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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) + +Author: Lucy de La Tour du Pin + +Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort + +Release Date: March 15, 2009 [EBook #28332] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS + +1778-1815 + +Marquise de LA TOUR DU PIN + +Publié par son arrière petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE +LIEDEKERKE-BEAUFORT + +TOME I + +PARIS + +MARC IMHAUS & RENÉ CHAPELOT ÉDITEURS + +1913 + + + + +TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME + + +PRÉFACE + +CHAPITRE Ier + +I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières +années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son +père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa +mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier +et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de +Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce +expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la +paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe +siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de +l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les +dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château +de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage +de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse. +On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la +lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages +d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du +corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette +brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de +Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique +sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même +nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon. + +CHAPITRE II + +I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de +Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour +Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II. +Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son +ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie +d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son +éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à +Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle +collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de +Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte +et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une +femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en +lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort +de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de +la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de +fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences +pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de +logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux +entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances +pratiques de Mlle Dillon. + +CHAPITRE III + +I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle +l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette +époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon: +popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du +Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du +torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en +Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de +Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à +Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don +gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du +Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses +leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La +Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV. +Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition +faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de +Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration +laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À +Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille +de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â +Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les +pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de +Gouvernet. + +CHAPITRE IV + +I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et +situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade +irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à +l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel +des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme +la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes +françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de +Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de +Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon +pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du +Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque +de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de +Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une +séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès. + +CHAPITRE V + +I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de +Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet +agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des +articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette +époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les +faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de +violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la +comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À +Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée. + +CHAPITRE VI + +I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La +bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour +chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables +des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la +reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de +présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III. +La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de +femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art +de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner +royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le +jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à +cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des +divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de +guerre en Hollande. + +CHAPITRE VII + +I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du +gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la +France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme +de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé +contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une +méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine +dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de +Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle +Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises +mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de +Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La +princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le +chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de +Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa +famille. + +CHAPITRE VIII + +1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à +Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette +de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de +La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers +de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la +littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de +Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon, +depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du +Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de +l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la +catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes +gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux +États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de +l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La +princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de +l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes +anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de +Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de +Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de +poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de +Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon. + +CHAPITRE IX + +1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de +Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes +d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de +Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à +Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins +de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à +Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et +de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la +Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de +La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières +conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de +Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les +populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de +Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à +Gaillefontaine.--La population armée. + +CHAPITRE X + +I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners +officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de +la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la +guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et +Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son +commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La +Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La +Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale +à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de +Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin +parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du +5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur +Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles +le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de +départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des +ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme +se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le +château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre +la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de +la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de +Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se +réfugie à Saint-Germain. + +CHAPITRE XI + +I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle +Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline +dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage +de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du +Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les +députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition +de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La +messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille +royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à +Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette +ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention +des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de +Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin +envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville, +s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du +Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à +Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par +l'Alsace. + +CHAPITRE XII + +I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du +Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et +est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de +Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de +Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de +M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II. +Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de +Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la +Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde +lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de +meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de +Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement +Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette +ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette, +Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis +à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au +roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M. +Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de +l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de +Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard, +le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore. + +CHAPITRE XIII + +I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en +France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les +Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin +père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au +Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie +de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa +belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais +et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La +Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de +M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le +représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et +sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de +Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation +de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de +son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de +retraite forcée à Mirambeau. + +CHAPITRE XIV + +I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un +refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les +pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des +bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle +grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec +Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan +saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle +fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à +Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au +tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de +Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes +omelettes. + +CHAPITRE XV + +I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle +de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une +charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment +Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire +américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de +départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de +Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen +Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le +retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à +Bordeaux. + +CHAPITRE XVI + +I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau +le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de +Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux +à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le +canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être +reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation +à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les +Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des +Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses +passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la +vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet +des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de +l'arrivée. + + + + +PRÉFACE + + +L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie +Dillon, était née à Paris, rue du Bac, le 25 février 1770. Elle épousa à +Montfermeil, le 21 mai 1787, Frédéric-Séraphin, comte de Gouvernet. + +Au décès de son père, mort sur l'échafaud le 28 avril 1794, le comte de +Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut +nommé pair de France et créé marquis de La Tour du Pin par lettres +patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820. + + * * * * * + +Le comte de Gouvernet vint au monde à Paris, rue de Varenne, dans +l'hôtel de ses parents, le 6 janvier 1759. Dès l'âge de seize ans, en +1775, il entrait au service militaire en qualité de lieutenant en second +d'artillerie, et, en 1777, était promu capitaine de cavalerie à la suite +au régiment de Berry-Cavalerie. + +Il fut désigné, en 1779, pour occuper l'emploi de major général de +l'armée du comte de Vaux, destinée à une descente en Angleterre, et un +peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouillé, gouverneur des +Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernières années +de la guerre d'Amérique, et devint bientôt l'ami de son chef. Entre +temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et +servait encore dans ce régiment quand, le 21 mai 1787, il épousa Mlle +Lucie Dillon L'année suivante, on le nommait colonel du régiment +Royal-des-Vaisseaux. + +Les mémoires de sa femme nous feront connaître la suite des événements +de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu'à l'époque des Cent-Jours. + +Au moment du débarquement de Napoléon au golfe Juan, M. de La Tour du +Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, où il avait été envoyé, +après la première Restauration, d'abord en qualité de ministre par +intérim, ensuite comme l'un des plénipotentiaires de France au congrès +de Vienne. + +Après avoir signé la fameuse déclaration du 13 mars 1815 qui mettait +Napoléon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, à +Toulon, pour tenter de raffermir le maréchal Masséna, gouverneur de +cette place, dans le service du roi, puis à Marseille pour conférer avec +le duc de Rivière. + +Sa mission consistait ensuite à rejoindre dans le Midi le duc +d'Angoulême, qui avait reçu du roi l'ordre d'aller à Nîmes. Mais ayant +appris à Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont +Saint-Esprit, après avoir pris, de concert avec le duc de Rivière +quelques mesures indispensables, il fréta un bâtiment pour gagner Gênes, +d'où il devait retourner à Vienne. Le mauvais temps, ou plutôt le +mauvais vouloir du capitaine de ce bâtiment, le força à aller à +Barcelone. De là, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans +cette ville, il s'embarqua pour Londres, où il eut, pendant les +vingt-quatre heures qu'il y séjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse +d'Angoulême pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit +même qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende +et se rendait à Gand auprès de Louis XVIII. + +Après la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en même temps +que le roi la route de Paris. + +Au mois d'août suivant, il participait aux élections générales en +qualité de président du collège électoral du département de la Somme. + +Le 17 du même mois, il était nommé pair de France par Louis XVIII qui, +dans ses lettres patentes, l'appela «son allié», qualité que +justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille. + +Comme le rapportent les mémoires, M. de La Tour du Pin, tout en étant +envoyé en Autriche, d'abord comme ministre par intérim, plus tard comme +l'un des plénipotentiaires de France au congrès de Vienne, avait été +nommé, peu de temps auparavant, ministre près de la Cour des Pays-Bas. +En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste à Bruxelles pour remettre +ses lettres de créance au roi Guillaume Ier et assister à son +couronnement. + +Etant revenu à Paris, bientôt après, pour siéger à la Chambre des pairs, +M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de décembre, aux +débats du procès du maréchal Ney. + +Il avait été décidé qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de +la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette faculté, vota la +peine de mort, mais fit en même temps la déclaration suivante: + +«Je condamne le maréchal Ney à la peine portée aux conclusions de M. le +Procureur général, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable +des malheurs de cette fatale époque, je le trouve, à plus d'un titre, +digne de la commisération du roi, et je profiterais, à cet égard, de la +faculté qui m'est donnée par l'article 595 du Code d'instruction +criminelle, si je ne croyais plus avantageux à Sa Majesté d'abandonner +le coupable à sa justice, à sa bonté, et peut-être à sa politique, que +doivent dicter les circonstances où nous sommes et dont Sa Majesté peut +être meilleur juge que personne.» + +Cet appel à la clémence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu. + +Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin +perdait son fils aîné, Humbert[1], dans des circonstances terriblement +tragiques qui seront relatées plus loin. + +Peu de jours après, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de +ministre plénipotentiaire auprès de la Cour des Pays-Bas. + +Dans le courant de l'année suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme +de la Tour du Pin, déjà si éprouvés. Le 20 mars 1817, leur fille +cadette, Cécile[2], était emportée par une cruelle maladie, à Nice, où +sa mère l'avait amenée. + +Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprès de lui +M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrès d'Aix-la-Chapelle, dont +l'objet était d'arrêter les conditions de l'évacuation du territoire +français par les troupes étrangères. + +M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitôt après la clôture du congrès, +son poste à La Haye. Il revint à Paris, à la fin de Vannée 1819, pour +siéger à la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et +s'y trouvait encore à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, le 13 +février 1820. + +C'est pendant son séjour à Paris qu'éclata, en janvier 1820, +l'insurrection des troupes espagnoles, réunies dans l'île de Léon pour +une expédition en Amérique, insurrection qui fut l'origine de la +révolution espagnole. + +À l'occasion de ces événements, le gouvernement français ayant résolu +d'envoyer un représentant extraordinaire en Espagne, désigna pour cette +mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent à +empêcher son départ. + +Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non +dépourvu d'intérêt. Le voici reproduit tel qu'il a été conté et écrit +par M. de La Tour du Pin lui-même: + +«Puisque la destinée a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupât +une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le +concerne et qui, à travers mille autres, vaut la peine d'être lue. En +1820, le gouvernement m'invita à venir de La Haye, où j'étais ministre, +à la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on +reçut, à Paris, la nouvelle de la révolution d'Espagne. M. de Richelieu, +alors président du conseil, me pria de passer chez lui et me dit: +Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le +roi désire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc. + +«Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut, +lieu à cet égard, et je dirai seulement que, selon l'usage, après avoir +publiquement pris congé du roi, j'allai successivement chez les princes +et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orléans. + +«Il me reçut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont +familières, et même avec d'autant plus d'égards que mon envoi en +Espagne, dans de telles circonstances, témoignait quelque opinion en ma +faveur. + +«Il chercha à allonger une visite qui n'était que de pure formalité, et, +voulant m'amener à quelque communication sur les directions qui avaient +dû m'être données, il me dit: «Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai +assurément pas l'indiscrétion de vouloir pénétrer vos instructions, mais +si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce +serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des +événements et de s'y laisser aller, sans prétendre un instant y +résister. + +«Monseigneur, lui répondis-je, si l'on m'avait donné ces +instructions-là, je les aurais refusées, et j'aurais conseillé de +laisser au moins les événements agir tout seuls, sans prendre la peine +d'envoyer quelqu'un pour les encourager. + +«Je quittai M. le duc d'Orléans, que mes absences continuelles de Paris +ne m'ont plus donné l'occasion de revoir depuis ce temps-là. + +«En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne, +j'ai été conduit me rappeler cette conversation et la mettre par écrit. +Je serais tenté de demander présent M. le duc d'Orléans s'il pense +encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.» + + +M. de La Tour du Pin, peu de temps après, en avril 1820, était nommé +ambassadeur Turin. Il rejoignit immédiatement son poste et, sauf un +séjour de quatre mois à Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois +de janvier 1830. + +C'est pendant leur séjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin étaient +une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur +seule fille encore vivante, et qui avait épousé, le 20 avril 1813, +Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au château +de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un +voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre à Berne +son mon, à cette époque ministre des Pays-Bas près la République +helvétique. + +Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, décidé à se retirer des +affaires, se rendit à Paris, et bientôt après, ennuyé et fatigué, +mécontent aussi de la tournure que prenaient les événements, +s'installait à Versailles. + +Il s'y trouvait au moment de la Révolution de 1830. Le 2 août, à 3 +heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orléans, +croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route +pour aller à Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la +Vendée, et que là il se réunirait à lui. + +Dès le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son départ pour +Cherbourg, M. de La Tour du Pin résolut de gagner sa propriété du +Bouilh, près de Saint-André-de-Cubzac, d'où il envoya, en guise de +protestation, la lettre suivante à la Chambre des pairs: + + «À Monsieur Pasquier, + + «Président de la Chambre des pairs, + + «Saint-André-de-Cubzac (Gironde), le 14 août 1830.» + + «Monsieur le chancelier, + + «J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connaître à la + Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison + se refusent également à admettre la vacance du Trône dans la + personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en conséquence, je ne + prêterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est + directement contraire à celui que j'ai déjà prêté. + + «J'ai l'honneur, etc., etc.» + +Le président de la Chambre des pairs donna, dans la séance du 21 août, +lecture de cette lettre, qui fut insérée dans le Moniteur du 22. + +Les événements du mois d'août mettaient également fin à la mission dont +M. de La Tour du Pin était chargé auprès du roi de Sardaigne. Libre +ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du +Bouilh, la fin de l'année 1830. + +De nouveaux soucis devaient bientôt l'atteindre. Aymar[4], le dernier +survivant de ses enfants, entraîné par un généreux enthousiasme pour la +causé de la légitimité, s'était affilié au mouvement qui, en 1831, se +préparait en Vendée. Il fut arrêté, emprisonné, et son père, ne voulant +pas se séparer de lui, partagea les quatre mois de sa détention, tant à +Bourbon-Vendée qu'à Fontenay. + +Mis en liberté en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientôt +le chemin de la Vendée pour rejoindre Mme la duchesse de Berry. + +On connaît le mauvais succès de cette tentative. + +Après l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau +poursuivi et recherché. + +Plusieurs journaux ayant, à cette époque, attaqué son fils en termes qui +lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa +défense dans une lettre à l'_Indicateur_, un des journaux en cause, +lettre que cette feuille ne voulut pas insérer, mais qui fut reproduite +dans le numéro de la _Guyenne_ du 7 août 1832. + +Cette lettre valut à son auteur un jugement de mise en accusation devant +la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 décembre +1832, à 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de +prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 +au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter. + +Quant à Aymar de La Tour du Pin, vers la même époque et comme +conséquence de sa participation à la tentative de Mme la duchesse de +Berry en Vendée, il était condamné par contumace à la peine de mort. Il +avait heureusement pu se réfugier à Jersey dès le mois de novembre 1832. + +En présence de la condamnation de son fils, qui pour y échapper dut +s'exiler, et des persécutions dont il était lui-même l'objet, M. de La +Tour du Pin prit le parti de se retirer à l'étranger. + +À sa sortie de prison, il alla s'installer à Nice, où sa femme et son +fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter +cette ville, il se dirigea sur Turin et de là sur Pignerol. Son séjour +dans cette dernière ville se prolongea jusqu'au 28 août 1832. + +Des questions d'intérêt urgentes à régler rappelèrent alors M. et Mme de +La Tour du Pin en France. + +Ils y passèrent tout juste une année et reprirent ensuite le chemin de +l'étranger, avec le projet de s'établir à Lausanne, où ils arrivèrent +vers la fin du mois de novembre 1835, après quelques semaines de séjour +à Suze. + +C'est à Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 février +1837, âgé de soixante-dix-huit ans. + +Ainsi se terminait une vie pleine d'événements, marquée parfois par de +beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquiétudes et +d'infortunes. + +M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui +et sur les siens avec une fermeté de caractère incomparable, une rare +grandeur d'âme, et avec cette simplicité, cette constante bonne humeur +qu'aucune épreuve ne pouvait altérer, cette absence de toute amertume +contre les événements et contre les personnes, qui étaient le bel +apanage des vieilles et illustres familles françaises d'autrefois. + +Dans tout le cours de sa carrière diplomatique, il se montra le zélé +défenseur des intérêts et de l'honneur de la France. Entièrement dévoué +au roi, il conserva cependant une complète indépendance à l'égard de ses +ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermeté, +combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux +intérêts sacrés du pays. + +Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps après sa mort, un de +ses familiers les plus intimes. Cette appréciation achèvera de le faire +connaître: + +«Tout ce que l'âme la plus pure, la plus loyale, tout ce que le +caractère le plus solide, le plus doux, le plus égal, tout ce que +l'esprit le plus cultivé, le plus aimable peuvent répandre de charmes, +M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient. +Il était resté comme un des rares débris de cette autre société +antirévolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que +parce qu'elle est déjà de l'histoire ancienne pour ceux qui la +déprécient. + +«M. de La Tour du Pin en avait conservé la grâce de manières, l'exquise +politesse, les formes les plus distinguées, autant que la chaleur de +cœur et d'amitié qui liait entre elles les personnes remarquables de +cette société.» + + * * * * * + +La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les événements notables de +la période de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de +mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut, +après les Cent-Jours, avoir retrouvé définitivement le repos pour son +âge mûr; l'avenir lui paraissait définitivement fixé. Hélas! il n'en +était rien; les années qui suivirent la révolution de 1830, comme nous +l'avons dit dans les lignes consacrées à M. de La Tour du Pin, lui +réservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres. + +Son histoire, à dater de 1815, reste étroitement liée à celle de son +mari, qu'elle suivit à La Haye d'abord, à Turin ensuite. Elle partagea +même, comme nous l'avons rappelé plus haut, sa captivité de trois mois +au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 au 20 mars 1833. + +Elle l'accompagna également en Italie, puis en Suisse, dans l'exil +volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se +trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, à Lausanne, au moment de sa +mort, le 20 février 1837. + +Quelque temps après, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul +survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu +à Pise, en Toscane, où, âgée de quatre-vingt-trois ans, la mort venait +l'atteindre le 2 avril 1853. + +La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit +successivement tous, ainsi qu'on l'a déjà dit, à l'exception de l'un de +ses fils. On trouvera le récit de la mort de deux d'entre eux seulement +dans les mémoires qui s'arrêtent au mois de mars 1815, quoique ce ne +soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle +entreprit la rédaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_. + +Dans l'intervalle, de 1815 à 1820, elle perdait deux autres de ses +enfants: son fils aîné, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille +cadette, Cécile, le 20 mars 1817. + +Humbert de La Tour du Pin naquit à Paris le 19 mai 1790. Il fut +sous-préfet de Florence, puis de Sens pendant les dernières années de +l'Empire. À l'époque de la Restauration, on le nomma officier au corps +des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du +maréchal Victor, duc de Bellune. + +Il mourut d'une façon très dramatique. + +Au moment de sa nomination auprès du duc de Bellune, parmi les aides de +camp du maréchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du +rang, rude et sans éducation, audacieux et courageux, cœur franc et +loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis +sur les différents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades. + +Le jour même où Humbert de La Tour du Pin, venant pour la première fois +prendre son service auprès du maréchal, pénétra dans la salle des aides +de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'état-major, +le commandant Malandin. + +Ce dernier, aussitôt après l'arrivée de son nouveau camarade, le jeune +Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur +un détail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et +inconvenants. + +Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du récit qu'en +a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait +lui-même du fils aîné du maréchal[5]: + +«M. de La Tour du Pin, ainsi apostrophé, rougit jusqu'au blanc des yeux, +et il allait inévitablement répliquer, quand le maréchal se présenta +pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission à +remplir auprès du ministre de la guerre, et le commandant s'éloigna avec +la hâte d'un homme familier avec la prompte exécution d'une consigne. + +«Quelques instants après, le maréchal se retira, et M. de La Tour du Pin +ne tarda pas, lui non plus, à sortir. + +«Il se rendit immédiatement à l'hôtel occupé par sa famille, et +maîtrisant autant qu'il lui était possible l'émotion qui l'oppressait, +il gagna le cabinet de son père. + +«Mon père, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, placé +dans une situation identique à la mienne, vient d'être victime», et il +raconta, sans omettre le moindre détail, et avec fin sang-froid propre à +détourner tout soupçon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scène qui +venait de se passer dans la salle des aides de camp. «Cet officier, +ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui +touche à son honneur affecte le mien... Que doit-il faire? + +«--Provoquer l'agresseur, répondit le vieillard. + +«--Et si des excuses lui sont adressées? + +«--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux +de sa bonne renommée, en présence de l'homme qui l'a bafoué, qu'il n'a +point payé de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est +revêtu. + +«--Merci, mon père..., et le jeune officier s'éloigna. + +«Le soir même, il faisait demander au commandant Malandin réparation par +les armes. + +«Un grand émoi s'ensuivit dans l'entourage du maréchal. Celui-ci chargea +son propre fils d'intervenir dans le règlement des conditions mises à la +rencontre. C'est alors que les qualités rares qui se cachaient au fond +de l'âme du brave commandant se dévoilèrent. Il proposa sans fausse +honte de reconnaître ses torts et la légèreté de son propos. + +«Refus de la part de l'offensé d'accueillir l'expression d'un regret en +quelque terme qu'il fût formulé. Alors, comme l'habileté de Malandin +dans le maniement du pistolet était notoire, les témoins proposèrent +pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'épée +sans obtenir plus de succès. Enfin, devant l'opiniâtreté que mettait +l'offensé à réclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de céder et +d'arrêter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de +Boulogne, et qu'à la distance de vingt-cinq pas, les adversaires +échangeraient une ou plusieurs balles, jusqu'à ce que l'un d'eux fût mis +sérieusement hors de combat. + +«Ce soir-là, une profonde tristesse régna à l'hôtel du maréchal, qui, +comprenant toute la délicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir +que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui +témoignèrent, par leur silence, leur regret de la fâcheuse extrémité +qu'il avait imprudemment créée, et lui-même, pour la première +fois--depuis longtemps--oublia de boire, après son dîner, la +demi-bouteille de rhum qui, disait-il, était seule capable de +régulariser sa digestion. + +«Quant à M. de La Tour du Pin, il passa cette soirée au milieu de sa +famille, calme, enjoué et formulant, du ton le plus naturel, en présence +de tous, les ordres nécessaires pour qu'on tînt son cheval sellé à la +première heure le lendemain, sous prétexte d'une promenade concertée +avec des amis. + +«C'est à peine si, en donnant à sa mère le baiser d'adieu avant de +regagner son appartement, il laissa échapper un frémissement +involontaire et vite comprimé de ses lèvres, qui auraient voulu +cependant livrer passage à toute son âme. + +«Le lendemain, par une matinée calme et riante, quoiqu'un peu froide, +deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient +séparément vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale +entrée au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite +tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'armée, les deux +autres des vêtements civils; mais à leur tournure, on devinait sans +peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme. + +«Quand ils furent arrivés à proximité d'une clairière qui avait été +désignée comme se prêtant aux convenances d'un duel, les cavaliers +mirent pied à terre et les chevaux furent attachés par la bride aux +arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochèrent l'un de +l'autre et quelques paroles furent échangées entre les témoins, tandis +que les adversaires se saluaient courtoisement. + +«Les témoins avaient apporté dans les fontes suspendues à l'arçon de +leur selle les armes appartenant à l'un et à l'autre des combattants; le +choix des armes, tiré au sort, désigna les pistolets de M. de La Tour du +Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main +des adversaires, qui avaient pris place à la distance mesurée. + +«Alors, et avant que le signal n'eût été donné, le commandant Malandin, +qui, depuis son arrivée sur le terrain, tourmentait fiévreusement sa +moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un +peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il prononça ces +paroles: + +«--Monsieur de La Tour du Pin, en présence de ces messieurs, je crois +devoir encore une fois vous déclarer que je regrette ma mauvaise +plaisanterie. Deux braves garçons ne sauraient s'égorger pour cela. + +«M. de La Tour du Pin hésita un moment, puis il se dirigea lentement +vers le commandant. Tous les cœurs battaient et chacun ressentait un +soulagement secret à voir ce temps d'arrêt dans le drame. Mais lorsque +le jeune homme fut arrivé près de son adversaire, au lieu de lui tendre +la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le +front de Malandin: + +«--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant, +vous ne refuserez plus de vous battre. + +«Et il retourna à sa place. + +«La figure du commandant était décomposée; il passa dans ses yeux comme +un éclair de folie; ce n'était pas de la colère, mais l'effarement d'un +lion à la face duquel une gazelle aurait craché... + +«--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant. + +«À une pareille scène, un seul dénouement, le plus prompt possible, +était obligatoire. Le signal fut donné. M. de La Tour du Pin tira le +premier... Alors son adversaire déplia le bras, et on l'entendit +murmurer distinctement: + +«--Pauvre enfant! Pauvre mère! + +«Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-même, tomba le +visage contre terre. La balle l'avait frappé en plein cœur.» + +Cécile de La Tour du Pin était née, le 13 février 1800, dans les +circonstances que rapportent les mémoires, à Wildeshausen, petite ville +située sur les confins du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. Au +mois de septembre 1816, à la Haye, où M. de La Tour du Pin occupait le +poste de ministre plénipotentiaire de France auprès de la cour des +Pays-Bas, elle avait été fiancée à Charles, comte de Mercy-Argenteau[6]. + +Ce dernier, à cette époque, servait depuis dix ans dans l'armée +française, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de +l'Empire et s'était particulièrement fait remarquer à la bataille de +Hanau, à la suite de laquelle il reçut pour récompense la croix, si +enviée alors, de chevalier de la Légion d'honneur. + +Dans une lettre, datée du 7 septembre 1816, les fiançailles de Cécile de +La Tour du Pin sont annoncées, par sa sœur, Charlotte de Liedekerke +Beaufort, à leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, née Frances +Trant. Certaines parties de la lettre sont intéressantes à connaître, à +cause de l'appréciation qu'elle nous fournit sur la personne du fiancé, +le comte Charles de Mercy-Argenteau: + +Le 7 septembre 1816. + +«Maman me charge, ma chère tante, de venir vous faire part d'un +événement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du +mariage de notre Cécile. Le public vous aura sans doute déjà donné comme +sûr ce qui n'avait été jusqu'ici qu'un projet, sans que rien fût décidé. +Vous aurez été étonnée peut-être de notre silence là-dessus, mais vous +savez bien que ces choses-là ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout à +fait décidées. On n'en aurait même pas parlé si M. d'Argenteau n'avait +été forcé d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a +rendu la chose publique. + +«Je suis sûre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet +heureux événement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon cœur, de voir +ma sœur mariée dans le même pays que moi et avec des terres à 6 lieues +de celles[8] qui nous appartiendront un jour. + +«L'homme qu'elle épouse a toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre +une femme heureuse, les plus nobles et les plus désintéressés +sentiments, les manières les plus agréables, l'assurance et la fermeté +que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut +désirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie. + +«Il a fait dix ans la guerre, et son caractère est pur conséquent formé, +comme celui d'un homme qui a passé à travers tous les événements de la +vie, qui connaît le monde, a vécu au milieu de ce qu'il avait de plus +brillant, de plus séduisant, j'ajouterai même de plus corrompu, sans que +ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des épreuves +après lesquelles on peut avoir une confiance entière dans la personne +qui les a éprouvées sans y succomber. + +«Vous connaissez sa famille, son frère et sa belle-sœur, qui sera pour +Cécile une seconde mère, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle +ne peut pas espérer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant +longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrême jeunesse. + +«La fortune de Charles n'est pas considérable, mais il en a assez +pourtant pour rendre heureux un mariage où elle a été la moindre +considération et dont elle est le moindre avantage. + +«Bien des événements nous ont prouvé, depuis vingt ans, qu'elle est peu +solide et combien il est facile de la voir s'écrouler, et j'avoue que je +trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...» + + +Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses félicitations à sa nièce, la +marquise de La Tour du Pin, félicitations sans doute atténuées par +quelques réticences, car c'est certainement en réponse à ces +félicitations que Mme de La Tour du Pin écrivit la lettre suivante à sa +tante. Nous en reproduisons des extraits pour compléter les détails que +la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et +le caractère du jeune fiancé: + + La Haye, le 15 septembre 1816. + + «Je vous remercie, ma chère tante, de votre aimable lettre et de + vos compliments, malgré certaines réticences qui pourraient + m'inquiéter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en + disait plus long sur son caractère que toutes les commères de + Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je + ne sais pas arrivée à quarante-sept ans sans pouvoir juger le + caractère d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur + gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses + sentiments, de ses opinions, de l'élévation de son âme, de sa + sensibilité, de son cœur, me prouvent que je donne à ma Cécile, + pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espère, à parcourir + ensemble, un ami sûr et un noble protecteur. Je suis bien aise + qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers: + + «None but the brave deserves the fair.[10]» + + «Il ne s'en plaira que plus dans son intérieur; il ne désirera plus + de voir trop un monde qu'il a déjà vu et apprécié; il sentira les + vrais biens de la vie, biens dont j'ai goûté la douceur depuis + trente ans, et qui m'ont soutenue et consolée dans toutes mes + calamités. Voilà un préambule bien grave, ma chère Fanny, mais il + règne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait + plaisir, je voué l'avoue. Je suis persuadée qu'on vous a dit du mal + de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus + d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la + fortune, un beau nom, un excellent caractère, de l'esprit et une + situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour + remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles + fourmille, tous ces gens qui étaient à mes pieds et qui y seront + encore quand ils sauront que le roi[11] est charmé de ce mariage, + qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manière la plus aimable et + la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me + faisant des méchancetés.» + +Cécile de La Tour du Pin était séduisante par son joli visage, par la +douceur de son caractère, par de nombreuses qualités que les traditions +de famille ont unanimement rapportées jusqu'à nous. Le comte Charles de +Mercy-Argenteau s'éprit d'elle, et du côté du futur, certainement, on +peut affirmer que le mariage projeté était ce qu'on appelle un mariage +d'inclination. Sa fiancée tomba à ce moment malade. Tous les soins qu'on +lui prodigua demeurèrent sans effet. Envoyée de La Haye à Nice, dans un +climat moins rude et plus clément, elle ne devait pas recouvrer la santé +et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans +le cimetière de Nice. + +La mort de sa fiancée désespéra le comte Charles de Mercy-Argenteau. +Renonçant aux ambitions brillantes que ses débuts dans l'armée +paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrière militaire et entra +dans les ordres. Il devint archevêque de Tyr et mourut le 16 novembre +1879 à Liège, où il s'était retiré, âgé de près de quatre-vingt-treize +ans. + +Grand de taille, d'apparence extrêmement distinguée, les traits +réguliers, noble dans sa manière, esprit fin et cultivé, caractère +facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau +inspirait l'attachement et le respect à tous ceux qui l'approchaient. + +Il nous a été donné de le connaître pendant ses années de vieillesse. Le +visage seul portait la trace des ans. La taille était restée droite et +élancée, le caractère jeune et enjoué, l'intelligence avait conservé +toute sa vivacité. + +Le souvenir des fiançailles si tristement rompues était resté gravé dans +sa mémoire. Souvent il en parlait à ses amis. Un peu moins de trois ans +avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous +adressait et où on trouve l'écho du regret que lui causa le brisement +d'un lien dont il espérait le bonheur, ainsi que la réminiscence du +drapeau sous lequel il avait servi: + + Liège, le 2 février 1877. + + «Mon cher Aymar, + + «Je puis dire avec vérité que jamais souvenir n'a été reçu avec + plus de reconnaissance, je dirai même avec une si profonde émotion! + + «Les liens qui m'unissent à votre famille sont bien anciens, mon + cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient être plus étroits encore + si Dieu n'avait rappelé à Lui celle qui devait être le trait + d'union!... + + «J'ai vu naître votre père et je l'ai aimé, depuis ce moment-là, + comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise à ses + enfants, et à vous _tout spécialement_, cher Aymar. Quelque chose + rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrière que vous + avez embrassée et où vous avez si noblement débuté! C'est + l'uniforme que vous portez--non pas le même, j'ai servi toujours + dans les hussards--mais qu'importe, c'était le même drapeau, si + souvent couvert de gloire! + + [...] + + «Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma + photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mêmes sentiments + qui m'ont fait accueillir la vôtre! Quand vous porterez les yeux + sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous + direz «c'est mon plus ancien ami», j'ose ajouter que c'est votre + ami le plus dévoué. + + «Mon cher Aymar, je joins à mes plus affectueux remerciements, + l'expression de mon cordial attachement. + + «CH., archev. de Tyr.» + +Au plus ancien comme au plus dévoué de mes amis, je devais bien de lui +consacrer quelques lignes dans la préface de ces mémoires. + +Après la mort de sa fille Cécile, il restait encore à la marquise de La +Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernière, les +mémoires le rapportent, avait épousé le 20 avril 1813, à Bruxelles, le +comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder à être +enlevée à sa mère également. Comme nous l'avons déjà dit, elle mourut au +château de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822. + +De six enfants un seul donc, Aymar, survécut à ses parents. Les mémoires +nous l'indiquent: c'est à lui que sa mère destinait le _Journal d'une +femme de cinquante ans_. + +Ce journal, il est à présumer que la marquise de La Tour du Pin le +rédigeait par à-coups, avec de longues interruptions. En effet, si la +première partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans +les mémoires eux-mêmes, que les dernières pages de cette partie n'ont +été écrites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les années 1839 et +1842. + +Quant à la seconde partie, la minute ou la copie n'en a été commencée +que le 7 février 1843. + +La marquise de La Tour du Pin a donc été surprise par la mort avant +d'avoir pu achever l'œuvre qu'elle avait entreprise, car le récit des +événements de sa vie s'arrête au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut +le 2 avril 1853 seulement. + +Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers +vestiges de la haute société d'avant la Révolution, dont les traditions, +il est permis de le dire, ont aujourd'hui complètement disparu. + +La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra déjà +d'apprécier la valeur de celle qui l'a écrit, ainsi que ses belles +qualités d'esprit, de cœur et d'âme. Ceux qui l'ont connue, et dont nous +avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient. + +Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais réuni plus de solidité à plus +de charmes, plus de sérénité à plus de conscience, plus d'amour constant +du devoir à plus de bienveillance. + +Douée d'une mémoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les +souvenirs variés d'époques si différentes, Mme de La Tour du Pin +intéressait au suprême degré les gens réfléchis et sérieux, comme elle +attirait à elle la jeunesse, dont elle comprenait les goûts et excusait +les erreurs. + +Son portrait ne saurait être mieux complété qu'en rapportant ici les +quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant +de mourir, commence un court récit chronologique de sa vie: + +«Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union +de bientôt cinquante années, a fait le bonheur et la consolation d'une +existence si douloureusement et si fréquemment agitée. + +«Je n'ai d'autre intention que de mettre, après moi, ma femme à même de +repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a +toujours surmontées avec le calme le plus inaltérable. C'est une douce +pensée pour moi, en me retraçant à ses yeux, que d'envisager ce petit +moyen de la remettre vis-à-vis d'elle-même et si fort à son avantage. + +«L'abnégation absolue de soi est la qualité dominante de cette âme pour +laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui +pût être au-dessus du dévouement dont elle est capable... Allons, je +m'arrête, car aussi bien je n'épuiserai pas tout ce que j'aurais à +dire.» + + * * * * * + +Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, à la mort de +l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin. +Celui-ci le légua à son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort, +qui le confia lui-même, peu de temps avant de mourir, à l'un de ses +fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort. + +Ce manuscrit a paru suffisamment intéressant pour mériter d'être +imprimé, tout au moins pour en assurer la conservation définitive. + +Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du +Pin et être considérés comme un témoignage de filiale affection offert à +sa mémoire par l'un de ses descendants. + +_Paris, juillet 1906._ + +A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE Ier + +I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières +années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son +père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa +mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier +et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de +Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce +expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la +paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe +siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de +l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les +dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château +de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage +de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse. +On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la +lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages +d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du +corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette +brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de +Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique +sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même +nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon. + + +I + + Le 1er janvier 1820. + +Quand on écrit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il +soit lu avant ou après votre mort. Mais je n'écris pas un livre. Quoi +donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les +événements, quelques feuilles de papier suffiraient à un récit assez peu +intéressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments, +le journal de mon cœur que j'entends composer, l'entreprise est plus +difficile, car, pour se peindre, il faut se connaître et ce n'est pas à +cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-être parlerai-je du +passé et raconterai-je mes jeunes années, par fragments seulement et +sans suite. Je ne prétends pas écrire mes confessions; mais quoique +j'eusse de la répugnance à divulguer mes fautes, je veux pourtant me +montrer telle que je suis, telle que j'ai été. + +Je n'ai jamais rien écrit que des lettres à ceux que j'aime. Il n'y a +pas d'ordre dans mes idées. J'ai peu de méthode. Ma mémoire est déjà +fort diminuée. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du +sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine à rattacher le fil +rompu bien souvent par ses écarts. Mon cœur est encore si jeune que j'ai +besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt +ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmités +de l'âge peuvent détruire d'un moment à l'autre, pour raconter quelques +faits d'une vie agitée, mais bien moins malheureuse, peut-être, par les +événements dont le public a été instruit, que par les peines secrètes +dont je ne devais compte qu'à Dieu. + + +II + +Mes plus jeunes années ont été témoin de tout ce qui aurait dû me gâter +l'esprit, me pervertir le cœur, me dépraver et détruire en moi toute +idée de morale et de religion. J'ai assisté, dès l'âge de dix ans, aux +conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus +impies. Elevée dans la maison d'un archevêque, où toutes les règles de +la religion étaient journellement violées, je savais et je voyais qu'on +ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on +m'enseignait l'histoire ou la géographie. + +Ma mère avait épousé Arthur Dillon, dont elle était la cousine issue de +germain. Elle avait été élevée avec lui et ne le regardait que comme un +frère. Elle était belle comme un ange et la douceur angélique de son +caractère la faisait généralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les +femmes n'en étaient pas jalouses. Quoique dépourvue de coquetterie, elle +ne mettait peut-être pas assez de réserve dans ses relations avec les +hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle. + +Un d'eux surtout passait sa vie entière dans la maison de ma grand'mère +et de mon oncle l'archevêque, où ma mère demeurait. Il nous accompagnait +aussi à la campagne. Le prince de Guéménée, neveu du trop célèbre +cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour être l'amant de +ma mère. Mais je ne crois pas que ce fût vrai, car le duc de Lauzun, le +duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard étaient aussi assidus chez +elle. Le comte de Fersen, que l'on disait être l'amant de la reine +Marie-Antoinette, venait de même presque tous les jours chez nous. Ma +mère plut à la reine, qui se laissait toujours séduire par tout ce qui +était brillant, Mme Dillon était très à la mode; elle devait par cela +seul entrer dans sa maison. Ma mère devint dame du Palais. J'avais alors +sept ou huit ans. + +Ma grand'mère, du caractère le plus altier, de la méchanceté la plus +audacieuse, allant parfois jusqu'à la fureur, jouissait néanmoins de +l'affection de sa fille. Ma mère était subjuguée, anéantie par ma +grand'mère, sous son empire absolu. Entièrement dans sa dépendance quant +à la fortune, elle n'avait jamais osé représenter que, fille unique d'un +père--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au +moins posséder sa fortune. Ma grand'mère s'était emparée de vive force +de la terre de Hautefontaine qui avait été achetée des deniers de son +mari. Fille d'un pair d'Angleterre très peu riche, à peine avait-elle eu +une faible légitime. Mais ma mère, mariée à dix-sept ans à un homme de +dix-huit, élevé avec elle et qui ne possédait que son seul régiment, +n'aurait jamais trouvé le courage de parler d'affaires d'argent à ma +grand'mère. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intérêts et +l'encouragea à demander des comptes. Ma grand'mère devint furieuse et +une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragédies en ont +décrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle. + + +III + +Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette +haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère +subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris, +tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de +ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité +absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de +juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je +me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je +vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que +nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes +ou plus ou moins sains. + +Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma +grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au +lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me +paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes +obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me +semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma +grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son +devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que +celle d'un frère. + +Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une +expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu +d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état +d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les +idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la +haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement +devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir +toute l'horreur. + +Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a +redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon +cœur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire! + +Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de +moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec +passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une +âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés +dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de +vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la +maison de mes parents. + +Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les +rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de +ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais +que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux +aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui +m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois, +depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du +monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que +de fois elle a emporté le poids! + + +IV + +Les mœurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je +veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre +de mes parents. + +Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son +diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait +dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient +que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils +étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de +sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en +réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à +Versailles. + +Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait +l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre +petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en +valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à +dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une +pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se +déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe +pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état +noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable. + +Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on +dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard. +Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour +dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en +frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur +âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le +maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de +mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et +poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une +partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les +attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la +même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner +et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient +souper. + +C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de +soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui +permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et +les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du +temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes, +toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait +offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était +une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à +la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à +ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que +n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison +parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances +ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers, +mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de +Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de +Montesson. + +À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le +costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une +espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui +mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la +pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une +bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite +et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé +Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns +sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre +mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait +impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait +de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet +édifice. + + +V + +Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au +printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine +vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent +remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre +seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils +passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour +revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les +attiraient leurs familles et leurs amis. + +Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se +partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun. +J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne +faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres, +et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais, +leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et +l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était +si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et, +quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier +davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de +Hautefontaine. + +À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je +me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je +montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard +de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance +j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On +ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne +m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans +bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme +la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi +douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure +laissant après elle une profonde cicatrice. + +Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon +souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère +vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines +de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée. +Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des +marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont +les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la +société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames +s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le +manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements +n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces +du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une +Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût +pour les romans et tous les ouvrages d'imagination. + + +VI + +Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier +Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour +la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des +tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime! +J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande +salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un +simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et +de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à +la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la +carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de +l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas +naître! + +Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande +jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà +entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir +du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa +belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très +intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le +comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher +de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si +grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur +cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait +aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette +faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle +se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans +après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait +sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à +mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du +premier bataillon de son régiment. + + +VII + +Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque +Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la +bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le +commandait. + +Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais +transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie +en France et un historique sommaire du régiment de Dillon. + + + + +NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON + + +Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au +service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à +celle de France, en 1789. + +Théobald VIIe Lord Viscount Dillon, + | épousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frère + | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut + | en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick. + | + | Henri VIIe Lord Viscount Dillon + | | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants + | | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin, + | | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment + | | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et + | | mourut le 13 janvier 1714. + | | + | | Richard IXe Lord Viscount Dillon + | | | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille + | | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa + | | | une fille unique, _Frances_, qui épousa son cousin _Lord + | | | Charles Dillon_. + | + | Honorable Arthur Dillon + | | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de + | | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de + | | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de _Ralph + | | Sheldon_, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en + | | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq + | | fils et cinq filles. + | | + | | Charles Xe Lord Viscount Dillon + | | | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier + | | | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de + | | | son cousin _Richard_. Elle mourut à Londres le 7 Janvier + | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants. + | | + | | Henri XIe Lord Viscount Dillon + | | | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon, + | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en + | | | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille + | | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre + | | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de + | | | Cleveland_. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé + | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils + | | | eurent sept enfants. + | | | + | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon + | | | | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté + | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il + | | | | épousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en + | | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le présent Lord + | | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, mariée en + | | | | 1797 à _Sir Thomas Webb_. + | | | | + | | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre + | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la + | | | | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé _Lord + | | | | Frédérick Beauclerk_, frère du _duc de Saint-Albans_. + | | | | + | | | Honorable Arthur Dillon + | | | | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né + | | | | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa + | | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui épousa, + | | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces + | | | | il épousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la + | | | | Touche_ et cousine germaine de _Joséphine_, femme de + | | | | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille, + | | | | _Frances_, qui épousa le _Général Bertrand_. L'honorable + | | | | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794. + | | | | + | | | Honorable Henry Dillon + | | | | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué + | | | | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement + | | | | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790, + | | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux + | | | | fils et deux filles. + | | | | + | | | Honorable Laura Dillon + | | | | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de + | | | | Montargis. + | | | | + | | | Honorable Frances Dillon + | | | | née en 1747, mariée en 1767, à _Sir William Jerningham_. + | | | | + | | | Honorable Catherine Dillon + | | | | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de + | | | | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney, + | | | | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en + | | | | 1794. + | | | | + | | | Honorable Charlotte Dillon + | | | | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of + | | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_, + | | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_. + | | | | + | | James Dillon + | | | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon, + | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en + | | | 1745, sans avoir été marié. + | | | + | | Edward Dillon + | | | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à + | | | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la + | | | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié. + | | | + | | Arthur-Richard Dillon + | | | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de + | | | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de + | | | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85 + | | | ans. + | | | + | | Frances Dillon + | | | religieuse carmélite à Pontoise. + | | | + | | Catherine Dillon + | | | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer + | | | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut, + | | | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, _fille + | | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thérèse_. + | | | + | | Mary Dillon + | | | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786. + | | | + | | Bridget Dillon + | | | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à + | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants. + | | | + | | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair + | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique + | | | Lucy. + | | | + | | | Honorable Lucy Cary + | | | | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille + | | | | _Thérèse-Lucy_. + | | | | + | | | | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary, + | | | | sa femme, en 1804, à Londres. + | | | | + | | | | Thérése-Lucy de Rothe + | | | | | épousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur + | | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant + | | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16]. + + + + +HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON + + +Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque, +de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses +terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du +roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au +service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils. +Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui +débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi +Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français. + +Après la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes +irlandaises qui passèrent au service de France, fut considérablement +augmenté, et monta on tout à plus de 20,000 hommes. Depuis cette époque +jusqu'à la Révolution française, elles servirent sous le nom de brigade +irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours +avec la distinction la plus éclatante. + +Arthur Dillon, premier colonel du régiment de Dillon, devint lieutenant +général à l'âge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec +celui de maréchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'éclat. +Il fut longtemps commandant en Dauphiné, gouverneur de Toulon, et +battit, le 28 août 1709, vers Briançon, le général Rehbinder, commandant +les troupes de Savoie, qui voulait pénétrer en France. Il finit une +carrière glorieuse, en 1733, âgé de 63 ans, laissant cinq fils et cinq +filles. + +Dès 1728, il avait cédé son régiment à Charles Dillon, l'aîné de ses +fils. Charles Dillon étant devenu l'aîné de la famille, en 1737, par la +mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le +régiment et le céda ensuite à Henri Dillon, son frère. + +Henri Dillon, à la mort de Charles lord Dillon, son frère, en 1741, lui +succéda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva néanmoins +le commandement du régiment, à la tête duquel il servit jusqu'en 1743. +Après la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils +étaient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon, +pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empêcher la +confiscation de ses biens, fut, par ce fait, obligé de quitter le +service de France, ce qu'il fit du consentement et même par le conseil +de Louis XV. + +James Dillon, chevalier de Malte, le troisième frère, fut promu alors +colonel du régiment, à la tête duquel il fut tué à Fontenoy, en 1745. + +Edward Dillon, le quatrième frère, fut nommé par Louis XV, sur le champ +de bataille, colonel du régiment et, comme son frère, trouva la mort au +feu en le commandant, à la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard +Dillon, le cinquième frère, restait seul vivant; mais il venait d'être +engagé dans les ordres et est mort en Angleterre, archevêque de +Narbonne, en 1806. + +À la mort d'Edward Dillon, tué à Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV +de disposer du régiment, sous prétexte qu'il n'existait plus de Dillon +pour en prendre le commandement. Mais le roi répondit «que Henri lord +Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir à voir sortir +de cette famille une propriété cimentée par tant de sang et de si bons +services, aussi longtemps qu'il pourrait espérer de la voir se +renouveler». Le régiment de Dillon resta en conséquence, depuis 1747, +sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux +colonels commandants, jusqu'à ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxième +fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 août 1767, à l'âge de 17 +ans. + +À l'époque de la Révolution française, la brigade irlandaise se trouvait +réduite à trois régiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et +Walsh. En 1794, les débris de ces trois régiments, y compris la majeure +partie des officiers--qui avaient émigré en Angleterre--passèrent à la +solde de Sa Majesté Britannique. Le régiment de Dillon, ou la fraction +encore existante à laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut +donné à l'honorable Henri Dillon, troisième fils de Henri lord Dillon et +frère d'Arthur Dillon, dernier colonel du régiment en France et qui +avait péri sur l'échafaud en 1794. Ce nouveau régiment se compléta en se +recrutant sur les mêmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats +en 1688. Il s'embarqua, peu après, pour la Jamaïque, où les pertes qu'il +y éprouva furent si considérables qu'on le licencia. Les drapeaux et +enseignes du régiment furent transportés en Irlande et soigneusement +déposés entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et +frère aîné du colonel. + + + + +CHAPITRE II + +I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de +Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour +Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II. +Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son +ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie +d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son +éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à +Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle +collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de +Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte +et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une +femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en +lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort +de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de +la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de +fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences +pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de +logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux +entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances +pratiques de Mlle Dillon. + + +I + +Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche +elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée +sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le +chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta +avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à +cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était +passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle +cracha le sang avec violence. + +Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut +pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade. +Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un +autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul +tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma +mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à +Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une +heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel, +jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle +avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait +difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à +l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y +accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la +reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de +Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois. + +Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord +Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause +de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce +ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de +religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle +maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son +héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle +comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady +Kenmare, sœur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles +allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-sœurs +étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles +étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de +l'autre. + + +II + +Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon +éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix. +Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un +organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du +clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils +étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais +on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes +études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé +les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles +qu'il faisait lui-même. + +J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir +toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que +j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine. +Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les +jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus +souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre. + +J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait +sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations +singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les +circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou +trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se +faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais +qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de +celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas, +comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées. + +L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans +une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose, +ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais +ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce +rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité. +J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations +injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon +éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque +belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours, +j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue +abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se +cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple +bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste +valeur. + +À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me +donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès +d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma +bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint +presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je +m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la +rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et +de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à +ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur +l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq +ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon cœur se +soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise +était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait +eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans. +Elle me fit beaucoup de mal... + + +III + +Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma +tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien +changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle +avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord +Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup +de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les +endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais +que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me +croyais pas si près du même malheur. + +Ma mère me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait +les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les +conversations de ma mère avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un +cabinet où l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pensé +depuis que c'était sans doute le commencement de cette superbe +collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a +laissée à l'archiduc Charles. + +Nous allâmes à Spa. M. de Guéménée nous y retrouva, je n'ai jamais pu +m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les +occasions et tous les moyens de me déprécier aux yeux de ma mère et +d'empêcher qu'elle eût la moindre confiance en moi. M. Combes a supposé +plus tard qu'il craignait que je ne fusse déjà au courant du mauvais +état de ses affaires et, comme ma mère ne s'en doutait pas, qu'il +appréhendait que je ne lui en parlasse. Nous vîmes à Spa plusieurs +Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mère y +trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui était avec ses fils et pour +sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, à la suite d'une +fièvre maligne, avait oublié tout ce qu'on lui avait enseigné au cours +de son éducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau à lire et à +écrire. Elle était, à vingt ans, à peu près en enfance et jouait à la +poupée. Peu de temps après sa sensibilité se réveilla, par une passion +qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duché en Brabant, et qui +l'épousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en +couches de la dernière. La duchesse de l'Infantado, née Salm, était une +personne très respectable. Elle habitait Paris pour l'éducation de ses +fils, le jeune duc et le chevalier de Tolède. Elle disait souvent à ma +mère que j'épouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me déplaisait. + +Ce fut à Spa que je goûtai pour la première fois le dangereux poison de +la louange et des succès. Ma mère me menait à la redoute les jours où +l'on y dansait, et la danse de la petite française devint bientôt une +des curiosités de Spa. + +Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la +Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la +gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espèce de phénomène. La +même princesse, devenue impératrice de Russie[20], n'avait pas, +trente-sept ans plus tard, oublié la petite fille d'alors, qu'elle +retrouvait une grave mère de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses +obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conservé de mes grâces et +surtout de la finesse de ma taille. + +Tout concourait sans cesse à me corrompre l'esprit et le cœur. Ma femme +de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolités, de +toilettes, de succès. Elle me parlait des conquêtes qu'elle avait faites +et de celles que je pourrais faire dans quelques années. Elle me donnait +des romans anglais; mais, par une singularité dont j'ai peine maintenant +à me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais +qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on +en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas +m'empêcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir. +D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours +détesté les sentiments forcés et les exagérations. Je me rappelle +néanmoins un roman de l'abbé Prévost, qui me faisait une grande +impression: c'était _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de +dévouement admirables, et cette vertu a toujours été celle qui répondait +le plus à mon cœur. J'étais si susceptible de l'éprouver que j'aurais +voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves à ma mère. Souvent je +versais des larmes amères de ce qu'elle ne me permettait pas de la +soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le désir était +dans mon cœur. Mais elle me repoussait, elle m'éloignait, sans que je +pusse deviner le motif d'une aversion aussi étrange pour sa fille +unique. + + +IV + +Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle +répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle +était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des +scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à +tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette +cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut +aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y +consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de +sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état +sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet. + +Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le +plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient +pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants +dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la +vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge +mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la +nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours +abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour +se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend +que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les +excès possibles. + +Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la +voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles +pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant. +Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne +ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je +appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison +d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses, +craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas +toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma +bonne, le 7 septembre. + +On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie +de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça +sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je +devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses +soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle +était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me +déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle +n'y était que trop disposée. Mon jeune cœur déchiré se révolta contre la +dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut +beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma +grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma +mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées, +la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient +abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me +soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie +m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère +serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour +avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on +m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma +tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis +et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans. + +Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez +ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça +d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide +et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette +inculpation si fausse resserra mon cœur en m'indignant. J'entrevis en un +moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me +forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et +que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est +habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon +éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou +religieuse. + + +V + +Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France +avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais, +lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les +symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà +commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé +quelques traces dans ma mémoire. + +Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La +noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la +débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut +clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin +d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le +_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les +mœurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis +dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur +société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils +avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de +Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et +lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination +comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs +familles et de toutes les jouissances du monde. + +Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé, +étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou +parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe +dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris +les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les +provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes. + +Ainsi la dissolution des mœurs descendait des hautes classes dans les +classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez +les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la +rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que +j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps +que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une +généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus +s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression +d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la +Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais +même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés +à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé +du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que +de ses propres mains on avait allumé. + + +VI + +Après la mort de ma mère, ma grand'mère et mon oncle allèrent, au mois +d'octobre 1782, à Hautefontaine et m'y emmenèrent avec eux, accompagnés +de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon +éducation. + +J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour +m'appartenir. C'était une belle terre, toute en domaines, à vingt-deux +lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le château, bâti +vers le commencement du dernier siècle, sur une colline fort escarpée, +dominait une petite vallée très fraîche, ou, pour mieux dire, une gorge +s'ouvrant sur la forêt de Compiègne qui formait amphithéâtre dans le +fond du tableau. Des prés, des bois, des étangs d'une belle eau et +remplis de poissons, venaient à la suite d'un magnifique potager que +l'on dominait des fenêtres du château, dont la cour en plate-forme avait +été, sans doute, fortifiée dans des temps plus anciens. Ce château, sans +aucune beauté d'architecture, était commode, vaste, parfaitement meublé, +très soigné dans tous ses détails. + +Mon oncle, ma grand'mère et ma mère avaient accompagné mon père jusqu'à +Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son +régiment aux Antilles. À son retour, mon oncle acheta, à Lorient, toute +la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en +porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes +couleurs pour des tentures d'appartements, en étoffes de soie, en damas, +en pékins peints, etc... Toutes ces richesses avaient été déballées, à +ma grande joie, et rangées dans de grands garde-meubles, où le vieux +concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne +permettait pas la promenade. Il me disait souvent: «Tout cela sera à +vous.» Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas +aux idées de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers +sur des idées de ruine, de pauvreté, et cette pensée prophétique qui ne +me quittait jamais, me ramenait toujours à vouloir apprendre tous les +ouvrages des mains qui conviennent à une pauvre fille, et à m'éloigner +des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _héritière_. + +Pendant la vie de ma mère, l'habitation de Hautefontaine avait été très +brillante. Mais, après sa mort, tout changea complètement. Ma grand'mère +s'était emparée, en l'absence de mon père, de tous les papiers de ma +mère, et de toutes les correspondances qu'elle avait conservées. + +De même qu'on ne lui avait pas laissé voir un prêtre, de même on ne lui +avait pas permis de songer à ses affaires temporelles, auxquelles ma +grand'mère avait trop d'intérêt qu'aucun homme entendu ne fût initié. La +fortune de mon grand-père avait disparu entre ses mains et tout ce que +nous possédions avait changé de nature pendant l'enfance de ma mère. +Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son père, le général +de Rothe, mort subitement à Hautefontaine, peu de temps après avoir +acheté cette terre au nom de sa femme, sous prétexte qu'il l'avait payée +exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donnés comme dot à +ma grand'mère par son père lord Falkland. + +Cependant mon grand-père de Rothe avait hérité de la fortune de sa mère, +lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth, +toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les +historiens ont parlé diversement. Une autre parente lui avait laissé à +Paris, rue du Bac, la maison où nous habitions, et 4.000 livres de +rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient +seuls à la mort de M. de Rothe, et ma mère en fut mise en possession. + +Mon grand-oncle l'archevêque avait habité la maison de la rue du Bac +pendant vingt ans sans payer un sol de loyer à sa nièce. Sous prétexte +qu'elle y logeait elle-même, il n'en paya même jamais les réparations. +Aussi quand, après la mort de ma mère, il quitta la maison pour en louer +une autre sur sa propre tête, il emprunta 40.000 francs destinés à faire +face aux réparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre +la première en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je +fus obligée de payer le jour où je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle +pourtant avait déjà alors plus de 300.000 francs de biens du clergé. Il +est vrai qu'il avait payé des dettes de jeu à mon père, affligé de cette +malheureuse passion, ainsi que ses deux frères, lord Dillon et Henri +Dillon. J'ai toujours ignoré à quel taux s'étaient montées les sommes +données par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire +qu'elles avaient été considérables. Quoi qu'il en soit, à la mort de ma +mère, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs à +M. le baron de Staël, marié depuis à la célèbre Melle Necker, et 4.000 +francs de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Je n'avais rien à +attendre de mon père. Il avait déjà dévoré sa légitime de 10.000 livres +sterling qu'on lui remit avec le régiment de Dillon, dont il était +propriétaire-né, comme héritier de son dernier oncle, tué à Fontenoy. Je +devais donc ménager ma grand'mère qui me menaçait à tout propos de me +mettre au couvent. Son autorité despotique se faisait sentir +continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de +dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commença par me séparer entièrement +des amies de mon enfance et elle rompit elle-même avec toutes celles de +sa fille. Il est probable qu'elle avait trouvé dans les correspondances +dont elle s'était saisie des réponses aux justes plaintes que ma mère +était bien en droit d'exprimer sur la cruelle dépendance où elle avait +vécu pendant les dernières années de sa vie, et des appréciations peu +flatteuses sur les procédés iniques de ma grand'mère. Celle-ci exigea +que je misse fin à toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont +l'aînée avait déjà épousé le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la +cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de +Chauvelin, qui épousèrent MM. d'Imécourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle +de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle +d'une manière si scandaleuse; avec la troisième des Rochechouart, élevée +par la duchesse du Châtelet, sa tante, et qui épousa le prince de +Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruauté, ma +grand'mère fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes +jeunes amies. Totalement isolée par force, j'appris que j'étais accusée +d'ingratitude, de légèreté et d'indifférence, sans qu'il me fût permis +de me justifier. + +Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mère mieux que je ne la +connaissais moi-même, était le seul avec qui je pouvais causer de mes +chagrins. Mais il me représentait avec force combien j'avais intérêt à +ménager ma grand'mère, comment toute mon existence future dépendait +d'elle, que si je lui résistais et qu'elle me mît au couvent, elle +aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilité de cette +résolution; qu'éloignée de mon père dont la guerre pouvait me priver à +tout moment, je resterais entièrement isolée si ma grand'mère et mon +grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me résoudre +à subir journellement tous les inconvénients du caractère terrible +auquel j'étais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas +été un jour sans verser des larmes amères. + +Toutefois plus j'ai avancé en âge et moins j'en ai souffert, soit que +j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit, +mûri avant le temps, la force de mon caractère, le sang-froid avec +lequel je supportais les fureurs de ma grand'mère, le silence +imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle déversait sur tout le +monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-être aussi +craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que +j'avais enduré. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'âge de seize +ans, et qu'elle vit ma taille dépasser la sienne, elle mit un certain +frein à ces fureurs. Mais elle se dédommagea bien de cette contrainte, +comme on le verra par la suite. + + +VII + +Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller à +Montpellier présider les États du Languedoc, comme il faisait chaque +année, l'archevêché de Narbonne donnant cette prérogative qu'il a +exercée pendant vingt-huit ans. + +Nous restâmes à Hautefontaine où ma grand'mère s'ennuya beaucoup. Sa +mauvaise humeur en prit une intensité effrayante. Elle s'aperçut qu'en +perdant ma mère, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors +l'avaient entourée et ménagée par intérêt pour le repos de sa fille dont +ils avaient peut-être diminué les souffrances, en donnant à ma +grand'mère l'illusion qu'elle était, autant que ma mère, l'objet de +leurs soins. Mais, quand elle se fut emparé des papiers de ma mère et +qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut éclairée sur +les véritables dispositions qui les animaient à son égard. Cette +connaissance alluma dans son cœur des haines que seule elle était +capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets. + +Lors donc qu'elle se sentit seule à Hautefontaine, dans ce grand château +naguère si animé et si brillant, lorsqu'elle vit les écuries vides, +qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des +chasseurs, lorsque les allées réservées à la promenade des chevaux de +chasse, que l'on voyait des fenêtres du château, ne présentèrent plus +qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la +nécessité de changer de vie, et d'amener l'archevêque, préoccupé +exclusivement jusque-là d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang +dans la société, à devenir maintenant ambitieux et à songer aux affaires +de sa province et à celles du clergé. + +La place de président de cet ordre était à la nomination du Roi. Mon +grand-oncle eut la pensée de l'obtenir. Il promit sans doute plus de +facilité pour le _don gratuit_, à chaque assemblée du clergé, que n'en +avait montré la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors +président, conseillé et mené par l'abbé de Pradt, son neveu. + +Ma grand'mère résolut, pour réaliser ses projets, de décider mon +grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, à changer de vie et +d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier où il ne restait jamais +que le temps rigoureusement nécessaire aux États, nous allâmes le +trouver à Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de +mon père, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'île avait été +prise et que son régiment avait glorieusement contribué au succès des +troupes françaises dans cette expédition, représenta à mon grand'oncle +qu'il ne pouvait continuer à habiter ma maison sans en payer le loyer et +en la laissant, comme il le faisait, sans réparation. Il résolut alors +de la quitter, et, par un procédé véritablement inique, il emprunta, +comme je l'ai déjà dit, 40.000 francs en hypothèque sur cette maison où +il avait habité vingt ans sans bourse délier, et consacra cette somme +aux réparations les plus urgentes. Ce ne fut qu'à la Révolution, à son +départ de France, que la dette fut découverte, et il me fallut la payer +lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-là, il avait servi les +intérêts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon +contrat de mariage. + +Mon oncle acheta à vie, sur sa tête, la maison qui fait le coin de la +rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M. +Raimond, fort attaché à mes intérêts, conseillait d'acheter cette maison +en toute propriété en mon nom, et d'en assurer la jouissance à mon +oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augmenté ma fortune sans nuire +à ses jouissances, ne lui convint pas, et il fît l'acquisition sur sa +tête, à soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite +d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du +Palais-Bourbon, que l'on bâtissait alors. Il ne le voulut pas davantage. +Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait +près de 100.000 francs de rente. Il prétexta de cette augmentation de +revenu pour s'abandonner au goût de bâtir et de meubler, qui avait +remplacé chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne +pouvait plus se livrer. Il dépensa de grosses sommes pour l'arrangement +de sa nouvelle maison qui était en fort mauvais état. + +Dans le même temps, ma grand'mère, dégoûtée de Hautefontaine où elle +s'était ennuyée pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une +maison à Montfermeil, près de Livry, à cinq lieues de Paris. Elle la +payait un prix très modique pour le terrain qui était de 90 arpents. +Cette maison, dans une situation charmante, était surnommée la +_Folie-Joyeuse_. Elle avait été bâtie par un M. de Joyeuse, qui en avait +commencé la construction par où l'on finit ordinairement. Après avoir +tracé une belle cour et l'avoir fermée par une grille, il éleva à droite +et à gauche deux ailes terminées par de jolis pavillons carrés. L'argent +lui avait alors manqué pour bâtir le corps de logis, de sorte que ces +deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de +100 pieds au moins. Les créanciers avaient saisi et vendu la maison. Le +parc était ravissant, entouré de murs, chaque allée terminée par une +grille, et toutes ces issues donnaient sur la forêt de Bondy, charmante +dans cette partie. + +On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'établit +tant bien que mal, au printemps de 1783, à la _Folie-Joyeuse_. On n'y +fit aucune réparation la première année. Il existait alors un droit +seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on +vendait une maison pouvait, pendant l'année qui s'écoulait à dater du +jour, même de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au +lieu et place de l'acquéreur, et le frustrer, par une simple +notification, de son acquisition. Quoique ce procédé ne fût pas à +craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hériter de son père, le +président Hocquart, néanmoins, mon oncle et ma grand'mère crurent plus +prudent de laisser écouler l'année, et l'on se borna à faire des +plantations et à travailler au jardin. + +On passa l'été à établir des plans avec des architectes et des +dessinateurs, ce qui m'intéressa prodigieusement. Mon oncle prenait +plaisir à m'initier à tous ses projets. Il me parlait de bâtiments, de +jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il était satisfait +de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses +jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse +dans tous les détails des devis, que je vérifiasse les calculs des +mesures. + +J'étais très grande pour mon âge, d'une bonne santé, d'une, extrême +activité physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir; +apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la +confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux détails de la +cuisine. Je trouvais le temps de ne rien négliger, ne perdant jamais un +instant, classant dans ma tête tout ce qu'on m'enseignait et ne +l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spécial de toutes +les personnes qui venaient à Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la +mémoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont été +singulièrement utiles dans le reste de ma vie. + +Un jour qu'il y avait à dîner plusieurs graves évêques, la conversation +roula sur l'astronomie et l'époque de certaines découvertes, et l'un +d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant persécuté pour une vérité +maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me +gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours détesté de me mettre en +avant. Cependant, j'étais si fatiguée de voir qu'aucun de ces prélats ne +pouvait retrouver le nom, qu'il m'échappa. Je balbutiai très bas: «C'est +Galilée.» Mon voisin, peut-être dépourvu de mémoire, mais assurément pas +sourd, m'entendit et s'écria: «Mademoiselle Dillon dit que c'est +Galilée.» Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis +de table, et ne reparus plus de la soirée. + + + + +CHAPITRE III + +I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle +l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette +époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon: +popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du +Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du +torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en +Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de +Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à +Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don +gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du +Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses +leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La +Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV. +Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition +faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de +Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration +laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À +Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille +de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â +Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les +pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de +Gouvernet. + + +I + +Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mère accompagnerait +désormais mon oncle l'archevêque aux États de Languedoc. Cette +résolution me causa une grande joie. Dans ce temps-là, la session +annuelle des États était une époque très brillante. La paix venait de se +conclure, et les Anglais, privés pendant trois ans de la possibilité de +venir sur le continent, s'y précipitaient en foule, comme ils le firent +plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles +routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de +bateaux à vapeur. La communication par la corniche était à peu près +impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout +et particulièrement celui de Montpellier, était encore en vogue. + +Tout me charma dans la pensée de ce voyage, le premier pour ainsi dire +que je faisais de ma vie. J'étais encore affligée de ne pas avoir été de +celui de Bretagne, et celui d'Amiens, où j'allai pour dire adieu à mon +père, au commencement de la guerre, avait été le seul que j'eusse encore +entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage +de Montpellier, puisque tous se ressemblèrent à peu près jusqu'en 1786, +où j'y allai pour la dernière fois. + +Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour +moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans +la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six +chevaux: mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le +devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et +deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus +fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les +sièges, au lieu d'être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux +montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et étaient par conséquent +aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, également attelée de +six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la +mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux +domestiques. Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef +de cuisine. + +Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et +les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait +quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la _Turgotine_, +ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une +sorte de charrette longue, sur brancards. + +Chaque année, les ministres retenaient mon grand-oncle à Versailles +jusqu'à lui ôter presque le temps suffisant de se rendre à Montpellier +pour l'ouverture des États qui avait lieu à jour fixe. Ils ne pouvaient +commencer que quand l'archevêque de Narbonne, président-né, était +présent. Cependant s'il avait été retenu forcément par quelque accident +ou par quelque maladie, l'archevêque de Toulouse, vice-président, aurait +pris sa place, éventualité qui eût fait grand plaisir à l'ambitieux, +depuis cardinal de Loménie, en possession de ce siège. + +Les retards causés par les ministres obligeaient de voyager aussi vite +que possible, nécessité fort pénible dans cette saison avancée de +l'année. Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de +l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que +les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4 +heures du matin, nous nous arrêtions pour dîner. La chaise de poste et +le premier courrier nous devançaient d'une heure. Cela permettait de +trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés +ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa +voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce +qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de +poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et +lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le +matin, tous les préparatifs terminés. + +En voyage, ma grand'mère me prenait dans sa chambre, ce qui me +déplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amélioré +encore de la moitié du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux +apprêts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre +prétexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en +arrivant, quoique je fusse harassée de fatigue presque tous les jours, +car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni même m'appuyer. +Une fois--je crois que c'était en 1785--je fus si malade à Nîmes, par +excès de fatigue, qu'elle fut obligée d'y rester deux jours avec moi. Je +n'avais plus la force d'aller jusqu'à Montpellier. + +Nous passions quelques heures à Lyon, quand l'archevêque s'y trouvait. +Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prélat était mal avec +la Cour et allait peu à Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais +vu, même aux époques de l'assemblée du clergé. Il avait eu une intrigue +avec la célèbre duchesse de Mazarin; mais ce n'eût pas été là une raison +de disgrâce, dans ces temps de dissolution où la régularité des mœurs +constituait une exception dans le haut clergé. Je crois, au contraire, +qu'on le tenait à l'écart à cause d'une bonne action qu'il fit peut-être +par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon +avait demandé qu'on mît des lits de fer dans les hôpitaux. Les ministres +ayant refusé ou n'ayant pas consenti à accorder l'autorisation de la +dépense, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de +ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leçon qui +leur déplut; à eux, mais pas au roi, car cet excellent prince était +toujours disposé à toutes les bonnes œuvres; mais la faiblesse ou la +timidité de son caractère l'amenait trop souvent à rejeter les idées qui +lui avaient semblé bonnes au premier abord, et c'est cette disposition +exagérée de modestie et de défiance de ses propres lumières qui nous a +été si fatale. + +La générosité de l'archevêque de Lyon lui acquit une grande popularité +dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrères. Ceux-ci aimaient +mieux employer leurs fonds à bâtir des évêchés ou de belles maisons de +campagne, qu'à fonder des établissements de charité; et dans ces mêmes +diocèses où l'on avait élevé des palais épiscopaux pouvant contenir +trente invités, il y avait nombre de curés à portion congrue exposés, +dans leurs presbytères, aux injures du temps. + + +II + +Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le +cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on +y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient +une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas +menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne +pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge +fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant +dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il +arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que +l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps, +par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques +jours la fin de l'inondation. + +Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on +voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient +passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms +surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions +retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup. + +Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le +volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait +ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions +grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les +coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts +de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de +longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela +amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma +pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement. +Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait +infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on +traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que +l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que +cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré +tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos +voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les +mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes +du Paradis: il est loin d'en être ainsi! + +À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat +Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau +sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer +en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un +excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de +Languedoc de construire, et qui menait plus directement à +Pont-Saint-Esprit. + +À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de +campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée +doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à +boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné +de glands d'or. + +Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit, +le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait +vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison +sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles +et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne +pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit +chevaux destinés à sa voiture. + +Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une +affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure, +une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré. +Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en +peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien +oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela +durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le +vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais +l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement +apprécié. + +Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des +Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très +hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui +étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où +il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon +archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États, +prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon, +et qu'il fallait lui céder malgré soi. + +Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année +nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps +de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les +monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés +qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les +_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison +Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius +Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue +distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui +retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on +avait fixé les lettres de bronze qui la composaient. + +Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher +du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager +ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la +province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne +jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand +seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute +de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces +prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal +de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon +n'en aurait pas moins été tiré en son honneur. + +Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il +avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de +cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme +commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès +des États d'une grande province, un homme aussi médiocre. + + +III + +La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer +la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour +avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États +auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges. +Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les +syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de +Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année +à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le +_don gratuit_ de la province. + +Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque, +un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de +Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles +avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se +trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la +députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner +qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade +dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux. +J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma +grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses. +Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir +parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la +magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans +un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois +que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à +maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas +le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le +désert qui règne autour de Rome. + +Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune +explication sur la constitution des États de Languedoc. Après +cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats. + +Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés, +après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de +la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle +que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts +parfaitement construits; on traversait des villes où florissait +l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste +était frappant, même pour des yeux de quinze ans. + +La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort +triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait +toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge. +L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de +très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là. +Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un +était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre +par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau +damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on +aimerait beaucoup aujourd'hui. + +Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait +plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous +déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de +chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois +par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le +professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour +moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les +expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie +et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût +été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait +extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon +se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre +m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait +à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du +professeur. + +Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le +dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives +tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors, +soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y +avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous +deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des +étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je +m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à +chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un +homme grave ou même un savant. + +Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se +faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur +la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des +seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une +verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de +vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur +domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son +maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux +dont on se servait. + +Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de +l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite +enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que +je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés +par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de +peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de +ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces +enveloppes en apparence grossières. + +J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon +coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en +rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons +étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent +été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était +pas permis. + +Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le +salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On +ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous +redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour +faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé +dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis +n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la +ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des +jardins où le froid ne se faisait jamais sentir. + +Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des +Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la +noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la +session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en +outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui +venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la +province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y +avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des +bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons +particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque. + +À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de +celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second +fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau +vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très +piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à +l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de +comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des +chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au +plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême +de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement +tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait +plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je +jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils +de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je +reviendrai sur ce point. + + +IV + +À notre retour à Paris, au commencement de 1781, mon père était revenu +d'Amérique. Il avait été gouverneur de Saint-Christophe jusqu'à la paix. +Après avoir rendu cette île aux Anglais, il avait fait un séjour à la +Martinique, où il s'était vivement attaché à Mme la comtesse de La +Touche, veuve à trente ans d'un officier de marin qui lui avait laissé +deux enfants, un fils et une fille. Elle était très agréable et fort +riche. Sa mère, Mme de Girardin, avait pour sœur Mme de La Pagerie. +Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui +avait amené sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint également +en France accompagnée de ses deux enfants[25]. Mon père l'y suivit, et +l'on commença dès lors à parler de leur mariage. Ma grand'mère en conçut +une colère que rien ne put calmer. On pouvait considérer pourtant comme +fort naturel que mon père eût le désir de se remarier dans l'espoir +d'avoir un garçon. Il avait trente-trois ans et était propriétaire d'un +des plus beaux régiments de l'armée. Amené en France par son grand-père, +Arthur Dillon, ce régiment n'avait pas changé de nom comme les autres +régiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui +lui donnait la faculté de sortir de France _tambours battants et +enseignes déployées_, lorsque son propriétaire le jugerait bon. Mon père +devait donc désirer un garçon. Sans doute il eût été préférable qu'il +choisît sa nouvelle épouse dans une des familles catholiques titrées en +Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La +Touche. D'un caractère bon et aimable, quoique très faible, elle avait +la négligence et le laisser aller propres aux créoles. + +Le mariage eut lieu malgré ma grand'mère, qui fit des scènes terribles. +Mon père désirait que je fusse présentée à ma belle-mère. Il y renonça +devant l'opposition de ma grand'mère, craignant, s'il passait outre, que +je n'eusse trop à souffrir de sa colère et qu'elle ne mît à exécution la +détermination dont elle le menaçait quand il abordait ce projet de +visite. Elle déclarait que si je sortais de la maison, ne fût-ce que +pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais. +L'unique visite que je fis à ma belle-mère eut lieu en 1786, quand mon +père partit pour son gouvernement de l'île de Tabago, auquel il venait +d'être appelé. + +Il fut fort mécontent de n'avoir pas été nommé gouverneur de la +Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il eût des droits acquis à l'un +ou l'autre de ces postes. Il s'était comporté, pendant la guerre, avec +la plus grande distinction. Son régiment avait emporté le premier succès +de la campagne en enlevant d'assaut l'île de la Grenade, dont le +gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait +puissamment contribué à la prise des îles de Saint-Eustache et de +Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernière île pendant deux ans, les +habitants lui prodiguèrent, quand elle fut rendue aux Anglais à la paix +de 1783, des témoignages d'estime et de reconnaissance dont l'écho se +propagea jusqu'en Angleterre, où mon père en reçut les preuves les plus +flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays à son retour en +Europe. + +Mais notre oncle l'archevêque, dominé par ma grand'mère et poussé par +elle, au lieu de prêter à son neveu l'appui de son crédit pour obtenir +l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne +le soutint pas, si même il ne l'a pas desservi. Mon père accepta donc ce +gouvernement de Tabago, où il résida jusqu'à sa nomination de député de +la Martinique aux États généraux. Il quitta la France accompagné de sa +femme et de ma petite sœur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier +de l'île, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle +de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et +son frère au collège avec un instituteur. + +Avant son départ, mon père parla à ma grand'mère d'un projet de mariage +pour moi, dont il désirait fort la réalisation. Il avait connu à la +Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis +de Bouillé, que celui-ci aimait extrêmement, et que mon père, de son +côté, appréciait beaucoup. Ma grand'mère le repoussa sans réflexion, +bien qu'il fût d'une grande naissance et l'aîné de son nom, prétextant +que c'était un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il était +petit et laid. J'étais si jeune que mon père n'insista pas. Il remit à +mon oncle l'archevêque une procuration lui donnant le pouvoir de me +marier selon qu'il le jugerait à propos. Cependant je pensais souvent +moi-même au parti que mon père avait proposé. Je pris des informations +sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, élevé par ma +grand'mère, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait +souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop +vive, et je résolus de n'y plus songer. + + +V + +En 1785, notre séjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de +coutume. Après les États, nous allâmes passer près d'un mois à Alais, +chez l'aimable évêque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce +voyage m'intéressa beaucoup. + +Mon oncle était très populaire dans les Cévennes, dont il avait aidé à +créer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose. +J'appris d'autant plus facilement les procédés chimiques en usage, que +mes études de chimie, commencées avec M. Chaptal--celui qui depuis fut +ministre de l'Intérieur--et mes cours de physique expérimentale, suivis +avec fruit, m'avaient rendu familière à ces questions. Je causais +fréquemment avec les ingénieurs qui dînaient souvent chez mon oncle, et +les connaissances que j'acquérais ainsi me servaient à apprécier les +divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les +conversations. + +C'est à mon séjour à Alais que j'attribue le commencement de mon goût +pour les montagnes. Cette petite ville, située dans une charmante, +vallée, entourée d'une délicieuse prairie parsemée de châtaigniers +séculaires, est au milieu des Cévennes. Nous faisions des excursions +journalières qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient formé +pour mon oncle une garde d'honneur à cheval. Ils revêtaient l'uniforme +anglais de Dillon, rouge à revers jaunes. Tous appartenaient aux +premières familles du pays. L'évêque en invitait chaque jour un certain +nombre à dîner. Leurs femmes ou leurs sœurs venaient le soir. On faisait +de la musique, on dansait; et ce séjour à Alais est une des époques de +ma vie où je me suis le plus amusée. + +Nous en partîmes, à mon grand regret, pour aller passer deux mois à +Narbonne, où je n'avais jamais été. Comme j'aimais à savoir tout ce qui +intéressait les lieux où je me trouvais, je me mis à la recherche des +documents relatifs à Narbonne, depuis César jusqu'au cardinal de +Richelieu, qui avait habité le château archiépiscopal, semblable à un +château fort du moyen âge. + +Un grand nombre de personnes prirent part à ce voyage, que mon oncle +voulut rendre splendide. Plusieurs membres des États y furent invités. +M. Joubert, trésorier des États, et sa belle-fille, jeune et aimable +femme avec qui j'étais fort liée, vinrent nous rejoindre. Il y avait +vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives +de la ville et des environs. Tout ce monde n'était pas de trop pour +animer un peu ces longs cloîtres, ces salles immenses, ces escaliers +sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe +avaient été écrits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur. + +Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le +souper. Je m'étais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son +côté, s'était fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au +bout de la salle du Synode, immense, voûtée et boisée à moitié de sa +hauteur par des stalles de chêne sombre. La salle prenait jour par des +arcades sur un cloître attenant à la cathédrale et contenant les pierre» +monumentales des tombeaux des archevêques morts depuis des siècles. Nous +causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en écoutant le vent +de la Méditerranée, qui souffle à Narbonne avec plus de violence que +partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu où nous +nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons +un bougeoir, mais à peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffée de +vent éteignit notre lumière, et nous rentrâmes épouvantées, croyant +avoir une troupe de revenants à nos trousses. Nos femmes de chambre +étaient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentîmes pas le +courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans +un grand fauteuil, où s'étaient peut-être assis Cinq-Mars et de Thou, +nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vînt nous chercher en +force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries. + +Nous partîmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, où +nous restâmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collège de +Sorèze, à la tête duquel était alors un bénédictin d'un grand mérite, +dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous +mena, ma grand'mère et moi, qu'au bassin de Saint-Ferréol, la prise +d'eau du canal du Languedoc. + +C'est à Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui +habitaient près de là. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier, +que j'ai retrouvé en Suisse cinquante ans plus tard était alors âgé de +dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrangé de l'élégante +nièce du puissant archevêque métropolitain. + +La providence, dans ce voyage, semblait avoir semé des prétendants sur +mes pas: près de Toulouse, M. de Pompignan; à Montauban, M. de Fénelon, +proposé par l'évêque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'était pas encore +venue et, s'il était permis de croire aux pressentiments ou à la +prédestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqué, comme je le +rapporterai plus loin, à Bordeaux, où nous restâmes dix-sept jours chez +l'archevêque, M. de Cicé, depuis garde des sceaux. + + +VI + +Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intéressa plus que les autres villes que +nous avions traversées, la belle salle de spectacle venait d'être +inaugurée. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mère, dans la loge des +Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe +maintenant le maire. Il y eut des soirées chez différentes personnes; un +beau déjeuner à bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant à un +M. Mac-Harty, négociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait +pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_. + +Je vis aussi à Bordeaux la vieille Mme Dillon, mère de tous ces Dillon +qui ont toujours prétendu, mais à tort, être de mes parents. Cette dame, +issue d'une bonne famille anglaise, avait épousé un négociant irlandais +nommé Dillon, dont les ancêtres étaient probablement de cette partie de +l'Irlande dénommée, jusqu'au règne de la reine Elizabeth, _Dillon's +country_, et dont un grand nombre d'habitants de même qu'en Ecosse, +prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de +mauvaises affaires et, ayant réalisé une certaine somme, vint s'établir +à Bordeaux, où il s'adonna au commerce. Il acheta, à Blanquefort, un +bien où il établit sa femme, personne superbe, dont la beauté +extraordinaire fut bientôt renommée dans toute la province. Elle venait +l'hiver à Bordeaux et, ayant des manière distinguées, de l'esprit, une +très bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intéressa tout le +monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzième enfant, avec +très peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un +grand courage. + +Le maréchal de Richelieu la protégea et la recommanda à mon oncle, qui +entreprit un voyage à Bordeaux vers ce temps-là. Il lui promit de placer +ses enfants et tint parole. Les trois aînées étaient des filles. Grâce à +leur beauté elles se marièrent bien: la première épousa le président +Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville, +financier, dont elle eut un fils, plus tard rédacteur, je crois, du +journal _Le Drapeau blanc_; la troisième le marquis d'Osmond, qui en +devint amoureux à Bordeaux, où son régiment tenait garnison. Les deux +dernières, extrêmement intrigantes, contribuèrent beaucoup à la fortune +de leurs frères. Elles s'emparèrent de l'esprit de ma grand'mère et de +mon grand-oncle, et les amenèrent à servir les intérêts de leur famille +par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la pureté. + +Mon grand-oncle avait eu un frère, Edward Dillon, chevalier de Malte. +Après de brillantes caravanes il fut tué, colonel du régiment de Dillon, +à la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait dû faire +pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour +trois des frères Dillon: le troisième, Robert, le quatrième, William, et +le cinquième, Franck. + +Théobald, l'aîné des fils, entra dans le régiment de Dillon en sortant +des pages, où il était avec deux de ses frères. Il s'est marié en +Belgique. Je l'y ai retrouvé, bien établi, dans un pittoresque château, +près de Mons. + +Edward, le deuxième, dut sa fortune à sa jolie figure c'est celui que +l'on a surnommé «le beau Dillon». Protégé par la reine et par la +duchesse de Polignac, il fut placé dans la maison de M. le comte +d'Artois et resta en faveur jusqu'à sa mort. Sa fille unique épousa en +Allemagne M. de Karoly et est morte très jeune. C'était une charmante +personne. Deux autres fils furent abbés, et auraient sans doute été +évêques sans la Révolution. Ces Dillon, sans exception, ont été de très +bons sujets, et c'est une chose aussi singulière qu'honorable pour eux +que, de neuf frères tous en possession d'un emploi quelconque en France, +aucun n'ait trempé dans les erreurs ou les excès dont tant de familles +ont été entachées pendant ces temps troublés. + +Pour revenir à mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours +avant mon départ de Bordeaux, peut-être même la veille, mon domestique, +en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-là, dans un +château situé non loin de la route, où il serait bien aise de revoir +d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il +rejoindrait les voitures à la poste la plus rapprochée du château, au +passage de la Dordogne, à Cubzac. Je lui demandai le nom du château. Il +se nommait, me répondit-il, _le Bouilh_, et appartenait à M. le comte de +La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils était le jeune +homme[27] que mon père voulait me faire épouser et que ma grand'mère +avait refusé. Cette réponse me troubla bien plus que je n'aurais cru +devoir l'être par l'évocation de quelqu'un qui jusque-là m'était +indifférent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position +du château, et j'appris avec contrariété qu'on, ne le découvrait +couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu où l'on en +approchait le plus et de l'aspect des environs. + +Je fus très préoccupée en traversant la rivière à Cubzac, dont le +passage, comme je le savais, appartenait à M. de La Tour du Pin. En +mettant pied à terre sur le rivage, et jusqu'à Saint-André, je me +répétais intérieurement que je pourrais être dame de tout ce beau pays. +Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces réflexions à ma +grand'mère, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance. +Cependant elles me restèrent dans l'esprit. Je parlais souvent à mon +cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de +M. le duc d'Orléans.--Philippe-Égalité--ainsi que beaucoup d'autres +jeunes gens de la plus haute société de Paris. Ce prince en engageait +toujours quelques-uns à dîner, après la chasse, à sa petite maison de +Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie. + + + + +CHAPITRE IV + +I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et +situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade +irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à +l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel +des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme +la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes +françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de +Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de +Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon +pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du +Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque +de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de +Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une +séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès. + + +I + +J'avais seize ans à notre retour à Paris, et ma grand'mère m'apprit que +l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait +de devenir l'aîné de sa famille par la mort de son frère, qui laissait +veuve, à vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu +d'enfants. La duchesse de Laval, mère d'Adrien, avait été la grande amie +de la mienne. Elle désirait ce mariage, qui me convenait également. Le +nom de Laval-Montmorency résonnait agréablement à mon oreille +aristocratique. Le jeune Laval était sorti du séminaire pour entrer au +service, à la mort de son frère. Nos pères étaient intimement liés; mais +la meilleure raison qui me portait à goûter ce mariage, c'est que +j'aurais quitté la maison de ma grand'mère. Je n'étais plus une enfant. +Mon éducation avait commencé de si bonne heure que j'étais à seize ans +comme d'autres à vingt-cinq. Je menais auprès de ma grand'mère une vie +misérable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte à laquelle j'étais +assujettie sous peine d'être injuriée et insultée de toutes les +manières, me rendaient l'existence insupportable. Obligée de calculer +tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu +contracter une habitude de prudence telle qu'elle eût dégénéré en +dissimulation. J'étais très malheureuse et je désirais ardemment sortir +de cette triste position. Mais, habituée à réfléchir sur mon sort, +j'avais résolu de ne pas accepter par dépit un mariage qui n'aurait pas +été en rapport avec ma situation dans le monde. + +J'étais reconnue comme l'héritière unique de ma grand'mère, qui, aux +yeux de tous, cherchait à se donner l'apparence, d'être dévouée à mes +intérêts et de s'en occuper exclusivement; son caractère présentait les +deux dispositions les plus diamétralement opposées: la violence et la +duplicité. Elle passait pour riche, et elle l'était en effet. La belle +terre de Hautefontaine, supérieurement bien située à 22 lieues de Paris, +toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois, +les étangs et les prés; une jolie maison qu'elle venait d'acheter à 5 +lieues de Paris et où mon oncle faisait d'immenses réparations; des +rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris qu'elle devait me donner à mon +mariage; un mobilier immense; tout cela m'était assuré, puisque ma +grand'mère avait soixante ans quand j'en avais seize. + +Qui aurait pu soupçonner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes, +en était aux expédients et avait décidé ma grand'mère à emprunter pour +venir à son secours? Tous ceux qui voulaient m'épouser étaient aveuglés +par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je +devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un +très grand poids dans la balance des unions du grand monde. _Être à la +Cour_ résonnait comme une parole magique. Les dames du Palais étaient au +nombre de douze seulement. Ma mère l'avait été parce que la reine +l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle était belle-fille +d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord +Falkland,--enfin, parce que mon père, militaire distingué, comptait +parmi le très petit nombre de ceux qui pouvaient devenir maréchaux de +France. + +Des trois régiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick étaient +les seuls qui eussent conservé leurs noms. Je me souviens que lorsque M. +Walsh fut nommé colonel du régiment qui prit son nom, M. de Fitz-James +et mon père en témoignèrent beaucoup de mécontentement, prétextant qu'il +ne tenait à aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de +Fitz-James--Mlle de Thiard--était dame du Palais comme ma mère, et de +son âge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du maréchal de Berwick, +et dont le père[29] avait été aussi maréchal de France, jouissait d'une +réputation militaire médiocre, tandis que mon père s'était fort +distingué pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nommé +brigadier à vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprimé, représentait +l'échelon intermédiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant +général. + +À propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le +ridicule des étiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'île de +Grenade, dont le fort fut emporté par la compagnie de grenadiers du +régiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors âgé de vingt-deux ans +seulement, s'y distingua de telle façon que M. d'Estaing, commandant +l'armée, le chargea de rapporter en France et de présenter au roi les +premiers drapeaux pris à la guerre, mission qui représentait une très +grande distinction. En débarquant à Brest, il prit une chaise de poste +et arriva à Versailles, chez le ministre de la guerre, où se trouvait +mon oncle à qui il avait envoyé un courrier. Il s'était arrêté à la +dernière poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son +meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre, +désireux de le mener au même instant auprès du roi, quelle ne fut pas +leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reçu en +uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'était pas bon pour +les présenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en démordre, +et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter à l'un un habit +habillé, à un autre un chapeau sous le bras, une épée de cour à un +troisième, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois +qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait +contribué à conquérir au péril de sa vie. Et l'on s'étonne que la +Révolution ait renversé une Cour où se passaient de semblables +puérilités! On paraissait en uniforme à la Cour dans une seule +circonstance: le jour où l'on prenait congé, avant le, 1er juin, pour +rejoindre son régiment. + + +II + +Revenons à moi. J'étais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes +manières, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes +avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon +portrait. Il ne sera guère avantageux sur le papier, car je n'ai dû ma +réputation de beauté qu'à ma tournure, à mon air, et pas du tout à mes +traits. + +Une forêt de cheveux blonds cendrés était ce que j'avais de plus beau. +J'avais de petits yeux gris, très peu de cils, une petite vérole très +grave, dont je fus atteinte à quatre ans, les ayant en partie détruits; +des sourcils blonds clairsemés, un grand front, un nez que l'on disait +être grec, mais qui était long et trop gros du bout. Ce qui ornait le +mieux mon visage, c'était la bouche, avec des lèvres découpées à +l'antique d'une grande fraîcheur, et de belles dents. Je les conserve +encore intactes à soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie +était agréable, que j'avais un sourire gracieux, et malgré cela, le tout +ensemble pouvait être prouvé laid. Je dois croire que beaucoup de +personnes avaient cette impression, puisque moi-même je considérais +comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler. +Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un +vif éclat, me donnaient une supériorité marquée dans une réunion, +surtout au jour, et il est certain que j'effaçais les autres femmes +douées en apparence d'avantages bien supérieurs. + +Je n'ai jamais eu la moindre prétention à me trouver la plus belle, et +j'ai toujours ignoré ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de +femmes tourmentées. C'était de la meilleure foi du monde que je louais +la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais +sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indifférente à mes +avantages et que je ne les connusse pas. Mais dès ma plus grande +jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais +écartée, et voici à quel sujet. + +Je voyais quelquefois chez mon oncle, à de grands dîners, pendant les +étés que nous passions à Paris pour l'assemblée du clergé dont il était +président, M. le maréchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps +de Louis XIV, ou qui, du moins, en eût conservé les traditions. Agé de +quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en +goût, et trouvait que je ressemblais à je ne sais quelle dame de son +temps. Il me prenait à table à côté de lui et avait la bonté de causer +avec moi. Un jour, il me conta que dès sa plus tendre jeunesse, il avait +étudié avec soin et réflexion les divers inconvénients de la vieillesse +dans le monde, et qu'ayant été extrêmement ennuyé et importuné par +certains vieillards quand il avait mon âge, il avait pris la résolution +d'éviter aux autres, s'il était destiné à vieillir, ce dont il avait +souffert lui-même. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis +toujours rappelé ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en +suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid +qu'une femme âgée portant des fleurs et des ornements qui font ressortir +plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage. + +M. le maréchal de Biron était colonel des gardes françaises et adoré +dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai +encore vu, dans mon enfance, défiler, à la tête de son corps, devant le +roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite +plaine près du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des +Sablons. + +Il possédait une grande et belle maison à Paris--maintenant celle du +Sacré-Cœur--attenant à un splendide jardin de trois où quatre arpents, +où s'élevaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait +une grande magnificence de livrée, de chevaux, de table, et faisait avec +largesse les honneurs de Paris. Propriétaire de loges aux principaux +spectacles, il n'y allait jamais lui-même, mais elles étaient toujours +occupées par des étrangères de distinction, surtout par des Anglaises, +qu'il préférait à toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus +considérables. On regardait comme un honneur particulier d'être reçu +chez lui. + +Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque +chanteur étranger ou un grand musicien passait à Paris. Il accueillait +toutes les distinctions, et cela avec des manières nobles, un grand air +et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, élément +inséparable de sa personne. Un jour, parlant à mon oncle, avec cette +sorte de grasseyement qui était la belle façon de parler dans la +jeunesse de Louis XV, il lui dit: «Monsieur l'arechevêque»--les +maréchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux évêques--«si +j'avais le malheur de perdre Mme la maréchale de Biron, je prierais Mlle +Dillon de prendre mon nom et de me permettre de déposer ma fortune à ses +pieds.» Or, ce malheur, il s'en serait consolé facilement, ne l'a pas +atteint. Sa femme, dont il vivait séparé depuis cinquante ans pour +quelque méfait que j'ai toujours ignoré, lui a survécu et a péri sur +l'échafaud, avec sa nièce, la duchesse de Biron. + +M. le maréchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que +son enterrement. Ce fut la dernière splendeur de la monarchie. + +On lui donna pour successeur au régiment des gardes, au lieu du duc de +Biron, son neveu, que le régiment désirait, le duc du Châtelet, qui se +rendit impopulaire dès les premiers moments de ses fonctions, en voulant +brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort négligée +dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas même aux quartiers +et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils étaient de service. Ce +relâchement dans la discipline leur donnait la facilité de se lier avec +les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si +facilement révolutionnaires dès qu'on voulut les corrompre. M. du +Châtelet, d'un caractère dur et brouillon, ne considéra le régiment des +gardes françaises que comme un régiment ordinaire qu'il fallait +informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les révolutionnais en +profitèrent. + + +III + +Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le maréchal de Laval, +son grand-père, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de +Luxembourg. Il l'épousa alors qu'elle était presque une enfant et que +lui-même avait dix-huit ans à peine. Je le regrettai à cause du nom. +Depuis, m'étant liée avec Adrien de Laval d'une amitié très fidèle qui a +duré jusqu'à sa mort, il m'a souvent répété combien il avait été affligé +de ne m'avoir pas épousée. Je ne lui ai pas répondu la vérité qui était +que tout en nous convenant très bien comme amis, nous n'étions cependant +nullement faits l'un pour l'autre. + +Ma grand'mère me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa +réputation était mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il était +de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai. + +Le prétendant qui suivit fut Espérance de l'Aigle, que j'avais beaucoup +vu dans notre enfance à l'un et à l'autre. Je ne le trouvais pas d'un +nom qui me semblât assez illustre. Ma décision fut peu raisonnable +peut-être. C'était, en effet, un très bon sujet, qui avait un intérieur +fort agréable; il était lié avec les Rochechouart, que je devais +retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et +l'autre à la même société. La terre de son père, Tracy, était à 6 ou 7 +lieues de Hautefontaine. Ma grand'mère ne voulait plus aller à +Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute à me céder en partie; +cette propriété, à me donner au moins la faculté de l'habiter. Tout +était donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien, +et cependant je la repoussai. + +Les mariages sont écrits dans le ciel. J'avais en tête M. de La Tour du +Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il +était petit et laid, qu'il avait contracté des dettes, joué, etc., +toutes choses qui m'auraient à l'instant éloignée de tout autre. Et +pourtant ma résolution était prise: je disais à Sheldon que je +n'épouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma +manie, mais ne me persuadait pas. + +Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc, +lorsqu'un matin ma grand'mère me dit: «Ce M. de Gouvernet revient encore +avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mère, nous +fait circonvenir de tous les côtés. Son père est commandant de province +et sera maréchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande +considération dans le militaire. Son cousin, l'archevêque d'Auch[31], +presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait +parler tours les jours par son neveu, l'abbé de Chauvigny,» depuis +évêque de Lombez.--«La reine elle-même le désire, car la princesse +d'Hénin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parlé. Pensez-y et +décidez-vous.» À quoi je répondis sans hésiter: «_Je suis toute décidée. +Je ne demande pas mieux._» + +Ma grand'mère fut stupéfaite. Elle espérait, je crois, que je le +refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le préférais à M. de +L'Aigle. En vérité, je n'aurais su le dire moi-même. C'était un +instinct, un entraînement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destinée à lui! +Et depuis cette parole, échappée comme malgré moi de ma bouche, à seize +ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie était son bien. Je +bénis le ciel de ma décision, en écrivant ces lignes, si +soixante-et-onze ans, après avoir été sa compagne pendant cinquante +années. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrémités +du bien et du mal, jamais la pensée ne m'est venue que j'eusse été plus +heureuse avec un autre. J'ai remercié Dieu tous les jours du mari qu'il +m'avait donné, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore +comme unique et dernière faveur d'aller le rejoindre là où nous ne +serons plus séparés. + +Nous partîmes pour Montpellier sans qu'on eût parlé de nouveau de ce +mariage. Cette année-là, Sheldon nous accompagnait, et je le +questionnais à tous moments, quand nous étions seuls, sur M. de +Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait été encore faite. Ma +grand'mère ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir +avec plaisir que lord John Russell, frère du duc de Bedford, vînt +presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de +Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractère de ma +grand'mère pour ne pas savoir que la moindre difficulté qui l'aurait +heurtée lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle +aurait résisté au roi lui-même. Quand elle était montée, il n'y avait +rien dont elle ne fût capable en fait de violence. Quoique fort inquiète +et tourmentée, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est à +Sheldon, qui avait pour moi le dévouement et l'attachement d'un frère. + +L'abbé de Chauvigny servait d'intermédiaire entre Mme de Monconseil et, +mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni +moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et +que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir +dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre +dont je venais de lui voir remettre le contenu à mon oncle. Il regardait +le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main +pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant +fixement, et me dit: «Non. Pas encore.» Je compris tout de suite que +c'était une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui +parlait de mon mariage. L'abbé s'amusa malignement de ma rougeur et de +mon trouble, et nous ne nous parlâmes plus de la soirée. + +Le lendemain matin, ma grand'mère m'annonça que mon oncle avait reçu une +lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle désirait extrêmement mon +mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse; +qu'elle ferait tout pour le faire réussir; mais qu'elle ne jouissait pas +d'un grand crédit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui +elle avait eu des démêlés fort désagréables. Ce fut alors que j'appris +que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, aînée de quinze +ans de la princesse d'Hénin, sa sœur, avait eu la plus mauvaise +conduite. Elle était enfermée dans un couvent d'où elle ne sortait +presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique +pension, mais ne la voyait pas. Ils n'étaient pas séparés juridiquement. +On avait voulu éviter le scandale d'une enquête légale par égard pour sa +sœur, qui venait d'épouser à quinze ans le prince d'Hénin, frère cadet +du prince de Chimay, et en considération aussi de sa fille[32], sœur +aînée de trois ans de M. de Gouvernet, placée en pension dans un couvent +à Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne. + +Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors +quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, même à cet âge, elle +était encore belle. M. de Monconseil l'épousa fort jeune. Il était +militaire, comme presque tous les gentilshommes à cette époque. Il avait +eu une jeunesse très dissipée, très vive, et avait été page de Louis +XIV. Il racontait qu'éclairant un soir ce monarque, comme il sortait de +chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il +tenait allumés dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait +mis, dis-je, le feu à la perruque du roi. En contant cette histoire à sa +fille, soixante-dix ans après, il était repris d'une peur telle qu'il en +tremblait. + +M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du règne de +Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et +intrigante, avait beaucoup servi à sa fortune. Je crois qu'ils s'étaient +mutuellement pardonné beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin, +l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant général de très bonne +heure, était commandant de la Haute-Alsace et résidait toujours à +Colmar. Il venait rarement à Paris, où sa femme demeurait la plupart du +temps et où elle soignait ses intérêts avec une grande suite. J'ai +entendu dire qu'elle n'avait jamais laissé passer un courrier sans lui +écrire des lettres très courtes, mais pleines de choses intéressantes, +et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances +particulières acquéraient le plus grand prix. Combien il est à regretter +que de semblables recueils aient été détruits! + +M. de Monconseil, à l'âge de quarante ans, par une circonstance que je +regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans +sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y établit et n'en sortit plus +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, après une vie +édifiante et admirable, laissant des établissements de charité bien plus +considérables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique +fort aisée, n'était pas immense. Il possédait une belle maison à +Saintes, où il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'année, il +habitait Tesson, créé par lui et dont il avait planté le parc et les +jardins. Il allait rarement à Paris voir sa femme, qui y avait une bonne +et agréable maison. Grâce à ses instances, son gendre, M. de La Tour du +Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortît de son couvent de +loin en loin pour s'installer pendant quelques mois à Tesson auprès de +son père. Mais cela n'est arrivé que deux ou trois fois en quarante-cinq +ans. + +Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari. +Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tentée de le recommencer. +Ils n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de +Monconseil, très attentive à tenir son mari au courant de tous les +intérêts et de toutes les nouvelles, lui écrivait régulièrement, comme +je l'ai dit, tous les courriers. + +M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent à +Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites à son +grand-père lui valaient un bien plus précieux encore que l'argent qu'il +lui donnait: c'étaient les bons principes de gentilhomme chevaleresque, +les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune cœur et qui ne se +sont jamais effacés. + + +IV + +Le dernier voyage que je fis à Montpellier eut donc lieu de 1786 à 1787. +Il fut fort brillant pour moi. + +Par une intrigue dont les causes et les détails échappent aujourd'hui à +ma mémoire, M. de Calonne, alors contrôleur général et puissamment +protégé par la reine, avait obtenu que l'on déplaçât M. de Saint-Priest, +intendant de Languedoc, et avait donné cet emploi à M. de Balinvilliers, +mari de sa nièce. Ce changement déplut beaucoup dans la province. La +famille des Saint-Priest était extrêmement considérée et aimée. Tout le +monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchèrent à plaire par la +dépense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des +ouvriers venus de Paris et même de l'établissement appelé _des Plaisirs +du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal où ils réunirent toutes +les sociétés de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la première +fois que ce mélange, qu'on nomma _une fusion_, fut essayé. Mme Riban, +femme du célèbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un +flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'éclat de sa beauté. +D'autres notabilités de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand +scandale des vieilles présidentes de la cour des comptes, le seul +tribunal que nous eussions à Montpellier. + +Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intérêt: +c'était la présidente Claris, belle et grande personne pâle et délicate, +qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid +comme un singe, beaucoup plus âgé que sa femme, avait été d'une jalousie +telle à cause de sa beauté, qu'il la tint enfermée pendant quatorze ans +sans la laisser sortir ni voir à personne, si bien que la rumeur se +répandit que l'infortunée était folle, bruit sans fondement aucun, +heureusement pour la pauvre présidente. Elle savait dessiner et même +graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son +occupation et son plaisir pendant les années de sa captivité. Il se +trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord +peinte en blanc de doreur, avait été recouverte d'un vernis brun très +délicat et très uni; puis, sur cette boiserie ainsi préparée, elle avait +dessiné au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux, +aussi fins que la plus belle gravure, et qui se détachaient en blanc sur +le fond brun. C'était un ouvrage merveilleux de patience et de talent. +On disait que l'exécution de ce travail lui avait fait mal à la +poitrine, en raison de la nécessité de souffler constamment sur les +poussières produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien +plutôt que sa santé s'était détruite parce qu'elle n'avait jamais pris +l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'années. + +Je rencontrais aussi chez M. de Périgord Mlle de Comnène[34], dont la +famille venait d'être reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut +depuis mère de Mme d'Abrantès, qui parle à tous moments de sa beauté +dans ses Mémoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle eût été +belle, j'en aurais conservé le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son +nom seul est resté historiquement dans ma tête. + + + + +CHAPITRE V + +I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de +Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet +agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des +articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette +époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les +faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de +violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la +comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À +Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée. + + +I + +On n'aura pas de peine à croire que j'avais un désir très vif de +retourner à Paris, où mon sort devait se décider. Nous nous mîmes en +route plus tôt même que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de +passer cette année par Marseille et Toulon en revenant à Paris. Cette +excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et +m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je désirais +beaucoup connaître. Nous serions restés un jour, au lieu de huit, chez +un vieil évêque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi +n'aurait pas été plus long. + +Je me réjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier +avec la nouvelle de la convocation de la première assemblée des +notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain +de la clôture des États pour retourner à Paris et renoncer de voir +Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Révolution. Elle commença +pour moi par une vive contrariété. Elle a fait mieux que cela par la +suite. + +Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher à Fontainebleau, +pour ne pas arriver trop fatigué à Paris et pouvoir aller le lendemain +matin à Versailles. Nous trouvions toujours la maison préparée comme si +on ne l'avait pas quittée. Fatigués ou non, il fallait que les gens +fussent à leurs places, habillés, poudrés et tenus comme à l'ordinaire. +Je faisais de même; et arrivées à deux heures, ma grand'mère et moi, +nous paraissions à trois dans le salon pour nous mettre à table, sans +prêter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir. + +Le soir, il vint des visites. La première fut un vieux comte de +Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_, +était amie de ma grand'mère. Après les lieux communs sur la mauvaise +saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: «Eh! bien, +monsieur le comte, quelles nouvelles à Paris?»--Oh! répond le gros +Allemand, il y en a une pour la société: Mme de Monconseil est morte.» +L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je pâlis, et +mon oncle, craignant que mon émotion ne me trahît, dit que j'étais +fatiguée et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis à +l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser, +comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne +dérangerait rien à nos projets. + +Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme +de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hénin, qui demeurait +avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soignée d'une +manière admirable. Je devais écouter tout cela d'un air indifférent, +quoique je fusse vivement intéressée. Heureusement je pouvais en parler +avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent +des Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle avait passé trois ans +sans en sortir une seule fois. Sa mère était venue la chercher à Paris, +mais elles restèrent jusqu'après mon mariage. + + +II + +M. de Gouvernet, en l'absence de son père pour le moment éloigné de +Paris, s'empressa de faire savoir à mon oncle que la perte de sa +grand'mère n'influait en rien sur le désir qu'il avait de lui +appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en +particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait +de ses manières. M. de Gouvernet insista pour être autorisé à aller +informer de vive voix et personnellement son père que la demande de la +main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agréée par elle +et par ma grand'mère, et, sur la réponse affirmative de mon grand-oncle, +il prit congé de lui. J'entre dans tous ces détails pour peindre les +mœurs de la haute société dans ce temps-là, si éloigné de celui où +j'écris. Mon oncle monta chez ma grand'mère, j'étais seule avec elle, et +il m'embrassa en me disant: «Bonsoir, madame de Gouvernet.» + +Quelques, jours s'écoulèrent, et avant que la semaine fût passée, on +vint un soir dire à mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son +cabinet. «Mais cela n'est pas possible», s'écria-t-il. Rien n'était plus +vrai néanmoins. Il avait été au Bouilh, avait parlé à son père; lui +avait fait écrire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur +toutes choses, était remonté dans sa voiture et était revenu à Paris. +Cet empressement me parut du meilleur goût. Il fut convenu qu'il +viendrait le lendemain matin chez ma grand'mère, mais qu'il ne me +verrait qu'après les articles signés, comme c'était l'usage alors, à +moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne +sortais jamais à pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni +au spectacle. + +Ce lendemain mémorable, je me mis derrière un rideau, et je vis +descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attelé d'un beau +cheval gris très fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais +pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrivée me plut davantage +que s'il fût venu dans un bon carrosse, escorté de son laquais qui lui +eût présenté le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de +l'escalier. Il était en costume du matin fort soigné: un frac noir, ou +gris fer très foncé, nuance imposée par son grand deuil; un col +militaire et un chapeau de même, chapeau porté pour ainsi dire +exclusivement par les colonels, parce qu'il était de très bon air +d'afficher ce grade élevé avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas +laid, comme on me l'avait annoncé. Sa tournure assurée, son air décidé +me plurent au premier coup d'œil. J'étais placée de manière à le voir +lorsqu'il entra chez ma grand'mère. Elle lui tendit la main, qu'il baisa +d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils +échangeaient et je tâchais de me les imaginer. Il resta un quart +d'heure; et on convint de signer les articles, aussitôt qu'ils auraient +été rédigés par les notaires, afin de permettre à M. de Gouvernet de +venir tous les jours chez mon oncle. + +Cela ne fut terminé qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme +d'Hénin fit une visite à ma grand'mère. Elle me demanda; je m'y +attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si élégante et si +imposante, qui allait m'examiner des pieds à la tête, que je pouvais à +peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu'à la +lettre je ne voyais pas où j'allais. Elle se leva, me prit la main et +m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle +m'éloigna d'elle à la longueur de son bras, en s'écriant: «Ah! la belle +taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux!» J'étais au +supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je +suis sûre de n'avoir répondu que des bêtises. En s'en allant, elle +m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le +plaisir qu'elle aurait à me mener dans le monde. + +Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour où l'on signa les +articles. Il n'était pas d'usage que la demoiselle assistât à la lecture +de cet acte préparatoire, que signaient seuls les parents et les +notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mère vint à +la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que +vive. Je sentais tous les regards fixés sur moi, et surtout ceux de M. +de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit à +côté de Mme d'Hénin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait pitié de +mon embarras. + +Ma toilette était très simple. J'avais conjuré ma grand'mère de la +laisser à mon choix. On portait alors des robes lacées par derrière qui +marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en +avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros +bleu de beau ruban avec des bouts effilés en soie brillante, qui venait +d'Angleterre. On trouva que j'étais mise à peindre. On regarda mes +cheveux, que j'avais très beaux. Un tel examen était insoutenable en +présence du _haut et puissant seigneur futur époux_, comme on l'avait +nommé vingt fois de suite en lisant les articles. + +À partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dîner ou +passer l'après-dîner, ou souper, soit à Paris, soit à Versailles, mon +oncle, depuis le commencement de l'assemblée des notables, étant établi +dans cette ville. + +Ma grand'mère et moi nous restâmes à Paris. Tous les jours de la semaine +nous partions à une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions +pour dîner à trois heures. Mon oncle n'était presque jamais sorti du +bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, présidé par +Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de +se mettre à table et amenait avec lui quelques personnes. M. de +Gouvernet venait de Paris et dînait chaque jour avec nous. Il était en +habit habillé avec l'épée au côté, car on n'avait pas encore adopté +l'usage d'être en frac et en chapeau rond à dîner, surtout à Versailles. +Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y être vu autrement +qu'avec son épée et habillé, à moins qu'il ne fût sur le point de monter +à cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin +alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne +passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les +salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il eût été du +plus mauvais goût de manquer, je ne dis pas à l'étiquette, mais à la +moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la +société. + +Pendant cette assemblée des notables, qui m'ennuyait mortellement, la +politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque +personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible à +développer pour combler le déficit des finances et réformer les abus +qu'on avait laissé s'introduire dans l'État. Mon oncle voulait que toute +la France fût gouvernée par des États, comme le Languedoc. M. de +Gouvernet se mêlait souvent à ces discussions avec esprit et vivacité, +et j'aimais à l'entendre parler. + +Il avait présenté à mon oncle son beau-frère, le marquis de Lameth, et +deux des frères de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le +maréchal de Duras, dont il était le filleul, portait également ce nom +breton, parce qu'il avait été tenu sur les fonts par les États de +Bretagne, et le lui avait donné--et Alexandre, chevalier de Malte et ami +de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrième frère, +Théodore, qui a survécu à tous les autres. + +Le marquis de Lameth était un bel homme de trente ans, grand, bien fait; +sérieux et même sévère dans son maintien. Il vivait presque toujours à +la campagne, dans son beau château d'Hénencourt, près d'Amiens, qu'il +venait d'arranger, ou dans son régiment, celui de la Couronne. C'était +un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_, +c'est-à-dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la +discipline, veillaient à l'exécution des ordonnances avec une +scrupuleuse ponctualité, ne se familiarisaient pas avec leurs +inférieurs, et avaient une idée juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet +était de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en +second du régiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage +seulement qu'on lui donna le régiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa +beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite. + + +III + +Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le +milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de +Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous +les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de causer beaucoup +ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous étions faits +l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparlé avec bonheur du charme de +ces premières conversations, où nous essayions mutuellement de nous +pénétrer et de nous connaître, où chacun étudiait les opinions, les +goûts de l'autre, et dont nous sortions toujours également satisfaits. +Que de projets agréables nous formions pour notre vie future, et dont +aucun ne s'est réalisé! Nous étions trop heureux du temps présent pour +prévoir les orages que nous aurions à affronter, et cependant nous +avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui +pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection +partagée la force de les supporter sans faiblesse. + +C'est une époque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec délices. +Tout était brillant dans le tableau qui se déroulait devant nos yeux. +Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui répondait à nos espérances +intimes, et, outre le bonheur réciproque qui semblait nous être ainsi +assuré, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande +existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition +d'un homme et les goûts d'une femme. + +M. de Gouvernet n'avait pas encore bien démêlé le caractère de ma +grand'mère. Il en était resté aux impressions de Mme d'Hénin, elle-même +renseignée uniquement à cet égard par les on-dit du monde, car elle +n'était entrée au palais de la reine qu'après la mort de ma mère. + +Ah! que les choses tristes s'oublient vite à la Cour! La reine avait +pleuré ma mère pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa +mort, elle témoigna le désir d'aller à la Comédie-Française. La duchesse +de Duras, de semaine ce jour-là, lui dit: «Votre Majesté ferait mieux +d'aller à l'Opéra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle +rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon.» La souveraine sentit la +leçon et resta à Versailles. La duchesse de Duras, née Noailles, +personne de la vertu la plus éminente, en imposait à la reine. Elle +avait beaucoup aimé ma mère, a reporté ensuite sur moi cette +bienveillance et m'a toujours protégée. + +M. de Gouvernet était donc encore dans l'ignorance du caractère, de ma +grand'mère, aussi dissimulée que violente et vindicative. Des haines +s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon père comptait parmi +ceux qu'elle détestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'être +remarié, et ma belle-mère était l'objet de ses plus vifs ressentiments. +Elle ne soupçonnait pas qu'il existât la moindre intimité entre mon +père, ma belle-mère et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions +seuls dans le salon, à Versailles, et qu'elle était, je ne puis me +souvenir pour quel motif, de très méchante humeur, genre d'humeur qui se +manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans +le fond de la chambre, elle se mit à parler du mariage de mon père et de +l'époque où il avait eu lieu. Elle le fixait à plusieurs mois plus tard +que celui où il avait été célébré à Paris. M. de Gouvernet, étonné de +l'acharnement avec lequel elle voulait méconnaître le moment précis de +cette union, ouvrit la bouche pour dire: «Mais, madame, personne...» Je +pressentis qu'il allait ajouter: «Personne ne le sait mieux que moi, +puisque j'ai été le témoin de M. Dillon.» Ma frayeur fut grande. +Heureusement ma grand'mère, à ce moment de sa promenade, nous tournait +le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de +M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un +doigt sur mes lèvres et remarquant l'anxiété de mon visage, il se tut. +Ma grand'mère se retourna et lui dit: «Eh! bien, monsieur!...» Mais il +n'ajouta rien et la laissa continuer. Très désireux de savoir la cause +de mon émotion, il profita du premier moment où il put me le demander, +et je tâchai, tout en ménageant ma grand'mère, de le mettre au courant +des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette +circonstance le mit sur la voie des inconvénients de son caractère, et, +connaissant la vivacité du sien, il pressentit que nous ne resterions +pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet. + +Enfin l'assemblée des notables prit fin. Nous retournâmes, ou, pour +mieux dire, mon oncle retourna à Paris, et le jour de la signature du +contrat fut fixé aux premiers jours de mai. Cette cérémonie se fît avec +toute la solennité d'usage. Les parents, les témoins, les notaires, les +toilettes, tout était très convenable. Je ne saurais plus décrire ma +toilette, mais je pense qu'elle devait être rose ou bleue, car on +réservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du +Pin, d'Hénin, de Lameth, étaient en noir, à cause du deuil de leur mère +et grand'mère. + + +IV + +J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur +beau-père. C'était un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui +avait été beau dans sa jeunesse. Il avait conservé les plus admirables +dents que l'on pût voir, de beaux yeux, un air assuré et un charmant +sourire, expression vivante de sa belle âme et de son extrême bonté. Il +ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme +de mœurs simples, scrupuleusement occupé des devoirs que lui imposait sa +place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis, +il occupait tous les moments qu'il avait de libre à bâtir et à planter +au Bouilh, son séjour de prédilection. Séparé de sa femme, il n'avait +pas d'établissement à Paris, où il ne venait qu'en passant, pour faire +sa cour au roi et conférer avec les ministres des affaires publiques. Il +n'était pas ambitieux; son fils trouvait même qu'il ne l'était pas assez +et qu'il se tenait trop à l'écart pour son mérite. C'était un caractère +antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept +Ans comme colonel d'un régiment composé de l'élite de tous les autres, +et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'était fort distingué, +et ses grades, jusqu'à celui qu'il occupait, lui avaient été donnés sans +qu'il les eût sollicités. Son désintéressement déconcertait l'esprit +d'intrigue de sa belle-mère, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait +pas. Elle l'avait trouvé plus sévère qu'elle ne l'aurait voulu envers sa +femme, dont les désordres avaient été si publics que, tout en étant le +plus doux des hommes, il s'était vu forcé d'user de rigueur. Très juste +et très vertueux, il avait estimé avec raison devoir la retirer d'un +monde où elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin +avait été autorisée par lui à paraître quelquefois chez son père, et, à +l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien +aussi qu'elle fût présente. Elle éprouva un grand plaisir à se +retrouver, parée, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth +lui témoignaient beaucoup d'égards et de respects. + +Le contrat signé, je lui fis visite, accompagnée de ma grand'mère, ainsi +qu'à Mme d'Hénin. Cette dernière visite fut celle qui m'intimida le +plus. Mme d'Hénin était un peu malade. Elle avait des crachements de +sang très violents, premiers symptômes, je crois, de l'anévrisme dont +elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de +Gouvernet, les allures de la société de sa tante, dans laquelle je +devais être admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me +causait une terreur extrême. Plus tard, je me livrerai au plaisir de +décrire cette société, la plus distinguée de Paris. Pour le moment, ces +détails m'éloigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais +avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite où j'eus tout lieu +d'être mécontente de moi-même et de ma sotte timidité. + +La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le désir de me voir. Elle +annonçait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et +pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hénin, qui m'en imposait +déjà extrêmement. J'étais très timide, et lorsque cette disposition, qui +rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilité: +mes jambes ne me portaient plus, mes membres étaient en catalepsie. +J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout était inutile. +Outre cette espèce de poltronnerie, probablement semblable à celle qui +paralyse le soldat qui se déshonore dans une bataille, une autre +particularité de mon caractère, qui a duré toute ma vie, c'est l'horreur +insurmontable que j'ai toujours éprouvée pour la fausseté et pour +l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition +que la reine allait jouer une scène d'attendrissement, et je savais +qu'elle n'avait regretté ma mère qu'un seul jour. Mon cœur tout entier +se révoltait à la seule pensée de l'obligation où j'allais me trouver de +jouer, dans mon intérêt, un rôle dans cette scène combinée. Tout en +traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre à coucher +où je suis entrée si souvent depuis, Mme d'Hénin, fort maladroitement, +me répétait d'être _bien aimable_ avec la reine, de ne pas être froide, +que la reine serait très émue, etc., recommandations qui ne faisaient +qu'accroître mon embarras. + +Je me trouvai en présence de la reine sans savoir comment j'étais +entrée. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir à +côté d'elle et m'adressa mille questions sur mon éducation, sur mes +talents, etc.; mais, malgré l'effort prodigieux que je faisais, je +restais sans voix pour répondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler +de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon +oncle et Mme d'Hénin. Ma timidité laissa dans l'esprit de la reine une +mauvaise impression qui ne s'est peut-être jamais effacée complètement. +J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal jugée sans +doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dévouement à l'épreuve, +dans une circonstance où, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grâce à mon +courage, les destinées de la France auraient peut-être été changées. + + +V + +Nous allâmes à Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il +était d'étiquette que le futur ne couchât pas sous le même toit que la +demoiselle qu'il allait épouser, M. de Gouvernet venait tous les jours +de Paris pour dîner, et il restait jusqu'après souper. La veille du 21 +mai, il coucha au château de Montfermeil, que ses aimables maîtres +avaient mis à la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y +trouvèrent asile, et les femmes furent établies dans les appartements de +la charmante maison[35] de ma grand'mère. On m'installa moi-même dans un +délicieux appartement, parfaitement meublé, tapissé d'un superbe tissu +ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsemé d'arbres et de +branchages chargés de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doublé +d'une belle étoffe de soie verte. + +On y avait réuni dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait +offert ma grand'mère et dont le prix s'élevait à 45.000 francs. Il +n'était composé que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il +n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donnée +M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pièces, des +fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des étoffes--on ne portait +pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habillés, des +mantelets en gaze noire ou blanche ornés de blonde. + +Mme d'Hénin m'avait fait cadeau d'une charmante table à thé garnie d'un +service: théière, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine +venant de Sèvres. C'est l'objet qui m'a causé le plus de plaisir. Il +avait, je crois, coûté 6.000 francs. M. l'abbé de Gouvernet, oncle de M. +de Gouvernet, m'offrit un beau nécessaire de voyage qui avait sa place +dans ma voiture de campagne; mon grand-père[37], une belle paire de +boucles d'oreilles de 10.000 francs. + +En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table +jardinière au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus +rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet à côté, où +je me tenais habituellement, on avait placé une petite bibliothèque +garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des +poètes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures +anglaises bien encadrées ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait +de M. de Gouvernet, et je lui en témoignai une vive reconnaissance. + +Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette élégance que pour +faire contraste avec la suite de mon récit. Si j'ai montré quelque +résignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je +n'eusse connu et apprécié tout le prix de la vie à laquelle j'étais +destinée. J'avais tous les goûts qui résultaient de la certitude d'avoir +une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le +malheur et la ruine, et si, à cette époque, j'avais écrit un roman, la +vie de mon héroïne aurait été traversée de beaucoup des événements qui +se sont réalisés ensuite dans la mienne. + + + + +CHAPITRE VI + +I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La +bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour +chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables +des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la +reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de +présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III. +La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de +femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art +de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner +royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le +jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à +cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des +divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de +guerre en Hollande. + + +I + +Je voudrais pouvoir peindre les mœurs du temps de ma jeunesse, dont +beaucoup de détails s'effacent dans mon souvenir, et, à l'occasion de ce +mariage dans la haute société, présenter ces personnages, hommes et +femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de +plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait +dans le monde. + +Le jour de mon mariage, on se réunit dans le salon à midi. La société se +composait, de mon côté, de ma grand'mère[39], de mon grand-oncle[40], de +ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son +fils aîné[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frère +aîné, M. Constable, mon premier témoin, et du chevalier Jerningham[44], +ami de mère et le mien, mon second témoin. C'était toute ma famille. Les +invités comprenaient tous les ministres, l'archevêque de Paris, celui de +Toulouse, quelques évêques du Languedoc présents à Paris; M. de +Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres +personnes dont je ne me rappelle pas les noms. + +La famille de M. de Gouvernet se composait de son père et de sa mère; de +son oncle, l'abbé de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mâcon; de +sa sœur, la marquise de Lameth, de son mari et des frères[45] de +celui-ci; de Mme d'Hénin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de +M. le comte de Valence, ses témoins; de la comtesse de Blot et de nombre +d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes. + +On traversa la cour pour aller à la chapelle. Je marchais la première, +donnant la main à mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mère venait +ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment. +On trouva à l'autel mon oncle et monseigneur l'archevêque de Paris, M. +de Juigné. Le curé de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de +Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de +l'archevêque de Paris qui l'assistait, nous donna la bénédiction +nuptiale, après avoir prononcé un très joli discours, débité de cette +belle voix vibrante qui allait au cœur. Le poêle fut tenu par le jeune +Alfred de Lameth[46], âgé de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui +en avait seize, et à qui je donnai une belle épée en rentrant au salon. + +Toutes les femmes m'embrassèrent par ordre de parenté et d'âge. Après +quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de nœuds +d'épée, de dragonnes, d'éventails et de cordons de chapeaux d'évêque, +verts et or, destinés à être distribués aux assistants. Cet usage était +fort dispendieux. Les nœuds d'épée, faits des plus beaux rubans, +coûtaient 25 ou 30 francs pièce; les dragonnes militaires en or, ainsi +que les cordons de chapeaux d'évêque auxquels on joignait les glands de +ceinture, 50 francs, et les éventails des femmes, de différents prix, de +25 à 100 francs. + +N'omettons pas la toilette de la mariée. Elle était fort simple. J'avais +une robe de crêpe blanc ornée d'une belle garniture de point de +Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de +voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tête et un autre au côté. +Pour le dîner, je mis une belle toque, rehaussée de plumes blanches, et +sur laquelle était attaché le bouquet de fleurs d'oranger. + +On causa, on s'ennuya, jusqu'au dîner, qui eut lieu à 4 heures. On alla +ensuite faire le tour des tables dressées dans la cour pour les gens et +les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livrée, +et la diversité de couleur des habits et des galons offrait un effet +très pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait été +aussi réservée, burent de bon cœur à ma santé. J'étais fort populaire +parmi ces gens; tous me témoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs +m'avaient vue naître. Je m'étais dans maintes circonstances occupée de +leurs intérêts, de leurs désirs; bien des fois j'avais excusé leurs +fautes, ou adouci ma grand'mère dans ses mécontentements qui étaient +fréquents et souvent injustes. Ils me souhaitèrent du bonheur dans +l'union que je venais de contracter. Leurs vœux me touchèrent plus que +les compliments du salon. Dans la soirée, un joli concert termina la +journée. + + +II + +Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittèrent. +J'avais pris un élégant petit deuil, ayant encore un mois à porter celui +de Mme de Monconseil. Mme d'Hénin nous fit part du désir de la reine que +ma présentation eût lieu le dimanche suivant. Je m'étais mariée un +lundi, et ce fut le mardi que ma tante prévint ma grand'mère qui n'avait +pas été consultée. Mme d'Hénin ajouta que je devais l'accompagner à +Paris le jeudi matin pour prendre deux leçons de _révérences_ de mon +maître à danser, essayer mon habit de présentation et aller voir Mme la +marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mère +n'allant, plus à la Cour, devait me présenter. + +Ma grand'mère reçut cette notification, qui n'admettait pas +d'observation, avec un air fort courroucé. Elle comprit que son empire +était fini, que je lui échappais sans retour. Elle frémit de rage à la +pensée que la reine allait désormais disposer de moi, et que Mme d'Hénin +de son côté, appelée à me mener dans le monde, déciderait de ma +conduite. Elle n'osa pas, toutefois, témoigner son mécontentement; elle +se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut +aisé de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant +toute cette journée, évitai-je de me trouver seule avec elle. + +Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme +d'Hénin, et je passai les deux matinées suivantes avec M. Huart, mon +maître à danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette, +répétition de la présentation. M. Huart, gros homme, coiffé +admirablement et poudré à blanc, avec un jupon bouffant, représentait la +reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je +devais faire, tantôt personnifiant la dame qui me présentait, tantôt +retournant à la place de la reine pour figurer le moment où, ôtant mon +gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le +mouvement de m'en empêcher. Rien n'était oublié ou négligé dans cette +répétition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite. +J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps, +vêtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevés. C'était +une véritable comédie. + +Le dimanche matin, après la messe, ma présentation eut lieu J'étais en +_grand corps_, c'est-à-dire avec un corset fait exprès, sans épaulettes, +lacé par derrière, mais assez étroit pour que la laçure, large de quatre +doigts par en bas, laissât voir une chemise de la plus fine batiste à +travers laquelle on aurait aisément distingué une peau qui n'eût pas été +blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut +seulement, pas d'épaulettes, de manière à laisser l'épaule nue. La +naissance du bras était recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou +de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge était entièrement +découverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu +me prêter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset était comme +lacé par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tête une +quantité, soit en épis, soit en aigrettes. + +Grâce aux bonnes leçons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois +révérences. J'ôtai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai +ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frères[48], de M. +le duc de Penthièvre[49], de MM. les princes de Condé, de Bourbon[50] et +d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remercié le ciel, M. +le duc d'Orléans n'était pas à Versailles le jour de ma présentation, et +j'ai évité ainsi d'être embrassée par ce monstre. Souvent depuis +cependant je l'ai vu, et même chez lui, aux soupers du Palais-Royal. + +C'était une journée fort embarrassante et fatigante que celle de la +présentation. On était sûre d'attirer les regards de toute la Cour, de +passer à l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de +toutes les conversations de la journée, et quand on retournait le soir +au jeu, à 7 heures ou à 9 heures, mon souvenir est incertain quant à +l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous. + +Mon habit de présentation était très beau: tout blanc, à cause de mon +petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaïet mêlées +aux diamants que la reine m'avait prêtés; la jupe entièrement brodée en +perles et en argent. + +Le dimanche suivant, je retournai à Versailles, encore en deuil, et dès +lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la +reine eût décidé que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place +de dame du palais, j'étais dès lors considérée comme telle. J'entrais +donc désormais dans sa chambre avec le service, le dimanche. + + +III + +Il est peut-être intéressant de décrire le cérémonial de la cour du +dimanche où brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes +étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de l'histoire. +Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui +précédait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception +des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupçonnées +d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et +souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes +contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup +de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de +la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher +où la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle était arrivée +avant que Sa Majesté la commençât. Mme la princesse de Chimay, +belle-sœur de ma tante d'Hénin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame +d'honneur et l'autre dame d'atours, étaient aussi entrées dans la +chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte +de la chambre et appelait à haute voix: «Le service!» Alors les dames du +palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur +cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume +constante, et les jeunes dames appelées à faire, plus tard partie du +service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la +comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt +que la reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec +beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le +monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de +l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût +personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait +beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières +arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par où +la reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient +admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience +particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers. + +Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'étant retournée à l'improviste pour +dire un mot à quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un +_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne +connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup +rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas à la cour, elle n'a +jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions là tous les deux, ce +qui arrivait très souvent: «Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de +Gouvernet?» + +Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites +jalousies de femme. Elle avait un très beau teint et beaucoup d'éclat, +et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui +apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus +éclatant que le sien. Le mien était du nombre. Un jour, en passant dans +la porte, la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit à +l'oreille: «Ne vous mettez pas en face des fenêtres.» Je compris la +recommandation, et me le tint pour dit à l'avenir. Ce qui n'empêchait +pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon +goût pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les +scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait +généralement très aimable à mon égard, et me faisait de ces compliments +à brûle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes +personnes d'un bout de la chambre à l'autre, de manière à les faire +rougir jusqu'au blanc des yeux. + +Continuons notre détail sur l'audience du dimanche matin. Elle se +prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et +l'huissier annonçait: «Le roi!» La reine, toujours vêtue d'un habit de +cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et +respectueux. Le roi faisait des signes de tête à droite et à gauche, +parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il +avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas. +C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec +les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pût voir, +l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue, +rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrassé de son +épée, ne sachant que faire de son chapeau, il était très magnifique dans +ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait +celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien était +toujours en étoffe de saison, très brodé, orné de l'étoile du +Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus +l'habit, excepté le jour de sa fête, les jours de gala et de grande +cérémonie. + +À une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la +messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'année, le capitaine des +gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes +charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du +roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un à côté de l'autre, +et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans +qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine +parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier, +à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire +gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient +les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient à se placer aux ailes +du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d'entre +elles qu'on disait être _à la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire +partie, prenaient grand soin de marcher assez près de la haie pour +recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au +passage. + +C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement +sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait. +Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur +le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le +salon d'Hercule. Après quoi on jetait son bas de robe sur un côté de son +panier, et, après avoir été vue de son laquais qui attendait avec un +grand sac de velours rouge crépines d'or, on se précipitait dans les +travées de droite et de gauche de la chapelle, de manière à tâcher +d'être le plus près possible de la tribune où étaient le roi, la reine, +et les princesses qui les avaient rejoints, soit à la chapelle, soit +dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] était toujours là, et +quelquefois Madame[54]. Votre laquais déposait le sac devant vous; on +prenait son livre dans lequel on ne lisait guère, car avant qu'on ne se +fût placé, qu'on eût rangé la queue de sa robe et qu'on eût fouillé dans +cet immense sac, la messe était déjà à l'Évangile. + +Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et l'on +se remettait en marche dans l'ordre même où l'on était venu. Seulement +le roi ou la reine s'arrêtaient alors plus longtemps à parler à quelques +personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habituées +restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passât au dîner, ce +qui arrivait quand le roi et la reine s'étaient entretenus pendant un +quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes +impertinentes, nous nommions ces dernières _les traîneuses_, parce +qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on +ne leur voyait pas la cheville du pied. + +On servait le dîner dans le premier salon, où se trouvaient une petite +table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts +placés l'un à côté de l'autre, se touchant, et dont les dos étaient +assez hauts pour cacher entièrement les personnes qui les occupaient. La +nappe tombait à terre tout autour de la table. La reine se mettait à la +gauche du roi. Ils tournaient le dos à la cheminée, et en avant à dix +pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de tabourets sur +lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant +le privilège du _tabouret_. Derrière elles se tenaient les autres +femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon +appétit, mais la reine n'ôtait pas ses gants et ne déployait pas sa +serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on +s'en allait après avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait +plus les dames venues pour faire leur cour. + +Beaucoup de personnes qui, sans être _présentées_, étaient pourtant +connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majestés étaient +fort affables, restaient jusqu'à la fin du dîner. Il en était de même +ordinairement pour les hommes de la maison du roi. + +Alors commença une véritable course pour aller faire sa cour aux princes +et aux princesses de la famille royale, qui dînaient beaucoup plus tard. +C'était à qui arriverait le plus vite. On allait chez +Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme +Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et même chez le petit +dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites +duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des +princes étaient si petits qu'ils se trouvaient dans la nécessité de +congédier les premières venues pour faire place aux autres. + +L'audience de M. le comte d'Artois était celle qui plaisait le plus aux +jeunes femmes! Il était jeune lui-même, et avait cette charmante +tournure qu'il a conservée toute sa vie. On tenait beaucoup à lui +plaire, car c'était un brevet de célébrité. Il était sur un ton de +familiarité avec ma tante, et l'appelait _chère princesse_ quand elle +entrait. + +On regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller +le soir au jeu, à 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour +ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par +Léonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dîner chez soi avait lieu à 3 +heures. C'était à cette époque l'heure élégante. On causait après dîner +jusqu'à 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les +nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matinée. +Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le même salon du +palais où on s'était tenu le matin. Mais on y trouvait alors également +des hommes. + +Il fallait être arrivé avant que 7 heures n'eussent sonné, car la reine +entrait avant que le timbre de la pendule ne frappât. Elle trouvait près +de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une +bourse, et elle faisait la quête à chacun, hommes et femmes, en disant: +_Pour les pauvres, s'il vous plaît._ Les femmes avaient chacune leur écu +de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait +ce petit impôt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu'à +cent louis à ses pauvres, et jamais moins de cinquante. + +J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se +plaindre indécemment d'être forcés à cette charité, tandis qu'ils ne +regardaient pas à risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou à +dépenser le matin inutilement bien davantage. + +Mais il était de bon ton de se plaindre de tout. On était ennuyé, +fatigué d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de +quartier, qui logeaient tous au château, se lamentaient de l'obligation +d'être toute la journée en uniforme. Les dames du palais de semaine ne +pouvaient se passer de venir souper à Paris deux ou trois fois dans les +huit jours de leur service à Versailles. Il était du meilleur air de se +plaindre des devoirs qu'on avait à remplir envers la cour, tout en +profitant et en abusant même souvent des avantages que procuraient les +places. Tous les liens se relâchaient, et c'étaient, hélas! les hautes +classes qui donnaient l'exemple. Les évêques ne résidaient pas dans +leurs diocèses et prenaient tous les prétextes pour venir à Paris. Les +colonels, qui n'étaient astreints qu'à quatre mois de présence à leur +régiment, n'y seraient pas restés cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en +fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes. + + +IV + +M. le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, qui avait assisté à mon +mariage, accorda un mois de congé à mon mari. Aussi, au lieu de partir +pour Saint-Omer, où son régiment tenait garnison, il resta avec moi à +Montfermeil. + +C'est là, qu'à l'occasion du goût que j'avais pour l'équitation et les +équipages, il commença à voir clair dans le caractère de ma grand'mère. +Mme de Montfermeil, que je voyais très souvent, me proposa de +l'accompagner à cheval. Gomme elle avait un cheval très sage et que ceux +de M. de Gouvernet étaient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien à +ma disposition. En ayant parlé à ma grand'mère, celle-ci en montra +beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mécontentement contre +moi, quand elle sut que, devançant mes désirs, mon mari m'avait donné un +charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans +ses promenades. Mon oncle, de son côté, qui ne montait plus à cheval +lui-même, s'était occupé de me faire dresser par son écuyer un superbe +cheval gris acheté en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une +jolie petite voiture, du modèle appelé aujourd'hui _tilbury_, et je +conduisais moi-même cet attelage dans les belles allées de la forêt de +Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installée pour l'été chez nous, sortait +habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux, +dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac, +oncle du duc, qui avait à ses ordres l'équipage de M. le comte d'Artois +et chassait au printemps dans la forêt basse. + +Pendant le mois de congé que M. de Gouvernet passa à Montfermeil, il +m'emmena souvent suivre les chasses à cheval. Tous ces amusements de +jeunesse déplaisaient souverainement à ma grand'mère dont les +dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement +qu'elle commençait à prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions, +qui lui étaient propres, et je prévis que nous ne pourrions prolonger +longtemps la vie commune. + +Elle ne se sentait pas encore suffisamment à l'aise avec mon mari pour +oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, dès qu'il avait quitté +la chambre, elle commençait à mal parler de ma tante d'Hénin et de toute +sa société, dénonçait le désagrément d'avoir chez soi des jeunes gens +quand on vieillissait, les ennuis qui en étaient la conséquence, se +complaisait enfin dans une foule de propos pénibles et désobligeants. M. +de la Tour du Pin, de son côté, me voyant toujours revenir dans ma +chambre avec les yeux rouges, insistait pour connaître les motifs de mon +trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il +ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui +avait été compagne de ma mère au palais, et plusieurs autres de ses +contemporains, il connut bientôt l'attitude répréhensible envers sa +fille, que le public reprochait à Mme de Rothe, et dont la reine avait +parlé ouvertement. Il résolut dès lors de ne pas souffrir qu'elle en +agît de même avec moi, et cette pensée une fois fixée dans son esprit, +je vécus dans la crainte continuelle que, son extrême vivacité prenant +le dessus, il n'éclatât dans quelque manifestation trop vive. + +Il se contint cependant jusqu'au jour du retour à son régiment, qui eut +lieu à la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je +restai à Montfermeil avec mes parents, en butte à la méchante humeur de +ma grand'mère et dominée par la crainte de scènes journalières. Ainsi, +lorsque ma tante m'écrivait de la rejoindre à Paris, pour raccompagner à +Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre +pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours. +Après tant d'années, les petits détails de cet esclavage et de ce +tourment perpétuel m'échappent. N'ayant pas conservé les lettres que +j'écrivais à mon mari et que j'ai brûlées dans des circonstances que +nous étions loin de prévoir alors, je me souviens seulement, dans leur +ensemble, des chagrins dont j'étais abreuvée chaque jour et du désir que +j'éprouvais de m'y dérober. Je prévoyais, en effet, que le caractère de +ma grand'mère rendrait impossible notre séjour dans la maison de mon +oncle. La tendresse que ce dernier me témoignait lui portait ombrage. +Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevêque avait conçu +beaucoup de goût, ne prît de l'empire sur lui. Dès l'époque de mon +mariage, elle résolut donc de s'établir de nouveau à Hautefontaine avec +mon oncle pour le soustraire plus sûrement au _danger_ des sentiments +d'affection qui pourraient l'entraîner vers nous. + +M. de la Tour du Pin vint passer huit jours à Montfermeil vers le milieu +d'août, M. le maréchal de Ségur ayant consenti à cette escapade, à la +condition qu'il ne se montrerait pas à Paris. Les colonels en garnison +dans les Flandres étaient alors menacés de passer plusieurs mois de +l'automne et de l'hiver à leurs régiments, à cause des troubles de la +Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui +eût été bien heureux. Mais l'indécision du roi et la faiblesse du +gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu +peut-être, en donnant un dérivatif à l'opinion, détourner le cours des +idées révolutionnaires en germe dans les têtes françaises. + + + + +CHAPITRE VII + +I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du +gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la +France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme +de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé +contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une +méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine +dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de +Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle +Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises +mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de +Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La +princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le +chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de +Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa +famille. + + +I + +N'écrivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des +dissensions qui avaient divisé en deux partis les Provinces-Unies des +Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes. +Les premiers désiraient pour le stathouder, comme premier officier de la +République, un pouvoir supérieur à celui qu'il avait à exercer; les +seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes +imposées par les de Witt et les Barneveld. + +Le stathouder[58] était un homme entièrement nul. Mais sa femme, nièce +du grand Frédéric et sœur du roi de Prusse[59] qui lui avait succédé, +était une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la +tête de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des +provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des +négociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au +moins, soutenait ces mécontentements. Elle était assurée de l'appui de +l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait guère l'intervention de la +France, malgré l'opinion très prononcée de notre ambassadeur, le comte +de Saint-Priest, qui ne cessait de demander à sa faible cour de soutenir +le parti patriote, comme étant le parti _conservateur_. La princesse +d'Orange, poussée par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes à +Wesel, suscita une insurrection à Amsterdam et à La Haye. Le stathouder +fut insulté par de prétendus patriotes, et ses partisans exercèrent des +représailles. L'ambassade de France fut pillée, et M. de Saint-Priest se +retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent +alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prétexte +d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne +ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer +sur le territoire prussien, à Wesel. Les patriotes eurent la maladresse +de tomber dans le piège. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient +leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans +l'espoir qu'elle serait arrêtée. Cette démarche audacieuse lui réussit +au delà de ses espérances, tille fut prise et conduite prisonnière à +Amsterdam. Aussitôt les orangistes coururent aux armes et appelèrent les +Prussiens à leur secours. Ceux-ci marchèrent sur-le-champ et vinrent +jusqu'à La Haye. Leur route fut marquée par l'incendie et le pillage de +tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de +Saint-Priest envoya courrier sur courrier à Versailles pour que son +gouvernement fît entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnât +pas le parti qu'il avait encouragé jusqu'alors; c'est inutilement que M. +Esterhazy, appelé à commander le corps d'armée qu'on avait promis aux +patriotes, vint à Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put +vaincre l'indécision du roi et la faiblesse de son ministère. + +On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami +et nommait «mon frère», conservant l'espoir qu'elle parviendrait à +obtenir l'intervention du gouvernement français en faveur de nos alliés, +envoya M. de La Tour du Pin à Anvers pour convenir, avec M. de +Saint-Priest, des dispositions à adopter si l'on faisait marcher des +troupes. + +Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien +attendre de généreux ou de décisif. Nous abandonnâmes donc indignement +les patriotes hollandais à leur malheureux sort. On se contenta de +rappeler la légation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un chargé +d'affaires, qui fut autorisé à porter la cocarde orange, sous prétexte +qu'il serait insulté s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens +en fussent décorés. M. d'Osmond, nommé ministre à La Haye, eut ordre de +ne pas songer à rejoindre son poste. + +Beaucoup de patriotes hollandais se retirèrent en France, où ils ne +manquèrent pas de répandre leur juste mécontentement. Leurs plaintes +furent accueillies avec intérêt par tous ceux qui, déjà mécontents du +gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'améliorer. C'est ainsi que +beaucoup de bons Français furent entraînés par le désir, très +patriotique alors, de voir s'opérer des changements qui semblaient +nécessaires à tous les hommes réfléchis et bien pensants. + + +II + +Ma belle-sœur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conçu la plus tendre +amitié, avait été retenue à Paris, par la maladie de son fils cadet qui +avait été à la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de +la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester à leurs régiments et +que, par conséquent, M. de La Tour du Pin, subissant le même sort, ne +pouvait revenir, ma belle-sœur me proposa, le 1er octobre, de +l'accompagner à la campagne. Son frère pourrait alors nous y rejoindre, +puisque son régiment était en garnison à Saint-Omer, à une petite +journée d'Hénencourt, situé entre Amiens et Arras. La difficulté était +de faire agréer ce voyage à ma grand'mère qui, depuis l'absence de mon +mari, avait repris toute son autorité sur moi. Je ne trouvais pas le +courage de me charger de la proposition, ma belle-sœur encore moins. +Nous imaginâmes alors de faire adresser la demande par mon mari +lui-même. Je guettai le moment où ma grand'mère recevrait la lettre, +pensant bien qu'elle n'oserait refuser et déterminée à ne pas rester un +moment après avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scènes +qui suivraient. + +Au jour marqué, la lettre arriva, et ma grand'mère me demanda +brusquement, sans préambule: «Quand partez-vous?» À quoi je répondis en +tremblant que ma belle-sœur m'attendait. Nous partîmes effectivement +ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux +enfants et moi dans la sienne. + +J'ai conservé le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutumée à la +contrainte dans laquelle le terrible caractère de ma grand'mère tenait +tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence +s'était transformée lorsque je me vis entre mon mari et son aimable +sœur. Ils étaient l'un et l'autre extrêmement gais et spirituels. Nous +allâmes à Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frère, qui y était +avec son régiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amusée que +pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les +établissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'idées +nouvelles, qui se fixèrent dans ma mémoire pour n'en plus sortir; et +avec l'habitude que j'avais contractée en Languedoc, et que j'ai +conservée depuis, de questionner les gens sur leur spécialité, je +classai dans mon esprit tous les détails d'une ville de guerre, et bien +d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin, +son emploi, etc., etc. Ma tête m'a toujours paru avoir de l'analogie +avec la galerie où l'on garde, à Rome, les vingt mille nuances avec +lesquelles se font les tableaux en mosaïque, et lorsque j'ai besoin d'un +souvenir, je retrouve encore très bien, malgré mon grand âge, la case où +je dois l'aller chercher. + +Nous revînmes à Hénencourt où nous trouvâmes le bon curé, âgé de +quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au château. Il avait dit sa première +messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les +détails de Saint-Cyr. J'avais moi-même visité cet admirable +établissement, dans mon enfance, avec Mme Élisabeth, qui avait la bonté +de me prendre avec elle à la promenade ou à la chasse, lorsque j'étais +avec ma mère à Versailles. + +La permission de revenir à Paris ayant été donnée aux colonels, +lorsqu'il fut décidé que la France abandonnait les patriotes hollandais +à leur malheureux sort, nous reprîmes, mon mari et moi, la route de +Montfermeil, ma belle-sœur devant rester à la campagne jusqu'au +commencement de l'hiver. Il était alors d'usage élégant que les colonels +voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux épaulettes, et les +femmes en très élégant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant, +que celle avec laquelle on montait à cheval. Il fallait que cet +habillement, y compris le chapeau, arrivât de Londres, car la fureur des +modes anglaises était alors poussée à l'excès. J'avais donc l'air aussi +anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulière méprise. + +Ma femme de chambre était partie pour Paris dans une autre voiture, et +notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et +moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue +du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture +sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme +nous sortions de notre voiture cassée, la vue de ce jeune colonel en +compagnie d'une très jeune anglaise fit naître dans l'esprit de la bonne +dame un soupçon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de +nous mener au Bourget, situé à un quart de lieue seulement, et où nous +dîmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crût pas un mot, +elle renvoya toutefois sa jeune société à pied au château pour nous +conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne +parla qu'à M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais +pas français. Arrivée devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau, +attelé de six chevaux, avec des gens galonnés à la livrée de mon oncle +l'archevêque, elle tomba dans des confusions qui me donnèrent une +prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre +dame ne put empêcher cette historiette de parvenir, par son fils, +jusqu'à Versailles, où l'on avait encore le temps de penser aux choses +plaisantes. + + +III + +Bientôt après, je me trouvai grosse, ce qui nous empêcha d'accompagner +mon oncle et ma grand'mère à Montpellier, comme nous nous l'étions +promis, puis de revenir de là par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon +beau-père. Il fut arrangé que pendant l'absence de mes parents, nous +irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hénin. Comme elle me menait dans +le monde, cela était plus agréable et plus commode. Il n'était pas +d'usage alors qu'une jeune femme parût seule dans le monde, la première +année de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses +jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec +soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient même le +rigorisme jusqu'à blâmer qu'on allât, avec son mari, se promener aux +Champs-Élysées ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on fût +suivie d'un laquais en livrée. Mon mari trouvait la coutume +insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis à cette étiquette. + +Une fois établis chez ma tante, où nous nous trouvions bien plus heureux +et plus tranquilles que chez ma grand'mère, nous allâmes presque chaque +jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pût +ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper +les loges de la reine. C'était une faveur qu'elle n'accordait qu'à six +ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait à l'Opéra, à +la Comédie-Française et au théâtre alors nommé la Comédie-Italienne, où +l'on jouait l'opéra-comique en français. Nous n'avions qu'à lire le +_Journal de Paris_ pour décider de notre choix entre les différents +théâtres. + +Ces loges, toutes trois aux premières d'avant-scène, étaient meublées +comme des salons très élégants. Un grand cabinet, bien chauffé et +éclairé, les précédait. On y trouvait une toilette toute montée, garnie +des objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée, +une table à écrire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre +où restaient les gens. À l'entrée se tenait un portier à la livrée du +roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on +arrivait à la Comédie-Italienne pour la première pièce, qui était +toujours la meilleure, et à l'Opéra pour le ballet. Je ne rapporte ces +détails assez futiles que pour établir leur contraste avec ma position +actuelle, alors qu'à l'âge de soixante et onze ans je suis obligée de me +refuser une mauvaise chaise à porteur de quarante sols pour aller le +dimanche à la messe quand il pleut. + +Puisque me voici établie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa +société, la plus élégante et considérée de Paris, et par laquelle je fus +adoptée dès mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre +femmes très distinguées, liées ensemble dès leur jeunesse par une amitié +qui, à leurs yeux, représentait comme une sorte de religion, peut-être, +hélas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se défendaient +les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions, +les goûts, les idées de chacune; protégeaient, envers et contre tous, +les jeunes femmes qui se liaient à quelqu'une d'entre elles. +Considérables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme +d'Hénin, la princesse de Poix, née Beauvau; la duchesse de Biron, qui +venait de perdre sa grand'mère, la maréchale de Luxembourg, et la +princesse de Bouillon, née princesse de Hesse-Rothenbourg, étaient ce +qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire, +Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de +cette société, mais leurs principes et leurs idées étaient acceptés avec +empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, fréquentaient ce +cénacle de gens de lettres, à cette époque complètement séparé de la +haute classe des gens de la cour. + +Le ministère de M. Necker fut ce qui contribua le plus à mêler les +classes diverses qui s'étaient tenues éloignées l'une de l'autre +jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pédante et prétentieuse, amena au +contrôle général, quand elle s'y établit avec son mari, tous les +admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Staël, sa +fille, appelée par son rang d'ambassadrice à vivre dans la société de la +cour, attira de son côté chez M. Necker toutes les personnes ayant des +prétentions à l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le +maréchal de Beauvau, père de Mme de Poix, était ami de M. Necker. Sa +femme était un des _grands juges_ de la société de Paris, il fallait en +être reçue et approuvée pour acquérir quelque distinction. Elle attirait +chez elle, tout en les protégeant avec assez de hauteur, toute la tourbe +des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des +Économistes_. + +Mais revenons à ma tante. Mme d'Hénin avait trente-huit ans lorsque je +me mariai. Elle avait épousé, à quinze ans, le prince d'Hénin, frère +cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira +comme le plus beau couple qui eût jamais paru à la cour. Mme d'Hénin eut +la petite vérole la seconde année de son mariage, et cette maladie, dont +on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage +une humeur qui ne se guérit jamais. + +Cependant elle était encore très belle lorsque je la connus, avait de +beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une +taille superbe, l'air supérieurement noble. Son contrat de mariage avait +établi le régime de la séparation de biens, et jusqu'à la mort de sa +mère elle vécut avec elle. M. d'Hénin, tout en ayant un appartement dans +la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne fût pas séparé +juridiquement de sa femme, vivait néanmoins de son côté, comme cela se +voyait trop souvent à la honte des bonnes mœurs, avec une actrice de la +Comédie-Française, Mlle Raucourt, qui le ruinait. + +La cour justifiait par son indifférence ces sortes de liaisons. On en +riait, comme d'une chose toute simple. La première fois que j'allai à +Longchamp avec ma tante, nous croisâmes plusieurs fois, dans la file des +voitures, celle de cette actrice, absolument semblable à la voiture dans +laquelle nous étions nous-mêmes. Chevaux, harnais, habillement des gens, +tout était si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions +passer dans un miroir. Lorsque la société est assez corrompue pour que +tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment +s'étonner des excès auxquels les basses classes, ayant de si mauvais +exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances +dans ses sentiments, et dès qu'on lui donne sujet à mépriser et à haïr +ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se réfréner qu'il se livre à ses +impressions. + +Les femmes de la haute société se distinguaient par l'audace avec +laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues étaient connues +presque aussitôt que formées, et quand elles étaient durables, elles +acquéraient une sorte de considération. Dans la société des _princesses +combinées_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions à +ces coutumes blâmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente +une grande partie de l'année, n'avait jamais été accusée d'aucune +intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage, +quoique âgée de quarante ans. C'était la plus aimable personne du monde. + +Mme de Lauzun, nommée ensuite la duchesse de Biron quand mourut le +maréchal de ce nom, mon respectable adorateur, était un ange de douceur +et de bonté. Après la mort de la maréchale de Luxembourg, sa grand'mère, +avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris, +elle avait acheté un hôtel rue de Bourbon, donnant sur la rivière, et +l'avait arrangé avec une simple élégance, proportionnée à sa belle +fortune aussi bien qu'à la modestie de son caractère. Elle y habitait +seule, car son mari, à l'exemple de M. d'Hénin, vivait avec une actrice +de la Comédie-Française. Depuis la mort de ma mère, dont l'amitié et +l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'était +mêlé aux habitués du duc d'Orléans--Égalité--qui corrompait tout ce qui +l'approchait. + +La duchesse de Lauzun avait une bibliothèque très curieuse et beaucoup +de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Héloïse_, +tout entier écrit de sa main, ainsi qu'une quantité de lettres et de +billets de lui à Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulièrement la +lettre qu'il lui écrivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux +_Enfants trouvés_ et pour justifier une si inconcevable résolution. Les +sophismes qu'il produit à l'appui de cette action barbare, sont mêlés +aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur +que Mme de Luxembourg venait d'éprouver en perdant... son chien. Je +crois que tous ces manuscrits précieux, ainsi que toutes les éditions +rares de cette collection, ont été portés à la Bibliothèque du roi, +après la mort funeste de Mme de Biron. + +Mme la princesse de Bouillon avait été mariée très jeune au dernier duc +de Bouillon, qui était imbécile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui à +l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais, +comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en +compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous +les jours pour dîner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux +couverts mis en face l'un de l'autre. Grâce au ciel, je n'ai jamais eu +le malheur de rencontrer ce paquet humain informe porté sur les bras de +ses gens. L'été, il s'installait chez lui, à Navarre, dans ce beau lieu +qui a appartenu depuis à l'impératrice Joséphine. Mais Mme de Bouillon, +je crois, y allait peu ou point. + +C'était une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrément, et, à +mon gré, ce que j'ai connu de plus distingué. À aucun moment elle +n'avait été jolie. Elle était d'une excessive maigreur, presque un +squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retroussé, de +vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dégingandée, elle se +blottissait dans le coin d'un canapé, retroussait ses jambes sous elle, +croisait ses longs bras décharnés sous son mantelet, et de cet +assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des idées si +originales, une conversation si amusante, que l'on était entraîné et +enchanté. Sa bonté pour moi était fort grande, ce dont je me sentais +très fière. Elle permettait à mes dix-huit ans d'aller écouter ses +quarante ans, comme si nous eussions été du même âge. Le grand intérêt +que je prenais à sa conversation lui plaisait. Elle disait à ma tante: +«La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin.» Je n'ignorais +pas qu'à 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de +rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait désespérée, car depuis +vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y +était pas encore accoutumée. + +Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs +amants. Elle élevait même une petite fille, qui lui ressemblait à +frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour +l'amant qu'elle avait adopté pour la vie, mais certes il était alors +seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa +maîtresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le +veux croire, mais il enfouissait ses trésors, et l'on ne se rappelait +jamais rien de sa conversation. + +Le chevalier de Coigny, frère du duc[60] premier écuyer du roi, était +reconnu, jusqu'à mon mariage, pour être l'amant de ma tante, ou du moins +il en avait la réputation. À supposer même qu'il l'eût jamais été, il y +avait assurément bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un +autre attachement le liait alors à Mme de Monsauge, veuve d'un fermier +général, et mère de la charmante comtesse Étienne de Durfort. Il l'a +épousée depuis. + +J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il +avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me +disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-être si +je les racontais. Destinée à vivre dans le plus grand monde et à la +cour, j'écoutais ses récits avec intérêt, car la connaissance des temps +passés m'était très utile. + + +IV + +Les gens de l'âge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de +Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils étaient au +plaisir que je témoignais à causer avec eux. La société de ma tante +avait décidé que je devais être une femme _à la mode_. De mon côté, +j'avais résolu, chose très facile, puisque j'aimais passionnément mon +mari, de ne jamais écouter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me +conviendrait pas. Je les traitais sans austérité, sans pruderie, mais +avec cette sorte de familiarité qui déconcerte la coquetterie. +Archambault de Périgord disait: «Mme de Gouvernet est insupportable; +elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils étaient ses +frères.» + +Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie à personne, +je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'à +impatienter ma tante qui, malgré la supériorité de son esprit, avait eu +beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommençait, +maintenant pour moi. + +Je savais aussi combien il était important de se concilier les vieilles +femme», alors toutes-puissantes. Ma grand'mère s'en était fait des +ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, après que le +monde l'eût abandonnée. C'était pour moi un désavantage que d'avoir été +élevée par elle. Il me fallait remonter le torrent auprès de beaucoup de +personnes qui avaient aimé ma mère, et aux yeux desquelles la protection +de ma grand'mère constituait un grief, presque un tort. + +J'avais renoué mon amitié d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur +société était toute différente de celle de ma tante, mais elle ne +désapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes +amies de ma belle-sœur, qui, tout en fréquentant comme moi l'entourage +de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes. + +Une maison où nous allions toutes, et où on me recevait avec la plus +affectueuse familiarité, était celle de Mme de Montesson. Elle aimait M. +de La Tour du Pin comme un fils. Installé chez elle depuis la mort de +Mme de Monconseil, il y était resté jusqu'à son mariage. Elle m'avait +accueillie avec une bonté extrême, et je m'étais liée d'amitié avec sa +nièce[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus âgée que moi de +trois ans, et considérée alors comme le modèle des jeunes femmes. Elle +était prête d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier. + +Les méchants prétendaient que Mme de Montesson, entraînée par une +passion très vive pour M. de Valence, l'avait décidé à épouser sa nièce, +afin d'avoir un prétexte de se dévouer entièrement à lui. Je ne sais pas +ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu être sa mère, mais on ne peut +nier que son empire sur Mme de Montesson était tel qu'il fut cause de sa +ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans +l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc +d'Orléans[62]. + +Il est de notoriété qu'elle était la femme très légitime de ce prince, +et qu'elle avait été mariée par l'archevêque de Toulouse, Loménie, en +présence du curé de Saint-Eustache, et dans son église, à Paris. Le roi +ne voulut pas reconnaître le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller à +la cour. M. le duc d'Orléans quitta son habitation du Palais-Royal pour +s'établir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que +venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chaussée-d'Antin. On abattit +toutes les séparations intérieures, et les deux jardins furent réunis en +un seul. M. le duc d'Orléans conserva toutefois son entrée sur la rue de +Provence, avec un suisse à sa livrée, et Mme de Montesson la sienne avec +son suisse particulier en livrée grise; mais les cours restèrent +communes. + +Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son +deuil de veuve, pendant lequel elle s'était retirée au couvent de +l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement +et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne réputation. Elle +voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distinguée, depuis les +plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors +ni fêtes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orléans, ce que je +regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse été sa +fille et, grâce à son grand usage du monde, sa conversation et ses +conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter +sur quelque intérêt que ce fût, et j'étais assurée de trouver en elle un +défenseur, si quelqu'un m'avait attaquée. Il ne se passait presque pas +de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson +me retenait à dîner, quand l'heure était déjà avancée. D'autre fois elle +m'envoyait dire de revenir dîner avec elle, et cela sans façon, dans ma +toilette du matin. + +J'avais donc pris mon essor pendant ce séjour que je fis chez Mme +d'Hénin. Mes parents ayant prolongé leur séjour en Languedoc, lorsqu'ils +revinrent, vers le mois de février 1788, je me trouvai à mon tour dans +l'impossibilité de quitter ma tante pour aller les rejoindre. + +Une fausse couche m'alita. Elle fut provoquée par trop de sang, je +crois; peut-être n'était-elle que la conséquence d'une imprudence que je +commis à Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie, +j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne fût déjà +entrée, je me mis à courir, heurtant mon panier aux portes en passant, +ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodité +et revins à Paris; mais, deux jours après, je tombai malade. Cet +accident me fut doublement pénible, et par le chagrin personnel qu'il me +causa, et par la déception, comme je le savais, que mon excellent +beau-père en devait éprouver. + +Ma grand'mère me fit visite en arrivant à Paris. J'étais encore retenue +dans mon lit par une extrême faiblesse; mais elle feignit de croire que +c'était un jeu joué pour rester chez ma tante. Bientôt, par nos +conversations, elle apprit mes succès dans le monde, le bon accueil que +je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle détestait, la +prévenance et l'amabilité que me témoignaient les amis de ma mère. Elle +en conçut un dépit mortel, et dès ce moment, je l'imagine, elle résolut +de saisir le premier motif qui se présenterait pour nous obliger à +quitter la maison de mon oncle. Je retournai néanmoins à l'hôtel Dillon. +On m'y avait arrangé un charmant appartement dans les mansardes, auquel +on accédait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux, +qui passait près du cabinet de toilette de ma grand'mère. + +Le souvenir de la suite des circonstances qui amenèrent la rupture avec +mes parents ne m'est pas resté. La haine indomptable de ma grand'mère +pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrénée motivée par le goût que +mon oncle lui témoignait, la crainte que ce dernier ne se laissât aller +à parler de ses affaires à mon mari, et par conséquent à divulguer +celles de ma grand'mère et tous les engagements qu'elle avait pris pour +lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe +dans notre intérieur. Après plusieurs mois de conflits répétés, ma +grand'mère, poussée et excitée par de mauvais conseillers, nous signifia +de sortir de chez elle. Malgré mes larmes, malgré l'intervention de mon +oncle l'archevêque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui +craignait trop ma grand'mère pour oser lui résister, nous dûmes quitter +l'hôtel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788. + +Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bonté. Ce fut avec un +profond chagrin cependant, malgré tous les tourments que m'infligeait le +caractère de ma grand'mère, que je me séparai de mes parents. La société +se partagea dans son opinion. Les uns m'attribuèrent des torts +imaginaires. Les anciens amis de ma mère me défendirent avec chaleur. La +reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'échappa +aux attaques. On l'accusa de violence, de précipitation, etc. Enfin +cette époque fut une des plus pénibles de ma vie. J'ai connu alors mon +premier réel chagrin et le souvenir m'en cause une peine très vive +encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer. + + + + +CHAPITRE VIII + +1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à +Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette +de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de +La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers +de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la +littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de +Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon, +depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du +Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de +l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la +catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes +gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux +États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de +l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La +princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de +l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes +anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de +Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de +Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de +poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de +Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon. + + +I + +1788.--Ma tante, Mme d'Hénin, nous recueillit dans sa maison de la rue +de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chaussée, qui donnait sur un petit +jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui être à charge. Une +cuisinière à notre service nourrissait nos gens et préparait nos repas +quand ma tante dînait dehors ou était de semaine. + +Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quittée, résista aux offres, +à toutes les avances et même aux prières de ma grand'mère pour +m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrême +et ma confiance en elle était sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni +écrire, elle était capable du dévouement le plus absolu, et elle avait, +comme je crois l'avoir déjà dit, un jugement d'une justesse surprenante +sur les caractères et les personnes. Elle m'a été bien utile. Je +n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer. + +Nous allâmes passer l'été de 1788 à Passy, dans une maison que Mme +d'Hénin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma +tante et moi y étions à demeure. Ces dames y venaient tour à tour. Je +commençais une grossesse et je me ménageais beaucoup, dans la crainte +d'un nouvel accident. Cependant je continuai à me rendre à Versailles +jusqu'au jour où je fus grosse de trois mois. Après cette époque il +n'était pas d'usage d'aller à la cour. + +La reine avait la bonté de me dispenser de l'accompagner à la messe, +craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je +restais dans sa chambre pendant qu'on était à la chapelle, et je connus +ainsi tous les détails du service des femmes de garde-robe. Il +consistait à faire le lit, à emporter les vestiges de toilette, à +essuyer les tables et les meubles. Ce qui paraîtrait bien singulier dans +les mœurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les +immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis ôtaient les draps +et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doublées de +taffetas vert. Alors quatre valets en livrée venaient retourner les +matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Après +quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps +blancs et arranger les couvertures. Le tout était fait en cinq minutes, +et quoique la messe ne durât pas, aller et retour compris, plus de +vingt-cinq à trente minutes, je restais encore seule un assez long +moment, installée dans un fauteuil près de la fenêtre. Quand il y avait +beaucoup de monde, la reine, toujours prévenante, me disait en passant +d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'épargner la fatigue de +rester trop longtemps sur mes jambes. + +Ces précautions m'empêchèrent d'assister à la réception des ambassadeurs +de Tippoo-Saïb, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient +demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur +donnâmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces +trois Indiens restèrent plusieurs mois à Paris, aux frais du roi, +voitures partout dans un carrosse à six chevaux. Je les ai vus très +souvent à l'Opéra et dans les autres lieux publics. Ils étaient tous de +ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur +descendaient à la ceinture, et portaient de très riches costumes. À +l'Opéra, une belle loge aux premières leur était réservée. Assis dans de +grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chaussés de +babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, à la grande joie du +public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais. + + +II + +M. de La Tour du Pin venait d'être nommé colonel du régiment de +Royal-Vaisseaux. Ce corps était très indiscipliné, non pas par la +conduite des soldats et des sous-officiers, qui était excellente, mais +par l'attitude des officiers, gâtés par leur précédent colonel, M. +d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une +grande sévérité sur la discipline, arriva à son régiment, il trouva que +ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de +Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constaté qu'aux +exercices journaliers le régiment était commandé par les sous-officiers +et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin +déclara, qu'allant lui-même chaque jour à l'exercice, au soleil levant, +il entendait que tous les officiers y fussent aussi présents. Cet ordre +déchaîna des fureurs inouïes. Un camp devait être formé cette année à +Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Condé. On désigna le +régiment de Royal-Vaisseaux comme régiment de modèle, afin de mettre à +exécution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paraître. +Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait dû +être, les mécontenta, parce qu'elle les obligeait à renoncer aux +habitudes de paresse et de négligence qu'on leur avait laissé prendre. +Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour résister à toutes +les objurgations de leur chef. Punitions, arrêts, prison, rien ne put +les déterminer à remplir leurs devoirs. La résolution fut même prise par +les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en +dispenser officiellement. Toutes les invitations à dîner qu'il leur +envoya furent déclinées. C'était presque une révolte ouverte. L'été se +passa ainsi. Le camp se forma, et le régiment s'y rendit. La première +manœuvre, qu'il devait exécuter comme modèle, alla mal. M. de La Tour du +Pin était furieux. Il rendit compte à M. le prince de Condé du mauvais +esprit du régiment, ou plutôt du corps d'officiers. Le prince déclara +que si, à la première manœuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il +les enverrait tous aux arrêts, pour tout le temps de la durée du camp, +et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace +fit effet. De plus, à la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines, +laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux +aucune récompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le +colonel resterait l'hiver à la garnison. Ces messieurs se soumirent +alors, firent des excuses à M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se +conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donné un mauvais exemple, +qui ne fut que trop suivi un an après. + + +III + +Pendant que ces choses se passaient à Saint-Omer, je vivais très +agréablement à Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais +souvent à Paris, et aussi passer quelque temps à Berny, chez Mme de +Montesson, toujours pleine de bontés pour moi. J'y rencontrais très +fréquemment le vieux prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric. +C'était un homme de beaucoup de capacité militaire et littéraire, grand +admirateur de tous les philosophes que son frère avait attirés à sa +cour, et particulièrement de Voltaire. Il connaissait notre littérature +mieux qu'aucun Français. Il savait par cœur toutes nos pièces de +théâtre, et en répétait les tirades avec le plus effroyable accent +allemand qu'on pût entendre, et une fausseté d'intonation si ridicule +que nous avions bien de la peine à nous empêcher de rire. + +Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur +Zaïre[63], le prince aussitôt de proposer d'en jouer les principales +scènes, ayant étudié, dit-il, de façon toute particulière, le personnage +d'Orosmane. Aussitôt on distribue les rôles. Le prince Henri fera le +sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, représentera +Zaïre; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur +acteur, sera Nérestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposés +comme les sièges au théâtre et tous les flambeaux du château sont +rassemblés pour former la rampe. J'étais la seule spectatrice avec +quelques jeunes personnes, parentes ou protégées de Mme de Montesson, +car Mme de Valence jouait le rôle de Fatime, et M. de Valence celui de +Lusignan. Le prince ne nous fit pas grâce d'un vers. Au dénouement, +n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau à +couper les brochures, et on avança un canapé sur lequel il se laissa +tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette +représentation, dont le prince fut néanmoins parfaitement satisfait. + +On réunissait pour lui plaire des littérateurs distingués: Suard, +Marmontel, Delille, qui lisait les différents épisodes de son poème de +l'Imagination, encore à l'état de manuscrit; Elzéar de Sabran, âgé de +douze ans seulement, qui récitait déjà des fables de sa composition. +Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid +visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulière qu'il +ignorait complètement sa langue et parlait parfaitement le français. + + +IV + +N'écrivant pas l'histoire de la Révolution, je ne parlerai, pas de +toutes les conversations, des contestations, des disputes même que la +différence des opinions occasionnaient dans la société. Pour mes +dix-huit ans, ces discussions étaient fort ennuyeuses, et je tâchais de +m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante +maison, où m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une +grande intimité, à dater surtout du jour où j'avais dû quitter mes +parents. L'hôtel de Rochechouart était une de ces maisons patriarcales +que l'on ne verra plus et où se mêlaient sans gêne, sans ennui, sans +exigence, plusieurs générations. + +Mme de Courteille, veuve très riche, avait marié sa fille unique au +comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs +deux filles, une belle et vaste maison bâtie par eux dans la rue de +Grenelle. Mme de Rochechouart était l'amie intime de ma mère, et j'avais +passé mon enfance avec ses deux filles, plus âgées que moi de deux à +quatre ans. L'aînée avait épousé, à quinze ans, le duc de Piennes, +depuis duc d'Aumont. C'était une aimable personne, agréable de figure +sans être précisément jolie. M. de Piennes, amant avoué et déclaré, +selon l'usage de la haute société d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa +femme très malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin causé +par ses mauvais procédés, tout en essayant de le cacher soigneusement et +sans jamais proférer une plainte. Il possédait les plus beaux chevaux de +Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la +menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux +Champs-Élysées, nous rencontrions dans son phaéton le duc de Piennes +avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse détournait les yeux, et nous +n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les +deux. Cependant ce ménage si mal assorti avait deux enfants, deux +garçons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, était albinos. +Ses cheveux, ses sourcils et ses cils étaient comme de la soie blanche; +ses yeux, bleu clair et rouges, pareils à ceux d'un lapin angora. Il ne +pouvait supporter la lumière, et on lui mettait une petite visière de +taffetas vert, qu'il n'a cessé de porter pendant son enfance. L'aîné +avait une charmante figure et était fort spirituel. Il a été tué en +Crimée. + +C'est avec la seconde sœur Rochechouart, Rosalie, que j'étais le plus +liée. On l'avait mariée à douze ans et un jour avec le petit-fils du +maréchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. À +cette époque, elle était encore petite fille, gentille, mais maigre et +fort délicate; lui, un jeune garçon désagréable, pédant, et que, dans +nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait été +célébré avant la mort de ma mère, et j'y avais assiste. Aussitôt après +le dîner, qui eut lieu à l'hôtel de Richelieu, et où toutes les +générations étaient représentées, depuis celle du maréchal, dont le +premier mariage datait du règne de Louis XIV, jusqu'à celle des amies de +la mariée, petites filles de mon âge, le marié s'en fut avec son +gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au +commencement de l'année, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788 +à 1789. Il était devenu alors un beau et grand jeune homme, et un +excellent sujet. + +On se réjouissait de son arrivée à l'hôtel de Rochechouart; mais sa +pauvre femme était loin de partager cette joie. Devenue complètement +bossue à quatorze ans en se formant, elle se doutait, hélas! que son +mari aurait horreur de cette difformité. Elle ne s'illusionna pas au +point de croire que son talent de musicienne, sa voix angélique, son +instruction étendue, son caractère adorable et son esprit élevé +pourraient faire oublier à ce mari, un inconnu presque, une telle +infirmité. Elle comprit que son visage agréable, sa physionomie +spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacrées comme des perles ne +suffiraient pas à compenser une taille contrefaite. + +Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, à son +retour, deux sœurs, nées du second mariage de son père, toutes deux +aussi disgraciées de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis +Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit +prendre la France en horreur. + +Aux premiers indices de la Révolution naissante il émigra, se rendit en +Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre +les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'armée +de l'impératrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il +assista à la prise d'Ismaïl et s'y distingua fort. Après la mort de son +grand-père et de son père, il fut nommé premier gentilhomme de la +Chambre. + +Rentré en Fiance sous le Consulat, il repartit bientôt pour la Russie, +dont il n'est revenu qu'à la Restauration, après avoir été plusieurs +années durant gouverneur d'Odessa. + +M. de Richelieu passa près d'un an à Paris, et pendant cet hiver de 1788 +à 1789, l'hôtel de Rochechouart fut une des plus agréables maisons de +Paris. On y donna très souvent des soirées musicales qui nécessitaient +des répétitions plus agréables que la soirée elle-même. + + +V + +Au mois de décembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point +de mourir. Après vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au +monde un enfant, mort étranglé en naissant. Je ne le sus pas sur le +moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures après la fièvre +puerpérale, qui régnait alors à Paris sur les femmes accouchées, me +mettait à l'agonie. + +Quoique soignée par les premières célébrités médicales de cette époque, +M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, médecin, leur science ne +m'eût pas sauvée de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire +l'un à l'autre: «Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera +morte avant deux heures.» Effrayée, elle en avertit un chirurgien nommé +Couad, qui était fort attaché à M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien +proposa à mon mari d'essayer de me sauver par un remède violent, que mes +dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il +n'y avait pas un moment à perdre. M. de La Tour du Pin, désespéré, +consentit à tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipécacuana, +dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remèdes que +j'ignore me furent donnés, et le soir, j'étais hors de danger. Et cela +malgré la condamnation des grands médecins qui, après s'être retirés, se +vantèrent de m'avoir sauvée. Je restai longtemps très faible et accablée +par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin +ne me manqua. Auprès de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit +mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je +reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique à +l'hôtel de Rochechouart. + +Ces séances musicales étaient fort distinguées. Elles avaient lieu une +fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble étaient répétés plusieurs +fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, célèbre pianiste du +temps; un chanteur de l'Opéra italien avait l'emploi de ténor; Mandini, +autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu était la _prima +donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les chœurs étaient +chantés par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon. +Nous exécutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne +n'épargnait sa peine, et Viotti était d'une sévérité excessive. Nous +avions encore pour juge, les jours de répétition, M. de Rochechouart, +musicien dans l'âme, et qui ne laissait passer aucune faute sans la +relever. + +L'heure du dîner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son +de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de +Rochechouart en disant qu'il y avait assez à dîner pour tout le monde. +On restait, et après le dîner la répétition reprenait. Ce n'était plus +une matinée, mais à proprement parler une journée musicale. + +À la soirée du jour de l'exécution, assistaient toujours cinquante +personnes de tous les âges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet +jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles +venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle +jeunesse. + +Eloignée maintenant du monde, je ne puis juger par moi-même de la +société actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter +qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette +harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prétention qui régnaient +alors dans les grandes maisons de Paris. Là se mêlaient, la plupart du +temps, trois générations, sans se gêner, sans se nuire. À l'époque où +j'écris, ces réunions, où tous les âges se confondaient, sont choses du +passé, paraît-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles +dames ne vont plus dans le monde. + +Il me semble que ce fut vers le printemps de cette année que le duc de +Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place à lord Gower et à sa +charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un +beau bal. Le souper, organisé par petites tables, eut lieu dans une +galerie tout entière garnie de feuillages. Au bas des billets +d'invitation, il avait mis fort cavalièrement ces mots: Les dames seront +en blanc. Cette sorte d'ordre me déplut. Je protestai en me commandant +une charmante robe de crêpe bleu, ornée de fleurs de la même couleur. +Mes gants étaient garnis de rubans bleus, mon éventail de nuance +semblable. Dans ma coiffure, arrangée par Léonard, se trouvaient des +plumes bleues. Cette petite folie eut son succès. On ne manqua pas de me +répéter à satiété: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset +lui-même s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient +mauvaise tête. + + +VI + +Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous +aurions pu dire, comme dans _Tancrède:_ + + ... Tous ces cris d'allégresse + Vont bientôt se changer en des cris de tristesse[65]. + +On marchait vers le précipice en riant, en dansant. Les gens graves se +contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France, +disaient-ils, allait se régénérer. Le mot de _Révolution_ n'était pas +proféré. Celui assez osé pour le prononcer aurait passé pour un fou. +Dans la haute société, cette sécurité mensongère séduisait les esprits +sages, désireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation +des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honnêtes +et purs, et parmi eux le roi lui-même, le premier à partager leurs +illusions, espéraient, à ce moment, qu'on allait entrer dans un âge +d'or. + +Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se dérouler devant +moi tous ces événements, je reste confondue du profond aveuglement du +malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orléans +avait commencé ses menées ténébreuses bien avant les États-Généraux. +Cependant le cahier qu'il avait envoyé dans les différents bailliages où +il avait des propriétés, semblait inspiré par le patriotisme et +témoignait de bonnes intentions. Le cahier fut porté par plusieurs +personnes de la société, chargées de le représenter dans les assemblées +de la noblesse des bailliages. Ces représentants pouvaient être nommés +députés aux États-Généraux. M. de La Tour du Pin alla à Nemours avec le +vicomte de Noailles, frère du prince de Poix; mais M. de Noailles +l'emporta sur mon mari, qui échoua aussi à Grenoble, où il avait été +représenter son père. Ce dernier fut élu en Saintonge. + +Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus très +satisfaite que M. de La Tour du Pin n'eût pas été nommé membre d'une +Assemblée qui nous a été si funeste. Ma satisfaction provenait tout +simplement du profond ennui que me causaient les interminables +conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les +habitués de la société de ma tante, ma tante elle-même, ne tarissaient +pas sur les moyens à employer pour réformer les abus, amener une +meilleure répartition des impôts. On insistait surtout sur la nécessité +de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de +l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66] +lui-même, malgré sa prétention de la savoir à fond, en ignorait les +détails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa +parole charmait les dames, qui l'écoutaient avec délices. Ma tante en +avait la tête tournée, et ne doutait pas de ses succès aux +États-Généraux. + +Il venait d'être élu député à l'Assemblée de la noblesse à Paris. +J'avais assisté à une des premières réunions de cette Assemblée. Nous +étions vingt ou trente femmes cachées derrière les rideaux des tribunes +ménagées dans les fenêtres de la salle. Un incident remarquable attira +l'attention sur M. de Lally. À la nomination du bureau, les deux +premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour être sociétaires +de l'Assemblée, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprémesnil, +président au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprémesnil avait été le +rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le général de +Lally[67] sur l'échafaud en 1766. Devant les différentes cours où M. de +Lally, son fils, s'était présenté pour obtenir la réhabilitation de la +mémoire de son père et la cassation de l'arrêt, M. d'Eprémesnil avait +plaidé contre lui et agi de toutes façons pour faire maintenir la +condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine +profonde s'était déclarée entre les deux hommes. C'était le feu et +l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrétaires et qu'ils +quittèrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir côte à +côte au bureau, un murmure d'intérêt très marqué pour M. de Lally se fit +entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brèves +paroles adressées à l'Assemblée pour la remercier de sa nomination, il +indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparaître +devant l'intérêt public. + +La nomination du président fit aussi grande sensation. À cette haute +fonction fut appelé M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingué +par sa charmante figure et son éloquence que par les rares qualités de +son esprit et de son caractère. Il prononça un beau discours, +certainement improvisé, puisqu'il ne devait pas s'attendre à être appelé +à la présidence d'une Assemblée dont il était le plus jeune membre. Sa +belle figure, son discours, son éloquence produisirent sur la jeune et +belle princesse Lubomirska, assise à côté de moi, un effet qui devait +lui être fatal. Dès ce moment, naquit en elle une passion folle pour M. +de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi +une des premières victimes de la Terreur. + +Vers le commencement du printemps de 1789, succédant au terrible hiver +qui avait été si dur aux pauvres, le duc d'Orléans--Égalité--était très +populaire à Paris. Il avait vendu, l'année précédente, une grande partie +des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait +généralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient été +consacrés à soulager les misères du peuple pendant l'hiver rigoureux qui +venait de s'écouler. Par contre, on ne disait rien, à tort ou à raison, +des charités des princes de la famille royale, de celles du roi et de la +reine. Cette malheureuse princesse était tout entière livrée à la +famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle à Paris. Le peuple ne +voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son côté, ne se +laissait jamais apercevoir. Enfermé à Versailles ou chassant dans les +bois environnants, il ne soupçonnait rien, ne prévoyait rien, ne croyait +à rien. + +La reine détestait le duc d'Orléans, qui avait mal parlé d'elle. Il +souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame +Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prétendait aussi à la +main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulême, parti que +préférait la reine. La demande du duc d'Orléans fut donc écartée, et il +en conçut un dépit mortel. Ses séjours à Versailles étaient peu +fréquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontré chez la +reine à l'heure où les princes y venaient, c'est-à-dire un moment avant +la messe. Comme, d'un autre côté, on ne le trouvait jamais dans son +appartement à Versailles, je ne lui avais pas été présentée +officiellement. Aussi était-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme +d'Hénin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui +demander mon nom. Cela ne m'empêchait pas d'assister aux soupers du +Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver. + +J'étais à celui qui fut donné pour inaugurer la belle argenterie que le +duc d'Orléans avait commandée à Arthur, le grand orfèvre de l'époque. Si +je m'en rapporte à mes souvenirs, elle me parut trop légère et trop +anglaise de forme, mais c'était la mode. Il fallait que tout fût copié +sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux +voitures. Certains jeunes gens même, tels que Charles de Noailles et +autres affectaient l'accent anglais en parlant français et étudiaient, +pour les adopter, les façons gauches, la manière de marcher, toutes les +apparences extérieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de +provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: «Voilà une +Anglaise!» + + +VII + +Puisque j'ai parlé de M. de Lally au moment où il devint un homme +marquant, il est bon que je fasse connaître son origine, ainsi que la +singularité de cette bâtardise de père en fils, qui ne s'est peut-être +jamais rencontrée dans aucune autre famille. + +Gérard Lally, arrière-grand-père du Lally dont je parle, était un pauvre +petit gentilhomme irlandais, qui s'était rangé dans le parti de Jacques +II. Je crois qu'il était originaire des terrés de mon +arrière-grand-oncle, lord Dillon[68], père du Dillon[69] mort sans +héritiers mâles et dont la fille unique[70] épousa mon grand-oncle +Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant à mon +grand-père[72] leur héritage. + +La fille de mon arrière-grand-oncle lord Dillon se laissa séduire par +Gérard Lally, qui était probablement aimable et beau. Un fils étant né +de leurs relations, lord Dillon exigea que Gérard Lally épousât sa fille +et légitimât l'enfant: premier cas de bâtardise. + +Le fils naturel de Gérard Lally se distingua dans les troubles et les +guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des +troupes dans les terres de son aïeul. Il accompagna Jacques II en France +et mourut, si je ne me trompe, à Saint-Germain. Quoiqu'il ne se fût +jamais marié, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut +d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de +bâtardise. + +La force prodigieuse de ce Lally, créé baronet par Jacques II sous le +nom de sir Gérard Lally, était légendaire, et j'ai entendu citer de lui +des prouesses extraordinaires. Un jour, à l'armée, son régiment refusa +le pain de munition comme étant de mauvaise qualité. Sir Gérard Lally le +fait ranger en bataille, puis il se présente seul devant la compagnie de +grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre. +Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouchée, et le +tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au +cœur, tire et l'étend mort à ses pieds. Il présente alors le morceau de +pain au second grenadier. Le soldat, atterré, le prend, et depuis il ne +fut plus question de mutinerie. + +L'enfant naturel de sir Gérard Lally devint le général de Lally, +condamné à la peine de mort et exécuté en 1766, réhabilité en 1781. + +À douze ans, il commença à faire la guerre, se distingua dans toutes +celles du règne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-Édouard +dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir à la malheureuse +défaite de Culloden, en 1746. + +On disait qu'à son retour en France, il était tombé très amoureux de ma +grand'mère. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amitié le liait +à Mlle Mary Dillon, sœur aînée de mon grand-oncle, l'archevêque de +Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas mariée et mourut, très âgée, à +Saint-Germain-en-Laye, en 1786. + +Elle resta brouillée pendant très longtemps avec son frère l'archevêque. +Cette brouille, provoquée à l'origine, par des dissentiments d'intérêts, +s'était perpétuée à la suite de la fâcheuse intervention de Mme de +Rothe, ma grand'mère, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle +détestait, sur l'archevêque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'année +avant sa mort. Elle s'était alors réconciliée avec mon grand-oncle, et +nous allâmes souvent la voir à Saint-Germain. + +Mais revenons aux Lally et au troisième cas de bâtardise, à laquelle ils +semblaient être condamnés. Avant l'envoi du général de Lally dans l'Inde +comme gouverneur des possessions françaises, il avait eu une intrigue +amoureuse avec une comtesse de Maulde, née Saluces, femme d'un seigneur +flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec +lesquels nous fûmes en relation à Bordeaux. Il en avait eu un garçon et +le faisait élever sous un nom supposé au collège des jésuites, à Paris. +Un événement dramatique, appelé à exercer une influence déterminante sur +les destinées de l'enfant, devait être la conséquence de son séjour dans +cet établissement. + +Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du général de +Lally, était dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de +Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de +son père. Après l'exécution du général de Lally, un officier irlandais, +nommé Drumgold, chargé par Mlle Dillon des détails pécuniaires de la +pension du jeune homme, alla le voir. Les jésuites avaient joué un très +funeste rôle dans le procès et la condamnation de M. de Lally. Aussi M. +Drumgold, qui avait partagé, avec tous les Irlandais au service de +France, la parfaite conviction qu'il avait été condamné injustement, +arriva au collège profondément ému et troublé par une répugnance extrême +à dire au jeune garçon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le +transférer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutôt +seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit à lui parler de +l'exécution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et +développant avec une éloquence précoce tous les arguments qu'on avait +fait valoir autour de lui, dans son collège, pour la justifier. M. +Drumgold, impuissant à se contenir en entendant un pareil langage sortir +de la bouche du fils même de celui qui avait été exécuté, s'écria: +«Malheureux, il était ton père!» À ces mots, le jeune de Lally +s'affaissa évanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une +maladie grave dont il fut à la mort se déclara, et c'est pendant sa +convalescence qu'il résolut de faire casser l'arrêt et de se consacrer à +la réhabilitation de la mémoire de son père. Depuis ce moment, toutes +ses lectures, toutes ses études, toutes ses pensées tendirent à ce but. + +Le général de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci +prit son nom et, à dix-huit ans, il commença ses plaidoiries et composa +des mémoires qui passer, à juste titre, comme des modèles de +raisonnement et d'éloquence en ce genre pour réhabiliter son père. +Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pensée. Ayant +recueilli très peu de fortune de l'héritage de son père, il demeurait +avec Mlle Dillon à Saint-Germain, et était fort protégé par le maréchal +de Noailles et le maréchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon. +Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se réconcilia avec sa sœur, nous vîmes +chez elle, à Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il +était alors âgé de trente-cinq ans, avait une très belle figure, mais un +air efféminé qui ne me plaisait pas. Après avoir plaidé lui-même dans +trois parlements, il venait de gagner son procès, au cours duquel il +avait acquis une grande renommée d'éloquence et une considération bien +méritée pour la constance qu'il avait mise à poursuivre le succès sa +cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur +de sa conduite à Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingué, d'un +caractère très supérieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire +absolu et s'était entièrement dévouée à ses intérêts dans la solitude où +vivait à Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce +dont elle put disposer et qui n'était que du mobilier. De plus, elle +avait fait en sorte qu'il eût la survivance de l'appartement qu'elle +occupait à Saint-Germain et qui était celui que Louis XIV avait donné à +son père, lorsqu'il arriva dans ce château avec Jacques II. Elle y était +née, ainsi que dix frères ou sœurs, dont l'archevêque de Narbonne était +le cadet. Mon père regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on +eût disposé de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally +eût montré plus de délicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui +lui furent laissés, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour +lui, mais que nous estimions à un haut prix, mon père et moi, en raison +de leur provenance. + + + + +CHAPITRE IX + +1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de +Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes +d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de +Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à +Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins +de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à +Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et +de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la +Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de +La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières +conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de +Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les +populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de +Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à +Gaillefontaine.--La population armée. + + +I + +1789.--L'hiver de 1789, froid et désastreux pour le peuple, n'en fut pas +moins animé de plaisirs, de spectacles et de bals. + +Dans ce temps-là, les circonstances m'amenèrent à faire une connaissance +assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes +d'Orléans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent +de Belle-Chasse, un pavillon bâti à cet effet et qui donnait, au bout de +la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort +petit; se composait d'un rez-de-chaussée où l'on accédait immédiatement +de la rue, après avoir monté quelques marches couvertes par un auvent +sous lequel les voitures pouvaient pénétrer quand le cocher n'était pas +maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourière ou portière +qui ouvrait la grille. Un vestibule où restaient les domestiques servait +d'antichambre. On était censé alors être dans le couvent. Mme de Genlis +occupait ce pavillon, qui n'était pas si grand que la maison de +Sainte-Luce[76], à Lausanne, avec Mlle d'Orléans, alors âgée de treize +ans. Elle avait avec elle Paméla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je +parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux élevées avec la +princesse. Les princes, dont l'éducation lui était également confiée, ne +couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de très bonne +heure, s'en allaient le soir après le souper avec leur sous-gouverneur +et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrés et +que j'étais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de +Montesson m'invitait à venir chez elle quand les jeunes princes y +étaient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut +que je fisse partie des petites soirées dansantes qui eurent lieu, une +fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant +11 heures et n'étaient pas suivies d'un souper. + +Le duc de Chartres commençait à aller dans le monde, c'est-à-dire qu'il +assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il était entré au +service militaire et avait le cordon bleu. C'était un gros garçon, +parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues pâles et pendantes, +l'air sournois, sérieux et timide. On le disait instruit et même savant. +Mais, dans ce temps de frivolité et d'insouciance, il suffisait de peu +de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de +prétendre, cependant, que le système d'éducation de Mme de Genlis, tout +singulier qu'il pût paraître au monde d'alors, n'eût pas, au milieu de +beaucoup de choses affectées et ridicules, un bon côté, surtout quand on +le comparait à celui adopté par le duc de Sérent[77], gouverneur des +enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux élèves, que l'on ne +voyait jamais et qui demeuraient aussi étrangers à la France que s'ils +devaient régner en Chine. Les princes d'Orléans, au contraire, +consacraient leurs promenades et leurs récréations à tout ce qui pouvait +les instruire. Métiers, machines, bibliothèques, cabinets particuliers, +monuments publics, arts, rien ne leur était étranger. Ils +s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les +événements ont montré que celui des trois qui a survécu en a tiré +profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets étaient encore des +enfants. J'ai assisté plusieurs fois à leur souper, les jours de petite +soirée dansante. Quant aux autres invités, ils allaient souper chez eux +ou chez des amis, car il n'était jamais question de manger, à +Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des +princes était d'une frugalité extrême, on peut même dire exagérée. Mme +de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Paméla +trouvaient charmant d'étendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis +d'y casser des morceaux de pain sec. + +À un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et où j'étais +particulièrement bien mise et fort admirée, elle proposa au jeune duc de +Chartres de danser avec moi. Il s'en défendit fort; on dit même qu'il +pleura. Il n'a pas fait tant de façons pour prendre la couronne. + +Puisque j'ai cité le nom de Paméla, parlons un peu de son origine. Mme +de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en +Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne fût sa fille et celle de +M. le duc d'Orléans--Égalité.--Chose singulière, cependant, j'ai des +raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis était la vérité. Ma +tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, où +son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], également en +relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, étant à sa cure, +reçut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: «que, +pour des raisons particulières et extrêmement importantes, elle désirait +se charger de l'éducation d'une enfant de cinq à six ans, d'une petite +fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le +signalement le plus détaillé. Une grosse somme était destinée aux +parents de l'enfant, à condition du secret le plus absolu. Ils ne +devaient pas même savoir le nom de la personne à qui l'on confiait +l'éducation de cette enfant, qui en recevrait une entièrement supérieure +à son état, et était destinée à une fortune élevée.» + +Le curé trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donné la +description et l'envoya dans le lieu qui lui avait été indiqué, à +Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne fût Paméla. +On ne pouvait rien voir de plus délicieux que sa figure, à quinze ans +qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un défaut, ou +même une imperfection. On eût dit celui de la plus jeune des filles de +Niobé. Tous ses mouvements étaient gracieux, son sourire angélique, ses +dents d'un blanc perlé. À dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tête à +lord Edward Fitz-Gerald, cinquième fils du duc de Leinster, qui l'épousa +et la mena en Irlande, où il était à la tête des insurgés--_United Irish +Men_[79]. À la mort de son mari, elle revint sur le continent et +s'établit à Hambourg, où elle épousa le consul américain, M. Pitcairn. +Je reparlerai d'elle plus tard. + +Sa compagne d'éducation, Henriette de Sercey, nièce de Mme de Genlis, +était une grosse fille non dépourvue d'esprit et douée du mérite de +n'être aucunement jalouse de Paméla. Elle ne l'aimait cependant pas, je +crois, et prenait en pitié les petits soins dont l'entourait Mme de +Genlis. Profitant avec assiduité de l'éducation qu'on lui donnait +l'occasion d'acquérir, elle eut des connaissances et des talents +distingués. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, à dix-huit +ans, en avait été amoureux, et qu'après la mort de son père, Égalité, il +aurait voulu l'épouser; mais elle s'y refusa et épousa, à Hambourg en +1793, un négociant, M. Mathiesen. Après un an de mariage, ayant +rencontré un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce +dans cette ville, ils provoquèrent assez de scandale pour que le vieux +Mathiesen divorçât. Elle épousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel +elle a toujours bien vécu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de +Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mémoires. + +La singularité de cet intérieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait +réellement une fille d'Égalité, l'avait prise en haine dès son enfance, +et lorsque sa fille légitime épousa M. de Valence, elle lui confia cette +enfant, alors âgée de huit ou dix ans, sous le prétexte que son +éducation servirait d'apprentissage à Mme de Valence pour celle qu'elle +aurait à donner plus tard à ses propres enfants. Cette petite fille, qui +passait pour une enfant trouvée, était, par conséquent sœur de Mme de +Valence par sa mère, et sœur de Louis-Philippe par son père. Chaque jour +je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle était fort raisonnable et +très taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine. +Mme de Valence la maria à un agent de change nommé Collard, qui avait +acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs +filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien établies. Une +d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop célèbre Mme Lafarge. + + +II + +Au printemps de 1789, après un hiver qui avait été si cruel pour les +pauvres et avant l'ouverture des États-Généraux, jamais on ne s'était +montré aussi disposé à s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la +misère publique. Des courses eurent lieu à Vincennes, où les chevaux du +duc d'Orléans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant +de la dernière de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture +que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu du premier +rassemblement populaire de cette époque: celui où fut détruit +l'établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier +Réveillon. J'eus longtemps après seulement l'explication de cette +émeute, qui avait été payée. + +Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes +qui encombraient la rue, la vue de la livrée d'Orléans portée par les +gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier +écuyer de M. le duc d'Orléans, excita l'enthousiasme de cette canaille. +Ils nous arrêtèrent un moment en criant: «Vive notre père! vive notre +roi d'Orléans!» Je fis peu d'attention alors à ces exclamations. Elles +me revinrent à l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la +certitude des projets de ce misérable duc d'Orléans. Le mouvement +populaire qui ruina Réveillon avait été combiné, je n'en doute pas, pour +se défaire de ce brave homme, qui employait trois à quatre cents +ouvriers et jouissait d'un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine. + +Voici son histoire, comme, il la racontait lui-même. Etant très jeune, +il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il +avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra +un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en +prison pour mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et +ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver. +Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré +cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils, +ses habits, tout ce qu'il possède, paye la dette et rend ce père à sa +famille. «Depuis ce moment, disait-il, tout m'a réussi. J'ai fait +fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à +mon aise.» C'était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis +le soir de ce jour funeste, où l'on brûla et détruisit toutes ses +planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu. + + +III + +Les élections terminées, chacun prit ses dispositions pour s'établir à +Versailles. Tous les membres des États-Généraux cherchèrent des +appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui étaient attachés à la +cour transportèrent leurs maisons et leurs ménages dans les locaux qui +leur étaient réservés au château. Ma tante y avait alors le sien, où je +logeais avec elle. Il était situé très haut au-dessus de la galerie des +Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais +celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une très belle vue. +Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme +gouverneur de Versailles, disposait, à la Ménagerie[81], d'une charmante +petite maison attenant à un joli jardin. Il la prêta à ma tante, qui s'y +installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens, +c'est-à-dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette +habitation était très agréable. Tout ce que l'on connaissait +s'établissait à Versailles, et l'on attendait avec gaieté et sans +inquiétude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemblée qui +devait régénérer la France. Quand je réfléchis maintenant à cet +aveuglement, je ne le conçois possible que pour les gens jeunes comme je +l'étais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi +lui-même en fussent atteints, la chose est inexplicable. + +Je n'ai pas conservé le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai +pas la reine avec toute sa maison à la procession qui eut lieu après la +messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui +traversa, comme c'était l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une +des paroisses de Versailles à l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de +Poix, l'une des fenêtres de la grande écurie. La reine avait l'air +triste et irrité. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin était +si contrarié de n'avoir pas été élu député aux États-Généraux qu'il ne +voulut même pas assister à la séance d'ouverture. Le spectacle était +magnifique, et a été si souvent décrit dans les mémoires du temps que je +n'en ferai pas le récit. Le roi portait le costume des cordons bleus +tous les princes de même, avec cette différence que le sien était plus +richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n'avait aucune +dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements +étaient brusques et disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors +qu'il n'était pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer. +Son discours, fort court, fut débité d'un ton assez résolu. La reine se +faisait remarquer par sa grande dignité, mais on pouvait voir, au +mouvement presque convulsif de son éventail, qu'elle était fort émue. +Elle jetait souvent les yeux sur le côté de la salle où le tiers-état +était assis, et avait l'air de chercher à démêler une figure parmi ce +nombre d'hommes où elle avait déjà tant d'ennemis. Quelques minutes +avant l'entrée du roi, il s'était passé une circonstance que j'ai vue de +mes propres yeux avec tous ceux qui étaient présents, mais que je ne me +rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mémorable +séance. + +Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire élire +par l'assemblée de la noblesse de Provence, à cause de l'épouvantable +réputation qu'il s'était justement acquise, avait été élu par le +tiers-état. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu +des rangs de banquettes dépourvues de dossiers et disposées les unes +derrière les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais général se +fit entendre. Les députés déjà assis devant lui s'avancèrent d'un rang, +ceux de derrière se reculèrent, ceux de côté s'écartèrent, et il resta +seul au centre d'un vide très marqué. Un sourire de mépris passa sur son +visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques +minutes, puis, la foule des membres de l'assemblée augmentant, ce vide +se combla peu à peu par le rapprochement forcé de ceux qui s'étaient +d'abord écartés. La reine avait été probablement instruite de cet +incident, qui a peut-être eu plus d'influence sur sa destinée qu'elle ne +le soupçonnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux +qu'elle dirigeait du côté des députés du tiers-état. + +Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant +d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvèrent +éternel. Les femmes étaient assises sur des gradins assez larges. On +n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'était sur les genoux de la +personne placée au-dessus et derrière soi. La première travée avait été +naturellement réservée aux femmes attachées à la cour et qui n'étaient +pas de service. Cela les obligeait à conserver un maintien irréprochable +et qui était très fatigant. Je crois n'avoir jamais éprouvé autant de +lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans +portèrent aux nues. + +Toutes les phases du commencement de l'Assemblée constituante sont +connues. L'histoire les rapporte, et je n'écris pas l'histoire. Mon mari +rejoignit, le 1er juin, son régiment, ainsi que les autres colonels. Il +était en garnison à Valenciennes, et, par conséquent, il ne fit pas +partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le +commandement du maréchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en +temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait +toujours au moment où la fermeté eût été nécessaire. La reine ne savait +que montrer de l'humeur, sans jamais se décider à agir. Elle reculait. +Il est vrai de dire aussi que ces empiétements sur l'autorité royale +apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine +n'en discernaient le symptôme alarmant. La petite révolte pour les +subsistances qui s'était produite au début du règne, et qu'on avait +nommée la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excès +auquel le peuple pût se livrer. + +On commençait bien à prévoir que l'Assemblée constituante entraînerait +plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord, mais on croyait encore à la +possibilité de réprimer facilement l'esprit d'innovation qui pénétrait +partout, et lorsque le roi alla à l'Assemblée[83], le 23 juin, il ne +doutait pas, pauvre prince! que sa présence ne fît rentrer sous terre +les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait +son armée, que le régiment des gardes françaises tout entier était +gagné, que l'on arrêtait à dessein les subsistances pour affamer Paris +et pousser la population à la révolte, cette personne aurait passé pour +un fou. Ah! il est bien aisé maintenant, cinquante ans après ces +événements, et quand on a vu les conséquences de la faiblesse de la +cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais à cette époque, alors +qu'on ignorait même ce qu'était une révolution, prendre un parti ne +paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789, +d'avoir les idées d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus +vautier Rien n'était matériellement dérangé dans le réseau d'étiquettes +qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commençait à +échanger des mots piquants, mais c'était tout, et, pour ma part, je +ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour +j'écrivais à mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui +m'auraient été bien utiles pour rédiger mes souvenirs, je ne les ai pas +conservées. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous +les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la société qui +m'entourait et où les femmes se faisaient l'écho des propos de leurs +amis. Le premier événement qui commença à me paraître sérieux fut la +sortie de M. Necker du ministère. Ce sont les conditions extraordinaires +de ce départ, plutôt que ses conséquences, qui me frappèrent. J'avais +été faire une visite au contrôle général la veille du jour où nous +devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le maréchal de +Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de +Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait là avec quelques +personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des +philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait guère à mes dix-neuf +ans. Mme la maréchale de Beauvau, sérieuse, pédante et peu indulgente, +m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout, +depuis la toilette jusqu'à la conversation. Charles de Noailles, fils de +Mme de Poix, Amédée de Duras, son cousin, tous deux mes aînés d'un an, +et moi, aurions aimé à aller un peu rire dans le jardin; mais la +répartition des heures et des mouvements, la sévérité des convenances ne +toléraient pas une telle infraction à la règle. Cependant, le soir, nous +faisions de la musique, accompagnés par Mme de Poix, qui était +excellente musicienne, et Mme la maréchale s'amusait à me voir faire +tableau avec sa petite négresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux, +elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir +comme l'ébène, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de +cette représentation, qui m'ennuyait extrêmement, parce que j'ai +toujours eu horreur des choses factices. + +Comme nous déjeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre +arriva fort troublé et demanda à M. le maréchal s'il savait où était M. +Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre +était monté en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au +Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait où le trouver; +que cette nouvelle commençait à se répandre et qu'il se formait des +groupes devant les fenêtres du contrôle général, à Versailles. Un +palefrenier à cheval avait été envoyé dans tous les lieux où l'on +supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on +ne signalait leur présence. Cette disparition inquiéta fort, et ma tante +voulut retourner à Versailles, pour mieux dire, à la Ménagerie, où nous +étions établies. En y arrivant, le mystère nous fut dévoilé. Les chevaux +de M. Necker étaient rentrés à Versailles après avoir conduit leurs +maîtres au Bourget. Là ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en +Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le +ministère, était de se dérober aux témoignages de popularité que son +départ n'aurait pas manqué de provoquer. J'ai entendu depuis blâmer +cette démarche comme entachée d'un excès d'amour-propre; +personnellement, je crois que M. Necker était de très bonne foi et que, +prévoyant déjà d'ailleurs qu'on courait à une catastrophe, il ne voulait +pas exciter le peuple, qui commençait à se faire craindre. + +Mme de Montesson était à Paris et se proposait de partir pour Berny, où +elle devait passer l'été. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle eût +sans doute préféré s'établir pour cette saison, à Versailles, alors le +centre de la société et des affaires, et dont tendaient à se rapprocher +tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui +permettait pas. D'un autre côté, le séjour de Paris, où l'on cherchait à +provoquer de l'inquiétude pour les subsistances, un des moyens employés +par les révolutionnaires pour soulever le peuple, n'était plus tenable. +Berny étant peu éloigné de Versailles, où elle pouvait se rendre en deux +heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y établir avec +Mme de Valence, et m'engagea à y venir passer un mois ou six semaines. + + +IV + +Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon +palefrenier anglais qui parlait à peine français, et lui ordonnai de +passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui étaient +nécessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on +n'avait pas la moindre idée de ce qui devait arriver à Paris le +lendemain. On parlait seulement de troubles partiels à la porte de +quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. La +petite armée qui était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ +de Marc rassurait la cour, et quoique la désertion y fût journalière, on +ne s'en inquiétait pas. + +Si l'on réfléchit que ma position personnelle me mettait à portée de +tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemblée, demeurait, +avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Ménagerie; que +j'allais tous les jours souper à Versailles, chez Mme de Poix, dont le +mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemblée, voyait le roi tous +les soirs à son coucher ou à l'ordre, on sera bien surpris de ce que je +vais conter. + +Notre sécurité était si profonde que le 14 juillet à midi, ou même à une +heure plus avancée de la journée, nous ne nous doutions, ni ma tante ni +moi, qu'il y eût le moindre tumulte à Paris, et je montai dans ma +voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le siège, pour +m'en aller à Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois +de Verrières. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles à +Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me +rappelle encore que j'avais dîné de bonne heure à Versailles, de manière +à arriver à Berny assez à temps pour être établie dans mon appartement +avant le souper, servi à 9 heures à la campagne. Cette réflexion rend +l'ignorance où nous étions encore plus extraordinaire. En arrivant à +Berny, je fus surprise, après avoir pénétré dans la première cour, de ne +voir aucun mouvement, de trouver les écuries désertes, les portes +fermées; même solitude dans la cour du château. La concierge, qui me +connaissait bien, entendant une voiture, s'avança sur le perron et +s'écria d'un air troublé et effaré: «Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est +pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tiré le canon de la +Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les +portes sont barricadées et gardées par les gardes françaises, qui se +sont révoltés avec le peuple.» L'on conçoit mon étonnement, plus grand +encore que mon inquiétude. Mais comme, malgré mes dix-neuf ans les +choses imprévues ne me déconcertaient guère, j'ordonnai, à la voiture de +rebrousser chemin et me fis conduire à la poste aux chevaux de Berny, +dont je connaissais le maître comme un brave homme, fort dévoué à Mme de +Montesson et à ses amis. Je lui témoignai le désir de retourner à +l'instant à Versailles. Il me confirma le récit de la concierge, qui +n'était composé que de suppositions, puisque personne n'était sorti de +Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arborées sur +les barrières, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intérieur +criaient: «Vive la nation!» et avaient une cocarde aux trois couleurs à +leur chapeau. + +Mon cocher de remise déclara qu'il ne retournerait à Versailles pour +rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste menés par +deux postillons dont le maître me répondit, comme étant des garçons +déterminés, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai +vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle était couchée. Elle +n'avait pas été chez Mme de Poix. M. de Lally n'était pas revenu. Elle +ne savait rien. En me voyant près de son lit, elle crut qu'elle, faisait +un mauvais rêve ou que la tête m'avait tourné. Pour moi, j'avoue que le +sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquiétait +surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent été offerts en +holocauste à la nation. + +Le lendemain matin, nous étions de bonne heure à Versailles. Ma tante +alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le même but, chez mon beau-père, +où j'appris tout ce qui s'était passé: la prise de la Bastille; la +révolte du régiment des gardes françaises; la mort de MM. de Launay et +Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et +inutile d'un escadron de Royal-Allemand, commandé par le prince de +Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une députation du peuple +força M. de La Fayette de se mettre à la tête de la _garde nationale,_ +qui s'était instituée. Puis, peu de jours après, la nouvelle arriva que +MM. Foulon et Bertier avaient également été massacrés. Le régiment des +gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhérer à +sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et +cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par +toute l'armée française, présenta néanmoins cet avantage pour Paris, +qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organisé qui +empêcha la lie du peuple de se livrer aux excès qui se seraient produits +sans son intervention. + +La petite armée de la plaine de Grenelle fut dissoute, les régiments, +dont la désertion avait éclairci les rangs, importèrent dans les +provinces où on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline +qui leur avait été inculqué à Paris, et rien dans la suite ne put +l'effacer. + + +V + +Sept ou huit jours après le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en +secret de sa garnison à Versailles, tant il était inquiet de son père et +de moi. À Valenciennes, où son régiment était renfermé, les récits les +plus mensongers et les plus contradictoires s'étaient succédé toutes les +heures. Le ministre de la guerre, comte de Puységur[84], et le duc de +Guines, son inspecteur, ne désapprouvèrent pas cette légère infraction, +et un congé lui fut délivré, à la demande de son père, qui, dans ce +temps où il prévoyait déjà une élévation que sa modestie l'empêchait de +désirer, était bien aise de conserver son fils auprès de lui. Néanmoins, +après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de +M. Necker, rappelé dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui +n'était pas d'avis que son père acceptât le ministère de la guerre qu'on +lui offrait, voulut s'éloigner de Versailles pour ne pas influer sur sa +détermination. + +On m'avait ordonné les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier, +car ma dernière couche, où j'avais été si malade, m'avait laissé une +grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait même que je n'eusse +plus d'enfants, ce qui me mettait au désespoir. Nous allâmes donc à +Forges, et le séjour d'un mois que nous y fîmes est un des moments de ma +vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoyé là-bas nos +chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades +dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville. +Nous avions emporté des livres en grande variété, et mon mari, lecteur +infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduité +et ce goût pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonnée +encore, à l'âge avancé où je tâche de rassembler ces souvenirs. Il n'y +avait pas de société à Forges, si ce n'est une femme agréable dont j'ai +oublié le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et +le charme de notre ménage, tandis que son mari, qu'elle aimait à la +passion, était dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir +d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent +aussi, à cheval, un officier de je ne sais quel régiment. Il était du +pays et, tout en nous indiquant les belles promenades à faire, nous +racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du +corps, sans se douter que ce désir devait être bientôt satisfait. + +Le 28 juillet est l'un des jours de la Révolution où il arriva la chose +la plus extraordinaire et qui a été la moins expliquée, puisque, pour la +comprendre, il faudrait supposer qu'un immense réseau ait couvert la +France, de manière qu'au même moment et par l'effet d'une même action, +le trouble et la terreur fussent répandus dans chaque commune du +royaume. Voici ce qui arriva à Forges ce jour-là, comme partout +ailleurs, et ce dont j'ai été témoin oculaire. Nous occupions un modeste +appartement à un premier étage très bas, donnant sur une petite place +traversée par la grande route qui conduit à Neufchâtel et à Dieppe. Sept +heures du matin sonnaient, et j'étais habillée et prête à monter à +cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-là, +parce que, à la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas +voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fenêtre, et je +regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque +j'entendis arriver du côté opposé une foule de gens qui couraient et qui +débouchèrent sur la place au-dessous de ma fenêtre--notre maison était +située à un coin--en donnant des signes de crainte désespérés. Des +femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient, +menaçaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: «Nous sommes +perdus!» Au milieu d'eux, un homme à cheval les haranguait. Il était +vêtu d'un mauvais habit vert, à l'apparence déchiré, et n'avait pas de +chapeau. Son cheval gris-pommelé était couvert de sueur et portait sur +la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrêtant sous ma +fenêtre, il recommença une sorte de discours sur le ton des charlatans +parlant sur les places publiques, et disait «Ils seront ici dans trois +heures, ils pillent tout à Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux +granges, etc., etc.» Et, après ces deux ou trois phrases, il mit les +éperons dans le ventre de son cheval et s'en alla du côté de Neufchâtel +au grand galop. + +Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai à cheval, et je +me mis à parcourir au pas cette rue où affluaient peu à peu des gens qui +croyaient que leur dernier jour était arrivé, leur parlant, tâchant de +leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on +leur avait dit; qu'il était impossible que les Autrichiens, dont cet +imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'étions pas en +guerre, fussent arrivés jusqu'au milieu de la Normandie sans que +personne eût entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'église, je +trouvai le curé qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. À ce moment +arriva à cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait été +chercher à la fontaine, avec l'officier dont j'ai parlé plus haut. Ils +me trouvèrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du +curé, et lui représentant la folie d'effrayer son troupeau par le +tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que +ses craintes étaient chimériques. Alors mon mari, prenant la parole, dit +à tous ces gens rassemblés que rien de ce qui leur avait été annoncé +n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller +à Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant +ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous +partîmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier +qui, depuis le 14 juillet où il s'était trouvé à Paris, croyait que les +Français, dont il n'entendait pas la langue, étaient tous fous. Il +s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me +disait: «_Please, milady, what are they all about?_[86]» + +Au bout d'une heure, nous arrivâmes au bourg où nous devions trouver les +Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait à la place, un +homme armé d'un mauvais pistolet rouillé nous arrêta par les mots: «Qui +vive!» puis, s'étant avancé au-devant de nous, il nous demanda si les +Autrichiens n'étaient pas à Forges. Sur notre réponse négative, il nous +mena sur la place en criant à toute la population qui y était +rassemblée: «Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!» À ce moment un gros +homme, espèce de bourgeois, s'étant approché de moi, poussa +l'exclamation: «Eh! citoyen, c'est la reine!» Alors, de toutes parts, on +s'écria qu'il fallait me mener à la commune, et quoique je ne fusse pas +du tout effrayée de cette conjoncture, je l'étais beaucoup du danger que +couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les +jambes de mon cheval, animal très vif. Heureusement, un garçon +serrurier, étant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit +à rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux +fois l'âge de la jeune demoiselle et était deux fois aussi grosse, qu'il +l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'était pas elle. Cette +assurance me rendit la liberté, et nous repartîmes aussitôt pour +retourner à Forges, où déjà se répandait, le bruit que nous étions pris +par l'ennemi. Nous retrouvâmes les hommes armés de tout ce qu'ils +avaient pu se procurer et la garde nationale organisée. C'était là le +but que l'on s'était proposé d'atteindre, et dans toute la France, au +même jour et presque à la même heure, la population se trouva armée. + + + + +CHAPITRE X + +I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners +officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de +la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la +guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et +Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son +commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La +Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La +Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale +à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de +Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin +parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du +5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur +Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles +le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de +départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des +ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme +se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le +château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre +la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de +la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de +Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se +réfugie à Saint-Germain. + + +I + +Quelques jours après les événements que je viens de raconter, mon mari +reçut un courrier lui annonçant la nomination de son père au ministère +de la guerre. Nous repartîmes aussitôt pour Versailles. Alors commença +ma vie publique. Mon beau-père m'installa au département de la +Guerre[87] et me mit à la tête de sa maison pour en faire les honneurs, +de concert avec ma belle-sœur, également logée au ministère, mais qui, +au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement +du premier avec mon mari. J'avais été si accoutumée, à Montpellier et à +Paris, aux grands dîners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait +aucunement. D'ailleurs, je ne me mêlais de rien que de faire les +honneurs. Il y avait par semaine deux dîners de vingt-quatre couverts, +auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemblée constituante, à +tour de rôle. Les femmes n'étaient jamais invitées. Mme de Lameth et moi +étions assises vis-à-vis l'une de l'autre, et nous prenions à côté de +nous les quatre personnages les plus considérables de la société, en +observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a été +à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en +habit habillé, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme +et supérieurement coiffé avec une forêt de cheveux blancs. Mirabeau seul +ne vint pas chez nous et ne fut jamais invité. J'allais souvent souper +dehors, soit chez mes collègues, soit chez les personnes établies à +Versailles pendant le temps de l'Assemblée nationale, comme on la +nommait. + +Le jour même du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France +avec ses enfants et se rendit à Turin chez son beau-père[89]. Plusieurs +personnes de sa maison l'accompagnèrent, entre autres M. d'Hénin, son +capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque émotion populaire +ne compromît la sûreté de la famille de Polignac, les engagea à quitter +aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa démission de gouvernante +des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa +fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son départ. Il y +avait quinze jours seulement qu'elle était accouchée de son fils Agénor. +Elle le laissa à son mari, qui était de quartier comme capitaine des +gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprès de lui. Ne +l'aimant pas, elle préféra sans doute suivre sa mère et emmener ses deux +filles. Elle avait épousé le duc de Gramont à douze ans et un jour, et à +vingt-deux ans elle était mère déjà de trois enfants. Je la quittai +alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours été très +doux, car son caractère était aussi angélique que sa figure. Son visage +était divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle fût très +droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait +des ailes sous le menton, comme aux chérubins. + +Tout est de mode en France; celle de l'émigration commença alors. On se +mit à lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme. +Ceux, en grand nombre, qui avaient des créanciers, envisagèrent ce moyen +de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout +trouvé, ou bien un prétexte d'aller rejoindre leurs amis et leur +société. Personne ne se doutait encore des conséquences que cette +résolution pouvait avoir. + +Cependant la nuit du 4 août, qui détruisit les droits féodaux sur la +motion du vicomte de Noailles, aurait dû prouver aux plus incrédules que +l'Assemblée nationale n'en resterait pas à ce commencement de +spoliation. Mon beau-père y fut ruiné, et nous ne nous sommes jamais +relevés du coup porté à notre fortune dans cette séance de nuit, qui fut +une véritable orgie d'iniquités. La terre de La Roche-Chalais, près de +Coutras, était tout entière en cens et rentes ou en moulins; elle avait +un passage de rivière, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs, +avec la seule charge de payer un régisseur pour recevoir les grains, qui +se remettaient à jour marqué, ou que l'on pouvait payer en argent +d'après la cote du marché. Cette espèce de propriété, qui instituait +deux propriétaires pour le même fond, était fort en usage dans la partie +sud-ouest de la France. On ne décréta pas d'abord la spoliation entière, +on arrêta seulement à quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant +l'expiration du délai fixé pour le versement de la somme due, on décida +que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu. + +Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdîmes le +passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh, +d'Ambleville, de Tesson, de Cénevières, belle terre dans le Quercey, +dont mon beau-père fut obligé de vendre le domaine l'année suivante. +Voilà comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus +vécu que d'expédients, du produit de la vente de ce qui restait, du +d'emplois dont les charges ont presque toujours été plus fortes que le +revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus +pendant de longues années, pas à pas, dans le fond de l'abîme où nous +resterons jusqu'à la fin de notre vie. + +À ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mère, retirée à +Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevêque, dût aussi me +dépouiller entièrement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison +de compter. Je ne pouvais prévoir que mon oncle, qui n'avait pas été +nommé aux États-Généraux, et dont le décret spoliateur n'entamait les +revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000 +francs de rentes sur les biens du clergé, dont il ne devait pas dépenser +le quart, dans la retraite où il vivait, dût laisser, quand il sortirait +de France l'année suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles +la fortune de ma grand'mère se trouva compromise. + +Toutes les conséquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se +firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-père, au ministère, touchait +300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant général et de +commandant de province. À vrai dire, il était tenu à un grand état, et, +outre les deux dîners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions +encore deux beaux et élégants soupers où j'invitais vingt-cinq ou trente +femmes vieilles et jeunes, réunions dont nous jouissions uniquement ma +belle-sœur et moi; car, le plus souvent, mon beau-père, qui se levait de +très bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela +n'empêchait toutefois pas ses collègues et leurs femmes de venir chez +nous. + +Malgré ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient très bien. Mme la +comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, se +montrait particulièrement bonne et aimable à mon égard, et j'étais liée +avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et +son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adoptée +comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc, +dans ma première jeunesse, et même à Paris, chez mon oncle, dans mon +enfance. J'en dirai autant de l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, qui +était garde des sceaux. + +Mme de Saint-Priest était Grecque par sa mère. Fille du ministre de +Prusse à Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en était +sortie que pour épouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France +auprès de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame +française, elle conservait dans son intérieur toutes les manies et +souvent le vêtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait +plusieurs enfants et était de nouveau grosse au moment dont je parle. +Arrivée de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout +le charme de la nouveauté et des surprises que lui causait +l'indépendance des femmes, tant soit peu libres, de France. + +Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] était +ministre de la marine. Elle était fille de M. Angran d'Alleray, +lieutenant civil, et se trouvait très déplacée à Versailles, où la +noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est resté aucun souvenir de +cette maison, si ce n'est que c'étaient des gens très respectables et +généralement estimés. + +Mme Necker, femme du contrôleur général, ou, pour mieux dire, du premier +ministre, tenait un état à peu près semblable au nôtre. Mais, comme elle +ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours à souper des +députés, des savants, mêlés aux admirateurs de sa fille, qui tenait +bureau d'esprit dans le salon de sa mère et était alors dans toute la +fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science, +l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Staël vivait chez son père, au +contrôle général, à Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour +de l'audience des ambassadeurs. Elle était alors plus que liée avec +Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari à cette époque. Cette +amitié, qui datait de leur jeunesse, m'inquiétait. J'avais une très +mauvaise opinion de la moralité de ce jeune homme; je craignais surtout +son ascendant en politique. Ma belle-sœur partageait mon sentiment à +l'égard de son beau-frère, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon +mari se sépara ouvertement de lui et de son frère Charles, nous en fûmes +charmées. + +N'ayant jamais eu la moindre prétention à l'esprit, je me bornais à user +avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait douée. J'étais sur +le pied de relations intimes avec Mme de Staël, mais elles n'allaient +pas jusqu'à la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de +confiance pour lui tout dire, m'avait donné les plus grands détails sur +sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarité avec elle, mais +non pas en amitié. + +Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes à +rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas +enthousiasmée de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui +avouais que je n'attachais pas à ces avantages personnels plus de prix +qu'ils n'en méritent, puisqu'ils passeraient avec l'âge, elle s'écriait +naïvement que, si elle les avait possédés, elle aurait voulu bouleverser +le monde. Son grand et singulier plaisir était de supposer des +circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me +demander: «Feriez-vous telle ou telle chose?» Et comme, dans mes +réponses, je me montrais toujours disposée à mettre en pratique, avec +joie, les idées de dévouement, de sacrifice, d'abnégation et de courage +que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une +raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce fût pour +son mari que l'on se sentît disposée à tous les sacrifices possibles, et +elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: «Apparemment que vous +l'aimez comme votre amant.» + +C'était un singulier mélange que cette femme-là, et j'ai souvent cherché +à m'expliquer l'alliance de ses qualités et de ses vices. Mais le mot +_vice_ est trop sévère. Ses grandes qualités étaient seulement ternies +par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement +qu'elle éprouvait toujours une sorte d'agréable surprise, lorsqu'un +homme recherchait auprès d'elle des jouissances dont sa figure +disgraciée semblait devoir bannir à jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout +lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se +montrait plus sensible à la beauté de ses bras qu'aux charmes de son +esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considérasse +comme une véritable dévergondée, car malgré tout elle exigeait une +certaine délicatesse de sentiment, et elle a été susceptible de +passions, très vives et très dévouées tant qu'elles duraient. C'est +ainsi qu'elle a aimé passionnément M. de Narbonne, qui l'a abandonnée, +autant qu'il m'en souvient, d'une manière indigne. + + +II + +Les gardes nationales s'organisèrent dans tout le royaume à l'instar de +celle de Paris, dont M. de La Fayette était le généralissime. Le roi +lui-même désira que celle de Versailles se formât et que tous les commis +et employés des ministères y entrassent, espérait que l'esprit en +deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence +dépendait de la cour, se montreraient disposées à ne pas l'abandonner. +On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait +acquis une sorte de réputation qu'il était loin de mériter, fut appelé à +sa tête. Je savais par mon père ce qu'il fallait en penser. M. Dillon +avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amérique et +avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non +seulement d'habileté, mais aussi de courage. Cependant, à son retour, on +le combla de faveurs, tandis que mon père, auquel il devait son premier +succès, puisque ce fut le régiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut, +après la guerre, que des dégoûts et des passe-droits. C'est grâce aux +sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nommé commandant en chef +de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-père, espérant qu'on +pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il désirait, +désigna son fils pour en être le commandant en second. Cela équivalait à +en avoir le commandement réel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la +hauteur répugnaient à se mêler à cette troupe de bourgeois, ne s'en +occupait jamais que les jours où il ne pouvait s'en dispenser. Aussi +n'eut-il aucune part à l'organisation, ni à la nomination des officiers. +Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'état-major très distingué, +en fut nommé major[92]. C'était un brave homme, qui avait du talent +comme organisateur; mais la faiblesse de son caractère le laissa en +butte à toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands +de Versailles déjà enrôlés dans le parti révolutionnaire et qui semèrent +la discorde dans la troupe. + +On commençait déjà, avant la fin d'août, à découvrir des menées +coupables pour faire naître une disette dans les subsistances, et +plusieurs agents furent surpris et arrêtés. Deux d'entre eux furent +jugés et condamnés, sur leurs propres aveux, à être pendus. Le jour de +l'exécution, le peuple s'assembla sur la place. La maréchaussée, +insuffisante pour maintenir l'ordre et empêcher que la populace ne +délivrât les condamnés, crut prudent de les faire rentrer dans la +prison, et l'exécution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la +potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dénoncé ceux qui +avaient voulu les séduire. Cependant, force devait rester à la loi, et +le jour désigné pour l'exécution des condamnés, M. de La Tour du Pin, à +défaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre à Versailles, +assembla la garde nationale et lui ordonna de prêter main-forte pour +l'exécution des coupables. De violents murmures s'élevèrent, mais sa +fermeté inébranlable en imposa. Sur sa déclaration aux gardes que tous +ceux qui refuseraient de marcher seraient à l'instant rayés des +contrôles, et que lui-même allait se mettre à leur tête, ils n'osèrent +pas résister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale +n'était pas homme à se laisser épouvanter par des clameurs, ne s'opposa +plus à l'exécution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut +avoir fait une campagne appelée à la couvrir de gloire. M. de La Tour du +Pin, qui n'avait jamais fait office d'exécuteur des hautes œuvres, +revint chez lui très affecté du triste spectacle dont il venait d'être +témoin. + +Le jour de la Saint-Louis, il était d'usage que les échevins et les +officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fête au roi. +Cette année, la garde nationale voulut aussi être admise à cette +distinction, et le généralissime, M. de La Fayette, se rendit à +Versailles avec tout son état-major, en même temps que M. Bailly, maire +de Paris, et toute la municipalité. Les poissardes vinrent aussi, comme +c'était la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reçut, les +uns et les autres, en cérémonie, dans le salon vert, attenant à sa +chambre à coucher. L'étiquette de ces sortes de réceptions fut suivie +comme à l'ordinaire. La reine était en robe ordinaire, très parée et +couverte de diamants. Elle était assise sur un grand fauteuil à dos, +avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. À droite et à gauche, +quelques duchesses étaient en grand habit sur des tabourets, et +derrière, toute la maison, femmes et hommes. + +Je m'étais placée assez en avant pour voir et entendre. L'huissier +annonça: «La ville de Paris!» La reine s'attendait à ce que le maire mît +un genou en terre, comme il l'eût fait les années précédentes; mais M. +Bailly, en entrant, ne fit qu'une très profonde révérence, à laquelle la +reine répondit par un signe de tête qui n'était pas assez aimable. Il +prononça un petit discours fort bien écrit, où il parla de dévouement, +d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le défaut de +subsistances dont on était tous les jours menacé. + +M. de La Fayette s'avança ensuite et présenta son état-major de la garde +nationale. La reine rougit, et je vis que son émotion était extrême. +Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe +de tête qui les congédiait. Ils s'en allèrent fort mécontents d'elle, +comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait +jamais l'importance de la circonstance où elle se trouvait; elle se +laissait aller au mouvement qu'elle éprouvait sans en calculer la +conséquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux eût +gagnés, se retirèrent de mauvaise humeur et répandirent leur +mécontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on +attisait contre la reine, et dont le duc d'Orléans était le premier +auteur. + +Les poissardes aussi furent mal accueillies et résolurent de s'en +venger. + +La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut +avoir des drapeaux, et il fut décidé qu'on les bénirait solennellement à +Notre-Dame-de-Versailles. Une députation des principaux officiers, avec +M. d'Estaing à leur tête, vint me demander de quêter à la cérémonie de +cette bénédiction. Il avait été convenu que je me rendrais gracieusement +à leurs vœux. Mais ma gravité faillit succomber, au milieu de mon +compliment d'acceptation, lorsque j'aperçus, derrière M. d'Estaing, le +garçon du château, armé jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de +l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent à souper. +Ces disparates étaient encore nouvelles et ne paraissaient que +plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste +major de la garde nationale, Berthier, dont le père était intendant du +département de la guerre, serait prince souverain de Neufchâtel et qu'il +épouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable; +mais nous en avons vu bien d'autres plus singulières! + +J'allai donc à cette cérémonie très brillante et très solennelle, où se +trouvaient des députations de tous les corps militaires présents à +Versailles. Combien je fis de réflexions, pendant cette grand'messe qui +fut fort longue, sur la marche des événements! Quatorze mois à peine +auparavant, j'avais quêté, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de +Versailles, à un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les +princes du sang, dont plusieurs avaient déjà quitté la France. + +Au-devant de moi s'avança, pour me donner la main, un beau jeune homme +qui m'était inconnu, fort confus de son rôle; peut-être était-ce bien, +comme Simon, un garçon du château ou quelque marchand de Versailles. Je +ne m'informai pas de son nom. La quête, dont le curé et ses pauvres se +montrèrent très satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage. +Mes idées aristocratiques étaient bien un peu dérangées par cette sorte +de rôle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-père l'avait voulu et +le roi l'avait désiré. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de +bonne grâce. J'avais revêtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de +compliments, et il nous fallut encore donner à dîner à l'état-major de +cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de +pressentiment. + +Enfin l'été s'avançait. Je commençais une grossesse qui semblait devoir +être heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-père avait douze +chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions, +ma belle-sœur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui +entourent Versailles. + +On parlait tous les jours de petites émeutes dans Paris à l'occasion des +subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne +pût assigner de raison à cette disette. Elle était certainement causée +par les menées des révolutionnaires. + +La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prévoyait aucun +événement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal. +Le régiment des gardes françaises, moins les officiers, en avait formé +le noyau et avait, pour ainsi dire, inoculé aux bourgeois qui étaient +entrés dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents +et les caporaux des gardes françaises, appelés aux emplois d'officiers, +en avaient été les instructeurs, et cette garde fut tout de suite +constituée. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se +doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orléans conspirait et +rêvait de monter sur le trône. C'est une absurde injustice de croire que +M. de La Fayette ait été l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789. +Il croyait régner à Paris, et son règne cessa le jour où le roi et +l'Assemblée y vinrent résider. On le chargea alors d'une responsabilité +qu'il ne désirait pas. Il fut débordé par les révolutionnaires et +entraîné par eux malgré lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur +ces journées où la faiblesse du roi fit tout le mal. + + +III + +On avait appelé à Versailles le régiment de Flandre-Infanterie, dont le +marquis de Lusignan, député, était colonel. À la suite de la quête dont +j'ai parlé plus haut, les gardes du corps--c'était la compagnie du duc +de Gramont qui était de quartier--voulurent offrir un dîner de corps aux +officiers du régiment de Flandre et à ceux de la garde nationale. Ils +demandèrent qu'on leur prêtât à cet effet la grande salle du théâtre du +château[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe +se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre, +ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique décoration toute +dorée s'adaptait à la scène du théâtre et répétait la salle. Je l'avais +déjà vue lorsque les gardes du corps donnèrent un bal à la reine, à la +naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser +leur table. Le dîner commença assez tard, et on illumina brillamment le +théâtre qui, d'ailleurs, aurait dû l'être de toute manière, puisqu'il +n'y avait pas de fenêtres. + +Nous allâmes, ma belle-sœur et moi, vers la fin du dîner, pourvoir le +coup d'œil, qui était magnifique. On portait des santés, et mon mari, +venu à notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des +premières de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on était fort +échauffé et que des propos inconsidérés avaient été prononcés. + +Tout à coup on annonça que le roi et la reine allaient se rendre au +banquet: démarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les +souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit +dauphin, qui avait près de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes +de: «Vive le roi!» Je n'en ai pas entendu proférer d'autres, au +contraire de ce qu'on a prétendu. Un officier suisse s'approcha de la +loge et demanda à la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour +de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre +peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, très +hardiment, en souriant, et nullement effrayé des cris qu'il entendait +autour de lui. La reine n'était pas si tranquille, et quand on le lui +rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partîmes après que le roi et la +reine se furent retirés. Comme tout le monde sortait, mon mari, +craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous +rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la +Chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des +rubans blancs de leurs chapeaux à quelques officiers. Celait une grande +étourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs +existaient déjà, ne manquèrent pas de faire une description de l'orgie +de Versailles, à la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait +distribué des cocardes blanches à tous les convives. J'ai vu depuis ce +conte absurde répété dans de graves histoires, et cependant cette +plaisanterie irréfléchie s'est bornée à un nœud de ruban que Mme de +Maillé, jeune étourdie de dix-neuf ans, détacha de son chapeau. + + +IV + +Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y +eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place, +malgré les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale. +Cependant on ne s'alarma pas à Versailles. On crut que cette révolte +serait semblable à celles qui avaient déjà eu lieu, et que la garde +nationale, dont on se croyait sûr, suffirait pour contenir le peuple. +Plusieurs messages, venus au roi et au président de la Chambre, avaient +si bien rassuré, que le 5 octobre, à 10 heures du matin, le roi partit +pour la chasse dans les bois de Verrières, et que moi-même, après mon +déjeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'était établie à +Versailles pour y accoucher. Nous allâmes nous promener en voiture au +jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous +descendions de voiture, pour traverser la contre-allée, nous vîmes un +homme à cheval passer ventre à terre près de nous. C'était le duc de +Maillé, qui nous cria: «Paris marche ici avec du canon.» Cette nouvelle +nous effraya fort, et nous retournâmes aussitôt à Versailles, où déjà +l'alarme était donnée. + +Mon mari s'était rendu à l'Assemblée sans rien savoir. On n'ignorait pas +qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien +apprendre de plus, puisque le peuple s'était porté aux barrières, tenait +les portes fermées et ne permettait à personne de sortir. M. de La Tour +du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne à qui il +voulait parler, passa derrière un gros personnage qu'il ne reconnut pas +d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait +alors le comte de La Marck: «Paris marche ici avec douze pièces de +canon.» Ce personnage était Mirabeau, alors fort lié avec le duc +d'Orléans. M. de La Tour du Pin courut chez son père, déjà en conférence +avec les autres ministres. La première chose que l'on fit, fut d'envoyer +dans toutes les directions où l'on pensait que la chasse avait pu +conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-père accepta les +services de plusieurs personnes venues à Versailles pour leurs affaires, +et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa +garde nationale, à laquelle il était loin de se fier. On ordonna au +régiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes. +Les gardes du corps sellèrent leurs chevaux. Des courriers furent +expédiés pour appeler les Suisses de Courbevoie. À tous moments, on +envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On +apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes +marchaient sur Versailles; qu'après cette sorte d'avant-garde venait la +garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe +d'individus marchant sans ordre. Il n'était plus temps de défendre le +pont de Sèvres. La garde nationale de cette ville l'avait déjà livré aux +femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-père +voulait que l'on envoyât le régiment de Flandre et des ouvriers pour +couper la route de Paris. Mais l'Assemblée nationale s'était déclarée en +permanence, le roi était absent, personne ne pouvait prendre +l'initiative d'une démarche hostile. + +Mon beau-père, désespéré ainsi que M. de Saint-Priest, s'écriait: «Nous +allons nous laisser prendre ici et peut-être massacrer sans nous +défendre.» Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde +nationale. Elle se réunissait sur la place d'Armes et se mettait en +bataille le dos à la grille de la cour royale. Le régiment de Flandre +avait sa gauche à la grande écurie et sa droite à la grille. Le poste de +l'intérieur de la cour royale et celui de la voûte de la Chapelle +étaient occupés par les Suisses, dont il y avait toujours un fort +détachement à Versailles. Les grilles furent partout fermées. On +barricada toutes les issues du château, et des portes qui n'avaient pas +tourné sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermèrent pour la première +fois. + +Enfin, vers 3 heures, arrivèrent au galop, par la grande avenue, le roi +et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrêter et d'adresser +quelque bonne parole à ce beau régiment de Flandre, devant lequel il +passa et qui criait: «Vive le roi!», ne lui dit pas un mot. Il alla +s'enfermer dans son appartement d'où il ne sortit plus. La garde +nationale de Versailles, qui faisait sa première campagne, commença à +murmurer et à dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il +n'y avait pas de canon à Versailles. + +L'avant-garde de trois à quatre cents femmes commença à arriver et à se +répandre dans l'avenue. Beaucoup entrèrent à l'Assemblée et dirent +qu'elles étaient venues chercher du pain et emmener les députés à Paris. +Un grand nombre d'entre elles, ivres et très fatiguées, s'emparèrent des +tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intérieur de la salle. La nuit +arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient +des rangs de la garde nationale et étaient dirigés sur mon mari, leur +chef, à qui elle refusait d'obéir en restant à son poste. Une balle +atteignit M. de Savonnières et lui cassa le bras au coude. Je vis +rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas +la fenêtre d'où j'assistais à tous ces événements. Mon mari échappa par +miracle, et, ayant constaté que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre +place en avant des gardes du corps rangés en bataille près de la petite +écurie. Mais ils étaient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie +de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute idée de défense +impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises +dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnaître +qu'elle fraterniserait avec celle de Paris dès que celle-ci paraîtrait, +et que le mieux, par conséquent, était de ne pas la rassembler de +nouveau. + +À ce moment, mon beau-père et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le +roi se retirât à Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendît là les +propositions qui lui seraient faites par les insurgés de Paris et par +l'Assemblée nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou +9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour +royale, où elle pénétra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle +passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna, +par la Ménagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette +troupe, à Versailles, que ce qui était nécessaire pour relever les +postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses +et les Cent-Suisses conservèrent les leurs. + +C'est alors que deux à trois cents femmes qui tournaient depuis une +heure autour des grilles, découvrirent une petite porte[99] donnant +accès à un escalier dérobé qui aboutissait, au-dessous du corps de logis +où nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affidé, +probablement, leur montra cette issue. Elles s'y précipitèrent en foule, +et renversant à l'improviste le garde suisse de faction au haut de +l'escalier, se répandirent dans la cour et entrèrent chez les quatre +ministres logés dans cette partie des bâtiments. Il en pénétra un si +grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier +en furent encombrés. Mon mari rentrait à ce moment pour nous apporter +des nouvelles, à sa sœur et à moi. Très inquiet de nous voir en si +mauvaise compagnie, il résolut de nous emmener dans le château. Ma +belle-sœur avait pris la précaution d'envoyer ses enfants chez un député +de nos amis qui logeait dans la ville. Guidées par M. de La Tour du Pin, +nous montâmes dans la galerie[101] où se trouvaient déjà réunies une +quantité de personnes habitant le château, qui, sous le coup d'une +inquiétude mortelle quant à la suite des événements, venaient dans les +appartements pour être plus près des nouvelles. + +Pendant ce temps-là, le roi, toujours hésitant devant un parti à +prendre, ne voulait plus s'en aller à Rambouillet. Il consultait tout le +monde. La reine, tout aussi indécise, ne pouvait se résoudre à cette +fuite nocturne. Mon beau-père se mit aux genoux du roi pour le conjurer +de mettre sa personne et sa famille en sûreté. Les ministres seraient +restés pour traiter avec les insurgés et l'Assemblée. Mais ce bon +prince, répétant toujours: «_Je ne veux compromettre personne_», perdait +un temps précieux. À un moment, on crut qu'il allait céder, et l'ordre +fut donné de faire monter les voitures qui, attelées depuis deux heures, +attendaient à la grande écurie. On s'imaginera sans doute difficilement +que, de tous les écuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pensée +que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au départ de la famille +royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment où la foule du peuple +de Paris et de Versailles, qui était rassemblée sur la place d'armes, +vit ouvrir la grille de la cour des grandes écuries, il s'éleva un cri +unanime de frayeur et de fureur: «Le roi s'en va!» En même temps on se +jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmène les chevaux, et +force fut de venir dire au château que le départ était impossible. Mon +beau-père et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui +étaient attelées hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la +reine repoussèrent cette proposition, et chacun, découragé, épouvanté, +et prévoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans +l'attente. + +On se promenait de long en large, sans échanger une parole, dans cette +galerie témoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis +XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et +Madame[103]. Le salon de jeu, à peine éclairé, était rempli de femmes +qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur +les tables. Pour moi, mon agitation était si grande que je ne pouvais +rester un moment à la même place. À tout instant j'allais dans +l'œil-de-bœuf, d'où l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans +l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-père, et d'apprendre par eux +quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable. + +Enfin, à minuit, mon mari, qui était depuis longtemps dans la cour, vint +annoncer que M. de La Fayette, arrivé devant la grille de la cour +royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait à parler au roi; +que la partie de cette garde, composée de l'ancien régiment des gardes, +manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre délai pouvait avoir +de l'inconvénient et même du danger. + +Le roi dit alors: «Faites monter M. de La Fayette.» M. de La Tour du Pin +fut en un instant à la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval +et pouvant à peine se soutenir, tant il était fatigué, monta chez le +roi, accompagné de sept à huit personnes, tout au plus, de son +état-major. Très ému, il s'adressa au roi en ces termes: «Sire, j'ai +pensé qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majesté, +que de périr inutilement sur la place de Grève.» Ce sont ses propres +paroles. Sur quoi le roi demanda: «Que veulent-ils donc?» M. de La +Fayette répondit: «Le peuple demande du pain, et la garde désire +reprendre ses anciens postes auprès de votre Majesté.» Le roi dit: «Eh! +bien, qu'ils les reprennent.» + +Ces paroles me furent répétées au moment même. Mon mari redescendit avec +M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire +exclusivement composée de gardes françaises, reprit sur l'heure même ses +anciens postes. C'est ainsi qu'à chaque porte extérieure où il y avait +un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste +composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya +bivouaquer, comme c'était l'usage, sur la place d'Armes, dans un long +bâtiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en +forme de tentes. + +Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du château et +s'écoulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus +harassés de fatigue et mouillés jusqu'aux os, avaient cherché un refuge +dans les écuries et les remises. Les femmes qui avaient envahi les +ministères, après avoir mangé ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient +couchées par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient, +disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient +pas pourquoi elles étaient venues. Il paraît que les chefs féminins +s'étaient réfugiées dans la salle de l'Assemblée nationale, où elles +restèrent toute la nuit pêle-mêle avec les députés qui se relayaient +pour établir la permanence. + +Je crois que M. de La Fayette, après avoir posé ses postes de garde +nationale, alla un moment à l'Assemblée, d'où il revint au château chez +Mme de Poix, logée près de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon +mari, avec lequel il était redescendu, l'avait quitté hors de la cour. +Quant à M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soirée, et était +resté dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde +nationale de Versailles que s'il n'en eût pas été le commandant en chef. +M. de La Tour du Pin avait réuni le peu d'officiers de son état-major +sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major +Berthier. Mais la plupart, à cette heure avancée, s'étaient retirés soit +chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance.. + +Le roi, à qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu régnait +dans Versailles, comme c'était effectivement vrai, congédia toutes les +personnes encore présentes dans l'œil-de-bœuf ou dans son cabinet. Les +huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y étaient encore que +la reine était retirée. Les portes se fermèrent, les bougies +s'éteignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma +tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministère, à cause des femmes +couchées dans les antichambres et qui nous causaient un grand dégoût. + +Après nous avoir mises en sûreté dans cet appartement, il redescendit +chez son père et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute +la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote +par-dessus son uniforme, car la nuit était froide et humide, puis, +prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit à visiter +les postes, à parcourir les cours, les passages, le jardin, pour +s'assurer que le calme régnait bien partout. Il n'entendit pas le +moindre bruit, ni autour du château, ni dans les rues adjacentes. Les +différents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'était +réinstallée dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses +canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la même +régularité qu'avant le 14 juillet. + +Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre à +Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas été +dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canapé et tout habillé, +dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproché, mais dans la +complète ignorance où il a été de la conspiration du duc d'Orléans, dont +les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en même temps que lui, sans +qu'il s'en doutât. Ce misérable, prince, après avoir siégé dans +l'Assemblée, à plusieurs reprises, le 5 octobre, était reparti le soir +pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller. + +En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa +présence à Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner +la reine. + + +V + +M. de La Tour du Pin, après la ronde nocturne qu'il venait de faire, +n'ayant rien entendu de nature à laisser craindre le moindre désordre, +revint au ministère[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son +cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du +Grand-Commun[107], il resta dans la salle à manger et se mit à la +fenêtre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici +que la cour des princes était alors fermée par une grille, près de +laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'était là +que commençait la garde de la personne du roi, service particulièrement +dévolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intérieur de +cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour +royale, afin d'éviter aux gardes du corps du poste installé près de la +voûte de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre, +d'être obligés, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir +par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la +cour des princes. On verra tout à l'heure combien la connaissance de ce +passage était nécessaire aux assassins. + +Le jour commençait à paraître. Il était plus de 6 heures, et le silence +le plus profond régnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuyé sur +la fenêtre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter +la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande +cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misérables +déguenillés entrer par la grille alors que celle-ci était fermée à clef. +Cette clef avait donc été livrée par trahison. Ils étaient armés de +haches et de sabres. Au même moment, mon mari entendit un coup de fusil. +Pendant le temps qu'il mit à descendre l'escalier et à se faire ouvrir +la porte du ministère, les assassins avaient tué M. de Vallori[110], le +garde au corps de faction à la grille de la cour des princes, et avaient +franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps +de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'étaient pas +deux cents--se précipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre +se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades +avaient abandonné sans défense en dehors du corps de garde, dans lequel +ils s'étaient enfermés, et que les assassins n'essayèrent pas de forcer. +Pourtant ces gardes du corps étaient là dix ou douze. Ils auraient pu +tirer, sabrer quelques-uns de ces misérables, secourir leur camarade. +Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, après avoir tiré +son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproché de ses +assaillants, fut écharpé à l'instant par les autres. Puis, cette lâche +besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie +de la bande qui, à ce moment, avait forcé la garde des Cent-Suisses, +placée au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blâmé ces colosses +de ne pas avoir défendu cet escalier avec leurs longues hallebardes. +Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde à +l'escalier, comme de coutume, tant on était certain qu'il n'arriverait +rien, et que les fortes grilles, toutes hermétiquement fermées, +opposeraient une résistance assez longue pour qu'on pût se mettre en +défense. + +La preuve que l'on n'avait pris aucune précaution extraordinaire, c'est +que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits +certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin à suivre, +tournèrent dans la salle des gardes de la reine, où ils tombèrent à +l'improviste sur le seul garde aposté en ce lieu. Ce garde se précipita +à la porte de la chambre à coucher, qui était fermée en dedans, et ayant +frappé à plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria: +«Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer.» Puis, résolu à vendre +chèrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il décharge d'abord +son mousqueton, se défend ensuite avec son sabre, mais est bientôt +écharpé sur place par ces misérables qui, heureusement, n'avaient pas +d'armes à feu. Il tombe contre la porte, et son corps empêchant les +assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussèrent dans l'embrasure de la +fenêtre, ce qui le sauva. Abandonné là sans connaissance jusqu'après le +départ du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave, +nommé Sainte-Marie[112], vivait encore à la Restauration. + +Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-sœur et moi, dans une chambre +de l'appartement de ma tante, Mme d'Hénin. Ma fatigue était très grande, +et ma belle-sœur eut de la peine à me réveiller pour me dire qu'elle +croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller écouter à +la fenêtre, qui donnait sur les plombs, d'où il provenait. Je me +secouai, car j'étais très endormie, puis étant montée sur la fenêtre, je +m'avançai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empêchait de voir +la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient: +«À mort! à mort! tue les gardes du corps!» Mon saisissement fut extrême. +Comme je ne m'étais déshabillée, non plus que ma belle-sœur, nous nous +précipitâmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le +parc[114], et d'où elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut égale à +la nôtre. Aussitôt nous appelâmes ses gens. Avant qu'ils ne soient +réveillés, nous voyons accourir ma bonne et dévouée Marguerite, pâle +comme la mort, qui, se laissant tomber sur la première chaise à sa +portée, s'écrie: «Ah! mon Dieu! nous allons tous être massacrés.» Cette +exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme était tellement +hors d'haleine qu'elle pouvait à peine parler. Au bout d'un instant, +cependant, elle nous dit «qu'elle était sortie de ma chambre, au +ministère, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je +n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que +je resterais dans le château; qu'en descendant les marches du perron, +elle avait découvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple, +dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modèle de +l'Académie--était occupé à couper la tête d'un garde du corps[116] qu'on +venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de +l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes très +crottées et un fouet à la main, qui n'était autre que le duc d'Orléans, +qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que, +d'ailleurs, les misérables qui l'entouraient témoignaient leur joie de +le voir en criant: «Vive notre roi d'Orléans!», tandis qu'il leur +faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait +«qu'à la pensée que son tablier blanc et sa robe très propre, au milieu +de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'était enfuie en +enjambant le corps d'un garde[118] tombé en travers de la grille de la +cour des princes». + +À peine finissait-elle cet émotionnant récit, que mon mari arriva. Il +nous raconta qu'en voyant les assassins pénétrer dans la cour royale, il +avait aussitôt couru à la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire +battre le rappel. Nous apprîmes également par lui que la reine avait pu +se sauver chez le roi par le petit passage, ménagé sous la salle dite de +l'Œil-de-Bœuf, qui faisait communiquer sa chambre à coucher avec celle +du roi. Il nous décida à quitter l'appartement de ma tante, trop +rapproché, à son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla +de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de +chambre, qui demeurait près de l'Orangerie. M. l'abbé de Damas vint nous +chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, désespérée, inquiète de +tous les dangers qui menaçaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnât de +me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de +ce qui lui arriverait. + +Au bout de deux heures, qui me parurent des siècles, tenant sa parole, +il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le +roi et la reine à Paris, que les ministres, les administrations et +l'Assemblée nationale quittaient Versailles, où lui-même avait ordre de +rester pour empêcher le pillage du château, après le départ du roi; +qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale +de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donné sa +démission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour +l'instant, il me défendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai +seule pondant plusieurs heures, ma tante s'étant rendue chez Mme de +Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-sœur m'ayant quittée +pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait +d'arriver d'Hénencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la +campagne. Je ne crois pas avoir passé de ma vie, ou du moins je n'avais +pas encore passé, des heures aussi cruelles que celles de cette matinée. +Les cris de mort par lesquels j'avais été réveillée résonnaient toujours +à mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frémir. Mon imagination +suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne +Marguerite elle-même me manquait pour me donner du courage. Elle était +retournée au ministère pour aider mes gens à emballer nos effets, qui +allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-père. + +Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle +était en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car +elle habitait aux écuries d'Orléans, dont la livrée était une +sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil +moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps +avait été massacré sous sa fenêtre, celle d'un entresol fort bas; son +saisissement avait été tel que ses douleurs cessèrent, comme si elle +n'eût jamais dû accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par +Marly, et accoucha trois jours après seulement de sa fille Rosamonde, +depuis Mme Gérard. + +Vers 3 heures, Mme d'Hénin revint me chercher et m'annonça que le triste +cortège était parti pour Paris, la voiture du roi précédée des têtes des +gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les +gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant échangé leurs +chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des +Suisses, marchaient pêle-mêle avec les femmes et le peuple. Cette +horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout +ce qu'on avait pu trouver de véhicules pour transporter l'Assemblée +nationale. + +Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit à M. de La Tour du +Pin: «Vous restez maître ici. Tâchez de me sauver mon pauvre +Versailles.» Cette injonction représentait un ordre auquel il était +fermement résolu d'obéir. Il se concerta avec le commandant du bataillon +du garde nationale de Paris qu'on lui avait laissé, homme très déterminé +et qui montra la meilleure volonté... c'était Santerre! + +Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministère. Une affreuse +solitude régnait déjà à Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le +château que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on +fermait et qui ne l'avaient plus été depuis Louis XIV. Mon mari +disposait toutes choses pour la défense du château, persuadé que, la +nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l'on voyait errer +dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se +réuniraient pour livrer le château au pillage. Effrayé pour moi du +désordre qu'il prévoyait, il exigea que je partisse avec ma tante. + +Nous ne voulions pas aller à Paris, dans la crainte qu'on n'en fermât +les portes et que je ne me trouvasse séparée de mon mari sans pouvoir le +rejoindre. Mon désir eût été de rester à Versailles. Près de lui je +n'avais peur de rien. Mais il se préoccupait des conséquences funestes +que pourraient avoir pour mon état de grossesse de nouvelles frayeurs +semblables à celles que je venais d'éprouver. Ma présence paralyserait, +disait-il, les efforts qu'il était de son devoir de faire pour répondre +à la confiance du roi. Enfin il me décida à partir pour Saint-Germain et +à aller attendre les événements dans l'appartement de M. de Lally, au +château. C'était celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon, +lui avait laissé tout meublé. + +Nous fîmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi, +accompagnées d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les +chevaux et les voitures de mon beau-père étaient partis pour Paris, et +on n'aurait pas trouvé, pour quelque somme que ce fût, un moyen de +transport à Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots +du pavé de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver +au logement où la vieille concierge fut bien surprise de me voir, +achevèrent de m'épuiser. Je me trouvai très mal et, avant la fin de la +nuit, tous les symptômes d'une fausse couche devinrent menaçants. Une +terrible saignée que l'on me fit empêcha cet accident, mais me réduisit +à un état de faiblesse tel que je fus plusieurs mois à me rétablir. + + + + +CHAPITRE XI + +I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle +Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline +dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage +de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du +Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les +députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition +de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La +messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille +royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à +Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette +ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention +des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de +Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin +envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville, +s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du +Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à +Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par +l'Alsace. + + +I + +Au bout de quinze jours je partis pour Paris, où je m'installai chez ma +tante, rue de Verneuil, en attendant que l'hôtel de Choiseul, affecté au +département de la guerre, fût prêt. + +Mon beau-père était provisoirement campé dans une maison qui +appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], près du Louvre. J'allais +tous les jours dîner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais +j'étais restée d'une pâleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas +beaucoup, qu'à ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas, +prenaient un air épouvanté. J'avais entièrement perdu l'appétit. Mon +mari et mon beau-père se désolaient de voir que l'on ne pouvait rien +trouver que je voulusse manger. Cependant j'avançais dans ma grossesse, +qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait. + +Ma tante avait décidée M. de Lally, sur qui elle exerçait un empire +absolu, à abandonner l'Assemblée nationale après la Révolution du 6 +octobre. Elle le força également à quitter la France avec M. Mounier. +Tous deux se retirèrent en Suisse. Ce fut une très fausse mesure; +c'était déserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux +voix de plus n'eussent probablement rien empêché des événements qui +suivirent, ils ont dû se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cédé à un +mouvement qu'on pouvait soupçonner avoir été inspiré par la crainte. +Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est à cette +époque qu'elle le détermina à épouser son ancienne maîtresse, Mlle +Halkett, nièce de lord Loughborough, alors grand chancelier en +Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnaître la fille qu'il +avait eue de cette femme plusieurs années auparavant qu'il se décida à +l'épouser, car il n'éprouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au +moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett à Turin, il +tomba malade d'une affreuse petite vérole dont il faillit mourir et dont +l'habileté de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourné et +ne se fit que l'année d'après. + +Au commencement de l'hiver, nous allâmes nous établir à l'hôtel de +Choiseul, superbe charmant appartement, entièrement distinct de celui de +mon beau-père, avec lequel il communiquait cependant par une porte +donnant accès dans un des salons. Un joli escalier séparé ne menait que +chez moi. C'était comme une jolie maison à part, ayant vue sur des +jardins, aujourd'hui tous bâtis. Mon mari chargé par son père de +beaucoup d'affaires importantes, était très occupé. Je ne le voyais +guère qu'au déjeuner, que nous faisions tête à tête, et au dîner. + +Mon beau-père cessa de donner de grands dîners quand on fut à Paris. +Mais il avait, tous les jours une table de douze à quinze personnes, +soit des députés, soit des étrangers, ou des personnages marquants. On +dînait à 4 heures. Une heure après le dîner et après s'être entretenu +dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au café_ selon +l'usage de Versailles, mon beau-père rentrait dans son cabinet. Je +retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde. + +La reine avait rendu ses loges en arrivant à Paris, et ce mouvement de +dépit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indisposé les +Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas +les ménagements, ou ne voulait pas les employer. Elle témoignait +ouvertement de l'humeur à ceux dont la présence lui déplaisait. En se +laissant aller ainsi à des mouvements dont elle ne calculait pas les +conséquences, elle nuisait aux intérêts du roi. Douée d'un grand +courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une +défiance, toujours mal placée, envers ceux qui étaient le plus disposés +à la servir. Après le 6 octobre, ne voulant pas reconnaître que +l'affreux danger qui l'avait menacée était l'ouvrage d'un complot ourdi +par le duc d'Orléans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les +habitants de Paris indistinctement et évitait toutes les occasions de +paraître en public. + +Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et, +craignant la foule, je n'assistai à aucun spectacle pendant l'hiver de +1789 à 1790. Souvent je réunissais huit ou dix personne» dans mon +appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-père ne prenait +jamais part, car il se couchait de très bonne heure et se levait de +grand matin. + +C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti démagogique employa +tous les moyens pour corrompre l'armée. Chaque jour, il arrivait quelque +fâcheuse nouvelle. Tel régiment avait pillé sa caisse, tel autre avait +refusé de changer de garnison. Ici les officiers avaient émigré; là une +ville envoyait un député à l'Assemblée pour demander le déplacement du +régiment qui s'y trouvait, sous prétexte que les officiers étaient +_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre +beau-père périssait sous l'accablant labeur provoqué par ces mauvaises +nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans congé pour sortir de +France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers +profitaient, encourageait la révolte. + +Le 19 mai, j'accouchai d'un garçon bien portant et qui a fait mon +bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hénin, venue de Suisse pour mes +couches, en fut la marraine et mon beau-père le parrain. On le nomma +Humbert-Frédéric[120]. Les prêtres célébraient encore le culte sans +serment, et mon fils reçut le baptême dans la paroisse de +Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le +souhaitais, ma santé ayant été trop éprouvée dans les premiers mois de +ma grossesse, et ma faiblesse étant encore très grande. Une bonne +nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et +bientôt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il +n'avait que la peau et les os. + +Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empêcha d'assister au +mariage de Charles de Noailles, fils aîné de Mme de Poix, avec Nathalie +de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'était une très grande +mésalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait à déguiser sous +l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'était dupe, et chacun +savait que les beaux yeux de Nathalie avaient été moins puissants que +les écus sonnants de la cassette de son père. M. de Laborde avait déjà +marié sa fille aînée à M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui +restait plus que deux fils, les deux cadets ayant péri au commencement +de l'expédition de M. de La Pérouse[121]. + +Charles de Noailles était beau comme le jour. En relations de +fraternelle familiarité avec lui, il vint me montrer sa toilette de +marié un moment avant la cérémonie, en se rendant de l'hôtel de +Mouchy[122], sa résidence, à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois[123], tout +près de la rue de la Grange-Batelière, où je demeurais[124]. Cette +toilette serait trouvée fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit +habillé, d'une riche étoffe de soie bleu barbeau, admirablement brodé en +soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles +pour jabot et pour manchettes; coiffé avec mille boucles, l'épée au côté +et le chapeau à trois cornes. Telle était alors, pour les cérémonies, la +tenue qu'on n'avait pas encore altérée. + +La cour, à Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, à +l'exception de la messe, où l'on n'alla plus dès que le décret qui +ordonnait le serment aux prêtres fut promulgué. Le dîner avait lieu +comme à Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la +reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance. +Mme d'Hénin avait donné sa démission en partant pour la Suisse, et il +fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine +s'y opposa. On parlait déjà de nommer mon mari ministre en Hollande, et +comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine émit l'avis +qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre +aussitôt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas +encore à des dangers comme ceux du 5 octobre?» + + +II + +Je ne me souviens plus des causes qui inspirèrent l'idée de faire +_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de +l'État, en envoyant à Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y +trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le +_Moniteur_ rend compte de la séance où cette résolution fut prise. + +Les gardes nationales, qui s'étaient organisées dans tout le royaume +pendant l'année qui venait de s'écouler envoyèrent aussi des députations +composées de leurs officiers les plus élevés en grade et des simples +gardes les plus âgés. On commença les travaux préparatoires dès la fin +de juin. + +Le Champ de Mars, en face de l'École militaire, présentait à cette +époque l'aspect d'une pelouse bien nivelée, où s'exerçaient les élèves +de l'école et où le régiment des gardes françaises manœuvrait. + +Il n'y avait alors de garnison ni à Paris ni aux environs. Les gardes +françaises étaient la seule troupe qui fût dans la ville. Leur nombre se +montait, je crois, à 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un +détachement à Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. À +Courbevoie était cantonné le régiment des gardes suisses, qu'on ne +voyait jamais à Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre +compagnies. Une seule était de service à Versailles. Les autres +occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain. +Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni à Versailles, ni à Paris, où +l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers +régiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du +Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de +raccoler quelque jeune ouvrier mécontent ou quelque mauvais sujet dont +ils débarrassaient Paris. + +Mon mari fut chargé par son père de passer en revue toutes les +députations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et même +de leurs plaisirs; car tous les théâtres eurent ordres de réserver des +places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un +grand nombre logèrent aux Invalides et à l'École militaire. Le peuple de +Paris s'employa avec transport aux travaux à entreprendre au Champ de +Mars. Tout fut terminé en quinze jours. Le grand cirque ou amphithéâtre +en terre qu'on y voit maintenant, fut élevé par deux cent mille +personnes de toute condition, et de tout âge, hommes et femmes. Un +spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commença par +tracer le cirque et à l'élever avec quatre pieds de terre prise au +milieu de l'arène. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la +plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez élevé, compris +entre l'École militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des +milliers de brouettes étaient poussées par des gens de toutes qualités. +Il existait encore à Paris, plusieurs couvents de moines portant leur +habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables à leur +costume, attelées à de petits tombereaux à bras, nommés camions, avec +des capucins ou des récollets; à côté, des blanchisseuses avec des +chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les +classes de la société, pas le moindre désordre, pas la plus petite +dispute. Chacun était mû par une seule et même pensée de confraternité. +Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques +heures de la journée pour transporter des terres. Il n'y avait pas un +garçon de boutique dans Paris qui ne fût au Champ de Mars. Tous les +travaux étaient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait +jusqu'à nuit, et à la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand +nombre des travailleurs bivouaquaient dans les allées latérales. Des +petits cabarets ambulants, des tables chargées de comestibles grossiers, +des tonneaux de vin remplissaient les grands fossés bâtis qui entourent +le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allâmes, ma +belle-sœur, arrivée depuis peu à Paris, et moi, nous établir à l'École +militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars, +afin d'être toutes portées le lendemain matin. Mon beau-père y avait +fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux +déjeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous +voir pendant la cérémonie. Cette précaution fut d'autant plus utile +qu'on avait oublié, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du +roi, et, l'heure ordinaire de leur dîner étant arrivé avant la fin de +cette représentation mensongère destinée à unir à jamais le roi à son +peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation. + +Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant +devant un groupe d'officiers de ce corps, réunis au bas de l'escalier +pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son +fils: «Il n'a pas encore le bonnet.»--«Non, madame, répondit l'un des +officiers, mais il en a beaucoup à son service.» Cette première garde +nationale, il est vrai, était composée de tous les éléments sages de la +population de Paris. On avait considéré que c'était le moyen d'élever +une digue contre l'esprit révolutionnaire. Tous les négociants, les gros +marchands, les banquiers, les propriétaires, les membres des hautes +classes qui n'avaient pas encore quitté la France, en faisaient partie. +Dans la société, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y étaient +inscrits et faisaient très exactement leur service. M. de La Fayette +lui-même, que l'on a tant attaqué, ne songeait pas alors à la République +pour la France, quelles que fussent les idées qu'il avait rapportées +d'Amérique sur ce genre de gouvernement. Il désirait autant qu'aucun de +nous l'établissement d'une sage liberté et l'abolition des abus. Mais je +suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pensée ni le désir de +renverser le trône et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes +que la reine lui portait et qu'elle lui témoignait chaque fois qu'elle +l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractère doux +jusqu'à la niaiserie. Toutefois, il n'était pas faible, et sa conduite +sous l'Empire l'a bien prouvé. Il a résisté à toutes les démarches, les +offres, les cajoleries de Napoléon. La Restauration s'est montrée +injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hérité de la haine que +lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes +inventés à son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au +reproche d'avoir été le geôlier du roi après la fuite de la famille +royale à Varennes. Mais revenons à la fédération de 1790. + +Un autel avait été élevé dans le Champ de Mars et une messe y fut +célébrée par le moins recommandable des prêtres français. L'abbé de +Périgord, depuis prince de Talleyrand, avait été nommé évêque d'Autun, +lorsque M. de Marbœuf avait passé au siège de Lyon. Quoiqu'il eût été +l'agent du clergé, ce qui assurait l'épiscopat après cinq ans d'exercice +de cette place, le roi, mécontent, à juste titre, de sa conduite +ecclésiastique, s'était refusé à lui conférer l'épiscopat. Ce prince +avait mis, à ce refus, une fermeté bien éloignée de son caractère +ordinaire, mais provoquée dans l'occasion par sa conscience religieuse. +Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, père de l'abbé, aux +sollicitations de qui le roi avait résisté jusqu'alors, fut sur son lit +de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernière, le roi ne put +résister plus longtemps. Il nomma l'abbé de Périgord à l'évêché d'Autun. + +Ce fut lui qui célébra la messe à la fédération de 1790. Son frère +Archambauld la servit, et quoiqu'il eût fortement nié le fait quand il +rejoignit les princes à Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brodé +et l'épée au côté, au pied de l'autel. + +Rien au monde ne peut donner l'idée de ce rassemblement. Les troupes +rangées en bon ordre au milieu de l'arène; cette multitude d'uniformes +différents se mêlant à celui de la garde nationale, brillant de +nouveauté; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au +moment d'une pluie assez abondante, déploya des milliers de parapluies +de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle +le plus surprenant qu'on pût voir, et j'en jouissais des fenêtres de +l'Ecole militaire, où j'étais installée. + +On avait construit, en avant dît balcon du milieu, une belle tribune +très ornée. Elle s'avançait jusqu'auprès de la coupure ménagée dans le +cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des +spectateurs. L'infortunée famille royale comprenait ce jour-là le roi, +la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et +Madame[128]. Relevée de couches depuis deux mois seulement, j'étais +encore très faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai +cependant sur le passage de la reine et, accoutumée depuis longtemps aux +impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence +pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir néanmoins assez pour son +intérêt et pour celui du roi. + + +III + +Vers la fin de juillet 1790, j'étais assez bien remise de mes couches. +Ma tante voulut retourner à Lausanne, et mon mari, connaissant mon désir +de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de +Valence, dont la conduite était encore exemplaire alors, se trouvait à +Sécheron, près de Genève, avec Mme de Montesson qui y passait l'été. +Elle devait faire inoculer sa fille aînée, Félicie, depuis Mme de +Celles, âgée de trois ans; son autre fille, née quelques jours après le +5 octobre, était encore trop jeune pour subir cette opération. Il fut +convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison séparée de celle +de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec +elle. Je consentis à ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne +nourrice et Marguerite à l'hôtel de la guerre, et sans me douter qu'en +m'éloignant de Paris, j'allais éprouver une cruelle inquiétude. Ma femme +de chambre, à ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas. +Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste à brancards, +car les calèches n'étaient pas encore connues alors. + +Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent, +Pauline de Pully. Sa mère, cousine germaine de ma tante et de ma +belle-mère, avait une très mauvaise conduite, et ma tante fit une chose +très utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et +était très distinguée par l'esprit et par l'instruction. Elle savait +bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicité, pendant +qu'on la coiffait. Jusque-là sa vie s'était partagée entre le couvent, à +Orléans, et un vieil oncle ecclésiastique qui habitait cette ville. +Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir à +Lausanne la colonie équestre dont parle César, et si elle se réjouissait +de visiter les Alpes; c'était dans l'espoir d'y trouver encore les +traces des éléphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du +temps présent, joint à beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait +très amusante et très originale. Assise entre ma tante et moi dans la +voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre +voyage, se croyait déjà au bout de l'Europe. L'occasion se présenta +bientôt de lui persuader qu'elle était en France, et en révolution. + +Nous étions munies de tous les passeports possibles, tant pour les +autorités civiles que pour les gardes nationales et les autorités +militaires. Une imprudence de ma tante faillit néanmoins nous coûter +cher. La poste aux chevaux de Dôle se trouvait hors de la ville, sur la +route de Besançon. Nous traversâmes donc toute la ville par une rue +assez solitaire, et, sauf quelques injures lancées par des passants qui +criaient: «En voilà encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates», +nous parvînmes à sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs +localités, nous avions déjà été traitées de la sorte, et nous y étions +accoutumées. + +Arrivées à la poste, ma tante s'informe auprès du maître de poste si +cette route mène à Genève. Il lui répond que pour prendre la route de +cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je +représente en vain à ma tante que nos passeports portent que nous devons +sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les +chevaux attelés, donne l'ordre de rétrograder et de retraverser la ville +pour gagner la route des Rousses, sous le prétexte qu'elle avait donné +rendez-vous à M. de Lally à Genève, où elle trouverait aussi M. Mounier. + +Nous voilà donc rentrées dans la ville. Mais nous ignorions qu'il +fallait traverser le marché qui se tenait sur une grande place. Obligées +d'aller au pas pour ménager la foule des paniers et des personnes, nous +sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant à +mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: «C'est +la reine!» Aussitôt on nous arrête, on dételle les chevaux, on arrache +le courrier de dessus son cheval, en criant: «À la lanterne!» On ouvre +la portière et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non +sans crainte. Je me réclame du titre de fille du ministre de la guerre, +et je demande qu'on me mène chez le commandant de la place ou qu'on +aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette +pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. «Voilà sa +maison!» s'écrie une personne, et, en effet, nous voyons deux +sentinelles à une porte où flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y +avait que deux pas à faire. J'entraînai ma tante et Pauline, et nous +entrâmes dans la maison où la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par +respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; néanmoins, +de prendre notre défense. Nous traversons une antichambre. Personne ne +s'y trouvait. De là, nous pénétrons dans une salle à manger, garnie +d'une table bien servie, de sept à huit couverts, qu'on venait de +quitter précipitamment. Deux ou trois chaises renversées témoignaient de +la hâte des convives à s'éloigner. Une serviette tombée à terre, près +d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse à +aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette +porte qu'elle désirait remettre une lettre de M. de La Fayette au +commandant Malet. Pas de réponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au +bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit +dans l'espoir que quelqu'un paraîtrait. Repartir était hors de question, +car nous voyions, sur la place, le peuple assemblé autour de nos +voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi, +nous n'avions pas déjeuné. Voyant que ma tante s'était assise résignée, +en disant «Il faut attendre», nous nous assîmes aussi, mais près de la +table, et nous nous mîmes à manger le dîner qu'on avait abandonné. Une +excellente blanquette, un morceau de pâté, des fruits admirables +assouvirent nos appétits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon +cœur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la +milice nationale. + +Enfin, après trois heures d'attente, et ayant aperçu par la fenêtre que +nos voitures avaient été emmenées, nous entendons marcher au-dessus de +la pièce que nous occupions, quoiqu'on n'eût pas répondu à la sonnette, +dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientôt nous vîmes entrer un +grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois +autres hommes d'un âge respectable, qui, s'adressant à ma tante, lui +demanda son nom, puis, me montrant, dit: «C'est mademoiselle votre +fille?» Elle leur répondit que j'étais la belle-fille du ministre de la +guerre, que je savais qu'il y avait un régiment de cavalerie en garnison +à Dôle, que je désirais parler à son commandant qui obtiendrait, sans +doute, du président de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le +fonctionnaire depuis appelé maire--notre mise en liberté. Son +interlocuteur déclara à ce moment qu'il était lui-même le président de +la commune. Il ajouta que le peuple était fort animé, que le nom de ma +tante lui paraissait un nom supposé, que beaucoup de personnes croyaient +qu'elle était la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre. +Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnières, suggéra le +moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en +courrier à Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions +autorisées à nous établir dans une auberge. Un des membres de la commune +qui accompagnaient le président proposa de nous prendre chez lui. +L'asile serait plus sûr qu'à l'auberge, où nous pourrions être insultées +par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me +conduire, car la pensée que les officiers pourraient peut-être se +décider à prendre ma défense lui faisait beaucoup d'impression et +peut-être de peur. + +Sortant donc de la maison inhospitalière du commandant de la garde +nationale, après avoir mangé son dîner sans son assentiment, nous fûmes +conduites par notre hôte dans sa maison, où il nous logea dans des +chambres fort communes, mais très bonnes. Là vinrent nous rejoindre la +femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous écrivions à +Paris notre mésaventure, ma tante à M. de La Fayette, moi à mon mari, et +que notre cuisinier, qui courait bien à franc étrier, se préparait à +partir, on avait assemblé la commune pour fabriquer à notre messager un +passeport qui assurât sa sûreté. On libella en même temps un +procès-verbal, dans lequel «on vantait le civisme des habitants de Dôle, +qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes +suspectes, fortement soupçonnées d'être toutes autres que ce qu'elles +prétendaient. Un homme qui avait été à Paris assurait que la plus âgée +était la reine, la plus jeune pouvait bien être Mme Royale[129], et la +grande--c'était moi--Mme Elisabeth[130]». Ce bel arrangement était cru +de toute la ville. + +Notre hôte nous engagea à ne pas tenter de sortir, ce qui équivalait à +une défense, et nous nous résignâmes à rester dans notre triste +logement, au rez-de-chaussée sur un fort petit jardin, où pénétrait à +peine le jour à midi. + +Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger. +Ils nous firent mille questions, visitèrent nos papiers, nos écritoires, +nos portefeuilles. Ils me demandèrent compte de tout ce que j'avais dans +la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne +devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent +autres absurdités semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin +j'eus la pensée de leur dire que les officiers de la ville envoyés à +Paris à la Fédération, et qui devaient être de retour à leur régiment, +ayant probablement dîné chez mon beau-père, me reconnaîtraient. Cette +idée leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher. + +Vers la fin de notre première journée de réclusion, arrivèrent donc les +officiers de Royal-Étranger, qui m'offrirent leurs services et leur +protection. Les plus jeunes étaient tous prêts à mettre le sabre au +clair pour la défense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre. +Les plus âgés voulaient m'emmener au quartier. Il y existait, +disaient-ils, un fort bel appartement où nous serions très bien, en +attendant le retour de notre courrier. + +Je les conjurai de dissimuler leur mécontentement, les assurant que mon +beau-père m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent +pour moi dans des démarches qui compromettraient la tranquillité +publique. Mais je ne pus empêcher que pendant toute la journée ces +officiers vinssent chez moi, les uns après les autres, et fissent si +bien qu'au bout du quatrième jour, les membres de la municipalité +trouvèrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrêtant et nous +donnèrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour +recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher à Nyon, +nous résolûmes de ne partir que le lendemain matin à 5 heures. Les +voitures, qui n'étaient pas venues à la maison où on nous avait +retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'espérais que nous +pourrions partir à pied, incognito, à cause de l'heure matinale. Mais, +comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de +sabres traînant sur les dalles. Tous les officiers étaient là et, bon +gré mal gré, il nous fallut accepter leur escorte jusqu'à nos voitures. +Heureusement nous ne rencontrâmes pas d'habitants. Je n'avais pas une +goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens +étaient si animés qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre +à la main. Aussi fus-je bien soulagée, quand, après beaucoup de +remerciements et de politesses, nous nous mîmes en route pour le Jura. + +Notre triomphe arriva le soir même. Le président de l'Assemblée +nationale avait écrit au maire ou président de la commune par le +courrier expédié pour le réprimander fortement sur notre arrestation. M. +de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale, +qui s'était abstenu avec tant de prudence. Mon beau-père recommandait +notre sûreté au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous +félicitâmes de nous être soustraites, par une prompte fuite, aux +honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour réparer une injuste +détention. + +Nous arrivâmes à Nyon à minuit, après avoir passé la frontière sans +difficultés. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il était à Sécheron, +où il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit, +Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me réveillai à la pointe, +du jour, dans l'impatience où j'étais de voir ce beau lac dont j'avais +lu tant de descriptions. Je courus à la fenêtre, et quand ouvrant le +contrevent j'aperçus cette belle nappe d'eau éclairée par le soleil +levant, l'émotion et l'admiration que j'éprouvai ne sauraient +s'exprimer. En écrivant ces lignes, à soixante et onze ans, sur les +bords de ce même lac, après une vie si longue et si tourmentée, que de +réflexions m'inspire sa beauté, toujours la même, et combien je sens le +néant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de +la création, et nous, pauvres êtres, notre vie n'est que d'un moment!... +Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'éternité. + + +IV + +Le lendemain nous arrivions à Sécheron où nous trouvâmes MM. de Lally et +Mounier. J'y reçus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la +révolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de +Nancy, dont faisait partie le régiment du Roi-Infanterie et celui de +Châteauvieux-Suisse. Cela n'éveilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier +décida ma tante à faire une course à Chamonix. Nous partîmes le +lendemain et ne revînmes à Genève qu'au bout de cinq ou six jours. + +De retour à Sécheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me +renvoyait de Lausanne, où il croyait que j'étais avec ma tante. Il +m'annonçait son départ pour Nancy, porteur des ordres du roi à M. de +Bouillé. Leur teneur était de réunir quelques régiments français et +suisses, puis de marcher sur Nancy, où les régiments du Roi et de +Châteauvieux s'étaient enfermés après avoir pillé, leurs caisses et +arrêté M. de Malseigne, commandant de la ville. Un régiment de +cavalerie[131], appartenant à la garnison, s'était joint aux révoltés +contre lesquels on était résolu d'agir avec rigueur, à titre d'exemple, +des nouvelles me causèrent la plus vive inquiétude, et j'exprimai le +désir d'aller à Lausanne, où mes lettres étaient adressées. Ma tante, +qui partageait mon appréhension, consentit aisément à s'y rendre, et +nous partîmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de +poste de Genève à Lausanne. + +À Rolle, où nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir les chevaux, on +nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genève, se trouvait +là et qu'il allait à Nancy. Ma tante demanda à lui parler en +particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre où j'étais +restée avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troublé, ce qui +augmenta mes anxiétés. Elle me raconta qu'on s'était battu à Nancy, mais +que les détails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette +ville, porteur de la somme d'argent qui avait été pillée par le régiment +de Châteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux général, +dont le régiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres +deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait +que le fils du ministre de la Guerre avait été tué devant Nancy. La +chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur +était arrivé, on m'aurait envoyé un courrier. Néanmoins son agitation +était grande, et nous repartîmes pour Lausanne sans qu'elle m'eût fait +partager le tourment auquel elle était en proie. Plus tard elle m'avoua +que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route +de Rolle à Lausanne. + +En arrivant dans cette dernière ville, M. de Lally, qui nous avait +précédées, me remit plusieurs lettres écrites par mon mari, depuis son +retour à Paris. Il me racontait tout ce qui s'était passé à Nancy. Ces +détails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai néanmoins ceux qui +ont rapport à M. de La Tour du Pin. Il était parti de Paris ayant reçu +du roi l'ordre d'agir avec la plus grande sévérité envers la garnison +révoltée, si, après avoir été sommée à plusieurs reprises de se +soumettre, elle persistait dans sa rébellion. + +M. le marquis de Bouillé, qui avait acquis une grande réputation +militaire pendant la guerre d'Amérique, exerçait le commandement général +en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des +régiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter, +et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoyé par lui en +parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait +de la place, retenu prisonnier par les révoltés, ainsi que les officiers +restés fidèles à leurs devoirs. Mon mari, ayant épuisé tous les moyens +de conciliation, ressortit pour communiquer au général la mauvaise +nouvelle de la résistance obstinée des trois régiments. Ceux-ci +n'osèrent pas le retenir, soit qu'ils eussent été embarrassés de sa +personne, soit que, plus prudents, ils espérassent pouvoir obtenir plus +tard son intervention pour faire leur soumission, au cas où ils ne +seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouillé à +Toul, et l'on se disposa à marcher sur Nancy. La détention de M. de +Malseigne dans cette ville donnait lieu à une vive appréhension. Je ne +me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval +tout sellé, sans que ses gardiens s'en aperçussent. Le fait est que +s'étant présenté à la porte, tranquillement, comme un paisible +promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un +chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy à +Lunéville, où se trouvait en garnison son ancien régiment de +cuirassiers. Cinq lieues de poste séparent Nancy de Lunéville. Il fit +les trois premières au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le +poursuivait, il mit les éperons dans le ventre de son cheval. Arrivé +près de Lunéville, la crainte lui vint d'être arrêté au passage du pont. +Découvrant à ce moment, de l'autre côté de la rivière qu'il côtoyait, +les cuirassiers sur le champ de manœuvres, il poussa son cheval dans +l'eau et traversa la rivière à la nage. Ceux qui le poursuivaient +n'osèrent pas en faire autant et s'en retournèrent fort confus à Nancy. + +M. de Bouillé, débarrassé de la crainte de compromettre la vie de M. de +Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un régiment +suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte, +constituée par un simple arc avec une grille, la troupe de tête aperçut +une compagnie du régiment du Roi qui gardait une pièce de canon placée +au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux +siens: «Ne tirez pas», et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La +Tour du Pin s'avança. Mais, au même instant, les soldats insurgés +tirèrent, et les canonniers mirent le feu à leur pièce, chargée à +mitraille. La décharge, en prenant la colonne du régiment suisse dans sa +longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se +trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval +tué et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au +moment où son valet de chambre, qui était là en amateur, l'eut rejoint +dans le champ où son cheval l'avait emporté avant de tomber. Pendant ce +temps, le reste de la colonne forçait la porte et entrait dans la ville. +Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait à empêcher les mutinés de +tirer, fut criblé de coups par la décharge des siens. Il resta sur +place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six +semaines après, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait +pu extraire la balle. + +Le régiment de Châteauvieux, soumis, demanda à se faire justice +lui-même, ainsi qu'il était spécifié dans les capitulations des +régiments suisses. Un conseil de guerre, composé d'officiers de trois de +ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept +des plus mutins furent condamnés et exécutés sans désemparer. Les deux +régiments français furent cassés et disséminés dans d'autres corps. +Quelques-uns des soldats révoltés furent fusillés, un plus grand nombre +envoyés aux galères, et tout cela n'arrêta pas le mouvement +insurrectionnel des troupes. L'armée fut perdue pour la royauté le jour +où la pensée de l'émigration entra dans la tête des officiers, et +lorsqu'ils crurent pouvoir, sans déshonneur, abandonner leurs drapeaux +au lieu de faire tête à l'orage. Les sous-officiers se trouvèrent là +tout prêts à prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de +l'armée qui a conquis l'Europe. + +Mon mari, aussitôt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes, +revint en porter la nouvelle à Paris. Son père le mena tout crotté chez +le roi, et on dérogea, pour cette fois-là, à l'étiquette qui défendait +aux uniformes de se montrer à la cour. + + +V + +Pendant ces événements, j'étais à Lausanne, où je passai quinze jours en +m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu +ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup, +trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont +les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes +vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup +d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir +avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette +petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et +je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie +était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et +mises de même. + +Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à +Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais +je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix. +On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les +meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart, +ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de +Courteilles. + +Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les +régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus +grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux +efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de +France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les +officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient +des officiers jeunes gens, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à +Turin, déjà ennuyés du Piémont, étaient venus en Suisse. Parmi eux, +Archambauld de Périgord, passé subitement du pied de l'autel de la +Fédération à l'émigration; le prince de Léon, depuis duc de Rohan; MM. +de Courtivron. Les uns et les autres ayant apporté les airs et +l'impertinence de la haute société de Paris au milieu des mœurs suisses, +à cette époque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se +moquant de tout, toujours surpris qu'il existât autre chose au monde +qu'eux et leurs manières; disant «ces gens-là» en parlant des habitants +du pays qui leur offrait un sûr et honorable asile; persuadés qu'on +était trop heureux de les accueillir, et prenant en pitié ceux qui ne +s'empressaient pas de les imiter. + +J'espère que personnellement je n'étais pas aussi ridicule, sans +pourtant pouvoir affirmer de n'être pas tombée parfois dans les mêmes +travers, qui étaient en somme ceux des personnes que je connaissais et +avec lesquelles je passais ma vie. + +Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines à Genève ou, pour +mieux dire, aux Pâquis. Mon mari vint me chercher et me ramena à Paris. +Comme il était pressé et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y +rencontrer M. de Bouillé, nous quittâmes Genève et traversâmes la +Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour +pour visiter Berne, Soleure et Bâle. + +M. de Bouillé vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et +j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait +avec lui en se promenant sur la route. Après une matinée consacrée à +Strasbourg, nous allâmes coucher à Saverne, et de là à Nancy. En +parcourant cette ville au clair de lune, nous passâmes devant le logis +du malheureux M. Desilles, qui était mourant. On avait placé une +sentinelle à la porte pour empêcher qu'on parlât sous sa fenêtre. +Quelques jours après il succombait. Nous fîmes, sans nous arrêter, le +trajet de Nancy à Paris, où je retrouvai mon cher enfant très bien +portant et très embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne +Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude +incomparable, qui ne s'est jamais démentie chez cette brave fille. + + + + +CHAPITRE XII + +I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du +Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et +est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de +Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de +Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de +M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II. +Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de +Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la +Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde +lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de +meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de +Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement +Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette +ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette, +Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis +à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au +roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M. +Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de +l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de +Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard, +le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore. + + +I + +Je repris ma vie de Paris, à l'hôtel de la guerre. Presque tous les +matins je montais à cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait. +J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la +mère, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fierté des Mouchy, +des Poix et des Noailles ne se serait pas arrangée d'un pareil chaperon. +On avait bien voulu des écus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu +ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup, +trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont +les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes +vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup +d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir +avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette +petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et +je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie +était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et +mises de même. + +Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à +Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais +je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix. +On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les +meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart, +ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de +Courteilles. + +Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les +régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus +grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux +efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de +France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les +officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient +des officiers émigrés des lettres leur reprochant leur lâcheté, leur peu +d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux +gentilshommes réfugiés dans leurs manoirs des paquets renfermant de +petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait à leur +imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait +l'intervention des innombrables armées de l'étranger. Le roi, dont la +faiblesse égalait la bonté, se serait fait un scrupule d'arrêter ce +torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le départ de quelque +personne de son parti, et même de sa maison. + +Mon beau-père, impuissant devant les intrigues de l'Assemblée et ne +trouvant pas dans le roi la fermeté qu'il était en droit d'en attendre, +résolut de quitter le ministère[132]. On proposa à mon mari de lui +succéder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'armée qui +était entièrement son ouvrage. Le roi lui-même trouvait que l'auteur du +plan était capable de le mettre à exécution. Mon mari refusa. Il ne +voulut pas succéder à son père, craignant que la chose ne fût mal +interprétée. + +C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plénipotentiaire en +Hollande. On était dans les derniers jours de décembre 1790. Mais il fut +convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accepté +la Constitution, à laquelle l'Assemblée nationale devait mettre la +dernière main avant la fin de l'hiver. + +Ayant quitté l'hôtel de la guerre, nous allâmes nous établir dans la +maison de ma tante, Mme d'Hénin, rue de Varenne, près de la rue du Bac. +Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil, +dont elle avait cédé la location. Cette maison était fort commode. Nous +nous y établîmes avec ma belle-sœur, Mme de Lameth, ses deux enfants et +mon beau-père. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de +cabriolet pour lui. Mon beau-père ne voulut plus avoir de voiture. Il ne +garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-sœur et pour moi. Ma +belle-sœur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se +rendait tous les matins aux séances de l'Assemblée, dans une tribune que +M. de...--j'ai oublié son nom,--écuyer du roi, avait fait ménager dans +la salle, dont un des murs était mitoyen avec son appartement, au manège +des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait installé +la salle des séances, lorsque l'Assemblée fut transférée à Paris. + +J'assistais aussi, quelquefois aux séances qui pouvaient m'intéresser, +mais pas régulièrement comme ma belle-sœur. Mes matinées étaient +employées plus utilement. J'avais un maître de dessin, un de chant, un +d'italien, et, si le temps le permettait, je montais à cheval à 3 heures +jusqu'à la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner, +j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine +de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-là, je montais un cheval +de race, extrêmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais +il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de +cheval devant lui, et était alors toujours prêt à s'emporter. + +Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade +solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me +disposais à pénétrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers +4 heures et demie, je la trouvai barrée par un poste de garde nationale. +J'eus beau représenter que je demeurais dans la rue et demander des +explication» sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaçait de +me priver de dîner, on se contenta de me répondre qu'il y avait eu _du +train_ à l'hôtel de Castries, et que toute circulation était interdite. +Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le +poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il +fut tout aussi récalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me +traita pas mieux. Enfin, à la rue de l'Université, je trouvai le passage +libre, et je parvins à passer par la rue de Bourgogne en affirmant à une +sentinelle placée au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M. +de La Fayette. + +En arrivant devant l'hôtel de Castries, j'appris qu'une insurrection, +organisée par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un +mauvais Italien nommé Cavalcanti, leur secrétaire, s'était portée sur +l'hôtel de Castries, à la suite du duel qui avait eu lieu le matin même +entre M. de Castries, député du côté droit, et Charles de Lameth. Ce +dernier avait été légèrement blessé au bras. Les deux Lameth, dans le +but de faire croire qu'ils étaient les idoles du peuple, avaient +organisé cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et +quelques barriques de vin de Brie. On pénétra dans l'appartement du duc +de Castries, alors seul dans la maison. Son père, le maréchal, ancien +ministre de la Marine, avait été un des premiers à quitter la France. Il +était établi à Lausanne, où je l'avais vu l'été précédent. La duchesse +de Castries, sa femme, se trouvait également en Suisse avec son père, le +duc de Guines, et avait emmené avec elle son fils, encore très enfant. +Heureusement le pauvre duc n'était pas chez lui. On jeta tous les +meubles de l'appartement par les fenêtres. Les glaces furent brisées, +les fenêtres décrochées et jetées dans la cour. Il ne resta que les +quatre murs. + +Ce désastre aurait pu être évité, sans la paresse de M. de La Fayette, +car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais +de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'armée +des Lameth dans la rue de Sèvres. S'étant informé par pure curiosité du +but de leur expédition, il crut bien faire en courant chez M. de La +Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, là même où était +établi le quartier général de la garde nationale. Il y arriva au grand +galop, et, étant monté chez le généralissime, il fut terriblement +scandalisé du sang-froid avec lequel celui-ci reçut la nouvelle du +danger dont la maison de M. de Castries était menacée. Il mit tant de +lenteur à donner les ordres nécessaires pour réprimer le désordre, que +la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout était fini, +et on considéra comme une dérision la mesure de poster des sentinelles à +toutes les issues, alors que l'ennemi s'était déjà retiré. Ma belle-sœur +avait vu, de sa fenêtre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira +la conviction que ses beaux-frères étalent les auteurs du désordre. Elle +avait cessé, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions même +plus quand nous nous rencontrions. + +Quelque temps après, je descendais aux bains, près du pont Royal, +lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise +de voir derrière moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait +rencontrée la veille et avec le même ton de familiarité qu'il employait +autrefois en me parlant: «Barnave vient de se battre avec Cazalès et l'a +blessé grièvement.» Je ne lui répondis pas et continuai mon chemin. La +nouvelle était vraie. Heureusement, la balle avait porté sur le bouton +du chapeau à trois cornes de M. de Cazalès, et il n'eut qu'une forte +contusion. J'ai demandé depuis, bien des années après, à M. de Lameth, +pourquoi, puisque nos relations avaient complètement cessé depuis un an, +il m'avait adressé la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avoué +que c'était par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la +peine. + +Au printemps de 1791, mon mari fit ses préparatifs de départ pour la +Hollande. Nous emballâmes nos effets et nos caisses furent envoyées à +Rotterdam par mer. Nous vendîmes nos chevaux de selle et je partis avec +mon fils et sa nourrice pour Hénencourt, où se trouvait déjà ma +belle-sœur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna +à Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que +le roi désirait qu'il ne partît que le lendemain du jour où la +Constitution, que l'on devait bientôt lui présenter, aurait reçu la +sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc à Paris. J'allai l'y +rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indécente parade du convoi +de Voltaire, dont on porta les restes au Panthéon. + +Je vivais à Hénencourt tranquillement avec ma belle-sœur, lorsque mon +nègre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, très agité. +Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de +passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses +enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitté Paris et +qu'on ignorait où ils étaient allés. Cette nouvelle me troubla fort et +je voulus parler à ces hommes. Je courus à la grille de la cour, mais +ils avaient déjà disparu et on ne savait ce qu'ils étaient devenus. Mon +sentiment a toujours été qu'ils s'étaient réfugiés dans le village, +situé au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'où ils ne +pouvaient par conséquent sortir inaperçus. Ils y restèrent cachés +certainement jusqu'au soir. + +Mon anxiété fut très grande. Je redoutai que mon mari ne fût compromis. +Aussi pris-je la résolution d'envoyer Zamore à Paris en courrier, pour +savoir quelque chose de certain. Il partit une heure après, mais avant +son retour, je reçus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui +confirmait la nouvelle. Mon beau-frère revint d'Amiens, où il se +trouvait, et nous passâmes deux jours dans une agitation que rien ne +peut décrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journées nous +semblaient des siècles. Mon beau-frère ne nous permettait pas d'aller à +Amiens, craignant qu'on ne fermât les portes et que nous ne pussions +plus revenir à la campagne. Nous espérions que le roi aurait passé la +frontière, mais nous n'osions calculer l'effet que cet événement +causerait dans Paris. Mon inquiétude pour mon mari était à son comble, +et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait défendu, +lorsque le troisième jour au soir nous apprîmes par un homme venant +d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier à Paris. +Une heure après Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari, +qui était désespéré. + +Je ne relaterai pas ici les détails de cette malheureuse fuite, si +maladroitement organisée. Les mémoires du temps en ont rapporté toutes +Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au +moment de l'arrestation, il demanda à la reine de lui donner M. le +Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le +voulut pas. Malheureuse princesse, qui se défiait de ses serviteurs les +plus fidèles! + +On avait proposé au roi, à Paris, de prendre deux fidèles jeunes gens, +accoutumés à courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il +emmena et qui n'avaient jamais monté que des chevaux d'escadron. Il +refusa. Toute cette fuite, organisée par M. de Fersen, qui était un sot, +fut une suite de maladresses et d'imprudences. + +Monsieur et Madame[135] passèrent par une autre route, conduits par M. +d'Avaray. Louis XVIII en a publié[136] le burlesque détail. + +Ce ne fut qu'après une réclusion de deux mois que le roi se décida à +accepter[137] la Constitution qui lui avait été présentée. Mon mari +avait rédigé un long mémoire pour l'engager à la refuser. Il était en +entier écrit de sa main, mais il n'était pas signé. M. de La Tour du Pin +l'avait remis au roi de la main à la main. On le retrouva, après le 10 +août, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait écrit en tête: «Remis +par M. de G... pour m'engager à refuser la Constitution.» Quelques amis +répandirent le bruit que l'initiale était celle de M. de Gouvion, tué au +premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut +le mémoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de +fer. + +Après l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemblée, +dite législative[138], il y eut quelques mois de répit, et je suis +persuadée que, si la guerre n'avait pas été déclarée, si les émigrés +étaient rentrés, comme le roi paraissait le désirer, les excès de la +Révolution se seraient arrêtés. Mais le roi et la reine crurent à la +bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la +France vit et trouva la gloire dans la défense de son territoire. Comme +Napoléon le disait à Sieyès: «Si j'avais été à la place de La Fayette, +le roi serait encore sur le trône, et»--ajoutait-il en lui frappant sur +l'épaule--«vous, l'abbé, vous seriez trop heureux de me dire la messe.» + + +II + +Nous partîmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-sœur +nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa santé était +bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'année suivante avait +déjà fait beaucoup de progrès. Comme elle aimait beaucoup le monde, la +pensée de passer l'hiver seule à Hénencourt lui était insupportable. +Elle n'avait plus d'établissement à Paris. Jusqu'à la Révolution, elle +habitait l'hôtel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa +famille. La mère des quatre Lameth, sœur du maréchal de Broglie, avait +élevé là ses enfants. À l'époque dont je parle c'était une femme déjà +âgée, veuve depuis un grand nombre d'années, puisque Alexandre, le plus +jeune de ses fils, n'avait pas connu son père. Elle avait +prodigieusement d'esprit et de capacité. Le maréchal, son frère, l'avait +aidée à placer ses fils dans quatre régiments différents, ce qui ne +représentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et +l'absurdité habituelles à l'esprit de parti, on a beaucoup accusé les +Lameth d'avoir été très ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux +du seul maréchal de France jouissant en ce temps-là d'une réputation +méritée et apte, en cas de guerre, à être appelé à commander les armées, +il était fort naturel que ces jeunes gens eussent avancé rapidement dans +la carrière militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part +avec distinction à toute la guerre d'Amérique, et l'un d'eux, Charles, y +avait été grièvement blessé. Mon beau-frère, l'aîné des quatre, se +retira à la campagne après avoir donné sa démission de colonel du +régiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-père quitta le +ministère. Le second, Théodore, abandonna aussi l'armée et vit encore, +au moment où j'écris, 1841. Le troisième, Charles, celui, que l'on +nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait épousé Mlle Picot, fille +unique et héritière d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait +Bayonne. + +L'histoire de ce mariage est assez originale. À son retour d'Amérique, +boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui +couper la cuisse, ce à quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore +avec une béquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle +Picot, qui était au couvent à Paris. On lui dit qu'elle a seize ans, +qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle. +Sans souffler un mot de ses projets à personne, il monte en voiture et +s'en va à Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens, +administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se présente +en uniforme et dit: «Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis +colonel et neveu de M. le maréchal de Broglie. J'ai fait toute la +guerre, j'ai eu une très mince légitime, comme tous les cadets de +Picardie, mais je n'en ai pas encore mangé un sou. Si vous consentez à +m'agréer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas à vous en +repentir.» Cette franchise séduisit M. Picot. C'était un ancien +militaire; il répondit sur le même ton: «Si vous plaisez à ma fille, +l'affaire est conclue. Présentez-vous à elle.» + +Aussitôt il écrit une lettre de quatre lignes à la supérieure du +couvent. Une demi-heure après, Malo se remettait en route pour Paris. +Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant déjà vu la charmante +figure de son original prétendu et toute disposée à l'épouser. Elle +était fort jolie quoique petite. Mais après sa première grossesse, elle +devint tout à coup d'une obésité extraordinaire qui n'a fait +qu'augmenter jusqu'à sa mort. + +Depuis que l'ambassade française avait été à peu près chassée de la +Hollande et que le comte de Saint-Priest s'était retiré, en 1787, à +Anvers, où M. de La Tour du Pin avait été envoyé auprès de lui, ainsi +que je l'ai dit, la France n'était représentée à La Haye que par un +chargé d'affaires, M. Caillard. C'était un diplomate consommé. Il fut +très utile à mon mari, qui ne s'était jamais, jusqu'alors, occupé de +diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son étude +favorite. Mais le caractère de M. Caillard sympathisait peu avec celui +de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu'à la crainte, il ne s'était +maintenu dans son emploi qu'en en exagérant les difficultés dans ses +dépêches et en persuadant ainsi à M. d'Osmond, nommé depuis deux ans, +par le crédit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait +danger de la vie pour un envoyé français à paraître à La Haye. Du jour +où le parti du stathouder[139], aidé par l'or de l'Angleterre et par les +soldats de la Prusse, avait dominé celui des patriotes, vainqueurs et +vaincus portaient un morceau de ruban orange soit à la boutonnière, soit +au chapeau. Les femmes s'en attachaient un très petit bout à leur +ceinture ou à leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le +ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'était refusé à cette +condescendance ou, pour mieux dire, à cette bassesse. Mon mari déclara +au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon. +D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel décret, on avait aboli les +livrées en France, les ministres à l'étranger avaient été autorisés à +prendre la livrée du roi, et nous l'avions adoptée pour nos gens. Il +était donc inadmissible que la livrée royale de Bourbon s'affublât des +insignes d'un particulier, car le stathouder représentait, en somme, le +premier officier militaire de la République seulement, bien qu'il fût +assurément, de très bonne maison, et que sa femme fût Altesse Royale. +Peut-être même un reste de rancune empêchait-il la cour d'Espagne de +prendre la livrée de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette +légation était la seule qui n'eût pas adopté le ruban orange. M. de +Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires étrangères, +consulté, avait répondu à mon mari: «Eh! bien, essayez, à vos risques et +périls.» + +Nous arrivons donc à La Haye à 9 heures du soir, et, après le souper, +mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il +l'informe qu'à son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens +encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, déclare-t-il, n'auront pas même +la cocarde française, car celle-ci étant absolument semblable aux +couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple +de La Haye, entièrement orangiste. La décision plut au ministre +d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractère. + +Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le +mener à la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient à la grille +de la cour et regardèrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en +voyant pas, ils se mirent à proférer des injures en hollandais, que la +nourrice, dépourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit +pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitôt. Quand les +voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand +Pensionnaire avancèrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une +cinquantaine de personnes, mais c'était plutôt pour admirer le beau +costume, fort élégant, de Zamore, notre nègre. M. Caillard avait porté +de la couleur orange jusque-là. Il mourait de peur, et taxait +d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur. + +Les lettres de créance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier +ministre des États d'après la constitution du pays. Celui-ci les portait +aux États-Généraux, où elles étaient enregistrées par le greffier. Les +fonctions de greffier étaient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre +famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis +l'établissement de la République, celui qui en avait alors la charge +était l'aîné de cinq frères. Il devint plus tard ambassadeur du roi des +Pays-Bas qui le considérait comme un ami. De ces cinq frères, il ne +reste, au moment où j'écris ceci, en 1841, que le troisième, +Robert[141], ministre de Hollande à Paris, et un de ses neveux. + +Le stathouder, quand nous arrivâmes à La Haye, au mois d'octobre 1791, +était à Berlin, venant de marier son fils aîné à la jeune princesse de +Prusse. Ils revinrent tous à La Haye quelques semaines après, et alors +commença une série de fêtes, de bals, de soupers et de divertissements +de toute espèce, qui convenaient parfaitement à mes vingt et un ans. +J'avais apporté beaucoup de choses élégantes de France. Bientôt je +devins fort à la mode. On cherchait à me copier en toutes choses. Je +dansais très bien, et mon succès au bal était grand. J'en jouissais +comme un enfant. Aucune pensée du lendemain ne me troublait. J'étais, la +première en tête, de toutes les réunions mondaines. La princesse +d'Orange ne dédaignait pas d'être mise comme moi, de se faire coiffer +par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succès, qui devait durer si +peu, m'enivrait. + +Lorsque Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères, au mois de +mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel +mécontentement personnel, que lui avait causé mon beau-père pendant son +ministère, en déplaçant mon mari, sous le faux prétexte qu'il n'avait +pas mis assez de fermeté à demander réparation d'une prétendue insulte +faite au pavillon national français. M. de La Tour du Pin reçut la +nouvelle de son rappel d'une manière assez originale. Dumouriez avait +nommé pour lui succéder un M. Bonnecarère, résident de France près de +l'évêque souverain de Liège. Le ministre lui annonçait sa nomination +dans un billet ainsi conçu: «Enfin, mon cher Bonnecarère, nous avons mis +M. de La Tour du Pin à la porte, et je vous ai nommé à sa place.» Or, +par une faute de secrétaire, ce billet, au lieu d'être adressé à son +destinataire, à Liège, fut envoyé à mon mari, à La Haye. En ouvrant ses +dépêches, arrivées par le même courrier, il y trouva son rappel, dont il +porta immédiatement la notification au Grand Pensionnaire van der +Spiegel. + +Nous allâmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles +pour nous, ma belle-sœur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en +France et préférait rester avec moi à La Haye. Dans la journée, tous les +meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent +transportés dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins, +les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restèrent à +l'hôtel de France pour être mis en vente après l'arrivée du nouveau +ministre, au cas où il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari, +n'ayant pas de secrétaire de légation, car M. Caillard venait d'être +envoyé à Pétersbourg comme chargé d'affaires, remit les archives aux +mains de son secrétaire particulier, qui n'était autre que M. Combes, +mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intérêts que nous ne +pouvions l'être nous-mêmes. + +M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprès de son père +qui venait d'y arriver, pour l'engager à nous rejoindre à La Haye. De là +il se dirigea sur Paris, d'où il m'écrivait tous les courriers des +lettres de plus en plus alarmantes. + + +III + +M. Bonnecarère, nommé par Dumouriez ministre à La Haye, ne rejoignit pas +ce poste. On le remplaça par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 août et +fut mal reçu. On ne lui rendit pas ses visites, à l'exception de +l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'était pas encore en +guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et +m'envoya son secrétaire pour me signifier son refus de laisser faire +l'encan dans les salons du rez-de-chaussée, de l'hôtel de France, dont +il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui +servait de gouvernante. Ce secrétaire, quoique s'étant montré fort +grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a +inspirée depuis. C'était le frère de Fouquier-Tinville. + +Comme le temps était très beau, j'obtins la permission de faire la vente +de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la +porte de l'ambassade. Cela fit événement à La Haye. Tous mes amis +étaient présents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne +resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui +se monta à plus du double de ce que le tout avait coûté. Les fonds +furent versés entre les mains de M. Molière, respectable banquier +hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amérique. + +Mme d'Hénin, ma tante, émigrée en Angleterre, me pressait beaucoup de +venir l'y retrouver; mais la santé de ma belle-sœur déclinait si +visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre côté, mon +beau-père songeait à nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques +journées à La Haye entre le 10 août et les massacres de septembre 1792, +puis son père le rappela à Londres auprès de lui. + +Ayant eu occasion de connaître plusieurs particularités relatives à la +fuite des malheureux émigrés en Belgique après la bataille de +Jemappes[142], je les rapporterai ici. + +J'étais très liée avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche à +La Haye. Ce jeune homme, âgé de vingt-huit ans seulement, était si +étourdi qu'il songeait plus à sa toilette et à ses chevaux qu'aux +affaires de sa légation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque +tous les jours des dépêches du prince de Metternich--père de celui qui +_règne_ encore maintenant en Autriche--accrédité auprès de +l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de +Starhemberg faisait passer ces dépêches en Angleterre par +Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans défiance, me confiait tout ce +qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait à la +cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et +le corps diplomatique me traitait avec tant d'amitié et de prévenances, +qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conservé +une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de +dépense. Je n'avais plus auprès de moi alors que ma bonne Marguerite, +qui soignait mon fils, et mon fidèle Zamore, qui me coiffait tant bien +que mal, car il était difficile de le faire soi-même. Quant à ma pauvre +belle-sœur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses +appartements avec ses enfants et leur abbé après le dîner. + +Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me +chercher. J'étais tout habillée dans ma chambre, lorsque le prince de +Starhemberg entre affolé en me disant: «Tout est perdu. Les Français +nous ont battus à plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles.» Il +me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien +laisser paraître à la cour, où personne ne savait encore rien de ces +graves événements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle +s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait été informée. Elle me +demanda de mes nouvelles en appuyant son éventail sur ma main, et nos +regards, en se rencontrant, furent très significatifs. Le sort que +l'avenir lui réservait, elle le prévoyait déjà. + +La fuite des émigrés, réfugiés à Bruxelles au nombre de plus de mille, +fut la chose du monde la plus triste et la plus déplorable. Rassurés par +les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur +promettaient de les avertir de l'approche des Français, ils vivaient là +sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprévoyance dont +ils ont été si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sûreté +à Bruxelles, malgré la retraite des Prussiens en Champagne. M. de +Vauban, de qui je tiens ces détails, se retirait chez lui vers minuit +lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des +fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situé alors où +est maintenant le musée. Il attendit, caché dans un renfoncement, et, au +bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des +fourgons, des chariots chargés de bagages, qui se dirigèrent en silence +vers la porte de la ville dite de Namur. Persuadé que l'archiduchesse +quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Français les +plus rapprochés. Ceux qui avaient été le même soir à la cour ne +voulaient pas croire à ce manque de foi. Cependant quelques instants +suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une idée juste +du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous +ces malheureux dans leur hâte de fuir. La nuit se passa à emballer le +peu d'effets que chacun possédait. À la pointe du jour, toutes les +barques, les voitures, les charrettes furent louées à des prix +exorbitants pour emmener les uns à Liège, d'autres à Maëstricht. Les +plus sages, en même temps que les mieux pourvus d'argent, résolurent de +passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient +parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens +airs de Paris et de Versailles, donnèrent le désolant spectacle du +manque de cœur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je +me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai +fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de +quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu'à soi, on ne devait pas +compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en +particulier à M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonné. + + +IV + +Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un décret +contre les émigrés et leur fixa un court délai pour rentrer, sous peine +de confiscation. Mon excellent beau-père était en Angleterre et pensait +à nous rejoindre à La Haye, où sa fille et moi l'attendions avec +impatience. La connaissance de ce décret changea ses projets. Il nous +écrit que pour aucune considération personnelle il ne voudrait faire +tort à ses enfants et qu'il retournait à Paris. Cette lettre, toute +paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mélancolie, +qu'on aurait pu la croire inspirée par des pressentiments, si même +alors, après les massacres de septembre, il eût semblé possible de +prévoir les excès auxquels la Révolution devait se porter. + +Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La +Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois +quittèrent furtivement le corps d'armée commandé par M. de La Fayette +pour passer en pays étranger, avec une niaiserie de confiance qui ne +saurait s'expliquer. S'étant présentés aux avant-postes autrichiens, ils +furent à l'instant arrêtés. On voulait se servir d'eux comme otages pour +garantir la sûreté du roi et de sa famille, enfermés au Temple après la +journée du 10 août. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'écrire à +sa belle-sœur, alors auprès de moi à La Haye, comme je l'ai dit, pour +lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son côté, écrivit à M. +Short, ministre d'Amérique à La Haye. Je vis celui-ci le jour même et +lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, à ma +connaissance, l'adresse et l'habileté étaient merveilleuses. Il se +nommait Dulong et se trouvait depuis de longues années au service de la +légation de France, dont il dépendait encore. Très dévoué à ma personne, +j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau +ministre français et presque le contenu de ses dépêches. Dulong +s'engageait à faire échapper M. de La Fayette, retenu à Liège, mais il +fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins, +dit-il, seraient nécessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les +refusa. L'intérêt que je portais à M. de La Fayette était limité, mais +comme je le savais l'ami de Mme d'Hénin, le refus de M. Short +d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par +lui-même était fort riche et aurait pu prélever cette somme sur sa +propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposées et en fut +très blâmé par son gouvernement. On transféra M. de La Fayette et ses +deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, où ils restèrent jusqu'au +traité de Campo-Formio. + +À la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, échappée par une sorte de +miracle à l'échafaud sur lequel étaient montées le même jour, le 22 +juillet 1794, sa grand'mère la maréchale de Noailles, sa mère la +duchesse d'Ayen, sa sœur la vicomtesse de Noailles, mère d'Alexis, et où +les avaient précédées, le 27 juin de la même année, le maréchal de +Mouchy et sa femme, se rendit à Vienne accompagnée de ses deux filles et +obtint de l'empereur d'Autriche d'être enfermée à Olmutz avec son mari +et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette +captivité volontaire une résignation et un courage que la religion seule +lui inspira, n'ayant jamais été traitée par son mari qu'avec la plus +cruelle indifférence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses +infidélités dont elle avait été abreuvée. + +Mon père, qui commandait le corps d'armée établi au camp de Famars, +entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La +Fayette. À la nouvelle des événements de Paris du mois d'août +1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il +adressa un ordre du jour à ses troupes, prescrivant de renouveler le +serment de fidélité au roi et le prêtant à nouveau lui-même. Le résultat +de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 août 1792, et +l'ordre de se rendre à Paris. Mes instances pour l'en empêcher restèrent +vaines et mes craintes ne furent que trop justifiées. Je me suis +toujours reproché de ne l'avoir pas été chercher pour le ramener de +force avec moi à La Haye. Dieu en avait autrement décidé! Pauvre +père[144]. + + +V + +Comme je possédais une maison à Paris, habitée par l'ambassadeur de +Suède, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari +craignit que je ne fusse mise sur la liste des émigrés qui venait de +paraître. Il m'envoya, à La Haye, un valet de chambre très fidèle pour +m'accompagner dans mon retour à Paris, et le chargea de me dire que je +trouverais à la frontière de Belgique, à quelques lieues d'Anvers, un +ancien aide de camp de mon père, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de +l'ordre de me faire respecter et même escorter au besoin. J'adressai mes +adieux à ma pauvre belle-sœur--elle mourut deux mois après--et je partis +en compagnie de mon fils, âgé de deux ans et demi, de ma fidèle +Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commençait +à se montrer très rigoureux, rendit le voyage fort pénible. J'étais +encore, à cette époque, aussi peu aguerrie, aussi délicate, aussi belle +dame et petite maîtresse qu'il est possible de l'être. Flattée, encensée +pendant mon séjour à La Haye, je pensais encore alors que j'avais +accepté le plus grand sacrifice qu'on pût m'imposer en consentant à me +priver des services de mon élégante femme de chambre et de mon valet de +chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je +n'eusse pas de voiture à Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me +trouverais peut-être même obligée de passer l'hiver à la campagne. Je me +promettais de supporter ces revers avec courage et fermeté, au contraire +des émigrés de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui, +après s'être _bien amusés à Bruxelles_, comme ils le disaient, +comptaient en faire autant à Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses +et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger, +connaissant mon point de départ, si je m'en suis corrigée. + +Le 1er décembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien +enveloppée de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit +Humbert, fourré comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai +donc La Haye pour aller coucher, je crois, à Gorkum. Pendant toute la +journée, nous entendîmes le bruit du canon. Mon valet de chambre +prétendait que ce devaient être les Français qui faisaient le siège de +la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps, +car la garnison était très forte et la ville bien approvisionnée. Le +lendemain, à Bréda, ville située encore sur les terres de Hollande, même +bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'était publiée, je +partis cependant sans crainte, et trouvai à la frontière des Pays-Bas +autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon père, dont la +présence me fit grand plaisir. + +Arrivé là de la veille, il s'étonnait qu'aucune nouvelle ne fût parvenue +d'Anvers. Peut-être la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y +croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cessé, il déclara +alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance +autrichienne avait... capitulé, ce qui était vrai. En effet, un poste +français, à la porte extérieure de la ville, nous prouva que nous étions +maîtres de la grande forteresse, et, en descendant à l'auberge du Bon +Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous eûmes beaucoup de +peine à obtenir une chambre. Ce fut grâce à l'intervention d'un général +dont le nom m'échappe, qu'un officier me céda celle où il était déjà +installé, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grâce. +Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes +et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux +causes de la protection que m'accordait leur général. + +Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermées à clef dans cette +chambre, nous tâchâmes d'endormir le petit Humbert, très effrayé du +bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de +souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le général, +ami de mon père, ayant établi une garde dans le corridor. Cette +précaution même, qu'il avait cru nécessaire, m'effraya encore davantage. +Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne +me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai +la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre. + +À ce moment, je fus attirée à la fenêtre, qui donnait sur la place, par +une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le +spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mémoire. Au +milieu de la vaste place était allumé un feu dont les flammes +s'élevaient à la hauteur du sommet des maisons. Une quantité de soldats, +ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y +précipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une +maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets, +d'autres des paravents, des vêtements, des paniers pleins de papiers, +puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dorés, +qui augmentaient la force et l'éclat des flammes d'instant en instant. +Des femmes échevelées, débraillées, horribles d'aspect se mêlaient à +cette troupe de forcenés, leur distribuant du vin, peut-être exquis, +qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers. +Des rires désordonnés, des imprécations grossières, des chants obscènes +ajoutaient à l'effroi de cette fête diabolique. Toutes les relations que +j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux +désordre qui en sont la conséquence, s'incarnaient là devant moi dans +une vivante réalité. Je restai pendant toute la nuit fascinée, terrifiée +à cette fenêtre, dont je ne pouvais m'arracher, malgré l'horreur, que +j'éprouvais d'une si effrayante vision. + +Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, où +nous devions coucher, ainsi que l'avait réglé le général. J'étais si +bouleversée par les événements auxquels je venais d'assister, que je +n'osai pas demander de passer la prochaine nuit à Bruxelles, ce qui +m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette +ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu +que nous ne ferions que changer de chevaux à Bruxelles. + +En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son +originalité. Entre la ligne avancée des fortifications et la première +poste, celle de Contich, nous traversâmes toute l'armée française, +établie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient déjà trembler les +belles armées de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les +apparences d'une horde de bandits, la plupart étaient sans uniforme. La +Convention, après avoir réquisitionné tous les magasins de drap de Paris +et des grandes villes, avait fait fabriquer à la hâte des capotes pour +les soldats avec des étoffes de nuances les plus variées. Ce méli-mélo +de couleurs, vaste arc-en-ciel animé, se détachait, en un singulier +contraste, sut la neige dont la terre était couverte, et y figurait +comme un gigantesque parterre aux tons éclatants, qu'on aurait pu +admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats +étaient coiffés, n'eut rappelé tout ce qu'en avait à craindre d'eux. Les +officiers seuls portaient l'uniforme, mais dépourvu de ces brillantes +broderies dont Napoléon fut depuis si prodigue. + +Forcés d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les +chemins, défoncés par l'artillerie, étaient encombrés de fourgons, de +caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des +jurements des charretiers et des plaisanteries grossières des soldats. +Je voyais bien que Schnetz était inquiet et regrettait de n'avoir pas +pris une escorte. Enfin, à la chute du jour, nous atteignîmes Malines, +où nous passâmes une nuit plus tranquille qu'à Anvers, quoiqu'il y eût +encore beaucoup de troupes. + +Le lendemain matin, départ pour Bruxelles, que nous devions traverser +seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en +jugea autrement. Au moment où les chevaux étaient attelés et où Schnetz +avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du général prescrivant +de me retenir. On détela, et comme je voulais descendre pour chercher un +abri dans la maison de poste, des sentinelles placées aux deux portières +m'en empêchèrent. M. Schnetz s'était aussitôt rendu au quartier général +pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant à mon fils, qui +réclamait son déjeuner à grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le +maître de poste, et je restai seule prisonnière dans la voiture. + +Deux heures s'étaient écoulées et je commençais à m'ennuyer, lorsque la +portière s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu découvrir le nom +lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, déposa sur le devant de la +voiture un très élégant cabaret portant un excellent et complet +déjeuner: du beurre, du pâté, des gâteaux, du café, le tout dans de la +belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma +vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus +tard, la portière s'ouvrait de nouveau, et la dame mystérieuse, sans +dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison située en +face de la poste. Bien des années après, revenue à Bruxelles, j'ai tenté +et provoqué toutes les démarches possibles pour retrouver l'obligeante +dame, dont je n'avais pas même vu la figure, mais mes recherches sont +restées infructueuses. + +Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon départ +sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulière boutade d'autorité. +C'était un homme du monde que j'avais rencontré cent fois sans lui avoir +jamais parlé. Il avait la vue très basse, et l'esprit fort +révolutionnaire. + +Je n'étais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivâmes tard à Mons, et +eûmes beaucoup de peine à trouver un logement. Toutes les auberges +étaient pleines. À la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, à ma +bonne et à moi, deux petites chambres, à un premier très bas, qui +donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous +dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond +d'une très grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous +trouverions séparées d'eux. Cet arrangement était loin de me convenir. +Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant était fatigué. Je le mis dans +mon lit et ne me déshabillai pas. Le sommeil, cependant, commençait à me +gagner, lorsque du bruit dans la rue, du côté de mes fenêtres, +m'éveilla. On frappait à la porte de la maison à coups redoublés, avec +des jurements affreux. Bientôt après, j'entendis l'hôtelier s'écrier que +la femme d'un général couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp, +dont elle était accompagnée, se trouvait dans l'auberge. Une voix +d'homme ivre répondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres +individus, dans le même état, l'entouraient, et comme je me jetais à bas +du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tâcher de se +hisser dessus. Quoique glacée de terreur, je ne perdis pas la tête. +Appelant ma bonne à grands cris, je me disposais à jeter sur +l'assaillant une grosse bûche qui brûlait dans la cheminée. À ce moment, +je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se fût blessé, soit +que ses camarades craignissent d'être punis, ils l'emmenèrent, et ma +frayeur se calma. + +Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien éloignée de +mes préoccupations, mais c'était, affirmait-il, nécessaire pour +sauvegarder sa propre responsabilité. + +À notre départ, nous rencontrâmes un escadron exclusivement composé de +nègres, tous très bien montés et parfaitement équipés. Le beau nègre du +duc d'Orléans--Égalité--les commandait. Il se nommait Édouard, et +connaissait beaucoup mon nègre Zamore, qui sollicita la permission de +passer la journée avec ses congénères. La crainte me vint qu'on allait +l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave +garçon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journée, mais +le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naïf, +tout ce qu'on avait fait pour le séduire. Sa fidélité à ma personne +l'emporta, ce dont je lui fus très reconnaissante. + +Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne +d'être rapportée. M. Schnetz me quitta à Péronne, je crois, et je pris +la route d'Hénencourt, où je trouvai mon beau-frère, le marquis de +Lameth. + + + + +CHAPITRE XIII + +I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en +France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les +Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin +père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au +Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie +de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa +belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais +et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La +Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de +M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le +représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et +sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de +Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation +de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de +son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de +retraite forcée à Mirambeau. + + +I + +En Hollande, j'avais été gâtée, admirée, encensée. À ma rentrée en +France, la frontière à peine franchie, la Révolution avec tous ses +dangers m'était apparue sombre et menaçante. + +C'était, il est vrai, dans la même chambre d'où j'étais partie quinze +mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de préoccupations, que je me +retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments différaient +maintenant de ceux que j'éprouvais alors! + +Jetant un coup d'œil sévère sur les années écoulées, je me reprochais +l'inutilité de ma vie passée, et, inspirée pour ainsi dire par le +pressentiment que d'autres destinées m'attendaient, je résolus fermement +de rejeter loin de moi pour toujours les pensées d'une jeunesse +insouciante, les flatteries intéressées du monde et les succès trompeurs +que j'avais jadis ambitionnés. + +Une amère tristesse s'empara peu à peu de mon cœur quand je constatai la +frivolité de la vie que j'avais jusqu'à ce moment menée. Il me sembla +que je possédais en moi de quoi fournir une carrière plus utile. Aussi, +loin de me décourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si +désastreux, mon être devait chercher à se retremper, à se relever. + +Je me plaisais à imaginer toutes les circonstances où je serais appelée +à déployer un grand courage. Tous les dévouements, toutes les +entreprises hasardeuses se présentèrent à mon esprit. Je n'écartai +aucune de ces éventualités, estimant que leur réalisation rendrait ma +vie meilleure, en me permettant de la consacrer à l'accomplissement de +mes devoirs, quelque pénibles ou dangereux qu'ils fussent. + +J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait été +tracée par la Providence. Dieu, dans ces jours troublés, éclaira mon âme +à mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grâce de me +rapprocher de Lui et de Le connaître, je me rappelai le changement que +provoquèrent en moi ces heures de réflexions sérieuses. À partir de ce +moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformèrent. +Que Dieu soit béni pour m'avoir jugée digne de le servir, pour m'avoir +donné ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans +murmure, à sa volonté! + + +II + +J'arrivai très tard à Hénencourt, où se trouvait mon beau-frère. Il +voyait fort en noir sa situation personnelle, et était très satisfait +que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il était convenu que +je devais m'arrêter vingt-quatre heures à Hénencourt, afin de prendre +des papiers me permettant de gagner Paris en sûreté, entre autres, une +attestation de mon séjour à Hénencourt depuis le rappel de M. de La Tour +du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth +fut déçu, car déjà il était aussi difficile que dangereux de voyager en +France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il +était, de plus, nécessaire de se faire accompagner de répondants qui, +sous leur responsabilité personnelle, témoignaient que vous n'alliez pas +dans une direction autre que celle indiquée. En outre, pour pénétrer +dans la banlieue de Paris, on devait être muni d'une carte de sûreté +dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander +l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutées aux grandes, +rendaient insupportable le séjour en France. + +Je repartis donc d'Hénencourt seule, et j'arrivai le lendemain à Passy, +non sans difficultés. Le maître de poste de Saint-Denis commença par +refuser péremptoirement de me conduire à Passy, où je devais aller, sous +prétexte que mon passeport étant pour Paris il devait m'y conduire par +le plus court chemin. Après une heure de pourparlers et d'explications +au cours desquelles je craignais de me compromettre, étant peu aguerrie +à ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa +propre carte de sûreté de Passy, et, en payant deux ou trois postes de +surérogation, on nous laissa partir. + +Je rejoignis enfin à Passy mon mari, établi dans une maison appartenant +à Mme de Poix. Comme elle était trop grande pour notre ménage, nous +avions la facilité de tenir fermées toutes les fenêtres qui donnaient +sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle était inhabitée. Nous y +entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois +autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant +mieux qu'étant la dernière du village du côté d'Auteuil, nous +communiquions facilement avec mon beau-père installé dans cette dernière +localité, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de +Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se +nommait _la Tuilerie_. Elle était isolée et située entre Auteuil et +Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers où l'on +ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais +cheval, dont je n'ai jamais connu le véritable maître, nous menaient à +Paris sans que nous eussions à mettre tous les cochers de fiacre dans le +secret de notre retraite. + +J'y allais tous les jours, après notre déjeuner, avec mon mari, qui +avait à s'occuper des affaires de son père et des siennes. Nous dînions +la plupart du temps à Paris, soit chez mon père, soit chez Mme de +Montesson, dont la maison nous était toujours ouverte. + +Mon père, logé dans un hôtel garni de la Chaussée-d'Antin, mettait tout +en œuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les réunissant chez lui, +tâchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur +faisant comprendre que leur propre intérêt était de conserver la vie du +roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans +quelque citadelle de l'intérieur, où il ne pourrait communiquer ni avec +les puissances étrangères, ni avec les royalistes qui commençaient alors +à s'organiser dans la Vendée. Mais le parti des _Terroristes_, que mon +père n'espérait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout +entière orléaniste, étaient trop puissants pour que des efforts humains +pussent rien changer à leurs affreuses intentions. + +Mon malheureux père tenta les démarches les plus pressantes auprès de +Dumouriez, qui vint à Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le +trompa par de vaines promesses. Il était tout entier acquis au parti +d'Égalité et de son fils, dont il se vantait d'être le tuteur militaire. +Son voyage à Paris n'avait d'autre but que celui de les servir. + +Je ne rapporterai pas toute la funeste série d'inquiétudes et de +découragements par laquelle nous passâmes durant le mois de janvier +1793. Ces événements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a +racontés selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici +mon père des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son +honorable caractère. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue +de sauver, sinon la liberté, du moins la vie du roi, et le matin même du +jugement, il considérait comme certain que le vote de la réclusion +jusqu'à la paix était assuré. Et, en effet, il en aurait été ainsi, sans +les lâches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant +cette mémorable séance, nous nous tenions chez lui, dans une anxiété +qu'aucune expression ne peut rendre. Après avoir quitté mon père, la +condamnation connue, nous espérions encore que l'insurrection dont il se +flattait allait éclater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris +avaient projeté, chacun individuellement, de se mêler aux rangs de la +garde nationale pour l'entraîner dans un mouvement favorable à +l'infortuné souverain; mais cette démarche, si elle a eu lieu, est +restée infructueuse. + +Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermées, avec ordre +de ne pas répondre à ceux qui en demanderaient la raison au travers des +grilles. Nous ne la devinâmes que trop, et appuyés, mon mari et moi, sur +la fenêtre de notre maison qui regardait Paris, nous écoutions si le +bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand +crime ne se commettrait pas sans opposition. Frappés de stupeur, nous +osions à peine nous adresser la parole l'un à l'autre. Nous ne pouvions +croire à l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se désespérait +d'être sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilité d'une +semblable catastrophe. Hélas! le plus grand silence continua à régner +dans la ville régicide. À 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et +tout reprit son cours comme à l'ordinaire. Une grande nation venait de +souiller ses annales d'un crime que les siècles lui reprocheront!... et +pas une petite habitude n'était dérangée. + +Nous nous acheminâmes à pied vers Paris, en tâchant de composer nos +visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis +XV, nous allâmes chez mon père, puis chez Mme de Montesson et chez Mme +de Poix. On se parlait à peine, tant on était terrifié. Il semblait que +chacun portât le fardeau d'une partie du crime qui venait de se +commettre. + +Rentrés de bonne heure à Passy, nous rencontrâmes chez nous Mathieu de +Montmorency et l'abbé de Damas. Tous deux s'étaient trouvés sur le lieu +de l'exécution dans leur bataillon de garde nationale. S'étant compromis +par quelques propos, ils avaient quitté Paris dans la crainte d'être +arrêtés, et venaient nous demander de les cacher jusqu'à ce qu'ils +pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite +domiciliaire, premier genre de vexation qui précéda de quelques mois les +arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers +de toute espèce et on les portait à la section, où, souvent, les +correspondances les plus secrètes servaient de passe-temps aux jeunes +gardes nationaux de service ce jour-là. + + +III + +Vers le milieu de mars, mon beau-père fut arrêté à la Tuilerie et mené à +la Commune de Paris, avec le maréchal de Mouchy et le marquis de +Gouvernet[149]. Il paraît que l'identité de nom avait fait confondre ce +dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet +sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir été l'auteur de la +mort de bons patriotes. Après bien des questions ils fuient relâchés, +mais mon beau-père, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre, +décida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'où mon mari pourrait +passer en Vendée ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti +semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens, +habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des +vivres, il l'exerçait alors à l'armée qui faisait la guerre à l'Espagne +sous le général Dugommier. + +Nous nous résolûmes donc à partir. Je quittai mon père avec la plus +profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je +l'embrassais pour la dernière fois. La différence d'âge entre nous, à +peine dix-neuf ans, était si faible qu'il paraissait être plutôt mon +frère que mon père. Il avait le nez aquilin, une très petite bouche, de +grands yeux noirs, les cheveux châtain-clair. Mme de Boufflers +prétendait qu'il ressemblait à un perroquet mangeant une cerise. Sa +haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient +encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de +plus nobles manières, ni l'air plus grand seigneur. L'originalité de son +esprit et la facilité de son humeur le rendaient du commerce le plus +agréable. Il était mon meilleur ami, en même temps que le camarade de +mon mari, qui ne parvenait pas à se déshabituer de le tutoyer. M. de La +Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle +prestance de mon père, que le surnom de «beau Dillon» donné à Édouard +Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beauté +physique. + +Mon beau-père se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous +engagea à partir le plus tôt possible. Le 1er avril 1793, nous nous +mîmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-là ne +nous fut épargné, quoique nous eussions des passeports couverts de +visas, renouvelés presque à chaque relais. Mais nous voyagions en poste, +et ce mode aristocratique de transport nous nuisait déjà dans l'esprit +des bons patriotes. Il avait été décidé que nous ferions de petites +journées, parce que j'étais grosse de deux mois, et qu'ayant été malade +d'une fausse couche à La Haye l'année précédente, je craignais de me +blesser de nouveau. + +Enfin nous arrivâmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'éprouvai une +grande joie de me trouver dans ce lieu, si chéri de mon pauvre +beau-père. Il avait même dérangé sa fortune par les embellissements +qu'il y avait faits et par les bâtiments qu'il y avait construits. Sa +situation, à cette époque, lui permettait d'orner la retraite, où il +comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Néanmoins, le +jour même où il fut nommé ministre, il ordonna de renvoyer tous les +ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient été si +formelles qu'on nous montra encore les échafauds des maçons et les +brouettes des terrassiers à la place même où ils se trouvaient quand +l'ordre était arrivé. + +Cette résidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre +mois que nous y passâmes sont restés dans ma mémoire, et surtout dans +mon cœur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothèque +fournissait à nos soirées, et mon mari, qui lisait pendant des heures +sans se fatiguer, les consacra à me faire un cours d'histoire et de +littérature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi à la +layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilité d'avoir appris, +dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude. +Notre bonheur intérieur était sans mélange et plus complet qu'à aucun +autre moment de notre vie commune passée. La parfaite égalité d'humeur +de mon mari, son adorable caractère, l'agrément de son esprit, la +confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dévouement l'un pour +l'autre, nous rendaient heureux, en dépit de tous les dangers dont nous +étions entourés. Aucun des coups qui nous menaçaient ne nous effrayait, +du moment que nous devions être frappés ensemble. + +Ces jours favorisés de mon existence ont précédé bien des vicissitudes. +Depuis, de grandes infortunes m'ont accablée. Au moment même où j'écris, +dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-être, +qu'à toute autre époque de ma vie. Mais mes souffrances ne se +prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en +supplie ardemment, m'accorder la seule grâce qui me permette de +descendre en paix dans la tombe. Celui que je chéris plus que toute +autre personne aimée par moi en ce monde m'entend en lisant cette prière +de sa tendre mère[151]. + + +IV + +La ville de Bordeaux, animée par les Girondins qui n'avaient pas voté la +mort du roi, était en état de demi-révolte contre la Convention. +Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'espérance d'entraîner +les départements du Midi, et surtout celui de la Gironde, à se joindre +au mouvement qui venait de se déclarer dans les départements de l'Ouest. +Mais Bordeaux ne possédait pas, loin de là, l'énergique courage de la +Vendée. Une troupe armée de 800 ou 1.000 jeunes gens des premières +familles de la ville s'était pourtant organisée. Ils faisaient +l'exercice sur les glacis du Château-Trompette, se montraient bruyants +le soir au théâtre, mais aucun ne criait: «Vive le roi!» Les +instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre +indépendants de Paris et de la Convention, et d'établir, à l'instar des +États-Unis, un gouvernement fédératif dans tout le midi de la France. M. +de La Tour du Pin s'était rendu à Bordeaux. Il avait vu tous les chefs +de cette fédération projetée, et revint si dégoûté de ces entretiens +qu'il refusa de se rallier à des entreprises auxquelles devaient +participer même des régicides comme Fronfrède et Ducos. + +À la fin de l'été, pendant que j'avançais dans ma grossesse, nous +commençâmes à être inquiétés par la municipalité de +Saint-André-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appelé, +avant la Révolution, à mettre en ordre les papiers de mon beau-père, à +l'époque où on abattit le vieux château pour s'établir dans le nouveau, +répandit le bruit que la baronnie de Cubzaguès était un domaine engagé, +depuis Édouard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il +disait vrai, mais ce n'était pas un domaine royal. La baronnie avait été +échangée, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne, +la position militaire de cette dernière place inquiétant les Anglais +dans leur nouvelle conquête. Le sire d'Albret, qui la possédait, avait +fait un excellent marché en la cédant contre la baronnie de Cubzaguès, +la première de Guyenne, et qui possédait les plus beaux droits +seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contiguës. + +Surget avait rédigé un mémoire, et nous eûmes lieu de penser qu'il +l'avait envoyé à Paris, puisque deux mois après, lorsque les +représentants du peuple en mission vinrent à Bordeaux, leur premier soin +fut de mettre le Bouilh sous séquestre. + +L'éventualité d'une visite domiciliaire ou de l'établissement d'une +garnison dans le château, pendant mes couches, effraya mon mari. Il +désirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de +Bordeaux. Mon beau-père venait d'être arrêté. On avait mis les scellés +sur le château de Tesson, près de Saintes, et le département de la +Charente-Inférieure s'était emparé de vive force de la belle maison que +nous possédions à Saintes même pour y établir ses bureaux. + +Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de +notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une +petite maison qu'il possédait à un quart de lieue de Bordeaux. Cette +maison, nommée Canoles, offrait tous les genres de sécurité. Elle était +isolée, au milieu d'une vigne, entourée de trois côtés par des chemins +vicinaux menant dans des directions différentes, et du quatrième par une +lande assez étendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et +toute cette partie du pays, appelée Haut-Brion, était constituée par une +agglomération de propriétés, plus ou moins considérables, plantées en +vignes, et presque toutes contiguës. Nous allâmes donc nous établir à +Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fixé de sa +personne à Bordeaux pour surveiller son administration des vivres, +venait tous les jours dîner avec nous. + +Il réunit un jour, à Canoles, les divers membres de la municipalité et +du département. Les uns comme les autres ne parlèrent que de leurs +prouesses projetées contre l'armée révolutionnaire, qui s'avançait en +marquant sa route par les têtes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des +abstractions, ils ne voulaient ni être royalistes comme les Vendéens, ni +révolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui était à leur +porte, les infortunés croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient +le temps de débrouiller leurs idées, tandis qu'ils n'arrivaient que pour +abattre leurs têtes, chose qui fut faite trois jours après. + +Cette armée de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, était +déjà à La Réole, où elle avait procédé à plusieurs exécutions. Je n'en +citerai qu'une pour exemple. Elle mérite d'être rapportée pour son +atrocité. M. de Lavessière, oncle de Mme de Saluces, était un homme +inoffensif, retiré à la campagne depuis la destruction du parlement de +Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme était la plus belle que l'on +eût vue à Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont +arrêtés. Le mari est condamné à mort et, pendant qu'on l'exécute, sa +femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils +attachés à côté d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaça +devant elle pour qu'elle ne vît pas tomber le fatal couteau. Voilà les +gens sous l'autorité de qui nous allions tomber! + +Si je n'avais pas été dans mon neuvième mois de grossesse, nous serions +peut-être alors partis pour l'Espagne. En admettant même que le départ +eût été possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'armée +française. Et puis, pouvait-on présumer qu'une ville de 80.000 âmes se +soumettrait sans résistance à 700 misérables, appuyés par deux canons +seulement, tandis qu'une troupe d'élite, composée de tous les gens les +plus distingués de la ville, était rangée derrière une nombreuse +batterie en avant de la porte. Ces misérables étaient commandés par le +général Brune, un des égorgeurs d'Avignon, qui, depuis, après des +années, a péri dans cette ville, victime d'une juste vengeance. + +Réfugiée à Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari +avait résolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et +le danger de son séjour auprès de moi augmentait de jour en jour. Le +matin du 13 septembre, l'armée révolutionnaire entra dans Bordeaux. +Moins d'une heure après, tous les chefs fédéralistes étaient arrêtés et +emprisonnés. Le tribunal révolutionnaire entra aussitôt en séance et il +siégea pendant six mois, sans qu'il se passât un jour qui ne vît périr +quelque innocent. + +La guillotine fut établie en permanence sur la place Dauphine. + +La petite troupe d'énergumènes qui l'escortait n'avait trouvé personne +pour s'opposer à son entrée à Bordeaux, alors que quelques coups de +canon, tirés sur la colonne serrée qu'elle formait dans la rue du +Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient +certainement mise en déroute. Mais les habitants qui, la veille, +juraient, en vrais Gascons, de résister, ne parurent pas dans les rues +désertes. Les plus audacieux fermèrent leurs boutiques, les jeunes gens +se cachèrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur régnait dans la +ville. Elle était telle qu'un ordre ayant été placardé prescrivant aux +détenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter, +avant midi du lendemain, sur la pelouse du Château-Trompette, sous peine +de mort, on vit passer dans les rues des charrettes où chacun allait +jeter furtivement celles qu'il possédait, parmi lesquelles on en +remarquait qui n'avaient peut-être pas servi depuis deux générations. On +les empila toutes sur le lieu indiqué, mais il ne vint à personne la +pensée qu'il eût été plus courageux d'en faire usage pour se défendre. + + +V + +Au cours de ces événements, j'étais accouchée, la nuit, d'une petite +fille que je nommai Séraphine, du nom de son père, dont elle eut à peine +le temps de recevoir la bénédiction. Au moment où elle venait au monde, +on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de +campagne environnantes. La servante de mon accoucheur était arrivée de +la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrêter et que les +scellés avaient été mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que +l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de +danger, on avait aposté une femme sûre dans le chemin d'accès de la +maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses +étaient plus vives que les douleurs qui donnèrent naissance à la pauvre +enfant. Une heure après sa naissance, son père nous quitta, et rien ne +permettait de prévoir quel sort nous réservait l'avenir à l'un ou à +l'autre, ni quand nous pourrions nous réunir. Moment affreux! qui, dans +l'état où je me trouvais, aurait dû m'être fatal, mais dont ma santé ne +se ressentit heureusement pas. J'éprouvais un unique désir: celui de +guérir le plus tôt possible pour être prête à tout événement. Le pauvre +chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du +nouveau-né. On installa pour lui une couchette au fond d'une espèce +d'alcôve abandonnée, dissimulée par le lit de la bonne et le berceau +d'Humbert. + +Le troisième jour après ces événements, M. de Brouquens, notre ami et +notre hôte, retourna à Bordeaux, sa résidence habituelle. Il était très +affligé de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait péri la +veille sur l'échafaud, première victime du massacre de la municipalité, +comme il était aussi le premier de la ville par sa richesse et la +considération. + +Je dirai à cette occasion, qu'on avait décidé que MM. Dudon père et +fils, anciens procureurs et avocats généraux du Parlement, seraient +menés à Paris pour y être exécutés. La femme de M. Dudon fils, confiante +dans ses grâces et dans sa grande beauté, alla, accompagnée de ses deux +fils encore enfants, se jeter aux pieds du représentant Ysabeau, +ex-capucin, pour obtenir que son mari ne fût pas dirigé sur Paris avec +son père et qu'on le laissât s'évader et passer en Espagne. Le misérable +le lui promit moyennant le payement dans un délai de quelques heures, +d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'était pas chose aisée, en ce +moment, que de réunir une somme de cette importance en or dans un jour. +La République n'avait presque pas frappé encore de monnaie d'or, et il +était défendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de +les faire circuler. Mme Dudon, éperdue, désespérée, courut chez tous +ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint à +rassembler les 20,000 francs demandés. Elle retourne chez Ysabeau avec +son trésor. Il la reçoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors +de la prison_. Cruelle dérision! Le malheureux l'avait déjà quittée, en +effet, une demi-heure auparavant, mais c'était pour monter sur +l'échafaud. + +On conçoit combien de pareils détails, que j'apprenais couchée au fond +de mon lit et n'ayant pour société que mon médecin, frappé lui-même de +terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas +avoir pour le sort de mon mari, dont j'étais sans aucune nouvelle. De +telles inquiétudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner +la tête, dans un moment où les suites de couches et les effets du lait +sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonné autrement! Il +me réservait à toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mère, comme +à toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent +fils[152] qui, je l'espère, me fermera les yeux. + + +VI + +J'ai dit que M. de Brouquens était retourné dans sa maison de Bordeaux. +À peine y fut-il entré qu'on vint pour l'arrêter et le conduire en +prison. Il allégua que, chargé de tous les détails de l'administration +des vivres pour l'armée appelée à combattre en Espagne, son arrestation +compromettrait fort ce service et serait, en conséquence, très +désapprouvée par le général en chef. Ces bonnes raisons, ou plutôt la +crainte que les collègues de M. de Brouquens à la compagnie des vivres, +en résidence à Paris, ne se plaignissent à la Convention, déterminèrent +les représentants à le constituer en arrestation chez lui. C'était bien +l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa +liberté dans la maison, qui était fort grande, et où il disposait de +plusieurs moyens de s'échapper en cas de danger trop imminent. Les 25 +hommes de la garde bourgeoise établis à sa porte étaient presque tous de +son quartier et à peu près tous lui avaient quelque obligation. Sa bonté +et son obligeance, en effet, étaient inépuisables, et il était adoré +dans Bordeaux. + +Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son +arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les +jours ses gardes étaient relevés. On avait commis l'imprudence, dans le +premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des +caveaux. Aussi ne laissèrent-ils pas une bouteille de la belle provision +de vins rares et exquis amassée par M. de Brouquens depuis qu'il +possédait cette maison, et qu'il avait reçue de tous les pays, soit en +présents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidèles +gardiens était de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour, +et j'ai vu là, avant mon départ, au mois de mars suivant, un monceau de +débris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas +suffi à les emporter. Ces petits détails, je ne les rapporte que pour +peindre les mœurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin +de savoir tout ce qui pourrait le caractériser. + +La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment où il +allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du +chef de sa section et de plusieurs gardes, se présenta chez lui et le +somma de le suivre à Canoles, où l'on voulait procéder à la visite de +ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait à Canoles que +quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses +vins, et que par conséquent il n'avait pas là d'habitation fixe, rien +n'y fit, et il fallut marcher sans répliquer. Sa peine et son embarras +étaient extrêmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la +situation de mon beau-père, dont la confrontation avec la reine dans le +procès de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, étaient +autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut +au désespoir en pensant à mon mari, qui m'avait confiée à ses soins, +qu'il aimait tendrement, et en ne découvrant aucun moyen de me +soustraire au sort dont j'étais menacée. Reculer, pourtant, était hors +de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait +un qui lui était très attaché; devinant sa perplexité, il prit les +devants et vint donner l'alarme. + +Je dormais tranquillement, car on dort à vingt-trois ans, même au pied +de l'échafaud. Tout à coup, je me sens secouée par une vieille femme de +charge, affidée, qui, toute en larme et pâle comme la mort, s'écrie: +«Voilà les coupe-têtes qui viennent pour fouiller et mettre les scellés. +Nous sommes tous perdus!» Et, tout en disant cela, elle glisse un assez +gros paquet sous mon oreiller et disparaît comme elle était venue. Je +tâte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 à 600 louis, dont +M. de Brouquens m'avait parlé et qu'il réservait, en cas de nécessité +urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce +dépôt n'était pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de +sa cachette, le laisser voir à la fille qui soignait mon enfant. Non +seulement je me méfais d'elle, mais, de plus, le médecin, M. Dupouy, +venait de découvrir qu'elle jouait auprès de moi le rôle d'espion. Comme +cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il +espérait cependant qu'elle me ménagerait. + +Ma bonne Marguerite avait la fièvre tierce; elle ne couchait pas dans la +chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis +donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa +le sien et celui d'Humbert contre l'alcôve où était blotti le pauvre +Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernière heure arrivée. Ces +dispositions prises, je me recouchai, car je m'étais levée, quoique dans +mon troisième jour de couche seulement, et nous attendîmes l'ennemi de +pied ferme. M. de Brouquens prétendait plus tard que j'avais concentré +toutes les ressources de ma défense dans l'effet d'un certain mouchoir +de batiste rose dont j'étais coiffée. Malgré cette plaisanterie, je +crois que j'avais très mauvais visage. + +La chambre où je logeais, au rez-de-chaussée, était aux avant-postes. +Elle donnait dans le salon, où mon fidèle Zamore préparait à la hâte un +reste de pâté, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos +persécuteurs en bonne humeur. Enfin, après une demi-heure, ou, pour +mieux dire, un siècle d'attente, ils arrivèrent. L'examen extérieur de +la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils +entrèrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le +port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis +leurs propos infâmes. Le sang se glaçait dans mes veines quand je +songeais à tous les dangers auxquels j'étais exposée. À chaque instant, +il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je +serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec +horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser +entrer quelques-uns de ces êtres féroces. Enfin, j'entendis +distinctement l'un d'eux demander: «Qu'est-ce qu'il y a dans cette +chambre?» et M. de Brouquens faire: «Chut!» La suite des paroles +échangées m'échappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de +l'entretien. L'inspiration lui était venue de leur raconter «qu'une +jeune fille de ses amies s'était confiée à lui pour venir accoucher en +secret dans cette maison isolée, qu'elle ne l'était que depuis trois +jours, et qu'elle était fort délicate et très malade.» + +Comment la pitié put-elle trouver place dans ces âmes sanguinaires? Ils +en ressentirent néanmoins, et les mêmes hommes qui, dans la matinée, +avaient vu tomber vingt têtes innocentes sans songer à les épargner, +ôtèrent leurs sabots pour éviter tout bruit, lorsqu'en visitant le +premier étage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout +de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, après avoir +bu et mangé tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allèrent +emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre à l'accouchée de +grossiers compliments. + +Je restai seule à Canoles avec mon brave homme de médecin, qui +commençait à se rassurer, bien que tout danger n'eût pas disparu, au +contraire. Mais j'ai toujours constaté que les gens qui s'effraient +facilement se rassurent de même. Aussi le grand danger de la visite des +municipaux une fois passé, il reprit sa sérénité. C'était un homme +d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes études +dans son art, et, selon la règle que j'avais adoptée de ne jamais +rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre +beaucoup de choses en médecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions +d'aucun ouvrage traitant de ces matières, il me fit de vive voix un +petit cours d'accouchement et d'opérations. En échange, je lui donnai +des leçons de couture, de broderie et de tricot. Il était très adroit, +et ses progrès en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps +après, caché pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des +paysans dans les Landes, privé de tout livre et de tout élément de +travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grâce à +l'enseignement que je lui avais donné, il ne s'était trouvé en mesure +d'occuper ses journées on confectionnant des bas et des chemises pour +toute la famille qui l'avait recueilli. + + +VII + +Le soir, sur ma demande, le bon médecin me lisait les gazettes. La +lecture en était terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi, +lorsque nous trouvâmes un jour la relation de la confrontation de mon +respectable beau-père avec la reine. On y décrivait la colère de +Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la +«reine» ou «Sa Majesté», au lieu de «femme Capet», comme l'aurait voulu +l'accusateur public. Mon épouvante fut à son comble lorsque j'appris +que, comme on lui demandait où était son fils, M. de La Tour du Pin +avait répondu avec simplicité qu'il se trouvait dans sa terre près de +Bordeaux. Le résultat de cette réponse trop vraie fut un ordre, expédié +le même jour à Saint-André-de-Cubzac, d'arrêter mon mari et de l'envoyer +à Paris. + +Il était au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement, +en prévision de cette éventualité et sous le prétexte de métairie à +visiter, il tenait un assez bon cheval prêt dans l'écurie. Se déguisant +de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson, +près de Saintes, et de se cacher dans le château, quoiqu'il fût sous le +séquestre, mais où étaient restés un excellent concierge et sa femme. +L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 à 12.000 francs en +assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps était affreux, la pluie +tombait à torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les éclats de la +foudre éblouissaient et effrayaient son cheval, bête assez vive. + +En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye à Saintes, un +homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle: +«Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer +l'orage?» M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache +sa monture sous un petit hangar situé, heureusement pour lui, ainsi +qu'on le verra par la suite, tout près de la porte. + +«Vous liez vos bœufs de bien bonne heure», dit-il au vieux +paysan.--«Vraiment oui», répond l'hôte de rencontre. «Il n'est pas trois +heures, mais je veux arriver de bon matin».--«Ah! vous allez à la foire +du Pons», réplique mon mari avec présence d'esprit, «et moi aussi: je +vais chercher des grains pour Bordeaux». En disant ces mots, ils entrent +dans la maison. Un homme âgé occupait le coin du feu et semblait +attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la +cherté des grains, des bestiaux. À ce moment, l'individu assis auprès du +feu sort de la maison et rentre dix minutes après ceint d'une écharpe. +C'était le maire. «Vous avez sans doute un passeport, citoyen», +demande-t-il à mon mari.--«Oh! certainement», riposte hardiment +celui-ci, «on ne marche pas sans cela». Et, ce disant, il exhibe un +mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout +l'été dans ses allées et venues de Saint-André à Bordeaux. «Mais, +déclare le maire après examen, votre passeport n'a pas de visa pour +aller dans la Charente-Inférieure. Restez ici jusqu'au matin. Je +consulterai le conseil municipal». Puis il reprend sa place. + +Mon mari sentit qu'il était perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant +ce colloque, le maître de la maison, qui paraissait en être ennuyé, +s'était rapproché de la porte ouverte et dit à haute voix, comme en se +parlant à lui-même: «Oh! voilà le temps tout éclairci!» Mon mari se leva +très tranquillement.--Votre père n'était pas alors, mon cher fils[153], +comme vos souvenirs vous le représentent. Il avait trente-quatre ans, +était extrêmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec +les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en +parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeurée +ouverte, étend le bras au dehors dans l'obscurité et décroche la bride +de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les éperons au ventre +et est déjà loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter +son siège, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le +passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en +parla pas, ce qui était peut-être prudent à cette époque, où tout était +motif à soupçons. + +M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, où il y avait foire +pendant le jour. Il s'arrêta à Mirambeau, chez un ancien palefrenier de +son père, dont il était sûr et qui habitait la localité. Cet homme +tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait à Saintes +une fois la semaine. Têtard, c'était son nom, offrait de le cacher, mais +il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrétion. Il proposa +à mon mari de demander plutôt asile à un sien beau-frère[154], bon et +riche serrurier, marié et sans enfants. Ce dernier le voulut bien +moyennant payement d'une somme assez forte, et, le marché ayant été +conclu, il le mit en sûreté chez lui dans un bouge sans fenêtre +communiquant avec la chambre à coucher où se faisait aussi la cuisine. + +J'ai visité, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le séparait +seul, de la boutique où travaillaient les garçons et où étaient la forge +et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre, +dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester étendu sur +son lit, afin d'éviter le moindre bruit. On lui avait aussi bien +recommandé de ne pas avoir de lumière, de peur qu'on ne s'en aperçut de +l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois fermée, il venait +souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent +des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait +chercher à Tesson. + +C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre +séparation. Le maître de poste de Saintes, sur le dévouement duquel il +pouvait compter, lui déconseillait de passer en Vendée, car, outre la +difficulté extrême de traverser les lignes des troupes de la République, +qui cernaient la contrée au midi, les opinions des royalistes avaient +atteint un tel degré d'exagération qu'il était moins sûr qu'un homme +resté au service du roi après l'acceptation de la Constitution--c'était +le cas de M. de La Tour du Pin--fût admis dans leurs rangs. D'autre +part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom supposé. En +rejoignant ouvertement les Vendéens, il eût par là décidé de la mort de +son père et de la mienne. + + + + +CHAPITRE XIV + +I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un +refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les +pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des +bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle +grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec +Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan +saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle +fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à +Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au +tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de +Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes +omelettes. + + +I + +La visite domiciliaire à Canoles, loin d'altérer ma santé, comme je l'ai +déjà dit, ne fit qu'aviver mon désir de me rétablir le plus tôt +possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon +Esculape. Comme nous passions près d'un très grand tas de sarments de +vigne amoncelés contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la +propriété voisine, nous nous aperçûmes que quelques-uns des fagots +appuyés sur le sol avaient été arrachés et jetés contre la haie et que +dans le trou ainsi formé la terre paraissait fraîchement piétinée. On y +voyait aussi des restes de croûtes de pain, ce qui nous donna à supposer +que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait +peut-être de la faim. Cette pensée nous décida, à y porter des vivres. +Ayant déposé là, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une +bouteille de vin, le lendemain, à la nuit, M. Dupouy retrouva la +bouteille vide et les vivres consommés. Ce soin nous occupa avec un vif +intérêt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir, +nos provisions étaient demeurées intactes, et nous en fûmes affligés en +calculant tout ce qui pouvait être arrivé à notre pensionnaire inconnu. + +Peu de temps après, étant parfaitement rétablie, je voulus aller +remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'étais rencontrée +avant mes couches, et qui m'avait témoigné beaucoup d'intérêt. Elle +s'appelait Mme Beyermon et occupait, à cinquante pas de Canoles, une +jolie petite maison où je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort +effrayé de tout ce qui se passait à Bordeaux, et craignant surtout qu'on +ne fît bientôt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, où il +demeurait, s'était retiré avec sa femme dans cette habitation isolée. Au +moment où j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon, +parlait avec éloquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me +frappèrent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troublés, +une telle question eût été une impardonnable indiscrétion. Depuis, j'ai +su que c'était M. Ravez. + +Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait présenté un mémoire à +la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, tendant à prouver que la terre +du Bouilh était un domaine royal échangé. La municipalité, pour se faire +valoir, dénonça le fait aux représentants du peuple, qui ordonnèrent à +l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, où +l'on apposa les scellés avec une telle prodigalité qu'il n'y eut pas une +porte qui n'en fût empreinte. Cependant une fille excellente, que +j'avais laissée au château, avait déjà caché ce qu'il contenait de plus +précieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque +semaine, par petits paquets, à Bordeaux. + + +II + +Vers cette époque, je commençai à craindre que mon séjour prolongé chez +M. de Brouquens n'attirât trop l'attention. Je redoutai surtout que ma +présence chez lui ne finît par le compromettre, et jamais, je le savais, +il n'aurait consenti à me le laisser entendre. + +Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un +parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-même très suspect et +obligé de se cacher. Il avait trouvé un asile fort retiré chez un +individu qui tenait un petit hôtel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet +individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confié à +sa belle-mère, habitait absolument seul son hôtel garni avec un vieux +domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, émigré, qu'on +faisait passer pour mort, et dont la sœur, non mariée, était supposée +avoir hérité. Bonie, c'était son nom, se donnait pour un démagogue +enragé. Il portait une veste de grosse peluche nommée _carmagnole_, des +sabots et un sabre. Il allait à la section, au club des Jacobins, et +tutoyait tout le monde. + +M. de Chambeau lui parla de mes préoccupations. Je ne savais où me +retirer: mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient +emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de +Brouquens, se trouvait en état d'arrestation chez lui. À vingt-quatre +ans, avec deux petits enfants, que devenir? + +Bonis vint me voir à Canoles. Ma triste situation l'intéressa. Il me +proposa de me réfugier chez lui. Sa maison était vide, et M. de +Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc. +Il me donna un appartement fort triste et fort délabré, ayant vue sur un +petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma +chère Marguerite, toujours tourmentée par une fièvre dont rien ne +pouvait la guérir. Mon nègre Zamore passa pour un noir libre qui +attendait le moment de se rendre à l'armée. Mon cuisinier entra comme +aide au service des représentants du peuple, ce qui ne l'empêchait pas +de loger chez Bonie et de préparer mon dîner et mon souper. Deux +courriers de dépêches pour Bayonne, qui pouvaient être très utiles à un +moment donné, occupaient également des chambres dans la maison. En +somme, cette situation était, je ne dirai pas la meilleure, mais la +moins mauvaise possible. + +La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique +sans crainte d'être entendue. Etant presque toujours seule, c'était pour +moi une grande distraction. Je connaissais un très bon maître de chant, +nommé Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avoué et prouvé être +agent des princes. Il était très spirituel et original, et avait +beaucoup de talent. + +On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin à +bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue +du Bouilh, à l'insu des gardiens du séquestre. Ce bois était apporté par +nos paysans, qui le volaient à mon intention. Une femme du pays, +commissionnaire, entièrement dévouée à nos intérêts, venait à Bordeaux +deux fois la semaine, comme marchande de légumes. Elle conduisait un +âne, dont les paniers, à moitié pleins d'effets d'habillement et de +linge, étaient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Très +adroitement, elle parvenait à faire croire aux employés de l'octroi que +ces objets avaient été enlevés à des ennemis du peuple. Parfois elle +leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste. + +Mon mari trouvait le moyen de m'écrire toutes les semaines par un jeune +garçon qui venait à Bordeaux. La lettre, sans adresse, était cachée dans +un pain que l'enfant portait à l'hôtel Puy-Paulin, soi-disant pour la +nourrice. Comme il venait à jour fixe, le cuisinier l'attendait à +l'heure de la marée. Ce pauvre enfant, âgé de quinze ans, ignorait le +subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une +femme nourrice à laquelle le médecin avait interdit de manger du pain de +la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain +de la section_. + +Le jour même de l'entrée des représentants du peuple, on avait publié et +affiché ce que l'on nomma le _maximum_. C'était une ordonnance en vertu +de laquelle toutes les denrées, de quelque nature qu'elles fussent, +étaient taxées à un taux très bas, avec interdiction, sous peine de +mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en résulta que les arrivages +cessèrent à l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachèrent +plutôt que de les vendre à meilleur marché qu'ils ne les avaient +achetés, et la famine, conséquence naturelle de cette interruption des +échanges, fut imputée à leur incivisme. On nomma alors, dans chaque +section, un ou plusieurs boulangers chargés de confectionner du pain, et +ils reçurent l'ordre formel de n'en distribuer qu'à ceux qui seraient +munis d'une carte délivrée à la section. Plusieurs boulangers +récalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermèrent leurs +boutiques. Il en fut de même pour les bouchers. On taxa la quantité de +viande, bonne ou mauvaise, à laquelle on avait droit quand on était muni +d'une carte semblable à celle destinée au boulanger. Les marchands de +poisson, d'œufs, de fruits, de légumes, abandonnèrent les marchés. Les +épiciers cachèrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que +par protection une livre de café ou de sucre. + +Pour éviter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que +dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entrée une affiche, +délivrée également à la section, sur laquelle seraient inscrits les noms +de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier, +entourée d'une bordure tricolore, portait, en tête: _Liberté, égalité, +fraternité, ou la mort_. Chacun s'efforçait d'y porter les inscriptions +prescrites aussi peu lisiblement que possible. La nôtre était tracée +d'une écriture excessivement fine, et on l'avait collée très haut, de +façon à en rendre la lecture difficile. Beaucoup étaient écrites avec +une encre si pâle que la première pluie les rendait illisibles. Les +cartes de pain étaient individuelles, mais on autorisait la même +personne à porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les +hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans +une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit à deux livres, et +ce privilège, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre +Zamore. On aura peine à croire à un tel degré d'absurdité et de cruauté, +et surtout qu'une grande ville tout entière se soit docilement soumise à +un pareil régime. + +Le pain de section, composé de toutes espèces de farines, était noir et +gluant, et l'on hésiterait maintenant à en donner à ses chiens. Il se +délivrait sortant du four, et chacun se mettait _à la queue_, comme on +disait, pour l'obtenir. Chose bien singulière, cependant, le peuple +trouvait une sorte de plaisir à ce rassemblement. Comme la terreur dans +laquelle on vivait permettait à peine d'échanger une parole lorsqu'on se +rencontrait dans la rue, _cette queue_ représentait pour ainsi dire un +rassemblement licite où les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs +voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer à l'imprudence d'une +question. + +Un autre trait caractéristique des Français, c'est leur facilité à se +soumettre à une autorité quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents +personnes, chacune attendant sa livre de viande, étaient rassemblées +devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une +contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux +bien appétissants destinés à la table des représentants du peuple, alors +que la plus grande partie de la foule ne pouvait prétendre qu'aux +rebuts. Mon cuisinier, chargé quelquefois d'aller aux provisions pour +ces scélérats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on +ne l'assommait pas. Le spectacle était le même chez le boulanger, et si +des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs +destinés à nos maîtres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre. + +Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on +arrêta un jour tous les négociants anglais et américains en résidence à +Bordeaux. Ils furent emprisonnés, ainsi que toutes les personnes de ces +deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint à +mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fondée d'être +prise pour une Anglaise, comme cela m'était déjà souvent arrivé. Bonie +s'en alarma très sérieusement et me conseilla de ne plus porter de +chapeau lorsque je sortais dans la journée, mais de m'habiller comme les +filles de Bordeaux. Cette idée de déguisement me plut assez. Je me +commandai des brassières qui convenaient bien à ma taille, très mince +alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tête et sur le col, me +changèrent si complètement que je rencontrais des gens de ma +connaissance sans être reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la +rue. + +M. de Brouquens, toujours en réclusion, s'amusait fort des propos +téméraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites +journalières qu'il recevait de la _belle grisette_. + + +III + +Néanmoins, ma situation à Bordeaux devenait de jour en jour plus +périlleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai échappé à +la mort. On me conseilla de tâcher de faire lever le séquestre du +Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop +dangereuse, et j'étais dans la plus désolante incertitude, quand la +Providence m'envoya une protection spéciale. + +Mme de Fontenay, nommée alors la citoyenne _Thérésia Cabarrus_, arriva à +Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'étais rencontrée une fois avec +elle à Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait été la compagne au +couvent, me la montra un soir, au sortir du théâtre. Elle me parut avoir +de quatorze à quinze ans, et ne m'avait laissé que le souvenir d'une +enfant. On disait qu'elle avait divorcé pour conserver sa fortune, mais +c'était plutôt pour user et abuser de sa liberté. Ayant rencontré +Tallien aux bains des Pyrénées, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel +service, dont elle le récompensa par un dévouement sans bornes, qu'elle +ne cherchait pas à dissimuler. Venue à Bordeaux pour le rejoindre, elle +se logea à l'hôtel d'Angleterre. + +Le surlendemain du jour où elle y fut établie, je lui écrivit le billet +suivant: «Une femme qui a rencontré à Paris Mme de Fontenay, et qui sait +qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment +d'entretien. Elle répondit verbalement que cette dame pouvait venir +quand elle le voudrait. Une demi-heure après, j'étais à sa porte. Quand +j'entrai, elle vint à moi, et, me regardant en face, s'écria: «Grand +Dieu! madame de Gouvernet!» Puis, m'ayant embrassée avec effusion, elle +se mit à mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation. +Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-même, et +me déclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me +sauver. Je lui répondis que je ne saurais me résoudre à partir sans mon +mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais +de la sacrifier sûrement. Elle me dit: «Voyez Tallien. Il vous fera +connaître le parti à adopter. Vous serez en sûreté dès qu'il saura que +vous êtes ici mon premier intérêt.» Je me déterminai à solliciter de lui +la levée du séquestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la +permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans +l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, et me demandant pourquoi elle le +ressentait. + +Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun être humain n'était +sorti si beau des mains du Créateur. C'était une femme accomplie. Tous +ses traits portaient l'empreinte de la régularité artistique la plus +parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'ébène, semblaient faits de la plus +fine soie, et rien ne ternissait l'éclat de son teint, d'une blancheur +unie sans égale. Un sourire enchanteur découvrait les plus admirables +dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre +de ses mouvements revêtait une grâce incomparable. Quant à sa voix, +harmonieuse, légèrement marquée d'un accent étranger, elle exerçait un +charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux +vous pénétrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beauté, de +grâce et d'esprit étaient abandonnés à un homme qui, tous les matins, +signait la mort de plusieurs innocents. + +Le lendemain matin, je reçus de Mme de Fontenay ce court message: «Ce +soir, à 10 heures.» Je passai la journée dans une agitation difficile à +décrire. Avais-je amélioré ma position? m'étais-je perdue? devais-je me +préparer à la mort? devais-je fuir à l'instant même? Toutes ces +questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux +trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans +leur père? Enfin Dieu prit pitié de moi. Je m'armai de courage, et, 9 +heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarmé que moi +encore, sans qu'il osât me le témoigner. Il me conduisit à la porte de +Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard +jusqu'au moment où j'en sortirais. + +Je montai. Tallien n'était pas arrivé. Le moment de l'attente fut +angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs +personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la +voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que +celle-là qui roulât alors dans cette grande ville. + +Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit +par la main en prononçant ces mots: «Il vous attend.» Si elle m'avait +annoncé que le bourreau était là, je n'en aurais pas ressenti un autre +effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout +duquel j'aperçus une chambre éclairée. Je ne parle pas au figuré en +déclarant que mes pieds étaient collés au parquet. Involontairement, je +m'arrêtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: «Allons donc! +ne faites pas l'enfant.» Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la +porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai +néanmoins jusqu'au coin de la cheminée, sur laquelle il y avait deux +bougies allumées. Sans le soutien du marbre, je serais tombée. Tallien +était appuyé sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce: +«Que me voulez-vous?» Alors je balbutiai la demande d'aller à notre +campagne du Bouilh, et qu'on levât le séquestre qui avait été mis, par +erreur, sur les biens de mon beau-père, chez lequel je demeurais. +Brusquement, il me répondit que cela ne le regardait pas. Puis, +s'interrompant: «Mais vous êtes donc la belle-fille de celui qui a été +confronté avec la femme Capet?... Et avez-vous un père?... Comment +s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le général?... Tous ces ennemis de la +République y passeront», ajouta-t-il, faisant en même temps, avec la +main, le geste de trancher une tête. L'indignation me gagna et me rendit +alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je +ne l'avais pas encore regardé. Devant, moi, je vis un homme de +vingt-cinq à vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait à rendre +sévère. Une forêt de boucles blondes s'échappait de tous côtés sous un +grand chapeau militaire, couvert de toile cirée, et surmonté d'un +panache tricolore. Il était vêtu d'une longue redingote serrée, de gros +drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, croisé +d'une longue écharpe de soie aux trois couleurs. + +«Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrêt de +mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je +demande, je ne dois pas vous importuner davantage.» En même temps, je le +saluai légèrement de la tête. Il sourit, comme semblant dire: «Vous êtes +bien hardie de me parler ainsi.» Puis je sortis par la porte par +laquelle il était entré, sans rentrer dans le salon. + +Revenue chez moi, je considérai ma situation comme plutôt aggravée +qu'améliorée. Si Tallien ne me protégeait pas, ma perte me paraissait +infaillible. Mme de Fontenay, ayant constaté que j'avais fait une bonne +impression sur Tallien, ne se décourageait cependant pas si aisément. +Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traitée, et lui +dit que j'avais décidé de ne plus revenir chez elle dans la crainte de +l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrêtée, mais +apprit en même temps à Mme de Fontenay qu'il savait que son collègue +Ysabeau le dénonçait au Comité de Salut public, à Paris, comme modéré et +protégeant les aristocrates. + + +IV + +Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari +arriva à Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui +témoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes +enfants, pour le mettre à même de dire à leur père qu'il les avait +trouvés bien portants. C'était un bon paysan saintongeois, bien simple, +bien ignorant, ne comprenant rien à l'état du pays, ni pourquoi, +lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc à Mirambeau, on lui en avait +donné ce matin-là, à Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait +refusé. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il +avait dans son coffre, on ne lui réclamait que du papier pour ses achats +de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denrées étaient +taxées. En attendant l'heure de la marée pour s'en retourner à Blaye, il +se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine, +où se faisaient les exécutions. Une dame montait la fatale échelle. Il +demanda quel était son crime: «C'est une aristocrate», lui répondit-on. +Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante. +Mais bientôt il voit paraître un paysan comme lui, appelé à subir le +même sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: «Et celui-là, +qu'a-t-il fait?» On lui explique que cet homme ayant donné asile à un +noble, est condamné, pour ce seul fait, à mourir avec lui. + +Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il +oublie ce qui l'a amené à Bordeaux. Il repart à pied, arrive chez lui +dans la nuit, et déclare à mon mari qu'il ne peut le garder une heure de +plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court +réveiller son beau-frère le palefrenier, qui ne parvient pas à le +rassurer. Celui-ci, voyant son parent éperdu, ayant d'autre part entendu +dire dans la journée que la guillotine devait faire ce que l'on nommait +un voyage patriotique et venir à Mirambeau dans quelques jours, se +décida à atteler un cheval à une petite charrette. Il y met de la paille +dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins détournés +sur Tesson, ce château de mon beau-père où l'on avait mis les scellés, +mais dont le concierge Grégoire et sa femme avaient une entrée secrète. +Une des fenêtres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le +palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari +entre par cette fenêtre, et ces braves gens, qui lui étaient tout +dévoués, le reçoivent avec joie. Ils l'installèrent dans une chambre +touchant le leur et qui avait avec celle-ci une cheminée commune. Cela +permettait de faire du feu toute la journée sans attirer l'attention du +dehors. Cette condition fut fort appréciée par mon mari, qui était très +frileux. + +Tesson possédait une bonne bibliothèque dont l'inventaire restait à +faire, ainsi que celui de tout le mobilier du château. Les scellés +avaient été apposés sur les portes extérieures seulement, de manière +qu'on pouvait circuler dans tout l'intérieur, pourvu qu'on n'ouvrît pas +les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres à volonté. +Il trouva même le moyen de soustraire des papiers et des correspondances +anciennes de son père dont la publicité aurait pu être désagréable. +Cependant, il n'était pas destiné à jouir de cette retraite, +comparativement agréable, sans trouble. + +Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivèrent à la municipalité +de Tesson, prescrivant de procéder à l'inventaire de tout ce que +renfermait le château, qui était considérable et parfaitement bien +meublé. Le père de M. de La Tour du Pin en avait hérité de M. de +Monconseil, son beau-père, qui y avait habité quarante ans, et y avait +apporté toutes les nobles magnificences et l'élégance somptueuse du +règne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les +dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'espérer +qu'on y épargnât aucune rigueur ou qu'on laissât échapper le moindre +recoin sans le visiter. + +Grégoire ne déguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui +déclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque où il pût le cacher, +ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentît à le +recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grégoire irait à +Saintes, chez Boucher, le maître de poste, ancien écuyer de M. de +Monconseil, très attaché à mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez +son grand-père, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui, +soit de le faire passer dans les départements insurgés. + +Grégoire partit de grand matin, à pied, par un temps affreux, quoiqu'il +eût soixante-dix ans passés. Il ne trouva pas Boucher. Chargé de la +conduite des charrois de l'armée qu'on rassemblait contre les Vendéens, +il était toujours en route. Mais sa sœur, également dévouée à nos +intérêts, consentit à accueillir mon mari et à le cacher pendant +l'absence de son frère, bien qu'elle ne se dissimulât pas qu'il y allait +de leur vie et de leur fortune à tous deux. Grégoire revint donc à +Tesson sans avoir pris de repos. À la nuit, il repartit avec mon mari +pour Saintes, localité dépourvue d'enceinte et par conséquent accessible +par des sentiers connus de Grégoire. + +J'ai omis de dire que j'avais envoyé à mon mari, pendant qu'il était à +Mirambeau, un costume complet de demi-paysan révolutionnaire dans +lequel, une fois sa petite taille affublée, il ne se reconnaissait pas +lui-même. + +Mlle Boucher le reçut fort bien, mais avec une exagération de +précautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans +cette maison le mieux elle le trouverait. Grégoire s'en retourna à +Tesson. Il m'a répété souvent depuis que de sa vie il n'avait éprouvé +une telle fatigue, et qu'à la fin de son quatrième voyage, fait au +milieu de l'hiver, par un temps détestable et dans un chemin qui était +alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route. + +L'inventaire de Tesson étant fini, au bout de trois jours, avec toutes +les rigueurs que Grégoire avait prévues, on fut tranquille pour quelque +temps. Le matin du quatrième jour, Mlle Boucher entra tout effarée dans +la chambre, où elle avait caché mon mari et lui annonça que son frère +arriverait le soir même, accompagné de généraux et de leurs +états-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupées et +qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne à Saintes qui +voulût lui offrir asile, un prompt départ pouvait seul assurer son +salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme +était sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, à tout +prix, se débarrasser d'un hôte si incommode. Accepter son malheureux +sort sans réplique était l'unique parti à adopter. À la nuit il partit +donc seul. Le chemin lui était parfaitement connu. Mais, en arrivant à +Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui +permettait d'éviter le village. L'obscurité de la nuit était telle qu'il +se trompa, et bientôt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se +trouvait sur la place, devant l'église. Pour entrer dans l'avenue du +château, il lui fallait trouver une planche jetée sur le fossé creusé à +l'extrémité de l'avenue, et le bruit de ses tâtonnements attira tous les +chiens du village à ses trousses. Il commençait déjà à entendre quelques +volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: «Qui va là?» +lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'éloigna aussitôt précipitamment +et le silence se rétablit. Puis il parvint au volet de Grégoire, qui fut +heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupée +précédemment. Deux mois durant, il séjourna là, recevant souvent de mes +nouvelles par des lettres que j'adressais à Grégoire. Chose bien +singulière pour l'époque, on n'a pas dit que le secret des lettres fût +violé à la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cessé de parvenir à +destination. J'en recevais souvent à Bordeaux de Mme de Valence, alors +détenue à Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de +la prison où elle était enfermée. + + +V + +Cependant la Terreur était à son comble à Bordeaux. Mme de Fontenay +commençait à s'inquiéter pour elle-même et à craindre que les +dénonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais à ces +craintes, dont la réalisation eût été notre perte à toutes deux. +L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes +les choses précieuses possédées par les églises de la ville, venait +d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais +sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvés dans les +sacristies de la cathédrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, églises +aussi anciennes que la ville et dotées, depuis Gallien, des objets les +plus rares et les plus précieux. Ces misérables parcoururent les quais +et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu +mettre sur eux. Ils arrivèrent ainsi précédés par _la Déesse de la +Raison_, représentée par je ne sais quelle horrible créature, jusque sur +la place de la Comédie. Là ils brûlèrent, sur un immense bûcher, tous +ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon épouvante lorsque, +le soir même, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple: +«Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle +déesse de la Raison?» Lui ayant répondu avec horreur que j'aurais mieux +aimé mourir, elle fut toute surprime et leva les épaules. + +Cette femme était cependant très bonne, et j'en ai eu des preuves +positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une +agitation extrêmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre +bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, négociant de +Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, était au +tribunal de mort, et quoique Tallien lui eût promis, sur sa propre tête, +de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire périr. Enfin, +au bout d'une heure passée dans une impatience presque convulsive, +qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un +s'approcher en courant. Une pâleur mortelle envahit son visage. La porte +s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'écria: «Il est acquitté!» C'était +Alexandre, autrefois secrétaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de +Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entraîna +précipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni châle. Nous +courons dans la rue sans qu'elle m'eût dit où nous allions en si grande +hâte, car nous marchions à perdre haleine. Nous atteignons une maison +pour moi inconnue. Elle y pénétra comme une folle en criant: «il est +acquitté!» Je la suis dans un salon où une femme entourée de deux ou +trois jeunes filles repose comme morte sur un canapé. Ce cri la +réveille. Elle se jette à terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui +baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scène si +pathétique n'a frappé mes regards. C'est en parlant de la comparution de +M. Martell devant le tribunal révolutionnaire que son beau-frère me +disait, une heure auparavant, en vrai style de négociant: «Je ne +l'assurerais pas à 90 pour 100!» + +Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras à mon +nègre parce qu'il avait une carte de sûreté et que passé une certaine +heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontrée avait le droit +de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-même qu'à la +nuit, afin d'éviter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me +faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, célèbre +architecte de Paris, qui avait obtenu d'être appelé à Bordeaux pour la +construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup, +il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon maître italien, +d'ailleurs, qu'à la nuit close. Ce soir-là donc, étant avec M. +Brongniart sur le cours du Pavé-des-Chartrons, lieu très éloigné de mon +logis, il s'écrie tout à coup en fouillant dans ses poches: «Ah! ah! +j'ai oublié ma carte de sûreté!» La peur de rencontrer une patrouille me +saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. «On vous prendra, +dit-il en riant, pour...» Mais rien ne put me rassurer, et il dut se +contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces +petits détails, je les cite pour montrer comment on était parvenu à +façonner toute une population au respect des institutions de la Terreur. + +Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table +d'hôte, sans quoi nous aurions couru le risque d'être confondus dans +_une rafle_, genre d'opération qui se pratiquait alors, ainsi que je +l'ai déjà dit. C'est la mésaventure qui arriva à M. de Chambeau au cours +d'une visite à l'un de ses amis. Il est introduit dans l'hôtel habité +par cet ami au moment où vingt-sept personnes étaient réunies à table. +Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrêter. Comme on ne la +connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes, +appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants +de la maison, qui sont conduits au fort du Hâ. M. de Chambeau y resta +vingt-huit jours, sous écrou, dans des anxiétés continuelles. Deux de +ses camarades de chambrée qu'il ne connaissait pas, ayant été emmenés un +matin pour être interrogés et n'étant pas revenus, il en conclut qu'ils +sont montés sur l'échafaud. Aussi lui-même attend-il la mort tous les +jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit +jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: «Vous pouvez sortir si +vous voulez.» On pense s'il le voulut. + +Ferrari, quoique porteur, bien caché et cousu dans la doublure de son +habit, du papier qui l'accréditait comme agent occulte du Régent, depuis +Louis XVIII, n'en était, pas moins, en sa qualité d'Italien, extrêmement +poltron. Il avait été assez adroit pour se faufiler jusque chez les +représentants du peuple. Là il parlait souvent de la nécessité où il se +trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet, +parmi tant d'autres moyens imaginés pour sortir de France, formé le +projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari +pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et +ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les +principales villes situées sur notre route, comme Toulouse, Marseille, +nous aurions donné des concerts. Je chantais suffisamment bien pour +pouvoir, sans prétention ni contestation, passer pour une cantatrice. +Chaque jour nous répétions les différents morceaux que nous nous +proposions d'exécuter, parmi lesquels je me rappelle particulièrement le +duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appelé, selon nous, à +avoir beaucoup de succès. + +Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, était notre accompagnateur +pendant les répétitions. Il avait joué un rôle marquant dans +l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des résultats si +médiocres, et était, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne +couchait deux nuits de suite dans le même lieu. Il sortait la nuit +tombée, en évitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'était pas +muni d'une carte de sûreté. Je soupçonne bien que je ne le lui aie pas +demandé, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait été +abrité pendant la journée par un ménage mal approvisionné, il arrivait +le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dîner +et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des œufs, dont j'étais +toujours bien approvisionnée par les paysans du Bouilh. On en faisait +d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prélevait sur +les provisions de cuisine des représentants du peuple. C'était, dans +notre refuge, un sujet d'amusement et de rire. + +Il fallait véritablement que nous fussions jeunes et de sang français +pour conserver de la gaieté ayant, comme nous l'avions tous, le couteau +sur le cou, et à une époque où, quand on se disait «bonsoir», on n'osait +ajouter: «À demain!» que sous condition. + + + + +CHAPITRE XV + +I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle +de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une +charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment +Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire +américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de +départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de +Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen +Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le +retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à +Bordeaux. + + +I + +Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y +avait pas de jour qu'il ne se fît des exécutions. Je logeais assez près +de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement +marquait chaque tête qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le +journal du soir ne m'apprît les noms des victimes. Le fond du jardin sur +lequel donnait la fenêtre de ma chambre touchait à celui d'une ancienne +église où s'était établi le club des _Amis du peuple_, et lorsque la +séance du soir était animée, les cris, les applaudissements et les +vociférations des misérables qui y assistaient parvenaient jusqu'à moi. + +Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position à +Tesson comme très précaire. À tous moments, on menaçait Grégoire +d'établir dans le château un corps de troupes, un hôpital militaire, ou +autre établissement analogue, ce qui aurait obligé mon mari à fuir de +nouveau. Je ne savais où le placer ailleurs avec la moindre sécurité. Le +rappeler auprès de moi à Bordeaux, il ne fallait pas y songer, à cause +de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait +dire, du fond de sa cachette, que je devais me défier d'elle. Je n'osais +pourtant la renvoyer, crainte de pis. + +Une dernière circonstance m'avait prouvé que je n'étais pas aussi +ignorée à Bordeaux que je l'espérais. Mon homme d'affaires m'avait écrit +de Paris que l'on venait d'établir la loi des _certificats de +résidence_, à neuf témoins, appelés à être renouvelés tous les trois +mois, sous peine de confiscation des propriétés que l'on possédait dans +les communes où l'on ne résidait pas. J'avais une maison à Paris occupée +par l'ambassade de Suède et des rentes sur l'Etat que l'on avait déjà +réduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat. +Bonie se chargea de rassembler les neuf témoins, dont aucun ne m'avait +vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous +allâmes à la municipalité un matin, et ce ne fut pas sans une extrême +répugnance que je pénétrai dans une salle où se trouvaient une douzaine +d'employés tous coiffés du bonnet rouge. Je m'assis près du feu, tandis +que Bonie faisait dresser l'acte et signer les témoins. Il avait demandé +qu'on ne me fît pas attendre, parce que _j'étais nourrice_, et la +philanthropie de ces buveurs de sang s'était émue. L'un d'eux se +précipita même à mes pieds et, m'ôtant de force mes sabots, y passa de +la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple. +Puis, allant à une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me +l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'œil de Bonie me +fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un +sentiment de honte, car mes regards étaient tombés sur une pauvre +vieille dame, à l'autre coin de la cheminée, enveloppée dans une pelisse +de satin bleu-clair bordée de cygne et qui attendait peut-être depuis +deux heures sans avoir déjeuné, maudissant certainement la jeune +grisette, son coquet mouchoir de madras noué sur l'oreille, sa brassière +rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva, +et le municipal, avec une sorte de respect qui m'étonna, me céda sa +chaise pour écrire. Alors on lut, à mon grand chagrin, le certificat +d'un bout à l'autre à haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins +interrompit en disant: «Ah! ah! la citoyenne est apparemment sœur ou +nièce de tous les émigrés de ce nom que nous avons sur notre liste?» +J'allais répondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement: +«Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas même leur parente.» Je le +regardai avec surprise, et il me dit à voix basse en me donnant sa plume +pour signer: «Vous êtes la nièce de l'archevêque de Narbonne. Je suis de +Sorèze.» Je le remerciai d'une légère inclinaison de tête, mais je +pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y +connaissait si bien. + + +II + +J'étais poussée à bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs +moyens de fuite avaient été reconnus impossibles. Tous les jours on +exécutait des gens qui pensaient être en sûreté. Les malheureux jeunes +gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient été arrêtés ou dénoncés +les uns après les autres, puis exécutés sans procès sur la seule +constatation de leur identité, tous ayant été mis en masse hors la loi. +Je passais les nuits sans sommeil, croyant, à chaque bruit, que l'on +venait m'arrêter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait, +et je craignais de tomber malade au moment où je n'avais jamais eu plus +de besoin de ma santé, afin de pouvoir agir si cela devenait nécessaire. +Enfin un matin, étant allée voir M. de Brouquens, toujours en détention +chez lui, j'étais appuyée pensive sur sa table, lorsque mes yeux se +portèrent machinalement sur un journal du matin qui était ouvert. J'y +lus, aux Nouvelles commerciales: «Le navire _la Diane_, de Boston, 150 +tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du +ministre de la marine.» Or, il y avait dans le port quatre-vingts +navires américains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir +la permission de mettre à la voile. Sans prononcer un mot, je me +redresse aussitôt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occupé à +écrire, leva les yeux et me dit: «Où allez-vous donc si vite?»--«Je vais +en Amérique», lui répondis-je, et je sortis. + +Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma +résolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises +nouvelles de Paris. Tallien y était dénoncé par son collègue et pouvait +être rappelé d'un moment à l'autre. Ce rappel probable serait, +croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruauté à Bordeaux, où +elle-même ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc +pas une minute à perdre, si nous voulions être sauvés. + +Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me +trouver un homme dont il fût sûr pour aller chercher mon mari. Il +n'hésita pas un moment: «La commission est périlleuse, dit-il. Je ne +connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-là, c'est +moi.» Il me répondit du succès, et je me confiai à son zèle et à son +intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait été sacrifiée avec celle +de mon mari, s'ils avaient été découverts; mais, comme dans ce cas la +mienne n'eût pas été épargnée davantage, je n'éprouvai aucun scrupule +d'accepter la proposition qui m'était faite. + +Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de +mon père, et qui était aussi courtier de navires. Il m'était très dévoué +et se chargea d'aller arrêter notre passage sur _la Diane_, pour moi, +mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne +Marguerite. Mais elle avait une fièvre double tierce depuis six mois +déjà et aucun remède ne parvenait à l'en débarrasser. Je craignais qu'un +passage de mer dans une si mauvaise saison, nous étions dans les +derniers jours de février, ne lui fût fatal. D'ailleurs, comment se +trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, déjà +âgée, et accoutumée, plus que moi, à toutes les aisances de la vie! Je +résolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de +Brouquens, ayant déjà tout arrangé, sa surprise fut grande. Il me dit +alors que, venant d'être rendu à la liberté sur un ordre de Paris, et +comptant lui-même partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le +lendemain déjeuner à Canoles; où il n'était pas retourné depuis la +visite domiciliaire. + +Rentré de nouveau chez moi, je me confiai à mon bon Zamore, car le plus +difficile était de pouvoir emballer nos effets à l'insu de la bonne, qui +eût été tout aussitôt nous dénoncer à la section. Elle couchait, avec ma +petite fille, alors âgée de près de six mois, dans une longue chambre +garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enfermé tous les effets qu'on +m'avait envoyés du Bouilh et ceux que j'avais emportés de là-bas +moi-même en venant réinstaller à Canoles. Cette chambre donnait d'un +côté dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette +dernière avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait à la +cave. Bonie, toujours prévoyant, avait arrangé depuis longtemps, sans +m'en parler, que, si on venait pour m'arrêter, je descendrais dans cette +cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant +quelques heures. Heureusement, me défiant de la bonne, j'avais toujours +tenu toutes les armoires fermées. Je convins donc avec Zamore que le +lendemain matin, pendant que je serais à Canoles, où j'emmènerais la +bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait, +en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans +les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser +traîner le moindre bout de fil, dont la présence pourrait déceler +l'ouverture récente des armoires. Il exécuta toute cette opération avec +son intelligence accoutumée. + + +III + +Le lendemain donc j'allai, accompagnée de M. de Chambeau, déjeuner à +Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous étions tous les trois à table, +la porte du jardin s'ouvrit, et nous vîmes apparaître Mme de Fontenay, +donnant le bras à Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait +pas dit son projet. Brouquens fut stupéfait, mais se remit bien vite. +Quant à moi, je cherchais à dominer mon émotion encore accrue par la vue +d'un homme qui était entré avec Tallien et derrière lui. Il avait mis un +doigt sur sa bouche en me regardant et je détournai aussitôt les yeux. +C'était M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, caché à +Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employé, accompagnait le +représentant. Tallien, après un compliment poli à Brouquens sur la +liberté qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le +consul de Suède, vint à moi, avec cette manière prévenante des seigneurs +de l'ancienne cour, et me dit de la façon la plus gracieuse: «On +prétend, madame, que je puis réparer aujourd'hui mes torts envers vous, +et j'y suis tout à fait disposé.» Alors, je me laissai fléchir, et +quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un +passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intérêts pécuniaires à +la Martinique--la chose était presque vraie--je désirais y passer pour +m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et +mes enfants. Il répliqua: «Mais où donc est-il votre mari?» Ce à quoi je +lui répondis, en riant: «Vous permettrez, citoyen représentant, que je +ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez», fit-il gaiement. Le monstre +se faisait aimable. Sa belle maîtresse l'avait menacé de ne plus le +revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchaîné un moment +sa cruauté. + +Après quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M. +Vanheimert, le consul de Suède. M. de Brouquens proposa de traverser une +petite lande qui séparait les deux propriétés. Il avait envoyé prévenir +le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prétexte des soins à +donner à mon enfant, que la bonne avait amené à Canoles. Mais Mme de +Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: «Venez donc!» et +je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-même le +bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais +exprimer ce que j'éprouvai en ce moment. J'en frémis encore en écrivant +ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule eût été en cause, +et si celle de mon mari n'eût pas dépendu du refus de ce bras qui +m'était offert, je l'aurais repoussé. Faisant effort sur moi-même, je +l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger +définitivement mon affaire. Après quoi, je lui parlai de la citoyenne +Thérésia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconséquence +de l'esprit humain! je me serais bien gardée de lui dire que, femme d'un +conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas à la catégorie de celles +qui étaient présentées à cette reine que lui et les siens venaient de +faire périr sur un échafaud, car cela lui aurait déplu. + +Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de +Francfort, étaient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du +représentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les +belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place à une pâleur +mortelle. Je tenais fort à ne pas lui laisser croire que j'étais _de la +société_ de Tallien, et j'eus à peine le temps de lui souffler un mot +pour l'éclairer à ce sujet. On entra dans la salle de billard, où +Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens, +qui manquait à toucher à tous coups, quoiqu'il fût très fort joueur. + +Enfin Tallien déclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il était obligé +de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: «Vous avez là une +belle montre,» dit Mme de Fontenay.--«Oui, répliqua-t-il. C'est une de +ces montres nouvelles de Bréguet, du prix de 7.000 à 8.000 francs, et +qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus +de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous?» ajouta-t-il en +la lui tendant. «Ah! merci!» dit-elle comme s'il lui eût offert une +fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une +horreur profonde, car c'était là l'acte d'une courtisane corrompue. +Heureusement ses yeux n'étaient pas fixés sur moi, car l'indignation +qu'elle eût pu lire sur mon visage aurait peut-être détruit en un moment +toute sa bonne volonté à mon égard. Dans ce temps, hélas! la vie d'une +famille dépendait du sourire d'une femme et du caprice d'un être qui +vous apparaissait enveloppé d'un voile teinté de sang. + +Cette visite finie--elle me semblait avoir duré un siècle--nous +retournâmes, Brouquens et moi, à Canoles, car M. de Chambeau s'était +caché dès l'arrivée de Tallien. Quand nous nous retrouvâmes seuls, +l'altération du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canapé +dans un état d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est +toujours disposé à supposer, par un fond de personnalité, qu'il est +question de soi dans l'émotion de ses amis, je m'informai de la cause de +son trouble avec une mortelle inquiétude. «Hélas! dit-il, vous avez vu +cette montre donnée par Tallien à Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle +de ce pauvre Saige!»--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et +une des premières victimes de la Terreur à Bordeaux.--«Lorsqu'il fut +condamné, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant: +«_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_». Et Tallien la prit +et la mit dans sa poche.» + +On comprend la répulsion que m'inspira ce récit. J'aime à croire que la +citoyenne Thérésia ignorait la chose quand elle accepta le présent. + + +IV + +Deux heures après mon retour à Bordeaux, Alexandre, le secrétaire de +Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il était enjoint à la municipalité +de Bordeaux de délivrer un passeport au citoyen Latour et à sa femme, +avec deux jeunes enfants, pour se rendre à la Martinique à bord du +navire _la Diane_. Une fois munie de ce précieux papier, il ne me +restait plus qu'à rappeler mon mari à Bordeaux, car le capitaine +américain n'aurait pas voulu le prendre à son bord, si ces papiers +n'eussent pas été en règle. + +Ce voyage de Tesson à Bordeaux offrait autant de difficultés que de +dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et +partit pour Blaye dès la marée descendante. Il s'était déjà procuré un +passeport régulier pour lui-même, car on ne pouvait, sans cela, sortir +du département ni pénétrer dans celui de la Charente-Inférieure où se +trouvait Tesson, à dix lieues des frontières de la Gironde. Mais une +fois rentré dans la Gironde, une simple carte de sûreté, ne portant +aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie +avait bien sa carte de sûreté personnelle; mais il en fallait une pour +mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et +alité, et sous prétexte qu'il avait égaré sa propre carte, il lui +emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta +jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurément, +si mon mari eût été arrêté nanti de cette carte, le véritable possesseur +serait monté avec lui sur l'échafaud. Le passeport de Bonie spécifiait +qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Inférieure regorgeait, +tandis qu'on en manquait absolument à Bordeaux, où les boulangers +mettaient toutes espèces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de +fèves, etc., etc. + +Bonie partit dans la soirée. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui +souhaiterais pas d'autre punition que d'éprouver l'inquiétude mortelle +que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. À une époque où +le sang coulait à flots tous les jours, où tant de malheureuses victimes +avaient péri par la trahison et la lâcheté de ceux dont ils étaient les +bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus +cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six +mois à peine. Le rôle de révolutionnaire qu'il jouait si bien, était-ce +réellement un rôle? n'était-ce pas plutôt ses bons sentiments qui +étaient simulés? Je cherchais à repousser ces affreux soupçons, mais +plus je me représentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant +chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement +pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dévouement, à +moins que ce ne fût pour le livrer. On m'a bien rapporté depuis qu'un +sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laissé +concevoir le moindre soupçon, et qu'il savait être sans espoir, avait +élevé son âme au point de lui inspirer ce dévouement extraordinaire. +Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi +d'ailleurs qu'il était très attaché à Mlle de Sansac, dont il gérait les +affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'années de plus que lui, et sa +santé était ruinée. D'un autre coté il aimait passionnément sa jeune +femme, morte en couches à dix-huit ans, moins d'une année auparavant, et +il ne semblait pas encore consolé de l'avoir perdue. + +Quoi qu'il en fût, j'avais calculé tous les instants qu'il mettrait à +accomplir ce périlleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxiété, +et le troisième jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir espérer +que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la marée +ramènerait le voyageur si ardemment attendu. La fièvre d'impatience qui +me dévorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les +Chartrons, à la nuit, avec M. de Chambeau, à l'endroit où je savais +qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurité était si grande qu'on ne +distinguait pas l'eau de la rivière. Je n'osais demander aucun +renseignement, car je savais tous les points de la rivière où l'on +débarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, après une longue +attente, nous entendîmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau, +qui n'avait pas de carte de sûreté, m'observa que nous n'avions plus +qu'une demi-heure pour rentrer sans danger à la maison. Deux matelots +parlant anglais passaient à ce moment près de moi. Je me hasardai à leur +demander, dans leur langue, l'état de la marée. Ils répondirent sans +hésiter qu'il y avait déjà une heure _de descendant_. Perdant alors tout +espoir pour ce jour-là, je retournai désolée à la maison, où je passai +la nuit à imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu +arrêter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, à côté de +mes deux chers enfants, je prêtais l'oreille pour saisir le moindre +bruit qui pût ranimer mon espoir. Hélas! jamais la maison n'avait été +aussi silencieuse. + +Pendant que je tremblais ainsi d'inquiétude et d'impatience, pendant que +j'étais hantée par la terrible vision de mon mari reconnu, arrêté, +conduit au tribunal et de là traîné sur l'échafaud, il dormait +tranquillement étendu sur un confortable lit, préparé à son intention, +dans une chambre inhabitée et solitaire de la maison, par Bonie, avant +son départ. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me +dit d'un air indifférent: «À propos, madame, M. Bonie est là qui demande +si vous êtes levée?» Je fis un effort prodigieux sur moi-même pour ne +pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue. +Bonie entra alors et m'apprit qu'ils étaient arrivés trop tard à Blaye +pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait +pu être reconnu. Il avait nolisé une barque de pêcheur, quoiqu'il y eût +encore trois heures _de descendant_. Le vent étant favorable et très +fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis à la mer et bientôt +regagné, puis dépassé le bateau ordinaire. Aussi étaient-ils déjà +arrivés quand je les attendais et me désespérais sur le bord de la +rivière. + +Je mourais d'impatience de pénétrer dans la chambre où se trouvait +l'être que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de +m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et +cette précaution très nécessaire me sembla un supplice. Enfin, une +demi-heure après, je sortis sous le prétexte de faire quelques +emplettes, et ayant été rejoindre Bonie, il me conduisit, par un +escalier dérobé, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous +retrouvions, après six mois de la plus douloureuse absence! + +La vie est marquée de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle +étoile dans une nuit obscure. Le jour de notre réunion est du nombre. +Nous n'étions pas sauvés. Un danger plus pressant, plus rapproché, plus +positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaçait même; +cependant nous étions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir +toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous était possible +d'espérer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait +ensemble. + +Je voulus savoir les détails de ce voyage si périlleux. Mon mari me les +conta. + +Bonie, à son arrivée à Tesson, avait épouvanté par son accoutrement de +sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grégoire. +Elle nia effrontément le séjour de mon mari à Tesson. Bonie eut beau +prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la fléchir. +À bout d'argument, il déchira la doublure de son gilet, un tira un petit +papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier +contenait ces seuls, mots écrits de ma main: «Fiez-vous au porteur. Dans +trois jours nous serons sauvés.» La bonne Grégoire ne vit pas plutôt ce +brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter +le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance, +prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande +frayeur que Mme Grégoire introduisit dans la chambre, d'où M. de La Tour +du Pin n'était pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne +pouvait se décider à considérer comme un sauveur. + +À la nuit, mon mari se revêtit des habits de paysan que je lui avais +envoyés auparavant, et Bonie et lui partirent à pied, en prenant des +chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande +route de Blaye à la pointe du jour. Après avoir parcouru quelques lieues +sur cette grande route qui était, comme toutes celles de France, à cette +époque, dans le dernier degré de destruction, mon mari se déclara hors +d'état d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le +voyant pâle et sans force, crut qu'il allait mourir, et son désespoir +fut extrême. Heureusement un paysan, qui allait au marché à Blaye avec +sa charrette, passa. Rassuré par le costume de patriote de Bonie, il +consentit à faire monter les deux voyageurs auprès de lui, et ils +arrivèrent à Blaye assez reposés pour gagner le port à pied. Dans ce +terrible temps, tout était danger, et deux hommes, dont l'un avait les +apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer à un batelier de fréter +une barque pour eux seuls sans éveiller les soupçons. Mais Bonie pensait +à tout. Il raconta qu'il avait été envoyé par je ne sais quelle commune +au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le +peuple. Personne ne s'étonna donc qu'il prît un bateau pour son service +particulier et qu'il donnât passage, par charité, à un pauvre citoyen +malade évadé des départements insurgés. Cette dernière phrase était +nécessaire pour éviter le soupçon qu'aurait pu faire naître dans +l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La +Tour du Pin. + +Lorsqu'après de longues années on rappelle à sa mémoire le degré de +soupçon, d'absurdité, de déraison et de crainte sous lequel les +intelligences étaient comme enchaînées en France, à cette époque bien +nommée de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les +plus simples, à la portée d'un enfant de dix ans, auraient suffi +cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens réfléchis. On +ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim à Bordeaux, +tandis que les denrées de première nécessité regorgent de l'autre côté +de la rivière? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun +paysan de Blaye ou de Royan n'eût osé apporter deux sacs de farine à la +grande ville, sans courir le risque d'être appelé _accapareur_. Ces +faits n'ont été éclaircis par aucun des mémoires du temps. J'en laisse +le soin à l'Histoire et je reviens à la mienne. + + + + +CHAPITRE XVI + +I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau +le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de +Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux +à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le +canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être +reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation +à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les +Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des +Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses +passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la +vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet +des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de +l'arrivée. + + +I + +J'ai déjà dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat +de résidence à neuf témoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait +maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et éviter celui +de Dillon, trop connu à Bordeaux. Je me décidai à remplacer le nom de +Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien, +depuis qu'il avait hérité de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon +arrière-grand-oncle. Il n'y avait pas à reculer. On fermait le bureau +des passeports à 9 heures, et nous allâmes, à 8 h. 30 à la commune. Il +faisait complètement nuit. C'était le 8 mars 1794. Mon mari marchait +assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagnée d'un ami de ce +dernier, portant dans mes bras ma fille âgée de six mois et tenant par +la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. À cause du nom +anglais ou américain que je voulais prendre, j'étais vêtue en dame, mais +très mal mise et coiffée d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons +dans une salle de l'hôtel de ville, qui était remplie de monde. C'était +là que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle +le bureau des passeports vous en délivrait un. Je frémissais que quelque +habitant de Saint-André-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnût. Nous +prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir éloignés +l'un de l'autre et d'éviter les parties éclairées de la salle. + +Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme +nous y entrions, nous entendons l'employé s'écrier: «Ah! ma foi, en +voilà bien assez pour aujourd'hui: le reste à demain.» Tout retard nous +eût coûté la vie, comme on va le voir. Bonie s'élance par dessus le +bureau en disant: «Si tu es fatigué, citoyen, je vais écrire pour toi.» +L'autre y consent, et Bonie rédige le passeport collectif de la famille +Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi, +lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: «Citoyen Latour, ôte ton +chapeau qu'on fasse ton signalement», il me prit un battement de cœur si +violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'étais +assise dans un coin obscur du bureau. Au même moment mon fils levant les +yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais +je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et +ne lui dis rien. + +Le passeport signé, nous l'emportâmes avec une vive satisfaction, +quoique nous fussions pourtant bien loin d'être sauvés. Il avait été +convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la même maison, et +pour n'avoir pas à traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour, +M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer, +qui habitait la dernière maison des Chartrons et nous était entièrement +dévoué. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y +conduisit. Quant à moi, après avoir ramené mes enfants à la maison, je +me rendis chez Mme de Fontenay, où je croyais rencontrer Tallien qui +devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien +avait reçu son ordre de rappel et il était déjà parti depuis deux +heures. Elle-même devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me +cacha pas ses craintes que le féroce Ysabeau, collègue de Tallien, ne +refusât de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrétaire de +Tallien, affirma, sur sa tête, qu'il le viserait. Comme il signait +toujours, disait-il, à 10 heures, en sortant du théâtre, il avait hâte +de souper, et ne regardait guère les pièces qu'on lui présentait. La +Providence, dans sa bonté, avait voulu qu'Ysabeau eût demandé à Tallien +de lui laisser Alexandre, son secrétaire, qui non seulement lui était +très utile mais avait même eu l'adresse de se rendre nécessaire. + +Au moment où j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour +aller à la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de +beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-là, très préoccupé de l'arrivée d'un +nouveau collègue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et +dès qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay +où j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un +personnage que je ne connaissais pas et à l'aspect assez soucieux était +là également. Cet homme n'était autre que M. de Fontenay. Faisant fi des +sentiments de délicatesse les plus élémentaires, il venait demander à sa +femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport déployé à la +main. Il était tellement essoufflé qu'il tomba sur un fauteuil sans +pouvoir articuler autre chose que ces mots: «Le voilà! + +Mme de Fontenay l'embrassa de tout son cœur, moi de même, car notre +sauveur, en réalité, c'était lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et +peut-être aura-t-il payé de sa tête les services rendus à beaucoup de +gens qui ne s'en sont pas souvenus. + +Le jeune envoyé de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait +Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait à Bordeaux pour y ranimer le +patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruauté a surpassé tout ce que +ces temps affreux ont présenté de plus atroce. Nous eûmes l'honneur de +lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les +cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions échappé, car, +déclarait-il, nous étions mentionnés dans ses notes. + +Alexandre se préparait à partir, et comme il était près de minuit, je me +levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant +qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle désirait me +montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre à coucher, +où M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir +elle tira un mouchoir et l'étendit sur une table. Puis ouvrant une belle +cassette formant écrin, elle en sortit des parures de diamants de la +plus grande magnificence et les jeta ensuite, à mesure qu'elle me les +montrait, pêle-mêle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vidé toutes +les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les +coins du mouchoir et le tendit à M. de Fontenay avec ces mots: «Prenez +tout.» Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je +me montrai fort surprise. Elle s'en aperçut, et répondant à ma pensée, +me dit: «Il m'en avait donné une partie; le reste venait de ma mère. Lui +aussi part demain pour l'Amérique.» + +Je n'aurais pas raconté ce fait qui m'est étranger, si deux ans après, +me trouvant à Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu +y vendre des diamants, avait été soupçonné de complicité dans le vol de +ceux qui avaient été dérobés au garde-meuble de Paris. Mon récit +constate avec certitude que ce soupçon était injuste. Mais M. de +Fontenay honteux, paraît-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne +voulut pas avouer qu'elle lui avait donné ces diamants, ni faire mention +de l'époque où il les avait acceptés, de très bonne volonté et sans +compliment, en ma présence. + +Je passai la nuit à arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne +heure. J'avais fait semblant de me déshabiller, et je me gardai de +réveiller ma bonne. Dès que nous fûmes seuls, mon fils, couché dans un +lit voisin du mien, se leva sur son séant et m'appela. Grande fut ma +frayeur, car je craignis qu'il ne fût malade. Je m'approchai aussitôt de +lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa +bouche à mon oreille, il me dit: «J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien +dit à cause de ces méchantes gens!» Ainsi la terreur, dans le bureau des +passeports, avait agi même sur un enfant âgé de moins de quatre ans. + + +II + +Tous nos bagages étaient à bord depuis trois jours, sans que mon +espionne se fût doutée que toutes les armoires et tous les tiroirs +avaient été vidés. Je fis de tendres adieux à ma bonne Marguerite. Ne +pensant qu'à moi, elle était heureuse de me voir échapper aux dangers +qui me menaçaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens, +bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant +ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis à la +berceuse que je les menais sur les allées de Tourny, à cette époque +encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans +une heure ou deux. + +Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Château-Trompette, +où je rejoignis M. de Chambeau, à qui j'avais donné rendez-vous. Il +avait également obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment, +sous un nom supposé, M. de Chambeau se cachait à Bordeaux, où il courait +le danger imminent d'être reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir +que son père, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre près +d'Auch, dénoncé par un valet de chambre à son service depuis trente ans, +avait été arrêté et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis +lors de l'arrestation, on sut que son fils, après avoir été pris pendant +la campagne de 1792, avait ensuite émigré, puis qu'il était rentré en +France et se cachait à Bordeaux. + +M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court délai. +Mais quel asile choisir? Dans la matinée du jour où nous devions aller +chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de +Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en +plaisantant: «Si je vous donnais une procuration pour aller gérer mon +habitation à la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement +sur la _Diane_.» L'idée fut trouvée meilleure que je ne pensais. M. de +Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dressée. Je la +signai de mon véritable nom, et une heure après, M. du Chambeau tenait +entre les mains un bon passeport, visé probablement, sûrement même, par +le représentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu'à onze heures du +matin. À midi M. de Chambeau était prêt à partir, muni d'une douzaine de +chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui +donna M. de Brouquens, ravi de s'échapper, et, avec ses vingt-cinq ans, +plein de bonne humeur, d'activité et d'adresse à tout faire. C'était un +charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amitié que lui inspira mon +mari devint un culte qui ne s'est jamais démenti un seul instant. + +Je le trouvai donc au Château-Trompette accompagné d'un gamin chargé de +son portemanteau qui ne pesait guère. Il prit la main d'Humbert, et +quand, arrivés au bout des Chartrons, nous aperçûmes le canot de la +_Diane_, nous éprouvâmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on +n'en ressent pas souvent dans sa vie. + +M. Meyer, chez qui mon mari avait couché, nous attendait. Nous +trouvâmes, déjà installés à déjeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay +et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au +Parlement de Paris que Brouquens avait caché dans la compagnie des +vivres et dont je n'ai jamais su le véritable nom. On le plaisantait +fort, parce que, chargé de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace +de trois jours, trouvé pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il +amenait tout bêlant. En réalité, la famine était telle que nous n'avions +rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de +pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures +et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre +richesse. Le capitaine Pease possédait bien quelques barriques de +biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M. +Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la +soupe à ma petite fille. Mais qu'importait tout cela comparé à ce +résultat: la vie de mon mari sauvée! + +Mme de Fontenay jouissait de son œuvre. Son beau visage était baigné de +larmes de joie quand, nous montâmes dans le canot. Elle m'a dit depuis +que ce moment, grâce aux expressions de notre reconnaissante, comptait +comme le plus doux dont elle eût conservé le souvenir. + +Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: «Off!»[160], un +sentiment d'indicible bonheur me pénétra. Assise en face de mon mari +dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne +me paraissait impossible. La pauvreté, le travail, la misère, rien +n'était difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le +matelot donna au rivage pour nous en éloigner a marqué le plus heureux +moment de mon existence. + +Le navire la _Diane_ était descendu, avec la marée précédente, jusqu'au +Bec d'Ambez, où nous devions le rejoindre. On était soumis, par ordre +supérieur, à l'obligation d'accoster un bâtiment de guerre stationné au +milieu de la rivière, à l'entrée du port, comme une sentinelle. Le +capitaine se prépara à soumettre à la visite ses papiers nos passeports. +Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler français ni regarder en +l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul à bord. +Il ne savait pas un mot de français, quoiqu'il y eut un an qu'il était +_en embargo_ à Bordeaux. Une voix cria du pont: «Faites monter la femme +pour servir d'interprète»; puis quelques grossières paroles pour +demander si elle était jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit. +Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: «Don't answer»[161]. +Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau français très pressé et +plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de +l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous +éloignâmes aussi vite que nous le pûmes. + +Enfin nous trouvâmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous +installâmes tant bien que mal à son bord. La seconde marée descendante +nous mena devant Pauillac. Là nous eûmes encore à supporter la visite de +deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, déjà atteint du mal de mer, +s'était couché. Les officiers qui vinrent à bord furent fort polis, +quoique questionneurs. Ils prirent une très grande fantaisie pour mon +agneau qui, malheureusement, était encore en vie. Ils me le demandèrent +sans façon, promettant de m'envoyer en échange une chèvre, dont j'aurais +été charmée pour mes enfants. Mais ils emmenèrent l'agneau et la chèvre +ne vint pas, car nous levâmes bientôt l'ancre pour nous rapprocher de +Pauillac, où la mer était moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux. + +Comme le vent était absolument contraire et qu'il ne paraissait pas +devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dîner à terre, où nous +trouverions peut-être quelque chose à acheter pour compléter nos vivres. +Nous y consentîmes, et après avoir envoyé à bord quelques pains, nous +nous mîmes à table. À la fin du dîner, une servante qui n'avait pas +encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant à mon +mari, elle lui dit: «Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais +je ne sais plus où je vous ai vu.» Et la voilà qui se met à chercher en +se grattant le front: «Ah! oui, c'est à la foire de Bourg.» Je souffle +ces mots au capitaine: «Allons-nous-en tout de suite.» Il se lève et +nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'écrie: «Oh! +je sais bien où c'est maintenant, c'est à la foire de +Saint-André-de-Cubzac. Même on m'a dit votre nom, mais je ne m'en +souviens plus.» Cette assertion pouvait paraître rassurante. Elle ne le +fut pas assez, néanmoins, pour m'empêcher d'éprouver un grand +soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant +de ne plus mettre le pied à terre, le vent dût-il être contraire pendant +un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous +laissâmes la tour de Cordouan loin derrière nous. + + +III + +Le petit brick sur lequel nous étions embarqués n'était que de cent +cinquante tonneaux, c'est-à-dire comme une grosse barque. Son unique mât +était très haut, analogue en cela à celui de tous les navires de +construction américaine. Comme son chargement se composait uniquement de +nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon +apprentissage maritime fut donc des plus pénibles. + +Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais, +aussi peu favorisé que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en +dehors de ceux que son consignataire était parvenu à lui fournir des +magasins de la marine. + +Au départ de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute +terrible du haut, du mât dans la cale. Il était hors de service. Trois +seulement restaient donc pour faire la manœuvre. En somme, l'équipage +comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le +capitaine, jeune homme assez peu habile, son contremaître, qui était +comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'expérience, nommé +Harper, étranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait +en toute occasion. + +La chambre où le capitaine seul entrait était, comme on le pense bien, +très petite. Il nous avait donné une cabine pour mon mari et moi et une +autre à M. de Chambeau. Lui-même couchait, dans la chambre, sur une +sorte de coffre qui servait de banc dans la journée. Mon mari ne quitta +pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de +mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il +supportait étaient le thé à l'eau et quelques morceaux de biscuit +grillé, trempé dans du vin sucré. Pour moi, quand j'y pense après tant +d'années, je ne conçois pas comment je pus résister à la fatigue et à la +faim. Nourrice, de plus âgée de vingt-quatre ans seulement, mon appétit +ne pouvait être qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais +pas même le temps de manger. + +Heureusement le mouvement du vaisseau berçait ma pauvre petite fille. +Elle dormait presque toute la journée. Mais cela même faisait que, quand +elle me sentait couchée à ses côtés pendant la nuit, elle ne me laissait +pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la +crainte de l'étouffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais +imaginé de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le +milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manière que je ne +pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait +ainsi toute la place qui lui était nécessaire. Au début, ce mode de +couchage représentait pour moi un véritable supplice auquel je +m'accoutumai bientôt cependant, car quelques jours après il me semblait +n'avoir jamais couché autrement. + +Les Américains étaient, à cette époque, en guerre avec les Algériens, +qui leur avaient pris déjà plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de +ces corsaires une si grande terreur qu'à deux lieues de la tour de +Cordouan il mit le cap au Nord et déclara que rien au monde ne le +rassurerait avant qu'il ne fût au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur +la marine française pour le garantir des pirates, mais entièrement sur +celle de l'Angleterre, à laquelle, pensait-il, les Algériens n'osaient +pas courir le risque de déplaire. + +Nous cinglions donc, par un temps affreux d'équinoxe, à une vingtaine de +lieues des côtes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquiétude +pour nous-mêmes. Nous avions appris, à Pauillac, qu'une frégate +française--_Atalante_, je crois--ayant rencontré à la sortie du port de +la Rochelle un navire américain sur lequel plusieurs Français avaient +pris passage, s'était emparée de ces derniers et les avait menés à +Brest, où tous avaient été guillotinés. + +Cette réjouissante anecdote me rendait le voisinage des côtes de France +fort peu agréable. Mais quelques instances que je fisse auprès du +capitaine pour le déterminer à mettre le cap sur sa patrie, il ne +pensait et ne rêvait qu'Algériens et esclavage, et M. de La Tour du Pin, +d'ailleurs, de même opinion que lui, l'encourageait aussi à conserver la +direction du Nord. + +Un jour nous étions enfermés dans la chambre avec de la lumière en plein +jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il +avait fallu fermer les écoutilles, quand la voix altérée du matelot en +vigie sur le pont fît entendre ces mots très, effrayants pour nous: +«French man of war ahead»[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le +pont, en nous ordonnant de ne pas paraître. Un coup de canon se fit +entendre. C'était le commencement de la conversation de vie ou de mort +pour nous que la frégate entamait. Elle s'annonça pour être française et +arbora son pavillon. Nous déployâmes au plus vite le nôtre, et après les +questions d'usage, nous entendîmes notre capitaine répondre, car nous ne +pouvions distinguer les questions parties du navire français: «No +passengers, no cargo»[163]. À quoi l'_Atalante_ répliqua: «Venez à +bord.» Le capitaine dit que la mer était trop grosse. Elle était, en +effet, démontée, et comme nous avions mis en panne, nous étions +ballottés à ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante +questionneuse termina la conversation par le seul mot: «Follow»[164], et +reprit sa route. Nous redéployâmes notre unique voile pour nous mettre +avec soumission dans son sillage. + +Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: «Dans une heure il fera +nuit, et voilà la brume qui s'élève.» Jamais brouillard ne fut accueilli +avec plus de joie. Bientôt nous perdîmes de vue la frégate dans +l'obscurité, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible, +malgré un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: «Venez donc!» elle +gagnait peu à peu sur nous. Elle nous avait signalé qu'elle entrait dans +Brest et de l'y suivre. Dès qu'il fît nuit, nous prîmes la route +directement contraire, et le vent, très fort, nous étant favorable, nous +nous en fûmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser +si c'était ou non la route de Boston, où nous devions aller. + +Cet incident nous jeta complètement en dehors de notre direction, et les +brouillards épais dont nous fûmes environnés n'ayant pas permis de +prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau +seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de +Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres +commençaient à manquer et l'on nous mit à la ration d'eau. Nous +rencontrâmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla à +bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de +beurre pour moi et mes enfants. Ayant comparé sa position avec, celle +prise par le capitaine anglais, il constata que nous étions à cinquante +lieues au nord des Açores. En effet, depuis quelques jours, se sentant +hors d'atteinte des Algériens, notre capitaine avait gouverné au +Sud-Ouest par un bon vent de nord-est. + +En l'apprenant, mon mari le conjura de nous débarquer aux Açores, d'où +nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y +consentir. La Providence en avait autrement décidé. Combien je l'en ai +remerciée depuis! Cependant nous en murmurâmes alors, aveugles humains +que nous sommes! Si nous avions été en Angleterre, nous y serions +arrivés au moment de l'expédition de Quiberon. Mon mari y aurait certes +pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il +aurait péri avec eux. + +Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les années de bonheur +domestique dont il m'a favorisée par la suite sur cette terre. S'il m'a +repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de +moi une mère si heureuse et si orgueilleuse, peut-être me laissera-t-il +pour me fermer les yeux, je l'espère, celui de tous que j'ai le plus +aimé, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux +petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une véritable adoration. De ces +derniers l'un, une petite-fille, m'a été confiée et je l'ai élevée. Je +la considère comme mon propre enfant et en même temps comme une amie +bien chère. + + +IV + +Ma vie de bord, toute dure qu'elle fût, m'était pourtant utile en ce +sens qu'elle avait forcément éloigné de moi toutes les petites +jouissances dont on ne connaît pas le prix quand on les a toujours +possédées. En effet, privée de tout, sans un moment de loisir, entre les +soins à donner à mes enfants et à mon mari malade, non seulement je +n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'étais à +bord, mais je n'avais même pu ôter le mouchoir de madras qui me serrait +la tête. La mode était encore alors à la superficialité de la poudre et +de la pommade. Un jour, après la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me +coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que +j'avais très longs, tellement mêlés que, désespérant de les remettre en +ordre et prévoyant apparemment la coiffure _à la Titus,_ je pris des +ciseaux et je les coupai tout à fait courts, ce dont mon mari fut fort +en colère. Puis je les jetai à la mer, et avec eux toutes les idées +frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire naître en moi. + +Mon temps de récréation à bord était celui que je passais dans la +cuisine, espèce de caisse de berline sans portières attachée au mât. On +s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte +de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un +faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait, +mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je +n'étais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifié du +nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait à côté de lui dans +la place, où je restais une ou deux heures à faire cuire nos haricots +provenant de Baltimore et vieux déjà d'une année passée dans les +magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous +le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on +pouvait distinguer une très belle figure. Fils d'un fermier des environs +de Boston, il possédait une éducation bien supérieure à celle qu'un +homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris +que j'étais une _lady_[167] désireuse d'acquérir des connaissances sur +tout ce qui se faisait à la campagne dans son pays. C'est à lui que je +dois de n'avoir été étrangère à aucune de mes occupations quand j'ai dû +remplir l'emploi de fermière. Mon mari disait en riant: «Les fèves sont +en purée parce que ma femme s'est oubliée avec Boyd.» + +Lorsqu'on nous mit à la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en +laisser manquer, ce qui était bien utile à mon mari qui ne pouvait boire +que du thé, sous peine d'être repris du mal de mer. Personnellement je +souffrais beaucoup du défaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un +tel degré de dureté que je ne pouvais plus le manger sans avoir les +gencives en sang. Quand je cherchais à l'attendrir en le mouillant il en +sortait des vers qui me dégoûtaient horriblement. Pour mes enfants je le +broyais et je leur en faisais une bouillie, à laquelle j'avais déjà +consacré les deux petits pots de beurre que nous avait donnés le +vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je +voyais ma fille dépérir à vue d'œil, tandis que mon fils me demandait en +pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mangé la dernière +depuis plusieurs jours. Cette situation était affreuse. La crainte de +voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus. + +Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume était +si épaisse que, même sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le +beaupré. Le capitaine ne savait où il se trouvait. Le vieux Harper +assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions +qu'il cherchait à nous rassurer. + +Enfin, le 13 mai 1794, à la pointe du jour, le temps étant chaud et la +mer calme, nous montâmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour +nous distraire et respirer l'air. La brume était toujours aussi épaisse, +et le capitaine affirmait que, quelle que fût la terre où nous +aborderions, elle était encore éloignée de cinquante ou soixante lieues +au moins. Je remarquai néanmoins l'agitation du chien, un terrier noir, +que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amitié, à la grande +impatience du capitaine, son propriétaire. La pauvre bête allait à +l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, léchait les mains et le +visage de mon fils, puis reprenait la même course. Ce singulier manège +durait depuis une heure déjà, lorsqu'un petit bateau +ponté--_pilot-boat_[168]--passa près de nous, et l'homme qui le montait +cria en anglais «que si nous ne changions de direction, nous allions +nous perdre contre le cap». On lui jeta alors une corde et il sauta à +bord. Dire la joie que nous ressentîmes en voyant ce pilote de Boston +est impossible. + +Nous nous trouvions, sans le savoir, à l'entrée de cette magnifique +rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune idée. +Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers, +on pénètre par un goulet, où deux vaisseaux ne pourraient passer de +front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un léger vent de +terre s'éleva pour nous montrer, comme dans un changement de décors au +théâtre, la terre amie qui allait nous accueillir. + +Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu +parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grâce au +Ciel, échappé. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il +faudrait vivre désormais privé de beaucoup de bonnes choses, pour éviter +ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaçaient de +tuer son père. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois +venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agréable +de n'en plus avoir, et cette vague réminiscence du passé le faisait +pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperçut, de cet étroit goulet où nous +entrions, les prés verts, les arbres en fleurs et toute la beauté de la +plus luxuriante des végétations, sa joie fut sans égale. + +La nôtre, pour être plus raisonnable, n'en était pas moins vive. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +NOTES + + +[1: Humbert-Frédéric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.] + +[2: Cécile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.] + +[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.] + +[4: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.] + +[5: Extrait du _Supplément littéraire du Petit Journal_, n° du 4 janvier +1889.] + +[6: Né à Liége le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre +1879, étant archevêque de Tyr.] + +[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.] + +[8: Domaine de Noisy, près de Dinant, en Belgique, propriété à cette +époque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-père de l'auteur de la +lettre.] + +[9: Le premier point.] + +[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.] + +[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.] + +[12: Louis-Joseph-Xavier-François, né à Versailles, le 22 octobre 1781, +mort à Meudon, le 4 juin 1789.] + +[13: L'auteur écrit en 1820.] + +[14: Charlotte Dillon.] + +[15: Mlle Marie Rogier.] + +[16: Auteur des mémoires.] + +[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La +Tour du Pin.] + +[18: Robert Lec, quatrième et dernier Earl of Lichfield.] + +[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.] + +[20: Marie-Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, seconde femme de +l'empereur Paul Ier.] + +[21: Honorable Catherine Dillon.] + +[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. Ços Designato +Principibus Juventitus. + +À Caïus César, fils d'Auguste, à Lucius César, fils d'Auguste et Consul +désigné, Princes de la Jeunesse.] + +[23: Caïus et Lucius étaient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui +les avait adoptés comme ses héritiers.] + +[24: Marie-Joséphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impératrice +Joséphine.] + +[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de +Fitz-James.] + +[26: Frances Dillon, plus tard femme du général comte Bertrand.] + +[27: Frédéric-Séraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte +de La Tour du Pin de Gouvernet; créé pair et marquis de La Tour du Pin, +par lettres patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.] + +[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.] + +[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, maréchal de France.] + +[30: À cette époque M. le comte de Gouvernet.] + +[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.] + +[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son +mariage marquise de Lameth.] + +[33: Nom donné à l'administration spéciale chargée de régler les +dépenses du roi consacrées aux divertissements de tous genres qui +n'étaient pas habituels.] + +[34: Épousa M. Permont.] + +[35: La Folie-Joyeuse.] + +[36: Châles.] + +[37: Henry XIe viscount Dillon.] + +[38: Une poignée de main.] + +[39: Mme de Rothe.] + +[40: Mgr Dillon, archevêque de Narbonne.] + +[41: Sir William Jerningham.] + +[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.] + +[43: George-William Jerningham.] + +[44: Charles Jerningham, frère de sir William Jerningham.] + +[45: Charles, Alexandre et Théodore de Lameth.] + +[46: Fils du marquis de Lameth.] + +[47: Louise-Charlotte de Béthune épousa en 1778 le marquis de La Charce, +dit le marquis de La Tour du Pin.] + +[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois, +depuis Charles X.] + +[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse.] + +[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Condé.] + +[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.] + +[52: Une poignée de main.] + +[53: Sœur de Louis XVI.] + +[54: Marie Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.] + +[55: Comte de Provence.] + +[56: Madame Marie-Adélaïde et Madame Marie-Louise-Thérèse-Victoire.] + +[57: Louis-Joseph-Xavier-François, 1er dauphin, né à Versailles le 22 +octobre 1781, mort à Meudon le 4 juin 1789.] + +[58: Guillaume V.] + +[59: Frédéric-Guillaume II.] + +[60: Marie-François-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny, +pair et maréchal de France. 1737-1821.] + +[61: Mme de Genlis était la nièce et sa fille Mme de Valence, par +conséquent, la petite nièce de Mme de Montesson] + +[62: Louis-Philippe, duc d'Orléans, né en 1725 mort en 1785 père de +Philippe-Égalité.] + +[63: Zaïre, tragédie de Voltaire, 1732.] + +[64: Orosmane.] + +[65: Tancrède, tragédie de Voltaire, 1760, acte V, scène V. Le texte +exact est le suivant: + + AMÉNAÏDE. + + À ces chants d'allégresse, + À ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux. + + ALDAMON. + + Ces chants vont se changer en des cris de tristesse. +] + +[66: Trophime-Gérard, marquis de Lally-Tollendal.] + +[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur +général des établissements français dans l'Inde.] + +[68: Henry VIIIe viscount Dillon.] + +[69: Richard IXe viscount Dillon.] + +[70: Frances Dillon.] + +[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe +viscount Dillon.] + +[72: Henry XIe viscount Dillon, frère de Charles Xe viscount Dillon.] + +[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orléans voulut lui +donner. En ayant demandé l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci +répondit en levant les épaules et en lui tournant les talons: +«Gouverneur ou Gouvernante! vous êtes le maître de faire ce qu'il vous +plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.»] + +[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de +Montpensier; Alphonse-Léodgard, comte de Beaujolais.] + +[75: Louise-Eugénie-Adélaïde d'Orléans.] + +[76: Maison habitée par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre +d'années.] + +[77: Alors marquis de Sérent. Sa femme, la marquise de Sérent, était à +la même époque dame d'atours de Madame Élisabeth, sœur du roi Louis +XVI.] + +[78: Un ecclésiastique.] + +[79: Irlandais-Unis.] + +[80: Située dans l'aile du château donnant sur le parterre du midi et +sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la +rue de la Sur-Intendance.] + +[81: La Ménagerie, petit château isolé, situé dans le grand parc, à +l'extrémité d'un des bras du canal et en face de Trianon.] + +[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.] + +[83: L'Assemblée était installée dans la salle des Menus-Plaisirs, au +coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.] + +[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mémoires. Le +comte de Puységur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant général, quitta +le ministère de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs: +du 13 juillet au 3 août 1789, le duc de Broglie, Victor-François, +maréchal de France; intérim du 15 juillet au 3 août 1789, comte de +Saint-Priest, ministre de l'Intérieur; du 4 août 1789 au 15 novembre +1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frédéric, lieutenant +général.] + +[85: Bourg à deux lieues de Forges.] + +[86: «S'il vous plaît, Madame, que font-ils donc tous?»] + +[87: Le département de la Guerre était installé dans une partie du +bâtiment formant l'aile sud de la cour des ministres.] + +[88: Le comte d'Artois quitta en réalité Paris dans la nuit du 16 au 17 +juillet 1789.] + +[89: Victor-Amédée III, roi de Sardaigne.] + +[90: Quartier de Constantinople habité par les descendants des Grecs qui +restèrent à Constantinople après la prise de cette ville par Mahomet II +en 1453.] + +[91: César-Henri comte de La Luzerne.] + +[92: Était chef d'état-major ou major général de la garde nationale.] + +[93: Appelée à cette époque: Salle des spectacles de la Cour.] + +[94: Femme du ministre des Affaires étrangères.] + +[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir à angle +droit la rue de l'Orangerie.] + +[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fenêtres des appartements de la +reine Marie-Antoinette.] + +[97: Le petit parc était situé à l'ouest du château et comprenait dans +son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.] + +[98: La Ménagerie: voir la note 2 de la page 179.] + +[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la +rue de la Chancellerie--qui passait entre le bâtiment de l'aile sud de +la cour des ministres et le grand commun.] + +[100: Le ministre de la Guerre était installé dans une partie du +bâtiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la +cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.] + +[101: La grande galerie du château de Versailles.] + +[102: Sœur de Louis XVI.] + +[103: Marie-Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.] + +[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.] + +[105: Appartement de la princesse d'Henin, situé au-dessus de la galerie +des princes, tout en haut des bâtiments formant l'aile sud du château, +bâtiments qui donnaient, d'un côté sur la terrasse de l'Orangerie et de +l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.] + +[106: Ministère de la Guerre, installé dans une partie du bâtiment qui +formait l'aile sud de la cour des ministres.] + +[107: La rue du Grand-Commun passait entre le bâtiment de l'aile sud de +la cour des ministres et le grand commun.] + +[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance. +La rue de l'Orangerie était située plus loin au sud et aboutissait +perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.] + +[109: Ou cour des ministres.] + +[110: La plupart des documents qui relatent les événements des journées +des 5 et 6 octobre 1789, donnent à ce garde du corps le nom de +Varicourt.] + +[111: Du nom de Deshuttes.] + +[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.] + +[113: La rue de la Sur-Intendance.] + +[114: Plus exactement le parterre du Midi.] + +[115: Nicolas Jourdan, surnommé dans la suite le coupe-tête, servait de +modèle dans les ateliers de peinture.] + +[116: Le garde du corps Deshuttes.] + +[117: De la rue de la Sur-Intendance.] + +[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.] + +[119: Voir la note 33.] + +[120: Humbert-Frédéric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.] + +[121: Entreprise en 1786.] + +[122: Situé alors rue de l'Université.] + +[123: Actuellement rue Laffite.] + +[124: L'auteur habitait alors chez son beau-père, le comte de La Tour du +Pin de Gouvernet, au ministère de la Guerre installé dans l'hôtel de +Choiseul, rue de la Grange-Batelière.] + +[125: Marie-Thérèse-Charlotte, duchesse d'Angoulême.] + +[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et +Marie-Thérèse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulême.] + +[127: Sœur de Louis XVI.] + +[128: Comte et comtesse de Provence.] + +[129: Marie-Thérèse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse +d'Angoulême.] + +[130: Sœur de Louis XVI.] + +[131: Le régiment Mestre de camp général.] + +[132: Le 15 novembre 1790.] + +[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et +Marie-Thérèse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulême.] + +[134: Sœur de Louis XVI.] + +[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.] + +[136: Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, 1791. Mémoires +relatifs à l'histoire de France pendant le XVIII° siècle; tome XXXIII: +Mémoires sur l'émigration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.] + +[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14 +septembre 1791: séance de l'Assemblée nationale où le roi signe la +Constitution et jure de la maintenir et de la faire exécuter.] + +[138: Le 1er octobre 1791: première séance de l'Assemblée législative.] + +[139: Guillaume V, prince d'Orange.] + +[140: Baron Henri Fagel.] + +[141: Général baron Robert Fagel.] + +[142: 6 novembre 1792.] + +[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars +entre le Quesnoy et Charleroi; il était situé entre le Quesnoy et +Valenciennes.] + +[144: Il périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.] + +[145: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui +survécut à ses parents.] + +[146: L'auteur désigne sans doute sous ce nom l'hôtel actuel du «Grand +Laboureur».] + +[147: Charlotte Jerningham.] + +[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la +Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme héritier du +dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.] + +[149: Voir la note 148.] + +[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a été parlé chapitre +II section VI.] + +[151: Les souvenirs rassemblés dans ces Mémoires par Mme de La Tour du +Pin étaient, dans son esprit, destinés à l'unique fils qui lui restait, +à Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, né au Bouilh, le 18 +octobre 1806, décédé à Fontainebleau le 4 mars 1867.] + +[152: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.] + +[153: _Ib._.] + +[154: Nommé Potier. Voyez vol. II, chapitre VI. § IV.] + +[155: Dans tes jours heureux...] + +[156: Robert Lee, quatrième et dernier Earl of Lichfield.] + +[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le +conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu à cette époque +trente-quatre ans, avait succédé à Tallien à Bordeaux, comme commissaire +de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans +cette ville, pour remplacer Tallien et contrôler les actes d'Ysabeau, un +jeune homme à opinions très exaltées, membre du club des jacobins, âgé +de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils aîné du conventionnel +Jullien de la Drôme.] + +[158: Séraphine.] + +[159: Humbert.] + +[160: Au large!] + +[161: Ne répondez pas.] + +[162: Vaisseau de guerre français à l'avant.] + +[163: Pas de passager, pas de cargaison.] + +[164: Suivez.] + +[165: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.] + +[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort, +et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet. + +De ce mariage naquirent: + +1° Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, né à +Bruxelles le 11 mars 1816, mort à Bruxelles le 3 janvier 1890; + +2° Cécile-Claire-Séraphine de Liedekerke Beaufort, née à la Haye le 24 +août 1818, morte à Paris le 19 août 1893; épousa à Bruxelles, le 28 +décembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.] + +[167: Une dame.] + +[168: Bateau pilote.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans +(1/2), by Lucy de La Tour du Pin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME *** + +***** This file should be named 28332-0.txt or 28332-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/3/3/28332/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28332-0.zip b/28332-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3645aee --- /dev/null +++ b/28332-0.zip diff --git a/28332-8.txt b/28332-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6ded4a6 --- /dev/null +++ b/28332-8.txt @@ -0,0 +1,11459 @@ +The Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans (1/2), by +Lucy de La Tour du Pin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) + +Author: Lucy de La Tour du Pin + +Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort + +Release Date: March 15, 2009 [EBook #28332] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS + +1778-1815 + +Marquise de LA TOUR DU PIN + +Publi par son arrire petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE +LIEDEKERKE-BEAUFORT + +TOME I + +PARIS + +MARC IMHAUS & REN CHAPELOT DITEURS + +1913 + + + + +TABLE DES MATIRES DU PREMIER TOME + + +PRFACE + +CHAPITRE Ier + +I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires +annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son +pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa +mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier +et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de +Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce +exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la +paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit, la fin du XVIIIe +sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de +l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les +dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau +de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage +de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe la chasse. +On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la +lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages +d'imagination.--VI. Sjour Versailles en 1781.--Le bal des gardes du +corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette +brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de +Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique +sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme +nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon. + +CHAPITRE II + +I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de +Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour +Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II. +Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son +ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie +d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son +ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour +Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle +collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour Spa.--M. de +Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte +et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche exercer une +femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en +lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour Paris.--Mort +de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de +la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de +fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences +pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de +logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ Montfermeil.--Travaux +entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances +pratiques de Mlle Dillon. + +CHAPITRE III + +I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle +l'archevque de Narbonne, de 1783 1786.--Comment on voyageait cette +poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon: +popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du +Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du +torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en +Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de +Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive +Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don +gratuit_. La dlgation.--Une visite Marly.--La prosprit du +Languedoc.--L'installation Montpellier.--L'abb Bertholon et ses +leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La +Socit Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV. +Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition +faite ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de +Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration +laisse par son pre l'archevque de Narbonne.--V. Alais.-- +Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille +de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour +Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les +pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de +Gouvernet. + +CHAPITRE IV + +I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et +situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade +irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris +l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel +des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme +la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes +franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de +Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de +Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon +pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du +Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque +de Louis XIV.--IV. Dernier voyage Montpellier.--Dplacement de M. de +Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une +squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants. + +CHAPITRE V + +I. Convocation des notables.--Retour Paris.--Mort de Mme de +Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet +agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des +articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette +poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les +faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de +violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la +comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. +Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie. + +CHAPITRE VI + +I. Un mariage dans la haute socit la fin du XVIIIe sicle.--La +bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour +chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables +des domestiques et des paysans.--II. Prsentation la +reine.--Rptition chez le matre danser.--Toilette de +prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III. +La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de +femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art +de marcher Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner +royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le +jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement +cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe propos des +divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de +guerre en Hollande. + +CHAPITRE VII + +I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du +gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la +France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme +de La Tour du Pin Hnencourt.--Excursion Lille.--Un cur +contemporain de Mme de Maintenon.--Retour Montfermeil.--Une +mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine +dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de +Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle +Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises +moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de +Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La +princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le +chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de +Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa +famille. + +CHAPITRE VIII + +1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788 +Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette +de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de +La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers +de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la +littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de +Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon, +depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du +Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de +l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la +catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes +gens.--chec de M. de La Tour du Pin la reprsentation aux +tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de +l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La +princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de +l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes +anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de +Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de +Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de +poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de +Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon. + +CHAPITRE IX + +1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de +Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes +d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de +Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux +Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins +de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation +Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et +de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la +Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de +La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires +consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin Paris.--Les eaux de +Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les +populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de +Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine +Gaillefontaine.--La population arme. + +CHAPITRE X + +I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners +officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de +la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la +guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et +Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son +commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La +Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La +Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale + Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de +Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin +parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du +5 octobre.--Le roi la chasse.--Paris marche sur +Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris Versailles +le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de +dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des +ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme +se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le +chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre +la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de +la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de +Versailles M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se +rfugie Saint-Germain. + +CHAPITRE XI + +I. Installation de Mme de La Tour du Pin Paris.--M. de Lally et Mlle +Halkett.--Le ministre de la guerre l'htel de Choiseul.--Indiscipline +dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage +de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du +Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les +dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition +de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La +messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille +royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure +Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette +ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention +des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de +Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin +envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville, +s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du +Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour +Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour Paris par +l'Alsace. + +CHAPITRE XII + +I. Sjour Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du +Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et +est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de +Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de +Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de +M. de La Tour du Pin pour engager le roi refuser la Constitution.--II. +Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de +Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs la +Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde +lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de +meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de +Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement +Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette +ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette, +Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis + la Haye, Short.--Mme de La Fayette Olmutz.--Serment de fidlit au +roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M. +Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre la soldatesque.--Accoutrement de +l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de +Chabrillan Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit Mons.--douard, +le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore. + +CHAPITRE XIII + +I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en +France.--Installation Passy.--Les relations de M. Dillon avec les +Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin +pre la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au +Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie +de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa +belle-fille se rfugient Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais +et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire La +Role.--La guillotine Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de +M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le +reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et +sa cave.--Perquisition Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de +Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy Canoles.--VII. La confrontation +de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de +son fils du Bouilh.--Incident de route Saint-Genis.--Trois mois de +retraite force Mirambeau. + +CHAPITRE XIV + +I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un +refuge Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les +pancartes sur les maisons.--La queue la porte des boulangers et des +bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle +grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec +Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan +saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie Tesson.--Nouvelle +fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour +Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_ Bordeaux.--M. Martell au +tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de +Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes +omelettes. + +CHAPITRE XV + +I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin Bordeaux et celle +de son mari Tesson.--Les certificats de rsidence neuf tmoins.--Une +charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment +Mme de La Tour du Pin se dcide partir pour l'Amrique.--Le navire +amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de +dpart.--III. Un djeuner Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de +Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen +Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie Tesson.--Le +retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson +Bordeaux. + +CHAPITRE XVI + +I. Dlivrance du passeport la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau +le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de +Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux + Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le +canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre +reconnu vit Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation + bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les +Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des +Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses +passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la +vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet +des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de +l'arrive. + + + + +PRFACE + + +L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie +Dillon, tait ne Paris, rue du Bac, le 25 fvrier 1770. Elle pousa +Montfermeil, le 21 mai 1787, Frdric-Sraphin, comte de Gouvernet. + +Au dcs de son pre, mort sur l'chafaud le 28 avril 1794, le comte de +Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut +nomm pair de France et cr marquis de La Tour du Pin par lettres +patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820. + + * * * * * + +Le comte de Gouvernet vint au monde Paris, rue de Varenne, dans +l'htel de ses parents, le 6 janvier 1759. Ds l'ge de seize ans, en +1775, il entrait au service militaire en qualit de lieutenant en second +d'artillerie, et, en 1777, tait promu capitaine de cavalerie la suite +au rgiment de Berry-Cavalerie. + +Il fut dsign, en 1779, pour occuper l'emploi de major gnral de +l'arme du comte de Vaux, destine une descente en Angleterre, et un +peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouill, gouverneur des +Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernires annes +de la guerre d'Amrique, et devint bientt l'ami de son chef. Entre +temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et +servait encore dans ce rgiment quand, le 21 mai 1787, il pousa Mlle +Lucie Dillon L'anne suivante, on le nommait colonel du rgiment +Royal-des-Vaisseaux. + +Les mmoires de sa femme nous feront connatre la suite des vnements +de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu' l'poque des Cent-Jours. + +Au moment du dbarquement de Napolon au golfe Juan, M. de La Tour du +Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, o il avait t envoy, +aprs la premire Restauration, d'abord en qualit de ministre par +intrim, ensuite comme l'un des plnipotentiaires de France au congrs +de Vienne. + +Aprs avoir sign la fameuse dclaration du 13 mars 1815 qui mettait +Napolon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, +Toulon, pour tenter de raffermir le marchal Massna, gouverneur de +cette place, dans le service du roi, puis Marseille pour confrer avec +le duc de Rivire. + +Sa mission consistait ensuite rejoindre dans le Midi le duc +d'Angoulme, qui avait reu du roi l'ordre d'aller Nmes. Mais ayant +appris Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont +Saint-Esprit, aprs avoir pris, de concert avec le duc de Rivire +quelques mesures indispensables, il frta un btiment pour gagner Gnes, +d'o il devait retourner Vienne. Le mauvais temps, ou plutt le +mauvais vouloir du capitaine de ce btiment, le fora aller +Barcelone. De l, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans +cette ville, il s'embarqua pour Londres, o il eut, pendant les +vingt-quatre heures qu'il y sjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse +d'Angoulme pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit +mme qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende +et se rendait Gand auprs de Louis XVIII. + +Aprs la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en mme temps +que le roi la route de Paris. + +Au mois d'aot suivant, il participait aux lections gnrales en +qualit de prsident du collge lectoral du dpartement de la Somme. + +Le 17 du mme mois, il tait nomm pair de France par Louis XVIII qui, +dans ses lettres patentes, l'appela son alli, qualit que +justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille. + +Comme le rapportent les mmoires, M. de La Tour du Pin, tout en tant +envoy en Autriche, d'abord comme ministre par intrim, plus tard comme +l'un des plnipotentiaires de France au congrs de Vienne, avait t +nomm, peu de temps auparavant, ministre prs de la Cour des Pays-Bas. +En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste Bruxelles pour remettre +ses lettres de crance au roi Guillaume Ier et assister son +couronnement. + +Etant revenu Paris, bientt aprs, pour siger la Chambre des pairs, +M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de dcembre, aux +dbats du procs du marchal Ney. + +Il avait t dcid qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de +la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette facult, vota la +peine de mort, mais fit en mme temps la dclaration suivante: + +Je condamne le marchal Ney la peine porte aux conclusions de M. le +Procureur gnral, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable +des malheurs de cette fatale poque, je le trouve, plus d'un titre, +digne de la commisration du roi, et je profiterais, cet gard, de la +facult qui m'est donne par l'article 595 du Code d'instruction +criminelle, si je ne croyais plus avantageux Sa Majest d'abandonner +le coupable sa justice, sa bont, et peut-tre sa politique, que +doivent dicter les circonstances o nous sommes et dont Sa Majest peut +tre meilleur juge que personne. + +Cet appel la clmence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu. + +Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin +perdait son fils an, Humbert[1], dans des circonstances terriblement +tragiques qui seront relates plus loin. + +Peu de jours aprs, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de +ministre plnipotentiaire auprs de la Cour des Pays-Bas. + +Dans le courant de l'anne suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme +de la Tour du Pin, dj si prouvs. Le 20 mars 1817, leur fille +cadette, Ccile[2], tait emporte par une cruelle maladie, Nice, o +sa mre l'avait amene. + +Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprs de lui +M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrs d'Aix-la-Chapelle, dont +l'objet tait d'arrter les conditions de l'vacuation du territoire +franais par les troupes trangres. + +M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitt aprs la clture du congrs, +son poste La Haye. Il revint Paris, la fin de Vanne 1819, pour +siger la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et +s'y trouvait encore l'poque de l'assassinat du duc de Berry, le 13 +fvrier 1820. + +C'est pendant son sjour Paris qu'clata, en janvier 1820, +l'insurrection des troupes espagnoles, runies dans l'le de Lon pour +une expdition en Amrique, insurrection qui fut l'origine de la +rvolution espagnole. + + l'occasion de ces vnements, le gouvernement franais ayant rsolu +d'envoyer un reprsentant extraordinaire en Espagne, dsigna pour cette +mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent +empcher son dpart. + +Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non +dpourvu d'intrt. Le voici reproduit tel qu'il a t cont et crit +par M. de La Tour du Pin lui-mme: + +Puisque la destine a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupt +une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le +concerne et qui, travers mille autres, vaut la peine d'tre lue. En +1820, le gouvernement m'invita venir de La Haye, o j'tais ministre, + la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on +reut, Paris, la nouvelle de la rvolution d'Espagne. M. de Richelieu, +alors prsident du conseil, me pria de passer chez lui et me dit: +Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le +roi dsire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc. + +Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut, +lieu cet gard, et je dirai seulement que, selon l'usage, aprs avoir +publiquement pris cong du roi, j'allai successivement chez les princes +et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orlans. + +Il me reut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont +familires, et mme avec d'autant plus d'gards que mon envoi en +Espagne, dans de telles circonstances, tmoignait quelque opinion en ma +faveur. + +Il chercha allonger une visite qui n'tait que de pure formalit, et, +voulant m'amener quelque communication sur les directions qui avaient +d m'tre donnes, il me dit: Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai +assurment pas l'indiscrtion de vouloir pntrer vos instructions, mais +si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce +serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des +vnements et de s'y laisser aller, sans prtendre un instant y +rsister. + +Monseigneur, lui rpondis-je, si l'on m'avait donn ces +instructions-l, je les aurais refuses, et j'aurais conseill de +laisser au moins les vnements agir tout seuls, sans prendre la peine +d'envoyer quelqu'un pour les encourager. + +Je quittai M. le duc d'Orlans, que mes absences continuelles de Paris +ne m'ont plus donn l'occasion de revoir depuis ce temps-l. + +En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne, +j'ai t conduit me rappeler cette conversation et la mettre par crit. +Je serais tent de demander prsent M. le duc d'Orlans s'il pense +encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants. + + +M. de La Tour du Pin, peu de temps aprs, en avril 1820, tait nomm +ambassadeur Turin. Il rejoignit immdiatement son poste et, sauf un +sjour de quatre mois Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois +de janvier 1830. + +C'est pendant leur sjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin taient +une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur +seule fille encore vivante, et qui avait pous, le 20 avril 1813, +Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au chteau +de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un +voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre Berne +son mon, cette poque ministre des Pays-Bas prs la Rpublique +helvtique. + +Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, dcid se retirer des +affaires, se rendit Paris, et bientt aprs, ennuy et fatigu, +mcontent aussi de la tournure que prenaient les vnements, +s'installait Versailles. + +Il s'y trouvait au moment de la Rvolution de 1830. Le 2 aot, 3 +heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orlans, +croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route +pour aller Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la +Vende, et que l il se runirait lui. + +Ds le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son dpart pour +Cherbourg, M. de La Tour du Pin rsolut de gagner sa proprit du +Bouilh, prs de Saint-Andr-de-Cubzac, d'o il envoya, en guise de +protestation, la lettre suivante la Chambre des pairs: + + Monsieur Pasquier, + + Prsident de la Chambre des pairs, + + Saint-Andr-de-Cubzac (Gironde), le 14 aot 1830. + + Monsieur le chancelier, + + J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connatre la + Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison + se refusent galement admettre la vacance du Trne dans la + personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en consquence, je ne + prterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est + directement contraire celui que j'ai dj prt. + + J'ai l'honneur, etc., etc. + +Le prsident de la Chambre des pairs donna, dans la sance du 21 aot, +lecture de cette lettre, qui fut insre dans le Moniteur du 22. + +Les vnements du mois d'aot mettaient galement fin la mission dont +M. de La Tour du Pin tait charg auprs du roi de Sardaigne. Libre +ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du +Bouilh, la fin de l'anne 1830. + +De nouveaux soucis devaient bientt l'atteindre. Aymar[4], le dernier +survivant de ses enfants, entran par un gnreux enthousiasme pour la +caus de la lgitimit, s'tait affili au mouvement qui, en 1831, se +prparait en Vende. Il fut arrt, emprisonn, et son pre, ne voulant +pas se sparer de lui, partagea les quatre mois de sa dtention, tant +Bourbon-Vende qu' Fontenay. + +Mis en libert en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientt +le chemin de la Vende pour rejoindre Mme la duchesse de Berry. + +On connat le mauvais succs de cette tentative. + +Aprs l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau +poursuivi et recherch. + +Plusieurs journaux ayant, cette poque, attaqu son fils en termes qui +lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa +dfense dans une lettre l'_Indicateur_, un des journaux en cause, +lettre que cette feuille ne voulut pas insrer, mais qui fut reproduite +dans le numro de la _Guyenne_ du 7 aot 1832. + +Cette lettre valut son auteur un jugement de mise en accusation devant +la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 dcembre +1832, 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de +prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du H, du 20 dcembre 1832 +au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter. + +Quant Aymar de La Tour du Pin, vers la mme poque et comme +consquence de sa participation la tentative de Mme la duchesse de +Berry en Vende, il tait condamn par contumace la peine de mort. Il +avait heureusement pu se rfugier Jersey ds le mois de novembre 1832. + +En prsence de la condamnation de son fils, qui pour y chapper dut +s'exiler, et des perscutions dont il tait lui-mme l'objet, M. de La +Tour du Pin prit le parti de se retirer l'tranger. + + sa sortie de prison, il alla s'installer Nice, o sa femme et son +fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter +cette ville, il se dirigea sur Turin et de l sur Pignerol. Son sjour +dans cette dernire ville se prolongea jusqu'au 28 aot 1832. + +Des questions d'intrt urgentes rgler rappelrent alors M. et Mme de +La Tour du Pin en France. + +Ils y passrent tout juste une anne et reprirent ensuite le chemin de +l'tranger, avec le projet de s'tablir Lausanne, o ils arrivrent +vers la fin du mois de novembre 1835, aprs quelques semaines de sjour + Suze. + +C'est Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 fvrier +1837, g de soixante-dix-huit ans. + +Ainsi se terminait une vie pleine d'vnements, marque parfois par de +beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquitudes et +d'infortunes. + +M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui +et sur les siens avec une fermet de caractre incomparable, une rare +grandeur d'me, et avec cette simplicit, cette constante bonne humeur +qu'aucune preuve ne pouvait altrer, cette absence de toute amertume +contre les vnements et contre les personnes, qui taient le bel +apanage des vieilles et illustres familles franaises d'autrefois. + +Dans tout le cours de sa carrire diplomatique, il se montra le zl +dfenseur des intrts et de l'honneur de la France. Entirement dvou +au roi, il conserva cependant une complte indpendance l'gard de ses +ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermet, +combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux +intrts sacrs du pays. + +Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps aprs sa mort, un de +ses familiers les plus intimes. Cette apprciation achvera de le faire +connatre: + +Tout ce que l'me la plus pure, la plus loyale, tout ce que le +caractre le plus solide, le plus doux, le plus gal, tout ce que +l'esprit le plus cultiv, le plus aimable peuvent rpandre de charmes, +M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient. +Il tait rest comme un des rares dbris de cette autre socit +antirvolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que +parce qu'elle est dj de l'histoire ancienne pour ceux qui la +dprcient. + +M. de La Tour du Pin en avait conserv la grce de manires, l'exquise +politesse, les formes les plus distingues, autant que la chaleur de +coeur et d'amiti qui liait entre elles les personnes remarquables de +cette socit. + + * * * * * + +La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les vnements notables de +la priode de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de +mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut, +aprs les Cent-Jours, avoir retrouv dfinitivement le repos pour son +ge mr; l'avenir lui paraissait dfinitivement fix. Hlas! il n'en +tait rien; les annes qui suivirent la rvolution de 1830, comme nous +l'avons dit dans les lignes consacres M. de La Tour du Pin, lui +rservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres. + +Son histoire, dater de 1815, reste troitement lie celle de son +mari, qu'elle suivit La Haye d'abord, Turin ensuite. Elle partagea +mme, comme nous l'avons rappel plus haut, sa captivit de trois mois +au fort du H, du 20 dcembre 1832 au 20 mars 1833. + +Elle l'accompagna galement en Italie, puis en Suisse, dans l'exil +volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se +trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, Lausanne, au moment de sa +mort, le 20 fvrier 1837. + +Quelque temps aprs, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul +survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu + Pise, en Toscane, o, ge de quatre-vingt-trois ans, la mort venait +l'atteindre le 2 avril 1853. + +La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit +successivement tous, ainsi qu'on l'a dj dit, l'exception de l'un de +ses fils. On trouvera le rcit de la mort de deux d'entre eux seulement +dans les mmoires qui s'arrtent au mois de mars 1815, quoique ce ne +soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle +entreprit la rdaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_. + +Dans l'intervalle, de 1815 1820, elle perdait deux autres de ses +enfants: son fils an, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille +cadette, Ccile, le 20 mars 1817. + +Humbert de La Tour du Pin naquit Paris le 19 mai 1790. Il fut +sous-prfet de Florence, puis de Sens pendant les dernires annes de +l'Empire. l'poque de la Restauration, on le nomma officier au corps +des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du +marchal Victor, duc de Bellune. + +Il mourut d'une faon trs dramatique. + +Au moment de sa nomination auprs du duc de Bellune, parmi les aides de +camp du marchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du +rang, rude et sans ducation, audacieux et courageux, coeur franc et +loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis +sur les diffrents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades. + +Le jour mme o Humbert de La Tour du Pin, venant pour la premire fois +prendre son service auprs du marchal, pntra dans la salle des aides +de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'tat-major, +le commandant Malandin. + +Ce dernier, aussitt aprs l'arrive de son nouveau camarade, le jeune +Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur +un dtail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et +inconvenants. + +Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du rcit qu'en +a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait +lui-mme du fils an du marchal[5]: + +M. de La Tour du Pin, ainsi apostroph, rougit jusqu'au blanc des yeux, +et il allait invitablement rpliquer, quand le marchal se prsenta +pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission +remplir auprs du ministre de la guerre, et le commandant s'loigna avec +la hte d'un homme familier avec la prompte excution d'une consigne. + +Quelques instants aprs, le marchal se retira, et M. de La Tour du Pin +ne tarda pas, lui non plus, sortir. + +Il se rendit immdiatement l'htel occup par sa famille, et +matrisant autant qu'il lui tait possible l'motion qui l'oppressait, +il gagna le cabinet de son pre. + +Mon pre, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, plac +dans une situation identique la mienne, vient d'tre victime, et il +raconta, sans omettre le moindre dtail, et avec fin sang-froid propre +dtourner tout soupon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scne qui +venait de se passer dans la salle des aides de camp. Cet officier, +ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui +touche son honneur affecte le mien... Que doit-il faire? + +--Provoquer l'agresseur, rpondit le vieillard. + +--Et si des excuses lui sont adresses? + +--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux +de sa bonne renomme, en prsence de l'homme qui l'a bafou, qu'il n'a +point pay de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est +revtu. + +--Merci, mon pre..., et le jeune officier s'loigna. + +Le soir mme, il faisait demander au commandant Malandin rparation par +les armes. + +Un grand moi s'ensuivit dans l'entourage du marchal. Celui-ci chargea +son propre fils d'intervenir dans le rglement des conditions mises la +rencontre. C'est alors que les qualits rares qui se cachaient au fond +de l'me du brave commandant se dvoilrent. Il proposa sans fausse +honte de reconnatre ses torts et la lgret de son propos. + +Refus de la part de l'offens d'accueillir l'expression d'un regret en +quelque terme qu'il ft formul. Alors, comme l'habilet de Malandin +dans le maniement du pistolet tait notoire, les tmoins proposrent +pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'pe +sans obtenir plus de succs. Enfin, devant l'opinitret que mettait +l'offens rclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de cder et +d'arrter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de +Boulogne, et qu' la distance de vingt-cinq pas, les adversaires +changeraient une ou plusieurs balles, jusqu' ce que l'un d'eux ft mis +srieusement hors de combat. + +Ce soir-l, une profonde tristesse rgna l'htel du marchal, qui, +comprenant toute la dlicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir +que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui +tmoignrent, par leur silence, leur regret de la fcheuse extrmit +qu'il avait imprudemment cre, et lui-mme, pour la premire +fois--depuis longtemps--oublia de boire, aprs son dner, la +demi-bouteille de rhum qui, disait-il, tait seule capable de +rgulariser sa digestion. + +Quant M. de La Tour du Pin, il passa cette soire au milieu de sa +famille, calme, enjou et formulant, du ton le plus naturel, en prsence +de tous, les ordres ncessaires pour qu'on tnt son cheval sell la +premire heure le lendemain, sous prtexte d'une promenade concerte +avec des amis. + +C'est peine si, en donnant sa mre le baiser d'adieu avant de +regagner son appartement, il laissa chapper un frmissement +involontaire et vite comprim de ses lvres, qui auraient voulu +cependant livrer passage toute son me. + +Le lendemain, par une matine calme et riante, quoiqu'un peu froide, +deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient +sparment vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale +entre au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite +tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'arme, les deux +autres des vtements civils; mais leur tournure, on devinait sans +peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme. + +Quand ils furent arrivs proximit d'une clairire qui avait t +dsigne comme se prtant aux convenances d'un duel, les cavaliers +mirent pied terre et les chevaux furent attachs par la bride aux +arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochrent l'un de +l'autre et quelques paroles furent changes entre les tmoins, tandis +que les adversaires se saluaient courtoisement. + +Les tmoins avaient apport dans les fontes suspendues l'aron de +leur selle les armes appartenant l'un et l'autre des combattants; le +choix des armes, tir au sort, dsigna les pistolets de M. de La Tour du +Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main +des adversaires, qui avaient pris place la distance mesure. + +Alors, et avant que le signal n'et t donn, le commandant Malandin, +qui, depuis son arrive sur le terrain, tourmentait fivreusement sa +moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un +peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il pronona ces +paroles: + +--Monsieur de La Tour du Pin, en prsence de ces messieurs, je crois +devoir encore une fois vous dclarer que je regrette ma mauvaise +plaisanterie. Deux braves garons ne sauraient s'gorger pour cela. + +M. de La Tour du Pin hsita un moment, puis il se dirigea lentement +vers le commandant. Tous les coeurs battaient et chacun ressentait un +soulagement secret voir ce temps d'arrt dans le drame. Mais lorsque +le jeune homme fut arriv prs de son adversaire, au lieu de lui tendre +la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le +front de Malandin: + +--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant, +vous ne refuserez plus de vous battre. + +Et il retourna sa place. + +La figure du commandant tait dcompose; il passa dans ses yeux comme +un clair de folie; ce n'tait pas de la colre, mais l'effarement d'un +lion la face duquel une gazelle aurait crach... + +--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant. + + une pareille scne, un seul dnouement, le plus prompt possible, +tait obligatoire. Le signal fut donn. M. de La Tour du Pin tira le +premier... Alors son adversaire dplia le bras, et on l'entendit +murmurer distinctement: + +--Pauvre enfant! Pauvre mre! + +Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-mme, tomba le +visage contre terre. La balle l'avait frapp en plein coeur. + +Ccile de La Tour du Pin tait ne, le 13 fvrier 1800, dans les +circonstances que rapportent les mmoires, Wildeshausen, petite ville +situe sur les confins du Hanovre et du grand-duch d'Oldenbourg. Au +mois de septembre 1816, la Haye, o M. de La Tour du Pin occupait le +poste de ministre plnipotentiaire de France auprs de la cour des +Pays-Bas, elle avait t fiance Charles, comte de Mercy-Argenteau[6]. + +Ce dernier, cette poque, servait depuis dix ans dans l'arme +franaise, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de +l'Empire et s'tait particulirement fait remarquer la bataille de +Hanau, la suite de laquelle il reut pour rcompense la croix, si +envie alors, de chevalier de la Lgion d'honneur. + +Dans une lettre, date du 7 septembre 1816, les fianailles de Ccile de +La Tour du Pin sont annonces, par sa soeur, Charlotte de Liedekerke +Beaufort, leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, ne Frances +Trant. Certaines parties de la lettre sont intressantes connatre, +cause de l'apprciation qu'elle nous fournit sur la personne du fianc, +le comte Charles de Mercy-Argenteau: + +Le 7 septembre 1816. + +Maman me charge, ma chre tante, de venir vous faire part d'un +vnement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du +mariage de notre Ccile. Le public vous aura sans doute dj donn comme +sr ce qui n'avait t jusqu'ici qu'un projet, sans que rien ft dcid. +Vous aurez t tonne peut-tre de notre silence l-dessus, mais vous +savez bien que ces choses-l ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout +fait dcides. On n'en aurait mme pas parl si M. d'Argenteau n'avait +t forc d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a +rendu la chose publique. + +Je suis sre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet +heureux vnement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon coeur, de voir +ma soeur marie dans le mme pays que moi et avec des terres 6 lieues +de celles[8] qui nous appartiendront un jour. + +L'homme qu'elle pouse a toutes les bonnes qualits qui peuvent rendre +une femme heureuse, les plus nobles et les plus dsintresss +sentiments, les manires les plus agrables, l'assurance et la fermet +que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut +dsirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie. + +Il a fait dix ans la guerre, et son caractre est pur consquent form, +comme celui d'un homme qui a pass travers tous les vnements de la +vie, qui connat le monde, a vcu au milieu de ce qu'il avait de plus +brillant, de plus sduisant, j'ajouterai mme de plus corrompu, sans que +ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des preuves +aprs lesquelles on peut avoir une confiance entire dans la personne +qui les a prouves sans y succomber. + +Vous connaissez sa famille, son frre et sa belle-soeur, qui sera pour +Ccile une seconde mre, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle +ne peut pas esprer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant +longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrme jeunesse. + +La fortune de Charles n'est pas considrable, mais il en a assez +pourtant pour rendre heureux un mariage o elle a t la moindre +considration et dont elle est le moindre avantage. + +Bien des vnements nous ont prouv, depuis vingt ans, qu'elle est peu +solide et combien il est facile de la voir s'crouler, et j'avoue que je +trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage... + + +Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses flicitations sa nice, la +marquise de La Tour du Pin, flicitations sans doute attnues par +quelques rticences, car c'est certainement en rponse ces +flicitations que Mme de La Tour du Pin crivit la lettre suivante sa +tante. Nous en reproduisons des extraits pour complter les dtails que +la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et +le caractre du jeune fianc: + + La Haye, le 15 septembre 1816. + + Je vous remercie, ma chre tante, de votre aimable lettre et de + vos compliments, malgr certaines rticences qui pourraient + m'inquiter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en + disait plus long sur son caractre que toutes les commres de + Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je + ne sais pas arrive quarante-sept ans sans pouvoir juger le + caractre d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur + gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses + sentiments, de ses opinions, de l'lvation de son me, de sa + sensibilit, de son coeur, me prouvent que je donne ma Ccile, + pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espre, parcourir + ensemble, un ami sr et un noble protecteur. Je suis bien aise + qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers: + + None but the brave deserves the fair.[10] + + Il ne s'en plaira que plus dans son intrieur; il ne dsirera plus + de voir trop un monde qu'il a dj vu et apprci; il sentira les + vrais biens de la vie, biens dont j'ai got la douceur depuis + trente ans, et qui m'ont soutenue et console dans toutes mes + calamits. Voil un prambule bien grave, ma chre Fanny, mais il + rgne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait + plaisir, je vou l'avoue. Je suis persuade qu'on vous a dit du mal + de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus + d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la + fortune, un beau nom, un excellent caractre, de l'esprit et une + situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour + remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles + fourmille, tous ces gens qui taient mes pieds et qui y seront + encore quand ils sauront que le roi[11] est charm de ce mariage, + qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manire la plus aimable et + la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me + faisant des mchancets. + +Ccile de La Tour du Pin tait sduisante par son joli visage, par la +douceur de son caractre, par de nombreuses qualits que les traditions +de famille ont unanimement rapportes jusqu' nous. Le comte Charles de +Mercy-Argenteau s'prit d'elle, et du ct du futur, certainement, on +peut affirmer que le mariage projet tait ce qu'on appelle un mariage +d'inclination. Sa fiance tomba ce moment malade. Tous les soins qu'on +lui prodigua demeurrent sans effet. Envoye de La Haye Nice, dans un +climat moins rude et plus clment, elle ne devait pas recouvrer la sant +et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans +le cimetire de Nice. + +La mort de sa fiance dsespra le comte Charles de Mercy-Argenteau. +Renonant aux ambitions brillantes que ses dbuts dans l'arme +paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrire militaire et entra +dans les ordres. Il devint archevque de Tyr et mourut le 16 novembre +1879 Lige, o il s'tait retir, g de prs de quatre-vingt-treize +ans. + +Grand de taille, d'apparence extrmement distingue, les traits +rguliers, noble dans sa manire, esprit fin et cultiv, caractre +facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau +inspirait l'attachement et le respect tous ceux qui l'approchaient. + +Il nous a t donn de le connatre pendant ses annes de vieillesse. Le +visage seul portait la trace des ans. La taille tait reste droite et +lance, le caractre jeune et enjou, l'intelligence avait conserv +toute sa vivacit. + +Le souvenir des fianailles si tristement rompues tait rest grav dans +sa mmoire. Souvent il en parlait ses amis. Un peu moins de trois ans +avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous +adressait et o on trouve l'cho du regret que lui causa le brisement +d'un lien dont il esprait le bonheur, ainsi que la rminiscence du +drapeau sous lequel il avait servi: + + Lige, le 2 fvrier 1877. + + Mon cher Aymar, + + Je puis dire avec vrit que jamais souvenir n'a t reu avec + plus de reconnaissance, je dirai mme avec une si profonde motion! + + Les liens qui m'unissent votre famille sont bien anciens, mon + cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient tre plus troits encore + si Dieu n'avait rappel Lui celle qui devait tre le trait + d'union!... + + J'ai vu natre votre pre et je l'ai aim, depuis ce moment-l, + comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise ses + enfants, et vous _tout spcialement_, cher Aymar. Quelque chose + rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrire que vous + avez embrasse et o vous avez si noblement dbut! C'est + l'uniforme que vous portez--non pas le mme, j'ai servi toujours + dans les hussards--mais qu'importe, c'tait le mme drapeau, si + souvent couvert de gloire! + + [...] + + Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma + photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mmes sentiments + qui m'ont fait accueillir la vtre! Quand vous porterez les yeux + sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous + direz c'est mon plus ancien ami, j'ose ajouter que c'est votre + ami le plus dvou. + + Mon cher Aymar, je joins mes plus affectueux remerciements, + l'expression de mon cordial attachement. + + CH., archev. de Tyr. + +Au plus ancien comme au plus dvou de mes amis, je devais bien de lui +consacrer quelques lignes dans la prface de ces mmoires. + +Aprs la mort de sa fille Ccile, il restait encore la marquise de La +Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernire, les +mmoires le rapportent, avait pous le 20 avril 1813, Bruxelles, le +comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder tre +enleve sa mre galement. Comme nous l'avons dj dit, elle mourut au +chteau de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822. + +De six enfants un seul donc, Aymar, survcut ses parents. Les mmoires +nous l'indiquent: c'est lui que sa mre destinait le _Journal d'une +femme de cinquante ans_. + +Ce journal, il est prsumer que la marquise de La Tour du Pin le +rdigeait par -coups, avec de longues interruptions. En effet, si la +premire partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans +les mmoires eux-mmes, que les dernires pages de cette partie n'ont +t crites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les annes 1839 et +1842. + +Quant la seconde partie, la minute ou la copie n'en a t commence +que le 7 fvrier 1843. + +La marquise de La Tour du Pin a donc t surprise par la mort avant +d'avoir pu achever l'oeuvre qu'elle avait entreprise, car le rcit des +vnements de sa vie s'arrte au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut +le 2 avril 1853 seulement. + +Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers +vestiges de la haute socit d'avant la Rvolution, dont les traditions, +il est permis de le dire, ont aujourd'hui compltement disparu. + +La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra dj +d'apprcier la valeur de celle qui l'a crit, ainsi que ses belles +qualits d'esprit, de coeur et d'me. Ceux qui l'ont connue, et dont nous +avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient. + +Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais runi plus de solidit plus +de charmes, plus de srnit plus de conscience, plus d'amour constant +du devoir plus de bienveillance. + +Doue d'une mmoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les +souvenirs varis d'poques si diffrentes, Mme de La Tour du Pin +intressait au suprme degr les gens rflchis et srieux, comme elle +attirait elle la jeunesse, dont elle comprenait les gots et excusait +les erreurs. + +Son portrait ne saurait tre mieux complt qu'en rapportant ici les +quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant +de mourir, commence un court rcit chronologique de sa vie: + +Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union +de bientt cinquante annes, a fait le bonheur et la consolation d'une +existence si douloureusement et si frquemment agite. + +Je n'ai d'autre intention que de mettre, aprs moi, ma femme mme de +repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a +toujours surmontes avec le calme le plus inaltrable. C'est une douce +pense pour moi, en me retraant ses yeux, que d'envisager ce petit +moyen de la remettre vis--vis d'elle-mme et si fort son avantage. + +L'abngation absolue de soi est la qualit dominante de cette me pour +laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui +pt tre au-dessus du dvouement dont elle est capable... Allons, je +m'arrte, car aussi bien je n'puiserai pas tout ce que j'aurais +dire. + + * * * * * + +Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, la mort de +l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin. +Celui-ci le lgua son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort, +qui le confia lui-mme, peu de temps avant de mourir, l'un de ses +fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort. + +Ce manuscrit a paru suffisamment intressant pour mriter d'tre +imprim, tout au moins pour en assurer la conservation dfinitive. + +Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du +Pin et tre considrs comme un tmoignage de filiale affection offert +sa mmoire par l'un de ses descendants. + +_Paris, juillet 1906._ + +A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT. + + + + +PREMIRE PARTIE + + + + +CHAPITRE Ier + +I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires +annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son +pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa +mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier +et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de +Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce +exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la +paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit, la fin du XVIIIe +sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de +l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les +dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau +de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage +de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe la chasse. +On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la +lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages +d'imagination.--VI. Sjour Versailles en 1781.--Le bal des gardes du +corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette +brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de +Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique +sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme +nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon. + + +I + + Le 1er janvier 1820. + +Quand on crit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il +soit lu avant ou aprs votre mort. Mais je n'cris pas un livre. Quoi +donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les +vnements, quelques feuilles de papier suffiraient un rcit assez peu +intressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments, +le journal de mon coeur que j'entends composer, l'entreprise est plus +difficile, car, pour se peindre, il faut se connatre et ce n'est pas +cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-tre parlerai-je du +pass et raconterai-je mes jeunes annes, par fragments seulement et +sans suite. Je ne prtends pas crire mes confessions; mais quoique +j'eusse de la rpugnance divulguer mes fautes, je veux pourtant me +montrer telle que je suis, telle que j'ai t. + +Je n'ai jamais rien crit que des lettres ceux que j'aime. Il n'y a +pas d'ordre dans mes ides. J'ai peu de mthode. Ma mmoire est dj +fort diminue. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du +sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine rattacher le fil +rompu bien souvent par ses carts. Mon coeur est encore si jeune que j'ai +besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt +ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmits +de l'ge peuvent dtruire d'un moment l'autre, pour raconter quelques +faits d'une vie agite, mais bien moins malheureuse, peut-tre, par les +vnements dont le public a t instruit, que par les peines secrtes +dont je ne devais compte qu' Dieu. + + +II + +Mes plus jeunes annes ont t tmoin de tout ce qui aurait d me gter +l'esprit, me pervertir le coeur, me dpraver et dtruire en moi toute +ide de morale et de religion. J'ai assist, ds l'ge de dix ans, aux +conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus +impies. Eleve dans la maison d'un archevque, o toutes les rgles de +la religion taient journellement violes, je savais et je voyais qu'on +ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on +m'enseignait l'histoire ou la gographie. + +Ma mre avait pous Arthur Dillon, dont elle tait la cousine issue de +germain. Elle avait t leve avec lui et ne le regardait que comme un +frre. Elle tait belle comme un ange et la douceur anglique de son +caractre la faisait gnralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les +femmes n'en taient pas jalouses. Quoique dpourvue de coquetterie, elle +ne mettait peut-tre pas assez de rserve dans ses relations avec les +hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle. + +Un d'eux surtout passait sa vie entire dans la maison de ma grand'mre +et de mon oncle l'archevque, o ma mre demeurait. Il nous accompagnait +aussi la campagne. Le prince de Gumne, neveu du trop clbre +cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour tre l'amant de +ma mre. Mais je ne crois pas que ce ft vrai, car le duc de Lauzun, le +duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard taient aussi assidus chez +elle. Le comte de Fersen, que l'on disait tre l'amant de la reine +Marie-Antoinette, venait de mme presque tous les jours chez nous. Ma +mre plut la reine, qui se laissait toujours sduire par tout ce qui +tait brillant, Mme Dillon tait trs la mode; elle devait par cela +seul entrer dans sa maison. Ma mre devint dame du Palais. J'avais alors +sept ou huit ans. + +Ma grand'mre, du caractre le plus altier, de la mchancet la plus +audacieuse, allant parfois jusqu' la fureur, jouissait nanmoins de +l'affection de sa fille. Ma mre tait subjugue, anantie par ma +grand'mre, sous son empire absolu. Entirement dans sa dpendance quant + la fortune, elle n'avait jamais os reprsenter que, fille unique d'un +pre--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au +moins possder sa fortune. Ma grand'mre s'tait empare de vive force +de la terre de Hautefontaine qui avait t achete des deniers de son +mari. Fille d'un pair d'Angleterre trs peu riche, peine avait-elle eu +une faible lgitime. Mais ma mre, marie dix-sept ans un homme de +dix-huit, lev avec elle et qui ne possdait que son seul rgiment, +n'aurait jamais trouv le courage de parler d'affaires d'argent ma +grand'mre. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intrts et +l'encouragea demander des comptes. Ma grand'mre devint furieuse et +une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragdies en ont +dcrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle. + + +III + +Mes premires ides, mes premiers souvenirs, se rattachent cette +haine. Continuellement, tmoin des scnes affreuses que ma mre +subissait, oblige de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris, +tout en arrangeant une poupe ou en tudiant une leon, la difficult de +ma situation. La rserv, la discrtion me devinrent d'une ncessit +absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de +juger par moi-mme des actions de mes parents. Lorsqu' cinquante ans je +me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifis que je +vois la vrit de l'assertion, rpte par plusieurs philosophes, que +nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes +ou plus ou moins sains. + +Je me souviens que j'tais choque que; ma mre se plaignt de ma +grand'mre ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au +lieu de l'touffer. Mon pre prenait parti pour ma mre, cela me +paraissait tout simple. Mais je savais dj qu'il avait de grandes +obligations pcuniaires notre oncle l'archevque, et sa position me +semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, tant du parti de ma +grand'mre, j'estimais que mon pre devait tre embarrass entre son +devoir envers lui et sa tendresse pour ma mre, qui n'tait pourtant que +celle d'un frre. + +Ces rflexions d'une tte de dix ans y dvelopprent des ides et une +exprience trop prcoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu +d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mlange, de cet tat +d'imprvoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les +ides tristes, toutes; les perversits du vice, toutes les fureurs de la +haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont dveloppes librement +devant moi, quand mon esprit n'tait pas assez form pour en sentir +toute l'horreur. + +Une seule personne m'a peut-tre prserve de cette contagion, a +redress mes ides, m'a fait voir le mal o il tait, a encourag mon +coeur la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni crire! + +Une bonne paysanne, des environs de Compigne, avait t mise auprs de +moi. Elle tait jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec +passion. Elle avait reu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une +me forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, taient jugs +dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de +vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau o elle tait ne et la +maison de mes parents. + +Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'taient sur les +rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de +ma mre, dans celle de ma grand'mre, table, dans le salon. Je savais +que Marguerite tait d'une discrtion toute preuve; elle aurait mieux +aim mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui +m'a fait apprcier la premire l'avantage d'une amie sre. Que de fois, +depuis, ai-je mis, dans ma pense, les personnes les plus leves du +monde d'un ct de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que +de fois elle a emport le poids! + + +IV + +Les moeurs et la socit ont tellement chang depuis la Rvolution que je +veux retracer avec dtail ce que je me rappelle de la manire de vivre +de mes parents. + +Mon grand-oncle, l'archevque de Narbonne, allait peu ou point dans son +diocse. Prsident, par son sige, des tats du Languedoc, il se rendait +dans cette province uniquement pour prsider les tats qui ne duraient +que six semaines pendant les mois de novembre et de dcembre. Ds qu'ils +taient termins, il revenait Paris sous prtexte que les intrts de +sa province rclamaient imprieusement sa prsence la Cour, mais, en +ralit, pour vivre en grand seigneur Paris et en courtisan +Versailles. + +Outre l'archevch de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait +l'abbaye de Saint-tienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre +petite encore qu'il changea plus tard pour celle de Cigny, qui en +valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 60.000 francs pour donner +dner pendant tous les jours pendant les tats. Il semble qu'avec une +pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se +dranger; et malgr tout il en tait toujours aux expdients. Le luxe +pourtant n'tait pas grand dans la maison. Il tenait Paris un tat +noble, mais simple. L'ordinaire tait abondant, mais raisonnable. + +Il n'y avait jamais cette poque de grands dners, parce que l'on +dnait de bonne heure, 2 heures et demie ou 3 heures au plus tard. +Les femmes taient quelque fois coiffes, mais jamais habilles pour +dner. Les hommes au contraire l'taient presque toujours et jamais en +frac ni en uniforme, mais en habits habills, brods ou unis, selon leur +ge ou leur got. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le +matre de la maison, taient en frac et en nglig, car la ncessit de +mettre son chapeau drangeait le fragile difice du toupet fris et +poudr frimas. Aprs le dner on causait: quelquefois on faisait une +partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les +attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la +mme loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'aprs-dner +et 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient +souper. + +C'tait l le vritable moment de la socit. Il y avait deux sortes de +soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui +permettait un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et +les soupers pris, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du +temps de mon enfance, c'est--dire de 1778 1784. Toutes les toilettes, +toute l'lgance, tout ce que la belle et bonne socit de Paris pouvait +offrir de recherch et de sduisant se trouvaient ces soupers. C'tait +une grande affaire, dans ce bon temps o l'on n'avait pas encore song +la reprsentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intrts +mnager! que de gens runir! que d'importuns loigner! Que +n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru pri dans une maison +parce que sa femme l'tait! Quelle profonde connaissance des convenances +ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers, +mais j'ai vu ma mre s'habiller pour aller chez la marchale de +Luxembourg, l'htel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de +Montesson. + + cette poque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le +costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une +espce de supplice. Des talons troits, hauts de trois pouces, qui +mettaient le pied dans la position o l'on est quand on se lve sur la +pointe pour atteindre un livre la plus haute planche d'une +bibliothque; une panier de baleine lourd et raide, s'tendant droite +et gauche; une coiffure d'un pied de haut surmonte d'un bonnet nomm +Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants taient les uns +sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre +mouvement faisait tomber sur les paules: un tel chafaudage rendait +impossible de danser avec plaisir. Mais le souper o l'on se contentait +de causer, quelquefois de faire de la musique, ne drangeait pas cet +difice. + + +V + +Revenons mes parents. Nous allions la campagne de bonne heure, au +printemps, pour tout l't. Il y avait dans le chteau de Hautefontaine +vingt-cinq appartements donner aux trangers, et ils taient souvent +remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre +seulement. Alors les colonels taient revenus de leurs rgiments, o ils +passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour +revenir Paris, et ils se dispersaient dans les chteaux o les +attiraient leurs familles et leurs amis. + +Il y avait Hautefontaine un quipage de cerf dont la dpense se +partageait entre mon oncle, le prince de Gumne et le duc de Lauzun. +J'ai ou dire qu'elle ne montait pas plus de 30,000 francs. Mais il ne +faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des matres, +et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui taient Anglais, +leurs chevaux et la nourriture de tous. L'quipage chassait l't et +l'automne dans les forts de Compigne et de Villers-Cotterets. Il tait +si bien men que le pauvre Louis XVI en tait srieusement jaloux et, +quoiqu'il aimt beaucoup parler de chasse, on ne pouvait le contrarier +davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de +Hautefontaine. + + sept ans je chassais dj cheval une ou deux fois par semaine, et je +me cassai la jambe, dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je +montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard +de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Ds ma plus tendre enfance +j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On +ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne +m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dvouement tait sans +bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme +la duplicit, la ruse, la calomnie, dont la premire vue m'est aussi +douloureuse que le serait le moment o j'aurais reu une blessure +laissant aprs elle une profonde cicatrice. + +Le temps o j'ai gard le lit pour ma jambe casse, est rest dans mon +souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mre +vinrent en grand nombre Hautefontaine, o nous restmes six semaines +de plus qu' l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journe. +Le soir on roulait un petit thtre au pied de mon lit et des +marionnettes jouaient tous les jours une tragdie ou une comdie, dont +les rles taient parls dans les coulisses par les personnes de la +socit. On chantait si c'taient des opras comiques. Les dames +s'amusaient faire les habits des marionnettes. Je vois encore le +manteau et la tiare d'Assurus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements +n'taient pas sans fruit et me firent connatre toutes les bonnes pices +du thtre franais. On me lut d'un bout l'autre les _Mille et une +Nuits_, et c'est peut-tre cette poque que prit naissance mon got +pour les romans et tous les ouvrages d'imagination. + + +VI + +Mon premier sjour Versailles fut la naissance du premier +Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour +la reine Marie-Antoinette est souvent revenu ma pense, au rcit des +tourments et des ignominies dont elle a t la trop malheureuse victime! +J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnrent dans la grande +salle de spectacle du chteau de Versailles. Elle l'ouvrit avec un +simple jeune garde, vtue d'une robe bleue, toute parseme de saphirs et +de diamants, belle, jeune, adore de tous, venant de donner un Dauphin +la France, ne croyant pas la possibilit d'un pas rtrograde dans la +carrire brillante o elle tait entrane; et dj elle tait prs de +l'abme. Que de rflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas +natre! + +Je ne prtends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande +jeunesse m'empchait de juger ou mme de comprendre. J'avais dj +entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commenait avoir +du got. Elle tait trs jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa +belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus ge, femme trs +intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir la faveur. Le +comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agrments faisaient rechercher +de la reine, travaillait aussi cette fortune devenue, par la suite, si +grande. Je me rappelle que M. de Gumne tchait d'alarmer ma mre sur +cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mre se laissait +aimer de la reine, tranquillement, et sans songer profiter de cette +faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle +se sentait dj attaque du mal qui la ft prir moins de deux ans +aprs. Tourmente tous les moments par ma grand'mre, elle succombait +sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant +mon pre, il tait en Amrique o il faisait la guerre la tte du +premier bataillon de son rgiment. + + +VII + +Le rgiment de Dillon tait entr au service de France en 1690, lorsque +Jacques II eut perdu toute esprance de remonter sur le trne, aprs la +bataille de la Boyne. Mon arrire grand-pre, Arthur Dillon, le +commandait. + +Comme ces fragments seront peut-tre conservs par mes enfants, je vais +transcrire ici une note gnalogique de la branche de ma famille tablie +en France et un historique sommaire du rgiment de Dillon. + + + + +NOTE GNALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON + + +Pairs d'Irlande et colonels propritaires du rgiment de Dillon au +service de France depuis la Rvolution d'Angleterre, en 1688, jusqu' +celle de France, en 1789. + +Thobald VIIe Lord Viscount Dillon, + | pousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frre + | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut + | en 1691 et sa femme fut tue la mme anne au sige de Limerick. + | + | Henri VIIe Lord Viscount Dillon + | | succda son pre en 1691. En 1689, il fut un des reprsentants + | | du Comt de West-Meath au parlement du roi Jacques II Dublin, + | | lord lieutenant du Comt de Roscommon et colonel d'un rgiment + | | au service du roi. Il pousa, en 1687, Frances Hamilton, et + | | mourut le 13 janvier 1714. + | | + | | Richard IXe Lord Viscount Dillon + | | | fils de Henri, n en 1688. pousa Lady Bridget Burke, fille + | | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa + | | | une fille unique, _Frances_, qui pousa son cousin _Lord + | | | Charles Dillon_. + | + | Honorable Arthur Dillon + | | premier colonel propritaire du rgiment de Dillon au service de + | | France. Mourut le 5 fvrier 1733, lieutenant gnral, commandeur de + | | l'ordre de Saint Louis. Il pousa Christina, fille de _Ralph + | | Sheldon_, premier cuyer de Jacques II. Elle mourut 77 ans, en + | | 1757, dans la maison des dames anglaises, Paris, laissant cinq + | | fils et cinq filles. + | | + | | Charles Xe Lord Viscount Dillon + | | | second colonel propritaire du rgiment de Dillon, chevalier + | | | de Saint-Louis. pousa Frances, fille unique et hritire de + | | | son cousin _Richard_. Elle mourut Londres le 7 Janvier + | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants. + | | + | | Henri XIe Lord Viscount Dillon + | | | troisime colonel propritaire du rgiment de Dillon, + | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en + | | | 1743, et pousa l'anne suivante Lady Charlotte Lee, fille + | | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre + | | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de + | | | Cleveland_. Il mourut Londres, le 15 septembre 1787, g + | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, ge de 74 ans. Ils + | | | eurent sept enfants. + | | | + | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon + | | | | n en 1745, membre du Conseil priv, gouverneur du comt + | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il + | | | | pousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en + | | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le prsent Lord + | | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, marie en + | | | | 1797 _Sir Thomas Webb_. + | | | | + | | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre + | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait pous la + | | | | mre[15] aprs la mort de sa femme, a pous _Lord + | | | | Frdrick Beauclerk_, frre du _duc de Saint-Albans_. + | | | | + | | | Honorable Arthur Dillon + | | | | sixime colonel propritaire du rgiment de Dillon, n + | | | | le 3 septembre 1750. pousa Thrse-Lucy de Rothe, sa + | | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui pousa, + | | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces + | | | | il pousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la + | | | | Touche_ et cousine germaine de _Josphine_, femme de + | | | | Napolon. De sa seconde femme il eut une fille, + | | | | _Frances_, qui pousa le _Gnral Bertrand_. L'honorable + | | | | Arthur Dillon prit sur l'chafaud le 13 avril 1794. + | | | | + | | | Honorable Henry Dillon + | | | | colonel du rgiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitu + | | | | en Angleterre et pris la solde dn gouvernement + | | | | britannique, en 1794. N en 1759, pousa, en 1790, + | | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux + | | | | fils et deux filles. + | | | | + | | | Honorable Laura Dillon + | | | | morte, l'ge de 14 ans, au couvent des bndictines de + | | | | Montargis. + | | | | + | | | Honorable Frances Dillon + | | | | ne en 1747, marie en 1767, _Sir William Jerningham_. + | | | | + | | | Honorable Catherine Dillon + | | | | ne en 1759. Religieuse au couvent des bndictines de + | | | | Montargis. Elle se rfugia avec ses compagnes Bodney, + | | | | en Angleterre, au moment de la Rvolution et y mourut en + | | | | 1794. + | | | | + | | | Honorable Charlotte Dillon + | | | | pousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of + | | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_, + | | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_. + | | | | + | | James Dillon + | | | quatrime colonel propritaire du rgiment de Dillon, + | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tu Fontenoy en + | | | 1745, sans avoir t mari. + | | | + | | Edward Dillon + | | | cinquime colonel propritaire du rgiment de Dillon. Mort + | | | Mastricht, en 1747, des suites d'une blessure reue la + | | | bataille de Lawfeld, sans avoir t mari. + | | | + | | Arthur-Richard Dillon + | | | n en 1721, successivement vque d'Evreux, archevque de + | | | Toulouse, archevque de Narbonne; prsident du clerg de + | | | France, cordon bleu; mort Londres, le 5 juillet 1806, 85 + | | | ans. + | | | + | | Frances Dillon + | | | religieuse carmlite Pontoise. + | | | + | | Catherine Dillon + | | | religieuse carmlite Pontoise. Fut choisie pour rformer + | | | le monastre des carmlites Saint-Denis. Elle y mourut, + | | | prieure, en 1758, aprs y avoir reu Madame Louise, _fille + | | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thrse_. + | | | + | | Mary Dillon + | | | mourut Saint-Germain-en-Laye en 1786. + | | | + | | Bridget Dillon + | | | pousa le Comte du Blezelle. Elle mourut + | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants. + | | | + | | Laura Dillon, pousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair + | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique + | | | Lucy. + | | | + | | | Honorable Lucy Cary + | | | | pousa le Gnral Edward de Rothe et eut une seule fille + | | | | _Thrse-Lucy_. + | | | | + | | | | Le Gnral Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary, + | | | | sa femme, en 1804, Londres. + | | | | + | | | | Thrse-Lucy de Rothe + | | | | | pousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur + | | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant + | | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16]. + + + + +HISTORIQUE SOMMAIRE DU RGIMENT DE DILLON + + +Thobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, cette poque, +de l'illustre maison de ce nom, leva, la fin de l'anne 1688, sur ses +terres en Irlande et quipa ses dpens un rgiment pour le service du +roi Jacques II. Dans le courant de l'anne 1690, ce rgiment passa au +service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxime fils. +Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui +dbarqurent Brest le 1er mai 1690, et qui furent donns par le roi +Jacques II Louis XIV, en change de six rgiments franais. + +Aprs la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes +irlandaises qui passrent au service de France, fut considrablement +augment, et monta on tout plus de 20,000 hommes. Depuis cette poque +jusqu' la Rvolution franaise, elles servirent sous le nom de brigade +irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours +avec la distinction la plus clatante. + +Arthur Dillon, premier colonel du rgiment de Dillon, devint lieutenant +gnral l'ge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec +celui de marchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'clat. +Il fut longtemps commandant en Dauphin, gouverneur de Toulon, et +battit, le 28 aot 1709, vers Brianon, le gnral Rehbinder, commandant +les troupes de Savoie, qui voulait pntrer en France. Il finit une +carrire glorieuse, en 1733, g de 63 ans, laissant cinq fils et cinq +filles. + +Ds 1728, il avait cd son rgiment Charles Dillon, l'an de ses +fils. Charles Dillon tant devenu l'an de la famille, en 1737, par la +mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le +rgiment et le cda ensuite Henri Dillon, son frre. + +Henri Dillon, la mort de Charles lord Dillon, son frre, en 1741, lui +succda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva nanmoins +le commandement du rgiment, la tte duquel il servit jusqu'en 1743. +Aprs la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils +taient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon, +pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empcher la +confiscation de ses biens, fut, par ce fait, oblig de quitter le +service de France, ce qu'il fit du consentement et mme par le conseil +de Louis XV. + +James Dillon, chevalier de Malte, le troisime frre, fut promu alors +colonel du rgiment, la tte duquel il fut tu Fontenoy, en 1745. + +Edward Dillon, le quatrime frre, fut nomm par Louis XV, sur le champ +de bataille, colonel du rgiment et, comme son frre, trouva la mort au +feu en le commandant, la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard +Dillon, le cinquime frre, restait seul vivant; mais il venait d'tre +engag dans les ordres et est mort en Angleterre, archevque de +Narbonne, en 1806. + + la mort d'Edward Dillon, tu Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV +de disposer du rgiment, sous prtexte qu'il n'existait plus de Dillon +pour en prendre le commandement. Mais le roi rpondit que Henri lord +Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir voir sortir +de cette famille une proprit cimente par tant de sang et de si bons +services, aussi longtemps qu'il pourrait esprer de la voir se +renouveler. Le rgiment de Dillon resta en consquence, depuis 1747, +sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux +colonels commandants, jusqu' ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxime +fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 aot 1767, l'ge de 17 +ans. + + l'poque de la Rvolution franaise, la brigade irlandaise se trouvait +rduite trois rgiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et +Walsh. En 1794, les dbris de ces trois rgiments, y compris la majeure +partie des officiers--qui avaient migr en Angleterre--passrent la +solde de Sa Majest Britannique. Le rgiment de Dillon, ou la fraction +encore existante laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut +donn l'honorable Henri Dillon, troisime fils de Henri lord Dillon et +frre d'Arthur Dillon, dernier colonel du rgiment en France et qui +avait pri sur l'chafaud en 1794. Ce nouveau rgiment se complta en se +recrutant sur les mmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats +en 1688. Il s'embarqua, peu aprs, pour la Jamaque, o les pertes qu'il +y prouva furent si considrables qu'on le licencia. Les drapeaux et +enseignes du rgiment furent transports en Irlande et soigneusement +dposs entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et +frre an du colonel. + + + + +CHAPITRE II + +I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de +Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour +Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II. +Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son +ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie +d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son +ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour +Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle +collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour Spa.--M. de +Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte +et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche exercer une +femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en +lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour Paris.--Mort +de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de +la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de +fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences +pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de +logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ Montfermeil.--Travaux +entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances +pratiques de Mlle Dillon. + + +I + +Ma mre avait eu un fils, qui mourut deux ans, et depuis cette couche +elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixe +sur le foie, elle lui tait tout apptit et son sang, dessch par le +chagrin continuel que lui causait ma grand'mre, s'alluma et se porta +avec violence la poitrine. Elle ne se mnageait pas. Elle montait +cheval, courait le cerf, chantait avec le clbre Piccini qui tait +passionn pour sa voix. Enfin, 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle +cracha le sang avec violence. + +Ma grand'mre, quoique porte ne pas croire aux maux de sa fille, fut +pourtant force de convenir alors qu'elle tait srieusement malade. +Mais son indomptable haine, son caractre souponneux, la disposait d'un +autre ct voir dans toutes les actions de ma pauvre mre un calcul +tendant la soustraire son autorit. Aussi fut-elle convaincue que ma +mre avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller +Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti retarder son dpart d'une +heure. Ma mre consulta, pour son malheur, un mdecin nomm Michel, +jouissant alors de beaucoup de clbrit. Il dclara que le sang qu'elle +avait crach venait de l'estomac et lui ordonna d'aller Spa. Il serait +difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mre, +l'ide que sa fille pouvait aller ces eaux. Elle ne voulait pas l'y +accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la +reine vint au secours de ma mre dans cette occasion. Nous partmes de +Hautefontaine pour Bruxelles o nous passmes un mois. + +Mon oncle Charles Dillon avait pous miss Phipps, fille de lord +Mulgrave. Il rsidait Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre cause +de ses nombreuses dettes. cette poque, il tait encore catholique. Ce +ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de +religion et de se faire protestant pour hriter de son grand-oncle +maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna cette condition son +hritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon tait belle +comme le jour. Elle tait venue Paris l'anne d'auparavant avec lady +Kenmare, soeur de mon pre, qui tait aussi d'une grande beaut. Elles +allaient au bal de la reine avec ma mre et ces trois belles-soeurs +taient gnralement admires. Un an s'tait peine coul et elles +taient toutes trois au tombeau. Elles moururent une semaine l'une de +l'autre. + + +II + +Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. douze ans mon +ducation tait trs avance. J'avais lu normment, mais sans choix. +Ds l'ge de sept ans on m'avait donn un instituteur. C'tait un +organiste de Bziers, nomm Combes. Il vint pour me montrer jouer du +clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils +taient trs rares. Ma mre on avait un pour accompagner la voix, mais +on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes +tudes; il les continua et m'a avou depuis qu'il avait souvent retard +les miennes dessein, de crainte que je ne le dpassasse dans celles +qu'il faisait lui-mme. + +J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir +toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expriences de chimie que +j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant Hautefontaine. +Le jardinier tait Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les +jours chez sa femme qui me montrait lire dans sa langue: le plus +souvent dans _Robinson_; j'tais passionne pour ce livre. + +J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerait +sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me crais des situations +singulires. Je voulais savoir tout ce qui tait utile pour toutes les +circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mre, deux ou +trois fois dans l't, je l'obligeais me raconter tout ce qui se +faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais +qu' ce que je ferais si j'tais paysanne, et j'enviais le sort de +celles que je visitais souvent dans le village et qui n'taient pas, +comme moi, obliges de cacher leurs gots et leurs ides. + +L'tat d'hostilit constante qui existait dans la maison me tenait dans +une contrainte continuelle. Si ma mre voulait que je fisse une chose, +ma grand'mre me le dfendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais +ma probit naturelle se rvoltait la seule pense de la bassesse de ce +rle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilit, de taciturnit. +J'tais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations +injustes. J'tais battue, enferme, en pnitence pour des riens. Mon +ducation se faisait sans discernement. Quand j'tais mue de quelque +belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours, +j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue +abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se +cachait de rien en ma prsence. J'allais trouver ma bonne, et son simple +bon sens m'aidait apprcier, distinguer, classer tout sa juste +valeur. + + onze ans, ma mre trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me +donna une femme de chambre lgante que l'on fit venir exprs +d'Angleterre. Son arrive me causa un chagrin mortel. On me spara de ma +bonne Marguerite et, quoiqu'elle restt dans la maison, elle ne vint +presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je +m'chappais tous moments pour aller, la retrouver ou pour la +rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et +de pnitences. Combien l'on doit songer, quand on lve des enfants, +ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur +l'apparente lgret de leur caractre. En crivant, cinquante-cinq +ans, les humiliations que l'on fit prouver ma bonne, tout mon coeur se +soulve d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise +tait agrable. Elle ne me plut que trop. Elle tait protestante, avait +eu une conduite plus que lgre et n'avait jamais lu que des romans. +Elle me fit beaucoup de mal... + + +III + +Revenons mon rcit. Nous allmes Bruxelles, dans la maison de ma +tante. Elle tait au dernier degr d'une consomption qui n'avait rien +chang l'agrment et la beaut de sa figure vraiment cleste. Elle +avait deux enfants charmants, un garon de quatre ans--le prsent lord +Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup +de ces enfants. Mon plus grand bonheur tait de les soigner, de les +endormir, de les bercer. J'avais dj un instinct maternel. Je sentais +que ces pauvres enfants allaient tre privs de leur mre. Je ne me +croyais pas si prs du mme malheur. + +Ma mre me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait +les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les +conversations de ma mre avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un +cabinet o l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pens +depuis que c'tait sans doute le commencement de cette superbe +collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a +laisse l'archiduc Charles. + +Nous allmes Spa. M. de Gumne nous y retrouva, je n'ai jamais pu +m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les +occasions et tous les moyens de me dprcier aux yeux de ma mre et +d'empcher qu'elle et la moindre confiance en moi. M. Combes a suppos +plus tard qu'il craignait que je ne fusse dj au courant du mauvais +tat de ses affaires et, comme ma mre ne s'en doutait pas, qu'il +apprhendait que je ne lui en parlasse. Nous vmes Spa plusieurs +Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mre y +trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui tait avec ses fils et pour +sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, la suite d'une +fivre maligne, avait oubli tout ce qu'on lui avait enseign au cours +de son ducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau lire et +crire. Elle tait, vingt ans, peu prs en enfance et jouait la +poupe. Peu de temps aprs sa sensibilit se rveilla, par une passion +qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duch en Brabant, et qui +l'pousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en +couches de la dernire. La duchesse de l'Infantado, ne Salm, tait une +personne trs respectable. Elle habitait Paris pour l'ducation de ses +fils, le jeune duc et le chevalier de Tolde. Elle disait souvent ma +mre que j'pouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me dplaisait. + +Ce fut Spa que je gotai pour la premire fois le dangereux poison de +la louange et des succs. Ma mre me menait la redoute les jours o +l'on y dansait, et la danse de la petite franaise devint bientt une +des curiosits de Spa. + +Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la +Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la +gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espce de phnomne. La +mme princesse, devenue impratrice de Russie[20], n'avait pas, +trente-sept ans plus tard, oubli la petite fille d'alors, qu'elle +retrouvait une grave mre de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses +obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conserv de mes grces et +surtout de la finesse de ma taille. + +Tout concourait sans cesse me corrompre l'esprit et le coeur. Ma femme +de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolits, de +toilettes, de succs. Elle me parlait des conqutes qu'elle avait faites +et de celles que je pourrais faire dans quelques annes. Elle me donnait +des romans anglais; mais, par une singularit dont j'ai peine maintenant + me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais +qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on +en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas +m'empcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir. +D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours +dtest les sentiments forcs et les exagrations. Je me rappelle +nanmoins un roman de l'abb Prvost, qui me faisait une grande +impression: c'tait _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de +dvouement admirables, et cette vertu a toujours t celle qui rpondait +le plus mon coeur. J'tais si susceptible de l'prouver que j'aurais +voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves ma mre. Souvent je +versais des larmes amres de ce qu'elle ne me permettait pas de la +soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le dsir tait +dans mon coeur. Mais elle me repoussait, elle m'loignait, sans que je +pusse deviner le motif d'une aversion aussi trange pour sa fille +unique. + + +IV + +Cependant les eaux de Spa avanaient les jours de ma pauvre mre. Elle +rpugnait nanmoins revenir Hautefontaine, dans la certitude o elle +tait que ma grand'mre la recevrait, comme l'ordinaire, avec des +scnes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son tat empirant +tous moments, la pense, commune tous ceux qui sont attaqus de cette +cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut +aller en Italie et demanda d'abord revenir Paris. Ma grand'mre y +consentit et commena alors seulement envisager le vritable tat de +sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla ds lors comme d'un tat +sans espoir, ainsi qu'il l'tait en effet. + +Arrives Paris, ma grand'mre donna son appartement ma mre comme le +plus vaste. Elle lui rendit des soins empresss, mais qui contrastaient +pour moi, d'une manire si frappante, avec les traitements outrageants +dont j'avais t tmoin quelques mois auparavant, que je pus croire la +vrit des sentiments qu'elle tmoignait alors. En y pensant dans l'ge +mr, j'ai trouv que les carts d'un caractre passionn sont dans la +nature. Quand on ne s'est jamais matris et que l'on s'est toujours +abandonn tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour +se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dpend +que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les +excs possibles. + +Ma mre fut fort soigne dans ses derniers moments. La reine vint la +voir et tous les jours un piqueur ou un page tait envoy de Versailles +pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait chaque instant. +Mais, j'prouve du chagrin l'crire aprs quarante-cinq ans, personne +ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prtre. peine avais-je +appris mon catchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison +d'un archevque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses, +craignaient trop ma grand'mre pour oser parler. Ma mre ne croyait pas +toucher son dernier moment. Elle mourut touffe, dans les bras de ma +bonne, le 7 septembre. + +On m'apprit le matin ce triste vnement. Ce fut une bonne vieille amie +de ma mre, que je vis prs de mon lit en me rveillant, qui m'annona +sa mort. Elle m'informa que ma grand'mre avait quitt la maison, que je +devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses +soins; que dsormais je dpendais d'elle pour mon sort venir; qu'elle +tait trs mal avec mon pre, en ce moment en Amrique; qu'elle me +dshriterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle +n'y tait que trop dispose. Mon jeune coeur dchir se rvolta contre la +dissimulation que cette bonne dame prtendait m'imposer. Elle eut +beaucoup de peine me persuader de me laisser conduire auprs de ma +grand'mre. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser ma +mre, celui des scnes affreuses qu'en ma prsence elle avait endures, +la pense que les mauvais traitements qu'elle avait prouvs avaient +abrg ses jours, soulevaient en moi une rpugnance invincible me +soumettre la domination de ma grand'mre. Cependant ma vieille amie +m'assura que si je faisais la moindre difficult, un couvent svre +serait mon refuge; que mon pre, qui se remarierait sans doute pour +avoir un garon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on +m'obligerait peut-tre prendre le voile en m'envoyant chez ma +tante[21], elle-mme religieuse au couvent des Bndictines de Montargis +et qui n'tait pas sortie de cet tablissement depuis l'ge de sept ans. + +Mme Nagle--c'tait le nom de la vieille dame--finit par m'entraner chez +ma grand'mre. Celle-ci joua une grande scne de dsespoir qui me glaa +d'pouvante et me laissa la plus pnible impression. On me trouva froide +et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mre, et cette +inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un +moment toute l'tendue de la carrire de duplicit dans laquelle on me +forait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et +que, quoique mon esprit ft beaucoup plus dvelopp qu'il ne l'est +habituellement cet ge et que je fusse dj trs avance dans mon +ducation, jamais je n'avais reu aucune instruction morale ou +religieuse. + + +V + +Je ne prtends pas au talent de dcrire l'tat de la socit en France +avant la Rvolution. Cette tche serait au-dessus de mes forces. Mais, +lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les +symptmes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient dj +commenc se manifester depuis le temps o mes rflexions ont laiss +quelques traces dans ma mmoire. + +Le rgne dvergond de Louis XV avait corrompu la haute socit. La +noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la +dbauche, l'immoralit, l'irrligion, s'talaient ouvertement. Le haut +clerg, attir Paris pour les assembles du clerg, que le besoin +d'argent et le dsordre des finances foraient le roi, afin d'obtenir le +_don gratuit_, rendre peu prs annuelles, tait corrompu par les +moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les vques taient choisis +dans la haute noblesse. Ils retrouvaient Paris leurs familles et leur +socit, leurs liaisons de jeunesse, leurs premires habitudes. Ils +avaient fait leurs tudes, pour la plupart, dans les sminaires de +Paris: Saint-Sulpice, Saint-Magloire, aux Vertus, l'Oratoire; et +lorsqu'ils taient nomms vques, ils considraient cette nomination +comme un honorable exil qui les loignait de leurs amis, de leurs +familles et de toutes les jouissances du monde. + +Les ecclsiastiques du second ordre, membres de l'assemble du clerg, +taient presque tous dsigns parmi les grands vicaires des vques, ou +parmi les jeunes abbs propritaires d'abbayes appartenant la classe +dans laquelle on choisissait les vques. Ils venaient puiser Paris +les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les +provinces, o ils donnaient trop souvent des exemples funestes. + +Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les +classes infrieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez +les femmes, taient tournes en ridicule et passaient pour de la +rusticit. Je ne saurais entrer dans les dtails pour prouver ce que +j'avance ici. Le grand nombre d'annes qui s'est coul depuis le temps +que je voudrais peindre, transforme cette poque, pour moi, en une +gnralit purement historique, dans laquelle le souvenir des individus +s'est effac pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression +d'ensemble. Plus j'avance en ge, cependant, plus je considre que la +Rvolution de 1789 n'a t que le rsultat invitable et, je pourrais +mme dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices ports + un excs tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas t frapp +du plus funeste aveuglement, que l'on serait consum par le volcan que +de ses propres mains on avait allum. + + +VI + +Aprs la mort de ma mre, ma grand'mre et mon oncle allrent, au mois +d'octobre 1782, Hautefontaine et m'y emmenrent avec eux, accompagns +de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon +ducation. + +J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour +m'appartenir. C'tait une belle terre, toute en domaines, vingt-deux +lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le chteau, bti +vers le commencement du dernier sicle, sur une colline fort escarpe, +dominait une petite valle trs frache, ou, pour mieux dire, une gorge +s'ouvrant sur la fort de Compigne qui formait amphithtre dans le +fond du tableau. Des prs, des bois, des tangs d'une belle eau et +remplis de poissons, venaient la suite d'un magnifique potager que +l'on dominait des fentres du chteau, dont la cour en plate-forme avait +t, sans doute, fortifie dans des temps plus anciens. Ce chteau, sans +aucune beaut d'architecture, tait commode, vaste, parfaitement meubl, +trs soign dans tous ses dtails. + +Mon oncle, ma grand'mre et ma mre avaient accompagn mon pre jusqu' +Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son +rgiment aux Antilles. son retour, mon oncle acheta, Lorient, toute +la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en +porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes +couleurs pour des tentures d'appartements, en toffes de soie, en damas, +en pkins peints, etc... Toutes ces richesses avaient t dballes, +ma grande joie, et ranges dans de grands garde-meubles, o le vieux +concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne +permettait pas la promenade. Il me disait souvent: Tout cela sera +vous. Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas +aux ides de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers +sur des ides de ruine, de pauvret, et cette pense prophtique qui ne +me quittait jamais, me ramenait toujours vouloir apprendre tous les +ouvrages des mains qui conviennent une pauvre fille, et m'loigner +des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _hritire_. + +Pendant la vie de ma mre, l'habitation de Hautefontaine avait t trs +brillante. Mais, aprs sa mort, tout changea compltement. Ma grand'mre +s'tait empare, en l'absence de mon pre, de tous les papiers de ma +mre, et de toutes les correspondances qu'elle avait conserves. + +De mme qu'on ne lui avait pas laiss voir un prtre, de mme on ne lui +avait pas permis de songer ses affaires temporelles, auxquelles ma +grand'mre avait trop d'intrt qu'aucun homme entendu ne ft initi. La +fortune de mon grand-pre avait disparu entre ses mains et tout ce que +nous possdions avait chang de nature pendant l'enfance de ma mre. +Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son pre, le gnral +de Rothe, mort subitement Hautefontaine, peu de temps aprs avoir +achet cette terre au nom de sa femme, sous prtexte qu'il l'avait paye +exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donns comme dot +ma grand'mre par son pre lord Falkland. + +Cependant mon grand-pre de Rothe avait hrit de la fortune de sa mre, +lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth, +toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les +historiens ont parl diversement. Une autre parente lui avait laiss +Paris, rue du Bac, la maison o nous habitions, et 4.000 livres de +rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient +seuls la mort de M. de Rothe, et ma mre en fut mise en possession. + +Mon grand-oncle l'archevque avait habit la maison de la rue du Bac +pendant vingt ans sans payer un sol de loyer sa nice. Sous prtexte +qu'elle y logeait elle-mme, il n'en paya mme jamais les rparations. +Aussi quand, aprs la mort de ma mre, il quitta la maison pour en louer +une autre sur sa propre tte, il emprunta 40.000 francs destins faire +face aux rparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre +la premire en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je +fus oblige de payer le jour o je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle +pourtant avait dj alors plus de 300.000 francs de biens du clerg. Il +est vrai qu'il avait pay des dettes de jeu mon pre, afflig de cette +malheureuse passion, ainsi que ses deux frres, lord Dillon et Henri +Dillon. J'ai toujours ignor quel taux s'taient montes les sommes +donnes par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire +qu'elles avaient t considrables. Quoi qu'il en soit, la mort de ma +mre, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs +M. le baron de Stal, mari depuis la clbre Melle Necker, et 4.000 +francs de rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Je n'avais rien +attendre de mon pre. Il avait dj dvor sa lgitime de 10.000 livres +sterling qu'on lui remit avec le rgiment de Dillon, dont il tait +propritaire-n, comme hritier de son dernier oncle, tu Fontenoy. Je +devais donc mnager ma grand'mre qui me menaait tout propos de me +mettre au couvent. Son autorit despotique se faisait sentir +continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de +dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commena par me sparer entirement +des amies de mon enfance et elle rompit elle-mme avec toutes celles de +sa fille. Il est probable qu'elle avait trouv dans les correspondances +dont elle s'tait saisie des rponses aux justes plaintes que ma mre +tait bien en droit d'exprimer sur la cruelle dpendance o elle avait +vcu pendant les dernires annes de sa vie, et des apprciations peu +flatteuses sur les procds iniques de ma grand'mre. Celle-ci exigea +que je misse fin toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont +l'ane avait dj pous le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la +cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de +Chauvelin, qui pousrent MM. d'Imcourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle +de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle +d'une manire si scandaleuse; avec la troisime des Rochechouart, leve +par la duchesse du Chtelet, sa tante, et qui pousa le prince de +Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruaut, ma +grand'mre fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes +jeunes amies. Totalement isole par force, j'appris que j'tais accuse +d'ingratitude, de lgret et d'indiffrence, sans qu'il me ft permis +de me justifier. + +Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mre mieux que je ne la +connaissais moi-mme, tait le seul avec qui je pouvais causer de mes +chagrins. Mais il me reprsentait avec force combien j'avais intrt +mnager ma grand'mre, comment toute mon existence future dpendait +d'elle, que si je lui rsistais et qu'elle me mt au couvent, elle +aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilit de cette +rsolution; qu'loigne de mon pre dont la guerre pouvait me priver +tout moment, je resterais entirement isole si ma grand'mre et mon +grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me rsoudre + subir journellement tous les inconvnients du caractre terrible +auquel j'tais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas +t un jour sans verser des larmes amres. + +Toutefois plus j'ai avanc en ge et moins j'en ai souffert, soit que +j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit, +mri avant le temps, la force de mon caractre, le sang-froid avec +lequel je supportais les fureurs de ma grand'mre, le silence +imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle dversait sur tout le +monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-tre aussi +craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que +j'avais endur. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'ge de seize +ans, et qu'elle vit ma taille dpasser la sienne, elle mit un certain +frein ces fureurs. Mais elle se ddommagea bien de cette contrainte, +comme on le verra par la suite. + + +VII + +Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller +Montpellier prsider les tats du Languedoc, comme il faisait chaque +anne, l'archevch de Narbonne donnant cette prrogative qu'il a +exerce pendant vingt-huit ans. + +Nous restmes Hautefontaine o ma grand'mre s'ennuya beaucoup. Sa +mauvaise humeur en prit une intensit effrayante. Elle s'aperut qu'en +perdant ma mre, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors +l'avaient entoure et mnage par intrt pour le repos de sa fille dont +ils avaient peut-tre diminu les souffrances, en donnant ma +grand'mre l'illusion qu'elle tait, autant que ma mre, l'objet de +leurs soins. Mais, quand elle se fut empar des papiers de ma mre et +qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut claire sur +les vritables dispositions qui les animaient son gard. Cette +connaissance alluma dans son coeur des haines que seule elle tait +capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets. + +Lors donc qu'elle se sentit seule Hautefontaine, dans ce grand chteau +nagure si anim et si brillant, lorsqu'elle vit les curies vides, +qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des +chasseurs, lorsque les alles rserves la promenade des chevaux de +chasse, que l'on voyait des fentres du chteau, ne prsentrent plus +qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la +ncessit de changer de vie, et d'amener l'archevque, proccup +exclusivement jusque-l d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang +dans la socit, devenir maintenant ambitieux et songer aux affaires +de sa province et celles du clerg. + +La place de prsident de cet ordre tait la nomination du Roi. Mon +grand-oncle eut la pense de l'obtenir. Il promit sans doute plus de +facilit pour le _don gratuit_, chaque assemble du clerg, que n'en +avait montr la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors +prsident, conseill et men par l'abb de Pradt, son neveu. + +Ma grand'mre rsolut, pour raliser ses projets, de dcider mon +grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, changer de vie et +d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier o il ne restait jamais +que le temps rigoureusement ncessaire aux tats, nous allmes le +trouver Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de +mon pre, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'le avait t +prise et que son rgiment avait glorieusement contribu au succs des +troupes franaises dans cette expdition, reprsenta mon grand'oncle +qu'il ne pouvait continuer habiter ma maison sans en payer le loyer et +en la laissant, comme il le faisait, sans rparation. Il rsolut alors +de la quitter, et, par un procd vritablement inique, il emprunta, +comme je l'ai dj dit, 40.000 francs en hypothque sur cette maison o +il avait habit vingt ans sans bourse dlier, et consacra cette somme +aux rparations les plus urgentes. Ce ne fut qu' la Rvolution, son +dpart de France, que la dette fut dcouverte, et il me fallut la payer +lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-l, il avait servi les +intrts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon +contrat de mariage. + +Mon oncle acheta vie, sur sa tte, la maison qui fait le coin de la +rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M. +Raimond, fort attach mes intrts, conseillait d'acheter cette maison +en toute proprit en mon nom, et d'en assurer la jouissance mon +oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augment ma fortune sans nuire + ses jouissances, ne lui convint pas, et il ft l'acquisition sur sa +tte, soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite +d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du +Palais-Bourbon, que l'on btissait alors. Il ne le voulut pas davantage. +Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait +prs de 100.000 francs de rente. Il prtexta de cette augmentation de +revenu pour s'abandonner au got de btir et de meubler, qui avait +remplac chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne +pouvait plus se livrer. Il dpensa de grosses sommes pour l'arrangement +de sa nouvelle maison qui tait en fort mauvais tat. + +Dans le mme temps, ma grand'mre, dgote de Hautefontaine o elle +s'tait ennuye pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une +maison Montfermeil, prs de Livry, cinq lieues de Paris. Elle la +payait un prix trs modique pour le terrain qui tait de 90 arpents. +Cette maison, dans une situation charmante, tait surnomme la +_Folie-Joyeuse_. Elle avait t btie par un M. de Joyeuse, qui en avait +commenc la construction par o l'on finit ordinairement. Aprs avoir +trac une belle cour et l'avoir ferme par une grille, il leva droite +et gauche deux ailes termines par de jolis pavillons carrs. L'argent +lui avait alors manqu pour btir le corps de logis, de sorte que ces +deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de +100 pieds au moins. Les cranciers avaient saisi et vendu la maison. Le +parc tait ravissant, entour de murs, chaque alle termine par une +grille, et toutes ces issues donnaient sur la fort de Bondy, charmante +dans cette partie. + +On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'tablit +tant bien que mal, au printemps de 1783, la _Folie-Joyeuse_. On n'y +fit aucune rparation la premire anne. Il existait alors un droit +seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on +vendait une maison pouvait, pendant l'anne qui s'coulait dater du +jour, mme de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au +lieu et place de l'acqureur, et le frustrer, par une simple +notification, de son acquisition. Quoique ce procd ne ft pas +craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hriter de son pre, le +prsident Hocquart, nanmoins, mon oncle et ma grand'mre crurent plus +prudent de laisser couler l'anne, et l'on se borna faire des +plantations et travailler au jardin. + +On passa l't tablir des plans avec des architectes et des +dessinateurs, ce qui m'intressa prodigieusement. Mon oncle prenait +plaisir m'initier tous ses projets. Il me parlait de btiments, de +jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il tait satisfait +de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses +jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse +dans tous les dtails des devis, que je vrifiasse les calculs des +mesures. + +J'tais trs grande pour mon ge, d'une bonne sant, d'une, extrme +activit physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir; +apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la +confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux dtails de la +cuisine. Je trouvais le temps de ne rien ngliger, ne perdant jamais un +instant, classant dans ma tte tout ce qu'on m'enseignait et ne +l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spcial de toutes +les personnes qui venaient Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la +mmoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont t +singulirement utiles dans le reste de ma vie. + +Un jour qu'il y avait dner plusieurs graves vques, la conversation +roula sur l'astronomie et l'poque de certaines dcouvertes, et l'un +d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant perscut pour une vrit +maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me +gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours dtest de me mettre en +avant. Cependant, j'tais si fatigue de voir qu'aucun de ces prlats ne +pouvait retrouver le nom, qu'il m'chappa. Je balbutiai trs bas: C'est +Galile. Mon voisin, peut-tre dpourvu de mmoire, mais assurment pas +sourd, m'entendit et s'cria: Mademoiselle Dillon dit que c'est +Galile. Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis +de table, et ne reparus plus de la soire. + + + + +CHAPITRE III + +I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle +l'archevque de Narbonne, de 1783 1786.--Comment on voyageait cette +poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon: +popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du +Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du +torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en +Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de +Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive +Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don +gratuit_. La dlgation.--Une visite Marly.--La prosprit du +Languedoc.--L'installation Montpellier.--L'abb Bertholon et ses +leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La +Socit Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV. +Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition +faite ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de +Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration +laisse par son pre l'archevque de Narbonne.--V. Alais.-- +Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille +de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour +Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les +pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de +Gouvernet. + + +I + +Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mre accompagnerait +dsormais mon oncle l'archevque aux tats de Languedoc. Cette +rsolution me causa une grande joie. Dans ce temps-l, la session +annuelle des tats tait une poque trs brillante. La paix venait de se +conclure, et les Anglais, privs pendant trois ans de la possibilit de +venir sur le continent, s'y prcipitaient en foule, comme ils le firent +plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles +routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de +bateaux vapeur. La communication par la corniche tait peu prs +impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout +et particulirement celui de Montpellier, tait encore en vogue. + +Tout me charma dans la pense de ce voyage, le premier pour ainsi dire +que je faisais de ma vie. J'tais encore afflige de ne pas avoir t de +celui de Bretagne, et celui d'Amiens, o j'allai pour dire adieu mon +pre, au commencement de la guerre, avait t le seul que j'eusse encore +entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage +de Montpellier, puisque tous se ressemblrent peu prs jusqu'en 1786, +o j'y allai pour la dernire fois. + +Nos prparatifs de voyage, les achats, les emballages, taient dj pour +moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans +la suite de ma vie agite. Nous partions dans une grande berline six +chevaux: mon oncle et ma grand'mre assis dans le fond, moi sur le +devant avec un ecclsiastique attach mon oncle ou un secrtaire, et +deux domestiques sur le sige de devant. Ces derniers se trouvaient plus +fatigus en arrivant que ceux qui allaient cheval, car alors les +siges, au lieu d'tre suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux +montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et taient par consquent +aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, galement attele de +six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mre et la +mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le sige, deux +domestiques. Une chaise de poste emmenait le matre d'htel et le chef +de cuisine. + +Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et +les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait +quelques jours avant nous par la diligence, nomme alors la _Turgotine_, +ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'tait une +sorte de charrette longue, sur brancards. + +Chaque anne, les ministres retenaient mon grand-oncle Versailles +jusqu' lui ter presque le temps suffisant de se rendre Montpellier +pour l'ouverture des tats qui avait lieu jour fixe. Ils ne pouvaient +commencer que quand l'archevque de Narbonne, prsident-n, tait +prsent. Cependant s'il avait t retenu forcment par quelque accident +ou par quelque maladie, l'archevque de Toulouse, vice-prsident, aurait +pris sa place, ventualit qui et fait grand plaisir l'ambitieux, +depuis cardinal de Lomnie, en possession de ce sige. + +Les retards causs par les ministres obligeaient de voyager aussi vite +que possible, ncessit fort pnible dans cette saison avance de +l'anne. Nous courions dix-huit chevaux, et l'ordre de +l'administration des postes nous prcdait de quelques jours pour que +les chevaux fussent prts. Nous faisions de longues journes. Partis 4 +heures du matin, nous nous arrtions pour dner. La chaise de poste et +le premier courrier nous devanaient d'une heure. Cela permettait de +trouver la table prte, le feu allum, et quelques bons plats prpars +ou amliors par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa +voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes prpares, tout ce +qu'il fallait pour obvier aux mauvais dners d'auberge. La chaise de +poste et le premier courrier repartaient ds que nous arrivions, et +lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le +matin, tous les prparatifs termins. + +En voyage, ma grand'mre me prenait dans sa chambre, ce qui me +dplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amlior +encore de la moiti du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux +apprts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre +prtexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en +arrivant, quoique je fusse harasse de fatigue presque tous les jours, +car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni mme m'appuyer. +Une fois--je crois que c'tait en 1785--je fus si malade Nmes, par +excs de fatigue, qu'elle fut oblige d'y rester deux jours avec moi. Je +n'avais plus la force d'aller jusqu' Montpellier. + +Nous passions quelques heures Lyon, quand l'archevque s'y trouvait. +Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prlat tait mal avec +la Cour et allait peu Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais +vu, mme aux poques de l'assemble du clerg. Il avait eu une intrigue +avec la clbre duchesse de Mazarin; mais ce n'et pas t l une raison +de disgrce, dans ces temps de dissolution o la rgularit des moeurs +constituait une exception dans le haut clerg. Je crois, au contraire, +qu'on le tenait l'cart cause d'une bonne action qu'il fit peut-tre +par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon +avait demand qu'on mt des lits de fer dans les hpitaux. Les ministres +ayant refus ou n'ayant pas consenti accorder l'autorisation de la +dpense, l'archevque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de +ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leon qui +leur dplut; eux, mais pas au roi, car cet excellent prince tait +toujours dispos toutes les bonnes oeuvres; mais la faiblesse ou la +timidit de son caractre l'amenait trop souvent rejeter les ides qui +lui avaient sembl bonnes au premier abord, et c'est cette disposition +exagre de modestie et de dfiance de ses propres lumires qui nous a +t si fatale. + +La gnrosit de l'archevque de Lyon lui acquit une grande popularit +dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrres. Ceux-ci aimaient +mieux employer leurs fonds btir des vchs ou de belles maisons de +campagne, qu' fonder des tablissements de charit; et dans ces mmes +diocses o l'on avait lev des palais piscopaux pouvant contenir +trente invits, il y avait nombre de curs portion congrue exposs, +dans leurs presbytres, aux injures du temps. + + +II + +Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-l celle qui suit le +cours du Rhne jusqu' Pont-Saint-Esprit tait tellement mauvaise, qu'on +y courait le risque de verser tout moment. Les postillons demandaient +une rcompense chaque relais, prtendant qu'ils ne nous avaient pas +mens par la route, mais par de petits chemins o les routiers ne +pouvaient passer. Nous couchions Montlimar o il y avait une auberge +fort bien tenue et en grande rputation parmi les Anglais se rendant +dans le midi de la France. Tous s'y arrtaient pour passer la nuit. Il +arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que +l'on franchissait gu tait si gonfl par les pluies ou, au printemps, +par la fonte des neiges, qu'on tait oblig d'attendre pendant quelques +jours la fin de l'inondation. + +Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des mdaillons o on +voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y taient +passs, couvraient entirement les murailles. La lecture de ces noms +surtout ceux des derniers arrivs, personnages que nous esprions +retrouver Montpellier, m'amusait beaucoup. + +Une anne, nous courmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le +volume de l'eau tait suffisant pour soulever la voiture et l'on avait +ouvert les portires pour qu'elle pt passer au travers. Nous, tions +grimpes, ma grand'mre et moi, les jambes retrousses, sur les +coussins. Les hommes taient sur le sige. On avait attach aux ressorts +de petites pices de bois sur lesquelles se tenaient des gens arms de +longs pics pointus pour empcher la voiture de se renverser. Tout cela +amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'tais: mais ma +pauvre, grand'mre, horriblement poltronne, en souffrait cruellement. +Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait +infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on +traverse maintenant les rivires, les bateaux vapeur et tout ce que +l'industrie a opr, j'ai peine croire qu'il n'y ait que +cinquante-cinq ans que j'ai prouv toutes les difficults et rencontr +tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos +voyages Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les +mmes progrs que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes +du Paradis: il est loin d'en tre ainsi! + + la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat +Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir voir ce poteau +sur lequel taient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer +en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un +excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux tats de +Languedoc de construire, et qui menait plus directement +Pont-Saint-Esprit. + + La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de +campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouate +double de soie de mme couleur, des bas de soie violets, des souliers +boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prtre trois cornes orn +de glands d'or. + +Ds que la voiture avait dpass la dernire arche du pont Saint-Esprit, +le canon de la petite citadelle conserve la tte de ce pont tirait +vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison +sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorits civiles +et religieuses se prsentaient la portire de la berline. S'il ne +pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit +chevaux destins sa voiture. + +Il coutait les harangues qu'on lui adressait, y rpondait avec une +affabilit et une grce incomparables. Il avait la plus noble figure, +une haute taille, une belle voix, un air la fois gracieux et assur. +Il s'informait de ce qui pouvait intresser les habitants, rpondait en +peu de mots aux ptitions qu'on lui prsentait, et n'avait jamais rien +oubli des demandes qu'on lui avait adresses l'anne prcdente. Cela +durait peu prs un quart d'heure. Aprs quoi, nous partions comme le +vent, car non seulement les guides des postillons taient doubles, mais +l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage tait vivement +apprci. + +Le prsident des tats passait bien avant le roi dans l'esprit des +Languedociens. Mon oncle tait extrmement populaire, quoiqu'il ft trs +hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui +taient ou qui se croyaient ses suprieurs. C'est ainsi qu' l'poque o +il tait archevque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon +archevque de Narbonne, celui-ci renona aller prsider les tats, +prtendant qu'il n'y avait pas moyen d'tre le suprieur de M. Dillon, +et qu'il fallait lui cder malgr soi. + +Nous couchions Nmes, o mon oncle avait toujours affaire. Une anne +nous y passmes plusieurs jours chez l'vque, ce qui me donna le temps +de voir avec dtail les antiquits et les fabriques. Quoique les +monuments antiques ne fussent pas, beaucoup prs, aussi bien soigns +qu'ils le sont maintenant, on avait dj commenc dblayer les +_Arnes_, on avait dgag des nouvelles constructions la _Maison +Carre_, et on avait retrouv l'inscription[22]: _ Caus et Lucius +Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Sguier, archologue +distingu, qui la ville de Nmes a de grandes obligations, qui +retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on +avait fix les lettres de bronze qui la composaient. + +Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver Montpellier qu'aprs le coucher +du soleil, afin d'viter qu'on ne tirt le canon pour lui, et de mnager +ainsi l'amour-propre de M. le comte de Prigord, commandant de la +province et commissaire du roi pour l'ouverture des tats, qui ne +jouissait pas du mme privilge. Cette faiblesse dans un si grand +seigneur, l'occasion d'une tiquette sans caractre personnel et toute +de crmonie, est bien pitoyable. L'archevque de Narbonne, auquel ces +prrogatives taient attaches, se trouvait accidentellement tre l'gal +de M. de Prigord en naissance, mais n'et-il t qu'un manant, le canon +n'en aurait pas moins t tir en son honneur. + +Mon grand-oncle se plaait bien au-dessus de cette espce de vanit. Il +avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Prigord manquait de +cette qualit, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme +commissaire du roi, pour dfendre les intrts de ses finances auprs +des tats d'une grande province, un homme aussi mdiocre. + + +III + +La question, devant les tats, se rduisait en somme ceci: dterminer +la contribution en argent qu'on parviendrait en obtenir, et la Cour +avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les tats +auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilges. +Le commissaire du roi traitait des intrts de la province avec les +syndics des tats, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de +Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacit. Ils allaient chaque anne + Paris, tour de rle, avec la dputation des tats, porter au roi le +_don gratuit_ de la province. + +Cette dputation comprenait, ce que je crois me rappeler, un vque, +un baron, deux dputs du tiers, un des syndics, et l'archevque de +Narbonne, qui la prsentait au roi. Celui-ci la recevait Versailles +avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reus la Cour et qui se +trouvaient Paris l'poque--toujours en t--o l'on prsentait la +dputation, se joignaient elle. On la menait ensuite, aprs le dner +qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade +dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux. +J'accompagnai une fois la dputation, et l'on nous promena, ma +grand'mre et moi, dans des fauteuils roues trans par des suisses. +Ces mmes fauteuils avaient servi la Cour de Louis XIV. Aprs avoir +parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admir la +magnificence de ses eaux, nous trouvmes une belle collation servie dans +un des grands salons. Je crois que c'tait en 1786. C'est la seule fois +que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retourne +maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas +le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le +dsert qui rgne autour de Rome. + +Revenons Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune +explication sur la constitution des tats de Languedoc. Aprs +cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les rsultats. + +Aprs avoir parcouru 160 lieues de chemins dtestables et dfoncs, +aprs avoir travers des torrents sans ponts o l'on courait risque de +la vie, on entrait, une fois le Rhne franchi, sur une route aussi belle +que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts +parfaitement construits; on traversait des villes o florissait +l'industrie la plus active, des campagnes bien cultives. Le contraste +tait frappant, mme pour des yeux de quinze ans. + +La maison que nous habitions Montpellier tait belle, vaste, mais fort +triste, et situe dans une rue troite et sombre. Mon oncle la louait +toute meuble, et elle l'tait fort convenablement, en damas rouge. +L'appartement du premier, qu'il occupait, tait entirement couvert de +trs beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-l. +Il se dveloppait sur les quatre cts d'une cour carre, dont l'un +tait occup par une salle manger de cinquante couverts, et un autre +par un salon de mme dimension six fentres, tendu et meubl en beau +damas cramoisi, avec une immense chemine d'un dessin fort ancien qu'on +aimerait beaucoup aujourd'hui. + +Ma grand'mre et moi nous habitions le rez-de-chausse, o il ne faisait +plus clair 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous +djeunions 9 heures, aprs quoi j'allais me promener avec ma femme de +chambre anglaise. Les trois dernires annes, je me rendais trois fois +par semaine au beau cabinet de physique exprimentale des tats, o le +professeur en chef, l'abb Bertholon, voulait bien faire un cours pour +moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'excuter les +expriences avec lui, de les recommencer, de questionner ma fantaisie +et d'acqurir, par consquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'et +t possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intressait +extrmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abb Bertholon +se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre +m'accompagnait et, n'entendant presque pas le franais, elle s'occupait + essuyer et nettoyer les instruments, la grande satisfaction du +professeur. + +Il fallait tre habille et mme pare 3 heures prcises pour le +dner. Nous montions dans le salon, o nous trouvions cinquante convives +tous les jours, except le vendredi. Le samedi, mon oncle dnait dehors, +soit chez l'vque, soit chez quelque grand personnage des tats. Il n'y +avait jamais de femmes que ma grand'mre et moi. On plaait entre nous +deux le personnage prsent le plus considrable. Quand il y avait des +trangers, surtout des Anglais, on les mettait mes cts. Je +m'accoutumais ainsi soigner ma conversation et mon maintien, +chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir mon voisin, souvent un +homme grave ou mme un savant. + +Dans ce temps-l, toute personne ayant un domestique dcemment vtu se +faisait servir table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur +la table. Mais, dans les grands dners, on posait sur un buffet des +seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une +verrire d'une douzaine de verres, et ceux qui dsiraient un verre de +vin d'une espce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur +domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrire la chaise de son +matre, une assiette garnie d'un couvert la main, prt changer ceux +dont on se servait. + +Il tait de mauvaise ducation de ne pas connatre toutes les nuances de +l'tiquette de la table. Je crois les avoir apprises ds ma petite +enfance, aussi quand j'ai t pour la premire fois en province et que +je voyais des dputs du tiers tat vritablement grotesques, escorts +par leurs domestiques qui ne l'taient pas moins, j'avais beaucoup de +peine m'empcher de rire. Mais je m'accoutumai bientt ce genre de +ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces +enveloppes en apparence grossires. + +J'avais un domestique attach ma personne, qui tait en mme temps mon +coiffeur. Il portait ma livre, que nous tions obligs d'avoir en +rouge, bien qu'elle ft gros bleu en Angleterre, parce que nos galons +taient absolument semblables ceux de Bourbon. Si nos habits eussent +t bleus, notre livre aurait ressembl celle du roi, ce qui n'tait +pas permis. + +Aprs le dner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le +salon, que l'on trouvait rempli de membres des tats venus _au caf_. On +ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mre et moi nous +redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour +faire des visites, en chaise porteurs, seul moyen de transport utilis +dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bti depuis +n'existait pas cette poque. La place du Peyrou tait hors de la +ville, et dans les grands fosss qui l'entouraient on cultivait des +jardins o le froid ne se faisait jamais sentir. + +Le fond de la socit de Montpellier se composait des femmes des +Prsidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la +noblesse qui rsidaient toute l'anne dans leurs terres et dont la +session des tats tait la rcration annuelle. Elle comprenait, en +outre, les trangers de distinction, les parents des vques qui +venaient aux tats, les militaires et officiers des garnisons de la +province qui demandaient venir s'amuser un peu cette poque. Il y +avait un thtre, o ma grand'mre me menait une ou deux fois, et des +bals chez le comte de Prigord, l'intendance et dans quelques maisons +particulires, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun vque. + + mon premier voyage Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, pre de +celui qui tait ambassadeur Constantinople, vivait encore. Son second +fils lui avait succd dans la place d'intendant. C'tait un beau +vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manire trs +piquante les dtails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, +l'poque o il parcourut une grande partie de la France sous le nom de +comte de Falkenstein. L'tat florissant de cette province, la beaut des +chemins, la perfection des tablissements publics, avaient excit au +plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conu une jalousie extrme +de cette bonne administration des tats et cherchait avec empressement +tout ce qui pouvait la dprcier. M. de Saint-Priest en racontait +plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oubli, peut-tre bien ne l'ai-je +jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le dplacement du second fils +de M. de Saint-Priest et lui fit ter l'intendance du Languedoc. Je +reviendrai sur ce point. + + +IV + + notre retour Paris, au commencement de 1781, mon pre tait revenu +d'Amrique. Il avait t gouverneur de Saint-Christophe jusqu' la paix. +Aprs avoir rendu cette le aux Anglais, il avait fait un sjour la +Martinique, o il s'tait vivement attach Mme la comtesse de La +Touche, veuve trente ans d'un officier de marin qui lui avait laiss +deux enfants, un fils et une fille. Elle tait trs agrable et fort +riche. Sa mre, Mme de Girardin, avait pour soeur Mme de La Pagerie. +Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui +avait amen sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint galement +en France accompagne de ses deux enfants[25]. Mon pre l'y suivit, et +l'on commena ds lors parler de leur mariage. Ma grand'mre en conut +une colre que rien ne put calmer. On pouvait considrer pourtant comme +fort naturel que mon pre et le dsir de se remarier dans l'espoir +d'avoir un garon. Il avait trente-trois ans et tait propritaire d'un +des plus beaux rgiments de l'arme. Amen en France par son grand-pre, +Arthur Dillon, ce rgiment n'avait pas chang de nom comme les autres +rgiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui +lui donnait la facult de sortir de France _tambours battants et +enseignes dployes_, lorsque son propritaire le jugerait bon. Mon pre +devait donc dsirer un garon. Sans doute il et t prfrable qu'il +choist sa nouvelle pouse dans une des familles catholiques titres en +Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La +Touche. D'un caractre bon et aimable, quoique trs faible, elle avait +la ngligence et le laisser aller propres aux croles. + +Le mariage eut lieu malgr ma grand'mre, qui fit des scnes terribles. +Mon pre dsirait que je fusse prsente ma belle-mre. Il y renona +devant l'opposition de ma grand'mre, craignant, s'il passait outre, que +je n'eusse trop souffrir de sa colre et qu'elle ne mt excution la +dtermination dont elle le menaait quand il abordait ce projet de +visite. Elle dclarait que si je sortais de la maison, ne ft-ce que +pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais. +L'unique visite que je fis ma belle-mre eut lieu en 1786, quand mon +pre partit pour son gouvernement de l'le de Tabago, auquel il venait +d'tre appel. + +Il fut fort mcontent de n'avoir pas t nomm gouverneur de la +Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il et des droits acquis l'un +ou l'autre de ces postes. Il s'tait comport, pendant la guerre, avec +la plus grande distinction. Son rgiment avait emport le premier succs +de la campagne en enlevant d'assaut l'le de la Grenade, dont le +gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait +puissamment contribu la prise des les de Saint-Eustache et de +Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernire le pendant deux ans, les +habitants lui prodigurent, quand elle fut rendue aux Anglais la paix +de 1783, des tmoignages d'estime et de reconnaissance dont l'cho se +propagea jusqu'en Angleterre, o mon pre en reut les preuves les plus +flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays son retour en +Europe. + +Mais notre oncle l'archevque, domin par ma grand'mre et pouss par +elle, au lieu de prter son neveu l'appui de son crdit pour obtenir +l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne +le soutint pas, si mme il ne l'a pas desservi. Mon pre accepta donc ce +gouvernement de Tabago, o il rsida jusqu' sa nomination de dput de +la Martinique aux tats gnraux. Il quitta la France accompagn de sa +femme et de ma petite soeur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier +de l'le, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle +de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et +son frre au collge avec un instituteur. + +Avant son dpart, mon pre parla ma grand'mre d'un projet de mariage +pour moi, dont il dsirait fort la ralisation. Il avait connu la +Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis +de Bouill, que celui-ci aimait extrmement, et que mon pre, de son +ct, apprciait beaucoup. Ma grand'mre le repoussa sans rflexion, +bien qu'il ft d'une grande naissance et l'an de son nom, prtextant +que c'tait un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il tait +petit et laid. J'tais si jeune que mon pre n'insista pas. Il remit +mon oncle l'archevque une procuration lui donnant le pouvoir de me +marier selon qu'il le jugerait propos. Cependant je pensais souvent +moi-mme au parti que mon pre avait propos. Je pris des informations +sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, lev par ma +grand'mre, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait +souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop +vive, et je rsolus de n'y plus songer. + + +V + +En 1785, notre sjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de +coutume. Aprs les tats, nous allmes passer prs d'un mois Alais, +chez l'aimable vque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce +voyage m'intressa beaucoup. + +Mon oncle tait trs populaire dans les Cvennes, dont il avait aid +crer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose. +J'appris d'autant plus facilement les procds chimiques en usage, que +mes tudes de chimie, commences avec M. Chaptal--celui qui depuis fut +ministre de l'Intrieur--et mes cours de physique exprimentale, suivis +avec fruit, m'avaient rendu familire ces questions. Je causais +frquemment avec les ingnieurs qui dnaient souvent chez mon oncle, et +les connaissances que j'acqurais ainsi me servaient apprcier les +divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les +conversations. + +C'est mon sjour Alais que j'attribue le commencement de mon got +pour les montagnes. Cette petite ville, situe dans une charmante, +valle, entoure d'une dlicieuse prairie parseme de chtaigniers +sculaires, est au milieu des Cvennes. Nous faisions des excursions +journalires qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient form +pour mon oncle une garde d'honneur cheval. Ils revtaient l'uniforme +anglais de Dillon, rouge revers jaunes. Tous appartenaient aux +premires familles du pays. L'vque en invitait chaque jour un certain +nombre dner. Leurs femmes ou leurs soeurs venaient le soir. On faisait +de la musique, on dansait; et ce sjour Alais est une des poques de +ma vie o je me suis le plus amuse. + +Nous en partmes, mon grand regret, pour aller passer deux mois +Narbonne, o je n'avais jamais t. Comme j'aimais savoir tout ce qui +intressait les lieux o je me trouvais, je me mis la recherche des +documents relatifs Narbonne, depuis Csar jusqu'au cardinal de +Richelieu, qui avait habit le chteau archipiscopal, semblable un +chteau fort du moyen ge. + +Un grand nombre de personnes prirent part ce voyage, que mon oncle +voulut rendre splendide. Plusieurs membres des tats y furent invits. +M. Joubert, trsorier des tats, et sa belle-fille, jeune et aimable +femme avec qui j'tais fort lie, vinrent nous rejoindre. Il y avait +vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives +de la ville et des environs. Tout ce monde n'tait pas de trop pour +animer un peu ces longs clotres, ces salles immenses, ces escaliers +sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe +avaient t crits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur. + +Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le +souper. Je m'tais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son +ct, s'tait fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au +bout de la salle du Synode, immense, vote et boise moiti de sa +hauteur par des stalles de chne sombre. La salle prenait jour par des +arcades sur un clotre attenant la cathdrale et contenant les pierre +monumentales des tombeaux des archevques morts depuis des sicles. Nous +causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en coutant le vent +de la Mditerrane, qui souffle Narbonne avec plus de violence que +partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu o nous +nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons +un bougeoir, mais peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffe de +vent teignit notre lumire, et nous rentrmes pouvantes, croyant +avoir une troupe de revenants nos trousses. Nos femmes de chambre +taient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentmes pas le +courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans +un grand fauteuil, o s'taient peut-tre assis Cinq-Mars et de Thou, +nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vnt nous chercher en +force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries. + +Nous partmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, o +nous restmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collge de +Sorze, la tte duquel tait alors un bndictin d'un grand mrite, +dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous +mena, ma grand'mre et moi, qu'au bassin de Saint-Ferrol, la prise +d'eau du canal du Languedoc. + +C'est Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui +habitaient prs de l. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier, +que j'ai retrouv en Suisse cinquante ans plus tard tait alors g de +dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrang de l'lgante +nice du puissant archevque mtropolitain. + +La providence, dans ce voyage, semblait avoir sem des prtendants sur +mes pas: prs de Toulouse, M. de Pompignan; Montauban, M. de Fnelon, +propos par l'vque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'tait pas encore +venue et, s'il tait permis de croire aux pressentiments ou la +prdestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqu, comme je le +rapporterai plus loin, Bordeaux, o nous restmes dix-sept jours chez +l'archevque, M. de Cic, depuis garde des sceaux. + + +VI + +Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intressa plus que les autres villes que +nous avions traverses, la belle salle de spectacle venait d'tre +inaugure. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mre, dans la loge des +Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe +maintenant le maire. Il y eut des soires chez diffrentes personnes; un +beau djeuner bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant un +M. Mac-Harty, ngociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait +pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_. + +Je vis aussi Bordeaux la vieille Mme Dillon, mre de tous ces Dillon +qui ont toujours prtendu, mais tort, tre de mes parents. Cette dame, +issue d'une bonne famille anglaise, avait pous un ngociant irlandais +nomm Dillon, dont les anctres taient probablement de cette partie de +l'Irlande dnomme, jusqu'au rgne de la reine Elizabeth, _Dillon's +country_, et dont un grand nombre d'habitants de mme qu'en Ecosse, +prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de +mauvaises affaires et, ayant ralis une certaine somme, vint s'tablir + Bordeaux, o il s'adonna au commerce. Il acheta, Blanquefort, un +bien o il tablit sa femme, personne superbe, dont la beaut +extraordinaire fut bientt renomme dans toute la province. Elle venait +l'hiver Bordeaux et, ayant des manire distingues, de l'esprit, une +trs bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intressa tout le +monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzime enfant, avec +trs peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un +grand courage. + +Le marchal de Richelieu la protgea et la recommanda mon oncle, qui +entreprit un voyage Bordeaux vers ce temps-l. Il lui promit de placer +ses enfants et tint parole. Les trois anes taient des filles. Grce +leur beaut elles se marirent bien: la premire pousa le prsident +Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville, +financier, dont elle eut un fils, plus tard rdacteur, je crois, du +journal _Le Drapeau blanc_; la troisime le marquis d'Osmond, qui en +devint amoureux Bordeaux, o son rgiment tenait garnison. Les deux +dernires, extrmement intrigantes, contriburent beaucoup la fortune +de leurs frres. Elles s'emparrent de l'esprit de ma grand'mre et de +mon grand-oncle, et les amenrent servir les intrts de leur famille +par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la puret. + +Mon grand-oncle avait eu un frre, Edward Dillon, chevalier de Malte. +Aprs de brillantes caravanes il fut tu, colonel du rgiment de Dillon, + la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait d faire +pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour +trois des frres Dillon: le troisime, Robert, le quatrime, William, et +le cinquime, Franck. + +Thobald, l'an des fils, entra dans le rgiment de Dillon en sortant +des pages, o il tait avec deux de ses frres. Il s'est mari en +Belgique. Je l'y ai retrouv, bien tabli, dans un pittoresque chteau, +prs de Mons. + +Edward, le deuxime, dut sa fortune sa jolie figure c'est celui que +l'on a surnomm le beau Dillon. Protg par la reine et par la +duchesse de Polignac, il fut plac dans la maison de M. le comte +d'Artois et resta en faveur jusqu' sa mort. Sa fille unique pousa en +Allemagne M. de Karoly et est morte trs jeune. C'tait une charmante +personne. Deux autres fils furent abbs, et auraient sans doute t +vques sans la Rvolution. Ces Dillon, sans exception, ont t de trs +bons sujets, et c'est une chose aussi singulire qu'honorable pour eux +que, de neuf frres tous en possession d'un emploi quelconque en France, +aucun n'ait tremp dans les erreurs ou les excs dont tant de familles +ont t entaches pendant ces temps troubls. + +Pour revenir mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours +avant mon dpart de Bordeaux, peut-tre mme la veille, mon domestique, +en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-l, dans un +chteau situ non loin de la route, o il serait bien aise de revoir +d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il +rejoindrait les voitures la poste la plus rapproche du chteau, au +passage de la Dordogne, Cubzac. Je lui demandai le nom du chteau. Il +se nommait, me rpondit-il, _le Bouilh_, et appartenait M. le comte de +La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils tait le jeune +homme[27] que mon pre voulait me faire pouser et que ma grand'mre +avait refus. Cette rponse me troubla bien plus que je n'aurais cru +devoir l'tre par l'vocation de quelqu'un qui jusque-l m'tait +indiffrent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position +du chteau, et j'appris avec contrarit qu'on, ne le dcouvrait +couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu o l'on en +approchait le plus et de l'aspect des environs. + +Je fus trs proccupe en traversant la rivire Cubzac, dont le +passage, comme je le savais, appartenait M. de La Tour du Pin. En +mettant pied terre sur le rivage, et jusqu' Saint-Andr, je me +rptais intrieurement que je pourrais tre dame de tout ce beau pays. +Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces rflexions ma +grand'mre, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance. +Cependant elles me restrent dans l'esprit. Je parlais souvent mon +cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de +M. le duc d'Orlans.--Philippe-galit--ainsi que beaucoup d'autres +jeunes gens de la plus haute socit de Paris. Ce prince en engageait +toujours quelques-uns dner, aprs la chasse, sa petite maison de +Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie. + + + + +CHAPITRE IV + +I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et +situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade +irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris +l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel +des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme +la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes +franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de +Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de +Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon +pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du +Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque +de Louis XIV.--IV. Dernier voyage Montpellier.--Dplacement de M. de +Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une +squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants. + + +I + +J'avais seize ans notre retour Paris, et ma grand'mre m'apprit que +l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait +de devenir l'an de sa famille par la mort de son frre, qui laissait +veuve, vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu +d'enfants. La duchesse de Laval, mre d'Adrien, avait t la grande amie +de la mienne. Elle dsirait ce mariage, qui me convenait galement. Le +nom de Laval-Montmorency rsonnait agrablement mon oreille +aristocratique. Le jeune Laval tait sorti du sminaire pour entrer au +service, la mort de son frre. Nos pres taient intimement lis; mais +la meilleure raison qui me portait goter ce mariage, c'est que +j'aurais quitt la maison de ma grand'mre. Je n'tais plus une enfant. +Mon ducation avait commenc de si bonne heure que j'tais seize ans +comme d'autres vingt-cinq. Je menais auprs de ma grand'mre une vie +misrable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte laquelle j'tais +assujettie sous peine d'tre injurie et insulte de toutes les +manires, me rendaient l'existence insupportable. Oblige de calculer +tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu +contracter une habitude de prudence telle qu'elle et dgnr en +dissimulation. J'tais trs malheureuse et je dsirais ardemment sortir +de cette triste position. Mais, habitue rflchir sur mon sort, +j'avais rsolu de ne pas accepter par dpit un mariage qui n'aurait pas +t en rapport avec ma situation dans le monde. + +J'tais reconnue comme l'hritire unique de ma grand'mre, qui, aux +yeux de tous, cherchait se donner l'apparence, d'tre dvoue mes +intrts et de s'en occuper exclusivement; son caractre prsentait les +deux dispositions les plus diamtralement opposes: la violence et la +duplicit. Elle passait pour riche, et elle l'tait en effet. La belle +terre de Hautefontaine, suprieurement bien situe 22 lieues de Paris, +toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois, +les tangs et les prs; une jolie maison qu'elle venait d'acheter 5 +lieues de Paris et o mon oncle faisait d'immenses rparations; des +rentes sur l'Htel de Ville de Paris qu'elle devait me donner mon +mariage; un mobilier immense; tout cela m'tait assur, puisque ma +grand'mre avait soixante ans quand j'en avais seize. + +Qui aurait pu souponner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes, +en tait aux expdients et avait dcid ma grand'mre emprunter pour +venir son secours? Tous ceux qui voulaient m'pouser taient aveugls +par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je +devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un +trs grand poids dans la balance des unions du grand monde. _tre la +Cour_ rsonnait comme une parole magique. Les dames du Palais taient au +nombre de douze seulement. Ma mre l'avait t parce que la reine +l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle tait belle-fille +d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord +Falkland,--enfin, parce que mon pre, militaire distingu, comptait +parmi le trs petit nombre de ceux qui pouvaient devenir marchaux de +France. + +Des trois rgiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick taient +les seuls qui eussent conserv leurs noms. Je me souviens que lorsque M. +Walsh fut nomm colonel du rgiment qui prit son nom, M. de Fitz-James +et mon pre en tmoignrent beaucoup de mcontentement, prtextant qu'il +ne tenait aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de +Fitz-James--Mlle de Thiard--tait dame du Palais comme ma mre, et de +son ge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du marchal de Berwick, +et dont le pre[29] avait t aussi marchal de France, jouissait d'une +rputation militaire mdiocre, tandis que mon pre s'tait fort +distingu pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nomm +brigadier vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprim, reprsentait +l'chelon intermdiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant +gnral. + + propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le +ridicule des tiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'le de +Grenade, dont le fort fut emport par la compagnie de grenadiers du +rgiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors g de vingt-deux ans +seulement, s'y distingua de telle faon que M. d'Estaing, commandant +l'arme, le chargea de rapporter en France et de prsenter au roi les +premiers drapeaux pris la guerre, mission qui reprsentait une trs +grande distinction. En dbarquant Brest, il prit une chaise de poste +et arriva Versailles, chez le ministre de la guerre, o se trouvait +mon oncle qui il avait envoy un courrier. Il s'tait arrt la +dernire poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son +meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre, +dsireux de le mener au mme instant auprs du roi, quelle ne fut pas +leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reu en +uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'tait pas bon pour +les prsenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en dmordre, +et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter l'un un habit +habill, un autre un chapeau sous le bras, une pe de cour un +troisime, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois +qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait +contribu conqurir au pril de sa vie. Et l'on s'tonne que la +Rvolution ait renvers une Cour o se passaient de semblables +purilits! On paraissait en uniforme la Cour dans une seule +circonstance: le jour o l'on prenait cong, avant le, 1er juin, pour +rejoindre son rgiment. + + +II + +Revenons moi. J'tais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes +manires, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes +avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon +portrait. Il ne sera gure avantageux sur le papier, car je n'ai d ma +rputation de beaut qu' ma tournure, mon air, et pas du tout mes +traits. + +Une fort de cheveux blonds cendrs tait ce que j'avais de plus beau. +J'avais de petits yeux gris, trs peu de cils, une petite vrole trs +grave, dont je fus atteinte quatre ans, les ayant en partie dtruits; +des sourcils blonds clairsems, un grand front, un nez que l'on disait +tre grec, mais qui tait long et trop gros du bout. Ce qui ornait le +mieux mon visage, c'tait la bouche, avec des lvres dcoupes +l'antique d'une grande fracheur, et de belles dents. Je les conserve +encore intactes soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie +tait agrable, que j'avais un sourire gracieux, et malgr cela, le tout +ensemble pouvait tre prouv laid. Je dois croire que beaucoup de +personnes avaient cette impression, puisque moi-mme je considrais +comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler. +Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un +vif clat, me donnaient une supriorit marque dans une runion, +surtout au jour, et il est certain que j'effaais les autres femmes +doues en apparence d'avantages bien suprieurs. + +Je n'ai jamais eu la moindre prtention me trouver la plus belle, et +j'ai toujours ignor ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de +femmes tourmentes. C'tait de la meilleure foi du monde que je louais +la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais +sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indiffrente mes +avantages et que je ne les connusse pas. Mais ds ma plus grande +jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais +carte, et voici quel sujet. + +Je voyais quelquefois chez mon oncle, de grands dners, pendant les +ts que nous passions Paris pour l'assemble du clerg dont il tait +prsident, M. le marchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps +de Louis XIV, ou qui, du moins, en et conserv les traditions. Ag de +quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en +got, et trouvait que je ressemblais je ne sais quelle dame de son +temps. Il me prenait table ct de lui et avait la bont de causer +avec moi. Un jour, il me conta que ds sa plus tendre jeunesse, il avait +tudi avec soin et rflexion les divers inconvnients de la vieillesse +dans le monde, et qu'ayant t extrmement ennuy et importun par +certains vieillards quand il avait mon ge, il avait pris la rsolution +d'viter aux autres, s'il tait destin vieillir, ce dont il avait +souffert lui-mme. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis +toujours rappel ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en +suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid +qu'une femme ge portant des fleurs et des ornements qui font ressortir +plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage. + +M. le marchal de Biron tait colonel des gardes franaises et ador +dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai +encore vu, dans mon enfance, dfiler, la tte de son corps, devant le +roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite +plaine prs du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des +Sablons. + +Il possdait une grande et belle maison Paris--maintenant celle du +Sacr-Coeur--attenant un splendide jardin de trois o quatre arpents, +o s'levaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait +une grande magnificence de livre, de chevaux, de table, et faisait avec +largesse les honneurs de Paris. Propritaire de loges aux principaux +spectacles, il n'y allait jamais lui-mme, mais elles taient toujours +occupes par des trangres de distinction, surtout par des Anglaises, +qu'il prfrait toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus +considrables. On regardait comme un honneur particulier d'tre reu +chez lui. + +Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque +chanteur tranger ou un grand musicien passait Paris. Il accueillait +toutes les distinctions, et cela avec des manires nobles, un grand air +et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, lment +insparable de sa personne. Un jour, parlant mon oncle, avec cette +sorte de grasseyement qui tait la belle faon de parler dans la +jeunesse de Louis XV, il lui dit: Monsieur l'arechevque--les +marchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux vques--si +j'avais le malheur de perdre Mme la marchale de Biron, je prierais Mlle +Dillon de prendre mon nom et de me permettre de dposer ma fortune ses +pieds. Or, ce malheur, il s'en serait consol facilement, ne l'a pas +atteint. Sa femme, dont il vivait spar depuis cinquante ans pour +quelque mfait que j'ai toujours ignor, lui a survcu et a pri sur +l'chafaud, avec sa nice, la duchesse de Biron. + +M. le marchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que +son enterrement. Ce fut la dernire splendeur de la monarchie. + +On lui donna pour successeur au rgiment des gardes, au lieu du duc de +Biron, son neveu, que le rgiment dsirait, le duc du Chtelet, qui se +rendit impopulaire ds les premiers moments de ses fonctions, en voulant +brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort nglige +dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas mme aux quartiers +et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils taient de service. Ce +relchement dans la discipline leur donnait la facilit de se lier avec +les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si +facilement rvolutionnaires ds qu'on voulut les corrompre. M. du +Chtelet, d'un caractre dur et brouillon, ne considra le rgiment des +gardes franaises que comme un rgiment ordinaire qu'il fallait +informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les rvolutionnais en +profitrent. + + +III + +Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le marchal de Laval, +son grand-pre, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de +Luxembourg. Il l'pousa alors qu'elle tait presque une enfant et que +lui-mme avait dix-huit ans peine. Je le regrettai cause du nom. +Depuis, m'tant lie avec Adrien de Laval d'une amiti trs fidle qui a +dur jusqu' sa mort, il m'a souvent rpt combien il avait t afflig +de ne m'avoir pas pouse. Je ne lui ai pas rpondu la vrit qui tait +que tout en nous convenant trs bien comme amis, nous n'tions cependant +nullement faits l'un pour l'autre. + +Ma grand'mre me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa +rputation tait mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il tait +de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai. + +Le prtendant qui suivit fut Esprance de l'Aigle, que j'avais beaucoup +vu dans notre enfance l'un et l'autre. Je ne le trouvais pas d'un +nom qui me semblt assez illustre. Ma dcision fut peu raisonnable +peut-tre. C'tait, en effet, un trs bon sujet, qui avait un intrieur +fort agrable; il tait li avec les Rochechouart, que je devais +retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et +l'autre la mme socit. La terre de son pre, Tracy, tait 6 ou 7 +lieues de Hautefontaine. Ma grand'mre ne voulait plus aller +Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute me cder en partie; +cette proprit, me donner au moins la facult de l'habiter. Tout +tait donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien, +et cependant je la repoussai. + +Les mariages sont crits dans le ciel. J'avais en tte M. de La Tour du +Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il +tait petit et laid, qu'il avait contract des dettes, jou, etc., +toutes choses qui m'auraient l'instant loigne de tout autre. Et +pourtant ma rsolution tait prise: je disais Sheldon que je +n'pouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma +manie, mais ne me persuadait pas. + +Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc, +lorsqu'un matin ma grand'mre me dit: Ce M. de Gouvernet revient encore +avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mre, nous +fait circonvenir de tous les cts. Son pre est commandant de province +et sera marchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande +considration dans le militaire. Son cousin, l'archevque d'Auch[31], +presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait +parler tours les jours par son neveu, l'abb de Chauvigny, depuis +vque de Lombez.--La reine elle-mme le dsire, car la princesse +d'Hnin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parl. Pensez-y et +dcidez-vous. quoi je rpondis sans hsiter: _Je suis toute dcide. +Je ne demande pas mieux._ + +Ma grand'mre fut stupfaite. Elle esprait, je crois, que je le +refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le prfrais M. de +L'Aigle. En vrit, je n'aurais su le dire moi-mme. C'tait un +instinct, un entranement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destine lui! +Et depuis cette parole, chappe comme malgr moi de ma bouche, seize +ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie tait son bien. Je +bnis le ciel de ma dcision, en crivant ces lignes, si +soixante-et-onze ans, aprs avoir t sa compagne pendant cinquante +annes. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrmits +du bien et du mal, jamais la pense ne m'est venue que j'eusse t plus +heureuse avec un autre. J'ai remerci Dieu tous les jours du mari qu'il +m'avait donn, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore +comme unique et dernire faveur d'aller le rejoindre l o nous ne +serons plus spars. + +Nous partmes pour Montpellier sans qu'on et parl de nouveau de ce +mariage. Cette anne-l, Sheldon nous accompagnait, et je le +questionnais tous moments, quand nous tions seuls, sur M. de +Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait t encore faite. Ma +grand'mre ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir +avec plaisir que lord John Russell, frre du duc de Bedford, vnt +presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de +Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractre de ma +grand'mre pour ne pas savoir que la moindre difficult qui l'aurait +heurte lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle +aurait rsist au roi lui-mme. Quand elle tait monte, il n'y avait +rien dont elle ne ft capable en fait de violence. Quoique fort inquite +et tourmente, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est +Sheldon, qui avait pour moi le dvouement et l'attachement d'un frre. + +L'abb de Chauvigny servait d'intermdiaire entre Mme de Monconseil et, +mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni +moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et +que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir +dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre +dont je venais de lui voir remettre le contenu mon oncle. Il regardait +le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main +pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant +fixement, et me dit: Non. Pas encore. Je compris tout de suite que +c'tait une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui +parlait de mon mariage. L'abb s'amusa malignement de ma rougeur et de +mon trouble, et nous ne nous parlmes plus de la soire. + +Le lendemain matin, ma grand'mre m'annona que mon oncle avait reu une +lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle dsirait extrmement mon +mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse; +qu'elle ferait tout pour le faire russir; mais qu'elle ne jouissait pas +d'un grand crdit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui +elle avait eu des dmls fort dsagrables. Ce fut alors que j'appris +que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, ane de quinze +ans de la princesse d'Hnin, sa soeur, avait eu la plus mauvaise +conduite. Elle tait enferme dans un couvent d'o elle ne sortait +presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique +pension, mais ne la voyait pas. Ils n'taient pas spars juridiquement. +On avait voulu viter le scandale d'une enqute lgale par gard pour sa +soeur, qui venait d'pouser quinze ans le prince d'Hnin, frre cadet +du prince de Chimay, et en considration aussi de sa fille[32], soeur +ane de trois ans de M. de Gouvernet, place en pension dans un couvent + Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne. + +Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors +quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, mme cet ge, elle +tait encore belle. M. de Monconseil l'pousa fort jeune. Il tait +militaire, comme presque tous les gentilshommes cette poque. Il avait +eu une jeunesse trs dissipe, trs vive, et avait t page de Louis +XIV. Il racontait qu'clairant un soir ce monarque, comme il sortait de +chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il +tenait allums dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait +mis, dis-je, le feu la perruque du roi. En contant cette histoire sa +fille, soixante-dix ans aprs, il tait repris d'une peur telle qu'il en +tremblait. + +M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du rgne de +Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et +intrigante, avait beaucoup servi sa fortune. Je crois qu'ils s'taient +mutuellement pardonn beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin, +l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant gnral de trs bonne +heure, tait commandant de la Haute-Alsace et rsidait toujours +Colmar. Il venait rarement Paris, o sa femme demeurait la plupart du +temps et o elle soignait ses intrts avec une grande suite. J'ai +entendu dire qu'elle n'avait jamais laiss passer un courrier sans lui +crire des lettres trs courtes, mais pleines de choses intressantes, +et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances +particulires acquraient le plus grand prix. Combien il est regretter +que de semblables recueils aient t dtruits! + +M. de Monconseil, l'ge de quarante ans, par une circonstance que je +regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans +sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y tablit et n'en sortit plus +jusqu' l'ge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, aprs une vie +difiante et admirable, laissant des tablissements de charit bien plus +considrables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique +fort aise, n'tait pas immense. Il possdait une belle maison +Saintes, o il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'anne, il +habitait Tesson, cr par lui et dont il avait plant le parc et les +jardins. Il allait rarement Paris voir sa femme, qui y avait une bonne +et agrable maison. Grce ses instances, son gendre, M. de La Tour du +Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortt de son couvent de +loin en loin pour s'installer pendant quelques mois Tesson auprs de +son pre. Mais cela n'est arriv que deux ou trois fois en quarante-cinq +ans. + +Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari. +Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tente de le recommencer. +Ils n'en taient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de +Monconseil, trs attentive tenir son mari au courant de tous les +intrts et de toutes les nouvelles, lui crivait rgulirement, comme +je l'ai dit, tous les courriers. + +M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent +Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites son +grand-pre lui valaient un bien plus prcieux encore que l'argent qu'il +lui donnait: c'taient les bons principes de gentilhomme chevaleresque, +les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune coeur et qui ne se +sont jamais effacs. + + +IV + +Le dernier voyage que je fis Montpellier eut donc lieu de 1786 1787. +Il fut fort brillant pour moi. + +Par une intrigue dont les causes et les dtails chappent aujourd'hui +ma mmoire, M. de Calonne, alors contrleur gnral et puissamment +protg par la reine, avait obtenu que l'on dplat M. de Saint-Priest, +intendant de Languedoc, et avait donn cet emploi M. de Balinvilliers, +mari de sa nice. Ce changement dplut beaucoup dans la province. La +famille des Saint-Priest tait extrmement considre et aime. Tout le +monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchrent plaire par la +dpense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des +ouvriers venus de Paris et mme de l'tablissement appel _des Plaisirs +du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal o ils runirent toutes +les socits de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la premire +fois que ce mlange, qu'on nomma _une fusion_, fut essay. Mme Riban, +femme du clbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un +flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'clat de sa beaut. +D'autres notabilits de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand +scandale des vieilles prsidentes de la cour des comptes, le seul +tribunal que nous eussions Montpellier. + +Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intrt: +c'tait la prsidente Claris, belle et grande personne ple et dlicate, +qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid +comme un singe, beaucoup plus g que sa femme, avait t d'une jalousie +telle cause de sa beaut, qu'il la tint enferme pendant quatorze ans +sans la laisser sortir ni voir personne, si bien que la rumeur se +rpandit que l'infortune tait folle, bruit sans fondement aucun, +heureusement pour la pauvre prsidente. Elle savait dessiner et mme +graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son +occupation et son plaisir pendant les annes de sa captivit. Il se +trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord +peinte en blanc de doreur, avait t recouverte d'un vernis brun trs +dlicat et trs uni; puis, sur cette boiserie ainsi prpare, elle avait +dessin au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux, +aussi fins que la plus belle gravure, et qui se dtachaient en blanc sur +le fond brun. C'tait un ouvrage merveilleux de patience et de talent. +On disait que l'excution de ce travail lui avait fait mal la +poitrine, en raison de la ncessit de souffler constamment sur les +poussires produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien +plutt que sa sant s'tait dtruite parce qu'elle n'avait jamais pris +l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'annes. + +Je rencontrais aussi chez M. de Prigord Mlle de Comnne[34], dont la +famille venait d'tre reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut +depuis mre de Mme d'Abrants, qui parle tous moments de sa beaut +dans ses Mmoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle et t +belle, j'en aurais conserv le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son +nom seul est rest historiquement dans ma tte. + + + + +CHAPITRE V + +I. Convocation des notables.--Retour Paris.--Mort de Mme de +Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet +agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des +articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette +poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les +faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de +violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la +comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. +Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie. + + +I + +On n'aura pas de peine croire que j'avais un dsir trs vif de +retourner Paris, o mon sort devait se dcider. Nous nous mmes en +route plus tt mme que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de +passer cette anne par Marseille et Toulon en revenant Paris. Cette +excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et +m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je dsirais +beaucoup connatre. Nous serions rests un jour, au lieu de huit, chez +un vieil vque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi +n'aurait pas t plus long. + +Je me rjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier +avec la nouvelle de la convocation de la premire assemble des +notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain +de la clture des tats pour retourner Paris et renoncer de voir +Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Rvolution. Elle commena +pour moi par une vive contrarit. Elle a fait mieux que cela par la +suite. + +Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher Fontainebleau, +pour ne pas arriver trop fatigu Paris et pouvoir aller le lendemain +matin Versailles. Nous trouvions toujours la maison prpare comme si +on ne l'avait pas quitte. Fatigus ou non, il fallait que les gens +fussent leurs places, habills, poudrs et tenus comme l'ordinaire. +Je faisais de mme; et arrives deux heures, ma grand'mre et moi, +nous paraissions trois dans le salon pour nous mettre table, sans +prter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir. + +Le soir, il vint des visites. La premire fut un vieux comte de +Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_, +tait amie de ma grand'mre. Aprs les lieux communs sur la mauvaise +saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: Eh! bien, +monsieur le comte, quelles nouvelles Paris?--Oh! rpond le gros +Allemand, il y en a une pour la socit: Mme de Monconseil est morte. +L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je plis, et +mon oncle, craignant que mon motion ne me traht, dit que j'tais +fatigue et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis +l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser, +comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne +drangerait rien nos projets. + +Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme +de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hnin, qui demeurait +avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soigne d'une +manire admirable. Je devais couter tout cela d'un air indiffrent, +quoique je fusse vivement intresse. Heureusement je pouvais en parler +avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent +des Ursulines de la rue Saint-Jacques, o elle avait pass trois ans +sans en sortir une seule fois. Sa mre tait venue la chercher Paris, +mais elles restrent jusqu'aprs mon mariage. + + +II + +M. de Gouvernet, en l'absence de son pre pour le moment loign de +Paris, s'empressa de faire savoir mon oncle que la perte de sa +grand'mre n'influait en rien sur le dsir qu'il avait de lui +appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en +particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait +de ses manires. M. de Gouvernet insista pour tre autoris aller +informer de vive voix et personnellement son pre que la demande de la +main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agre par elle +et par ma grand'mre, et, sur la rponse affirmative de mon grand-oncle, +il prit cong de lui. J'entre dans tous ces dtails pour peindre les +moeurs de la haute socit dans ce temps-l, si loign de celui o +j'cris. Mon oncle monta chez ma grand'mre, j'tais seule avec elle, et +il m'embrassa en me disant: Bonsoir, madame de Gouvernet. + +Quelques, jours s'coulrent, et avant que la semaine ft passe, on +vint un soir dire mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son +cabinet. Mais cela n'est pas possible, s'cria-t-il. Rien n'tait plus +vrai nanmoins. Il avait t au Bouilh, avait parl son pre; lui +avait fait crire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur +toutes choses, tait remont dans sa voiture et tait revenu Paris. +Cet empressement me parut du meilleur got. Il fut convenu qu'il +viendrait le lendemain matin chez ma grand'mre, mais qu'il ne me +verrait qu'aprs les articles signs, comme c'tait l'usage alors, +moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne +sortais jamais pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni +au spectacle. + +Ce lendemain mmorable, je me mis derrire un rideau, et je vis +descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attel d'un beau +cheval gris trs fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais +pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrive me plut davantage +que s'il ft venu dans un bon carrosse, escort de son laquais qui lui +et prsent le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de +l'escalier. Il tait en costume du matin fort soign: un frac noir, ou +gris fer trs fonc, nuance impose par son grand deuil; un col +militaire et un chapeau de mme, chapeau port pour ainsi dire +exclusivement par les colonels, parce qu'il tait de trs bon air +d'afficher ce grade lev avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas +laid, comme on me l'avait annonc. Sa tournure assure, son air dcid +me plurent au premier coup d'oeil. J'tais place de manire le voir +lorsqu'il entra chez ma grand'mre. Elle lui tendit la main, qu'il baisa +d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils +changeaient et je tchais de me les imaginer. Il resta un quart +d'heure; et on convint de signer les articles, aussitt qu'ils auraient +t rdigs par les notaires, afin de permettre M. de Gouvernet de +venir tous les jours chez mon oncle. + +Cela ne fut termin qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme +d'Hnin fit une visite ma grand'mre. Elle me demanda; je m'y +attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si lgante et si +imposante, qui allait m'examiner des pieds la tte, que je pouvais +peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu' la +lettre je ne voyais pas o j'allais. Elle se leva, me prit la main et +m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle +m'loigna d'elle la longueur de son bras, en s'criant: Ah! la belle +taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux! J'tais au +supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je +suis sre de n'avoir rpondu que des btises. En s'en allant, elle +m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le +plaisir qu'elle aurait me mener dans le monde. + +Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour o l'on signa les +articles. Il n'tait pas d'usage que la demoiselle assistt la lecture +de cet acte prparatoire, que signaient seuls les parents et les +notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mre vint +la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que +vive. Je sentais tous les regards fixs sur moi, et surtout ceux de M. +de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit +ct de Mme d'Hnin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait piti de +mon embarras. + +Ma toilette tait trs simple. J'avais conjur ma grand'mre de la +laisser mon choix. On portait alors des robes laces par derrire qui +marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en +avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros +bleu de beau ruban avec des bouts effils en soie brillante, qui venait +d'Angleterre. On trouva que j'tais mise peindre. On regarda mes +cheveux, que j'avais trs beaux. Un tel examen tait insoutenable en +prsence du _haut et puissant seigneur futur poux_, comme on l'avait +nomm vingt fois de suite en lisant les articles. + + partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dner ou +passer l'aprs-dner, ou souper, soit Paris, soit Versailles, mon +oncle, depuis le commencement de l'assemble des notables, tant tabli +dans cette ville. + +Ma grand'mre et moi nous restmes Paris. Tous les jours de la semaine +nous partions une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions +pour dner trois heures. Mon oncle n'tait presque jamais sorti du +bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, prsid par +Monsieur, frre du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de +se mettre table et amenait avec lui quelques personnes. M. de +Gouvernet venait de Paris et dnait chaque jour avec nous. Il tait en +habit habill avec l'pe au ct, car on n'avait pas encore adopt +l'usage d'tre en frac et en chapeau rond dner, surtout Versailles. +Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y tre vu autrement +qu'avec son pe et habill, moins qu'il ne ft sur le point de monter + cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin +alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne +passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les +salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il et t du +plus mauvais got de manquer, je ne dis pas l'tiquette, mais la +moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la +socit. + +Pendant cette assemble des notables, qui m'ennuyait mortellement, la +politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque +personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible +dvelopper pour combler le dficit des finances et rformer les abus +qu'on avait laiss s'introduire dans l'tat. Mon oncle voulait que toute +la France ft gouverne par des tats, comme le Languedoc. M. de +Gouvernet se mlait souvent ces discussions avec esprit et vivacit, +et j'aimais l'entendre parler. + +Il avait prsent mon oncle son beau-frre, le marquis de Lameth, et +deux des frres de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le +marchal de Duras, dont il tait le filleul, portait galement ce nom +breton, parce qu'il avait t tenu sur les fonts par les tats de +Bretagne, et le lui avait donn--et Alexandre, chevalier de Malte et ami +de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrime frre, +Thodore, qui a survcu tous les autres. + +Le marquis de Lameth tait un bel homme de trente ans, grand, bien fait; +srieux et mme svre dans son maintien. Il vivait presque toujours +la campagne, dans son beau chteau d'Hnencourt, prs d'Amiens, qu'il +venait d'arranger, ou dans son rgiment, celui de la Couronne. C'tait +un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_, +c'est--dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la +discipline, veillaient l'excution des ordonnances avec une +scrupuleuse ponctualit, ne se familiarisaient pas avec leurs +infrieurs, et avaient une ide juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet +tait de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en +second du rgiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage +seulement qu'on lui donna le rgiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa +beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite. + + +III + +Je crois me rappeler que cette assemble des notables prit fin vers le +milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manires ainsi que M. de +Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous +les jours Versailles. Nous avions trouv le moyen de causer beaucoup +ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous tions faits +l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparl avec bonheur du charme de +ces premires conversations, o nous essayions mutuellement de nous +pntrer et de nous connatre, o chacun tudiait les opinions, les +gots de l'autre, et dont nous sortions toujours galement satisfaits. +Que de projets agrables nous formions pour notre vie future, et dont +aucun ne s'est ralis! Nous tions trop heureux du temps prsent pour +prvoir les orages que nous aurions affronter, et cependant nous +avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui +pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection +partage la force de les supporter sans faiblesse. + +C'est une poque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec dlices. +Tout tait brillant dans le tableau qui se droulait devant nos yeux. +Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui rpondait nos esprances +intimes, et, outre le bonheur rciproque qui semblait nous tre ainsi +assur, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande +existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition +d'un homme et les gots d'une femme. + +M. de Gouvernet n'avait pas encore bien dml le caractre de ma +grand'mre. Il en tait rest aux impressions de Mme d'Hnin, elle-mme +renseigne uniquement cet gard par les on-dit du monde, car elle +n'tait entre au palais de la reine qu'aprs la mort de ma mre. + +Ah! que les choses tristes s'oublient vite la Cour! La reine avait +pleur ma mre pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa +mort, elle tmoigna le dsir d'aller la Comdie-Franaise. La duchesse +de Duras, de semaine ce jour-l, lui dit: Votre Majest ferait mieux +d'aller l'Opra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle +rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon. La souveraine sentit la +leon et resta Versailles. La duchesse de Duras, ne Noailles, +personne de la vertu la plus minente, en imposait la reine. Elle +avait beaucoup aim ma mre, a report ensuite sur moi cette +bienveillance et m'a toujours protge. + +M. de Gouvernet tait donc encore dans l'ignorance du caractre, de ma +grand'mre, aussi dissimule que violente et vindicative. Des haines +s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon pre comptait parmi +ceux qu'elle dtestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'tre +remari, et ma belle-mre tait l'objet de ses plus vifs ressentiments. +Elle ne souponnait pas qu'il existt la moindre intimit entre mon +pre, ma belle-mre et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions +seuls dans le salon, Versailles, et qu'elle tait, je ne puis me +souvenir pour quel motif, de trs mchante humeur, genre d'humeur qui se +manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans +le fond de la chambre, elle se mit parler du mariage de mon pre et de +l'poque o il avait eu lieu. Elle le fixait plusieurs mois plus tard +que celui o il avait t clbr Paris. M. de Gouvernet, tonn de +l'acharnement avec lequel elle voulait mconnatre le moment prcis de +cette union, ouvrit la bouche pour dire: Mais, madame, personne... Je +pressentis qu'il allait ajouter: Personne ne le sait mieux que moi, +puisque j'ai t le tmoin de M. Dillon. Ma frayeur fut grande. +Heureusement ma grand'mre, ce moment de sa promenade, nous tournait +le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de +M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un +doigt sur mes lvres et remarquant l'anxit de mon visage, il se tut. +Ma grand'mre se retourna et lui dit: Eh! bien, monsieur!... Mais il +n'ajouta rien et la laissa continuer. Trs dsireux de savoir la cause +de mon motion, il profita du premier moment o il put me le demander, +et je tchai, tout en mnageant ma grand'mre, de le mettre au courant +des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette +circonstance le mit sur la voie des inconvnients de son caractre, et, +connaissant la vivacit du sien, il pressentit que nous ne resterions +pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet. + +Enfin l'assemble des notables prit fin. Nous retournmes, ou, pour +mieux dire, mon oncle retourna Paris, et le jour de la signature du +contrat fut fix aux premiers jours de mai. Cette crmonie se ft avec +toute la solennit d'usage. Les parents, les tmoins, les notaires, les +toilettes, tout tait trs convenable. Je ne saurais plus dcrire ma +toilette, mais je pense qu'elle devait tre rose ou bleue, car on +rservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du +Pin, d'Hnin, de Lameth, taient en noir, cause du deuil de leur mre +et grand'mre. + + +IV + +J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur +beau-pre. C'tait un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui +avait t beau dans sa jeunesse. Il avait conserv les plus admirables +dents que l'on pt voir, de beaux yeux, un air assur et un charmant +sourire, expression vivante de sa belle me et de son extrme bont. Il +ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme +de moeurs simples, scrupuleusement occup des devoirs que lui imposait sa +place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis, +il occupait tous les moments qu'il avait de libre btir et planter +au Bouilh, son sjour de prdilection. Spar de sa femme, il n'avait +pas d'tablissement Paris, o il ne venait qu'en passant, pour faire +sa cour au roi et confrer avec les ministres des affaires publiques. Il +n'tait pas ambitieux; son fils trouvait mme qu'il ne l'tait pas assez +et qu'il se tenait trop l'cart pour son mrite. C'tait un caractre +antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept +Ans comme colonel d'un rgiment compos de l'lite de tous les autres, +et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'tait fort distingu, +et ses grades, jusqu' celui qu'il occupait, lui avaient t donns sans +qu'il les et sollicits. Son dsintressement dconcertait l'esprit +d'intrigue de sa belle-mre, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait +pas. Elle l'avait trouv plus svre qu'elle ne l'aurait voulu envers sa +femme, dont les dsordres avaient t si publics que, tout en tant le +plus doux des hommes, il s'tait vu forc d'user de rigueur. Trs juste +et trs vertueux, il avait estim avec raison devoir la retirer d'un +monde o elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin +avait t autorise par lui paratre quelquefois chez son pre, et, +l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien +aussi qu'elle ft prsente. Elle prouva un grand plaisir se +retrouver, pare, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth +lui tmoignaient beaucoup d'gards et de respects. + +Le contrat sign, je lui fis visite, accompagne de ma grand'mre, ainsi +qu' Mme d'Hnin. Cette dernire visite fut celle qui m'intimida le +plus. Mme d'Hnin tait un peu malade. Elle avait des crachements de +sang trs violents, premiers symptmes, je crois, de l'anvrisme dont +elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de +Gouvernet, les allures de la socit de sa tante, dans laquelle je +devais tre admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me +causait une terreur extrme. Plus tard, je me livrerai au plaisir de +dcrire cette socit, la plus distingue de Paris. Pour le moment, ces +dtails m'loigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais +avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite o j'eus tout lieu +d'tre mcontente de moi-mme et de ma sotte timidit. + +La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le dsir de me voir. Elle +annonait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et +pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hnin, qui m'en imposait +dj extrmement. J'tais trs timide, et lorsque cette disposition, qui +rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilit: +mes jambes ne me portaient plus, mes membres taient en catalepsie. +J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout tait inutile. +Outre cette espce de poltronnerie, probablement semblable celle qui +paralyse le soldat qui se dshonore dans une bataille, une autre +particularit de mon caractre, qui a dur toute ma vie, c'est l'horreur +insurmontable que j'ai toujours prouve pour la fausset et pour +l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition +que la reine allait jouer une scne d'attendrissement, et je savais +qu'elle n'avait regrett ma mre qu'un seul jour. Mon coeur tout entier +se rvoltait la seule pense de l'obligation o j'allais me trouver de +jouer, dans mon intrt, un rle dans cette scne combine. Tout en +traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre coucher +o je suis entre si souvent depuis, Mme d'Hnin, fort maladroitement, +me rptait d'tre _bien aimable_ avec la reine, de ne pas tre froide, +que la reine serait trs mue, etc., recommandations qui ne faisaient +qu'accrotre mon embarras. + +Je me trouvai en prsence de la reine sans savoir comment j'tais +entre. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir +ct d'elle et m'adressa mille questions sur mon ducation, sur mes +talents, etc.; mais, malgr l'effort prodigieux que je faisais, je +restais sans voix pour rpondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler +de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon +oncle et Mme d'Hnin. Ma timidit laissa dans l'esprit de la reine une +mauvaise impression qui ne s'est peut-tre jamais efface compltement. +J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal juge sans +doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dvouement l'preuve, +dans une circonstance o, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grce mon +courage, les destines de la France auraient peut-tre t changes. + + +V + +Nous allmes Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il +tait d'tiquette que le futur ne coucht pas sous le mme toit que la +demoiselle qu'il allait pouser, M. de Gouvernet venait tous les jours +de Paris pour dner, et il restait jusqu'aprs souper. La veille du 21 +mai, il coucha au chteau de Montfermeil, que ses aimables matres +avaient mis la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y +trouvrent asile, et les femmes furent tablies dans les appartements de +la charmante maison[35] de ma grand'mre. On m'installa moi-mme dans un +dlicieux appartement, parfaitement meubl, tapiss d'un superbe tissu +ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsem d'arbres et de +branchages chargs de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doubl +d'une belle toffe de soie verte. + +On y avait runi dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait +offert ma grand'mre et dont le prix s'levait 45.000 francs. Il +n'tait compos que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il +n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donne +M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pices, des +fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des toffes--on ne portait +pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habills, des +mantelets en gaze noire ou blanche orns de blonde. + +Mme d'Hnin m'avait fait cadeau d'une charmante table th garnie d'un +service: thire, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine +venant de Svres. C'est l'objet qui m'a caus le plus de plaisir. Il +avait, je crois, cot 6.000 francs. M. l'abb de Gouvernet, oncle de M. +de Gouvernet, m'offrit un beau ncessaire de voyage qui avait sa place +dans ma voiture de campagne; mon grand-pre[37], une belle paire de +boucles d'oreilles de 10.000 francs. + +En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table +jardinire au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus +rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet ct, o +je me tenais habituellement, on avait plac une petite bibliothque +garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des +potes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures +anglaises bien encadres ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait +de M. de Gouvernet, et je lui en tmoignai une vive reconnaissance. + +Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette lgance que pour +faire contraste avec la suite de mon rcit. Si j'ai montr quelque +rsignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je +n'eusse connu et apprci tout le prix de la vie laquelle j'tais +destine. J'avais tous les gots qui rsultaient de la certitude d'avoir +une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le +malheur et la ruine, et si, cette poque, j'avais crit un roman, la +vie de mon hrone aurait t traverse de beaucoup des vnements qui +se sont raliss ensuite dans la mienne. + + + + +CHAPITRE VI + +I. Un mariage dans la haute socit la fin du XVIIIe sicle.--La +bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour +chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables +des domestiques et des paysans.--II. Prsentation la +reine.--Rptition chez le matre danser.--Toilette de +prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III. +La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de +femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art +de marcher Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner +royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le +jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement +cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe propos des +divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de +guerre en Hollande. + + +I + +Je voudrais pouvoir peindre les moeurs du temps de ma jeunesse, dont +beaucoup de dtails s'effacent dans mon souvenir, et, l'occasion de ce +mariage dans la haute socit, prsenter ces personnages, hommes et +femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de +plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait +dans le monde. + +Le jour de mon mariage, on se runit dans le salon midi. La socit se +composait, de mon ct, de ma grand'mre[39], de mon grand-oncle[40], de +ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son +fils an[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frre +an, M. Constable, mon premier tmoin, et du chevalier Jerningham[44], +ami de mre et le mien, mon second tmoin. C'tait toute ma famille. Les +invits comprenaient tous les ministres, l'archevque de Paris, celui de +Toulouse, quelques vques du Languedoc prsents Paris; M. de +Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres +personnes dont je ne me rappelle pas les noms. + +La famille de M. de Gouvernet se composait de son pre et de sa mre; de +son oncle, l'abb de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mcon; de +sa soeur, la marquise de Lameth, de son mari et des frres[45] de +celui-ci; de Mme d'Hnin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de +M. le comte de Valence, ses tmoins; de la comtesse de Blot et de nombre +d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes. + +On traversa la cour pour aller la chapelle. Je marchais la premire, +donnant la main mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mre venait +ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment. +On trouva l'autel mon oncle et monseigneur l'archevque de Paris, M. +de Juign. Le cur de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de +Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de +l'archevque de Paris qui l'assistait, nous donna la bndiction +nuptiale, aprs avoir prononc un trs joli discours, dbit de cette +belle voix vibrante qui allait au coeur. Le pole fut tenu par le jeune +Alfred de Lameth[46], g de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui +en avait seize, et qui je donnai une belle pe en rentrant au salon. + +Toutes les femmes m'embrassrent par ordre de parent et d'ge. Aprs +quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de noeuds +d'pe, de dragonnes, d'ventails et de cordons de chapeaux d'vque, +verts et or, destins tre distribus aux assistants. Cet usage tait +fort dispendieux. Les noeuds d'pe, faits des plus beaux rubans, +cotaient 25 ou 30 francs pice; les dragonnes militaires en or, ainsi +que les cordons de chapeaux d'vque auxquels on joignait les glands de +ceinture, 50 francs, et les ventails des femmes, de diffrents prix, de +25 100 francs. + +N'omettons pas la toilette de la marie. Elle tait fort simple. J'avais +une robe de crpe blanc orne d'une belle garniture de point de +Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de +voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tte et un autre au ct. +Pour le dner, je mis une belle toque, rehausse de plumes blanches, et +sur laquelle tait attach le bouquet de fleurs d'oranger. + +On causa, on s'ennuya, jusqu'au dner, qui eut lieu 4 heures. On alla +ensuite faire le tour des tables dresses dans la cour pour les gens et +les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livre, +et la diversit de couleur des habits et des galons offrait un effet +trs pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait t +aussi rserve, burent de bon coeur ma sant. J'tais fort populaire +parmi ces gens; tous me tmoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs +m'avaient vue natre. Je m'tais dans maintes circonstances occupe de +leurs intrts, de leurs dsirs; bien des fois j'avais excus leurs +fautes, ou adouci ma grand'mre dans ses mcontentements qui taient +frquents et souvent injustes. Ils me souhaitrent du bonheur dans +l'union que je venais de contracter. Leurs voeux me touchrent plus que +les compliments du salon. Dans la soire, un joli concert termina la +journe. + + +II + +Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittrent. +J'avais pris un lgant petit deuil, ayant encore un mois porter celui +de Mme de Monconseil. Mme d'Hnin nous fit part du dsir de la reine que +ma prsentation et lieu le dimanche suivant. Je m'tais marie un +lundi, et ce fut le mardi que ma tante prvint ma grand'mre qui n'avait +pas t consulte. Mme d'Hnin ajouta que je devais l'accompagner +Paris le jeudi matin pour prendre deux leons de _rvrences_ de mon +matre danser, essayer mon habit de prsentation et aller voir Mme la +marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mre +n'allant, plus la Cour, devait me prsenter. + +Ma grand'mre reut cette notification, qui n'admettait pas +d'observation, avec un air fort courrouc. Elle comprit que son empire +tait fini, que je lui chappais sans retour. Elle frmit de rage la +pense que la reine allait dsormais disposer de moi, et que Mme d'Hnin +de son ct, appele me mener dans le monde, dciderait de ma +conduite. Elle n'osa pas, toutefois, tmoigner son mcontentement; elle +se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut +ais de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant +toute cette journe, vitai-je de me trouver seule avec elle. + +Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme +d'Hnin, et je passai les deux matines suivantes avec M. Huart, mon +matre danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette, +rptition de la prsentation. M. Huart, gros homme, coiff +admirablement et poudr blanc, avec un jupon bouffant, reprsentait la +reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je +devais faire, tantt personnifiant la dame qui me prsentait, tantt +retournant la place de la reine pour figurer le moment o, tant mon +gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le +mouvement de m'en empcher. Rien n'tait oubli ou nglig dans cette +rptition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite. +J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps, +vtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevs. C'tait +une vritable comdie. + +Le dimanche matin, aprs la messe, ma prsentation eut lieu J'tais en +_grand corps_, c'est--dire avec un corset fait exprs, sans paulettes, +lac par derrire, mais assez troit pour que la laure, large de quatre +doigts par en bas, laisst voir une chemise de la plus fine batiste +travers laquelle on aurait aisment distingu une peau qui n'et pas t +blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut +seulement, pas d'paulettes, de manire laisser l'paule nue. La +naissance du bras tait recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou +de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge tait entirement +dcouverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu +me prter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset tait comme +lac par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tte une +quantit, soit en pis, soit en aigrettes. + +Grce aux bonnes leons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois +rvrences. J'tai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai +ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frres[48], de M. +le duc de Penthivre[49], de MM. les princes de Cond, de Bourbon[50] et +d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remerci le ciel, M. +le duc d'Orlans n'tait pas Versailles le jour de ma prsentation, et +j'ai vit ainsi d'tre embrasse par ce monstre. Souvent depuis +cependant je l'ai vu, et mme chez lui, aux soupers du Palais-Royal. + +C'tait une journe fort embarrassante et fatigante que celle de la +prsentation. On tait sre d'attirer les regards de toute la Cour, de +passer l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de +toutes les conversations de la journe, et quand on retournait le soir +au jeu, 7 heures ou 9 heures, mon souvenir est incertain quant +l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous. + +Mon habit de prsentation tait trs beau: tout blanc, cause de mon +petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaet mles +aux diamants que la reine m'avait prts; la jupe entirement brode en +perles et en argent. + +Le dimanche suivant, je retournai Versailles, encore en deuil, et ds +lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la +reine et dcid que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place +de dame du palais, j'tais ds lors considre comme telle. J'entrais +donc dsormais dans sa chambre avec le service, le dimanche. + + +III + +Il est peut-tre intressant de dcrire le crmonial de la cour du +dimanche o brillait alors la malheureuse reine, car les tiquettes +tant changes, ces dtails sont entrs dans le domaine de l'histoire. +Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui +prcdait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, l'exception +des dames ges, fort respectes alors, et des jeunes femmes souponnes +d'tre grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et +souvent beaucoup plus. Quelquefois nous tions trs presses les unes +contre les autres, cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup +de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de +la maison, arrivait et entrait immdiatement dans la chambre coucher +o la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle tait arrive +avant que Sa Majest la comment. Mme la princesse de Chimay, +belle-soeur de ma tante d'Hnin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame +d'honneur et l'autre dame d'atours, taient aussi entres dans la +chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avanait la porte +de la chambre et appelait haute voix: Le service! Alors les dames du +palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur +cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui tait de coutume +constante, et les jeunes dames appeles faire, plus tard partie du +service du palais, comme la comtesse de Maill, ne Fitz-James, la +comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient galement. Aussitt +que la reine nous avait dit bonjour toutes individuellement avec +beaucoup de grce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le +monde tait introduit. On se rangeait droite et gauche de +l'appartement, de manire que la porte restt libre et qu'il n'y et +personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait +beaucoup de dames, on tait sur deux ou trois rangs. Mais les premires +arrives se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par o +la reine devait passer pour aller la messe. Dans ce salon taient +admis souvent quelques hommes privilgis, dj reus en audience +particulire auparavant ou qui prsentaient des trangers. + +Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'tant retourne l'improviste pour +dire un mot quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un +_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne +connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup +rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas la cour, elle n'a +jamais cess de rpter au duc, quand nous tions l tous les deux, ce +qui arrivait trs souvent: Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de +Gouvernet? + +Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites +jalousies de femme. Elle avait un trs beau teint et beaucoup d'clat, +et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui +apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus +clatant que le sien. Le mien tait du nombre. Un jour, en passant dans +la porte, la duchesse de Duras, qui me protgeait beaucoup, me dit +l'oreille: Ne vous mettez pas en face des fentres. Je compris la +recommandation, et me le tint pour dit l'avenir. Ce qui n'empchait +pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon +got pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les +scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait +gnralement trs aimable mon gard, et me faisait de ces compliments + brle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes +personnes d'un bout de la chambre l'autre, de manire les faire +rougir jusqu'au blanc des yeux. + +Continuons notre dtail sur l'audience du dimanche matin. Elle se +prolongeait jusqu' midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et +l'huissier annonait: Le roi! La reine, toujours vtue d'un habit de +cour, s'avanait vers lui avec un air charmant, bienveillant et +respectueux. Le roi faisait des signes de tte droite et gauche, +parlait quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il +avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne trois pas. +C'tait un gros homme, de cinq pieds six sept pouces de taille, avec +les paules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pt voir, +l'air d'un paysan marchant en se dandinant la suite de sa charrue, +rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrass de son +pe, ne sachant que faire de son chapeau, il tait trs magnifique dans +ses habits, dont vrai dire il ne s'occupait gure, car il prenait +celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien tait +toujours en toffe de saison, trs brod, orn de l'toile du +Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus +l'habit, except le jour de sa fte, les jours de gala et de grande +crmonie. + + une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller la +messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'anne, le capitaine des +gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes +charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus prs du +roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un ct de l'autre, +et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans +qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine +parlait des trangres qui lui avaient t prsentes en particulier, + des artistes, des gens de lettres. Un signe de tte ou un sourire +gracieux tait compt et mnag avec discernement. Derrire, venaient +les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient se placer aux ailes +du bataillon, car on tait quatre ou cinq de front, et celles d'entre +elles qu'on disait tre _ la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire +partie, prenaient grand soin de marcher assez prs de la haie pour +recueillir les jolies choses qui leur taient adresses bien bas au +passage. + +C'tait un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement +sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous prcdait. +Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur +le parquet, toujours trs luisant, jusqu' ce qu'on et travers le +salon d'Hercule. Aprs quoi on jetait son bas de robe sur un ct de son +panier, et, aprs avoir t vue de son laquais qui attendait avec un +grand sac de velours rouge crpines d'or, on se prcipitait dans les +traves de droite et de gauche de la chapelle, de manire tcher +d'tre le plus prs possible de la tribune o taient le roi, la reine, +et les princesses qui les avaient rejoints, soit la chapelle, soit +dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] tait toujours l, et +quelquefois Madame[54]. Votre laquais dposait le sac devant vous; on +prenait son livre dans lequel on ne lisait gure, car avant qu'on ne se +ft plac, qu'on et rang la queue de sa robe et qu'on et fouill dans +cet immense sac, la messe tait dj l'vangile. + +Celle-ci finie, la reine faisait une profonde rvrence au roi et l'on +se remettait en marche dans l'ordre mme o l'on tait venu. Seulement +le roi ou la reine s'arrtaient alors plus longtemps parler quelques +personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habitues +restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passt au dner, ce +qui arrivait quand le roi et la reine s'taient entretenus pendant un +quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes +impertinentes, nous nommions ces dernires _les traneuses_, parce +qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on +ne leur voyait pas la cheville du pied. + +On servait le dner dans le premier salon, o se trouvaient une petite +table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts +placs l'un ct de l'autre, se touchant, et dont les dos taient +assez hauts pour cacher entirement les personnes qui les occupaient. La +nappe tombait terre tout autour de la table. La reine se mettait la +gauche du roi. Ils tournaient le dos la chemine, et en avant dix +pieds taient placs, disposs en cercle, une range de tabourets sur +lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant +le privilge du _tabouret_. Derrire elles se tenaient les autres +femmes, le visage tourn vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon +apptit, mais la reine n'tait pas ses gants et ne dployait pas sa +serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on +s'en allait aprs avoir fait la rvrence. Aucune obligation ne retenait +plus les dames venues pour faire leur cour. + +Beaucoup de personnes qui, sans tre _prsentes_, taient pourtant +connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majests taient +fort affables, restaient jusqu' la fin du dner. Il en tait de mme +ordinairement pour les hommes de la maison du roi. + +Alors commena une vritable course pour aller faire sa cour aux princes +et aux princesses de la famille royale, qui dnaient beaucoup plus tard. +C'tait qui arriverait le plus vite. On allait chez +Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme +Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et mme chez le petit +dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites +duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des +princes taient si petits qu'ils se trouvaient dans la ncessit de +congdier les premires venues pour faire place aux autres. + +L'audience de M. le comte d'Artois tait celle qui plaisait le plus aux +jeunes femmes! Il tait jeune lui-mme, et avait cette charmante +tournure qu'il a conserve toute sa vie. On tenait beaucoup lui +plaire, car c'tait un brevet de clbrit. Il tait sur un ton de +familiarit avec ma tante, et l'appelait _chre princesse_ quand elle +entrait. + +On regagnait ses appartements assez fatigue, et comme on devait aller +le soir au jeu, 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour +ne pas dranger sa coiffure, surtout quand on avait t coiffe par +Lonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dner chez soi avait lieu 3 +heures. C'tait cette poque l'heure lgante. On causait aprs dner +jusqu' 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les +nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matine. +Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le mme salon du +palais o on s'tait tenu le matin. Mais on y trouvait alors galement +des hommes. + +Il fallait tre arriv avant que 7 heures n'eussent sonn, car la reine +entrait avant que le timbre de la pendule ne frappt. Elle trouvait prs +de sa porte un des deux curs de Versailles qui lui remettait une +bourse, et elle faisait la qute chacun, hommes et femmes, en disant: +_Pour les pauvres, s'il vous plat._ Les femmes avaient chacune leur cu +de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait +ce petit impt charitable suivie du cur, qui rapportait souvent jusqu' +cent louis ses pauvres, et jamais moins de cinquante. + +J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dpensiers, se +plaindre indcemment d'tre forcs cette charit, tandis qu'ils ne +regardaient pas risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou +dpenser le matin inutilement bien davantage. + +Mais il tait de bon ton de se plaindre de tout. On tait ennuy, +fatigu d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de +quartier, qui logeaient tous au chteau, se lamentaient de l'obligation +d'tre toute la journe en uniforme. Les dames du palais de semaine ne +pouvaient se passer de venir souper Paris deux ou trois fois dans les +huit jours de leur service Versailles. Il tait du meilleur air de se +plaindre des devoirs qu'on avait remplir envers la cour, tout en +profitant et en abusant mme souvent des avantages que procuraient les +places. Tous les liens se relchaient, et c'taient, hlas! les hautes +classes qui donnaient l'exemple. Les vques ne rsidaient pas dans +leurs diocses et prenaient tous les prtextes pour venir Paris. Les +colonels, qui n'taient astreints qu' quatre mois de prsence leur +rgiment, n'y seraient pas rests cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en +ft rendu compte, un esprit de rvolte rgnait dans toutes les classes. + + +IV + +M. le marchal de Sgur, ministre de la guerre, qui avait assist mon +mariage, accorda un mois de cong mon mari. Aussi, au lieu de partir +pour Saint-Omer, o son rgiment tenait garnison, il resta avec moi +Montfermeil. + +C'est l, qu' l'occasion du got que j'avais pour l'quitation et les +quipages, il commena voir clair dans le caractre de ma grand'mre. +Mme de Montfermeil, que je voyais trs souvent, me proposa de +l'accompagner cheval. Gomme elle avait un cheval trs sage et que ceux +de M. de Gouvernet taient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien +ma disposition. En ayant parl ma grand'mre, celle-ci en montra +beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mcontentement contre +moi, quand elle sut que, devanant mes dsirs, mon mari m'avait donn un +charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans +ses promenades. Mon oncle, de son ct, qui ne montait plus cheval +lui-mme, s'tait occup de me faire dresser par son cuyer un superbe +cheval gris achet en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une +jolie petite voiture, du modle appel aujourd'hui _tilbury_, et je +conduisais moi-mme cet attelage dans les belles alles de la fort de +Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installe pour l't chez nous, sortait +habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux, +dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac, +oncle du duc, qui avait ses ordres l'quipage de M. le comte d'Artois +et chassait au printemps dans la fort basse. + +Pendant le mois de cong que M. de Gouvernet passa Montfermeil, il +m'emmena souvent suivre les chasses cheval. Tous ces amusements de +jeunesse dplaisaient souverainement ma grand'mre dont les +dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement +qu'elle commenait prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions, +qui lui taient propres, et je prvis que nous ne pourrions prolonger +longtemps la vie commune. + +Elle ne se sentait pas encore suffisamment l'aise avec mon mari pour +oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, ds qu'il avait quitt +la chambre, elle commenait mal parler de ma tante d'Hnin et de toute +sa socit, dnonait le dsagrment d'avoir chez soi des jeunes gens +quand on vieillissait, les ennuis qui en taient la consquence, se +complaisait enfin dans une foule de propos pnibles et dsobligeants. M. +de la Tour du Pin, de son ct, me voyant toujours revenir dans ma +chambre avec les yeux rouges, insistait pour connatre les motifs de mon +trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il +ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui +avait t compagne de ma mre au palais, et plusieurs autres de ses +contemporains, il connut bientt l'attitude rprhensible envers sa +fille, que le public reprochait Mme de Rothe, et dont la reine avait +parl ouvertement. Il rsolut ds lors de ne pas souffrir qu'elle en +agt de mme avec moi, et cette pense une fois fixe dans son esprit, +je vcus dans la crainte continuelle que, son extrme vivacit prenant +le dessus, il n'clatt dans quelque manifestation trop vive. + +Il se contint cependant jusqu'au jour du retour son rgiment, qui eut +lieu la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je +restai Montfermeil avec mes parents, en butte la mchante humeur de +ma grand'mre et domine par la crainte de scnes journalires. Ainsi, +lorsque ma tante m'crivait de la rejoindre Paris, pour raccompagner +Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre +pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours. +Aprs tant d'annes, les petits dtails de cet esclavage et de ce +tourment perptuel m'chappent. N'ayant pas conserv les lettres que +j'crivais mon mari et que j'ai brles dans des circonstances que +nous tions loin de prvoir alors, je me souviens seulement, dans leur +ensemble, des chagrins dont j'tais abreuve chaque jour et du dsir que +j'prouvais de m'y drober. Je prvoyais, en effet, que le caractre de +ma grand'mre rendrait impossible notre sjour dans la maison de mon +oncle. La tendresse que ce dernier me tmoignait lui portait ombrage. +Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevque avait conu +beaucoup de got, ne prt de l'empire sur lui. Ds l'poque de mon +mariage, elle rsolut donc de s'tablir de nouveau Hautefontaine avec +mon oncle pour le soustraire plus srement au _danger_ des sentiments +d'affection qui pourraient l'entraner vers nous. + +M. de la Tour du Pin vint passer huit jours Montfermeil vers le milieu +d'aot, M. le marchal de Sgur ayant consenti cette escapade, la +condition qu'il ne se montrerait pas Paris. Les colonels en garnison +dans les Flandres taient alors menacs de passer plusieurs mois de +l'automne et de l'hiver leurs rgiments, cause des troubles de la +Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui +et t bien heureux. Mais l'indcision du roi et la faiblesse du +gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu +peut-tre, en donnant un drivatif l'opinion, dtourner le cours des +ides rvolutionnaires en germe dans les ttes franaises. + + + + +CHAPITRE VII + +I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du +gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la +France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme +de La Tour du Pin Hnencourt.--Excursion Lille.--Un cur +contemporain de Mme de Maintenon.--Retour Montfermeil.--Une +mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine +dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de +Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle +Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises +moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de +Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La +princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le +chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de +Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa +famille. + + +I + +N'crivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des +dissensions qui avaient divis en deux partis les Provinces-Unies des +Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes. +Les premiers dsiraient pour le stathouder, comme premier officier de la +Rpublique, un pouvoir suprieur celui qu'il avait exercer; les +seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes +imposes par les de Witt et les Barneveld. + +Le stathouder[58] tait un homme entirement nul. Mais sa femme, nice +du grand Frdric et soeur du roi de Prusse[59] qui lui avait succd, +tait une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la +tte de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des +provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des +ngociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au +moins, soutenait ces mcontentements. Elle tait assure de l'appui de +l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait gure l'intervention de la +France, malgr l'opinion trs prononce de notre ambassadeur, le comte +de Saint-Priest, qui ne cessait de demander sa faible cour de soutenir +le parti patriote, comme tant le parti _conservateur_. La princesse +d'Orange, pousse par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes +Wesel, suscita une insurrection Amsterdam et La Haye. Le stathouder +fut insult par de prtendus patriotes, et ses partisans exercrent des +reprsailles. L'ambassade de France fut pille, et M. de Saint-Priest se +retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent +alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prtexte +d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne +ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer +sur le territoire prussien, Wesel. Les patriotes eurent la maladresse +de tomber dans le pige. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient +leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans +l'espoir qu'elle serait arrte. Cette dmarche audacieuse lui russit +au del de ses esprances, tille fut prise et conduite prisonnire +Amsterdam. Aussitt les orangistes coururent aux armes et appelrent les +Prussiens leur secours. Ceux-ci marchrent sur-le-champ et vinrent +jusqu' La Haye. Leur route fut marque par l'incendie et le pillage de +tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de +Saint-Priest envoya courrier sur courrier Versailles pour que son +gouvernement ft entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnt +pas le parti qu'il avait encourag jusqu'alors; c'est inutilement que M. +Esterhazy, appel commander le corps d'arme qu'on avait promis aux +patriotes, vint Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put +vaincre l'indcision du roi et la faiblesse de son ministre. + +On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami +et nommait mon frre, conservant l'espoir qu'elle parviendrait +obtenir l'intervention du gouvernement franais en faveur de nos allis, +envoya M. de La Tour du Pin Anvers pour convenir, avec M. de +Saint-Priest, des dispositions adopter si l'on faisait marcher des +troupes. + +Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien +attendre de gnreux ou de dcisif. Nous abandonnmes donc indignement +les patriotes hollandais leur malheureux sort. On se contenta de +rappeler la lgation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un charg +d'affaires, qui fut autoris porter la cocarde orange, sous prtexte +qu'il serait insult s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens +en fussent dcors. M. d'Osmond, nomm ministre La Haye, eut ordre de +ne pas songer rejoindre son poste. + +Beaucoup de patriotes hollandais se retirrent en France, o ils ne +manqurent pas de rpandre leur juste mcontentement. Leurs plaintes +furent accueillies avec intrt par tous ceux qui, dj mcontents du +gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'amliorer. C'est ainsi que +beaucoup de bons Franais furent entrans par le dsir, trs +patriotique alors, de voir s'oprer des changements qui semblaient +ncessaires tous les hommes rflchis et bien pensants. + + +II + +Ma belle-soeur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conu la plus tendre +amiti, avait t retenue Paris, par la maladie de son fils cadet qui +avait t la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de +la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester leurs rgiments et +que, par consquent, M. de La Tour du Pin, subissant le mme sort, ne +pouvait revenir, ma belle-soeur me proposa, le 1er octobre, de +l'accompagner la campagne. Son frre pourrait alors nous y rejoindre, +puisque son rgiment tait en garnison Saint-Omer, une petite +journe d'Hnencourt, situ entre Amiens et Arras. La difficult tait +de faire agrer ce voyage ma grand'mre qui, depuis l'absence de mon +mari, avait repris toute son autorit sur moi. Je ne trouvais pas le +courage de me charger de la proposition, ma belle-soeur encore moins. +Nous imaginmes alors de faire adresser la demande par mon mari +lui-mme. Je guettai le moment o ma grand'mre recevrait la lettre, +pensant bien qu'elle n'oserait refuser et dtermine ne pas rester un +moment aprs avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scnes +qui suivraient. + +Au jour marqu, la lettre arriva, et ma grand'mre me demanda +brusquement, sans prambule: Quand partez-vous? quoi je rpondis en +tremblant que ma belle-soeur m'attendait. Nous partmes effectivement +ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux +enfants et moi dans la sienne. + +J'ai conserv le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutume la +contrainte dans laquelle le terrible caractre de ma grand'mre tenait +tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence +s'tait transforme lorsque je me vis entre mon mari et son aimable +soeur. Ils taient l'un et l'autre extrmement gais et spirituels. Nous +allmes Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frre, qui y tait +avec son rgiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amuse que +pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les +tablissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'ides +nouvelles, qui se fixrent dans ma mmoire pour n'en plus sortir; et +avec l'habitude que j'avais contracte en Languedoc, et que j'ai +conserve depuis, de questionner les gens sur leur spcialit, je +classai dans mon esprit tous les dtails d'une ville de guerre, et bien +d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin, +son emploi, etc., etc. Ma tte m'a toujours paru avoir de l'analogie +avec la galerie o l'on garde, Rome, les vingt mille nuances avec +lesquelles se font les tableaux en mosaque, et lorsque j'ai besoin d'un +souvenir, je retrouve encore trs bien, malgr mon grand ge, la case o +je dois l'aller chercher. + +Nous revnmes Hnencourt o nous trouvmes le bon cur, g de +quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au chteau. Il avait dit sa premire +messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les +dtails de Saint-Cyr. J'avais moi-mme visit cet admirable +tablissement, dans mon enfance, avec Mme lisabeth, qui avait la bont +de me prendre avec elle la promenade ou la chasse, lorsque j'tais +avec ma mre Versailles. + +La permission de revenir Paris ayant t donne aux colonels, +lorsqu'il fut dcid que la France abandonnait les patriotes hollandais + leur malheureux sort, nous reprmes, mon mari et moi, la route de +Montfermeil, ma belle-soeur devant rester la campagne jusqu'au +commencement de l'hiver. Il tait alors d'usage lgant que les colonels +voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux paulettes, et les +femmes en trs lgant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant, +que celle avec laquelle on montait cheval. Il fallait que cet +habillement, y compris le chapeau, arrivt de Londres, car la fureur des +modes anglaises tait alors pousse l'excs. J'avais donc l'air aussi +anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulire mprise. + +Ma femme de chambre tait partie pour Paris dans une autre voiture, et +notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et +moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue +du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture +sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme +nous sortions de notre voiture casse, la vue de ce jeune colonel en +compagnie d'une trs jeune anglaise fit natre dans l'esprit de la bonne +dame un soupon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de +nous mener au Bourget, situ un quart de lieue seulement, et o nous +dmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crt pas un mot, +elle renvoya toutefois sa jeune socit pied au chteau pour nous +conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne +parla qu' M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais +pas franais. Arrive devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau, +attel de six chevaux, avec des gens galonns la livre de mon oncle +l'archevque, elle tomba dans des confusions qui me donnrent une +prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre +dame ne put empcher cette historiette de parvenir, par son fils, +jusqu' Versailles, o l'on avait encore le temps de penser aux choses +plaisantes. + + +III + +Bientt aprs, je me trouvai grosse, ce qui nous empcha d'accompagner +mon oncle et ma grand'mre Montpellier, comme nous nous l'tions +promis, puis de revenir de l par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon +beau-pre. Il fut arrang que pendant l'absence de mes parents, nous +irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hnin. Comme elle me menait dans +le monde, cela tait plus agrable et plus commode. Il n'tait pas +d'usage alors qu'une jeune femme part seule dans le monde, la premire +anne de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses +jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec +soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient mme le +rigorisme jusqu' blmer qu'on allt, avec son mari, se promener aux +Champs-lyses ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on ft +suivie d'un laquais en livre. Mon mari trouvait la coutume +insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis cette tiquette. + +Une fois tablis chez ma tante, o nous nous trouvions bien plus heureux +et plus tranquilles que chez ma grand'mre, nous allmes presque chaque +jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pt +ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper +les loges de la reine. C'tait une faveur qu'elle n'accordait qu' six +ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait l'Opra, +la Comdie-Franaise et au thtre alors nomm la Comdie-Italienne, o +l'on jouait l'opra-comique en franais. Nous n'avions qu' lire le +_Journal de Paris_ pour dcider de notre choix entre les diffrents +thtres. + +Ces loges, toutes trois aux premires d'avant-scne, taient meubles +comme des salons trs lgants. Un grand cabinet, bien chauff et +clair, les prcdait. On y trouvait une toilette toute monte, garnie +des objets ncessaires pour refaire sa coiffure si elle tait drange, +une table crire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre +o restaient les gens. l'entre se tenait un portier la livre du +roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on +arrivait la Comdie-Italienne pour la premire pice, qui tait +toujours la meilleure, et l'Opra pour le ballet. Je ne rapporte ces +dtails assez futiles que pour tablir leur contraste avec ma position +actuelle, alors qu' l'ge de soixante et onze ans je suis oblige de me +refuser une mauvaise chaise porteur de quarante sols pour aller le +dimanche la messe quand il pleut. + +Puisque me voici tablie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa +socit, la plus lgante et considre de Paris, et par laquelle je fus +adopte ds mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre +femmes trs distingues, lies ensemble ds leur jeunesse par une amiti +qui, leurs yeux, reprsentait comme une sorte de religion, peut-tre, +hlas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se dfendaient +les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions, +les gots, les ides de chacune; protgeaient, envers et contre tous, +les jeunes femmes qui se liaient quelqu'une d'entre elles. +Considrables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme +d'Hnin, la princesse de Poix, ne Beauvau; la duchesse de Biron, qui +venait de perdre sa grand'mre, la marchale de Luxembourg, et la +princesse de Bouillon, ne princesse de Hesse-Rothenbourg, taient ce +qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire, +Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de +cette socit, mais leurs principes et leurs ides taient accepts avec +empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, frquentaient ce +cnacle de gens de lettres, cette poque compltement spar de la +haute classe des gens de la cour. + +Le ministre de M. Necker fut ce qui contribua le plus mler les +classes diverses qui s'taient tenues loignes l'une de l'autre +jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pdante et prtentieuse, amena au +contrle gnral, quand elle s'y tablit avec son mari, tous les +admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Stal, sa +fille, appele par son rang d'ambassadrice vivre dans la socit de la +cour, attira de son ct chez M. Necker toutes les personnes ayant des +prtentions l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le +marchal de Beauvau, pre de Mme de Poix, tait ami de M. Necker. Sa +femme tait un des _grands juges_ de la socit de Paris, il fallait en +tre reue et approuve pour acqurir quelque distinction. Elle attirait +chez elle, tout en les protgeant avec assez de hauteur, toute la tourbe +des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des +conomistes_. + +Mais revenons ma tante. Mme d'Hnin avait trente-huit ans lorsque je +me mariai. Elle avait pous, quinze ans, le prince d'Hnin, frre +cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira +comme le plus beau couple qui et jamais paru la cour. Mme d'Hnin eut +la petite vrole la seconde anne de son mariage, et cette maladie, dont +on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage +une humeur qui ne se gurit jamais. + +Cependant elle tait encore trs belle lorsque je la connus, avait de +beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une +taille superbe, l'air suprieurement noble. Son contrat de mariage avait +tabli le rgime de la sparation de biens, et jusqu' la mort de sa +mre elle vcut avec elle. M. d'Hnin, tout en ayant un appartement dans +la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne ft pas spar +juridiquement de sa femme, vivait nanmoins de son ct, comme cela se +voyait trop souvent la honte des bonnes moeurs, avec une actrice de la +Comdie-Franaise, Mlle Raucourt, qui le ruinait. + +La cour justifiait par son indiffrence ces sortes de liaisons. On en +riait, comme d'une chose toute simple. La premire fois que j'allai +Longchamp avec ma tante, nous croismes plusieurs fois, dans la file des +voitures, celle de cette actrice, absolument semblable la voiture dans +laquelle nous tions nous-mmes. Chevaux, harnais, habillement des gens, +tout tait si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions +passer dans un miroir. Lorsque la socit est assez corrompue pour que +tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment +s'tonner des excs auxquels les basses classes, ayant de si mauvais +exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances +dans ses sentiments, et ds qu'on lui donne sujet mpriser et har +ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se rfrner qu'il se livre ses +impressions. + +Les femmes de la haute socit se distinguaient par l'audace avec +laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues taient connues +presque aussitt que formes, et quand elles taient durables, elles +acquraient une sorte de considration. Dans la socit des _princesses +combines_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions +ces coutumes blmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente +une grande partie de l'anne, n'avait jamais t accuse d'aucune +intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage, +quoique ge de quarante ans. C'tait la plus aimable personne du monde. + +Mme de Lauzun, nomme ensuite la duchesse de Biron quand mourut le +marchal de ce nom, mon respectable adorateur, tait un ange de douceur +et de bont. Aprs la mort de la marchale de Luxembourg, sa grand'mre, +avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris, +elle avait achet un htel rue de Bourbon, donnant sur la rivire, et +l'avait arrang avec une simple lgance, proportionne sa belle +fortune aussi bien qu' la modestie de son caractre. Elle y habitait +seule, car son mari, l'exemple de M. d'Hnin, vivait avec une actrice +de la Comdie-Franaise. Depuis la mort de ma mre, dont l'amiti et +l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'tait +ml aux habitus du duc d'Orlans--galit--qui corrompait tout ce qui +l'approchait. + +La duchesse de Lauzun avait une bibliothque trs curieuse et beaucoup +de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Hlose_, +tout entier crit de sa main, ainsi qu'une quantit de lettres et de +billets de lui Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulirement la +lettre qu'il lui crivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux +_Enfants trouvs_ et pour justifier une si inconcevable rsolution. Les +sophismes qu'il produit l'appui de cette action barbare, sont mls +aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur +que Mme de Luxembourg venait d'prouver en perdant... son chien. Je +crois que tous ces manuscrits prcieux, ainsi que toutes les ditions +rares de cette collection, ont t ports la Bibliothque du roi, +aprs la mort funeste de Mme de Biron. + +Mme la princesse de Bouillon avait t marie trs jeune au dernier duc +de Bouillon, qui tait imbcile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui +l'htel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais, +comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en +compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous +les jours pour dner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux +couverts mis en face l'un de l'autre. Grce au ciel, je n'ai jamais eu +le malheur de rencontrer ce paquet humain informe port sur les bras de +ses gens. L't, il s'installait chez lui, Navarre, dans ce beau lieu +qui a appartenu depuis l'impratrice Josphine. Mais Mme de Bouillon, +je crois, y allait peu ou point. + +C'tait une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrment, et, +mon gr, ce que j'ai connu de plus distingu. aucun moment elle +n'avait t jolie. Elle tait d'une excessive maigreur, presque un +squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retrouss, de +vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dgingande, elle se +blottissait dans le coin d'un canap, retroussait ses jambes sous elle, +croisait ses longs bras dcharns sous son mantelet, et de cet +assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des ides si +originales, une conversation si amusante, que l'on tait entran et +enchant. Sa bont pour moi tait fort grande, ce dont je me sentais +trs fire. Elle permettait mes dix-huit ans d'aller couter ses +quarante ans, comme si nous eussions t du mme ge. Le grand intrt +que je prenais sa conversation lui plaisait. Elle disait ma tante: +La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin. Je n'ignorais +pas qu' 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de +rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait dsespre, car depuis +vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y +tait pas encore accoutume. + +Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs +amants. Elle levait mme une petite fille, qui lui ressemblait +frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour +l'amant qu'elle avait adopt pour la vie, mais certes il tait alors +seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa +matresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le +veux croire, mais il enfouissait ses trsors, et l'on ne se rappelait +jamais rien de sa conversation. + +Le chevalier de Coigny, frre du duc[60] premier cuyer du roi, tait +reconnu, jusqu' mon mariage, pour tre l'amant de ma tante, ou du moins +il en avait la rputation. supposer mme qu'il l'et jamais t, il y +avait assurment bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un +autre attachement le liait alors Mme de Monsauge, veuve d'un fermier +gnral, et mre de la charmante comtesse tienne de Durfort. Il l'a +pouse depuis. + +J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il +avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me +disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-tre si +je les racontais. Destine vivre dans le plus grand monde et la +cour, j'coutais ses rcits avec intrt, car la connaissance des temps +passs m'tait trs utile. + + +IV + +Les gens de l'ge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de +Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils taient au +plaisir que je tmoignais causer avec eux. La socit de ma tante +avait dcid que je devais tre une femme _ la mode_. De mon ct, +j'avais rsolu, chose trs facile, puisque j'aimais passionnment mon +mari, de ne jamais couter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me +conviendrait pas. Je les traitais sans austrit, sans pruderie, mais +avec cette sorte de familiarit qui dconcerte la coquetterie. +Archambault de Prigord disait: Mme de Gouvernet est insupportable; +elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils taient ses +frres. + +Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie personne, +je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu' +impatienter ma tante qui, malgr la supriorit de son esprit, avait eu +beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommenait, +maintenant pour moi. + +Je savais aussi combien il tait important de se concilier les vieilles +femme, alors toutes-puissantes. Ma grand'mre s'en tait fait des +ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, aprs que le +monde l'et abandonne. C'tait pour moi un dsavantage que d'avoir t +leve par elle. Il me fallait remonter le torrent auprs de beaucoup de +personnes qui avaient aim ma mre, et aux yeux desquelles la protection +de ma grand'mre constituait un grief, presque un tort. + +J'avais renou mon amiti d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur +socit tait toute diffrente de celle de ma tante, mais elle ne +dsapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes +amies de ma belle-soeur, qui, tout en frquentant comme moi l'entourage +de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes. + +Une maison o nous allions toutes, et o on me recevait avec la plus +affectueuse familiarit, tait celle de Mme de Montesson. Elle aimait M. +de La Tour du Pin comme un fils. Install chez elle depuis la mort de +Mme de Monconseil, il y tait rest jusqu' son mariage. Elle m'avait +accueillie avec une bont extrme, et je m'tais lie d'amiti avec sa +nice[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus ge que moi de +trois ans, et considre alors comme le modle des jeunes femmes. Elle +tait prte d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier. + +Les mchants prtendaient que Mme de Montesson, entrane par une +passion trs vive pour M. de Valence, l'avait dcid pouser sa nice, +afin d'avoir un prtexte de se dvouer entirement lui. Je ne sais pas +ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu tre sa mre, mais on ne peut +nier que son empire sur Mme de Montesson tait tel qu'il fut cause de sa +ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans +l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc +d'Orlans[62]. + +Il est de notorit qu'elle tait la femme trs lgitime de ce prince, +et qu'elle avait t marie par l'archevque de Toulouse, Lomnie, en +prsence du cur de Saint-Eustache, et dans son glise, Paris. Le roi +ne voulut pas reconnatre le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller +la cour. M. le duc d'Orlans quitta son habitation du Palais-Royal pour +s'tablir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que +venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chausse-d'Antin. On abattit +toutes les sparations intrieures, et les deux jardins furent runis en +un seul. M. le duc d'Orlans conserva toutefois son entre sur la rue de +Provence, avec un suisse sa livre, et Mme de Montesson la sienne avec +son suisse particulier en livre grise; mais les cours restrent +communes. + +Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son +deuil de veuve, pendant lequel elle s'tait retire au couvent de +l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement +et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne rputation. Elle +voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distingue, depuis les +plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors +ni ftes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orlans, ce que je +regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse t sa +fille et, grce son grand usage du monde, sa conversation et ses +conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter +sur quelque intrt que ce ft, et j'tais assure de trouver en elle un +dfenseur, si quelqu'un m'avait attaque. Il ne se passait presque pas +de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson +me retenait dner, quand l'heure tait dj avance. D'autre fois elle +m'envoyait dire de revenir dner avec elle, et cela sans faon, dans ma +toilette du matin. + +J'avais donc pris mon essor pendant ce sjour que je fis chez Mme +d'Hnin. Mes parents ayant prolong leur sjour en Languedoc, lorsqu'ils +revinrent, vers le mois de fvrier 1788, je me trouvai mon tour dans +l'impossibilit de quitter ma tante pour aller les rejoindre. + +Une fausse couche m'alita. Elle fut provoque par trop de sang, je +crois; peut-tre n'tait-elle que la consquence d'une imprudence que je +commis Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie, +j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne ft dj +entre, je me mis courir, heurtant mon panier aux portes en passant, +ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodit +et revins Paris; mais, deux jours aprs, je tombai malade. Cet +accident me fut doublement pnible, et par le chagrin personnel qu'il me +causa, et par la dception, comme je le savais, que mon excellent +beau-pre en devait prouver. + +Ma grand'mre me fit visite en arrivant Paris. J'tais encore retenue +dans mon lit par une extrme faiblesse; mais elle feignit de croire que +c'tait un jeu jou pour rester chez ma tante. Bientt, par nos +conversations, elle apprit mes succs dans le monde, le bon accueil que +je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle dtestait, la +prvenance et l'amabilit que me tmoignaient les amis de ma mre. Elle +en conut un dpit mortel, et ds ce moment, je l'imagine, elle rsolut +de saisir le premier motif qui se prsenterait pour nous obliger +quitter la maison de mon oncle. Je retournai nanmoins l'htel Dillon. +On m'y avait arrang un charmant appartement dans les mansardes, auquel +on accdait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux, +qui passait prs du cabinet de toilette de ma grand'mre. + +Le souvenir de la suite des circonstances qui amenrent la rupture avec +mes parents ne m'est pas rest. La haine indomptable de ma grand'mre +pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrne motive par le got que +mon oncle lui tmoignait, la crainte que ce dernier ne se laisst aller + parler de ses affaires mon mari, et par consquent divulguer +celles de ma grand'mre et tous les engagements qu'elle avait pris pour +lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe +dans notre intrieur. Aprs plusieurs mois de conflits rpts, ma +grand'mre, pousse et excite par de mauvais conseillers, nous signifia +de sortir de chez elle. Malgr mes larmes, malgr l'intervention de mon +oncle l'archevque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui +craignait trop ma grand'mre pour oser lui rsister, nous dmes quitter +l'htel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788. + +Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bont. Ce fut avec un +profond chagrin cependant, malgr tous les tourments que m'infligeait le +caractre de ma grand'mre, que je me sparai de mes parents. La socit +se partagea dans son opinion. Les uns m'attriburent des torts +imaginaires. Les anciens amis de ma mre me dfendirent avec chaleur. La +reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'chappa +aux attaques. On l'accusa de violence, de prcipitation, etc. Enfin +cette poque fut une des plus pnibles de ma vie. J'ai connu alors mon +premier rel chagrin et le souvenir m'en cause une peine trs vive +encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer. + + + + +CHAPITRE VIII + +1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788 +Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette +de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de +La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers +de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la +littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de +Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon, +depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du +Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de +l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la +catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes +gens.--chec de M. de La Tour du Pin la reprsentation aux +tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de +l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La +princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de +l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes +anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de +Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de +Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de +poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de +Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon. + + +I + +1788.--Ma tante, Mme d'Hnin, nous recueillit dans sa maison de la rue +de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chausse, qui donnait sur un petit +jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui tre charge. Une +cuisinire notre service nourrissait nos gens et prparait nos repas +quand ma tante dnait dehors ou tait de semaine. + +Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quitte, rsista aux offres, + toutes les avances et mme aux prires de ma grand'mre pour +m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrme +et ma confiance en elle tait sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni +crire, elle tait capable du dvouement le plus absolu, et elle avait, +comme je crois l'avoir dj dit, un jugement d'une justesse surprenante +sur les caractres et les personnes. Elle m'a t bien utile. Je +n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer. + +Nous allmes passer l't de 1788 Passy, dans une maison que Mme +d'Hnin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma +tante et moi y tions demeure. Ces dames y venaient tour tour. Je +commenais une grossesse et je me mnageais beaucoup, dans la crainte +d'un nouvel accident. Cependant je continuai me rendre Versailles +jusqu'au jour o je fus grosse de trois mois. Aprs cette poque il +n'tait pas d'usage d'aller la cour. + +La reine avait la bont de me dispenser de l'accompagner la messe, +craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je +restais dans sa chambre pendant qu'on tait la chapelle, et je connus +ainsi tous les dtails du service des femmes de garde-robe. Il +consistait faire le lit, emporter les vestiges de toilette, +essuyer les tables et les meubles. Ce qui paratrait bien singulier dans +les moeurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les +immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis taient les draps +et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doubles de +taffetas vert. Alors quatre valets en livre venaient retourner les +matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Aprs +quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps +blancs et arranger les couvertures. Le tout tait fait en cinq minutes, +et quoique la messe ne durt pas, aller et retour compris, plus de +vingt-cinq trente minutes, je restais encore seule un assez long +moment, installe dans un fauteuil prs de la fentre. Quand il y avait +beaucoup de monde, la reine, toujours prvenante, me disait en passant +d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'pargner la fatigue de +rester trop longtemps sur mes jambes. + +Ces prcautions m'empchrent d'assister la rception des ambassadeurs +de Tippoo-Sab, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient +demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur +donnmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces +trois Indiens restrent plusieurs mois Paris, aux frais du roi, +voitures partout dans un carrosse six chevaux. Je les ai vus trs +souvent l'Opra et dans les autres lieux publics. Ils taient tous de +ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur +descendaient la ceinture, et portaient de trs riches costumes. +l'Opra, une belle loge aux premires leur tait rserve. Assis dans de +grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chausss de +babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, la grande joie du +public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais. + + +II + +M. de La Tour du Pin venait d'tre nomm colonel du rgiment de +Royal-Vaisseaux. Ce corps tait trs indisciplin, non pas par la +conduite des soldats et des sous-officiers, qui tait excellente, mais +par l'attitude des officiers, gts par leur prcdent colonel, M. +d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une +grande svrit sur la discipline, arriva son rgiment, il trouva que +ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de +Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constat qu'aux +exercices journaliers le rgiment tait command par les sous-officiers +et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin +dclara, qu'allant lui-mme chaque jour l'exercice, au soleil levant, +il entendait que tous les officiers y fussent aussi prsents. Cet ordre +dchana des fureurs inoues. Un camp devait tre form cette anne +Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Cond. On dsigna le +rgiment de Royal-Vaisseaux comme rgiment de modle, afin de mettre +excution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paratre. +Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait d +tre, les mcontenta, parce qu'elle les obligeait renoncer aux +habitudes de paresse et de ngligence qu'on leur avait laiss prendre. +Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour rsister toutes +les objurgations de leur chef. Punitions, arrts, prison, rien ne put +les dterminer remplir leurs devoirs. La rsolution fut mme prise par +les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en +dispenser officiellement. Toutes les invitations dner qu'il leur +envoya furent dclines. C'tait presque une rvolte ouverte. L't se +passa ainsi. Le camp se forma, et le rgiment s'y rendit. La premire +manoeuvre, qu'il devait excuter comme modle, alla mal. M. de La Tour du +Pin tait furieux. Il rendit compte M. le prince de Cond du mauvais +esprit du rgiment, ou plutt du corps d'officiers. Le prince dclara +que si, la premire manoeuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il +les enverrait tous aux arrts, pour tout le temps de la dure du camp, +et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace +fit effet. De plus, la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines, +laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux +aucune rcompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le +colonel resterait l'hiver la garnison. Ces messieurs se soumirent +alors, firent des excuses M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se +conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donn un mauvais exemple, +qui ne fut que trop suivi un an aprs. + + +III + +Pendant que ces choses se passaient Saint-Omer, je vivais trs +agrablement Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais +souvent Paris, et aussi passer quelque temps Berny, chez Mme de +Montesson, toujours pleine de bonts pour moi. J'y rencontrais trs +frquemment le vieux prince Henri de Prusse, frre du grand Frdric. +C'tait un homme de beaucoup de capacit militaire et littraire, grand +admirateur de tous les philosophes que son frre avait attirs sa +cour, et particulirement de Voltaire. Il connaissait notre littrature +mieux qu'aucun Franais. Il savait par coeur toutes nos pices de +thtre, et en rptait les tirades avec le plus effroyable accent +allemand qu'on pt entendre, et une fausset d'intonation si ridicule +que nous avions bien de la peine nous empcher de rire. + +Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur +Zare[63], le prince aussitt de proposer d'en jouer les principales +scnes, ayant tudi, dit-il, de faon toute particulire, le personnage +d'Orosmane. Aussitt on distribue les rles. Le prince Henri fera le +sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, reprsentera +Zare; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur +acteur, sera Nrestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposs +comme les siges au thtre et tous les flambeaux du chteau sont +rassembls pour former la rampe. J'tais la seule spectatrice avec +quelques jeunes personnes, parentes ou protges de Mme de Montesson, +car Mme de Valence jouait le rle de Fatime, et M. de Valence celui de +Lusignan. Le prince ne nous fit pas grce d'un vers. Au dnouement, +n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau +couper les brochures, et on avana un canap sur lequel il se laissa +tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette +reprsentation, dont le prince fut nanmoins parfaitement satisfait. + +On runissait pour lui plaire des littrateurs distingus: Suard, +Marmontel, Delille, qui lisait les diffrents pisodes de son pome de +l'Imagination, encore l'tat de manuscrit; Elzar de Sabran, g de +douze ans seulement, qui rcitait dj des fables de sa composition. +Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid +visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulire qu'il +ignorait compltement sa langue et parlait parfaitement le franais. + + +IV + +N'crivant pas l'histoire de la Rvolution, je ne parlerai, pas de +toutes les conversations, des contestations, des disputes mme que la +diffrence des opinions occasionnaient dans la socit. Pour mes +dix-huit ans, ces discussions taient fort ennuyeuses, et je tchais de +m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante +maison, o m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une +grande intimit, dater surtout du jour o j'avais d quitter mes +parents. L'htel de Rochechouart tait une de ces maisons patriarcales +que l'on ne verra plus et o se mlaient sans gne, sans ennui, sans +exigence, plusieurs gnrations. + +Mme de Courteille, veuve trs riche, avait mari sa fille unique au +comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs +deux filles, une belle et vaste maison btie par eux dans la rue de +Grenelle. Mme de Rochechouart tait l'amie intime de ma mre, et j'avais +pass mon enfance avec ses deux filles, plus ges que moi de deux +quatre ans. L'ane avait pous, quinze ans, le duc de Piennes, +depuis duc d'Aumont. C'tait une aimable personne, agrable de figure +sans tre prcisment jolie. M. de Piennes, amant avou et dclar, +selon l'usage de la haute socit d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa +femme trs malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin caus +par ses mauvais procds, tout en essayant de le cacher soigneusement et +sans jamais profrer une plainte. Il possdait les plus beaux chevaux de +Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la +menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux +Champs-lyses, nous rencontrions dans son phaton le duc de Piennes +avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse dtournait les yeux, et nous +n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les +deux. Cependant ce mnage si mal assorti avait deux enfants, deux +garons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, tait albinos. +Ses cheveux, ses sourcils et ses cils taient comme de la soie blanche; +ses yeux, bleu clair et rouges, pareils ceux d'un lapin angora. Il ne +pouvait supporter la lumire, et on lui mettait une petite visire de +taffetas vert, qu'il n'a cess de porter pendant son enfance. L'an +avait une charmante figure et tait fort spirituel. Il a t tu en +Crime. + +C'est avec la seconde soeur Rochechouart, Rosalie, que j'tais le plus +lie. On l'avait marie douze ans et un jour avec le petit-fils du +marchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. +cette poque, elle tait encore petite fille, gentille, mais maigre et +fort dlicate; lui, un jeune garon dsagrable, pdant, et que, dans +nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait t +clbr avant la mort de ma mre, et j'y avais assiste. Aussitt aprs +le dner, qui eut lieu l'htel de Richelieu, et o toutes les +gnrations taient reprsentes, depuis celle du marchal, dont le +premier mariage datait du rgne de Louis XIV, jusqu' celle des amies de +la marie, petites filles de mon ge, le mari s'en fut avec son +gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au +commencement de l'anne, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788 + 1789. Il tait devenu alors un beau et grand jeune homme, et un +excellent sujet. + +On se rjouissait de son arrive l'htel de Rochechouart; mais sa +pauvre femme tait loin de partager cette joie. Devenue compltement +bossue quatorze ans en se formant, elle se doutait, hlas! que son +mari aurait horreur de cette difformit. Elle ne s'illusionna pas au +point de croire que son talent de musicienne, sa voix anglique, son +instruction tendue, son caractre adorable et son esprit lev +pourraient faire oublier ce mari, un inconnu presque, une telle +infirmit. Elle comprit que son visage agrable, sa physionomie +spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacres comme des perles ne +suffiraient pas compenser une taille contrefaite. + +Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, son +retour, deux soeurs, nes du second mariage de son pre, toutes deux +aussi disgracies de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis +Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit +prendre la France en horreur. + +Aux premiers indices de la Rvolution naissante il migra, se rendit en +Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre +les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'arme +de l'impratrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il +assista la prise d'Ismal et s'y distingua fort. Aprs la mort de son +grand-pre et de son pre, il fut nomm premier gentilhomme de la +Chambre. + +Rentr en Fiance sous le Consulat, il repartit bientt pour la Russie, +dont il n'est revenu qu' la Restauration, aprs avoir t plusieurs +annes durant gouverneur d'Odessa. + +M. de Richelieu passa prs d'un an Paris, et pendant cet hiver de 1788 + 1789, l'htel de Rochechouart fut une des plus agrables maisons de +Paris. On y donna trs souvent des soires musicales qui ncessitaient +des rptitions plus agrables que la soire elle-mme. + + +V + +Au mois de dcembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point +de mourir. Aprs vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au +monde un enfant, mort trangl en naissant. Je ne le sus pas sur le +moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures aprs la fivre +puerprale, qui rgnait alors Paris sur les femmes accouches, me +mettait l'agonie. + +Quoique soigne par les premires clbrits mdicales de cette poque, +M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, mdecin, leur science ne +m'et pas sauve de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire +l'un l'autre: Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera +morte avant deux heures. Effraye, elle en avertit un chirurgien nomm +Couad, qui tait fort attach M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien +proposa mon mari d'essayer de me sauver par un remde violent, que mes +dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il +n'y avait pas un moment perdre. M. de La Tour du Pin, dsespr, +consentit tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipcacuana, +dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remdes que +j'ignore me furent donns, et le soir, j'tais hors de danger. Et cela +malgr la condamnation des grands mdecins qui, aprs s'tre retirs, se +vantrent de m'avoir sauve. Je restai longtemps trs faible et accable +par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin +ne me manqua. Auprs de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit +mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je +reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique +l'htel de Rochechouart. + +Ces sances musicales taient fort distingues. Elles avaient lieu une +fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble taient rpts plusieurs +fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, clbre pianiste du +temps; un chanteur de l'Opra italien avait l'emploi de tnor; Mandini, +autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu tait la _prima +donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les choeurs taient +chants par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon. +Nous excutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne +n'pargnait sa peine, et Viotti tait d'une svrit excessive. Nous +avions encore pour juge, les jours de rptition, M. de Rochechouart, +musicien dans l'me, et qui ne laissait passer aucune faute sans la +relever. + +L'heure du dner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son +de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de +Rochechouart en disant qu'il y avait assez dner pour tout le monde. +On restait, et aprs le dner la rptition reprenait. Ce n'tait plus +une matine, mais proprement parler une journe musicale. + + la soire du jour de l'excution, assistaient toujours cinquante +personnes de tous les ges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet +jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles +venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle +jeunesse. + +Eloigne maintenant du monde, je ne puis juger par moi-mme de la +socit actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter +qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette +harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prtention qui rgnaient +alors dans les grandes maisons de Paris. L se mlaient, la plupart du +temps, trois gnrations, sans se gner, sans se nuire. l'poque o +j'cris, ces runions, o tous les ges se confondaient, sont choses du +pass, parat-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles +dames ne vont plus dans le monde. + +Il me semble que ce fut vers le printemps de cette anne que le duc de +Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place lord Gower et sa +charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un +beau bal. Le souper, organis par petites tables, eut lieu dans une +galerie tout entire garnie de feuillages. Au bas des billets +d'invitation, il avait mis fort cavalirement ces mots: Les dames seront +en blanc. Cette sorte d'ordre me dplut. Je protestai en me commandant +une charmante robe de crpe bleu, orne de fleurs de la mme couleur. +Mes gants taient garnis de rubans bleus, mon ventail de nuance +semblable. Dans ma coiffure, arrange par Lonard, se trouvaient des +plumes bleues. Cette petite folie eut son succs. On ne manqua pas de me +rpter satit: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset +lui-mme s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient +mauvaise tte. + + +VI + +Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous +aurions pu dire, comme dans _Tancrde:_ + + ... Tous ces cris d'allgresse + Vont bientt se changer en des cris de tristesse[65]. + +On marchait vers le prcipice en riant, en dansant. Les gens graves se +contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France, +disaient-ils, allait se rgnrer. Le mot de _Rvolution_ n'tait pas +profr. Celui assez os pour le prononcer aurait pass pour un fou. +Dans la haute socit, cette scurit mensongre sduisait les esprits +sages, dsireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation +des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honntes +et purs, et parmi eux le roi lui-mme, le premier partager leurs +illusions, espraient, ce moment, qu'on allait entrer dans un ge +d'or. + +Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se drouler devant +moi tous ces vnements, je reste confondue du profond aveuglement du +malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orlans +avait commenc ses menes tnbreuses bien avant les tats-Gnraux. +Cependant le cahier qu'il avait envoy dans les diffrents bailliages o +il avait des proprits, semblait inspir par le patriotisme et +tmoignait de bonnes intentions. Le cahier fut port par plusieurs +personnes de la socit, charges de le reprsenter dans les assembles +de la noblesse des bailliages. Ces reprsentants pouvaient tre nomms +dputs aux tats-Gnraux. M. de La Tour du Pin alla Nemours avec le +vicomte de Noailles, frre du prince de Poix; mais M. de Noailles +l'emporta sur mon mari, qui choua aussi Grenoble, o il avait t +reprsenter son pre. Ce dernier fut lu en Saintonge. + +Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus trs +satisfaite que M. de La Tour du Pin n'et pas t nomm membre d'une +Assemble qui nous a t si funeste. Ma satisfaction provenait tout +simplement du profond ennui que me causaient les interminables +conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les +habitus de la socit de ma tante, ma tante elle-mme, ne tarissaient +pas sur les moyens employer pour rformer les abus, amener une +meilleure rpartition des impts. On insistait surtout sur la ncessit +de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de +l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66] +lui-mme, malgr sa prtention de la savoir fond, en ignorait les +dtails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa +parole charmait les dames, qui l'coutaient avec dlices. Ma tante en +avait la tte tourne, et ne doutait pas de ses succs aux +tats-Gnraux. + +Il venait d'tre lu dput l'Assemble de la noblesse Paris. +J'avais assist une des premires runions de cette Assemble. Nous +tions vingt ou trente femmes caches derrire les rideaux des tribunes +mnages dans les fentres de la salle. Un incident remarquable attira +l'attention sur M. de Lally. la nomination du bureau, les deux +premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour tre socitaires +de l'Assemble, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprmesnil, +prsident au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprmesnil avait t le +rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le gnral de +Lally[67] sur l'chafaud en 1766. Devant les diffrentes cours o M. de +Lally, son fils, s'tait prsent pour obtenir la rhabilitation de la +mmoire de son pre et la cassation de l'arrt, M. d'Eprmesnil avait +plaid contre lui et agi de toutes faons pour faire maintenir la +condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine +profonde s'tait dclare entre les deux hommes. C'tait le feu et +l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrtaires et qu'ils +quittrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir cte +cte au bureau, un murmure d'intrt trs marqu pour M. de Lally se fit +entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brves +paroles adresses l'Assemble pour la remercier de sa nomination, il +indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparatre +devant l'intrt public. + +La nomination du prsident fit aussi grande sensation. cette haute +fonction fut appel M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingu +par sa charmante figure et son loquence que par les rares qualits de +son esprit et de son caractre. Il pronona un beau discours, +certainement improvis, puisqu'il ne devait pas s'attendre tre appel + la prsidence d'une Assemble dont il tait le plus jeune membre. Sa +belle figure, son discours, son loquence produisirent sur la jeune et +belle princesse Lubomirska, assise ct de moi, un effet qui devait +lui tre fatal. Ds ce moment, naquit en elle une passion folle pour M. +de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi +une des premires victimes de la Terreur. + +Vers le commencement du printemps de 1789, succdant au terrible hiver +qui avait t si dur aux pauvres, le duc d'Orlans--galit--tait trs +populaire Paris. Il avait vendu, l'anne prcdente, une grande partie +des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait +gnralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient t +consacrs soulager les misres du peuple pendant l'hiver rigoureux qui +venait de s'couler. Par contre, on ne disait rien, tort ou raison, +des charits des princes de la famille royale, de celles du roi et de la +reine. Cette malheureuse princesse tait tout entire livre la +famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle Paris. Le peuple ne +voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son ct, ne se +laissait jamais apercevoir. Enferm Versailles ou chassant dans les +bois environnants, il ne souponnait rien, ne prvoyait rien, ne croyait + rien. + +La reine dtestait le duc d'Orlans, qui avait mal parl d'elle. Il +souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame +Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prtendait aussi la +main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulme, parti que +prfrait la reine. La demande du duc d'Orlans fut donc carte, et il +en conut un dpit mortel. Ses sjours Versailles taient peu +frquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontr chez la +reine l'heure o les princes y venaient, c'est--dire un moment avant +la messe. Comme, d'un autre ct, on ne le trouvait jamais dans son +appartement Versailles, je ne lui avais pas t prsente +officiellement. Aussi tait-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme +d'Hnin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui +demander mon nom. Cela ne m'empchait pas d'assister aux soupers du +Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver. + +J'tais celui qui fut donn pour inaugurer la belle argenterie que le +duc d'Orlans avait commande Arthur, le grand orfvre de l'poque. Si +je m'en rapporte mes souvenirs, elle me parut trop lgre et trop +anglaise de forme, mais c'tait la mode. Il fallait que tout ft copi +sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux +voitures. Certains jeunes gens mme, tels que Charles de Noailles et +autres affectaient l'accent anglais en parlant franais et tudiaient, +pour les adopter, les faons gauches, la manire de marcher, toutes les +apparences extrieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de +provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: Voil une +Anglaise! + + +VII + +Puisque j'ai parl de M. de Lally au moment o il devint un homme +marquant, il est bon que je fasse connatre son origine, ainsi que la +singularit de cette btardise de pre en fils, qui ne s'est peut-tre +jamais rencontre dans aucune autre famille. + +Grard Lally, arrire-grand-pre du Lally dont je parle, tait un pauvre +petit gentilhomme irlandais, qui s'tait rang dans le parti de Jacques +II. Je crois qu'il tait originaire des terrs de mon +arrire-grand-oncle, lord Dillon[68], pre du Dillon[69] mort sans +hritiers mles et dont la fille unique[70] pousa mon grand-oncle +Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant mon +grand-pre[72] leur hritage. + +La fille de mon arrire-grand-oncle lord Dillon se laissa sduire par +Grard Lally, qui tait probablement aimable et beau. Un fils tant n +de leurs relations, lord Dillon exigea que Grard Lally poust sa fille +et lgitimt l'enfant: premier cas de btardise. + +Le fils naturel de Grard Lally se distingua dans les troubles et les +guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des +troupes dans les terres de son aeul. Il accompagna Jacques II en France +et mourut, si je ne me trompe, Saint-Germain. Quoiqu'il ne se ft +jamais mari, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut +d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de +btardise. + +La force prodigieuse de ce Lally, cr baronet par Jacques II sous le +nom de sir Grard Lally, tait lgendaire, et j'ai entendu citer de lui +des prouesses extraordinaires. Un jour, l'arme, son rgiment refusa +le pain de munition comme tant de mauvaise qualit. Sir Grard Lally le +fait ranger en bataille, puis il se prsente seul devant la compagnie de +grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre. +Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouche, et le +tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au +coeur, tire et l'tend mort ses pieds. Il prsente alors le morceau de +pain au second grenadier. Le soldat, atterr, le prend, et depuis il ne +fut plus question de mutinerie. + +L'enfant naturel de sir Grard Lally devint le gnral de Lally, +condamn la peine de mort et excut en 1766, rhabilit en 1781. + + douze ans, il commena faire la guerre, se distingua dans toutes +celles du rgne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-douard +dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir la malheureuse +dfaite de Culloden, en 1746. + +On disait qu' son retour en France, il tait tomb trs amoureux de ma +grand'mre. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amiti le liait + Mlle Mary Dillon, soeur ane de mon grand-oncle, l'archevque de +Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas marie et mourut, trs ge, +Saint-Germain-en-Laye, en 1786. + +Elle resta brouille pendant trs longtemps avec son frre l'archevque. +Cette brouille, provoque l'origine, par des dissentiments d'intrts, +s'tait perptue la suite de la fcheuse intervention de Mme de +Rothe, ma grand'mre, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle +dtestait, sur l'archevque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'anne +avant sa mort. Elle s'tait alors rconcilie avec mon grand-oncle, et +nous allmes souvent la voir Saint-Germain. + +Mais revenons aux Lally et au troisime cas de btardise, laquelle ils +semblaient tre condamns. Avant l'envoi du gnral de Lally dans l'Inde +comme gouverneur des possessions franaises, il avait eu une intrigue +amoureuse avec une comtesse de Maulde, ne Saluces, femme d'un seigneur +flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec +lesquels nous fmes en relation Bordeaux. Il en avait eu un garon et +le faisait lever sous un nom suppos au collge des jsuites, Paris. +Un vnement dramatique, appel exercer une influence dterminante sur +les destines de l'enfant, devait tre la consquence de son sjour dans +cet tablissement. + +Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du gnral de +Lally, tait dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de +Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de +son pre. Aprs l'excution du gnral de Lally, un officier irlandais, +nomm Drumgold, charg par Mlle Dillon des dtails pcuniaires de la +pension du jeune homme, alla le voir. Les jsuites avaient jou un trs +funeste rle dans le procs et la condamnation de M. de Lally. Aussi M. +Drumgold, qui avait partag, avec tous les Irlandais au service de +France, la parfaite conviction qu'il avait t condamn injustement, +arriva au collge profondment mu et troubl par une rpugnance extrme + dire au jeune garon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le +transfrer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutt +seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit lui parler de +l'excution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et +dveloppant avec une loquence prcoce tous les arguments qu'on avait +fait valoir autour de lui, dans son collge, pour la justifier. M. +Drumgold, impuissant se contenir en entendant un pareil langage sortir +de la bouche du fils mme de celui qui avait t excut, s'cria: +Malheureux, il tait ton pre! ces mots, le jeune de Lally +s'affaissa vanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une +maladie grave dont il fut la mort se dclara, et c'est pendant sa +convalescence qu'il rsolut de faire casser l'arrt et de se consacrer +la rhabilitation de la mmoire de son pre. Depuis ce moment, toutes +ses lectures, toutes ses tudes, toutes ses penses tendirent ce but. + +Le gnral de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci +prit son nom et, dix-huit ans, il commena ses plaidoiries et composa +des mmoires qui passer, juste titre, comme des modles de +raisonnement et d'loquence en ce genre pour rhabiliter son pre. +Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pense. Ayant +recueilli trs peu de fortune de l'hritage de son pre, il demeurait +avec Mlle Dillon Saint-Germain, et tait fort protg par le marchal +de Noailles et le marchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon. +Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se rconcilia avec sa soeur, nous vmes +chez elle, Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il +tait alors g de trente-cinq ans, avait une trs belle figure, mais un +air effmin qui ne me plaisait pas. Aprs avoir plaid lui-mme dans +trois parlements, il venait de gagner son procs, au cours duquel il +avait acquis une grande renomme d'loquence et une considration bien +mrite pour la constance qu'il avait mise poursuivre le succs sa +cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur +de sa conduite Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingu, d'un +caractre trs suprieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire +absolu et s'tait entirement dvoue ses intrts dans la solitude o +vivait Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce +dont elle put disposer et qui n'tait que du mobilier. De plus, elle +avait fait en sorte qu'il et la survivance de l'appartement qu'elle +occupait Saint-Germain et qui tait celui que Louis XIV avait donn +son pre, lorsqu'il arriva dans ce chteau avec Jacques II. Elle y tait +ne, ainsi que dix frres ou soeurs, dont l'archevque de Narbonne tait +le cadet. Mon pre regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on +et dispos de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally +et montr plus de dlicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui +lui furent laisss, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour +lui, mais que nous estimions un haut prix, mon pre et moi, en raison +de leur provenance. + + + + +CHAPITRE IX + +1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de +Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes +d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de +Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux +Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins +de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation +Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et +de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la +Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de +La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires +consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin Paris.--Les eaux de +Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les +populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de +Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine +Gaillefontaine.--La population arme. + + +I + +1789.--L'hiver de 1789, froid et dsastreux pour le peuple, n'en fut pas +moins anim de plaisirs, de spectacles et de bals. + +Dans ce temps-l, les circonstances m'amenrent faire une connaissance +assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes +d'Orlans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent +de Belle-Chasse, un pavillon bti cet effet et qui donnait, au bout de +la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort +petit; se composait d'un rez-de-chausse o l'on accdait immdiatement +de la rue, aprs avoir mont quelques marches couvertes par un auvent +sous lequel les voitures pouvaient pntrer quand le cocher n'tait pas +maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourire ou portire +qui ouvrait la grille. Un vestibule o restaient les domestiques servait +d'antichambre. On tait cens alors tre dans le couvent. Mme de Genlis +occupait ce pavillon, qui n'tait pas si grand que la maison de +Sainte-Luce[76], Lausanne, avec Mlle d'Orlans, alors ge de treize +ans. Elle avait avec elle Pamla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je +parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux leves avec la +princesse. Les princes, dont l'ducation lui tait galement confie, ne +couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de trs bonne +heure, s'en allaient le soir aprs le souper avec leur sous-gouverneur +et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrs et +que j'tais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de +Montesson m'invitait venir chez elle quand les jeunes princes y +taient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut +que je fisse partie des petites soires dansantes qui eurent lieu, une +fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant +11 heures et n'taient pas suivies d'un souper. + +Le duc de Chartres commenait aller dans le monde, c'est--dire qu'il +assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il tait entr au +service militaire et avait le cordon bleu. C'tait un gros garon, +parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues ples et pendantes, +l'air sournois, srieux et timide. On le disait instruit et mme savant. +Mais, dans ce temps de frivolit et d'insouciance, il suffisait de peu +de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de +prtendre, cependant, que le systme d'ducation de Mme de Genlis, tout +singulier qu'il pt paratre au monde d'alors, n'et pas, au milieu de +beaucoup de choses affectes et ridicules, un bon ct, surtout quand on +le comparait celui adopt par le duc de Srent[77], gouverneur des +enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux lves, que l'on ne +voyait jamais et qui demeuraient aussi trangers la France que s'ils +devaient rgner en Chine. Les princes d'Orlans, au contraire, +consacraient leurs promenades et leurs rcrations tout ce qui pouvait +les instruire. Mtiers, machines, bibliothques, cabinets particuliers, +monuments publics, arts, rien ne leur tait tranger. Ils +s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les +vnements ont montr que celui des trois qui a survcu en a tir +profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets taient encore des +enfants. J'ai assist plusieurs fois leur souper, les jours de petite +soire dansante. Quant aux autres invits, ils allaient souper chez eux +ou chez des amis, car il n'tait jamais question de manger, +Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des +princes tait d'une frugalit extrme, on peut mme dire exagre. Mme +de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Pamla +trouvaient charmant d'tendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis +d'y casser des morceaux de pain sec. + + un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et o j'tais +particulirement bien mise et fort admire, elle proposa au jeune duc de +Chartres de danser avec moi. Il s'en dfendit fort; on dit mme qu'il +pleura. Il n'a pas fait tant de faons pour prendre la couronne. + +Puisque j'ai cit le nom de Pamla, parlons un peu de son origine. Mme +de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en +Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne ft sa fille et celle de +M. le duc d'Orlans--galit.--Chose singulire, cependant, j'ai des +raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis tait la vrit. Ma +tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, o +son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], galement en +relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, tant sa cure, +reut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: que, +pour des raisons particulires et extrmement importantes, elle dsirait +se charger de l'ducation d'une enfant de cinq six ans, d'une petite +fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le +signalement le plus dtaill. Une grosse somme tait destine aux +parents de l'enfant, condition du secret le plus absolu. Ils ne +devaient pas mme savoir le nom de la personne qui l'on confiait +l'ducation de cette enfant, qui en recevrait une entirement suprieure + son tat, et tait destine une fortune leve. + +Le cur trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donn la +description et l'envoya dans le lieu qui lui avait t indiqu, +Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne ft Pamla. +On ne pouvait rien voir de plus dlicieux que sa figure, quinze ans +qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un dfaut, ou +mme une imperfection. On et dit celui de la plus jeune des filles de +Niob. Tous ses mouvements taient gracieux, son sourire anglique, ses +dents d'un blanc perl. dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tte +lord Edward Fitz-Gerald, cinquime fils du duc de Leinster, qui l'pousa +et la mena en Irlande, o il tait la tte des insurgs--_United Irish +Men_[79]. la mort de son mari, elle revint sur le continent et +s'tablit Hambourg, o elle pousa le consul amricain, M. Pitcairn. +Je reparlerai d'elle plus tard. + +Sa compagne d'ducation, Henriette de Sercey, nice de Mme de Genlis, +tait une grosse fille non dpourvue d'esprit et doue du mrite de +n'tre aucunement jalouse de Pamla. Elle ne l'aimait cependant pas, je +crois, et prenait en piti les petits soins dont l'entourait Mme de +Genlis. Profitant avec assiduit de l'ducation qu'on lui donnait +l'occasion d'acqurir, elle eut des connaissances et des talents +distingus. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, dix-huit +ans, en avait t amoureux, et qu'aprs la mort de son pre, galit, il +aurait voulu l'pouser; mais elle s'y refusa et pousa, Hambourg en +1793, un ngociant, M. Mathiesen. Aprs un an de mariage, ayant +rencontr un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce +dans cette ville, ils provoqurent assez de scandale pour que le vieux +Mathiesen divort. Elle pousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel +elle a toujours bien vcu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de +Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mmoires. + +La singularit de cet intrieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait +rellement une fille d'galit, l'avait prise en haine ds son enfance, +et lorsque sa fille lgitime pousa M. de Valence, elle lui confia cette +enfant, alors ge de huit ou dix ans, sous le prtexte que son +ducation servirait d'apprentissage Mme de Valence pour celle qu'elle +aurait donner plus tard ses propres enfants. Cette petite fille, qui +passait pour une enfant trouve, tait, par consquent soeur de Mme de +Valence par sa mre, et soeur de Louis-Philippe par son pre. Chaque jour +je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle tait fort raisonnable et +trs taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine. +Mme de Valence la maria un agent de change nomm Collard, qui avait +acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs +filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien tablies. Une +d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop clbre Mme Lafarge. + + +II + +Au printemps de 1789, aprs un hiver qui avait t si cruel pour les +pauvres et avant l'ouverture des tats-Gnraux, jamais on ne s'tait +montr aussi dispos s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la +misre publique. Des courses eurent lieu Vincennes, o les chevaux du +duc d'Orlans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant +de la dernire de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture +que, passant rue Saint-Antoine, nous tombmes au milieu du premier +rassemblement populaire de cette poque: celui o fut dtruit +l'tablissement de papiers de tenture du respectable manufacturier +Rveillon. J'eus longtemps aprs seulement l'explication de cette +meute, qui avait t paye. + +Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes +qui encombraient la rue, la vue de la livre d'Orlans porte par les +gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier +cuyer de M. le duc d'Orlans, excita l'enthousiasme de cette canaille. +Ils nous arrtrent un moment en criant: Vive notre pre! vive notre +roi d'Orlans! Je fis peu d'attention alors ces exclamations. Elles +me revinrent l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la +certitude des projets de ce misrable duc d'Orlans. Le mouvement +populaire qui ruina Rveillon avait t combin, je n'en doute pas, pour +se dfaire de ce brave homme, qui employait trois quatre cents +ouvriers et jouissait d'un grand crdit dans le faubourg Saint-Antoine. + +Voici son histoire, comme, il la racontait lui-mme. Etant trs jeune, +il travaillait, je ne sais plus quel mtier, dans ce faubourg o il +avait toujours habit. Un jour, en se rendant sa journe, il rencontra +un pauvre pre de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en +prison pour mois de nourrice. Il se dsesprait de laisser sa femme et +ses enfants dans une affreuse misre, que sa dtention allait aggraver. +Rveillon, anim par le sentiment que la Providence lui avait procur +cette rencontre dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils, +ses habits, tout ce qu'il possde, paye la dette et rend ce pre sa +famille. Depuis ce moment, disait-il, tout m'a russi. J'ai fait +fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charit +mon aise. C'tait un homme simple, juste, ador de ses ouvriers. Depuis +le soir de ce jour funeste, o l'on brla et dtruisit toutes ses +planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu. + + +III + +Les lections termines, chacun prit ses dispositions pour s'tablir +Versailles. Tous les membres des tats-Gnraux cherchrent des +appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui taient attachs la +cour transportrent leurs maisons et leurs mnages dans les locaux qui +leur taient rservs au chteau. Ma tante y avait alors le sien, o je +logeais avec elle. Il tait situ trs haut au-dessus de la galerie des +Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais +celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une trs belle vue. +Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme +gouverneur de Versailles, disposait, la Mnagerie[81], d'une charmante +petite maison attenant un joli jardin. Il la prta ma tante, qui s'y +installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens, +c'est--dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette +habitation tait trs agrable. Tout ce que l'on connaissait +s'tablissait Versailles, et l'on attendait avec gaiet et sans +inquitude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemble qui +devait rgnrer la France. Quand je rflchis maintenant cet +aveuglement, je ne le conois possible que pour les gens jeunes comme je +l'tais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi +lui-mme en fussent atteints, la chose est inexplicable. + +Je n'ai pas conserv le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai +pas la reine avec toute sa maison la procession qui eut lieu aprs la +messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui +traversa, comme c'tait l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une +des paroisses de Versailles l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de +Poix, l'une des fentres de la grande curie. La reine avait l'air +triste et irrit. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin tait +si contrari de n'avoir pas t lu dput aux tats-Gnraux qu'il ne +voulut mme pas assister la sance d'ouverture. Le spectacle tait +magnifique, et a t si souvent dcrit dans les mmoires du temps que je +n'en ferai pas le rcit. Le roi portait le costume des cordons bleus +tous les princes de mme, avec cette diffrence que le sien tait plus +richement orn et trs charg de diamants. Ce bon prince n'avait aucune +dignit dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements +taient brusques et disgracieux, et sa vue, extrmement basse, alors +qu'il n'tait pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer. +Son discours, fort court, fut dbit d'un ton assez rsolu. La reine se +faisait remarquer par sa grande dignit, mais on pouvait voir, au +mouvement presque convulsif de son ventail, qu'elle tait fort mue. +Elle jetait souvent les yeux sur le ct de la salle o le tiers-tat +tait assis, et avait l'air de chercher dmler une figure parmi ce +nombre d'hommes o elle avait dj tant d'ennemis. Quelques minutes +avant l'entre du roi, il s'tait pass une circonstance que j'ai vue de +mes propres yeux avec tous ceux qui taient prsents, mais que je ne me +rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mmorable +sance. + +Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire lire +par l'assemble de la noblesse de Provence, cause de l'pouvantable +rputation qu'il s'tait justement acquise, avait t lu par le +tiers-tat. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu +des rangs de banquettes dpourvues de dossiers et disposes les unes +derrire les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais gnral se +fit entendre. Les dputs dj assis devant lui s'avancrent d'un rang, +ceux de derrire se reculrent, ceux de ct s'cartrent, et il resta +seul au centre d'un vide trs marqu. Un sourire de mpris passa sur son +visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques +minutes, puis, la foule des membres de l'assemble augmentant, ce vide +se combla peu peu par le rapprochement forc de ceux qui s'taient +d'abord carts. La reine avait t probablement instruite de cet +incident, qui a peut-tre eu plus d'influence sur sa destine qu'elle ne +le souponnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux +qu'elle dirigeait du ct des dputs du tiers-tat. + +Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant +d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvrent +ternel. Les femmes taient assises sur des gradins assez larges. On +n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'tait sur les genoux de la +personne place au-dessus et derrire soi. La premire trave avait t +naturellement rserve aux femmes attaches la cour et qui n'taient +pas de service. Cela les obligeait conserver un maintien irrprochable +et qui tait trs fatigant. Je crois n'avoir jamais prouv autant de +lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans +portrent aux nues. + +Toutes les phases du commencement de l'Assemble constituante sont +connues. L'histoire les rapporte, et je n'cris pas l'histoire. Mon mari +rejoignit, le 1er juin, son rgiment, ainsi que les autres colonels. Il +tait en garnison Valenciennes, et, par consquent, il ne fit pas +partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le +commandement du marchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en +temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait +toujours au moment o la fermet et t ncessaire. La reine ne savait +que montrer de l'humeur, sans jamais se dcider agir. Elle reculait. +Il est vrai de dire aussi que ces empitements sur l'autorit royale +apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine +n'en discernaient le symptme alarmant. La petite rvolte pour les +subsistances qui s'tait produite au dbut du rgne, et qu'on avait +nomme la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excs +auquel le peuple pt se livrer. + +On commenait bien prvoir que l'Assemble constituante entranerait +plus loin qu'on ne l'avait pens d'abord, mais on croyait encore la +possibilit de rprimer facilement l'esprit d'innovation qui pntrait +partout, et lorsque le roi alla l'Assemble[83], le 23 juin, il ne +doutait pas, pauvre prince! que sa prsence ne ft rentrer sous terre +les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait +son arme, que le rgiment des gardes franaises tout entier tait +gagn, que l'on arrtait dessein les subsistances pour affamer Paris +et pousser la population la rvolte, cette personne aurait pass pour +un fou. Ah! il est bien ais maintenant, cinquante ans aprs ces +vnements, et quand on a vu les consquences de la faiblesse de la +cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais cette poque, alors +qu'on ignorait mme ce qu'tait une rvolution, prendre un parti ne +paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789, +d'avoir les ides d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus +vautier Rien n'tait matriellement drang dans le rseau d'tiquettes +qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commenait +changer des mots piquants, mais c'tait tout, et, pour ma part, je +ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour +j'crivais mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui +m'auraient t bien utiles pour rdiger mes souvenirs, je ne les ai pas +conserves. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous +les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la socit qui +m'entourait et o les femmes se faisaient l'cho des propos de leurs +amis. Le premier vnement qui commena me paratre srieux fut la +sortie de M. Necker du ministre. Ce sont les conditions extraordinaires +de ce dpart, plutt que ses consquences, qui me frapprent. J'avais +t faire une visite au contrle gnral la veille du jour o nous +devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le marchal de +Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de +Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait l avec quelques +personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des +philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait gure mes dix-neuf +ans. Mme la marchale de Beauvau, srieuse, pdante et peu indulgente, +m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout, +depuis la toilette jusqu' la conversation. Charles de Noailles, fils de +Mme de Poix, Amde de Duras, son cousin, tous deux mes ans d'un an, +et moi, aurions aim aller un peu rire dans le jardin; mais la +rpartition des heures et des mouvements, la svrit des convenances ne +tolraient pas une telle infraction la rgle. Cependant, le soir, nous +faisions de la musique, accompagns par Mme de Poix, qui tait +excellente musicienne, et Mme la marchale s'amusait me voir faire +tableau avec sa petite ngresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux, +elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir +comme l'bne, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de +cette reprsentation, qui m'ennuyait extrmement, parce que j'ai +toujours eu horreur des choses factices. + +Comme nous djeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre +arriva fort troubl et demanda M. le marchal s'il savait o tait M. +Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre +tait mont en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au +Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait o le trouver; +que cette nouvelle commenait se rpandre et qu'il se formait des +groupes devant les fentres du contrle gnral, Versailles. Un +palefrenier cheval avait t envoy dans tous les lieux o l'on +supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on +ne signalait leur prsence. Cette disparition inquita fort, et ma tante +voulut retourner Versailles, pour mieux dire, la Mnagerie, o nous +tions tablies. En y arrivant, le mystre nous fut dvoil. Les chevaux +de M. Necker taient rentrs Versailles aprs avoir conduit leurs +matres au Bourget. L ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en +Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le +ministre, tait de se drober aux tmoignages de popularit que son +dpart n'aurait pas manqu de provoquer. J'ai entendu depuis blmer +cette dmarche comme entache d'un excs d'amour-propre; +personnellement, je crois que M. Necker tait de trs bonne foi et que, +prvoyant dj d'ailleurs qu'on courait une catastrophe, il ne voulait +pas exciter le peuple, qui commenait se faire craindre. + +Mme de Montesson tait Paris et se proposait de partir pour Berny, o +elle devait passer l't. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle et +sans doute prfr s'tablir pour cette saison, Versailles, alors le +centre de la socit et des affaires, et dont tendaient se rapprocher +tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui +permettait pas. D'un autre ct, le sjour de Paris, o l'on cherchait +provoquer de l'inquitude pour les subsistances, un des moyens employs +par les rvolutionnaires pour soulever le peuple, n'tait plus tenable. +Berny tant peu loign de Versailles, o elle pouvait se rendre en deux +heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y tablir avec +Mme de Valence, et m'engagea y venir passer un mois ou six semaines. + + +IV + +Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon +palefrenier anglais qui parlait peine franais, et lui ordonnai de +passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui taient +ncessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on +n'avait pas la moindre ide de ce qui devait arriver Paris le +lendemain. On parlait seulement de troubles partiels la porte de +quelques boulangers accuss par le peuple de falsifier la farine. La +petite arme qui tait rassemble dans la plaine de Grenelle et au Champ +de Marc rassurait la cour, et quoique la dsertion y ft journalire, on +ne s'en inquitait pas. + +Si l'on rflchit que ma position personnelle me mettait porte de +tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemble, demeurait, +avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Mnagerie; que +j'allais tous les jours souper Versailles, chez Mme de Poix, dont le +mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemble, voyait le roi tous +les soirs son coucher ou l'ordre, on sera bien surpris de ce que je +vais conter. + +Notre scurit tait si profonde que le 14 juillet midi, ou mme une +heure plus avance de la journe, nous ne nous doutions, ni ma tante ni +moi, qu'il y et le moindre tumulte Paris, et je montai dans ma +voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le sige, pour +m'en aller Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois +de Verrires. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles +Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me +rappelle encore que j'avais dn de bonne heure Versailles, de manire + arriver Berny assez temps pour tre tablie dans mon appartement +avant le souper, servi 9 heures la campagne. Cette rflexion rend +l'ignorance o nous tions encore plus extraordinaire. En arrivant +Berny, je fus surprise, aprs avoir pntr dans la premire cour, de ne +voir aucun mouvement, de trouver les curies dsertes, les portes +fermes; mme solitude dans la cour du chteau. La concierge, qui me +connaissait bien, entendant une voiture, s'avana sur le perron et +s'cria d'un air troubl et effar: Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est +pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tir le canon de la +Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les +portes sont barricades et gardes par les gardes franaises, qui se +sont rvolts avec le peuple. L'on conoit mon tonnement, plus grand +encore que mon inquitude. Mais comme, malgr mes dix-neuf ans les +choses imprvues ne me dconcertaient gure, j'ordonnai, la voiture de +rebrousser chemin et me fis conduire la poste aux chevaux de Berny, +dont je connaissais le matre comme un brave homme, fort dvou Mme de +Montesson et ses amis. Je lui tmoignai le dsir de retourner +l'instant Versailles. Il me confirma le rcit de la concierge, qui +n'tait compos que de suppositions, puisque personne n'tait sorti de +Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arbores sur +les barrires, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intrieur +criaient: Vive la nation! et avaient une cocarde aux trois couleurs +leur chapeau. + +Mon cocher de remise dclara qu'il ne retournerait Versailles pour +rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste mens par +deux postillons dont le matre me rpondit, comme tant des garons +dtermins, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai +vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle tait couche. Elle +n'avait pas t chez Mme de Poix. M. de Lally n'tait pas revenu. Elle +ne savait rien. En me voyant prs de son lit, elle crut qu'elle, faisait +un mauvais rve ou que la tte m'avait tourn. Pour moi, j'avoue que le +sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquitait +surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent t offerts en +holocauste la nation. + +Le lendemain matin, nous tions de bonne heure Versailles. Ma tante +alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le mme but, chez mon beau-pre, +o j'appris tout ce qui s'tait pass: la prise de la Bastille; la +rvolte du rgiment des gardes franaises; la mort de MM. de Launay et +Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et +inutile d'un escadron de Royal-Allemand, command par le prince de +Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une dputation du peuple +fora M. de La Fayette de se mettre la tte de la _garde nationale,_ +qui s'tait institue. Puis, peu de jours aprs, la nouvelle arriva que +MM. Foulon et Bertier avaient galement t massacrs. Le rgiment des +gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhrer +sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et +cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par +toute l'arme franaise, prsenta nanmoins cet avantage pour Paris, +qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organis qui +empcha la lie du peuple de se livrer aux excs qui se seraient produits +sans son intervention. + +La petite arme de la plaine de Grenelle fut dissoute, les rgiments, +dont la dsertion avait clairci les rangs, importrent dans les +provinces o on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline +qui leur avait t inculqu Paris, et rien dans la suite ne put +l'effacer. + + +V + +Sept ou huit jours aprs le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en +secret de sa garnison Versailles, tant il tait inquiet de son pre et +de moi. Valenciennes, o son rgiment tait renferm, les rcits les +plus mensongers et les plus contradictoires s'taient succd toutes les +heures. Le ministre de la guerre, comte de Puysgur[84], et le duc de +Guines, son inspecteur, ne dsapprouvrent pas cette lgre infraction, +et un cong lui fut dlivr, la demande de son pre, qui, dans ce +temps o il prvoyait dj une lvation que sa modestie l'empchait de +dsirer, tait bien aise de conserver son fils auprs de lui. Nanmoins, +aprs la visite du roi Paris, exige par la Commune, et le retour de +M. Necker, rappel dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui +n'tait pas d'avis que son pre acceptt le ministre de la guerre qu'on +lui offrait, voulut s'loigner de Versailles pour ne pas influer sur sa +dtermination. + +On m'avait ordonn les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier, +car ma dernire couche, o j'avais t si malade, m'avait laiss une +grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait mme que je n'eusse +plus d'enfants, ce qui me mettait au dsespoir. Nous allmes donc +Forges, et le sjour d'un mois que nous y fmes est un des moments de ma +vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoy l-bas nos +chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades +dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville. +Nous avions emport des livres en grande varit, et mon mari, lecteur +infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduit +et ce got pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonne +encore, l'ge avanc o je tche de rassembler ces souvenirs. Il n'y +avait pas de socit Forges, si ce n'est une femme agrable dont j'ai +oubli le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et +le charme de notre mnage, tandis que son mari, qu'elle aimait la +passion, tait dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir +d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent +aussi, cheval, un officier de je ne sais quel rgiment. Il tait du +pays et, tout en nous indiquant les belles promenades faire, nous +racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du +corps, sans se douter que ce dsir devait tre bientt satisfait. + +Le 28 juillet est l'un des jours de la Rvolution o il arriva la chose +la plus extraordinaire et qui a t la moins explique, puisque, pour la +comprendre, il faudrait supposer qu'un immense rseau ait couvert la +France, de manire qu'au mme moment et par l'effet d'une mme action, +le trouble et la terreur fussent rpandus dans chaque commune du +royaume. Voici ce qui arriva Forges ce jour-l, comme partout +ailleurs, et ce dont j'ai t tmoin oculaire. Nous occupions un modeste +appartement un premier tage trs bas, donnant sur une petite place +traverse par la grande route qui conduit Neufchtel et Dieppe. Sept +heures du matin sonnaient, et j'tais habille et prte monter +cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-l, +parce que, la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas +voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fentre, et je +regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque +j'entendis arriver du ct oppos une foule de gens qui couraient et qui +dbouchrent sur la place au-dessous de ma fentre--notre maison tait +situe un coin--en donnant des signes de crainte dsesprs. Des +femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient, +menaaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: Nous sommes +perdus! Au milieu d'eux, un homme cheval les haranguait. Il tait +vtu d'un mauvais habit vert, l'apparence dchir, et n'avait pas de +chapeau. Son cheval gris-pommel tait couvert de sueur et portait sur +la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrtant sous ma +fentre, il recommena une sorte de discours sur le ton des charlatans +parlant sur les places publiques, et disait Ils seront ici dans trois +heures, ils pillent tout Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux +granges, etc., etc. Et, aprs ces deux ou trois phrases, il mit les +perons dans le ventre de son cheval et s'en alla du ct de Neufchtel +au grand galop. + +Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai cheval, et je +me mis parcourir au pas cette rue o affluaient peu peu des gens qui +croyaient que leur dernier jour tait arriv, leur parlant, tchant de +leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on +leur avait dit; qu'il tait impossible que les Autrichiens, dont cet +imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'tions pas en +guerre, fussent arrivs jusqu'au milieu de la Normandie sans que +personne et entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'glise, je +trouvai le cur qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. ce moment +arriva cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait t +chercher la fontaine, avec l'officier dont j'ai parl plus haut. Ils +me trouvrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du +cur, et lui reprsentant la folie d'effrayer son troupeau par le +tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que +ses craintes taient chimriques. Alors mon mari, prenant la parole, dit + tous ces gens rassembls que rien de ce qui leur avait t annonc +n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller + Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant +ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous +partmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier +qui, depuis le 14 juillet o il s'tait trouv Paris, croyait que les +Franais, dont il n'entendait pas la langue, taient tous fous. Il +s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me +disait: _Please, milady, what are they all about?_[86] + +Au bout d'une heure, nous arrivmes au bourg o nous devions trouver les +Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait la place, un +homme arm d'un mauvais pistolet rouill nous arrta par les mots: Qui +vive! puis, s'tant avanc au-devant de nous, il nous demanda si les +Autrichiens n'taient pas Forges. Sur notre rponse ngative, il nous +mena sur la place en criant toute la population qui y tait +rassemble: Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! ce moment un gros +homme, espce de bourgeois, s'tant approch de moi, poussa +l'exclamation: Eh! citoyen, c'est la reine! Alors, de toutes parts, on +s'cria qu'il fallait me mener la commune, et quoique je ne fusse pas +du tout effraye de cette conjoncture, je l'tais beaucoup du danger que +couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les +jambes de mon cheval, animal trs vif. Heureusement, un garon +serrurier, tant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit + rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux +fois l'ge de la jeune demoiselle et tait deux fois aussi grosse, qu'il +l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'tait pas elle. Cette +assurance me rendit la libert, et nous repartmes aussitt pour +retourner Forges, o dj se rpandait, le bruit que nous tions pris +par l'ennemi. Nous retrouvmes les hommes arms de tout ce qu'ils +avaient pu se procurer et la garde nationale organise. C'tait l le +but que l'on s'tait propos d'atteindre, et dans toute la France, au +mme jour et presque la mme heure, la population se trouva arme. + + + + +CHAPITRE X + +I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners +officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de +la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la +guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et +Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son +commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La +Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La +Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale + Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de +Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin +parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du +5 octobre.--Le roi la chasse.--Paris marche sur +Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris Versailles +le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de +dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des +ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme +se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le +chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre +la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de +la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de +Versailles M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se +rfugie Saint-Germain. + + +I + +Quelques jours aprs les vnements que je viens de raconter, mon mari +reut un courrier lui annonant la nomination de son pre au ministre +de la guerre. Nous repartmes aussitt pour Versailles. Alors commena +ma vie publique. Mon beau-pre m'installa au dpartement de la +Guerre[87] et me mit la tte de sa maison pour en faire les honneurs, +de concert avec ma belle-soeur, galement loge au ministre, mais qui, +au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement +du premier avec mon mari. J'avais t si accoutume, Montpellier et +Paris, aux grands dners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait +aucunement. D'ailleurs, je ne me mlais de rien que de faire les +honneurs. Il y avait par semaine deux dners de vingt-quatre couverts, +auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemble constituante, +tour de rle. Les femmes n'taient jamais invites. Mme de Lameth et moi +tions assises vis--vis l'une de l'autre, et nous prenions ct de +nous les quatre personnages les plus considrables de la socit, en +observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a t + Versailles, les hommes assistaient sans exception ces dners en +habit habill, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme +et suprieurement coiff avec une fort de cheveux blancs. Mirabeau seul +ne vint pas chez nous et ne fut jamais invit. J'allais souvent souper +dehors, soit chez mes collgues, soit chez les personnes tablies +Versailles pendant le temps de l'Assemble nationale, comme on la +nommait. + +Le jour mme du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France +avec ses enfants et se rendit Turin chez son beau-pre[89]. Plusieurs +personnes de sa maison l'accompagnrent, entre autres M. d'Hnin, son +capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque motion populaire +ne compromt la sret de la famille de Polignac, les engagea quitter +aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa dmission de gouvernante +des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa +fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son dpart. Il y +avait quinze jours seulement qu'elle tait accouche de son fils Agnor. +Elle le laissa son mari, qui tait de quartier comme capitaine des +gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprs de lui. Ne +l'aimant pas, elle prfra sans doute suivre sa mre et emmener ses deux +filles. Elle avait pous le duc de Gramont douze ans et un jour, et +vingt-deux ans elle tait mre dj de trois enfants. Je la quittai +alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours t trs +doux, car son caractre tait aussi anglique que sa figure. Son visage +tait divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle ft trs +droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait +des ailes sous le menton, comme aux chrubins. + +Tout est de mode en France; celle de l'migration commena alors. On se +mit lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme. +Ceux, en grand nombre, qui avaient des cranciers, envisagrent ce moyen +de leur chapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout +trouv, ou bien un prtexte d'aller rejoindre leurs amis et leur +socit. Personne ne se doutait encore des consquences que cette +rsolution pouvait avoir. + +Cependant la nuit du 4 aot, qui dtruisit les droits fodaux sur la +motion du vicomte de Noailles, aurait d prouver aux plus incrdules que +l'Assemble nationale n'en resterait pas ce commencement de +spoliation. Mon beau-pre y fut ruin, et nous ne nous sommes jamais +relevs du coup port notre fortune dans cette sance de nuit, qui fut +une vritable orgie d'iniquits. La terre de La Roche-Chalais, prs de +Coutras, tait tout entire en cens et rentes ou en moulins; elle avait +un passage de rivire, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs, +avec la seule charge de payer un rgisseur pour recevoir les grains, qui +se remettaient jour marqu, ou que l'on pouvait payer en argent +d'aprs la cote du march. Cette espce de proprit, qui instituait +deux propritaires pour le mme fond, tait fort en usage dans la partie +sud-ouest de la France. On ne dcrta pas d'abord la spoliation entire, +on arrta seulement quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant +l'expiration du dlai fix pour le versement de la somme due, on dcida +que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu. + +Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdmes le +passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh, +d'Ambleville, de Tesson, de Cnevires, belle terre dans le Quercey, +dont mon beau-pre fut oblig de vendre le domaine l'anne suivante. +Voil comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus +vcu que d'expdients, du produit de la vente de ce qui restait, du +d'emplois dont les charges ont presque toujours t plus fortes que le +revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus +pendant de longues annes, pas pas, dans le fond de l'abme o nous +resterons jusqu' la fin de notre vie. + + ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mre, retire +Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevque, dt aussi me +dpouiller entirement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison +de compter. Je ne pouvais prvoir que mon oncle, qui n'avait pas t +nomm aux tats-Gnraux, et dont le dcret spoliateur n'entamait les +revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000 +francs de rentes sur les biens du clerg, dont il ne devait pas dpenser +le quart, dans la retraite o il vivait, dt laisser, quand il sortirait +de France l'anne suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles +la fortune de ma grand'mre se trouva compromise. + +Toutes les consquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se +firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-pre, au ministre, touchait +300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant gnral et de +commandant de province. vrai dire, il tait tenu un grand tat, et, +outre les deux dners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions +encore deux beaux et lgants soupers o j'invitais vingt-cinq ou trente +femmes vieilles et jeunes, runions dont nous jouissions uniquement ma +belle-soeur et moi; car, le plus souvent, mon beau-pre, qui se levait de +trs bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela +n'empchait toutefois pas ses collgues et leurs femmes de venir chez +nous. + +Malgr ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient trs bien. Mme la +comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires trangres, se +montrait particulirement bonne et aimable mon gard, et j'tais lie +avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et +son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adopte +comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc, +dans ma premire jeunesse, et mme Paris, chez mon oncle, dans mon +enfance. J'en dirai autant de l'archevque de Bordeaux, M. de Cic, qui +tait garde des sceaux. + +Mme de Saint-Priest tait Grecque par sa mre. Fille du ministre de +Prusse Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en tait +sortie que pour pouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France +auprs de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame +franaise, elle conservait dans son intrieur toutes les manies et +souvent le vtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait +plusieurs enfants et tait de nouveau grosse au moment dont je parle. +Arrive de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout +le charme de la nouveaut et des surprises que lui causait +l'indpendance des femmes, tant soit peu libres, de France. + +Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] tait +ministre de la marine. Elle tait fille de M. Angran d'Alleray, +lieutenant civil, et se trouvait trs dplace Versailles, o la +noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est rest aucun souvenir de +cette maison, si ce n'est que c'taient des gens trs respectables et +gnralement estims. + +Mme Necker, femme du contrleur gnral, ou, pour mieux dire, du premier +ministre, tenait un tat peu prs semblable au ntre. Mais, comme elle +ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours souper des +dputs, des savants, mls aux admirateurs de sa fille, qui tenait +bureau d'esprit dans le salon de sa mre et tait alors dans toute la +fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science, +l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Stal vivait chez son pre, au +contrle gnral, Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour +de l'audience des ambassadeurs. Elle tait alors plus que lie avec +Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari cette poque. Cette +amiti, qui datait de leur jeunesse, m'inquitait. J'avais une trs +mauvaise opinion de la moralit de ce jeune homme; je craignais surtout +son ascendant en politique. Ma belle-soeur partageait mon sentiment +l'gard de son beau-frre, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon +mari se spara ouvertement de lui et de son frre Charles, nous en fmes +charmes. + +N'ayant jamais eu la moindre prtention l'esprit, je me bornais user +avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait doue. J'tais sur +le pied de relations intimes avec Mme de Stal, mais elles n'allaient +pas jusqu' la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de +confiance pour lui tout dire, m'avait donn les plus grands dtails sur +sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarit avec elle, mais +non pas en amiti. + +Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes +rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas +enthousiasme de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui +avouais que je n'attachais pas ces avantages personnels plus de prix +qu'ils n'en mritent, puisqu'ils passeraient avec l'ge, elle s'criait +navement que, si elle les avait possds, elle aurait voulu bouleverser +le monde. Son grand et singulier plaisir tait de supposer des +circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me +demander: Feriez-vous telle ou telle chose? Et comme, dans mes +rponses, je me montrais toujours dispose mettre en pratique, avec +joie, les ides de dvouement, de sacrifice, d'abngation et de courage +que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une +raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce ft pour +son mari que l'on se sentt dispose tous les sacrifices possibles, et +elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: Apparemment que vous +l'aimez comme votre amant. + +C'tait un singulier mlange que cette femme-l, et j'ai souvent cherch + m'expliquer l'alliance de ses qualits et de ses vices. Mais le mot +_vice_ est trop svre. Ses grandes qualits taient seulement ternies +par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement +qu'elle prouvait toujours une sorte d'agrable surprise, lorsqu'un +homme recherchait auprs d'elle des jouissances dont sa figure +disgracie semblait devoir bannir jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout +lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se +montrait plus sensible la beaut de ses bras qu'aux charmes de son +esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considrasse +comme une vritable dvergonde, car malgr tout elle exigeait une +certaine dlicatesse de sentiment, et elle a t susceptible de +passions, trs vives et trs dvoues tant qu'elles duraient. C'est +ainsi qu'elle a aim passionnment M. de Narbonne, qui l'a abandonne, +autant qu'il m'en souvient, d'une manire indigne. + + +II + +Les gardes nationales s'organisrent dans tout le royaume l'instar de +celle de Paris, dont M. de La Fayette tait le gnralissime. Le roi +lui-mme dsira que celle de Versailles se formt et que tous les commis +et employs des ministres y entrassent, esprait que l'esprit en +deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence +dpendait de la cour, se montreraient disposes ne pas l'abandonner. +On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait +acquis une sorte de rputation qu'il tait loin de mriter, fut appel +sa tte. Je savais par mon pre ce qu'il fallait en penser. M. Dillon +avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amrique et +avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non +seulement d'habilet, mais aussi de courage. Cependant, son retour, on +le combla de faveurs, tandis que mon pre, auquel il devait son premier +succs, puisque ce fut le rgiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut, +aprs la guerre, que des dgots et des passe-droits. C'est grce aux +sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nomm commandant en chef +de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-pre, esprant qu'on +pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il dsirait, +dsigna son fils pour en tre le commandant en second. Cela quivalait +en avoir le commandement rel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la +hauteur rpugnaient se mler cette troupe de bourgeois, ne s'en +occupait jamais que les jours o il ne pouvait s'en dispenser. Aussi +n'eut-il aucune part l'organisation, ni la nomination des officiers. +Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'tat-major trs distingu, +en fut nomm major[92]. C'tait un brave homme, qui avait du talent +comme organisateur; mais la faiblesse de son caractre le laissa en +butte toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands +de Versailles dj enrls dans le parti rvolutionnaire et qui semrent +la discorde dans la troupe. + +On commenait dj, avant la fin d'aot, dcouvrir des menes +coupables pour faire natre une disette dans les subsistances, et +plusieurs agents furent surpris et arrts. Deux d'entre eux furent +jugs et condamns, sur leurs propres aveux, tre pendus. Le jour de +l'excution, le peuple s'assembla sur la place. La marchausse, +insuffisante pour maintenir l'ordre et empcher que la populace ne +dlivrt les condamns, crut prudent de les faire rentrer dans la +prison, et l'excution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la +potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dnonc ceux qui +avaient voulu les sduire. Cependant, force devait rester la loi, et +le jour dsign pour l'excution des condamns, M. de La Tour du Pin, +dfaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre Versailles, +assembla la garde nationale et lui ordonna de prter main-forte pour +l'excution des coupables. De violents murmures s'levrent, mais sa +fermet inbranlable en imposa. Sur sa dclaration aux gardes que tous +ceux qui refuseraient de marcher seraient l'instant rays des +contrles, et que lui-mme allait se mettre leur tte, ils n'osrent +pas rsister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale +n'tait pas homme se laisser pouvanter par des clameurs, ne s'opposa +plus l'excution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut +avoir fait une campagne appele la couvrir de gloire. M. de La Tour du +Pin, qui n'avait jamais fait office d'excuteur des hautes oeuvres, +revint chez lui trs affect du triste spectacle dont il venait d'tre +tmoin. + +Le jour de la Saint-Louis, il tait d'usage que les chevins et les +officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fte au roi. +Cette anne, la garde nationale voulut aussi tre admise cette +distinction, et le gnralissime, M. de La Fayette, se rendit +Versailles avec tout son tat-major, en mme temps que M. Bailly, maire +de Paris, et toute la municipalit. Les poissardes vinrent aussi, comme +c'tait la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reut, les +uns et les autres, en crmonie, dans le salon vert, attenant sa +chambre coucher. L'tiquette de ces sortes de rceptions fut suivie +comme l'ordinaire. La reine tait en robe ordinaire, trs pare et +couverte de diamants. Elle tait assise sur un grand fauteuil dos, +avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. droite et gauche, +quelques duchesses taient en grand habit sur des tabourets, et +derrire, toute la maison, femmes et hommes. + +Je m'tais place assez en avant pour voir et entendre. L'huissier +annona: La ville de Paris! La reine s'attendait ce que le maire mt +un genou en terre, comme il l'et fait les annes prcdentes; mais M. +Bailly, en entrant, ne fit qu'une trs profonde rvrence, laquelle la +reine rpondit par un signe de tte qui n'tait pas assez aimable. Il +pronona un petit discours fort bien crit, o il parla de dvouement, +d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le dfaut de +subsistances dont on tait tous les jours menac. + +M. de La Fayette s'avana ensuite et prsenta son tat-major de la garde +nationale. La reine rougit, et je vis que son motion tait extrme. +Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe +de tte qui les congdiait. Ils s'en allrent fort mcontents d'elle, +comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait +jamais l'importance de la circonstance o elle se trouvait; elle se +laissait aller au mouvement qu'elle prouvait sans en calculer la +consquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux et +gagns, se retirrent de mauvaise humeur et rpandirent leur +mcontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on +attisait contre la reine, et dont le duc d'Orlans tait le premier +auteur. + +Les poissardes aussi furent mal accueillies et rsolurent de s'en +venger. + +La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut +avoir des drapeaux, et il fut dcid qu'on les bnirait solennellement +Notre-Dame-de-Versailles. Une dputation des principaux officiers, avec +M. d'Estaing leur tte, vint me demander de quter la crmonie de +cette bndiction. Il avait t convenu que je me rendrais gracieusement + leurs voeux. Mais ma gravit faillit succomber, au milieu de mon +compliment d'acceptation, lorsque j'aperus, derrire M. d'Estaing, le +garon du chteau, arm jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de +l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent souper. +Ces disparates taient encore nouvelles et ne paraissaient que +plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste +major de la garde nationale, Berthier, dont le pre tait intendant du +dpartement de la guerre, serait prince souverain de Neufchtel et qu'il +pouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable; +mais nous en avons vu bien d'autres plus singulires! + +J'allai donc cette crmonie trs brillante et trs solennelle, o se +trouvaient des dputations de tous les corps militaires prsents +Versailles. Combien je fis de rflexions, pendant cette grand'messe qui +fut fort longue, sur la marche des vnements! Quatorze mois peine +auparavant, j'avais qut, le jour de la Pentecte, dans la chapelle de +Versailles, un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les +princes du sang, dont plusieurs avaient dj quitt la France. + +Au-devant de moi s'avana, pour me donner la main, un beau jeune homme +qui m'tait inconnu, fort confus de son rle; peut-tre tait-ce bien, +comme Simon, un garon du chteau ou quelque marchand de Versailles. Je +ne m'informai pas de son nom. La qute, dont le cur et ses pauvres se +montrrent trs satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage. +Mes ides aristocratiques taient bien un peu dranges par cette sorte +de rle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-pre l'avait voulu et +le roi l'avait dsir. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de +bonne grce. J'avais revtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de +compliments, et il nous fallut encore donner dner l'tat-major de +cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de +pressentiment. + +Enfin l't s'avanait. Je commenais une grossesse qui semblait devoir +tre heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-pre avait douze +chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions, +ma belle-soeur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui +entourent Versailles. + +On parlait tous les jours de petites meutes dans Paris l'occasion des +subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne +pt assigner de raison cette disette. Elle tait certainement cause +par les menes des rvolutionnaires. + +La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prvoyait aucun +vnement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal. +Le rgiment des gardes franaises, moins les officiers, en avait form +le noyau et avait, pour ainsi dire, inocul aux bourgeois qui taient +entrs dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents +et les caporaux des gardes franaises, appels aux emplois d'officiers, +en avaient t les instructeurs, et cette garde fut tout de suite +constitue. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se +doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orlans conspirait et +rvait de monter sur le trne. C'est une absurde injustice de croire que +M. de La Fayette ait t l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789. +Il croyait rgner Paris, et son rgne cessa le jour o le roi et +l'Assemble y vinrent rsider. On le chargea alors d'une responsabilit +qu'il ne dsirait pas. Il fut dbord par les rvolutionnaires et +entran par eux malgr lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur +ces journes o la faiblesse du roi fit tout le mal. + + +III + +On avait appel Versailles le rgiment de Flandre-Infanterie, dont le +marquis de Lusignan, dput, tait colonel. la suite de la qute dont +j'ai parl plus haut, les gardes du corps--c'tait la compagnie du duc +de Gramont qui tait de quartier--voulurent offrir un dner de corps aux +officiers du rgiment de Flandre et ceux de la garde nationale. Ils +demandrent qu'on leur prtt cet effet la grande salle du thtre du +chteau[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe +se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre, +ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique dcoration toute +dore s'adaptait la scne du thtre et rptait la salle. Je l'avais +dj vue lorsque les gardes du corps donnrent un bal la reine, la +naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser +leur table. Le dner commena assez tard, et on illumina brillamment le +thtre qui, d'ailleurs, aurait d l'tre de toute manire, puisqu'il +n'y avait pas de fentres. + +Nous allmes, ma belle-soeur et moi, vers la fin du dner, pourvoir le +coup d'oeil, qui tait magnifique. On portait des sants, et mon mari, +venu notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des +premires de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on tait fort +chauff et que des propos inconsidrs avaient t prononcs. + +Tout coup on annona que le roi et la reine allaient se rendre au +banquet: dmarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les +souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit +dauphin, qui avait prs de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes +de: Vive le roi! Je n'en ai pas entendu profrer d'autres, au +contraire de ce qu'on a prtendu. Un officier suisse s'approcha de la +loge et demanda la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour +de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre +peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, trs +hardiment, en souriant, et nullement effray des cris qu'il entendait +autour de lui. La reine n'tait pas si tranquille, et quand on le lui +rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partmes aprs que le roi et la +reine se furent retirs. Comme tout le monde sortait, mon mari, +craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous +rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la +Chapelle, entre autres la duchesse de Maill, avaient distribu des +rubans blancs de leurs chapeaux quelques officiers. Celait une grande +tourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs +existaient dj, ne manqurent pas de faire une description de l'orgie +de Versailles, la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait +distribu des cocardes blanches tous les convives. J'ai vu depuis ce +conte absurde rpt dans de graves histoires, et cependant cette +plaisanterie irrflchie s'est borne un noeud de ruban que Mme de +Maill, jeune tourdie de dix-neuf ans, dtacha de son chapeau. + + +IV + +Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y +eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place, +malgr les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale. +Cependant on ne s'alarma pas Versailles. On crut que cette rvolte +serait semblable celles qui avaient dj eu lieu, et que la garde +nationale, dont on se croyait sr, suffirait pour contenir le peuple. +Plusieurs messages, venus au roi et au prsident de la Chambre, avaient +si bien rassur, que le 5 octobre, 10 heures du matin, le roi partit +pour la chasse dans les bois de Verrires, et que moi-mme, aprs mon +djeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'tait tablie +Versailles pour y accoucher. Nous allmes nous promener en voiture au +jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous +descendions de voiture, pour traverser la contre-alle, nous vmes un +homme cheval passer ventre terre prs de nous. C'tait le duc de +Maill, qui nous cria: Paris marche ici avec du canon. Cette nouvelle +nous effraya fort, et nous retournmes aussitt Versailles, o dj +l'alarme tait donne. + +Mon mari s'tait rendu l'Assemble sans rien savoir. On n'ignorait pas +qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien +apprendre de plus, puisque le peuple s'tait port aux barrires, tenait +les portes fermes et ne permettait personne de sortir. M. de La Tour +du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne qui il +voulait parler, passa derrire un gros personnage qu'il ne reconnut pas +d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait +alors le comte de La Marck: Paris marche ici avec douze pices de +canon. Ce personnage tait Mirabeau, alors fort li avec le duc +d'Orlans. M. de La Tour du Pin courut chez son pre, dj en confrence +avec les autres ministres. La premire chose que l'on fit, fut d'envoyer +dans toutes les directions o l'on pensait que la chasse avait pu +conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-pre accepta les +services de plusieurs personnes venues Versailles pour leurs affaires, +et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa +garde nationale, laquelle il tait loin de se fier. On ordonna au +rgiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes. +Les gardes du corps sellrent leurs chevaux. Des courriers furent +expdis pour appeler les Suisses de Courbevoie. tous moments, on +envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On +apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes +marchaient sur Versailles; qu'aprs cette sorte d'avant-garde venait la +garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe +d'individus marchant sans ordre. Il n'tait plus temps de dfendre le +pont de Svres. La garde nationale de cette ville l'avait dj livr aux +femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-pre +voulait que l'on envoyt le rgiment de Flandre et des ouvriers pour +couper la route de Paris. Mais l'Assemble nationale s'tait dclare en +permanence, le roi tait absent, personne ne pouvait prendre +l'initiative d'une dmarche hostile. + +Mon beau-pre, dsespr ainsi que M. de Saint-Priest, s'criait: Nous +allons nous laisser prendre ici et peut-tre massacrer sans nous +dfendre. Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde +nationale. Elle se runissait sur la place d'Armes et se mettait en +bataille le dos la grille de la cour royale. Le rgiment de Flandre +avait sa gauche la grande curie et sa droite la grille. Le poste de +l'intrieur de la cour royale et celui de la vote de la Chapelle +taient occups par les Suisses, dont il y avait toujours un fort +dtachement Versailles. Les grilles furent partout fermes. On +barricada toutes les issues du chteau, et des portes qui n'avaient pas +tourn sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermrent pour la premire +fois. + +Enfin, vers 3 heures, arrivrent au galop, par la grande avenue, le roi +et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrter et d'adresser +quelque bonne parole ce beau rgiment de Flandre, devant lequel il +passa et qui criait: Vive le roi!, ne lui dit pas un mot. Il alla +s'enfermer dans son appartement d'o il ne sortit plus. La garde +nationale de Versailles, qui faisait sa premire campagne, commena +murmurer et dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il +n'y avait pas de canon Versailles. + +L'avant-garde de trois quatre cents femmes commena arriver et se +rpandre dans l'avenue. Beaucoup entrrent l'Assemble et dirent +qu'elles taient venues chercher du pain et emmener les dputs Paris. +Un grand nombre d'entre elles, ivres et trs fatigues, s'emparrent des +tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intrieur de la salle. La nuit +arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient +des rangs de la garde nationale et taient dirigs sur mon mari, leur +chef, qui elle refusait d'obir en restant son poste. Une balle +atteignit M. de Savonnires et lui cassa le bras au coude. Je vis +rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas +la fentre d'o j'assistais tous ces vnements. Mon mari chappa par +miracle, et, ayant constat que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre +place en avant des gardes du corps rangs en bataille prs de la petite +curie. Mais ils taient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie +de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute ide de dfense +impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises +dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnatre +qu'elle fraterniserait avec celle de Paris ds que celle-ci paratrait, +et que le mieux, par consquent, tait de ne pas la rassembler de +nouveau. + + ce moment, mon beau-pre et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le +roi se retirt Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendt l les +propositions qui lui seraient faites par les insurgs de Paris et par +l'Assemble nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou +9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour +royale, o elle pntra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle +passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna, +par la Mnagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette +troupe, Versailles, que ce qui tait ncessaire pour relever les +postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses +et les Cent-Suisses conservrent les leurs. + +C'est alors que deux trois cents femmes qui tournaient depuis une +heure autour des grilles, dcouvrirent une petite porte[99] donnant +accs un escalier drob qui aboutissait, au-dessous du corps de logis +o nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affid, +probablement, leur montra cette issue. Elles s'y prcipitrent en foule, +et renversant l'improviste le garde suisse de faction au haut de +l'escalier, se rpandirent dans la cour et entrrent chez les quatre +ministres logs dans cette partie des btiments. Il en pntra un si +grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier +en furent encombrs. Mon mari rentrait ce moment pour nous apporter +des nouvelles, sa soeur et moi. Trs inquiet de nous voir en si +mauvaise compagnie, il rsolut de nous emmener dans le chteau. Ma +belle-soeur avait pris la prcaution d'envoyer ses enfants chez un dput +de nos amis qui logeait dans la ville. Guides par M. de La Tour du Pin, +nous montmes dans la galerie[101] o se trouvaient dj runies une +quantit de personnes habitant le chteau, qui, sous le coup d'une +inquitude mortelle quant la suite des vnements, venaient dans les +appartements pour tre plus prs des nouvelles. + +Pendant ce temps-l, le roi, toujours hsitant devant un parti +prendre, ne voulait plus s'en aller Rambouillet. Il consultait tout le +monde. La reine, tout aussi indcise, ne pouvait se rsoudre cette +fuite nocturne. Mon beau-pre se mit aux genoux du roi pour le conjurer +de mettre sa personne et sa famille en sret. Les ministres seraient +rests pour traiter avec les insurgs et l'Assemble. Mais ce bon +prince, rptant toujours: _Je ne veux compromettre personne_, perdait +un temps prcieux. un moment, on crut qu'il allait cder, et l'ordre +fut donn de faire monter les voitures qui, atteles depuis deux heures, +attendaient la grande curie. On s'imaginera sans doute difficilement +que, de tous les cuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pense +que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au dpart de la famille +royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment o la foule du peuple +de Paris et de Versailles, qui tait rassemble sur la place d'armes, +vit ouvrir la grille de la cour des grandes curies, il s'leva un cri +unanime de frayeur et de fureur: Le roi s'en va! En mme temps on se +jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmne les chevaux, et +force fut de venir dire au chteau que le dpart tait impossible. Mon +beau-pre et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui +taient atteles hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la +reine repoussrent cette proposition, et chacun, dcourag, pouvant, +et prvoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans +l'attente. + +On se promenait de long en large, sans changer une parole, dans cette +galerie tmoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis +XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et +Madame[103]. Le salon de jeu, peine clair, tait rempli de femmes +qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur +les tables. Pour moi, mon agitation tait si grande que je ne pouvais +rester un moment la mme place. tout instant j'allais dans +l'oeil-de-boeuf, d'o l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans +l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-pre, et d'apprendre par eux +quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable. + +Enfin, minuit, mon mari, qui tait depuis longtemps dans la cour, vint +annoncer que M. de La Fayette, arriv devant la grille de la cour +royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait parler au roi; +que la partie de cette garde, compose de l'ancien rgiment des gardes, +manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre dlai pouvait avoir +de l'inconvnient et mme du danger. + +Le roi dit alors: Faites monter M. de La Fayette. M. de La Tour du Pin +fut en un instant la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval +et pouvant peine se soutenir, tant il tait fatigu, monta chez le +roi, accompagn de sept huit personnes, tout au plus, de son +tat-major. Trs mu, il s'adressa au roi en ces termes: Sire, j'ai +pens qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majest, +que de prir inutilement sur la place de Grve. Ce sont ses propres +paroles. Sur quoi le roi demanda: Que veulent-ils donc? M. de La +Fayette rpondit: Le peuple demande du pain, et la garde dsire +reprendre ses anciens postes auprs de votre Majest. Le roi dit: Eh! +bien, qu'ils les reprennent. + +Ces paroles me furent rptes au moment mme. Mon mari redescendit avec +M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire +exclusivement compose de gardes franaises, reprit sur l'heure mme ses +anciens postes. C'est ainsi qu' chaque porte extrieure o il y avait +un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste +composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya +bivouaquer, comme c'tait l'usage, sur la place d'Armes, dans un long +btiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en +forme de tentes. + +Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du chteau et +s'coulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus +harasss de fatigue et mouills jusqu'aux os, avaient cherch un refuge +dans les curies et les remises. Les femmes qui avaient envahi les +ministres, aprs avoir mang ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient +couches par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient, +disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient +pas pourquoi elles taient venues. Il parat que les chefs fminins +s'taient rfugies dans la salle de l'Assemble nationale, o elles +restrent toute la nuit ple-mle avec les dputs qui se relayaient +pour tablir la permanence. + +Je crois que M. de La Fayette, aprs avoir pos ses postes de garde +nationale, alla un moment l'Assemble, d'o il revint au chteau chez +Mme de Poix, loge prs de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon +mari, avec lequel il tait redescendu, l'avait quitt hors de la cour. +Quant M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soire, et tait +rest dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde +nationale de Versailles que s'il n'en et pas t le commandant en chef. +M. de La Tour du Pin avait runi le peu d'officiers de son tat-major +sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major +Berthier. Mais la plupart, cette heure avance, s'taient retirs soit +chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance.. + +Le roi, qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu rgnait +dans Versailles, comme c'tait effectivement vrai, congdia toutes les +personnes encore prsentes dans l'oeil-de-boeuf ou dans son cabinet. Les +huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y taient encore que +la reine tait retire. Les portes se fermrent, les bougies +s'teignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma +tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministre, cause des femmes +couches dans les antichambres et qui nous causaient un grand dgot. + +Aprs nous avoir mises en sret dans cet appartement, il redescendit +chez son pre et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute +la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote +par-dessus son uniforme, car la nuit tait froide et humide, puis, +prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit visiter +les postes, parcourir les cours, les passages, le jardin, pour +s'assurer que le calme rgnait bien partout. Il n'entendit pas le +moindre bruit, ni autour du chteau, ni dans les rues adjacentes. Les +diffrents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'tait +rinstalle dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses +canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la mme +rgularit qu'avant le 14 juillet. + +Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre +Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas t +dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canap et tout habill, +dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproch, mais dans la +complte ignorance o il a t de la conspiration du duc d'Orlans, dont +les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en mme temps que lui, sans +qu'il s'en doutt. Ce misrable, prince, aprs avoir sig dans +l'Assemble, plusieurs reprises, le 5 octobre, tait reparti le soir +pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller. + +En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa +prsence Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner +la reine. + + +V + +M. de La Tour du Pin, aprs la ronde nocturne qu'il venait de faire, +n'ayant rien entendu de nature laisser craindre le moindre dsordre, +revint au ministre[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son +cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du +Grand-Commun[107], il resta dans la salle manger et se mit la +fentre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici +que la cour des princes tait alors ferme par une grille, prs de +laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'tait l +que commenait la garde de la personne du roi, service particulirement +dvolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intrieur de +cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour +royale, afin d'viter aux gardes du corps du poste install prs de la +vote de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre, +d'tre obligs, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir +par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la +cour des princes. On verra tout l'heure combien la connaissance de ce +passage tait ncessaire aux assassins. + +Le jour commenait paratre. Il tait plus de 6 heures, et le silence +le plus profond rgnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuy sur +la fentre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter +la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande +cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misrables +dguenills entrer par la grille alors que celle-ci tait ferme clef. +Cette clef avait donc t livre par trahison. Ils taient arms de +haches et de sabres. Au mme moment, mon mari entendit un coup de fusil. +Pendant le temps qu'il mit descendre l'escalier et se faire ouvrir +la porte du ministre, les assassins avaient tu M. de Vallori[110], le +garde au corps de faction la grille de la cour des princes, et avaient +franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps +de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'taient pas +deux cents--se prcipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre +se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades +avaient abandonn sans dfense en dehors du corps de garde, dans lequel +ils s'taient enferms, et que les assassins n'essayrent pas de forcer. +Pourtant ces gardes du corps taient l dix ou douze. Ils auraient pu +tirer, sabrer quelques-uns de ces misrables, secourir leur camarade. +Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, aprs avoir tir +son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproch de ses +assaillants, fut charp l'instant par les autres. Puis, cette lche +besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie +de la bande qui, ce moment, avait forc la garde des Cent-Suisses, +place au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blm ces colosses +de ne pas avoir dfendu cet escalier avec leurs longues hallebardes. +Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde +l'escalier, comme de coutume, tant on tait certain qu'il n'arriverait +rien, et que les fortes grilles, toutes hermtiquement fermes, +opposeraient une rsistance assez longue pour qu'on pt se mettre en +dfense. + +La preuve que l'on n'avait pris aucune prcaution extraordinaire, c'est +que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits +certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin suivre, +tournrent dans la salle des gardes de la reine, o ils tombrent +l'improviste sur le seul garde apost en ce lieu. Ce garde se prcipita + la porte de la chambre coucher, qui tait ferme en dedans, et ayant +frapp plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria: +Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer. Puis, rsolu vendre +chrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il dcharge d'abord +son mousqueton, se dfend ensuite avec son sabre, mais est bientt +charp sur place par ces misrables qui, heureusement, n'avaient pas +d'armes feu. Il tombe contre la porte, et son corps empchant les +assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussrent dans l'embrasure de la +fentre, ce qui le sauva. Abandonn l sans connaissance jusqu'aprs le +dpart du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave, +nomm Sainte-Marie[112], vivait encore la Restauration. + +Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-soeur et moi, dans une chambre +de l'appartement de ma tante, Mme d'Hnin. Ma fatigue tait trs grande, +et ma belle-soeur eut de la peine me rveiller pour me dire qu'elle +croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller couter +la fentre, qui donnait sur les plombs, d'o il provenait. Je me +secouai, car j'tais trs endormie, puis tant monte sur la fentre, je +m'avanai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empchait de voir +la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient: + mort! mort! tue les gardes du corps! Mon saisissement fut extrme. +Comme je ne m'tais dshabille, non plus que ma belle-soeur, nous nous +prcipitmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le +parc[114], et d'o elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut gale +la ntre. Aussitt nous appelmes ses gens. Avant qu'ils ne soient +rveills, nous voyons accourir ma bonne et dvoue Marguerite, ple +comme la mort, qui, se laissant tomber sur la premire chaise sa +porte, s'crie: Ah! mon Dieu! nous allons tous tre massacrs. Cette +exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme tait tellement +hors d'haleine qu'elle pouvait peine parler. Au bout d'un instant, +cependant, elle nous dit qu'elle tait sortie de ma chambre, au +ministre, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je +n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que +je resterais dans le chteau; qu'en descendant les marches du perron, +elle avait dcouvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple, +dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modle de +l'Acadmie--tait occup couper la tte d'un garde du corps[116] qu'on +venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de +l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes trs +crottes et un fouet la main, qui n'tait autre que le duc d'Orlans, +qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que, +d'ailleurs, les misrables qui l'entouraient tmoignaient leur joie de +le voir en criant: Vive notre roi d'Orlans!, tandis qu'il leur +faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait +qu' la pense que son tablier blanc et sa robe trs propre, au milieu +de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'tait enfuie en +enjambant le corps d'un garde[118] tomb en travers de la grille de la +cour des princes. + + peine finissait-elle cet motionnant rcit, que mon mari arriva. Il +nous raconta qu'en voyant les assassins pntrer dans la cour royale, il +avait aussitt couru la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire +battre le rappel. Nous apprmes galement par lui que la reine avait pu +se sauver chez le roi par le petit passage, mnag sous la salle dite de +l'OEil-de-Boeuf, qui faisait communiquer sa chambre coucher avec celle +du roi. Il nous dcida quitter l'appartement de ma tante, trop +rapproch, son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla +de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de +chambre, qui demeurait prs de l'Orangerie. M. l'abb de Damas vint nous +chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, dsespre, inquite de +tous les dangers qui menaaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnt de +me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de +ce qui lui arriverait. + +Au bout de deux heures, qui me parurent des sicles, tenant sa parole, +il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le +roi et la reine Paris, que les ministres, les administrations et +l'Assemble nationale quittaient Versailles, o lui-mme avait ordre de +rester pour empcher le pillage du chteau, aprs le dpart du roi; +qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale +de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donn sa +dmission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour +l'instant, il me dfendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai +seule pondant plusieurs heures, ma tante s'tant rendue chez Mme de +Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-soeur m'ayant quitte +pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait +d'arriver d'Hnencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la +campagne. Je ne crois pas avoir pass de ma vie, ou du moins je n'avais +pas encore pass, des heures aussi cruelles que celles de cette matine. +Les cris de mort par lesquels j'avais t rveille rsonnaient toujours + mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frmir. Mon imagination +suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne +Marguerite elle-mme me manquait pour me donner du courage. Elle tait +retourne au ministre pour aider mes gens emballer nos effets, qui +allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-pre. + +Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle +tait en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car +elle habitait aux curies d'Orlans, dont la livre tait une +sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil +moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps +avait t massacr sous sa fentre, celle d'un entresol fort bas; son +saisissement avait t tel que ses douleurs cessrent, comme si elle +n'et jamais d accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par +Marly, et accoucha trois jours aprs seulement de sa fille Rosamonde, +depuis Mme Grard. + +Vers 3 heures, Mme d'Hnin revint me chercher et m'annona que le triste +cortge tait parti pour Paris, la voiture du roi prcde des ttes des +gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les +gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant chang leurs +chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des +Suisses, marchaient ple-mle avec les femmes et le peuple. Cette +horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout +ce qu'on avait pu trouver de vhicules pour transporter l'Assemble +nationale. + +Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit M. de La Tour du +Pin: Vous restez matre ici. Tchez de me sauver mon pauvre +Versailles. Cette injonction reprsentait un ordre auquel il tait +fermement rsolu d'obir. Il se concerta avec le commandant du bataillon +du garde nationale de Paris qu'on lui avait laiss, homme trs dtermin +et qui montra la meilleure volont... c'tait Santerre! + +Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministre. Une affreuse +solitude rgnait dj Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le +chteau que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on +fermait et qui ne l'avaient plus t depuis Louis XIV. Mon mari +disposait toutes choses pour la dfense du chteau, persuad que, la +nuit venue, les figures trangres et sinistres que l'on voyait errer +dans les rues et dans les cours, jusque-l encore ouvertes, se +runiraient pour livrer le chteau au pillage. Effray pour moi du +dsordre qu'il prvoyait, il exigea que je partisse avec ma tante. + +Nous ne voulions pas aller Paris, dans la crainte qu'on n'en fermt +les portes et que je ne me trouvasse spare de mon mari sans pouvoir le +rejoindre. Mon dsir et t de rester Versailles. Prs de lui je +n'avais peur de rien. Mais il se proccupait des consquences funestes +que pourraient avoir pour mon tat de grossesse de nouvelles frayeurs +semblables celles que je venais d'prouver. Ma prsence paralyserait, +disait-il, les efforts qu'il tait de son devoir de faire pour rpondre + la confiance du roi. Enfin il me dcida partir pour Saint-Germain et + aller attendre les vnements dans l'appartement de M. de Lally, au +chteau. C'tait celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon, +lui avait laiss tout meubl. + +Nous fmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi, +accompagnes d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les +chevaux et les voitures de mon beau-pre taient partis pour Paris, et +on n'aurait pas trouv, pour quelque somme que ce ft, un moyen de +transport Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots +du pav de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver +au logement o la vieille concierge fut bien surprise de me voir, +achevrent de m'puiser. Je me trouvai trs mal et, avant la fin de la +nuit, tous les symptmes d'une fausse couche devinrent menaants. Une +terrible saigne que l'on me fit empcha cet accident, mais me rduisit + un tat de faiblesse tel que je fus plusieurs mois me rtablir. + + + + +CHAPITRE XI + +I. Installation de Mme de La Tour du Pin Paris.--M. de Lally et Mlle +Halkett.--Le ministre de la guerre l'htel de Choiseul.--Indiscipline +dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage +de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du +Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les +dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition +de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La +messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille +royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure +Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette +ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention +des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de +Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin +envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville, +s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du +Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour +Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour Paris par +l'Alsace. + + +I + +Au bout de quinze jours je partis pour Paris, o je m'installai chez ma +tante, rue de Verneuil, en attendant que l'htel de Choiseul, affect au +dpartement de la guerre, ft prt. + +Mon beau-pre tait provisoirement camp dans une maison qui +appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], prs du Louvre. J'allais +tous les jours dner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais +j'tais reste d'une pleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas +beaucoup, qu' ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas, +prenaient un air pouvant. J'avais entirement perdu l'apptit. Mon +mari et mon beau-pre se dsolaient de voir que l'on ne pouvait rien +trouver que je voulusse manger. Cependant j'avanais dans ma grossesse, +qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait. + +Ma tante avait dcide M. de Lally, sur qui elle exerait un empire +absolu, abandonner l'Assemble nationale aprs la Rvolution du 6 +octobre. Elle le fora galement quitter la France avec M. Mounier. +Tous deux se retirrent en Suisse. Ce fut une trs fausse mesure; +c'tait dserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux +voix de plus n'eussent probablement rien empch des vnements qui +suivirent, ils ont d se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cd un +mouvement qu'on pouvait souponner avoir t inspir par la crainte. +Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est cette +poque qu'elle le dtermina pouser son ancienne matresse, Mlle +Halkett, nice de lord Loughborough, alors grand chancelier en +Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnatre la fille qu'il +avait eue de cette femme plusieurs annes auparavant qu'il se dcida +l'pouser, car il n'prouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au +moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett Turin, il +tomba malade d'une affreuse petite vrole dont il faillit mourir et dont +l'habilet de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourn et +ne se fit que l'anne d'aprs. + +Au commencement de l'hiver, nous allmes nous tablir l'htel de +Choiseul, superbe charmant appartement, entirement distinct de celui de +mon beau-pre, avec lequel il communiquait cependant par une porte +donnant accs dans un des salons. Un joli escalier spar ne menait que +chez moi. C'tait comme une jolie maison part, ayant vue sur des +jardins, aujourd'hui tous btis. Mon mari charg par son pre de +beaucoup d'affaires importantes, tait trs occup. Je ne le voyais +gure qu'au djeuner, que nous faisions tte tte, et au dner. + +Mon beau-pre cessa de donner de grands dners quand on fut Paris. +Mais il avait, tous les jours une table de douze quinze personnes, +soit des dputs, soit des trangers, ou des personnages marquants. On +dnait 4 heures. Une heure aprs le dner et aprs s'tre entretenu +dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au caf_ selon +l'usage de Versailles, mon beau-pre rentrait dans son cabinet. Je +retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde. + +La reine avait rendu ses loges en arrivant Paris, et ce mouvement de +dpit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indispos les +Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas +les mnagements, ou ne voulait pas les employer. Elle tmoignait +ouvertement de l'humeur ceux dont la prsence lui dplaisait. En se +laissant aller ainsi des mouvements dont elle ne calculait pas les +consquences, elle nuisait aux intrts du roi. Doue d'un grand +courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une +dfiance, toujours mal place, envers ceux qui taient le plus disposs + la servir. Aprs le 6 octobre, ne voulant pas reconnatre que +l'affreux danger qui l'avait menace tait l'ouvrage d'un complot ourdi +par le duc d'Orlans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les +habitants de Paris indistinctement et vitait toutes les occasions de +paratre en public. + +Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et, +craignant la foule, je n'assistai aucun spectacle pendant l'hiver de +1789 1790. Souvent je runissais huit ou dix personne dans mon +appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-pre ne prenait +jamais part, car il se couchait de trs bonne heure et se levait de +grand matin. + +C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti dmagogique employa +tous les moyens pour corrompre l'arme. Chaque jour, il arrivait quelque +fcheuse nouvelle. Tel rgiment avait pill sa caisse, tel autre avait +refus de changer de garnison. Ici les officiers avaient migr; l une +ville envoyait un dput l'Assemble pour demander le dplacement du +rgiment qui s'y trouvait, sous prtexte que les officiers taient +_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre +beau-pre prissait sous l'accablant labeur provoqu par ces mauvaises +nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans cong pour sortir de +France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers +profitaient, encourageait la rvolte. + +Le 19 mai, j'accouchai d'un garon bien portant et qui a fait mon +bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hnin, venue de Suisse pour mes +couches, en fut la marraine et mon beau-pre le parrain. On le nomma +Humbert-Frdric[120]. Les prtres clbraient encore le culte sans +serment, et mon fils reut le baptme dans la paroisse de +Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le +souhaitais, ma sant ayant t trop prouve dans les premiers mois de +ma grossesse, et ma faiblesse tant encore trs grande. Une bonne +nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et +bientt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il +n'avait que la peau et les os. + +Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empcha d'assister au +mariage de Charles de Noailles, fils an de Mme de Poix, avec Nathalie +de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'tait une trs grande +msalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait dguiser sous +l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'tait dupe, et chacun +savait que les beaux yeux de Nathalie avaient t moins puissants que +les cus sonnants de la cassette de son pre. M. de Laborde avait dj +mari sa fille ane M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui +restait plus que deux fils, les deux cadets ayant pri au commencement +de l'expdition de M. de La Prouse[121]. + +Charles de Noailles tait beau comme le jour. En relations de +fraternelle familiarit avec lui, il vint me montrer sa toilette de +mari un moment avant la crmonie, en se rendant de l'htel de +Mouchy[122], sa rsidence, l'htel de Laborde, rue d'Artois[123], tout +prs de la rue de la Grange-Batelire, o je demeurais[124]. Cette +toilette serait trouve fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit +habill, d'une riche toffe de soie bleu barbeau, admirablement brod en +soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles +pour jabot et pour manchettes; coiff avec mille boucles, l'pe au ct +et le chapeau trois cornes. Telle tait alors, pour les crmonies, la +tenue qu'on n'avait pas encore altre. + +La cour, Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, +l'exception de la messe, o l'on n'alla plus ds que le dcret qui +ordonnait le serment aux prtres fut promulgu. Le dner avait lieu +comme Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la +reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance. +Mme d'Hnin avait donn sa dmission en partant pour la Suisse, et il +fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine +s'y opposa. On parlait dj de nommer mon mari ministre en Hollande, et +comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine mit l'avis +qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre +aussitt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas +encore des dangers comme ceux du 5 octobre? + + +II + +Je ne me souviens plus des causes qui inspirrent l'ide de faire +_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de +l'tat, en envoyant Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y +trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le +_Moniteur_ rend compte de la sance o cette rsolution fut prise. + +Les gardes nationales, qui s'taient organises dans tout le royaume +pendant l'anne qui venait de s'couler envoyrent aussi des dputations +composes de leurs officiers les plus levs en grade et des simples +gardes les plus gs. On commena les travaux prparatoires ds la fin +de juin. + +Le Champ de Mars, en face de l'cole militaire, prsentait cette +poque l'aspect d'une pelouse bien nivele, o s'exeraient les lves +de l'cole et o le rgiment des gardes franaises manoeuvrait. + +Il n'y avait alors de garnison ni Paris ni aux environs. Les gardes +franaises taient la seule troupe qui ft dans la ville. Leur nombre se +montait, je crois, 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un +dtachement Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. +Courbevoie tait cantonn le rgiment des gardes suisses, qu'on ne +voyait jamais Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre +compagnies. Une seule tait de service Versailles. Les autres +occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain. +Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni Versailles, ni Paris, o +l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers +rgiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du +Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de +raccoler quelque jeune ouvrier mcontent ou quelque mauvais sujet dont +ils dbarrassaient Paris. + +Mon mari fut charg par son pre de passer en revue toutes les +dputations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et mme +de leurs plaisirs; car tous les thtres eurent ordres de rserver des +places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un +grand nombre logrent aux Invalides et l'cole militaire. Le peuple de +Paris s'employa avec transport aux travaux entreprendre au Champ de +Mars. Tout fut termin en quinze jours. Le grand cirque ou amphithtre +en terre qu'on y voit maintenant, fut lev par deux cent mille +personnes de toute condition, et de tout ge, hommes et femmes. Un +spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commena par +tracer le cirque et l'lever avec quatre pieds de terre prise au +milieu de l'arne. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la +plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez lev, compris +entre l'cole militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des +milliers de brouettes taient pousses par des gens de toutes qualits. +Il existait encore Paris, plusieurs couvents de moines portant leur +habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables leur +costume, atteles de petits tombereaux bras, nomms camions, avec +des capucins ou des rcollets; ct, des blanchisseuses avec des +chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les +classes de la socit, pas le moindre dsordre, pas la plus petite +dispute. Chacun tait m par une seule et mme pense de confraternit. +Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques +heures de la journe pour transporter des terres. Il n'y avait pas un +garon de boutique dans Paris qui ne ft au Champ de Mars. Tous les +travaux taient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait +jusqu' nuit, et la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand +nombre des travailleurs bivouaquaient dans les alles latrales. Des +petits cabarets ambulants, des tables charges de comestibles grossiers, +des tonneaux de vin remplissaient les grands fosss btis qui entourent +le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allmes, ma +belle-soeur, arrive depuis peu Paris, et moi, nous tablir l'cole +militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars, +afin d'tre toutes portes le lendemain matin. Mon beau-pre y avait +fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux +djeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous +voir pendant la crmonie. Cette prcaution fut d'autant plus utile +qu'on avait oubli, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du +roi, et, l'heure ordinaire de leur dner tant arriv avant la fin de +cette reprsentation mensongre destine unir jamais le roi son +peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation. + +Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant +devant un groupe d'officiers de ce corps, runis au bas de l'escalier +pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son +fils: Il n'a pas encore le bonnet.--Non, madame, rpondit l'un des +officiers, mais il en a beaucoup son service. Cette premire garde +nationale, il est vrai, tait compose de tous les lments sages de la +population de Paris. On avait considr que c'tait le moyen d'lever +une digue contre l'esprit rvolutionnaire. Tous les ngociants, les gros +marchands, les banquiers, les propritaires, les membres des hautes +classes qui n'avaient pas encore quitt la France, en faisaient partie. +Dans la socit, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y taient +inscrits et faisaient trs exactement leur service. M. de La Fayette +lui-mme, que l'on a tant attaqu, ne songeait pas alors la Rpublique +pour la France, quelles que fussent les ides qu'il avait rapportes +d'Amrique sur ce genre de gouvernement. Il dsirait autant qu'aucun de +nous l'tablissement d'une sage libert et l'abolition des abus. Mais je +suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pense ni le dsir de +renverser le trne et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes +que la reine lui portait et qu'elle lui tmoignait chaque fois qu'elle +l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractre doux +jusqu' la niaiserie. Toutefois, il n'tait pas faible, et sa conduite +sous l'Empire l'a bien prouv. Il a rsist toutes les dmarches, les +offres, les cajoleries de Napolon. La Restauration s'est montre +injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hrit de la haine que +lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes +invents son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au +reproche d'avoir t le gelier du roi aprs la fuite de la famille +royale Varennes. Mais revenons la fdration de 1790. + +Un autel avait t lev dans le Champ de Mars et une messe y fut +clbre par le moins recommandable des prtres franais. L'abb de +Prigord, depuis prince de Talleyrand, avait t nomm vque d'Autun, +lorsque M. de Marboeuf avait pass au sige de Lyon. Quoiqu'il et t +l'agent du clerg, ce qui assurait l'piscopat aprs cinq ans d'exercice +de cette place, le roi, mcontent, juste titre, de sa conduite +ecclsiastique, s'tait refus lui confrer l'piscopat. Ce prince +avait mis, ce refus, une fermet bien loigne de son caractre +ordinaire, mais provoque dans l'occasion par sa conscience religieuse. +Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, pre de l'abb, aux +sollicitations de qui le roi avait rsist jusqu'alors, fut sur son lit +de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernire, le roi ne put +rsister plus longtemps. Il nomma l'abb de Prigord l'vch d'Autun. + +Ce fut lui qui clbra la messe la fdration de 1790. Son frre +Archambauld la servit, et quoiqu'il et fortement ni le fait quand il +rejoignit les princes Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brod +et l'pe au ct, au pied de l'autel. + +Rien au monde ne peut donner l'ide de ce rassemblement. Les troupes +ranges en bon ordre au milieu de l'arne; cette multitude d'uniformes +diffrents se mlant celui de la garde nationale, brillant de +nouveaut; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au +moment d'une pluie assez abondante, dploya des milliers de parapluies +de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle +le plus surprenant qu'on pt voir, et j'en jouissais des fentres de +l'Ecole militaire, o j'tais installe. + +On avait construit, en avant dt balcon du milieu, une belle tribune +trs orne. Elle s'avanait jusqu'auprs de la coupure mnage dans le +cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des +spectateurs. L'infortune famille royale comprenait ce jour-l le roi, +la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et +Madame[128]. Releve de couches depuis deux mois seulement, j'tais +encore trs faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai +cependant sur le passage de la reine et, accoutume depuis longtemps aux +impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence +pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir nanmoins assez pour son +intrt et pour celui du roi. + + +III + +Vers la fin de juillet 1790, j'tais assez bien remise de mes couches. +Ma tante voulut retourner Lausanne, et mon mari, connaissant mon dsir +de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de +Valence, dont la conduite tait encore exemplaire alors, se trouvait +Scheron, prs de Genve, avec Mme de Montesson qui y passait l't. +Elle devait faire inoculer sa fille ane, Flicie, depuis Mme de +Celles, ge de trois ans; son autre fille, ne quelques jours aprs le +5 octobre, tait encore trop jeune pour subir cette opration. Il fut +convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison spare de celle +de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec +elle. Je consentis ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne +nourrice et Marguerite l'htel de la guerre, et sans me douter qu'en +m'loignant de Paris, j'allais prouver une cruelle inquitude. Ma femme +de chambre, ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas. +Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste brancards, +car les calches n'taient pas encore connues alors. + +Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent, +Pauline de Pully. Sa mre, cousine germaine de ma tante et de ma +belle-mre, avait une trs mauvaise conduite, et ma tante fit une chose +trs utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et +tait trs distingue par l'esprit et par l'instruction. Elle savait +bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicit, pendant +qu'on la coiffait. Jusque-l sa vie s'tait partage entre le couvent, +Orlans, et un vieil oncle ecclsiastique qui habitait cette ville. +Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir +Lausanne la colonie questre dont parle Csar, et si elle se rjouissait +de visiter les Alpes; c'tait dans l'espoir d'y trouver encore les +traces des lphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du +temps prsent, joint beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait +trs amusante et trs originale. Assise entre ma tante et moi dans la +voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre +voyage, se croyait dj au bout de l'Europe. L'occasion se prsenta +bientt de lui persuader qu'elle tait en France, et en rvolution. + +Nous tions munies de tous les passeports possibles, tant pour les +autorits civiles que pour les gardes nationales et les autorits +militaires. Une imprudence de ma tante faillit nanmoins nous coter +cher. La poste aux chevaux de Dle se trouvait hors de la ville, sur la +route de Besanon. Nous traversmes donc toute la ville par une rue +assez solitaire, et, sauf quelques injures lances par des passants qui +criaient: En voil encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates, +nous parvnmes sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs +localits, nous avions dj t traites de la sorte, et nous y tions +accoutumes. + +Arrives la poste, ma tante s'informe auprs du matre de poste si +cette route mne Genve. Il lui rpond que pour prendre la route de +cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je +reprsente en vain ma tante que nos passeports portent que nous devons +sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les +chevaux attels, donne l'ordre de rtrograder et de retraverser la ville +pour gagner la route des Rousses, sous le prtexte qu'elle avait donn +rendez-vous M. de Lally Genve, o elle trouverait aussi M. Mounier. + +Nous voil donc rentres dans la ville. Mais nous ignorions qu'il +fallait traverser le march qui se tenait sur une grande place. Obliges +d'aller au pas pour mnager la foule des paniers et des personnes, nous +sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant +mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: C'est +la reine! Aussitt on nous arrte, on dtelle les chevaux, on arrache +le courrier de dessus son cheval, en criant: la lanterne! On ouvre +la portire et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non +sans crainte. Je me rclame du titre de fille du ministre de la guerre, +et je demande qu'on me mne chez le commandant de la place ou qu'on +aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette +pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. Voil sa +maison! s'crie une personne, et, en effet, nous voyons deux +sentinelles une porte o flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y +avait que deux pas faire. J'entranai ma tante et Pauline, et nous +entrmes dans la maison o la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par +respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; nanmoins, +de prendre notre dfense. Nous traversons une antichambre. Personne ne +s'y trouvait. De l, nous pntrons dans une salle manger, garnie +d'une table bien servie, de sept huit couverts, qu'on venait de +quitter prcipitamment. Deux ou trois chaises renverses tmoignaient de +la hte des convives s'loigner. Une serviette tombe terre, prs +d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse +aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette +porte qu'elle dsirait remettre une lettre de M. de La Fayette au +commandant Malet. Pas de rponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au +bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit +dans l'espoir que quelqu'un paratrait. Repartir tait hors de question, +car nous voyions, sur la place, le peuple assembl autour de nos +voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi, +nous n'avions pas djeun. Voyant que ma tante s'tait assise rsigne, +en disant Il faut attendre, nous nous assmes aussi, mais prs de la +table, et nous nous mmes manger le dner qu'on avait abandonn. Une +excellente blanquette, un morceau de pt, des fruits admirables +assouvirent nos apptits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon +coeur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la +milice nationale. + +Enfin, aprs trois heures d'attente, et ayant aperu par la fentre que +nos voitures avaient t emmenes, nous entendons marcher au-dessus de +la pice que nous occupions, quoiqu'on n'et pas rpondu la sonnette, +dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientt nous vmes entrer un +grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois +autres hommes d'un ge respectable, qui, s'adressant ma tante, lui +demanda son nom, puis, me montrant, dit: C'est mademoiselle votre +fille? Elle leur rpondit que j'tais la belle-fille du ministre de la +guerre, que je savais qu'il y avait un rgiment de cavalerie en garnison + Dle, que je dsirais parler son commandant qui obtiendrait, sans +doute, du prsident de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le +fonctionnaire depuis appel maire--notre mise en libert. Son +interlocuteur dclara ce moment qu'il tait lui-mme le prsident de +la commune. Il ajouta que le peuple tait fort anim, que le nom de ma +tante lui paraissait un nom suppos, que beaucoup de personnes croyaient +qu'elle tait la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre. +Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnires, suggra le +moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en +courrier Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions +autorises nous tablir dans une auberge. Un des membres de la commune +qui accompagnaient le prsident proposa de nous prendre chez lui. +L'asile serait plus sr qu' l'auberge, o nous pourrions tre insultes +par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me +conduire, car la pense que les officiers pourraient peut-tre se +dcider prendre ma dfense lui faisait beaucoup d'impression et +peut-tre de peur. + +Sortant donc de la maison inhospitalire du commandant de la garde +nationale, aprs avoir mang son dner sans son assentiment, nous fmes +conduites par notre hte dans sa maison, o il nous logea dans des +chambres fort communes, mais trs bonnes. L vinrent nous rejoindre la +femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous crivions +Paris notre msaventure, ma tante M. de La Fayette, moi mon mari, et +que notre cuisinier, qui courait bien franc trier, se prparait +partir, on avait assembl la commune pour fabriquer notre messager un +passeport qui assurt sa sret. On libella en mme temps un +procs-verbal, dans lequel on vantait le civisme des habitants de Dle, +qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes +suspectes, fortement souponnes d'tre toutes autres que ce qu'elles +prtendaient. Un homme qui avait t Paris assurait que la plus ge +tait la reine, la plus jeune pouvait bien tre Mme Royale[129], et la +grande--c'tait moi--Mme Elisabeth[130]. Ce bel arrangement tait cru +de toute la ville. + +Notre hte nous engagea ne pas tenter de sortir, ce qui quivalait +une dfense, et nous nous rsignmes rester dans notre triste +logement, au rez-de-chausse sur un fort petit jardin, o pntrait +peine le jour midi. + +Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger. +Ils nous firent mille questions, visitrent nos papiers, nos critoires, +nos portefeuilles. Ils me demandrent compte de tout ce que j'avais dans +la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne +devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent +autres absurdits semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin +j'eus la pense de leur dire que les officiers de la ville envoys +Paris la Fdration, et qui devaient tre de retour leur rgiment, +ayant probablement dn chez mon beau-pre, me reconnatraient. Cette +ide leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher. + +Vers la fin de notre premire journe de rclusion, arrivrent donc les +officiers de Royal-tranger, qui m'offrirent leurs services et leur +protection. Les plus jeunes taient tous prts mettre le sabre au +clair pour la dfense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre. +Les plus gs voulaient m'emmener au quartier. Il y existait, +disaient-ils, un fort bel appartement o nous serions trs bien, en +attendant le retour de notre courrier. + +Je les conjurai de dissimuler leur mcontentement, les assurant que mon +beau-pre m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent +pour moi dans des dmarches qui compromettraient la tranquillit +publique. Mais je ne pus empcher que pendant toute la journe ces +officiers vinssent chez moi, les uns aprs les autres, et fissent si +bien qu'au bout du quatrime jour, les membres de la municipalit +trouvrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrtant et nous +donnrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour +recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher Nyon, +nous rsolmes de ne partir que le lendemain matin 5 heures. Les +voitures, qui n'taient pas venues la maison o on nous avait +retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'esprais que nous +pourrions partir pied, incognito, cause de l'heure matinale. Mais, +comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de +sabres tranant sur les dalles. Tous les officiers taient l et, bon +gr mal gr, il nous fallut accepter leur escorte jusqu' nos voitures. +Heureusement nous ne rencontrmes pas d'habitants. Je n'avais pas une +goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens +taient si anims qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre + la main. Aussi fus-je bien soulage, quand, aprs beaucoup de +remerciements et de politesses, nous nous mmes en route pour le Jura. + +Notre triomphe arriva le soir mme. Le prsident de l'Assemble +nationale avait crit au maire ou prsident de la commune par le +courrier expdi pour le rprimander fortement sur notre arrestation. M. +de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale, +qui s'tait abstenu avec tant de prudence. Mon beau-pre recommandait +notre sret au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous +flicitmes de nous tre soustraites, par une prompte fuite, aux +honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour rparer une injuste +dtention. + +Nous arrivmes Nyon minuit, aprs avoir pass la frontire sans +difficults. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il tait Scheron, +o il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit, +Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me rveillai la pointe, +du jour, dans l'impatience o j'tais de voir ce beau lac dont j'avais +lu tant de descriptions. Je courus la fentre, et quand ouvrant le +contrevent j'aperus cette belle nappe d'eau claire par le soleil +levant, l'motion et l'admiration que j'prouvai ne sauraient +s'exprimer. En crivant ces lignes, soixante et onze ans, sur les +bords de ce mme lac, aprs une vie si longue et si tourmente, que de +rflexions m'inspire sa beaut, toujours la mme, et combien je sens le +nant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de +la cration, et nous, pauvres tres, notre vie n'est que d'un moment!... +Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'ternit. + + +IV + +Le lendemain nous arrivions Scheron o nous trouvmes MM. de Lally et +Mounier. J'y reus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la +rvolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de +Nancy, dont faisait partie le rgiment du Roi-Infanterie et celui de +Chteauvieux-Suisse. Cela n'veilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier +dcida ma tante faire une course Chamonix. Nous partmes le +lendemain et ne revnmes Genve qu'au bout de cinq ou six jours. + +De retour Scheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me +renvoyait de Lausanne, o il croyait que j'tais avec ma tante. Il +m'annonait son dpart pour Nancy, porteur des ordres du roi M. de +Bouill. Leur teneur tait de runir quelques rgiments franais et +suisses, puis de marcher sur Nancy, o les rgiments du Roi et de +Chteauvieux s'taient enferms aprs avoir pill, leurs caisses et +arrt M. de Malseigne, commandant de la ville. Un rgiment de +cavalerie[131], appartenant la garnison, s'tait joint aux rvolts +contre lesquels on tait rsolu d'agir avec rigueur, titre d'exemple, +des nouvelles me causrent la plus vive inquitude, et j'exprimai le +dsir d'aller Lausanne, o mes lettres taient adresses. Ma tante, +qui partageait mon apprhension, consentit aisment s'y rendre, et +nous partmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de +poste de Genve Lausanne. + + Rolle, o nous nous arrtmes pour faire rafrachir les chevaux, on +nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genve, se trouvait +l et qu'il allait Nancy. Ma tante demanda lui parler en +particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre o j'tais +reste avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troubl, ce qui +augmenta mes anxits. Elle me raconta qu'on s'tait battu Nancy, mais +que les dtails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette +ville, porteur de la somme d'argent qui avait t pille par le rgiment +de Chteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux gnral, +dont le rgiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres +deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait +que le fils du ministre de la Guerre avait t tu devant Nancy. La +chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur +tait arriv, on m'aurait envoy un courrier. Nanmoins son agitation +tait grande, et nous repartmes pour Lausanne sans qu'elle m'et fait +partager le tourment auquel elle tait en proie. Plus tard elle m'avoua +que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route +de Rolle Lausanne. + +En arrivant dans cette dernire ville, M. de Lally, qui nous avait +prcdes, me remit plusieurs lettres crites par mon mari, depuis son +retour Paris. Il me racontait tout ce qui s'tait pass Nancy. Ces +dtails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai nanmoins ceux qui +ont rapport M. de La Tour du Pin. Il tait parti de Paris ayant reu +du roi l'ordre d'agir avec la plus grande svrit envers la garnison +rvolte, si, aprs avoir t somme plusieurs reprises de se +soumettre, elle persistait dans sa rbellion. + +M. le marquis de Bouill, qui avait acquis une grande rputation +militaire pendant la guerre d'Amrique, exerait le commandement gnral +en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des +rgiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter, +et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoy par lui en +parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait +de la place, retenu prisonnier par les rvolts, ainsi que les officiers +rests fidles leurs devoirs. Mon mari, ayant puis tous les moyens +de conciliation, ressortit pour communiquer au gnral la mauvaise +nouvelle de la rsistance obstine des trois rgiments. Ceux-ci +n'osrent pas le retenir, soit qu'ils eussent t embarrasss de sa +personne, soit que, plus prudents, ils esprassent pouvoir obtenir plus +tard son intervention pour faire leur soumission, au cas o ils ne +seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouill +Toul, et l'on se disposa marcher sur Nancy. La dtention de M. de +Malseigne dans cette ville donnait lieu une vive apprhension. Je ne +me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval +tout sell, sans que ses gardiens s'en aperussent. Le fait est que +s'tant prsent la porte, tranquillement, comme un paisible +promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un +chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy +Lunville, o se trouvait en garnison son ancien rgiment de +cuirassiers. Cinq lieues de poste sparent Nancy de Lunville. Il fit +les trois premires au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le +poursuivait, il mit les perons dans le ventre de son cheval. Arriv +prs de Lunville, la crainte lui vint d'tre arrt au passage du pont. +Dcouvrant ce moment, de l'autre ct de la rivire qu'il ctoyait, +les cuirassiers sur le champ de manoeuvres, il poussa son cheval dans +l'eau et traversa la rivire la nage. Ceux qui le poursuivaient +n'osrent pas en faire autant et s'en retournrent fort confus Nancy. + +M. de Bouill, dbarrass de la crainte de compromettre la vie de M. de +Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un rgiment +suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte, +constitue par un simple arc avec une grille, la troupe de tte aperut +une compagnie du rgiment du Roi qui gardait une pice de canon place +au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux +siens: Ne tirez pas, et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La +Tour du Pin s'avana. Mais, au mme instant, les soldats insurgs +tirrent, et les canonniers mirent le feu leur pice, charge +mitraille. La dcharge, en prenant la colonne du rgiment suisse dans sa +longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se +trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval +tu et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au +moment o son valet de chambre, qui tait l en amateur, l'eut rejoint +dans le champ o son cheval l'avait emport avant de tomber. Pendant ce +temps, le reste de la colonne forait la porte et entrait dans la ville. +Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait empcher les mutins de +tirer, fut cribl de coups par la dcharge des siens. Il resta sur +place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six +semaines aprs, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait +pu extraire la balle. + +Le rgiment de Chteauvieux, soumis, demanda se faire justice +lui-mme, ainsi qu'il tait spcifi dans les capitulations des +rgiments suisses. Un conseil de guerre, compos d'officiers de trois de +ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept +des plus mutins furent condamns et excuts sans dsemparer. Les deux +rgiments franais furent casss et dissmins dans d'autres corps. +Quelques-uns des soldats rvolts furent fusills, un plus grand nombre +envoys aux galres, et tout cela n'arrta pas le mouvement +insurrectionnel des troupes. L'arme fut perdue pour la royaut le jour +o la pense de l'migration entra dans la tte des officiers, et +lorsqu'ils crurent pouvoir, sans dshonneur, abandonner leurs drapeaux +au lieu de faire tte l'orage. Les sous-officiers se trouvrent l +tout prts prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de +l'arme qui a conquis l'Europe. + +Mon mari, aussitt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes, +revint en porter la nouvelle Paris. Son pre le mena tout crott chez +le roi, et on drogea, pour cette fois-l, l'tiquette qui dfendait +aux uniformes de se montrer la cour. + + +V + +Pendant ces vnements, j'tais Lausanne, o je passai quinze jours en +m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu +ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup, +trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont +les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes +vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup +d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir +avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre cette +petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et +je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie +tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et +mises de mme. + +Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle +Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais +je soupais souvent l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix. +On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les +meilleurs artistes de Paris. Quant mes amis de l'htel Rochechouart, +ils ne rentraient qu'assez tard Paris de leur beau chteau de +Courteilles. + +Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les +rgiments de l'arme, peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus +grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux +efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de +France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les +officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient +des officiers jeunes gens, aprs avoir accompagn M. le comte d'Artois +Turin, dj ennuys du Pimont, taient venus en Suisse. Parmi eux, +Archambauld de Prigord, pass subitement du pied de l'autel de la +Fdration l'migration; le prince de Lon, depuis duc de Rohan; MM. +de Courtivron. Les uns et les autres ayant apport les airs et +l'impertinence de la haute socit de Paris au milieu des moeurs suisses, + cette poque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se +moquant de tout, toujours surpris qu'il existt autre chose au monde +qu'eux et leurs manires; disant ces gens-l en parlant des habitants +du pays qui leur offrait un sr et honorable asile; persuads qu'on +tait trop heureux de les accueillir, et prenant en piti ceux qui ne +s'empressaient pas de les imiter. + +J'espre que personnellement je n'tais pas aussi ridicule, sans +pourtant pouvoir affirmer de n'tre pas tombe parfois dans les mmes +travers, qui taient en somme ceux des personnes que je connaissais et +avec lesquelles je passais ma vie. + +Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines Genve ou, pour +mieux dire, aux Pquis. Mon mari vint me chercher et me ramena Paris. +Comme il tait press et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y +rencontrer M. de Bouill, nous quittmes Genve et traversmes la +Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour +pour visiter Berne, Soleure et Ble. + +M. de Bouill vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et +j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait +avec lui en se promenant sur la route. Aprs une matine consacre +Strasbourg, nous allmes coucher Saverne, et de l Nancy. En +parcourant cette ville au clair de lune, nous passmes devant le logis +du malheureux M. Desilles, qui tait mourant. On avait plac une +sentinelle la porte pour empcher qu'on parlt sous sa fentre. +Quelques jours aprs il succombait. Nous fmes, sans nous arrter, le +trajet de Nancy Paris, o je retrouvai mon cher enfant trs bien +portant et trs embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne +Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude +incomparable, qui ne s'est jamais dmentie chez cette brave fille. + + + + +CHAPITRE XII + +I. Sjour Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du +Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et +est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de +Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de +Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de +M. de La Tour du Pin pour engager le roi refuser la Constitution.--II. +Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de +Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs la +Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde +lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de +meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de +Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement +Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette +ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette, +Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis + la Haye, Short.--Mme de La Fayette Olmutz.--Serment de fidlit au +roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M. +Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre la soldatesque.--Accoutrement de +l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de +Chabrillan Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit Mons.--douard, +le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore. + + +I + +Je repris ma vie de Paris, l'htel de la guerre. Presque tous les +matins je montais cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait. +J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la +mre, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fiert des Mouchy, +des Poix et des Noailles ne se serait pas arrange d'un pareil chaperon. +On avait bien voulu des cus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu +ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup, +trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont +les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes +vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup +d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir +avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre cette +petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et +je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie +tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et +mises de mme. + +Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle +Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais +je soupais souvent l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix. +On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les +meilleurs artistes de Paris. Quant mes amis de l'htel Rochechouart, +ils ne rentraient qu'assez tard Paris de leur beau chteau de +Courteilles. + +Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les +rgiments de l'arme, peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus +grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux +efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de +France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les +officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient +des officiers migrs des lettres leur reprochant leur lchet, leur peu +d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux +gentilshommes rfugis dans leurs manoirs des paquets renfermant de +petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait leur +imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait +l'intervention des innombrables armes de l'tranger. Le roi, dont la +faiblesse galait la bont, se serait fait un scrupule d'arrter ce +torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le dpart de quelque +personne de son parti, et mme de sa maison. + +Mon beau-pre, impuissant devant les intrigues de l'Assemble et ne +trouvant pas dans le roi la fermet qu'il tait en droit d'en attendre, +rsolut de quitter le ministre[132]. On proposa mon mari de lui +succder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'arme qui +tait entirement son ouvrage. Le roi lui-mme trouvait que l'auteur du +plan tait capable de le mettre excution. Mon mari refusa. Il ne +voulut pas succder son pre, craignant que la chose ne ft mal +interprte. + +C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plnipotentiaire en +Hollande. On tait dans les derniers jours de dcembre 1790. Mais il fut +convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accept +la Constitution, laquelle l'Assemble nationale devait mettre la +dernire main avant la fin de l'hiver. + +Ayant quitt l'htel de la guerre, nous allmes nous tablir dans la +maison de ma tante, Mme d'Hnin, rue de Varenne, prs de la rue du Bac. +Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil, +dont elle avait cd la location. Cette maison tait fort commode. Nous +nous y tablmes avec ma belle-soeur, Mme de Lameth, ses deux enfants et +mon beau-pre. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de +cabriolet pour lui. Mon beau-pre ne voulut plus avoir de voiture. Il ne +garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-soeur et pour moi. Ma +belle-soeur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se +rendait tous les matins aux sances de l'Assemble, dans une tribune que +M. de...--j'ai oubli son nom,--cuyer du roi, avait fait mnager dans +la salle, dont un des murs tait mitoyen avec son appartement, au mange +des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait install +la salle des sances, lorsque l'Assemble fut transfre Paris. + +J'assistais aussi, quelquefois aux sances qui pouvaient m'intresser, +mais pas rgulirement comme ma belle-soeur. Mes matines taient +employes plus utilement. J'avais un matre de dessin, un de chant, un +d'italien, et, si le temps le permettait, je montais cheval 3 heures +jusqu' la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner, +j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine +de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-l, je montais un cheval +de race, extrmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais +il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de +cheval devant lui, et tait alors toujours prt s'emporter. + +Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade +solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me +disposais pntrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers +4 heures et demie, je la trouvai barre par un poste de garde nationale. +J'eus beau reprsenter que je demeurais dans la rue et demander des +explication sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaait de +me priver de dner, on se contenta de me rpondre qu'il y avait eu _du +train_ l'htel de Castries, et que toute circulation tait interdite. +Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le +poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il +fut tout aussi rcalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me +traita pas mieux. Enfin, la rue de l'Universit, je trouvai le passage +libre, et je parvins passer par la rue de Bourgogne en affirmant une +sentinelle place au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M. +de La Fayette. + +En arrivant devant l'htel de Castries, j'appris qu'une insurrection, +organise par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un +mauvais Italien nomm Cavalcanti, leur secrtaire, s'tait porte sur +l'htel de Castries, la suite du duel qui avait eu lieu le matin mme +entre M. de Castries, dput du ct droit, et Charles de Lameth. Ce +dernier avait t lgrement bless au bras. Les deux Lameth, dans le +but de faire croire qu'ils taient les idoles du peuple, avaient +organis cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et +quelques barriques de vin de Brie. On pntra dans l'appartement du duc +de Castries, alors seul dans la maison. Son pre, le marchal, ancien +ministre de la Marine, avait t un des premiers quitter la France. Il +tait tabli Lausanne, o je l'avais vu l't prcdent. La duchesse +de Castries, sa femme, se trouvait galement en Suisse avec son pre, le +duc de Guines, et avait emmen avec elle son fils, encore trs enfant. +Heureusement le pauvre duc n'tait pas chez lui. On jeta tous les +meubles de l'appartement par les fentres. Les glaces furent brises, +les fentres dcroches et jetes dans la cour. Il ne resta que les +quatre murs. + +Ce dsastre aurait pu tre vit, sans la paresse de M. de La Fayette, +car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais +de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'arme +des Lameth dans la rue de Svres. S'tant inform par pure curiosit du +but de leur expdition, il crut bien faire en courant chez M. de La +Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, l mme o tait +tabli le quartier gnral de la garde nationale. Il y arriva au grand +galop, et, tant mont chez le gnralissime, il fut terriblement +scandalis du sang-froid avec lequel celui-ci reut la nouvelle du +danger dont la maison de M. de Castries tait menace. Il mit tant de +lenteur donner les ordres ncessaires pour rprimer le dsordre, que +la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout tait fini, +et on considra comme une drision la mesure de poster des sentinelles +toutes les issues, alors que l'ennemi s'tait dj retir. Ma belle-soeur +avait vu, de sa fentre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira +la conviction que ses beaux-frres talent les auteurs du dsordre. Elle +avait cess, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions mme +plus quand nous nous rencontrions. + +Quelque temps aprs, je descendais aux bains, prs du pont Royal, +lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise +de voir derrire moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait +rencontre la veille et avec le mme ton de familiarit qu'il employait +autrefois en me parlant: Barnave vient de se battre avec Cazals et l'a +bless grivement. Je ne lui rpondis pas et continuai mon chemin. La +nouvelle tait vraie. Heureusement, la balle avait port sur le bouton +du chapeau trois cornes de M. de Cazals, et il n'eut qu'une forte +contusion. J'ai demand depuis, bien des annes aprs, M. de Lameth, +pourquoi, puisque nos relations avaient compltement cess depuis un an, +il m'avait adress la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avou +que c'tait par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la +peine. + +Au printemps de 1791, mon mari fit ses prparatifs de dpart pour la +Hollande. Nous emballmes nos effets et nos caisses furent envoyes +Rotterdam par mer. Nous vendmes nos chevaux de selle et je partis avec +mon fils et sa nourrice pour Hnencourt, o se trouvait dj ma +belle-soeur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna + Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que +le roi dsirait qu'il ne partt que le lendemain du jour o la +Constitution, que l'on devait bientt lui prsenter, aurait reu la +sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc Paris. J'allai l'y +rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indcente parade du convoi +de Voltaire, dont on porta les restes au Panthon. + +Je vivais Hnencourt tranquillement avec ma belle-soeur, lorsque mon +ngre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, trs agit. +Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de +passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses +enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitt Paris et +qu'on ignorait o ils taient alls. Cette nouvelle me troubla fort et +je voulus parler ces hommes. Je courus la grille de la cour, mais +ils avaient dj disparu et on ne savait ce qu'ils taient devenus. Mon +sentiment a toujours t qu'ils s'taient rfugis dans le village, +situ au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'o ils ne +pouvaient par consquent sortir inaperus. Ils y restrent cachs +certainement jusqu'au soir. + +Mon anxit fut trs grande. Je redoutai que mon mari ne ft compromis. +Aussi pris-je la rsolution d'envoyer Zamore Paris en courrier, pour +savoir quelque chose de certain. Il partit une heure aprs, mais avant +son retour, je reus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui +confirmait la nouvelle. Mon beau-frre revint d'Amiens, o il se +trouvait, et nous passmes deux jours dans une agitation que rien ne +peut dcrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journes nous +semblaient des sicles. Mon beau-frre ne nous permettait pas d'aller +Amiens, craignant qu'on ne fermt les portes et que nous ne pussions +plus revenir la campagne. Nous esprions que le roi aurait pass la +frontire, mais nous n'osions calculer l'effet que cet vnement +causerait dans Paris. Mon inquitude pour mon mari tait son comble, +et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait dfendu, +lorsque le troisime jour au soir nous apprmes par un homme venant +d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier Paris. +Une heure aprs Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari, +qui tait dsespr. + +Je ne relaterai pas ici les dtails de cette malheureuse fuite, si +maladroitement organise. Les mmoires du temps en ont rapport toutes +Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au +moment de l'arrestation, il demanda la reine de lui donner M. le +Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le +voulut pas. Malheureuse princesse, qui se dfiait de ses serviteurs les +plus fidles! + +On avait propos au roi, Paris, de prendre deux fidles jeunes gens, +accoutums courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il +emmena et qui n'avaient jamais mont que des chevaux d'escadron. Il +refusa. Toute cette fuite, organise par M. de Fersen, qui tait un sot, +fut une suite de maladresses et d'imprudences. + +Monsieur et Madame[135] passrent par une autre route, conduits par M. +d'Avaray. Louis XVIII en a publi[136] le burlesque dtail. + +Ce ne fut qu'aprs une rclusion de deux mois que le roi se dcida +accepter[137] la Constitution qui lui avait t prsente. Mon mari +avait rdig un long mmoire pour l'engager la refuser. Il tait en +entier crit de sa main, mais il n'tait pas sign. M. de La Tour du Pin +l'avait remis au roi de la main la main. On le retrouva, aprs le 10 +aot, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait crit en tte: Remis +par M. de G... pour m'engager refuser la Constitution. Quelques amis +rpandirent le bruit que l'initiale tait celle de M. de Gouvion, tu au +premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut +le mmoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de +fer. + +Aprs l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemble, +dite lgislative[138], il y eut quelques mois de rpit, et je suis +persuade que, si la guerre n'avait pas t dclare, si les migrs +taient rentrs, comme le roi paraissait le dsirer, les excs de la +Rvolution se seraient arrts. Mais le roi et la reine crurent la +bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la +France vit et trouva la gloire dans la dfense de son territoire. Comme +Napolon le disait Sieys: Si j'avais t la place de La Fayette, +le roi serait encore sur le trne, et--ajoutait-il en lui frappant sur +l'paule--vous, l'abb, vous seriez trop heureux de me dire la messe. + + +II + +Nous partmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-soeur +nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa sant tait +bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'anne suivante avait +dj fait beaucoup de progrs. Comme elle aimait beaucoup le monde, la +pense de passer l'hiver seule Hnencourt lui tait insupportable. +Elle n'avait plus d'tablissement Paris. Jusqu' la Rvolution, elle +habitait l'htel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa +famille. La mre des quatre Lameth, soeur du marchal de Broglie, avait +lev l ses enfants. l'poque dont je parle c'tait une femme dj +ge, veuve depuis un grand nombre d'annes, puisque Alexandre, le plus +jeune de ses fils, n'avait pas connu son pre. Elle avait +prodigieusement d'esprit et de capacit. Le marchal, son frre, l'avait +aide placer ses fils dans quatre rgiments diffrents, ce qui ne +reprsentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et +l'absurdit habituelles l'esprit de parti, on a beaucoup accus les +Lameth d'avoir t trs ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux +du seul marchal de France jouissant en ce temps-l d'une rputation +mrite et apte, en cas de guerre, tre appel commander les armes, +il tait fort naturel que ces jeunes gens eussent avanc rapidement dans +la carrire militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part +avec distinction toute la guerre d'Amrique, et l'un d'eux, Charles, y +avait t grivement bless. Mon beau-frre, l'an des quatre, se +retira la campagne aprs avoir donn sa dmission de colonel du +rgiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-pre quitta le +ministre. Le second, Thodore, abandonna aussi l'arme et vit encore, +au moment o j'cris, 1841. Le troisime, Charles, celui, que l'on +nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait pous Mlle Picot, fille +unique et hritire d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait +Bayonne. + +L'histoire de ce mariage est assez originale. son retour d'Amrique, +boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui +couper la cuisse, ce quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore +avec une bquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle +Picot, qui tait au couvent Paris. On lui dit qu'elle a seize ans, +qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle. +Sans souffler un mot de ses projets personne, il monte en voiture et +s'en va Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens, +administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se prsente +en uniforme et dit: Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis +colonel et neveu de M. le marchal de Broglie. J'ai fait toute la +guerre, j'ai eu une trs mince lgitime, comme tous les cadets de +Picardie, mais je n'en ai pas encore mang un sou. Si vous consentez +m'agrer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas vous en +repentir. Cette franchise sduisit M. Picot. C'tait un ancien +militaire; il rpondit sur le mme ton: Si vous plaisez ma fille, +l'affaire est conclue. Prsentez-vous elle. + +Aussitt il crit une lettre de quatre lignes la suprieure du +couvent. Une demi-heure aprs, Malo se remettait en route pour Paris. +Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant dj vu la charmante +figure de son original prtendu et toute dispose l'pouser. Elle +tait fort jolie quoique petite. Mais aprs sa premire grossesse, elle +devint tout coup d'une obsit extraordinaire qui n'a fait +qu'augmenter jusqu' sa mort. + +Depuis que l'ambassade franaise avait t peu prs chasse de la +Hollande et que le comte de Saint-Priest s'tait retir, en 1787, +Anvers, o M. de La Tour du Pin avait t envoy auprs de lui, ainsi +que je l'ai dit, la France n'tait reprsente La Haye que par un +charg d'affaires, M. Caillard. C'tait un diplomate consomm. Il fut +trs utile mon mari, qui ne s'tait jamais, jusqu'alors, occup de +diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son tude +favorite. Mais le caractre de M. Caillard sympathisait peu avec celui +de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu' la crainte, il ne s'tait +maintenu dans son emploi qu'en en exagrant les difficults dans ses +dpches et en persuadant ainsi M. d'Osmond, nomm depuis deux ans, +par le crdit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait +danger de la vie pour un envoy franais paratre La Haye. Du jour +o le parti du stathouder[139], aid par l'or de l'Angleterre et par les +soldats de la Prusse, avait domin celui des patriotes, vainqueurs et +vaincus portaient un morceau de ruban orange soit la boutonnire, soit +au chapeau. Les femmes s'en attachaient un trs petit bout leur +ceinture ou leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le +ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'tait refus cette +condescendance ou, pour mieux dire, cette bassesse. Mon mari dclara +au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon. +D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel dcret, on avait aboli les +livres en France, les ministres l'tranger avaient t autoriss +prendre la livre du roi, et nous l'avions adopte pour nos gens. Il +tait donc inadmissible que la livre royale de Bourbon s'affublt des +insignes d'un particulier, car le stathouder reprsentait, en somme, le +premier officier militaire de la Rpublique seulement, bien qu'il ft +assurment, de trs bonne maison, et que sa femme ft Altesse Royale. +Peut-tre mme un reste de rancune empchait-il la cour d'Espagne de +prendre la livre de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette +lgation tait la seule qui n'et pas adopt le ruban orange. M. de +Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires trangres, +consult, avait rpondu mon mari: Eh! bien, essayez, vos risques et +prils. + +Nous arrivons donc La Haye 9 heures du soir, et, aprs le souper, +mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il +l'informe qu' son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens +encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, dclare-t-il, n'auront pas mme +la cocarde franaise, car celle-ci tant absolument semblable aux +couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple +de La Haye, entirement orangiste. La dcision plut au ministre +d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractre. + +Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le +mener la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient la grille +de la cour et regardrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en +voyant pas, ils se mirent profrer des injures en hollandais, que la +nourrice, dpourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit +pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitt. Quand les +voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand +Pensionnaire avancrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une +cinquantaine de personnes, mais c'tait plutt pour admirer le beau +costume, fort lgant, de Zamore, notre ngre. M. Caillard avait port +de la couleur orange jusque-l. Il mourait de peur, et taxait +d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur. + +Les lettres de crance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier +ministre des tats d'aprs la constitution du pays. Celui-ci les portait +aux tats-Gnraux, o elles taient enregistres par le greffier. Les +fonctions de greffier taient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre +famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est--dire depuis +l'tablissement de la Rpublique, celui qui en avait alors la charge +tait l'an de cinq frres. Il devint plus tard ambassadeur du roi des +Pays-Bas qui le considrait comme un ami. De ces cinq frres, il ne +reste, au moment o j'cris ceci, en 1841, que le troisime, +Robert[141], ministre de Hollande Paris, et un de ses neveux. + +Le stathouder, quand nous arrivmes La Haye, au mois d'octobre 1791, +tait Berlin, venant de marier son fils an la jeune princesse de +Prusse. Ils revinrent tous La Haye quelques semaines aprs, et alors +commena une srie de ftes, de bals, de soupers et de divertissements +de toute espce, qui convenaient parfaitement mes vingt et un ans. +J'avais apport beaucoup de choses lgantes de France. Bientt je +devins fort la mode. On cherchait me copier en toutes choses. Je +dansais trs bien, et mon succs au bal tait grand. J'en jouissais +comme un enfant. Aucune pense du lendemain ne me troublait. J'tais, la +premire en tte, de toutes les runions mondaines. La princesse +d'Orange ne ddaignait pas d'tre mise comme moi, de se faire coiffer +par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succs, qui devait durer si +peu, m'enivrait. + +Lorsque Dumouriez fut nomm ministre des affaires trangres, au mois de +mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel +mcontentement personnel, que lui avait caus mon beau-pre pendant son +ministre, en dplaant mon mari, sous le faux prtexte qu'il n'avait +pas mis assez de fermet demander rparation d'une prtendue insulte +faite au pavillon national franais. M. de La Tour du Pin reut la +nouvelle de son rappel d'une manire assez originale. Dumouriez avait +nomm pour lui succder un M. Bonnecarre, rsident de France prs de +l'vque souverain de Lige. Le ministre lui annonait sa nomination +dans un billet ainsi conu: Enfin, mon cher Bonnecarre, nous avons mis +M. de La Tour du Pin la porte, et je vous ai nomm sa place. Or, +par une faute de secrtaire, ce billet, au lieu d'tre adress son +destinataire, Lige, fut envoy mon mari, La Haye. En ouvrant ses +dpches, arrives par le mme courrier, il y trouva son rappel, dont il +porta immdiatement la notification au Grand Pensionnaire van der +Spiegel. + +Nous allmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles +pour nous, ma belle-soeur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en +France et prfrait rester avec moi La Haye. Dans la journe, tous les +meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent +transports dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins, +les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restrent +l'htel de France pour tre mis en vente aprs l'arrive du nouveau +ministre, au cas o il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari, +n'ayant pas de secrtaire de lgation, car M. Caillard venait d'tre +envoy Ptersbourg comme charg d'affaires, remit les archives aux +mains de son secrtaire particulier, qui n'tait autre que M. Combes, +mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intrts que nous ne +pouvions l'tre nous-mmes. + +M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprs de son pre +qui venait d'y arriver, pour l'engager nous rejoindre La Haye. De l +il se dirigea sur Paris, d'o il m'crivait tous les courriers des +lettres de plus en plus alarmantes. + + +III + +M. Bonnecarre, nomm par Dumouriez ministre La Haye, ne rejoignit pas +ce poste. On le remplaa par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 aot et +fut mal reu. On ne lui rendit pas ses visites, l'exception de +l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'tait pas encore en +guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et +m'envoya son secrtaire pour me signifier son refus de laisser faire +l'encan dans les salons du rez-de-chausse, de l'htel de France, dont +il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui +servait de gouvernante. Ce secrtaire, quoique s'tant montr fort +grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a +inspire depuis. C'tait le frre de Fouquier-Tinville. + +Comme le temps tait trs beau, j'obtins la permission de faire la vente +de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la +porte de l'ambassade. Cela fit vnement La Haye. Tous mes amis +taient prsents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne +resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui +se monta plus du double de ce que le tout avait cot. Les fonds +furent verss entre les mains de M. Molire, respectable banquier +hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amrique. + +Mme d'Hnin, ma tante, migre en Angleterre, me pressait beaucoup de +venir l'y retrouver; mais la sant de ma belle-soeur dclinait si +visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre ct, mon +beau-pre songeait nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques +journes La Haye entre le 10 aot et les massacres de septembre 1792, +puis son pre le rappela Londres auprs de lui. + +Ayant eu occasion de connatre plusieurs particularits relatives la +fuite des malheureux migrs en Belgique aprs la bataille de +Jemappes[142], je les rapporterai ici. + +J'tais trs lie avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche +La Haye. Ce jeune homme, g de vingt-huit ans seulement, tait si +tourdi qu'il songeait plus sa toilette et ses chevaux qu'aux +affaires de sa lgation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque +tous les jours des dpches du prince de Metternich--pre de celui qui +_rgne_ encore maintenant en Autriche--accrdit auprs de +l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de +Starhemberg faisait passer ces dpches en Angleterre par +Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans dfiance, me confiait tout ce +qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait la +cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et +le corps diplomatique me traitait avec tant d'amiti et de prvenances, +qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conserv +une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de +dpense. Je n'avais plus auprs de moi alors que ma bonne Marguerite, +qui soignait mon fils, et mon fidle Zamore, qui me coiffait tant bien +que mal, car il tait difficile de le faire soi-mme. Quant ma pauvre +belle-soeur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses +appartements avec ses enfants et leur abb aprs le dner. + +Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me +chercher. J'tais tout habille dans ma chambre, lorsque le prince de +Starhemberg entre affol en me disant: Tout est perdu. Les Franais +nous ont battus plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles. Il +me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien +laisser paratre la cour, o personne ne savait encore rien de ces +graves vnements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle +s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait t informe. Elle me +demanda de mes nouvelles en appuyant son ventail sur ma main, et nos +regards, en se rencontrant, furent trs significatifs. Le sort que +l'avenir lui rservait, elle le prvoyait dj. + +La fuite des migrs, rfugis Bruxelles au nombre de plus de mille, +fut la chose du monde la plus triste et la plus dplorable. Rassurs par +les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur +promettaient de les avertir de l'approche des Franais, ils vivaient l +sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprvoyance dont +ils ont t si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sret + Bruxelles, malgr la retraite des Prussiens en Champagne. M. de +Vauban, de qui je tiens ces dtails, se retirait chez lui vers minuit +lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des +fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situ alors o +est maintenant le muse. Il attendit, cach dans un renfoncement, et, au +bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des +fourgons, des chariots chargs de bagages, qui se dirigrent en silence +vers la porte de la ville dite de Namur. Persuad que l'archiduchesse +quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Franais les +plus rapprochs. Ceux qui avaient t le mme soir la cour ne +voulaient pas croire ce manque de foi. Cependant quelques instants +suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une ide juste +du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous +ces malheureux dans leur hte de fuir. La nuit se passa emballer le +peu d'effets que chacun possdait. la pointe du jour, toutes les +barques, les voitures, les charrettes furent loues des prix +exorbitants pour emmener les uns Lige, d'autres Mastricht. Les +plus sages, en mme temps que les mieux pourvus d'argent, rsolurent de +passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient +parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens +airs de Paris et de Versailles, donnrent le dsolant spectacle du +manque de coeur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je +me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai +fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de +quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu' soi, on ne devait pas +compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en +particulier M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonn. + + +IV + +Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un dcret +contre les migrs et leur fixa un court dlai pour rentrer, sous peine +de confiscation. Mon excellent beau-pre tait en Angleterre et pensait + nous rejoindre La Haye, o sa fille et moi l'attendions avec +impatience. La connaissance de ce dcret changea ses projets. Il nous +crit que pour aucune considration personnelle il ne voudrait faire +tort ses enfants et qu'il retournait Paris. Cette lettre, toute +paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mlancolie, +qu'on aurait pu la croire inspire par des pressentiments, si mme +alors, aprs les massacres de septembre, il et sembl possible de +prvoir les excs auxquels la Rvolution devait se porter. + +Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La +Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois +quittrent furtivement le corps d'arme command par M. de La Fayette +pour passer en pays tranger, avec une niaiserie de confiance qui ne +saurait s'expliquer. S'tant prsents aux avant-postes autrichiens, ils +furent l'instant arrts. On voulait se servir d'eux comme otages pour +garantir la sret du roi et de sa famille, enferms au Temple aprs la +journe du 10 aot. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'crire +sa belle-soeur, alors auprs de moi La Haye, comme je l'ai dit, pour +lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son ct, crivit M. +Short, ministre d'Amrique La Haye. Je vis celui-ci le jour mme et +lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, ma +connaissance, l'adresse et l'habilet taient merveilleuses. Il se +nommait Dulong et se trouvait depuis de longues annes au service de la +lgation de France, dont il dpendait encore. Trs dvou ma personne, +j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau +ministre franais et presque le contenu de ses dpches. Dulong +s'engageait faire chapper M. de La Fayette, retenu Lige, mais il +fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins, +dit-il, seraient ncessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les +refusa. L'intrt que je portais M. de La Fayette tait limit, mais +comme je le savais l'ami de Mme d'Hnin, le refus de M. Short +d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par +lui-mme tait fort riche et aurait pu prlever cette somme sur sa +propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposes et en fut +trs blm par son gouvernement. On transfra M. de La Fayette et ses +deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, o ils restrent jusqu'au +trait de Campo-Formio. + + la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, chappe par une sorte de +miracle l'chafaud sur lequel taient montes le mme jour, le 22 +juillet 1794, sa grand'mre la marchale de Noailles, sa mre la +duchesse d'Ayen, sa soeur la vicomtesse de Noailles, mre d'Alexis, et o +les avaient prcdes, le 27 juin de la mme anne, le marchal de +Mouchy et sa femme, se rendit Vienne accompagne de ses deux filles et +obtint de l'empereur d'Autriche d'tre enferme Olmutz avec son mari +et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette +captivit volontaire une rsignation et un courage que la religion seule +lui inspira, n'ayant jamais t traite par son mari qu'avec la plus +cruelle indiffrence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses +infidlits dont elle avait t abreuve. + +Mon pre, qui commandait le corps d'arme tabli au camp de Famars, +entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La +Fayette. la nouvelle des vnements de Paris du mois d'aot +1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il +adressa un ordre du jour ses troupes, prescrivant de renouveler le +serment de fidlit au roi et le prtant nouveau lui-mme. Le rsultat +de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 aot 1792, et +l'ordre de se rendre Paris. Mes instances pour l'en empcher restrent +vaines et mes craintes ne furent que trop justifies. Je me suis +toujours reproch de ne l'avoir pas t chercher pour le ramener de +force avec moi La Haye. Dieu en avait autrement dcid! Pauvre +pre[144]. + + +V + +Comme je possdais une maison Paris, habite par l'ambassadeur de +Sude, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari +craignit que je ne fusse mise sur la liste des migrs qui venait de +paratre. Il m'envoya, La Haye, un valet de chambre trs fidle pour +m'accompagner dans mon retour Paris, et le chargea de me dire que je +trouverais la frontire de Belgique, quelques lieues d'Anvers, un +ancien aide de camp de mon pre, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de +l'ordre de me faire respecter et mme escorter au besoin. J'adressai mes +adieux ma pauvre belle-soeur--elle mourut deux mois aprs--et je partis +en compagnie de mon fils, g de deux ans et demi, de ma fidle +Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commenait + se montrer trs rigoureux, rendit le voyage fort pnible. J'tais +encore, cette poque, aussi peu aguerrie, aussi dlicate, aussi belle +dame et petite matresse qu'il est possible de l'tre. Flatte, encense +pendant mon sjour La Haye, je pensais encore alors que j'avais +accept le plus grand sacrifice qu'on pt m'imposer en consentant me +priver des services de mon lgante femme de chambre et de mon valet de +chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je +n'eusse pas de voiture Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me +trouverais peut-tre mme oblige de passer l'hiver la campagne. Je me +promettais de supporter ces revers avec courage et fermet, au contraire +des migrs de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui, +aprs s'tre _bien amuss Bruxelles_, comme ils le disaient, +comptaient en faire autant Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses +et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger, +connaissant mon point de dpart, si je m'en suis corrige. + +Le 1er dcembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien +enveloppe de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit +Humbert, fourr comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai +donc La Haye pour aller coucher, je crois, Gorkum. Pendant toute la +journe, nous entendmes le bruit du canon. Mon valet de chambre +prtendait que ce devaient tre les Franais qui faisaient le sige de +la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps, +car la garnison tait trs forte et la ville bien approvisionne. Le +lendemain, Brda, ville situe encore sur les terres de Hollande, mme +bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'tait publie, je +partis cependant sans crainte, et trouvai la frontire des Pays-Bas +autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon pre, dont la +prsence me fit grand plaisir. + +Arriv l de la veille, il s'tonnait qu'aucune nouvelle ne ft parvenue +d'Anvers. Peut-tre la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y +croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cess, il dclara +alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance +autrichienne avait... capitul, ce qui tait vrai. En effet, un poste +franais, la porte extrieure de la ville, nous prouva que nous tions +matres de la grande forteresse, et, en descendant l'auberge du Bon +Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous emes beaucoup de +peine obtenir une chambre. Ce fut grce l'intervention d'un gnral +dont le nom m'chappe, qu'un officier me cda celle o il tait dj +install, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grce. +Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes +et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux +causes de la protection que m'accordait leur gnral. + +Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermes clef dans cette +chambre, nous tchmes d'endormir le petit Humbert, trs effray du +bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de +souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le gnral, +ami de mon pre, ayant tabli une garde dans le corridor. Cette +prcaution mme, qu'il avait cru ncessaire, m'effraya encore davantage. +Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne +me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai +la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre. + + ce moment, je fus attire la fentre, qui donnait sur la place, par +une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le +spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mmoire. Au +milieu de la vaste place tait allum un feu dont les flammes +s'levaient la hauteur du sommet des maisons. Une quantit de soldats, +ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y +prcipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une +maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets, +d'autres des paravents, des vtements, des paniers pleins de papiers, +puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dors, +qui augmentaient la force et l'clat des flammes d'instant en instant. +Des femmes cheveles, dbrailles, horribles d'aspect se mlaient +cette troupe de forcens, leur distribuant du vin, peut-tre exquis, +qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers. +Des rires dsordonns, des imprcations grossires, des chants obscnes +ajoutaient l'effroi de cette fte diabolique. Toutes les relations que +j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux +dsordre qui en sont la consquence, s'incarnaient l devant moi dans +une vivante ralit. Je restai pendant toute la nuit fascine, terrifie + cette fentre, dont je ne pouvais m'arracher, malgr l'horreur, que +j'prouvais d'une si effrayante vision. + +Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, o +nous devions coucher, ainsi que l'avait rgl le gnral. J'tais si +bouleverse par les vnements auxquels je venais d'assister, que je +n'osai pas demander de passer la prochaine nuit Bruxelles, ce qui +m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette +ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu +que nous ne ferions que changer de chevaux Bruxelles. + +En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son +originalit. Entre la ligne avance des fortifications et la premire +poste, celle de Contich, nous traversmes toute l'arme franaise, +tablie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient dj trembler les +belles armes de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les +apparences d'une horde de bandits, la plupart taient sans uniforme. La +Convention, aprs avoir rquisitionn tous les magasins de drap de Paris +et des grandes villes, avait fait fabriquer la hte des capotes pour +les soldats avec des toffes de nuances les plus varies. Ce mli-mlo +de couleurs, vaste arc-en-ciel anim, se dtachait, en un singulier +contraste, sut la neige dont la terre tait couverte, et y figurait +comme un gigantesque parterre aux tons clatants, qu'on aurait pu +admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats +taient coiffs, n'eut rappel tout ce qu'en avait craindre d'eux. Les +officiers seuls portaient l'uniforme, mais dpourvu de ces brillantes +broderies dont Napolon fut depuis si prodigue. + +Forcs d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les +chemins, dfoncs par l'artillerie, taient encombrs de fourgons, de +caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des +jurements des charretiers et des plaisanteries grossires des soldats. +Je voyais bien que Schnetz tait inquiet et regrettait de n'avoir pas +pris une escorte. Enfin, la chute du jour, nous atteignmes Malines, +o nous passmes une nuit plus tranquille qu' Anvers, quoiqu'il y et +encore beaucoup de troupes. + +Le lendemain matin, dpart pour Bruxelles, que nous devions traverser +seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en +jugea autrement. Au moment o les chevaux taient attels et o Schnetz +avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du gnral prescrivant +de me retenir. On dtela, et comme je voulais descendre pour chercher un +abri dans la maison de poste, des sentinelles places aux deux portires +m'en empchrent. M. Schnetz s'tait aussitt rendu au quartier gnral +pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant mon fils, qui +rclamait son djeuner grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le +matre de poste, et je restai seule prisonnire dans la voiture. + +Deux heures s'taient coules et je commenais m'ennuyer, lorsque la +portire s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu dcouvrir le nom +lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, dposa sur le devant de la +voiture un trs lgant cabaret portant un excellent et complet +djeuner: du beurre, du pt, des gteaux, du caf, le tout dans de la +belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma +vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus +tard, la portire s'ouvrait de nouveau, et la dame mystrieuse, sans +dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison situe en +face de la poste. Bien des annes aprs, revenue Bruxelles, j'ai tent +et provoqu toutes les dmarches possibles pour retrouver l'obligeante +dame, dont je n'avais pas mme vu la figure, mais mes recherches sont +restes infructueuses. + +Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon dpart +sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulire boutade d'autorit. +C'tait un homme du monde que j'avais rencontr cent fois sans lui avoir +jamais parl. Il avait la vue trs basse, et l'esprit fort +rvolutionnaire. + +Je n'tais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivmes tard Mons, et +emes beaucoup de peine trouver un logement. Toutes les auberges +taient pleines. la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, ma +bonne et moi, deux petites chambres, un premier trs bas, qui +donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous +dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond +d'une trs grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous +trouverions spares d'eux. Cet arrangement tait loin de me convenir. +Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant tait fatigu. Je le mis dans +mon lit et ne me dshabillai pas. Le sommeil, cependant, commenait me +gagner, lorsque du bruit dans la rue, du ct de mes fentres, +m'veilla. On frappait la porte de la maison coups redoubls, avec +des jurements affreux. Bientt aprs, j'entendis l'htelier s'crier que +la femme d'un gnral couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp, +dont elle tait accompagne, se trouvait dans l'auberge. Une voix +d'homme ivre rpondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres +individus, dans le mme tat, l'entouraient, et comme je me jetais bas +du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tcher de se +hisser dessus. Quoique glace de terreur, je ne perdis pas la tte. +Appelant ma bonne grands cris, je me disposais jeter sur +l'assaillant une grosse bche qui brlait dans la chemine. ce moment, +je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se ft bless, soit +que ses camarades craignissent d'tre punis, ils l'emmenrent, et ma +frayeur se calma. + +Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien loigne de +mes proccupations, mais c'tait, affirmait-il, ncessaire pour +sauvegarder sa propre responsabilit. + + notre dpart, nous rencontrmes un escadron exclusivement compos de +ngres, tous trs bien monts et parfaitement quips. Le beau ngre du +duc d'Orlans--galit--les commandait. Il se nommait douard, et +connaissait beaucoup mon ngre Zamore, qui sollicita la permission de +passer la journe avec ses congnres. La crainte me vint qu'on allait +l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave +garon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journe, mais +le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naf, +tout ce qu'on avait fait pour le sduire. Sa fidlit ma personne +l'emporta, ce dont je lui fus trs reconnaissante. + +Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne +d'tre rapporte. M. Schnetz me quitta Pronne, je crois, et je pris +la route d'Hnencourt, o je trouvai mon beau-frre, le marquis de +Lameth. + + + + +CHAPITRE XIII + +I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en +France.--Installation Passy.--Les relations de M. Dillon avec les +Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin +pre la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au +Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie +de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa +belle-fille se rfugient Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais +et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire La +Role.--La guillotine Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de +M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le +reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et +sa cave.--Perquisition Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de +Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy Canoles.--VII. La confrontation +de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de +son fils du Bouilh.--Incident de route Saint-Genis.--Trois mois de +retraite force Mirambeau. + + +I + +En Hollande, j'avais t gte, admire, encense. ma rentre en +France, la frontire peine franchie, la Rvolution avec tous ses +dangers m'tait apparue sombre et menaante. + +C'tait, il est vrai, dans la mme chambre d'o j'tais partie quinze +mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de proccupations, que je me +retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments diffraient +maintenant de ceux que j'prouvais alors! + +Jetant un coup d'oeil svre sur les annes coules, je me reprochais +l'inutilit de ma vie passe, et, inspire pour ainsi dire par le +pressentiment que d'autres destines m'attendaient, je rsolus fermement +de rejeter loin de moi pour toujours les penses d'une jeunesse +insouciante, les flatteries intresses du monde et les succs trompeurs +que j'avais jadis ambitionns. + +Une amre tristesse s'empara peu peu de mon coeur quand je constatai la +frivolit de la vie que j'avais jusqu' ce moment mene. Il me sembla +que je possdais en moi de quoi fournir une carrire plus utile. Aussi, +loin de me dcourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si +dsastreux, mon tre devait chercher se retremper, se relever. + +Je me plaisais imaginer toutes les circonstances o je serais appele + dployer un grand courage. Tous les dvouements, toutes les +entreprises hasardeuses se prsentrent mon esprit. Je n'cartai +aucune de ces ventualits, estimant que leur ralisation rendrait ma +vie meilleure, en me permettant de la consacrer l'accomplissement de +mes devoirs, quelque pnibles ou dangereux qu'ils fussent. + +J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait t +trace par la Providence. Dieu, dans ces jours troubls, claira mon me + mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grce de me +rapprocher de Lui et de Le connatre, je me rappelai le changement que +provoqurent en moi ces heures de rflexions srieuses. partir de ce +moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformrent. +Que Dieu soit bni pour m'avoir juge digne de le servir, pour m'avoir +donn ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans +murmure, sa volont! + + +II + +J'arrivai trs tard Hnencourt, o se trouvait mon beau-frre. Il +voyait fort en noir sa situation personnelle, et tait trs satisfait +que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il tait convenu que +je devais m'arrter vingt-quatre heures Hnencourt, afin de prendre +des papiers me permettant de gagner Paris en sret, entre autres, une +attestation de mon sjour Hnencourt depuis le rappel de M. de La Tour +du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth +fut du, car dj il tait aussi difficile que dangereux de voyager en +France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il +tait, de plus, ncessaire de se faire accompagner de rpondants qui, +sous leur responsabilit personnelle, tmoignaient que vous n'alliez pas +dans une direction autre que celle indique. En outre, pour pntrer +dans la banlieue de Paris, on devait tre muni d'une carte de sret +dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander +l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutes aux grandes, +rendaient insupportable le sjour en France. + +Je repartis donc d'Hnencourt seule, et j'arrivai le lendemain Passy, +non sans difficults. Le matre de poste de Saint-Denis commena par +refuser premptoirement de me conduire Passy, o je devais aller, sous +prtexte que mon passeport tant pour Paris il devait m'y conduire par +le plus court chemin. Aprs une heure de pourparlers et d'explications +au cours desquelles je craignais de me compromettre, tant peu aguerrie + ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa +propre carte de sret de Passy, et, en payant deux ou trois postes de +surrogation, on nous laissa partir. + +Je rejoignis enfin Passy mon mari, tabli dans une maison appartenant + Mme de Poix. Comme elle tait trop grande pour notre mnage, nous +avions la facilit de tenir fermes toutes les fentres qui donnaient +sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle tait inhabite. Nous y +entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois +autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant +mieux qu'tant la dernire du village du ct d'Auteuil, nous +communiquions facilement avec mon beau-pre install dans cette dernire +localit, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de +Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se +nommait _la Tuilerie_. Elle tait isole et situe entre Auteuil et +Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers o l'on +ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais +cheval, dont je n'ai jamais connu le vritable matre, nous menaient +Paris sans que nous eussions mettre tous les cochers de fiacre dans le +secret de notre retraite. + +J'y allais tous les jours, aprs notre djeuner, avec mon mari, qui +avait s'occuper des affaires de son pre et des siennes. Nous dnions +la plupart du temps Paris, soit chez mon pre, soit chez Mme de +Montesson, dont la maison nous tait toujours ouverte. + +Mon pre, log dans un htel garni de la Chausse-d'Antin, mettait tout +en oeuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les runissant chez lui, +tchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur +faisant comprendre que leur propre intrt tait de conserver la vie du +roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans +quelque citadelle de l'intrieur, o il ne pourrait communiquer ni avec +les puissances trangres, ni avec les royalistes qui commenaient alors + s'organiser dans la Vende. Mais le parti des _Terroristes_, que mon +pre n'esprait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout +entire orlaniste, taient trop puissants pour que des efforts humains +pussent rien changer leurs affreuses intentions. + +Mon malheureux pre tenta les dmarches les plus pressantes auprs de +Dumouriez, qui vint Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le +trompa par de vaines promesses. Il tait tout entier acquis au parti +d'galit et de son fils, dont il se vantait d'tre le tuteur militaire. +Son voyage Paris n'avait d'autre but que celui de les servir. + +Je ne rapporterai pas toute la funeste srie d'inquitudes et de +dcouragements par laquelle nous passmes durant le mois de janvier +1793. Ces vnements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a +raconts selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici +mon pre des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son +honorable caractre. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue +de sauver, sinon la libert, du moins la vie du roi, et le matin mme du +jugement, il considrait comme certain que le vote de la rclusion +jusqu' la paix tait assur. Et, en effet, il en aurait t ainsi, sans +les lches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant +cette mmorable sance, nous nous tenions chez lui, dans une anxit +qu'aucune expression ne peut rendre. Aprs avoir quitt mon pre, la +condamnation connue, nous esprions encore que l'insurrection dont il se +flattait allait clater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris +avaient projet, chacun individuellement, de se mler aux rangs de la +garde nationale pour l'entraner dans un mouvement favorable +l'infortun souverain; mais cette dmarche, si elle a eu lieu, est +reste infructueuse. + +Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermes, avec ordre +de ne pas rpondre ceux qui en demanderaient la raison au travers des +grilles. Nous ne la devinmes que trop, et appuys, mon mari et moi, sur +la fentre de notre maison qui regardait Paris, nous coutions si le +bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand +crime ne se commettrait pas sans opposition. Frapps de stupeur, nous +osions peine nous adresser la parole l'un l'autre. Nous ne pouvions +croire l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se dsesprait +d'tre sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilit d'une +semblable catastrophe. Hlas! le plus grand silence continua rgner +dans la ville rgicide. 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et +tout reprit son cours comme l'ordinaire. Une grande nation venait de +souiller ses annales d'un crime que les sicles lui reprocheront!... et +pas une petite habitude n'tait drange. + +Nous nous acheminmes pied vers Paris, en tchant de composer nos +visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis +XV, nous allmes chez mon pre, puis chez Mme de Montesson et chez Mme +de Poix. On se parlait peine, tant on tait terrifi. Il semblait que +chacun portt le fardeau d'une partie du crime qui venait de se +commettre. + +Rentrs de bonne heure Passy, nous rencontrmes chez nous Mathieu de +Montmorency et l'abb de Damas. Tous deux s'taient trouvs sur le lieu +de l'excution dans leur bataillon de garde nationale. S'tant compromis +par quelques propos, ils avaient quitt Paris dans la crainte d'tre +arrts, et venaient nous demander de les cacher jusqu' ce qu'ils +pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite +domiciliaire, premier genre de vexation qui prcda de quelques mois les +arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers +de toute espce et on les portait la section, o, souvent, les +correspondances les plus secrtes servaient de passe-temps aux jeunes +gardes nationaux de service ce jour-l. + + +III + +Vers le milieu de mars, mon beau-pre fut arrt la Tuilerie et men +la Commune de Paris, avec le marchal de Mouchy et le marquis de +Gouvernet[149]. Il parat que l'identit de nom avait fait confondre ce +dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet +sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir t l'auteur de la +mort de bons patriotes. Aprs bien des questions ils fuient relchs, +mais mon beau-pre, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre, +dcida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'o mon mari pourrait +passer en Vende ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti +semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens, +habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des +vivres, il l'exerait alors l'arme qui faisait la guerre l'Espagne +sous le gnral Dugommier. + +Nous nous rsolmes donc partir. Je quittai mon pre avec la plus +profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je +l'embrassais pour la dernire fois. La diffrence d'ge entre nous, +peine dix-neuf ans, tait si faible qu'il paraissait tre plutt mon +frre que mon pre. Il avait le nez aquilin, une trs petite bouche, de +grands yeux noirs, les cheveux chtain-clair. Mme de Boufflers +prtendait qu'il ressemblait un perroquet mangeant une cerise. Sa +haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient +encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de +plus nobles manires, ni l'air plus grand seigneur. L'originalit de son +esprit et la facilit de son humeur le rendaient du commerce le plus +agrable. Il tait mon meilleur ami, en mme temps que le camarade de +mon mari, qui ne parvenait pas se dshabituer de le tutoyer. M. de La +Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle +prestance de mon pre, que le surnom de beau Dillon donn douard +Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beaut +physique. + +Mon beau-pre se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous +engagea partir le plus tt possible. Le 1er avril 1793, nous nous +mmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-l ne +nous fut pargn, quoique nous eussions des passeports couverts de +visas, renouvels presque chaque relais. Mais nous voyagions en poste, +et ce mode aristocratique de transport nous nuisait dj dans l'esprit +des bons patriotes. Il avait t dcid que nous ferions de petites +journes, parce que j'tais grosse de deux mois, et qu'ayant t malade +d'une fausse couche La Haye l'anne prcdente, je craignais de me +blesser de nouveau. + +Enfin nous arrivmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'prouvai une +grande joie de me trouver dans ce lieu, si chri de mon pauvre +beau-pre. Il avait mme drang sa fortune par les embellissements +qu'il y avait faits et par les btiments qu'il y avait construits. Sa +situation, cette poque, lui permettait d'orner la retraite, o il +comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Nanmoins, le +jour mme o il fut nomm ministre, il ordonna de renvoyer tous les +ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient t si +formelles qu'on nous montra encore les chafauds des maons et les +brouettes des terrassiers la place mme o ils se trouvaient quand +l'ordre tait arriv. + +Cette rsidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre +mois que nous y passmes sont rests dans ma mmoire, et surtout dans +mon coeur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothque +fournissait nos soires, et mon mari, qui lisait pendant des heures +sans se fatiguer, les consacra me faire un cours d'histoire et de +littrature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi la +layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilit d'avoir appris, +dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude. +Notre bonheur intrieur tait sans mlange et plus complet qu' aucun +autre moment de notre vie commune passe. La parfaite galit d'humeur +de mon mari, son adorable caractre, l'agrment de son esprit, la +confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dvouement l'un pour +l'autre, nous rendaient heureux, en dpit de tous les dangers dont nous +tions entours. Aucun des coups qui nous menaaient ne nous effrayait, +du moment que nous devions tre frapps ensemble. + +Ces jours favoriss de mon existence ont prcd bien des vicissitudes. +Depuis, de grandes infortunes m'ont accable. Au moment mme o j'cris, +dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-tre, +qu' toute autre poque de ma vie. Mais mes souffrances ne se +prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en +supplie ardemment, m'accorder la seule grce qui me permette de +descendre en paix dans la tombe. Celui que je chris plus que toute +autre personne aime par moi en ce monde m'entend en lisant cette prire +de sa tendre mre[151]. + + +IV + +La ville de Bordeaux, anime par les Girondins qui n'avaient pas vot la +mort du roi, tait en tat de demi-rvolte contre la Convention. +Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'esprance d'entraner +les dpartements du Midi, et surtout celui de la Gironde, se joindre +au mouvement qui venait de se dclarer dans les dpartements de l'Ouest. +Mais Bordeaux ne possdait pas, loin de l, l'nergique courage de la +Vende. Une troupe arme de 800 ou 1.000 jeunes gens des premires +familles de la ville s'tait pourtant organise. Ils faisaient +l'exercice sur les glacis du Chteau-Trompette, se montraient bruyants +le soir au thtre, mais aucun ne criait: Vive le roi! Les +instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre +indpendants de Paris et de la Convention, et d'tablir, l'instar des +tats-Unis, un gouvernement fdratif dans tout le midi de la France. M. +de La Tour du Pin s'tait rendu Bordeaux. Il avait vu tous les chefs +de cette fdration projete, et revint si dgot de ces entretiens +qu'il refusa de se rallier des entreprises auxquelles devaient +participer mme des rgicides comme Fronfrde et Ducos. + + la fin de l't, pendant que j'avanais dans ma grossesse, nous +commenmes tre inquits par la municipalit de +Saint-Andr-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appel, +avant la Rvolution, mettre en ordre les papiers de mon beau-pre, +l'poque o on abattit le vieux chteau pour s'tablir dans le nouveau, +rpandit le bruit que la baronnie de Cubzagus tait un domaine engag, +depuis douard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il +disait vrai, mais ce n'tait pas un domaine royal. La baronnie avait t +change, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne, +la position militaire de cette dernire place inquitant les Anglais +dans leur nouvelle conqute. Le sire d'Albret, qui la possdait, avait +fait un excellent march en la cdant contre la baronnie de Cubzagus, +la premire de Guyenne, et qui possdait les plus beaux droits +seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contigus. + +Surget avait rdig un mmoire, et nous emes lieu de penser qu'il +l'avait envoy Paris, puisque deux mois aprs, lorsque les +reprsentants du peuple en mission vinrent Bordeaux, leur premier soin +fut de mettre le Bouilh sous squestre. + +L'ventualit d'une visite domiciliaire ou de l'tablissement d'une +garnison dans le chteau, pendant mes couches, effraya mon mari. Il +dsirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de +Bordeaux. Mon beau-pre venait d'tre arrt. On avait mis les scells +sur le chteau de Tesson, prs de Saintes, et le dpartement de la +Charente-Infrieure s'tait empar de vive force de la belle maison que +nous possdions Saintes mme pour y tablir ses bureaux. + +Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de +notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une +petite maison qu'il possdait un quart de lieue de Bordeaux. Cette +maison, nomme Canoles, offrait tous les genres de scurit. Elle tait +isole, au milieu d'une vigne, entoure de trois cts par des chemins +vicinaux menant dans des directions diffrentes, et du quatrime par une +lande assez tendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et +toute cette partie du pays, appele Haut-Brion, tait constitue par une +agglomration de proprits, plus ou moins considrables, plantes en +vignes, et presque toutes contigus. Nous allmes donc nous tablir +Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fix de sa +personne Bordeaux pour surveiller son administration des vivres, +venait tous les jours dner avec nous. + +Il runit un jour, Canoles, les divers membres de la municipalit et +du dpartement. Les uns comme les autres ne parlrent que de leurs +prouesses projetes contre l'arme rvolutionnaire, qui s'avanait en +marquant sa route par les ttes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des +abstractions, ils ne voulaient ni tre royalistes comme les Vendens, ni +rvolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui tait leur +porte, les infortuns croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient +le temps de dbrouiller leurs ides, tandis qu'ils n'arrivaient que pour +abattre leurs ttes, chose qui fut faite trois jours aprs. + +Cette arme de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, tait +dj La Role, o elle avait procd plusieurs excutions. Je n'en +citerai qu'une pour exemple. Elle mrite d'tre rapporte pour son +atrocit. M. de Lavessire, oncle de Mme de Saluces, tait un homme +inoffensif, retir la campagne depuis la destruction du parlement de +Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme tait la plus belle que l'on +et vue Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont +arrts. Le mari est condamn mort et, pendant qu'on l'excute, sa +femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils +attachs ct d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaa +devant elle pour qu'elle ne vt pas tomber le fatal couteau. Voil les +gens sous l'autorit de qui nous allions tomber! + +Si je n'avais pas t dans mon neuvime mois de grossesse, nous serions +peut-tre alors partis pour l'Espagne. En admettant mme que le dpart +et t possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'arme +franaise. Et puis, pouvait-on prsumer qu'une ville de 80.000 mes se +soumettrait sans rsistance 700 misrables, appuys par deux canons +seulement, tandis qu'une troupe d'lite, compose de tous les gens les +plus distingus de la ville, tait range derrire une nombreuse +batterie en avant de la porte. Ces misrables taient commands par le +gnral Brune, un des gorgeurs d'Avignon, qui, depuis, aprs des +annes, a pri dans cette ville, victime d'une juste vengeance. + +Rfugie Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari +avait rsolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et +le danger de son sjour auprs de moi augmentait de jour en jour. Le +matin du 13 septembre, l'arme rvolutionnaire entra dans Bordeaux. +Moins d'une heure aprs, tous les chefs fdralistes taient arrts et +emprisonns. Le tribunal rvolutionnaire entra aussitt en sance et il +sigea pendant six mois, sans qu'il se passt un jour qui ne vt prir +quelque innocent. + +La guillotine fut tablie en permanence sur la place Dauphine. + +La petite troupe d'nergumnes qui l'escortait n'avait trouv personne +pour s'opposer son entre Bordeaux, alors que quelques coups de +canon, tirs sur la colonne serre qu'elle formait dans la rue du +Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient +certainement mise en droute. Mais les habitants qui, la veille, +juraient, en vrais Gascons, de rsister, ne parurent pas dans les rues +dsertes. Les plus audacieux fermrent leurs boutiques, les jeunes gens +se cachrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur rgnait dans la +ville. Elle tait telle qu'un ordre ayant t placard prescrivant aux +dtenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter, +avant midi du lendemain, sur la pelouse du Chteau-Trompette, sous peine +de mort, on vit passer dans les rues des charrettes o chacun allait +jeter furtivement celles qu'il possdait, parmi lesquelles on en +remarquait qui n'avaient peut-tre pas servi depuis deux gnrations. On +les empila toutes sur le lieu indiqu, mais il ne vint personne la +pense qu'il et t plus courageux d'en faire usage pour se dfendre. + + +V + +Au cours de ces vnements, j'tais accouche, la nuit, d'une petite +fille que je nommai Sraphine, du nom de son pre, dont elle eut peine +le temps de recevoir la bndiction. Au moment o elle venait au monde, +on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de +campagne environnantes. La servante de mon accoucheur tait arrive de +la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrter et que les +scells avaient t mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que +l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de +danger, on avait apost une femme sre dans le chemin d'accs de la +maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses +taient plus vives que les douleurs qui donnrent naissance la pauvre +enfant. Une heure aprs sa naissance, son pre nous quitta, et rien ne +permettait de prvoir quel sort nous rservait l'avenir l'un ou +l'autre, ni quand nous pourrions nous runir. Moment affreux! qui, dans +l'tat o je me trouvais, aurait d m'tre fatal, mais dont ma sant ne +se ressentit heureusement pas. J'prouvais un unique dsir: celui de +gurir le plus tt possible pour tre prte tout vnement. Le pauvre +chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du +nouveau-n. On installa pour lui une couchette au fond d'une espce +d'alcve abandonne, dissimule par le lit de la bonne et le berceau +d'Humbert. + +Le troisime jour aprs ces vnements, M. de Brouquens, notre ami et +notre hte, retourna Bordeaux, sa rsidence habituelle. Il tait trs +afflig de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait pri la +veille sur l'chafaud, premire victime du massacre de la municipalit, +comme il tait aussi le premier de la ville par sa richesse et la +considration. + +Je dirai cette occasion, qu'on avait dcid que MM. Dudon pre et +fils, anciens procureurs et avocats gnraux du Parlement, seraient +mens Paris pour y tre excuts. La femme de M. Dudon fils, confiante +dans ses grces et dans sa grande beaut, alla, accompagne de ses deux +fils encore enfants, se jeter aux pieds du reprsentant Ysabeau, +ex-capucin, pour obtenir que son mari ne ft pas dirig sur Paris avec +son pre et qu'on le laisst s'vader et passer en Espagne. Le misrable +le lui promit moyennant le payement dans un dlai de quelques heures, +d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'tait pas chose aise, en ce +moment, que de runir une somme de cette importance en or dans un jour. +La Rpublique n'avait presque pas frapp encore de monnaie d'or, et il +tait dfendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de +les faire circuler. Mme Dudon, perdue, dsespre, courut chez tous +ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint +rassembler les 20,000 francs demands. Elle retourne chez Ysabeau avec +son trsor. Il la reoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors +de la prison_. Cruelle drision! Le malheureux l'avait dj quitte, en +effet, une demi-heure auparavant, mais c'tait pour monter sur +l'chafaud. + +On conoit combien de pareils dtails, que j'apprenais couche au fond +de mon lit et n'ayant pour socit que mon mdecin, frapp lui-mme de +terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas +avoir pour le sort de mon mari, dont j'tais sans aucune nouvelle. De +telles inquitudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner +la tte, dans un moment o les suites de couches et les effets du lait +sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonn autrement! Il +me rservait toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mre, comme + toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent +fils[152] qui, je l'espre, me fermera les yeux. + + +VI + +J'ai dit que M. de Brouquens tait retourn dans sa maison de Bordeaux. + peine y fut-il entr qu'on vint pour l'arrter et le conduire en +prison. Il allgua que, charg de tous les dtails de l'administration +des vivres pour l'arme appele combattre en Espagne, son arrestation +compromettrait fort ce service et serait, en consquence, trs +dsapprouve par le gnral en chef. Ces bonnes raisons, ou plutt la +crainte que les collgues de M. de Brouquens la compagnie des vivres, +en rsidence Paris, ne se plaignissent la Convention, dterminrent +les reprsentants le constituer en arrestation chez lui. C'tait bien +l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa +libert dans la maison, qui tait fort grande, et o il disposait de +plusieurs moyens de s'chapper en cas de danger trop imminent. Les 25 +hommes de la garde bourgeoise tablis sa porte taient presque tous de +son quartier et peu prs tous lui avaient quelque obligation. Sa bont +et son obligeance, en effet, taient inpuisables, et il tait ador +dans Bordeaux. + +Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son +arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les +jours ses gardes taient relevs. On avait commis l'imprudence, dans le +premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des +caveaux. Aussi ne laissrent-ils pas une bouteille de la belle provision +de vins rares et exquis amasse par M. de Brouquens depuis qu'il +possdait cette maison, et qu'il avait reue de tous les pays, soit en +prsents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidles +gardiens tait de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour, +et j'ai vu l, avant mon dpart, au mois de mars suivant, un monceau de +dbris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas +suffi les emporter. Ces petits dtails, je ne les rapporte que pour +peindre les moeurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin +de savoir tout ce qui pourrait le caractriser. + +La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment o il +allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du +chef de sa section et de plusieurs gardes, se prsenta chez lui et le +somma de le suivre Canoles, o l'on voulait procder la visite de +ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait Canoles que +quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses +vins, et que par consquent il n'avait pas l d'habitation fixe, rien +n'y fit, et il fallut marcher sans rpliquer. Sa peine et son embarras +taient extrmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la +situation de mon beau-pre, dont la confrontation avec la reine dans le +procs de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, taient +autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut +au dsespoir en pensant mon mari, qui m'avait confie ses soins, +qu'il aimait tendrement, et en ne dcouvrant aucun moyen de me +soustraire au sort dont j'tais menace. Reculer, pourtant, tait hors +de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait +un qui lui tait trs attach; devinant sa perplexit, il prit les +devants et vint donner l'alarme. + +Je dormais tranquillement, car on dort vingt-trois ans, mme au pied +de l'chafaud. Tout coup, je me sens secoue par une vieille femme de +charge, affide, qui, toute en larme et ple comme la mort, s'crie: +Voil les coupe-ttes qui viennent pour fouiller et mettre les scells. +Nous sommes tous perdus! Et, tout en disant cela, elle glisse un assez +gros paquet sous mon oreiller et disparat comme elle tait venue. Je +tte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 600 louis, dont +M. de Brouquens m'avait parl et qu'il rservait, en cas de ncessit +urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce +dpt n'tait pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de +sa cachette, le laisser voir la fille qui soignait mon enfant. Non +seulement je me mfais d'elle, mais, de plus, le mdecin, M. Dupouy, +venait de dcouvrir qu'elle jouait auprs de moi le rle d'espion. Comme +cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il +esprait cependant qu'elle me mnagerait. + +Ma bonne Marguerite avait la fivre tierce; elle ne couchait pas dans la +chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis +donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa +le sien et celui d'Humbert contre l'alcve o tait blotti le pauvre +Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernire heure arrive. Ces +dispositions prises, je me recouchai, car je m'tais leve, quoique dans +mon troisime jour de couche seulement, et nous attendmes l'ennemi de +pied ferme. M. de Brouquens prtendait plus tard que j'avais concentr +toutes les ressources de ma dfense dans l'effet d'un certain mouchoir +de batiste rose dont j'tais coiffe. Malgr cette plaisanterie, je +crois que j'avais trs mauvais visage. + +La chambre o je logeais, au rez-de-chausse, tait aux avant-postes. +Elle donnait dans le salon, o mon fidle Zamore prparait la hte un +reste de pt, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos +perscuteurs en bonne humeur. Enfin, aprs une demi-heure, ou, pour +mieux dire, un sicle d'attente, ils arrivrent. L'examen extrieur de +la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils +entrrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le +port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis +leurs propos infmes. Le sang se glaait dans mes veines quand je +songeais tous les dangers auxquels j'tais expose. chaque instant, +il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je +serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec +horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser +entrer quelques-uns de ces tres froces. Enfin, j'entendis +distinctement l'un d'eux demander: Qu'est-ce qu'il y a dans cette +chambre? et M. de Brouquens faire: Chut! La suite des paroles +changes m'chappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de +l'entretien. L'inspiration lui tait venue de leur raconter qu'une +jeune fille de ses amies s'tait confie lui pour venir accoucher en +secret dans cette maison isole, qu'elle ne l'tait que depuis trois +jours, et qu'elle tait fort dlicate et trs malade. + +Comment la piti put-elle trouver place dans ces mes sanguinaires? Ils +en ressentirent nanmoins, et les mmes hommes qui, dans la matine, +avaient vu tomber vingt ttes innocentes sans songer les pargner, +trent leurs sabots pour viter tout bruit, lorsqu'en visitant le +premier tage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout +de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, aprs avoir +bu et mang tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allrent +emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre l'accouche de +grossiers compliments. + +Je restai seule Canoles avec mon brave homme de mdecin, qui +commenait se rassurer, bien que tout danger n'et pas disparu, au +contraire. Mais j'ai toujours constat que les gens qui s'effraient +facilement se rassurent de mme. Aussi le grand danger de la visite des +municipaux une fois pass, il reprit sa srnit. C'tait un homme +d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes tudes +dans son art, et, selon la rgle que j'avais adopte de ne jamais +rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre +beaucoup de choses en mdecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions +d'aucun ouvrage traitant de ces matires, il me fit de vive voix un +petit cours d'accouchement et d'oprations. En change, je lui donnai +des leons de couture, de broderie et de tricot. Il tait trs adroit, +et ses progrs en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps +aprs, cach pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des +paysans dans les Landes, priv de tout livre et de tout lment de +travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grce +l'enseignement que je lui avais donn, il ne s'tait trouv en mesure +d'occuper ses journes on confectionnant des bas et des chemises pour +toute la famille qui l'avait recueilli. + + +VII + +Le soir, sur ma demande, le bon mdecin me lisait les gazettes. La +lecture en tait terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi, +lorsque nous trouvmes un jour la relation de la confrontation de mon +respectable beau-pre avec la reine. On y dcrivait la colre de +Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la +reine ou Sa Majest, au lieu de femme Capet, comme l'aurait voulu +l'accusateur public. Mon pouvante fut son comble lorsque j'appris +que, comme on lui demandait o tait son fils, M. de La Tour du Pin +avait rpondu avec simplicit qu'il se trouvait dans sa terre prs de +Bordeaux. Le rsultat de cette rponse trop vraie fut un ordre, expdi +le mme jour Saint-Andr-de-Cubzac, d'arrter mon mari et de l'envoyer + Paris. + +Il tait au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement, +en prvision de cette ventualit et sous le prtexte de mtairie +visiter, il tenait un assez bon cheval prt dans l'curie. Se dguisant +de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson, +prs de Saintes, et de se cacher dans le chteau, quoiqu'il ft sous le +squestre, mais o taient rests un excellent concierge et sa femme. +L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 12.000 francs en +assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps tait affreux, la pluie +tombait torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les clats de la +foudre blouissaient et effrayaient son cheval, bte assez vive. + +En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye Saintes, un +homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle: +Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer +l'orage? M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache +sa monture sous un petit hangar situ, heureusement pour lui, ainsi +qu'on le verra par la suite, tout prs de la porte. + +Vous liez vos boeufs de bien bonne heure, dit-il au vieux +paysan.--Vraiment oui, rpond l'hte de rencontre. Il n'est pas trois +heures, mais je veux arriver de bon matin.--Ah! vous allez la foire +du Pons, rplique mon mari avec prsence d'esprit, et moi aussi: je +vais chercher des grains pour Bordeaux. En disant ces mots, ils entrent +dans la maison. Un homme g occupait le coin du feu et semblait +attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la +chert des grains, des bestiaux. ce moment, l'individu assis auprs du +feu sort de la maison et rentre dix minutes aprs ceint d'une charpe. +C'tait le maire. Vous avez sans doute un passeport, citoyen, +demande-t-il mon mari.--Oh! certainement, riposte hardiment +celui-ci, on ne marche pas sans cela. Et, ce disant, il exhibe un +mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout +l't dans ses alles et venues de Saint-Andr Bordeaux. Mais, +dclare le maire aprs examen, votre passeport n'a pas de visa pour +aller dans la Charente-Infrieure. Restez ici jusqu'au matin. Je +consulterai le conseil municipal. Puis il reprend sa place. + +Mon mari sentit qu'il tait perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant +ce colloque, le matre de la maison, qui paraissait en tre ennuy, +s'tait rapproch de la porte ouverte et dit haute voix, comme en se +parlant lui-mme: Oh! voil le temps tout clairci! Mon mari se leva +trs tranquillement.--Votre pre n'tait pas alors, mon cher fils[153], +comme vos souvenirs vous le reprsentent. Il avait trente-quatre ans, +tait extrmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec +les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en +parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeure +ouverte, tend le bras au dehors dans l'obscurit et dcroche la bride +de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les perons au ventre +et est dj loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter +son sige, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le +passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en +parla pas, ce qui tait peut-tre prudent cette poque, o tout tait +motif soupons. + +M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, o il y avait foire +pendant le jour. Il s'arrta Mirambeau, chez un ancien palefrenier de +son pre, dont il tait sr et qui habitait la localit. Cet homme +tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait Saintes +une fois la semaine. Ttard, c'tait son nom, offrait de le cacher, mais +il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrtion. Il proposa + mon mari de demander plutt asile un sien beau-frre[154], bon et +riche serrurier, mari et sans enfants. Ce dernier le voulut bien +moyennant payement d'une somme assez forte, et, le march ayant t +conclu, il le mit en sret chez lui dans un bouge sans fentre +communiquant avec la chambre coucher o se faisait aussi la cuisine. + +J'ai visit, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le sparait +seul, de la boutique o travaillaient les garons et o taient la forge +et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre, +dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester tendu sur +son lit, afin d'viter le moindre bruit. On lui avait aussi bien +recommand de ne pas avoir de lumire, de peur qu'on ne s'en aperut de +l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois ferme, il venait +souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent +des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait +chercher Tesson. + +C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre +sparation. Le matre de poste de Saintes, sur le dvouement duquel il +pouvait compter, lui dconseillait de passer en Vende, car, outre la +difficult extrme de traverser les lignes des troupes de la Rpublique, +qui cernaient la contre au midi, les opinions des royalistes avaient +atteint un tel degr d'exagration qu'il tait moins sr qu'un homme +rest au service du roi aprs l'acceptation de la Constitution--c'tait +le cas de M. de La Tour du Pin--ft admis dans leurs rangs. D'autre +part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom suppos. En +rejoignant ouvertement les Vendens, il et par l dcid de la mort de +son pre et de la mienne. + + + + +CHAPITRE XIV + +I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un +refuge Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les +pancartes sur les maisons.--La queue la porte des boulangers et des +bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle +grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec +Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan +saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie Tesson.--Nouvelle +fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour +Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_ Bordeaux.--M. Martell au +tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de +Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes +omelettes. + + +I + +La visite domiciliaire Canoles, loin d'altrer ma sant, comme je l'ai +dj dit, ne fit qu'aviver mon dsir de me rtablir le plus tt +possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon +Esculape. Comme nous passions prs d'un trs grand tas de sarments de +vigne amoncels contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la +proprit voisine, nous nous apermes que quelques-uns des fagots +appuys sur le sol avaient t arrachs et jets contre la haie et que +dans le trou ainsi form la terre paraissait frachement pitine. On y +voyait aussi des restes de crotes de pain, ce qui nous donna supposer +que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait +peut-tre de la faim. Cette pense nous dcida, y porter des vivres. +Ayant dpos l, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une +bouteille de vin, le lendemain, la nuit, M. Dupouy retrouva la +bouteille vide et les vivres consomms. Ce soin nous occupa avec un vif +intrt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir, +nos provisions taient demeures intactes, et nous en fmes affligs en +calculant tout ce qui pouvait tre arriv notre pensionnaire inconnu. + +Peu de temps aprs, tant parfaitement rtablie, je voulus aller +remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'tais rencontre +avant mes couches, et qui m'avait tmoign beaucoup d'intrt. Elle +s'appelait Mme Beyermon et occupait, cinquante pas de Canoles, une +jolie petite maison o je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort +effray de tout ce qui se passait Bordeaux, et craignant surtout qu'on +ne ft bientt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, o il +demeurait, s'tait retir avec sa femme dans cette habitation isole. Au +moment o j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon, +parlait avec loquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me +frapprent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troubls, +une telle question et t une impardonnable indiscrtion. Depuis, j'ai +su que c'tait M. Ravez. + +Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait prsent un mmoire +la municipalit de Saint-Andr-de-Cubzac, tendant prouver que la terre +du Bouilh tait un domaine royal chang. La municipalit, pour se faire +valoir, dnona le fait aux reprsentants du peuple, qui ordonnrent +l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, o +l'on apposa les scells avec une telle prodigalit qu'il n'y eut pas une +porte qui n'en ft empreinte. Cependant une fille excellente, que +j'avais laisse au chteau, avait dj cach ce qu'il contenait de plus +prcieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque +semaine, par petits paquets, Bordeaux. + + +II + +Vers cette poque, je commenai craindre que mon sjour prolong chez +M. de Brouquens n'attirt trop l'attention. Je redoutai surtout que ma +prsence chez lui ne fint par le compromettre, et jamais, je le savais, +il n'aurait consenti me le laisser entendre. + +Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un +parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-mme trs suspect et +oblig de se cacher. Il avait trouv un asile fort retir chez un +individu qui tenait un petit htel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet +individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confi +sa belle-mre, habitait absolument seul son htel garni avec un vieux +domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, migr, qu'on +faisait passer pour mort, et dont la soeur, non marie, tait suppose +avoir hrit. Bonie, c'tait son nom, se donnait pour un dmagogue +enrag. Il portait une veste de grosse peluche nomme _carmagnole_, des +sabots et un sabre. Il allait la section, au club des Jacobins, et +tutoyait tout le monde. + +M. de Chambeau lui parla de mes proccupations. Je ne savais o me +retirer: mon mari tait en fuite, mon pre et mon beau-pre taient +emprisonns, ma maison avait t saisie, et mon seul ami, M. de +Brouquens, se trouvait en tat d'arrestation chez lui. vingt-quatre +ans, avec deux petits enfants, que devenir? + +Bonis vint me voir Canoles. Ma triste situation l'intressa. Il me +proposa de me rfugier chez lui. Sa maison tait vide, et M. de +Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc. +Il me donna un appartement fort triste et fort dlabr, ayant vue sur un +petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma +chre Marguerite, toujours tourmente par une fivre dont rien ne +pouvait la gurir. Mon ngre Zamore passa pour un noir libre qui +attendait le moment de se rendre l'arme. Mon cuisinier entra comme +aide au service des reprsentants du peuple, ce qui ne l'empchait pas +de loger chez Bonie et de prparer mon dner et mon souper. Deux +courriers de dpches pour Bayonne, qui pouvaient tre trs utiles un +moment donn, occupaient galement des chambres dans la maison. En +somme, cette situation tait, je ne dirai pas la meilleure, mais la +moins mauvaise possible. + +La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique +sans crainte d'tre entendue. Etant presque toujours seule, c'tait pour +moi une grande distraction. Je connaissais un trs bon matre de chant, +nomm Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avou et prouv tre +agent des princes. Il tait trs spirituel et original, et avait +beaucoup de talent. + +On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin +bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue +du Bouilh, l'insu des gardiens du squestre. Ce bois tait apport par +nos paysans, qui le volaient mon intention. Une femme du pays, +commissionnaire, entirement dvoue nos intrts, venait Bordeaux +deux fois la semaine, comme marchande de lgumes. Elle conduisait un +ne, dont les paniers, moiti pleins d'effets d'habillement et de +linge, taient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Trs +adroitement, elle parvenait faire croire aux employs de l'octroi que +ces objets avaient t enlevs des ennemis du peuple. Parfois elle +leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste. + +Mon mari trouvait le moyen de m'crire toutes les semaines par un jeune +garon qui venait Bordeaux. La lettre, sans adresse, tait cache dans +un pain que l'enfant portait l'htel Puy-Paulin, soi-disant pour la +nourrice. Comme il venait jour fixe, le cuisinier l'attendait +l'heure de la mare. Ce pauvre enfant, g de quinze ans, ignorait le +subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une +femme nourrice laquelle le mdecin avait interdit de manger du pain de +la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain +de la section_. + +Le jour mme de l'entre des reprsentants du peuple, on avait publi et +affich ce que l'on nomma le _maximum_. C'tait une ordonnance en vertu +de laquelle toutes les denres, de quelque nature qu'elles fussent, +taient taxes un taux trs bas, avec interdiction, sous peine de +mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en rsulta que les arrivages +cessrent l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachrent +plutt que de les vendre meilleur march qu'ils ne les avaient +achets, et la famine, consquence naturelle de cette interruption des +changes, fut impute leur incivisme. On nomma alors, dans chaque +section, un ou plusieurs boulangers chargs de confectionner du pain, et +ils reurent l'ordre formel de n'en distribuer qu' ceux qui seraient +munis d'une carte dlivre la section. Plusieurs boulangers +rcalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermrent leurs +boutiques. Il en fut de mme pour les bouchers. On taxa la quantit de +viande, bonne ou mauvaise, laquelle on avait droit quand on tait muni +d'une carte semblable celle destine au boulanger. Les marchands de +poisson, d'oeufs, de fruits, de lgumes, abandonnrent les marchs. Les +piciers cachrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que +par protection une livre de caf ou de sucre. + +Pour viter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que +dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entre une affiche, +dlivre galement la section, sur laquelle seraient inscrits les noms +de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier, +entoure d'une bordure tricolore, portait, en tte: _Libert, galit, +fraternit, ou la mort_. Chacun s'efforait d'y porter les inscriptions +prescrites aussi peu lisiblement que possible. La ntre tait trace +d'une criture excessivement fine, et on l'avait colle trs haut, de +faon en rendre la lecture difficile. Beaucoup taient crites avec +une encre si ple que la premire pluie les rendait illisibles. Les +cartes de pain taient individuelles, mais on autorisait la mme +personne porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les +hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans +une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit deux livres, et +ce privilge, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre +Zamore. On aura peine croire un tel degr d'absurdit et de cruaut, +et surtout qu'une grande ville tout entire se soit docilement soumise +un pareil rgime. + +Le pain de section, compos de toutes espces de farines, tait noir et +gluant, et l'on hsiterait maintenant en donner ses chiens. Il se +dlivrait sortant du four, et chacun se mettait _ la queue_, comme on +disait, pour l'obtenir. Chose bien singulire, cependant, le peuple +trouvait une sorte de plaisir ce rassemblement. Comme la terreur dans +laquelle on vivait permettait peine d'changer une parole lorsqu'on se +rencontrait dans la rue, _cette queue_ reprsentait pour ainsi dire un +rassemblement licite o les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs +voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer l'imprudence d'une +question. + +Un autre trait caractristique des Franais, c'est leur facilit se +soumettre une autorit quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents +personnes, chacune attendant sa livre de viande, taient rassembles +devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une +contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux +bien apptissants destins la table des reprsentants du peuple, alors +que la plus grande partie de la foule ne pouvait prtendre qu'aux +rebuts. Mon cuisinier, charg quelquefois d'aller aux provisions pour +ces sclrats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on +ne l'assommait pas. Le spectacle tait le mme chez le boulanger, et si +des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs +destins nos matres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre. + +Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on +arrta un jour tous les ngociants anglais et amricains en rsidence +Bordeaux. Ils furent emprisonns, ainsi que toutes les personnes de ces +deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint +mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fonde d'tre +prise pour une Anglaise, comme cela m'tait dj souvent arriv. Bonie +s'en alarma trs srieusement et me conseilla de ne plus porter de +chapeau lorsque je sortais dans la journe, mais de m'habiller comme les +filles de Bordeaux. Cette ide de dguisement me plut assez. Je me +commandai des brassires qui convenaient bien ma taille, trs mince +alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tte et sur le col, me +changrent si compltement que je rencontrais des gens de ma +connaissance sans tre reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la +rue. + +M. de Brouquens, toujours en rclusion, s'amusait fort des propos +tmraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites +journalires qu'il recevait de la _belle grisette_. + + +III + +Nanmoins, ma situation Bordeaux devenait de jour en jour plus +prilleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai chapp +la mort. On me conseilla de tcher de faire lever le squestre du +Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop +dangereuse, et j'tais dans la plus dsolante incertitude, quand la +Providence m'envoya une protection spciale. + +Mme de Fontenay, nomme alors la citoyenne _Thrsia Cabarrus_, arriva +Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'tais rencontre une fois avec +elle Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait t la compagne au +couvent, me la montra un soir, au sortir du thtre. Elle me parut avoir +de quatorze quinze ans, et ne m'avait laiss que le souvenir d'une +enfant. On disait qu'elle avait divorc pour conserver sa fortune, mais +c'tait plutt pour user et abuser de sa libert. Ayant rencontr +Tallien aux bains des Pyrnes, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel +service, dont elle le rcompensa par un dvouement sans bornes, qu'elle +ne cherchait pas dissimuler. Venue Bordeaux pour le rejoindre, elle +se logea l'htel d'Angleterre. + +Le surlendemain du jour o elle y fut tablie, je lui crivit le billet +suivant: Une femme qui a rencontr Paris Mme de Fontenay, et qui sait +qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment +d'entretien. Elle rpondit verbalement que cette dame pouvait venir +quand elle le voudrait. Une demi-heure aprs, j'tais sa porte. Quand +j'entrai, elle vint moi, et, me regardant en face, s'cria: Grand +Dieu! madame de Gouvernet! Puis, m'ayant embrasse avec effusion, elle +se mit mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation. +Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-mme, et +me dclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me +sauver. Je lui rpondis que je ne saurais me rsoudre partir sans mon +mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais +de la sacrifier srement. Elle me dit: Voyez Tallien. Il vous fera +connatre le parti adopter. Vous serez en sret ds qu'il saura que +vous tes ici mon premier intrt. Je me dterminai solliciter de lui +la leve du squestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la +permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans +l'intrt qu'elle m'avait tmoign, et me demandant pourquoi elle le +ressentait. + +Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun tre humain n'tait +sorti si beau des mains du Crateur. C'tait une femme accomplie. Tous +ses traits portaient l'empreinte de la rgularit artistique la plus +parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'bne, semblaient faits de la plus +fine soie, et rien ne ternissait l'clat de son teint, d'une blancheur +unie sans gale. Un sourire enchanteur dcouvrait les plus admirables +dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre +de ses mouvements revtait une grce incomparable. Quant sa voix, +harmonieuse, lgrement marque d'un accent tranger, elle exerait un +charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux +vous pntrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beaut, de +grce et d'esprit taient abandonns un homme qui, tous les matins, +signait la mort de plusieurs innocents. + +Le lendemain matin, je reus de Mme de Fontenay ce court message: Ce +soir, 10 heures. Je passai la journe dans une agitation difficile +dcrire. Avais-je amlior ma position? m'tais-je perdue? devais-je me +prparer la mort? devais-je fuir l'instant mme? Toutes ces +questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux +trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans +leur pre? Enfin Dieu prit piti de moi. Je m'armai de courage, et, 9 +heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarm que moi +encore, sans qu'il ost me le tmoigner. Il me conduisit la porte de +Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard +jusqu'au moment o j'en sortirais. + +Je montai. Tallien n'tait pas arriv. Le moment de l'attente fut +angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs +personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la +voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que +celle-l qui roult alors dans cette grande ville. + +Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit +par la main en prononant ces mots: Il vous attend. Si elle m'avait +annonc que le bourreau tait l, je n'en aurais pas ressenti un autre +effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout +duquel j'aperus une chambre claire. Je ne parle pas au figur en +dclarant que mes pieds taient colls au parquet. Involontairement, je +m'arrtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: Allons donc! +ne faites pas l'enfant. Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la +porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai +nanmoins jusqu'au coin de la chemine, sur laquelle il y avait deux +bougies allumes. Sans le soutien du marbre, je serais tombe. Tallien +tait appuy sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce: +Que me voulez-vous? Alors je balbutiai la demande d'aller notre +campagne du Bouilh, et qu'on levt le squestre qui avait t mis, par +erreur, sur les biens de mon beau-pre, chez lequel je demeurais. +Brusquement, il me rpondit que cela ne le regardait pas. Puis, +s'interrompant: Mais vous tes donc la belle-fille de celui qui a t +confront avec la femme Capet?... Et avez-vous un pre?... Comment +s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le gnral?... Tous ces ennemis de la +Rpublique y passeront, ajouta-t-il, faisant en mme temps, avec la +main, le geste de trancher une tte. L'indignation me gagna et me rendit +alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je +ne l'avais pas encore regard. Devant, moi, je vis un homme de +vingt-cinq vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait rendre +svre. Une fort de boucles blondes s'chappait de tous cts sous un +grand chapeau militaire, couvert de toile cire, et surmont d'un +panache tricolore. Il tait vtu d'une longue redingote serre, de gros +drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, crois +d'une longue charpe de soie aux trois couleurs. + +Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrt de +mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je +demande, je ne dois pas vous importuner davantage. En mme temps, je le +saluai lgrement de la tte. Il sourit, comme semblant dire: Vous tes +bien hardie de me parler ainsi. Puis je sortis par la porte par +laquelle il tait entr, sans rentrer dans le salon. + +Revenue chez moi, je considrai ma situation comme plutt aggrave +qu'amliore. Si Tallien ne me protgeait pas, ma perte me paraissait +infaillible. Mme de Fontenay, ayant constat que j'avais fait une bonne +impression sur Tallien, ne se dcourageait cependant pas si aisment. +Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traite, et lui +dit que j'avais dcid de ne plus revenir chez elle dans la crainte de +l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrte, mais +apprit en mme temps Mme de Fontenay qu'il savait que son collgue +Ysabeau le dnonait au Comit de Salut public, Paris, comme modr et +protgeant les aristocrates. + + +IV + +Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari +arriva Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui +tmoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes +enfants, pour le mettre mme de dire leur pre qu'il les avait +trouvs bien portants. C'tait un bon paysan saintongeois, bien simple, +bien ignorant, ne comprenant rien l'tat du pays, ni pourquoi, +lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc Mirambeau, on lui en avait +donn ce matin-l, Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait +refus. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il +avait dans son coffre, on ne lui rclamait que du papier pour ses achats +de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denres taient +taxes. En attendant l'heure de la mare pour s'en retourner Blaye, il +se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine, +o se faisaient les excutions. Une dame montait la fatale chelle. Il +demanda quel tait son crime: C'est une aristocrate, lui rpondit-on. +Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante. +Mais bientt il voit paratre un paysan comme lui, appel subir le +mme sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: Et celui-l, +qu'a-t-il fait? On lui explique que cet homme ayant donn asile un +noble, est condamn, pour ce seul fait, mourir avec lui. + +Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il +oublie ce qui l'a amen Bordeaux. Il repart pied, arrive chez lui +dans la nuit, et dclare mon mari qu'il ne peut le garder une heure de +plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court +rveiller son beau-frre le palefrenier, qui ne parvient pas le +rassurer. Celui-ci, voyant son parent perdu, ayant d'autre part entendu +dire dans la journe que la guillotine devait faire ce que l'on nommait +un voyage patriotique et venir Mirambeau dans quelques jours, se +dcida atteler un cheval une petite charrette. Il y met de la paille +dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins dtourns +sur Tesson, ce chteau de mon beau-pre o l'on avait mis les scells, +mais dont le concierge Grgoire et sa femme avaient une entre secrte. +Une des fentres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le +palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari +entre par cette fentre, et ces braves gens, qui lui taient tout +dvous, le reoivent avec joie. Ils l'installrent dans une chambre +touchant le leur et qui avait avec celle-ci une chemine commune. Cela +permettait de faire du feu toute la journe sans attirer l'attention du +dehors. Cette condition fut fort apprcie par mon mari, qui tait trs +frileux. + +Tesson possdait une bonne bibliothque dont l'inventaire restait +faire, ainsi que celui de tout le mobilier du chteau. Les scells +avaient t apposs sur les portes extrieures seulement, de manire +qu'on pouvait circuler dans tout l'intrieur, pourvu qu'on n'ouvrt pas +les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres volont. +Il trouva mme le moyen de soustraire des papiers et des correspondances +anciennes de son pre dont la publicit aurait pu tre dsagrable. +Cependant, il n'tait pas destin jouir de cette retraite, +comparativement agrable, sans trouble. + +Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivrent la municipalit +de Tesson, prescrivant de procder l'inventaire de tout ce que +renfermait le chteau, qui tait considrable et parfaitement bien +meubl. Le pre de M. de La Tour du Pin en avait hrit de M. de +Monconseil, son beau-pre, qui y avait habit quarante ans, et y avait +apport toutes les nobles magnificences et l'lgance somptueuse du +rgne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les +dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'esprer +qu'on y pargnt aucune rigueur ou qu'on laisst chapper le moindre +recoin sans le visiter. + +Grgoire ne dguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui +dclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque o il pt le cacher, +ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentt le +recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grgoire irait +Saintes, chez Boucher, le matre de poste, ancien cuyer de M. de +Monconseil, trs attach mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez +son grand-pre, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui, +soit de le faire passer dans les dpartements insurgs. + +Grgoire partit de grand matin, pied, par un temps affreux, quoiqu'il +et soixante-dix ans passs. Il ne trouva pas Boucher. Charg de la +conduite des charrois de l'arme qu'on rassemblait contre les Vendens, +il tait toujours en route. Mais sa soeur, galement dvoue nos +intrts, consentit accueillir mon mari et le cacher pendant +l'absence de son frre, bien qu'elle ne se dissimult pas qu'il y allait +de leur vie et de leur fortune tous deux. Grgoire revint donc +Tesson sans avoir pris de repos. la nuit, il repartit avec mon mari +pour Saintes, localit dpourvue d'enceinte et par consquent accessible +par des sentiers connus de Grgoire. + +J'ai omis de dire que j'avais envoy mon mari, pendant qu'il tait +Mirambeau, un costume complet de demi-paysan rvolutionnaire dans +lequel, une fois sa petite taille affuble, il ne se reconnaissait pas +lui-mme. + +Mlle Boucher le reut fort bien, mais avec une exagration de +prcautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans +cette maison le mieux elle le trouverait. Grgoire s'en retourna +Tesson. Il m'a rpt souvent depuis que de sa vie il n'avait prouv +une telle fatigue, et qu' la fin de son quatrime voyage, fait au +milieu de l'hiver, par un temps dtestable et dans un chemin qui tait +alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route. + +L'inventaire de Tesson tant fini, au bout de trois jours, avec toutes +les rigueurs que Grgoire avait prvues, on fut tranquille pour quelque +temps. Le matin du quatrime jour, Mlle Boucher entra tout effare dans +la chambre, o elle avait cach mon mari et lui annona que son frre +arriverait le soir mme, accompagn de gnraux et de leurs +tats-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupes et +qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne Saintes qui +voult lui offrir asile, un prompt dpart pouvait seul assurer son +salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme +tait sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, tout +prix, se dbarrasser d'un hte si incommode. Accepter son malheureux +sort sans rplique tait l'unique parti adopter. la nuit il partit +donc seul. Le chemin lui tait parfaitement connu. Mais, en arrivant +Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui +permettait d'viter le village. L'obscurit de la nuit tait telle qu'il +se trompa, et bientt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se +trouvait sur la place, devant l'glise. Pour entrer dans l'avenue du +chteau, il lui fallait trouver une planche jete sur le foss creus +l'extrmit de l'avenue, et le bruit de ses ttonnements attira tous les +chiens du village ses trousses. Il commenait dj entendre quelques +volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: Qui va l? +lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'loigna aussitt prcipitamment +et le silence se rtablit. Puis il parvint au volet de Grgoire, qui fut +heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupe +prcdemment. Deux mois durant, il sjourna l, recevant souvent de mes +nouvelles par des lettres que j'adressais Grgoire. Chose bien +singulire pour l'poque, on n'a pas dit que le secret des lettres ft +viol la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cess de parvenir +destination. J'en recevais souvent Bordeaux de Mme de Valence, alors +dtenue Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de +la prison o elle tait enferme. + + +V + +Cependant la Terreur tait son comble Bordeaux. Mme de Fontenay +commenait s'inquiter pour elle-mme et craindre que les +dnonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais ces +craintes, dont la ralisation et t notre perte toutes deux. +L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes +les choses prcieuses possdes par les glises de la ville, venait +d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais +sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvs dans les +sacristies de la cathdrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, glises +aussi anciennes que la ville et dotes, depuis Gallien, des objets les +plus rares et les plus prcieux. Ces misrables parcoururent les quais +et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu +mettre sur eux. Ils arrivrent ainsi prcds par _la Desse de la +Raison_, reprsente par je ne sais quelle horrible crature, jusque sur +la place de la Comdie. L ils brlrent, sur un immense bcher, tous +ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon pouvante lorsque, +le soir mme, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple: +Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle +desse de la Raison? Lui ayant rpondu avec horreur que j'aurais mieux +aim mourir, elle fut toute surprime et leva les paules. + +Cette femme tait cependant trs bonne, et j'en ai eu des preuves +positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une +agitation extrmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre +bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, ngociant de +Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, tait au +tribunal de mort, et quoique Tallien lui et promis, sur sa propre tte, +de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire prir. Enfin, +au bout d'une heure passe dans une impatience presque convulsive, +qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un +s'approcher en courant. Une pleur mortelle envahit son visage. La porte +s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'cria: Il est acquitt! C'tait +Alexandre, autrefois secrtaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de +Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entrana +prcipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni chle. Nous +courons dans la rue sans qu'elle m'et dit o nous allions en si grande +hte, car nous marchions perdre haleine. Nous atteignons une maison +pour moi inconnue. Elle y pntra comme une folle en criant: il est +acquitt! Je la suis dans un salon o une femme entoure de deux ou +trois jeunes filles repose comme morte sur un canap. Ce cri la +rveille. Elle se jette terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui +baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scne si +pathtique n'a frapp mes regards. C'est en parlant de la comparution de +M. Martell devant le tribunal rvolutionnaire que son beau-frre me +disait, une heure auparavant, en vrai style de ngociant: Je ne +l'assurerais pas 90 pour 100! + +Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras mon +ngre parce qu'il avait une carte de sret et que pass une certaine +heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontre avait le droit +de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-mme qu' la +nuit, afin d'viter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me +faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, clbre +architecte de Paris, qui avait obtenu d'tre appel Bordeaux pour la +construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup, +il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon matre italien, +d'ailleurs, qu' la nuit close. Ce soir-l donc, tant avec M. +Brongniart sur le cours du Pav-des-Chartrons, lieu trs loign de mon +logis, il s'crie tout coup en fouillant dans ses poches: Ah! ah! +j'ai oubli ma carte de sret! La peur de rencontrer une patrouille me +saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. On vous prendra, +dit-il en riant, pour... Mais rien ne put me rassurer, et il dut se +contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces +petits dtails, je les cite pour montrer comment on tait parvenu +faonner toute une population au respect des institutions de la Terreur. + +Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table +d'hte, sans quoi nous aurions couru le risque d'tre confondus dans +_une rafle_, genre d'opration qui se pratiquait alors, ainsi que je +l'ai dj dit. C'est la msaventure qui arriva M. de Chambeau au cours +d'une visite l'un de ses amis. Il est introduit dans l'htel habit +par cet ami au moment o vingt-sept personnes taient runies table. +Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrter. Comme on ne la +connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes, +appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants +de la maison, qui sont conduits au fort du H. M. de Chambeau y resta +vingt-huit jours, sous crou, dans des anxits continuelles. Deux de +ses camarades de chambre qu'il ne connaissait pas, ayant t emmens un +matin pour tre interrogs et n'tant pas revenus, il en conclut qu'ils +sont monts sur l'chafaud. Aussi lui-mme attend-il la mort tous les +jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit +jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: Vous pouvez sortir si +vous voulez. On pense s'il le voulut. + +Ferrari, quoique porteur, bien cach et cousu dans la doublure de son +habit, du papier qui l'accrditait comme agent occulte du Rgent, depuis +Louis XVIII, n'en tait, pas moins, en sa qualit d'Italien, extrmement +poltron. Il avait t assez adroit pour se faufiler jusque chez les +reprsentants du peuple. L il parlait souvent de la ncessit o il se +trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet, +parmi tant d'autres moyens imagins pour sortir de France, form le +projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari +pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et +ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les +principales villes situes sur notre route, comme Toulouse, Marseille, +nous aurions donn des concerts. Je chantais suffisamment bien pour +pouvoir, sans prtention ni contestation, passer pour une cantatrice. +Chaque jour nous rptions les diffrents morceaux que nous nous +proposions d'excuter, parmi lesquels je me rappelle particulirement le +duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appel, selon nous, +avoir beaucoup de succs. + +Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, tait notre accompagnateur +pendant les rptitions. Il avait jou un rle marquant dans +l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des rsultats si +mdiocres, et tait, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne +couchait deux nuits de suite dans le mme lieu. Il sortait la nuit +tombe, en vitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'tait pas +muni d'une carte de sret. Je souponne bien que je ne le lui aie pas +demand, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait t +abrit pendant la journe par un mnage mal approvisionn, il arrivait +le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dner +et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des oeufs, dont j'tais +toujours bien approvisionne par les paysans du Bouilh. On en faisait +d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prlevait sur +les provisions de cuisine des reprsentants du peuple. C'tait, dans +notre refuge, un sujet d'amusement et de rire. + +Il fallait vritablement que nous fussions jeunes et de sang franais +pour conserver de la gaiet ayant, comme nous l'avions tous, le couteau +sur le cou, et une poque o, quand on se disait bonsoir, on n'osait +ajouter: demain! que sous condition. + + + + +CHAPITRE XV + +I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin Bordeaux et celle +de son mari Tesson.--Les certificats de rsidence neuf tmoins.--Une +charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment +Mme de La Tour du Pin se dcide partir pour l'Amrique.--Le navire +amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de +dpart.--III. Un djeuner Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de +Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen +Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie Tesson.--Le +retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson +Bordeaux. + + +I + +Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y +avait pas de jour qu'il ne se ft des excutions. Je logeais assez prs +de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement +marquait chaque tte qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le +journal du soir ne m'apprt les noms des victimes. Le fond du jardin sur +lequel donnait la fentre de ma chambre touchait celui d'une ancienne +glise o s'tait tabli le club des _Amis du peuple_, et lorsque la +sance du soir tait anime, les cris, les applaudissements et les +vocifrations des misrables qui y assistaient parvenaient jusqu' moi. + +Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position +Tesson comme trs prcaire. tous moments, on menaait Grgoire +d'tablir dans le chteau un corps de troupes, un hpital militaire, ou +autre tablissement analogue, ce qui aurait oblig mon mari fuir de +nouveau. Je ne savais o le placer ailleurs avec la moindre scurit. Le +rappeler auprs de moi Bordeaux, il ne fallait pas y songer, cause +de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait +dire, du fond de sa cachette, que je devais me dfier d'elle. Je n'osais +pourtant la renvoyer, crainte de pis. + +Une dernire circonstance m'avait prouv que je n'tais pas aussi +ignore Bordeaux que je l'esprais. Mon homme d'affaires m'avait crit +de Paris que l'on venait d'tablir la loi des _certificats de +rsidence_, neuf tmoins, appels tre renouvels tous les trois +mois, sous peine de confiscation des proprits que l'on possdait dans +les communes o l'on ne rsidait pas. J'avais une maison Paris occupe +par l'ambassade de Sude et des rentes sur l'Etat que l'on avait dj +rduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat. +Bonie se chargea de rassembler les neuf tmoins, dont aucun ne m'avait +vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous +allmes la municipalit un matin, et ce ne fut pas sans une extrme +rpugnance que je pntrai dans une salle o se trouvaient une douzaine +d'employs tous coiffs du bonnet rouge. Je m'assis prs du feu, tandis +que Bonie faisait dresser l'acte et signer les tmoins. Il avait demand +qu'on ne me ft pas attendre, parce que _j'tais nourrice_, et la +philanthropie de ces buveurs de sang s'tait mue. L'un d'eux se +prcipita mme mes pieds et, m'tant de force mes sabots, y passa de +la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple. +Puis, allant une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me +l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'oeil de Bonie me +fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un +sentiment de honte, car mes regards taient tombs sur une pauvre +vieille dame, l'autre coin de la chemine, enveloppe dans une pelisse +de satin bleu-clair borde de cygne et qui attendait peut-tre depuis +deux heures sans avoir djeun, maudissant certainement la jeune +grisette, son coquet mouchoir de madras nou sur l'oreille, sa brassire +rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva, +et le municipal, avec une sorte de respect qui m'tonna, me cda sa +chaise pour crire. Alors on lut, mon grand chagrin, le certificat +d'un bout l'autre haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins +interrompit en disant: Ah! ah! la citoyenne est apparemment soeur ou +nice de tous les migrs de ce nom que nous avons sur notre liste? +J'allais rpondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement: +Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas mme leur parente. Je le +regardai avec surprise, et il me dit voix basse en me donnant sa plume +pour signer: Vous tes la nice de l'archevque de Narbonne. Je suis de +Sorze. Je le remerciai d'une lgre inclinaison de tte, mais je +pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y +connaissait si bien. + + +II + +J'tais pousse bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs +moyens de fuite avaient t reconnus impossibles. Tous les jours on +excutait des gens qui pensaient tre en sret. Les malheureux jeunes +gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient t arrts ou dnoncs +les uns aprs les autres, puis excuts sans procs sur la seule +constatation de leur identit, tous ayant t mis en masse hors la loi. +Je passais les nuits sans sommeil, croyant, chaque bruit, que l'on +venait m'arrter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait, +et je craignais de tomber malade au moment o je n'avais jamais eu plus +de besoin de ma sant, afin de pouvoir agir si cela devenait ncessaire. +Enfin un matin, tant alle voir M. de Brouquens, toujours en dtention +chez lui, j'tais appuye pensive sur sa table, lorsque mes yeux se +portrent machinalement sur un journal du matin qui tait ouvert. J'y +lus, aux Nouvelles commerciales: Le navire _la Diane_, de Boston, 150 +tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du +ministre de la marine. Or, il y avait dans le port quatre-vingts +navires amricains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir +la permission de mettre la voile. Sans prononcer un mot, je me +redresse aussitt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occup +crire, leva les yeux et me dit: O allez-vous donc si vite?--Je vais +en Amrique, lui rpondis-je, et je sortis. + +Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma +rsolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises +nouvelles de Paris. Tallien y tait dnonc par son collgue et pouvait +tre rappel d'un moment l'autre. Ce rappel probable serait, +croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruaut Bordeaux, o +elle-mme ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc +pas une minute perdre, si nous voulions tre sauvs. + +Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me +trouver un homme dont il ft sr pour aller chercher mon mari. Il +n'hsita pas un moment: La commission est prilleuse, dit-il. Je ne +connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-l, c'est +moi. Il me rpondit du succs, et je me confiai son zle et son +intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait t sacrifie avec celle +de mon mari, s'ils avaient t dcouverts; mais, comme dans ce cas la +mienne n'et pas t pargne davantage, je n'prouvai aucun scrupule +d'accepter la proposition qui m'tait faite. + +Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de +mon pre, et qui tait aussi courtier de navires. Il m'tait trs dvou +et se chargea d'aller arrter notre passage sur _la Diane_, pour moi, +mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne +Marguerite. Mais elle avait une fivre double tierce depuis six mois +dj et aucun remde ne parvenait l'en dbarrasser. Je craignais qu'un +passage de mer dans une si mauvaise saison, nous tions dans les +derniers jours de fvrier, ne lui ft fatal. D'ailleurs, comment se +trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, dj +ge, et accoutume, plus que moi, toutes les aisances de la vie! Je +rsolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de +Brouquens, ayant dj tout arrang, sa surprise fut grande. Il me dit +alors que, venant d'tre rendu la libert sur un ordre de Paris, et +comptant lui-mme partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le +lendemain djeuner Canoles; o il n'tait pas retourn depuis la +visite domiciliaire. + +Rentr de nouveau chez moi, je me confiai mon bon Zamore, car le plus +difficile tait de pouvoir emballer nos effets l'insu de la bonne, qui +et t tout aussitt nous dnoncer la section. Elle couchait, avec ma +petite fille, alors ge de prs de six mois, dans une longue chambre +garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enferm tous les effets qu'on +m'avait envoys du Bouilh et ceux que j'avais emports de l-bas +moi-mme en venant rinstaller Canoles. Cette chambre donnait d'un +ct dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette +dernire avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait la +cave. Bonie, toujours prvoyant, avait arrang depuis longtemps, sans +m'en parler, que, si on venait pour m'arrter, je descendrais dans cette +cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant +quelques heures. Heureusement, me dfiant de la bonne, j'avais toujours +tenu toutes les armoires fermes. Je convins donc avec Zamore que le +lendemain matin, pendant que je serais Canoles, o j'emmnerais la +bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait, +en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans +les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser +traner le moindre bout de fil, dont la prsence pourrait dceler +l'ouverture rcente des armoires. Il excuta toute cette opration avec +son intelligence accoutume. + + +III + +Le lendemain donc j'allai, accompagne de M. de Chambeau, djeuner +Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous tions tous les trois table, +la porte du jardin s'ouvrit, et nous vmes apparatre Mme de Fontenay, +donnant le bras Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait +pas dit son projet. Brouquens fut stupfait, mais se remit bien vite. +Quant moi, je cherchais dominer mon motion encore accrue par la vue +d'un homme qui tait entr avec Tallien et derrire lui. Il avait mis un +doigt sur sa bouche en me regardant et je dtournai aussitt les yeux. +C'tait M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, cach +Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employ, accompagnait le +reprsentant. Tallien, aprs un compliment poli Brouquens sur la +libert qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le +consul de Sude, vint moi, avec cette manire prvenante des seigneurs +de l'ancienne cour, et me dit de la faon la plus gracieuse: On +prtend, madame, que je puis rparer aujourd'hui mes torts envers vous, +et j'y suis tout fait dispos. Alors, je me laissai flchir, et +quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un +passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intrts pcuniaires +la Martinique--la chose tait presque vraie--je dsirais y passer pour +m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et +mes enfants. Il rpliqua: Mais o donc est-il votre mari? Ce quoi je +lui rpondis, en riant: Vous permettrez, citoyen reprsentant, que je +ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez, fit-il gaiement. Le monstre +se faisait aimable. Sa belle matresse l'avait menac de ne plus le +revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchan un moment +sa cruaut. + +Aprs quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M. +Vanheimert, le consul de Sude. M. de Brouquens proposa de traverser une +petite lande qui sparait les deux proprits. Il avait envoy prvenir +le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prtexte des soins +donner mon enfant, que la bonne avait amen Canoles. Mais Mme de +Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: Venez donc! et +je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-mme le +bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais +exprimer ce que j'prouvai en ce moment. J'en frmis encore en crivant +ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule et t en cause, +et si celle de mon mari n'et pas dpendu du refus de ce bras qui +m'tait offert, je l'aurais repouss. Faisant effort sur moi-mme, je +l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger +dfinitivement mon affaire. Aprs quoi, je lui parlai de la citoyenne +Thrsia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconsquence +de l'esprit humain! je me serais bien garde de lui dire que, femme d'un +conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas la catgorie de celles +qui taient prsentes cette reine que lui et les siens venaient de +faire prir sur un chafaud, car cela lui aurait dplu. + +Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de +Francfort, taient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du +reprsentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les +belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place une pleur +mortelle. Je tenais fort ne pas lui laisser croire que j'tais _de la +socit_ de Tallien, et j'eus peine le temps de lui souffler un mot +pour l'clairer ce sujet. On entra dans la salle de billard, o +Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens, +qui manquait toucher tous coups, quoiqu'il ft trs fort joueur. + +Enfin Tallien dclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il tait oblig +de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: Vous avez l une +belle montre, dit Mme de Fontenay.--Oui, rpliqua-t-il. C'est une de +ces montres nouvelles de Brguet, du prix de 7.000 8.000 francs, et +qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus +de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous? ajouta-t-il en +la lui tendant. Ah! merci! dit-elle comme s'il lui et offert une +fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une +horreur profonde, car c'tait l l'acte d'une courtisane corrompue. +Heureusement ses yeux n'taient pas fixs sur moi, car l'indignation +qu'elle et pu lire sur mon visage aurait peut-tre dtruit en un moment +toute sa bonne volont mon gard. Dans ce temps, hlas! la vie d'une +famille dpendait du sourire d'une femme et du caprice d'un tre qui +vous apparaissait envelopp d'un voile teint de sang. + +Cette visite finie--elle me semblait avoir dur un sicle--nous +retournmes, Brouquens et moi, Canoles, car M. de Chambeau s'tait +cach ds l'arrive de Tallien. Quand nous nous retrouvmes seuls, +l'altration du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canap +dans un tat d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est +toujours dispos supposer, par un fond de personnalit, qu'il est +question de soi dans l'motion de ses amis, je m'informai de la cause de +son trouble avec une mortelle inquitude. Hlas! dit-il, vous avez vu +cette montre donne par Tallien Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle +de ce pauvre Saige!--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et +une des premires victimes de la Terreur Bordeaux.--Lorsqu'il fut +condamn, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant: +_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_. Et Tallien la prit +et la mit dans sa poche. + +On comprend la rpulsion que m'inspira ce rcit. J'aime croire que la +citoyenne Thrsia ignorait la chose quand elle accepta le prsent. + + +IV + +Deux heures aprs mon retour Bordeaux, Alexandre, le secrtaire de +Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il tait enjoint la municipalit +de Bordeaux de dlivrer un passeport au citoyen Latour et sa femme, +avec deux jeunes enfants, pour se rendre la Martinique bord du +navire _la Diane_. Une fois munie de ce prcieux papier, il ne me +restait plus qu' rappeler mon mari Bordeaux, car le capitaine +amricain n'aurait pas voulu le prendre son bord, si ces papiers +n'eussent pas t en rgle. + +Ce voyage de Tesson Bordeaux offrait autant de difficults que de +dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et +partit pour Blaye ds la mare descendante. Il s'tait dj procur un +passeport rgulier pour lui-mme, car on ne pouvait, sans cela, sortir +du dpartement ni pntrer dans celui de la Charente-Infrieure o se +trouvait Tesson, dix lieues des frontires de la Gironde. Mais une +fois rentr dans la Gironde, une simple carte de sret, ne portant +aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie +avait bien sa carte de sret personnelle; mais il en fallait une pour +mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et +alit, et sous prtexte qu'il avait gar sa propre carte, il lui +emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta +jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurment, +si mon mari et t arrt nanti de cette carte, le vritable possesseur +serait mont avec lui sur l'chafaud. Le passeport de Bonie spcifiait +qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Infrieure regorgeait, +tandis qu'on en manquait absolument Bordeaux, o les boulangers +mettaient toutes espces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de +fves, etc., etc. + +Bonie partit dans la soire. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui +souhaiterais pas d'autre punition que d'prouver l'inquitude mortelle +que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. une poque o +le sang coulait flots tous les jours, o tant de malheureuses victimes +avaient pri par la trahison et la lchet de ceux dont ils taient les +bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus +cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six +mois peine. Le rle de rvolutionnaire qu'il jouait si bien, tait-ce +rellement un rle? n'tait-ce pas plutt ses bons sentiments qui +taient simuls? Je cherchais repousser ces affreux soupons, mais +plus je me reprsentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant +chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement +pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dvouement, +moins que ce ne ft pour le livrer. On m'a bien rapport depuis qu'un +sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laiss +concevoir le moindre soupon, et qu'il savait tre sans espoir, avait +lev son me au point de lui inspirer ce dvouement extraordinaire. +Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi +d'ailleurs qu'il tait trs attach Mlle de Sansac, dont il grait les +affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'annes de plus que lui, et sa +sant tait ruine. D'un autre cot il aimait passionnment sa jeune +femme, morte en couches dix-huit ans, moins d'une anne auparavant, et +il ne semblait pas encore consol de l'avoir perdue. + +Quoi qu'il en ft, j'avais calcul tous les instants qu'il mettrait +accomplir ce prilleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxit, +et le troisime jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir esprer +que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la mare +ramnerait le voyageur si ardemment attendu. La fivre d'impatience qui +me dvorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les +Chartrons, la nuit, avec M. de Chambeau, l'endroit o je savais +qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurit tait si grande qu'on ne +distinguait pas l'eau de la rivire. Je n'osais demander aucun +renseignement, car je savais tous les points de la rivire o l'on +dbarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, aprs une longue +attente, nous entendmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau, +qui n'avait pas de carte de sret, m'observa que nous n'avions plus +qu'une demi-heure pour rentrer sans danger la maison. Deux matelots +parlant anglais passaient ce moment prs de moi. Je me hasardai leur +demander, dans leur langue, l'tat de la mare. Ils rpondirent sans +hsiter qu'il y avait dj une heure _de descendant_. Perdant alors tout +espoir pour ce jour-l, je retournai dsole la maison, o je passai +la nuit imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu +arrter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, ct de +mes deux chers enfants, je prtais l'oreille pour saisir le moindre +bruit qui pt ranimer mon espoir. Hlas! jamais la maison n'avait t +aussi silencieuse. + +Pendant que je tremblais ainsi d'inquitude et d'impatience, pendant que +j'tais hante par la terrible vision de mon mari reconnu, arrt, +conduit au tribunal et de l tran sur l'chafaud, il dormait +tranquillement tendu sur un confortable lit, prpar son intention, +dans une chambre inhabite et solitaire de la maison, par Bonie, avant +son dpart. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me +dit d'un air indiffrent: propos, madame, M. Bonie est l qui demande +si vous tes leve? Je fis un effort prodigieux sur moi-mme pour ne +pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue. +Bonie entra alors et m'apprit qu'ils taient arrivs trop tard Blaye +pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait +pu tre reconnu. Il avait nolis une barque de pcheur, quoiqu'il y et +encore trois heures _de descendant_. Le vent tant favorable et trs +fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis la mer et bientt +regagn, puis dpass le bateau ordinaire. Aussi taient-ils dj +arrivs quand je les attendais et me dsesprais sur le bord de la +rivire. + +Je mourais d'impatience de pntrer dans la chambre o se trouvait +l'tre que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de +m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et +cette prcaution trs ncessaire me sembla un supplice. Enfin, une +demi-heure aprs, je sortis sous le prtexte de faire quelques +emplettes, et ayant t rejoindre Bonie, il me conduisit, par un +escalier drob, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous +retrouvions, aprs six mois de la plus douloureuse absence! + +La vie est marque de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle +toile dans une nuit obscure. Le jour de notre runion est du nombre. +Nous n'tions pas sauvs. Un danger plus pressant, plus rapproch, plus +positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaait mme; +cependant nous tions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir +toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous tait possible +d'esprer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait +ensemble. + +Je voulus savoir les dtails de ce voyage si prilleux. Mon mari me les +conta. + +Bonie, son arrive Tesson, avait pouvant par son accoutrement de +sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grgoire. +Elle nia effrontment le sjour de mon mari Tesson. Bonie eut beau +prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la flchir. + bout d'argument, il dchira la doublure de son gilet, un tira un petit +papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier +contenait ces seuls, mots crits de ma main: Fiez-vous au porteur. Dans +trois jours nous serons sauvs. La bonne Grgoire ne vit pas plutt ce +brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter +le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance, +prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande +frayeur que Mme Grgoire introduisit dans la chambre, d'o M. de La Tour +du Pin n'tait pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne +pouvait se dcider considrer comme un sauveur. + + la nuit, mon mari se revtit des habits de paysan que je lui avais +envoys auparavant, et Bonie et lui partirent pied, en prenant des +chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande +route de Blaye la pointe du jour. Aprs avoir parcouru quelques lieues +sur cette grande route qui tait, comme toutes celles de France, cette +poque, dans le dernier degr de destruction, mon mari se dclara hors +d'tat d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le +voyant ple et sans force, crut qu'il allait mourir, et son dsespoir +fut extrme. Heureusement un paysan, qui allait au march Blaye avec +sa charrette, passa. Rassur par le costume de patriote de Bonie, il +consentit faire monter les deux voyageurs auprs de lui, et ils +arrivrent Blaye assez reposs pour gagner le port pied. Dans ce +terrible temps, tout tait danger, et deux hommes, dont l'un avait les +apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer un batelier de frter +une barque pour eux seuls sans veiller les soupons. Mais Bonie pensait + tout. Il raconta qu'il avait t envoy par je ne sais quelle commune +au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le +peuple. Personne ne s'tonna donc qu'il prt un bateau pour son service +particulier et qu'il donnt passage, par charit, un pauvre citoyen +malade vad des dpartements insurgs. Cette dernire phrase tait +ncessaire pour viter le soupon qu'aurait pu faire natre dans +l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La +Tour du Pin. + +Lorsqu'aprs de longues annes on rappelle sa mmoire le degr de +soupon, d'absurdit, de draison et de crainte sous lequel les +intelligences taient comme enchanes en France, cette poque bien +nomme de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les +plus simples, la porte d'un enfant de dix ans, auraient suffi +cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens rflchis. On +ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim Bordeaux, +tandis que les denres de premire ncessit regorgent de l'autre ct +de la rivire? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun +paysan de Blaye ou de Royan n'et os apporter deux sacs de farine la +grande ville, sans courir le risque d'tre appel _accapareur_. Ces +faits n'ont t claircis par aucun des mmoires du temps. J'en laisse +le soin l'Histoire et je reviens la mienne. + + + + +CHAPITRE XVI + +I. Dlivrance du passeport la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau +le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de +Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux + Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le +canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre +reconnu vit Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation + bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les +Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des +Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses +passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la +vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet +des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de +l'arrive. + + +I + +J'ai dj dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat +de rsidence neuf tmoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait +maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et viter celui +de Dillon, trop connu Bordeaux. Je me dcidai remplacer le nom de +Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien, +depuis qu'il avait hrit de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon +arrire-grand-oncle. Il n'y avait pas reculer. On fermait le bureau +des passeports 9 heures, et nous allmes, 8 h. 30 la commune. Il +faisait compltement nuit. C'tait le 8 mars 1794. Mon mari marchait +assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagne d'un ami de ce +dernier, portant dans mes bras ma fille ge de six mois et tenant par +la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. cause du nom +anglais ou amricain que je voulais prendre, j'tais vtue en dame, mais +trs mal mise et coiffe d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons +dans une salle de l'htel de ville, qui tait remplie de monde. C'tait +l que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle +le bureau des passeports vous en dlivrait un. Je frmissais que quelque +habitant de Saint-Andr-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnt. Nous +prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir loigns +l'un de l'autre et d'viter les parties claires de la salle. + +Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme +nous y entrions, nous entendons l'employ s'crier: Ah! ma foi, en +voil bien assez pour aujourd'hui: le reste demain. Tout retard nous +et cot la vie, comme on va le voir. Bonie s'lance par dessus le +bureau en disant: Si tu es fatigu, citoyen, je vais crire pour toi. +L'autre y consent, et Bonie rdige le passeport collectif de la famille +Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi, +lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: Citoyen Latour, te ton +chapeau qu'on fasse ton signalement, il me prit un battement de coeur si +violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'tais +assise dans un coin obscur du bureau. Au mme moment mon fils levant les +yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais +je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et +ne lui dis rien. + +Le passeport sign, nous l'emportmes avec une vive satisfaction, +quoique nous fussions pourtant bien loin d'tre sauvs. Il avait t +convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la mme maison, et +pour n'avoir pas traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour, +M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer, +qui habitait la dernire maison des Chartrons et nous tait entirement +dvou. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y +conduisit. Quant moi, aprs avoir ramen mes enfants la maison, je +me rendis chez Mme de Fontenay, o je croyais rencontrer Tallien qui +devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien +avait reu son ordre de rappel et il tait dj parti depuis deux +heures. Elle-mme devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me +cacha pas ses craintes que le froce Ysabeau, collgue de Tallien, ne +refust de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrtaire de +Tallien, affirma, sur sa tte, qu'il le viserait. Comme il signait +toujours, disait-il, 10 heures, en sortant du thtre, il avait hte +de souper, et ne regardait gure les pices qu'on lui prsentait. La +Providence, dans sa bont, avait voulu qu'Ysabeau et demand Tallien +de lui laisser Alexandre, son secrtaire, qui non seulement lui tait +trs utile mais avait mme eu l'adresse de se rendre ncessaire. + +Au moment o j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour +aller la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de +beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-l, trs proccup de l'arrive d'un +nouveau collgue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et +ds qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay +o j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un +personnage que je ne connaissais pas et l'aspect assez soucieux tait +l galement. Cet homme n'tait autre que M. de Fontenay. Faisant fi des +sentiments de dlicatesse les plus lmentaires, il venait demander sa +femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport dploy la +main. Il tait tellement essouffl qu'il tomba sur un fauteuil sans +pouvoir articuler autre chose que ces mots: Le voil! + +Mme de Fontenay l'embrassa de tout son coeur, moi de mme, car notre +sauveur, en ralit, c'tait lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et +peut-tre aura-t-il pay de sa tte les services rendus beaucoup de +gens qui ne s'en sont pas souvenus. + +Le jeune envoy de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait +Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait Bordeaux pour y ranimer le +patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruaut a surpass tout ce que +ces temps affreux ont prsent de plus atroce. Nous emes l'honneur de +lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les +cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions chapp, car, +dclarait-il, nous tions mentionns dans ses notes. + +Alexandre se prparait partir, et comme il tait prs de minuit, je me +levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant +qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle dsirait me +montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre coucher, +o M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir +elle tira un mouchoir et l'tendit sur une table. Puis ouvrant une belle +cassette formant crin, elle en sortit des parures de diamants de la +plus grande magnificence et les jeta ensuite, mesure qu'elle me les +montrait, ple-mle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vid toutes +les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les +coins du mouchoir et le tendit M. de Fontenay avec ces mots: Prenez +tout. Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je +me montrai fort surprise. Elle s'en aperut, et rpondant ma pense, +me dit: Il m'en avait donn une partie; le reste venait de ma mre. Lui +aussi part demain pour l'Amrique. + +Je n'aurais pas racont ce fait qui m'est tranger, si deux ans aprs, +me trouvant Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu +y vendre des diamants, avait t souponn de complicit dans le vol de +ceux qui avaient t drobs au garde-meuble de Paris. Mon rcit +constate avec certitude que ce soupon tait injuste. Mais M. de +Fontenay honteux, parat-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne +voulut pas avouer qu'elle lui avait donn ces diamants, ni faire mention +de l'poque o il les avait accepts, de trs bonne volont et sans +compliment, en ma prsence. + +Je passai la nuit arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne +heure. J'avais fait semblant de me dshabiller, et je me gardai de +rveiller ma bonne. Ds que nous fmes seuls, mon fils, couch dans un +lit voisin du mien, se leva sur son sant et m'appela. Grande fut ma +frayeur, car je craignis qu'il ne ft malade. Je m'approchai aussitt de +lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa +bouche mon oreille, il me dit: J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien +dit cause de ces mchantes gens! Ainsi la terreur, dans le bureau des +passeports, avait agi mme sur un enfant g de moins de quatre ans. + + +II + +Tous nos bagages taient bord depuis trois jours, sans que mon +espionne se ft doute que toutes les armoires et tous les tiroirs +avaient t vids. Je fis de tendres adieux ma bonne Marguerite. Ne +pensant qu' moi, elle tait heureuse de me voir chapper aux dangers +qui me menaaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens, +bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant +ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis la +berceuse que je les menais sur les alles de Tourny, cette poque +encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans +une heure ou deux. + +Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Chteau-Trompette, +o je rejoignis M. de Chambeau, qui j'avais donn rendez-vous. Il +avait galement obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment, +sous un nom suppos, M. de Chambeau se cachait Bordeaux, o il courait +le danger imminent d'tre reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir +que son pre, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre prs +d'Auch, dnonc par un valet de chambre son service depuis trente ans, +avait t arrt et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis +lors de l'arrestation, on sut que son fils, aprs avoir t pris pendant +la campagne de 1792, avait ensuite migr, puis qu'il tait rentr en +France et se cachait Bordeaux. + +M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court dlai. +Mais quel asile choisir? Dans la matine du jour o nous devions aller +chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de +Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en +plaisantant: Si je vous donnais une procuration pour aller grer mon +habitation la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement +sur la _Diane_. L'ide fut trouve meilleure que je ne pensais. M. de +Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dresse. Je la +signai de mon vritable nom, et une heure aprs, M. du Chambeau tenait +entre les mains un bon passeport, vis probablement, srement mme, par +le reprsentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu' onze heures du +matin. midi M. de Chambeau tait prt partir, muni d'une douzaine de +chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui +donna M. de Brouquens, ravi de s'chapper, et, avec ses vingt-cinq ans, +plein de bonne humeur, d'activit et d'adresse tout faire. C'tait un +charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amiti que lui inspira mon +mari devint un culte qui ne s'est jamais dmenti un seul instant. + +Je le trouvai donc au Chteau-Trompette accompagn d'un gamin charg de +son portemanteau qui ne pesait gure. Il prit la main d'Humbert, et +quand, arrivs au bout des Chartrons, nous apermes le canot de la +_Diane_, nous prouvmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on +n'en ressent pas souvent dans sa vie. + +M. Meyer, chez qui mon mari avait couch, nous attendait. Nous +trouvmes, dj installs djeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay +et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au +Parlement de Paris que Brouquens avait cach dans la compagnie des +vivres et dont je n'ai jamais su le vritable nom. On le plaisantait +fort, parce que, charg de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace +de trois jours, trouv pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il +amenait tout blant. En ralit, la famine tait telle que nous n'avions +rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de +pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures +et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre +richesse. Le capitaine Pease possdait bien quelques barriques de +biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M. +Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la +soupe ma petite fille. Mais qu'importait tout cela compar ce +rsultat: la vie de mon mari sauve! + +Mme de Fontenay jouissait de son oeuvre. Son beau visage tait baign de +larmes de joie quand, nous montmes dans le canot. Elle m'a dit depuis +que ce moment, grce aux expressions de notre reconnaissante, comptait +comme le plus doux dont elle et conserv le souvenir. + +Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: Off![160], un +sentiment d'indicible bonheur me pntra. Assise en face de mon mari +dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne +me paraissait impossible. La pauvret, le travail, la misre, rien +n'tait difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le +matelot donna au rivage pour nous en loigner a marqu le plus heureux +moment de mon existence. + +Le navire la _Diane_ tait descendu, avec la mare prcdente, jusqu'au +Bec d'Ambez, o nous devions le rejoindre. On tait soumis, par ordre +suprieur, l'obligation d'accoster un btiment de guerre stationn au +milieu de la rivire, l'entre du port, comme une sentinelle. Le +capitaine se prpara soumettre la visite ses papiers nos passeports. +Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler franais ni regarder en +l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul bord. +Il ne savait pas un mot de franais, quoiqu'il y eut un an qu'il tait +_en embargo_ Bordeaux. Une voix cria du pont: Faites monter la femme +pour servir d'interprte; puis quelques grossires paroles pour +demander si elle tait jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit. +Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: Don't answer[161]. +Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau franais trs press et +plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de +l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous +loignmes aussi vite que nous le pmes. + +Enfin nous trouvmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous +installmes tant bien que mal son bord. La seconde mare descendante +nous mena devant Pauillac. L nous emes encore supporter la visite de +deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, dj atteint du mal de mer, +s'tait couch. Les officiers qui vinrent bord furent fort polis, +quoique questionneurs. Ils prirent une trs grande fantaisie pour mon +agneau qui, malheureusement, tait encore en vie. Ils me le demandrent +sans faon, promettant de m'envoyer en change une chvre, dont j'aurais +t charme pour mes enfants. Mais ils emmenrent l'agneau et la chvre +ne vint pas, car nous levmes bientt l'ancre pour nous rapprocher de +Pauillac, o la mer tait moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux. + +Comme le vent tait absolument contraire et qu'il ne paraissait pas +devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dner terre, o nous +trouverions peut-tre quelque chose acheter pour complter nos vivres. +Nous y consentmes, et aprs avoir envoy bord quelques pains, nous +nous mmes table. la fin du dner, une servante qui n'avait pas +encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant mon +mari, elle lui dit: Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais +je ne sais plus o je vous ai vu. Et la voil qui se met chercher en +se grattant le front: Ah! oui, c'est la foire de Bourg. Je souffle +ces mots au capitaine: Allons-nous-en tout de suite. Il se lve et +nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'crie: Oh! +je sais bien o c'est maintenant, c'est la foire de +Saint-Andr-de-Cubzac. Mme on m'a dit votre nom, mais je ne m'en +souviens plus. Cette assertion pouvait paratre rassurante. Elle ne le +fut pas assez, nanmoins, pour m'empcher d'prouver un grand +soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant +de ne plus mettre le pied terre, le vent dt-il tre contraire pendant +un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous +laissmes la tour de Cordouan loin derrire nous. + + +III + +Le petit brick sur lequel nous tions embarqus n'tait que de cent +cinquante tonneaux, c'est--dire comme une grosse barque. Son unique mt +tait trs haut, analogue en cela celui de tous les navires de +construction amricaine. Comme son chargement se composait uniquement de +nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon +apprentissage maritime fut donc des plus pnibles. + +Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais, +aussi peu favoris que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en +dehors de ceux que son consignataire tait parvenu lui fournir des +magasins de la marine. + +Au dpart de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute +terrible du haut, du mt dans la cale. Il tait hors de service. Trois +seulement restaient donc pour faire la manoeuvre. En somme, l'quipage +comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le +capitaine, jeune homme assez peu habile, son contrematre, qui tait +comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'exprience, nomm +Harper, tranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait +en toute occasion. + +La chambre o le capitaine seul entrait tait, comme on le pense bien, +trs petite. Il nous avait donn une cabine pour mon mari et moi et une +autre M. de Chambeau. Lui-mme couchait, dans la chambre, sur une +sorte de coffre qui servait de banc dans la journe. Mon mari ne quitta +pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de +mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il +supportait taient le th l'eau et quelques morceaux de biscuit +grill, tremp dans du vin sucr. Pour moi, quand j'y pense aprs tant +d'annes, je ne conois pas comment je pus rsister la fatigue et la +faim. Nourrice, de plus ge de vingt-quatre ans seulement, mon apptit +ne pouvait tre qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais +pas mme le temps de manger. + +Heureusement le mouvement du vaisseau berait ma pauvre petite fille. +Elle dormait presque toute la journe. Mais cela mme faisait que, quand +elle me sentait couche ses cts pendant la nuit, elle ne me laissait +pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la +crainte de l'touffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais +imagin de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le +milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manire que je ne +pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait +ainsi toute la place qui lui tait ncessaire. Au dbut, ce mode de +couchage reprsentait pour moi un vritable supplice auquel je +m'accoutumai bientt cependant, car quelques jours aprs il me semblait +n'avoir jamais couch autrement. + +Les Amricains taient, cette poque, en guerre avec les Algriens, +qui leur avaient pris dj plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de +ces corsaires une si grande terreur qu' deux lieues de la tour de +Cordouan il mit le cap au Nord et dclara que rien au monde ne le +rassurerait avant qu'il ne ft au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur +la marine franaise pour le garantir des pirates, mais entirement sur +celle de l'Angleterre, laquelle, pensait-il, les Algriens n'osaient +pas courir le risque de dplaire. + +Nous cinglions donc, par un temps affreux d'quinoxe, une vingtaine de +lieues des ctes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquitude +pour nous-mmes. Nous avions appris, Pauillac, qu'une frgate +franaise--_Atalante_, je crois--ayant rencontr la sortie du port de +la Rochelle un navire amricain sur lequel plusieurs Franais avaient +pris passage, s'tait empare de ces derniers et les avait mens +Brest, o tous avaient t guillotins. + +Cette rjouissante anecdote me rendait le voisinage des ctes de France +fort peu agrable. Mais quelques instances que je fisse auprs du +capitaine pour le dterminer mettre le cap sur sa patrie, il ne +pensait et ne rvait qu'Algriens et esclavage, et M. de La Tour du Pin, +d'ailleurs, de mme opinion que lui, l'encourageait aussi conserver la +direction du Nord. + +Un jour nous tions enferms dans la chambre avec de la lumire en plein +jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il +avait fallu fermer les coutilles, quand la voix altre du matelot en +vigie sur le pont ft entendre ces mots trs, effrayants pour nous: +French man of war ahead[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le +pont, en nous ordonnant de ne pas paratre. Un coup de canon se fit +entendre. C'tait le commencement de la conversation de vie ou de mort +pour nous que la frgate entamait. Elle s'annona pour tre franaise et +arbora son pavillon. Nous dploymes au plus vite le ntre, et aprs les +questions d'usage, nous entendmes notre capitaine rpondre, car nous ne +pouvions distinguer les questions parties du navire franais: No +passengers, no cargo[163]. quoi l'_Atalante_ rpliqua: Venez +bord. Le capitaine dit que la mer tait trop grosse. Elle tait, en +effet, dmonte, et comme nous avions mis en panne, nous tions +ballotts ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante +questionneuse termina la conversation par le seul mot: Follow[164], et +reprit sa route. Nous redploymes notre unique voile pour nous mettre +avec soumission dans son sillage. + +Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: Dans une heure il fera +nuit, et voil la brume qui s'lve. Jamais brouillard ne fut accueilli +avec plus de joie. Bientt nous perdmes de vue la frgate dans +l'obscurit, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible, +malgr un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: Venez donc! elle +gagnait peu peu sur nous. Elle nous avait signal qu'elle entrait dans +Brest et de l'y suivre. Ds qu'il ft nuit, nous prmes la route +directement contraire, et le vent, trs fort, nous tant favorable, nous +nous en fmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser +si c'tait ou non la route de Boston, o nous devions aller. + +Cet incident nous jeta compltement en dehors de notre direction, et les +brouillards pais dont nous fmes environns n'ayant pas permis de +prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau +seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de +Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres +commenaient manquer et l'on nous mit la ration d'eau. Nous +rencontrmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla +bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de +beurre pour moi et mes enfants. Ayant compar sa position avec, celle +prise par le capitaine anglais, il constata que nous tions cinquante +lieues au nord des Aores. En effet, depuis quelques jours, se sentant +hors d'atteinte des Algriens, notre capitaine avait gouvern au +Sud-Ouest par un bon vent de nord-est. + +En l'apprenant, mon mari le conjura de nous dbarquer aux Aores, d'o +nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y +consentir. La Providence en avait autrement dcid. Combien je l'en ai +remercie depuis! Cependant nous en murmurmes alors, aveugles humains +que nous sommes! Si nous avions t en Angleterre, nous y serions +arrivs au moment de l'expdition de Quiberon. Mon mari y aurait certes +pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il +aurait pri avec eux. + +Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les annes de bonheur +domestique dont il m'a favorise par la suite sur cette terre. S'il m'a +repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de +moi une mre si heureuse et si orgueilleuse, peut-tre me laissera-t-il +pour me fermer les yeux, je l'espre, celui de tous que j'ai le plus +aim, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux +petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une vritable adoration. De ces +derniers l'un, une petite-fille, m'a t confie et je l'ai leve. Je +la considre comme mon propre enfant et en mme temps comme une amie +bien chre. + + +IV + +Ma vie de bord, toute dure qu'elle ft, m'tait pourtant utile en ce +sens qu'elle avait forcment loign de moi toutes les petites +jouissances dont on ne connat pas le prix quand on les a toujours +possdes. En effet, prive de tout, sans un moment de loisir, entre les +soins donner mes enfants et mon mari malade, non seulement je +n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'tais +bord, mais je n'avais mme pu ter le mouchoir de madras qui me serrait +la tte. La mode tait encore alors la superficialit de la poudre et +de la pommade. Un jour, aprs la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me +coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que +j'avais trs longs, tellement mls que, dsesprant de les remettre en +ordre et prvoyant apparemment la coiffure _ la Titus,_ je pris des +ciseaux et je les coupai tout fait courts, ce dont mon mari fut fort +en colre. Puis je les jetai la mer, et avec eux toutes les ides +frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire natre en moi. + +Mon temps de rcration bord tait celui que je passais dans la +cuisine, espce de caisse de berline sans portires attache au mt. On +s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte +de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un +faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait, +mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je +n'tais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifi du +nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait ct de lui dans +la place, o je restais une ou deux heures faire cuire nos haricots +provenant de Baltimore et vieux dj d'une anne passe dans les +magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous +le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on +pouvait distinguer une trs belle figure. Fils d'un fermier des environs +de Boston, il possdait une ducation bien suprieure celle qu'un +homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris +que j'tais une _lady_[167] dsireuse d'acqurir des connaissances sur +tout ce qui se faisait la campagne dans son pays. C'est lui que je +dois de n'avoir t trangre aucune de mes occupations quand j'ai d +remplir l'emploi de fermire. Mon mari disait en riant: Les fves sont +en pure parce que ma femme s'est oublie avec Boyd. + +Lorsqu'on nous mit la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en +laisser manquer, ce qui tait bien utile mon mari qui ne pouvait boire +que du th, sous peine d'tre repris du mal de mer. Personnellement je +souffrais beaucoup du dfaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un +tel degr de duret que je ne pouvais plus le manger sans avoir les +gencives en sang. Quand je cherchais l'attendrir en le mouillant il en +sortait des vers qui me dgotaient horriblement. Pour mes enfants je le +broyais et je leur en faisais une bouillie, laquelle j'avais dj +consacr les deux petits pots de beurre que nous avait donns le +vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je +voyais ma fille dprir vue d'oeil, tandis que mon fils me demandait en +pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mang la dernire +depuis plusieurs jours. Cette situation tait affreuse. La crainte de +voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus. + +Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume tait +si paisse que, mme sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le +beaupr. Le capitaine ne savait o il se trouvait. Le vieux Harper +assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions +qu'il cherchait nous rassurer. + +Enfin, le 13 mai 1794, la pointe du jour, le temps tant chaud et la +mer calme, nous montmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour +nous distraire et respirer l'air. La brume tait toujours aussi paisse, +et le capitaine affirmait que, quelle que ft la terre o nous +aborderions, elle tait encore loigne de cinquante ou soixante lieues +au moins. Je remarquai nanmoins l'agitation du chien, un terrier noir, +que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amiti, la grande +impatience du capitaine, son propritaire. La pauvre bte allait +l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, lchait les mains et le +visage de mon fils, puis reprenait la mme course. Ce singulier mange +durait depuis une heure dj, lorsqu'un petit bateau +pont--_pilot-boat_[168]--passa prs de nous, et l'homme qui le montait +cria en anglais que si nous ne changions de direction, nous allions +nous perdre contre le cap. On lui jeta alors une corde et il sauta +bord. Dire la joie que nous ressentmes en voyant ce pilote de Boston +est impossible. + +Nous nous trouvions, sans le savoir, l'entre de cette magnifique +rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune ide. +Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers, +on pntre par un goulet, o deux vaisseaux ne pourraient passer de +front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un lger vent de +terre s'leva pour nous montrer, comme dans un changement de dcors au +thtre, la terre amie qui allait nous accueillir. + +Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu +parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grce au +Ciel, chapp. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il +faudrait vivre dsormais priv de beaucoup de bonnes choses, pour viter +ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaaient de +tuer son pre. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois +venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agrable +de n'en plus avoir, et cette vague rminiscence du pass le faisait +pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperut, de cet troit goulet o nous +entrions, les prs verts, les arbres en fleurs et toute la beaut de la +plus luxuriante des vgtations, sa joie fut sans gale. + +La ntre, pour tre plus raisonnable, n'en tait pas moins vive. + +FIN DE LA PREMIRE PARTIE + + + + +NOTES + + +[1: Humbert-Frdric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.] + +[2: Ccile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.] + +[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.] + +[4: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.] + +[5: Extrait du _Supplment littraire du Petit Journal_, n du 4 janvier +1889.] + +[6: N Lige le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre +1879, tant archevque de Tyr.] + +[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.] + +[8: Domaine de Noisy, prs de Dinant, en Belgique, proprit cette +poque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-pre de l'auteur de la +lettre.] + +[9: Le premier point.] + +[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.] + +[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.] + +[12: Louis-Joseph-Xavier-Franois, n Versailles, le 22 octobre 1781, +mort Meudon, le 4 juin 1789.] + +[13: L'auteur crit en 1820.] + +[14: Charlotte Dillon.] + +[15: Mlle Marie Rogier.] + +[16: Auteur des mmoires.] + +[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La +Tour du Pin.] + +[18: Robert Lec, quatrime et dernier Earl of Lichfield.] + +[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.] + +[20: Marie-Sophie-Dorothe, princesse de Wurtemberg, seconde femme de +l'empereur Paul Ier.] + +[21: Honorable Catherine Dillon.] + +[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. os Designato +Principibus Juventitus. + + Caus Csar, fils d'Auguste, Lucius Csar, fils d'Auguste et Consul +dsign, Princes de la Jeunesse.] + +[23: Caus et Lucius taient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui +les avait adopts comme ses hritiers.] + +[24: Marie-Josphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impratrice +Josphine.] + +[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de +Fitz-James.] + +[26: Frances Dillon, plus tard femme du gnral comte Bertrand.] + +[27: Frdric-Sraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte +de La Tour du Pin de Gouvernet; cr pair et marquis de La Tour du Pin, +par lettres patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820.] + +[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.] + +[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, marchal de France.] + +[30: cette poque M. le comte de Gouvernet.] + +[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.] + +[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son +mariage marquise de Lameth.] + +[33: Nom donn l'administration spciale charge de rgler les +dpenses du roi consacres aux divertissements de tous genres qui +n'taient pas habituels.] + +[34: pousa M. Permont.] + +[35: La Folie-Joyeuse.] + +[36: Chles.] + +[37: Henry XIe viscount Dillon.] + +[38: Une poigne de main.] + +[39: Mme de Rothe.] + +[40: Mgr Dillon, archevque de Narbonne.] + +[41: Sir William Jerningham.] + +[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.] + +[43: George-William Jerningham.] + +[44: Charles Jerningham, frre de sir William Jerningham.] + +[45: Charles, Alexandre et Thodore de Lameth.] + +[46: Fils du marquis de Lameth.] + +[47: Louise-Charlotte de Bthune pousa en 1778 le marquis de La Charce, +dit le marquis de La Tour du Pin.] + +[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois, +depuis Charles X.] + +[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthivre, fils du comte de Toulouse.] + +[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Cond.] + +[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.] + +[52: Une poigne de main.] + +[53: Soeur de Louis XVI.] + +[54: Marie Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.] + +[55: Comte de Provence.] + +[56: Madame Marie-Adlade et Madame Marie-Louise-Thrse-Victoire.] + +[57: Louis-Joseph-Xavier-Franois, 1er dauphin, n Versailles le 22 +octobre 1781, mort Meudon le 4 juin 1789.] + +[58: Guillaume V.] + +[59: Frdric-Guillaume II.] + +[60: Marie-Franois-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny, +pair et marchal de France. 1737-1821.] + +[61: Mme de Genlis tait la nice et sa fille Mme de Valence, par +consquent, la petite nice de Mme de Montesson] + +[62: Louis-Philippe, duc d'Orlans, n en 1725 mort en 1785 pre de +Philippe-galit.] + +[63: Zare, tragdie de Voltaire, 1732.] + +[64: Orosmane.] + +[65: Tancrde, tragdie de Voltaire, 1760, acte V, scne V. Le texte +exact est le suivant: + + AMNADE. + + ces chants d'allgresse, + ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux. + + ALDAMON. + + Ces chants vont se changer en des cris de tristesse. +] + +[66: Trophime-Grard, marquis de Lally-Tollendal.] + +[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur +gnral des tablissements franais dans l'Inde.] + +[68: Henry VIIIe viscount Dillon.] + +[69: Richard IXe viscount Dillon.] + +[70: Frances Dillon.] + +[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe +viscount Dillon.] + +[72: Henry XIe viscount Dillon, frre de Charles Xe viscount Dillon.] + +[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orlans voulut lui +donner. En ayant demand l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci +rpondit en levant les paules et en lui tournant les talons: +Gouverneur ou Gouvernante! vous tes le matre de faire ce qu'il vous +plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.] + +[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de +Montpensier; Alphonse-Lodgard, comte de Beaujolais.] + +[75: Louise-Eugnie-Adlade d'Orlans.] + +[76: Maison habite par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre +d'annes.] + +[77: Alors marquis de Srent. Sa femme, la marquise de Srent, tait +la mme poque dame d'atours de Madame lisabeth, soeur du roi Louis +XVI.] + +[78: Un ecclsiastique.] + +[79: Irlandais-Unis.] + +[80: Situe dans l'aile du chteau donnant sur le parterre du midi et +sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la +rue de la Sur-Intendance.] + +[81: La Mnagerie, petit chteau isol, situ dans le grand parc, +l'extrmit d'un des bras du canal et en face de Trianon.] + +[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.] + +[83: L'Assemble tait installe dans la salle des Menus-Plaisirs, au +coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.] + +[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mmoires. Le +comte de Puysgur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant gnral, quitta +le ministre de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs: +du 13 juillet au 3 aot 1789, le duc de Broglie, Victor-Franois, +marchal de France; intrim du 15 juillet au 3 aot 1789, comte de +Saint-Priest, ministre de l'Intrieur; du 4 aot 1789 au 15 novembre +1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frdric, lieutenant +gnral.] + +[85: Bourg deux lieues de Forges.] + +[86: S'il vous plat, Madame, que font-ils donc tous?] + +[87: Le dpartement de la Guerre tait install dans une partie du +btiment formant l'aile sud de la cour des ministres.] + +[88: Le comte d'Artois quitta en ralit Paris dans la nuit du 16 au 17 +juillet 1789.] + +[89: Victor-Amde III, roi de Sardaigne.] + +[90: Quartier de Constantinople habit par les descendants des Grecs qui +restrent Constantinople aprs la prise de cette ville par Mahomet II +en 1453.] + +[91: Csar-Henri comte de La Luzerne.] + +[92: tait chef d'tat-major ou major gnral de la garde nationale.] + +[93: Appele cette poque: Salle des spectacles de la Cour.] + +[94: Femme du ministre des Affaires trangres.] + +[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir angle +droit la rue de l'Orangerie.] + +[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fentres des appartements de la +reine Marie-Antoinette.] + +[97: Le petit parc tait situ l'ouest du chteau et comprenait dans +son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.] + +[98: La Mnagerie: voir la note 2 de la page 179.] + +[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la +rue de la Chancellerie--qui passait entre le btiment de l'aile sud de +la cour des ministres et le grand commun.] + +[100: Le ministre de la Guerre tait install dans une partie du +btiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la +cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.] + +[101: La grande galerie du chteau de Versailles.] + +[102: Soeur de Louis XVI.] + +[103: Marie-Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.] + +[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.] + +[105: Appartement de la princesse d'Henin, situ au-dessus de la galerie +des princes, tout en haut des btiments formant l'aile sud du chteau, +btiments qui donnaient, d'un ct sur la terrasse de l'Orangerie et de +l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.] + +[106: Ministre de la Guerre, install dans une partie du btiment qui +formait l'aile sud de la cour des ministres.] + +[107: La rue du Grand-Commun passait entre le btiment de l'aile sud de +la cour des ministres et le grand commun.] + +[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance. +La rue de l'Orangerie tait situe plus loin au sud et aboutissait +perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.] + +[109: Ou cour des ministres.] + +[110: La plupart des documents qui relatent les vnements des journes +des 5 et 6 octobre 1789, donnent ce garde du corps le nom de +Varicourt.] + +[111: Du nom de Deshuttes.] + +[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.] + +[113: La rue de la Sur-Intendance.] + +[114: Plus exactement le parterre du Midi.] + +[115: Nicolas Jourdan, surnomm dans la suite le coupe-tte, servait de +modle dans les ateliers de peinture.] + +[116: Le garde du corps Deshuttes.] + +[117: De la rue de la Sur-Intendance.] + +[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.] + +[119: Voir la note 33.] + +[120: Humbert-Frdric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.] + +[121: Entreprise en 1786.] + +[122: Situ alors rue de l'Universit.] + +[123: Actuellement rue Laffite.] + +[124: L'auteur habitait alors chez son beau-pre, le comte de La Tour du +Pin de Gouvernet, au ministre de la Guerre install dans l'htel de +Choiseul, rue de la Grange-Batelire.] + +[125: Marie-Thrse-Charlotte, duchesse d'Angoulme.] + +[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et +Marie-Thrse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulme.] + +[127: Soeur de Louis XVI.] + +[128: Comte et comtesse de Provence.] + +[129: Marie-Thrse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse +d'Angoulme.] + +[130: Soeur de Louis XVI.] + +[131: Le rgiment Mestre de camp gnral.] + +[132: Le 15 novembre 1790.] + +[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et +Marie-Thrse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulme.] + +[134: Soeur de Louis XVI.] + +[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.] + +[136: Relation d'un voyage Bruxelles et Coblentz, 1791. Mmoires +relatifs l'histoire de France pendant le XVIII sicle; tome XXXIII: +Mmoires sur l'migration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.] + +[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14 +septembre 1791: sance de l'Assemble nationale o le roi signe la +Constitution et jure de la maintenir et de la faire excuter.] + +[138: Le 1er octobre 1791: premire sance de l'Assemble lgislative.] + +[139: Guillaume V, prince d'Orange.] + +[140: Baron Henri Fagel.] + +[141: Gnral baron Robert Fagel.] + +[142: 6 novembre 1792.] + +[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars +entre le Quesnoy et Charleroi; il tait situ entre le Quesnoy et +Valenciennes.] + +[144: Il prit sur l'chafaud le 13 avril 1794.] + +[145: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui +survcut ses parents.] + +[146: L'auteur dsigne sans doute sous ce nom l'htel actuel du Grand +Laboureur.] + +[147: Charlotte Jerningham.] + +[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la +Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme hritier du +dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.] + +[149: Voir la note 148.] + +[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a t parl chapitre +II section VI.] + +[151: Les souvenirs rassembls dans ces Mmoires par Mme de La Tour du +Pin taient, dans son esprit, destins l'unique fils qui lui restait, + Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis +marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, n au Bouilh, le 18 +octobre 1806, dcd Fontainebleau le 4 mars 1867.] + +[152: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut ses parents.] + +[153: _Ib._.] + +[154: Nomm Potier. Voyez vol. II, chapitre VI. IV.] + +[155: Dans tes jours heureux...] + +[156: Robert Lee, quatrime et dernier Earl of Lichfield.] + +[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le +conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu cette poque +trente-quatre ans, avait succd Tallien Bordeaux, comme commissaire +de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans +cette ville, pour remplacer Tallien et contrler les actes d'Ysabeau, un +jeune homme opinions trs exaltes, membre du club des jacobins, g +de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils an du conventionnel +Jullien de la Drme.] + +[158: Sraphine.] + +[159: Humbert.] + +[160: Au large!] + +[161: Ne rpondez pas.] + +[162: Vaisseau de guerre franais l'avant.] + +[163: Pas de passager, pas de cargaison.] + +[164: Suivez.] + +[165: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut ses parents.] + +[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort, +et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet. + +De ce mariage naquirent: + +1 Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, n +Bruxelles le 11 mars 1816, mort Bruxelles le 3 janvier 1890; + +2 Ccile-Claire-Sraphine de Liedekerke Beaufort, ne la Haye le 24 +aot 1818, morte Paris le 19 aot 1893; pousa Bruxelles, le 28 +dcembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.] + +[167: Une dame.] + +[168: Bateau pilote.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans +(1/2), by Lucy de La Tour du Pin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME *** + +***** This file should be named 28332-8.txt or 28332-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/3/3/28332/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28332-8.zip b/28332-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cb69f48 --- /dev/null +++ b/28332-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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