit, charges de le reprsenter dans les assembles
+de la noblesse des bailliages. Ces reprsentants pouvaient tre nomms
+dputs aux tats-Gnraux. M. de La Tour du Pin alla Nemours avec le
+vicomte de Noailles, frre du prince de Poix; mais M. de Noailles
+l'emporta sur mon mari, qui choua aussi Grenoble, o il avait t
+reprsenter son pre. Ce dernier fut lu en Saintonge.
+
+Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus trs
+satisfaite que M. de La Tour du Pin n'et pas t nomm membre d'une
+Assemble qui nous a t si funeste. Ma satisfaction provenait tout
+simplement du profond ennui que me causaient les interminables
+conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les
+habitus de la socit de ma tante, ma tante elle-mme, ne tarissaient
+pas sur les moyens employer pour rformer les abus, amener une
+meilleure rpartition des impts. On insistait surtout sur la ncessit
+de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de
+l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66]
+lui-mme, malgr sa prtention de la savoir fond, en ignorait les
+dtails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa
+parole charmait les dames, qui l'coutaient avec dlices. Ma tante en
+avait la tte tourne, et ne doutait pas de ses succs aux
+tats-Gnraux.
+
+Il venait d'tre lu dput l'Assemble de la noblesse Paris.
+J'avais assist une des premires runions de cette Assemble. Nous
+tions vingt ou trente femmes caches derrire les rideaux des tribunes
+mnages dans les fentres de la salle. Un incident remarquable attira
+l'attention sur M. de Lally. la nomination du bureau, les deux
+premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour tre socitaires
+de l'Assemble, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprmesnil,
+prsident au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprmesnil avait t le
+rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le gnral de
+Lally[67] sur l'chafaud en 1766. Devant les diffrentes cours o M. de
+Lally, son fils, s'tait prsent pour obtenir la rhabilitation de la
+mmoire de son pre et la cassation de l'arrt, M. d'Eprmesnil avait
+plaid contre lui et agi de toutes faons pour faire maintenir la
+condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine
+profonde s'tait dclare entre les deux hommes. C'tait le feu et
+l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrtaires et qu'ils
+quittrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir cte
+cte au bureau, un murmure d'intrt trs marqu pour M. de Lally se fit
+entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brves
+paroles adresses l'Assemble pour la remercier de sa nomination, il
+indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparatre
+devant l'intrt public.
+
+La nomination du prsident fit aussi grande sensation. cette haute
+fonction fut appel M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingu
+par sa charmante figure et son loquence que par les rares qualits de
+son esprit et de son caractre. Il pronona un beau discours,
+certainement improvis, puisqu'il ne devait pas s'attendre tre appel
+ la prsidence d'une Assemble dont il tait le plus jeune membre. Sa
+belle figure, son discours, son loquence produisirent sur la jeune et
+belle princesse Lubomirska, assise ct de moi, un effet qui devait
+lui tre fatal. Ds ce moment, naquit en elle une passion folle pour M.
+de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi
+une des premires victimes de la Terreur.
+
+Vers le commencement du printemps de 1789, succdant au terrible hiver
+qui avait t si dur aux pauvres, le duc d'Orlans--galit--tait trs
+populaire Paris. Il avait vendu, l'anne prcdente, une grande partie
+des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait
+gnralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient t
+consacrs soulager les misres du peuple pendant l'hiver rigoureux qui
+venait de s'couler. Par contre, on ne disait rien, tort ou raison,
+des charits des princes de la famille royale, de celles du roi et de la
+reine. Cette malheureuse princesse tait tout entire livre la
+famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle Paris. Le peuple ne
+voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son ct, ne se
+laissait jamais apercevoir. Enferm Versailles ou chassant dans les
+bois environnants, il ne souponnait rien, ne prvoyait rien, ne croyait
+ rien.
+
+La reine dtestait le duc d'Orlans, qui avait mal parl d'elle. Il
+souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame
+Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prtendait aussi la
+main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulme, parti que
+prfrait la reine. La demande du duc d'Orlans fut donc carte, et il
+en conut un dpit mortel. Ses sjours Versailles taient peu
+frquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontr chez la
+reine l'heure o les princes y venaient, c'est--dire un moment avant
+la messe. Comme, d'un autre ct, on ne le trouvait jamais dans son
+appartement Versailles, je ne lui avais pas t prsente
+officiellement. Aussi tait-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme
+d'Hnin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui
+demander mon nom. Cela ne m'empchait pas d'assister aux soupers du
+Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver.
+
+J'tais celui qui fut donn pour inaugurer la belle argenterie que le
+duc d'Orlans avait commande Arthur, le grand orfvre de l'poque. Si
+je m'en rapporte mes souvenirs, elle me parut trop lgre et trop
+anglaise de forme, mais c'tait la mode. Il fallait que tout ft copi
+sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux
+voitures. Certains jeunes gens mme, tels que Charles de Noailles et
+autres affectaient l'accent anglais en parlant franais et tudiaient,
+pour les adopter, les faons gauches, la manire de marcher, toutes les
+apparences extrieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de
+provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: Voil une
+Anglaise!
+
+
+VII
+
+Puisque j'ai parl de M. de Lally au moment o il devint un homme
+marquant, il est bon que je fasse connatre son origine, ainsi que la
+singularit de cette btardise de pre en fils, qui ne s'est peut-tre
+jamais rencontre dans aucune autre famille.
+
+Grard Lally, arrire-grand-pre du Lally dont je parle, tait un pauvre
+petit gentilhomme irlandais, qui s'tait rang dans le parti de Jacques
+II. Je crois qu'il tait originaire des terrs de mon
+arrire-grand-oncle, lord Dillon[68], pre du Dillon[69] mort sans
+hritiers mles et dont la fille unique[70] pousa mon grand-oncle
+Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant mon
+grand-pre[72] leur hritage.
+
+La fille de mon arrire-grand-oncle lord Dillon se laissa sduire par
+Grard Lally, qui tait probablement aimable et beau. Un fils tant n
+de leurs relations, lord Dillon exigea que Grard Lally poust sa fille
+et lgitimt l'enfant: premier cas de btardise.
+
+Le fils naturel de Grard Lally se distingua dans les troubles et les
+guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des
+troupes dans les terres de son aeul. Il accompagna Jacques II en France
+et mourut, si je ne me trompe, Saint-Germain. Quoiqu'il ne se ft
+jamais mari, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut
+d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de
+btardise.
+
+La force prodigieuse de ce Lally, cr baronet par Jacques II sous le
+nom de sir Grard Lally, tait lgendaire, et j'ai entendu citer de lui
+des prouesses extraordinaires. Un jour, l'arme, son rgiment refusa
+le pain de munition comme tant de mauvaise qualit. Sir Grard Lally le
+fait ranger en bataille, puis il se prsente seul devant la compagnie de
+grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre.
+Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouche, et le
+tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au
+coeur, tire et l'tend mort ses pieds. Il prsente alors le morceau de
+pain au second grenadier. Le soldat, atterr, le prend, et depuis il ne
+fut plus question de mutinerie.
+
+L'enfant naturel de sir Grard Lally devint le gnral de Lally,
+condamn la peine de mort et excut en 1766, rhabilit en 1781.
+
+ douze ans, il commena faire la guerre, se distingua dans toutes
+celles du rgne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-douard
+dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir la malheureuse
+dfaite de Culloden, en 1746.
+
+On disait qu' son retour en France, il tait tomb trs amoureux de ma
+grand'mre. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amiti le liait
+ Mlle Mary Dillon, soeur ane de mon grand-oncle, l'archevque de
+Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas marie et mourut, trs ge,
+Saint-Germain-en-Laye, en 1786.
+
+Elle resta brouille pendant trs longtemps avec son frre l'archevque.
+Cette brouille, provoque l'origine, par des dissentiments d'intrts,
+s'tait perptue la suite de la fcheuse intervention de Mme de
+Rothe, ma grand'mre, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle
+dtestait, sur l'archevque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'anne
+avant sa mort. Elle s'tait alors rconcilie avec mon grand-oncle, et
+nous allmes souvent la voir Saint-Germain.
+
+Mais revenons aux Lally et au troisime cas de btardise, laquelle ils
+semblaient tre condamns. Avant l'envoi du gnral de Lally dans l'Inde
+comme gouverneur des possessions franaises, il avait eu une intrigue
+amoureuse avec une comtesse de Maulde, ne Saluces, femme d'un seigneur
+flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec
+lesquels nous fmes en relation Bordeaux. Il en avait eu un garon et
+le faisait lever sous un nom suppos au collge des jsuites, Paris.
+Un vnement dramatique, appel exercer une influence dterminante sur
+les destines de l'enfant, devait tre la consquence de son sjour dans
+cet tablissement.
+
+Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du gnral de
+Lally, tait dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de
+Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de
+son pre. Aprs l'excution du gnral de Lally, un officier irlandais,
+nomm Drumgold, charg par Mlle Dillon des dtails pcuniaires de la
+pension du jeune homme, alla le voir. Les jsuites avaient jou un trs
+funeste rle dans le procs et la condamnation de M. de Lally. Aussi M.
+Drumgold, qui avait partag, avec tous les Irlandais au service de
+France, la parfaite conviction qu'il avait t condamn injustement,
+arriva au collge profondment mu et troubl par une rpugnance extrme
+ dire au jeune garon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le
+transfrer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutt
+seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit lui parler de
+l'excution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et
+dveloppant avec une loquence prcoce tous les arguments qu'on avait
+fait valoir autour de lui, dans son collge, pour la justifier. M.
+Drumgold, impuissant se contenir en entendant un pareil langage sortir
+de la bouche du fils mme de celui qui avait t excut, s'cria:
+Malheureux, il tait ton pre! ces mots, le jeune de Lally
+s'affaissa vanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une
+maladie grave dont il fut la mort se dclara, et c'est pendant sa
+convalescence qu'il rsolut de faire casser l'arrt et de se consacrer
+la rhabilitation de la mmoire de son pre. Depuis ce moment, toutes
+ses lectures, toutes ses tudes, toutes ses penses tendirent ce but.
+
+Le gnral de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci
+prit son nom et, dix-huit ans, il commena ses plaidoiries et composa
+des mmoires qui passer, juste titre, comme des modles de
+raisonnement et d'loquence en ce genre pour rhabiliter son pre.
+Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pense. Ayant
+recueilli trs peu de fortune de l'hritage de son pre, il demeurait
+avec Mlle Dillon Saint-Germain, et tait fort protg par le marchal
+de Noailles et le marchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon.
+Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se rconcilia avec sa soeur, nous vmes
+chez elle, Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il
+tait alors g de trente-cinq ans, avait une trs belle figure, mais un
+air effmin qui ne me plaisait pas. Aprs avoir plaid lui-mme dans
+trois parlements, il venait de gagner son procs, au cours duquel il
+avait acquis une grande renomme d'loquence et une considration bien
+mrite pour la constance qu'il avait mise poursuivre le succs sa
+cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur
+de sa conduite Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingu, d'un
+caractre trs suprieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire
+absolu et s'tait entirement dvoue ses intrts dans la solitude o
+vivait Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce
+dont elle put disposer et qui n'tait que du mobilier. De plus, elle
+avait fait en sorte qu'il et la survivance de l'appartement qu'elle
+occupait Saint-Germain et qui tait celui que Louis XIV avait donn
+son pre, lorsqu'il arriva dans ce chteau avec Jacques II. Elle y tait
+ne, ainsi que dix frres ou soeurs, dont l'archevque de Narbonne tait
+le cadet. Mon pre regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on
+et dispos de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally
+et montr plus de dlicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui
+lui furent laisss, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour
+lui, mais que nous estimions un haut prix, mon pre et moi, en raison
+de leur provenance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
+Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes
+d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
+Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux
+Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
+de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation
+Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et
+de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
+Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
+La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires
+consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin Paris.--Les eaux de
+Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les
+populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
+Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine
+Gaillefontaine.--La population arme.
+
+
+I
+
+1789.--L'hiver de 1789, froid et dsastreux pour le peuple, n'en fut pas
+moins anim de plaisirs, de spectacles et de bals.
+
+Dans ce temps-l, les circonstances m'amenrent faire une connaissance
+assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes
+d'Orlans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent
+de Belle-Chasse, un pavillon bti cet effet et qui donnait, au bout de
+la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort
+petit; se composait d'un rez-de-chausse o l'on accdait immdiatement
+de la rue, aprs avoir mont quelques marches couvertes par un auvent
+sous lequel les voitures pouvaient pntrer quand le cocher n'tait pas
+maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourire ou portire
+qui ouvrait la grille. Un vestibule o restaient les domestiques servait
+d'antichambre. On tait cens alors tre dans le couvent. Mme de Genlis
+occupait ce pavillon, qui n'tait pas si grand que la maison de
+Sainte-Luce[76], Lausanne, avec Mlle d'Orlans, alors ge de treize
+ans. Elle avait avec elle Pamla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je
+parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux leves avec la
+princesse. Les princes, dont l'ducation lui tait galement confie, ne
+couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de trs bonne
+heure, s'en allaient le soir aprs le souper avec leur sous-gouverneur
+et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrs et
+que j'tais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de
+Montesson m'invitait venir chez elle quand les jeunes princes y
+taient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut
+que je fisse partie des petites soires dansantes qui eurent lieu, une
+fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant
+11 heures et n'taient pas suivies d'un souper.
+
+Le duc de Chartres commenait aller dans le monde, c'est--dire qu'il
+assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il tait entr au
+service militaire et avait le cordon bleu. C'tait un gros garon,
+parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues ples et pendantes,
+l'air sournois, srieux et timide. On le disait instruit et mme savant.
+Mais, dans ce temps de frivolit et d'insouciance, il suffisait de peu
+de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de
+prtendre, cependant, que le systme d'ducation de Mme de Genlis, tout
+singulier qu'il pt paratre au monde d'alors, n'et pas, au milieu de
+beaucoup de choses affectes et ridicules, un bon ct, surtout quand on
+le comparait celui adopt par le duc de Srent[77], gouverneur des
+enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux lves, que l'on ne
+voyait jamais et qui demeuraient aussi trangers la France que s'ils
+devaient rgner en Chine. Les princes d'Orlans, au contraire,
+consacraient leurs promenades et leurs rcrations tout ce qui pouvait
+les instruire. Mtiers, machines, bibliothques, cabinets particuliers,
+monuments publics, arts, rien ne leur tait tranger. Ils
+s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les
+vnements ont montr que celui des trois qui a survcu en a tir
+profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets taient encore des
+enfants. J'ai assist plusieurs fois leur souper, les jours de petite
+soire dansante. Quant aux autres invits, ils allaient souper chez eux
+ou chez des amis, car il n'tait jamais question de manger,
+Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des
+princes tait d'une frugalit extrme, on peut mme dire exagre. Mme
+de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Pamla
+trouvaient charmant d'tendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis
+d'y casser des morceaux de pain sec.
+
+ un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et o j'tais
+particulirement bien mise et fort admire, elle proposa au jeune duc de
+Chartres de danser avec moi. Il s'en dfendit fort; on dit mme qu'il
+pleura. Il n'a pas fait tant de faons pour prendre la couronne.
+
+Puisque j'ai cit le nom de Pamla, parlons un peu de son origine. Mme
+de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en
+Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne ft sa fille et celle de
+M. le duc d'Orlans--galit.--Chose singulire, cependant, j'ai des
+raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis tait la vrit. Ma
+tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, o
+son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], galement en
+relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, tant sa cure,
+reut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: que,
+pour des raisons particulires et extrmement importantes, elle dsirait
+se charger de l'ducation d'une enfant de cinq six ans, d'une petite
+fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le
+signalement le plus dtaill. Une grosse somme tait destine aux
+parents de l'enfant, condition du secret le plus absolu. Ils ne
+devaient pas mme savoir le nom de la personne qui l'on confiait
+l'ducation de cette enfant, qui en recevrait une entirement suprieure
+ son tat, et tait destine une fortune leve.
+
+Le cur trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donn la
+description et l'envoya dans le lieu qui lui avait t indiqu,
+Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne ft Pamla.
+On ne pouvait rien voir de plus dlicieux que sa figure, quinze ans
+qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un dfaut, ou
+mme une imperfection. On et dit celui de la plus jeune des filles de
+Niob. Tous ses mouvements taient gracieux, son sourire anglique, ses
+dents d'un blanc perl. dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tte
+lord Edward Fitz-Gerald, cinquime fils du duc de Leinster, qui l'pousa
+et la mena en Irlande, o il tait la tte des insurgs--_United Irish
+Men_[79]. la mort de son mari, elle revint sur le continent et
+s'tablit Hambourg, o elle pousa le consul amricain, M. Pitcairn.
+Je reparlerai d'elle plus tard.
+
+Sa compagne d'ducation, Henriette de Sercey, nice de Mme de Genlis,
+tait une grosse fille non dpourvue d'esprit et doue du mrite de
+n'tre aucunement jalouse de Pamla. Elle ne l'aimait cependant pas, je
+crois, et prenait en piti les petits soins dont l'entourait Mme de
+Genlis. Profitant avec assiduit de l'ducation qu'on lui donnait
+l'occasion d'acqurir, elle eut des connaissances et des talents
+distingus. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, dix-huit
+ans, en avait t amoureux, et qu'aprs la mort de son pre, galit, il
+aurait voulu l'pouser; mais elle s'y refusa et pousa, Hambourg en
+1793, un ngociant, M. Mathiesen. Aprs un an de mariage, ayant
+rencontr un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce
+dans cette ville, ils provoqurent assez de scandale pour que le vieux
+Mathiesen divort. Elle pousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel
+elle a toujours bien vcu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de
+Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mmoires.
+
+La singularit de cet intrieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait
+rellement une fille d'galit, l'avait prise en haine ds son enfance,
+et lorsque sa fille lgitime pousa M. de Valence, elle lui confia cette
+enfant, alors ge de huit ou dix ans, sous le prtexte que son
+ducation servirait d'apprentissage Mme de Valence pour celle qu'elle
+aurait donner plus tard ses propres enfants. Cette petite fille, qui
+passait pour une enfant trouve, tait, par consquent soeur de Mme de
+Valence par sa mre, et soeur de Louis-Philippe par son pre. Chaque jour
+je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle tait fort raisonnable et
+trs taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine.
+Mme de Valence la maria un agent de change nomm Collard, qui avait
+acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs
+filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien tablies. Une
+d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop clbre Mme Lafarge.
+
+
+II
+
+Au printemps de 1789, aprs un hiver qui avait t si cruel pour les
+pauvres et avant l'ouverture des tats-Gnraux, jamais on ne s'tait
+montr aussi dispos s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la
+misre publique. Des courses eurent lieu Vincennes, o les chevaux du
+duc d'Orlans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant
+de la dernire de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture
+que, passant rue Saint-Antoine, nous tombmes au milieu du premier
+rassemblement populaire de cette poque: celui o fut dtruit
+l'tablissement de papiers de tenture du respectable manufacturier
+Rveillon. J'eus longtemps aprs seulement l'explication de cette
+meute, qui avait t paye.
+
+Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes
+qui encombraient la rue, la vue de la livre d'Orlans porte par les
+gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier
+cuyer de M. le duc d'Orlans, excita l'enthousiasme de cette canaille.
+Ils nous arrtrent un moment en criant: Vive notre pre! vive notre
+roi d'Orlans! Je fis peu d'attention alors ces exclamations. Elles
+me revinrent l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la
+certitude des projets de ce misrable duc d'Orlans. Le mouvement
+populaire qui ruina Rveillon avait t combin, je n'en doute pas, pour
+se dfaire de ce brave homme, qui employait trois quatre cents
+ouvriers et jouissait d'un grand crdit dans le faubourg Saint-Antoine.
+
+Voici son histoire, comme, il la racontait lui-mme. Etant trs jeune,
+il travaillait, je ne sais plus quel mtier, dans ce faubourg o il
+avait toujours habit. Un jour, en se rendant sa journe, il rencontra
+un pauvre pre de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en
+prison pour mois de nourrice. Il se dsesprait de laisser sa femme et
+ses enfants dans une affreuse misre, que sa dtention allait aggraver.
+Rveillon, anim par le sentiment que la Providence lui avait procur
+cette rencontre dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils,
+ses habits, tout ce qu'il possde, paye la dette et rend ce pre sa
+famille. Depuis ce moment, disait-il, tout m'a russi. J'ai fait
+fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charit
+mon aise. C'tait un homme simple, juste, ador de ses ouvriers. Depuis
+le soir de ce jour funeste, o l'on brla et dtruisit toutes ses
+planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu.
+
+
+III
+
+Les lections termines, chacun prit ses dispositions pour s'tablir
+Versailles. Tous les membres des tats-Gnraux cherchrent des
+appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui taient attachs la
+cour transportrent leurs maisons et leurs mnages dans les locaux qui
+leur taient rservs au chteau. Ma tante y avait alors le sien, o je
+logeais avec elle. Il tait situ trs haut au-dessus de la galerie des
+Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais
+celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une trs belle vue.
+Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme
+gouverneur de Versailles, disposait, la Mnagerie[81], d'une charmante
+petite maison attenant un joli jardin. Il la prta ma tante, qui s'y
+installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,
+c'est--dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette
+habitation tait trs agrable. Tout ce que l'on connaissait
+s'tablissait Versailles, et l'on attendait avec gaiet et sans
+inquitude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemble qui
+devait rgnrer la France. Quand je rflchis maintenant cet
+aveuglement, je ne le conois possible que pour les gens jeunes comme je
+l'tais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi
+lui-mme en fussent atteints, la chose est inexplicable.
+
+Je n'ai pas conserv le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai
+pas la reine avec toute sa maison la procession qui eut lieu aprs la
+messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui
+traversa, comme c'tait l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une
+des paroisses de Versailles l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de
+Poix, l'une des fentres de la grande curie. La reine avait l'air
+triste et irrit. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin tait
+si contrari de n'avoir pas t lu dput aux tats-Gnraux qu'il ne
+voulut mme pas assister la sance d'ouverture. Le spectacle tait
+magnifique, et a t si souvent dcrit dans les mmoires du temps que je
+n'en ferai pas le rcit. Le roi portait le costume des cordons bleus
+tous les princes de mme, avec cette diffrence que le sien tait plus
+richement orn et trs charg de diamants. Ce bon prince n'avait aucune
+dignit dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements
+taient brusques et disgracieux, et sa vue, extrmement basse, alors
+qu'il n'tait pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.
+Son discours, fort court, fut dbit d'un ton assez rsolu. La reine se
+faisait remarquer par sa grande dignit, mais on pouvait voir, au
+mouvement presque convulsif de son ventail, qu'elle tait fort mue.
+Elle jetait souvent les yeux sur le ct de la salle o le tiers-tat
+tait assis, et avait l'air de chercher dmler une figure parmi ce
+nombre d'hommes o elle avait dj tant d'ennemis. Quelques minutes
+avant l'entre du roi, il s'tait pass une circonstance que j'ai vue de
+mes propres yeux avec tous ceux qui taient prsents, mais que je ne me
+rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mmorable
+sance.
+
+Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire lire
+par l'assemble de la noblesse de Provence, cause de l'pouvantable
+rputation qu'il s'tait justement acquise, avait t lu par le
+tiers-tat. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu
+des rangs de banquettes dpourvues de dossiers et disposes les unes
+derrire les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais gnral se
+fit entendre. Les dputs dj assis devant lui s'avancrent d'un rang,
+ceux de derrire se reculrent, ceux de ct s'cartrent, et il resta
+seul au centre d'un vide trs marqu. Un sourire de mpris passa sur son
+visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques
+minutes, puis, la foule des membres de l'assemble augmentant, ce vide
+se combla peu peu par le rapprochement forc de ceux qui s'taient
+d'abord carts. La reine avait t probablement instruite de cet
+incident, qui a peut-tre eu plus d'influence sur sa destine qu'elle ne
+le souponnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux
+qu'elle dirigeait du ct des dputs du tiers-tat.
+
+Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant
+d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvrent
+ternel. Les femmes taient assises sur des gradins assez larges. On
+n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'tait sur les genoux de la
+personne place au-dessus et derrire soi. La premire trave avait t
+naturellement rserve aux femmes attaches la cour et qui n'taient
+pas de service. Cela les obligeait conserver un maintien irrprochable
+et qui tait trs fatigant. Je crois n'avoir jamais prouv autant de
+lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans
+portrent aux nues.
+
+Toutes les phases du commencement de l'Assemble constituante sont
+connues. L'histoire les rapporte, et je n'cris pas l'histoire. Mon mari
+rejoignit, le 1er juin, son rgiment, ainsi que les autres colonels. Il
+tait en garnison Valenciennes, et, par consquent, il ne fit pas
+partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le
+commandement du marchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en
+temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait
+toujours au moment o la fermet et t ncessaire. La reine ne savait
+que montrer de l'humeur, sans jamais se dcider agir. Elle reculait.
+Il est vrai de dire aussi que ces empitements sur l'autorit royale
+apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine
+n'en discernaient le symptme alarmant. La petite rvolte pour les
+subsistances qui s'tait produite au dbut du rgne, et qu'on avait
+nomme la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excs
+auquel le peuple pt se livrer.
+
+On commenait bien prvoir que l'Assemble constituante entranerait
+plus loin qu'on ne l'avait pens d'abord, mais on croyait encore la
+possibilit de rprimer facilement l'esprit d'innovation qui pntrait
+partout, et lorsque le roi alla l'Assemble[83], le 23 juin, il ne
+doutait pas, pauvre prince! que sa prsence ne ft rentrer sous terre
+les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait
+son arme, que le rgiment des gardes franaises tout entier tait
+gagn, que l'on arrtait dessein les subsistances pour affamer Paris
+et pousser la population la rvolte, cette personne aurait pass pour
+un fou. Ah! il est bien ais maintenant, cinquante ans aprs ces
+vnements, et quand on a vu les consquences de la faiblesse de la
+cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais cette poque, alors
+qu'on ignorait mme ce qu'tait une rvolution, prendre un parti ne
+paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,
+d'avoir les ides d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus
+vautier Rien n'tait matriellement drang dans le rseau d'tiquettes
+qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commenait
+changer des mots piquants, mais c'tait tout, et, pour ma part, je
+ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour
+j'crivais mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui
+m'auraient t bien utiles pour rdiger mes souvenirs, je ne les ai pas
+conserves. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous
+les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la socit qui
+m'entourait et o les femmes se faisaient l'cho des propos de leurs
+amis. Le premier vnement qui commena me paratre srieux fut la
+sortie de M. Necker du ministre. Ce sont les conditions extraordinaires
+de ce dpart, plutt que ses consquences, qui me frapprent. J'avais
+t faire une visite au contrle gnral la veille du jour o nous
+devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le marchal de
+Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de
+Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait l avec quelques
+personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des
+philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait gure mes dix-neuf
+ans. Mme la marchale de Beauvau, srieuse, pdante et peu indulgente,
+m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,
+depuis la toilette jusqu' la conversation. Charles de Noailles, fils de
+Mme de Poix, Amde de Duras, son cousin, tous deux mes ans d'un an,
+et moi, aurions aim aller un peu rire dans le jardin; mais la
+rpartition des heures et des mouvements, la svrit des convenances ne
+tolraient pas une telle infraction la rgle. Cependant, le soir, nous
+faisions de la musique, accompagns par Mme de Poix, qui tait
+excellente musicienne, et Mme la marchale s'amusait me voir faire
+tableau avec sa petite ngresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,
+elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir
+comme l'bne, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de
+cette reprsentation, qui m'ennuyait extrmement, parce que j'ai
+toujours eu horreur des choses factices.
+
+Comme nous djeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre
+arriva fort troubl et demanda M. le marchal s'il savait o tait M.
+Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre
+tait mont en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au
+Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait o le trouver;
+que cette nouvelle commenait se rpandre et qu'il se formait des
+groupes devant les fentres du contrle gnral, Versailles. Un
+palefrenier cheval avait t envoy dans tous les lieux o l'on
+supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on
+ne signalait leur prsence. Cette disparition inquita fort, et ma tante
+voulut retourner Versailles, pour mieux dire, la Mnagerie, o nous
+tions tablies. En y arrivant, le mystre nous fut dvoil. Les chevaux
+de M. Necker taient rentrs Versailles aprs avoir conduit leurs
+matres au Bourget. L ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en
+Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le
+ministre, tait de se drober aux tmoignages de popularit que son
+dpart n'aurait pas manqu de provoquer. J'ai entendu depuis blmer
+cette dmarche comme entache d'un excs d'amour-propre;
+personnellement, je crois que M. Necker tait de trs bonne foi et que,
+prvoyant dj d'ailleurs qu'on courait une catastrophe, il ne voulait
+pas exciter le peuple, qui commenait se faire craindre.
+
+Mme de Montesson tait Paris et se proposait de partir pour Berny, o
+elle devait passer l't. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle et
+sans doute prfr s'tablir pour cette saison, Versailles, alors le
+centre de la socit et des affaires, et dont tendaient se rapprocher
+tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui
+permettait pas. D'un autre ct, le sjour de Paris, o l'on cherchait
+provoquer de l'inquitude pour les subsistances, un des moyens employs
+par les rvolutionnaires pour soulever le peuple, n'tait plus tenable.
+Berny tant peu loign de Versailles, o elle pouvait se rendre en deux
+heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y tablir avec
+Mme de Valence, et m'engagea y venir passer un mois ou six semaines.
+
+
+IV
+
+Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon
+palefrenier anglais qui parlait peine franais, et lui ordonnai de
+passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui taient
+ncessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on
+n'avait pas la moindre ide de ce qui devait arriver Paris le
+lendemain. On parlait seulement de troubles partiels la porte de
+quelques boulangers accuss par le peuple de falsifier la farine. La
+petite arme qui tait rassemble dans la plaine de Grenelle et au Champ
+de Marc rassurait la cour, et quoique la dsertion y ft journalire, on
+ne s'en inquitait pas.
+
+Si l'on rflchit que ma position personnelle me mettait porte de
+tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemble, demeurait,
+avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Mnagerie; que
+j'allais tous les jours souper Versailles, chez Mme de Poix, dont le
+mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemble, voyait le roi tous
+les soirs son coucher ou l'ordre, on sera bien surpris de ce que je
+vais conter.
+
+Notre scurit tait si profonde que le 14 juillet midi, ou mme une
+heure plus avance de la journe, nous ne nous doutions, ni ma tante ni
+moi, qu'il y et le moindre tumulte Paris, et je montai dans ma
+voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le sige, pour
+m'en aller Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois
+de Verrires. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles
+Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me
+rappelle encore que j'avais dn de bonne heure Versailles, de manire
+ arriver Berny assez temps pour tre tablie dans mon appartement
+avant le souper, servi 9 heures la campagne. Cette rflexion rend
+l'ignorance o nous tions encore plus extraordinaire. En arrivant
+Berny, je fus surprise, aprs avoir pntr dans la premire cour, de ne
+voir aucun mouvement, de trouver les curies dsertes, les portes
+fermes; mme solitude dans la cour du chteau. La concierge, qui me
+connaissait bien, entendant une voiture, s'avana sur le perron et
+s'cria d'un air troubl et effar: Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est
+pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tir le canon de la
+Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les
+portes sont barricades et gardes par les gardes franaises, qui se
+sont rvolts avec le peuple. L'on conoit mon tonnement, plus grand
+encore que mon inquitude. Mais comme, malgr mes dix-neuf ans les
+choses imprvues ne me dconcertaient gure, j'ordonnai, la voiture de
+rebrousser chemin et me fis conduire la poste aux chevaux de Berny,
+dont je connaissais le matre comme un brave homme, fort dvou Mme de
+Montesson et ses amis. Je lui tmoignai le dsir de retourner
+l'instant Versailles. Il me confirma le rcit de la concierge, qui
+n'tait compos que de suppositions, puisque personne n'tait sorti de
+Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arbores sur
+les barrires, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intrieur
+criaient: Vive la nation! et avaient une cocarde aux trois couleurs
+leur chapeau.
+
+Mon cocher de remise dclara qu'il ne retournerait Versailles pour
+rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste mens par
+deux postillons dont le matre me rpondit, comme tant des garons
+dtermins, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai
+vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle tait couche. Elle
+n'avait pas t chez Mme de Poix. M. de Lally n'tait pas revenu. Elle
+ne savait rien. En me voyant prs de son lit, elle crut qu'elle, faisait
+un mauvais rve ou que la tte m'avait tourn. Pour moi, j'avoue que le
+sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquitait
+surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent t offerts en
+holocauste la nation.
+
+Le lendemain matin, nous tions de bonne heure Versailles. Ma tante
+alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le mme but, chez mon beau-pre,
+o j'appris tout ce qui s'tait pass: la prise de la Bastille; la
+rvolte du rgiment des gardes franaises; la mort de MM. de Launay et
+Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et
+inutile d'un escadron de Royal-Allemand, command par le prince de
+Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une dputation du peuple
+fora M. de La Fayette de se mettre la tte de la _garde nationale,_
+qui s'tait institue. Puis, peu de jours aprs, la nouvelle arriva que
+MM. Foulon et Bertier avaient galement t massacrs. Le rgiment des
+gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhrer
+sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et
+cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par
+toute l'arme franaise, prsenta nanmoins cet avantage pour Paris,
+qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organis qui
+empcha la lie du peuple de se livrer aux excs qui se seraient produits
+sans son intervention.
+
+La petite arme de la plaine de Grenelle fut dissoute, les rgiments,
+dont la dsertion avait clairci les rangs, importrent dans les
+provinces o on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline
+qui leur avait t inculqu Paris, et rien dans la suite ne put
+l'effacer.
+
+
+V
+
+Sept ou huit jours aprs le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en
+secret de sa garnison Versailles, tant il tait inquiet de son pre et
+de moi. Valenciennes, o son rgiment tait renferm, les rcits les
+plus mensongers et les plus contradictoires s'taient succd toutes les
+heures. Le ministre de la guerre, comte de Puysgur[84], et le duc de
+Guines, son inspecteur, ne dsapprouvrent pas cette lgre infraction,
+et un cong lui fut dlivr, la demande de son pre, qui, dans ce
+temps o il prvoyait dj une lvation que sa modestie l'empchait de
+dsirer, tait bien aise de conserver son fils auprs de lui. Nanmoins,
+aprs la visite du roi Paris, exige par la Commune, et le retour de
+M. Necker, rappel dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui
+n'tait pas d'avis que son pre acceptt le ministre de la guerre qu'on
+lui offrait, voulut s'loigner de Versailles pour ne pas influer sur sa
+dtermination.
+
+On m'avait ordonn les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier,
+car ma dernire couche, o j'avais t si malade, m'avait laiss une
+grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait mme que je n'eusse
+plus d'enfants, ce qui me mettait au dsespoir. Nous allmes donc
+Forges, et le sjour d'un mois que nous y fmes est un des moments de ma
+vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoy l-bas nos
+chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades
+dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville.
+Nous avions emport des livres en grande varit, et mon mari, lecteur
+infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduit
+et ce got pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonne
+encore, l'ge avanc o je tche de rassembler ces souvenirs. Il n'y
+avait pas de socit Forges, si ce n'est une femme agrable dont j'ai
+oubli le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et
+le charme de notre mnage, tandis que son mari, qu'elle aimait la
+passion, tait dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir
+d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent
+aussi, cheval, un officier de je ne sais quel rgiment. Il tait du
+pays et, tout en nous indiquant les belles promenades faire, nous
+racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du
+corps, sans se douter que ce dsir devait tre bientt satisfait.
+
+Le 28 juillet est l'un des jours de la Rvolution o il arriva la chose
+la plus extraordinaire et qui a t la moins explique, puisque, pour la
+comprendre, il faudrait supposer qu'un immense rseau ait couvert la
+France, de manire qu'au mme moment et par l'effet d'une mme action,
+le trouble et la terreur fussent rpandus dans chaque commune du
+royaume. Voici ce qui arriva Forges ce jour-l, comme partout
+ailleurs, et ce dont j'ai t tmoin oculaire. Nous occupions un modeste
+appartement un premier tage trs bas, donnant sur une petite place
+traverse par la grande route qui conduit Neufchtel et Dieppe. Sept
+heures du matin sonnaient, et j'tais habille et prte monter
+cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-l,
+parce que, la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas
+voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fentre, et je
+regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque
+j'entendis arriver du ct oppos une foule de gens qui couraient et qui
+dbouchrent sur la place au-dessous de ma fentre--notre maison tait
+situe un coin--en donnant des signes de crainte dsesprs. Des
+femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient,
+menaaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: Nous sommes
+perdus! Au milieu d'eux, un homme cheval les haranguait. Il tait
+vtu d'un mauvais habit vert, l'apparence dchir, et n'avait pas de
+chapeau. Son cheval gris-pommel tait couvert de sueur et portait sur
+la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrtant sous ma
+fentre, il recommena une sorte de discours sur le ton des charlatans
+parlant sur les places publiques, et disait Ils seront ici dans trois
+heures, ils pillent tout Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux
+granges, etc., etc. Et, aprs ces deux ou trois phrases, il mit les
+perons dans le ventre de son cheval et s'en alla du ct de Neufchtel
+au grand galop.
+
+Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai cheval, et je
+me mis parcourir au pas cette rue o affluaient peu peu des gens qui
+croyaient que leur dernier jour tait arriv, leur parlant, tchant de
+leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on
+leur avait dit; qu'il tait impossible que les Autrichiens, dont cet
+imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'tions pas en
+guerre, fussent arrivs jusqu'au milieu de la Normandie sans que
+personne et entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'glise, je
+trouvai le cur qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. ce moment
+arriva cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait t
+chercher la fontaine, avec l'officier dont j'ai parl plus haut. Ils
+me trouvrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du
+cur, et lui reprsentant la folie d'effrayer son troupeau par le
+tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que
+ses craintes taient chimriques. Alors mon mari, prenant la parole, dit
+ tous ces gens rassembls que rien de ce qui leur avait t annonc
+n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller
+ Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant
+ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous
+partmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier
+qui, depuis le 14 juillet o il s'tait trouv Paris, croyait que les
+Franais, dont il n'entendait pas la langue, taient tous fous. Il
+s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me
+disait: _Please, milady, what are they all about?_[86]
+
+Au bout d'une heure, nous arrivmes au bourg o nous devions trouver les
+Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait la place, un
+homme arm d'un mauvais pistolet rouill nous arrta par les mots: Qui
+vive! puis, s'tant avanc au-devant de nous, il nous demanda si les
+Autrichiens n'taient pas Forges. Sur notre rponse ngative, il nous
+mena sur la place en criant toute la population qui y tait
+rassemble: Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! ce moment un gros
+homme, espce de bourgeois, s'tant approch de moi, poussa
+l'exclamation: Eh! citoyen, c'est la reine! Alors, de toutes parts, on
+s'cria qu'il fallait me mener la commune, et quoique je ne fusse pas
+du tout effraye de cette conjoncture, je l'tais beaucoup du danger que
+couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les
+jambes de mon cheval, animal trs vif. Heureusement, un garon
+serrurier, tant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit
+ rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux
+fois l'ge de la jeune demoiselle et tait deux fois aussi grosse, qu'il
+l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'tait pas elle. Cette
+assurance me rendit la libert, et nous repartmes aussitt pour
+retourner Forges, o dj se rpandait, le bruit que nous tions pris
+par l'ennemi. Nous retrouvmes les hommes arms de tout ce qu'ils
+avaient pu se procurer et la garde nationale organise. C'tait l le
+but que l'on s'tait propos d'atteindre, et dans toute la France, au
+mme jour et presque la mme heure, la population se trouva arme.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners
+officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de
+la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
+guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et
+Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
+commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
+Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La
+Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale
+ Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
+Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin
+parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du
+5 octobre.--Le roi la chasse.--Paris marche sur
+Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris Versailles
+le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
+dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
+ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
+se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le
+chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
+la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de
+la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
+Versailles M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
+rfugie Saint-Germain.
+
+
+I
+
+Quelques jours aprs les vnements que je viens de raconter, mon mari
+reut un courrier lui annonant la nomination de son pre au ministre
+de la guerre. Nous repartmes aussitt pour Versailles. Alors commena
+ma vie publique. Mon beau-pre m'installa au dpartement de la
+Guerre[87] et me mit la tte de sa maison pour en faire les honneurs,
+de concert avec ma belle-soeur, galement loge au ministre, mais qui,
+au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement
+du premier avec mon mari. J'avais t si accoutume, Montpellier et
+Paris, aux grands dners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait
+aucunement. D'ailleurs, je ne me mlais de rien que de faire les
+honneurs. Il y avait par semaine deux dners de vingt-quatre couverts,
+auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemble constituante,
+tour de rle. Les femmes n'taient jamais invites. Mme de Lameth et moi
+tions assises vis--vis l'une de l'autre, et nous prenions ct de
+nous les quatre personnages les plus considrables de la socit, en
+observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a t
+ Versailles, les hommes assistaient sans exception ces dners en
+habit habill, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme
+et suprieurement coiff avec une fort de cheveux blancs. Mirabeau seul
+ne vint pas chez nous et ne fut jamais invit. J'allais souvent souper
+dehors, soit chez mes collgues, soit chez les personnes tablies
+Versailles pendant le temps de l'Assemble nationale, comme on la
+nommait.
+
+Le jour mme du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France
+avec ses enfants et se rendit Turin chez son beau-pre[89]. Plusieurs
+personnes de sa maison l'accompagnrent, entre autres M. d'Hnin, son
+capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque motion populaire
+ne compromt la sret de la famille de Polignac, les engagea quitter
+aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa dmission de gouvernante
+des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa
+fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son dpart. Il y
+avait quinze jours seulement qu'elle tait accouche de son fils Agnor.
+Elle le laissa son mari, qui tait de quartier comme capitaine des
+gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprs de lui. Ne
+l'aimant pas, elle prfra sans doute suivre sa mre et emmener ses deux
+filles. Elle avait pous le duc de Gramont douze ans et un jour, et
+vingt-deux ans elle tait mre dj de trois enfants. Je la quittai
+alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours t trs
+doux, car son caractre tait aussi anglique que sa figure. Son visage
+tait divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle ft trs
+droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait
+des ailes sous le menton, comme aux chrubins.
+
+Tout est de mode en France; celle de l'migration commena alors. On se
+mit lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme.
+Ceux, en grand nombre, qui avaient des cranciers, envisagrent ce moyen
+de leur chapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout
+trouv, ou bien un prtexte d'aller rejoindre leurs amis et leur
+socit. Personne ne se doutait encore des consquences que cette
+rsolution pouvait avoir.
+
+Cependant la nuit du 4 aot, qui dtruisit les droits fodaux sur la
+motion du vicomte de Noailles, aurait d prouver aux plus incrdules que
+l'Assemble nationale n'en resterait pas ce commencement de
+spoliation. Mon beau-pre y fut ruin, et nous ne nous sommes jamais
+relevs du coup port notre fortune dans cette sance de nuit, qui fut
+une vritable orgie d'iniquits. La terre de La Roche-Chalais, prs de
+Coutras, tait tout entire en cens et rentes ou en moulins; elle avait
+un passage de rivire, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs,
+avec la seule charge de payer un rgisseur pour recevoir les grains, qui
+se remettaient jour marqu, ou que l'on pouvait payer en argent
+d'aprs la cote du march. Cette espce de proprit, qui instituait
+deux propritaires pour le mme fond, tait fort en usage dans la partie
+sud-ouest de la France. On ne dcrta pas d'abord la spoliation entire,
+on arrta seulement quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant
+l'expiration du dlai fix pour le versement de la somme due, on dcida
+que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu.
+
+Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdmes le
+passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh,
+d'Ambleville, de Tesson, de Cnevires, belle terre dans le Quercey,
+dont mon beau-pre fut oblig de vendre le domaine l'anne suivante.
+Voil comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus
+vcu que d'expdients, du produit de la vente de ce qui restait, du
+d'emplois dont les charges ont presque toujours t plus fortes que le
+revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus
+pendant de longues annes, pas pas, dans le fond de l'abme o nous
+resterons jusqu' la fin de notre vie.
+
+ ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mre, retire
+Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevque, dt aussi me
+dpouiller entirement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison
+de compter. Je ne pouvais prvoir que mon oncle, qui n'avait pas t
+nomm aux tats-Gnraux, et dont le dcret spoliateur n'entamait les
+revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000
+francs de rentes sur les biens du clerg, dont il ne devait pas dpenser
+le quart, dans la retraite o il vivait, dt laisser, quand il sortirait
+de France l'anne suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles
+la fortune de ma grand'mre se trouva compromise.
+
+Toutes les consquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se
+firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-pre, au ministre, touchait
+300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant gnral et de
+commandant de province. vrai dire, il tait tenu un grand tat, et,
+outre les deux dners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions
+encore deux beaux et lgants soupers o j'invitais vingt-cinq ou trente
+femmes vieilles et jeunes, runions dont nous jouissions uniquement ma
+belle-soeur et moi; car, le plus souvent, mon beau-pre, qui se levait de
+trs bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela
+n'empchait toutefois pas ses collgues et leurs femmes de venir chez
+nous.
+
+Malgr ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient trs bien. Mme la
+comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires trangres, se
+montrait particulirement bonne et aimable mon gard, et j'tais lie
+avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et
+son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adopte
+comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc,
+dans ma premire jeunesse, et mme Paris, chez mon oncle, dans mon
+enfance. J'en dirai autant de l'archevque de Bordeaux, M. de Cic, qui
+tait garde des sceaux.
+
+Mme de Saint-Priest tait Grecque par sa mre. Fille du ministre de
+Prusse Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en tait
+sortie que pour pouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France
+auprs de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame
+franaise, elle conservait dans son intrieur toutes les manies et
+souvent le vtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait
+plusieurs enfants et tait de nouveau grosse au moment dont je parle.
+Arrive de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout
+le charme de la nouveaut et des surprises que lui causait
+l'indpendance des femmes, tant soit peu libres, de France.
+
+Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] tait
+ministre de la marine. Elle tait fille de M. Angran d'Alleray,
+lieutenant civil, et se trouvait trs dplace Versailles, o la
+noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est rest aucun souvenir de
+cette maison, si ce n'est que c'taient des gens trs respectables et
+gnralement estims.
+
+Mme Necker, femme du contrleur gnral, ou, pour mieux dire, du premier
+ministre, tenait un tat peu prs semblable au ntre. Mais, comme elle
+ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours souper des
+dputs, des savants, mls aux admirateurs de sa fille, qui tenait
+bureau d'esprit dans le salon de sa mre et tait alors dans toute la
+fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science,
+l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Stal vivait chez son pre, au
+contrle gnral, Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour
+de l'audience des ambassadeurs. Elle tait alors plus que lie avec
+Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari cette poque. Cette
+amiti, qui datait de leur jeunesse, m'inquitait. J'avais une trs
+mauvaise opinion de la moralit de ce jeune homme; je craignais surtout
+son ascendant en politique. Ma belle-soeur partageait mon sentiment
+l'gard de son beau-frre, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon
+mari se spara ouvertement de lui et de son frre Charles, nous en fmes
+charmes.
+
+N'ayant jamais eu la moindre prtention l'esprit, je me bornais user
+avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait doue. J'tais sur
+le pied de relations intimes avec Mme de Stal, mais elles n'allaient
+pas jusqu' la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de
+confiance pour lui tout dire, m'avait donn les plus grands dtails sur
+sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarit avec elle, mais
+non pas en amiti.
+
+Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes
+rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas
+enthousiasme de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui
+avouais que je n'attachais pas ces avantages personnels plus de prix
+qu'ils n'en mritent, puisqu'ils passeraient avec l'ge, elle s'criait
+navement que, si elle les avait possds, elle aurait voulu bouleverser
+le monde. Son grand et singulier plaisir tait de supposer des
+circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me
+demander: Feriez-vous telle ou telle chose? Et comme, dans mes
+rponses, je me montrais toujours dispose mettre en pratique, avec
+joie, les ides de dvouement, de sacrifice, d'abngation et de courage
+que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une
+raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce ft pour
+son mari que l'on se sentt dispose tous les sacrifices possibles, et
+elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: Apparemment que vous
+l'aimez comme votre amant.
+
+C'tait un singulier mlange que cette femme-l, et j'ai souvent cherch
+ m'expliquer l'alliance de ses qualits et de ses vices. Mais le mot
+_vice_ est trop svre. Ses grandes qualits taient seulement ternies
+par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement
+qu'elle prouvait toujours une sorte d'agrable surprise, lorsqu'un
+homme recherchait auprs d'elle des jouissances dont sa figure
+disgracie semblait devoir bannir jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout
+lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se
+montrait plus sensible la beaut de ses bras qu'aux charmes de son
+esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considrasse
+comme une vritable dvergonde, car malgr tout elle exigeait une
+certaine dlicatesse de sentiment, et elle a t susceptible de
+passions, trs vives et trs dvoues tant qu'elles duraient. C'est
+ainsi qu'elle a aim passionnment M. de Narbonne, qui l'a abandonne,
+autant qu'il m'en souvient, d'une manire indigne.
+
+
+II
+
+Les gardes nationales s'organisrent dans tout le royaume l'instar de
+celle de Paris, dont M. de La Fayette tait le gnralissime. Le roi
+lui-mme dsira que celle de Versailles se formt et que tous les commis
+et employs des ministres y entrassent, esprait que l'esprit en
+deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence
+dpendait de la cour, se montreraient disposes ne pas l'abandonner.
+On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait
+acquis une sorte de rputation qu'il tait loin de mriter, fut appel
+sa tte. Je savais par mon pre ce qu'il fallait en penser. M. Dillon
+avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amrique et
+avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non
+seulement d'habilet, mais aussi de courage. Cependant, son retour, on
+le combla de faveurs, tandis que mon pre, auquel il devait son premier
+succs, puisque ce fut le rgiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,
+aprs la guerre, que des dgots et des passe-droits. C'est grce aux
+sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nomm commandant en chef
+de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-pre, esprant qu'on
+pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il dsirait,
+dsigna son fils pour en tre le commandant en second. Cela quivalait
+en avoir le commandement rel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la
+hauteur rpugnaient se mler cette troupe de bourgeois, ne s'en
+occupait jamais que les jours o il ne pouvait s'en dispenser. Aussi
+n'eut-il aucune part l'organisation, ni la nomination des officiers.
+Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'tat-major trs distingu,
+en fut nomm major[92]. C'tait un brave homme, qui avait du talent
+comme organisateur; mais la faiblesse de son caractre le laissa en
+butte toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands
+de Versailles dj enrls dans le parti rvolutionnaire et qui semrent
+la discorde dans la troupe.
+
+On commenait dj, avant la fin d'aot, dcouvrir des menes
+coupables pour faire natre une disette dans les subsistances, et
+plusieurs agents furent surpris et arrts. Deux d'entre eux furent
+jugs et condamns, sur leurs propres aveux, tre pendus. Le jour de
+l'excution, le peuple s'assembla sur la place. La marchausse,
+insuffisante pour maintenir l'ordre et empcher que la populace ne
+dlivrt les condamns, crut prudent de les faire rentrer dans la
+prison, et l'excution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la
+potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dnonc ceux qui
+avaient voulu les sduire. Cependant, force devait rester la loi, et
+le jour dsign pour l'excution des condamns, M. de La Tour du Pin,
+dfaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre Versailles,
+assembla la garde nationale et lui ordonna de prter main-forte pour
+l'excution des coupables. De violents murmures s'levrent, mais sa
+fermet inbranlable en imposa. Sur sa dclaration aux gardes que tous
+ceux qui refuseraient de marcher seraient l'instant rays des
+contrles, et que lui-mme allait se mettre leur tte, ils n'osrent
+pas rsister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale
+n'tait pas homme se laisser pouvanter par des clameurs, ne s'opposa
+plus l'excution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut
+avoir fait une campagne appele la couvrir de gloire. M. de La Tour du
+Pin, qui n'avait jamais fait office d'excuteur des hautes oeuvres,
+revint chez lui trs affect du triste spectacle dont il venait d'tre
+tmoin.
+
+Le jour de la Saint-Louis, il tait d'usage que les chevins et les
+officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fte au roi.
+Cette anne, la garde nationale voulut aussi tre admise cette
+distinction, et le gnralissime, M. de La Fayette, se rendit
+Versailles avec tout son tat-major, en mme temps que M. Bailly, maire
+de Paris, et toute la municipalit. Les poissardes vinrent aussi, comme
+c'tait la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reut, les
+uns et les autres, en crmonie, dans le salon vert, attenant sa
+chambre coucher. L'tiquette de ces sortes de rceptions fut suivie
+comme l'ordinaire. La reine tait en robe ordinaire, trs pare et
+couverte de diamants. Elle tait assise sur un grand fauteuil dos,
+avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. droite et gauche,
+quelques duchesses taient en grand habit sur des tabourets, et
+derrire, toute la maison, femmes et hommes.
+
+Je m'tais place assez en avant pour voir et entendre. L'huissier
+annona: La ville de Paris! La reine s'attendait ce que le maire mt
+un genou en terre, comme il l'et fait les annes prcdentes; mais M.
+Bailly, en entrant, ne fit qu'une trs profonde rvrence, laquelle la
+reine rpondit par un signe de tte qui n'tait pas assez aimable. Il
+pronona un petit discours fort bien crit, o il parla de dvouement,
+d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le dfaut de
+subsistances dont on tait tous les jours menac.
+
+M. de La Fayette s'avana ensuite et prsenta son tat-major de la garde
+nationale. La reine rougit, et je vis que son motion tait extrme.
+Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe
+de tte qui les congdiait. Ils s'en allrent fort mcontents d'elle,
+comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait
+jamais l'importance de la circonstance o elle se trouvait; elle se
+laissait aller au mouvement qu'elle prouvait sans en calculer la
+consquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux et
+gagns, se retirrent de mauvaise humeur et rpandirent leur
+mcontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on
+attisait contre la reine, et dont le duc d'Orlans tait le premier
+auteur.
+
+Les poissardes aussi furent mal accueillies et rsolurent de s'en
+venger.
+
+La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut
+avoir des drapeaux, et il fut dcid qu'on les bnirait solennellement
+Notre-Dame-de-Versailles. Une dputation des principaux officiers, avec
+M. d'Estaing leur tte, vint me demander de quter la crmonie de
+cette bndiction. Il avait t convenu que je me rendrais gracieusement
+ leurs voeux. Mais ma gravit faillit succomber, au milieu de mon
+compliment d'acceptation, lorsque j'aperus, derrire M. d'Estaing, le
+garon du chteau, arm jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de
+l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent souper.
+Ces disparates taient encore nouvelles et ne paraissaient que
+plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste
+major de la garde nationale, Berthier, dont le pre tait intendant du
+dpartement de la guerre, serait prince souverain de Neufchtel et qu'il
+pouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;
+mais nous en avons vu bien d'autres plus singulires!
+
+J'allai donc cette crmonie trs brillante et trs solennelle, o se
+trouvaient des dputations de tous les corps militaires prsents
+Versailles. Combien je fis de rflexions, pendant cette grand'messe qui
+fut fort longue, sur la marche des vnements! Quatorze mois peine
+auparavant, j'avais qut, le jour de la Pentecte, dans la chapelle de
+Versailles, un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les
+princes du sang, dont plusieurs avaient dj quitt la France.
+
+Au-devant de moi s'avana, pour me donner la main, un beau jeune homme
+qui m'tait inconnu, fort confus de son rle; peut-tre tait-ce bien,
+comme Simon, un garon du chteau ou quelque marchand de Versailles. Je
+ne m'informai pas de son nom. La qute, dont le cur et ses pauvres se
+montrrent trs satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.
+Mes ides aristocratiques taient bien un peu dranges par cette sorte
+de rle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-pre l'avait voulu et
+le roi l'avait dsir. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de
+bonne grce. J'avais revtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de
+compliments, et il nous fallut encore donner dner l'tat-major de
+cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de
+pressentiment.
+
+Enfin l't s'avanait. Je commenais une grossesse qui semblait devoir
+tre heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-pre avait douze
+chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,
+ma belle-soeur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui
+entourent Versailles.
+
+On parlait tous les jours de petites meutes dans Paris l'occasion des
+subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne
+pt assigner de raison cette disette. Elle tait certainement cause
+par les menes des rvolutionnaires.
+
+La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prvoyait aucun
+vnement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.
+Le rgiment des gardes franaises, moins les officiers, en avait form
+le noyau et avait, pour ainsi dire, inocul aux bourgeois qui taient
+entrs dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents
+et les caporaux des gardes franaises, appels aux emplois d'officiers,
+en avaient t les instructeurs, et cette garde fut tout de suite
+constitue. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se
+doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orlans conspirait et
+rvait de monter sur le trne. C'est une absurde injustice de croire que
+M. de La Fayette ait t l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.
+Il croyait rgner Paris, et son rgne cessa le jour o le roi et
+l'Assemble y vinrent rsider. On le chargea alors d'une responsabilit
+qu'il ne dsirait pas. Il fut dbord par les rvolutionnaires et
+entran par eux malgr lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur
+ces journes o la faiblesse du roi fit tout le mal.
+
+
+III
+
+On avait appel Versailles le rgiment de Flandre-Infanterie, dont le
+marquis de Lusignan, dput, tait colonel. la suite de la qute dont
+j'ai parl plus haut, les gardes du corps--c'tait la compagnie du duc
+de Gramont qui tait de quartier--voulurent offrir un dner de corps aux
+officiers du rgiment de Flandre et ceux de la garde nationale. Ils
+demandrent qu'on leur prtt cet effet la grande salle du thtre du
+chteau[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe
+se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,
+ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique dcoration toute
+dore s'adaptait la scne du thtre et rptait la salle. Je l'avais
+dj vue lorsque les gardes du corps donnrent un bal la reine, la
+naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser
+leur table. Le dner commena assez tard, et on illumina brillamment le
+thtre qui, d'ailleurs, aurait d l'tre de toute manire, puisqu'il
+n'y avait pas de fentres.
+
+Nous allmes, ma belle-soeur et moi, vers la fin du dner, pourvoir le
+coup d'oeil, qui tait magnifique. On portait des sants, et mon mari,
+venu notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des
+premires de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on tait fort
+chauff et que des propos inconsidrs avaient t prononcs.
+
+Tout coup on annona que le roi et la reine allaient se rendre au
+banquet: dmarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les
+souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit
+dauphin, qui avait prs de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes
+de: Vive le roi! Je n'en ai pas entendu profrer d'autres, au
+contraire de ce qu'on a prtendu. Un officier suisse s'approcha de la
+loge et demanda la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour
+de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre
+peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, trs
+hardiment, en souriant, et nullement effray des cris qu'il entendait
+autour de lui. La reine n'tait pas si tranquille, et quand on le lui
+rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partmes aprs que le roi et la
+reine se furent retirs. Comme tout le monde sortait, mon mari,
+craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous
+rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la
+Chapelle, entre autres la duchesse de Maill, avaient distribu des
+rubans blancs de leurs chapeaux quelques officiers. Celait une grande
+tourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs
+existaient dj, ne manqurent pas de faire une description de l'orgie
+de Versailles, la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait
+distribu des cocardes blanches tous les convives. J'ai vu depuis ce
+conte absurde rpt dans de graves histoires, et cependant cette
+plaisanterie irrflchie s'est borne un noeud de ruban que Mme de
+Maill, jeune tourdie de dix-neuf ans, dtacha de son chapeau.
+
+
+IV
+
+Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y
+eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place,
+malgr les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale.
+Cependant on ne s'alarma pas Versailles. On crut que cette rvolte
+serait semblable celles qui avaient dj eu lieu, et que la garde
+nationale, dont on se croyait sr, suffirait pour contenir le peuple.
+Plusieurs messages, venus au roi et au prsident de la Chambre, avaient
+si bien rassur, que le 5 octobre, 10 heures du matin, le roi partit
+pour la chasse dans les bois de Verrires, et que moi-mme, aprs mon
+djeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'tait tablie
+Versailles pour y accoucher. Nous allmes nous promener en voiture au
+jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous
+descendions de voiture, pour traverser la contre-alle, nous vmes un
+homme cheval passer ventre terre prs de nous. C'tait le duc de
+Maill, qui nous cria: Paris marche ici avec du canon. Cette nouvelle
+nous effraya fort, et nous retournmes aussitt Versailles, o dj
+l'alarme tait donne.
+
+Mon mari s'tait rendu l'Assemble sans rien savoir. On n'ignorait pas
+qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien
+apprendre de plus, puisque le peuple s'tait port aux barrires, tenait
+les portes fermes et ne permettait personne de sortir. M. de La Tour
+du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne qui il
+voulait parler, passa derrire un gros personnage qu'il ne reconnut pas
+d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait
+alors le comte de La Marck: Paris marche ici avec douze pices de
+canon. Ce personnage tait Mirabeau, alors fort li avec le duc
+d'Orlans. M. de La Tour du Pin courut chez son pre, dj en confrence
+avec les autres ministres. La premire chose que l'on fit, fut d'envoyer
+dans toutes les directions o l'on pensait que la chasse avait pu
+conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-pre accepta les
+services de plusieurs personnes venues Versailles pour leurs affaires,
+et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa
+garde nationale, laquelle il tait loin de se fier. On ordonna au
+rgiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes.
+Les gardes du corps sellrent leurs chevaux. Des courriers furent
+expdis pour appeler les Suisses de Courbevoie. tous moments, on
+envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On
+apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes
+marchaient sur Versailles; qu'aprs cette sorte d'avant-garde venait la
+garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe
+d'individus marchant sans ordre. Il n'tait plus temps de dfendre le
+pont de Svres. La garde nationale de cette ville l'avait dj livr aux
+femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-pre
+voulait que l'on envoyt le rgiment de Flandre et des ouvriers pour
+couper la route de Paris. Mais l'Assemble nationale s'tait dclare en
+permanence, le roi tait absent, personne ne pouvait prendre
+l'initiative d'une dmarche hostile.
+
+Mon beau-pre, dsespr ainsi que M. de Saint-Priest, s'criait: Nous
+allons nous laisser prendre ici et peut-tre massacrer sans nous
+dfendre. Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde
+nationale. Elle se runissait sur la place d'Armes et se mettait en
+bataille le dos la grille de la cour royale. Le rgiment de Flandre
+avait sa gauche la grande curie et sa droite la grille. Le poste de
+l'intrieur de la cour royale et celui de la vote de la Chapelle
+taient occups par les Suisses, dont il y avait toujours un fort
+dtachement Versailles. Les grilles furent partout fermes. On
+barricada toutes les issues du chteau, et des portes qui n'avaient pas
+tourn sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermrent pour la premire
+fois.
+
+Enfin, vers 3 heures, arrivrent au galop, par la grande avenue, le roi
+et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrter et d'adresser
+quelque bonne parole ce beau rgiment de Flandre, devant lequel il
+passa et qui criait: Vive le roi!, ne lui dit pas un mot. Il alla
+s'enfermer dans son appartement d'o il ne sortit plus. La garde
+nationale de Versailles, qui faisait sa premire campagne, commena
+murmurer et dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il
+n'y avait pas de canon Versailles.
+
+L'avant-garde de trois quatre cents femmes commena arriver et se
+rpandre dans l'avenue. Beaucoup entrrent l'Assemble et dirent
+qu'elles taient venues chercher du pain et emmener les dputs Paris.
+Un grand nombre d'entre elles, ivres et trs fatigues, s'emparrent des
+tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intrieur de la salle. La nuit
+arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient
+des rangs de la garde nationale et taient dirigs sur mon mari, leur
+chef, qui elle refusait d'obir en restant son poste. Une balle
+atteignit M. de Savonnires et lui cassa le bras au coude. Je vis
+rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas
+la fentre d'o j'assistais tous ces vnements. Mon mari chappa par
+miracle, et, ayant constat que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre
+place en avant des gardes du corps rangs en bataille prs de la petite
+curie. Mais ils taient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie
+de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute ide de dfense
+impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises
+dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnatre
+qu'elle fraterniserait avec celle de Paris ds que celle-ci paratrait,
+et que le mieux, par consquent, tait de ne pas la rassembler de
+nouveau.
+
+ ce moment, mon beau-pre et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le
+roi se retirt Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendt l les
+propositions qui lui seraient faites par les insurgs de Paris et par
+l'Assemble nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou
+9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour
+royale, o elle pntra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle
+passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna,
+par la Mnagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette
+troupe, Versailles, que ce qui tait ncessaire pour relever les
+postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses
+et les Cent-Suisses conservrent les leurs.
+
+C'est alors que deux trois cents femmes qui tournaient depuis une
+heure autour des grilles, dcouvrirent une petite porte[99] donnant
+accs un escalier drob qui aboutissait, au-dessous du corps de logis
+o nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affid,
+probablement, leur montra cette issue. Elles s'y prcipitrent en foule,
+et renversant l'improviste le garde suisse de faction au haut de
+l'escalier, se rpandirent dans la cour et entrrent chez les quatre
+ministres logs dans cette partie des btiments. Il en pntra un si
+grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier
+en furent encombrs. Mon mari rentrait ce moment pour nous apporter
+des nouvelles, sa soeur et moi. Trs inquiet de nous voir en si
+mauvaise compagnie, il rsolut de nous emmener dans le chteau. Ma
+belle-soeur avait pris la prcaution d'envoyer ses enfants chez un dput
+de nos amis qui logeait dans la ville. Guides par M. de La Tour du Pin,
+nous montmes dans la galerie[101] o se trouvaient dj runies une
+quantit de personnes habitant le chteau, qui, sous le coup d'une
+inquitude mortelle quant la suite des vnements, venaient dans les
+appartements pour tre plus prs des nouvelles.
+
+Pendant ce temps-l, le roi, toujours hsitant devant un parti
+prendre, ne voulait plus s'en aller Rambouillet. Il consultait tout le
+monde. La reine, tout aussi indcise, ne pouvait se rsoudre cette
+fuite nocturne. Mon beau-pre se mit aux genoux du roi pour le conjurer
+de mettre sa personne et sa famille en sret. Les ministres seraient
+rests pour traiter avec les insurgs et l'Assemble. Mais ce bon
+prince, rptant toujours: _Je ne veux compromettre personne_, perdait
+un temps prcieux. un moment, on crut qu'il allait cder, et l'ordre
+fut donn de faire monter les voitures qui, atteles depuis deux heures,
+attendaient la grande curie. On s'imaginera sans doute difficilement
+que, de tous les cuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pense
+que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au dpart de la famille
+royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment o la foule du peuple
+de Paris et de Versailles, qui tait rassemble sur la place d'armes,
+vit ouvrir la grille de la cour des grandes curies, il s'leva un cri
+unanime de frayeur et de fureur: Le roi s'en va! En mme temps on se
+jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmne les chevaux, et
+force fut de venir dire au chteau que le dpart tait impossible. Mon
+beau-pre et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui
+taient atteles hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la
+reine repoussrent cette proposition, et chacun, dcourag, pouvant,
+et prvoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans
+l'attente.
+
+On se promenait de long en large, sans changer une parole, dans cette
+galerie tmoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis
+XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et
+Madame[103]. Le salon de jeu, peine clair, tait rempli de femmes
+qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur
+les tables. Pour moi, mon agitation tait si grande que je ne pouvais
+rester un moment la mme place. tout instant j'allais dans
+l'oeil-de-boeuf, d'o l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans
+l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-pre, et d'apprendre par eux
+quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable.
+
+Enfin, minuit, mon mari, qui tait depuis longtemps dans la cour, vint
+annoncer que M. de La Fayette, arriv devant la grille de la cour
+royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait parler au roi;
+que la partie de cette garde, compose de l'ancien rgiment des gardes,
+manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre dlai pouvait avoir
+de l'inconvnient et mme du danger.
+
+Le roi dit alors: Faites monter M. de La Fayette. M. de La Tour du Pin
+fut en un instant la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval
+et pouvant peine se soutenir, tant il tait fatigu, monta chez le
+roi, accompagn de sept huit personnes, tout au plus, de son
+tat-major. Trs mu, il s'adressa au roi en ces termes: Sire, j'ai
+pens qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majest,
+que de prir inutilement sur la place de Grve. Ce sont ses propres
+paroles. Sur quoi le roi demanda: Que veulent-ils donc? M. de La
+Fayette rpondit: Le peuple demande du pain, et la garde dsire
+reprendre ses anciens postes auprs de votre Majest. Le roi dit: Eh!
+bien, qu'ils les reprennent.
+
+Ces paroles me furent rptes au moment mme. Mon mari redescendit avec
+M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire
+exclusivement compose de gardes franaises, reprit sur l'heure mme ses
+anciens postes. C'est ainsi qu' chaque porte extrieure o il y avait
+un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste
+composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya
+bivouaquer, comme c'tait l'usage, sur la place d'Armes, dans un long
+btiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en
+forme de tentes.
+
+Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du chteau et
+s'coulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus
+harasss de fatigue et mouills jusqu'aux os, avaient cherch un refuge
+dans les curies et les remises. Les femmes qui avaient envahi les
+ministres, aprs avoir mang ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient
+couches par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient,
+disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient
+pas pourquoi elles taient venues. Il parat que les chefs fminins
+s'taient rfugies dans la salle de l'Assemble nationale, o elles
+restrent toute la nuit ple-mle avec les dputs qui se relayaient
+pour tablir la permanence.
+
+Je crois que M. de La Fayette, aprs avoir pos ses postes de garde
+nationale, alla un moment l'Assemble, d'o il revint au chteau chez
+Mme de Poix, loge prs de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon
+mari, avec lequel il tait redescendu, l'avait quitt hors de la cour.
+Quant M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soire, et tait
+rest dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde
+nationale de Versailles que s'il n'en et pas t le commandant en chef.
+M. de La Tour du Pin avait runi le peu d'officiers de son tat-major
+sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major
+Berthier. Mais la plupart, cette heure avance, s'taient retirs soit
+chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance..
+
+Le roi, qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu rgnait
+dans Versailles, comme c'tait effectivement vrai, congdia toutes les
+personnes encore prsentes dans l'oeil-de-boeuf ou dans son cabinet. Les
+huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y taient encore que
+la reine tait retire. Les portes se fermrent, les bougies
+s'teignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma
+tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministre, cause des femmes
+couches dans les antichambres et qui nous causaient un grand dgot.
+
+Aprs nous avoir mises en sret dans cet appartement, il redescendit
+chez son pre et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute
+la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote
+par-dessus son uniforme, car la nuit tait froide et humide, puis,
+prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit visiter
+les postes, parcourir les cours, les passages, le jardin, pour
+s'assurer que le calme rgnait bien partout. Il n'entendit pas le
+moindre bruit, ni autour du chteau, ni dans les rues adjacentes. Les
+diffrents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'tait
+rinstalle dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses
+canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la mme
+rgularit qu'avant le 14 juillet.
+
+Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre
+Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas t
+dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canap et tout habill,
+dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproch, mais dans la
+complte ignorance o il a t de la conspiration du duc d'Orlans, dont
+les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en mme temps que lui, sans
+qu'il s'en doutt. Ce misrable, prince, aprs avoir sig dans
+l'Assemble, plusieurs reprises, le 5 octobre, tait reparti le soir
+pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller.
+
+En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa
+prsence Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner
+la reine.
+
+
+V
+
+M. de La Tour du Pin, aprs la ronde nocturne qu'il venait de faire,
+n'ayant rien entendu de nature laisser craindre le moindre dsordre,
+revint au ministre[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son
+cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du
+Grand-Commun[107], il resta dans la salle manger et se mit la
+fentre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici
+que la cour des princes tait alors ferme par une grille, prs de
+laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'tait l
+que commenait la garde de la personne du roi, service particulirement
+dvolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intrieur de
+cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour
+royale, afin d'viter aux gardes du corps du poste install prs de la
+vote de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre,
+d'tre obligs, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir
+par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la
+cour des princes. On verra tout l'heure combien la connaissance de ce
+passage tait ncessaire aux assassins.
+
+Le jour commenait paratre. Il tait plus de 6 heures, et le silence
+le plus profond rgnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuy sur
+la fentre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter
+la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande
+cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misrables
+dguenills entrer par la grille alors que celle-ci tait ferme clef.
+Cette clef avait donc t livre par trahison. Ils taient arms de
+haches et de sabres. Au mme moment, mon mari entendit un coup de fusil.
+Pendant le temps qu'il mit descendre l'escalier et se faire ouvrir
+la porte du ministre, les assassins avaient tu M. de Vallori[110], le
+garde au corps de faction la grille de la cour des princes, et avaient
+franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps
+de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'taient pas
+deux cents--se prcipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre
+se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades
+avaient abandonn sans dfense en dehors du corps de garde, dans lequel
+ils s'taient enferms, et que les assassins n'essayrent pas de forcer.
+Pourtant ces gardes du corps taient l dix ou douze. Ils auraient pu
+tirer, sabrer quelques-uns de ces misrables, secourir leur camarade.
+Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, aprs avoir tir
+son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproch de ses
+assaillants, fut charp l'instant par les autres. Puis, cette lche
+besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie
+de la bande qui, ce moment, avait forc la garde des Cent-Suisses,
+place au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blm ces colosses
+de ne pas avoir dfendu cet escalier avec leurs longues hallebardes.
+Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde
+l'escalier, comme de coutume, tant on tait certain qu'il n'arriverait
+rien, et que les fortes grilles, toutes hermtiquement fermes,
+opposeraient une rsistance assez longue pour qu'on pt se mettre en
+dfense.
+
+La preuve que l'on n'avait pris aucune prcaution extraordinaire, c'est
+que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits
+certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin suivre,
+tournrent dans la salle des gardes de la reine, o ils tombrent
+l'improviste sur le seul garde apost en ce lieu. Ce garde se prcipita
+ la porte de la chambre coucher, qui tait ferme en dedans, et ayant
+frapp plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria:
+Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer. Puis, rsolu vendre
+chrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il dcharge d'abord
+son mousqueton, se dfend ensuite avec son sabre, mais est bientt
+charp sur place par ces misrables qui, heureusement, n'avaient pas
+d'armes feu. Il tombe contre la porte, et son corps empchant les
+assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussrent dans l'embrasure de la
+fentre, ce qui le sauva. Abandonn l sans connaissance jusqu'aprs le
+dpart du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave,
+nomm Sainte-Marie[112], vivait encore la Restauration.
+
+Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-soeur et moi, dans une chambre
+de l'appartement de ma tante, Mme d'Hnin. Ma fatigue tait trs grande,
+et ma belle-soeur eut de la peine me rveiller pour me dire qu'elle
+croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller couter
+la fentre, qui donnait sur les plombs, d'o il provenait. Je me
+secouai, car j'tais trs endormie, puis tant monte sur la fentre, je
+m'avanai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empchait de voir
+la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient:
+ mort! mort! tue les gardes du corps! Mon saisissement fut extrme.
+Comme je ne m'tais dshabille, non plus que ma belle-soeur, nous nous
+prcipitmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le
+parc[114], et d'o elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut gale
+la ntre. Aussitt nous appelmes ses gens. Avant qu'ils ne soient
+rveills, nous voyons accourir ma bonne et dvoue Marguerite, ple
+comme la mort, qui, se laissant tomber sur la premire chaise sa
+porte, s'crie: Ah! mon Dieu! nous allons tous tre massacrs. Cette
+exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme tait tellement
+hors d'haleine qu'elle pouvait peine parler. Au bout d'un instant,
+cependant, elle nous dit qu'elle tait sortie de ma chambre, au
+ministre, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je
+n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que
+je resterais dans le chteau; qu'en descendant les marches du perron,
+elle avait dcouvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple,
+dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modle de
+l'Acadmie--tait occup couper la tte d'un garde du corps[116] qu'on
+venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de
+l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes trs
+crottes et un fouet la main, qui n'tait autre que le duc d'Orlans,
+qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que,
+d'ailleurs, les misrables qui l'entouraient tmoignaient leur joie de
+le voir en criant: Vive notre roi d'Orlans!, tandis qu'il leur
+faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait
+qu' la pense que son tablier blanc et sa robe trs propre, au milieu
+de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'tait enfuie en
+enjambant le corps d'un garde[118] tomb en travers de la grille de la
+cour des princes.
+
+ peine finissait-elle cet motionnant rcit, que mon mari arriva. Il
+nous raconta qu'en voyant les assassins pntrer dans la cour royale, il
+avait aussitt couru la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire
+battre le rappel. Nous apprmes galement par lui que la reine avait pu
+se sauver chez le roi par le petit passage, mnag sous la salle dite de
+l'OEil-de-Boeuf, qui faisait communiquer sa chambre coucher avec celle
+du roi. Il nous dcida quitter l'appartement de ma tante, trop
+rapproch, son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla
+de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de
+chambre, qui demeurait prs de l'Orangerie. M. l'abb de Damas vint nous
+chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, dsespre, inquite de
+tous les dangers qui menaaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnt de
+me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de
+ce qui lui arriverait.
+
+Au bout de deux heures, qui me parurent des sicles, tenant sa parole,
+il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le
+roi et la reine Paris, que les ministres, les administrations et
+l'Assemble nationale quittaient Versailles, o lui-mme avait ordre de
+rester pour empcher le pillage du chteau, aprs le dpart du roi;
+qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale
+de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donn sa
+dmission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour
+l'instant, il me dfendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai
+seule pondant plusieurs heures, ma tante s'tant rendue chez Mme de
+Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-soeur m'ayant quitte
+pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait
+d'arriver d'Hnencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la
+campagne. Je ne crois pas avoir pass de ma vie, ou du moins je n'avais
+pas encore pass, des heures aussi cruelles que celles de cette matine.
+Les cris de mort par lesquels j'avais t rveille rsonnaient toujours
+ mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frmir. Mon imagination
+suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne
+Marguerite elle-mme me manquait pour me donner du courage. Elle tait
+retourne au ministre pour aider mes gens emballer nos effets, qui
+allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-pre.
+
+Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle
+tait en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car
+elle habitait aux curies d'Orlans, dont la livre tait une
+sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil
+moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps
+avait t massacr sous sa fentre, celle d'un entresol fort bas; son
+saisissement avait t tel que ses douleurs cessrent, comme si elle
+n'et jamais d accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par
+Marly, et accoucha trois jours aprs seulement de sa fille Rosamonde,
+depuis Mme Grard.
+
+Vers 3 heures, Mme d'Hnin revint me chercher et m'annona que le triste
+cortge tait parti pour Paris, la voiture du roi prcde des ttes des
+gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les
+gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant chang leurs
+chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des
+Suisses, marchaient ple-mle avec les femmes et le peuple. Cette
+horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout
+ce qu'on avait pu trouver de vhicules pour transporter l'Assemble
+nationale.
+
+Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit M. de La Tour du
+Pin: Vous restez matre ici. Tchez de me sauver mon pauvre
+Versailles. Cette injonction reprsentait un ordre auquel il tait
+fermement rsolu d'obir. Il se concerta avec le commandant du bataillon
+du garde nationale de Paris qu'on lui avait laiss, homme trs dtermin
+et qui montra la meilleure volont... c'tait Santerre!
+
+Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministre. Une affreuse
+solitude rgnait dj Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le
+chteau que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on
+fermait et qui ne l'avaient plus t depuis Louis XIV. Mon mari
+disposait toutes choses pour la dfense du chteau, persuad que, la
+nuit venue, les figures trangres et sinistres que l'on voyait errer
+dans les rues et dans les cours, jusque-l encore ouvertes, se
+runiraient pour livrer le chteau au pillage. Effray pour moi du
+dsordre qu'il prvoyait, il exigea que je partisse avec ma tante.
+
+Nous ne voulions pas aller Paris, dans la crainte qu'on n'en fermt
+les portes et que je ne me trouvasse spare de mon mari sans pouvoir le
+rejoindre. Mon dsir et t de rester Versailles. Prs de lui je
+n'avais peur de rien. Mais il se proccupait des consquences funestes
+que pourraient avoir pour mon tat de grossesse de nouvelles frayeurs
+semblables celles que je venais d'prouver. Ma prsence paralyserait,
+disait-il, les efforts qu'il tait de son devoir de faire pour rpondre
+ la confiance du roi. Enfin il me dcida partir pour Saint-Germain et
+ aller attendre les vnements dans l'appartement de M. de Lally, au
+chteau. C'tait celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon,
+lui avait laiss tout meubl.
+
+Nous fmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi,
+accompagnes d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les
+chevaux et les voitures de mon beau-pre taient partis pour Paris, et
+on n'aurait pas trouv, pour quelque somme que ce ft, un moyen de
+transport Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots
+du pav de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver
+au logement o la vieille concierge fut bien surprise de me voir,
+achevrent de m'puiser. Je me trouvai trs mal et, avant la fin de la
+nuit, tous les symptmes d'une fausse couche devinrent menaants. Une
+terrible saigne que l'on me fit empcha cet accident, mais me rduisit
+ un tat de faiblesse tel que je fus plusieurs mois me rtablir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+I. Installation de Mme de La Tour du Pin Paris.--M. de Lally et Mlle
+Halkett.--Le ministre de la guerre l'htel de Choiseul.--Indiscipline
+dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage
+de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du
+Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les
+dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
+de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La
+messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille
+royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure
+Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
+ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention
+des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de
+Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
+envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
+s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du
+Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour
+Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour Paris par
+l'Alsace.
+
+
+I
+
+Au bout de quinze jours je partis pour Paris, o je m'installai chez ma
+tante, rue de Verneuil, en attendant que l'htel de Choiseul, affect au
+dpartement de la guerre, ft prt.
+
+Mon beau-pre tait provisoirement camp dans une maison qui
+appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], prs du Louvre. J'allais
+tous les jours dner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais
+j'tais reste d'une pleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas
+beaucoup, qu' ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas,
+prenaient un air pouvant. J'avais entirement perdu l'apptit. Mon
+mari et mon beau-pre se dsolaient de voir que l'on ne pouvait rien
+trouver que je voulusse manger. Cependant j'avanais dans ma grossesse,
+qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait.
+
+Ma tante avait dcide M. de Lally, sur qui elle exerait un empire
+absolu, abandonner l'Assemble nationale aprs la Rvolution du 6
+octobre. Elle le fora galement quitter la France avec M. Mounier.
+Tous deux se retirrent en Suisse. Ce fut une trs fausse mesure;
+c'tait dserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux
+voix de plus n'eussent probablement rien empch des vnements qui
+suivirent, ils ont d se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cd un
+mouvement qu'on pouvait souponner avoir t inspir par la crainte.
+Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est cette
+poque qu'elle le dtermina pouser son ancienne matresse, Mlle
+Halkett, nice de lord Loughborough, alors grand chancelier en
+Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnatre la fille qu'il
+avait eue de cette femme plusieurs annes auparavant qu'il se dcida
+l'pouser, car il n'prouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au
+moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett Turin, il
+tomba malade d'une affreuse petite vrole dont il faillit mourir et dont
+l'habilet de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourn et
+ne se fit que l'anne d'aprs.
+
+Au commencement de l'hiver, nous allmes nous tablir l'htel de
+Choiseul, superbe charmant appartement, entirement distinct de celui de
+mon beau-pre, avec lequel il communiquait cependant par une porte
+donnant accs dans un des salons. Un joli escalier spar ne menait que
+chez moi. C'tait comme une jolie maison part, ayant vue sur des
+jardins, aujourd'hui tous btis. Mon mari charg par son pre de
+beaucoup d'affaires importantes, tait trs occup. Je ne le voyais
+gure qu'au djeuner, que nous faisions tte tte, et au dner.
+
+Mon beau-pre cessa de donner de grands dners quand on fut Paris.
+Mais il avait, tous les jours une table de douze quinze personnes,
+soit des dputs, soit des trangers, ou des personnages marquants. On
+dnait 4 heures. Une heure aprs le dner et aprs s'tre entretenu
+dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au caf_ selon
+l'usage de Versailles, mon beau-pre rentrait dans son cabinet. Je
+retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde.
+
+La reine avait rendu ses loges en arrivant Paris, et ce mouvement de
+dpit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indispos les
+Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas
+les mnagements, ou ne voulait pas les employer. Elle tmoignait
+ouvertement de l'humeur ceux dont la prsence lui dplaisait. En se
+laissant aller ainsi des mouvements dont elle ne calculait pas les
+consquences, elle nuisait aux intrts du roi. Doue d'un grand
+courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une
+dfiance, toujours mal place, envers ceux qui taient le plus disposs
+ la servir. Aprs le 6 octobre, ne voulant pas reconnatre que
+l'affreux danger qui l'avait menace tait l'ouvrage d'un complot ourdi
+par le duc d'Orlans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les
+habitants de Paris indistinctement et vitait toutes les occasions de
+paratre en public.
+
+Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et,
+craignant la foule, je n'assistai aucun spectacle pendant l'hiver de
+1789 1790. Souvent je runissais huit ou dix personne dans mon
+appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-pre ne prenait
+jamais part, car il se couchait de trs bonne heure et se levait de
+grand matin.
+
+C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti dmagogique employa
+tous les moyens pour corrompre l'arme. Chaque jour, il arrivait quelque
+fcheuse nouvelle. Tel rgiment avait pill sa caisse, tel autre avait
+refus de changer de garnison. Ici les officiers avaient migr; l une
+ville envoyait un dput l'Assemble pour demander le dplacement du
+rgiment qui s'y trouvait, sous prtexte que les officiers taient
+_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre
+beau-pre prissait sous l'accablant labeur provoqu par ces mauvaises
+nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans cong pour sortir de
+France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers
+profitaient, encourageait la rvolte.
+
+Le 19 mai, j'accouchai d'un garon bien portant et qui a fait mon
+bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hnin, venue de Suisse pour mes
+couches, en fut la marraine et mon beau-pre le parrain. On le nomma
+Humbert-Frdric[120]. Les prtres clbraient encore le culte sans
+serment, et mon fils reut le baptme dans la paroisse de
+Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le
+souhaitais, ma sant ayant t trop prouve dans les premiers mois de
+ma grossesse, et ma faiblesse tant encore trs grande. Une bonne
+nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et
+bientt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il
+n'avait que la peau et les os.
+
+Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empcha d'assister au
+mariage de Charles de Noailles, fils an de Mme de Poix, avec Nathalie
+de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'tait une trs grande
+msalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait dguiser sous
+l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'tait dupe, et chacun
+savait que les beaux yeux de Nathalie avaient t moins puissants que
+les cus sonnants de la cassette de son pre. M. de Laborde avait dj
+mari sa fille ane M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui
+restait plus que deux fils, les deux cadets ayant pri au commencement
+de l'expdition de M. de La Prouse[121].
+
+Charles de Noailles tait beau comme le jour. En relations de
+fraternelle familiarit avec lui, il vint me montrer sa toilette de
+mari un moment avant la crmonie, en se rendant de l'htel de
+Mouchy[122], sa rsidence, l'htel de Laborde, rue d'Artois[123], tout
+prs de la rue de la Grange-Batelire, o je demeurais[124]. Cette
+toilette serait trouve fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit
+habill, d'une riche toffe de soie bleu barbeau, admirablement brod en
+soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles
+pour jabot et pour manchettes; coiff avec mille boucles, l'pe au ct
+et le chapeau trois cornes. Telle tait alors, pour les crmonies, la
+tenue qu'on n'avait pas encore altre.
+
+La cour, Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles,
+l'exception de la messe, o l'on n'alla plus ds que le dcret qui
+ordonnait le serment aux prtres fut promulgu. Le dner avait lieu
+comme Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la
+reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance.
+Mme d'Hnin avait donn sa dmission en partant pour la Suisse, et il
+fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine
+s'y opposa. On parlait dj de nommer mon mari ministre en Hollande, et
+comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine mit l'avis
+qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre
+aussitt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas
+encore des dangers comme ceux du 5 octobre?
+
+
+II
+
+Je ne me souviens plus des causes qui inspirrent l'ide de faire
+_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de
+l'tat, en envoyant Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y
+trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le
+_Moniteur_ rend compte de la sance o cette rsolution fut prise.
+
+Les gardes nationales, qui s'taient organises dans tout le royaume
+pendant l'anne qui venait de s'couler envoyrent aussi des dputations
+composes de leurs officiers les plus levs en grade et des simples
+gardes les plus gs. On commena les travaux prparatoires ds la fin
+de juin.
+
+Le Champ de Mars, en face de l'cole militaire, prsentait cette
+poque l'aspect d'une pelouse bien nivele, o s'exeraient les lves
+de l'cole et o le rgiment des gardes franaises manoeuvrait.
+
+Il n'y avait alors de garnison ni Paris ni aux environs. Les gardes
+franaises taient la seule troupe qui ft dans la ville. Leur nombre se
+montait, je crois, 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un
+dtachement Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines.
+Courbevoie tait cantonn le rgiment des gardes suisses, qu'on ne
+voyait jamais Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre
+compagnies. Une seule tait de service Versailles. Les autres
+occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain.
+Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni Versailles, ni Paris, o
+l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers
+rgiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du
+Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de
+raccoler quelque jeune ouvrier mcontent ou quelque mauvais sujet dont
+ils dbarrassaient Paris.
+
+Mon mari fut charg par son pre de passer en revue toutes les
+dputations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et mme
+de leurs plaisirs; car tous les thtres eurent ordres de rserver des
+places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un
+grand nombre logrent aux Invalides et l'cole militaire. Le peuple de
+Paris s'employa avec transport aux travaux entreprendre au Champ de
+Mars. Tout fut termin en quinze jours. Le grand cirque ou amphithtre
+en terre qu'on y voit maintenant, fut lev par deux cent mille
+personnes de toute condition, et de tout ge, hommes et femmes. Un
+spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commena par
+tracer le cirque et l'lever avec quatre pieds de terre prise au
+milieu de l'arne. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la
+plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez lev, compris
+entre l'cole militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des
+milliers de brouettes taient pousses par des gens de toutes qualits.
+Il existait encore Paris, plusieurs couvents de moines portant leur
+habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables leur
+costume, atteles de petits tombereaux bras, nomms camions, avec
+des capucins ou des rcollets; ct, des blanchisseuses avec des
+chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les
+classes de la socit, pas le moindre dsordre, pas la plus petite
+dispute. Chacun tait m par une seule et mme pense de confraternit.
+Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques
+heures de la journe pour transporter des terres. Il n'y avait pas un
+garon de boutique dans Paris qui ne ft au Champ de Mars. Tous les
+travaux taient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait
+jusqu' nuit, et la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand
+nombre des travailleurs bivouaquaient dans les alles latrales. Des
+petits cabarets ambulants, des tables charges de comestibles grossiers,
+des tonneaux de vin remplissaient les grands fosss btis qui entourent
+le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allmes, ma
+belle-soeur, arrive depuis peu Paris, et moi, nous tablir l'cole
+militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars,
+afin d'tre toutes portes le lendemain matin. Mon beau-pre y avait
+fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux
+djeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous
+voir pendant la crmonie. Cette prcaution fut d'autant plus utile
+qu'on avait oubli, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du
+roi, et, l'heure ordinaire de leur dner tant arriv avant la fin de
+cette reprsentation mensongre destine unir jamais le roi son
+peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation.
+
+Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant
+devant un groupe d'officiers de ce corps, runis au bas de l'escalier
+pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son
+fils: Il n'a pas encore le bonnet.--Non, madame, rpondit l'un des
+officiers, mais il en a beaucoup son service. Cette premire garde
+nationale, il est vrai, tait compose de tous les lments sages de la
+population de Paris. On avait considr que c'tait le moyen d'lever
+une digue contre l'esprit rvolutionnaire. Tous les ngociants, les gros
+marchands, les banquiers, les propritaires, les membres des hautes
+classes qui n'avaient pas encore quitt la France, en faisaient partie.
+Dans la socit, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y taient
+inscrits et faisaient trs exactement leur service. M. de La Fayette
+lui-mme, que l'on a tant attaqu, ne songeait pas alors la Rpublique
+pour la France, quelles que fussent les ides qu'il avait rapportes
+d'Amrique sur ce genre de gouvernement. Il dsirait autant qu'aucun de
+nous l'tablissement d'une sage libert et l'abolition des abus. Mais je
+suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pense ni le dsir de
+renverser le trne et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes
+que la reine lui portait et qu'elle lui tmoignait chaque fois qu'elle
+l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractre doux
+jusqu' la niaiserie. Toutefois, il n'tait pas faible, et sa conduite
+sous l'Empire l'a bien prouv. Il a rsist toutes les dmarches, les
+offres, les cajoleries de Napolon. La Restauration s'est montre
+injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hrit de la haine que
+lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes
+invents son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au
+reproche d'avoir t le gelier du roi aprs la fuite de la famille
+royale Varennes. Mais revenons la fdration de 1790.
+
+Un autel avait t lev dans le Champ de Mars et une messe y fut
+clbre par le moins recommandable des prtres franais. L'abb de
+Prigord, depuis prince de Talleyrand, avait t nomm vque d'Autun,
+lorsque M. de Marboeuf avait pass au sige de Lyon. Quoiqu'il et t
+l'agent du clerg, ce qui assurait l'piscopat aprs cinq ans d'exercice
+de cette place, le roi, mcontent, juste titre, de sa conduite
+ecclsiastique, s'tait refus lui confrer l'piscopat. Ce prince
+avait mis, ce refus, une fermet bien loigne de son caractre
+ordinaire, mais provoque dans l'occasion par sa conscience religieuse.
+Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, pre de l'abb, aux
+sollicitations de qui le roi avait rsist jusqu'alors, fut sur son lit
+de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernire, le roi ne put
+rsister plus longtemps. Il nomma l'abb de Prigord l'vch d'Autun.
+
+Ce fut lui qui clbra la messe la fdration de 1790. Son frre
+Archambauld la servit, et quoiqu'il et fortement ni le fait quand il
+rejoignit les princes Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brod
+et l'pe au ct, au pied de l'autel.
+
+Rien au monde ne peut donner l'ide de ce rassemblement. Les troupes
+ranges en bon ordre au milieu de l'arne; cette multitude d'uniformes
+diffrents se mlant celui de la garde nationale, brillant de
+nouveaut; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au
+moment d'une pluie assez abondante, dploya des milliers de parapluies
+de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle
+le plus surprenant qu'on pt voir, et j'en jouissais des fentres de
+l'Ecole militaire, o j'tais installe.
+
+On avait construit, en avant dt balcon du milieu, une belle tribune
+trs orne. Elle s'avanait jusqu'auprs de la coupure mnage dans le
+cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des
+spectateurs. L'infortune famille royale comprenait ce jour-l le roi,
+la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et
+Madame[128]. Releve de couches depuis deux mois seulement, j'tais
+encore trs faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai
+cependant sur le passage de la reine et, accoutume depuis longtemps aux
+impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence
+pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir nanmoins assez pour son
+intrt et pour celui du roi.
+
+
+III
+
+Vers la fin de juillet 1790, j'tais assez bien remise de mes couches.
+Ma tante voulut retourner Lausanne, et mon mari, connaissant mon dsir
+de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de
+Valence, dont la conduite tait encore exemplaire alors, se trouvait
+Scheron, prs de Genve, avec Mme de Montesson qui y passait l't.
+Elle devait faire inoculer sa fille ane, Flicie, depuis Mme de
+Celles, ge de trois ans; son autre fille, ne quelques jours aprs le
+5 octobre, tait encore trop jeune pour subir cette opration. Il fut
+convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison spare de celle
+de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec
+elle. Je consentis ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne
+nourrice et Marguerite l'htel de la guerre, et sans me douter qu'en
+m'loignant de Paris, j'allais prouver une cruelle inquitude. Ma femme
+de chambre, ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas.
+Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste brancards,
+car les calches n'taient pas encore connues alors.
+
+Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent,
+Pauline de Pully. Sa mre, cousine germaine de ma tante et de ma
+belle-mre, avait une trs mauvaise conduite, et ma tante fit une chose
+trs utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et
+tait trs distingue par l'esprit et par l'instruction. Elle savait
+bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicit, pendant
+qu'on la coiffait. Jusque-l sa vie s'tait partage entre le couvent,
+Orlans, et un vieil oncle ecclsiastique qui habitait cette ville.
+Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir
+Lausanne la colonie questre dont parle Csar, et si elle se rjouissait
+de visiter les Alpes; c'tait dans l'espoir d'y trouver encore les
+traces des lphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du
+temps prsent, joint beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait
+trs amusante et trs originale. Assise entre ma tante et moi dans la
+voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre
+voyage, se croyait dj au bout de l'Europe. L'occasion se prsenta
+bientt de lui persuader qu'elle tait en France, et en rvolution.
+
+Nous tions munies de tous les passeports possibles, tant pour les
+autorits civiles que pour les gardes nationales et les autorits
+militaires. Une imprudence de ma tante faillit nanmoins nous coter
+cher. La poste aux chevaux de Dle se trouvait hors de la ville, sur la
+route de Besanon. Nous traversmes donc toute la ville par une rue
+assez solitaire, et, sauf quelques injures lances par des passants qui
+criaient: En voil encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates,
+nous parvnmes sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs
+localits, nous avions dj t traites de la sorte, et nous y tions
+accoutumes.
+
+Arrives la poste, ma tante s'informe auprs du matre de poste si
+cette route mne Genve. Il lui rpond que pour prendre la route de
+cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je
+reprsente en vain ma tante que nos passeports portent que nous devons
+sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les
+chevaux attels, donne l'ordre de rtrograder et de retraverser la ville
+pour gagner la route des Rousses, sous le prtexte qu'elle avait donn
+rendez-vous M. de Lally Genve, o elle trouverait aussi M. Mounier.
+
+Nous voil donc rentres dans la ville. Mais nous ignorions qu'il
+fallait traverser le march qui se tenait sur une grande place. Obliges
+d'aller au pas pour mnager la foule des paniers et des personnes, nous
+sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant
+mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: C'est
+la reine! Aussitt on nous arrte, on dtelle les chevaux, on arrache
+le courrier de dessus son cheval, en criant: la lanterne! On ouvre
+la portire et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non
+sans crainte. Je me rclame du titre de fille du ministre de la guerre,
+et je demande qu'on me mne chez le commandant de la place ou qu'on
+aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette
+pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. Voil sa
+maison! s'crie une personne, et, en effet, nous voyons deux
+sentinelles une porte o flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y
+avait que deux pas faire. J'entranai ma tante et Pauline, et nous
+entrmes dans la maison o la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par
+respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; nanmoins,
+de prendre notre dfense. Nous traversons une antichambre. Personne ne
+s'y trouvait. De l, nous pntrons dans une salle manger, garnie
+d'une table bien servie, de sept huit couverts, qu'on venait de
+quitter prcipitamment. Deux ou trois chaises renverses tmoignaient de
+la hte des convives s'loigner. Une serviette tombe terre, prs
+d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse
+aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette
+porte qu'elle dsirait remettre une lettre de M. de La Fayette au
+commandant Malet. Pas de rponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au
+bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit
+dans l'espoir que quelqu'un paratrait. Repartir tait hors de question,
+car nous voyions, sur la place, le peuple assembl autour de nos
+voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi,
+nous n'avions pas djeun. Voyant que ma tante s'tait assise rsigne,
+en disant Il faut attendre, nous nous assmes aussi, mais prs de la
+table, et nous nous mmes manger le dner qu'on avait abandonn. Une
+excellente blanquette, un morceau de pt, des fruits admirables
+assouvirent nos apptits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon
+coeur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la
+milice nationale.
+
+Enfin, aprs trois heures d'attente, et ayant aperu par la fentre que
+nos voitures avaient t emmenes, nous entendons marcher au-dessus de
+la pice que nous occupions, quoiqu'on n'et pas rpondu la sonnette,
+dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientt nous vmes entrer un
+grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois
+autres hommes d'un ge respectable, qui, s'adressant ma tante, lui
+demanda son nom, puis, me montrant, dit: C'est mademoiselle votre
+fille? Elle leur rpondit que j'tais la belle-fille du ministre de la
+guerre, que je savais qu'il y avait un rgiment de cavalerie en garnison
+ Dle, que je dsirais parler son commandant qui obtiendrait, sans
+doute, du prsident de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le
+fonctionnaire depuis appel maire--notre mise en libert. Son
+interlocuteur dclara ce moment qu'il tait lui-mme le prsident de
+la commune. Il ajouta que le peuple tait fort anim, que le nom de ma
+tante lui paraissait un nom suppos, que beaucoup de personnes croyaient
+qu'elle tait la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre.
+Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnires, suggra le
+moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en
+courrier Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions
+autorises nous tablir dans une auberge. Un des membres de la commune
+qui accompagnaient le prsident proposa de nous prendre chez lui.
+L'asile serait plus sr qu' l'auberge, o nous pourrions tre insultes
+par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me
+conduire, car la pense que les officiers pourraient peut-tre se
+dcider prendre ma dfense lui faisait beaucoup d'impression et
+peut-tre de peur.
+
+Sortant donc de la maison inhospitalire du commandant de la garde
+nationale, aprs avoir mang son dner sans son assentiment, nous fmes
+conduites par notre hte dans sa maison, o il nous logea dans des
+chambres fort communes, mais trs bonnes. L vinrent nous rejoindre la
+femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous crivions
+Paris notre msaventure, ma tante M. de La Fayette, moi mon mari, et
+que notre cuisinier, qui courait bien franc trier, se prparait
+partir, on avait assembl la commune pour fabriquer notre messager un
+passeport qui assurt sa sret. On libella en mme temps un
+procs-verbal, dans lequel on vantait le civisme des habitants de Dle,
+qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes
+suspectes, fortement souponnes d'tre toutes autres que ce qu'elles
+prtendaient. Un homme qui avait t Paris assurait que la plus ge
+tait la reine, la plus jeune pouvait bien tre Mme Royale[129], et la
+grande--c'tait moi--Mme Elisabeth[130]. Ce bel arrangement tait cru
+de toute la ville.
+
+Notre hte nous engagea ne pas tenter de sortir, ce qui quivalait
+une dfense, et nous nous rsignmes rester dans notre triste
+logement, au rez-de-chausse sur un fort petit jardin, o pntrait
+peine le jour midi.
+
+Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger.
+Ils nous firent mille questions, visitrent nos papiers, nos critoires,
+nos portefeuilles. Ils me demandrent compte de tout ce que j'avais dans
+la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne
+devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent
+autres absurdits semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin
+j'eus la pense de leur dire que les officiers de la ville envoys
+Paris la Fdration, et qui devaient tre de retour leur rgiment,
+ayant probablement dn chez mon beau-pre, me reconnatraient. Cette
+ide leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher.
+
+Vers la fin de notre premire journe de rclusion, arrivrent donc les
+officiers de Royal-tranger, qui m'offrirent leurs services et leur
+protection. Les plus jeunes taient tous prts mettre le sabre au
+clair pour la dfense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre.
+Les plus gs voulaient m'emmener au quartier. Il y existait,
+disaient-ils, un fort bel appartement o nous serions trs bien, en
+attendant le retour de notre courrier.
+
+Je les conjurai de dissimuler leur mcontentement, les assurant que mon
+beau-pre m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent
+pour moi dans des dmarches qui compromettraient la tranquillit
+publique. Mais je ne pus empcher que pendant toute la journe ces
+officiers vinssent chez moi, les uns aprs les autres, et fissent si
+bien qu'au bout du quatrime jour, les membres de la municipalit
+trouvrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrtant et nous
+donnrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour
+recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher Nyon,
+nous rsolmes de ne partir que le lendemain matin 5 heures. Les
+voitures, qui n'taient pas venues la maison o on nous avait
+retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'esprais que nous
+pourrions partir pied, incognito, cause de l'heure matinale. Mais,
+comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de
+sabres tranant sur les dalles. Tous les officiers taient l et, bon
+gr mal gr, il nous fallut accepter leur escorte jusqu' nos voitures.
+Heureusement nous ne rencontrmes pas d'habitants. Je n'avais pas une
+goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens
+taient si anims qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre
+ la main. Aussi fus-je bien soulage, quand, aprs beaucoup de
+remerciements et de politesses, nous nous mmes en route pour le Jura.
+
+Notre triomphe arriva le soir mme. Le prsident de l'Assemble
+nationale avait crit au maire ou prsident de la commune par le
+courrier expdi pour le rprimander fortement sur notre arrestation. M.
+de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale,
+qui s'tait abstenu avec tant de prudence. Mon beau-pre recommandait
+notre sret au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous
+flicitmes de nous tre soustraites, par une prompte fuite, aux
+honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour rparer une injuste
+dtention.
+
+Nous arrivmes Nyon minuit, aprs avoir pass la frontire sans
+difficults. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il tait Scheron,
+o il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit,
+Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me rveillai la pointe,
+du jour, dans l'impatience o j'tais de voir ce beau lac dont j'avais
+lu tant de descriptions. Je courus la fentre, et quand ouvrant le
+contrevent j'aperus cette belle nappe d'eau claire par le soleil
+levant, l'motion et l'admiration que j'prouvai ne sauraient
+s'exprimer. En crivant ces lignes, soixante et onze ans, sur les
+bords de ce mme lac, aprs une vie si longue et si tourmente, que de
+rflexions m'inspire sa beaut, toujours la mme, et combien je sens le
+nant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de
+la cration, et nous, pauvres tres, notre vie n'est que d'un moment!...
+Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'ternit.
+
+
+IV
+
+Le lendemain nous arrivions Scheron o nous trouvmes MM. de Lally et
+Mounier. J'y reus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la
+rvolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de
+Nancy, dont faisait partie le rgiment du Roi-Infanterie et celui de
+Chteauvieux-Suisse. Cela n'veilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier
+dcida ma tante faire une course Chamonix. Nous partmes le
+lendemain et ne revnmes Genve qu'au bout de cinq ou six jours.
+
+De retour Scheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me
+renvoyait de Lausanne, o il croyait que j'tais avec ma tante. Il
+m'annonait son dpart pour Nancy, porteur des ordres du roi M. de
+Bouill. Leur teneur tait de runir quelques rgiments franais et
+suisses, puis de marcher sur Nancy, o les rgiments du Roi et de
+Chteauvieux s'taient enferms aprs avoir pill, leurs caisses et
+arrt M. de Malseigne, commandant de la ville. Un rgiment de
+cavalerie[131], appartenant la garnison, s'tait joint aux rvolts
+contre lesquels on tait rsolu d'agir avec rigueur, titre d'exemple,
+des nouvelles me causrent la plus vive inquitude, et j'exprimai le
+dsir d'aller Lausanne, o mes lettres taient adresses. Ma tante,
+qui partageait mon apprhension, consentit aisment s'y rendre, et
+nous partmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de
+poste de Genve Lausanne.
+
+ Rolle, o nous nous arrtmes pour faire rafrachir les chevaux, on
+nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genve, se trouvait
+l et qu'il allait Nancy. Ma tante demanda lui parler en
+particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre o j'tais
+reste avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troubl, ce qui
+augmenta mes anxits. Elle me raconta qu'on s'tait battu Nancy, mais
+que les dtails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette
+ville, porteur de la somme d'argent qui avait t pille par le rgiment
+de Chteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux gnral,
+dont le rgiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres
+deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait
+que le fils du ministre de la Guerre avait t tu devant Nancy. La
+chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur
+tait arriv, on m'aurait envoy un courrier. Nanmoins son agitation
+tait grande, et nous repartmes pour Lausanne sans qu'elle m'et fait
+partager le tourment auquel elle tait en proie. Plus tard elle m'avoua
+que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route
+de Rolle Lausanne.
+
+En arrivant dans cette dernire ville, M. de Lally, qui nous avait
+prcdes, me remit plusieurs lettres crites par mon mari, depuis son
+retour Paris. Il me racontait tout ce qui s'tait pass Nancy. Ces
+dtails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai nanmoins ceux qui
+ont rapport M. de La Tour du Pin. Il tait parti de Paris ayant reu
+du roi l'ordre d'agir avec la plus grande svrit envers la garnison
+rvolte, si, aprs avoir t somme plusieurs reprises de se
+soumettre, elle persistait dans sa rbellion.
+
+M. le marquis de Bouill, qui avait acquis une grande rputation
+militaire pendant la guerre d'Amrique, exerait le commandement gnral
+en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des
+rgiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,
+et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoy par lui en
+parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait
+de la place, retenu prisonnier par les rvolts, ainsi que les officiers
+rests fidles leurs devoirs. Mon mari, ayant puis tous les moyens
+de conciliation, ressortit pour communiquer au gnral la mauvaise
+nouvelle de la rsistance obstine des trois rgiments. Ceux-ci
+n'osrent pas le retenir, soit qu'ils eussent t embarrasss de sa
+personne, soit que, plus prudents, ils esprassent pouvoir obtenir plus
+tard son intervention pour faire leur soumission, au cas o ils ne
+seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouill
+Toul, et l'on se disposa marcher sur Nancy. La dtention de M. de
+Malseigne dans cette ville donnait lieu une vive apprhension. Je ne
+me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval
+tout sell, sans que ses gardiens s'en aperussent. Le fait est que
+s'tant prsent la porte, tranquillement, comme un paisible
+promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un
+chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy
+Lunville, o se trouvait en garnison son ancien rgiment de
+cuirassiers. Cinq lieues de poste sparent Nancy de Lunville. Il fit
+les trois premires au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le
+poursuivait, il mit les perons dans le ventre de son cheval. Arriv
+prs de Lunville, la crainte lui vint d'tre arrt au passage du pont.
+Dcouvrant ce moment, de l'autre ct de la rivire qu'il ctoyait,
+les cuirassiers sur le champ de manoeuvres, il poussa son cheval dans
+l'eau et traversa la rivire la nage. Ceux qui le poursuivaient
+n'osrent pas en faire autant et s'en retournrent fort confus Nancy.
+
+M. de Bouill, dbarrass de la crainte de compromettre la vie de M. de
+Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un rgiment
+suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,
+constitue par un simple arc avec une grille, la troupe de tte aperut
+une compagnie du rgiment du Roi qui gardait une pice de canon place
+au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux
+siens: Ne tirez pas, et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La
+Tour du Pin s'avana. Mais, au mme instant, les soldats insurgs
+tirrent, et les canonniers mirent le feu leur pice, charge
+mitraille. La dcharge, en prenant la colonne du rgiment suisse dans sa
+longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se
+trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval
+tu et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au
+moment o son valet de chambre, qui tait l en amateur, l'eut rejoint
+dans le champ o son cheval l'avait emport avant de tomber. Pendant ce
+temps, le reste de la colonne forait la porte et entrait dans la ville.
+Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait empcher les mutins de
+tirer, fut cribl de coups par la dcharge des siens. Il resta sur
+place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six
+semaines aprs, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait
+pu extraire la balle.
+
+Le rgiment de Chteauvieux, soumis, demanda se faire justice
+lui-mme, ainsi qu'il tait spcifi dans les capitulations des
+rgiments suisses. Un conseil de guerre, compos d'officiers de trois de
+ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept
+des plus mutins furent condamns et excuts sans dsemparer. Les deux
+rgiments franais furent casss et dissmins dans d'autres corps.
+Quelques-uns des soldats rvolts furent fusills, un plus grand nombre
+envoys aux galres, et tout cela n'arrta pas le mouvement
+insurrectionnel des troupes. L'arme fut perdue pour la royaut le jour
+o la pense de l'migration entra dans la tte des officiers, et
+lorsqu'ils crurent pouvoir, sans dshonneur, abandonner leurs drapeaux
+au lieu de faire tte l'orage. Les sous-officiers se trouvrent l
+tout prts prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de
+l'arme qui a conquis l'Europe.
+
+Mon mari, aussitt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,
+revint en porter la nouvelle Paris. Son pre le mena tout crott chez
+le roi, et on drogea, pour cette fois-l, l'tiquette qui dfendait
+aux uniformes de se montrer la cour.
+
+
+V
+
+Pendant ces vnements, j'tais Lausanne, o je passai quinze jours en
+m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
+ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup,
+trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
+les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes
+vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup
+d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
+avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre cette
+petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et
+je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
+tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et
+mises de mme.
+
+Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle
+Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
+je soupais souvent l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
+On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les
+meilleurs artistes de Paris. Quant mes amis de l'htel Rochechouart,
+ils ne rentraient qu'assez tard Paris de leur beau chteau de
+Courteilles.
+
+Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les
+rgiments de l'arme, peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus
+grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux
+efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de
+France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les
+officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient
+des officiers jeunes gens, aprs avoir accompagn M. le comte d'Artois
+Turin, dj ennuys du Pimont, taient venus en Suisse. Parmi eux,
+Archambauld de Prigord, pass subitement du pied de l'autel de la
+Fdration l'migration; le prince de Lon, depuis duc de Rohan; MM.
+de Courtivron. Les uns et les autres ayant apport les airs et
+l'impertinence de la haute socit de Paris au milieu des moeurs suisses,
+ cette poque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se
+moquant de tout, toujours surpris qu'il existt autre chose au monde
+qu'eux et leurs manires; disant ces gens-l en parlant des habitants
+du pays qui leur offrait un sr et honorable asile; persuads qu'on
+tait trop heureux de les accueillir, et prenant en piti ceux qui ne
+s'empressaient pas de les imiter.
+
+J'espre que personnellement je n'tais pas aussi ridicule, sans
+pourtant pouvoir affirmer de n'tre pas tombe parfois dans les mmes
+travers, qui taient en somme ceux des personnes que je connaissais et
+avec lesquelles je passais ma vie.
+
+Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines Genve ou, pour
+mieux dire, aux Pquis. Mon mari vint me chercher et me ramena Paris.
+Comme il tait press et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y
+rencontrer M. de Bouill, nous quittmes Genve et traversmes la
+Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour
+pour visiter Berne, Soleure et Ble.
+
+M. de Bouill vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et
+j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait
+avec lui en se promenant sur la route. Aprs une matine consacre
+Strasbourg, nous allmes coucher Saverne, et de l Nancy. En
+parcourant cette ville au clair de lune, nous passmes devant le logis
+du malheureux M. Desilles, qui tait mourant. On avait plac une
+sentinelle la porte pour empcher qu'on parlt sous sa fentre.
+Quelques jours aprs il succombait. Nous fmes, sans nous arrter, le
+trajet de Nancy Paris, o je retrouvai mon cher enfant trs bien
+portant et trs embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne
+Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude
+incomparable, qui ne s'est jamais dmentie chez cette brave fille.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+I. Sjour Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du
+Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
+est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
+Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de
+Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de
+M. de La Tour du Pin pour engager le roi refuser la Constitution.--II.
+Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
+Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs la
+Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
+lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de
+meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
+Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
+Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette
+ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette,
+Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis
+ la Haye, Short.--Mme de La Fayette Olmutz.--Serment de fidlit au
+roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
+Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre la soldatesque.--Accoutrement de
+l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
+Chabrillan Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit Mons.--douard,
+le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore.
+
+
+I
+
+Je repris ma vie de Paris, l'htel de la guerre. Presque tous les
+matins je montais cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait.
+J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la
+mre, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fiert des Mouchy,
+des Poix et des Noailles ne se serait pas arrange d'un pareil chaperon.
+On avait bien voulu des cus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
+ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup,
+trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
+les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes
+vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup
+d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
+avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre cette
+petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et
+je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
+tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et
+mises de mme.
+
+Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle
+Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
+je soupais souvent l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
+On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les
+meilleurs artistes de Paris. Quant mes amis de l'htel Rochechouart,
+ils ne rentraient qu'assez tard Paris de leur beau chteau de
+Courteilles.
+
+Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les
+rgiments de l'arme, peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus
+grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux
+efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de
+France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les
+officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient
+des officiers migrs des lettres leur reprochant leur lchet, leur peu
+d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux
+gentilshommes rfugis dans leurs manoirs des paquets renfermant de
+petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait leur
+imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait
+l'intervention des innombrables armes de l'tranger. Le roi, dont la
+faiblesse galait la bont, se serait fait un scrupule d'arrter ce
+torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le dpart de quelque
+personne de son parti, et mme de sa maison.
+
+Mon beau-pre, impuissant devant les intrigues de l'Assemble et ne
+trouvant pas dans le roi la fermet qu'il tait en droit d'en attendre,
+rsolut de quitter le ministre[132]. On proposa mon mari de lui
+succder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'arme qui
+tait entirement son ouvrage. Le roi lui-mme trouvait que l'auteur du
+plan tait capable de le mettre excution. Mon mari refusa. Il ne
+voulut pas succder son pre, craignant que la chose ne ft mal
+interprte.
+
+C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plnipotentiaire en
+Hollande. On tait dans les derniers jours de dcembre 1790. Mais il fut
+convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accept
+la Constitution, laquelle l'Assemble nationale devait mettre la
+dernire main avant la fin de l'hiver.
+
+Ayant quitt l'htel de la guerre, nous allmes nous tablir dans la
+maison de ma tante, Mme d'Hnin, rue de Varenne, prs de la rue du Bac.
+Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil,
+dont elle avait cd la location. Cette maison tait fort commode. Nous
+nous y tablmes avec ma belle-soeur, Mme de Lameth, ses deux enfants et
+mon beau-pre. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de
+cabriolet pour lui. Mon beau-pre ne voulut plus avoir de voiture. Il ne
+garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-soeur et pour moi. Ma
+belle-soeur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se
+rendait tous les matins aux sances de l'Assemble, dans une tribune que
+M. de...--j'ai oubli son nom,--cuyer du roi, avait fait mnager dans
+la salle, dont un des murs tait mitoyen avec son appartement, au mange
+des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait install
+la salle des sances, lorsque l'Assemble fut transfre Paris.
+
+J'assistais aussi, quelquefois aux sances qui pouvaient m'intresser,
+mais pas rgulirement comme ma belle-soeur. Mes matines taient
+employes plus utilement. J'avais un matre de dessin, un de chant, un
+d'italien, et, si le temps le permettait, je montais cheval 3 heures
+jusqu' la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner,
+j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine
+de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-l, je montais un cheval
+de race, extrmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais
+il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de
+cheval devant lui, et tait alors toujours prt s'emporter.
+
+Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade
+solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me
+disposais pntrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers
+4 heures et demie, je la trouvai barre par un poste de garde nationale.
+J'eus beau reprsenter que je demeurais dans la rue et demander des
+explication sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaait de
+me priver de dner, on se contenta de me rpondre qu'il y avait eu _du
+train_ l'htel de Castries, et que toute circulation tait interdite.
+Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le
+poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il
+fut tout aussi rcalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me
+traita pas mieux. Enfin, la rue de l'Universit, je trouvai le passage
+libre, et je parvins passer par la rue de Bourgogne en affirmant une
+sentinelle place au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M.
+de La Fayette.
+
+En arrivant devant l'htel de Castries, j'appris qu'une insurrection,
+organise par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un
+mauvais Italien nomm Cavalcanti, leur secrtaire, s'tait porte sur
+l'htel de Castries, la suite du duel qui avait eu lieu le matin mme
+entre M. de Castries, dput du ct droit, et Charles de Lameth. Ce
+dernier avait t lgrement bless au bras. Les deux Lameth, dans le
+but de faire croire qu'ils taient les idoles du peuple, avaient
+organis cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et
+quelques barriques de vin de Brie. On pntra dans l'appartement du duc
+de Castries, alors seul dans la maison. Son pre, le marchal, ancien
+ministre de la Marine, avait t un des premiers quitter la France. Il
+tait tabli Lausanne, o je l'avais vu l't prcdent. La duchesse
+de Castries, sa femme, se trouvait galement en Suisse avec son pre, le
+duc de Guines, et avait emmen avec elle son fils, encore trs enfant.
+Heureusement le pauvre duc n'tait pas chez lui. On jeta tous les
+meubles de l'appartement par les fentres. Les glaces furent brises,
+les fentres dcroches et jetes dans la cour. Il ne resta que les
+quatre murs.
+
+Ce dsastre aurait pu tre vit, sans la paresse de M. de La Fayette,
+car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais
+de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'arme
+des Lameth dans la rue de Svres. S'tant inform par pure curiosit du
+but de leur expdition, il crut bien faire en courant chez M. de La
+Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, l mme o tait
+tabli le quartier gnral de la garde nationale. Il y arriva au grand
+galop, et, tant mont chez le gnralissime, il fut terriblement
+scandalis du sang-froid avec lequel celui-ci reut la nouvelle du
+danger dont la maison de M. de Castries tait menace. Il mit tant de
+lenteur donner les ordres ncessaires pour rprimer le dsordre, que
+la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout tait fini,
+et on considra comme une drision la mesure de poster des sentinelles
+toutes les issues, alors que l'ennemi s'tait dj retir. Ma belle-soeur
+avait vu, de sa fentre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira
+la conviction que ses beaux-frres talent les auteurs du dsordre. Elle
+avait cess, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions mme
+plus quand nous nous rencontrions.
+
+Quelque temps aprs, je descendais aux bains, prs du pont Royal,
+lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise
+de voir derrire moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait
+rencontre la veille et avec le mme ton de familiarit qu'il employait
+autrefois en me parlant: Barnave vient de se battre avec Cazals et l'a
+bless grivement. Je ne lui rpondis pas et continuai mon chemin. La
+nouvelle tait vraie. Heureusement, la balle avait port sur le bouton
+du chapeau trois cornes de M. de Cazals, et il n'eut qu'une forte
+contusion. J'ai demand depuis, bien des annes aprs, M. de Lameth,
+pourquoi, puisque nos relations avaient compltement cess depuis un an,
+il m'avait adress la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avou
+que c'tait par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la
+peine.
+
+Au printemps de 1791, mon mari fit ses prparatifs de dpart pour la
+Hollande. Nous emballmes nos effets et nos caisses furent envoyes
+Rotterdam par mer. Nous vendmes nos chevaux de selle et je partis avec
+mon fils et sa nourrice pour Hnencourt, o se trouvait dj ma
+belle-soeur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna
+ Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que
+le roi dsirait qu'il ne partt que le lendemain du jour o la
+Constitution, que l'on devait bientt lui prsenter, aurait reu la
+sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc Paris. J'allai l'y
+rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indcente parade du convoi
+de Voltaire, dont on porta les restes au Panthon.
+
+Je vivais Hnencourt tranquillement avec ma belle-soeur, lorsque mon
+ngre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, trs agit.
+Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de
+passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses
+enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitt Paris et
+qu'on ignorait o ils taient alls. Cette nouvelle me troubla fort et
+je voulus parler ces hommes. Je courus la grille de la cour, mais
+ils avaient dj disparu et on ne savait ce qu'ils taient devenus. Mon
+sentiment a toujours t qu'ils s'taient rfugis dans le village,
+situ au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'o ils ne
+pouvaient par consquent sortir inaperus. Ils y restrent cachs
+certainement jusqu'au soir.
+
+Mon anxit fut trs grande. Je redoutai que mon mari ne ft compromis.
+Aussi pris-je la rsolution d'envoyer Zamore Paris en courrier, pour
+savoir quelque chose de certain. Il partit une heure aprs, mais avant
+son retour, je reus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui
+confirmait la nouvelle. Mon beau-frre revint d'Amiens, o il se
+trouvait, et nous passmes deux jours dans une agitation que rien ne
+peut dcrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journes nous
+semblaient des sicles. Mon beau-frre ne nous permettait pas d'aller
+Amiens, craignant qu'on ne fermt les portes et que nous ne pussions
+plus revenir la campagne. Nous esprions que le roi aurait pass la
+frontire, mais nous n'osions calculer l'effet que cet vnement
+causerait dans Paris. Mon inquitude pour mon mari tait son comble,
+et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait dfendu,
+lorsque le troisime jour au soir nous apprmes par un homme venant
+d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier Paris.
+Une heure aprs Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari,
+qui tait dsespr.
+
+Je ne relaterai pas ici les dtails de cette malheureuse fuite, si
+maladroitement organise. Les mmoires du temps en ont rapport toutes
+Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au
+moment de l'arrestation, il demanda la reine de lui donner M. le
+Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le
+voulut pas. Malheureuse princesse, qui se dfiait de ses serviteurs les
+plus fidles!
+
+On avait propos au roi, Paris, de prendre deux fidles jeunes gens,
+accoutums courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il
+emmena et qui n'avaient jamais mont que des chevaux d'escadron. Il
+refusa. Toute cette fuite, organise par M. de Fersen, qui tait un sot,
+fut une suite de maladresses et d'imprudences.
+
+Monsieur et Madame[135] passrent par une autre route, conduits par M.
+d'Avaray. Louis XVIII en a publi[136] le burlesque dtail.
+
+Ce ne fut qu'aprs une rclusion de deux mois que le roi se dcida
+accepter[137] la Constitution qui lui avait t prsente. Mon mari
+avait rdig un long mmoire pour l'engager la refuser. Il tait en
+entier crit de sa main, mais il n'tait pas sign. M. de La Tour du Pin
+l'avait remis au roi de la main la main. On le retrouva, aprs le 10
+aot, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait crit en tte: Remis
+par M. de G... pour m'engager refuser la Constitution. Quelques amis
+rpandirent le bruit que l'initiale tait celle de M. de Gouvion, tu au
+premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut
+le mmoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de
+fer.
+
+Aprs l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemble,
+dite lgislative[138], il y eut quelques mois de rpit, et je suis
+persuade que, si la guerre n'avait pas t dclare, si les migrs
+taient rentrs, comme le roi paraissait le dsirer, les excs de la
+Rvolution se seraient arrts. Mais le roi et la reine crurent la
+bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la
+France vit et trouva la gloire dans la dfense de son territoire. Comme
+Napolon le disait Sieys: Si j'avais t la place de La Fayette,
+le roi serait encore sur le trne, et--ajoutait-il en lui frappant sur
+l'paule--vous, l'abb, vous seriez trop heureux de me dire la messe.
+
+
+II
+
+Nous partmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-soeur
+nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa sant tait
+bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'anne suivante avait
+dj fait beaucoup de progrs. Comme elle aimait beaucoup le monde, la
+pense de passer l'hiver seule Hnencourt lui tait insupportable.
+Elle n'avait plus d'tablissement Paris. Jusqu' la Rvolution, elle
+habitait l'htel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa
+famille. La mre des quatre Lameth, soeur du marchal de Broglie, avait
+lev l ses enfants. l'poque dont je parle c'tait une femme dj
+ge, veuve depuis un grand nombre d'annes, puisque Alexandre, le plus
+jeune de ses fils, n'avait pas connu son pre. Elle avait
+prodigieusement d'esprit et de capacit. Le marchal, son frre, l'avait
+aide placer ses fils dans quatre rgiments diffrents, ce qui ne
+reprsentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et
+l'absurdit habituelles l'esprit de parti, on a beaucoup accus les
+Lameth d'avoir t trs ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux
+du seul marchal de France jouissant en ce temps-l d'une rputation
+mrite et apte, en cas de guerre, tre appel commander les armes,
+il tait fort naturel que ces jeunes gens eussent avanc rapidement dans
+la carrire militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part
+avec distinction toute la guerre d'Amrique, et l'un d'eux, Charles, y
+avait t grivement bless. Mon beau-frre, l'an des quatre, se
+retira la campagne aprs avoir donn sa dmission de colonel du
+rgiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-pre quitta le
+ministre. Le second, Thodore, abandonna aussi l'arme et vit encore,
+au moment o j'cris, 1841. Le troisime, Charles, celui, que l'on
+nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait pous Mlle Picot, fille
+unique et hritire d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait
+Bayonne.
+
+L'histoire de ce mariage est assez originale. son retour d'Amrique,
+boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui
+couper la cuisse, ce quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore
+avec une bquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle
+Picot, qui tait au couvent Paris. On lui dit qu'elle a seize ans,
+qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle.
+Sans souffler un mot de ses projets personne, il monte en voiture et
+s'en va Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens,
+administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se prsente
+en uniforme et dit: Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis
+colonel et neveu de M. le marchal de Broglie. J'ai fait toute la
+guerre, j'ai eu une trs mince lgitime, comme tous les cadets de
+Picardie, mais je n'en ai pas encore mang un sou. Si vous consentez
+m'agrer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas vous en
+repentir. Cette franchise sduisit M. Picot. C'tait un ancien
+militaire; il rpondit sur le mme ton: Si vous plaisez ma fille,
+l'affaire est conclue. Prsentez-vous elle.
+
+Aussitt il crit une lettre de quatre lignes la suprieure du
+couvent. Une demi-heure aprs, Malo se remettait en route pour Paris.
+Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant dj vu la charmante
+figure de son original prtendu et toute dispose l'pouser. Elle
+tait fort jolie quoique petite. Mais aprs sa premire grossesse, elle
+devint tout coup d'une obsit extraordinaire qui n'a fait
+qu'augmenter jusqu' sa mort.
+
+Depuis que l'ambassade franaise avait t peu prs chasse de la
+Hollande et que le comte de Saint-Priest s'tait retir, en 1787,
+Anvers, o M. de La Tour du Pin avait t envoy auprs de lui, ainsi
+que je l'ai dit, la France n'tait reprsente La Haye que par un
+charg d'affaires, M. Caillard. C'tait un diplomate consomm. Il fut
+trs utile mon mari, qui ne s'tait jamais, jusqu'alors, occup de
+diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son tude
+favorite. Mais le caractre de M. Caillard sympathisait peu avec celui
+de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu' la crainte, il ne s'tait
+maintenu dans son emploi qu'en en exagrant les difficults dans ses
+dpches et en persuadant ainsi M. d'Osmond, nomm depuis deux ans,
+par le crdit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait
+danger de la vie pour un envoy franais paratre La Haye. Du jour
+o le parti du stathouder[139], aid par l'or de l'Angleterre et par les
+soldats de la Prusse, avait domin celui des patriotes, vainqueurs et
+vaincus portaient un morceau de ruban orange soit la boutonnire, soit
+au chapeau. Les femmes s'en attachaient un trs petit bout leur
+ceinture ou leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le
+ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'tait refus cette
+condescendance ou, pour mieux dire, cette bassesse. Mon mari dclara
+au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon.
+D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel dcret, on avait aboli les
+livres en France, les ministres l'tranger avaient t autoriss
+prendre la livre du roi, et nous l'avions adopte pour nos gens. Il
+tait donc inadmissible que la livre royale de Bourbon s'affublt des
+insignes d'un particulier, car le stathouder reprsentait, en somme, le
+premier officier militaire de la Rpublique seulement, bien qu'il ft
+assurment, de trs bonne maison, et que sa femme ft Altesse Royale.
+Peut-tre mme un reste de rancune empchait-il la cour d'Espagne de
+prendre la livre de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette
+lgation tait la seule qui n'et pas adopt le ruban orange. M. de
+Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires trangres,
+consult, avait rpondu mon mari: Eh! bien, essayez, vos risques et
+prils.
+
+Nous arrivons donc La Haye 9 heures du soir, et, aprs le souper,
+mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il
+l'informe qu' son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens
+encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, dclare-t-il, n'auront pas mme
+la cocarde franaise, car celle-ci tant absolument semblable aux
+couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple
+de La Haye, entirement orangiste. La dcision plut au ministre
+d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractre.
+
+Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le
+mener la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient la grille
+de la cour et regardrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en
+voyant pas, ils se mirent profrer des injures en hollandais, que la
+nourrice, dpourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit
+pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitt. Quand les
+voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand
+Pensionnaire avancrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une
+cinquantaine de personnes, mais c'tait plutt pour admirer le beau
+costume, fort lgant, de Zamore, notre ngre. M. Caillard avait port
+de la couleur orange jusque-l. Il mourait de peur, et taxait
+d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur.
+
+Les lettres de crance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier
+ministre des tats d'aprs la constitution du pays. Celui-ci les portait
+aux tats-Gnraux, o elles taient enregistres par le greffier. Les
+fonctions de greffier taient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre
+famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est--dire depuis
+l'tablissement de la Rpublique, celui qui en avait alors la charge
+tait l'an de cinq frres. Il devint plus tard ambassadeur du roi des
+Pays-Bas qui le considrait comme un ami. De ces cinq frres, il ne
+reste, au moment o j'cris ceci, en 1841, que le troisime,
+Robert[141], ministre de Hollande Paris, et un de ses neveux.
+
+Le stathouder, quand nous arrivmes La Haye, au mois d'octobre 1791,
+tait Berlin, venant de marier son fils an la jeune princesse de
+Prusse. Ils revinrent tous La Haye quelques semaines aprs, et alors
+commena une srie de ftes, de bals, de soupers et de divertissements
+de toute espce, qui convenaient parfaitement mes vingt et un ans.
+J'avais apport beaucoup de choses lgantes de France. Bientt je
+devins fort la mode. On cherchait me copier en toutes choses. Je
+dansais trs bien, et mon succs au bal tait grand. J'en jouissais
+comme un enfant. Aucune pense du lendemain ne me troublait. J'tais, la
+premire en tte, de toutes les runions mondaines. La princesse
+d'Orange ne ddaignait pas d'tre mise comme moi, de se faire coiffer
+par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succs, qui devait durer si
+peu, m'enivrait.
+
+Lorsque Dumouriez fut nomm ministre des affaires trangres, au mois de
+mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel
+mcontentement personnel, que lui avait caus mon beau-pre pendant son
+ministre, en dplaant mon mari, sous le faux prtexte qu'il n'avait
+pas mis assez de fermet demander rparation d'une prtendue insulte
+faite au pavillon national franais. M. de La Tour du Pin reut la
+nouvelle de son rappel d'une manire assez originale. Dumouriez avait
+nomm pour lui succder un M. Bonnecarre, rsident de France prs de
+l'vque souverain de Lige. Le ministre lui annonait sa nomination
+dans un billet ainsi conu: Enfin, mon cher Bonnecarre, nous avons mis
+M. de La Tour du Pin la porte, et je vous ai nomm sa place. Or,
+par une faute de secrtaire, ce billet, au lieu d'tre adress son
+destinataire, Lige, fut envoy mon mari, La Haye. En ouvrant ses
+dpches, arrives par le mme courrier, il y trouva son rappel, dont il
+porta immdiatement la notification au Grand Pensionnaire van der
+Spiegel.
+
+Nous allmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles
+pour nous, ma belle-soeur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en
+France et prfrait rester avec moi La Haye. Dans la journe, tous les
+meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent
+transports dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins,
+les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restrent
+l'htel de France pour tre mis en vente aprs l'arrive du nouveau
+ministre, au cas o il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari,
+n'ayant pas de secrtaire de lgation, car M. Caillard venait d'tre
+envoy Ptersbourg comme charg d'affaires, remit les archives aux
+mains de son secrtaire particulier, qui n'tait autre que M. Combes,
+mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intrts que nous ne
+pouvions l'tre nous-mmes.
+
+M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprs de son pre
+qui venait d'y arriver, pour l'engager nous rejoindre La Haye. De l
+il se dirigea sur Paris, d'o il m'crivait tous les courriers des
+lettres de plus en plus alarmantes.
+
+
+III
+
+M. Bonnecarre, nomm par Dumouriez ministre La Haye, ne rejoignit pas
+ce poste. On le remplaa par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 aot et
+fut mal reu. On ne lui rendit pas ses visites, l'exception de
+l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'tait pas encore en
+guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et
+m'envoya son secrtaire pour me signifier son refus de laisser faire
+l'encan dans les salons du rez-de-chausse, de l'htel de France, dont
+il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui
+servait de gouvernante. Ce secrtaire, quoique s'tant montr fort
+grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a
+inspire depuis. C'tait le frre de Fouquier-Tinville.
+
+Comme le temps tait trs beau, j'obtins la permission de faire la vente
+de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la
+porte de l'ambassade. Cela fit vnement La Haye. Tous mes amis
+taient prsents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne
+resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui
+se monta plus du double de ce que le tout avait cot. Les fonds
+furent verss entre les mains de M. Molire, respectable banquier
+hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amrique.
+
+Mme d'Hnin, ma tante, migre en Angleterre, me pressait beaucoup de
+venir l'y retrouver; mais la sant de ma belle-soeur dclinait si
+visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre ct, mon
+beau-pre songeait nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques
+journes La Haye entre le 10 aot et les massacres de septembre 1792,
+puis son pre le rappela Londres auprs de lui.
+
+Ayant eu occasion de connatre plusieurs particularits relatives la
+fuite des malheureux migrs en Belgique aprs la bataille de
+Jemappes[142], je les rapporterai ici.
+
+J'tais trs lie avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche
+La Haye. Ce jeune homme, g de vingt-huit ans seulement, tait si
+tourdi qu'il songeait plus sa toilette et ses chevaux qu'aux
+affaires de sa lgation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque
+tous les jours des dpches du prince de Metternich--pre de celui qui
+_rgne_ encore maintenant en Autriche--accrdit auprs de
+l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de
+Starhemberg faisait passer ces dpches en Angleterre par
+Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans dfiance, me confiait tout ce
+qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait la
+cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et
+le corps diplomatique me traitait avec tant d'amiti et de prvenances,
+qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conserv
+une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de
+dpense. Je n'avais plus auprs de moi alors que ma bonne Marguerite,
+qui soignait mon fils, et mon fidle Zamore, qui me coiffait tant bien
+que mal, car il tait difficile de le faire soi-mme. Quant ma pauvre
+belle-soeur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses
+appartements avec ses enfants et leur abb aprs le dner.
+
+Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me
+chercher. J'tais tout habille dans ma chambre, lorsque le prince de
+Starhemberg entre affol en me disant: Tout est perdu. Les Franais
+nous ont battus plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles. Il
+me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien
+laisser paratre la cour, o personne ne savait encore rien de ces
+graves vnements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle
+s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait t informe. Elle me
+demanda de mes nouvelles en appuyant son ventail sur ma main, et nos
+regards, en se rencontrant, furent trs significatifs. Le sort que
+l'avenir lui rservait, elle le prvoyait dj.
+
+La fuite des migrs, rfugis Bruxelles au nombre de plus de mille,
+fut la chose du monde la plus triste et la plus dplorable. Rassurs par
+les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur
+promettaient de les avertir de l'approche des Franais, ils vivaient l
+sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprvoyance dont
+ils ont t si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sret
+ Bruxelles, malgr la retraite des Prussiens en Champagne. M. de
+Vauban, de qui je tiens ces dtails, se retirait chez lui vers minuit
+lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des
+fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situ alors o
+est maintenant le muse. Il attendit, cach dans un renfoncement, et, au
+bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des
+fourgons, des chariots chargs de bagages, qui se dirigrent en silence
+vers la porte de la ville dite de Namur. Persuad que l'archiduchesse
+quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Franais les
+plus rapprochs. Ceux qui avaient t le mme soir la cour ne
+voulaient pas croire ce manque de foi. Cependant quelques instants
+suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une ide juste
+du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous
+ces malheureux dans leur hte de fuir. La nuit se passa emballer le
+peu d'effets que chacun possdait. la pointe du jour, toutes les
+barques, les voitures, les charrettes furent loues des prix
+exorbitants pour emmener les uns Lige, d'autres Mastricht. Les
+plus sages, en mme temps que les mieux pourvus d'argent, rsolurent de
+passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient
+parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens
+airs de Paris et de Versailles, donnrent le dsolant spectacle du
+manque de coeur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je
+me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai
+fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de
+quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu' soi, on ne devait pas
+compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en
+particulier M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonn.
+
+
+IV
+
+Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un dcret
+contre les migrs et leur fixa un court dlai pour rentrer, sous peine
+de confiscation. Mon excellent beau-pre tait en Angleterre et pensait
+ nous rejoindre La Haye, o sa fille et moi l'attendions avec
+impatience. La connaissance de ce dcret changea ses projets. Il nous
+crit que pour aucune considration personnelle il ne voudrait faire
+tort ses enfants et qu'il retournait Paris. Cette lettre, toute
+paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mlancolie,
+qu'on aurait pu la croire inspire par des pressentiments, si mme
+alors, aprs les massacres de septembre, il et sembl possible de
+prvoir les excs auxquels la Rvolution devait se porter.
+
+Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La
+Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois
+quittrent furtivement le corps d'arme command par M. de La Fayette
+pour passer en pays tranger, avec une niaiserie de confiance qui ne
+saurait s'expliquer. S'tant prsents aux avant-postes autrichiens, ils
+furent l'instant arrts. On voulait se servir d'eux comme otages pour
+garantir la sret du roi et de sa famille, enferms au Temple aprs la
+journe du 10 aot. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'crire
+sa belle-soeur, alors auprs de moi La Haye, comme je l'ai dit, pour
+lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son ct, crivit M.
+Short, ministre d'Amrique La Haye. Je vis celui-ci le jour mme et
+lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, ma
+connaissance, l'adresse et l'habilet taient merveilleuses. Il se
+nommait Dulong et se trouvait depuis de longues annes au service de la
+lgation de France, dont il dpendait encore. Trs dvou ma personne,
+j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau
+ministre franais et presque le contenu de ses dpches. Dulong
+s'engageait faire chapper M. de La Fayette, retenu Lige, mais il
+fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins,
+dit-il, seraient ncessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les
+refusa. L'intrt que je portais M. de La Fayette tait limit, mais
+comme je le savais l'ami de Mme d'Hnin, le refus de M. Short
+d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par
+lui-mme tait fort riche et aurait pu prlever cette somme sur sa
+propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposes et en fut
+trs blm par son gouvernement. On transfra M. de La Fayette et ses
+deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, o ils restrent jusqu'au
+trait de Campo-Formio.
+
+ la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, chappe par une sorte de
+miracle l'chafaud sur lequel taient montes le mme jour, le 22
+juillet 1794, sa grand'mre la marchale de Noailles, sa mre la
+duchesse d'Ayen, sa soeur la vicomtesse de Noailles, mre d'Alexis, et o
+les avaient prcdes, le 27 juin de la mme anne, le marchal de
+Mouchy et sa femme, se rendit Vienne accompagne de ses deux filles et
+obtint de l'empereur d'Autriche d'tre enferme Olmutz avec son mari
+et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette
+captivit volontaire une rsignation et un courage que la religion seule
+lui inspira, n'ayant jamais t traite par son mari qu'avec la plus
+cruelle indiffrence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses
+infidlits dont elle avait t abreuve.
+
+Mon pre, qui commandait le corps d'arme tabli au camp de Famars,
+entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La
+Fayette. la nouvelle des vnements de Paris du mois d'aot
+1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il
+adressa un ordre du jour ses troupes, prescrivant de renouveler le
+serment de fidlit au roi et le prtant nouveau lui-mme. Le rsultat
+de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 aot 1792, et
+l'ordre de se rendre Paris. Mes instances pour l'en empcher restrent
+vaines et mes craintes ne furent que trop justifies. Je me suis
+toujours reproch de ne l'avoir pas t chercher pour le ramener de
+force avec moi La Haye. Dieu en avait autrement dcid! Pauvre
+pre[144].
+
+
+V
+
+Comme je possdais une maison Paris, habite par l'ambassadeur de
+Sude, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari
+craignit que je ne fusse mise sur la liste des migrs qui venait de
+paratre. Il m'envoya, La Haye, un valet de chambre trs fidle pour
+m'accompagner dans mon retour Paris, et le chargea de me dire que je
+trouverais la frontire de Belgique, quelques lieues d'Anvers, un
+ancien aide de camp de mon pre, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de
+l'ordre de me faire respecter et mme escorter au besoin. J'adressai mes
+adieux ma pauvre belle-soeur--elle mourut deux mois aprs--et je partis
+en compagnie de mon fils, g de deux ans et demi, de ma fidle
+Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commenait
+ se montrer trs rigoureux, rendit le voyage fort pnible. J'tais
+encore, cette poque, aussi peu aguerrie, aussi dlicate, aussi belle
+dame et petite matresse qu'il est possible de l'tre. Flatte, encense
+pendant mon sjour La Haye, je pensais encore alors que j'avais
+accept le plus grand sacrifice qu'on pt m'imposer en consentant me
+priver des services de mon lgante femme de chambre et de mon valet de
+chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je
+n'eusse pas de voiture Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me
+trouverais peut-tre mme oblige de passer l'hiver la campagne. Je me
+promettais de supporter ces revers avec courage et fermet, au contraire
+des migrs de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui,
+aprs s'tre _bien amuss Bruxelles_, comme ils le disaient,
+comptaient en faire autant Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses
+et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger,
+connaissant mon point de dpart, si je m'en suis corrige.
+
+Le 1er dcembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien
+enveloppe de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit
+Humbert, fourr comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai
+donc La Haye pour aller coucher, je crois, Gorkum. Pendant toute la
+journe, nous entendmes le bruit du canon. Mon valet de chambre
+prtendait que ce devaient tre les Franais qui faisaient le sige de
+la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps,
+car la garnison tait trs forte et la ville bien approvisionne. Le
+lendemain, Brda, ville situe encore sur les terres de Hollande, mme
+bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'tait publie, je
+partis cependant sans crainte, et trouvai la frontire des Pays-Bas
+autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon pre, dont la
+prsence me fit grand plaisir.
+
+Arriv l de la veille, il s'tonnait qu'aucune nouvelle ne ft parvenue
+d'Anvers. Peut-tre la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y
+croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cess, il dclara
+alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance
+autrichienne avait... capitul, ce qui tait vrai. En effet, un poste
+franais, la porte extrieure de la ville, nous prouva que nous tions
+matres de la grande forteresse, et, en descendant l'auberge du Bon
+Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous emes beaucoup de
+peine obtenir une chambre. Ce fut grce l'intervention d'un gnral
+dont le nom m'chappe, qu'un officier me cda celle o il tait dj
+install, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grce.
+Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes
+et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux
+causes de la protection que m'accordait leur gnral.
+
+Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermes clef dans cette
+chambre, nous tchmes d'endormir le petit Humbert, trs effray du
+bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de
+souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le gnral,
+ami de mon pre, ayant tabli une garde dans le corridor. Cette
+prcaution mme, qu'il avait cru ncessaire, m'effraya encore davantage.
+Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne
+me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai
+la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre.
+
+ ce moment, je fus attire la fentre, qui donnait sur la place, par
+une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le
+spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mmoire. Au
+milieu de la vaste place tait allum un feu dont les flammes
+s'levaient la hauteur du sommet des maisons. Une quantit de soldats,
+ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y
+prcipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une
+maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets,
+d'autres des paravents, des vtements, des paniers pleins de papiers,
+puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dors,
+qui augmentaient la force et l'clat des flammes d'instant en instant.
+Des femmes cheveles, dbrailles, horribles d'aspect se mlaient
+cette troupe de forcens, leur distribuant du vin, peut-tre exquis,
+qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers.
+Des rires dsordonns, des imprcations grossires, des chants obscnes
+ajoutaient l'effroi de cette fte diabolique. Toutes les relations que
+j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux
+dsordre qui en sont la consquence, s'incarnaient l devant moi dans
+une vivante ralit. Je restai pendant toute la nuit fascine, terrifie
+ cette fentre, dont je ne pouvais m'arracher, malgr l'horreur, que
+j'prouvais d'une si effrayante vision.
+
+Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, o
+nous devions coucher, ainsi que l'avait rgl le gnral. J'tais si
+bouleverse par les vnements auxquels je venais d'assister, que je
+n'osai pas demander de passer la prochaine nuit Bruxelles, ce qui
+m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette
+ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu
+que nous ne ferions que changer de chevaux Bruxelles.
+
+En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son
+originalit. Entre la ligne avance des fortifications et la premire
+poste, celle de Contich, nous traversmes toute l'arme franaise,
+tablie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient dj trembler les
+belles armes de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les
+apparences d'une horde de bandits, la plupart taient sans uniforme. La
+Convention, aprs avoir rquisitionn tous les magasins de drap de Paris
+et des grandes villes, avait fait fabriquer la hte des capotes pour
+les soldats avec des toffes de nuances les plus varies. Ce mli-mlo
+de couleurs, vaste arc-en-ciel anim, se dtachait, en un singulier
+contraste, sut la neige dont la terre tait couverte, et y figurait
+comme un gigantesque parterre aux tons clatants, qu'on aurait pu
+admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats
+taient coiffs, n'eut rappel tout ce qu'en avait craindre d'eux. Les
+officiers seuls portaient l'uniforme, mais dpourvu de ces brillantes
+broderies dont Napolon fut depuis si prodigue.
+
+Forcs d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les
+chemins, dfoncs par l'artillerie, taient encombrs de fourgons, de
+caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des
+jurements des charretiers et des plaisanteries grossires des soldats.
+Je voyais bien que Schnetz tait inquiet et regrettait de n'avoir pas
+pris une escorte. Enfin, la chute du jour, nous atteignmes Malines,
+o nous passmes une nuit plus tranquille qu' Anvers, quoiqu'il y et
+encore beaucoup de troupes.
+
+Le lendemain matin, dpart pour Bruxelles, que nous devions traverser
+seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en
+jugea autrement. Au moment o les chevaux taient attels et o Schnetz
+avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du gnral prescrivant
+de me retenir. On dtela, et comme je voulais descendre pour chercher un
+abri dans la maison de poste, des sentinelles places aux deux portires
+m'en empchrent. M. Schnetz s'tait aussitt rendu au quartier gnral
+pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant mon fils, qui
+rclamait son djeuner grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le
+matre de poste, et je restai seule prisonnire dans la voiture.
+
+Deux heures s'taient coules et je commenais m'ennuyer, lorsque la
+portire s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu dcouvrir le nom
+lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, dposa sur le devant de la
+voiture un trs lgant cabaret portant un excellent et complet
+djeuner: du beurre, du pt, des gteaux, du caf, le tout dans de la
+belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma
+vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus
+tard, la portire s'ouvrait de nouveau, et la dame mystrieuse, sans
+dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison situe en
+face de la poste. Bien des annes aprs, revenue Bruxelles, j'ai tent
+et provoqu toutes les dmarches possibles pour retrouver l'obligeante
+dame, dont je n'avais pas mme vu la figure, mais mes recherches sont
+restes infructueuses.
+
+Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon dpart
+sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulire boutade d'autorit.
+C'tait un homme du monde que j'avais rencontr cent fois sans lui avoir
+jamais parl. Il avait la vue trs basse, et l'esprit fort
+rvolutionnaire.
+
+Je n'tais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivmes tard Mons, et
+emes beaucoup de peine trouver un logement. Toutes les auberges
+taient pleines. la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, ma
+bonne et moi, deux petites chambres, un premier trs bas, qui
+donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous
+dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond
+d'une trs grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous
+trouverions spares d'eux. Cet arrangement tait loin de me convenir.
+Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant tait fatigu. Je le mis dans
+mon lit et ne me dshabillai pas. Le sommeil, cependant, commenait me
+gagner, lorsque du bruit dans la rue, du ct de mes fentres,
+m'veilla. On frappait la porte de la maison coups redoubls, avec
+des jurements affreux. Bientt aprs, j'entendis l'htelier s'crier que
+la femme d'un gnral couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp,
+dont elle tait accompagne, se trouvait dans l'auberge. Une voix
+d'homme ivre rpondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres
+individus, dans le mme tat, l'entouraient, et comme je me jetais bas
+du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tcher de se
+hisser dessus. Quoique glace de terreur, je ne perdis pas la tte.
+Appelant ma bonne grands cris, je me disposais jeter sur
+l'assaillant une grosse bche qui brlait dans la chemine. ce moment,
+je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se ft bless, soit
+que ses camarades craignissent d'tre punis, ils l'emmenrent, et ma
+frayeur se calma.
+
+Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien loigne de
+mes proccupations, mais c'tait, affirmait-il, ncessaire pour
+sauvegarder sa propre responsabilit.
+
+ notre dpart, nous rencontrmes un escadron exclusivement compos de
+ngres, tous trs bien monts et parfaitement quips. Le beau ngre du
+duc d'Orlans--galit--les commandait. Il se nommait douard, et
+connaissait beaucoup mon ngre Zamore, qui sollicita la permission de
+passer la journe avec ses congnres. La crainte me vint qu'on allait
+l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave
+garon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journe, mais
+le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naf,
+tout ce qu'on avait fait pour le sduire. Sa fidlit ma personne
+l'emporta, ce dont je lui fus trs reconnaissante.
+
+Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne
+d'tre rapporte. M. Schnetz me quitta Pronne, je crois, et je pris
+la route d'Hnencourt, o je trouvai mon beau-frre, le marquis de
+Lameth.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
+France.--Installation Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
+Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
+pre la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
+Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie
+de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa
+belle-fille se rfugient Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
+et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire La
+Role.--La guillotine Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de
+M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
+reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
+sa cave.--Perquisition Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de
+Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy Canoles.--VII. La confrontation
+de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de
+son fils du Bouilh.--Incident de route Saint-Genis.--Trois mois de
+retraite force Mirambeau.
+
+
+I
+
+En Hollande, j'avais t gte, admire, encense. ma rentre en
+France, la frontire peine franchie, la Rvolution avec tous ses
+dangers m'tait apparue sombre et menaante.
+
+C'tait, il est vrai, dans la mme chambre d'o j'tais partie quinze
+mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de proccupations, que je me
+retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments diffraient
+maintenant de ceux que j'prouvais alors!
+
+Jetant un coup d'oeil svre sur les annes coules, je me reprochais
+l'inutilit de ma vie passe, et, inspire pour ainsi dire par le
+pressentiment que d'autres destines m'attendaient, je rsolus fermement
+de rejeter loin de moi pour toujours les penses d'une jeunesse
+insouciante, les flatteries intresses du monde et les succs trompeurs
+que j'avais jadis ambitionns.
+
+Une amre tristesse s'empara peu peu de mon coeur quand je constatai la
+frivolit de la vie que j'avais jusqu' ce moment mene. Il me sembla
+que je possdais en moi de quoi fournir une carrire plus utile. Aussi,
+loin de me dcourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si
+dsastreux, mon tre devait chercher se retremper, se relever.
+
+Je me plaisais imaginer toutes les circonstances o je serais appele
+ dployer un grand courage. Tous les dvouements, toutes les
+entreprises hasardeuses se prsentrent mon esprit. Je n'cartai
+aucune de ces ventualits, estimant que leur ralisation rendrait ma
+vie meilleure, en me permettant de la consacrer l'accomplissement de
+mes devoirs, quelque pnibles ou dangereux qu'ils fussent.
+
+J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait t
+trace par la Providence. Dieu, dans ces jours troubls, claira mon me
+ mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grce de me
+rapprocher de Lui et de Le connatre, je me rappelai le changement que
+provoqurent en moi ces heures de rflexions srieuses. partir de ce
+moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformrent.
+Que Dieu soit bni pour m'avoir juge digne de le servir, pour m'avoir
+donn ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans
+murmure, sa volont!
+
+
+II
+
+J'arrivai trs tard Hnencourt, o se trouvait mon beau-frre. Il
+voyait fort en noir sa situation personnelle, et tait trs satisfait
+que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il tait convenu que
+je devais m'arrter vingt-quatre heures Hnencourt, afin de prendre
+des papiers me permettant de gagner Paris en sret, entre autres, une
+attestation de mon sjour Hnencourt depuis le rappel de M. de La Tour
+du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth
+fut du, car dj il tait aussi difficile que dangereux de voyager en
+France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il
+tait, de plus, ncessaire de se faire accompagner de rpondants qui,
+sous leur responsabilit personnelle, tmoignaient que vous n'alliez pas
+dans une direction autre que celle indique. En outre, pour pntrer
+dans la banlieue de Paris, on devait tre muni d'une carte de sret
+dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander
+l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutes aux grandes,
+rendaient insupportable le sjour en France.
+
+Je repartis donc d'Hnencourt seule, et j'arrivai le lendemain Passy,
+non sans difficults. Le matre de poste de Saint-Denis commena par
+refuser premptoirement de me conduire Passy, o je devais aller, sous
+prtexte que mon passeport tant pour Paris il devait m'y conduire par
+le plus court chemin. Aprs une heure de pourparlers et d'explications
+au cours desquelles je craignais de me compromettre, tant peu aguerrie
+ ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa
+propre carte de sret de Passy, et, en payant deux ou trois postes de
+surrogation, on nous laissa partir.
+
+Je rejoignis enfin Passy mon mari, tabli dans une maison appartenant
+ Mme de Poix. Comme elle tait trop grande pour notre mnage, nous
+avions la facilit de tenir fermes toutes les fentres qui donnaient
+sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle tait inhabite. Nous y
+entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois
+autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant
+mieux qu'tant la dernire du village du ct d'Auteuil, nous
+communiquions facilement avec mon beau-pre install dans cette dernire
+localit, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de
+Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se
+nommait _la Tuilerie_. Elle tait isole et situe entre Auteuil et
+Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers o l'on
+ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais
+cheval, dont je n'ai jamais connu le vritable matre, nous menaient
+Paris sans que nous eussions mettre tous les cochers de fiacre dans le
+secret de notre retraite.
+
+J'y allais tous les jours, aprs notre djeuner, avec mon mari, qui
+avait s'occuper des affaires de son pre et des siennes. Nous dnions
+la plupart du temps Paris, soit chez mon pre, soit chez Mme de
+Montesson, dont la maison nous tait toujours ouverte.
+
+Mon pre, log dans un htel garni de la Chausse-d'Antin, mettait tout
+en oeuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les runissant chez lui,
+tchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur
+faisant comprendre que leur propre intrt tait de conserver la vie du
+roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans
+quelque citadelle de l'intrieur, o il ne pourrait communiquer ni avec
+les puissances trangres, ni avec les royalistes qui commenaient alors
+ s'organiser dans la Vende. Mais le parti des _Terroristes_, que mon
+pre n'esprait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout
+entire orlaniste, taient trop puissants pour que des efforts humains
+pussent rien changer leurs affreuses intentions.
+
+Mon malheureux pre tenta les dmarches les plus pressantes auprs de
+Dumouriez, qui vint Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le
+trompa par de vaines promesses. Il tait tout entier acquis au parti
+d'galit et de son fils, dont il se vantait d'tre le tuteur militaire.
+Son voyage Paris n'avait d'autre but que celui de les servir.
+
+Je ne rapporterai pas toute la funeste srie d'inquitudes et de
+dcouragements par laquelle nous passmes durant le mois de janvier
+1793. Ces vnements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a
+raconts selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici
+mon pre des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son
+honorable caractre. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue
+de sauver, sinon la libert, du moins la vie du roi, et le matin mme du
+jugement, il considrait comme certain que le vote de la rclusion
+jusqu' la paix tait assur. Et, en effet, il en aurait t ainsi, sans
+les lches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant
+cette mmorable sance, nous nous tenions chez lui, dans une anxit
+qu'aucune expression ne peut rendre. Aprs avoir quitt mon pre, la
+condamnation connue, nous esprions encore que l'insurrection dont il se
+flattait allait clater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris
+avaient projet, chacun individuellement, de se mler aux rangs de la
+garde nationale pour l'entraner dans un mouvement favorable
+l'infortun souverain; mais cette dmarche, si elle a eu lieu, est
+reste infructueuse.
+
+Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermes, avec ordre
+de ne pas rpondre ceux qui en demanderaient la raison au travers des
+grilles. Nous ne la devinmes que trop, et appuys, mon mari et moi, sur
+la fentre de notre maison qui regardait Paris, nous coutions si le
+bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand
+crime ne se commettrait pas sans opposition. Frapps de stupeur, nous
+osions peine nous adresser la parole l'un l'autre. Nous ne pouvions
+croire l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se dsesprait
+d'tre sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilit d'une
+semblable catastrophe. Hlas! le plus grand silence continua rgner
+dans la ville rgicide. 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et
+tout reprit son cours comme l'ordinaire. Une grande nation venait de
+souiller ses annales d'un crime que les sicles lui reprocheront!... et
+pas une petite habitude n'tait drange.
+
+Nous nous acheminmes pied vers Paris, en tchant de composer nos
+visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis
+XV, nous allmes chez mon pre, puis chez Mme de Montesson et chez Mme
+de Poix. On se parlait peine, tant on tait terrifi. Il semblait que
+chacun portt le fardeau d'une partie du crime qui venait de se
+commettre.
+
+Rentrs de bonne heure Passy, nous rencontrmes chez nous Mathieu de
+Montmorency et l'abb de Damas. Tous deux s'taient trouvs sur le lieu
+de l'excution dans leur bataillon de garde nationale. S'tant compromis
+par quelques propos, ils avaient quitt Paris dans la crainte d'tre
+arrts, et venaient nous demander de les cacher jusqu' ce qu'ils
+pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite
+domiciliaire, premier genre de vexation qui prcda de quelques mois les
+arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers
+de toute espce et on les portait la section, o, souvent, les
+correspondances les plus secrtes servaient de passe-temps aux jeunes
+gardes nationaux de service ce jour-l.
+
+
+III
+
+Vers le milieu de mars, mon beau-pre fut arrt la Tuilerie et men
+la Commune de Paris, avec le marchal de Mouchy et le marquis de
+Gouvernet[149]. Il parat que l'identit de nom avait fait confondre ce
+dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet
+sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir t l'auteur de la
+mort de bons patriotes. Aprs bien des questions ils fuient relchs,
+mais mon beau-pre, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre,
+dcida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'o mon mari pourrait
+passer en Vende ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti
+semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens,
+habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des
+vivres, il l'exerait alors l'arme qui faisait la guerre l'Espagne
+sous le gnral Dugommier.
+
+Nous nous rsolmes donc partir. Je quittai mon pre avec la plus
+profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je
+l'embrassais pour la dernire fois. La diffrence d'ge entre nous,
+peine dix-neuf ans, tait si faible qu'il paraissait tre plutt mon
+frre que mon pre. Il avait le nez aquilin, une trs petite bouche, de
+grands yeux noirs, les cheveux chtain-clair. Mme de Boufflers
+prtendait qu'il ressemblait un perroquet mangeant une cerise. Sa
+haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient
+encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de
+plus nobles manires, ni l'air plus grand seigneur. L'originalit de son
+esprit et la facilit de son humeur le rendaient du commerce le plus
+agrable. Il tait mon meilleur ami, en mme temps que le camarade de
+mon mari, qui ne parvenait pas se dshabituer de le tutoyer. M. de La
+Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle
+prestance de mon pre, que le surnom de beau Dillon donn douard
+Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beaut
+physique.
+
+Mon beau-pre se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous
+engagea partir le plus tt possible. Le 1er avril 1793, nous nous
+mmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-l ne
+nous fut pargn, quoique nous eussions des passeports couverts de
+visas, renouvels presque chaque relais. Mais nous voyagions en poste,
+et ce mode aristocratique de transport nous nuisait dj dans l'esprit
+des bons patriotes. Il avait t dcid que nous ferions de petites
+journes, parce que j'tais grosse de deux mois, et qu'ayant t malade
+d'une fausse couche La Haye l'anne prcdente, je craignais de me
+blesser de nouveau.
+
+Enfin nous arrivmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'prouvai une
+grande joie de me trouver dans ce lieu, si chri de mon pauvre
+beau-pre. Il avait mme drang sa fortune par les embellissements
+qu'il y avait faits et par les btiments qu'il y avait construits. Sa
+situation, cette poque, lui permettait d'orner la retraite, o il
+comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Nanmoins, le
+jour mme o il fut nomm ministre, il ordonna de renvoyer tous les
+ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient t si
+formelles qu'on nous montra encore les chafauds des maons et les
+brouettes des terrassiers la place mme o ils se trouvaient quand
+l'ordre tait arriv.
+
+Cette rsidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre
+mois que nous y passmes sont rests dans ma mmoire, et surtout dans
+mon coeur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothque
+fournissait nos soires, et mon mari, qui lisait pendant des heures
+sans se fatiguer, les consacra me faire un cours d'histoire et de
+littrature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi la
+layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilit d'avoir appris,
+dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude.
+Notre bonheur intrieur tait sans mlange et plus complet qu' aucun
+autre moment de notre vie commune passe. La parfaite galit d'humeur
+de mon mari, son adorable caractre, l'agrment de son esprit, la
+confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dvouement l'un pour
+l'autre, nous rendaient heureux, en dpit de tous les dangers dont nous
+tions entours. Aucun des coups qui nous menaaient ne nous effrayait,
+du moment que nous devions tre frapps ensemble.
+
+Ces jours favoriss de mon existence ont prcd bien des vicissitudes.
+Depuis, de grandes infortunes m'ont accable. Au moment mme o j'cris,
+dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-tre,
+qu' toute autre poque de ma vie. Mais mes souffrances ne se
+prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en
+supplie ardemment, m'accorder la seule grce qui me permette de
+descendre en paix dans la tombe. Celui que je chris plus que toute
+autre personne aime par moi en ce monde m'entend en lisant cette prire
+de sa tendre mre[151].
+
+
+IV
+
+La ville de Bordeaux, anime par les Girondins qui n'avaient pas vot la
+mort du roi, tait en tat de demi-rvolte contre la Convention.
+Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'esprance d'entraner
+les dpartements du Midi, et surtout celui de la Gironde, se joindre
+au mouvement qui venait de se dclarer dans les dpartements de l'Ouest.
+Mais Bordeaux ne possdait pas, loin de l, l'nergique courage de la
+Vende. Une troupe arme de 800 ou 1.000 jeunes gens des premires
+familles de la ville s'tait pourtant organise. Ils faisaient
+l'exercice sur les glacis du Chteau-Trompette, se montraient bruyants
+le soir au thtre, mais aucun ne criait: Vive le roi! Les
+instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre
+indpendants de Paris et de la Convention, et d'tablir, l'instar des
+tats-Unis, un gouvernement fdratif dans tout le midi de la France. M.
+de La Tour du Pin s'tait rendu Bordeaux. Il avait vu tous les chefs
+de cette fdration projete, et revint si dgot de ces entretiens
+qu'il refusa de se rallier des entreprises auxquelles devaient
+participer mme des rgicides comme Fronfrde et Ducos.
+
+ la fin de l't, pendant que j'avanais dans ma grossesse, nous
+commenmes tre inquits par la municipalit de
+Saint-Andr-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appel,
+avant la Rvolution, mettre en ordre les papiers de mon beau-pre,
+l'poque o on abattit le vieux chteau pour s'tablir dans le nouveau,
+rpandit le bruit que la baronnie de Cubzagus tait un domaine engag,
+depuis douard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il
+disait vrai, mais ce n'tait pas un domaine royal. La baronnie avait t
+change, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,
+la position militaire de cette dernire place inquitant les Anglais
+dans leur nouvelle conqute. Le sire d'Albret, qui la possdait, avait
+fait un excellent march en la cdant contre la baronnie de Cubzagus,
+la premire de Guyenne, et qui possdait les plus beaux droits
+seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contigus.
+
+Surget avait rdig un mmoire, et nous emes lieu de penser qu'il
+l'avait envoy Paris, puisque deux mois aprs, lorsque les
+reprsentants du peuple en mission vinrent Bordeaux, leur premier soin
+fut de mettre le Bouilh sous squestre.
+
+L'ventualit d'une visite domiciliaire ou de l'tablissement d'une
+garnison dans le chteau, pendant mes couches, effraya mon mari. Il
+dsirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de
+Bordeaux. Mon beau-pre venait d'tre arrt. On avait mis les scells
+sur le chteau de Tesson, prs de Saintes, et le dpartement de la
+Charente-Infrieure s'tait empar de vive force de la belle maison que
+nous possdions Saintes mme pour y tablir ses bureaux.
+
+Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de
+notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une
+petite maison qu'il possdait un quart de lieue de Bordeaux. Cette
+maison, nomme Canoles, offrait tous les genres de scurit. Elle tait
+isole, au milieu d'une vigne, entoure de trois cts par des chemins
+vicinaux menant dans des directions diffrentes, et du quatrime par une
+lande assez tendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et
+toute cette partie du pays, appele Haut-Brion, tait constitue par une
+agglomration de proprits, plus ou moins considrables, plantes en
+vignes, et presque toutes contigus. Nous allmes donc nous tablir
+Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fix de sa
+personne Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,
+venait tous les jours dner avec nous.
+
+Il runit un jour, Canoles, les divers membres de la municipalit et
+du dpartement. Les uns comme les autres ne parlrent que de leurs
+prouesses projetes contre l'arme rvolutionnaire, qui s'avanait en
+marquant sa route par les ttes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des
+abstractions, ils ne voulaient ni tre royalistes comme les Vendens, ni
+rvolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui tait leur
+porte, les infortuns croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient
+le temps de dbrouiller leurs ides, tandis qu'ils n'arrivaient que pour
+abattre leurs ttes, chose qui fut faite trois jours aprs.
+
+Cette arme de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, tait
+dj La Role, o elle avait procd plusieurs excutions. Je n'en
+citerai qu'une pour exemple. Elle mrite d'tre rapporte pour son
+atrocit. M. de Lavessire, oncle de Mme de Saluces, tait un homme
+inoffensif, retir la campagne depuis la destruction du parlement de
+Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme tait la plus belle que l'on
+et vue Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont
+arrts. Le mari est condamn mort et, pendant qu'on l'excute, sa
+femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils
+attachs ct d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaa
+devant elle pour qu'elle ne vt pas tomber le fatal couteau. Voil les
+gens sous l'autorit de qui nous allions tomber!
+
+Si je n'avais pas t dans mon neuvime mois de grossesse, nous serions
+peut-tre alors partis pour l'Espagne. En admettant mme que le dpart
+et t possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'arme
+franaise. Et puis, pouvait-on prsumer qu'une ville de 80.000 mes se
+soumettrait sans rsistance 700 misrables, appuys par deux canons
+seulement, tandis qu'une troupe d'lite, compose de tous les gens les
+plus distingus de la ville, tait range derrire une nombreuse
+batterie en avant de la porte. Ces misrables taient commands par le
+gnral Brune, un des gorgeurs d'Avignon, qui, depuis, aprs des
+annes, a pri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.
+
+Rfugie Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari
+avait rsolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et
+le danger de son sjour auprs de moi augmentait de jour en jour. Le
+matin du 13 septembre, l'arme rvolutionnaire entra dans Bordeaux.
+Moins d'une heure aprs, tous les chefs fdralistes taient arrts et
+emprisonns. Le tribunal rvolutionnaire entra aussitt en sance et il
+sigea pendant six mois, sans qu'il se passt un jour qui ne vt prir
+quelque innocent.
+
+La guillotine fut tablie en permanence sur la place Dauphine.
+
+La petite troupe d'nergumnes qui l'escortait n'avait trouv personne
+pour s'opposer son entre Bordeaux, alors que quelques coups de
+canon, tirs sur la colonne serre qu'elle formait dans la rue du
+Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient
+certainement mise en droute. Mais les habitants qui, la veille,
+juraient, en vrais Gascons, de rsister, ne parurent pas dans les rues
+dsertes. Les plus audacieux fermrent leurs boutiques, les jeunes gens
+se cachrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur rgnait dans la
+ville. Elle tait telle qu'un ordre ayant t placard prescrivant aux
+dtenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,
+avant midi du lendemain, sur la pelouse du Chteau-Trompette, sous peine
+de mort, on vit passer dans les rues des charrettes o chacun allait
+jeter furtivement celles qu'il possdait, parmi lesquelles on en
+remarquait qui n'avaient peut-tre pas servi depuis deux gnrations. On
+les empila toutes sur le lieu indiqu, mais il ne vint personne la
+pense qu'il et t plus courageux d'en faire usage pour se dfendre.
+
+
+V
+
+Au cours de ces vnements, j'tais accouche, la nuit, d'une petite
+fille que je nommai Sraphine, du nom de son pre, dont elle eut peine
+le temps de recevoir la bndiction. Au moment o elle venait au monde,
+on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de
+campagne environnantes. La servante de mon accoucheur tait arrive de
+la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrter et que les
+scells avaient t mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que
+l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de
+danger, on avait apost une femme sre dans le chemin d'accs de la
+maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses
+taient plus vives que les douleurs qui donnrent naissance la pauvre
+enfant. Une heure aprs sa naissance, son pre nous quitta, et rien ne
+permettait de prvoir quel sort nous rservait l'avenir l'un ou
+l'autre, ni quand nous pourrions nous runir. Moment affreux! qui, dans
+l'tat o je me trouvais, aurait d m'tre fatal, mais dont ma sant ne
+se ressentit heureusement pas. J'prouvais un unique dsir: celui de
+gurir le plus tt possible pour tre prte tout vnement. Le pauvre
+chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du
+nouveau-n. On installa pour lui une couchette au fond d'une espce
+d'alcve abandonne, dissimule par le lit de la bonne et le berceau
+d'Humbert.
+
+Le troisime jour aprs ces vnements, M. de Brouquens, notre ami et
+notre hte, retourna Bordeaux, sa rsidence habituelle. Il tait trs
+afflig de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait pri la
+veille sur l'chafaud, premire victime du massacre de la municipalit,
+comme il tait aussi le premier de la ville par sa richesse et la
+considration.
+
+Je dirai cette occasion, qu'on avait dcid que MM. Dudon pre et
+fils, anciens procureurs et avocats gnraux du Parlement, seraient
+mens Paris pour y tre excuts. La femme de M. Dudon fils, confiante
+dans ses grces et dans sa grande beaut, alla, accompagne de ses deux
+fils encore enfants, se jeter aux pieds du reprsentant Ysabeau,
+ex-capucin, pour obtenir que son mari ne ft pas dirig sur Paris avec
+son pre et qu'on le laisst s'vader et passer en Espagne. Le misrable
+le lui promit moyennant le payement dans un dlai de quelques heures,
+d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'tait pas chose aise, en ce
+moment, que de runir une somme de cette importance en or dans un jour.
+La Rpublique n'avait presque pas frapp encore de monnaie d'or, et il
+tait dfendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de
+les faire circuler. Mme Dudon, perdue, dsespre, courut chez tous
+ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint
+rassembler les 20,000 francs demands. Elle retourne chez Ysabeau avec
+son trsor. Il la reoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors
+de la prison_. Cruelle drision! Le malheureux l'avait dj quitte, en
+effet, une demi-heure auparavant, mais c'tait pour monter sur
+l'chafaud.
+
+On conoit combien de pareils dtails, que j'apprenais couche au fond
+de mon lit et n'ayant pour socit que mon mdecin, frapp lui-mme de
+terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas
+avoir pour le sort de mon mari, dont j'tais sans aucune nouvelle. De
+telles inquitudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner
+la tte, dans un moment o les suites de couches et les effets du lait
+sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonn autrement! Il
+me rservait toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mre, comme
+ toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent
+fils[152] qui, je l'espre, me fermera les yeux.
+
+
+VI
+
+J'ai dit que M. de Brouquens tait retourn dans sa maison de Bordeaux.
+ peine y fut-il entr qu'on vint pour l'arrter et le conduire en
+prison. Il allgua que, charg de tous les dtails de l'administration
+des vivres pour l'arme appele combattre en Espagne, son arrestation
+compromettrait fort ce service et serait, en consquence, trs
+dsapprouve par le gnral en chef. Ces bonnes raisons, ou plutt la
+crainte que les collgues de M. de Brouquens la compagnie des vivres,
+en rsidence Paris, ne se plaignissent la Convention, dterminrent
+les reprsentants le constituer en arrestation chez lui. C'tait bien
+l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa
+libert dans la maison, qui tait fort grande, et o il disposait de
+plusieurs moyens de s'chapper en cas de danger trop imminent. Les 25
+hommes de la garde bourgeoise tablis sa porte taient presque tous de
+son quartier et peu prs tous lui avaient quelque obligation. Sa bont
+et son obligeance, en effet, taient inpuisables, et il tait ador
+dans Bordeaux.
+
+Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son
+arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les
+jours ses gardes taient relevs. On avait commis l'imprudence, dans le
+premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des
+caveaux. Aussi ne laissrent-ils pas une bouteille de la belle provision
+de vins rares et exquis amasse par M. de Brouquens depuis qu'il
+possdait cette maison, et qu'il avait reue de tous les pays, soit en
+prsents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidles
+gardiens tait de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,
+et j'ai vu l, avant mon dpart, au mois de mars suivant, un monceau de
+dbris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas
+suffi les emporter. Ces petits dtails, je ne les rapporte que pour
+peindre les moeurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin
+de savoir tout ce qui pourrait le caractriser.
+
+La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment o il
+allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du
+chef de sa section et de plusieurs gardes, se prsenta chez lui et le
+somma de le suivre Canoles, o l'on voulait procder la visite de
+ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait Canoles que
+quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses
+vins, et que par consquent il n'avait pas l d'habitation fixe, rien
+n'y fit, et il fallut marcher sans rpliquer. Sa peine et son embarras
+taient extrmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la
+situation de mon beau-pre, dont la confrontation avec la reine dans le
+procs de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, taient
+autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut
+au dsespoir en pensant mon mari, qui m'avait confie ses soins,
+qu'il aimait tendrement, et en ne dcouvrant aucun moyen de me
+soustraire au sort dont j'tais menace. Reculer, pourtant, tait hors
+de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait
+un qui lui tait trs attach; devinant sa perplexit, il prit les
+devants et vint donner l'alarme.
+
+Je dormais tranquillement, car on dort vingt-trois ans, mme au pied
+de l'chafaud. Tout coup, je me sens secoue par une vieille femme de
+charge, affide, qui, toute en larme et ple comme la mort, s'crie:
+Voil les coupe-ttes qui viennent pour fouiller et mettre les scells.
+Nous sommes tous perdus! Et, tout en disant cela, elle glisse un assez
+gros paquet sous mon oreiller et disparat comme elle tait venue. Je
+tte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 600 louis, dont
+M. de Brouquens m'avait parl et qu'il rservait, en cas de ncessit
+urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce
+dpt n'tait pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de
+sa cachette, le laisser voir la fille qui soignait mon enfant. Non
+seulement je me mfais d'elle, mais, de plus, le mdecin, M. Dupouy,
+venait de dcouvrir qu'elle jouait auprs de moi le rle d'espion. Comme
+cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il
+esprait cependant qu'elle me mnagerait.
+
+Ma bonne Marguerite avait la fivre tierce; elle ne couchait pas dans la
+chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis
+donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa
+le sien et celui d'Humbert contre l'alcve o tait blotti le pauvre
+Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernire heure arrive. Ces
+dispositions prises, je me recouchai, car je m'tais leve, quoique dans
+mon troisime jour de couche seulement, et nous attendmes l'ennemi de
+pied ferme. M. de Brouquens prtendait plus tard que j'avais concentr
+toutes les ressources de ma dfense dans l'effet d'un certain mouchoir
+de batiste rose dont j'tais coiffe. Malgr cette plaisanterie, je
+crois que j'avais trs mauvais visage.
+
+La chambre o je logeais, au rez-de-chausse, tait aux avant-postes.
+Elle donnait dans le salon, o mon fidle Zamore prparait la hte un
+reste de pt, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos
+perscuteurs en bonne humeur. Enfin, aprs une demi-heure, ou, pour
+mieux dire, un sicle d'attente, ils arrivrent. L'examen extrieur de
+la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils
+entrrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le
+port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis
+leurs propos infmes. Le sang se glaait dans mes veines quand je
+songeais tous les dangers auxquels j'tais expose. chaque instant,
+il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je
+serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec
+horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser
+entrer quelques-uns de ces tres froces. Enfin, j'entendis
+distinctement l'un d'eux demander: Qu'est-ce qu'il y a dans cette
+chambre? et M. de Brouquens faire: Chut! La suite des paroles
+changes m'chappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de
+l'entretien. L'inspiration lui tait venue de leur raconter qu'une
+jeune fille de ses amies s'tait confie lui pour venir accoucher en
+secret dans cette maison isole, qu'elle ne l'tait que depuis trois
+jours, et qu'elle tait fort dlicate et trs malade.
+
+Comment la piti put-elle trouver place dans ces mes sanguinaires? Ils
+en ressentirent nanmoins, et les mmes hommes qui, dans la matine,
+avaient vu tomber vingt ttes innocentes sans songer les pargner,
+trent leurs sabots pour viter tout bruit, lorsqu'en visitant le
+premier tage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout
+de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, aprs avoir
+bu et mang tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allrent
+emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre l'accouche de
+grossiers compliments.
+
+Je restai seule Canoles avec mon brave homme de mdecin, qui
+commenait se rassurer, bien que tout danger n'et pas disparu, au
+contraire. Mais j'ai toujours constat que les gens qui s'effraient
+facilement se rassurent de mme. Aussi le grand danger de la visite des
+municipaux une fois pass, il reprit sa srnit. C'tait un homme
+d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes tudes
+dans son art, et, selon la rgle que j'avais adopte de ne jamais
+rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre
+beaucoup de choses en mdecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions
+d'aucun ouvrage traitant de ces matires, il me fit de vive voix un
+petit cours d'accouchement et d'oprations. En change, je lui donnai
+des leons de couture, de broderie et de tricot. Il tait trs adroit,
+et ses progrs en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps
+aprs, cach pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des
+paysans dans les Landes, priv de tout livre et de tout lment de
+travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grce
+l'enseignement que je lui avais donn, il ne s'tait trouv en mesure
+d'occuper ses journes on confectionnant des bas et des chemises pour
+toute la famille qui l'avait recueilli.
+
+
+VII
+
+Le soir, sur ma demande, le bon mdecin me lisait les gazettes. La
+lecture en tait terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi,
+lorsque nous trouvmes un jour la relation de la confrontation de mon
+respectable beau-pre avec la reine. On y dcrivait la colre de
+Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la
+reine ou Sa Majest, au lieu de femme Capet, comme l'aurait voulu
+l'accusateur public. Mon pouvante fut son comble lorsque j'appris
+que, comme on lui demandait o tait son fils, M. de La Tour du Pin
+avait rpondu avec simplicit qu'il se trouvait dans sa terre prs de
+Bordeaux. Le rsultat de cette rponse trop vraie fut un ordre, expdi
+le mme jour Saint-Andr-de-Cubzac, d'arrter mon mari et de l'envoyer
+ Paris.
+
+Il tait au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement,
+en prvision de cette ventualit et sous le prtexte de mtairie
+visiter, il tenait un assez bon cheval prt dans l'curie. Se dguisant
+de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson,
+prs de Saintes, et de se cacher dans le chteau, quoiqu'il ft sous le
+squestre, mais o taient rests un excellent concierge et sa femme.
+L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 12.000 francs en
+assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps tait affreux, la pluie
+tombait torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les clats de la
+foudre blouissaient et effrayaient son cheval, bte assez vive.
+
+En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye Saintes, un
+homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle:
+Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer
+l'orage? M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache
+sa monture sous un petit hangar situ, heureusement pour lui, ainsi
+qu'on le verra par la suite, tout prs de la porte.
+
+Vous liez vos boeufs de bien bonne heure, dit-il au vieux
+paysan.--Vraiment oui, rpond l'hte de rencontre. Il n'est pas trois
+heures, mais je veux arriver de bon matin.--Ah! vous allez la foire
+du Pons, rplique mon mari avec prsence d'esprit, et moi aussi: je
+vais chercher des grains pour Bordeaux. En disant ces mots, ils entrent
+dans la maison. Un homme g occupait le coin du feu et semblait
+attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la
+chert des grains, des bestiaux. ce moment, l'individu assis auprs du
+feu sort de la maison et rentre dix minutes aprs ceint d'une charpe.
+C'tait le maire. Vous avez sans doute un passeport, citoyen,
+demande-t-il mon mari.--Oh! certainement, riposte hardiment
+celui-ci, on ne marche pas sans cela. Et, ce disant, il exhibe un
+mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout
+l't dans ses alles et venues de Saint-Andr Bordeaux. Mais,
+dclare le maire aprs examen, votre passeport n'a pas de visa pour
+aller dans la Charente-Infrieure. Restez ici jusqu'au matin. Je
+consulterai le conseil municipal. Puis il reprend sa place.
+
+Mon mari sentit qu'il tait perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant
+ce colloque, le matre de la maison, qui paraissait en tre ennuy,
+s'tait rapproch de la porte ouverte et dit haute voix, comme en se
+parlant lui-mme: Oh! voil le temps tout clairci! Mon mari se leva
+trs tranquillement.--Votre pre n'tait pas alors, mon cher fils[153],
+comme vos souvenirs vous le reprsentent. Il avait trente-quatre ans,
+tait extrmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec
+les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en
+parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeure
+ouverte, tend le bras au dehors dans l'obscurit et dcroche la bride
+de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les perons au ventre
+et est dj loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter
+son sige, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le
+passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en
+parla pas, ce qui tait peut-tre prudent cette poque, o tout tait
+motif soupons.
+
+M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, o il y avait foire
+pendant le jour. Il s'arrta Mirambeau, chez un ancien palefrenier de
+son pre, dont il tait sr et qui habitait la localit. Cet homme
+tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait Saintes
+une fois la semaine. Ttard, c'tait son nom, offrait de le cacher, mais
+il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrtion. Il proposa
+ mon mari de demander plutt asile un sien beau-frre[154], bon et
+riche serrurier, mari et sans enfants. Ce dernier le voulut bien
+moyennant payement d'une somme assez forte, et, le march ayant t
+conclu, il le mit en sret chez lui dans un bouge sans fentre
+communiquant avec la chambre coucher o se faisait aussi la cuisine.
+
+J'ai visit, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le sparait
+seul, de la boutique o travaillaient les garons et o taient la forge
+et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre,
+dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester tendu sur
+son lit, afin d'viter le moindre bruit. On lui avait aussi bien
+recommand de ne pas avoir de lumire, de peur qu'on ne s'en aperut de
+l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois ferme, il venait
+souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent
+des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait
+chercher Tesson.
+
+C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre
+sparation. Le matre de poste de Saintes, sur le dvouement duquel il
+pouvait compter, lui dconseillait de passer en Vende, car, outre la
+difficult extrme de traverser les lignes des troupes de la Rpublique,
+qui cernaient la contre au midi, les opinions des royalistes avaient
+atteint un tel degr d'exagration qu'il tait moins sr qu'un homme
+rest au service du roi aprs l'acceptation de la Constitution--c'tait
+le cas de M. de La Tour du Pin--ft admis dans leurs rangs. D'autre
+part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom suppos. En
+rejoignant ouvertement les Vendens, il et par l dcid de la mort de
+son pre et de la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un
+refuge Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
+pancartes sur les maisons.--La queue la porte des boulangers et des
+bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle
+grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
+Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan
+saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie Tesson.--Nouvelle
+fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour
+Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_ Bordeaux.--M. Martell au
+tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de
+Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
+omelettes.
+
+
+I
+
+La visite domiciliaire Canoles, loin d'altrer ma sant, comme je l'ai
+dj dit, ne fit qu'aviver mon dsir de me rtablir le plus tt
+possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon
+Esculape. Comme nous passions prs d'un trs grand tas de sarments de
+vigne amoncels contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la
+proprit voisine, nous nous apermes que quelques-uns des fagots
+appuys sur le sol avaient t arrachs et jets contre la haie et que
+dans le trou ainsi form la terre paraissait frachement pitine. On y
+voyait aussi des restes de crotes de pain, ce qui nous donna supposer
+que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait
+peut-tre de la faim. Cette pense nous dcida, y porter des vivres.
+Ayant dpos l, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une
+bouteille de vin, le lendemain, la nuit, M. Dupouy retrouva la
+bouteille vide et les vivres consomms. Ce soin nous occupa avec un vif
+intrt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,
+nos provisions taient demeures intactes, et nous en fmes affligs en
+calculant tout ce qui pouvait tre arriv notre pensionnaire inconnu.
+
+Peu de temps aprs, tant parfaitement rtablie, je voulus aller
+remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'tais rencontre
+avant mes couches, et qui m'avait tmoign beaucoup d'intrt. Elle
+s'appelait Mme Beyermon et occupait, cinquante pas de Canoles, une
+jolie petite maison o je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort
+effray de tout ce qui se passait Bordeaux, et craignant surtout qu'on
+ne ft bientt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, o il
+demeurait, s'tait retir avec sa femme dans cette habitation isole. Au
+moment o j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,
+parlait avec loquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me
+frapprent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troubls,
+une telle question et t une impardonnable indiscrtion. Depuis, j'ai
+su que c'tait M. Ravez.
+
+Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait prsent un mmoire
+la municipalit de Saint-Andr-de-Cubzac, tendant prouver que la terre
+du Bouilh tait un domaine royal chang. La municipalit, pour se faire
+valoir, dnona le fait aux reprsentants du peuple, qui ordonnrent
+l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, o
+l'on apposa les scells avec une telle prodigalit qu'il n'y eut pas une
+porte qui n'en ft empreinte. Cependant une fille excellente, que
+j'avais laisse au chteau, avait dj cach ce qu'il contenait de plus
+prcieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque
+semaine, par petits paquets, Bordeaux.
+
+
+II
+
+Vers cette poque, je commenai craindre que mon sjour prolong chez
+M. de Brouquens n'attirt trop l'attention. Je redoutai surtout que ma
+prsence chez lui ne fint par le compromettre, et jamais, je le savais,
+il n'aurait consenti me le laisser entendre.
+
+Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un
+parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-mme trs suspect et
+oblig de se cacher. Il avait trouv un asile fort retir chez un
+individu qui tenait un petit htel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet
+individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confi
+sa belle-mre, habitait absolument seul son htel garni avec un vieux
+domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, migr, qu'on
+faisait passer pour mort, et dont la soeur, non marie, tait suppose
+avoir hrit. Bonie, c'tait son nom, se donnait pour un dmagogue
+enrag. Il portait une veste de grosse peluche nomme _carmagnole_, des
+sabots et un sabre. Il allait la section, au club des Jacobins, et
+tutoyait tout le monde.
+
+M. de Chambeau lui parla de mes proccupations. Je ne savais o me
+retirer: mon mari tait en fuite, mon pre et mon beau-pre taient
+emprisonns, ma maison avait t saisie, et mon seul ami, M. de
+Brouquens, se trouvait en tat d'arrestation chez lui. vingt-quatre
+ans, avec deux petits enfants, que devenir?
+
+Bonis vint me voir Canoles. Ma triste situation l'intressa. Il me
+proposa de me rfugier chez lui. Sa maison tait vide, et M. de
+Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.
+Il me donna un appartement fort triste et fort dlabr, ayant vue sur un
+petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma
+chre Marguerite, toujours tourmente par une fivre dont rien ne
+pouvait la gurir. Mon ngre Zamore passa pour un noir libre qui
+attendait le moment de se rendre l'arme. Mon cuisinier entra comme
+aide au service des reprsentants du peuple, ce qui ne l'empchait pas
+de loger chez Bonie et de prparer mon dner et mon souper. Deux
+courriers de dpches pour Bayonne, qui pouvaient tre trs utiles un
+moment donn, occupaient galement des chambres dans la maison. En
+somme, cette situation tait, je ne dirai pas la meilleure, mais la
+moins mauvaise possible.
+
+La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique
+sans crainte d'tre entendue. Etant presque toujours seule, c'tait pour
+moi une grande distraction. Je connaissais un trs bon matre de chant,
+nomm Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avou et prouv tre
+agent des princes. Il tait trs spirituel et original, et avait
+beaucoup de talent.
+
+On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin
+bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue
+du Bouilh, l'insu des gardiens du squestre. Ce bois tait apport par
+nos paysans, qui le volaient mon intention. Une femme du pays,
+commissionnaire, entirement dvoue nos intrts, venait Bordeaux
+deux fois la semaine, comme marchande de lgumes. Elle conduisait un
+ne, dont les paniers, moiti pleins d'effets d'habillement et de
+linge, taient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Trs
+adroitement, elle parvenait faire croire aux employs de l'octroi que
+ces objets avaient t enlevs des ennemis du peuple. Parfois elle
+leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.
+
+Mon mari trouvait le moyen de m'crire toutes les semaines par un jeune
+garon qui venait Bordeaux. La lettre, sans adresse, tait cache dans
+un pain que l'enfant portait l'htel Puy-Paulin, soi-disant pour la
+nourrice. Comme il venait jour fixe, le cuisinier l'attendait
+l'heure de la mare. Ce pauvre enfant, g de quinze ans, ignorait le
+subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une
+femme nourrice laquelle le mdecin avait interdit de manger du pain de
+la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain
+de la section_.
+
+Le jour mme de l'entre des reprsentants du peuple, on avait publi et
+affich ce que l'on nomma le _maximum_. C'tait une ordonnance en vertu
+de laquelle toutes les denres, de quelque nature qu'elles fussent,
+taient taxes un taux trs bas, avec interdiction, sous peine de
+mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en rsulta que les arrivages
+cessrent l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachrent
+plutt que de les vendre meilleur march qu'ils ne les avaient
+achets, et la famine, consquence naturelle de cette interruption des
+changes, fut impute leur incivisme. On nomma alors, dans chaque
+section, un ou plusieurs boulangers chargs de confectionner du pain, et
+ils reurent l'ordre formel de n'en distribuer qu' ceux qui seraient
+munis d'une carte dlivre la section. Plusieurs boulangers
+rcalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermrent leurs
+boutiques. Il en fut de mme pour les bouchers. On taxa la quantit de
+viande, bonne ou mauvaise, laquelle on avait droit quand on tait muni
+d'une carte semblable celle destine au boulanger. Les marchands de
+poisson, d'oeufs, de fruits, de lgumes, abandonnrent les marchs. Les
+piciers cachrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que
+par protection une livre de caf ou de sucre.
+
+Pour viter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que
+dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entre une affiche,
+dlivre galement la section, sur laquelle seraient inscrits les noms
+de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,
+entoure d'une bordure tricolore, portait, en tte: _Libert, galit,
+fraternit, ou la mort_. Chacun s'efforait d'y porter les inscriptions
+prescrites aussi peu lisiblement que possible. La ntre tait trace
+d'une criture excessivement fine, et on l'avait colle trs haut, de
+faon en rendre la lecture difficile. Beaucoup taient crites avec
+une encre si ple que la premire pluie les rendait illisibles. Les
+cartes de pain taient individuelles, mais on autorisait la mme
+personne porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les
+hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans
+une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit deux livres, et
+ce privilge, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre
+Zamore. On aura peine croire un tel degr d'absurdit et de cruaut,
+et surtout qu'une grande ville tout entire se soit docilement soumise
+un pareil rgime.
+
+Le pain de section, compos de toutes espces de farines, tait noir et
+gluant, et l'on hsiterait maintenant en donner ses chiens. Il se
+dlivrait sortant du four, et chacun se mettait _ la queue_, comme on
+disait, pour l'obtenir. Chose bien singulire, cependant, le peuple
+trouvait une sorte de plaisir ce rassemblement. Comme la terreur dans
+laquelle on vivait permettait peine d'changer une parole lorsqu'on se
+rencontrait dans la rue, _cette queue_ reprsentait pour ainsi dire un
+rassemblement licite o les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs
+voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer l'imprudence d'une
+question.
+
+Un autre trait caractristique des Franais, c'est leur facilit se
+soumettre une autorit quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents
+personnes, chacune attendant sa livre de viande, taient rassembles
+devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une
+contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux
+bien apptissants destins la table des reprsentants du peuple, alors
+que la plus grande partie de la foule ne pouvait prtendre qu'aux
+rebuts. Mon cuisinier, charg quelquefois d'aller aux provisions pour
+ces sclrats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on
+ne l'assommait pas. Le spectacle tait le mme chez le boulanger, et si
+des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs
+destins nos matres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.
+
+Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on
+arrta un jour tous les ngociants anglais et amricains en rsidence
+Bordeaux. Ils furent emprisonns, ainsi que toutes les personnes de ces
+deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint
+mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fonde d'tre
+prise pour une Anglaise, comme cela m'tait dj souvent arriv. Bonie
+s'en alarma trs srieusement et me conseilla de ne plus porter de
+chapeau lorsque je sortais dans la journe, mais de m'habiller comme les
+filles de Bordeaux. Cette ide de dguisement me plut assez. Je me
+commandai des brassires qui convenaient bien ma taille, trs mince
+alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tte et sur le col, me
+changrent si compltement que je rencontrais des gens de ma
+connaissance sans tre reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la
+rue.
+
+M. de Brouquens, toujours en rclusion, s'amusait fort des propos
+tmraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites
+journalires qu'il recevait de la _belle grisette_.
+
+
+III
+
+Nanmoins, ma situation Bordeaux devenait de jour en jour plus
+prilleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai chapp
+la mort. On me conseilla de tcher de faire lever le squestre du
+Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop
+dangereuse, et j'tais dans la plus dsolante incertitude, quand la
+Providence m'envoya une protection spciale.
+
+Mme de Fontenay, nomme alors la citoyenne _Thrsia Cabarrus_, arriva
+Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'tais rencontre une fois avec
+elle Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait t la compagne au
+couvent, me la montra un soir, au sortir du thtre. Elle me parut avoir
+de quatorze quinze ans, et ne m'avait laiss que le souvenir d'une
+enfant. On disait qu'elle avait divorc pour conserver sa fortune, mais
+c'tait plutt pour user et abuser de sa libert. Ayant rencontr
+Tallien aux bains des Pyrnes, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel
+service, dont elle le rcompensa par un dvouement sans bornes, qu'elle
+ne cherchait pas dissimuler. Venue Bordeaux pour le rejoindre, elle
+se logea l'htel d'Angleterre.
+
+Le surlendemain du jour o elle y fut tablie, je lui crivit le billet
+suivant: Une femme qui a rencontr Paris Mme de Fontenay, et qui sait
+qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment
+d'entretien. Elle rpondit verbalement que cette dame pouvait venir
+quand elle le voudrait. Une demi-heure aprs, j'tais sa porte. Quand
+j'entrai, elle vint moi, et, me regardant en face, s'cria: Grand
+Dieu! madame de Gouvernet! Puis, m'ayant embrasse avec effusion, elle
+se mit mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation.
+Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-mme, et
+me dclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me
+sauver. Je lui rpondis que je ne saurais me rsoudre partir sans mon
+mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais
+de la sacrifier srement. Elle me dit: Voyez Tallien. Il vous fera
+connatre le parti adopter. Vous serez en sret ds qu'il saura que
+vous tes ici mon premier intrt. Je me dterminai solliciter de lui
+la leve du squestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la
+permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans
+l'intrt qu'elle m'avait tmoign, et me demandant pourquoi elle le
+ressentait.
+
+Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun tre humain n'tait
+sorti si beau des mains du Crateur. C'tait une femme accomplie. Tous
+ses traits portaient l'empreinte de la rgularit artistique la plus
+parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'bne, semblaient faits de la plus
+fine soie, et rien ne ternissait l'clat de son teint, d'une blancheur
+unie sans gale. Un sourire enchanteur dcouvrait les plus admirables
+dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre
+de ses mouvements revtait une grce incomparable. Quant sa voix,
+harmonieuse, lgrement marque d'un accent tranger, elle exerait un
+charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux
+vous pntrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beaut, de
+grce et d'esprit taient abandonns un homme qui, tous les matins,
+signait la mort de plusieurs innocents.
+
+Le lendemain matin, je reus de Mme de Fontenay ce court message: Ce
+soir, 10 heures. Je passai la journe dans une agitation difficile
+dcrire. Avais-je amlior ma position? m'tais-je perdue? devais-je me
+prparer la mort? devais-je fuir l'instant mme? Toutes ces
+questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux
+trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans
+leur pre? Enfin Dieu prit piti de moi. Je m'armai de courage, et, 9
+heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarm que moi
+encore, sans qu'il ost me le tmoigner. Il me conduisit la porte de
+Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard
+jusqu'au moment o j'en sortirais.
+
+Je montai. Tallien n'tait pas arriv. Le moment de l'attente fut
+angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs
+personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la
+voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que
+celle-l qui roult alors dans cette grande ville.
+
+Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit
+par la main en prononant ces mots: Il vous attend. Si elle m'avait
+annonc que le bourreau tait l, je n'en aurais pas ressenti un autre
+effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout
+duquel j'aperus une chambre claire. Je ne parle pas au figur en
+dclarant que mes pieds taient colls au parquet. Involontairement, je
+m'arrtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: Allons donc!
+ne faites pas l'enfant. Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la
+porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai
+nanmoins jusqu'au coin de la chemine, sur laquelle il y avait deux
+bougies allumes. Sans le soutien du marbre, je serais tombe. Tallien
+tait appuy sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce:
+Que me voulez-vous? Alors je balbutiai la demande d'aller notre
+campagne du Bouilh, et qu'on levt le squestre qui avait t mis, par
+erreur, sur les biens de mon beau-pre, chez lequel je demeurais.
+Brusquement, il me rpondit que cela ne le regardait pas. Puis,
+s'interrompant: Mais vous tes donc la belle-fille de celui qui a t
+confront avec la femme Capet?... Et avez-vous un pre?... Comment
+s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le gnral?... Tous ces ennemis de la
+Rpublique y passeront, ajouta-t-il, faisant en mme temps, avec la
+main, le geste de trancher une tte. L'indignation me gagna et me rendit
+alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je
+ne l'avais pas encore regard. Devant, moi, je vis un homme de
+vingt-cinq vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait rendre
+svre. Une fort de boucles blondes s'chappait de tous cts sous un
+grand chapeau militaire, couvert de toile cire, et surmont d'un
+panache tricolore. Il tait vtu d'une longue redingote serre, de gros
+drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, crois
+d'une longue charpe de soie aux trois couleurs.
+
+Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrt de
+mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je
+demande, je ne dois pas vous importuner davantage. En mme temps, je le
+saluai lgrement de la tte. Il sourit, comme semblant dire: Vous tes
+bien hardie de me parler ainsi. Puis je sortis par la porte par
+laquelle il tait entr, sans rentrer dans le salon.
+
+Revenue chez moi, je considrai ma situation comme plutt aggrave
+qu'amliore. Si Tallien ne me protgeait pas, ma perte me paraissait
+infaillible. Mme de Fontenay, ayant constat que j'avais fait une bonne
+impression sur Tallien, ne se dcourageait cependant pas si aisment.
+Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traite, et lui
+dit que j'avais dcid de ne plus revenir chez elle dans la crainte de
+l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrte, mais
+apprit en mme temps Mme de Fontenay qu'il savait que son collgue
+Ysabeau le dnonait au Comit de Salut public, Paris, comme modr et
+protgeant les aristocrates.
+
+
+IV
+
+Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari
+arriva Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui
+tmoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes
+enfants, pour le mettre mme de dire leur pre qu'il les avait
+trouvs bien portants. C'tait un bon paysan saintongeois, bien simple,
+bien ignorant, ne comprenant rien l'tat du pays, ni pourquoi,
+lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc Mirambeau, on lui en avait
+donn ce matin-l, Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait
+refus. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il
+avait dans son coffre, on ne lui rclamait que du papier pour ses achats
+de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denres taient
+taxes. En attendant l'heure de la mare pour s'en retourner Blaye, il
+se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,
+o se faisaient les excutions. Une dame montait la fatale chelle. Il
+demanda quel tait son crime: C'est une aristocrate, lui rpondit-on.
+Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.
+Mais bientt il voit paratre un paysan comme lui, appel subir le
+mme sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: Et celui-l,
+qu'a-t-il fait? On lui explique que cet homme ayant donn asile un
+noble, est condamn, pour ce seul fait, mourir avec lui.
+
+Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il
+oublie ce qui l'a amen Bordeaux. Il repart pied, arrive chez lui
+dans la nuit, et dclare mon mari qu'il ne peut le garder une heure de
+plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court
+rveiller son beau-frre le palefrenier, qui ne parvient pas le
+rassurer. Celui-ci, voyant son parent perdu, ayant d'autre part entendu
+dire dans la journe que la guillotine devait faire ce que l'on nommait
+un voyage patriotique et venir Mirambeau dans quelques jours, se
+dcida atteler un cheval une petite charrette. Il y met de la paille
+dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins dtourns
+sur Tesson, ce chteau de mon beau-pre o l'on avait mis les scells,
+mais dont le concierge Grgoire et sa femme avaient une entre secrte.
+Une des fentres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le
+palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari
+entre par cette fentre, et ces braves gens, qui lui taient tout
+dvous, le reoivent avec joie. Ils l'installrent dans une chambre
+touchant le leur et qui avait avec celle-ci une chemine commune. Cela
+permettait de faire du feu toute la journe sans attirer l'attention du
+dehors. Cette condition fut fort apprcie par mon mari, qui tait trs
+frileux.
+
+Tesson possdait une bonne bibliothque dont l'inventaire restait
+faire, ainsi que celui de tout le mobilier du chteau. Les scells
+avaient t apposs sur les portes extrieures seulement, de manire
+qu'on pouvait circuler dans tout l'intrieur, pourvu qu'on n'ouvrt pas
+les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres volont.
+Il trouva mme le moyen de soustraire des papiers et des correspondances
+anciennes de son pre dont la publicit aurait pu tre dsagrable.
+Cependant, il n'tait pas destin jouir de cette retraite,
+comparativement agrable, sans trouble.
+
+Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivrent la municipalit
+de Tesson, prescrivant de procder l'inventaire de tout ce que
+renfermait le chteau, qui tait considrable et parfaitement bien
+meubl. Le pre de M. de La Tour du Pin en avait hrit de M. de
+Monconseil, son beau-pre, qui y avait habit quarante ans, et y avait
+apport toutes les nobles magnificences et l'lgance somptueuse du
+rgne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les
+dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'esprer
+qu'on y pargnt aucune rigueur ou qu'on laisst chapper le moindre
+recoin sans le visiter.
+
+Grgoire ne dguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui
+dclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque o il pt le cacher,
+ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentt le
+recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grgoire irait
+Saintes, chez Boucher, le matre de poste, ancien cuyer de M. de
+Monconseil, trs attach mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez
+son grand-pre, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,
+soit de le faire passer dans les dpartements insurgs.
+
+Grgoire partit de grand matin, pied, par un temps affreux, quoiqu'il
+et soixante-dix ans passs. Il ne trouva pas Boucher. Charg de la
+conduite des charrois de l'arme qu'on rassemblait contre les Vendens,
+il tait toujours en route. Mais sa soeur, galement dvoue nos
+intrts, consentit accueillir mon mari et le cacher pendant
+l'absence de son frre, bien qu'elle ne se dissimult pas qu'il y allait
+de leur vie et de leur fortune tous deux. Grgoire revint donc
+Tesson sans avoir pris de repos. la nuit, il repartit avec mon mari
+pour Saintes, localit dpourvue d'enceinte et par consquent accessible
+par des sentiers connus de Grgoire.
+
+J'ai omis de dire que j'avais envoy mon mari, pendant qu'il tait
+Mirambeau, un costume complet de demi-paysan rvolutionnaire dans
+lequel, une fois sa petite taille affuble, il ne se reconnaissait pas
+lui-mme.
+
+Mlle Boucher le reut fort bien, mais avec une exagration de
+prcautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans
+cette maison le mieux elle le trouverait. Grgoire s'en retourna
+Tesson. Il m'a rpt souvent depuis que de sa vie il n'avait prouv
+une telle fatigue, et qu' la fin de son quatrime voyage, fait au
+milieu de l'hiver, par un temps dtestable et dans un chemin qui tait
+alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.
+
+L'inventaire de Tesson tant fini, au bout de trois jours, avec toutes
+les rigueurs que Grgoire avait prvues, on fut tranquille pour quelque
+temps. Le matin du quatrime jour, Mlle Boucher entra tout effare dans
+la chambre, o elle avait cach mon mari et lui annona que son frre
+arriverait le soir mme, accompagn de gnraux et de leurs
+tats-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupes et
+qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne Saintes qui
+voult lui offrir asile, un prompt dpart pouvait seul assurer son
+salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme
+tait sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, tout
+prix, se dbarrasser d'un hte si incommode. Accepter son malheureux
+sort sans rplique tait l'unique parti adopter. la nuit il partit
+donc seul. Le chemin lui tait parfaitement connu. Mais, en arrivant
+Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui
+permettait d'viter le village. L'obscurit de la nuit tait telle qu'il
+se trompa, et bientt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se
+trouvait sur la place, devant l'glise. Pour entrer dans l'avenue du
+chteau, il lui fallait trouver une planche jete sur le foss creus
+l'extrmit de l'avenue, et le bruit de ses ttonnements attira tous les
+chiens du village ses trousses. Il commenait dj entendre quelques
+volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: Qui va l?
+lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'loigna aussitt prcipitamment
+et le silence se rtablit. Puis il parvint au volet de Grgoire, qui fut
+heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupe
+prcdemment. Deux mois durant, il sjourna l, recevant souvent de mes
+nouvelles par des lettres que j'adressais Grgoire. Chose bien
+singulire pour l'poque, on n'a pas dit que le secret des lettres ft
+viol la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cess de parvenir
+destination. J'en recevais souvent Bordeaux de Mme de Valence, alors
+dtenue Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de
+la prison o elle tait enferme.
+
+
+V
+
+Cependant la Terreur tait son comble Bordeaux. Mme de Fontenay
+commenait s'inquiter pour elle-mme et craindre que les
+dnonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais ces
+craintes, dont la ralisation et t notre perte toutes deux.
+L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes
+les choses prcieuses possdes par les glises de la ville, venait
+d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais
+sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvs dans les
+sacristies de la cathdrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, glises
+aussi anciennes que la ville et dotes, depuis Gallien, des objets les
+plus rares et les plus prcieux. Ces misrables parcoururent les quais
+et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu
+mettre sur eux. Ils arrivrent ainsi prcds par _la Desse de la
+Raison_, reprsente par je ne sais quelle horrible crature, jusque sur
+la place de la Comdie. L ils brlrent, sur un immense bcher, tous
+ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon pouvante lorsque,
+le soir mme, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:
+Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle
+desse de la Raison? Lui ayant rpondu avec horreur que j'aurais mieux
+aim mourir, elle fut toute surprime et leva les paules.
+
+Cette femme tait cependant trs bonne, et j'en ai eu des preuves
+positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une
+agitation extrmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre
+bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, ngociant de
+Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, tait au
+tribunal de mort, et quoique Tallien lui et promis, sur sa propre tte,
+de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire prir. Enfin,
+au bout d'une heure passe dans une impatience presque convulsive,
+qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un
+s'approcher en courant. Une pleur mortelle envahit son visage. La porte
+s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'cria: Il est acquitt! C'tait
+Alexandre, autrefois secrtaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de
+Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entrana
+prcipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni chle. Nous
+courons dans la rue sans qu'elle m'et dit o nous allions en si grande
+hte, car nous marchions perdre haleine. Nous atteignons une maison
+pour moi inconnue. Elle y pntra comme une folle en criant: il est
+acquitt! Je la suis dans un salon o une femme entoure de deux ou
+trois jeunes filles repose comme morte sur un canap. Ce cri la
+rveille. Elle se jette terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui
+baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scne si
+pathtique n'a frapp mes regards. C'est en parlant de la comparution de
+M. Martell devant le tribunal rvolutionnaire que son beau-frre me
+disait, une heure auparavant, en vrai style de ngociant: Je ne
+l'assurerais pas 90 pour 100!
+
+Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras mon
+ngre parce qu'il avait une carte de sret et que pass une certaine
+heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontre avait le droit
+de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-mme qu' la
+nuit, afin d'viter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me
+faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, clbre
+architecte de Paris, qui avait obtenu d'tre appel Bordeaux pour la
+construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,
+il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon matre italien,
+d'ailleurs, qu' la nuit close. Ce soir-l donc, tant avec M.
+Brongniart sur le cours du Pav-des-Chartrons, lieu trs loign de mon
+logis, il s'crie tout coup en fouillant dans ses poches: Ah! ah!
+j'ai oubli ma carte de sret! La peur de rencontrer une patrouille me
+saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. On vous prendra,
+dit-il en riant, pour... Mais rien ne put me rassurer, et il dut se
+contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces
+petits dtails, je les cite pour montrer comment on tait parvenu
+faonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.
+
+Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table
+d'hte, sans quoi nous aurions couru le risque d'tre confondus dans
+_une rafle_, genre d'opration qui se pratiquait alors, ainsi que je
+l'ai dj dit. C'est la msaventure qui arriva M. de Chambeau au cours
+d'une visite l'un de ses amis. Il est introduit dans l'htel habit
+par cet ami au moment o vingt-sept personnes taient runies table.
+Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrter. Comme on ne la
+connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,
+appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants
+de la maison, qui sont conduits au fort du H. M. de Chambeau y resta
+vingt-huit jours, sous crou, dans des anxits continuelles. Deux de
+ses camarades de chambre qu'il ne connaissait pas, ayant t emmens un
+matin pour tre interrogs et n'tant pas revenus, il en conclut qu'ils
+sont monts sur l'chafaud. Aussi lui-mme attend-il la mort tous les
+jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit
+jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: Vous pouvez sortir si
+vous voulez. On pense s'il le voulut.
+
+Ferrari, quoique porteur, bien cach et cousu dans la doublure de son
+habit, du papier qui l'accrditait comme agent occulte du Rgent, depuis
+Louis XVIII, n'en tait, pas moins, en sa qualit d'Italien, extrmement
+poltron. Il avait t assez adroit pour se faufiler jusque chez les
+reprsentants du peuple. L il parlait souvent de la ncessit o il se
+trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,
+parmi tant d'autres moyens imagins pour sortir de France, form le
+projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari
+pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et
+ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les
+principales villes situes sur notre route, comme Toulouse, Marseille,
+nous aurions donn des concerts. Je chantais suffisamment bien pour
+pouvoir, sans prtention ni contestation, passer pour une cantatrice.
+Chaque jour nous rptions les diffrents morceaux que nous nous
+proposions d'excuter, parmi lesquels je me rappelle particulirement le
+duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appel, selon nous,
+avoir beaucoup de succs.
+
+Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, tait notre accompagnateur
+pendant les rptitions. Il avait jou un rle marquant dans
+l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des rsultats si
+mdiocres, et tait, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne
+couchait deux nuits de suite dans le mme lieu. Il sortait la nuit
+tombe, en vitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'tait pas
+muni d'une carte de sret. Je souponne bien que je ne le lui aie pas
+demand, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait t
+abrit pendant la journe par un mnage mal approvisionn, il arrivait
+le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dner
+et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des oeufs, dont j'tais
+toujours bien approvisionne par les paysans du Bouilh. On en faisait
+d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prlevait sur
+les provisions de cuisine des reprsentants du peuple. C'tait, dans
+notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.
+
+Il fallait vritablement que nous fussions jeunes et de sang franais
+pour conserver de la gaiet ayant, comme nous l'avions tous, le couteau
+sur le cou, et une poque o, quand on se disait bonsoir, on n'osait
+ajouter: demain! que sous condition.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin Bordeaux et celle
+de son mari Tesson.--Les certificats de rsidence neuf tmoins.--Une
+charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment
+Mme de La Tour du Pin se dcide partir pour l'Amrique.--Le navire
+amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de
+dpart.--III. Un djeuner Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de
+Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
+Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie Tesson.--Le
+retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson
+Bordeaux.
+
+
+I
+
+Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y
+avait pas de jour qu'il ne se ft des excutions. Je logeais assez prs
+de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement
+marquait chaque tte qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le
+journal du soir ne m'apprt les noms des victimes. Le fond du jardin sur
+lequel donnait la fentre de ma chambre touchait celui d'une ancienne
+glise o s'tait tabli le club des _Amis du peuple_, et lorsque la
+sance du soir tait anime, les cris, les applaudissements et les
+vocifrations des misrables qui y assistaient parvenaient jusqu' moi.
+
+Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position
+Tesson comme trs prcaire. tous moments, on menaait Grgoire
+d'tablir dans le chteau un corps de troupes, un hpital militaire, ou
+autre tablissement analogue, ce qui aurait oblig mon mari fuir de
+nouveau. Je ne savais o le placer ailleurs avec la moindre scurit. Le
+rappeler auprs de moi Bordeaux, il ne fallait pas y songer, cause
+de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait
+dire, du fond de sa cachette, que je devais me dfier d'elle. Je n'osais
+pourtant la renvoyer, crainte de pis.
+
+Une dernire circonstance m'avait prouv que je n'tais pas aussi
+ignore Bordeaux que je l'esprais. Mon homme d'affaires m'avait crit
+de Paris que l'on venait d'tablir la loi des _certificats de
+rsidence_, neuf tmoins, appels tre renouvels tous les trois
+mois, sous peine de confiscation des proprits que l'on possdait dans
+les communes o l'on ne rsidait pas. J'avais une maison Paris occupe
+par l'ambassade de Sude et des rentes sur l'Etat que l'on avait dj
+rduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.
+Bonie se chargea de rassembler les neuf tmoins, dont aucun ne m'avait
+vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous
+allmes la municipalit un matin, et ce ne fut pas sans une extrme
+rpugnance que je pntrai dans une salle o se trouvaient une douzaine
+d'employs tous coiffs du bonnet rouge. Je m'assis prs du feu, tandis
+que Bonie faisait dresser l'acte et signer les tmoins. Il avait demand
+qu'on ne me ft pas attendre, parce que _j'tais nourrice_, et la
+philanthropie de ces buveurs de sang s'tait mue. L'un d'eux se
+prcipita mme mes pieds et, m'tant de force mes sabots, y passa de
+la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.
+Puis, allant une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me
+l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'oeil de Bonie me
+fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un
+sentiment de honte, car mes regards taient tombs sur une pauvre
+vieille dame, l'autre coin de la chemine, enveloppe dans une pelisse
+de satin bleu-clair borde de cygne et qui attendait peut-tre depuis
+deux heures sans avoir djeun, maudissant certainement la jeune
+grisette, son coquet mouchoir de madras nou sur l'oreille, sa brassire
+rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,
+et le municipal, avec une sorte de respect qui m'tonna, me cda sa
+chaise pour crire. Alors on lut, mon grand chagrin, le certificat
+d'un bout l'autre haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins
+interrompit en disant: Ah! ah! la citoyenne est apparemment soeur ou
+nice de tous les migrs de ce nom que nous avons sur notre liste?
+J'allais rpondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:
+Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas mme leur parente. Je le
+regardai avec surprise, et il me dit voix basse en me donnant sa plume
+pour signer: Vous tes la nice de l'archevque de Narbonne. Je suis de
+Sorze. Je le remerciai d'une lgre inclinaison de tte, mais je
+pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y
+connaissait si bien.
+
+
+II
+
+J'tais pousse bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs
+moyens de fuite avaient t reconnus impossibles. Tous les jours on
+excutait des gens qui pensaient tre en sret. Les malheureux jeunes
+gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient t arrts ou dnoncs
+les uns aprs les autres, puis excuts sans procs sur la seule
+constatation de leur identit, tous ayant t mis en masse hors la loi.
+Je passais les nuits sans sommeil, croyant, chaque bruit, que l'on
+venait m'arrter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,
+et je craignais de tomber malade au moment o je n'avais jamais eu plus
+de besoin de ma sant, afin de pouvoir agir si cela devenait ncessaire.
+Enfin un matin, tant alle voir M. de Brouquens, toujours en dtention
+chez lui, j'tais appuye pensive sur sa table, lorsque mes yeux se
+portrent machinalement sur un journal du matin qui tait ouvert. J'y
+lus, aux Nouvelles commerciales: Le navire _la Diane_, de Boston, 150
+tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du
+ministre de la marine. Or, il y avait dans le port quatre-vingts
+navires amricains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir
+la permission de mettre la voile. Sans prononcer un mot, je me
+redresse aussitt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occup
+crire, leva les yeux et me dit: O allez-vous donc si vite?--Je vais
+en Amrique, lui rpondis-je, et je sortis.
+
+Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma
+rsolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises
+nouvelles de Paris. Tallien y tait dnonc par son collgue et pouvait
+tre rappel d'un moment l'autre. Ce rappel probable serait,
+croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruaut Bordeaux, o
+elle-mme ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc
+pas une minute perdre, si nous voulions tre sauvs.
+
+Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me
+trouver un homme dont il ft sr pour aller chercher mon mari. Il
+n'hsita pas un moment: La commission est prilleuse, dit-il. Je ne
+connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-l, c'est
+moi. Il me rpondit du succs, et je me confiai son zle et son
+intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait t sacrifie avec celle
+de mon mari, s'ils avaient t dcouverts; mais, comme dans ce cas la
+mienne n'et pas t pargne davantage, je n'prouvai aucun scrupule
+d'accepter la proposition qui m'tait faite.
+
+Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de
+mon pre, et qui tait aussi courtier de navires. Il m'tait trs dvou
+et se chargea d'aller arrter notre passage sur _la Diane_, pour moi,
+mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne
+Marguerite. Mais elle avait une fivre double tierce depuis six mois
+dj et aucun remde ne parvenait l'en dbarrasser. Je craignais qu'un
+passage de mer dans une si mauvaise saison, nous tions dans les
+derniers jours de fvrier, ne lui ft fatal. D'ailleurs, comment se
+trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, dj
+ge, et accoutume, plus que moi, toutes les aisances de la vie! Je
+rsolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de
+Brouquens, ayant dj tout arrang, sa surprise fut grande. Il me dit
+alors que, venant d'tre rendu la libert sur un ordre de Paris, et
+comptant lui-mme partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le
+lendemain djeuner Canoles; o il n'tait pas retourn depuis la
+visite domiciliaire.
+
+Rentr de nouveau chez moi, je me confiai mon bon Zamore, car le plus
+difficile tait de pouvoir emballer nos effets l'insu de la bonne, qui
+et t tout aussitt nous dnoncer la section. Elle couchait, avec ma
+petite fille, alors ge de prs de six mois, dans une longue chambre
+garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enferm tous les effets qu'on
+m'avait envoys du Bouilh et ceux que j'avais emports de l-bas
+moi-mme en venant rinstaller Canoles. Cette chambre donnait d'un
+ct dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette
+dernire avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait la
+cave. Bonie, toujours prvoyant, avait arrang depuis longtemps, sans
+m'en parler, que, si on venait pour m'arrter, je descendrais dans cette
+cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant
+quelques heures. Heureusement, me dfiant de la bonne, j'avais toujours
+tenu toutes les armoires fermes. Je convins donc avec Zamore que le
+lendemain matin, pendant que je serais Canoles, o j'emmnerais la
+bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,
+en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans
+les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser
+traner le moindre bout de fil, dont la prsence pourrait dceler
+l'ouverture rcente des armoires. Il excuta toute cette opration avec
+son intelligence accoutume.
+
+
+III
+
+Le lendemain donc j'allai, accompagne de M. de Chambeau, djeuner
+Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous tions tous les trois table,
+la porte du jardin s'ouvrit, et nous vmes apparatre Mme de Fontenay,
+donnant le bras Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait
+pas dit son projet. Brouquens fut stupfait, mais se remit bien vite.
+Quant moi, je cherchais dominer mon motion encore accrue par la vue
+d'un homme qui tait entr avec Tallien et derrire lui. Il avait mis un
+doigt sur sa bouche en me regardant et je dtournai aussitt les yeux.
+C'tait M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, cach
+Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employ, accompagnait le
+reprsentant. Tallien, aprs un compliment poli Brouquens sur la
+libert qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le
+consul de Sude, vint moi, avec cette manire prvenante des seigneurs
+de l'ancienne cour, et me dit de la faon la plus gracieuse: On
+prtend, madame, que je puis rparer aujourd'hui mes torts envers vous,
+et j'y suis tout fait dispos. Alors, je me laissai flchir, et
+quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un
+passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intrts pcuniaires
+la Martinique--la chose tait presque vraie--je dsirais y passer pour
+m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et
+mes enfants. Il rpliqua: Mais o donc est-il votre mari? Ce quoi je
+lui rpondis, en riant: Vous permettrez, citoyen reprsentant, que je
+ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez, fit-il gaiement. Le monstre
+se faisait aimable. Sa belle matresse l'avait menac de ne plus le
+revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchan un moment
+sa cruaut.
+
+Aprs quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M.
+Vanheimert, le consul de Sude. M. de Brouquens proposa de traverser une
+petite lande qui sparait les deux proprits. Il avait envoy prvenir
+le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prtexte des soins
+donner mon enfant, que la bonne avait amen Canoles. Mais Mme de
+Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: Venez donc! et
+je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-mme le
+bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais
+exprimer ce que j'prouvai en ce moment. J'en frmis encore en crivant
+ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule et t en cause,
+et si celle de mon mari n'et pas dpendu du refus de ce bras qui
+m'tait offert, je l'aurais repouss. Faisant effort sur moi-mme, je
+l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger
+dfinitivement mon affaire. Aprs quoi, je lui parlai de la citoyenne
+Thrsia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconsquence
+de l'esprit humain! je me serais bien garde de lui dire que, femme d'un
+conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas la catgorie de celles
+qui taient prsentes cette reine que lui et les siens venaient de
+faire prir sur un chafaud, car cela lui aurait dplu.
+
+Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de
+Francfort, taient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du
+reprsentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les
+belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place une pleur
+mortelle. Je tenais fort ne pas lui laisser croire que j'tais _de la
+socit_ de Tallien, et j'eus peine le temps de lui souffler un mot
+pour l'clairer ce sujet. On entra dans la salle de billard, o
+Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens,
+qui manquait toucher tous coups, quoiqu'il ft trs fort joueur.
+
+Enfin Tallien dclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il tait oblig
+de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: Vous avez l une
+belle montre, dit Mme de Fontenay.--Oui, rpliqua-t-il. C'est une de
+ces montres nouvelles de Brguet, du prix de 7.000 8.000 francs, et
+qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus
+de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous? ajouta-t-il en
+la lui tendant. Ah! merci! dit-elle comme s'il lui et offert une
+fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une
+horreur profonde, car c'tait l l'acte d'une courtisane corrompue.
+Heureusement ses yeux n'taient pas fixs sur moi, car l'indignation
+qu'elle et pu lire sur mon visage aurait peut-tre dtruit en un moment
+toute sa bonne volont mon gard. Dans ce temps, hlas! la vie d'une
+famille dpendait du sourire d'une femme et du caprice d'un tre qui
+vous apparaissait envelopp d'un voile teint de sang.
+
+Cette visite finie--elle me semblait avoir dur un sicle--nous
+retournmes, Brouquens et moi, Canoles, car M. de Chambeau s'tait
+cach ds l'arrive de Tallien. Quand nous nous retrouvmes seuls,
+l'altration du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canap
+dans un tat d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est
+toujours dispos supposer, par un fond de personnalit, qu'il est
+question de soi dans l'motion de ses amis, je m'informai de la cause de
+son trouble avec une mortelle inquitude. Hlas! dit-il, vous avez vu
+cette montre donne par Tallien Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle
+de ce pauvre Saige!--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et
+une des premires victimes de la Terreur Bordeaux.--Lorsqu'il fut
+condamn, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant:
+_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_. Et Tallien la prit
+et la mit dans sa poche.
+
+On comprend la rpulsion que m'inspira ce rcit. J'aime croire que la
+citoyenne Thrsia ignorait la chose quand elle accepta le prsent.
+
+
+IV
+
+Deux heures aprs mon retour Bordeaux, Alexandre, le secrtaire de
+Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il tait enjoint la municipalit
+de Bordeaux de dlivrer un passeport au citoyen Latour et sa femme,
+avec deux jeunes enfants, pour se rendre la Martinique bord du
+navire _la Diane_. Une fois munie de ce prcieux papier, il ne me
+restait plus qu' rappeler mon mari Bordeaux, car le capitaine
+amricain n'aurait pas voulu le prendre son bord, si ces papiers
+n'eussent pas t en rgle.
+
+Ce voyage de Tesson Bordeaux offrait autant de difficults que de
+dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et
+partit pour Blaye ds la mare descendante. Il s'tait dj procur un
+passeport rgulier pour lui-mme, car on ne pouvait, sans cela, sortir
+du dpartement ni pntrer dans celui de la Charente-Infrieure o se
+trouvait Tesson, dix lieues des frontires de la Gironde. Mais une
+fois rentr dans la Gironde, une simple carte de sret, ne portant
+aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie
+avait bien sa carte de sret personnelle; mais il en fallait une pour
+mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et
+alit, et sous prtexte qu'il avait gar sa propre carte, il lui
+emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta
+jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurment,
+si mon mari et t arrt nanti de cette carte, le vritable possesseur
+serait mont avec lui sur l'chafaud. Le passeport de Bonie spcifiait
+qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Infrieure regorgeait,
+tandis qu'on en manquait absolument Bordeaux, o les boulangers
+mettaient toutes espces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de
+fves, etc., etc.
+
+Bonie partit dans la soire. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui
+souhaiterais pas d'autre punition que d'prouver l'inquitude mortelle
+que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. une poque o
+le sang coulait flots tous les jours, o tant de malheureuses victimes
+avaient pri par la trahison et la lchet de ceux dont ils taient les
+bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus
+cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six
+mois peine. Le rle de rvolutionnaire qu'il jouait si bien, tait-ce
+rellement un rle? n'tait-ce pas plutt ses bons sentiments qui
+taient simuls? Je cherchais repousser ces affreux soupons, mais
+plus je me reprsentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant
+chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement
+pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dvouement,
+moins que ce ne ft pour le livrer. On m'a bien rapport depuis qu'un
+sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laiss
+concevoir le moindre soupon, et qu'il savait tre sans espoir, avait
+lev son me au point de lui inspirer ce dvouement extraordinaire.
+Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi
+d'ailleurs qu'il tait trs attach Mlle de Sansac, dont il grait les
+affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'annes de plus que lui, et sa
+sant tait ruine. D'un autre cot il aimait passionnment sa jeune
+femme, morte en couches dix-huit ans, moins d'une anne auparavant, et
+il ne semblait pas encore consol de l'avoir perdue.
+
+Quoi qu'il en ft, j'avais calcul tous les instants qu'il mettrait
+accomplir ce prilleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxit,
+et le troisime jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir esprer
+que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la mare
+ramnerait le voyageur si ardemment attendu. La fivre d'impatience qui
+me dvorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les
+Chartrons, la nuit, avec M. de Chambeau, l'endroit o je savais
+qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurit tait si grande qu'on ne
+distinguait pas l'eau de la rivire. Je n'osais demander aucun
+renseignement, car je savais tous les points de la rivire o l'on
+dbarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, aprs une longue
+attente, nous entendmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau,
+qui n'avait pas de carte de sret, m'observa que nous n'avions plus
+qu'une demi-heure pour rentrer sans danger la maison. Deux matelots
+parlant anglais passaient ce moment prs de moi. Je me hasardai leur
+demander, dans leur langue, l'tat de la mare. Ils rpondirent sans
+hsiter qu'il y avait dj une heure _de descendant_. Perdant alors tout
+espoir pour ce jour-l, je retournai dsole la maison, o je passai
+la nuit imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu
+arrter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, ct de
+mes deux chers enfants, je prtais l'oreille pour saisir le moindre
+bruit qui pt ranimer mon espoir. Hlas! jamais la maison n'avait t
+aussi silencieuse.
+
+Pendant que je tremblais ainsi d'inquitude et d'impatience, pendant que
+j'tais hante par la terrible vision de mon mari reconnu, arrt,
+conduit au tribunal et de l tran sur l'chafaud, il dormait
+tranquillement tendu sur un confortable lit, prpar son intention,
+dans une chambre inhabite et solitaire de la maison, par Bonie, avant
+son dpart. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me
+dit d'un air indiffrent: propos, madame, M. Bonie est l qui demande
+si vous tes leve? Je fis un effort prodigieux sur moi-mme pour ne
+pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue.
+Bonie entra alors et m'apprit qu'ils taient arrivs trop tard Blaye
+pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait
+pu tre reconnu. Il avait nolis une barque de pcheur, quoiqu'il y et
+encore trois heures _de descendant_. Le vent tant favorable et trs
+fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis la mer et bientt
+regagn, puis dpass le bateau ordinaire. Aussi taient-ils dj
+arrivs quand je les attendais et me dsesprais sur le bord de la
+rivire.
+
+Je mourais d'impatience de pntrer dans la chambre o se trouvait
+l'tre que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de
+m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et
+cette prcaution trs ncessaire me sembla un supplice. Enfin, une
+demi-heure aprs, je sortis sous le prtexte de faire quelques
+emplettes, et ayant t rejoindre Bonie, il me conduisit, par un
+escalier drob, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous
+retrouvions, aprs six mois de la plus douloureuse absence!
+
+La vie est marque de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle
+toile dans une nuit obscure. Le jour de notre runion est du nombre.
+Nous n'tions pas sauvs. Un danger plus pressant, plus rapproch, plus
+positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaait mme;
+cependant nous tions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir
+toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous tait possible
+d'esprer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait
+ensemble.
+
+Je voulus savoir les dtails de ce voyage si prilleux. Mon mari me les
+conta.
+
+Bonie, son arrive Tesson, avait pouvant par son accoutrement de
+sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grgoire.
+Elle nia effrontment le sjour de mon mari Tesson. Bonie eut beau
+prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la flchir.
+ bout d'argument, il dchira la doublure de son gilet, un tira un petit
+papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier
+contenait ces seuls, mots crits de ma main: Fiez-vous au porteur. Dans
+trois jours nous serons sauvs. La bonne Grgoire ne vit pas plutt ce
+brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter
+le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance,
+prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande
+frayeur que Mme Grgoire introduisit dans la chambre, d'o M. de La Tour
+du Pin n'tait pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne
+pouvait se dcider considrer comme un sauveur.
+
+ la nuit, mon mari se revtit des habits de paysan que je lui avais
+envoys auparavant, et Bonie et lui partirent pied, en prenant des
+chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande
+route de Blaye la pointe du jour. Aprs avoir parcouru quelques lieues
+sur cette grande route qui tait, comme toutes celles de France, cette
+poque, dans le dernier degr de destruction, mon mari se dclara hors
+d'tat d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le
+voyant ple et sans force, crut qu'il allait mourir, et son dsespoir
+fut extrme. Heureusement un paysan, qui allait au march Blaye avec
+sa charrette, passa. Rassur par le costume de patriote de Bonie, il
+consentit faire monter les deux voyageurs auprs de lui, et ils
+arrivrent Blaye assez reposs pour gagner le port pied. Dans ce
+terrible temps, tout tait danger, et deux hommes, dont l'un avait les
+apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer un batelier de frter
+une barque pour eux seuls sans veiller les soupons. Mais Bonie pensait
+ tout. Il raconta qu'il avait t envoy par je ne sais quelle commune
+au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le
+peuple. Personne ne s'tonna donc qu'il prt un bateau pour son service
+particulier et qu'il donnt passage, par charit, un pauvre citoyen
+malade vad des dpartements insurgs. Cette dernire phrase tait
+ncessaire pour viter le soupon qu'aurait pu faire natre dans
+l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La
+Tour du Pin.
+
+Lorsqu'aprs de longues annes on rappelle sa mmoire le degr de
+soupon, d'absurdit, de draison et de crainte sous lequel les
+intelligences taient comme enchanes en France, cette poque bien
+nomme de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les
+plus simples, la porte d'un enfant de dix ans, auraient suffi
+cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens rflchis. On
+ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim Bordeaux,
+tandis que les denres de premire ncessit regorgent de l'autre ct
+de la rivire? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun
+paysan de Blaye ou de Royan n'et os apporter deux sacs de farine la
+grande ville, sans courir le risque d'tre appel _accapareur_. Ces
+faits n'ont t claircis par aucun des mmoires du temps. J'en laisse
+le soin l'Histoire et je reviens la mienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+I. Dlivrance du passeport la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau
+le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
+Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux
+ Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
+canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre
+reconnu vit Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation
+ bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
+Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des
+Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses
+passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la
+vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
+des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
+l'arrive.
+
+
+I
+
+J'ai dj dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat
+de rsidence neuf tmoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait
+maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et viter celui
+de Dillon, trop connu Bordeaux. Je me dcidai remplacer le nom de
+Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien,
+depuis qu'il avait hrit de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon
+arrire-grand-oncle. Il n'y avait pas reculer. On fermait le bureau
+des passeports 9 heures, et nous allmes, 8 h. 30 la commune. Il
+faisait compltement nuit. C'tait le 8 mars 1794. Mon mari marchait
+assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagne d'un ami de ce
+dernier, portant dans mes bras ma fille ge de six mois et tenant par
+la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. cause du nom
+anglais ou amricain que je voulais prendre, j'tais vtue en dame, mais
+trs mal mise et coiffe d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons
+dans une salle de l'htel de ville, qui tait remplie de monde. C'tait
+l que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle
+le bureau des passeports vous en dlivrait un. Je frmissais que quelque
+habitant de Saint-Andr-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnt. Nous
+prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir loigns
+l'un de l'autre et d'viter les parties claires de la salle.
+
+Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme
+nous y entrions, nous entendons l'employ s'crier: Ah! ma foi, en
+voil bien assez pour aujourd'hui: le reste demain. Tout retard nous
+et cot la vie, comme on va le voir. Bonie s'lance par dessus le
+bureau en disant: Si tu es fatigu, citoyen, je vais crire pour toi.
+L'autre y consent, et Bonie rdige le passeport collectif de la famille
+Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi,
+lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: Citoyen Latour, te ton
+chapeau qu'on fasse ton signalement, il me prit un battement de coeur si
+violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'tais
+assise dans un coin obscur du bureau. Au mme moment mon fils levant les
+yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais
+je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et
+ne lui dis rien.
+
+Le passeport sign, nous l'emportmes avec une vive satisfaction,
+quoique nous fussions pourtant bien loin d'tre sauvs. Il avait t
+convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la mme maison, et
+pour n'avoir pas traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour,
+M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer,
+qui habitait la dernire maison des Chartrons et nous tait entirement
+dvou. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y
+conduisit. Quant moi, aprs avoir ramen mes enfants la maison, je
+me rendis chez Mme de Fontenay, o je croyais rencontrer Tallien qui
+devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien
+avait reu son ordre de rappel et il tait dj parti depuis deux
+heures. Elle-mme devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me
+cacha pas ses craintes que le froce Ysabeau, collgue de Tallien, ne
+refust de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrtaire de
+Tallien, affirma, sur sa tte, qu'il le viserait. Comme il signait
+toujours, disait-il, 10 heures, en sortant du thtre, il avait hte
+de souper, et ne regardait gure les pices qu'on lui prsentait. La
+Providence, dans sa bont, avait voulu qu'Ysabeau et demand Tallien
+de lui laisser Alexandre, son secrtaire, qui non seulement lui tait
+trs utile mais avait mme eu l'adresse de se rendre ncessaire.
+
+Au moment o j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour
+aller la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de
+beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-l, trs proccup de l'arrive d'un
+nouveau collgue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et
+ds qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay
+o j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un
+personnage que je ne connaissais pas et l'aspect assez soucieux tait
+l galement. Cet homme n'tait autre que M. de Fontenay. Faisant fi des
+sentiments de dlicatesse les plus lmentaires, il venait demander sa
+femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport dploy la
+main. Il tait tellement essouffl qu'il tomba sur un fauteuil sans
+pouvoir articuler autre chose que ces mots: Le voil!
+
+Mme de Fontenay l'embrassa de tout son coeur, moi de mme, car notre
+sauveur, en ralit, c'tait lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et
+peut-tre aura-t-il pay de sa tte les services rendus beaucoup de
+gens qui ne s'en sont pas souvenus.
+
+Le jeune envoy de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait
+Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait Bordeaux pour y ranimer le
+patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruaut a surpass tout ce que
+ces temps affreux ont prsent de plus atroce. Nous emes l'honneur de
+lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les
+cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions chapp, car,
+dclarait-il, nous tions mentionns dans ses notes.
+
+Alexandre se prparait partir, et comme il tait prs de minuit, je me
+levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant
+qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle dsirait me
+montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre coucher,
+o M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir
+elle tira un mouchoir et l'tendit sur une table. Puis ouvrant une belle
+cassette formant crin, elle en sortit des parures de diamants de la
+plus grande magnificence et les jeta ensuite, mesure qu'elle me les
+montrait, ple-mle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vid toutes
+les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les
+coins du mouchoir et le tendit M. de Fontenay avec ces mots: Prenez
+tout. Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je
+me montrai fort surprise. Elle s'en aperut, et rpondant ma pense,
+me dit: Il m'en avait donn une partie; le reste venait de ma mre. Lui
+aussi part demain pour l'Amrique.
+
+Je n'aurais pas racont ce fait qui m'est tranger, si deux ans aprs,
+me trouvant Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu
+y vendre des diamants, avait t souponn de complicit dans le vol de
+ceux qui avaient t drobs au garde-meuble de Paris. Mon rcit
+constate avec certitude que ce soupon tait injuste. Mais M. de
+Fontenay honteux, parat-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne
+voulut pas avouer qu'elle lui avait donn ces diamants, ni faire mention
+de l'poque o il les avait accepts, de trs bonne volont et sans
+compliment, en ma prsence.
+
+Je passai la nuit arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne
+heure. J'avais fait semblant de me dshabiller, et je me gardai de
+rveiller ma bonne. Ds que nous fmes seuls, mon fils, couch dans un
+lit voisin du mien, se leva sur son sant et m'appela. Grande fut ma
+frayeur, car je craignis qu'il ne ft malade. Je m'approchai aussitt de
+lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa
+bouche mon oreille, il me dit: J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien
+dit cause de ces mchantes gens! Ainsi la terreur, dans le bureau des
+passeports, avait agi mme sur un enfant g de moins de quatre ans.
+
+
+II
+
+Tous nos bagages taient bord depuis trois jours, sans que mon
+espionne se ft doute que toutes les armoires et tous les tiroirs
+avaient t vids. Je fis de tendres adieux ma bonne Marguerite. Ne
+pensant qu' moi, elle tait heureuse de me voir chapper aux dangers
+qui me menaaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens,
+bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant
+ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis la
+berceuse que je les menais sur les alles de Tourny, cette poque
+encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans
+une heure ou deux.
+
+Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Chteau-Trompette,
+o je rejoignis M. de Chambeau, qui j'avais donn rendez-vous. Il
+avait galement obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment,
+sous un nom suppos, M. de Chambeau se cachait Bordeaux, o il courait
+le danger imminent d'tre reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir
+que son pre, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre prs
+d'Auch, dnonc par un valet de chambre son service depuis trente ans,
+avait t arrt et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis
+lors de l'arrestation, on sut que son fils, aprs avoir t pris pendant
+la campagne de 1792, avait ensuite migr, puis qu'il tait rentr en
+France et se cachait Bordeaux.
+
+M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court dlai.
+Mais quel asile choisir? Dans la matine du jour o nous devions aller
+chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de
+Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en
+plaisantant: Si je vous donnais une procuration pour aller grer mon
+habitation la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement
+sur la _Diane_. L'ide fut trouve meilleure que je ne pensais. M. de
+Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dresse. Je la
+signai de mon vritable nom, et une heure aprs, M. du Chambeau tenait
+entre les mains un bon passeport, vis probablement, srement mme, par
+le reprsentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu' onze heures du
+matin. midi M. de Chambeau tait prt partir, muni d'une douzaine de
+chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui
+donna M. de Brouquens, ravi de s'chapper, et, avec ses vingt-cinq ans,
+plein de bonne humeur, d'activit et d'adresse tout faire. C'tait un
+charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amiti que lui inspira mon
+mari devint un culte qui ne s'est jamais dmenti un seul instant.
+
+Je le trouvai donc au Chteau-Trompette accompagn d'un gamin charg de
+son portemanteau qui ne pesait gure. Il prit la main d'Humbert, et
+quand, arrivs au bout des Chartrons, nous apermes le canot de la
+_Diane_, nous prouvmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on
+n'en ressent pas souvent dans sa vie.
+
+M. Meyer, chez qui mon mari avait couch, nous attendait. Nous
+trouvmes, dj installs djeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay
+et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au
+Parlement de Paris que Brouquens avait cach dans la compagnie des
+vivres et dont je n'ai jamais su le vritable nom. On le plaisantait
+fort, parce que, charg de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace
+de trois jours, trouv pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il
+amenait tout blant. En ralit, la famine tait telle que nous n'avions
+rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de
+pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures
+et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre
+richesse. Le capitaine Pease possdait bien quelques barriques de
+biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M.
+Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la
+soupe ma petite fille. Mais qu'importait tout cela compar ce
+rsultat: la vie de mon mari sauve!
+
+Mme de Fontenay jouissait de son oeuvre. Son beau visage tait baign de
+larmes de joie quand, nous montmes dans le canot. Elle m'a dit depuis
+que ce moment, grce aux expressions de notre reconnaissante, comptait
+comme le plus doux dont elle et conserv le souvenir.
+
+Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: Off![160], un
+sentiment d'indicible bonheur me pntra. Assise en face de mon mari
+dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne
+me paraissait impossible. La pauvret, le travail, la misre, rien
+n'tait difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le
+matelot donna au rivage pour nous en loigner a marqu le plus heureux
+moment de mon existence.
+
+Le navire la _Diane_ tait descendu, avec la mare prcdente, jusqu'au
+Bec d'Ambez, o nous devions le rejoindre. On tait soumis, par ordre
+suprieur, l'obligation d'accoster un btiment de guerre stationn au
+milieu de la rivire, l'entre du port, comme une sentinelle. Le
+capitaine se prpara soumettre la visite ses papiers nos passeports.
+Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler franais ni regarder en
+l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul bord.
+Il ne savait pas un mot de franais, quoiqu'il y eut un an qu'il tait
+_en embargo_ Bordeaux. Une voix cria du pont: Faites monter la femme
+pour servir d'interprte; puis quelques grossires paroles pour
+demander si elle tait jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit.
+Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: Don't answer[161].
+Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau franais trs press et
+plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de
+l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous
+loignmes aussi vite que nous le pmes.
+
+Enfin nous trouvmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous
+installmes tant bien que mal son bord. La seconde mare descendante
+nous mena devant Pauillac. L nous emes encore supporter la visite de
+deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, dj atteint du mal de mer,
+s'tait couch. Les officiers qui vinrent bord furent fort polis,
+quoique questionneurs. Ils prirent une trs grande fantaisie pour mon
+agneau qui, malheureusement, tait encore en vie. Ils me le demandrent
+sans faon, promettant de m'envoyer en change une chvre, dont j'aurais
+t charme pour mes enfants. Mais ils emmenrent l'agneau et la chvre
+ne vint pas, car nous levmes bientt l'ancre pour nous rapprocher de
+Pauillac, o la mer tait moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux.
+
+Comme le vent tait absolument contraire et qu'il ne paraissait pas
+devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dner terre, o nous
+trouverions peut-tre quelque chose acheter pour complter nos vivres.
+Nous y consentmes, et aprs avoir envoy bord quelques pains, nous
+nous mmes table. la fin du dner, une servante qui n'avait pas
+encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant mon
+mari, elle lui dit: Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais
+je ne sais plus o je vous ai vu. Et la voil qui se met chercher en
+se grattant le front: Ah! oui, c'est la foire de Bourg. Je souffle
+ces mots au capitaine: Allons-nous-en tout de suite. Il se lve et
+nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'crie: Oh!
+je sais bien o c'est maintenant, c'est la foire de
+Saint-Andr-de-Cubzac. Mme on m'a dit votre nom, mais je ne m'en
+souviens plus. Cette assertion pouvait paratre rassurante. Elle ne le
+fut pas assez, nanmoins, pour m'empcher d'prouver un grand
+soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant
+de ne plus mettre le pied terre, le vent dt-il tre contraire pendant
+un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous
+laissmes la tour de Cordouan loin derrire nous.
+
+
+III
+
+Le petit brick sur lequel nous tions embarqus n'tait que de cent
+cinquante tonneaux, c'est--dire comme une grosse barque. Son unique mt
+tait trs haut, analogue en cela celui de tous les navires de
+construction amricaine. Comme son chargement se composait uniquement de
+nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon
+apprentissage maritime fut donc des plus pnibles.
+
+Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais,
+aussi peu favoris que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en
+dehors de ceux que son consignataire tait parvenu lui fournir des
+magasins de la marine.
+
+Au dpart de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute
+terrible du haut, du mt dans la cale. Il tait hors de service. Trois
+seulement restaient donc pour faire la manoeuvre. En somme, l'quipage
+comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le
+capitaine, jeune homme assez peu habile, son contrematre, qui tait
+comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'exprience, nomm
+Harper, tranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait
+en toute occasion.
+
+La chambre o le capitaine seul entrait tait, comme on le pense bien,
+trs petite. Il nous avait donn une cabine pour mon mari et moi et une
+autre M. de Chambeau. Lui-mme couchait, dans la chambre, sur une
+sorte de coffre qui servait de banc dans la journe. Mon mari ne quitta
+pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de
+mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il
+supportait taient le th l'eau et quelques morceaux de biscuit
+grill, tremp dans du vin sucr. Pour moi, quand j'y pense aprs tant
+d'annes, je ne conois pas comment je pus rsister la fatigue et la
+faim. Nourrice, de plus ge de vingt-quatre ans seulement, mon apptit
+ne pouvait tre qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais
+pas mme le temps de manger.
+
+Heureusement le mouvement du vaisseau berait ma pauvre petite fille.
+Elle dormait presque toute la journe. Mais cela mme faisait que, quand
+elle me sentait couche ses cts pendant la nuit, elle ne me laissait
+pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la
+crainte de l'touffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais
+imagin de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le
+milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manire que je ne
+pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait
+ainsi toute la place qui lui tait ncessaire. Au dbut, ce mode de
+couchage reprsentait pour moi un vritable supplice auquel je
+m'accoutumai bientt cependant, car quelques jours aprs il me semblait
+n'avoir jamais couch autrement.
+
+Les Amricains taient, cette poque, en guerre avec les Algriens,
+qui leur avaient pris dj plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de
+ces corsaires une si grande terreur qu' deux lieues de la tour de
+Cordouan il mit le cap au Nord et dclara que rien au monde ne le
+rassurerait avant qu'il ne ft au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur
+la marine franaise pour le garantir des pirates, mais entirement sur
+celle de l'Angleterre, laquelle, pensait-il, les Algriens n'osaient
+pas courir le risque de dplaire.
+
+Nous cinglions donc, par un temps affreux d'quinoxe, une vingtaine de
+lieues des ctes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquitude
+pour nous-mmes. Nous avions appris, Pauillac, qu'une frgate
+franaise--_Atalante_, je crois--ayant rencontr la sortie du port de
+la Rochelle un navire amricain sur lequel plusieurs Franais avaient
+pris passage, s'tait empare de ces derniers et les avait mens
+Brest, o tous avaient t guillotins.
+
+Cette rjouissante anecdote me rendait le voisinage des ctes de France
+fort peu agrable. Mais quelques instances que je fisse auprs du
+capitaine pour le dterminer mettre le cap sur sa patrie, il ne
+pensait et ne rvait qu'Algriens et esclavage, et M. de La Tour du Pin,
+d'ailleurs, de mme opinion que lui, l'encourageait aussi conserver la
+direction du Nord.
+
+Un jour nous tions enferms dans la chambre avec de la lumire en plein
+jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il
+avait fallu fermer les coutilles, quand la voix altre du matelot en
+vigie sur le pont ft entendre ces mots trs, effrayants pour nous:
+French man of war ahead[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le
+pont, en nous ordonnant de ne pas paratre. Un coup de canon se fit
+entendre. C'tait le commencement de la conversation de vie ou de mort
+pour nous que la frgate entamait. Elle s'annona pour tre franaise et
+arbora son pavillon. Nous dploymes au plus vite le ntre, et aprs les
+questions d'usage, nous entendmes notre capitaine rpondre, car nous ne
+pouvions distinguer les questions parties du navire franais: No
+passengers, no cargo[163]. quoi l'_Atalante_ rpliqua: Venez
+bord. Le capitaine dit que la mer tait trop grosse. Elle tait, en
+effet, dmonte, et comme nous avions mis en panne, nous tions
+ballotts ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante
+questionneuse termina la conversation par le seul mot: Follow[164], et
+reprit sa route. Nous redploymes notre unique voile pour nous mettre
+avec soumission dans son sillage.
+
+Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: Dans une heure il fera
+nuit, et voil la brume qui s'lve. Jamais brouillard ne fut accueilli
+avec plus de joie. Bientt nous perdmes de vue la frgate dans
+l'obscurit, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible,
+malgr un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: Venez donc! elle
+gagnait peu peu sur nous. Elle nous avait signal qu'elle entrait dans
+Brest et de l'y suivre. Ds qu'il ft nuit, nous prmes la route
+directement contraire, et le vent, trs fort, nous tant favorable, nous
+nous en fmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser
+si c'tait ou non la route de Boston, o nous devions aller.
+
+Cet incident nous jeta compltement en dehors de notre direction, et les
+brouillards pais dont nous fmes environns n'ayant pas permis de
+prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau
+seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de
+Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres
+commenaient manquer et l'on nous mit la ration d'eau. Nous
+rencontrmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla
+bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de
+beurre pour moi et mes enfants. Ayant compar sa position avec, celle
+prise par le capitaine anglais, il constata que nous tions cinquante
+lieues au nord des Aores. En effet, depuis quelques jours, se sentant
+hors d'atteinte des Algriens, notre capitaine avait gouvern au
+Sud-Ouest par un bon vent de nord-est.
+
+En l'apprenant, mon mari le conjura de nous dbarquer aux Aores, d'o
+nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y
+consentir. La Providence en avait autrement dcid. Combien je l'en ai
+remercie depuis! Cependant nous en murmurmes alors, aveugles humains
+que nous sommes! Si nous avions t en Angleterre, nous y serions
+arrivs au moment de l'expdition de Quiberon. Mon mari y aurait certes
+pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il
+aurait pri avec eux.
+
+Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les annes de bonheur
+domestique dont il m'a favorise par la suite sur cette terre. S'il m'a
+repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de
+moi une mre si heureuse et si orgueilleuse, peut-tre me laissera-t-il
+pour me fermer les yeux, je l'espre, celui de tous que j'ai le plus
+aim, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux
+petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une vritable adoration. De ces
+derniers l'un, une petite-fille, m'a t confie et je l'ai leve. Je
+la considre comme mon propre enfant et en mme temps comme une amie
+bien chre.
+
+
+IV
+
+Ma vie de bord, toute dure qu'elle ft, m'tait pourtant utile en ce
+sens qu'elle avait forcment loign de moi toutes les petites
+jouissances dont on ne connat pas le prix quand on les a toujours
+possdes. En effet, prive de tout, sans un moment de loisir, entre les
+soins donner mes enfants et mon mari malade, non seulement je
+n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'tais
+bord, mais je n'avais mme pu ter le mouchoir de madras qui me serrait
+la tte. La mode tait encore alors la superficialit de la poudre et
+de la pommade. Un jour, aprs la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me
+coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que
+j'avais trs longs, tellement mls que, dsesprant de les remettre en
+ordre et prvoyant apparemment la coiffure _ la Titus,_ je pris des
+ciseaux et je les coupai tout fait courts, ce dont mon mari fut fort
+en colre. Puis je les jetai la mer, et avec eux toutes les ides
+frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire natre en moi.
+
+Mon temps de rcration bord tait celui que je passais dans la
+cuisine, espce de caisse de berline sans portires attache au mt. On
+s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte
+de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un
+faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait,
+mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je
+n'tais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifi du
+nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait ct de lui dans
+la place, o je restais une ou deux heures faire cuire nos haricots
+provenant de Baltimore et vieux dj d'une anne passe dans les
+magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous
+le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on
+pouvait distinguer une trs belle figure. Fils d'un fermier des environs
+de Boston, il possdait une ducation bien suprieure celle qu'un
+homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris
+que j'tais une _lady_[167] dsireuse d'acqurir des connaissances sur
+tout ce qui se faisait la campagne dans son pays. C'est lui que je
+dois de n'avoir t trangre aucune de mes occupations quand j'ai d
+remplir l'emploi de fermire. Mon mari disait en riant: Les fves sont
+en pure parce que ma femme s'est oublie avec Boyd.
+
+Lorsqu'on nous mit la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en
+laisser manquer, ce qui tait bien utile mon mari qui ne pouvait boire
+que du th, sous peine d'tre repris du mal de mer. Personnellement je
+souffrais beaucoup du dfaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un
+tel degr de duret que je ne pouvais plus le manger sans avoir les
+gencives en sang. Quand je cherchais l'attendrir en le mouillant il en
+sortait des vers qui me dgotaient horriblement. Pour mes enfants je le
+broyais et je leur en faisais une bouillie, laquelle j'avais dj
+consacr les deux petits pots de beurre que nous avait donns le
+vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je
+voyais ma fille dprir vue d'oeil, tandis que mon fils me demandait en
+pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mang la dernire
+depuis plusieurs jours. Cette situation tait affreuse. La crainte de
+voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus.
+
+Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume tait
+si paisse que, mme sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le
+beaupr. Le capitaine ne savait o il se trouvait. Le vieux Harper
+assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions
+qu'il cherchait nous rassurer.
+
+Enfin, le 13 mai 1794, la pointe du jour, le temps tant chaud et la
+mer calme, nous montmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour
+nous distraire et respirer l'air. La brume tait toujours aussi paisse,
+et le capitaine affirmait que, quelle que ft la terre o nous
+aborderions, elle tait encore loigne de cinquante ou soixante lieues
+au moins. Je remarquai nanmoins l'agitation du chien, un terrier noir,
+que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amiti, la grande
+impatience du capitaine, son propritaire. La pauvre bte allait
+l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, lchait les mains et le
+visage de mon fils, puis reprenait la mme course. Ce singulier mange
+durait depuis une heure dj, lorsqu'un petit bateau
+pont--_pilot-boat_[168]--passa prs de nous, et l'homme qui le montait
+cria en anglais que si nous ne changions de direction, nous allions
+nous perdre contre le cap. On lui jeta alors une corde et il sauta
+bord. Dire la joie que nous ressentmes en voyant ce pilote de Boston
+est impossible.
+
+Nous nous trouvions, sans le savoir, l'entre de cette magnifique
+rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune ide.
+Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers,
+on pntre par un goulet, o deux vaisseaux ne pourraient passer de
+front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un lger vent de
+terre s'leva pour nous montrer, comme dans un changement de dcors au
+thtre, la terre amie qui allait nous accueillir.
+
+Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu
+parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grce au
+Ciel, chapp. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il
+faudrait vivre dsormais priv de beaucoup de bonnes choses, pour viter
+ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaaient de
+tuer son pre. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois
+venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agrable
+de n'en plus avoir, et cette vague rminiscence du pass le faisait
+pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperut, de cet troit goulet o nous
+entrions, les prs verts, les arbres en fleurs et toute la beaut de la
+plus luxuriante des vgtations, sa joie fut sans gale.
+
+La ntre, pour tre plus raisonnable, n'en tait pas moins vive.
+
+FIN DE LA PREMIRE PARTIE
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Humbert-Frdric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[2: Ccile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[4: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.]
+
+[5: Extrait du _Supplment littraire du Petit Journal_, n du 4 janvier
+1889.]
+
+[6: N Lige le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre
+1879, tant archevque de Tyr.]
+
+[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.]
+
+[8: Domaine de Noisy, prs de Dinant, en Belgique, proprit cette
+poque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-pre de l'auteur de la
+lettre.]
+
+[9: Le premier point.]
+
+[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.]
+
+[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]
+
+[12: Louis-Joseph-Xavier-Franois, n Versailles, le 22 octobre 1781,
+mort Meudon, le 4 juin 1789.]
+
+[13: L'auteur crit en 1820.]
+
+[14: Charlotte Dillon.]
+
+[15: Mlle Marie Rogier.]
+
+[16: Auteur des mmoires.]
+
+[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La
+Tour du Pin.]
+
+[18: Robert Lec, quatrime et dernier Earl of Lichfield.]
+
+[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.]
+
+[20: Marie-Sophie-Dorothe, princesse de Wurtemberg, seconde femme de
+l'empereur Paul Ier.]
+
+[21: Honorable Catherine Dillon.]
+
+[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. os Designato
+Principibus Juventitus.
+
+ Caus Csar, fils d'Auguste, Lucius Csar, fils d'Auguste et Consul
+dsign, Princes de la Jeunesse.]
+
+[23: Caus et Lucius taient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui
+les avait adopts comme ses hritiers.]
+
+[24: Marie-Josphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impratrice
+Josphine.]
+
+[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de
+Fitz-James.]
+
+[26: Frances Dillon, plus tard femme du gnral comte Bertrand.]
+
+[27: Frdric-Sraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte
+de La Tour du Pin de Gouvernet; cr pair et marquis de La Tour du Pin,
+par lettres patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820.]
+
+[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.]
+
+[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, marchal de France.]
+
+[30: cette poque M. le comte de Gouvernet.]
+
+[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.]
+
+[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son
+mariage marquise de Lameth.]
+
+[33: Nom donn l'administration spciale charge de rgler les
+dpenses du roi consacres aux divertissements de tous genres qui
+n'taient pas habituels.]
+
+[34: pousa M. Permont.]
+
+[35: La Folie-Joyeuse.]
+
+[36: Chles.]
+
+[37: Henry XIe viscount Dillon.]
+
+[38: Une poigne de main.]
+
+[39: Mme de Rothe.]
+
+[40: Mgr Dillon, archevque de Narbonne.]
+
+[41: Sir William Jerningham.]
+
+[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.]
+
+[43: George-William Jerningham.]
+
+[44: Charles Jerningham, frre de sir William Jerningham.]
+
+[45: Charles, Alexandre et Thodore de Lameth.]
+
+[46: Fils du marquis de Lameth.]
+
+[47: Louise-Charlotte de Bthune pousa en 1778 le marquis de La Charce,
+dit le marquis de La Tour du Pin.]
+
+[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois,
+depuis Charles X.]
+
+[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthivre, fils du comte de Toulouse.]
+
+[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Cond.]
+
+[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.]
+
+[52: Une poigne de main.]
+
+[53: Soeur de Louis XVI.]
+
+[54: Marie Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]
+
+[55: Comte de Provence.]
+
+[56: Madame Marie-Adlade et Madame Marie-Louise-Thrse-Victoire.]
+
+[57: Louis-Joseph-Xavier-Franois, 1er dauphin, n Versailles le 22
+octobre 1781, mort Meudon le 4 juin 1789.]
+
+[58: Guillaume V.]
+
+[59: Frdric-Guillaume II.]
+
+[60: Marie-Franois-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny,
+pair et marchal de France. 1737-1821.]
+
+[61: Mme de Genlis tait la nice et sa fille Mme de Valence, par
+consquent, la petite nice de Mme de Montesson]
+
+[62: Louis-Philippe, duc d'Orlans, n en 1725 mort en 1785 pre de
+Philippe-galit.]
+
+[63: Zare, tragdie de Voltaire, 1732.]
+
+[64: Orosmane.]
+
+[65: Tancrde, tragdie de Voltaire, 1760, acte V, scne V. Le texte
+exact est le suivant:
+
+ AMNADE.
+
+ ces chants d'allgresse,
+ ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux.
+
+ ALDAMON.
+
+ Ces chants vont se changer en des cris de tristesse.
+]
+
+[66: Trophime-Grard, marquis de Lally-Tollendal.]
+
+[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur
+gnral des tablissements franais dans l'Inde.]
+
+[68: Henry VIIIe viscount Dillon.]
+
+[69: Richard IXe viscount Dillon.]
+
+[70: Frances Dillon.]
+
+[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe
+viscount Dillon.]
+
+[72: Henry XIe viscount Dillon, frre de Charles Xe viscount Dillon.]
+
+[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orlans voulut lui
+donner. En ayant demand l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci
+rpondit en levant les paules et en lui tournant les talons:
+Gouverneur ou Gouvernante! vous tes le matre de faire ce qu'il vous
+plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.]
+
+[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de
+Montpensier; Alphonse-Lodgard, comte de Beaujolais.]
+
+[75: Louise-Eugnie-Adlade d'Orlans.]
+
+[76: Maison habite par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre
+d'annes.]
+
+[77: Alors marquis de Srent. Sa femme, la marquise de Srent, tait
+la mme poque dame d'atours de Madame lisabeth, soeur du roi Louis
+XVI.]
+
+[78: Un ecclsiastique.]
+
+[79: Irlandais-Unis.]
+
+[80: Situe dans l'aile du chteau donnant sur le parterre du midi et
+sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la
+rue de la Sur-Intendance.]
+
+[81: La Mnagerie, petit chteau isol, situ dans le grand parc,
+l'extrmit d'un des bras du canal et en face de Trianon.]
+
+[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.]
+
+[83: L'Assemble tait installe dans la salle des Menus-Plaisirs, au
+coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.]
+
+[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mmoires. Le
+comte de Puysgur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant gnral, quitta
+le ministre de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs:
+du 13 juillet au 3 aot 1789, le duc de Broglie, Victor-Franois,
+marchal de France; intrim du 15 juillet au 3 aot 1789, comte de
+Saint-Priest, ministre de l'Intrieur; du 4 aot 1789 au 15 novembre
+1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frdric, lieutenant
+gnral.]
+
+[85: Bourg deux lieues de Forges.]
+
+[86: S'il vous plat, Madame, que font-ils donc tous?]
+
+[87: Le dpartement de la Guerre tait install dans une partie du
+btiment formant l'aile sud de la cour des ministres.]
+
+[88: Le comte d'Artois quitta en ralit Paris dans la nuit du 16 au 17
+juillet 1789.]
+
+[89: Victor-Amde III, roi de Sardaigne.]
+
+[90: Quartier de Constantinople habit par les descendants des Grecs qui
+restrent Constantinople aprs la prise de cette ville par Mahomet II
+en 1453.]
+
+[91: Csar-Henri comte de La Luzerne.]
+
+[92: tait chef d'tat-major ou major gnral de la garde nationale.]
+
+[93: Appele cette poque: Salle des spectacles de la Cour.]
+
+[94: Femme du ministre des Affaires trangres.]
+
+[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir angle
+droit la rue de l'Orangerie.]
+
+[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fentres des appartements de la
+reine Marie-Antoinette.]
+
+[97: Le petit parc tait situ l'ouest du chteau et comprenait dans
+son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.]
+
+[98: La Mnagerie: voir la note 2 de la page 179.]
+
+[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la
+rue de la Chancellerie--qui passait entre le btiment de l'aile sud de
+la cour des ministres et le grand commun.]
+
+[100: Le ministre de la Guerre tait install dans une partie du
+btiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la
+cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.]
+
+[101: La grande galerie du chteau de Versailles.]
+
+[102: Soeur de Louis XVI.]
+
+[103: Marie-Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]
+
+[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.]
+
+[105: Appartement de la princesse d'Henin, situ au-dessus de la galerie
+des princes, tout en haut des btiments formant l'aile sud du chteau,
+btiments qui donnaient, d'un ct sur la terrasse de l'Orangerie et de
+l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[106: Ministre de la Guerre, install dans une partie du btiment qui
+formait l'aile sud de la cour des ministres.]
+
+[107: La rue du Grand-Commun passait entre le btiment de l'aile sud de
+la cour des ministres et le grand commun.]
+
+[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance.
+La rue de l'Orangerie tait situe plus loin au sud et aboutissait
+perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[109: Ou cour des ministres.]
+
+[110: La plupart des documents qui relatent les vnements des journes
+des 5 et 6 octobre 1789, donnent ce garde du corps le nom de
+Varicourt.]
+
+[111: Du nom de Deshuttes.]
+
+[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.]
+
+[113: La rue de la Sur-Intendance.]
+
+[114: Plus exactement le parterre du Midi.]
+
+[115: Nicolas Jourdan, surnomm dans la suite le coupe-tte, servait de
+modle dans les ateliers de peinture.]
+
+[116: Le garde du corps Deshuttes.]
+
+[117: De la rue de la Sur-Intendance.]
+
+[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.]
+
+[119: Voir la note 33.]
+
+[120: Humbert-Frdric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.]
+
+[121: Entreprise en 1786.]
+
+[122: Situ alors rue de l'Universit.]
+
+[123: Actuellement rue Laffite.]
+
+[124: L'auteur habitait alors chez son beau-pre, le comte de La Tour du
+Pin de Gouvernet, au ministre de la Guerre install dans l'htel de
+Choiseul, rue de la Grange-Batelire.]
+
+[125: Marie-Thrse-Charlotte, duchesse d'Angoulme.]
+
+[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
+Marie-Thrse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulme.]
+
+[127: Soeur de Louis XVI.]
+
+[128: Comte et comtesse de Provence.]
+
+[129: Marie-Thrse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse
+d'Angoulme.]
+
+[130: Soeur de Louis XVI.]
+
+[131: Le rgiment Mestre de camp gnral.]
+
+[132: Le 15 novembre 1790.]
+
+[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
+Marie-Thrse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulme.]
+
+[134: Soeur de Louis XVI.]
+
+[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.]
+
+[136: Relation d'un voyage Bruxelles et Coblentz, 1791. Mmoires
+relatifs l'histoire de France pendant le XVIII sicle; tome XXXIII:
+Mmoires sur l'migration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.]
+
+[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14
+septembre 1791: sance de l'Assemble nationale o le roi signe la
+Constitution et jure de la maintenir et de la faire excuter.]
+
+[138: Le 1er octobre 1791: premire sance de l'Assemble lgislative.]
+
+[139: Guillaume V, prince d'Orange.]
+
+[140: Baron Henri Fagel.]
+
+[141: Gnral baron Robert Fagel.]
+
+[142: 6 novembre 1792.]
+
+[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars
+entre le Quesnoy et Charleroi; il tait situ entre le Quesnoy et
+Valenciennes.]
+
+[144: Il prit sur l'chafaud le 13 avril 1794.]
+
+[145: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui
+survcut ses parents.]
+
+[146: L'auteur dsigne sans doute sous ce nom l'htel actuel du Grand
+Laboureur.]
+
+[147: Charlotte Jerningham.]
+
+[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la
+Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme hritier du
+dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.]
+
+[149: Voir la note 148.]
+
+[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a t parl chapitre
+II section VI.]
+
+[151: Les souvenirs rassembls dans ces Mmoires par Mme de La Tour du
+Pin taient, dans son esprit, destins l'unique fils qui lui restait,
+ Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
+marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, n au Bouilh, le 18
+octobre 1806, dcd Fontainebleau le 4 mars 1867.]
+
+[152: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut ses parents.]
+
+[153: _Ib._.]
+
+[154: Nomm Potier. Voyez vol. II, chapitre VI. IV.]
+
+[155: Dans tes jours heureux...]
+
+[156: Robert Lee, quatrime et dernier Earl of Lichfield.]
+
+[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le
+conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu cette poque
+trente-quatre ans, avait succd Tallien Bordeaux, comme commissaire
+de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans
+cette ville, pour remplacer Tallien et contrler les actes d'Ysabeau, un
+jeune homme opinions trs exaltes, membre du club des jacobins, g
+de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils an du conventionnel
+Jullien de la Drme.]
+
+[158: Sraphine.]
+
+[159: Humbert.]
+
+[160: Au large!]
+
+[161: Ne rpondez pas.]
+
+[162: Vaisseau de guerre franais l'avant.]
+
+[163: Pas de passager, pas de cargaison.]
+
+[164: Suivez.]
+
+[165: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut ses parents.]
+
+[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort,
+et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet.
+
+De ce mariage naquirent:
+
+1 Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, n
+Bruxelles le 11 mars 1816, mort Bruxelles le 3 janvier 1890;
+
+2 Ccile-Claire-Sraphine de Liedekerke Beaufort, ne la Haye le 24
+aot 1818, morte Paris le 19 aot 1893; pousa Bruxelles, le 28
+dcembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.]
+
+[167: Une dame.]
+
+[168: Bateau pilote.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans
+(1/2), by Lucy de La Tour du Pin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME ***
+
+***** This file should be named 28332-8.txt or 28332-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/3/3/28332/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28332-8.zip b/28332-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..cb69f48
--- /dev/null
+++ b/28332-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..d975d25
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #28332 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28332)