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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE + + JULES LEMAÎTRE + + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + LES CONTEMPORAINS + + ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES + + SIXIÈME SÉRIE + + + + + Louis VEUILLOT--LAMARTINE + Influence récente des littératures du Nord + Figurines + Guy de MAUPASSANT + Anatole FRANCE + + + + + PARIS + LECÈNE, OUDIN ET Cie, ÉDITEURS + 15, RUE DE CLUNY, 15 + + 1896 + Tout droit de traduction et de reproduction réservé + + + + +DU MÊME AUTEUR + +=EN VENTE= + + =Les Médaillons=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»= + + =Petites Orientales=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»= + + =La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt=, 1 vol. in-12 br. + (Hachette et Cie) =3 50= + + =Les Contemporains:= _Études et portraits littéraires._ CINQ SÉRIES. + Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. =3 50= + _Ouvrage couronné par + l'Académie française._ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin + et Cie) + + =Impressions de théâtre.= HUIT SÉRIES. Chaque série forme un vol. in-18 + jésus, br. =3 50= + Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie) + + =Corneille et la Poétique d'Aristote.= Une brochure in-18 jésus (Lecène, + Oudin et Cie) =1 50= + + =Sérénus=, _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3 50= + + =Myrrha=, _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, édition br. (Lecène, + Oudin et Cie) =3 50= + + =Dix Contes=, 1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par + Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Loévy, + couverture artistique dessinée par Grasset, édition de grand luxe sur + vélin, broché =8»= + Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées + (Lecène, Oudin et Cie) =12»= + + =Les Rois=, roman (Calmann-Lévy) =3 50= + + =Révoltée=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =Le député Leveau=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =Mariage blanc=, drame en trois actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =Flipote=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =Les Rois=, drame en cinq actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =L'Âge difficile=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»= + + =Le Pardon=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»= + + + + +EN GUISE DE PRÉFACE + + +Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que +j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une +page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la +littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne +serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et +si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques +qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais +que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand +dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque +fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela +pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en +sortir, ou à faire semblant. + +(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que depuis qu'on +me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.) + +Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait +pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre, +juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit +ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger +les oeuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je serais +capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique; +bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien +de la critique... + +Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je +ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne +sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les +oeuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni +fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui +peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est +autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais. + + (4 novembre 1889.) + + * * * * * + +... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une oeuvre, +quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un +groupe d'autres oeuvres, dont la relation avec d'autres groupes, à +travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et ainsi de +suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la fois, +toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement impliquées +dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis qu'il lit un +livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui ont été écrits +depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe, +et pour l'éternité. J'admire de bon coeur la majesté d'une telle +critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît «étroit», comme on +dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de mots: car toute une +conception de l'esprit humain et de la destinée humaine tient dans +l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui, cela est beau. Mais en +voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de ne plus pouvoir ouvrir +un livre sans se souvenir de tous les autres et sans l'y comparer! +Juger toujours, c'est peut-être ne jamais jouir. Je ne serais pas étonné +que M. Brunetière fût devenu réellement incapable de «lire pour son +plaisir». Il craindrait d'être dupe, il croirait même commettre un +péché. Là est notre revanche à nous. Cela nous est égal de nous tromper +en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse, et d'avoir à sourire demain +de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant au plaisir, nous consentons +à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont sans conséquence; elles ne +sont pas liées entre elles; elles ne portent que sur des cas +particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière se trompait, ce +serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été sans plaisir, +elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et irréparable; +ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se trompe point, +sans doute: mais enfin qui le jurerait?--Et ne dites pas non plus que la +critique personnelle, la critique impressionniste, la critique +voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre vraiment et +bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait entrer le +ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations. Lire un livre +pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier le reste, mais c'est +laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au hasard charmant de la +mémoire; ce n'est pas couper une oeuvre de ses rapports avec le +demeurant de la production humaine, mais c'est accueillir avec +bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et presser un aux +dépens des autres, respecter le charme propre du livre que l'on tient et +lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du compte, ce qui +constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences de choses +senties et que nous _reconnaissons_; comme notre sensibilité est un +grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous sommes au +milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de nos +impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus +impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent +dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes +enquêtes. + + (12 septembre 1892.) + + * * * * * + +... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des +oeuvres littéraires. + +Dans le premier cas, on cherche si l'oeuvre est conforme aux lois +provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou +simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et, +d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique +et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'oeuvre est d'importance +et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer +historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on +recherche quel moment elle marque dans le développement, la +dégénérescence ou la transformation d'un genre,--les genres littéraires +étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui +existerait indépendamment des oeuvres particulières et des cerveaux où +elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie, +exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf, +et comme abandonné, avec l'oeuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de +continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent, +une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et +comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et +prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que +l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous +cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence, +d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous louez toujours ce qui +vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement apparent!... J'ajoute que +cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer +supérieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une +médiocrité honorable. + +L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que +nous recevons des oeuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la +croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une +impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne +la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions +analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne +décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale, +dans son contact avec l'oeuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve +être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. Et +ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on appelle +ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les +auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout +du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la +critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par +une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins aventureuse, +puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de ses +impressions? + + (23 janvier 1893.) + + + + +LES CONTEMPORAINS + + + + +LOUIS VEUILLOT + + +I + +J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des +_Contemporains_, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à +la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans +doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes +originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux +d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus +intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments +significatifs. + +Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis +Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne +se bornent à savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le +plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et qu'il a +laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre +simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le +hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je +glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant +reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus +comme «livres de prix», c'était _Rome et Lorette_ et les _Pèlerinages de +Suisse_; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot +comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de +campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef +de l'_Univers_ était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils +l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte +qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose +de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le +prestige d'un héros réfractaire, d'un _outlaw_, suspect aux puissances +établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de +considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup, +lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point. + +Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel». +Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'_Univers_ se retiraient du +journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais leur +conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces instructions, +M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me demandai alors: +Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude? +Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son oeuvre, que je +n'avais jusque-là qu'effleurée. + +Cette oeuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort +compacts,--sans compter les articles non recueillis et qui, je pense, +formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois +avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai +rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de +doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste +tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai +compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait +été. + +Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis +bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à +tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi +m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique +et l'artiste. + + +II + +Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais, +d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait +pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble, +étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses +parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à +Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis +saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première +communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de +braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement +dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un +_autodidacte_, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce +temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la +révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des _Libres Penseurs_), +quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, +mon coeur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet +insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon +père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne; +tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises moeurs. +Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société.» +Rappelez-vous cette note. + +Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution +de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis, +à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait +le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il +haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune +préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance: +j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus +volontiers.» + +C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont +il nous fait le portrait dans son roman de l'_Honnête Femme_. À +vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la +sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de +ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les +hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie +était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il +ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs +illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux +blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits +brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent... +croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est +troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre +petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres +gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose +qui pourra suppléer au remords!» + +Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se +souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il +avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de +bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il, +j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée +sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât +leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus +dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une +action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères +publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas +de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez +chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans +leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait +comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux +vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à +cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le +petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de +délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se +retourne vers le peuple, que nul n'a aimé plus constamment que lui; il +croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et généreuses, +le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les +mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance humaine ou +divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les +tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les messieurs», +comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la civilisation, se +tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.» + +Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas +content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard +avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains. +Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement +impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses +discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et +n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion. +Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il +souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges +accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou +une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès +de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant +quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent +dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus +sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre +jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par là du +reste.» + +Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut +(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens +d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui +cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions +sociales,--à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle +sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils +connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après +tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur +raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le +gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière. + +À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le +gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait +peut-être une besogne honteuse,--s'il avait rencontré sur son chemin +quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de +langage, austère de moeurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est +trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet +apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait +certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de +révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une +barricade et eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il eût +composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de la +plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le +citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il +serait le plus grand écrivain de la révolution sociale. + +Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu +à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un +vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été +mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il +eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de +dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit +d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis +Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été +académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait +d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui +qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les +anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait +son nom. + +Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne +rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte. +Il alla à Rome, et il s'y convertit. + + +III + +Comment cela se fit-il? + +Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il +faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de +la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères +particuliers de la conversion de Louis Veuillot. + +Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt +qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est +nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy +ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le +cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa +correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement +inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous +cette forme.» + +Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut +pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne +fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années. + +Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé +n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et +persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et +mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un +littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes +auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on +ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou +spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en +passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre +ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est +venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer +sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire +vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable +au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où +il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de +faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait +déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils +peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là +que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils +veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne +connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à +ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de +la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?» + +Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce +que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne +lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et +dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir +la paix de la conscience. + +Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être +meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié +de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux +phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des +choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment +du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage +d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien. +Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper, +comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses +collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant +pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je +n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les +exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui +nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants +au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable +qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être +à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences. + +Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus +déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre +humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants, +des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez +lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page +capitale de la première préface des _Libres Penseurs_: + + Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, + sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses + jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans, + ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres + pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses + sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un + protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la + société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes, + on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu + souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à + l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la + société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain + pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et + des respects, elle n'en a nulle part... + + Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était + mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa + vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les + joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur + vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime + d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une + lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la + pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, + l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la + compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur + sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma + douleur. + + Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette + société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu, + ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme. + Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit. + J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour + j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_. + +Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus +pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire». +Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait +d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains: +aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux +injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la +sanction après la mort. + +Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par +excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves: +rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère +y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot +était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome +catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la +vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et +dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son +esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de +la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut +de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la +transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il +pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour. + + +IV + +La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il +voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout +seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois +de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il +écrivait à son frère (_Corresp._, I, p. 25): + + Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais, + et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me + fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y + songer. + +Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai: + + C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion + définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement + commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon + esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de + facilité me devient cher. + +Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller +loin dans la connaissance de notre misérable coeur: + + ... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du + bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on + a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle, + qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la + vie passée laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en + arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose + épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand + devoir divin. + +Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant: + + ... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait + du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent + un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous + n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est + rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle + vient. + +Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot +en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là, +des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être +plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme +fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble +de coeur. + +Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus +redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la +séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout +chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la +prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce +mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (_Mélanges_, I) le +plus pénétrant, le plus admirable commentaire. + +Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité +de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait +lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet +de lui faire payer ses dettes: + + ... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé? + Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes + rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps + perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes, + dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des + dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et + ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la + bénir. (_Lettres à son frère._) + +Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa +tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux +soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues. +Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal +Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la +presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en +chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir +d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre, +et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de +l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui +eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa +vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable +labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres +secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner. + + +V + +Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être, +si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de +son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté +de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette +simplicité. + +Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance, +presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris, +fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y +avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se +sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur +esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs +passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se +convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement +beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au +surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un +enseignement exprès avait déposés dans leurs coeurs d'enfants. Leur +retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne +saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas. +Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il +la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de +jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce +n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa +conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme. + +Il est catholique naïvement,--sans respect humain, cela va sans dire, +mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton +qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait +qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la +messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi +de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages +familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et +dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il +ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon d'un curé de +campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une +messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion +qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses +petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de +propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne +croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits +superbes, l'humilité et la simplicité du coeur: on reconnaît, lorsqu'on +l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi. + +Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques +laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun +n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux +sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un +desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette +bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété +plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les +prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les +Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi. + +Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je +nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur +naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le +catholicisme est le salut de la société humaine et, par conséquent, des +pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins directement de l'âme des +pauvres que de celle des riches, et ils gardaient à ceux-ci, malgré +leurs vices et leur indignité, une sympathie et une considération +involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient à +peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec +lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né de petits +artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son +bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et participé +aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain du +lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est, +que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins +coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera +toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: _Paris +sous les deux sièges_, il écrit, à propos des exécutions sommaires, +contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de +Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence +horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est +jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes +sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices +qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que +Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y +ramassent des perles que peut-être ne contiennent pas en pareil nombre +les riches demeures, les cours et les palais...» Nul catholicisme plus +anti-bourgeois que celui de Veuillot. + +Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa +vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et +sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le +bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous +la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la +bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est +fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle, +mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la +vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les +mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop +vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se +désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et +transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout +entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le +commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par +tempérament. + +Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la +métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui +est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reçoit comme +mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en +est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la +grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois +d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle +raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou +d'anciens élèves de l'École polytechnique, pour expliquer couramment ce +qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme +catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été homme; que du pain et +du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la +peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et +que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé +l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu +des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations +philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que l'on +comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce +qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait +de rechercher la formation historique des dogmes et quels états d'esprit +ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne +donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire au +surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez. +L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et +Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église laisse aux fidèles sur +certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a +jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort un +Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire +divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, il parle à +l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres «éclairés» +glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une +sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner +l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive +de renchérir sur le charbonnier. + +Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est +le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une +plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique. +Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas +du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour +vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de +cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement +«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des +jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et +suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude, +l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de +support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur +irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras +des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y en avait +dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que +j'ai souvent fait en songeant à la mort:--«Oui, c'est le noir, c'est +l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la mort, quelle +qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me +sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.» +Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être +pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus +de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu; et il semble +qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le +privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église entière, _afin +d'être plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient +d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du +dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel Veuillot. Quand +il était seul avec lui-même, il fermait les yeux. + +Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours +craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois +assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend +profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes +correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la +nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde +non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le _Parfum de +Rome_, le chapitre sur les Indulgences: + + ... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps + immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de + purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante, + souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états. + Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité + des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le + membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du + corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie + d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de + gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de + l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des + Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des + douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos + mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles + deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du + rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les + bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc. + +Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose, +et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques +les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des +bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges +et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de +panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs +sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous +empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant +passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du +panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous +adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de +l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à +«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les +mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des +mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le +communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi +contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait +au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des +Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la +Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des +mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui +appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes +qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de +l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul +fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité +davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour +et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si +la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de +charité. + +La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres +mystères chrétiens, serait,--sans l'éternel enfer,--celle d'une sorte +d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande, +affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est +bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,--lien des hommes +entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des +premiers à dénoncer l'individualisme: + + ... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous + disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a + besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de + moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où + règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de + la société, puisque la société est l'union des esprits et des + intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à + l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société. + Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà + l'individualisme... + +Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot +de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai +qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations +sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et +l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire; +et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau +proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute +en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela +n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un +penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez, +plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne +intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a +quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de +_Paris sous les deux sièges_: c'est,--étant donné sa foi qui le lie et +l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec +laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon +cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des +sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de +l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix; +mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une +ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,--et dont il n'est pas +l'inventeur,--mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini. + +Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées +personnelles qui se contrarient. + + +VI + +Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la +société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été: +un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle +persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle +campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient +tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et, +pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que +lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement. + +Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est +épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et +libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux +pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui +n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu, +mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour. + +Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de +tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal +de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la +croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y +découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du +XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce +pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité +humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement +de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce +point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec +Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux +riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a +la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés +révolutionnaires d'aujourd'hui. + +Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non +seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le +type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M. +Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre +penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que +le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_ +et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié +de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui, +mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la +divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le +protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une +forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux +pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il +les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs +vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas +ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la +foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de +cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui, +certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de +l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à +aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de +faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments +contradictoires. + +Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme, +chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la +vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule +des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement +en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en +flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou +plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque, +sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a +tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au +vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_ +restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de +génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs +volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les +plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur +du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_. + +Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher +les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère +moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce +qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le +radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la +société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est +grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté +Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les +souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires +inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus, +devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre +en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu, +c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui +ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le +nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois +universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a +mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation +provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus +qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine? + +Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable +dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot +soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée, +contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des +principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan +de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais +quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui, +sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une +sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup +sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras. +«Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une +au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la +psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut +s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant +jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin +encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour +de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût +été cet homme, s'il n'eût été chrétien! + + +VII + +Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus +furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour +avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé», +durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles +de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que +l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne +permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun +ménagement. + +Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse +bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est +Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est +l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans +exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement +dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle. +Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de +lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il +est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être, +s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des +circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une +condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine +où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni +faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger +d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et, +par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque, +c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la +cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît +nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur. + +La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui +convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle +des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si +l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les +droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral, +un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à +l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot +qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de +la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus +remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux +pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale, +le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il +éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion +gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques +s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une +autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car, +là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon +la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la +religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou +l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à +part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les +confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi +n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...» + +Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un +gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses +yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un +bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai +chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte +disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes, +imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne +monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant, +membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi +est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes, +bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin +quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop +attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de +l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en +soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se +faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le +prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les +_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur +l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou +habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race +fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre +seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur +à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!» + +Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se +séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de +colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que +nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos +propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous +raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle +jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur» +dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire +d'un catholique libéral. + +Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de +Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé +devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et +agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de +Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est +peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment +chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre +expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité +ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de +naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme +également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de +vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier +que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été +presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont +ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans +les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains +la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de +cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables. +Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous +l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y +compris Voltaire. + +Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et +notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore +qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus +chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit +le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la +vérité religieuse! + +Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces +bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de +passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour +revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par +leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui, +tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire, +en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans +les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux +dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais +dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les +autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient +même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de +demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils +avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape +offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il +sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la +situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des +souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son +rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui +semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté +une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée. + +Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui +était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la +Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de +démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu, +c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé. +S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris; +il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais +l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à +ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène +Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je +puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans +ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot. + +Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui +d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie, +traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de +gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais +il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où +l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la +République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il +appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce +prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent +par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux, +Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup +d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et +d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé, +ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de +nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de +versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable +et presque surnaturelle d'unité. + + +VIII + +Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un +polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais +outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire +si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale +aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et +injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et +cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien +trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont +ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce +qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes. +Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais +il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui +reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux +qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était +lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque +allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses +adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces +peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui, +qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque +peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa +polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant +quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui +a commencé. + +Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup +de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin, +Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes, +s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il +empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à +démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan, +Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille +barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou +Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on +est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le +surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes +d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose +que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus +féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de +la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et +ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois. + + ... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme + n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent + envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les + griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les + ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette + faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée + que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par + laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce + de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est + totalement abominable: la haine du bien. + +Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il +a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce +temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il +parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici +multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au +hasard: + + ... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de + grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule + qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes + instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent. + Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui + se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines, + tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et + me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant + parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je + voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous + les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh! + mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si + mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si + elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte + et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne + veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent. + Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes + fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables + théories, à faire des complices et des victimes... + +Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela +est un charme. + +Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que, +catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus +«avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que +ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de +l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle, +maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et +hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée +d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de +protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle +de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa +vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a +plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce +«jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a +arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui +ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et, +dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup +d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises +aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le +régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de +l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la +bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a, +dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il +abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait +presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que +Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes +de ses _Origines de la France contemporaine_. + +Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution» +que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis, +Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot), +bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un +organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le +contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à +lire et à méditer. En voici quelques paragraphes: + + Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue + par le suffrage universel. + + Les bases morales de la constitution seront la religion, la + famille, la propriété, la liberté. + + Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de + la fonction suprême, la division du territoire en grandes + agglomérations territoriales correspondant aux anciennes + provinces. + + Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus, + depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et + jusqu'à la division provinciale ou État. + + La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son + université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que + celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui + intéresseraient l'unité nationale... + + On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être + électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le + célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la + loi. + + Le citoyen jouit de la liberté de tester. + + Liberté d'association religieuse et civile... + + Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent + leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police + intérieure. + + La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, + et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie + en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement + hospitalier, selon leur importance, etc. + +Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution +puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus +favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en +commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et +graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait +le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre +d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien +sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables». + +Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui +concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes +du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage +de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la +charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder +des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il +désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de +l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un +temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir +aux dépenses du culte.» + +En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que +l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui +assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination? +Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité, +même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est +très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre +_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet +impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la +doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de +cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce +traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte +indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal +que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la +tyrannie cléricale. + +Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son +Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il +n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété» +publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques +années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu, +encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité, +comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en +aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas +d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par +conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y +réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de +meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un +sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur +moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais +pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et +parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les +personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous +sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de +la république de Veuillot. + +Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les +riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux, +autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière, +pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne, +les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette +justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus +profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint +François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de +Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement, +vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et +le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et +là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui +fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une +fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui +inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude +éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait +eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir +communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive, +mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit +anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi +a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse, +contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux +compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que +«c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus +de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables +hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu +pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le +fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais +nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine +dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces +lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme: + + Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse. + C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait + si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à + la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a + trahi personnellement. + + Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce + temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les + gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais + rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en + mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir + la roture. + + En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec + l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir + eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce + de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux + aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne + verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et + de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi + du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première + bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais + j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé. + + C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! + tout ce que je n'ai pas fait. + +J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le +moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la +monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il +verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin +du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de +malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et +pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait +plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de +lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le +rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers +fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique +banqueroute peut sortir notre salut. + +Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux +augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême +«prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans +trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la +destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il +comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens +avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une +perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai +caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut +devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à +conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant +avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il +n'aurait pas à changer son attitude... + +Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa +_Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés +contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me +paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien +différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de +lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous +serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite +bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir +d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent +guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie +publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de +pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice. +(Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard +comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des +moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui +secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui +et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce +ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les +paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un +pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres +expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance, +l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et +la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais +qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I, +page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère +en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de +couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le +sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité +sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez +la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections +familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter. +Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous +connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous +verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa +femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et +vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes +et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent +au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus +incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose +sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez +Louis Veuillot, de la «sainteté». + + [Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il + est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.] + + +IX + +Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot +dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je +finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la +lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi +volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il +combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite +des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du +respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de +celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature. +Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour +Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette +femme-là_.» + +Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien +qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais, +tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant +plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme +artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de +réelles angoisses. + +Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très +pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières, +il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite, +les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont +plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné +ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le +chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui +termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait +l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences +instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout +_Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce +dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs +de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans +Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «... +Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais +il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me +promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le +plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se +sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il +fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la +fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni +d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se +révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens +toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il +aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M. +Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu +aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible +secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à +Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le +premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle». +L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La +Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu +chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles +origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois +traditionnelle et audacieuse. + +Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme +littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce +qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie». + +Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est +pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain +tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le +hais», etc. + +Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque +douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit +double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec +sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il +dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur +ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries +impayables et impitoyables: + + ... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette + infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules + et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en + valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait + mince penseur s'il était fluet. + +Mais, là même, il a des indulgences: + + ... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis + allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin. + +Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint +chrétienne et fut martyre: + + Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George. + J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève + quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton + génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce + qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane? + Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et + que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux + qu'Helvétius et Rousseau? + +Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est +un grand écrivain.» + +De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo +avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses +appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que +la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue +française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la +première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à +feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement: + + M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre + contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui + n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point + cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un + oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se + sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux; + il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui + furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le + plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait + mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant. + +Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous +souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot +dans sa mère. + +Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après +quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en +soi: + + Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le + peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la + vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa + force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse + aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion + sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un + pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la + marque du vrai... + +Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la +tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta +point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que +d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut +sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel +pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et +peut-être également,--Renan et Veuillot!» + + +X + +Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion +pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps +d'être lui-même, on le sait, poète et romancier. + +Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent +très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de +très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement +«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers, +après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que +le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des +versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime +plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme +il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du +moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme +classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de +Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les +mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela +surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de +_Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets +merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de +vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un +jeune homme_): + + Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes: + Combats en pardonnant, mais toutefois combats. + +En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune +Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable +_Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement +poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures +pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que +Sainte-Beuve prisait si haut: + + Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!... + +Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie +rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout +à fait plaisante et «gentille». + +Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de +prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur +l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de +l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la +plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif +sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si +on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux. +Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les +peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement +la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il +se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification. + +Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant, +vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même +s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps, +c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un +peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique +peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut +ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant. + +Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose +d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il +devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion +combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent +une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle +moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la +passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille +ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant +d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de +«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que +dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione? + +Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_ +paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est +un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph +dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de +province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il +se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution, +la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de +pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce +mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir? +Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et +cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des +âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui +s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre +elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le +trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur +espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de +l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus +incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité +orientale ou hellénique? + +Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère, +qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus +grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense, +d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très +finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et +prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque. +Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater, +sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur +bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue +(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement +«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que +Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a +refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et +avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien +une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que +l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas +assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré +mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande +païenne... + +Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles, +ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son +pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui +sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce +sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux +entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les +vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de +Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a +Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au +commencement de cette étude. + +Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_: + + Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient + pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur, + rigoriste, involontairement entaché d'imitation... + +Oui; et, avec cela, qu'il est curieux! + +Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante +premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage +chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise +cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes +gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est +bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé. +Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de +la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très +belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du +mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et +cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une +«prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il +est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés: +«Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne +serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon +Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, +être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.» +D'autres remarques vont loin: + + ... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui + souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se + trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne + l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation + présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par + un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle + se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition + nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui + laisse que tout juste celui de refuser. + +Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans +de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup +d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de +pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et +si blanches. + +C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du +_Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les +chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_, +_la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très +amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique +et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car +c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la +tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui +pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son +âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un +simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la +douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté +et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son +oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute +proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes +de qui cela se puisse dire. + +On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on +persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées +qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans +doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur +monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et +Veuillot, catholique, fut de l'autre. + +Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le +mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus +libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans +mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de +pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres +là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent +au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à +l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux +cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est +impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et +écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes +de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le +Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême +diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites +phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, +pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de +l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de +l'expression proprement poétique... + +Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force +ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle +transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la +prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des +facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un +peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il +rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter +dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle. + + +XI + +Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a +dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit +de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener, +comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers +temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses +doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui, +pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de +l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement +historique l'a fait, parce que ce développement est divin. + +Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot, +des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses +pour l'oeuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, la +liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel sont, +peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense point que +ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices de la bonté +humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour +l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a +constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement +rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement bourgeoise; +qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour celles-ci, +mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux +petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait la dignité +de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la dernière des +hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, Veuillot, du +moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si énergiquement +qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois. + +Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même +terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se +contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans +leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut +«sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour +enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui +sont au-dessus du peuple. + +Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est +d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir. + +Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime +comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait +connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et +n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel. +Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie, +surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette +indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les +cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même +alors, ne furent que des hommes. + +Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir. +Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais +chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les +autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il +faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et +il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la +bonté. + +Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à +rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes +sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les +personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de +nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la +notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que +l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans +être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps +pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après +quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à +part et lui dire: + +--Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la +foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre +m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non +plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas +diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis +humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique: +c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire +nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre +penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut +penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous +aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les +religieuses--non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une +espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement +presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à +l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment? + +Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos +arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de +persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter +toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors +le mal est dans votre coeur et dans votre volonté.» Mais, voyons, +est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? Comprenez +donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une seconde +nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il +n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la +grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous +fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'_Univers_, voué, dans un +coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous à +cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le +monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez plus +vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible +et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore, +des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez +presque que l'on pût totalement désespérer et où vous n'étiez retenu +dans votre foi que par une habitude d'âme? + +Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse, +est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu +éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez +longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous +aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit, +_d'abord_, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez +tranquille. Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième seulement +des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, combien y +réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du concile de +Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va décroissant. +Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce que je me +trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils +fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais +sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que, +justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser. + +Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes +comme moi--et de bien pires--et en très grande quantité,--vous ferez +sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre +rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes +fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous +prédisez, vous appelez de vos voeux le «chambardement général»... Le +plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu +à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par +cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou +tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une +duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que +les sociétés même de brigands arrivent à s'organiser, à assurer à tous +leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles devant nous. +L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à l'ignorance +métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à vous, est +impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons +moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous concevrons +mieux que c'est sur les coeurs qu'il faut agir et que l'apparente +justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la justice et si +la charité ne sont point en nous. + +Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants, +quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi +unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi +n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est +entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces +chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont +accommodé une partie à l'oeuvre purement humaine, toujours défaite et +toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait +autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix +qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne +forment pas, hélas! un pléonasme)--et l'anarchie, le «il n'y a rien». +N'est-ce pas un peu imprudent? + +Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous eûtes raison de vous +entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et si +grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre tombe: + + Placez à mon côté ma plume: + Sur mon front le Christ, mon orgueil; + Sous mes pieds mettez ce volume; + Et clouez en paix le cercueil. + + Après la dernière prière, + Sur ma fosse plantez la croix; + Et, si l'on me donne une pierre, + Gravez dessus: _J'ai cru, je vois_. + + Dites entre vous: «Il sommeille; + Son dur labeur est achevé»; + Ou plutôt dites: «Il s'éveille; + Il voit ce qu'il a tant rêvé.» + . . . . . . . . . . . . . . . . + + Ceux qui font de viles morsures + À mon nom sont-ils attachés? + Laissez-les faire; ces blessures + Peut-être couvrent mes péchés. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + Je fus pécheur, et sur ma route, + Hélas! j'ai chancelé souvent; + Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute, + Je suis mort ferme et pénitent. + + J'espère en Jésus. Sur la terre + Je n'ai pas rougi de sa loi; + Au dernier jour, devant son Père, + Il ne rougira pas de moi. + +Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette +sublime épitaphe. + + + + +LAMARTINE[2] + + [Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. Émile Deschanel; + _Étude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse + de Lamartine_, par M. Félix Reyssié.] + + +I + +M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont, +j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes +sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de coeur +communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques +du poète me paraît neuve, ou tout comme.--M. Félix Reyssié, avocat à +Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays +natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su +rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Méditations_, +des documents d'une réelle saveur.--Le noble poète Charles de Pomairols, +étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus +affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.--Enfin, +M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur +prix, mais qui, comme M. l'abbé Jérôme Coignard, ne s'en fait jamais +accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se donner, nous +a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une petite femme +obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans ses lettres, +un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé déplorable et +qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des +courses dans les bois de Chaville au mois de mars... + +Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très +inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un +passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres, +celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie +minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis, +en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt +qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être +caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous +donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En +quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la +création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin +de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le +mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate, +sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une vérité. La +foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève l'oeuvre +du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération est +normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses +oeuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du caduc +et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui en +détruit.»--«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. Deschanel. + +Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de +l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte +respectueusement, et il a bien raison. + +Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer +une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai +peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir +compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand +nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage +historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de +quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours +avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par +suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer +ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai +«supérieur»,--comme s'il y avait plusieurs vérités,--ne pensez-vous pas +que c'est pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que la +légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est +généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre +respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante, +propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également +nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en +est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il +y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes +événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est +supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la +critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même +humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait +désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais, +enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute +critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins. + +Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on +m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique +m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris +mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon +amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur +moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de «détruire» +de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des mouvements +profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que la +critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort +peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la +précise à son avantage. + +Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment, +qu'il a arrangée lui-même dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_ +et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,--quoique +d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un +peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines +éditions anciennes des _Méditations poétiques_: un long poète sur un +promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce +Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa +sainte mère et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, féminin, la +harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque +par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement +théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le +«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand. + +Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre +relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui +«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit». + + +II + +LA JEUNESSE DE LAMARTINE. + +Le futur chantre des _Harmonies_ était un rustique, un vrai petit +Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne +faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou, +fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant, +ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes; +prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une +trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans +ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à +conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un +lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et +moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en +pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous +les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec +Lamartine.» + +Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague, +impalpable», que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine +enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à +l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la +bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé +pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps +et se porte à merveille.»--Et, à ce propos, je vous recommande la +description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des +environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine: +paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à +partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes +lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les +yeux du jeune rêveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le +«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des +_Harmonies_ et des _Méditations_. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est +de la géographie vivifiée par l'amour. + +L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'à +vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre, +très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer +et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la +montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de +chèvre dans sa poche.--La première éducation qu'il reçut de sa mère ne +paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre, +fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe +maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le +_Manuscrit de ma mère_, l'emploi de la journée: «La messe tous les +jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de +l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner, +quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun +accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»--À dix +ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la +seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley, +chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables +études, purement littéraires, et à l'ancienne mode. + +Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se +promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit +de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du +Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il +était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles +de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire, +naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte +d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il +apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien. +Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à +l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de +Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre +de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se +passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces +avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa +réception, un discours sur _l'Étude des littératures étrangères_, qui +témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit. + +Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une +manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont +il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami +Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis +Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs +noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien +de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve, +s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient, +tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du +foie. + +L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les +Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du +Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui +restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une +année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est +lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en +résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers +«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans +le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de +ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et +les premières _Méditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur: +une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces. + +Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans. +Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de +solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous +les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une +influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa +fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou +trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout +qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de +n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque +chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette +oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la +trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il +put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est +excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre, +avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à +trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à +quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans, +était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme +un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous +donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous +voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard, +La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais +si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus +rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait +canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la +trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui +gonfle de sève ces exubérantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et +cette inégale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont +peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et +où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie +inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler... + +J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et +Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il +n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs. +Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et +au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les +soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose. +Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire, +à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des +airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges +qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le +beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des +yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette +douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand +diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après +chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,--pour parler comme +autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme, +l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la +comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une +incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui +éclatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_... + +MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,--ou nous +rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec +indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de +lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment +Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement +Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans, +parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les +prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous +faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout +bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a été griffonné par lui, au +crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante, +et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté. +Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend +des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble +vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes +sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la +preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mère, où il +devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ étaient à chaque +instant démenties ou redressées. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous +laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre +tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait. +Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il +pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le +plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une +sorte de devoir? + +Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il +voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental, +comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de +père en fils, «la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le +cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait +sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe +jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain +et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine» +dans les _Mémoires de Condé_. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est +clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine. +Parfaitement! + +Il faut relire la préface des _Méditations_ qu'il écrivit en 1849. Si +loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait +magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à +remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est +une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, +l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et +cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans. + +Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de +ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la «musique +des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en +demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde, +à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc +(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite +harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux. +Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses +soeurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une +grand'tante,--des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur», +s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus +belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous +importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos +mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un +poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le +même son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernières années, des +vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est +bien d'Izernore! + +En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la +musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront _les Méditations +poétiques_), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et +surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir +voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du +collège, il se met à écrire: «J'ébauchai _plusieurs poèmes épiques_ et +j'écrivis _en entier cinq ou six tragédies_... J'écrivis aussi _un ou +deux volumes d'élégies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier +de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai +_huit ans_ sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part, +dans le discours _Des destinées de la poésie_, qu'il jeta au feu «des +volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la +publication des _Méditations_» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que +les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les +deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par +lui de 1808 à 1810. + +Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en +persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont +fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait +reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore +original, et nous communiquer en même temps cette impression que les +_Méditations_ s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument +spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le +développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle +qu'elle fût. + +La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et +comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit _les +Méditations_, et que la moitié même des _Méditations_ ressemble encore à +ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le +métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre +compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices +préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous +la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel: +«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la +seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du +tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort +longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une +dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant +d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra +enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun +effort...» + + Tandis que d'un léger coton + Mon visage frais se colore... + +Ces vers de Lamartine sont de 1808. + + ......... Cependant le char roule, + Il nous entraîne, et nous suivons la foule + Vers ces jardins par Le Nôtre plantés, + D'un peuple oisif chaque soir fréquentés. + Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc... + +Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine +imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur +Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six +tragédies: _Saül_, _Médée_, _Zoraïde_, _Brunehaut_, _Mérovée_, _César ou +la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur +Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, épopée chrétienne +en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi +Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il +s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie +lui-même de «bagatelles», de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient +être médiocres: mais les _Méditations_ étaient au moins en germe dans +quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel; +mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes, +crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au +sommet du Craz,--péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,--lui donnent +l'absolution de _Saül_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit à un +ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans +s'en douter.» + +Revenons à la légende.--Lamartine chante. Le monde tressaille à cet +hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les coeurs sont à lui. (Voir +la _Préface_ et les _Destinées de la poésie_.) + +Dans la réalité, le succès des _Méditations_ fut très habilement +préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort +répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très +vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire +m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son +volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous +du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,--ou ce qui en reste,--peut +beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette +époque. Cette haute société royaliste,--et spiritualiste depuis la +Révolution,--avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe, +Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète +manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force, +il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les +_Méditations_ furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par +bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait +même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou +tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors, +Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années. + +Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel». +Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste +encore assez de mystérieux.--Je viens de relire des vers de Chênedollé +et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le +jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu, +de l'épaisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que +ce ne soient déjà les _Méditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi? + + +III + +LES MÉDITATIONS. + +... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes +de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi +volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du +sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble +que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus +que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires +d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années +après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus +tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps +invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure +qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma +jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus +douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je +sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments +éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la +distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les +efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et +les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces +évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue, +à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on +se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt, +par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est +donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des +pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on +eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau. + +Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et +de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé. +Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre +histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions +successivement, du même événement de notre vie, des versions +différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la +chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de +ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations +particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà +semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous +raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais +pouvait-il nous raconter autre chose? + +J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de +ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse +trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par +pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un +idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute +raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à +quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La +chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles +cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de +beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui, +enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car +Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir +être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des +_Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et +enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement +riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez +déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de +Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres +endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un +lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et +que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles. + +«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux +absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile +existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma +doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se +chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un +but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le +plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à +Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans +l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les +sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas +totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui +nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le +sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse +trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à +la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...» + +Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma +femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument +content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je +remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez +l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature +excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de +l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia, +ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna +fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle +encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire... + +Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai +retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce +moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de +réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine, +j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers. +Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur +objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment, +d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux +analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière, +Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la +poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce +jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en +peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux +vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant +au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce +qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la +mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité +sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois +possible.» + +J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des +vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en +quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en +diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers +y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_: + + La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne, + M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux; + Comme un enfant bercé par un chant monotone, + Mon âme s'assoupit au murmure des eaux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, + Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir, + S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, + Et respire un moment l'air embaumé du soir. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne, + Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux. + +Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car +Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le +«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie +de notre siècle: + + Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime: + Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. + Quand tout change pour toi, la nature est la même, + Et le même soleil se lève sur tes jours. + +Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si +intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en +réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse, +et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil +couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et +prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes +raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et +continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple +d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de +la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps, +et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons +ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise +imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et +souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours +aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse +parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe, +Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins +scolaire et le moins académique des grands écrivains... + +Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les +deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute +peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent, +et l'amour religieux de la nature. + +1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup +égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule, +il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau +dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui». +Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas +pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce +qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on +portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même, +qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il +cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour +platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et +celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons +jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes, +mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un +de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses +effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui +disent ce qu'ils veulent dire: + + Je ne sais pas (car tout le jour + Ses yeux clairs me hantent sans trêve) + Si c'est elle ou si c'est mon rêve + Que j'aime d'un si grand amour. + + Parfois, ma tendresse blessée + Saigne et s'effraye obscurément + D'un mot, d'un geste qui dément + Son image en mon coeur tracée. + + Et je sens chanceler ma foi: + Le tissu magique se brise + Du voile qui l'idéalise + Et que j'ai mis entre elle et moi. + + Mais voilà que la chère belle + Me sourit: mes doutes s'en vont; + Mon amour renaît plus profond, + Car un peu de remords s'y mêle. + + Est-elle ce que je la fais?... + Ô coeur ennemi de toi-même, + Puisses-tu ne trouver jamais, + Pauvre coeur, le mot du problème! + +Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour +sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel +d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après +Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_: +«_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la +terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé... +_parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos +qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.» +(_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se +gondoler»? + +2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est +un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même +le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du +spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer +plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au +spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des +Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas +grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de +devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la +philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_. +Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de +l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde +le plus beau sens... + +3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout +nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point +que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non +plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre, +que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non +plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas +non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut +assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi +auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes +indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et +développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et +qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique +et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce, +mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à +présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait +désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme +moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont +rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte +de celle-là. + +Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands +«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le +plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent, +je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les +descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le +vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois, +bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les +merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor, +l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature +devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne. +C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu +près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste. + + Je suis né parmi les pasteurs. + . . . . . . . . . . . . . . . + Saules contemporains, courbez vos longs feuillages + Sur le frère que vous pleurez. + +Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en +1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à +travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans +une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux +cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine +mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges +démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles +d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature, +la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent, +ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de +Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire +d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les +autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux +des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un +«rustique»,--comme George Sand. + +Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle +posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait +être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis +XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il +s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier, +écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un +petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit +au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai +sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une +me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux +un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me +plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd +bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels) +d'une caille cachée dans un blé voisin.» + +C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la +première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un +cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a +parfois d'imprévu et de bonhomie! + +Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour +de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce +dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait +à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments! +encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation +intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de +jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire +des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que +l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de +spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le +monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le +rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers +ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets +gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension +naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de +Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le +semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les +cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce +lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même +l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et +même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier +avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout +cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la +poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait +peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf +une petite part du dix-septième siècle et une part notable du +dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète +lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche +point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre. + +Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je +glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont +les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs +éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M. +Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à +quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire. +Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu +dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les +livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir +d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle +interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette +critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle +n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la +lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se +récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps +passé. + +M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes +baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le +professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les +apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et +involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en +aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire +du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est +peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en +expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon +professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique +transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les +programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à +faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille, +Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu +ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point +un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles +par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles +exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement. +Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire +redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à +la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un +peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle. +Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois +fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme +La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel +s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine: + + Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé, + +lui rappelle incontinent celui de Racine: + + Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! + +Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_: + + Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc... + +sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe +de _La Jeune Captive_: + + Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; + Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, + Le pâle désespoir dévore, etc... + +Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la +mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de +tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers +d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur +les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un +distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_: + + J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes + Dont la terre eût blessé leur tendre nudité, + +amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_: + + _Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_ + +et ainsi de suite. + +Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M. +Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un +seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait +toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest +Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec +Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et +chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit +Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là +trois pédants qui nous sommes joliment amusés!» + +Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir +qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques +légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_, +trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que +_l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à +l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les +«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que +_l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me +paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les +Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à +Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne +se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et +quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre +chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des +vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont +d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du +sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de +Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est +resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément +ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la +fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de +Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému +qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter +une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde +sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien +puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie +d'ordinaire si dépouillée.» + +C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du +sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les +discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des +dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny, +ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez +_le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul +mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le +début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif +d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de +rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne +se trouve agrandie jusqu'aux étoiles... + +M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du +_Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre +les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une +de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit +une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je +crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux +premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé. +Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales: + + Arrêtons-nous sur la colline... + +Puis: + + Repassons nos jours, si tu l'oses... + +Puis: + + Hélas! partout où tu repasses, + C'est le deuil, le vide ou la mort... + +Et enfin: + + Levons les yeux vers la colline + Où luit l'étoile du matin... + +Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme +d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo +_s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est +musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de +Lamartine glissent sans secousse dans un air léger. + +La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut, +voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette +poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette +belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de +symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui +toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une +rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine. +On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que +de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant +poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des +_Harmonies_. + +«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit +philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours +délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non +pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les +allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.» + +M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images, +«Lamartine choisit spontanément + + Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane, + +parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors +les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément +spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine +le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la +fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux, +défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées, +tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de +l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un +exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques: +«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à +craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège +encore par l'image: + + Son pas insouciant, indécis, balancé, + Flottait comme un flot libre où le jour est bercé. + +«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot, +le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est +l'allègement de la sensation.» + +Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur +généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop +immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui +lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois, +d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez +nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais +vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis. + + +IV + +LES HARMONIES. + +_Les Harmonies_ de Lamartine me paraissent être, avec _les +Contemplations_ de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie +lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et +d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur +objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit; +ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et +l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit +par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité +et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit +d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la +lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. Ici, +triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée; là, le +plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. _Les +Harmonies_ semblent presque toutes conçues dans quelque paysage élyséen, +au bord d'une mer méridionale, et _les Contemplations_, dans quelque +forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est comme si +l'oeil de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un voile diaphane +qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si, au contraire, +leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'oeil visionnaire de +Victor Hugo. Et la philosophie des _Contemplations_ est donc le +manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,--provisoirement,--à une +antithèse; et la philosophie des _Harmonies_, c'est le platonisme, ou le +monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se répondent +les _Novissima Verba_ et _Ce que dit la bouche d'ombre_. + +Je voudrais étudier _les Harmonies_ avec un peu de méthode. La vieille +distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y +servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin +de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel. + +«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de +verve; mais les brillantes variations des _Harmonies religieuses_ +ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux +chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate poète, à +Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la Pergola +«entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et la +Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de Boboli +ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor ou de la +«prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y glissa +malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen tout pur, +jusque dans ses _Messes_ et dans ses _Stabat_. Pour un Italien, l'opéra +et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa, comme Rossini, +charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à pleine poitrine. +Génies mélodiques, analogues au sien par la veine heureuse et la grâce. +Non moins grande, j'imagine, devait être son affinité avec Bellini qui, +lui aussi, était un féministe, et en mourut jeune, comme Mozart...» + +Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens, +à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de +plus, de la lecture totale des _Harmonies_. Il m'est impossible de +souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi +Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima +donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent +jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent, +puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus +comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon de Rossini. Puis ces +mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me font peine: +ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout dire, je suis +bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'oeuvre: _Bénédiction de +Dieu dans la solitude_, _Pensée des morts_, _l'Occident_, _l'Infini dans +les Cieux_, _le Chêne_, _l'Humanité_, _la Vie cachée_, _Éternité de la +nature et brièveté de l'homme_, _Milly_, _le Cri de l'âme_, _Hymne au +Christ_, _la Retraite_, _Hymne de la mort_, _Souvenir à la princesse +d'Orange_, _le Premier Regret_, _Novissima Verba_ et _Les Révolutions_, +paraisse susciter finalement dans l'esprit de M. Deschanel l'image d'un +abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un thème sur lequel il brode des +fugues». + +Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette +restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo +remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de +sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine +s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans +_les Harmonies_, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je +peux vous dire où: c'est dans _l'Hymne de la nuit_, dans _l'Hymne du +matin_ et dans _Encore un hymne_. Nulle part ailleurs, je vous assure. +Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que +l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares +passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations, +il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de nonchalance que de +«virtuosité.» + +Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste. +Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment +improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte +qu'il écrivit en un jour les six cents vers de _Novissima Verba_, je +crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur +_Jocelyn_ (dans la première version de _Il ne faut jurer de rien_): «Il +y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se +peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le +mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (_enthéios, +kouphone ti kaï ptéréone_, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance +qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son coeur, et que faire +des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut dire là +contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera probablement +unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que, Lamartine ayant eu +par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à quoi rien ne +ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de cet essor +sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un mouvement +que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor Hugo, des +soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de l'expression, et l'on +ne se cogne pas aux numéros qui divisent l'ode en compartiments. +L'admirable période de Hugo, beaucoup plus savante, beaucoup mieux +faite, exactement «carrée», pour parler comme les Traités de rhétorique, +et où les incidentes et les subordonnées sont toujours comprises entre +le verbe et le complément direct de la proposition principale (en sorte +que la chute en est toujours nette, précise et pleine), ressemble +vraiment à quelque bâtisse solide et régulière, palais, forteresse ou +prison. La période lamartinienne, plus vaste encore ou, pour mieux dire, +plus allongée, presque sans coupes ni enjambements, par conséquent +uniforme dans son cours,--avec sa profusion de participes présents, et +ses _si_ et ses _quand_ éternellement reproduits,--et qui, se terminant +presque toujours sur une énumération, ne s'arrête que lorsque +l'imagination du poète a épuisé les objets énumérables, est une vague +immense, aux plis symétriques et souples, qui monte, se gonfle et +expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce. + +Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas +inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez +souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues +d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie +d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement +remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose +d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» qui reviennent de temps en +temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes, chez ceux +qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même ne s'en +servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes traces de +rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de syntaxe, est +emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits (rares en somme) +où l'expression défaille, on se contente de la beauté toujours intacte +du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses négligences, qu'un +témoignage candide de la glorieuse spontanéité de cette poésie, tantôt +fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais souffle du ciel, zéphyre +aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort Zéphyre des poètes +anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout où il passe, +promène de beaux frissons où se joue la lumière... + +Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble +lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se +demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré. + +M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les +hymnes des _Harmonies_ en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette +abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le +nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses +strophes immenses, dans ses rimes multipliées, d'où viendrait une si +remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la force?... +Au surplus, on peut, dans l'oeuvre de Lamartine, dégager et mettre en +lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation expresse +de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...» + +Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le +seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans +la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des _Odes et +Ballades_). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe +est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à +faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que +le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir +pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration. +Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé +par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt +trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme +Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de +vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son +rythme à mesure, cela suppose une _puissance_ inouïe de sensations et de +sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref, +cet état extraordinaire que notre poète exprime, précisément en vers +libres, dans une de ses _Harmonies_: + + Mon âme a l'oeil de l'aigle, et mes fortes pensées, + Au but de leurs désirs volant comme des traits, + Chaque fois que mon sein respire, plus pressées + Que les colombes des forêts, + Montent, montent toujours, par d'autres remplacées, + Et ne redescendent jamais. + . . . . . . . . . . . . . + +Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable, +prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode _Contre +la peine de mort_, _l'Éternité de la nature_, _la Marseillaise de la +paix_, _le Toast_ du banquet celtique; _les Laboureurs_ dans _Jocelyn_, +_le Choeur des Cèdres_ dans _la Chute d'un ange_, et _la Vigne et la +Maison_! + +Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi, +quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au +besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des +langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences +robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une +pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans +_les Premières Méditations_, une pièce que le poète y ajouta en 1842: +_Ressouvenir du lac Léman_. Il répond à son ami Huber Saladin qui +s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite patrie: + + Adore ton pays et ne l'arpente pas. + Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas: + L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule + Un grand peuple sans âme est une vaste foule. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme. + Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat, + Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat. + La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie: + Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie. + +Et plus loin: + + La conquête brutale est l'erreur de la gloire. + Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire. + De triomphe en triomphe un ingrat conquérant + A rétréci le sol qui l'avait fait si grand. + +Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les +vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et +l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que +le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre +des villes: + + . . . . . . . . . . . + _Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes_; + Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes... + +Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du +«pittoresque» de Lamartine. + +Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai +déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et +la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de +grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. _Les Harmonies_ sont, +pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées +par groupes, sous le ciel libre, comme pour un choeur, pour un hymne en +commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives. Mais +Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les +choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une +réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une +naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un +pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très +hardi sans y tâcher. + +Ces traits abondent dans la pièce des _Méditations_ dont je vous parlais +tout à l'heure: + + De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles, + Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles, + Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux, + _Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices, + _Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses_... + +Mais, pour nous en tenir aux _Harmonies_, quelle moisson l'on y ferait +d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure: + + L'ombre des monts lointains se déroule et recule + _Comme un vêtement replié_. + +Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile +de l'aurore»: + + Ils pendent en désordre aux tentes du soleil. + +Et, toujours feuilletant: + + Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir: + Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir; + _On voit passer des chars d'herbe verte et traînante_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Un matin qui s'éveille étincelant de joie... + +Sur une plage: + + Et _d'un sable brillant une frange plus vive_ + Y serpente partout entre l'onde et la rive + Pour amollir le lit des eaux. + +Sur les heures: + + Les autres s'éloignent et glissent + _Comme des pieds sur les gazons_... + +Impressions matinales: + + Les brises du matin se posent pour dormir... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride... + +Impressions de midi: + + ... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent + _Comme un filet trempé ruisselant sur les prés_... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quand les tièdes réseaux des heures de midi, + En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc. + +Impression nocturne: + + Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore, + _Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux_... + +Mettez ici quelques centaines d'_etc_... + +Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes +d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me +semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent +fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation. + +Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes +et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un +beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus +éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des +contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop +constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop +sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a +pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision dans +les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et +l'ondoiement. + +Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,--comme Lucain, comme +Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,--fatigue +assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des +saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans +l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases, +trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie +dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un +peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et +qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le +prodigieux versificateur des _Contemplations_ et de _la Légende des +siècles_. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins +précis, moins fécond en images _achevées_ et sensiblement inférieur par +l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la +monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs +périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit +même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans +leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de +ce qui serait «la poésie pure». + +Comment cela?--L'essence de la poésie,--ce en dehors de quoi elle ne se +distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,--c'est +peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre +les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit +entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou +encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité. +Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit +sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement; +mais je crois que Lamartine en _suggère_ un plus grand nombre, et avec +moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez +lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est +tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse +indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque +dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que +(presque toujours) cette poésie exprime _simultanément_ l'âme et les +choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la +plus riche qu'on puisse concevoir. + +J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait +trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.--Je vous +rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les deux +objets que son imagination rapproche; que la «métaphore» est une +comparaison dont le second terme est seul exprimé; que l'«allégorie» +n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est peut-être +qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je crois que +la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où l'objet +sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par laquelle +on l'évoque en nous,--à condition que cette image n'en soit point +elle-même effacée ou affaiblie. + +C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille +allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (_Dans ces prés +fleuris_, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle +de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne _voyons_ un +troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le +roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a +mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que +l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien +par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne +voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas +trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la +signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent +d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent +à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier. + +L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est dans une +pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces» +(_Recueillements poétiques_). + + La nature servait cette amoureuse agape; + Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits. + _Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe, + Premier chaînon doré de la chaîne des nuits._ + +Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement +dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration. +Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement +liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure +présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le +dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression +adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce +qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne +formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme; +comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec +une bague est seulement _suggérée_ et s'évanouit aussitôt; comme on +passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de +celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et +comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle +grâce et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne serait-ce pas +un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de nos jeunes +poètes? + +Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de +Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce +que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante. +Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt +l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la +matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son +verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément +vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers +l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur +l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous +en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour +mon délassement: + + Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices, + _Comme un front incliné que relève l'amour?_ + . . . . . . . . . . . . . + Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore + Enfle le sein dormant de l'Océan sonore + Qui, _comme un coeur de joie ou d'amour oppressé_, + Presse le mouvement de son flot cadencé + Et dans ses lames garde encore + Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +À une source: + + Mais tu n'es pas lasse d'éclore; + _Semblable à ces coeurs généreux + Qui, méconnus, s'ouvrent encore + Pour se répandre aux malheureux_. + +Sur la «fleur des eaux»: + + Elle est pâle _comme une joue + Dont l'amour a bu les couleurs_... + + Les cygnes noirs nagent en troupe + _Pour voir de près fleurir ses yeux_... + +Ou bien: + + Endormons-nous dans nos prières + Comme le jour s'endort dans les parfums du soir. + +(Ceci est, je crois bien, une comparaison «descendante», mais si peu!) + +Le Mont-Blanc cache à l'ombre de ses vastes flancs une vallée et un doux +lac, où il se mire. Tel l'homme de génie; il est isolé et battu de la +tempête: + + Mais souvent, caché dans la nue, + Il enferme dans ses déserts, + Comme une vallée inconnue, + Un coeur qui lui vaut l'univers. + + Ce sommet où la foudre gronde, + Où le jour se couche si tard, + Ne veut resplendir sur le monde + Que pour briller dans un regard... + +Lisez toute cette petite pièce: _le Mont-Blanc_. Vous verrez que, d'un +bout à l'autre, l'idée et l'image s'y entrelacent mollement, mais +inextricablement. + +Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles: + + 1º Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête... + 2º Telle, aimable en son air, mais humble dans son style... + +Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté +l'objet auquel ils le comparent,--et une cloison entre les deux. (Victor +Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le +fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie; +mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien +décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation +concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur, +c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine +offre presque à chaque instant. + +Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans _la Prière_ +(_Premières Méditations_), les traits dont se compose la description de +la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un +temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à +prier.--Dans _le Passé_ (_Nouvelles Méditations_), vous vous rappelez le +premier vers: + + Arrêtons-nous sur la colline. + +Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses pieds le +théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de l'âge mûr, +l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans que ces +correspondances soient formellement énoncées.--Dans _la Retraite_ +(_Harmonies_), la pénétration des images par l'idée est plus intime et +plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je vous cite +quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète vient de nous +dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des tombeaux», où l'herbe +couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur nuance ce voile» et +que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il continue: + + Mon oeil, quand il y tombe, + Voit l'amoureux oiseau + Voler de tombe en tombe, + Ainsi que la colombe + Qui porta le rameau, + + Ou quelque pauvre veuve, + Aux longs rayons du soir, + Sur une pierre neuve, + Signe de son épreuve, + S'agenouiller, s'asseoir, + + Et, l'espoir sur la bouche, + Contempler du tombeau, + Sous les cyprès qu'il touche, + Le soleil qui se couche + Pour se lever plus beau. + + Paix et mélancolie + Veillent là près des morts, + Et l'âme recueillie + Des vagues de la vie + Croit y toucher les bords... + +Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de +lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village: +mais la transmutation est _instantanée_, du pigeon qui, de la maison +voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du +soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil +éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette +forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est +en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante... +Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce +n'est cela? + +Lisez enfin l'_Occident_ (dans _les Harmonies_). Voilà la merveille des +merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit +simplement un coucher de soleil: + + Et la mer s'apaisait comme une urne écumante + Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit... + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et la moitié du ciel pâlissait... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure, + Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et vers l'Occident seul, une porte éclatante + Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer... + +Et alors il semble que tout soit attiré vers cette porte et aille s'y +engouffrer: + + Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme, + Vers cette arche de feu tout paraissait courir, + Comme si la nature et tout ce qui l'anime + En perdant la lumière avait craint de mourir! + . . . . . . . . . . . . . . . + Et mon regard long, triste, errant, involontaire, + Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait... + +Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un +dernier voile diaphane, l'Idée surgit: + + Ô lumière, où vas-tu? . . . . . . . . . . . . . . . + Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux, toi mon âme, + Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous?... + À toi, Grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle, + En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!... + +Au reste, _les Harmonies_ tout entières (et j'arrive ainsi à l'étude du +«fond») ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y +est peint pour lui-même et que toutes les choses décrites y sont +_représentatives_ de quelque chose qui les dépasse, soit de la grandeur +et de la bonté divines, soit des sentiments que l'homme doit avoir pour +Dieu. + +M. Deschanel écrit: «Les idées de Lamartine sont inconsistantes; elles +flottent à tous les vents du siècle. Il mêle l'Ancienne et la Nouvelle +Loi. Dieu est pour lui, tantôt le Jéhovah biblique, tantôt le Christ, +tantôt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de métamorphoses; tantôt le +Dieu du _Vicaire savoyard_, à moitié rationaliste; tantôt l'Âme de la +Nature, et la Nature elle-même, confondues; de sorte qu'on l'accusa de +panthéisme, non sans apparence.» + +Cela est très bien dit. Seulement, où M. Deschanel semble mettre un +reproche, je mettrais une louange. L'éminent professeur dit encore +mieux, un peu plus loin: «Les _Harmonies_ parcourent au hasard, si l'on +ose dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le +panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.» + +Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: «au +hasard». Ces «psaumes modernes», comme Lamartine avait voulu les nommer, +sont en effet un vaste cantique au Divin perçu et considéré +successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais +ils suivent, si je ne m'abuse, une espèce d'ordre logique, naturel,--et +ascendant. + +1º C'est d'abord le développement, en quatre ou cinq magnifiques +symphonies, de ce délicieux psaume énumératif de François d'Assise, où +l'âme légère et si douce de ce saint de plein air invite toutes les +créatures à louer Dieu,--avec, peut-être, des réminiscences de ces +charmantes hymnes du Bréviaire romain, pour _Matines_, pour _Laudes_, +pour _Vêpres_, etc., où le rapport de chaque prière avec l'heure du jour +est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que pénètre un peu de la +nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle, ou +comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr'ouvert: + + Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève + Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour. + Il reprend son fardeau que la vertu soulève, + S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!» + +(Cf. les _Hymnes_ traduites par Jean Racine.) + +Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école, +l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la +nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et +Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par +l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve +philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très +variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en +chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers +physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus +faibles ou les plus fortes selon les cas. + +M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) dans ces effusions. +Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis, Lamartine est +peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser d'artifice;--de +nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si l'on veut. + +2º Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par +conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme +chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent, +à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de +son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la +création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même +disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que +les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des +signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire +que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce +n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit +de glorifier Dieu,--ici par ce qu'on appelle ses oeuvres, là par ce +qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,--ce seront +nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes +objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques +pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une +métaphore. + +Le déisme,--abstrait et glacé chez d'autres,--est, chez lui, ardent, +vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée, jamais dans +son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour lui, le plus +souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec exaltation +de la beauté des choses. + +J'ai fait une découverte, en feuilletant l'_Histoire de la littérature +hindoue_, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean +Lahor. C'est que la moitié des _Harmonies_ de Lamartine sont tout +simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les _Védas_; il est +même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il +écrivait les _Harmonies_. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il +croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul. + +Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment, +mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des +antiques brahmanes. Dans l'_Hymne de la nuit_ je lis cette strophe: + + Ces choeurs étincelants que ton doigt seul conduit, + Ces océans d'azur où leur foule s'élance, + Ces fanaux allumés de distance en distance, + Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit, + Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit + _Que l'abîme est comblé par ta magnificence_... + +Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «_De sa splendeur, il remplit l'air_... De +cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres la terre, tu +inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits, et +contemplant tout ce qui existe...» + +Dans l'_Hymne du soir_: + + Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée + Devant l'immensité s'agrandissait en moi, + Et sur les vents, les flots ou les feux élancée, + De pensée en pensée + Allait se perdre en toi. + +Ainsi, dans la _Prière de Parasasa et de Mukukanda_: «Je viens à toi... +aspirant à une plénitude de félicité, aspirant à l'extinction de +moi-même, à mon absorption en toi.» + +Dans le _Golfe de Gênes_: + + «Mais où donc est ton Dieu?» me demandent les sages. + Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images, + Dans ces ondes, dans ces nuages, + Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux, + Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent, + Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent + Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux. + +Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «Ô Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant +les airs... En toi repose l'immensité de la terre et du ciel. Ô Varuna, +tous les mondes sont en toi. Tes clartés heureuses voient se développer +autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...» + +Dans l'_Infini, dans les cieux_: + + Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature; + Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure, + Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil, + Il est donc aussi grand d'être homme que soleil. + +Ainsi, dans l'_Isa Upanishad_: «Il est loin et près de toutes choses... +L'homme qui sait voir tous les Êtres dans ce suprême Esprit, et ce +suprême Esprit dans tous les Êtres, ne peut dès lors rien dédaigner...» + +Dans _Pourquoi mon âme est-elle triste?_ + + Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment, + De naître et de mourir un court étonnement, + Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce... + Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit... + +Ainsi, dans le _Mahabharata_: «De même que des millions d'étincelles +jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être +immuable et y retournent...» + +Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose. +Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie +explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour, +comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en +Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est +Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe +de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région de rêve où +les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde est la +parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement l'un +de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande lui-même ce +que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le monde, et si +Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le poète nous +dit: + + Il est une langue inconnue + Que parlent les vents dans les airs, + +etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et +conclut: «--Cette langue parle de toi, + + De toi, Seigneur, être de l'être, + Vérité, vie, espoir, amour! + De toi que la nuit veut connaître, + De toi que demande le jour, + De toi que chaque son murmure, + De toi que l'immense nature + Dévoile et n'a pas défini...» + +Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime, +semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien +de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui, +Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?--Et, +d'autre part, lorsque les poètes hindous écrivent: «Écume, vagues, tous +les aspects, toutes les _apparences_ de la mer ne diffèrent pas de la +mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou lorsqu'ils +font dire à Dieu: «Je suis _dans_ les eaux la saveur, la lumière _dans_ +la lune et le soleil, le son _dans_ l'air, la force masculine _dans_ les +hommes, le parfum pur _dans_ la terre, la splendeur _dans_ le feu, +etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est point, proprement, +l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la terre, le feu, mais +qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le feu, la terre, +l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, les symboles, +la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un détour, avec +le poète des _Harmonies_? Ainsi se réconcilient, dans le vague, les +métaphysiques. + +Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent +c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui +par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le +signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par +inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'_Hymne du matin_: + + Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme, + Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix! + Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme! + Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois! + Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!.... + Montez, il est là-haut; descendez, _tout est lui_! + +Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne paraît pas +extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit la _Prière +de Parasasa_, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de l'univers...» Et +Lamartine: + + Tu ne dors pas, souffle de vie, + Puisque l'univers vit toujours! + +Et plus loin: + + Tu revêts la forme sanglante + D'un héros, d'un peuple, d'un roi... + +Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous +citer cette strophe admirable): + + Il se fait un vaste silence: + L'esprit dans ses ombres se perd, + Le doute étouffe l'espérance + Et croit que le ciel est désert. + Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage, + Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage, + Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son, + Le monde où nul éclair ne te précède encore, + D'un inquiet ennui se trouble et se dévore, + Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore + Sent le divin frisson. + +Mais ce que les _Harmonies_ lamartiniennes ont en commun avec les hymnes +du _Rig-Véda_, c'est, plus encore que certaines conceptions +métaphysiques, la poésie, la couleur, l'abondance, la magnificence, +l'accent... Oui, je trouve dans les _Harmonies_ quelque chose qui n'est +pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est +pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor +Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle et au contact de l'immense +univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste beaucoup plus séparé des +objets qu'il décrit et des visions, le plus souvent terribles, où il les +déforme. L'âme de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout +délicieusement dans les choses... Il peut dire avec vérité: + + Mon âme est un torrent qui descend des montagnes + Et qui roule sans fin ses vagues sans repos. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mon âme est un vent de l'aurore + Qui s'élève avec le matin... + +Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous +sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et +découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté +totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la +mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque +délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement +bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous +marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout +enveloppés de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces moments-là, on est +à ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort +incapable de faire nettement le départ des effets et de la cause et +d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, et qu'on ne +discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu. +Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous +ne saurions le traduire (à supposer que nous en eussions le talent) +qu'en le faisant cesser par la même. Sully-Prud'homme le définit en +analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pièce des _Stances et +Poèmes_ intitulée: _Pan_. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou +plutôt il le «chante», il l'exhale, il l'épanche en paroles splendides, +et qui semblent involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point +vu depuis les poètes de l'Inde antique. + +Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui +manquer.--Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des +astres: + + Ah! Seigneur, comprends-moi de même. + Entends ce que je n'ai pas dit! + Le silence est la voix suprême + D'un coeur de ta gloire interdit. + _C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!_ + +Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon +coeur, les oreilles me tintent, mes yeux se troublent, mon âme +s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?» + +Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce +_Cri de l'âme_: + + Quand le souffle divin qui flotte sur le monde + S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent, + Et la fait tout à coup frissonner, _comme une onde + Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant_; + + Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme + Où luisent ces trésors du riche firmament, + Ces perles de la nuit que son souffle ranime, + Des sentiers du Seigneur innombrable ornement; + + Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle + Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur, + _Que chaque atome d'air roule son étincelle + Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur_; + + Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne, + Que d'immortalité tout semble se nourrir, + Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne, + _Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir_; + + Que je roule en mon sein mille pensers sublimes, + Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter, + S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes, + Et, faute d'un appui, va s'y précipiter... + + _Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée + Pourrait créer un monde en son brûlant essor, + Que ma vie userait le temps, que ma pensée, + Et remplissant le ciel, déborderait encor:_ + + Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage... + +Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres +eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.--Et, par +exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes +images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'_Hymne de +Cutsa_ (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'_Hymne du +matin_: + + Ô Dieu, vois dans les airs!... + Ô Dieu, vois sur les mers!... + Ô Dieu, vois sur la terre!... + +J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des +cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même +d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus +anciennes hymnes,--à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a +pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,--que ressemblent +particulièrement certaines _Harmonies_. Et cette poésie, védique ou +lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que +les hommes aient entendue. + + Il pense, _et l'univers dans son âme apparaît_. + +Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de +l'univers dans une âme. + +3º Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le +brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux, +l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se +ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et +accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable: +_Éternité de la nature, brièveté de l'homme_. + +«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un +roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est +vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de +Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée +analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que +l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau +suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait +encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et +l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute +notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela +quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais +pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas +Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont +j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans +des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des +astres et du ciel; après s'être vu petit, si petit! dans l'espace, et +si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale comme l'est une +goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est elle-même dans +l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me +tenir de copier encore,--pour moi, non pour vous,--la fin de cet hymne +sublime, un des chefs-d'oeuvre du verbe humain: + + ... Vous allez balayer ma cendre, + L'homme ou l'insecte en renaîtra. + Mon nom brûlant de se répandre + Dans le nom commun se perdra. + Il fut! voilà tout. Bientôt même, + L'oubli couvre ce mot suprême, + Un siècle ou deux l'auront vaincu... + Mais vous ne pouvez, ô Nature, + Effacer une créature. + Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu! + + Dieu m'a vu! Le regard de vie + S'est abaissé sur mon néant. + Votre existence rajeunie + À des siècles, j'eus mon instant! + Mais dans la minute qui passe, + L'infini de temps et d'espace + Dans mon regard s'est répété, + Et j'ai vu dans ce point de l'être + La même image m'apparaître + Que vous dans votre immensité! + + Distances incommensurables, + Abîmes des monts et des cieux, + Vos mystères inépuisables + Se sont révélés à mes yeux: + J'ai roulé dans mes voeux sublimes + Plus de vagues que tes abîmes + N'en roulent, ô mer en courroux! + Et vous, soleils aux yeux de flamme, + Le regard brûlant de mon âme + S'est élevé plus haut que vous! + + De l'Être universel, unique, + La splendeur dans mon ombre a lui, + Et j'ai bourdonné mon cantique + De joie et d'amour devant lui; + Et sa rayonnante pensée + Dans la mienne s'est retracée, + Et sa parole m'a connu; + Et j'ai monté devant sa face, + Et la Nature m'a dit: «Passe; + Ton sort est sublime! il t'a vu!»... + + Vivez donc vos jours sans mesure, + Terre et ciel, céleste flambeau, + Montagnes, mers! Et toi, Nature, + Souris longtemps sur mon tombeau! + Effacé du livre de vie, + Que le Néant même m'oublie! + J'admire et ne suis point jaloux. + Ma pensée a vécu d'avance, + Et meurt avec une espérance + Plus impérissable que vous! + +Lamartine écrit dans son _Commentaire_: «C'est un chant ou plutôt un cri +de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une +des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus à moi-même le modèle +idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.» + +Ainsi l'auteur des _Harmonies_ parcourt, d'un mouvement naturel, toutes +les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon +catholique,--d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près, +mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens, +le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse. +(_La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu_; _Hymne du soir dans les +Temples_.)--Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des +arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est +envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de +l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement +panthéistique.--Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le +spiritualisme ardent et pur des _Méditations_ (_le Tombeau d'une mère_, +_Hymne de la mort_). Dans ce vaste soliloque: _Novissima Verba_, le +poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le +néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et +rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes +transpositions des formules kantiennes: + + Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme, + Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, + La conscience! instinct d'une autre vérité, + _Qui guide par sa force et non par sa clarté_, + Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière + Par la voix, par la main, et non par la lumière. + Noble instinct, conscience, _ô vérité du coeur_! + +Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de +Renan: + + ... Et dût ce noble instinct, sublime duperie, + Sacrifier en vain l'existence à la mort, + J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort; + À dire, en répandant au seuil d'un autre monde + Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde: + + «Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur, + L'espérance un dé faux qui trompe la douleur; + Et si, dans cette lutte où son regard m'anime, + Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.» + +D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en +vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en +effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort +différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée. +_La Pensée des morts_, d'une si mélancolique tendresse, dit la +perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être +clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation _Aux +chrétiens dans les temps d'épreuves_, l'_Hymne à l'Esprit-Saint_, +l'_Hymne au Christ_, les _Révolutions_ dégagent le sens véritable de +l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la +sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice, +et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans +l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois; +et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non +pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est +impossible. + +Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements +nouveaux et plus hardis peut-être, dans _Jocelyn_, dans _la Chute d'un +ange_ et dans _les Recueillements_. + + +V + +JOCELYN. + +Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien +que moi. Ce que _les Harmonies_ sont aux _Contemplations_, l'énorme +épopée dont _la Chute_ et _Jocelyn_ forment des «chants» détachés le +devait être à _la Légende des siècles_. Et comme on voit, dans _la +Légende_, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi +sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les +siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier, +Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais +c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve +généreux de la pauvre humanité est toujours le même depuis trois mille +ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de l'Inde et +dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le progrès +par la douleur acceptée. + +Je ne vous conterai pas la fable de _Jocelyn_; je ne vous rappellerai +pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses +sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans +l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers +tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. _Jocelyn_, c'est l'idéal du +sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est +subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les +épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans +exception, ont condamnés. + +Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont +supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa soeur +d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas. +C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au +sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité +universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie +pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit +Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le +moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de sa soeur, il +_commençait_ déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait +que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et +harmonieux. + +Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des +Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour +d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner +Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour +de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le +franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le +franchisse,--et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se +décide à le franchir. + +Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les +chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son +protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand +voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut +lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn +lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer +à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il +est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son +tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent, +il s'est immolé à sa soeur: il s'immole maintenant à son vieil évêque. + +«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut, +«la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); mais +Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?--«Ô poète +imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place +du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner +l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre +à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son voeu, il serait +mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau en +poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse +les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de +M. de Lamartine en cet endroit.» + +«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses +humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa soeur est d'une +beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est bien +discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être immolée +aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient tout le +poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu prêtre, ne +puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable +qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte d'invraisemblance que celle +du long tête-à-tête angélique de toute une année dans la solitude; +invraisemblance résultant de l'idéalité seule: ici c'est une +accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bénéfice +d'idéal. Jocelyn n'est-il pas responsable des conséquences funestes de +sa docilité excessive?...» + +Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent +digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans +ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il +emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont +irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère +l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore! +J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes, +ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux» +Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien +fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son +évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église +à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver +sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari +d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. +Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils +s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits +plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,--quelquefois de +petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même +ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons +cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, établissent leurs enfants; +Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent; +ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est +très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre destinée. +Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austère Vinet? +Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais alors avouez que +votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si +haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son adolescence par un +si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté paradoxale de l'union +de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir à ce petit +ménage bourgeois--(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilisées +par la femme en jupons de dessous?)--et qu'enfin l'histoire ne valait +plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il ne reste rien, rien +du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice idéal. + +La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de +l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (_le Banquet_, +_l'Imitation_); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de +supérieur aux amours,--permises sans doute, belles quelquefois, mais +toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté +humaine,--d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé +(_Graziella_) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment. +Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification +romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait +tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.--Jocelyn dans la montagne, +c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus large encore et +plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins +compromis; que la grotte des Aigles est restée plus innocente que la +grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation +plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En somme, l'évêque ne +fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, fidèle à sa vocation +sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de ce vieillard qui va +être guillotiné demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement à +travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'éternité et comme de la +fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle misère doit lui paraître la +petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou plutôt écoutez-le: il parle +fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, impérieuse, une éloquence +d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les choses en place et en +rétablit, avec certitude, la vraie perspective. + + Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret + Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait; + Voilà par quel honteux et ridicule piège + L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège..... + Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte + Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas, + Ce trouble d'un coeur pur _qui ne se connaît pas_... + Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères, + Qui prennent pour amour leurs naïves chimères, + Risible enfantillage et des sens et du coeur, + Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!... + Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres, + Où l'autel est lavé du sang de ses ministres, + Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi + S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi..... + Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, + Du lévite autrefois la lumière et l'exemple, + _Au grand combat de Dieu refusant son secours_, + Amollissait son âme à de folles amours; + Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères + Sacrifiait au dieu des femmes étrangères, + Pensant sous quel débris des temples du Seigneur + Il cacherait sa couche avec son déshonneur! + +Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence: + + Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes! + Insensé, regardez, et songez où vous êtes! + Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris, + Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris, + Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve + Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive, + +(Sont-ils beaux, ces deux vers!) + + Ce sépulcre des morts par la vie habité, + Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité... + Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice, + Devant ce moribond qui marche au sacrifice, + Que vous osez parler de ces amours mortels, + Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels, + _Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore, + Par un plus fort lien y consacrait encore!_ + Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas! + Quoi! _vous, trahir!_ Mais non, cela ne se peut pas! + +Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument +suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul +besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir +de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au +sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui +fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de +l'orthodoxie catholique.» + +Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui +serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière +consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure +de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition +indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une +immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se +la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui +demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus +l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré +au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine +charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale. + +--Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de coeur de +Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier argument +qu'il lui pousse.--Parfaitement. Et après? + +--Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il +s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux +ou coupable. + +--Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres +croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le +sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre, +qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses +engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne +raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et +Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et +Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent +par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car +elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus +grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de +la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité +qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité +universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste +infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui +est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne fait que +transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu: + + Il est dans notre vie une heure de lumière, + Entre ce monde et l'autre indécise frontière... + Je suis à cet instant, et je sens dans mon coeur + Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur. + Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine, + Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne. + _Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort._ + +Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité +grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que +le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée, +bon aiguilleur de cette destinée hésitante. + +--Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de +s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et +n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne +mal?--Je répondrai sans hésitation:--Laurence n'avait qu'à bien tourner. +En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette +fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une +suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée +intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité. + +La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de +vertu,--comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le +rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn la douleur et, +par suite, la sainteté. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste, +c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé par tous les critiques sans +exception est justement le plus indispensable à l'intelligence du poème, +et comme le noeud de ce merveilleux drame moral. + +Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens. +Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera +pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à +tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera +capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été +la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et +nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour», +platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations +de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les +trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et +décrites: + + Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie... + Peines, crimes, remords sont communs entre nous; + Je les prends tous sur moi pour les expier tous. + J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence + Va te compter là-haut ma dure pénitence. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices. + Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices; + Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs, + Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs; + J'élèverai le cri de toutes ses alarmes, + Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes; + Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix, + Tous ses gémissements gémiront dans ma voix; + Du haut de ma douleur comme de son Calvaire, + Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre, + J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié, + Mes frères en exil, en misère, en pitié. + Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme, + Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme! + Fais que j'aime le monde avec le même amour + Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour! + Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence! + +Et enfin: + + J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes, + J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes. + Bénissez-moi, Seigneur! Que mon coeur consumé + Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé, + Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume, + Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume, + _Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous, + Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!_ + +Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui +fait le coeur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les +âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le +signe et la mesure; et la souffrance, à son tour, agrandit et exalte la +puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt emplir et +satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes les +souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, Jocelyn +nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement +aimante,--aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être +aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se +présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans +un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu +d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace: +elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait +songer un peu,--_seulement un peu_,--à Rousseau, à Bernardin, à René, au +vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent +vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a +gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un +prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non +plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon +curé»[3], qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel, +mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien +l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la +paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, non pas +en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa sanctification. Cette +histoire d'une âme, le poète la résume dans cette image splendide: + + J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres + De ces monts où le bois est dur comme les marbres, + De grands chênes blessés, mais où les bûcherons, + Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs. + Le chêne, dans son noeud le retenant de force, + Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce, + _Grandissait, élevant vers le ciel, dans son coeur, + L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur_. + C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme, + Comme une hache au coeur, ce souvenir de femme. + + [Note 3: Du moins dans son fond. Je connais les quelques + passages qu'on pourrait m'opposer.] + +Parlerai-je du style de _Jocelyn_? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui +n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles +rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des +longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des +négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque +merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et +le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue, +et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque +enfantine, ce style, plus encore que celui des _Harmonies_, se rapproche +de l'antique poésie hindoue. + +Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus +mauvais du livre, car je les prends au hasard: + + Au-dessus de la grotte un lierre enraciné, + _Laissant flotter_ en bas ses _festons_ et ses _nappes_, + _Étend_ comme un _rideau_ ses _feuilles_ et ses _grappes_, + Et, se _tressant_ en _grille_ et _croisant_ ses _barreaux_, + Sur la fenêtre oblongue _épaissit_ ses _réseaux_. + +Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul +substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée +d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.--Tous les sentiments simples, +amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale, +amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a +changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de +l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine, +montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y +est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois +mille ans après _l'Odyssée_, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous +les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout +songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons +brahmanes.--Tout y est magnifié. Quand on pleure dans _Jocelyn_ (et l'on +y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un +torrent de pleurs: + + L'ombre de ses cheveux me cachait son visage, + Mais _j'entendais_ tomber des gouttes sur la page. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Des mèches de cheveux, _qui ruisselaient de pleurs_, + Détachés de sa tête, et _collant sur sa joue_... + +Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie +lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des +rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse +de mon impression. N'ayant même pas le _Ramayana_ sous la main, tout ce +que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau +(cité par Jean Lahor) du _Mahabharata_ et une page de _Jocelyn_. + +Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois +ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours +répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent, +couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le +poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans +les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de +singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les +branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au +milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles, +séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux +limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage, +comme la mère aimante de tous ces êtres animés.» + +Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne: + + L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons, + Semblait tomber, avec les célestes rayons, + Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves, + Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves + Du globe enseveli dans son premier hiver, + Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois + S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits, + S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches, + Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches, + Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs, + Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs. + La sève, débordant d'abondance et de force, + Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce, + Suspendait aux rameaux des pampres étrangers, + Des filets de feuillage et des tissus légers, + Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles, + En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes; + Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués, + Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués, + Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie, + De plumes et de fleurs répandaient une pluie... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure, + Les herbes nous montaient jusques à la ceinture, + Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous, + Des nuages ailés partaient de nos genoux, + Insectes, papillons, essaims nageants de mouches, + Qui d'un éther vivant semblaient former les couches; + Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant, + Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant + Comme dans les chemins la vague de poussière + Se lève sous les pas et retombe en arrière. + Ils roulaient, etc... + +De l'auteur du _Mahabharata_ et du poète bourguignon, c'est évidemment +ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine +intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son +vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo +les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne, +comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne, +il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles +soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a +l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de +l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et +ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à +peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire +juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à +peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le +plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à +certaines minutes, s'effacent devant lui. + + +VI + +LA CHUTE D'UN ANGE. + +_La Chute d'un ange_ est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue +chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à +mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus +baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus +assommant, le plus mal écrit,--et le plus suave et le plus inspiré et le +plus grand, selon les heures. + +Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations +expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler _les +Visions_,--et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité, +la période antédiluvienne. + +Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre +vraiment tout ce qu'il peut souffrir,--dans son corps et dans son +âme,--et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société +humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis +dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne +l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie +dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme, +recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf +fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn. + +Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité +antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle +était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue +qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une +extrême vraisemblance morale. + +Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états +de société radicalement différents en apparence: + +D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les +premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux +particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les +ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez +douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est +défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres +qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies +entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour +les faire esclaves. Nul coeur d'homme n'y est plus large que la tribu +elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre +humain».--Néanmoins, les moeurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve; +ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des +choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme, +Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et +comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont +_l'Odyssée_ et _les Travaux et les Jours_ nous présentent encore les +traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine +avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre, +suffisamment plausibles. + +De l'autre côté,--et dans le même temps, ne l'oubliez pas,--une ville +énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables, +aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de moeurs si +abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce +que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs +romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts +mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge +connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le +secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très +intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont +des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui +gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple +réduit en esclavage. + +Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les +_Dialogues philosophiques_. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est +qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, +non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, +mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se +feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de +l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes +dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les +forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre +de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer +même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le +monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la +raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté +serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, +puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque +dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le +poète pour l'humanité primitive serait une réalité. _Primus in orbe deos +fecit timor._» + +Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose +parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens +de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en +instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires +à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans +positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement +les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la +ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les +_Dialogues philosophiques_ ne fussent écrits. + +Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement +industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique, +renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux +premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un +anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai +que la réalité même et que l'histoire. + +Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une +société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et +très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous +signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de +celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute +proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très +«avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de +la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il +exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de +quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès +des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la +mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès +moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand +nombre,--et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision +monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau +grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont +comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise +révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à +bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet, +que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit, +logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La +science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un +accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a +rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de +l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un +élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus +intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par +où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité +toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en +réalité, qu'un piétinement, sinon un recul. + +Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait +impossible de démontrer que les applications de la science aux +commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les +chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient +retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai +connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il +est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de +la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué +les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et +qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans +les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et +connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de +devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le +progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice +de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par +l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à +certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien, +les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la +spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout +matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité +de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans +doute inconnues autrefois. + +C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck +de _la Chute d'un ange_. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle +n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers +d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en +faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de +la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure, +Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place. + +Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante, +par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort +de préférer les autres à soi, et par une _foi_ qui nous rende capable de +cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,--en dépit de leur +chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,--c'est le +vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux +l'avenir. Tel est le sens du poème. + +Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité +(c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a +conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir +toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste +par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux. +Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces +choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la +poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient +inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite +de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques. +Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure +s'est-il engagé là! + +Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la +Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée, +et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de +Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien +autres délices. + +Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la +femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des +appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci, +d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les +chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises +d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps +vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de +jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps +assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de +fauteuils, de chaises longues, de pupitres,--et de chancelières: + + ...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire... + +Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que +c'est là un développement de certaines idées de Néron.--Mais vous +remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient +fort incommodes; que rien ne vaut un _rocking-chair_ pour être bien +assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le +confortable.--Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de +nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son +esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain +sensuel,--fût-il médiocre,--finiraient assurément par émouvoir vos sens, +vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du +pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent, +ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes +indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement +tranquille. + +C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les +nudités abondent dans _la Chute d'un ange_: mais la sévère Mme de +Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les +manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité +que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits, +feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le +sont exactement de la même façon. + +Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de +Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties +de ce corps,--les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les +cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez, +la bouche, etc.,--nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif: +mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je +ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,--ou un +Mendès,--rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit: + + Comme un pli gracieux de rose purpurine, + Une ombre dessinait l'aile de sa narine, + +nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit: + + Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice, + Prêt à s'épanouir, en volute se plisse, + S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans, + Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents, + +les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et +que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers: + + Ses membres délicats aux contours assouplis, + Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis, + Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance + Qui passe d'heure en heure à son adolescence, + Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin, + Dont la sève arrondit le contour déjà plein, + Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe + N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe, + +nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une +belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés +verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations +qu'enfle la poussée du Printemps divin... + +Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par +l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature +ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il +peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha, +représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours +grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a +évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui +l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre +de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion +spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète +est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague +et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des +forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète... + +Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne +sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous +montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur. + +Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui +unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je +crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à +une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées +dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et +qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est +d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses +_Exilés_, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les +fauves, termine ainsi: + + Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère, + C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre, + _Amour des sens_, ô jeune Éros, toi que le roi + Amour, le grand Titan, regarde avec effroi, + Et qui suças la haine impie et ses délices + Avec le lait cruel de tes noires nourrices. + +Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant. +On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans +la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent +tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir +aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de +l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et +plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une +rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de +détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la +destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand +cette souffrance est son oeuvre, et quand il la leur inflige +précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que, +les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les +sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la +souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de +celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à +cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il +y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation +atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir +de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que +poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un +supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de +monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir +du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est +supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la +nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et +que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme». + +... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux, +Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de +Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en +souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul +artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la +mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de +Pasiphaé,--puis celle d'Icare. (Suétone: _Néron_, XII) «Icare, à son +premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et _le +couvrit de sang_.» + +À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de +souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants, +en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal. +Écoutez,--et frémissez si le coeur vous en dit. + +La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement +dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir +sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites +ouvertures.» (Suétone.) + +Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme, +Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils. + + De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés, + Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés: + Conduits séparément dans l'enceinte céleste, + Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste. + +Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une +haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de +la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux; +Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports... +Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et +remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la +tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte +contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très +longtemps, sous les yeux d'Ichmé. + +Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la +cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme +ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel. + +Et c'est le premier tableau. + +La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des +bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine +où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes +ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture. +Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant? +Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est +l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses +dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte. + +Mais Isnel,--qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer +l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,--revient, par la corde à noeuds, +pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant! +et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul +coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment. + +Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les +bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant: + + «C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée! + D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée? + Du repas des lions il était innocent. + Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!» + Les monstres à ces mots poussent un affreux rire: + D'une convulsion du coeur la mère expire, + Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts + Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps. + +Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément +un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de +souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même, +malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations» +imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles +situations de _Théodora_ ou de _la Tosca_; car M. Sardou a été plusieurs +fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé +éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent +et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point +d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la +terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa +pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque +l'enluminure populaire des images de supplices. + +Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements, +sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son +époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme +les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les +vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se +complaît Flaubert l'impassible dans _Salammbô_: les quatre cents +mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée +mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il +serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la +civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)--Mais le fait est que, je +ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut +guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent +dans la dernière partie de _la Chute d'un ange_, et pas plus que ne +parviennent à nous intéresser,--je veux dire à nous paraître +vivants,--Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le +poète innocent peine tant à nous décrire.--Et j'avoue sans doute que la +petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le +savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame +sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez +plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si +je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que +dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces +exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y +achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés +lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes +ne nous avaient troublés. _La Chute d'un ange_ nous offre un très +singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la +laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient +été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour +exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui +s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière +et le rêve de l'humanité répandue à sa surface... + +Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à +l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent, +parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers +spontanés, tels que _Lui_ seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous +le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le +beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La +belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un +peu, pour votre plaisir et pour mon repos: + + Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables: + L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages, + Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes, + Couraient comme le sable au souffle des tempêtes. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Des teintes du matin le ciel se nuançait. + Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, + La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche; + Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux + Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux. + Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond, + Et ses rayons lointains, que rien ne répercute, + Du jour et de la nuit amollissaient la lutte. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + C'était la terre, avec les taches de ses flancs, + Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs, + Et sa mer qui, du jour se teintant la première, + Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +... Le navire ailé reconnut sa route: + + Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina + Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina. + Il entendit d'en haut battre contre ses rives + Les coups intermittents de ses vagues massives. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir, + Devant les nautonniers commençaient à blanchir. + Ils entendaient grossir cet immense murmure + Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres, + La bruissante mer de leurs feuillages sombres... + +Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la +terre avant le déluge; le choeur des cèdres, les moeurs des tribus +nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts; +les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le +défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante +et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque +symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de +l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant: + + Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...; + +tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa +passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort +amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu; + +Et surtout, surtout, le _Fragment du Livre primitif_! + +Je n'ai voulu vous soumettre, touchant _la Chute d'un ange_, que +quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore +m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus +complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai +simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je +ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, soit les pieux +éloges de ce juge excellent, poète lui-même et philosophe. + +Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très +significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence +de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa +mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux +de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que +l'auteur des _Poèmes barbares_. + +«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que +les _Méditations_ et que _Jocelyn_, mieux que les _Harmonies_: il a +écrit _la Chute d'un ange_. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit +nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement +traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La +critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les +plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, +le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies +richesses intellectuelles du poète sont contenues dans _la Chute d'un +ange_. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de +langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours +à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de +premier ordre.» + + +VII + +LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS. + +Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de +Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans _les Méditations_, dans +les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la +Chute d'un ange_) et certaines pièces des _Recueillements_ nous +l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer; +d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à +quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait +beaucoup varié depuis. + +Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le +_Fragment du Livre primitif_, dissipant les équivoques de ce +christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou +s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et +nie la révélation: + + _Le seul livre divin_ dans lequel il écrit + Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit! + C'est ta raison, miroir de la raison suprême, + Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même. + Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens. + Toute bouche de chair altère ses accents. + L'intelligence en nous, hors de nous la nature, + Voilà la voix de Dieu; _le reste est imposture_. + +Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce +caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue +du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction +eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant, +n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends +point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le +charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ, +aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie. +Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le _Livre +primitif_ que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de +sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il +pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé. + +C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est +pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne +reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce +d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra +jamais être bien clair. + +Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. +Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le +déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de +l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la +Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de +facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la +limite,--par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, +on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit +invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un +tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée +spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée... + +Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante +de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait +au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme +infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en +métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de +la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on +n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» +dans un sonnet des _Épreuves_.--Vous êtes ignorants comme moi, plus +encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne +sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs; + + Et le monde invisible et celui que je vois + Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore. + + L'ignorance est partout; et la divinité, + Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité, + Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!» + +Et il conclut: + + Étrange vérité, pénible à concevoir, + Gênante pour le coeur comme pour la cervelle, + _Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_ + +Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à +l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur +le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de +celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une +personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, +concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est +pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin +l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à +la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et +conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante +et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, +commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce +corollaire:--Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en +retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans +la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en +tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que +dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme +et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur. + +Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers +de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où +il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie +pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que +certaines pages de Sully-Prudhomme:) + + Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis; + Par moi seul enfanté, de moi-même je vis; + Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane, + Mais pour me révéler le monde est diaphane. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Celui d'où sortit tout contenait tout en soi; + Ce monde est mon regard qui se contemple en moi. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les formes seulement où son dessein se joue, + Éternel mouvement de la céleste roue, + Changent incessamment selon la sainte loi: + Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi. + C'est un flux et reflux d'ineffable puissance, + Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence, + Où tout foyer remonte à ce foyer commun, + _Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_, + Où la force d'en haut, vivant en toute chose, + Crée, enfante, détruit, compose et décompose; + S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait, + Renouvelant toujours son ouvrage parfait; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Où la vie et la mort, le temps et la matière, + _Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Où Jéhovah s'admire et se diversifie + Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être; + L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom; + Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, + Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. + L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur; + L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur. + +Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait +d'abord écrit: + + Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux; + Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux; + Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore: + Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore? + +Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien +remplacer ces vers par ceux-ci: + + Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers; + On croit me voir dedans, on me voit au travers; + Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore! + Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore? + +Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le +dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois +qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de +certains autres vers,--que c'était la première version qui rendait sa +vraie pensée. + +Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et +lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Désert_, +que vous trouverez à la suite des _Recueillements_, dans les _Épîtres et +Poésies diverses_, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande +pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif +commentaire de cette partie du _Livre primitif_. + +Dans _le Désert_, le poète fait ainsi parler Dieu: + + Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages, + Vous prendrez-vous toujours au piège des images? + Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus? + J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ne mesurez jamais votre espace et le mien. + _Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien._ + +Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,--dans une période +embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible +de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer +entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu +s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et +«le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin, +il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que +j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu: + + Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre + Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère. + +Et il répond: + + Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi! + Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres + J'en relève mon front _ébloui de ténèbres_! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!» + +En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,--avec un +geste sublime... + +Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et +l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses +qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le +problème de l'existence du mal: + + Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi, + Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi? + Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute? + S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte? + Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux, + Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?» + +Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont +répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage + + Au point de l'infini d'où le regard divin + Voit les commencements, les milieux et la fin, + Et, complétant les temps qui ne sont pas encore, + Du désordre apparent voit l'harmonie éclore: + «Regarde!» lui dit-il. + +Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie +par le tout: + + La fin justifia la voie et le moyen; + Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien; + La matière, où la mort germe dans la souffrance, + Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, + Épreuve de l'esprit, énigme de bonté, + Où la nature lutte avec la volonté + Et d'où la liberté, qui pressent le mystère, + Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre. + Et le sage comprit que le mal n'était pas, + Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas. + +Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que +nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans +doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de +l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du +mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un +terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne +peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que +la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même, +les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de +l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral +que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les +méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents +pourquoi vivent-ils?... + +Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera +éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni +à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens +Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans _le +Phédon_ d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite, +s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son +tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en +quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve +moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série +d'épopées que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est +que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié. + +Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et +les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces +matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité +elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle +qu'adoraient les stoïciens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_), +et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un +postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi +qui, dans les minéraux, _veut_ s'agréger ou se cristalliser; qui, dans +le règne végétal ou animal, _veut_ vivre et croître, s'adapte aux +milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les +types, et les transmet perfectionnés... + +Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, +ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non +pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, +pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni +les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces +désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... +Écoutez ces strophes d'_Utopie_: + + . . . . . . . . Il est dans la nature + Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure + Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu; + Instinct mystérieux d'une âme collective, + Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive, + Lit au livre infini sans que le doigt écrive, + Et prophétise à son insu. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère, + _Cette aspiration qui prouve une atmosphère_... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle + L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle? + Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer, + L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre, + Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre, + Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre + Et sans bornes pour espérer? + + Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies! + _Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!_ + Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix. + Quel mouvement sans but agite la nature? + Le possible est un mot qui grandit à mesure, + Et le temps qui s'enfuit vers la race future + A déjà fait ce que je vois!... + +Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la +description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, +étape par étape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est +formulé dans le _Livre primitif_: revenons donc à celui-ci. + + * * * * * + +Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, +planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde +même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de +Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit +des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand +ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés +entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de +l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux +fuyantes équivoques et aux duperies des mots. + +Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un +de ses personnages: «Prions Jupiter, _quel qu'il soit, nécessité de la +nature, ou esprit des hommes_.» (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux +définitions de Dieu,--profondes dans leur simplicité, car elles vont à +l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,--ces +définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique +détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour à tour ou même +à la fois,--de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et +que pouvait-il davantage? + +Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu +immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès +humain, reste «Dieu sensible au coeur», Dieu postulat de la morale, le +Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi +enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'_Utopie_. Et c'est +cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du +_Livre primitif_: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de +l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque +législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort +exactement: + +«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront +l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni +suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une +seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse +humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... +Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer +par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra, +vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes, +habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec +les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels +s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se +feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.» + +Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le +seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le +rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes +loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru +et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, +le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce +_Désert_, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil! + + Des deux séjours humains, la tente ou la maison, + L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison; + Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne, + Il prend dans les sillons racine comme un chêne: + L'homme dont le désert est la vaste cité + N'a d'ombre que la sienne en son immensité. + La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre. + Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Au désert l'esprit plane indépendant du lieu; + Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu. + +Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de +l'imitation». + + Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine, + Avec chaque habitude un débris de sa chaîne... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La liberté d'esprit, c'est ma terre promise. + Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_. + +Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il +semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le +présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se +réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère +religieux ne lui demeurât étranger),--s'il n'était, avant tout, +invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux +cris de solitaire orgueil du _Désert_ répondent les strophes d'_Utopie_, +ardemment aimantes: + + ... Servons l'humanité, le siècle, la patrie: + Vivre en tout, c'est vivre cent fois! + + C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie + Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie, + Rayonnement lointain de sa divinité; + C'est tout porter en soi comme l'âme suprême, + Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime; + Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même + Dans l'universelle unité. + +Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Désert_ et la charité +d'_Utopie_ se réconcilient dans cette image: + + Ainsi quand le navire aux épaisses murailles, + Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, + Sillonne au point du jour l'océan sans chemin, + L'astronome chargé d'orienter la voile + Monte au sommet des mâts où palpite la toile, + Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile, + Se dit: «Nous serons là demain!» + + Puis, quand il a tracé sa route sur la dune + Et de ses compagnons présagé la fortune, + Voyant dans sa pensée un rivage surgir, + Il descend sur le pont où l'équipage roule, + Met la main au cordage et lutte avec la houle. + _Il faut se séparer, pour penser, de la foule, + Et s'y confondre pour agir._ + +Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? +Peut-être est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les +_Poésies diverses_) qu'elle apparaît le plus en plein.--J'estime, +d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis +point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus lié, et plus +harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ même, ne dépasse le +_Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche +du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Réponse à +Némésis_, le _Désert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _À M. de Virieu +après la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne +fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes +éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux +d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés, +tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son coeur +la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme +Goethe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces +d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de +voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_ +sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M. +Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune +ouvrière de Dijon...--Mais, bien que les pièces de ce volume aient été, +entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du +poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres +professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes +encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de +Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,--certains +passages un peu nonchalants mis à part,--plus savante que dans les +_Recueillements_ (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité +des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque +mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il +fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus +fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.--Et +d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces +morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux +sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse +de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même +moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel +espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les _Recueillements_: +le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les +feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses +illusions et de ses deuils... + +L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique +impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont +poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, +a-t-il dit,--et même démontré,--que la poésie romantique et la poésie +personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les +romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, +se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient +que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se +sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi +«l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le +passage de la poésie subjective à la poésie objective?--Je crois +pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni +dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel +qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très +facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou +ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un +raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le +Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je +trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude +cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en +la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de +la poésie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par +la superstition même de l'objectivité,--la poésie subjective. Et cela +encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine, +en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, +je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus +vraiment de tout le monde et à tout le monde,--sauf le degré et sauf la +forme,--que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, +depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre, +jusqu'à _la Vigne et la Maison_, qui est à peu près son dernier. Son Lac +est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et +nôtres, encore plus, toutes ses prières (les _Harmonies_) et nôtre, +l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux +divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées +éternelles», c'est bien lui. + +Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez +pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée +jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies. +Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice +comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou +plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut +tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui +sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre +tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais +l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une +nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent +raillé, de la _Lettre_ qui sert de préface aux _Recueillements_: «Quand +donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour +quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été +qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai +passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les +étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi +ce qu'est la prière, _le plus beau et le plus intense des actes de la +pensée_, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au +travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en +marchant, _quand vous êtes seul et débordant de force_, dans les routes +solitaires de vos bois...» + +Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui +l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un +chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours, +très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable +travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations +féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe +gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil +aigle, et c'était la véritable figure de son âme. + + * * * * * + +Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé +au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je +trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits +que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que +l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par +l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des +choses déjà dites plusieurs fois.--Et, quant à le «situer» dans notre +histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la +difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne +purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à +part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que +son oeuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après +coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau +dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui +quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un +peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Légende des siècles_ et +dans les _Poèmes barbares_, je suis plus sûr encore que, si Lamartine +procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens +poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens, +sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire +poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a +donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais +de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que +Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la +perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin, +l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un +poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente +siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique +Gange, + + fleuve ivre de pavots, + Où les songes sacrés roulent avec les flots, + +l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la +Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète +religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible +à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est +religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il +dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue à lire, à +écrire et _à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les +langues_.» Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une +évidence fulgurante, un homme de génie,--je ne dis pas qu'il soit, (car +on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure +qu'il est) le plus grand des poètes. + + + + +DE L'INFLUENCE RÉCENTE + +DES LITTÉRATURES DU NORD + + +Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, +et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. +Événement considérable, mais non point surprenant. + +Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une +certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un +Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et +nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même +coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent +ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du +chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une +expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est +clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la +littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et +le génie allemands et mettait un Goethe, ou même un Herder, au-dessus de +ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien +de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux +poètes et aux romanciers anglais contemporains. + +Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, +l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous +attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. +Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement +violent et prolongé. Il dure encore. + +Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des +brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui +peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond +Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes +et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous +nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement +Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres +romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le +monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la +_Puissance des Ténèbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna +_l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses +dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au +Théâtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville, +_Hedda Gabler_ et _Maison de Poupée_; au théâtre de l'Oeuvre, +_Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_, +_Brand_, et le _Petit Eyolf_; au théâtre des Escholiers, _la Dame de la +mer_. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé _Une faillite_ +du Norvégien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele +Mattern_, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de +l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, _l'Intruse_, _les +Aveugles_, _Pelléas et Mélissande_, du Belge Mæterlinck; l'Oeuvre, les +_Âmes solitaires_, de Hauptmann, les _Créanciers_, de Strindberg, +_Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en +oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de +l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du +Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes; +elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au +tréfonds. + +Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface +de son _Roman russe_: + +«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de +nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et +d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme +l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et +docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à +Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de +nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous +le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas +guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus +de l'âme française.» + +C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans. + + +I + +Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges +Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de +quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et +sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces +lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que +j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de +la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire +chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis +tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des +sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond +de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments +dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives. + +Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus +caractéristiques de sa manière, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le +Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_. + +Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de +coeur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises +indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: +«Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a +cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien +simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que +pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, +Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son +argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille +abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.--Adam +Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas +méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser +séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son +nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à +la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la +douleur.--De même, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux +enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une +sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents +surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance +fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie, +minutieusement contée,--oh! combien minutieusement!--d'une grande âme +dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus +grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi. + +Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de +conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont +marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de +l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la +vie humaine. + +Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que +celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse +rien à désirer, dans une partie considérable de l'oeuvre de George Sand. + +Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même +évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur +moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression +contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions +antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume +et contient les impressions concordantes d'un certain nombre +d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la +confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce, +commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque +ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression +qu'un individu reçoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous +donner ici que la mienne. + +Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez _la Mare au +Diable_, _la Petite Fadette_, _François le Champi_, _le Meunier +d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, +autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de +complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe +et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, +une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le +Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en +a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande +raison, c'est que je le crois. + +Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous, +n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et +au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen. + +Dans _les Revenants_, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de +foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la +destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de +son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du +premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un +moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante +qu'elle sait être sa soeur naturelle. + +Dans _Maison de poupée_, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend +pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari +est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah +lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par +elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée +comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle +abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher +la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale. + +Dans l'_Ennemi du peuple_, un médecin de petite ville découvre que la +source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays +est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les +autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en +ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes +ligués ensemble. + +Dans _Rosmersholm_, Rosmer, descendant d'une vieille famille très +fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre +penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à +renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées +nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a +poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors, +le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste +désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui +communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de +découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la +rivière où leur victime a cherché la mort. + +Dans _Hedda Gabler_, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle +méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa +crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la +cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une +destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est +devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne +pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa +destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver. + +Dans _la Dame de la mer_, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui +elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente +ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux +et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à +son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis +l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme +est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que +tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui +t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu +la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi +j'ai pu y renoncer.» + +Toutefois, dans _le Canard sauvage_, Ibsen nous montre que ce qui est +bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit +rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un +déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant +d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus +tristes et aux plus inutiles catastrophes.--Et, de même, dans _Solness +le constructeur_, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un +homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui, +et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique. + +Ainsi,--sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses +rêves et les railler,--les drames d'Ibsen sont des crises de conscience, +des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais +d'affranchissement moral. + +Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la +haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception +païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de +vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore +et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication +des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui +ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions +sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux +apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la +purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui, +la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le +pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union +parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et +l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et +intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la +vie à l'Idéal,--un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on +distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais +d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et, +presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique +et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette +affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans +doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments +contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand +rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie. + +Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque +c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à +Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de +George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un +merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et +toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage +est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés +libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on +nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec +l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et +déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la +société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la +religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et +je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves. + +Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand; +mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je +ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152): +«Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes +les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses +objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait +quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité +enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était +plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église, +ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui +dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans +l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un +ami de son propre coeur.» + +Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans +le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher, +Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature +et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le +choisissant dans sa liberté.--Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a +un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis +dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite +Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris +d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.--Et _la Dame +de la mer_, c'est _Jacques_, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel +donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en +profite, et l'autre non, voilà toute la différence.--Ibsénienne, +Marcelle qui, dans _le Meunier d'Angibault_, renonce à tout, se fait sa +religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor +dans _Lélia_. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que, +forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la +destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette +surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux +fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut +aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...» + +Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen +prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le +«troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la +croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier +seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en +rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes +et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle, +sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait +d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de +l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de +prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez _Spiridion_, si vous en +avez le courage. + +Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans +George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,--antérieur, ne +l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,--que nous achèverions de +le retrouver. + +La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du +coeur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est +l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que +les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en +général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un +article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois +pas que cette précision soit nécessairement une infériorité. + +_La Dame aux camélias_ nous montre l'amour libre s'absolvant à force de +sincérité, de profondeur et de souffrance.--_Le Fils naturel_, +_l'Affaire Clémenceau_ protestent contre la situation faite par le code +aux enfants naturels.--_Les Idées de Madame Aubray_ et _Denise_, ces +deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que, +dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de +prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un +autre que lui.--Dans _la Femme de Claude_, un homme, après avoir prié +Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son +tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience +contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde +moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation +financière.--L'_Ami des femmes_, _la Princesse Georges_, _l'Étrangère_, +_Francillon_ reposent sur la même conception du mariage que _la Dame de +la mer_ ou _Maison de poupée_.--Et si vous voulez des orgueilleuses, des +insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et +Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.--Bref, le +théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui +cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure, +l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles, +écrites ou non. + +Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents +des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens +frivoles s'en sont assez moqués, que, dans _Denise_ et ailleurs, M. +Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite +ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce +devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjoernson: +_le Gant_. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui +soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes. +Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette +courageuse vierge manque un peu de duvet... + +Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous +dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous: + +1º «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies +et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le +pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et +Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme +n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se +reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins +active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à +devenir une passion douloureuse.» + +2º «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est +l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude +du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent +confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses +connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention +aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets +du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame +du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites: +elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de +Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.» + +Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus, +souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions +culminantes. + +C'est, dans _Crime et Châtiment_, la rencontre de Sonia, la fille +publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour +nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et +comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux +rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec +mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui +arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se +remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble... +prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe +aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je +m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.» + +L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la _Guerre +et la Paix_, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon +Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de +Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet +homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de +somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui +adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, +empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir +qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin, +dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un +chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date +une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le +civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a +trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans +ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un +talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se +sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans +la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée; +il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.» + +Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir, +dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la +beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je +besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient +point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées +qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent +le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de +Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est +extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se +représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut +d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, +Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime +s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime +si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut +sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près +incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant +donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire, +elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents. +Au moins la Fantine des _Misérables_ n'est qu'une pauvre bonne catin +qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption +par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie +d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand +mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit, +nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du +_Crapaud_ de la _Légende des siècles_: + + Bonté de l'idiot! Diamant du charbon! + +S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps +reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos +romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou +d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est +donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut, +chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent +la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers, +non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une +attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos +naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se +tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où +décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil? +En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement +et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou +l'ironie du peintre? + +Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de +l'indifférence; et la petite Lalie de l'_Assommoir_, l'enfant-martyre, +plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief; +moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins +émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante +encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de +tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation +littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne +fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes; +je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et +infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si +grand coeur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure +flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette +formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de +leur invention. + +Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux +établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours +admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il +n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des +caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la +haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont +Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du +_Moulin sur la Floss_. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle +«condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition +d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et +éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y +a pas trace de cette affreuse condescendance. + +Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais +cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons +jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance +philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus +pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on +dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père +Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui +ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien +Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité +ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection +spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à +peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui +travaillent et qui peinent comme nous... + +Les soixante dernières pages de _Madame Bovary_ sont si étrangement +douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez +pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve +au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la +chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc +a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père +Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au +Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de +bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et +encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est +fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu +qui permet au monde de durer,--que M. Brunetière, au temps où il goûtait +peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'oeuvre cette page +extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la +bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que +l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non, +l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop +facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle +qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de +Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après +la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait +à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le +moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous +reviendrons là-dessus. + +Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité +d'_Un coeur simple_? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime +l'admirable Dussardier de l'_Éducation sentimentale_, et était-il +nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on +nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par +se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie +philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même +titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un +Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature? +Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend, +dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières! + +Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence +des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère +universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier +des nôtres? + +«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances +obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion +physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela, +c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile +Zola.--Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux? +Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de _la Comédie humaine_ +ou que l'auteur de _Madame Bovary_ et de _l'Éducation sentimentale_? Ici +encore relisez _Madame Bovary_: vous verrez que tous les actes, toutes +les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord +par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un +objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit +poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant +après le reste... + +Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre +seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier +français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et +des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe, +dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à +trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une +pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est +conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse +surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet +embroussaillé roman: _la Guerre et la Paix_. Mais n'avons-nous donc +point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où +l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de +la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si +vous y faites attention, _les Misérables_, et ce sera, peut-être plus +encore, _l'Éducation sentimentale_. Je le dis après réflexion et avec +sécurité. + +Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins +nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans _la Guerre et +la Paix_, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à +tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et +Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que +Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu +des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est +peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres +napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851. +Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les +événements publics,--mêlés aux comédies et aux drames privés,--que nous +raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont +Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement +_l'Éducation sentimentale_ est l'histoire de deux jeunes gens, très +particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils +représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune +homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme +va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette +histoire se combine avec une étude des idées et des moeurs dans les +dernières années du règne de Louis-Philippe: _l'Éducation sentimentale_ +est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et +politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur, +les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre +cette chose extraordinaire: la confrontation effarée des bourgeois avec +la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont faite soixante ans +auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle les a enrichis, +qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils ne reconnaissent +plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors +avec épouvante et colère. Voilà peut-être une aventure aussi +considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu +que vous suggérer cette idée, que _la Guerre et la Paix_ et _l'Éducation +sentimentale_ étaient, au fond, deux oeuvres de même espèce et de +composition analogue. + +Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont +on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère», +ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de +notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne +sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait +spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo +est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques +et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir +concurremment,--si toutefois c'est elle,--chez les derniers écrivains +septentrionaux.) + +Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du +sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut +être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends +bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que +le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous +emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre, +cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une +expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et, +d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant +d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces +espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.--Un +des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux +traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à +Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce +ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire +maintenant:--Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou +une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je +ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,--ou +bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... +Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je +conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois +pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était déjà, si je +ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière. + +«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme +sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est +dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la +faute de la fatalité».--Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est +donc la résignation à ne pas le comprendre,--en somme, un sentiment +consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins +navrant,--qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves +et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur +vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque +indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose +qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote +honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et +désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de +meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le +premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si +gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en +sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse... + +L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela est peu de +chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se dégage,--soit +directement, soit sous la forme du nihilisme, où si facilement elle se +résout,--de toute oeuvre qui nous présente, de la réalité, une image un +peu poussée et qui ne s'en tient point aux superficies. L'inquiétude du +mystère, il n'est pas un écrivain digne de ce nom qui ne l'ait connue. +Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles même l'ignorent? Bouvard et +Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert chérissait quoique ridicules, +et dont il a prétendu faire des sortes de don Quichottes de la +demi-science, mais ils ne font que ça, être inquiets du mystère +universel! + + +II + +Si donc tout ce que nous admirons chez les récents écrivains du Nord +était déjà chez nous, comment se fait-il que, retrouvé chez eux, cela +ait paru, à beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce +parce que ces écrivains sont de plus grands artistes que les nôtres? +Est-ce parce que leur forme est supérieure à celle de nos poètes et de +nos romanciers? + +J'estime que la question est insoluble. Celui-là seul pourrait décerner +le prix de la forme, qui posséderait toutes les langues de l'Europe +aussi à fond que nous possédons la nôtre, c'est-à-dire de manière à +percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le «style» de +chaque écrivain. Cela, je pense, n'arrive guère. Je vois que les plus +savants hommes, les plus accomplis polyglottes étrangers, ne parviennent +jamais à sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un Renan. Cette +incapacité apparaît lorsqu'ils s'avisent de classer nos écrivains: ils +mettent ensemble les grands et les médiocres. De même le style des +écrivains étrangers doit toujours nous échapper en grande partie. Je +suis tenté de croire qu'on peut savoir très bien plusieurs langues, mais +qu'on n'en sait profondément qu'une. L'espèce de volupté que nous cause +la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni Eliot, ni +Tolstoï, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais. + +Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais +alors on me dira que leur supériorité n'en est donc que plus grande, si +elle a pu éclater à certains yeux, même sans le secours du style. À quoi +il est aisé de répondre que ce que ces auteurs perdent d'un côté à être +traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tâché +d'expliquer cela la première fois que j'ai abordé le théâtre d'Ibsen. + +Parfois, disais-je, chez les écrivains de mon pays, même chez les +meilleurs,--et surtout chez les romantiques,--je discerne et je sens +quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices +systématiques de langage; et il arrive que cela me fatigue un peu. Or +il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les +étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre +langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur +rhétorique à eux, s'ils en ont une, a chance de nous paraître +savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me +semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me +crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme +totalement dépourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient, +je puis croire que c'est ma faute. + +D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils +m'émeuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sûr que c'est +uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures +et la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident +que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la +forme: je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont +nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer +chez eux des choses qui sont belles exactement de la même manière que +les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la +surprise et qu'attendrit la reconnaissance. + +Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique et leur banalité +possible m'échappent, soit dans ceux où ils se passent de toute +rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de franc, de +naïf, d'honnête, de spontané, d'intéressant même dans les gaucheries, +les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, cette espèce de +cote mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots français +recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou des +observations connues me font l'effet de nouveautés singulières. J'y veux +trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum... + +Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plaît, au +bout du compte, dans les oeuvres septentrionales, c'est l'_accent_, +l'accent nouveau, particulier, d'idées, de sentiments, d'imaginations +qui ne nous étaient point inconnus. + +La Norvège a des hivers interminables, presque sans jours, coupés par +des étés éclatants et violents, presque sans nuits. Condition +merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions +intérieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, près de qui +Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volonté et +de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphère pour +la réflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour +l'imaginer, je multiplie l'étendue et la mélancolie des bruyères, des +étangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le passé russe, le +passé anglais, le passé norvégien, les traditions, les moeurs publiques +et privées, la religion, et la marque de tout cela imprimée aux +cerveaux norvégiens, anglais et russes. Bref, les écrivains du Nord, et +c'est là leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la substance de +notre propre littérature d'il y a quarante ou cinquante ans, modifiée, +renouvelée, enrichie de son passage dans des esprits notablement +différents du nôtre. En repensant nos pensées, ils nous les découvrent. + +Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la +composition. Des oeuvres comme _Middlemarch_ sont décourageantes par +leur prolixité. Il faut huit jours, à ne faire que cela, pour lire _la +Guerre et la Paix_. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose +d'anti-artistique. Il est à peu près impossible d'embrasser de pareils +ensembles, de tenir à la fois présentes à sa mémoire toutes les parties +qui devraient conspirer la beauté de l'oeuvre et, par conséquent, de +connaître au juste et d'apprécier cette beauté. Les détails superflus et +vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement +persuadé que ces écrivains aient plus d'émotion que les nôtres; et ils +n'ont assurément pas plus d'idées générales. Mais ils ont, plus que +nous, le goût et l'habitude de la vie intérieure, et ils sont, plus que +nous, religieux. + +Plus patients,--non point peut-être plus pénétrants, mais d'une plus +grande endurance, si je puis dire, dans la méditation ou +l'observation,--plus capables de se passer eux-mêmes de divertissement, +ils s'adressent à des lecteurs qui ont moins besoin que nous d'être +amusés. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses infatigables +accumulations de détails familiers, d'abord nous accablent, mais peu à +peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun de ses +drames, une atmosphère qui lui est propre, et dont l'air de vérité des +personnages est augmenté. Nous les voyons vivre d'une vie lente et +profonde. Ils sont très sérieux. Ils offrent cette particularité, que +les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond de l'âme et nous +révèlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent tous en drames +de conscience, où toute leur vie spirituelle est intéressée. Là, une +femme qui s'aperçoit que son mari ne la comprend pas ou que son fils est +atteint d'une maladie incurable se demande instantanément si Martin +Luther n'a pas été trop timide, si c'est le paganisme ou le +christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne reposent pas sur +l'hypocrisie et le mensonge. Peut-être l'auteur oublie-t-il trop que ces +questions, passionnantes quand on les voit débattre par un grand +philosophe ou par un grand poète, ne peuvent recevoir, d'une petite +bourgeoise ou d'un honnête clergyman qu'une solution médiocre; et +peut-être nous surfait-il l'inquiétude métaphysique de l'humanité +moyenne et son aptitude à philosopher. Toutefois, comme c'est, en +réalité, sa propre pensée qu'il nous traduit, on y peut prendre un vif +intérêt. + +Une des idées qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est l'idée de +la responsabilité, entendue avec la plus pénétrante rigueur; l'idée +qu'il n'y a pas d'action indifférente ou inoffensive, pas une qui n'ait +des suites et des retentissements à l'infini, soit en dehors de nous, +soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou +responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La conséquence, c'est une +surveillance morale de tous les instants exercée par les personnages sur +eux-mêmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion +du péché, une vie intérieure au moins aussi développée que leur vie de +relations sociales. Ils font de fréquents examens de conscience; ils se +repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus +rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans +nos moeurs. J'ai remarqué que les héros de George Sand ne se repentent +presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son +amour pour Edmée, non par la recherche de ses péchés. D'autres +accueillent la leçon des événements, s'améliorent par l'expérience. Les +personnages supérieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de +l'humanité qu'à leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens +pressés, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur évangile est +toujours un peu l'évangile de la Révolution. + +Les «humbles» et les «misérables» sympathiques des romans +septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi +confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gré d'être, au +fond, «bien pensants». Les misérables et les humbles de nos romans sont +généralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'héroïque +Dussardier, d'autre religion que le culte ingénument philosophique de la +justice absolue. Je me refuse d'ailleurs à admettre qu'ils soient +nécessairement, par là, moins émouvants ou d'une moins riche substance +humaine. + +Enfin, il y a, dans les romans de Tolstoï, les commencements et les +approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont +montré l'achèvement, dont nous n'avons peut-être pas chez nous +l'équivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme évangélique. +Définition contradictoire d'un état d'esprit formé, en effet, de +contradictions. Déjà, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe, +tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme +(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses appréciations des actes +impliquaient la foi chrétienne. Nous connaissons maintenant +l'aboutissement de sa pensée. Le retour à l'ignorance, à la simplicité +d'esprit et à la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'armée, +la non-résistance aux méchants devant procurer, paraît-il, la +disparition des méchants; en somme, le renoncement entier, voilà sa +morale. Mais à cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas même celui +d'une vie et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale évangélique +poussée à ses plus extrêmes conséquences, et en même temps vidée de la +métaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'être bon jusqu'à l'immolation +de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous mourrons tous +(vérité qui prêterait tout aussi bien à une conclusion égoïste et +épicurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous pénétrés de pitié +et de bonté les uns pour les autres, étant tous guettés par l'immense et +éternelle nuit. Ce sont ces ténèbres de la mort et de l'inconnu qui +servent de toile de fond, dans ses romans, aux drames fourmillants de la +vie, et qui se glissent dans les interstices de ces tableaux mêmes. Et +c'est tout ce mystère, enrayant d'abord, puis rafraîchissant, conseiller +de renoncement, de vertu, de bonté,--pourquoi? parce que Tolstoï l'a +voulu ainsi,--qui sans doute ne fut jamais, à ce point, présent à nos +oeuvres occidentales. + +J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne +fut le nôtre. L'oeuvre de chair tient assez peu de place dans leurs +oeuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la +réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans +quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup +plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous +sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je +l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, est aussi plus réellement +désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans doute devant +la peinture des souffrances, des cruautés, des misères humbles et +abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils en +atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais +tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je +ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent +bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent +à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le +pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le +prétendent. + +Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore +par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi +nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se +rattachent aux différences profondes des peuples. + +Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation +intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par +le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre +examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir, +c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue +réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que +contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on +y peut demeurer en les élargissant. C'est seulement où sont les +défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la très +libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des «réformés»: +Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes bibliques dont +elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées personnelles; Ibsen, dont +le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de +voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté dans le protestantisme +empêche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire, +les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples +protestants, où le fidèle ne relève que de sa conscience et n'admet pas +d'intermédiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de +discussion et de méditation qui suivent de là font que le sentiment et +le souci religieux sont mêlés à toute la littérature, même profane, et +que les écrivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des +croyants. Chez nous, au contraire, catholiques émancipés,--ou +catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle décharge +en partie du soin d'administrer leur propre conscience,--il y a une +littérature religieuse, ou plutôt ecclésiastique, que nous ne +connaissons guère, et une littérature toute profane et laïque, chacune +faisant son jeu à part. Certaines vues sur l'arrière-fond des âmes, +certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du +sentiment religieux (même abstraction faite de toute église +confessionnelle), qui nous émerveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est +dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel prêtre et de tel moine que +nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot même, que nous en +trouverions des exemples analogues; et c'est où nous ne nous avisons +guère d'aller les chercher. Nos deux littératures ne se mêlent point, et +la laïque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-être, quelque +profondeur morale. + +Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être +réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait +s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre +Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des +_Dialogues philosophiques_ de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget +nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la +préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature. +Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent +avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers +romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même +s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint +le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le +don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames +humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix +aux livres singulièrement sincères de M. Paul Margueritte. Quant à +l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait été plus +intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez +Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la vanité +des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, ou +même se passer de conclusion. + +En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu +service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du +naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus +d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments +qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même +temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé, +une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples +étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui +avons, sinon les moeurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais parcourt +le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre +feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les façons +de sentir des diverses races, et des plus lointaines. + +Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le +sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit +être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples +d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion +et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour être nos +qualités nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie +humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les étrangers et +qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus éminentes. +Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui soit porté à +préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec lequel nous +avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman russe et du +drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que +nous l'avons seulement reconnue? + +Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la +garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne +finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne +devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte +des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de +l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins +sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette +forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et +systématiquement les oeuvres étrangères, ce serait les préférer à cause +de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, ou de +vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à ce +génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! Que si nous +les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, et parce +qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou +d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du +moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une +supériorité qu'elles n'eurent jamais... + +Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme +littéraire. Disons plus équitablement:--Ces échanges et ces reprises +d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus +depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des +relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres +peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère +européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols. +Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur +avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté. +Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson, +qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui +était dans Diderot, et chez Goethe beaucoup de ce qui était dans +Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le +romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le +romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre, +la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du +comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des +droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, c'est l'exaltation de +l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes, +étaient dans la _Nouvelle Héloïse_, dans les _Confessions_ et dans les +_Lettres de la Montagne_... Dans cette circulation des idées, on sait de +moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa +forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale +et la meilleure. + +Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif! +Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle +point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement +présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les +races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot, +l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de +Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à +l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre +ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement +intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas, +même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la +méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que, +largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour +l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine, +celle qui passe pour responsable des brutalités et des sécheresses de +la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment plus avancé du +développement humain que la religiosité protestante et septentrionale? +Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-là, ne +présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous, +furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à la fois +l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté morale et, +déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra +verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des neiges et +du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et +qu'ils peuvent encore agir sur vous,--comme il faut se servir des +remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait qu'une +réaction du génie latin fût proche. + + + + +FIGURINES + + + + +VIRGILE + + +C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus +de chance. + +Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui, +continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel +renouveau. + +D'abord le vers sibyllin: + + _Magnus ab integro seclorum nascitur ordo._ + +«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier +le texte et l'on dit: «_Novus rerum nascitur ordo_.») Virgile ayant, par +hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du +Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des +moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans +l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit: + + Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, + Le vers porte à sa cime une lueur étrange. + C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, + Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait... + Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme, + L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome. + +C'est ensuite l'inévitable: _Sunt lacrymæ rerum_. Depuis les +romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des +larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela +existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine: + + Objets inanimés, avez-vous donc une âme?... + +et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du +dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée. + +Enfin, Virgile a dit: «On se lasse de tout, excepté de comprendre». +Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la +propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile +n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont +encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon +panthéiste au sixième livre de l'_Énéide_, et Silène, dans la sixième +églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution. + +Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse, +tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un +flacon, le bruit de l'océan dans un coquillage, ou le ciel dans une +goutte d'eau. + +Or, le _magnus seclorum nascitur ordo_ n'est qu'un des traits gentiment +hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un «compliment» de +bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les +«larmes des choses», faut-il le rappeler? sont un contresens radical. +Lorsque Énée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures +qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque: _Sunt lacrymæ +rerum_..., cela signifie simplement, comme vous savez: «Notre triste +renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays! _Nos malheurs y obtiennent +des larmes_, et l'on y plaint la destinée humaine.» Et, enfin, le mot +profond: «On se lasse de tout, sauf de comprendre», n'est point dans +l'oeuvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le +commentateur Servius. + +D'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un +faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine. + +Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que +jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel +poète. Car toute son oeuvre donne, au plus haut point, l'idée d'un grand +esprit et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre. + +Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et +restent dans nos mémoires longtemps après que nous ne le lisons plus. +C'est, dans les _Églogues_, le doux exilé Mélibée et, quoi que j'en aie +dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre agitée d'une +divine espérance. C'est, dans les _Géorgiques_, l'hymen de Jupiter et de +Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des plantes, des +animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la vie +rustique,--et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel Orphée +pleurant l'éternelle Euridyce. C'est, dans l'_Énéide_, l'amour de la +Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de trente +ans; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette de son +fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque d'Hector +agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la fidélité +du coeur dans l'involontaire infidélité d'un corps d'esclave; +l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grâce de la +jeunesse fauchée; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des +«travestis» héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout, +l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et +pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa «vocation» +terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux: _Excudent alii_... + +Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté +profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent +dans le coeur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus +chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que quelques +centaines de vers. + +Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et même de l'artifice. +Rien de moins spontané. Virgile est le premier des poètes de cabinet. Il +détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius, +Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux +larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson. + +L'_Énéide_ est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de +force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le +programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome +entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille +d'Actium, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le +sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait +sortie des compagnons d'Énée; toute la religion romaine, les dieux +indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités +locales, les moeurs et usages publics et privés du peuple romain, etc... +Virgile y a réussi. L'_Énéide_ est un chef-d'oeuvre de mosaïque, exécuté +par le plus patient des poètes alexandrins. + +Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'il nous a +laissés. Dans les parties de son oeuvre qu'on lit le moins, sa poésie +est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de +Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup. + +Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est émouvant plus +émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple, +dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les +contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus +touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un +joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que +ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par +sa douceur d'être appelé «la jeune fille.» + + + + +L'AUTEUR DE L' «IMITATION» + + +Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous +l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idéal, qui se compose de +chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre? Entre cet +ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?... +Cherchons. + +Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous +les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons +quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer +terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de +la guerre de Cent ans. + +Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un +peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par +son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Église faisaient brûler +les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur +d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient. + +Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement cloîtré. «C'est une +chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement.» Donc il +pouvait sortir. «N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais +recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu.» Donc il +connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit +point de grande charge ecclésiastique. «Mon fils, lui dit Jésus-Christ, +ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on élève les +autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera +aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La +nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le +supportez en silence.» + +Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu: «Qu'avons-nous +à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce?» Il était +versé dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout +à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le +saint, il cite Sénèque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifié. +Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur. + +Quoi qu'il fasse, il reste épris de la beauté, même humaine. Il écrit +très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut, +c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a +beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime +l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance, +l'allitération. Sa prose, toute pleine de symétries, est rythmée +presque toujours, souvent rimée: _Amor modum sæpe nescit, sed super +omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat. +Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non +conturbatur_... + +Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou +magnifiques de la terre, et il se le reprochait: «Que pouvez-vous voir +ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Vous avez devant vos yeux le +ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en +sont-elles pas composées?...» C'est sans doute par un coucher de soleil, +l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo, + + Une immense bonté tombe du firmament + +que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature, +si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.» +Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois +d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne, +qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne +prie pas, sinon dans les vers des poètes. + +Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec +l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il +accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain +dont la _parole_ est dure et la _voix_ tendre, fait songer à ces +maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches et la +couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle +lumière mystérieuse. + +Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même +à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à +la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert +pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par +exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du coeur d'un autre et +vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien +de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux +que ses entretiens avec Jésus. + +Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour +ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite +sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'_Imitation_, ou à +peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né +de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le +_Banquet_ l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de +l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut, +soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots, +la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au +delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un coeur d'homme, un doux +et tendre coeur, ce moine qui écrivait: «C'est faire beaucoup que +d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait. +C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à procurer le bien +commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts et sa charge, +personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour soi; mais il +nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et +nous avertir mutuellement.» + +Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du +détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les +choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons +qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés. +L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments +naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le +monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses +pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la +même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour +les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les +heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans +doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée +religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du +moins, la nature et la grâce sont d'accord. + +Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché à nos plaisirs, il +nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce désir de +liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur ce qui +est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète +tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux +événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans +cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et +qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de +plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?» + +Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a +ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la +sainteté: c'est, dans l'_Imitation_, cette moitié-là qui nous rend +indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous +sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un +_népenthès_; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du +lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour +épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste, +subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous +prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point +de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en +Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes. + + + + +RACINE + + +Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine», +toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle +ressemble en quelque façon,--si vous écartez la diversité des +apparences,--à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance +pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de +la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans +le seul amour qui ne trompe pas,--puisque, s'il trompe, nous n'en +saurons jamais rien. + +C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais +sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes. +Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, +je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu +comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine, +qui veut pleurer, viendra à la profession de soeur Lalie», et le mot de +Racine lui-même, recueilli par La Fontaine dans les _Amours de Psyché_: +«Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!» + +Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de +saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M. +Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à +apprendre par coeur _Théagène et Chariclée_, très sensible à la beauté +de la terre et du ciel: les sept _Odes_ sur Port-Royal sont des paysages +d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage +de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les +ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries +du soleil couchant. + +Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,--inquiète de +l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore +espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne +voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.» +Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard +rouge. + +Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits +de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la +débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce +sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant. +C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et si +violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées. + +Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait +entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit +qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé, +flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez +tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est +trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et +tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le +plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité--et de +haine--dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la +passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et +parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si +Racine avait aimé comme l'Oreste d'_Andromaque_, jamais il n'aurait su +peindre l'amour. + +Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une +volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes +femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et +le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et +c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop +charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait +enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de +lettres, à trente-huit ans. + +Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice inouï laissa +en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le monde: mais un +jour il commence, avec Boileau, l'opéra de _Phaéton_ pour Mme de +Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire _Esther_ et +_Athalie_, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois, +aux répétitions d'_Esther_, on le surprend tamponnant avec son mouchoir +les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses +critiques avaient fait pleurer. + +Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils +Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté +morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et +contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur +chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je +vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu +qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me +reste presque plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement_ +en m'arrêtant trop sur cette réflexion.» + +Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il +restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il +s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à +l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence +d'aimer le roi. + +Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir déplu à Louis XIV. S'il +en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de déplaire. On +est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils Louis, à ce +_Mémoire_ sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme de Maintenon. +Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des vingt dernières +années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les +paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs affaires. Il était +grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers: + +_Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,_ + +il en concevait tout le sens. + +Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de +colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux +Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme +ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut +Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon +moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de +bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, +quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il +était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice... + +Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, le plus savant peintre des +plus démentes amours terrestres,--continuant toujours d'aimer, mais +d'autre façon,--paya sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, et, +faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de +courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop +indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, et +tous les amours, s'achèvent en charité. + +Il faut revenir à ce verset de l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui semble +traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni +plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la +terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer +qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute +l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean +Racine. + + + + +MADAME DE SÉVIGNÉ + + +Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux. + +Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle +commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les +copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public +composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante +ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives. +Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de +choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait +une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la +chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la +littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de +la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre, +la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique +familière et de confidences personnelles--toutes les chroniques qu'on +fait encore. On citait la _Lettre du cheval_, la _Lettre de la prairie_, +la _Lettre de la mort de Turenne_, la _Lettre de la mort de Vatel_... Et +l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière lettre de Mme de Sévigné? +comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière chronique de Villemot, de +Scholl ou de Rochefort?» + +Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait +naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de +mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit +justement «le brillant chroniqueur». + +Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me +bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle +eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa +langue. + +Pour le fond, elle avait un bon coeur, du bon sens et un esprit, je ne +dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque +rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque +Maintenon et que la fine et ironique La Fayette. + +Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la +nourrit des plus sottes idées de grandeur. + +Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire +qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les +«penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques +réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas +un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas +moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les +opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme +eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre +Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue» +parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais +le roi, même un peu, etc. + +Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité +et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de +tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie +de Mme de Sévigné est curieuse,--plus peut-être que ses écritures. + +Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous +rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un +fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à +vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses +lettres--et Mme de Grignan. + +Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment +l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,--et +elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui +déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour +en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la séparaient +de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus aisément, +d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le +modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», l'obsédante +représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement les puissances +de l'âme que ne ferait sa présence réelle. + +Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à +dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se +rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la +furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais +il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse +l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors +l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et +se tendait toute. + +Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de +la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à +adorer une Ombre--comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la +détourna de mal faire. + +C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement +que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais +d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, +écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas +aimée de vous: _croyez-m'en_.» + +Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante impitoyable qui ne +l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle +ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son coeur, et que c'était +un garçon tout simplement délicieux. + +Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste, +il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement +intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son +goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve. +Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que +lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui +chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit +immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est +quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes. + +Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive +affection pour cette grosse mère-la-joie,--qui fut à certaines minutes, +je le crois, une mère de douleur. + + + + +LA BRUYÈRE + + +Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer. +Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres». +Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types +les plus nobles--et les plus précoces--de cette espèce si étrangement +mêlée. + +Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit +n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau, +Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la +connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses +atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit +nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa +pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de +jugement, mais on sent qu'elle était grande. + +Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les +malveillants diraient: un vieux garçon mécontent des femmes et un +littérateur mécontent de la société. + +Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en +pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve +contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il +semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour +pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure +célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter +d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du +grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités +humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de +réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à +Condé.) + +Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation +admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de +sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là +une de ses plaies vives. + +Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du +peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la +finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement +révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique +à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil +ordre social, le peuple et la cour («L'on parle d'une région...» etc., +et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et sur la guerre +(«Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus noir pessimisme +est répandu dans le chapitre de l'_Homme_. Personne, enfin, n'a mieux vu +la vanité du décor politique, social et religieux de son temps, et n'a +entendu plus de craquements dans le vieil édifice. Trois grands faits +dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de l'argent, le déclin +moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le clergé et sur l'Église +par la «fausse dévotion». Les _Caractères_ annoncent les _Lettres +persanes_, qui annoncent tout. + +Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des +_Esprits-Forts_ ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le +reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en +avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le +spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et +sent--déjà--la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy. + +Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut +l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains. +Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a, +je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées +généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable +et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du +dix-huitième siècle. («Venez dans la solitude de mon cabinet...» etc.) +J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme que la plupart des +Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins «gobeur». + +Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de +«styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des +recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est +de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de +Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un +réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera +plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve. + +Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au +chapitre des _Femmes_, est un roman en cent lignes, ce qui est sans +doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs +dans les quatre-vingts pages de la _Princesse de Clèves_ (je ne compte +pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'_Adolphe_. + +La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,--sentiment profond +de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir +clair et d'être supérieure ce qui nous offense,--est une sorte de +néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les +remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur +l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire tout le +bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on +aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime, cela +suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des +choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)--Il a +senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son +temps. Dans le chapitre de la _Ville_, il plaint les citadins qui +«ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses +largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre +et enfumée... ne se préfère au laboureur qui _jouit du ciel_...» Tout ce +que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand +n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a +des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui _touchent_ et où l'on +aimerait à vivre.--Il me semble que _l'on dépend des lieux_ pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» + +L'auteur des _Caractères_ était essentiellement de ces esprits ouverts, +«vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une +bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et +pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les +hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes +futures de la pensée et de la vie humaine. + +Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle. +Il est de tous les écrivains de ce temps-là,--sans peut-être en +excepter Molière ni Saint-Évremond,--celui qui, revenant au monde, +aurait le moins d'étonnements. + + + + +JOUBERT + + +Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a +une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être +venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un +symboliste accompli--et innocent. + +D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies +angéliques,--qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste +irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert, +Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante. +Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville +de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes +gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des +villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en +apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la +Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps. + +Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il +épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse, +très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,--et ce sera très juste en +dépit de la chronologie,--qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin. + +Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de +Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces +commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que +l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons +aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et +où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus +élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand. + +Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la +maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la +des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait, +dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et +n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près +vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des +façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les +cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.» + +Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou +plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas +que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. +Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les +mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, +en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est +incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre: +«L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les +événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être +malléables.» + +Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement, +un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du +réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce +reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en +tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le +dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que +l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une +prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain +de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un +grain que l'Éternel a créé et mis en oeuvre. Par sa ductilité, par les +creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les +décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant +son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le +détruire aisément...» + +Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores, +comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le +singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon: +«Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en +entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de +cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain». +On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle, +Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est +violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec +une plume d'ange.» + +En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce +qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir +s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus +grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté +politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force +matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction +qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique +elle-même est une sorte de poésie.» + +Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme +_n'habite_ que sa tête et son coeur; que la langue est une _corde_ et la +parole une _flèche_; que l'âme est une _vapeur allumée_ dont le corps +est le _falot_; que certaines âmes n'ont pas d'_ailes_, ni même de +_pieds_ pour la consistance, ni de _mains_ pour les oeuvres; que +l'esprit est l'_atmosphère_ de l'âme, qu'il est un _feu_, dont la pensée +est la _flamme_; que l'imagination est l'_oeil_ de l'âme. Plus loin, je +vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une +flamme, est un _champ_, puis un _métal_; qu'il peut être _creux_ et +_sonore_, ou bien que sa _solidité_ peut être _plane_, si bien que la +pensée y produit l'effet d'un _coup de marteau_; puis, qu'il ressemble à +un _miroir concave_, ou _convexe_; qu'il y fait _froid_, qu'il y fait +_chaud_; que la pudeur est un _réseau_, un _velours_, un _cocon_, etc., +etc. + +Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la +matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font +jamais d'autre. + +Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités +quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son +«angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux +petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son +mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce +sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment +maniaques qui sont comme en marge des littératures... + +Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les +deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le +distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point +la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul +inattendu, mais authentique. + + + + +HIPPOLYTE TAINE + + +Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui +a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le +plus de rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses +«descriptions»--description d'un homme, d'une littérature, d'un art, +d'une société, d'une époque, d'un pays--ressemblent à des +constructions massives et serrées. Sous les propositions qui +s'enchaînent, les séries de faits se commandent,--telles les assises +successives d'un monument. Taine est un prodigieux bâtisseur de +pyramides. + +Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des +théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus +savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un +ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par +l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début, +s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il +s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle +que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui complète les +faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de +justifier des lois. Toute philosophie est poésie. + +Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que +ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il +croyait uniquement percevoir, observer et classer. + +La théorie qui est censée former le support de l'_Histoire de la +littérature anglaise_ ne rend bien compte que des individus médiocres; +elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle +n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à +voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les +montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où +nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et +au moment. L'_Histoire de la littérature anglaise_ est un livre +splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite +à d'assez modestes truismes. + +Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'oeuvre d'un +artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se +rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie. + +En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe +donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou +le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des +causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a +vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables. +Décomposés de la même façon, le moyen âge et l'antiquité lui eussent non +moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Périclès, si +Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à +cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans +le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son +neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants... vous vous rappelez?) + +Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les +connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique +prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution». +Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la +transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc +ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions +jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en +quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles +enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous +revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations +libres? + +Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'oeuvre +de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son +esprit. + +Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret +qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par +des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie, +ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au +symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse +surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce +positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les +mots. + +Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses +études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un +ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a +vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une +autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout +cherchés dans les livres. + +Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits +inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la +force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang +et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César: +Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable. + +Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le +réel aux simplifications et aux généralisations les plus +impérieuses.--Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman +naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur. + +Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini +par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était +évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, +et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à +décourager. + +Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu +énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses +raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques +civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point +enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait +eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda--ou +accepta--des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande +mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie. + +Mais cela n'a point aboli son oeuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de +nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,--celle qui +commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,--garde très +profondément son empreinte. + +On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui +entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine +est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre +l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une +vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont +en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine +comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on +l'abandonnera pendant trente ans,--pour lui revenir. + + + + +FERDINAND BRUNETIÈRE + + +Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des +hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de +l'image que le public s'est formée de lui. + +Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du +grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et +par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce +qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième +siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées. + +En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et +la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et, +jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels. +C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux +premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a +touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement, +souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne +serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature +française.» + +Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans. +Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais +jadis. + +Ce critique est surtout un historien et un dialecticien. + +Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un +livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins +voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer» +dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse». +Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non à +lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements +il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé +ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants. + +Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste +en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de +volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages +écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de +succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons» +inaperçues et surprenantes. + +Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du +moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de +l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le +darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est +l'histoire même. + +Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine +étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe +des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système, +un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des oeuvres +particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions +végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités +réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les +oeuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore. + +Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la +poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies, +où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait +parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes +comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même +s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers +un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du +développement de ces deux plantes... + +La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours +_contre_ quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il +nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à +ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des +catapultes en réserve. + +Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique +extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en +y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais +de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais +cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un +pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de +l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il +est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et +pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité +publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et +des institutions auxquels il ne croyait pas. + +De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné, +activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la +vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme +intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et +d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,--à une +extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très +singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle +d'un Musset ou d'un Byron. + +... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un +moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de +dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de +son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout +plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule, +sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir +métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore? + +Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux. +Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné. + + + + +FRANÇOIS COPPÉE + + +On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des +écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons, +des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il +des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est +trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de +ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus +lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens, +puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée. + +Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en +prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque +que l'auteur de la _Grève des forgerons_ est adroit, en effet, comme un +ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire +que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique +de son oeuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en +laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs. + +Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants +contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste +voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a +écrit _le Lys_ et _l'Enfant des armures_ et ciselé d'irréprochables +petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses +délicieuses _Intimités_, une sensualité fine et languissante, maladive +un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie +parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le +symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le +considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas +que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très +«avancé». + +Or, tout de suite après _le Reliquaire_ et _les Intimités_, M. François +Coppée, chose assez inattendue, écrivait _les Humbles_. En vers modestes +et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple +exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme, +en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où +s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une +sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite +le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard +des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mère. + +On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces +récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque +chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose +cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M. +Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente +complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son coeur et qu'il ait +trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des moeurs, des +souffrances et des mérites des «humbles»,--et non point des «humbles» +pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des +«humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,--une autre +douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de +tours de force.--En somme, Coppée, dans ses _Humbles_, a presque créé un +genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve. + +Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre +restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non +rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et +franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à +moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur, +hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent +les existences humbles ou médiocres, sinon leur dédain pour cette +humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppée les +aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une +sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout +petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs +ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des +détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du coeur. +Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à celui des +romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter nos +écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers. + +D'autre part, l'auteur des _Humbles_ et des _Contes rapides_ est, comme +on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre +nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague». +L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de +ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard. + +Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de +nos contemporains qui ont fait des tragédies,--oui, des tragédies en +cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des +événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des +situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions +les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les +plus nobles et les plus hauts dont l'humanité soit capable. Faire des +tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de +courage, de persévérance, de gravité et de foi. + +Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un +railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un +ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M. +François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de +nos poètes qui soit de Paris à ce point. + +Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair +génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments +du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de +l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement +du barricadier. Ses causeries du _Journal_ nous le montrent baguenaudant +à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et +frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux +politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble +imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand +Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté +héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie, +se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste +toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis +quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir insensiblement le +Béranger de la troisième République. + +Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa +simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère +d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes, +il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle +faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a +réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers +les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil +couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres +de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie +pénétrante que cette si jolie _Arrière-Saison_... + + + + +EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ + + +Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à +«considérations»,[4] de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à +des idées générales. + + [Note 4: Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à + considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit, + comme disait Renan, _cum grano salis?_ Du moins j'y ai + tâché.] + +Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture, +avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant +beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire. + +Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix +ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de +nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je +crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute +et mélancolique,--mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes +raisons qui la font mélancolique,--il ne paraît pas d'aplomb dans sa +vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons. + +Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière eût été +toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du +gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action. +Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux +jours, des _Mémoires_ où l'on remarquerait de la finesse et de +l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations +de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus +difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont +pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la +nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à +se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M. +de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps. + +Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a +connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est +un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a +découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez +pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert +ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de +Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé +son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé +dans son pays. + +D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et hardi. Il n'a peur ni +des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très larges +vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces derniers +temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est académicien, qu'il +mène forcément une vie plutôt artificielle et mondaine, la vie que son +nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon +d'une coterie, au moins d'une société, avec qui sa pensée intime n'a +presque rien de commun, il semble, en quelque manière, exilé dans son +monde. + +Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son _credo_. +Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à +ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure +taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de +renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou +philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière: +«J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la +conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement +coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra +confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé _de_ sa religion et +exilé _dans_ sa morale. + +Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se +penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir +avec les masses, il épie le réveil, la transformation morale qui se +prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement +évangélique d'intention.--Et cependant pas de style moins évangélique et +moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et +d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré +invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un +fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde +en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin. +Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui. +Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement +compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque +capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son +grand style. + +C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au +front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait +songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République. + + + + +PAUL HERVIEU + + +C'est le peintre le plus véridique des moeurs de ce petit monde qu'on +appelle «le monde». + +Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle +qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque, +l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du +guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et +superficielles. + +Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce +que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la +«physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la +mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son +fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne +sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer +des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas--et pour jouir. Il +nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette vie-là et celle +que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les «joyeuses» +des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins +polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas d'être +inoffensifs. + +_Flirt_ exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la +niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des +plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un +adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité, +de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige. + +Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé, +inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du +décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit +forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les +révèle dans _Peints par eux-mêmes_, ce quasi chef-d'oeuvre. Il ne s'agit +pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions +tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand même, mais +de sensualité toute crue, de vices, de vilenies déshonorantes, de +crimes, de «faits-divers» de forte saveur. Escroquerie, avortement, +chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrénées, de même essence +que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les «fortifs», par un +coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hinglé +et de l'exquise Mme de Trémeur. Certains mondains redeviennent ainsi +des primitifs, et même des primates. Mais la surface reste souriante et +concertée, et la bonne douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien +compris. + +M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'oeuvre par +laquelle, surtout, il vaut. + +Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du +monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en +dehors des conventions (_Diogène le chien_). Puis il a compris et aimé +les humbles héroïques (l'_Alpe homicide_) et hanté la montagne et la +vierge nature avant les salons. + +De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable +clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison: +«Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!» + +Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce +sont des fous (_l'Inconnu_, _les Yeux verts et les Yeux bleus_), et +étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du +système nerveux (_l'Exorcisée_). + +De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la +grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et +continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses. + +Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre--sans compter +certains exercices d'observation minutieuse et ironique (_Deux +Plaisanteries_)--ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le +plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi--et le moins +suspect d'illusion ou de complaisance--des infortunés mondains[5]. + + [Note 5: Encore plus vrai depuis l'_Armature_.] + +Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une +syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et +coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et _mutatis mutandis_ (relisez, +je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné +de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6]. + + [Note 6: Et mieux vaut.] + + + + +MARCEL PRÉVOST + + +Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je +n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons +naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire. + +La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette +constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous +faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre +pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste? +Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en +parlez que par envie.» + +Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'oeil et la sûreté de +calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans, +à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée +de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor +Cherbuliez n'avaient cessé d'écrire, il proclama qu'il était urgent +d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise était +libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, répondit: +«Asseyez-vous donc.» + +Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,--romanesques si l'on +veut (je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette +étiquette),--disons simplement des romans d'amour, où je vois bien +qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où +je doute parfois qu'il y ait plus de chasteté. + +Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des +enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de +sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,--connaissance qui +n'abonde pas chez nos écrivains,--et, spécialement, de l'exacte notion +qu'il avait du «péché». + +Son premier roman, le _Scorpion_, est remarquable par de très justes +descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes +particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.--Dans +_Mademoiselle Jaufre_, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il +développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui +«fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la +nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive, +c'est le péché qui révèle la loi.--L'inspiration de la _Confession d'un +amant_ est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le tolstoïsme filtré +de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, ayant mâché la cendre +amère que la faute laisse après soi, n'a plus de repos qu'il n'ait +trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui dévouer son corps et +son âme, et se précipite de l'amour dans la charité... + +On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même +les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et +équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment +aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M. +Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans +l'_Automne d'une femme_, s'encadrent entre deux confessions, deux +entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est +singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie +irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en +reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à +peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux, +de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits +que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert +Liauran de M. Paul Bourget. + +Il semblait que, par la _Confession d'un amant_, M. Marcel Prévost se +fût lui-même condamné à une certaine sévérité d'imagination et de +style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du libertinage +dans ses _Lettres de femmes_ et dans ses études sur l'_Adultère_. À +mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un romancier +purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité dangereuse, +qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb à la +fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: la spécialité +d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, consulté par +les perruches troublées. + +Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente +et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque +austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans +la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille +toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme +sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre +lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse +enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou, +sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût +l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de +l'érotique chrétien[7]. + + [Note 7: Encore plus vrai depuis les _Demi-Vierges_.] + + + + +LE CHAT-NOIR + + +Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser, +qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un +volume de ses _Gaîtés_. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a +été et ce qu'il a fait. + +Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la +lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en +tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui +pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente +l'Art, et cette oie la Bourgeoisie. + +Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu +ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat--non +gratuitement--s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le +chat qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en +lui ouvrant l'intelligence. + +Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé, +mis à la portée de l'oie une partie du travail secret qui +s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes. + +Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le +poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu +Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le +naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et +d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la +«poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs, +les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que +«marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...» + +Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme». +Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri +Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un oeil-de-boeuf ouvert sur +l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que le +mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive +gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice +Donnay? + +Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens. +Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point +ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent +ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour +sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du _Temps_ et du +_Journal des Débats_. Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans la +«Rose-Croix», ni dans la poésie symboliste. Il a raillé celle-ci,--oh! +les étonnants vers amorphes de Franck Nohain!--comme il avait décrié +d'abord le naturalisme de Médan. + +Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la +vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut +sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille +est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'_Épopée_, de Caran d'Ache. +Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur. + +Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la +«caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et +il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté +française». + +Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux +nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer +tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement +enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le +burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De +même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme +fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties +de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures +bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, par +le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur «maboulisme», +impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze dernières années... + +(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent +dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était +pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et +langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais +avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou +sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment--ou le moyen--d'aller, en +1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à +l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs +élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique +dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis +bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.) + +Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique, +qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du +monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des +histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner +l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble +le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien, +mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très +parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre +de nos esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles. + +Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser +un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son +aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château. + + + + +LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET + + +C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal» +qu'on lui pourrait consacrer: + +À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt +d'armes, et le tue.--Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans +la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.--En Crimée, il traverse +les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre +côté.--Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait +comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.--À Sedan, il conduit +une des charges héroïques.--Il entre dans Paris avec l'armée de +Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de +modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut, +parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain +aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de +relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de +la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une âme hésitante +et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour +lui les circonstances atténuantes.)--Quelques années après, il démolit +une statue de la République.--Un peu plus tard, ayant réfléchi, il met +sa main dans celle de Gambetta. + +Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un +peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa +personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un +extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec +les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante +d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de +bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux +médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes, +vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des +bourgeois. + +Né pour la guerre,--et pour la guerre d'autrefois, celle qui était +vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le +premier rôle,--il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux +dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image +d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries, +Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous +montrerait, la soixantaine venue, le général rêvant. Rêvant à quoi? On +ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on. + +Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un +maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général +risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse, +empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires, +commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et +d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit +proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse, +le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son +emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre +son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à +vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous. +Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les +grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il +se sent désorienté et désheuré. + +Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un +autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des +formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout +semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie. +Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme +on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en ignorant ce +qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux millions +d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir rasant, et +tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui +en détient le secret? + +Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au +déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la +guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable, +ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à +ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros», +il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura +servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas +su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée, +encline au respect... + +Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet +immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à +payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne +pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces +troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui, +que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à +l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il +n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle. +Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme. + +Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le fait a +été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il aurait +trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement et sa +défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations +optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement +maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui +ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du +maréchal Leboeuf sur les boutons de guêtre. + + + + +LES VEUVES + + +À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir +aimé son défunt «pour lui-même»,--ne croyez pas que ce soit facile, le +rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme +célèbre. + +On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop +détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable; +de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les +miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles +n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout +d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le +Larousse! + +Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à +exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider +ses fonds de tiroirs, à publier ses oeuvres posthumes, niaiseries de +jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indéfiniment, et ces +oeuvres posthumes, elles pourraient les écrire elles-mêmes. Elles les +écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le commerce du défunt», selon +l'épitaphe connue. + +Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur +illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non +comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles +détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de +l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son +successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien +si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,--la mode +étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes +filles,--si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent +Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un +«Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu. + +Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui +eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant +l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs; +en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se +donnant l'air--piété touchante--d'être pareilles aux personnages que sa +futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de +deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique, +qu'une méchante langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que ce +pauvre un tel aurait voulu être pleuré.» + +Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au +mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont +cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire, +comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui +a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement. +Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée, +l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus +délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce +qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont +dépositaires. + +Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante +peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par +le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se +souviennent. + +Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après +leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue, +que toutes soient ainsi. + +Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont +aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire +indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à +même de dégager de l'oeuvre commune l'apport du défunt. Et il a +quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était assurément +généreux et d'une exquise piété détournée. + +Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut +connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public; +dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et +discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons +saluée tous avec le respect le plus ému pour le _noli me tangere_ de sa +profonde et silencieuse douleur. + +... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se +ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et +rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie? + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + +La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer +que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes, +qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une +vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus +riches de sens, à l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, à +partir d'un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions +confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées +que celles des animaux, et pleines, en outre, d'épouvante et de douleur, +à cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complète; et que l'auteur +de _Boule-de-Suif_, de _Pierre et Jean_, de _Notre Coeur_, soit entré, +vivant, dans l'éternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les +microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front +se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner... + +Et je vois à quel point je me suis trompé il y a cinq ans, et j'ai +presque un remords. C'était à propos du volume intitulé: _Sur l'eau_, où +des méditations moroses, des soliloques désespérés alternaient avec +d'admirables descriptions de paysages marins. J'écrivis alors, +étourdiment: + +«... Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne +vous les donne pas pour très neufs,--ni lui non plus, je pense... C'est +beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire +qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de +_Bel-Ami_; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, «nous +en monte un,» dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait +que le pessimisme trop étalé m'offense presque autant que l'optimisme +béat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilégiés de +ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment +dans son corps, et qu'on est préservé des extrêmes douleurs morales par +la littérature et l'analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de +plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur +devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà +développées par d'autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande +misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors, +je crains un peu de rhétorique.» + +Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais dû reconnaître, dans +le cas de Maupassant, autre chose qu'un plaisir d'orgueil et d'ironie à +constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre chose qu'un +plaisir de langueur à s'abandonner aux mélancolies que versent certains +crépuscules ou que distillent certains brouillards; bref, autre chose +que de la littérature. J'aurais dû m'apercevoir que la tristesse secrète +de notre ami n'avait rien de concerté et n'avait rien de délicieux; +j'aurais dû deviner chez lui le rongement d'une idée fixe, le ravage +continu d'une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était vanité, +et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à l'heure qu'il +est. Les contes où «il a peur»,--comme _le Horla_ et une demi-douzaine +d'autres dont les titres m'échappent,--n'étaient point des fantaisies; +non plus que, dans _Bel Ami_, la description du détraquement lent d'un +cerveau par l'idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans _Pierre et +Jean_ et le héros de _Fort comme la mort_, et celui de _Notre Coeur_, +durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous montrent à +quel point le travail d'une idée fixe, altérant sans cesse, pour celui +qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le peut +rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de Maupassant +hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs mois, en mer +ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie simplifiée, toute +physique et tout animale, où il pût oublier l'ennemi sourd, l'ennemi +patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait parmi nous, cette +fièvre d'amusement, et de plaisanteries, et de jeux presque enfantins, +qui était encore comme une fuite, une évasion hors de soi... Vains +efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux compagnies «joyeuses»; +il aimait la naïveté des «Boule-de-Suif» ou des «grosses Rachel»; +parfois, avec une grande affectation de sérieux et une grande dépense +d'activité, et comme si ces choses eussent été infiniment plus +importantes que les livres qu'il écrivait (rarement il consentait à +parler littérature), il organisait des «fêtes» compliquées, volontiers +un peu brutales; mais, sauf les minutes où il s'appliquait, jamais on ne +vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il +était loin... très loin... À quoi pensait-il, le pauvre garçon? + +C'est donc avec le sang de son âme qu'il écrivait, lui, ses lamentables +variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont +tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un: +«Quelle vanité que la gloire!» C'est assurément un des biens dont on +jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment +la gloire que lorsque le temps l'a consacrée; et d'ailleurs nous voyons +que la «notoriété» de très grands artistes est surpassée, de leur +vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien +pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que +d'envier les hommes illustres après qu'ils sont morts. Que tel +assemblage de drames porte le nom de Shakspeare et que tel entassement +de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que leurs +oeuvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là plutôt que +de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, qu'est-ce que +cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare? Songez qu'Homère +n'est peut-être pas le nom de l'auteur de _l'Iliade_, et dès lors +qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de développer +gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour les humbles. +Du moment que «tout est vanité», il est excellent que tout soit vanité +pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là qui seraient +affreuses. + +Or, pour en revenir à l'auteur de _Bel Ami_, sans doute la gloire de son +oeuvre sera de longue durée; mais nous voyons que pour lui, la +jouissance n'en aura même pas été viagère. Qu'a été, pendant dix-huit +mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant? + +... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans, +_Boule-de-Suif_, _la Maison Tellier_, _Mademoiselle Fifi_, et les autres +petits récits dont ces chefs-d'oeuvre étaient accompagnés. Cela parut +nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond, +excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de +lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité +élémentaire et toute en instincts. La philosophie qu'on en pouvait +dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son +nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une +intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or, +chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de +suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle +«santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne +ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir +fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que +cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les +couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom. + +On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une +sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature +vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui, +d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de +bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase +offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,--à +laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges +reviennent par le plus long,--était celle d'un jeune «Huron» de génie. +Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il +perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix +années. Mais, s'il apprit à «voir» et à rendre ce qu'il voyait, il +n'apprit rien de plus,--heureusement. S'il garda, avec plus de largeur +et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'_Éducation sentimentale_, +il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora également +les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins malades, et la +trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des époques où notre +littérature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus +travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit comme une source de +belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque +manière innocent. Rien de commun entre cette sensualité et celle de M. +Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, qui est celle d'un moine +tenté, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de défendu et +la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y croyait pas. Cela se sentait, +et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes lui furent si indulgents. + +Tel il fut dans les commencements de son oeuvre. Il rappelait,--avec un +style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde +moitié du dix-neuvième siècle)--les conteurs d'autrefois et, si vous +voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et _Bel-Ami_ semblait une +«remise au point», après un siècle et demi, du _Paysan parvenu_... + +Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par +être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature, +inassouvissable. Et c'est pourquoi, dans les derniers livres de +Maupassant, lentement, le _surgit amari aliquid_ fait son oeuvre. + +Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort. +Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien +à expliquer. Pour que la philosophie du _Cas de Mme Luneau_ ou même de +_Marroca_ fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde, +et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la +porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude +et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre, +l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux +sens... + +À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit. +Son observation s'attriste,--et s'affine aussi, à mesure qu'elle +s'étend. Et, à mesure que son coeur s'amollit et que s'y ouvre la divine +fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur. + +D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en +même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux +objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous +décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les +comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il +a dépassé,--sans trop savoir d'ailleurs où il va,--ce naturalisme +rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. _Fort comme la +mort_ dit un amour «fort comme la mort» en effet, et raconte à la fois +le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de +vieillir.--_Notre Coeur_ flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si +l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était +conçu dans les _Soeurs Rondoli_, il est clair qu'il n'y trouvera plus +jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée +dans l'oeuvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en +somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les +décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce +n'est plus les répudier. + +Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter +les signes extérieurs,--actes, gestes ou discours,--des sentiments de +ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui +quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et +le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être +combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par +_la Maison Tellier_, finit par _Notre Coeur_. Très sommairement, son +histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par +l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes +spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute +aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce +de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette +transformation... + + + + +ANATOLE FRANCE + +LE LYS ROUGE + + +«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais +parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de +ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de +non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions +peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils +admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils +admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...» + +Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du +roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du +_Lys rouge_. + +Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans +notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre, +j'aperçois, au travers des guirlandes de causeries et d'épisodes dont +il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très violent, +surprenant d'âpreté et de cruauté. + +Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait, +mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un +autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera, +elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et +l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se +donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient +la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de +coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le +sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les +étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il +rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le +torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela +s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de +baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en +disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous, +toujours.» Et elle s'en va, désespérée... + +Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non +inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour +sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre +volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées dans leurs modes, +et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste décente, +mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni les garnis +modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à fritures, ni +l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le _durus amor_, +celui qui, comme dit le poète Lucrèce: + + _...in silvis jungebat corpora amantûm._ + +C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni +Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et +Laure; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul +amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui défaillit +dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C'est +celui de Phèdre qui meurt, d'Ériphile qui dénonce, d'Hermione qui fait +tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hésiter sur la nature de +cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui +avoir jamais parlé: on ne saurait donc dire que c'est l'âme de ce jeune +prince dont elle est éprise. + +Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la +sensation,--soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire, +qu'on la demande à une créature en particulier, et à celle-là +seulement,--s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complète +insouciance de la personne, et, dans le second cas, engendre aisément +la haine, par la peur d'être frustré. Et ainsi (car telle est la duperie +des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le plus fort, +cet amour-là n'implique «l'amour». Il est égoïste par définition; il est +amour au même titre que la soif ou la faim. + +_Le Lys rouge_ enseigne précisément ce qu'un amour de cette sorte, étant +inséparable de la jalousie,--et d'une jalousie dont l'objet est concret, +délimité, visible et tangible,--contient nécessairement de haine. C'est +ce qu'exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la +morale de cette histoire. «Les fautes de l'amour seront pardonnées, +dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais +l'amour sensuel est fait de haine, d'égoïsme et de colère autant que +d'amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j'ai été +assailli d'une nuée de pensées violentes. Je revenais de l'albergo... +J'étais inondé d'une joie céleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut +qu'une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d'Ève. Car, +près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lèvres +de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même +votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant +sourire, j'ai eu envie de vous tuer.» + +Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce +roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le +raccourci de drame anonyme où je l'ai résumé en commençant, peut-être +hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se pourrait passer +aisément entre habitués des fortifications ou des boulevards extérieurs: +car les «faits-divers» nous avertissent que c'est surtout dans ce +monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et les violences +effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait fort bien être +une fille; le premier amant, quelque rôdeur de barrière, et le second, +quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci ne joue point +du couteau, mais je vous prierais de considérer que l'autre tape sur sa +bonne amie, et que les sentiments du trio sont admirables de simplicité +et de brutalité farouche. Assurément, ce sont de purs «instinctifs». +Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s'appelle Titine, et +l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des Ternes. + +Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellème; elle est la fille d'un +financier puissant, la bru d'un ministre du second empire, la femme d'un +ministre de la troisième République. C'est une femme très élégante et +très distinguée. Le premier amant se nomme Robert Le Ménil. C'est un +sportsman accompli, et c'est «l'homme du monde» en soi. Le second amant, +Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modèle, de loin en loin, +des cires et des médaillons d'un goût tourmenté et subtil. Ils sont, +tous trois, non seulement «du meilleur monde», mais du plus raffiné. + +Nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans le roman finement +féroce de M. Paul Hervieu: _Peints par eux-mêmes_. Les amours de Mme de +Trémeur et de Le Hinglé, ces deux parfaits mondains, ressemblaient à une +histoire de cour d'assises: l'avortement, le vol, le chantage, le +suicide enfermaient la trame. Les amants du _Lys rouge_, n'ayant point +d'embarras d'argent, ne paraissent capables que de «crimes passionnels». +Mais enfin, vous voyez que les romans mondains redeviennent +singulièrement brutaux, c'est-à-dire véridiques. Les héroïnes de +Feuillet, même perverses, gardaient dans leurs erreurs des façons qui +passaient pour «aristocratiques». Elles avaient des suicides élégants: +suicide équestre, comme celui de Julia de Trécoeur, suicide neigeux, +comme celui de Charlotte d'Erra. Elles avaient des sens, nous n'en +saurions douter; plusieurs étaient même détraquées avec grâce. Mais +quand elles «concluaient», nous n'en étions qu'à peine avertis. Ce par +quoi elles étaient, au fond, des bêtes de joie,--et de tristesse,--nous +était discrètement dérobé. Nulle part vous n'y reconnaissiez +l'application sincère de ces axiomes inspirés à Bourget par le théâtre +de Dumas: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux +conventions humaines. Il est _sauvage et libre_, malgré les codes et les +modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme _dépouille +avec ses vêtements toute sa personne sociale;_ elle redevient pour celui +qu'elle aime ce qu'il redevient, lui aussi, pour elle: _la créature +naturelle et solitaire_ dont aucune protection ne garantit le bonheur, +dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Or, ni M. France, ni M. +Hervieu ne nous dissimulent que l'amour sensuel est, en effet, le grand +niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du monde ou la grande +dame a, comme les autres, ses heures simplement brutales et peut avoir +même ses minutes «canailles». Par-dessus George Sand et Octave Feuillet, +ils renouent,--oh! très librement et en y ajoutant combien!--avec +l'audacieux roman du dix-huitième siècle, celui de Crébillon fils, de +Diderot et de Laclos. + +Toutefois,--et c'est par où M. Hervieu semble rester plus près de la +vérité commune,--Mme de Trémeur et Le Hinglé n'étaient point des êtres +exceptionnellement intelligents. Mais,--et c'est ici que commence le +paradoxe du _Lys rouge_,--la comtesse Martin et surtout Jacques +Dechartre nous sont donnés comme des êtres de choix, singulièrement +conscients, et d'un esprit tout à fait supérieur. + +Thérèse exprime continuellement des pensées délicates, ingénieuses et +profondes, puisque ce sont les pensées mêmes de M. Anatole France. Elle +a l'esprit philosophique et libre. Elle n'a aucun des préjugés de son +éducation et de sa caste, se plaît à errer dans les rues populacières et +emmène avec elle, en voyage, un bohème ivrogne à cache-nez rouge. Elle +est fort au-dessus des «convenances». Mais peut-être direz-vous que, si +elle est philosophe dans ses propos, c'est qu'elle reçoit Paul Vence à +sa table et qu'elle a de la mémoire; que c'est un instinct secret qui +lui fait trouver plaisir aux rues mal soignées et fortement odorantes où +grouille de l'humanité en tas, et qu'enfin son absence de préjugés lui +vient de son tempérament et de son hérédité, car elle est la fille d'un +rapace. + +Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un +philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses +propres mouvements. Il est capable d'une conception générale du monde, +qui, en lui montrant l'insignifiance et la vanité de sa pauvre petite +aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en même +temps il est si habile à voir clair en lui, même à prévoir ses +sentiments, que, les prévoir ainsi, c'est presque les prévenir. D'un +bout à l'autre du livre, il se regarde aimer, et être fou, et être +malheureux, et être méchant. Il n'a pas un instant d'illusion, ni sur +l'espèce de son amour, ni sur ses conséquences probables. Même la +première «déclaration», qui est d'ordinaire naïve, confiante, optimiste, +Dechartre la fait avec âpreté, en termes inattendus, menaçants pour tous +les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit à +Thérèse qu'il l'aime «non avec de molles et vagues tendresses, mais dans +une ardeur sèche et cruelle». Il ajoute: «Si vous ne pouvez pas m'aimer, +laissez-moi partir; j'irai je ne sais où, vous oublier, vous haïr. Car +je me sens pour vous un fond de haine et de colère. Oh! je vous aime!» +Et plus loin: «... Votre âme n'est pour moi que l'odeur de votre beauté. +J'avais gardé les instincts d'un homme primitif, vous les avez +réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.» +Plus tard, après que la première scène de jalousie qu'il lui a faite +s'est terminée par une réconciliation furieuse, et qu'ils se sont +repris, «les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère +sacrée qui fait que l'amour ressemble à la haine», comme elle lui +demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d'égoïsme +et de clairvoyance: «Tu veux savoir? Ne te fâche pas. Je souffre plus +que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes.» Et il lui +dit encore: «Thérèse, on n'est jamais bon quand on aime». + +Et alors, je me pose une question:--Est-il possible ou est-il +vraisemblable qu'un homme qui a cette puissance et cette lucidité +d'esprit se laisse à la fois emporter à l'excès de démence et de cruauté +dont ce statuaire méditatif nous donne le spectacle détestable (voir +surtout le dernier chapitre)? Sachant à chaque minute ce qu'il fait, +comment peut-il le faire? Ou, si une force involontaire agit en lui, +comment la fatalité n'en est-elle pas du moins tempérée par cela seul +qu'il la prévoit? N'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilité entre la +vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle? Je ne conçois ni +Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni Oreste philosophes à ce degré, ou +dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce qui n'est +point son amour). Et j'admets Montaigne ou la Rochefoucauld amoureux, et +par suite un peu bêtes et souffrants et pleurants, mais non point +mués,--tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne!--en brutes +mauvaises, torturées et torturantes. N'alléguez point que les +personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et +fins des passions sauvages d'êtres primitifs. Ils parlent sans doute +avec élégance: mais, en somme, ils ont peu d'idées; ce ne sont point des +critiques; leur culture philosophique est médiocre, et nulle part il +n'apparaît qu'ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole +France... Bref, la dualité de Jacques Dechartre me déconcerte. Mais +c'est peut-être que je manque d'expérience. + +Ce qui me met en garde, c'est qu'il me semble que Thérèse et Jacques +vivent moins que les personnages épisodiques du roman, ils sont, en +quelque manière, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas à +discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-être de ce que +l'auteur parle presque toujours pour eux. Écoutez Dechartre: «Une femme, +dit-il à Thérèse, ne peut pas être jalouse de la même manière qu'un +homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir... Pourquoi? Parce +qu'il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur +absurde et généreuse de possession, cet antique instinct dont l'homme +s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa créature tout +entière. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au partage. +C'est le passé, l'obscur passé qui détermine nos passions. Nous étions +déjà si vieux quand nous sommes nés!» etc... Ou bien: «Ah! ce qui vit +n'est que trop mystérieux...--Ne crains pas de te donner. Je te +désirerai toujours, et je t'ignorerai toujours. Est-ce qu'on possède +jamais ce qu'on aime?», etc. Pensez-vous qu'un amant, même très lettré, +ait jamais parlé ainsi à sa maîtresse?--Et Thérèse à Le Ménil: +«Méprisez-moi, si vous voulez, et si l'on peut mépriser une malheureuse +créature qui est le jouet de la vie... Mais gardez-moi un peu d'amitié +dans votre colère, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d'automne +où il y a du soleil et de la bise... Ne soyez pas dur à la visiteuse +agréable et frivole qui passa à travers votre vie...», etc. Est-ce +qu'une femme, même une spécialiste de dîners littéraires (et Thérèse +n'est point cela), a jamais rencontré des paroles de cette moelle et de +ce ton? Les discours de Thérèse et de Jacques sont comme transposés. +L'auteur nous les donne tels qu'ils se répercutent dans sa pensée, où +ils s'éclaircissent et s'enrichissent à la fois. Il en écrit, avec force +et avec grâce, la traduction philosophique. L'aventure du _Lys rouge_ +est dramatique à la façon, non d'une pièce de Dumas ou d'un roman de +Maupassant, mais d'un chapitre de Schopenhauer... + +Est-ce que je m'en plains? Est-ce que je fais des objections? Mon Dieu, +non; je cause. + +De même que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune; de +même que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingénieusement et +constamment critiques, ainsi ces païens enragés ont des sensibilités et +des mélancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour théâtre +la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d'élection +du très pur saint François. C'est devant une fresque de Fra Angelico, où +de pâles figures, de peu de matière, expriment l'amour divin, que +Jacques et Thérèse se donnent leur premier et brûlant et pesant +baiser... + +L'image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou +peut-être imaginent-ils une parenté sacrilège entre les désirs inapaisés +des âmes saintes d'autrefois et l'inassouvissement de leurs propres +corps. Ils se disent que, comme les compagnons de François, ils +poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de +joie. Ils s'aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus +harmonieusement parmi les images fanées de la beauté parfaite, plus +solennellement parmi les témoignages de l'éternelle et divine inquiétude +des coeurs. Le passé et la religion leur sont assaisonnements de +volupté. + +Et je goûte, je l'avoue, la richesse de ces contrastes. + +Les personnages secondaires sont peut-être, je l'ai indiqué, plus +vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable. +Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie +de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie +évangélique selon le bon saint François. C'est Choulette qui est chargé +d'exprimer les opinions particulièrement subversives de l'auteur, ses +négations et ses révoltes les plus hardies. + +Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre +ironiste du _Crime de Silvestre Bonnard_. On a vu depuis quelques années +croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit +de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette +évolution au plus impérieux de nos critiques: c'est M. Brunetière qui, +en morigénant M. France, l'a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout +le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. Il est arrivé à M. +France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non +l'infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche +scientifique et de la libre spéculation. _Les Opinions de Jérôme +Cogniard_ sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui +ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s'ajouter +aux derniers livres de M. France. + +Mais, en même temps que son scepticisme,--lequel, bien que confinant au +nihilisme, n'excluait point une sensualité délicate et l'art de jouir de +la surface brillante des choses,--croissaient, d'autre part, sa +sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui +dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination +grandissait dans la même mesure que l'impiété de sa pensée. _Thaïs_ est +l'histoire d'une sainte; _la Rôtisserie_ est l'histoire d'un prêtre +bohème, de conscience originale; et l'amour de Thérèse et de Jacques est +grand visiteur d'églises... + +Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime +naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de +révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses +atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus +audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-même de ce +monde, un bon nihiliste comprend aisément,--bien que, pour son compte, +il s'en abstienne,--que l'homme place au delà de la terre sa raison de +vivre et son «idéal». Puis, c'est un phénomène connu, que les esprits +très compliqués adorent souvent les âmes simples... Toutefois, cette +préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir +singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car +enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l'ont jamais eue. M. France +goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier; +mais il semble qu'à chaque instant aussi il l'épuise, il en touche le +néant... Je suis bien curieux de savoir où cela le mènera... + +J'ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange, +Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la +«bonne Madame Marmet», aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux +blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants. +Ils vont uniquement à leur plaisir, et l'auteur les absout tous +ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d'oiseau de Miss +Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement +dans sa tête frisotée, n'empêchent point cette esthète d'être «très +habile à gagner de l'argent» et d'épouser pour son torse un bellâtre +italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique. +Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mépris à la charité, et +qu'elle «remplit l'entre-deux». + +Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un composé +plus précieux que le métal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du +Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France. +Cet homme a la perfection dans la grâce; il est l'extrême fleur du génie +latin. + + + + +LA SOLIDARITÉ + +DISCOURS + +PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET +1894 + + +MESSIEURS ET JEUNES CAMARADES, + +Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste à entendre le +mien, et j'en suis bien fâché pour vous: mais, pendant que nous vous +tenons encore, nous ne voulons vous lâcher que dûment chapitrés et bien +munis de sagesse pour vos vacances. + +Des réflexions si justes et si élevées de mon ami Corréard, je vous +engage particulièrement à retenir ceci, que nous ne sommes pas des +isolés dans le temps; que tout ce que la vie a pour nous soit de +commodité, soit de noblesse, c'est à nos pères, à nos aïeux, à nos +ancêtres que nous le devons; que nous devons aux morts la culture même +d'esprit qui nous permet, sur certains points, de penser autrement +qu'eux,--et mieux, je l'espère,--et qu'enfin, suivant le beau mot +d'Auguste Comte, l'humanité est composée de plus de morts que de +vivants. C'est toutefois en m'en tenant aux vivants que je voudrais, +après votre éminent professeur d'histoire, vous prêcher le sentiment, +l'acceptation et, s'il se pouvait, l'amour de la solidarité humaine. + +Croyez bien que c'est une affaire qui ne va pas toute seule... Oui, sans +doute, vous êtes aujourd'hui dans les meilleures conditions pour vous +laisser persuader. Les liens nécessaires ou consentis qui vous unissent +à vos camarades et à vos maîtres, vous ne les connaissez guère que par +leur douceur, vous ne luttez que pour des palmes innocentes, vous n'avez +pas à gagner votre pain les uns contre les autres; vous avez, tout +naturellement, des idées, des intérêts, des plaisirs communs. Je suis +sûr que vous êtes contents d'être des «Charlemagne», que cela signifie +pour vous quelque chose. Et comme j'en suis un, moi aussi, je me sens, +par là, très agréablement relié à vous. Je retrouve ici, parmi vos +professeurs, de vieux et chers camarades, et je devrais être dans leurs +rangs, et je m'étonne de n'y pas être. Bref, nous communions tous +aujourd'hui dans une bienveillance mutuelle très sincère et, d'ailleurs, +très aisée, et dans l'attachement au vénérable et glorieux lycée qui +nous a formés. Un peu de musique aidant, j'ose dire que nous sommes, à +l'heure qu'il est, virtuellement très bons les uns pour les autres. + +Mais après? Mais demain? + +Les transformations historiques, dont M. Corréard vous signalait la +majestueuse et fatale lenteur, ont abouti, chez nous, vous le savez, à +l'émancipation de l'individu. Un des résultats de cette émancipation, +c'est que, plus que nos aïeux, nous sommes obligés d'inventer, si je +puis dire, nos devoirs envers les hommes. + +Or, du moment que c'est à nous de les inventer, nous sommes tentés de +les restreindre, cela est triste à dire. Et, par exemple, il est bien +vrai que l'égalité des citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a +plus de castes et que, en théorie, tout est devenu accessible à tous. +Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours +des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres +sont peut-être plus profondément séparés aujourd'hui par les moeurs +qu'ils ne l'étaient autrefois par les institutions. Pourquoi? C'est sans +doute que les liens s'offrent, d'eux mêmes, plus nombreux et plus +étroits entre les membres d'une société fortement et minutieusement +hiérarchisée, comme était l'ancienne, qu'entre dix millions de têtes +supposées égales. + +Eh bien, ces liens qui ne nous sont plus imposés par les institutions ou +les traditions ou les croyances, nous devons essayer de les renouer +nous-mêmes. Ces liens de jadis, liens d'obéissance et de commandement, +de fidélité et de protection, il faut les remplacer par des liens de +charité. + +Oh! cela est difficile, je le répète. Notre égoïsme trouve si bien son +compte dans cette sorte d'émiettement social! C'est si commode, de vivre +dans son coin, pour soi et, tout au plus, pour les siens et pour deux ou +trois amis, de se moquer du reste, de croire qu'on a fait tout son +devoir de citoyen quand on a payé l'impôt, et tout son devoir d'homme +quand on a lâché quelques aumônes prudentes, de pratiquer le dédaigneux +_odi profanum vulgus_, d'être un spectateur détaché de la comédie ou de +la tragédie humaine! Remarquez que cette espèce d'épicuréisme +abstentionniste est également l'idéal du bourgeois le plus épais et du +dilettante le plus raffiné. Je voudrais, puisqu'ils se méprisent +réciproquement, leur faire honte à tous deux de cette rencontre. + +C'est là, mes amis, une basse et mauvaise façon de prendre la vie. +Songeons sans cesse que, depuis que nous n'avons plus de devoirs de +caste ou de corporation, notre devoir d'homme s'est accru d'autant. +Combattons notre pente, qui est de nous dérober, de nous blottir dans +une paix indifférente. Cherchons les occasions où beaucoup d'hommes +assemblés sont animés à la fois d'une seule idée, et d'une idée +salutaire pour tous. Même les associations professionnelles, les dîners +de Labadens peuvent avoir du bon. Cherchons ce qui nous réunit, et +cherchons à nous réunir. L'état d'âme que certains spectacles publics, +une revue militaire, les funérailles d'un grand citoyen, propagent dans +toute une multitude, cet état singulier, merveilleux, ou l'on se sent +épris tous ensemble de quelque chose de supérieur à l'intérêt immédiat +de chacun, tâchons de le ressusciter en nous jusque dans l'humble cours +de nos occupations journalières, pour les spiritualiser. + +Vous allez bientôt envahir les professions dites libérales, et +quelques-unes des autres. Dans l'exercice de ces professions, +souvenez-vous toujours de la communauté.--Médecins ou pharmaciens (oh! +de première classe), vous aurez maintes occasions d'être secourables aux +pauvres gens, de faire payer pour eux les riches, de réparer ainsi, dans +une petite mesure, l'inégalité des conditions et d'appliquer pour votre +compte l'impôt progressif sur le revenu.--Notaires (car il y en a ici +qui seront notaires), vous pourrez être, un peu, les directeurs de +conscience de vos clients et insinuer quelque souci du juste dans les +contrats dont vous aurez le dépôt.--Avocats ou avoués, vous pourrez +souvent par des interprétations d'une généreuse habileté, substituer les +commandements de l'équité naturelle, ou même de la pitié, aux +prescriptions littérales de la loi, qui est impersonnelle, et qui ne +prévoit pas les exceptions.--Professeurs, vous formerez les coeurs +autant que les esprits; vous... enfin vous ferez comme vous avez vu +faire dans cette maison.--Artistes ou écrivains, vous vous rappellerez +le mot de La Bruyère, que «l'homme de lettres est trivial (vous savez +dans quel sens il l'entend) comme la borne au coin des places»; vous ne +fermerez pas sur vous la porte de votre «tour d'ivoire», et vous +songerez aussi que tout ce que vous exprimez, soit par des moyens +plastiques, soit par le discours, a son retentissement, bon ou mauvais, +chez d'autres hommes et que vous en êtes responsables.--Hommes de négoce +ou de finance, vous serez exactement probes; vous ne penserez pas qu'il +y ait deux morales, ni qu'il vous soit permis de subordonner votre +probité à des hasards, de jouer avec ce que vous n'avez pas, d'être +honnête à pile ou face.--Industriels, vous pardonnerez beaucoup à +l'aveuglement, aux illusions brutales des souffrants; vous ne fuirez pas +leur contact, vous les contraindrez de croire à votre bonne volonté, +tant vos actes la feront éclater à leurs yeux; vous vous résignerez à +mettre trente ou quarante ans à faire fortune et à ne pas la faire si +grosse: car c'est là qu'il en faudra venir.--Hommes politiques, j'allais +dire que vous ferez à peu près le contraire de presque tous vos +prédécesseurs, mais ce serait une épigramme trop aisée. Vous ne +promettrez que ce que vous pourrez tenir. Vous ne monnayerez pas votre +influence; vous ne tirerez pas, avec âpreté, de votre mandat tous les +profits, petits ou grands, qu'il comporte. Vous aurez pitié, mais vous +ne vous ferez pas, de la pitié, une carrière. Vous aurez de la pudeur: +vous vous direz qu'il est déloyal d'afficher certaines idées extrêmes +et simplistes qui, si l'on en était réellement pénétré, devraient se +traduire par des sacrifices et des renoncements dont on est évidemment +incapable. Vous haïrez l'hypocrisie. Vous réfléchirez que pousser les +malheureux à une révolte d'où ne peut sortir pour eux qu'une aggravation +de souffrance,--et cela, pour arriver, vous, à la notoriété ou au +pouvoir et, finalement, pour «jouir»,--c'est vivre de leur substance, +c'est s'engraisser de leur misère, sans rien risquer et en feignant de +les servir, et qu'ainsi les exploiteurs peuvent se rencontrer ailleurs +que dans les rangs des capitalistes. Pour tout dire, en un mot, +humanisez vos professions, quelles qu'elles soient. Faites qu'entre vos +mains elles soient toutes, et véritablement, libérales. + +C'est votre devoir, et c'est votre intérêt. Vos professeurs de +philosophie vous ont exposé la théorie selon laquelle la morale se +confondrait avec l'intérêt bien entendu. Ils l'ont jugée imparfaite, +mais ils ont dû ajouter que cette morale-là coïncide pourtant, sur bien +des points, avec la morale du coeur. Il est excellent de croire le plus +possible à ces coïncidences dans l'ordre social. Toutes les époques sont +des époques de transition, je le sais; d'autre part, M. Corréard vous +rappelait que la France a connu des heures plus terribles que l'heure +présente. Mais, tout de même, jamais moins qu'aujourd'hui on n'a été sûr +de demain. Les cadres anciens sont brisés; les vieilles institutions +préservatrices et coercitives branlent ou sont à bas... Il apparaît avec +une clarté croissante que le monde--et chacun de nous par conséquent--ne +sera sauvé que par la multiplicité, sinon par l'unanimité, des bonnes +volontés individuelles. + +Voilà, mes amis, des propos bien sévères. Je me hâte d'ajouter qu'ils +sont à peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire +tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlèvera peut-être de leur +solennité, les fera, après coup, plus modestes et familiers... Et puis, +que voulez-vous? c'est peut-être bien fini de rire,--sauf par ci par là, +et dans des fêtes innocentes et confiantes comme celle-ci. + + + + +LA TOLÉRANCE + +DISCOURS + +PRONONCÉ AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS LE +7 JUIN 1894. + + +MESSIEURS LES ÉTUDIANTS ET CHERS CAMARADES, + +Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je +l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure, +avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant +les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la +nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la +République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble, +vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement +intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce +que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en +temps, se penchent sur votre âme pour l'ausculter. Et des journaux +donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française, comme ils +donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de l'héritier +présomptif. + +C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en +sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans +remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont +accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un +vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux, +philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions +des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et +que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je +le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants, +j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous +tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui +serait mal. + +Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est +vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous +m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur +quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et +ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et +admirable. + +Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu +commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors de +propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est +plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la +tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite +dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant. +Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde, +notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne +pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé +plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs +que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut +beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance: +mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de +son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la +conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à +l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses +essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et +aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance +de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux? + +Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers +camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à +trente ans ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de +malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils +reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même +place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été +autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront +probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui +leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose +oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se +succédant. + +Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes. +Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement +dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit +ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est +vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps +découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire +des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme, +cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur +emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a +cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins +jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il +est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se +renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce +néo-romantisme des jeunes gens a peut-être bien élargi et attendri en +nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du second +Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans le +naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme +ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait +comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne +sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme +Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers +genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons +communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges, +communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans +Homère, ou dans Valmiki. + +Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous +ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans +le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et +dans les vertus qu'il inspire. + +La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des +intelligences vraiment libres. Notez que souvent--outre des sentiments +très bas--il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme +inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle +s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de +contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le +jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre. Nous +continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et cela, +quand tout est changé, quand les causes historiques de ces divisions ont +disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus +intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées ou que l'on +accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a +essayé de se faire tout seul: car alors on sait par expérience ce qui +s'y mêle d'incertitude... + +Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,--non point +de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et +d'exemplaire pour tous--mais des formes surannées qu'y ont prises les +querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des +conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme +du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a +interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où +les questions politiques ne doivent plus être que des questions +françaises ou des questions sociales. + +Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus +possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère +sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je +ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition, +l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts. +De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme qui +n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions +d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la +souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices +personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser +sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de +braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la +solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre +perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est +déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté, +même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes +de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu, +des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires, +car l'un n'exclut pas toujours l'autre. + +Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la +tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin +nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des +procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était +toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et +des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour +supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, de leur +tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur vie +même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre. +Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de +créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre +d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos soeurs. + +Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met +d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent +s'entendre sans trop de peine, pour la grande oeuvre commune, non +seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus +fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est +qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun +prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux +morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout +s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie +future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même +vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement, +si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis +douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique, +laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt +reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu +du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir +été bon pour être heureux dans l'autre monde; donc, soyons bons.» Et +les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien +à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la +surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour +rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce +passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne le soit qu'au +plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous +mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le crâne, les braves +gens ont tous le coeur fait de même et arrivent, sur l'essentiel, aux +mêmes conclusions. Pascal dit: «Le coeur aime l'être universel +_naturellement_, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne; et +il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.» Adonnons-nous à +«aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir» contre lui. Cet +effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect, est dans la +nature et selon la nature. + +Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne +pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point +l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle +exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie +très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît +le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle +implique le respect de la personne humaine. La tolérance enfin, c'est +bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un des noms de +la modestie et de la charité. Elle est la charité de l'intelligence. + +Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections: +nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses +emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et +vous verrez de belles choses--que nous ne verrons point. C'est avec +cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à +l'Association générale des Étudiants de Paris. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + LOUIS VEUILLOT 1 + LAMARTINE 79 + Sa jeunesse 84 + Les _Méditations_ 98 + Les _Harmonies_ 120 + _Jocelyn_ 161 + La _Chute d'un ange_ 180 + Le _Fragment du Livre primitif_ et les _Recueillements_ 202 + DE L'INFLUENCE RÉCENTE DES LITTÉRATURES DU NORD 225 + FIGURINES 271 + Virgile 273 + L'auteur de l'_Imitation_ 279 + Racine 285 + Madame de Sévigné 291 + La Bruyère 296 + Joubert 302 + Hippolyte Taine 308 + Ferdinand Brunetière 314 + François Coppée 319 + Melchior de Vogüé 325 + Paul Hervieu 329 + Marcel Prévost 333 + Le Chat-Noir 337 + Le général de Galliffet 342 + Les veuves 347 + GUY DE MAUPASSANT 351 + ANATOLE FRANCE 361 + LA SOLIDARITÉ 377 + LA TOLÉRANCE 385 + + +POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie. + +[Note au lecteur: Page 227, "de l'Allemand Auguste Strindberg" devrait +être "du Suédois Auguste Strindberg".] + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 28286-8.txt or 28286-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/8/28286/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28286-8.zip b/28286-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d0fd4d1 --- /dev/null +++ b/28286-8.zip diff --git a/28286-h.zip b/28286-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c3abba9 --- /dev/null +++ b/28286-h.zip diff --git a/28286-h/28286-h.htm b/28286-h/28286-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e6cb825 --- /dev/null +++ b/28286-h/28286-h.htm @@ -0,0 +1,10255 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Les Contemporains, Sixième Série; Author: Jules Lemaître.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.none {list-style-type: none; margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + +hr.hr10 {width: 10%; text-align: center; margin-top: 2em;} + +p {text-indent: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.small {font-size: 70%;} +.smaller {font-size: 80%;} + +.box {border-style: solid; border-width: 2px; + margin-top: 3em; margin-bottom: 3em; margin-right: 15%; margin-left: 15%; + padding: 1em; + text-align: center; text-indent: 0em;} + +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.poem p {text-indent: 0em;} +.poem20 {margin-left: 20%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.poem20 p {text-indent: 0em;} +.section {text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em; line-height: 1.5em; font-weight: bold;} +.quote {margin-left: 10%; font-size: 95%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.right {text-align: right; margin-right: 10%;} +.ralign {position: absolute; right: 10%; top: auto;} +.add2em {margin-left: 2em;} +.add3em {margin-left: 3em;} +.add4em {margin-left: 4em;} +.add6em {margin-left: 6em;} +.min1em {margin-left: -1em;} + +.noindent {text-indent: 0em;} +.spaced1 {letter-spacing: 1em; font-weight: bold;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Contemporains, 6ème Série + Études et Portraits Littéraires + +Author: Jules Lemaître + +Release Date: March 9, 2009 [EBook #28286] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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(Lemerre) <span class="ralign"><b>3»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Petites Orientales</b>, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) <span class="ralign"><b>3»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt</b>, 1 vol. in-12 br. +(Hachette et Cie) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Les Contemporains:</b> <i>Études et portraits littéraires.</i> <span class="smcap">Cinq séries.</span> +Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> + +<li class="center"><i>Ouvrage couronné par +l'Académie française.</i><br> Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin +et Cie)</li> + +<li class="min1em"><b>Impressions de théâtre.</b> <span class="smcap">Huit séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18 +jésus, br. <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> +<li class="center">Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie)</li> + +<li class="min1em"><b>Corneille et la Poétique d'Aristote.</b> Une brochure in-18 jésus (Lecène, +Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>1 50</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Sérénus</b>, <i>Histoire d'un martyr</i>, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Myrrha</b>, <i>vierge et martyre</i>, 1 vol. in-18 jésus, édition br. (Lecène, +Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Dix Contes</b>, 1 superbe volume grand in-8<sup>o</sup> jésus, illustré par +Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Loévy, +couverture artistique dessinée par Grasset, édition de grand luxe sur +vélin, broché <span class="ralign"><b>8»</b></span></li> +<li>Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées +(Lecène, Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>12»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Les Rois</b>, roman (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Révoltée</b>, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Le député Leveau</b>, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Mariage blanc</b>, drame en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Flipote</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Les Rois</b>, drame en cinq actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>L'Âge difficile</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> + +<li class="min1em"><b>Le Pardon</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li> +</ul> + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> EN GUISE DE PRÉFACE</h2> + + +<p>Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que +j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une +page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la +littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne +serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et +si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques +qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais +que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand +dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque +fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela +pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en +sortir, ou à faire semblant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> (Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que +depuis qu'on me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.)</p> + +<p>Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait +pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre, +juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit +ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger +les œuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je +serais capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux +d'esthétique; bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui +serait bien de la critique...</p> + +<p>Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je +ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne +sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les +œuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni +fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui +peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est +autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.</p> + +<p class="right">(4 novembre 1889.)</p> + +<hr class="hr10"> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> ... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une +œuvre, quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports +avec un groupe d'autres œuvres, dont la relation avec d'autres +groupes, à travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et +ainsi de suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la +fois, toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement +impliquées dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis +qu'il lit un livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui +ont été écrits depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il +ne le classe, et pour l'éternité. J'admire de bon cœur la majesté +d'une telle critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît +«étroit», comme on dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de +mots: car toute une conception de l'esprit humain et de la destinée +humaine tient dans l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui, +cela est beau. Mais en voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de +ne plus pouvoir ouvrir un livre sans se souvenir de tous les autres et +sans <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> l'y comparer! Juger toujours, c'est peut-être ne jamais +jouir. Je ne serais pas étonné que M. Brunetière fût devenu réellement +incapable de «lire pour son plaisir». Il craindrait d'être dupe, il +croirait même commettre un péché. Là est notre revanche à nous. Cela +nous est égal de nous tromper en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse, +et d'avoir à sourire demain de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant +au plaisir, nous consentons à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont +sans conséquence; elles ne sont pas liées entre elles; elles ne portent +que sur des cas particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière +se trompait, ce serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été +sans plaisir, elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et +irréparable; ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se +trompe point, sans doute: mais enfin qui le jurerait?—Et ne dites pas +non plus que la critique personnelle, la critique impressionniste, la +critique voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre +vraiment et bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait +entrer le ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations. +Lire un livre <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier +le reste, mais c'est laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au +hasard charmant de la mémoire; ce n'est pas couper une œuvre de ses +rapports avec le demeurant de la production humaine, mais c'est +accueillir avec bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et +presser un aux dépens des autres, respecter le charme propre du livre +que l'on tient et lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du +compte, ce qui constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences +de choses senties et que nous <i>reconnaissons</i>; comme notre sensibilité +est un grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous +sommes au milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de +nos impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus +impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent +dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes +enquêtes.</p> + +<p class="right">(12 septembre 1892.)</p> + +<hr class="hr10"> + +<p>... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des +œuvres littéraires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> Dans le premier cas, on cherche si l'œuvre est conforme aux +lois provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou +simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et, +d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique +et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'œuvre est +d'importance et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer +historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on +recherche quel moment elle marque dans le développement, la +dégénérescence ou la transformation d'un genre,—les genres littéraires +étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui +existerait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où +elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie, +exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf, +et comme abandonné, avec l'œuvre d'art. Elle nous demande, en outre, +de continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la +pratiquent, une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance +de soi, et comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, +jeux et prouesses dialectiques de <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> son propre esprit. On m'a +rapporté que l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui +représente chez nous cette école critique disait un jour à un confrère +suspect d'indolence, d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous +louez toujours ce qui vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement +apparent!... J'ajoute que cette critique ascétique et raisonneuse, +difficile à exercer supérieurement, est de ces emplois qui supportent le +mieux une médiocrité honorable.</p> + +<p>L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que +nous recevons des œuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la +croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une +impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne +la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions +analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne +décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale, +dans son contact avec l'œuvre à définir; mais, en réalité, il se +trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la +sienne. Et ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on +appelle ainsi, au lieu de classer les <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> ouvrages, classe les +lecteurs (ou les auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, +c'est, au bout du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et +qu'ainsi la critique subjective arrive finalement au même but que +l'objective, par une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins +aventureuse, puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de +ses impressions?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<p class="right">(23 janvier 1893.)</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> LES CONTEMPORAINS</h1> + + +<h2>LOUIS VEUILLOT</h2> + + +<p class="section">I</p> + +<p>J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des +<i>Contemporains</i>, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à +la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans +doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes +originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux +d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus +intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments +significatifs.</p> + +<p>Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis +Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne +se bornent à savoir <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> qu'il fut un grand journaliste, le plus +violent, le plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et +qu'il a laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre +simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le +hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je +glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant +reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus +comme «livres de prix», c'était <i>Rome et Lorette</i> et les <i>Pèlerinages de +Suisse</i>; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot +comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de +campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef +de l'<i>Univers</i> était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils +l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte +qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose +de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le +prestige d'un héros réfractaire, d'un <i>outlaw</i>, suspect aux puissances +établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de +considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup, +lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.</p> + +<p>Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel». +Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'<i>Univers</i> se retiraient du +<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais +leur conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces +instructions, M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me +demandai alors: Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui +son attitude? Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son +œuvre, que je n'avais jusque-là qu'effleurée.</p> + +<p>Cette œuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort +compacts,—sans compter les articles non recueillis et qui, je pense, +formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois +avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai +rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de +doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste +tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai +compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait +été.</p> + +<p>Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis +bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à +tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi +m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique +et l'artiste.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> II</p> + +<p>Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais, +d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait +pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble, +étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses +parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à +Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis +saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première +communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de +braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement +dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un +<i>autodidacte</i>, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce +temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la +révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des <i>Libres Penseurs</i>), +quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, +mon cœur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet +insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon +père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne; +tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises +mœurs. Mon père et cet homme, c'était tout ce <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> que je voyais +de la société.» Rappelez-vous cette note.</p> + +<p>Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution +de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis, +à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait +le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il +haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune +préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance: +j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus +volontiers.»</p> + +<p>C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont +il nous fait le portrait dans son roman de l'<i>Honnête Femme</i>. À +vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la +sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de +ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les +hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie +était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il +ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs +illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux +blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits +brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent... +croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est +troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre +<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses +outres gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque +chose qui pourra suppléer au remords!»</p> + +<p>Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se +souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il +avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de +bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il, +j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée +sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât +leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus +dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une +action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères +publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas +de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez +chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans +leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait +comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux +vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à +cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le +petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de +délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se +retourne vers le peuple, que nul <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> n'a aimé plus constamment que +lui; il croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et +généreuses, le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies +contre les mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance +humaine ou divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, +les tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les +messieurs», comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la +civilisation, se tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»</p> + +<p>Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas +content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard +avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains. +Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement +impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses +discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et +n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion. +Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il +souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges +accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou +une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès +de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant +quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent +dans des chimères de tendresse et de mélancolie <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> d'où je ne +puis plus sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. +L'autre jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par +là du reste.»</p> + +<p>Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut +(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens +d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui +cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions +sociales,—à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle +sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils +connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après +tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur +raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le +gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.</p> + +<p>À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le +gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait +peut-être une besogne honteuse,—s'il avait rencontré sur son chemin +quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de +langage, austère de mœurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est +trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet +apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait +certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de +révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une +barricade et <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il +eût composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de +la plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le +citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il +serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.</p> + +<p>Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu +à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un +vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été +mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il +eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de +dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit +d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis +Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été +académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait +d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui +qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les +anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait +son nom.</p> + +<p>Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne +rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte. +Il alla à Rome, et il s'y convertit.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> III</p> + +<p>Comment cela se fit-il?</p> + +<p>Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il +faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de +la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères +particuliers de la conversion de Louis Veuillot.</p> + +<p>Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt +qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est +nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy +ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le +cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa +correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement +inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous +cette forme.»</p> + +<p>Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut +pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne +fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.</p> + +<p>Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé +n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et +persistante, <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et +mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un +littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes +auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on +ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou +spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en +passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre +ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est +venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer +sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire +vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable +au jeune rédacteur en chef du <i>Mémorial de Périgueux</i>. Au temps même où +il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de +faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait +déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils +peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là +que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils +veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne +connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à +ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de +la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette +incertitude, parce que la spéculation philosophique, dont il est +d'ailleurs peu capable, ne lui suffit pas; parce qu'il lui faut une +règle absolue de ses actes, et dont la sanction soit en dehors de lui: +bref, il se convertit pour avoir la paix de la conscience.</p> + +<p>Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être +meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié +de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux +phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des +choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment +du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage +d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien. +Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper, +comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses +collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant +pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je +n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les +exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui +nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants +au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable +qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être +<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.</p> + +<p>Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus +déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre +humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants, +des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez +lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page +capitale de la première préface des <i>Libres Penseurs</i>:</p> + +<div class="quote"> + <p>Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, + sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses + jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans, + ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres + pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses + sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un + protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la + société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes, + on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu + souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à + l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la + société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain + pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et + des respects, elle n'en a nulle part...</p> + + <p>Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était + mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa + vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les + joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce + cœur vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le + crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. + Une lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> + travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité + sociale, l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde + la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur + sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma + douleur.</p> + + <p>Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette + société, cette civilisation, ces prétendus sages. <i>Reniant Dieu, + ils ont renié le pauvre</i>, ils ont fatalement abandonné son âme. + Je me dis:—Cet édifice social est inique, il sera détruit. + J'étais chrétien déjà; <i>si je ne l'avais été, dès ce jour + j'aurais appartenu aux sociétés secrètes</i>.</p> +</div> + +<p>Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus +pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire». +Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait +d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains: +aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux +injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la +sanction après la mort.</p> + +<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par +excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves: +rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère +y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot +était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome +catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la +vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et +dont il subissait <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> la magie enveloppante, le catholicisme +s'imposa à son esprit comme la seule explication permanente et complète +du monde et de la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle +misère, le salut de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de +ses sens acheva la transformation de son cœur: il eut d'ineffables +attendrissements, il pleura dans les églises. Dans nulle conversion il +n'y eut plus d'amour.</p> + + +<p class="section">IV</p> + +<p>La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il +voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout +seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois +de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il +écrivait à son frère (<i>Corresp.</i>, I, p. 25):</p> + +<p class="quote"> + Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais, + et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me + fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y + songer.</p> + +<p>Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:</p> + +<p class="quote"> + C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion + définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement + commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon + esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de + facilité me devient cher.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me +paraît aller loin dans la connaissance de notre misérable cœur:</p> + +<p class="quote"> + ... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du + bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on + a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle, + qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la + vie passée laisse au cœur une racine immonde, qu'il faut en + arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose + épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand + devoir divin.</p> + +<p>Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:</p> + +<p class="quote"> + ... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait + du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent + un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous + n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est + rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle + vient.</p> + +<p>Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot +en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là, +des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être +plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme +fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble +de cœur.</p> + +<p>Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus +redoutables, qui suivirent immédiatement <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> son retour à Dieu, de +la séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore +tout chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par +la prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce +mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (<i>Mélanges</i>, I) le +plus pénétrant, le plus admirable commentaire.</p> + +<p>Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité +de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait +lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet +de lui faire payer ses dettes:</p> + +<p class="quote"> + ... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé? + Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes + rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps + perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes, + dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des + dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et + ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la + bénir. (<i>Lettres à son frère.</i>)</p> + +<p>Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa +tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux +sœurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues. +Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal +Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la +presse <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent +pas en chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au +devoir d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder +libre, et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était +celui de l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse +et qui eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. +Sa vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute +d'incroyable labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns +publics, les autres secrets et que ses lettres révèlent ou laissent +deviner.</p> + + +<p class="section">V</p> + +<p>Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être, +si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de +son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté +de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette +simplicité.</p> + +<p>Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance, +presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris, +fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y +avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se +sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur +esprit avec qui <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> conspirent, quelquefois, les exigences de +leurs passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils +se convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement +beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au +surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un +enseignement exprès avait déposés dans leurs cœurs d'enfants. Leur +retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne +saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas. +Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il +la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de +jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce +n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa +conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.</p> + +<p>Il est catholique naïvement,—sans respect humain, cela va sans dire, +mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton +qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait +qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la +messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi +de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages +familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et +dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il +ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> d'un curé +de campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une +messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion +qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses +petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de +propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne +croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits +superbes, l'humilité et la simplicité du cœur: on reconnaît, +lorsqu'on l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.</p> + +<p>Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques +laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun +n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux +sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un +desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Sœur. Mais +cette bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété +plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les +prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les +Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.</p> + +<p>Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je +nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur +naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le +catholicisme est le salut de la société humaine et, par <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> +conséquent, des pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins +directement de l'âme des pauvres que de celle des riches, et ils +gardaient à ceux-ci, malgré leurs vices et leur indignité, une sympathie +et une considération involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le +connaissaient à peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient +pas souffert avec lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né +de petits artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir +vu son bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et +participé aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain +du lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il +est, que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins +coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera +toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: <i>Paris +sous les deux sièges</i>, il écrit, à propos des exécutions sommaires, +contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de +Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence +horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est +jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes +sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices +qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que +Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y +ramassent des perles que <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> peut-être ne contiennent pas en +pareil nombre les riches demeures, les cours et les palais...» Nul +catholicisme plus anti-bourgeois que celui de Veuillot.</p> + +<p>Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa +vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et +sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le +bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous +la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la +bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est +fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle, +mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la +vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les +mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop +vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se +désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et +transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout +entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le +commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par +tempérament.</p> + +<p>Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la +métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui +est un de ses oracles. C'est avec le cœur qu'il croit. Il reçoit +comme <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le +péché originel en est un, et l'incarnation, et la rédemption, et +l'eucharistie, et la grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque +chose à la fois d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez +qu'en ce siècle raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des +philosophes chrétiens, ou d'anciens élèves de l'École polytechnique, +pour expliquer couramment ce qui est, par nature, inexplicable. Il y a +un pseudo-rationalisme catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été +homme; que du pain et du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il +nous fasse porter la peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que +Dieu soit bon et que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, +il ait créé l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, +etc., on a vu des moines éloquents qui donnaient de ces choses des +interprétations philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que +l'on comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de +ce qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce +serait de rechercher la formation historique des dogmes et quels états +d'esprit ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) +Veuillot ne donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire +au surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez. +L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et +Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> laisse aux +fidèles sur certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. +Il n'a jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort +un Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose +d'arbitraire divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, +il parle à l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres +«éclairés» glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres +avec une sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner +l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive +de renchérir sur le charbonnier.</p> + +<p>Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est +le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une +plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique. +Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas +du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour +vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de +cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement +«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des +jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et +suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude, +l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de +support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur +irréductible, la peur du noir, celle qui jette les <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> mourants +aux bras des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y +en avait dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce +raisonnement que j'ai souvent fait en songeant à la mort:—«Oui, c'est +le noir, c'est l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la +mort, quelle qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un +sort qui me sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon +espèce.» Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte +de n'être pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en +remettre du plus de choses possible à l'autorité du représentant de +Dieu; et il semble qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le +pape seul le privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église +entière, <i>afin d'être plus tranquille</i>. J'ai entendu des croyants, qui +avaient d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines +difficultés du dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel +Veuillot. Quand il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.</p> + +<p>Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours +craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois +assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend +profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes +correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la +nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde +<span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le +<i>Parfum de Rome</i>, le chapitre sur les Indulgences:</p> + +<p class="quote"> + ... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps + immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de + purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante, + souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états. + Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité + des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le + membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du + corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie + d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de + gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de + l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des + Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des + douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos + mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles + deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du + rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les + bonnes œuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.</p> + +<p>Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose, +et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques +les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des +bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges +et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de +panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs +sont souvent des vérités que <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> vous n'entendez pas, et vous vous +empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant +passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du +panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous +adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de +l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à +«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les +mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des +mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le +communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi +contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait +au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des +Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la +Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des +mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui +appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes +qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de +l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul +fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité +davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour +et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si +la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de +charité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les +autres mystères chrétiens, serait,—sans l'éternel enfer,—celle d'une +sorte d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme +grande, affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la +religion est bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,—lien +des hommes entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a +été un des premiers à dénoncer l'individualisme:</p> + +<p class="quote"> + ... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous + disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a + besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de + moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où + règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de + la société, puisque la société est l'union des esprits et des + intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à + l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société. + Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà + l'individualisme...</p> + +<p>Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot +de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai +qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations +sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et +l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire; +et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau +proprement philosophique. Mais enfin, être <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> un penseur, cela +sans doute en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; +autrement, cela n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut +pas être un penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous +y tenez, plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne +intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a +quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des <i>Libres Penseurs</i> et de +<i>Paris sous les deux sièges</i>: c'est,—étant donné sa foi qui le lie et +l'emprisonne,—la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec +laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon +cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des +sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de +l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix; +mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une +ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,—et dont il n'est pas +l'inventeur,—mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.</p> + +<p>Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées +personnelles qui se contrarient.</p> + + +<p class="section">VI</p> + +<p>Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la +société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été: +un rôle de combat. <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> On sait avec quelle vigueur, quel courage +et quelle persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. +La belle campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il +tient tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et, +pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que +lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.</p> + +<p>Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est +épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et +libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux +pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui +n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu, +mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.</p> + +<p>Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de +tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal +de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la +croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y +découvre et y déteste l'œuvre finale de l'incrédulité furieuse du +<span class="smcap">XVIII</span>e siècle, œuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce +pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité +humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement +de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce +point,—et <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> sauf la différence des conclusions—avec Taine et +avec Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux +riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a +la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés +révolutionnaires d'aujourd'hui.</p> + +<p>Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non +seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le +type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M. +Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre +penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que +le <i>Siècle</i> ou le <i>Constitutionnel</i>, il exècre le <i>Journal des Débats</i> +et la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. J'imagine qu'il se fût étrangement défié +de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui, +mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la +divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le +protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une +forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux +pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il +les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs +vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».—Bref, il ne comprend pas +ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la +foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de +lui, certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou +de l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir +à aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de +faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments +contradictoires.</p> + +<p>Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme, +chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la +vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule +des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement +en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en +flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou +plaisante,—chose bourgeoise encore,—sur notre littérature romanesque, +sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a +tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au +vitriol. Sauf erreur, les <i>Libres Penseurs</i> et les <i>Odeurs de Paris</i> +restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de +génie. On pourrait aisément extraire de l'œuvre de Veuillot plusieurs +volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les +plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur +du «supplément littéraire» des <i>Temps nouveaux</i>.</p> + +<p>Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher +les réflexions préliminaires <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> ou les conclusions. Veuillot n'a +guère moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que +contre ce qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme +aujourd'hui le radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute +matérialiste de la société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette +conception est grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la +bourgeoisie a ôté Dieu du cœur des souffrants; puis elle s'étonne +qu'un jour les souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les +révolutionnaires inassouvis et furieux sont bien les fils des +révolutionnaires repus, devenus conservateurs de leur situation acquise +et défenseurs de l'ordre en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot +de la politique sans Dieu, c'est le déchaînement de la brute qui a faim, +et qui veut jouir, et qui ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre +penseur engendre le nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois +opposera «les lois universelles imposées à l'humanité... la morale que +la nature nous a mise dans le cœur... le bon sens, la nécessité de la +résignation provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui +ne croit plus qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?</p> + +<p>Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable +dialogue: <i>l'Esclave Vindex.</i> Et certes je ne dis point que Veuillot +soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée, +contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> linge et +garde des principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs +du Satan de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne +sais quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais +qui, sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec +une sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À +coup sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à +Barras. «Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et <i>c'en +est une au moins que j'ai de plus que toi</i>.» Ce que Veuillot a fait là, +c'est la psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne +peut s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y +descendant jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus +loin encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et +l'amour de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel +insurgé eût été cet homme, s'il n'eût été chrétien!</p> + + +<p class="section">VII</p> + +<p>Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus +furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour +avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé», +durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles +de famille sont les plus âpres, et, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> quand ce sont des frères +égarés que l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la +victoire ne permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni +d'observer aucun ménagement.</p> + +<p>Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse +bataille,—<i>plus quam civilia bella</i>,—il me semble bien que c'est +Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est +l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans +exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement +dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle. +Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de +lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il +est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être, +s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des +circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une +condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine +où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni +faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger +d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et, +par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque, +c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la +cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît +nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit +qui convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On +parle des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si +l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les +droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral, +un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à +l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot +qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de +la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus +remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux +pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale, +le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il +éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion +gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques +s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une +autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car, +là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon +la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la +religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou +l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à +part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les +confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> croient +ainsi n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»</p> + +<p>Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un +gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses +yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un +bourgeois riche et «bien pensant»—ce qui ne veut nullement dire un vrai +chrétien.—C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte +disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes, +imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne +monarchie;—ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant, +membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi +est si peu le tout de la vie que ses mœurs ne sont pas chrétiennes, +bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;—ou enfin +quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop +attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de +l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en +soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se +faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le +prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les +<i>Libres Penseurs</i>, au chapitre des <i>Tartufes</i>: «Pour Dieu! monsieur +l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou +habillez-vous en prêtre, et vivez en <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> prêtre... Malheur à vous, +race fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par +votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! +Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»</p> + +<p>Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se +séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de +colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que +nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos +propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous +raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle +jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur» +dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire +d'un catholique libéral.</p> + +<p>Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de +Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé +devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et +agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de +Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est +peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment +chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre +expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité +ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de +naturalisme <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un +stoïcisme également pleins de superbe, et des germes de vertus +peut-être, mais de vertus où manque entièrement l'humilité. Il est +assurément singulier que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes +esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux +philosophes qui ont ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui +encore, et jusque dans les petits séminaires, des enfants de quinze ans +aient entre les mains la septième églogue de Virgile,—et la deuxième. +Les conséquences de cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je +crois, incalculables. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges +des jésuites sous l'ancien régime aient produit tant de païens et de +libres penseurs, y compris Voltaire.</p> + +<p>Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et +notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore +qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus +chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit +le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la +vérité religieuse!</p> + +<p>Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces +bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de +passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour +revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par +leurs concessions <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> et leurs habiletés de politiques. Il +demandait, lui, tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, +et pour l'Empire, en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la +Providence dans les événements de ce monde est une réalité vivante. Il +est contre eux dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là +encore je ne saurais dire à quel point, comme catholique, il me paraît +être dans le vrai. Les autres étaient si entêtés du régime +parlementaire, qu'ils le voulaient même dans l'Église; préoccupés +d'ailleurs de «garder une mesure», de demeurer des «hommes +d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils avaient osé, ils eussent +confessé que l'infaillibilité du pape offusquait leur raison. Que +l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il sentait que le dogme de +l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la situation morale du +pontife, de le mettre décidément au-dessus des souverains, de lui rendre +quelque chose de son rôle d'autrefois, de son rôle d'arbitre suprême +entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui semblait aux «libéraux» +rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté une ère de rajeunissement +et de puissance renouvelée.</p> + +<p>Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui +était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la +Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de +démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu, +c'était le rendre au peuple. Nous <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> voyons qu'il ne s'est pas +trompé. S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu +surpris; il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait +tant. Mais l'<i>Encyclique</i> du nouveau pape sur la question ouvrière eût +répondu à ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. +Eugène Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, +si je puis dire, du fondateur de l'<i>Univers</i>, et l'on sait quelle a été, +dans ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.</p> + +<p>Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui +d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie, +traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de +gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais +il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où +l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la +République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il +appelait de ses vœux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce +prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent +par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux, +Lacordaire, Dupanloup,—et sur l'empereur Napoléon III,—et sur beaucoup +d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et +d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé, +ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de +nouveaux <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> aspects. C'est donc être fort superficiel que de +l'accuser de versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au +contraire, admirable et presque surnaturelle d'unité.</p> + + +<p class="section">VIII</p> + +<p>Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un +polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais +outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire +si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale +aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et +injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et +cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien +trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont +ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce +qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes. +Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais +il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui +reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux +qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était +lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque +allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de +<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> ses adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, +avouons-le, de minces peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de +lui rappeler, à lui, qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite +vérole lui avait quelque peu gâté le visage. Avant de reprocher à +Veuillot la violence de sa polémique, il faudrait voir comment il a été +traité lui-même pendant quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que +c'est toujours lui qui a commencé.</p> + +<p>Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup +de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin, +Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes, +s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il +empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à +démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan, +Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille +barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou +Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on +est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le +surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes +d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose +que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus +féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de +la charité. À le bien prendre, il n'a point <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> de haines +personnelles, et ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le +crois.</p> + +<p class="quote"> + ... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme + n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent + envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les + griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les + ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette + faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée + que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par + laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce + de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est + totalement abominable: la haine du bien.</p> + +<p>Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son œuvre, +il a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de +ce temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il +parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici +multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au +hasard:</p> + +<p class="quote"> + ... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de + grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule + qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes + instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent. + Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui + se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines, + tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et + me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant + parler, disent: <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, + je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que + tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: + «Oh! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» + Mais, si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi + forte; si elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une + loi sainte et pure; si je me rends coupable dans mon cœur, du + moins je ne veux point devenir la pierre où trébuche le pied de + l'innocent. Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je + condamne mes fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par + d'abominables théories, à faire des complices et des victimes...</p> + +<p>Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela +est un charme.</p> + +<p>Une autre séduction, pour nous, de son œuvre de polémiste, c'est que, +catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus +«avancé», et—faisons-nous ce compliment—plus rapproché du nôtre que +ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de +l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle, +maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et +hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée +d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de +protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle +de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa +vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a +plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> liberté +que ce «jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. +Il a arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais +qui ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu +et, dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup +d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises +aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le +régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de +l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la +bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a, +dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il +abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait +presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que +Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes +de ses <i>Origines de la France contemporaine</i>.</p> + +<p>Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution» +que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis, +Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot), +bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un +organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le +contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à +lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:</p> + +<div class="quote"> + <p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Le Régent convoquera une assemblée nationale + constituante, élue par le suffrage universel.</p> + + <p>Les bases morales de la constitution seront la religion, la + famille, la propriété, la liberté.</p> + + <p>Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de + la fonction suprême, la division du territoire en grandes + agglomérations territoriales correspondant aux anciennes + provinces.</p> + + <p>Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus, + depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et + jusqu'à la division provinciale ou État.</p> + + <p>La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son + université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que + celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui + intéresseraient l'unité nationale...</p> + + <p>On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être + électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le + célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la + loi.</p> + + <p>Le citoyen jouit de la liberté de tester.</p> + + <p>Liberté d'association religieuse et civile...</p> + + <p>Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent + leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police + intérieure.</p> + + <p>La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, + et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie + en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement + hospitalier, selon leur importance, etc.</p> +</div> + +<p>Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution +puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus +favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en +commun», ni mieux faite pour préparer la <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> solution pacifique et +graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait +le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre +d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien +sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».</p> + +<p>Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui +concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes +du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage +de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la +charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder +des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il +désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de +l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un +temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir +aux dépenses du culte.»</p> + +<p>En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que +l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui +assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination? +Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité, +même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est +très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre +<i>sous la loi commune</i>. Toutefois, certains articles de son projet +impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> sinon la +vérité de la doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et +bienfaisant de cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais +songez que ce traitement spécial,—au cas où il vous plairait d'y voir +une atteinte indirecte à la liberté de conscience,—c'est dans un projet +tout idéal que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier +à la tyrannie cléricale.</p> + +<p>Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son +Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il +n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété» +publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques +années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu, +encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité, +comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en +aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas +d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par +conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y +réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de +meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un +sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur +moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais +pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et +parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> +les personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, +nous sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais +assez de la république de Veuillot.</p> + +<p>Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les +riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux, +autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière, +pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne, +les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette +justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus +profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint +François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de +Vogüé et Paul Desjardins sur le <i>summum bonum</i> qui est le renoncement, +vous le découvrirez en feuilletant les <i>Libres Penseurs</i>, <i>Çà et là</i> et +le <i>Parfum de Rome</i>. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans <i>Çà et +là</i> (II, 217-267), le chapitre <i>De la noblesse</i>. Ses idées sur ce qui +fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une +fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui +inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude +éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait +eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir +communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive, +mais aussi raisonnée et chrétienne, de <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> l'Angleterre et de +l'esprit anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et +souvent sa foi a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre +la Prusse, contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a +mieux compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et +que «c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de +plus de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables +hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu +pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le +fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais +nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine +dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces +lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse. + C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait + si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à + la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a + trahi personnellement.</p> + + <p>Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce + temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les + gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais + rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en + mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir + la roture.</p> + + <p>En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec + l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> + sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans + posséder un pouce de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu + rencontrer deux aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a + pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour + du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une + réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera + «lanterner» à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est + droite et logique: mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop + parlé.</p> + + <p>C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! + tout ce que je n'ai pas fait.</p> +</div> + +<p>J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le +moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la +monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il +verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin +du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de +malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et +pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait +plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de +lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le +rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers +fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique +banqueroute peut sortir notre salut.</p> + +<p>Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux +augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême +«prévenance» <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, +sans trop le dire,—comme fait le Souverain Pontife tout le premier,—de +la destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il +comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens +avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une +perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai +caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut +devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à +conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant +avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il +n'aurait pas à changer son attitude...</p> + +<p>Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa +<i>Correspondance</i>, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés +contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me +paraît être, avec celle de Voltaire,—pour des raisons combien +différentes!—la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de +lettres<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous +serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite +bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir +d'amusement, car l'homme, le chrétien <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> et le publiciste ne se +séparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute +sa vie publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage +et de pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa sœur» vous seront un +délice. (Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, +plus tard comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la +simplicité des mœurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,—ce comique +invincible qui secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que +j'étais chez lui et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, +à moins que ce ne fût la conversation avec le dentiste;—et les +portraits et les paysages en trois coups de plume, et mille traits +spontanés d'un pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent +ces libres expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance, +l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et +la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais +qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» <i>À son Frère</i>, I, +page 284); et la grâce partout répandue, et,—comme il ne visite guère +en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de +couvent,—un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le +sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité +sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez +la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de ses +affections familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à +le porter. Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et +vous connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; +vous verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa +femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et +vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes +et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent +au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus +incontestables chefs-d'œuvre de la prose chrétienne,—et de la prose +sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez +Louis Veuillot, de la «sainteté».</p> + + +<p class="section">IX</p> + +<p>Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot +dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je +finisse par avouer,—au moins une fois,—que, dans l'échauffement de la +lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi +volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il +combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite +des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> sympathie, ou +même du respect.—Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. +Une de celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la +littérature. Il écrit un jour à sa sœur: «Tout pour Pierre (le pape), +rien pour Pétronille (la littérature). Seigneur! <i>vous savez si j'ai +aimé cette femme-là</i>.»</p> + +<p>Oh! oui, il l'a aimée,—avec crainte, avec remords; car il savait bien +qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais, +tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant +plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme +artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de +réelles angoisses.</p> + +<p>Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très +pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières, +il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite, +les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont +plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné +ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le +chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui +termine <i>Çà et là</i>, est excellent et original. Veuillot nous y fait +l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences +instinctives. Il aime Corneille, et surtout le <i>Cid</i>, Racine, et surtout +<i>Phèdre</i>. Plus tard, les tragédies de Racine le <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> faisaient +pleurer, ce dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans +les <i>Odeurs de Paris</i>, des pages singulièrement pénétrantes sur +<i>Britannicus</i>. Dans Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui +est odieux. «... Certes ses <i>Mémoires</i> sont un beau pays, et plantureux +à merveille: mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je +n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour +courbé comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les +scandales; il se sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il +se cache, il fabrique ses prétendues histoires en secret comme on +fabrique de la fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une +telle force ni d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est +superbe, et où se révèle une fois de plus une âme vraiment noble et +<i>bonne</i> (j'y reviens toujours).—Il adore Sévigné et lui passe tout. +Chose remarquable, il aime peu Molière et son naturalisme; il le voit +déjà comme le verra M. Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld +(«c'est un précieux peu aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il +aurait plutôt un faible secret pour Rabelais. Il témoigne plus de +respect que d'affection à Pascal, dont la foi est trop inquiète pour +lui. Mais <i>Gil Blas</i> est «le premier livre qui le dégoûta de la +littérature du XVIIIe siècle». L'écrivain qu'il aima le plus quand il +commença à savoir lire, ce fut La Bruyère, et son style en demeura pour +toujours imprégné. Devenu chrétien, il fut plein de Bossuet. <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> +Vous entrevoyez ses naturelles origines littéraires. Veuillot est un +classique, d'«écriture» à la fois traditionnelle et audacieuse.</p> + +<p>Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme +littérateur, à peu près tout,—sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout +ce qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».</p> + +<p>Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est +pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain +tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le +hais», etc.</p> + +<p>Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque +douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit +double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec +sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il +dit de Sand et de Hugo.—Il a, sur la philosophie de George Sand, sur +ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries +impayables et impitoyables:</p> + +<p class="quote"> + ... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette + infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules + et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en + valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait + mince penseur s'il était fluet.</p> + +<p>Mais, là même, il a des indulgences:</p> + +<p class="quote"> + ... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> + suis allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si + loin.</p> + +<p>Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint +chrétienne et fut martyre:</p> + +<p class="quote"> + Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George. + J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève + quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton + génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce + qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane? + Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et + que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux + qu'Helvétius et Rousseau?</p> + +<p>Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est +un grand écrivain.»</p> + +<p>De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo +avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses +appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que +la <i>Chanson des Rues et des Bois</i> est «le plus bel animal de la langue +française»? Il a parlé dignement, et des <i>Contemplations</i>, et de la +première partie des <i>Misérables</i>. Et un jour, en 1870, s'étant remis à +feuilleter l'œuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:</p> + +<p class="quote"> + M. Hugo <i>a été</i> «l'homme moderne» plus qu'aucun autre + contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui + n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point + cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un + oiseau... M. Hugo est plein de feu, de <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> sang et de + larmes. Il se sent vivre et il se sent mourir... Il prend + l'énigme au sérieux; il va au sphinx, il l'interroge parmi les + débris de ceux qui furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque + voudra l'étudier le plaindra. Il est plus vaincu que d'autres + parce qu'il pouvait mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés + sont d'un géant.</p> + +<p>Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous +souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot +dans sa mère.</p> + +<p>Vers la fin du joli chapitre de critique de <i>Çà et là</i>, Veuillot, après +quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en +soi:</p> + +<p class="quote"> + Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le + peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la + vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa + force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse + aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion + sans borne pour les chefs-d'œuvre d'un art où je ne suis qu'un + pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'œuvre n'ont pas la + marque du vrai...</p> + +<p>Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la +tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta +point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que +d'autres on sent qu'il <i>n'ose pas</i> aimer! Je crois bien qu'il ne fut +sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel +pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,—et +peut-être également,—Renan et Veuillot!»</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> X</p> + +<p>Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion +pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps +d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.</p> + +<p>Ses vers (les <i>Satires</i> et les <i>Couleuvres</i>) sont intéressants, souvent +très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de +très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement +«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers, +après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que +le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des +versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime +plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme +il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du +moins dans la première partie des <i>Satires</i>, un rien de pédantisme +classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de +Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les +mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,—et cela +surtout dans les <i>Couleuvres</i> et dans les poésies du premier volume de +<i>Çà et là</i>,—de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets +merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de +vers-proverbes, <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci +(<i>À un jeune homme</i>):</p> + +<p class="poem"> + Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:<br> + Combats en pardonnant, mais toutefois combats.</p> + +<p>En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (<i>la Pâle jeune +Veuve</i>..., <i>J'ai passé quarante ans</i>..., <i>le Cyprès</i>, et l'admirable +<i>Épitaphe</i>), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement +poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures +pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que +Sainte-Beuve prisait si haut:</p> + +<p class="poem"> + Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...</p> + +<p>Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie +rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout +à fait plaisante et «gentille».</p> + +<p>Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de +prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur +l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de +l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la +plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif +sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si +on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux. +Mais au reste il savait le pouvoir contagieux <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> de presque +toutes les peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait +volontairement la plus grande part de la matière ordinaire des romans et +des drames. Il se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.</p> + +<p>Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant, +vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même +s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps, +c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un +peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique +peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut +ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.</p> + +<p>Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose +d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il +devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion +combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent +une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle +moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la +passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille +ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant +d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de +«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que +dans le <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?</p> + +<p>Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'<i>Honnête femme</i> +paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est +un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph +dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de +province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il +se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution, +la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de +pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce +mot: <i>Absolvo te in nomine Patris</i>. Cela se peut-il souffrir? +Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et +cependant,—si je ne m'abuse,—il y a peut-être, aujourd'hui encore, des +âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui +s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre +elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le +trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur +espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de +l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus +incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité +orientale ou hellénique?</p> + +<p>Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère, +qui, chaste comme l'Hippolyte <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> d'Euripide, est évidemment plus +grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense, +d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très +finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et +prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque. +Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater, +sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son cœur +bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue +(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement +«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que +Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a +refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,—avant la grotte et +avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien +une flamme sombre et des <i>motus deordinati</i>, et plus sans doute que +l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas +assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré +mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande +païenne...</p> + +<p>Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles, +ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son +pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui +sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce +sublime-là sent trop la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> calotte, et vous préférerez sans doute +ce doux entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus +que les vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du +temps de Paul de Kock, mais vingt ans avant <i>Madame Bovary</i>. Et enfin, +il y a Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai +présenté au commencement de cette étude.</p> + +<p>Veuillot s'exprime modestement sur l'<i>Honnête Femme</i>:</p> + +<p class="quote"> + Œuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient + pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur, + rigoriste, involontairement entaché d'imitation...</p> + +<p>Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!</p> + +<p>Mais le chef-d'œuvre, la merveille des merveilles, ce sont les +quarante premières pages de <i>Çà et là</i>. C'est l'histoire tout unie d'un +mariage chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et +exquise cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de +bonnes gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; +il est bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est +agréé. Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond +et de la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très +belle,—puisque c'est la conception chrétienne,—de l'amour et du +mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et +cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une +«prise d'habit» à <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> deux, et que c'est par là qu'il est grand et +qu'il est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux +fiancés: «Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, +je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon +Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, +être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.» +D'autres remarques vont loin:</p> + +<p class="quote"> + ... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui + souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se + trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne + l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation + présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par + un autre instinct plus parfait dans son cœur et plus connu, + elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la + condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir + et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.</p> + +<p>Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans +de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup +d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de +pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et +si blanches.</p> + +<p>C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du +<i>Parfum</i> et de <i>Çà et là</i> en témoigne. Lisez, dans <i>Çà et là</i>, les +chapitres intitulés <i>Dans la montagne</i>, <i>la Plage</i>, et <i>la Campagne</i>, +<i>la Musique</i> et <i>la Mer</i>. Il était très sensible à la musique, très +amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> était au rêve +mélancolique et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de +chrétien; car c'est dangereux, la nature et la musique, et la +mélancolie, et même la tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes +et ses haines lui pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il +exerçait sur son âme, il eût aisément glissé à la contemplation +chantante, comme un simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle +et inactive, et à la douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit +comme d'une volupté et qui ne purifient point. La poésie n'est pas +toujours absente de son œuvre même de polémiste. Du moins on la sent, +par endroits, toute proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos +grands journalistes de qui cela se puisse dire.</p> + +<p>On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on +persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées +qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans +doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur +monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et +Veuillot, catholique, fut de l'autre.</p> + +<p>Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le +mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus +libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans +mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de +pureté et même de purisme, jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> faire volontiers la leçon +aux autres là-dessus,—mais d'un purisme large et dont les informations +remontent au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et +presque à l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, +sévère aux cacophonies (cf. <i>Odeurs de Paris</i>, page 213). Sa prose est +impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et +écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes +de strophes attentivement rythmées (<i>Çà et là</i>, deuxième volume; <i>le +Parfum de Rome</i>). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême +diversité de ton et d'accent,—depuis la manière concise, à petites +phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, +pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de +l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de +l'expression proprement poétique...</p> + +<p>Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force +ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle +transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la +prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des +facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un +peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il +rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter +dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> XI</p> + +<p>Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a +dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit +de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener, +comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers +temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses +doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui, +pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de +l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement +historique l'a fait, parce que ce développement est divin.</p> + +<p>Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot, +des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses +pour l'œuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, +la liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel +sont, peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense +point que ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices +de la bonté humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour +l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a +constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement +<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement +bourgeoise; qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour +celles-ci, mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus +lourde aux petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait +la dignité de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la +dernière des hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, +Veuillot, du moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si +énergiquement qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.</p> + +<p>Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même +terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se +contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans +leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut +«sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour +enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui +sont au-dessus du peuple.</p> + +<p>Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est +d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.</p> + +<p>Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime +comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait +connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et +n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> au bonheur +universel. Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de +l'hérésie, surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette +indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les +cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même +alors, ne furent que des hommes.</p> + +<p>Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir. +Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais +chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les +autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il +faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et +il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la +bonté.</p> + +<p>Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à +rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes +sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les +personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de +nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la +notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que +l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans +être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps +pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après +quelque article où il <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> m'aurait traité de simple Galuchet, le +prendre à part et lui dire:</p> + +<p>—Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la +foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre +m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non +plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas +diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis +humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique: +c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire +nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre +penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut +penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous +aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les +religieuses—non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une +espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement +presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à +l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?</p> + +<p>Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos +arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de +persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter +toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors +le mal est <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> dans votre cœur et dans votre volonté.» Mais, +voyons, est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? +Comprenez donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une +seconde nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? +Est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs +ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que +vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'<i>Univers</i>, voué, +dans un coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme +vous à cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, +sur le monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez +plus vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois +incompréhensible et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres +moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, +où vous admettiez presque que l'on pût totalement désespérer et où vous +n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme?</p> + +<p>Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse, +est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu +éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez +longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous +aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit, +<i>d'abord</i>, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez +tranquille. <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième +seulement des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, +combien y réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du +concile de Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va +décroissant. Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce +que je me trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute +pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et +malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si +épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se +tranquilliser.</p> + +<p>Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes +comme moi—et de bien pires—et en très grande quantité,—vous ferez +sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre +rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes +fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous +prédisez, vous appelez de vos vœux le «chambardement général»... Le +plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu +à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par +cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou +tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une +duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que +les sociétés même de brigands <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> arrivent à s'organiser, à +assurer à tous leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles +devant nous. L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à +l'ignorance métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à +vous, est impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: +nous serons moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous +concevrons mieux que c'est sur les cœurs qu'il faut agir et que +l'apparente justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la +justice et si la charité ne sont point en nous.</p> + +<p>Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants, +quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi +unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi +n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est +entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces +chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont +accommodé une partie à l'œuvre purement humaine, toujours défaite et +toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait +autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix +qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne +forment pas, hélas! un pléonasme)—et l'anarchie, le «il n'y a rien». +N'est-ce pas un peu imprudent?</p> + +<p>Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> eûtes raison +de vous entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et +si grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre +tombe:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Placez à mon côté ma plume:<br> + Sur mon front le Christ, mon orgueil;<br> + Sous mes pieds mettez ce volume;<br> + Et clouez en paix le cercueil.</p> + +<p>Après la dernière prière,<br> + Sur ma fosse plantez la croix;<br> + Et, si l'on me donne une pierre,<br> + Gravez dessus: <i>J'ai cru, je vois</i>.</p> + +<p>Dites entre vous: «Il sommeille;<br> + Son dur labeur est achevé»;<br> + Ou plutôt dites: «Il s'éveille;<br> + Il voit ce qu'il a tant rêvé.»<br> + <span class="spaced1">.........</span></p> + +<p>Ceux qui font de viles morsures<br> + À mon nom sont-ils attachés?<br> + Laissez-les faire; ces blessures<br> + Peut-être couvrent mes péchés.<br> + <span class="spaced1">.........</span></p> + +<p>Je fus pécheur, et sur ma route,<br> + Hélas! j'ai chancelé souvent;<br> + Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,<br> + Je suis mort ferme et pénitent.</p> + +<p>J'espère en Jésus. Sur la terre<br> + Je n'ai pas rougi de sa loi;<br> + <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Au dernier jour, devant son Père,<br> + Il ne rougira pas de moi.</p> +</div> + +<p>Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette +sublime épitaphe.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> LAMARTINE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2> + + +<p class="section">I</p> + +<p>M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont, +j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes +sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de cœur +communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques +du poète me paraît neuve, ou tout comme.—M. Félix Reyssié, avocat à +Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays +natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su +rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des <i>Méditations</i>, +des documents d'une réelle saveur.—Le noble poète Charles de Pomairols, +étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus +affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.—Enfin, +M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur +prix, mais qui, comme M. l'abbé <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> Jérôme Coignard, ne s'en fait +jamais accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se +donner, nous a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une +petite femme obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans +ses lettres, un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé +déplorable et qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur +l'eau ou des courses dans les bois de Chaville au mois de mars...</p> + +<p>Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très +inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un +passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres, +celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie +minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis, +en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt +qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être +caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous +donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En +quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la +création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin +de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le +mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate, +sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> vérité. +La foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève +l'œuvre du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération +est normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment +ses œuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du +caduc et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui +en détruit.»—«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. +Deschanel.</p> + +<p>Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de +l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte +respectueusement, et il a bien raison.</p> + +<p>Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer +une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai +peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir +compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand +nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage +historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de +quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours +avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par +suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer +ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai +«supérieur»,—comme s'il y avait plusieurs vérités,—ne pensez-vous pas +que c'est <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que +la légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est +généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre +respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante, +propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également +nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en +est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il +y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes +événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est +supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la +critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même +humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait +désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais, +enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute +critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.</p> + +<p>Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on +m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique +m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris +mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon +amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur +moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> de +«détruire» de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des +mouvements profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que +la critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort +peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la +précise à son avantage.</p> + +<p>Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment, +qu'il a arrangée lui-même dans ses <i>Confidences</i> et ses <i>Commentaires</i> +et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,—quoique +d'ailleurs plus d'un endroit des <i>Confidences</i> y contredise un +peu,—c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines +éditions anciennes des <i>Méditations poétiques</i>: un long poète sur un +promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce +Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa +sainte mère et de ses cinq anges de sœurs, dolent, pieux, féminin, la +harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque +par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement +théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le +«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.</p> + +<p>Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre +relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui +«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> II<br> + +LA JEUNESSE DE LAMARTINE.</p> + +<p>Le futur chantre des <i>Harmonies</i> était un rustique, un vrai petit +Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne +faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou, +fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant, +ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes; +prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une +trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans +ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à +conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un +lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et +moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en +pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous +les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec +Lamartine.»</p> + +<p>Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague, +impalpable», que le Lamartine des <i>Confidences</i> nous trace du Lamartine +enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à +l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la +bouche bée, le nez en l'air, <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> cheveux en broussailles, l'air +éveillé pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son +temps et se porte à merveille.»—Et, à ce propos, je vous recommande la +description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des +environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine: +paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à +partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes +lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les +yeux du jeune rêveur et qui,—avec certains sites d'Italie,—forment le +«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des +<i>Harmonies</i> et des <i>Méditations</i>. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est +de la géographie vivifiée par l'amour.</p> + +<p>L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,—jusqu'à +vingt-huit ou trente ans,—furent celles d'un hobereau assez pauvre, +très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer +et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la +montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de +chèvre dans sa poche.—La première éducation qu'il reçut de sa mère ne +paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre, +fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe +maternelle, dont il parle dans les <i>Confidences</i>. Voici, selon le +<i>Manuscrit de ma mère</i>, l'emploi de la journée: «La <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> messe tous +les jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; +lecture de l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, +après dîner, quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en +commun accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»—À +dix ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la +seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley, +chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables +études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.</p> + +<p>Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se +promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit +de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du +Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il +était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles +de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire, +naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte +d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il +apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien. +Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à +l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de +Toulouse,—et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre +de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se +passent longtemps avant les chemins <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> de fer et quand les +provinces avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, +pour sa réception, un discours sur <i>l'Étude des littératures +étrangères</i>, qui témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et +liberté d'esprit.</p> + +<p>Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une +manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont +il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami +Virieu,—Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis +Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs +noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien +de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve, +s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient, +tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du +foie.</p> + +<p>L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les +Cent jours, il est dans les gardes du corps.—Puis c'est, au lac du +Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui +restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une +année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est +lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en +résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers +«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans +le monde <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des +copies de ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est +quelqu'un. Et les premières <i>Méditations</i> paraissent en mars 1820, sans +nom d'auteur: une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre +pièces.</p> + +<p>Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans. +Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de +solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous +les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une +influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa +fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou +trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout +qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de +n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque +chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette +oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la +trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il +put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est +excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre, +avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à +trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à +quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans, +<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des +vers comme un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, +pour nous donner avec <i>les Contemplations</i>, son vrai chef-d'œuvre +lyrique. Nous voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté +sur le tard, La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne +et Rabelais si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres +les plus rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre +Maupassant avait canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui +jusqu'à la trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on +sait.—Ce qui gonfle de sève ces exubérantes <i>Harmonies</i>, ce +paradisiaque <i>Jocelyn</i> et cette inégale, monstrueuse et splendide <i>Chute +d'un ange</i>, ce sont peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se +chercha lui-même et où se forma en lui comme un vaste et secret +réservoir de poésie inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser +couler...</p> + +<p>J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et +Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il +n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites sœurs. +Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et +au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les +sœurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose. +Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire, +à une très vigoureuse <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> virilité. Tels ces héros de légende qui +ont des airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces +archanges qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des +hercules; tel le beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, +qui avait des yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la +ville.» De cette douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, +plus tard, le grand diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer +sans déplaisir après chaque escapade; de cette «nourriture» +féminine,—pour parler comme autrefois,—Lamartine garda aussi le culte +religieux de la femme, l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie +et une incapacité de la comprendre chez les autres, une invincible +chasteté de plume, une incroyable inhabileté à peindre le vice et le +mal, inhabileté qui éclatera presque plaisamment dans <i>la Chute d'un +ange</i>...</p> + +<p>MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,—ou nous +rappellent,—que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec +indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de +lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment +Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement +Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans, +parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les +prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous +<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il +raconte à tout bout de champ que tel de ses chefs-d'œuvre a été +griffonné par lui, au crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié +dans un volume de Dante, et qu'heureusement un de ses amis s'en est +aperçu et le lui a rapporté. Bref, il altère très souvent la vérité pour +se faire valoir. Il prend des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il +eût le respect de l'humble vérité; mais je lui vois bien des excuses. +D'abord ses inexactitudes sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup +sont inconscientes: la preuve, c'est qu'il voulut publier ce <i>Manuscrit</i> +de sa mère, où il devait pourtant savoir que ses propres <i>Confidences</i> +étaient à chaque instant démenties ou redressées. Ces <i>Confidences</i>, +d'ailleurs, il nous laisse assez entendre qu'elles sont un peu +«romancées», qu'il s'y montre tel qu'il a été à peu près et tel qu'il +aimerait avoir été tout à fait. Au surplus, quand on rêve un grand rôle +public et bienfaisant, n'est-il pas permis de se présenter soi-même aux +autres hommes de façon à agir le plus possible sur leur imagination? Que +dis-je! n'est-ce pas là une sorte de devoir?</p> + +<p>Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il +voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental, +comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de +père en fils, «la taille haute et mince, l'œil noir, le nez aquilin, +le cou-de-pied très élevé <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> sur la plante cambrée...» La +tradition les fait sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie +exclusivement arabe jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le +département de l'Ain et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit +figurer un «Allamartine» dans les <i>Mémoires de Condé</i>. Dans +«Allamartine», il y a «Allah», c'est clair comme le jour. Donc Lamartine +est Sarrazin d'origine. Parfaitement!</p> + +<p>Il faut relire la préface des <i>Méditations</i> qu'il écrivit en 1849. Si +loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait +magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à +remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est +une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, +l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et +cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.</p> + +<p>Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de +ses premiers jeux, que ses petites sœurs et lui appelaient la +«musique des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en +demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde, +à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc +(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite +harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux. +Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses +sœurs. Un <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux +d'une grand'tante,—des cheveux «blanchis dans les cachots de la +Terreur», s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, +paraît-il, plus belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce +jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât +dépouiller par nos mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée +idéale pour un poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui +rendraient le même son que les cheveux de sa sœur et, dans ses +dernières années, des vers qui chanteraient comme les cheveux de sa +tante... Ah! qu'il est bien d'Izernore!</p> + +<p>En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la +musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront <i>les Méditations +poétiques</i>), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et +surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir +voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du +collège, il se met à écrire: «J'ébauchai <i>plusieurs poèmes épiques</i> et +j'écrivis <i>en entier cinq ou six tragédies</i>... J'écrivis aussi <i>un ou +deux volumes d'élégies</i> amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier +de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai +<i>huit ans</i> sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part, +dans le discours <i>Des destinées de la poésie</i>, qu'il jeta au feu «des +volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent +<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> la publication des <i>Méditations</i>» (soit de 1818 à 1820), il +s'ensuit que les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de +tragédies et les deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement +être écrits par lui de 1808 à 1810.</p> + +<p>Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en +persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont +fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait +reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore +original, et nous communiquer en même temps cette impression que les +<i>Méditations</i> s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument +spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le +développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle +qu'elle fût.</p> + +<p>La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et +comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit <i>les +Méditations</i>, et que la moitié même des <i>Méditations</i> ressemble encore à +ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le +métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre +compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices +préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous +la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel: +«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la +<span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas +été du tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché +fort longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une +dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant +d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra +enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun +effort...»</p> + +<p class="poem20"> + Tandis que d'un léger coton<br> + Mon visage frais se colore...</p> + +<p>Ces vers de Lamartine sont de 1808.</p> + +<p class="poem20"> + ......... Cependant le char roule,<br> + Il nous entraîne, et nous suivons la foule<br> + Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,<br> + D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.<br> + Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...</p> + +<p>Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine +imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur +Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six +tragédies: <i>Saül</i>, <i>Médée</i>, <i>Zoraïde</i>, <i>Brunehaut</i>, <i>Mérovée</i>, <i>César ou +la Veille de Pharsale</i>. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur +Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un <i>Clovis</i>, épopée chrétienne +en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi +Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Mais, à partir de +1816, il s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il +qualifie lui-même de «bagatelles», de <i>juvenilia ludibria</i>. La plupart +devaient être médiocres: mais les <i>Méditations</i> étaient au moins en +germe dans quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. +Deschanel; mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles +volantes, crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de +Milly au sommet du Craz,—péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,—lui +donnent l'absolution de <i>Saül</i> et de <i>Clovis</i>, et l'envoient tout droit +à un ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, +sans s'en douter.»</p> + +<p>Revenons à la légende.—Lamartine chante. Le monde tressaille à cet +hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les cœurs sont à lui. +(Voir la <i>Préface</i> et les <i>Destinées de la poésie</i>.)</p> + +<p>Dans la réalité, le succès des <i>Méditations</i> fut très habilement +préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort +répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très +vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire +m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son +volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous +du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,—ou ce qui en reste,—peut +beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette +époque. <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> Cette haute société royaliste,—et spiritualiste +depuis la Révolution,—avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son +philosophe, Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un +poète manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute +force, il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... +Les <i>Méditations</i> furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait +par bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en +avait même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» +tôt ou tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» +d'alors, Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques +années.</p> + +<p>Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel». +Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste +encore assez de mystérieux.—Je viens de relire des vers de Chênedollé +et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le +jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu, +de l'épaisseur d'un cheveu,—d'un cheveu blond des petites +sœurs,—que ce ne soient déjà les <i>Méditations</i>. Mais ce ne les sont +pas. Pourquoi?</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> III<br> + +LES MÉDITATIONS.</p> + + +<p>... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes +de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi +volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du +sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble +que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus +que Rousseau dans ses <i>Confessions</i> ou Chateaubriand dans ses <i>Mémoires +d'outre-tombe</i>. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années +après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus +tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps +invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure +qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma +jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus +douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je +sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments +éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la +distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les +efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et +les fixer, et par le plaisir ou la <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> tristesse que m'ont +apportés ces évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et +l'on substitue, à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir +pensé ou senti; on se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas +ordinaire. Tantôt, par une affectation de sincérité, où il y a de la +bravade, et qui est donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des +postures et des pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore +que celles qu'on eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques +Rousseau.</p> + +<p>Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et +de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé. +Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre +histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions +successivement, du même événement de notre vie, des versions +différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la +chronologie de ses œuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart +de ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations +particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà +semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous +raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais +pouvait-il nous raconter autre chose?</p> + +<p>J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de +ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse +trouver <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était +marié «par pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage +d'un idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute +raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à +quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La +chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles +cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,—mais avec de +beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui, +enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car +Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir +être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des +<i>Méditations</i> et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et +enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement +riche. Je veux vous mettre sous les yeux,—et si vous la connaissez +déjà, vous en serez quitte pour la relire,—une curieuse lettre de +Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,—et bien d'autres +endroits de sa correspondance nous le confirment,—que ce poète, d'un +lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et +que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.</p> + +<p>«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux +absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile +existence, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> selon les lois établies, divines ou humaines; et, +d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les +années se chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; +donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que +ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre +agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, +enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous; +appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne +nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la +nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour +de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il +nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous +donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»</p> + +<p>Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma +femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument +content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je +remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez +l'auteur de <i>Raphaël</i>?—Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature +excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de +l'idéale amoureuse du <i>Lac</i>. Le père trouva cela tout naturel: «Julia, +ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> +Maria-Anna fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus +tendrement fidèle encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à +sa gloire...</p> + +<p>Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai +retardé autant que j'ai pu—et vous vous en êtes aperçus sans doute—ce +moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de +réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine, +j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers. +Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur +objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment, +d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux +analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière, +Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la +poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce +jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en +peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux +vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant +au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce +qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la +mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité +sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois +possible.»</p> + +<p>J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> on +rencontrait des vers si harmonieux et si purs qu'il était assez +difficile de dire en quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et +pourtant ils en diffèrent. Je relis le <i>Vallon</i> et je sens bien tout à +coup que les vers y abondent <i>qui n'avaient pas encore été faits</i>:</p> + +<div class="poem"> +<p>La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,<br> + M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;<br> + Comme un enfant bercé par un chant monotone,<br> + Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,<br> + Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,<br> + S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,<br> + Et respire un moment l'air embaumé du soir.</p> + +<p><span class="spaced1">............</span><br> + L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,<br> + Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.</p> +</div> + +<p>Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car +Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le +«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie +de notre siècle:</p> + +<p class="poem"> + Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime:<br> + Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.<br> + Quand tout change pour toi, la nature est la même,<br> + Et le même soleil se lève sur tes jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si +intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en +réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse, +et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil +couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et +prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes +raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et +continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple +d'images,—ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de +la ville»,—images grandes, non détaillées, non situées dans le temps, +et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons +ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise +imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et +souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide—et toujours +aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse +parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe, +Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins +scolaire et le moins académique des grands écrivains...</p> + +<p>Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les +deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute +peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent, +et l'amour religieux de la nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> 1<sup>o</sup> <i>L'amour platonique</i>.—Le fâcheux esprit gaulois s'en est +beaucoup égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de +ridicule, il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. +Montaigne a beau dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que +c'était lui». Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, +mais non pas pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une +personne parce qu'on croit voir en elle une conformité à un certain +idéal que l'on portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché +lui-même, qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir +dont il cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore +l'amour platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux +et celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons +jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes, +mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un +de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses +effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui +disent ce qu'ils veulent dire:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Je ne sais pas (car tout le jour<br> + Ses yeux clairs me hantent sans trêve)<br> + Si c'est elle ou si c'est mon rêve<br> + Que j'aime d'un si grand amour.</p> + +<p>Parfois, ma tendresse blessée<br> + Saigne et s'effraye obscurément<br> + <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> D'un mot, d'un geste qui dément<br> + Son image en mon cœur tracée.</p> + +<p>Et je sens chanceler ma foi:<br> + Le tissu magique se brise<br> + Du voile qui l'idéalise<br> + Et que j'ai mis entre elle et moi.</p> + +<p>Mais voilà que la chère belle<br> + Me sourit: mes doutes s'en vont;<br> + Mon amour renaît plus profond,<br> + Car un peu de remords s'y mêle.</p> + +<p>Est-elle ce que je la fais?...<br> + Ô cœur ennemi de toi-même,<br> + Puisses-tu ne trouver jamais,<br> + Pauvre cœur, le mot du problème!</p> +</div> + +<p>Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour sans +épithète, mais considéré dans son mouvement naturel +d'ascension,—mouvement si justement observé, après et d'après Platon, +par le saint auteur de l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>: «<i>L'amour tend +toujours en haut</i>... Il n'y a rien au ciel et sur la terre de plus doux +que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé... <i>parce que l'amour est +né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu, en s'élevant +au-dessus de toutes les choses créées</i>.» (<i>Imit.</i>, Liv. III, chap. <span class="smcap">V</span>.) Y +a-t-il donc là de quoi tant «se gondoler»?</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Le spiritualisme</i>.—Comme l'amour platonique, le spiritualisme est +un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,—ou même +le pessimisme <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du +spiritualisme, et en plein,—ont bien meilleur air, semblent impliquer +plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au +spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des +Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas +grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de +devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la +philosophie du <i>Phédon</i> et du <i>Banquet</i> et celle du <i>Songe de Scipion</i>. +Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de +l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde +le plus beau sens...</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i>Le sentiment de la nature</i>.—Cela encore ne nous est plus du tout +nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point +que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non +plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre, +que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non +plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas +non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut +assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi +auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes +indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et +développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qu'alors seulement nous avons appris à bien <i>voir</i> l'univers +physique et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce, +mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à +présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait +désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme +moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont +rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte +de celle-là.</p> + +<p>Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands +«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le +plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent, +je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les +descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le +vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois, +bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les +merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor, +l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature +devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne. +C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu +près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.</p> + +<p class="poem"> + Je suis né parmi les pasteurs.<br> + <span class="spaced1">.........</span><br> + <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Saules contemporains, courbez vos longs feuillages<br> + <span class="add4em">Sur le frère que vous pleurez.</span></p> + +<p>Je vous prie de relire, dans la <i>Préface des Méditations</i> écrite en +1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à +travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans +une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux +cahiers,—et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine +mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges +démesurées.—Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux <i>Feuilles +d'Automne</i> pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature, +la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent, +ondoient et surabondent à toutes les pages de l'œuvre poétique de +Lamartine, depuis <i>les Méditations</i> jusqu'à l'évangélique <i>Histoire +d'une servante</i>, en passant par <i>Jocelyn</i> et <i>la Chute d'un ange</i>. Les +autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux +des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un +«rustique»,—comme George Sand.</p> + +<p>Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,—et dans quelle +posture,—il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait +être <i>le Lac</i>? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis +XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il +s'en allait errer <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> autour de la ville en faisant des vers. +«Hier, écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, +un petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me +conduisit au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me +couchai sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes +bottes: l'une me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais +dans mes cheveux un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les +bruits qui me plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, +le sourd bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux +(rappels) d'une caille cachée dans un blé voisin.»</p> + +<p>C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la +première esquisse de l'immortelle élégie. <i>Le Lac</i> ébauché sous un +cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a +parfois d'imprévu et de bonhomie!</p> + +<p>Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour +de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce +dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait +à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments! +encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation +intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de +jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire +des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.—Tout ce que +<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur +de spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le +monothéisme dramatique, passionné—et majestueux—de la poésie juive; le +rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers +ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets +gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension +naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de +Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le +semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les +cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce +lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même +l'onction lentement murmurante de <i>l'Imitation de Jésus-Christ</i>, et +même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier +avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout +cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la +poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait +peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf +une petite part du dix-septième siècle et une part notable du +dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète +lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,—ce qui ne l'empêche +point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.</p> + +<p>Je n'entrerai pas dans le détail des <i>Méditations</i>. <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Je sens +que je glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux +exclamations dont les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des +pages de leurs éditions d'écrivains classiques. Mais je sais +particulièrement gré à M. Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en +deux ou trois chapitres, à quelques-uns des meilleurs usages de +l'ancienne critique scolaire. Aujourd'hui, en effet, la critique est, le +plus souvent, une muse un peu dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées +générales, qui considère les livres de très haut et qui n'en retient que +ce qui peut servir d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à +telle interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette +critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle +n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la +lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se +récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps +passé.</p> + +<p>M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes +baguenauderies,—oh! discrètement,—et de faire, çà et là, le +professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les +apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et +involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en +aurait-il honte? Avant d'assigner aux œuvres leur place dans +l'histoire du développement des idées ou des formes littéraires, +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> il n'est peut-être pas superflu de s'assurer que ces œuvres +«existent», d'en expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, +l'excellence; et ainsi le bon professeur de rhétorique prépare +modestement les voies au critique transcendant. Aujourd'hui que +Lamartine et Hugo entrent dans les programmes du baccalauréat et de la +licence, il faut bien commencer à faire pour eux ce qu'on fait depuis +deux cents ans pour Corneille, Racine et Molière. Au surplus, le +commentaire des textes, même un peu ingénument admiratif ou un peu +minutieusement grammatical, n'est point un exercice sans agrément. +J'aime ces petites besognes, à la fois nobles par leur objet et commodes +à l'esprit par le peu d'effort qu'elles exigent. M. Deschanel a donc +bien fait de s'y livrer par divertissement. Je l'en remercie. C'est très +bon, à un certain âge, de se croire redescendu,—ou remonté,—en +rhétorique. Cette bonne vieille critique à la façon de La Harpe et, ma +foi, aussi de Voltaire, où cette chose un peu surannée et ancien régime, +«le goût,» a le principal rôle. Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné +de s'y amuser deux ou trois fois et, si je ne me trompe, jusque dans les +<i>Nouveaux Lundis</i>... Comme La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de +Féletz, M. Deschanel s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le +vers de Lamartine:</p> + +<p class="poem"> + Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,</p> + +<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lui rappelle incontinent celui de Racine:</p> + +<p class="poem">Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!</p> + +<p class="noindent">Il ne peut rencontrer la strophe du <i>Lac</i>:</p> + +<p class="poem">Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...</p> + +<p class="noindent">sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe +de <i>La Jeune Captive</i>:</p> + +<p class="poem"> + Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;<br> + Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,<br> +<span class="add2em">Le pâle désespoir dévore, etc...</span></p> + +<p>Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la +mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de +tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers +d'Horace: <i>Et male tornatos</i>, etc.... Une strophe du <i>Chant d'amour</i> sur +les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un +distique de Tibulle. Ces deux vers de la <i>Réponse à Némésis</i>:</p> + +<p class="poem"> + J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes<br> + Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,</p> + +<p class="noindent">amènent, au bas de la page, ce vers des <i>Bucoliques</i>:</p> + +<p class="poem"> + <i>Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;</i></p> + +<p class="noindent">et ainsi de suite.</p> + +<p>Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> les vers +cités par M. Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est +peut-être pas un seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit +l'autre, «ça fait toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que +contait Ernest Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer +littérature avec Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des +citations, et chacun y était allé de son latin et même de son grec: +«C'est égal, dit Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, +nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»</p> + +<p>Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir +qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques +légers reproches. Il distingue très justement, dans <i>les Méditations</i>, +trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que +<i>l'Isolement</i>, <i>le Lac</i>, <i>le Vallon</i>, <i>le Soir</i>, <i>l'Automne</i>; les odes à +l'ancienne mode, telles que <i>l'Enthousiasme</i> et <i>le Génie</i>; et enfin les +«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que +<i>l'Homme</i>, <i>la Prière</i> et <i>l'Immortalité</i>. Oserai-je dire qu'il me +paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans <i>les +Odes</i> je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à +Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne +se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et +quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre +chose que les «discours» de Voltaire. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Et je ne parle plus +seulement des vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire +qu'ils sont d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: +je parle du sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une +parcelle d'amour de Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à +part) le premier et est resté, je crois, le seul de nos grands poètes +qui ait profondément ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son +œuvre, du commencement à la fin, en est pénétrée. Il est +essentiellement pieux. M. Charles de Pomairols dit fort bien: «Lamartine +nous semble le déiste le plus ému qui fut jamais, le seul peut-être chez +qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve +manifeste de sa profonde sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle +devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse dans une +philosophie d'ordinaire si dépouillée.»</p> + +<p>C'est,—avec l'abondante splendeur de l'imagination,—cette ardeur du +sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les +discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des +dissertations. Et, de même, au <i>Carpe diem</i> des Horace et des Parny, +ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez +<i>le Lac</i>. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul +mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le +début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif +d'étendre son <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> être, de le «relier» à l'univers (<i>relligio</i>) et +de rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie +épicurienne se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...</p> + +<p>M. Émile Deschanel parle dignement du <i>Crucifix</i>, de <i>Bonaparte</i>, du +<i>Poète mourant</i>: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre +les <i>Nouvelles Méditations</i> et qui est intitulée <i>le Passé</i>? C'est une +de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit +une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je +crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux +premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé. +Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:</p> + +<p class="poem20"> + Arrêtons-nous sur la colline...</p> + +<p>Puis:</p> + +<p class="poem20"> + Repassons nos jours, si tu l'oses...</p> + +<p>Puis:</p> + +<p class="poem20"> + Hélas! partout où tu repasses,<br> + C'est le deuil, le vide ou la mort...</p> + +<p>Et enfin:</p> + +<p class="poem20"> + Levons les yeux vers la colline<br> + Où luit l'étoile du matin...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt <i>se +détachent</i> comme d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de +Victor Hugo <i>s'arrachent</i> d'un effort puissant, et l'aile qui les +soulève est musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers +de Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.</p> + +<p>La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut, +voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette +poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette +belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de +symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui +toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une +rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine. +On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que +de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant +poète des <i>Rêves et Pensées</i> sur l'heureux et glorieux poète des +<i>Harmonies</i>.</p> + +<p>«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit +philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours +délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non +pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les +allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des +images, «Lamartine choisit spontanément</p> + +<p class="poem"> + Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,</p> + +<p class="noindent">parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors +les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément +spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine +le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la +fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux, +défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées, +tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de +l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un +exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques: +«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à +craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège +encore par l'image:</p> + +<p class="poem"> + Son pas insouciant, indécis, balancé,<br> + Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.</p> + +<p>«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot, +le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est +l'allègement de la sensation.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes +dans leur généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par +trop immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces +remarques, qui lui ont été surtout inspirées par <i>les Harmonies</i>, ont +besoin, je crois, d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel +met, assez nettement, <i>les Harmonies</i> au-dessous des <i>Méditations</i>. Je +voudrais vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.</p> + + +<p class="section">IV<br> + +LES HARMONIES.</p> + +<p><i>Les Harmonies</i> de Lamartine me paraissent être, avec <i>les +Contemplations</i> de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie +lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et +d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur +objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit; +ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et +l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit +par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité +et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit +d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la +lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> +Ici, triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée; +là, le plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. +<i>Les Harmonies</i> semblent presque toutes conçues dans quelque paysage +élyséen, au bord d'une mer méridionale, et <i>les Contemplations</i>, dans +quelque forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est +comme si l'œil de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un +voile diaphane qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si, +au contraire, leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'œil +visionnaire de Victor Hugo. Et la philosophie des <i>Contemplations</i> est +donc le manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,—provisoirement,—à +une antithèse; et la philosophie des <i>Harmonies</i>, c'est le platonisme, +ou le monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se +répondent les <i>Novissima Verba</i> et <i>Ce que dit la bouche d'ombre</i>.</p> + +<p>Je voudrais étudier <i>les Harmonies</i> avec un peu de méthode. La vieille +distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y +servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin +de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.</p> + +<p>«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de +verve; mais les brillantes variations des <i>Harmonies religieuses</i> +ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux +chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> +poète, à Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la +Pergola «entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et +la Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de +Boboli ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor +ou de la «prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y +glissa malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen +tout pur, jusque dans ses <i>Messes</i> et dans ses <i>Stabat</i>. Pour un +Italien, l'opéra et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa, +comme Rossini, charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à +pleine poitrine. Génies mélodiques, analogues au sien par la veine +heureuse et la grâce. Non moins grande, j'imagine, devait être son +affinité avec Bellini qui, lui aussi, était un féministe, et en mourut +jeune, comme Mozart...»</p> + +<p>Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens, +à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de +plus, de la lecture totale des <i>Harmonies</i>. Il m'est impossible de +souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi +Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima +donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent +jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent, +puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus +comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de Rossini. +Puis ces mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me +font peine: ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout +dire, je suis bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'œuvre: +<i>Bénédiction de Dieu dans la solitude</i>, <i>Pensée des morts</i>, +<i>l'Occident</i>, <i>l'Infini dans les Cieux</i>, <i>le Chêne</i>, <i>l'Humanité</i>, <i>la +Vie cachée</i>, <i>Éternité de la nature et brièveté de l'homme</i>, <i>Milly</i>, +<i>le Cri de l'âme</i>, <i>Hymne au Christ</i>, <i>la Retraite</i>, <i>Hymne de la mort</i>, +<i>Souvenir à la princesse d'Orange</i>, <i>le Premier Regret</i>, <i>Novissima +Verba</i> et <i>Les Révolutions</i>, paraisse susciter finalement dans l'esprit +de M. Deschanel l'image d'un abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un +thème sur lequel il brode des fugues».</p> + +<p>Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette +restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo +remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de +sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine +s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans +<i>les Harmonies</i>, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je +peux vous dire où: c'est dans <i>l'Hymne de la nuit</i>, dans <i>l'Hymne du +matin</i> et dans <i>Encore un hymne</i>. Nulle part ailleurs, je vous assure. +Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que +l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares +passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations, +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de +nonchalance que de «virtuosité.»</p> + +<p>Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste. +Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment +improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte +qu'il écrivit en un jour les six cents vers de <i>Novissima Verba</i>, je +crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur +<i>Jocelyn</i> (dans la première version de <i>Il ne faut jurer de rien</i>): «Il +y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se +peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le +mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (<i>enthéios, +kouphone ti kaï ptéréone</i>, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance +qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son cœur, et que +faire des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut +dire là contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera +probablement unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que, +Lamartine ayant eu par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à +quoi rien ne ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de +cet essor sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un +mouvement que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor +Hugo, des soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de +l'expression, et l'on ne se cogne pas aux numéros <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> qui divisent +l'ode en compartiments. L'admirable période de Hugo, beaucoup plus +savante, beaucoup mieux faite, exactement «carrée», pour parler comme +les Traités de rhétorique, et où les incidentes et les subordonnées sont +toujours comprises entre le verbe et le complément direct de la +proposition principale (en sorte que la chute en est toujours nette, +précise et pleine), ressemble vraiment à quelque bâtisse solide et +régulière, palais, forteresse ou prison. La période lamartinienne, plus +vaste encore ou, pour mieux dire, plus allongée, presque sans coupes ni +enjambements, par conséquent uniforme dans son cours,—avec sa profusion +de participes présents, et ses <i>si</i> et ses <i>quand</i> éternellement +reproduits,—et qui, se terminant presque toujours sur une énumération, +ne s'arrête que lorsque l'imagination du poète a épuisé les objets +énumérables, est une vague immense, aux plis symétriques et souples, qui +monte, se gonfle et expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce.</p> + +<p>Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas +inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez +souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues +d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie +d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement +remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose +d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> qui reviennent de +temps en temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes, +chez ceux qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même +ne s'en servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes +traces de rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de +syntaxe, est emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits +(rares en somme) où l'expression défaille, on se contente de la beauté +toujours intacte du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses +négligences, qu'un témoignage candide de la glorieuse spontanéité de +cette poésie, tantôt fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais +souffle du ciel, zéphyre aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort +Zéphyre des poètes anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout +où il passe, promène de beaux frissons où se joue la lumière...</p> + +<p>Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble +lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se +demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré.</p> + +<p>M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les +hymnes des <i>Harmonies</i> en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette +abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le +nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses +strophes immenses, dans ses <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> rimes multipliées, d'où viendrait +une si remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la +force?... Au surplus, on peut, dans l'œuvre de Lamartine, dégager et +mettre en lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation +expresse de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...»</p> + +<p>Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le +seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans +la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des <i>Odes et +Ballades</i>). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe +est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à +faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que +le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir +pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration. +Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé +par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt +trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme +Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de +vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son +rythme à mesure, cela suppose une <i>puissance</i> inouïe de sensations et de +sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref, +cet état extraordinaire que notre poète exprime, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> précisément +en vers libres, dans une de ses <i>Harmonies</i>:</p> + +<p class="poem"> + Mon âme a l'œil de l'aigle, et mes fortes pensées,<br> + Au but de leurs désirs volant comme des traits,<br> + Chaque fois que mon sein respire, plus pressées<br> + <span class="add2em">Que les colombes des forêts,</span><br> + Montent, montent toujours, par d'autres remplacées,<br> + <span class="add2em">Et ne redescendent jamais.</span><br> + <span class="add2em spaced1">.........</span></p> + +<p>Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable, +prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode <i>Contre +la peine de mort</i>, <i>l'Éternité de la nature</i>, <i>la Marseillaise de la +paix</i>, <i>le Toast</i> du banquet celtique; <i>les Laboureurs</i> dans <i>Jocelyn</i>, +<i>le Chœur des Cèdres</i> dans <i>la Chute d'un ange</i>, et <i>la Vigne et la +Maison</i>!</p> + +<p>Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi, +quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au +besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des +langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences +robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une +pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans +<i>les Premières Méditations</i>, une pièce que le poète y ajouta en 1842: +<i>Ressouvenir du lac Léman</i>. Il répond à son ami Huber Saladin qui +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite +patrie:</p> + +<div class="poem"> +<p>Adore ton pays et ne l'arpente pas.<br> + Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas:<br> + L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule<br> + Un grand peuple sans âme est une vaste foule.<br> + <span class="spaced1">..............</span></p> + +<p>Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme.<br> + Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat,<br> + Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat.<br> + La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie:<br> + Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie.</p> +</div> + +<p>Et plus loin:</p> + +<p class="poem"> + La conquête brutale est l'erreur de la gloire.<br> + Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.<br> + De triomphe en triomphe un ingrat conquérant<br> + A rétréci le sol qui l'avait fait si grand.</p> + +<p>Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les +vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et +l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que +le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre +des villes:</p> + +<p class="poem"> + <span class="spaced1">..............</span><br> + <i>Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes</i>;<br> + Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du +«pittoresque» de Lamartine.</p> + +<p>Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai +déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et +la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de +grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. <i>Les Harmonies</i> sont, +pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées +par groupes, sous le ciel libre, comme pour un chœur, pour un hymne +en commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives. +Mais Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les +choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une +réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une +naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un +pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très +hardi sans y tâcher.</p> + +<p>Ces traits abondent dans la pièce des <i>Méditations</i> dont je vous parlais +tout à l'heure:</p> + +<p class="poem"> + De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles,<br> + Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,<br> + Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux,<br> + <i>Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux</i>.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices,<br> + <i>Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses</i>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Mais, pour nous en tenir aux <i>Harmonies</i>, quelle moisson l'on y +ferait d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure:</p> + +<p class="poem"> + L'ombre des monts lointains se déroule et recule<br> +<span class="add4em"><i>Comme un vêtement replié</i>.</span></p> + +<p>Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile +de l'aurore»:</p> + +<p class="poem"> + Ils pendent en désordre aux tentes du soleil.</p> + +<p>Et, toujours feuilletant:</p> + +<p class="poem"> + Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir:<br> + Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir;<br> + <i>On voit passer des chars d'herbe verte et traînante</i>.<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages.<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + Un matin qui s'éveille étincelant de joie...</p> + +<p>Sur une plage:</p> + +<p class="poem"> + Et <i>d'un sable brillant une frange plus vive</i><br> + Y serpente partout entre l'onde et la rive<br> + <span class="add2em">Pour amollir le lit des eaux.</span></p> + +<p>Sur les heures:</p> + +<p class="poem20"> + Les autres s'éloignent et glissent<br> + <i>Comme des pieds sur les gazons</i>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Impressions matinales:</p> + +<p class="poem"> + Les brises du matin se posent pour dormir...<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride...</p> + +<p>Impressions de midi:</p> + +<p class="poem"> + ... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent<br> + <i>Comme un filet trempé ruisselant sur les prés</i>...<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + Quand les tièdes réseaux des heures de midi,<br> + En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.</p> + +<p>Impression nocturne:</p> + +<p class="poem"> + Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore,<br> + <i>Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux</i>...</p> + +<p>Mettez ici quelques centaines d'<i>etc</i>...</p> + +<p>Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes +d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me +semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent +fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.</p> + +<p>Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes +et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un +beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus +éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des +contours trop arrêtés, et qu'enfin <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> nos vers français aient un +peu trop constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers +trop sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile +seul a pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision +dans les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la +pénombre et l'ondoiement.</p> + +<p>Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,—comme Lucain, comme +Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,—fatigue +assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des +saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans +l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases, +trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie +dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un +peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et +qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le +prodigieux versificateur des <i>Contemplations</i> et de <i>la Légende des +siècles</i>. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins +précis, moins fécond en images <i>achevées</i> et sensiblement inférieur par +l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la +monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs +périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit +même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans +leurs plis, les vers de Lamartine <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> me semblent plus souvent +approcher de ce qui serait «la poésie pure».</p> + +<p>Comment cela?—L'essence de la poésie,—ce en dehors de quoi elle ne se +distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,—c'est +peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre +les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit +entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou +encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité. +Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit +sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement; +mais je crois que Lamartine en <i>suggère</i> un plus grand nombre, et avec +moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez +lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est +tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse +indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque +dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que +(presque toujours) cette poésie exprime <i>simultanément</i> l'âme et les +choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la +plus riche qu'on puisse concevoir.</p> + +<p>J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait +trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.—Je vous +rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> deux objets que son imagination rapproche; que la «métaphore» +est une comparaison dont le second terme est seul exprimé; que +l'«allégorie» n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est +peut-être qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je +crois que la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où +l'objet sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par +laquelle on l'évoque en nous,—à condition que cette image n'en soit +point elle-même effacée ou affaiblie.</p> + +<p>C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille +allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (<i>Dans ces prés +fleuris</i>, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle +de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne <i>voyons</i> un +troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le +roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a +mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que +l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien +par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne +voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas +trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la +signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent +d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent +à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est +dans une pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces» +(<i>Recueillements poétiques</i>).</p> + +<p class="poem20"> + La nature servait cette amoureuse agape;<br> + Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.<br> + <i>Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,<br> + Premier chaînon doré de la chaîne des nuits.</i></p> + +<p>Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement +dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration. +Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement +liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure +présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le +dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression +adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce +qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne +formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme; +comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec +une bague est seulement <i>suggérée</i> et s'évanouit aussitôt; comme on +passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de +celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et +comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle +grâce <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne +serait-ce pas un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de +nos jeunes poètes?</p> + +<p>Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de +Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce +que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante. +Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt +l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la +matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son +verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément +vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers +l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur +l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous +en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour +mon délassement:</p> + +<p class="poem"> + Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices,<br> + <i>Comme un front incliné que relève l'amour?</i><br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore<br> + Enfle le sein dormant de l'Océan sonore<br> + Qui, <i>comme un cœur de joie ou d'amour oppressé</i>,<br> + Presse le mouvement de son flot cadencé<br> + <span class="add2em">Et dans ses lames garde encore</span><br> + Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé.<br> + <span class="spaced1">...............</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> À une source:</p> + +<p class="poem20"> + Mais tu n'es pas lasse d'éclore;<br> + <i>Semblable à ces cœurs généreux<br> + Qui, méconnus, s'ouvrent encore<br> + Pour se répandre aux malheureux</i>.</p> + +<p>Sur la «fleur des eaux»:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Elle est pâle <i>comme une joue<br> + Dont l'amour a bu les couleurs</i>...</p> + +<p>Les cygnes noirs nagent en troupe<br> + <i>Pour voir de près fleurir ses yeux</i>...</p> +</div> + +<p>Ou bien:</p> + +<p class="poem"> + <span class="add2em">Endormons-nous dans nos prières</span><br> + Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.</p> + +<p>(Ceci est, je crois bien, une comparaison «descendante», mais si peu!)</p> + +<p>Le Mont-Blanc cache à l'ombre de ses vastes flancs une vallée et un doux +lac, où il se mire. Tel l'homme de génie; il est isolé et battu de la +tempête:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Mais souvent, caché dans la nue,<br> + Il enferme dans ses déserts,<br> + Comme une vallée inconnue,<br> + Un cœur qui lui vaut l'univers.</p> + +<p>Ce sommet où la foudre gronde,<br> + Où le jour se couche si tard,<br> + Ne veut resplendir sur le monde<br> + Que pour briller dans un regard...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Lisez toute cette petite pièce: <i>le Mont-Blanc</i>. Vous verrez +que, d'un bout à l'autre, l'idée et l'image s'y entrelacent mollement, +mais inextricablement.</p> + +<p>Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles:</p> + +<p class="quote noindent"> + 1<sup>o</sup> Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête...<br> + 2<sup>o</sup> Telle, aimable en son air, mais humble dans son style...</p> + +<p>Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté +l'objet auquel ils le comparent,—et une cloison entre les deux. (Victor +Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le +fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie; +mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien +décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation +concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur, +c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine +offre presque à chaque instant.</p> + +<p>Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans <i>la Prière</i> +(<i>Premières Méditations</i>), les traits dont se compose la description de +la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un +temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à +prier.—Dans <i>le Passé</i> (<i>Nouvelles Méditations</i>), vous vous rappelez le +premier vers:</p> + +<p class="poem20"> + Arrêtons-nous sur la colline.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses +pieds le théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de +l'âge mûr, l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans +que ces correspondances soient formellement énoncées.—Dans <i>la +Retraite</i> (<i>Harmonies</i>), la pénétration des images par l'idée est plus +intime et plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je +vous cite quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète +vient de nous dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des +tombeaux», où l'herbe couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur +nuance ce voile» et que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il +continue:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Mon œil, quand il y tombe,<br> + Voit l'amoureux oiseau<br> + Voler de tombe en tombe,<br> + Ainsi que la colombe<br> + Qui porta le rameau,</p> + +<p>Ou quelque pauvre veuve,<br> + Aux longs rayons du soir,<br> + Sur une pierre neuve,<br> + Signe de son épreuve,<br> + S'agenouiller, s'asseoir,</p> + +<p>Et, l'espoir sur la bouche,<br> + Contempler du tombeau,<br> + Sous les cyprès qu'il touche,<br> + Le soleil qui se couche<br> + Pour se lever plus beau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Paix et mélancolie<br> + Veillent là près des morts,<br> + Et l'âme recueillie<br> + Des vagues de la vie<br> + Croit y toucher les bords...</p> +</div> + +<p>Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de +lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village: +mais la transmutation est <i>instantanée</i>, du pigeon qui, de la maison +voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du +soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil +éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette +forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est +en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante... +Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce +n'est cela?</p> + +<p>Lisez enfin l'<i>Occident</i> (dans <i>les Harmonies</i>). Voilà la merveille des +merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit +simplement un coucher de soleil:</p> + +<p class="poem20"> + Et la mer s'apaisait comme une urne écumante<br> + Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit...<br> + <span class="spaced1">.........</span><br> + Et la moitié du ciel pâlissait...<br> + <span class="spaced1">.........</span><br> + Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure,<br> + <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour.<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + Et vers l'Occident seul, une porte éclatante<br> + Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer...</p> + +<p>Et alors il semble que tout soit attiré vers cette porte et aille s'y +engouffrer:</p> + +<p class="poem20"> + Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme,<br> + Vers cette arche de feu tout paraissait courir,<br> + Comme si la nature et tout ce qui l'anime<br> + En perdant la lumière avait craint de mourir!<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Et mon regard long, triste, errant, involontaire,<br> + Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait...</p> + +<p>Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un +dernier voile diaphane, l'Idée surgit:</p> + +<p class="poem"> + Ô lumière, où vas-tu? <span class="spaced1">.........</span><br> + Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux, toi mon âme,<br> + Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous?...<br> + À toi, Grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle,<br> + En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!...</p> + +<p>Au reste, <i>les Harmonies</i> tout entières (et j'arrive ainsi à l'étude du +«fond») ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y +est peint pour lui-même et que toutes les choses décrites y sont +<i>représentatives</i> de quelque chose qui les dépasse, soit <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> de la +grandeur et de la bonté divines, soit des sentiments que l'homme doit +avoir pour Dieu.</p> + +<p>M. Deschanel écrit: «Les idées de Lamartine sont inconsistantes; elles +flottent à tous les vents du siècle. Il mêle l'Ancienne et la Nouvelle +Loi. Dieu est pour lui, tantôt le Jéhovah biblique, tantôt le Christ, +tantôt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de métamorphoses; tantôt le +Dieu du <i>Vicaire savoyard</i>, à moitié rationaliste; tantôt l'Âme de la +Nature, et la Nature elle-même, confondues; de sorte qu'on l'accusa de +panthéisme, non sans apparence.»</p> + +<p>Cela est très bien dit. Seulement, où M. Deschanel semble mettre un +reproche, je mettrais une louange. L'éminent professeur dit encore +mieux, un peu plus loin: «Les <i>Harmonies</i> parcourent au hasard, si l'on +ose dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le +panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.»</p> + +<p>Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: «au +hasard». Ces «psaumes modernes», comme Lamartine avait voulu les nommer, +sont en effet un vaste cantique au Divin perçu et considéré +successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais +ils suivent, si je ne m'abuse, une espèce d'ordre logique, naturel,—et +ascendant.</p> + +<p>1<sup>o</sup> C'est d'abord le développement, en quatre ou cinq magnifiques +symphonies, de ce délicieux psaume énumératif de François d'Assise, où +l'âme légère et si douce de ce saint de plein air invite toutes les +créatures <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> à louer Dieu,—avec, peut-être, des réminiscences de +ces charmantes hymnes du Bréviaire romain, pour <i>Matines</i>, pour +<i>Laudes</i>, pour <i>Vêpres</i>, etc., où le rapport de chaque prière avec +l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que +pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber +sur le tabernacle, ou comme une branche de feuillage aperçue par le +vitrail entr'ouvert:</p> + +<p class="poem"> + Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève<br> + Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour.<br> + Il reprend son fardeau que la vertu soulève,<br> + S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!»</p> + +<p>(Cf. les <i>Hymnes</i> traduites par Jean Racine.)</p> + +<p>Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école, +l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la +nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et +Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par +l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve +philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très +variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en +chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers +physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus +faibles ou les plus fortes selon les cas.</p> + +<p>M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> dans ces +effusions. Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis, +Lamartine est peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser +d'artifice;—de nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si +l'on veut.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par +conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme +chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent, +à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de +son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la +création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même +disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que +les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des +signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire +que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce +n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit +de glorifier Dieu,—ici par ce qu'on appelle ses œuvres, là par ce +qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,—ce seront +nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes +objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques +pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une +métaphore.</p> + +<p>Le déisme,—abstrait et glacé chez d'autres,—est, <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> chez lui, +ardent, vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée, +jamais dans son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour +lui, le plus souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec +exaltation de la beauté des choses.</p> + +<p>J'ai fait une découverte, en feuilletant l'<i>Histoire de la littérature +hindoue</i>, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean +Lahor. C'est que la moitié des <i>Harmonies</i> de Lamartine sont tout +simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les <i>Védas</i>; il est +même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il +écrivait les <i>Harmonies</i>. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il +croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul.</p> + +<p>Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment, +mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des +antiques brahmanes. Dans l'<i>Hymne de la nuit</i> je lis cette strophe:</p> + +<p class="poem"> + Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,<br> + Ces océans d'azur où leur foule s'élance,<br> + Ces fanaux allumés de distance en distance,<br> + Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit,<br> + Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit<br> + <i>Que l'abîme est comblé par ta magnificence</i>...</p> + +<p>Ainsi, dans le <i>Rig-Véda</i>: «<i>De sa splendeur, il remplit l'air</i>... +<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> De cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres +la terre, tu inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les +nuits, et contemplant tout ce qui existe...»</p> + +<p>Dans l'<i>Hymne du soir</i>:</p> + +<p class="poem"> + Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée<br> + Devant l'immensité s'agrandissait en moi,<br> + Et sur les vents, les flots ou les feux élancée,<br> + <span class="add4em">De pensée en pensée</span><br> + <span class="add4em">Allait se perdre en toi.</span></p> + +<p>Ainsi, dans la <i>Prière de Parasasa et de Mukukanda</i>: «Je viens à toi... +aspirant à une plénitude de félicité, aspirant à l'extinction de +moi-même, à mon absorption en toi.»</p> + +<p>Dans le <i>Golfe de Gênes</i>:</p> + +<p class="poem"> + «Mais où donc est ton Dieu?» me demandent les sages.<br> + Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images,<br> + <span class="add2em">Dans ces ondes, dans ces nuages,</span><br> + Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux,<br> + Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent,<br> + Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent<br> + Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux.</p> + +<p>Ainsi, dans le <i>Rig-Véda</i>: «Ô Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant +les airs... En toi repose l'immensité de la terre et du ciel. Ô Varuna, +tous les mondes sont en toi. Tes clartés heureuses voient se développer +autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Dans l'<i>Infini, dans les cieux</i>:</p> + +<p class="poem"> + Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature;<br> + Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,<br> + Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil,<br> + Il est donc aussi grand d'être homme que soleil.</p> + +<p>Ainsi, dans l'<i>Isa Upanishad</i>: «Il est loin et près de toutes choses... +L'homme qui sait voir tous les Êtres dans ce suprême Esprit, et ce +suprême Esprit dans tous les Êtres, ne peut dès lors rien dédaigner...»</p> + +<p>Dans <i>Pourquoi mon âme est-elle triste?</i></p> + +<p class="poem"> + Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment,<br> + De naître et de mourir un court étonnement,<br> + Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce...<br> + Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...</p> + +<p>Ainsi, dans le <i>Mahabharata</i>: «De même que des millions d'étincelles +jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être +immuable et y retournent...»</p> + +<p>Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose. +Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie +explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour, +comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en +Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est +Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe +<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région +de rêve où les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde +est la parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement +l'un de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande +lui-même ce que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le +monde, et si Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le +poète nous dit:</p> + +<p class="poem20"> + Il est une langue inconnue<br> + Que parlent les vents dans les airs,</p> + +<p>etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et +conclut: «—Cette langue parle de toi,</p> + +<p class="poem20"> + De toi, Seigneur, être de l'être,<br> + Vérité, vie, espoir, amour!<br> + De toi que la nuit veut connaître,<br> + De toi que demande le jour,<br> + De toi que chaque son murmure,<br> + De toi que l'immense nature<br> + Dévoile et n'a pas défini...»</p> + +<p>Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime, +semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien +de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui, +Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?—Et, +d'autre part, lorsque les poètes <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> hindous écrivent: «Écume, +vagues, tous les aspects, toutes les <i>apparences</i> de la mer ne diffèrent +pas de la mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou +lorsqu'ils font dire à Dieu: «Je suis <i>dans</i> les eaux la saveur, la +lumière <i>dans</i> la lune et le soleil, le son <i>dans</i> l'air, la force +masculine <i>dans</i> les hommes, le parfum pur <i>dans</i> la terre, la splendeur +<i>dans</i> le feu, etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est +point, proprement, l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la +terre, le feu, mais qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le +feu, la terre, l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, +les symboles, la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un +détour, avec le poète des <i>Harmonies</i>? Ainsi se réconcilient, dans le +vague, les métaphysiques.</p> + +<p>Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent +c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui +par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le +signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par +inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'<i>Hymne du matin</i>:</p> + +<p class="poem"> + Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme,<br> + Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix!<br> + Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme!<br> + Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois!<br> + Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!....<br> + Montez, il est là-haut; descendez, <i>tout est lui</i>!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne +paraît pas extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit +la <i>Prière de Parasasa</i>, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de +l'univers...» Et Lamartine:</p> + +<p class="poem20"> + Tu ne dors pas, souffle de vie,<br> + Puisque l'univers vit toujours!</p> + +<p>Et plus loin:</p> + +<p class="poem20"> + Tu revêts la forme sanglante<br> + D'un héros, d'un peuple, d'un roi...</p> + +<p>Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous +citer cette strophe admirable):</p> + +<p class="poem"> + <span class="add2em">Il se fait un vaste silence:</span><br> + <span class="add2em">L'esprit dans ses ombres se perd,</span><br> + <span class="add2em">Le doute étouffe l'espérance</span><br> + <span class="add2em">Et croit que le ciel est désert.</span><br> + Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage,<br> + Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage,<br> + Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,<br> + Le monde où nul éclair ne te précède encore,<br> + D'un inquiet ennui se trouble et se dévore,<br> + Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore<br> + <span class="add3em">Sent le divin frisson.</span></p> + +<p>Mais ce que les <i>Harmonies</i> lamartiniennes ont en commun avec les hymnes +du <i>Rig-Véda</i>, c'est, plus encore que certaines conceptions +métaphysiques, la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> poésie, la couleur, l'abondance, la +magnificence, l'accent... Oui, je trouve dans les <i>Harmonies</i> quelque +chose qui n'est pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans +Jean-Jacques, qui n'est pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans +George Sand ni dans Victor Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle +et au contact de l'immense univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste +beaucoup plus séparé des objets qu'il décrit et des visions, le plus +souvent terribles, où il les déforme. L'âme de Lamartine, autant que +cela est concevable, se dissout délicieusement dans les choses... Il +peut dire avec vérité:</p> + +<p class="poem"> + Mon âme est un torrent qui descend des montagnes<br> + Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + <span class="add3em">Mon âme est un vent de l'aurore</span><br> + <span class="add3em">Qui s'élève avec le matin...</span></p> + +<p>Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous +sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et +découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté +totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la +mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque +délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement +bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous +marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout +enveloppés <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces +moments-là, on est à ce point envahi de sensations puissantes et suaves +qu'on serait fort incapable de faire nettement le départ des effets et +de la cause et d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, +et qu'on ne discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la +nature est Dieu. Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, +d'ailleurs, nous ne saurions le traduire (à supposer que nous en +eussions le talent) qu'en le faisant cesser par la même. +Sully-Prud'homme le définit en analyste, avec un art exquis et +laborieux, dans la pièce des <i>Stances et Poèmes</i> intitulée: <i>Pan</i>. +Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou plutôt il le «chante», il +l'exhale, il l'épanche en paroles splendides, et qui semblent +involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point vu depuis les +poètes de l'Inde antique.</p> + +<p>Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui +manquer.—Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des +astres:</p> + +<p class="poem20"> + Ah! Seigneur, comprends-moi de même.<br> + Entends ce que je n'ai pas dit!<br> + Le silence est la voix suprême<br> + D'un cœur de ta gloire interdit.<br> + <i>C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!</i></p> + +<p>Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon +cœur, les oreilles me tintent, <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> mes yeux se troublent, mon +âme s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?»</p> + +<p>Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce +<i>Cri de l'âme</i>:</p> + +<div class="poem"> +<p>Quand le souffle divin qui flotte sur le monde<br> + S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,<br> + Et la fait tout à coup frissonner, <i>comme une onde<br> + Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant</i>;</p> + +<p>Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme<br> + Où luisent ces trésors du riche firmament,<br> + Ces perles de la nuit que son souffle ranime,<br> + Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;</p> + +<p>Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle<br> + Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,<br> + <i>Que chaque atome d'air roule son étincelle<br> + Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur</i>;</p> + +<p>Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne,<br> + Que d'immortalité tout semble se nourrir,<br> + Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne,<br> + <i>Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir</i>;</p> + +<p>Que je roule en mon sein mille pensers sublimes,<br> + Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,<br> + S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,<br> + Et, faute d'un appui, va s'y précipiter...</p> + +<p><i>Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée<br> + Pourrait créer un monde en son brûlant essor,<br> + Que ma vie userait le temps, que ma pensée,<br> + Et remplissant le ciel, déborderait encor:</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage...</p> +</div> + +<p>Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres +eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.—Et, par +exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes +images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'<i>Hymne de +Cutsa</i> (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'<i>Hymne du +matin</i>:</p> + +<p class="poem20"> + Ô Dieu, vois dans les airs!...<br> + Ô Dieu, vois sur les mers!...<br> + Ô Dieu, vois sur la terre!...</p> + +<p>J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des +cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même +d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus +anciennes hymnes,—à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a +pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,—que ressemblent +particulièrement certaines <i>Harmonies</i>. Et cette poésie, védique ou +lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que +les hommes aient entendue.</p> + +<p class="poem"> + Il pense, <i>et l'univers dans son âme apparaît</i>.</p> + +<p>Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de +l'univers dans une âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> 3<sup>o</sup> Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous +le brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux, +l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se +ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et +accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable: +<i>Éternité de la nature, brièveté de l'homme</i>.</p> + +<p>«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un +roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est +vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de +Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée +analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que +l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau +suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait +encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et +l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute +notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela +quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais +pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas +Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont +j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans +des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des +astres et du ciel; après s'être vu <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> petit, si petit! dans +l'espace, et si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale +comme l'est une goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est +elle-même dans l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, +je ne puis me tenir de copier encore,—pour moi, non pour vous,—la fin +de cet hymne sublime, un des chefs-d'œuvre du verbe humain:</p> + +<div class="poem20"> +<p>... Vous allez balayer ma cendre,<br> + L'homme ou l'insecte en renaîtra.<br> + Mon nom brûlant de se répandre<br> + Dans le nom commun se perdra.<br> + Il fut! voilà tout. Bientôt même,<br> + L'oubli couvre ce mot suprême,<br> + Un siècle ou deux l'auront vaincu...<br> + Mais vous ne pouvez, ô Nature,<br> + Effacer une créature.<br> + Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!</p> + +<p>Dieu m'a vu! Le regard de vie<br> + S'est abaissé sur mon néant.<br> + Votre existence rajeunie<br> + À des siècles, j'eus mon instant!<br> + Mais dans la minute qui passe,<br> + L'infini de temps et d'espace<br> + Dans mon regard s'est répété,<br> + Et j'ai vu dans ce point de l'être<br> + La même image m'apparaître<br> + Que vous dans votre immensité!</p> + +<p>Distances incommensurables,<br> + Abîmes des monts et des cieux,<br> + Vos mystères inépuisables<br> + <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Se sont révélés à mes yeux:<br> + J'ai roulé dans mes vœux sublimes<br> + Plus de vagues que tes abîmes<br> + N'en roulent, ô mer en courroux!<br> + Et vous, soleils aux yeux de flamme,<br> + Le regard brûlant de mon âme<br> + S'est élevé plus haut que vous!</p> + +<p>De l'Être universel, unique,<br> + La splendeur dans mon ombre a lui,<br> + Et j'ai bourdonné mon cantique<br> + De joie et d'amour devant lui;<br> + Et sa rayonnante pensée<br> + Dans la mienne s'est retracée,<br> + Et sa parole m'a connu;<br> + Et j'ai monté devant sa face,<br> + Et la Nature m'a dit: «Passe;<br> + Ton sort est sublime! il t'a vu!»...</p> + +<p>Vivez donc vos jours sans mesure,<br> + Terre et ciel, céleste flambeau,<br> + Montagnes, mers! Et toi, Nature,<br> + Souris longtemps sur mon tombeau!<br> + Effacé du livre de vie,<br> + Que le Néant même m'oublie!<br> + J'admire et ne suis point jaloux.<br> + Ma pensée a vécu d'avance,<br> + Et meurt avec une espérance<br> + Plus impérissable que vous!</p> +</div> + +<p>Lamartine écrit dans son <i>Commentaire</i>: «C'est un chant ou plutôt un cri +de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une +des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> à moi-même +le modèle idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»</p> + +<p>Ainsi l'auteur des <i>Harmonies</i> parcourt, d'un mouvement naturel, toutes +les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon +catholique,—d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près, +mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens, +le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse. +(<i>La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu</i>; <i>Hymne du soir dans les +Temples</i>.)—Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des +arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est +envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de +l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement +panthéistique.—Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le +spiritualisme ardent et pur des <i>Méditations</i> (<i>le Tombeau d'une mère</i>, +<i>Hymne de la mort</i>). Dans ce vaste soliloque: <i>Novissima Verba</i>, le +poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le +néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et +rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes +transpositions des formules kantiennes:</p> + +<p class="poem"> + Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,<br> + Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme,<br> + La conscience! instinct d'une autre vérité,<br> + <i>Qui guide par sa force et non par sa clarté</i>,<br> + <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière<br> + Par la voix, par la main, et non par la lumière.<br> + Noble instinct, conscience, <i>ô vérité du cœur</i>!</p> + +<p>Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de +Renan:</p> + +<div class="poem"> +<p>... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,<br> + Sacrifier en vain l'existence à la mort,<br> + J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;<br> + À dire, en répandant au seuil d'un autre monde<br> + Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde:</p> + +<p>«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,<br> + L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;<br> + Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,<br> + Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»</p> +</div> + +<p>D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en +vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en +effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort +différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée. +<i>La Pensée des morts</i>, d'une si mélancolique tendresse, dit la +perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être +clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation <i>Aux +chrétiens dans les temps d'épreuves</i>, l'<i>Hymne à l'Esprit-Saint</i>, +l'<i>Hymne au Christ</i>, les <i>Révolutions</i> dégagent le sens véritable de +l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ont +abaissé la sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le +sacrifice, et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du +monde et dans l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été +dites, je crois; et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter +quelques-unes, mais non pas mieux ni plus clairement, ni plus +magnifiquement, parce que cela est impossible.</p> + +<p>Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements +nouveaux et plus hardis peut-être, dans <i>Jocelyn</i>, dans <i>la Chute d'un +ange</i> et dans <i>les Recueillements</i>.</p> + + +<p class="section">V<br> + +JOCELYN.</p> + +<p>Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien +que moi. Ce que <i>les Harmonies</i> sont aux <i>Contemplations</i>, l'énorme +épopée dont <i>la Chute</i> et <i>Jocelyn</i> forment des «chants» détachés le +devait être à <i>la Légende des siècles</i>. Et comme on voit, dans <i>la +Légende</i>, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi +sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les +siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier, +Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais +c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve +généreux de la <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> pauvre humanité est toujours le même depuis +trois mille ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de +l'Inde et dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le +progrès par la douleur acceptée.</p> + +<p>Je ne vous conterai pas la fable de <i>Jocelyn</i>; je ne vous rappellerai +pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses +sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans +l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers +tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. <i>Jocelyn</i>, c'est l'idéal du +sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est +subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les +épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans +exception, ont condamnés.</p> + +<p>Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont +supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa sœur +d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas. +C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au +sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité +universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie +pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit +Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le +moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> sa sœur, +il <i>commençait</i> déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait +que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et +harmonieux.</p> + +<p>Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des +Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour +d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner +Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour +de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le +franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le +franchisse,—et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se +décide à le franchir.</p> + +<p>Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les +chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son +protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand +voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut +lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn +lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer +à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il +est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son +tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent, +il s'est immolé à sa sœur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.</p> + +<p>«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> cela, si +l'on veut, «la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); +mais Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?—«Ô poète +imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place +du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner +l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre +à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son vœu, il +serait mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau +en poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse +les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de +M. de Lamartine en cet endroit.»</p> + +<p>«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses +humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa sœur est +d'une beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est +bien discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être +immolée aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient +tout le poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu +prêtre, ne puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus +vraisemblable qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte +d'invraisemblance que celle du long tête-à-tête angélique de toute une +année dans la solitude; invraisemblance résultant de l'idéalité seule: +ici c'est une accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun +bénéfice d'idéal. Jocelyn <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> n'est-il pas responsable des +conséquences funestes de sa docilité excessive?...»</p> + +<p>Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent +digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans +ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il +emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont +irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère +l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore! +J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes, +ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux» +Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien +fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son +évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église +à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver +sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari +d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. +Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils +s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits +plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,—quelquefois de +petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même +ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons +cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> établissent leurs +enfants; Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se +soignent; ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout +cela est très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre +destinée. Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et +austère Vinet? Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais +alors avouez que votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal +et d'aspirer si haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son +adolescence par un si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté +paradoxale de l'union de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour +aboutir à ce petit ménage bourgeois—(voyez-vous les anciennes soutanes +du mari utilisées par la femme en jupons de dessous?)—et qu'enfin +l'histoire ne valait plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il +ne reste rien, rien du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice +idéal.</p> + +<p>La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de +l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (<i>le Banquet</i>, +<i>l'Imitation</i>); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de +supérieur aux amours,—permises sans doute, belles quelquefois, mais +toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté +humaine,—d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé +(<i>Graziella</i>) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment. +Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> dans la +glorification romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de +celui qui fait tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.—Jocelyn dans +la montagne, c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus +large encore et plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est +d'ailleurs moins compromis; que la grotte des Aigles est restée plus +innocente que la grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient +sa renonciation plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En +somme, l'évêque ne fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, +fidèle à sa vocation sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de +ce vieillard qui va être guillotiné demain, qui voit les choses +d'ici-bas, non seulement à travers sa foi, mais du seuil de la mort et +de l'éternité et comme de la fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle +misère doit lui paraître la petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou +plutôt écoutez-le: il parle fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, +impérieuse, une éloquence d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les +choses en place et en rétablit, avec certitude, la vraie perspective.</p> + +<p class="poem"> + Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret<br> + Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;<br> + Voilà par quel honteux et ridicule piège<br> + L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.....<br> + Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte<br> + Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,<br> + Ce trouble d'un cœur pur <i>qui ne se connaît pas</i>...<br> + <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,<br> + Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,<br> + Risible enfantillage et des sens et du cœur,<br> + Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...<br> + Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,<br> + Où l'autel est lavé du sang de ses ministres,<br> + Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi<br> + S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi.....<br> + Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,<br> + Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,<br> + <i>Au grand combat de Dieu refusant son secours</i>,<br> + Amollissait son âme à de folles amours;<br> + Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères<br> + Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,<br> + Pensant sous quel débris des temples du Seigneur<br> + Il cacherait sa couche avec son déshonneur!</p> + +<p>Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:</p> + +<p class="poem"> + Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!<br> + Insensé, regardez, et songez où vous êtes!<br> + Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,<br> + Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris,<br> + Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve<br> + Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,</p> + +<p>(Sont-ils beaux, ces deux vers!)</p> + +<p class="poem"> + Ce sépulcre des morts par la vie habité,<br> + Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité...<br> + Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,<br> + Devant ce moribond qui marche au sacrifice,<br> + Que vous osez parler de ces amours mortels,<br> + Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels,<br> + <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> <i>Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,<br> + Par un plus fort lien y consacrait encore!</i><br> + Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas!<br> + Quoi! <i>vous, trahir!</i> Mais non, cela ne se peut pas!</p> + +<p>Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument +suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul +besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir +de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au +sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui +fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de +l'orthodoxie catholique.»</p> + +<p>Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui +serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière +consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure +de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition +indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une +immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se +la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui +demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus +l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré +au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine +charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> —Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de +cœur de Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier +argument qu'il lui pousse.—Parfaitement. Et après?</p> + +<p>—Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il +s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux +ou coupable.</p> + +<p>—Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres +croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le +sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre, +qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses +engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne +raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et +Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et +Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent +par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car +elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus +grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de +la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité +qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité +universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste +infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne +fait que transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:</p> + +<p class="poem"> + Il est dans notre vie une heure de lumière,<br> + Entre ce monde et l'autre indécise frontière...<br> + Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur<br> + Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.<br> + Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,<br> + Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne.<br> + <i>Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort.</i></p> + +<p>Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité +grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que +le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée, +bon aiguilleur de cette destinée hésitante.</p> + +<p>—Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de +s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et +n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne +mal?—Je répondrai sans hésitation:—Laurence n'avait qu'à bien tourner. +En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette +fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une +suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée +intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.</p> + +<p>La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de +vertu,—comme elle le devient pour <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> son chaste amoureux. +Supprimer le rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn +la douleur et, par suite, la sainteté. Encore une fois, le +voudriez-vous? Si j'insiste, c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé +par tous les critiques sans exception est justement le plus +indispensable à l'intelligence du poème, et comme le nœud de ce +merveilleux drame moral.</p> + +<p>Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens. +Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera +pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à +tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera +capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été +la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et +nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour», +platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations +de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les +trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et +décrites:</p> + +<p class="poem"> + Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie...<br> + Peines, crimes, remords sont communs entre nous;<br> + Je les prends tous sur moi pour les expier tous.<br> + J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence<br> + Va te compter là-haut ma dure pénitence.<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.<br> + <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices;<br> + Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs,<br> + Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;<br> + J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,<br> + Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;<br> + Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,<br> + Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;<br> + Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,<br> + Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,<br> + J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,<br> + Mes frères en exil, en misère, en pitié.<br> + Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme,<br> + Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme!<br> + Fais que j'aime le monde avec le même amour<br> + Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!<br> + Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!</p> + +<p>Et enfin:</p> + +<p class="poem"> + J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes,<br> + J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.<br> + Bénissez-moi, Seigneur! Que mon cœur consumé<br> + Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé,<br> + Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume,<br> + Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume,<br> + <i>Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,<br> + Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!</i></p> + +<p>Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui +fait le cœur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les +âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le +signe et la mesure; et la souffrance, à son <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> tour, agrandit et +exalte la puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt +emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes +les souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, +Jocelyn nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement +aimante,—aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être +aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se +présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans +un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu +d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace: +elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait +songer un peu,—<i>seulement un peu</i>,—à Rousseau, à Bernardin, à René, au +vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent +vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a +gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un +prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non +plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon +curé»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel, +mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien +l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la +paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, +<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> non pas en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa +sanctification. Cette histoire d'une âme, le poète la résume dans cette +image splendide:</p> + +<p class="poem"> + J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres<br> + De ces monts où le bois est dur comme les marbres,<br> + De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,<br> + Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs.<br> + Le chêne, dans son nœud le retenant de force,<br> + Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce,<br> + <i>Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur,<br> + L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur</i>.<br> + C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme,<br> + Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme.</p> + +<p>Parlerai-je du style de <i>Jocelyn</i>? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui +n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles +rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des +longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des +négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque +merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et +le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue, +et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque +enfantine, ce style, plus encore que celui des <i>Harmonies</i>, se rapproche +de l'antique poésie hindoue.</p> + +<p>Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus +mauvais du livre, car je les prends au hasard:</p> + +<p class="poem"> + <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,<br> + <i>Laissant flotter</i> en bas ses <i>festons</i> et ses <i>nappes</i>,<br> + <i>Étend</i> comme un <i>rideau</i> ses <i>feuilles</i> et ses <i>grappes</i>,<br> + Et, se <i>tressant</i> en <i>grille</i> et <i>croisant</i> ses <i>barreaux</i>,<br> + Sur la fenêtre oblongue <i>épaissit</i> ses <i>réseaux</i>.</p> + +<p>Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul +substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée +d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.—Tous les sentiments simples, +amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale, +amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a +changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de +l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine, +montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y +est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois +mille ans après <i>l'Odyssée</i>, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous +les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout +songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons +brahmanes.—Tout y est magnifié. Quand on pleure dans <i>Jocelyn</i> (et l'on +y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un +torrent de pleurs:</p> + +<p class="poem"> + L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,<br> + Mais <i>j'entendais</i> tomber des gouttes sur la page.<br> + <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> <span class="spaced1">.............</span><br> + Des mèches de cheveux, <i>qui ruisselaient de pleurs</i>,<br> + Détachés de sa tête, et <i>collant sur sa joue</i>...</p> + +<p>Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie +lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des +rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse +de mon impression. N'ayant même pas le <i>Ramayana</i> sous la main, tout ce +que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau +(cité par Jean Lahor) du <i>Mahabharata</i> et une page de <i>Jocelyn</i>.</p> + +<p>Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois +ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours +répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent, +couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le +poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans +les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de +singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les +branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au +milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles, +séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux +limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> +ermitage, comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»</p> + +<p>Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:</p> + +<p class="poem"> + L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,<br> + Semblait tomber, avec les célestes rayons,<br> + Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,<br> + Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves<br> + Du globe enseveli dans son premier hiver,<br> + Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois<br> + S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,<br> + S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,<br> + Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,<br> + Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,<br> + Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.<br> + La sève, débordant d'abondance et de force,<br> + Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce,<br> + Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,<br> + Des filets de feuillage et des tissus légers,<br> + Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,<br> + En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;<br> + Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,<br> + Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,<br> + Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,<br> + De plumes et de fleurs répandaient une pluie...<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,<br> + Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,<br> + Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,<br> + Des nuages ailés partaient de nos genoux,<br> + Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,<br> + Qui d'un éther vivant semblaient former les couches;<br> + <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,<br> + Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant<br> + Comme dans les chemins la vague de poussière<br> + Se lève sous les pas et retombe en arrière.<br> + Ils roulaient, etc...</p> + +<p>De l'auteur du <i>Mahabharata</i> et du poète bourguignon, c'est évidemment +ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine +intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son +vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo +les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne, +comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne, +il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles +soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a +l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de +l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et +ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à +peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire +juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à +peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le +plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à +certaines minutes, s'effacent devant lui.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> VI<br> + +LA CHUTE D'UN ANGE.</p> + +<p><i>La Chute d'un ange</i> est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue +chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à +mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus +baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus +assommant, le plus mal écrit,—et le plus suave et le plus inspiré et le +plus grand, selon les heures.</p> + +<p>Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations +expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler <i>les +Visions</i>,—et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité, +la période antédiluvienne.</p> + +<p>Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre +vraiment tout ce qu'il peut souffrir,—dans son corps et dans son +âme,—et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société +humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis +dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne +l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie +dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme, +recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf +fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité +antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle +était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue +qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une +extrême vraisemblance morale.</p> + +<p>Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états +de société radicalement différents en apparence:</p> + +<p>D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les +premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux +particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les +ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez +douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est +défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres +qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies +entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour +les faire esclaves. Nul cœur d'homme n'y est plus large que la tribu +elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre +humain».—Néanmoins, les mœurs ont de la grâce dans leur rudesse +naïve; ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté +des choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme, +Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et +comme renfoncer vers <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> un passé plus lointain l'état social dont +<i>l'Odyssée</i> et <i>les Travaux et les Jours</i> nous présentent encore les +traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine +avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre, +suffisamment plausibles.</p> + +<p>De l'autre côté,—et dans le même temps, ne l'oubliez pas,—une ville +énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables, +aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de mœurs si +abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce +que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs +romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts +mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge +connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le +secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très +intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont +des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui +gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple +réduit en esclavage.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les +<i>Dialogues philosophiques</i>. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est +qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, +non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, +mais un enfer réel... <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Les tyrans positivistes dont nous +parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton +perdu de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines +obéissantes dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les +férocités... Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un +très petit nombre de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue +capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser +par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques +privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, +leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la +terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; +on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état +théologique rêvé par le poète pour l'humanité primitive serait une +réalité. <i>Primus in orbe deos fecit timor.</i>»</p> + +<p>Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose +parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens +de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en +instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires +à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans +positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement +les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la +ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> ans avant +que les <i>Dialogues philosophiques</i> ne fussent écrits.</p> + +<p>Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement +industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique, +renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux +premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un +anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai +que la réalité même et que l'histoire.</p> + +<p>Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une +société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et +très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous +signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de +celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute +proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très +«avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de +la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il +exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de +quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès +des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la +mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès +moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand +nombre,—et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> que +cette vision monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement +le tableau grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux +y sont comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise +révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à +bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet, +que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit, +logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La +science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un +accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a +rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de +l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un +élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus +intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par +où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité +toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en +réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.</p> + +<p>Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait +impossible de démontrer que les applications de la science aux +commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les +chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient +retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai +connues; mais si <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> je les avais toujours ignorées?... Et d'autre +part il est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à +ceux de la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont +compliqué les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de +nouvelles, et qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est +seulement dans les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent +tous approcher et connaître, que la répartition des biens et des maux a +quelque chance de devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au +contraire, le progrès industriel, par la formation de ces cités énormes +où l'exercice de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne +volonté, par l'isolement croissant des classes, par la nature des +travaux imposés à certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du +pain quotidien, les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et +de la spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve +tout matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la +possibilité de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de +misère sans doute inconnues autrefois.</p> + +<p>C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck +de <i>la Chute d'un ange</i>. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle +n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers +d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en +faisant la suprême barbarie <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> industrielle et chimiste +contemporaine de la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même +fort inférieure, Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie +place.</p> + +<p>Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante, +par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort +de préférer les autres à soi, et par une <i>foi</i> qui nous rende capable de +cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,—en dépit de leur +chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,—c'est le +vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux +l'avenir. Tel est le sens du poème.</p> + +<p>Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité +(c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a +conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir +toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste +par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux. +Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces +choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la +poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient +inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite +de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques. +Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure +s'est-il engagé là!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, +et la Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de +Caprée, et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets +de Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de +bien autres délices.</p> + +<p>Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la +femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des +appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci, +d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les +chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises +d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps +vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de +jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps +assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de +fauteuils, de chaises longues, de pupitres,—et de chancelières:</p> + +<p class="poem"> + ...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...</p> + +<p>Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que +c'est là un développement de certaines idées de Néron.—Mais vous +remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient +fort incommodes; que rien ne vaut un <i>rocking-chair</i> pour être bien +assis, et que la <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> volupté n'est donc pas la même chose que le +confortable.—Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de +nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son +esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain +sensuel,—fût-il médiocre,—finiraient assurément par émouvoir vos sens, +vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du +pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent, +ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes +indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement +tranquille.</p> + +<p>C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les +nudités abondent dans <i>la Chute d'un ange</i>: mais la sévère Mme de +Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les +manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité +que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits, +feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le +sont exactement de la même façon.</p> + +<p>Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de +Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties +de ce corps,—les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les +cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez, +la bouche, etc.,—nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif: +mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> absent, +et le je ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,—ou un +Mendès,—rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:</p> + +<p class="poem"> + Comme un pli gracieux de rose purpurine,<br> + Une ombre dessinait l'aile de sa narine,</p> + +<p class="noindent">nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:</p> + +<p class="poem"> + Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,<br> + Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,<br> + S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,<br> + Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,</p> + +<p class="noindent">les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et +que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:</p> + +<p class="poem"> + Ses membres délicats aux contours assouplis,<br> + Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,<br> + Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance<br> + Qui passe d'heure en heure à son adolescence,<br> + Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,<br> + Dont la sève arrondit le contour déjà plein,<br> + Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe<br> + N'a pas encor durci les nœuds dorés de l'herbe,</p> + +<p class="noindent">nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une +belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés +verts et, par <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes +végétations qu'enfle la poussée du Printemps divin...</p> + +<p>Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par +l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature +ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il +peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha, +représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours +grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a +évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui +l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre +de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion +spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète +est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague +et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des +forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...</p> + +<p>Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne +sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous +montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.</p> + +<p>Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui +unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je +crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de +griffes enfoncées dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour +n'est pas bon, et qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire +souffrir. Et c'est d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de +Banville, dans ses <i>Exilés</i>, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans +une forêt, parmi les fauves, termine ainsi:</p> + +<p class="poem"> + Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,<br> + C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,<br> + <i>Amour des sens</i>, ô jeune Éros, toi que le roi<br> + Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,<br> + Et qui suças la haine impie et ses délices<br> + Avec le lait cruel de tes noires nourrices.</p> + +<p>Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant. +On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans +la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent +tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir +aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de +l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et +plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une +rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de +détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la +destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand +cette souffrance est <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> son œuvre, et quand il la leur inflige +précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que, +les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les +sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la +souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de +celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à +cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il +y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation +atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir +de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que +poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un +supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de +monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir +du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est +supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la +nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et +que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».</p> + +<p>... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux, +Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de +Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en +souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul +artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la +mythologie. <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de +Pasiphaé,—puis celle d'Icare. (Suétone: <i>Néron</i>, XII) «Icare, à son +premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et <i>le +couvrit de sang</i>.»</p> + +<p>À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de +souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants, +en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal. +Écoutez,—et frémissez si le cœur vous en dit.</p> + +<p>La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement +dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir +sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites +ouvertures.» (Suétone.)</p> + +<p>Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme, +Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.</p> + +<p class="poem"> + De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,<br> + Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:<br> + Conduits séparément dans l'enceinte céleste,<br> + Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.</p> + +<p>Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une +haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de +la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux; +Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports... +Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du +haut de la tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et +heurte contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très +longtemps, sous les yeux d'Ichmé.</p> + +<p>Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la +cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme +ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.</p> + +<p>Et c'est le premier tableau.</p> + +<p>La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des +bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine +où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes +ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture. +Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant? +Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est +l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses +dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.</p> + +<p>Mais Isnel,—qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer +l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,—revient, par la corde à +nœuds, pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué +notre enfant! et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme +d'un seul coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.</p> + +<p>Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> la cour, et +les bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:</p> + +<p class="poem"> + «C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!<br> + D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?<br> + Du repas des lions il était innocent.<br> + Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»<br> + Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:<br> + D'une convulsion du cœur la mère expire,<br> + Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts<br> + Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.</p> + +<p>Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément +un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de +souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même, +malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations» +imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles +situations de <i>Théodora</i> ou de <i>la Tosca</i>; car M. Sardou a été plusieurs +fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé +éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent +et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point +d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la +terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa +pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque +l'enluminure populaire des images de supplices.</p> + +<p>Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> coule, +hurlements, sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont +martyrisés son époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler +nos nerfs, comme les ébranlent tels tableaux des cruels peintres +espagnols, ou les vastes, exactes et lancinantes descriptions de +tortures physiques où se complaît Flaubert l'impassible dans <i>Salammbô</i>: +les quatre cents mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice +à Moloch, l'armée mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le +supplice de Mathô. (Il serait facile de noter, en passant, plus d'une +ressemblance entre la civilisation de Balbeck et celle de +Carthage.)—Mais le fait est que, je ne sais comment, l'aventure +horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut guère; pas plus que ne nous +émeuvent les autres atrocités qui s'étalent dans la dernière partie de +<i>la Chute d'un ange</i>, et pas plus que ne parviennent à nous +intéresser,—je veux dire à nous paraître vivants,—Nemphed, Arasfiel, +Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le poète innocent peine tant à +nous décrire.—Et j'avoue sans doute que la petite pièce jouée devant +les tyrans-dieux par des tragédiens sans le savoir n'est point un +proverbe de paravent, et que ce mélodrame sommaire, corsé d'une +boucherie de cirque, est même un spécimen assez plausible de ce que +deviendrait le théâtre dans une société en proie, si je puis dire, à +l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que dis-je! ces +jeux d'arène, ce drame brutal, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> ces tableaux vivants et ces +exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y +achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés +lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes +ne nous avaient troublés. <i>La Chute d'un ange</i> nous offre un très +singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la +laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient +été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour +exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui +s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière +et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...</p> + +<p>Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à +l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent, +parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers +spontanés, tels que <i>Lui</i> seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous +le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le +beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La +belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un +peu, pour votre plaisir et pour mon repos:</p> + +<p class="poem"> + Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:<br> + L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,<br> + Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.<br> + <span class="spaced1">...............</span><br> + Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,<br> + Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Des teintes du matin le ciel se nuançait.<br> + Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,<br> + La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;<br> + Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux<br> + Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.<br> + Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,<br> + Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,<br> + Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + C'était la terre, avec les taches de ses flancs,<br> + Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,<br> + Et sa mer qui, du jour se teintant la première,<br> + Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.<br> + <span class="spaced1">..............</span></p> + +<p>... Le navire ailé reconnut sa route:</p> + +<p class="poem"> + Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina<br> + Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.<br> + Il entendit d'en haut battre contre ses rives<br> + Les coups intermittents de ses vagues massives.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,<br> + Devant les nautonniers commençaient à blanchir.<br> + Ils entendaient grossir cet immense murmure<br> + Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,<br> + La bruissante mer de leurs feuillages sombres...</p> + +<p>Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la +terre avant le déluge; le chœur des cèdres, les mœurs des tribus +nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts; +les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le +défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante +et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque +symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de +l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:</p> + +<p class="poem"> + Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;</p> + +<p>tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa +passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort +amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;</p> + +<p>Et surtout, surtout, le <i>Fragment du Livre primitif</i>!</p> + +<p>Je n'ai voulu vous soumettre, touchant <i>la Chute d'un ange</i>, que +quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore +m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus +complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai +simplement au livre de M. Charles de <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Pomairols (pages +169-225). Car je ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, +soit les pieux éloges de ce juge excellent, poète lui-même et +philosophe.</p> + +<p>Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très +significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence +de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa +mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux +de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que +l'auteur des <i>Poèmes barbares</i>.</p> + +<p>«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que +les <i>Méditations</i> et que <i>Jocelyn</i>, mieux que les <i>Harmonies</i>: il a +écrit <i>la Chute d'un ange</i>. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit +nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement +traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La +critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les +plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, +le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies +richesses intellectuelles du poète sont contenues dans <i>la Chute d'un +ange</i>. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de +langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours +à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de +premier ordre.»</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> VII<br> + +LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.</p> + +<p>Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de +Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans <i>les Méditations</i>, dans +les <i>Harmonies</i>, dans <i>Jocelyn</i>. Mais le <i>Livre primitif</i> (dans <i>la +Chute d'un ange</i>) et certaines pièces des <i>Recueillements</i> nous +l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer; +d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à +quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait +beaucoup varié depuis.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le +<i>Fragment du Livre primitif</i>, dissipant les équivoques de ce +christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou +s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et +nie la révélation:</p> + +<p class="poem"> + <i>Le seul livre divin</i> dans lequel il écrit<br> + Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!<br> + C'est ta raison, miroir de la raison suprême,<br> + Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.<br> + Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.<br> + Toute bouche de chair altère ses accents.<br> + L'intelligence en nous, hors de nous la nature,<br> + Voilà la voix de Dieu; <i>le reste est imposture</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure +fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire +prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont +Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, +vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est +abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus +tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer +de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité +métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de +cette façon dans le <i>Livre primitif</i> que j'ai à le louer, mais d'avoir +dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce +qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.</p> + +<p>C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est +pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne +reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce +d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra +jamais être bien clair.</p> + +<p>Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. +Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le +déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de +l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la +Création, et la Providence, et l'existence d'un <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> Être suprême +doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la +limite,—par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, +on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit +invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un +tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée +spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...</p> + +<p>Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante +de l'anthropomorphisme,—duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait +au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme +infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en +métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de +la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on +n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» +dans un sonnet des <i>Épreuves</i>.—Vous êtes ignorants comme moi, plus +encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne +sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;</p> + +<div class="poem"> +<p>Et le monde invisible et celui que je vois<br> + Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.</p> + +<p>L'ignorance est partout; et la divinité,<br> + Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,<br> + Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Et il conclut:</p> + +<p class="poem"> + Étrange vérité, pénible à concevoir,<br> + Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,<br> + <i>Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!</i></p> + +<p>Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à +l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur +le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de +celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une +personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, +concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est +pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin +l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à +la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et +conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante +et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, +commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce +corollaire:—Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en +retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans +la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en +tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que +dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme +et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que +des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient +être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait +la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à +comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)</p> + +<p class="poem"> + Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;<br> + Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;<br> + Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,<br> + Mais pour me révéler le monde est diaphane.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;<br> + Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Les formes seulement où son dessein se joue,<br> + Éternel mouvement de la céleste roue,<br> + Changent incessamment selon la sainte loi:<br> + Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.<br> + C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,<br> + Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,<br> + Où tout foyer remonte à ce foyer commun,<br> + <i>Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un</i>,<br> + Où la force d'en haut, vivant en toute chose,<br> + Crée, enfante, détruit, compose et décompose;<br> + S'admirant <i>sans repos</i> dans tout ce qu'elle a fait,<br> + Renouvelant toujours son ouvrage parfait;<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Où la vie et la mort, le temps et la matière,<br> + <i>Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit</i>;<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Où Jéhovah s'admire et se diversifie<br> + <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;<br> + L'œuvre de l'univers n'est que de le connaître.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;<br> + Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,<br> + Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.<br> + L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;<br> + L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.</p> + +<p>Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait +d'abord écrit:</p> + +<p class="poem"> + Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;<br> + Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;<br> + Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:<br> + Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?</p> + +<p>Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien +remplacer ces vers par ceux-ci:</p> + +<p class="poem"> + Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;<br> + On croit me voir dedans, on me voit au travers;<br> + Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!<br> + Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?</p> + +<p>Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le +dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois +qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,—me souvenant d'ailleurs de +certains autres vers,—que c'était la première version qui rendait sa +vraie pensée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, +morale et lyrique,—fort inconnu; et que personne ne cite jamais,—<i>le +Désert</i>, que vous trouverez à la suite des <i>Recueillements</i>, dans les +<i>Épîtres et Poésies diverses</i>, et qui, daté de 1856, est donc la +dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous +offre un décisif commentaire de cette partie du <i>Livre primitif</i>.</p> + +<p>Dans <i>le Désert</i>, le poète fait ainsi parler Dieu:</p> + +<p class="poem"> + Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,<br> + Vous prendrez-vous toujours au piège des images?<br> + Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?<br> + J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Ne mesurez jamais votre espace et le mien.<br> + <i>Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien.</i></p> + +<p>Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,—dans une période +embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible +de saisir la construction grammaticale,—il s'efforce de distinguer +entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu +s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et +«le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin, +il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que +j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:</p> + +<p class="poem"> + Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre<br> + Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Et il répond:</p> + +<p class="poem"> + Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!<br> + Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres<br> + J'en relève mon front <i>ébloui de ténèbres</i>!<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»</p> + +<p>En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,—avec un +geste sublime...</p> + +<p>Revenons au <i>Livre primitif</i>. Donc, l'homme est le fils de Dieu et +l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses +qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le +problème de l'existence du mal:</p> + +<p class="poem"> + Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi,<br> + Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?<br> + Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?<br> + S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?<br> + Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux,<br> + Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»</p> + +<p>Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont +répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage</p> + +<p class="poem"> + Au point de l'infini d'où le regard divin<br> + Voit les commencements, les milieux et la fin,<br> + Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,<br> + Du désordre apparent voit l'harmonie éclore:<br> + «Regarde!» lui dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la +partie par le tout:</p> + +<p class="poem"> + La fin justifia la voie et le moyen;<br> + Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;<br> + La matière, où la mort germe dans la souffrance,<br> + Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,<br> + Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,<br> + Où la nature lutte avec la volonté<br> + Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,<br> + Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.<br> + Et le sage comprit que le mal n'était pas,<br> + Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.</p> + +<p>Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que +nous pouvons, nous, voir l'œuvre de Dieu. Et alors nous concevons +sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la +condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique +une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout +de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien +et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange +mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de +celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les +raisonnements de l'optimisme.—Et enfin, que dirons-nous de l'énorme +portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à +transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent +demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne +demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de +nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que +les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a +refait dans <i>le Phédon</i> d'une série d'existences par où les âmes, plus +ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo +développera à son tour dans <i>Ce que dit la bouche d'ombre</i>, Lamartine +l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, +puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue +de la série d'épopées que devaient former <i>les Visions</i>, et puisque +Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et +sanctifié.</p> + +<p>Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et +les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces +matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité +elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle +qu'adoraient les stoïciens (<i>Mens agitat molem... Spiritus intus alit</i>), +et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un +postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi +qui, dans les minéraux, <i>veut</i> s'agréger ou se cristalliser; qui, dans +le règne végétal ou animal, <i>veut</i> vivre et croître, s'adapte aux +milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> et +achève les types, et les transmet perfectionnés...</p> + +<p>Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, +ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non +pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, +pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni +les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces +désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... +Écoutez ces strophes d'<i>Utopie</i>:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="spaced1">........</span> Il est dans la nature<br> + Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure<br> + Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;<br> + Instinct mystérieux d'une âme collective,<br> + Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,<br> + Lit au livre infini sans que le doigt écrive,<br> + <span class="add4em">Et prophétise à son insu.</span></p> + +<p><span class="spaced1">.............</span><br> + C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,<br> + <i>Cette aspiration qui prouve une atmosphère</i>...<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle<br> + L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?<br> + Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,<br> + L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,<br> + Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,<br> + Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre<br> + <span class="add4em">Et sans bornes pour espérer?</span></p> + +<p>Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!<br> + <i>Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!</i><br> + <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.<br> + Quel mouvement sans but agite la nature?<br> + Le possible est un mot qui grandit à mesure,<br> + Et le temps qui s'enfuit vers la race future<br> + <span class="add4em">A déjà fait ce que je vois!...</span></p> +</div> + +<p>Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la +description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, +étape par étape, dans les strophes des <i>Laboureurs</i>, et dont le code est +formulé dans le <i>Livre primitif</i>: revenons donc à celui-ci.</p> + +<p class="p2">Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, +planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde +même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de +Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit +des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand +ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés +entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de +l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux +fuyantes équivoques et aux duperies des mots.</p> + +<p>Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un +de ses personnages: «Prions Jupiter, <i>quel qu'il soit, nécessité de la +nature, ou esprit des hommes</i>.» (<i>Les Troyennes</i>, vers 893.) Ces deux +définitions <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> de Dieu,—profondes dans leur simplicité, car +elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes +philosophiques,—ces définitions que le délicieux poète grec laisse +tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les +embrasser,—tour à tour ou même à la fois,—de toute la force de sa +pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?</p> + +<p>Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu +immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès +humain, reste «Dieu sensible au cœur», Dieu postulat de la morale, le +Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi +enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'<i>Utopie</i>. Et c'est +cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du +<i>Livre primitif</i>: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de +l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque +législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort +exactement:</p> + +<p>«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront +l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni +suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une +seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse +humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... +Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme +naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de +villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix +avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont +cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, +ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»</p> + +<p>Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le +seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le +rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes +loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru +et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, +le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce +<i>Désert</i>, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!</p> + +<p class="poem"> + Des deux séjours humains, la tente ou la maison,<br> + L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;<br> + Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,<br> + Il prend dans les sillons racine comme un chêne:<br> + L'homme dont le désert est la vaste cité<br> + N'a d'ombre que la sienne en son immensité.<br> + La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.<br> + Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;<br> + Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de +l'imitation».</p> + +<p class="poem"> + Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,<br> + Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...<br> + <span class="spaced1">.............</span><br> + La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.<br> + Marcher seul, affranchit; <i>penser seul, divinise</i>.</p> + +<p>Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il +semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le +présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se +réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère +religieux ne lui demeurât étranger),—s'il n'était, avant tout, +invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux +cris de solitaire orgueil du <i>Désert</i> répondent les strophes d'<i>Utopie</i>, +ardemment aimantes:</p> + +<div class="poem"> +<p>... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:<br> +<span class="add3em">Vivre en tout, c'est vivre cent fois!</span></p> + +<p>C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie<br> + Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,<br> + Rayonnement lointain de sa divinité;<br> + C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,<br> + Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;<br> + Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même<br> +<span class="add3em">Dans l'universelle unité.</span></p> +</div> + +<p>Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du <i>Désert</i> et la charité +d'<i>Utopie</i> se réconcilient dans cette image:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,<br> + Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,<br> + Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,<br> + L'astronome chargé d'orienter la voile<br> + Monte au sommet des mâts où palpite la toile,<br> + Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,<br> +<span class="add3em">Se dit: «Nous serons là demain!»</span></p> + +<p>Puis, quand il a tracé sa route sur la dune<br> + Et de ses compagnons présagé la fortune,<br> + Voyant dans sa pensée un rivage surgir,<br> + Il descend sur le pont où l'équipage roule,<br> + Met la main au cordage et lutte avec la houle.<br> + <i>Il faut se séparer, pour penser, de la foule,</i><br> +<span class="add3em"><i>Et s'y confondre pour agir.</i></span></p> +</div> + +<p>Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? +Peut-être est-ce dans les <i>Recueillements</i> (et j'y comprends les +<i>Poésies diverses</i>) qu'elle apparaît le plus en plein.—J'estime, +d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis +point que les <i>Harmonies</i> ne forment pas un ensemble plus lié, et plus +harmonieux en effet. Mais rien, dans les <i>Harmonies</i> même, ne dépasse le +<i>Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie</i>, <i>Utopie</i>, la <i>Cloche +du village</i>, la <i>Femme</i>, la <i>Marseillaise de la paix</i>, la <i>Réponse à +Némésis</i>, le <i>Désert</i>, la <i>Vigne et la Maison</i>, les vers <i>À M. de Virieu +après la mort d'un ami commun</i>. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne +fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes +éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux +d'historien, des <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> plus grandes affaires publiques et des soucis +privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de +son cœur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de +circonstances», comme Gœthe voulait que fussent toujours les poèmes +lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il +est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des +<i>Recueillements</i> sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais +assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette +Carré, jeune ouvrière de Dijon...—Mais, bien que les pièces de ce +volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour +soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme +de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus +absentes encore que de <i>Jocelyn</i> ou de <i>la Chute</i>, jamais, je crois, la +forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, +ni,—certains passages un peu nonchalants mis à part,—plus savante que +dans les <i>Recueillements</i> (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne +fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en +quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit +plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations +d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra +demain.—Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre +eux ces morceaux, tous ensemble se <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> trouvent principalement +exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes +âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, +et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle +mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont +les <i>Recueillements</i>: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le +poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des +sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...</p> + +<p>L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique +impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont +poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, +a-t-il dit,—et même démontré,—que la poésie romantique et la poésie +personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les +romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, +se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient +que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se +sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi +«l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le +passage de la poésie subjective à la poésie objective?—Je crois +pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni +dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel +qui ne soit en même temps général; et je le pourrais <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> prouver +très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes +ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un +raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le +Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je +trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude +cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en +la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de +la poésie et,—se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par +la superstition même de l'objectivité,—la poésie subjective. Et cela +encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.—Pour Lamartine, +en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, +je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus +vraiment de tout le monde et à tout le monde,—sauf le degré et sauf la +forme,—que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, +depuis <i>le Lac</i> et <i>l'Isolement</i>, qui sont ses premiers +chefs-d'œuvre, jusqu'à <i>la Vigne et la Maison</i>, qui est à peu près +son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison +sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les +<i>Harmonies</i>) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais +poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que +des pensées éternelles», c'est bien lui.</p> + +<p>Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Ne vous +en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont +suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières +poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet +exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la +poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie +écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un +homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui +prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle +affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et +virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée, +dans ce passage, souvent raillé, de la <i>Lettre</i> qui sert de préface aux +<i>Recueillements</i>: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de +poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne +qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le +public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes +et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la +poésie a été pour moi ce qu'est la prière, <i>le plus beau et le plus +intense des actes de la pensée</i>, mais le plus court et celui qui dérobe +le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme +vous chantez en marchant, <i>quand vous êtes seul et débordant de force</i>, +dans les routes solitaires de vos bois...»</p> + +<p>Cette impression de puissance, Lamartine la donnait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> à tous +ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le +geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses +amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le +formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les +imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une +colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un +vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.</p> + +<p class="p2">Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé +au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je +trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits +que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que +l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par +l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des +choses déjà dites plusieurs fois.—Et, quant à le «situer» dans notre +histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la +difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne +purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à +part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que +son œuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après +coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau +dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> y eut d'abord en +lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et +qu'un peu de <i>la Chute d'un ange</i> a pu passer dans la <i>Légende des +siècles</i> et dans les <i>Poèmes barbares</i>, je suis plus sûr encore que, si +Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des +anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de +lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre +histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte +qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la +secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup +plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est +comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que +gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est +proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, +contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les +solitaires de l'antique Gange,</p> + +<p class="poem"> + <span class="add6em">fleuve ivre de pavots,</span><br> + Où les songes sacrés roulent avec les flots,</p> + +<p>l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la +Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète +religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible +à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Dieu, +est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il +dans <i>le Tailleur de Saint-Point</i>, mes yeux et ma langue à lire, à +écrire et <i>à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les +langues</i>.» Et c'est pourquoi,—attendu qu'en outre il fut, avec une +évidence fulgurante, un homme de génie,—je ne dis pas qu'il soit, (car +on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure +qu'il est) le plus grand des poètes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> DE L'INFLUENCE RÉCENTE<br> + +DES LITTÉRATURES DU NORD</h2> + + +<p>Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, +et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. +Événement considérable, mais non point surprenant.</p> + +<p>Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une +certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un +Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et +nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même +coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent +ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du +chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une +expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est +clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> peu +la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science +et le génie allemands et mettait un Gœthe, ou même un Herder, +au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous +n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais +aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.</p> + +<p>Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, +l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous +attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. +Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement +violent et prolongé. Il dure encore.</p> + +<p>Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des +brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui +peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond +Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes +et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous +nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement +Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres +romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le +monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la +<i>Puissance des Ténèbres</i>, et je ne sais plus quelle troupe nous donna +<i>l'Orage</i> d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses +dernières pièces (depuis 1886) <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> ont été traduites. Nous avons +vu, au Théâtre-Libre, <i>les Revenants</i> et <i>le Canard sauvage</i>; au +Vaudeville, <i>Hedda Gabler</i> et <i>Maison de Poupée</i>; au théâtre de +l'Œuvre, <i>Rosmersholm</i>, <i>Un ennemi du peuple</i>, <i>Solness le +constructeur</i>, <i>Brand</i>, et le <i>Petit Eyolf</i>; au théâtre des Escholiers, +<i>la Dame de la mer</i>. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé +<i>Une faillite</i> du Norvégien Bjœrnson, <i>les Tisserands</i> et +<i>l'Assomption d'Hannele Mattern</i>, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et +<i>Mademoiselle Julie</i>, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre +Idéaliste, <i>l'Intruse</i>, <i>les Aveugles</i>, <i>Pelléas et Mélissande</i>, du +Belge Mæterlinck; l'Œuvre, les <i>Âmes solitaires</i>, de Hauptmann, les +<i>Créanciers</i>, de Strindberg, <i>Au-dessus des forces humaines</i>, de +Bjœrnson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer +la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de +certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes +polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles +les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.</p> + +<p>Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface +de son <i>Roman russe</i>:</p> + +<p>«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de +nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et +d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme +l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et +docile aux mêmes influences, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> à Londres, à Pétersbourg, à Rome +ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature +de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, +nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est +pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent +plus de l'âme française.»</p> + +<p>C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.</p> + + +<p class="section">I</p> + +<p>Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges +Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de +quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et +sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces +lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que +j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de +la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire +chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis +tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des +sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond +de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> sentiments +dirigeants, et comme le <i>substratum</i> de leurs œuvres respectives.</p> + +<p>Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus +caractéristiques de sa manière, c'est <i>Silas Marner</i>, <i>Adam Bede</i>, <i>le +Moulin sur la Floss</i>, et <i>Middlemarch</i>.</p> + +<p>Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de +cœur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises +indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: +«Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a +cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien +simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que +pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, +Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son +argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille +abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.—Adam +Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas +méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser +séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son +nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à +la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la +douleur.—De même, <i>le Moulin sur la Floss</i>, c'est l'histoire de deux +enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une +sensibilité <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs +parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la +souffrance fortifie et rend meilleurs.—Et <i>Middlemarch</i>, c'est la vie, +minutieusement contée,—oh! combien minutieusement!—d'une grande âme +dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus +grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.</p> + +<p>Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de +conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont +marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de +l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la +vie humaine.</p> + +<p>Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que +celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse +rien à désirer, dans une partie considérable de l'œuvre de George +Sand.</p> + +<p>Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même +évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur +moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression +contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions +antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume +et contient les impressions concordantes d'un certain nombre +d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la +confiance que sa personne inspire <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> ou l'ascendant qu'elle +exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien +quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par +l'impression qu'un individu reçoit d'une œuvre;—et naturellement, je +ne puis vous donner ici que la mienne.</p> + +<p>Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez <i>la Mare au +Diable</i>, <i>la Petite Fadette</i>, <i>François le Champi</i>, <i>le Meunier +d'Angibault</i>. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, +autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de +complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe +et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, +une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le +Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en +a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande +raison, c'est que je le crois.</p> + +<p>Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous, +n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et +au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.</p> + +<p>Dans <i>les Revenants</i>, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de +foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la +destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de +son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du +premier coup, va si loin <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> dans cette indépendance retrouvée +que, à un moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade +une servante qu'elle sait être sa sœur naturelle.</p> + +<p>Dans <i>Maison de poupée</i>, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend +pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari +est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah +lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par +elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée +comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle +abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher +la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.</p> + +<p>Dans l'<i>Ennemi du peuple</i>, un médecin de petite ville découvre que la +source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays +est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les +autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en +ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes +ligués ensemble.</p> + +<p>Dans <i>Rosmersholm</i>, Rosmer, descendant d'une vieille famille très +fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre +penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à +renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées +nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a +poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors, +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer +reste désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu +lui communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de +découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la +rivière où leur victime a cherché la mort.</p> + +<p>Dans <i>Hedda Gabler</i>, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle +méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa +crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la +cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une +destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est +devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne +pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa +destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.</p> + +<p>Dans <i>la Dame de la mer</i>, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui +elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente +ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux +et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à +son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis +l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme +est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que +tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> inconnu qui +t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu +la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi +j'ai pu y renoncer.»</p> + +<p>Toutefois, dans <i>le Canard sauvage</i>, Ibsen nous montre que ce qui est +bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit +rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un +déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant +d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus +tristes et aux plus inutiles catastrophes.—Et, de même, dans <i>Solness +le constructeur</i>, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un +homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui, +et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.</p> + +<p>Ainsi,—sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses +rêves et les railler,—les drames d'Ibsen sont des crises de conscience, +des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais +d'affranchissement moral.</p> + +<p>Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la +haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception +païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de +vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore +et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication +des droits de la <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> conscience individuelle contre les lois +écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les +conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix +qu'aux apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la +purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui, +la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le +pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union +parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et +l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et +intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la +vie à l'Idéal,—un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on +distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais +d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et, +presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique +et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette +affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans +doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments +contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand +rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.</p> + +<p>Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque +c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à +Ibsen), <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> n'est-ce pas précisément la substance des premiers +romans de George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut +un merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et +toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage +est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés +libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on +nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec +l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et +déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la +société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la +religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et +je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.</p> + +<p>Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand; +mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je +ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152): +«Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes +les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses +objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait +quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité +enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était +plus forte que les mille <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> croyances de Raymon. Ce n'était ni +l'Église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois +qui lui dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. +Dans l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était +fait un ami de son propre cœur.»</p> + +<p>Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans +le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher, +Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature +et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le +choisissant dans sa liberté.—Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a +un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis +dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite +Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris +d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.—Et <i>la Dame +de la mer</i>, c'est <i>Jacques</i>, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel +donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en +profite, et l'autre non, voilà toute la différence.—Ibsénienne, +Marcelle qui, dans <i>le Meunier d'Angibault</i>, renonce à tout, se fait sa +religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor +dans <i>Lélia</i>. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que, +forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la +destinée humaine, sans cet <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> enfer, je ne l'aurais jamais +goûté... Cette surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux +dangers et aux fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin +quand elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»</p> + +<p>Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen +prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le +«troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la +croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier +seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en +rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes +et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle, +sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait +d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de +l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de +prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez <i>Spiridion</i>, si vous en +avez le courage.</p> + +<p>Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans +George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,—antérieur, ne +l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,—que nous achèverions de +le retrouver.</p> + +<p>La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du +cœur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais +c'est l'âme <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> même de la plupart des drames de M. Dumas! +Seulement, tandis que les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et +la société en général, les insurrections de M. Dumas visent presque +toujours un article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et +je ne vois pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.</p> + +<p><i>La Dame aux camélias</i> nous montre l'amour libre s'absolvant à force de +sincérité, de profondeur et de souffrance.—<i>Le Fils naturel</i>, +<i>l'Affaire Clémenceau</i> protestent contre la situation faite par le code +aux enfants naturels.—<i>Les Idées de Madame Aubray</i> et <i>Denise</i>, ces +deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que, +dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de +prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un +autre que lui.—Dans <i>la Femme de Claude</i>, un homme, après avoir prié +Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son +tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience +contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde +moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation +financière.—L'<i>Ami des femmes</i>, <i>la Princesse Georges</i>, <i>l'Étrangère</i>, +<i>Francillon</i> reposent sur la même conception du mariage que <i>la Dame de +la mer</i> ou <i>Maison de poupée</i>.—Et si vous voulez des orgueilleuses, des +insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda +Gabler.—Bref, le théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de +consciences ou qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle +intérieure, l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes +les règles, écrites ou non.</p> + +<p>Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents +des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens +frivoles s'en sont assez moqués, que, dans <i>Denise</i> et ailleurs, M. +Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite +ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce +devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjœrnson: +<i>le Gant</i>. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui +soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes. +Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette +courageuse vierge manque un peu de duvet...</p> + +<p>Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous +dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:</p> + +<p>1<sup>o</sup> «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies +et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le +pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et +Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme +n'est jamais impénitente; <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> on l'entend gémir et chercher: elle +se reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins +active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à +devenir une passion douloureuse.»</p> + +<p>2<sup>o</sup> «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est +l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude +du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent +confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses +connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention +aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets +du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame +du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites: +elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de +Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»</p> + +<p>Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus, +souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions +culminantes.</p> + +<p>C'est, dans <i>Crime et Châtiment</i>, la rencontre de Sonia, la fille +publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour +nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et +comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux +rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec +mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui +arracher... <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment +atterrée, se remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, +souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu +après, Raskolnikof tombe aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas +devant toi que je m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance +de l'humanité.»</p> + +<p>L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la <i>Guerre +et la Paix</i>, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon +Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de +Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet +homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de +somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui +adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, +empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir +qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin, +dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un +chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date +une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le +civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a +trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans +ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un +talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se +sentir apaisé, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> heureux, disposé à tout comprendre et à tout +aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe +est achevée; il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence +mystique.»</p> + +<p>Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir, +dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la +beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je +besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient +point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées +qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent +le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de +Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est +extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se +représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut +d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, +Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime +s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime +si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut +sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près +incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant +donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire, +elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents. +Au moins la Fantine des <i>Misérables</i> <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> n'est qu'une pauvre bonne +catin qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la +rédemption par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la +fantaisie d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si +son grand mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple +d'esprit, nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons +l'âme du <i>Crapaud</i> de la <i>Légende des siècles</i>:</p> + +<p class="poem"> + Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!</p> + +<p>S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps +reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos +romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou +d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est +donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut, +chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent +la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers, +non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une +attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos +naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se +tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où +décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil? +En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement +et non <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain +ou l'ironie du peintre?</p> + +<p>Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de +l'indifférence; et la petite Lalie de l'<i>Assommoir</i>, l'enfant-martyre, +plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief; +moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins +émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante +encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de +tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation +littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne +fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes; +je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et +infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si +grand cœur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la +pure flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette +formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de +leur invention.</p> + +<p>Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux +établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours +admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il +n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des +caractéristiques, par exemple, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> de l'Anglaise Georges Eliot. +Jamais la haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes +railleries dont Eliot accable, avec une insupportable abondance, les +petites gens du <i>Moulin sur la Floss</i>. Et les humbles qu'elle aime, je +sens trop qu'elle «condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard +dans la disposition d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante +philosophe et éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez +Flaubert, il n'y a pas trace de cette affreuse condescendance.</p> + +<p>Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais +cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons +jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance +philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus +pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on +dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père +Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui +ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien +Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité +ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection +spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à +peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui +travaillent et qui peinent comme nous...</p> + +<p>Les soixante dernières pages de <i>Madame Bovary</i> sont si étrangement +douloureuses que j'ose à peine <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> les relire. Est-ce que vous ne +sentez pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si +naïve au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! +la chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui +donc a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père +Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au +Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de +bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et +encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est +fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu +qui permet au monde de durer,—que M. Brunetière, au temps où il goûtait +peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'œuvre cette +page extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la +bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que +l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non, +l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop +facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle +qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de +Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après +la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait +à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le +moujick mêlerait peut-être à cela l'idée <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> et le nom de Dieu. +Mais nous reviendrons là-dessus.</p> + +<p>Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité +d'<i>Un cœur simple</i>? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime +l'admirable Dussardier de l'<i>Éducation sentimentale</i>, et était-il +nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on +nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par +se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie +philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même +titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un +Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature? +Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend, +dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!</p> + +<p>Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence +des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère +universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier +des nôtres?</p> + +<p>«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances +obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion +physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela, +c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile +Zola.—Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux? +Qui l'a mieux connue <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> et exprimée que l'auteur de <i>la Comédie +humaine</i> ou que l'auteur de <i>Madame Bovary</i> et de <i>l'Éducation +sentimentale</i>? Ici encore relisez <i>Madame Bovary</i>: vous verrez que tous +les actes, toutes les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont +expliqués, d'abord par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, +une rencontre, un objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le +dernier petit poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien +est tout, venant après le reste...</p> + +<p>Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre +seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier +français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et +des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe, +dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à +trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une +pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est +conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse +surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet +embroussaillé roman: <i>la Guerre et la Paix</i>. Mais n'avons-nous donc +point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où +l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de +la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si +vous y faites attention, <i>les Misérables</i>, et ce sera, peut-être +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> plus encore, <i>l'Éducation sentimentale</i>. Je le dis après +réflexion et avec sécurité.</p> + +<p>Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins +nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans <i>la Guerre et +la Paix</i>, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à +tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et +Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que +Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu +des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est +peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres +napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851. +Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les +événements publics,—mêlés aux comédies et aux drames privés,—que nous +raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont +Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement +<i>l'Éducation sentimentale</i> est l'histoire de deux jeunes gens, très +particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils +représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune +homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme +va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette +histoire se combine avec une étude des idées et des mœurs dans les +dernières années du règne de <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Louis-Philippe: <i>l'Éducation +sentimentale</i> est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et +morale, sociale et politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, +et avec profondeur, les barricades et les clubs, la rue et les salons, +et elle nous montre cette chose extraordinaire: la confrontation effarée +des bourgeois avec la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont +faite soixante ans auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle +les a enrichis, qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils +ne reconnaissent plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et +qu'ils renient alors avec épouvante et colère. Voilà peut-être une +aventure aussi considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, +je n'ai voulu que vous suggérer cette idée, que <i>la Guerre et la Paix</i> +et <i>l'Éducation sentimentale</i> étaient, au fond, deux œuvres de même +espèce et de composition analogue.</p> + +<p>Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont +on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère», +ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de +notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne +sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait +spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo +est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques +et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> +concurremment,—si toutefois c'est elle,—chez les derniers écrivains +septentrionaux.)</p> + +<p>Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du +sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut +être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends +bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que +le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous +emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre, +cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une +expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et, +d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant +d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces +espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.—Un +des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux +traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à +Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce +ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire +maintenant:—Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou +une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je +ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,—ou +bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... +Rien, il n'y a rien de certain, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> excepté le néant de tout ce +que je conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne +conçois pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était +déjà, si je ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.</p> + +<p>«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme +sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est +dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la +faute de la fatalité».—Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est +donc la résignation à ne pas le comprendre,—en somme, un sentiment +consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins +navrant,—qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves +et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur +vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque +indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose +qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote +honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et +désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de +meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le +premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si +gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en +sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela +est peu de chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se +dégage,—soit directement, soit sous la forme du nihilisme, où si +facilement elle se résout,—de toute œuvre qui nous présente, de la +réalité, une image un peu poussée et qui ne s'en tient point aux +superficies. L'inquiétude du mystère, il n'est pas un écrivain digne de +ce nom qui ne l'ait connue. Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles +même l'ignorent? Bouvard et Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert +chérissait quoique ridicules, et dont il a prétendu faire des sortes de +don Quichottes de la demi-science, mais ils ne font que ça, être +inquiets du mystère universel!</p> + + +<p class="section">II</p> + +<p>Si donc tout ce que nous admirons chez les récents écrivains du Nord +était déjà chez nous, comment se fait-il que, retrouvé chez eux, cela +ait paru, à beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce +parce que ces écrivains sont de plus grands artistes que les nôtres? +Est-ce parce que leur forme est supérieure à celle de nos poètes et de +nos romanciers?</p> + +<p>J'estime que la question est insoluble. Celui-là seul pourrait décerner +le prix de la forme, qui posséderait toutes les langues de l'Europe +aussi à fond que nous possédons la nôtre, c'est-à-dire de manière +<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> à percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le +«style» de chaque écrivain. Cela, je pense, n'arrive guère. Je vois que +les plus savants hommes, les plus accomplis polyglottes étrangers, ne +parviennent jamais à sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un +Renan. Cette incapacité apparaît lorsqu'ils s'avisent de classer nos +écrivains: ils mettent ensemble les grands et les médiocres. De même le +style des écrivains étrangers doit toujours nous échapper en grande +partie. Je suis tenté de croire qu'on peut savoir très bien plusieurs +langues, mais qu'on n'en sait profondément qu'une. L'espèce de volupté +que nous cause la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni +Eliot, ni Tolstoï, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais.</p> + +<p>Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais +alors on me dira que leur supériorité n'en est donc que plus grande, si +elle a pu éclater à certains yeux, même sans le secours du style. À quoi +il est aisé de répondre que ce que ces auteurs perdent d'un côté à être +traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tâché +d'expliquer cela la première fois que j'ai abordé le théâtre d'Ibsen.</p> + +<p>Parfois, disais-je, chez les écrivains de mon pays, même chez les +meilleurs,—et surtout chez les romantiques,—je discerne et je sens +quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices +systématiques de langage; et il arrive <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> que cela me fatigue un +peu. Or il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les +étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre +langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur +rhétorique à eux, s'ils en ont une, a chance de nous paraître +savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me +semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me +crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme +totalement dépourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient, +je puis croire que c'est ma faute.</p> + +<p>D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils +m'émeuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sûr que c'est +uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures +et la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident +que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la +forme: je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont +nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer +chez eux des choses qui sont belles exactement de la même manière que +les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la +surprise et qu'attendrit la reconnaissance.</p> + +<p>Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique et leur banalité +possible m'échappent, soit dans <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ceux où ils se passent de +toute rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de +franc, de naïf, d'honnête, de spontané, d'intéressant même dans les +gaucheries, les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, +cette espèce de cote mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots +français recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou +des observations connues me font l'effet de nouveautés singulières. J'y +veux trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum...</p> + +<p>Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plaît, au +bout du compte, dans les œuvres septentrionales, c'est l'<i>accent</i>, +l'accent nouveau, particulier, d'idées, de sentiments, d'imaginations +qui ne nous étaient point inconnus.</p> + +<p>La Norvège a des hivers interminables, presque sans jours, coupés par +des étés éclatants et violents, presque sans nuits. Condition +merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions +intérieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, près de qui +Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volonté et +de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphère pour +la réflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour +l'imaginer, je multiplie l'étendue et la mélancolie des bruyères, des +étangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le passé russe, le +passé anglais, le passé norvégien, les traditions, les mœurs +publiques et privées, la religion, et la marque de <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> tout cela +imprimée aux cerveaux norvégiens, anglais et russes. Bref, les écrivains +du Nord, et c'est là leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la +substance de notre propre littérature d'il y a quarante ou cinquante +ans, modifiée, renouvelée, enrichie de son passage dans des esprits +notablement différents du nôtre. En repensant nos pensées, ils nous les +découvrent.</p> + +<p>Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la +composition. Des œuvres comme <i>Middlemarch</i> sont décourageantes par +leur prolixité. Il faut huit jours, à ne faire que cela, pour lire <i>la +Guerre et la Paix</i>. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose +d'anti-artistique. Il est à peu près impossible d'embrasser de pareils +ensembles, de tenir à la fois présentes à sa mémoire toutes les parties +qui devraient conspirer la beauté de l'œuvre et, par conséquent, de +connaître au juste et d'apprécier cette beauté. Les détails superflus et +vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement +persuadé que ces écrivains aient plus d'émotion que les nôtres; et ils +n'ont assurément pas plus d'idées générales. Mais ils ont, plus que +nous, le goût et l'habitude de la vie intérieure, et ils sont, plus que +nous, religieux.</p> + +<p>Plus patients,—non point peut-être plus pénétrants, mais d'une plus +grande endurance, si je puis dire, dans la méditation ou +l'observation,—plus capables de se passer eux-mêmes de divertissement, +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> ils s'adressent à des lecteurs qui ont moins besoin que nous +d'être amusés. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses +infatigables accumulations de détails familiers, d'abord nous accablent, +mais peu à peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun +de ses drames, une atmosphère qui lui est propre, et dont l'air de +vérité des personnages est augmenté. Nous les voyons vivre d'une vie +lente et profonde. Ils sont très sérieux. Ils offrent cette +particularité, que les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond +de l'âme et nous révèlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent +tous en drames de conscience, où toute leur vie spirituelle est +intéressée. Là, une femme qui s'aperçoit que son mari ne la comprend pas +ou que son fils est atteint d'une maladie incurable se demande +instantanément si Martin Luther n'a pas été trop timide, si c'est le +paganisme ou le christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne +reposent pas sur l'hypocrisie et le mensonge. Peut-être l'auteur +oublie-t-il trop que ces questions, passionnantes quand on les voit +débattre par un grand philosophe ou par un grand poète, ne peuvent +recevoir, d'une petite bourgeoise ou d'un honnête clergyman qu'une +solution médiocre; et peut-être nous surfait-il l'inquiétude +métaphysique de l'humanité moyenne et son aptitude à philosopher. +Toutefois, comme c'est, en réalité, sa propre pensée qu'il nous traduit, +on y peut prendre un vif intérêt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Une des idées qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est +l'idée de la responsabilité, entendue avec la plus pénétrante rigueur; +l'idée qu'il n'y a pas d'action indifférente ou inoffensive, pas une qui +n'ait des suites et des retentissements à l'infini, soit en dehors de +nous, soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou +responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La conséquence, c'est une +surveillance morale de tous les instants exercée par les personnages sur +eux-mêmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion +du péché, une vie intérieure au moins aussi développée que leur vie de +relations sociales. Ils font de fréquents examens de conscience; ils se +repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus +rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans +nos mœurs. J'ai remarqué que les héros de George Sand ne se repentent +presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son +amour pour Edmée, non par la recherche de ses péchés. D'autres +accueillent la leçon des événements, s'améliorent par l'expérience. Les +personnages supérieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de +l'humanité qu'à leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens +pressés, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur évangile est +toujours un peu l'évangile de la Révolution.</p> + +<p>Les «humbles» et les «misérables» sympathiques <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> des romans +septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi +confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gré d'être, au +fond, «bien pensants». Les misérables et les humbles de nos romans sont +généralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'héroïque +Dussardier, d'autre religion que le culte ingénument philosophique de la +justice absolue. Je me refuse d'ailleurs à admettre qu'ils soient +nécessairement, par là, moins émouvants ou d'une moins riche substance +humaine.</p> + +<p>Enfin, il y a, dans les romans de Tolstoï, les commencements et les +approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont +montré l'achèvement, dont nous n'avons peut-être pas chez nous +l'équivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme évangélique. +Définition contradictoire d'un état d'esprit formé, en effet, de +contradictions. Déjà, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe, +tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme +(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses appréciations des actes +impliquaient la foi chrétienne. Nous connaissons maintenant +l'aboutissement de sa pensée. Le retour à l'ignorance, à la simplicité +d'esprit et à la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'armée, +la non-résistance aux méchants devant procurer, paraît-il, la +disparition des méchants; en somme, le renoncement entier, voilà sa +morale. Mais à cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas même celui +d'une vie <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale +évangélique poussée à ses plus extrêmes conséquences, et en même temps +vidée de la métaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'être bon jusqu'à +l'immolation de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous +mourrons tous (vérité qui prêterait tout aussi bien à une conclusion +égoïste et épicurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous +pénétrés de pitié et de bonté les uns pour les autres, étant tous +guettés par l'immense et éternelle nuit. Ce sont ces ténèbres de la mort +et de l'inconnu qui servent de toile de fond, dans ses romans, aux +drames fourmillants de la vie, et qui se glissent dans les interstices +de ces tableaux mêmes. Et c'est tout ce mystère, enrayant d'abord, puis +rafraîchissant, conseiller de renoncement, de vertu, de +bonté,—pourquoi? parce que Tolstoï l'a voulu ainsi,—qui sans doute ne +fut jamais, à ce point, présent à nos œuvres occidentales.</p> + +<p>J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne +fut le nôtre. L'œuvre de chair tient assez peu de place dans leurs +œuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la +réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans +quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup +plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous +sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je +l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> est aussi plus +réellement désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans +doute devant la peinture des souffrances, des cruautés, des misères +humbles et abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils +en atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais +tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je +ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent +bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent +à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le +pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le +prétendent.</p> + +<p>Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore +par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi +nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se +rattachent aux différences profondes des peuples.</p> + +<p>Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation +intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par +le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre +examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir, +c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue +réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que +contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on +y peut demeurer en <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> les élargissant. C'est seulement où sont +les défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la +très libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des +«réformés»: Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes +bibliques dont elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées +personnelles; Ibsen, dont le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait +quel accent et quel son de voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté +dans le protestantisme empêche, non les affranchissements intellectuels, +mais, si je peux dire, les affranchissements de langage et de tenue. +Chez les peuples protestants, où le fidèle ne relève que de sa +conscience et n'admet pas d'intermédiaire entre lui et Dieu, les +habitudes universelles de discussion et de méditation qui suivent de là +font que le sentiment et le souci religieux sont mêlés à toute la +littérature, même profane, et que les écrivains incroyants conservent du +moins l'allure et le ton des croyants. Chez nous, au contraire, +catholiques émancipés,—ou catholiques pratiquants, mais que la +confession sacramentelle décharge en partie du soin d'administrer leur +propre conscience,—il y a une littérature religieuse, ou plutôt +ecclésiastique, que nous ne connaissons guère, et une littérature toute +profane et laïque, chacune faisant son jeu à part. Certaines vues sur +l'arrière-fond des âmes, certains morceaux de casuistique morale, +certaines effusions du sentiment religieux (même abstraction faite de +toute église confessionnelle), <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qui nous émerveillent chez +Eliot ou chez Ibsen, c'est dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel +prêtre et de tel moine que nous ignorons, c'est chez Lacordaire et +Veuillot même, que nous en trouverions des exemples analogues; et c'est +où nous ne nous avisons guère d'aller les chercher. Nos deux +littératures ne se mêlent point, et la laïque y perd un peu. Elle y perd +parfois, peut-être, quelque profondeur morale.</p> + +<p>Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être +réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait +s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre +Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des +<i>Dialogues philosophiques</i> de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget +nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la +préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature. +Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent +avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers +romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même +s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint +le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le +don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames +humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix +aux livres singulièrement sincères de M. Paul <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Margueritte. +Quant à l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait +été plus intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme +chez Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la +vanité des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, +ou même se passer de conclusion.</p> + +<p>En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu +service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du +naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus +d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments +qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même +temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé, +une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples +étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui +avons, sinon les mœurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais +parcourt le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin +de notre feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les +façons de sentir des diverses races, et des plus lointaines.</p> + +<p>Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le +sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit +être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples +d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> l'ordre, la +proportion et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour +être nos qualités nationales. Ils le sont encore par cette large +sympathie humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les +étrangers et qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus +éminentes. Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui +soit porté à préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec +lequel nous avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman +russe et du drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en +nous et que nous l'avons seulement reconnue?</p> + +<p>Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la +garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne +finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne +devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte +des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de +l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins +sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette +forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et +systématiquement les œuvres étrangères, ce serait les préférer à +cause de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, +ou de vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à +ce génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> +Que si nous les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, +et parce qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou +d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du +moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une +supériorité qu'elles n'eurent jamais...</p> + +<p>Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme +littéraire. Disons plus équitablement:—Ces échanges et ces reprises +d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus +depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des +relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres +peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère +européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols. +Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur +avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté. +Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson, +qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui +était dans Diderot, et chez Gœthe beaucoup de ce qui était dans +Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le +romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le +romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre, +la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la +reconnaissance des droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, +c'est l'exaltation de l'individu: toutes choses dont les germes, et plus +que les germes, étaient dans la <i>Nouvelle Héloïse</i>, dans les +<i>Confessions</i> et dans les <i>Lettres de la Montagne</i>... Dans cette +circulation des idées, on sait de moins en moins à qui elles +appartiennent. Chaque peuple leur impose sa forme, et chacune de ces +formes semble successivement la plus originale et la meilleure.</p> + +<p>Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif! +Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle +point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement +présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les +races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot, +l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de +Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à +l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre +ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement +intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas, +même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la +méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que, +largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour +l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine, +celle qui <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> passe pour responsable des brutalités et des +sécheresses de la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment +plus avancé du développement humain que la religiosité protestante et +septentrionale? Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer +que ceux-là, ne présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, +chez nous, furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à +la fois l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté +morale et, déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? +Qui vivra verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des +neiges et du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y +croit, et qu'ils peuvent encore agir sur vous,—comme il faut se servir +des remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait +qu'une réaction du génie latin fût proche.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> FIGURINES</h2> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> VIRGILE</h2> + + +<p>C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus +de chance.</p> + +<p>Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui, +continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel +renouveau.</p> + +<p>D'abord le vers sibyllin:</p> + +<p class="poem"> + <i>Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.</i></p> + +<p>«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier +le texte et l'on dit: «<i>Novus rerum nascitur ordo</i>.») Virgile ayant, par +hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du +Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des +moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans +l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit:</p> + +<p class="poem"> + Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange,<br> + Le vers porte à sa cime une lueur étrange.<br> + <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait,<br> + Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait...<br> + Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme,<br> + L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.</p> + +<p>C'est ensuite l'inévitable: <i>Sunt lacrymæ rerum</i>. Depuis les +romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des +larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela +existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine:</p> + +<p class="poem"> + Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...</p> + +<p>et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du +dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée.</p> + +<p>Enfin, Virgile a dit: «On se lasse de tout, excepté de comprendre». +Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la +propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile +n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont +encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon +panthéiste au sixième livre de l'<i>Énéide</i>, et Silène, dans la sixième +églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution.</p> + +<p>Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse, +tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un +flacon, le bruit <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de l'océan dans un coquillage, ou le ciel +dans une goutte d'eau.</p> + +<p>Or, le <i>magnus seclorum nascitur ordo</i> n'est qu'un des traits gentiment +hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un «compliment» de +bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les +«larmes des choses», faut-il le rappeler? sont un contresens radical. +Lorsque Énée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures +qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque: <i>Sunt lacrymæ +rerum</i>..., cela signifie simplement, comme vous savez: «Notre triste +renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays! <i>Nos malheurs y obtiennent +des larmes</i>, et l'on y plaint la destinée humaine.» Et, enfin, le mot +profond: «On se lasse de tout, sauf de comprendre», n'est point dans +l'œuvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le +commentateur Servius.</p> + +<p>D'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un +faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.</p> + +<p>Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que +jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel +poète. Car toute son œuvre donne, au plus haut point, l'idée d'un +grand esprit et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre.</p> + +<p>Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et +restent dans nos mémoires <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> longtemps après que nous ne le +lisons plus. C'est, dans les <i>Églogues</i>, le doux exilé Mélibée et, quoi +que j'en aie dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre +agitée d'une divine espérance. C'est, dans les <i>Géorgiques</i>, l'hymen de +Jupiter et de Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des +plantes, des animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la +vie rustique,—et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel +Orphée pleurant l'éternelle Euridyce. C'est, dans l'<i>Énéide</i>, l'amour de +la Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de +trente ans; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette +de son fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque +d'Hector agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la +fidélité du cœur dans l'involontaire infidélité d'un corps d'esclave; +l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grâce de la +jeunesse fauchée; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des +«travestis» héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout, +l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et +pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa «vocation» +terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux: <i>Excudent alii</i>...</p> + +<p>Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté +profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent +dans le cœur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que +quelques centaines de vers.</p> + +<p>Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et même de l'artifice. +Rien de moins spontané. Virgile est le premier des poètes de cabinet. Il +détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius, +Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux +larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson.</p> + +<p>L'<i>Énéide</i> est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de +force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le +programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome +entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille +d'Actium, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le +sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait +sortie des compagnons d'Énée; toute la religion romaine, les dieux +indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités +locales, les mœurs et usages publics et privés du peuple romain, +etc... Virgile y a réussi. L'<i>Énéide</i> est un chef-d'œuvre de +mosaïque, exécuté par le plus patient des poètes alexandrins.</p> + +<p>Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'il nous a +laissés. Dans les parties de son œuvre qu'on lit le moins, sa poésie +est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de +Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.</p> + +<p>Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> émouvant plus +émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple, +dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les +contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus +touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un +joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que +ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par +sa douceur d'être appelé «la jeune fille.»<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> L'AUTEUR DE L' «IMITATION»</h2> + + +<p>Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous +l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idéal, qui se compose de +chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre? Entre cet +ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?... +Cherchons.</p> + +<p>Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous +les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons +quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer +terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de +la guerre de Cent ans.</p> + +<p>Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un +peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par +son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Église faisaient brûler +les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur +d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.</p> + +<p>Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> cloîtré. +«C'est une chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement.» +Donc il pouvait sortir. «N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais +recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu.» Donc il +connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit +point de grande charge ecclésiastique. «Mon fils, lui dit Jésus-Christ, +ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on élève les +autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera +aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La +nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le +supportez en silence.»</p> + +<p>Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu: «Qu'avons-nous +à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce?» Il était +versé dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout +à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le +saint, il cite Sénèque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifié. +Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.</p> + +<p>Quoi qu'il fasse, il reste épris de la beauté, même humaine. Il écrit +très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut, +c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a +beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime +l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance, +l'allitération. Sa <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> prose, toute pleine de symétries, est +rythmée presque toujours, souvent rimée: <i>Amor modum sæpe nescit, sed +super omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat. +Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non +conturbatur</i>...</p> + +<p>Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou +magnifiques de la terre, et il se le reprochait: «Que pouvez-vous voir +ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Vous avez devant vos yeux le +ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en +sont-elles pas composées?...» C'est sans doute par un coucher de soleil, +l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo,</p> + +<p class="poem"> + Une immense bonté tombe du firmament</p> + +<p>que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature, +si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.» +Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois +d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne, +qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne +prie pas, sinon dans les vers des poètes.</p> + +<p>Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec +l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il +accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain +dont la <i>parole</i> est dure et la <i>voix</i> tendre, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fait songer à +ces maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches +et la couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une +belle lumière mystérieuse.</p> + +<p>Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même +à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à +la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert +pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par +exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du cœur d'un autre et +vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien +de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux +que ses entretiens avec Jésus.</p> + +<p>Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour +ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite +sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'<i>Imitation</i>, ou à +peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né +de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le +<i>Banquet</i> l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de +l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut, +soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots, +la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au +delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un cœur d'homme, un doux +<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> et tendre cœur, ce moine qui écrivait: «C'est faire +beaucoup que d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce +qu'on fait. C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à +procurer le bien commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts +et sa charge, personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour +soi; mais il nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous +aider et nous avertir mutuellement.»</p> + +<p>Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du +détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les +choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons +qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés. +L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments +naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le +monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses +pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la +même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour +les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les +heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans +doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée +religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du +moins, la nature et la grâce sont d'accord.</p> + +<p>Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> à nos +plaisirs, il nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce +désir de liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur +ce qui est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète +tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux +événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans +cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et +qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de +plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?»</p> + +<p>Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a +ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la +sainteté: c'est, dans l'<i>Imitation</i>, cette moitié-là qui nous rend +indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous +sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un +<i>népenthès</i>; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du +lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour +épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste, +subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous +prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point +de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en +Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> RACINE</h2> + + +<p>Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine», +toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle +ressemble en quelque façon,—si vous écartez la diversité des +apparences,—à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance +pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de +la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans +le seul amour qui ne trompe pas,—puisque, s'il trompe, nous n'en +saurons jamais rien.</p> + +<p>C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais +sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes. +Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, +je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu +comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine, +qui veut pleurer, viendra à la profession de sœur Lalie», et le mot +de Racine lui-même, recueilli par <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> La Fontaine dans les <i>Amours +de Psyché</i>: «Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»</p> + +<p>Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de +saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M. +Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à +apprendre par cœur <i>Théagène et Chariclée</i>, très sensible à la beauté +de la terre et du ciel: les sept <i>Odes</i> sur Port-Royal sont des paysages +d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage +de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les +ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries +du soleil couchant.</p> + +<p>Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,—inquiète de +l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore +espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne +voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.» +Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard +rouge.</p> + +<p>Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits +de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la +débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce +sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant. +C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et +<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> si violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées.</p> + +<p>Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait +entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit +qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé, +flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez +tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est +trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et +tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le +plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité—et de +haine—dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la +passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et +parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si +Racine avait aimé comme l'Oreste d'<i>Andromaque</i>, jamais il n'aurait su +peindre l'amour.</p> + +<p>Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une +volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes +femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et +le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et +c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop +charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait +enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de +lettres, à trente-huit ans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice +inouï laissa en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le +monde: mais un jour il commence, avec Boileau, l'opéra de <i>Phaéton</i> pour +Mme de Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire <i>Esther</i> +et <i>Athalie</i>, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois, +aux répétitions d'<i>Esther</i>, on le surprend tamponnant avec son mouchoir +les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses +critiques avaient fait pleurer.</p> + +<p>Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils +Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté +morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et +contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur +chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je +vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu +qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me +reste presque plus que vous. Adieu. <i>Je crains de m'attendrir follement</i> +en m'arrêtant trop sur cette réflexion.»</p> + +<p>Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il +restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il +s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à +l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence +d'aimer le roi.</p> + +<p>Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> déplu à Louis +XIV. S'il en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de +déplaire. On est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils +Louis, à ce <i>Mémoire</i> sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme +de Maintenon. Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des +vingt dernières années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple +de mœurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs +affaires. Il était grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers:</p> + +<p><i>Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,</i></p> + +<p>il en concevait tout le sens.</p> + +<p>Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de +colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux +Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme +ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut +Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon +moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de +bonnes œuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, +quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il +était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...</p> + +<p>Ainsi, l'auteur de <i>Bajazet</i> et de <i>Phèdre</i>, le plus savant peintre des +plus démentes amours terrestres,—continuant toujours d'aimer, mais +d'autre façon,—paya <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> sa dette à Dieu en lui donnant quatre +vierges, et, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un +chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu +trop indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, +et tous les amours, s'achèvent en charité.</p> + +<p>Il faut revenir à ce verset de l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>, qui semble +traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni +plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la +terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer +qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute +l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean +Racine.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> MADAME DE SÉVIGNÉ</h2> + + +<p>Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.</p> + +<p>Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle +commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les +copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public +composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante +ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives. +Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de +choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait +une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la +chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la +littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de +la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre, +la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique +familière et de confidences <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> personnelles—toutes les +chroniques qu'on fait encore. On citait la <i>Lettre du cheval</i>, la +<i>Lettre de la prairie</i>, la <i>Lettre de la mort de Turenne</i>, la <i>Lettre de +la mort de Vatel</i>... Et l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière +lettre de Mme de Sévigné? comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière +chronique de Villemot, de Scholl ou de Rochefort?»</p> + +<p>Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait +naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de +mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit +justement «le brillant chroniqueur».</p> + +<p>Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me +bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle +eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa +langue.</p> + +<p>Pour le fond, elle avait un bon cœur, du bon sens et un esprit, je ne +dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque +rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque +Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.</p> + +<p>Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la +nourrit des plus sottes idées de grandeur.</p> + +<p>Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire +qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les +«penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> +réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas +un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas +moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les +opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme +eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre +Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue» +parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais +le roi, même un peu, etc.</p> + +<p>Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité +et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de +tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie +de Mme de Sévigné est curieuse,—plus peut-être que ses écritures.</p> + +<p>Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous +rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un +fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à +vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses +lettres—et Mme de Grignan.</p> + +<p>Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment +l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,—et +elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui +déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour +en haleine; et, d'autre part, les <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> deux cents lieues qui la +séparaient de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus +aisément, d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se +brouiller avec le modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», +l'obsédante représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement +les puissances de l'âme que ne ferait sa présence réelle.</p> + +<p>Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à +dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se +rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la +furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais +il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse +l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors +l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et +se tendait toute.</p> + +<p>Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de +la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à +adorer une Ombre—comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la +détourna de mal faire.</p> + +<p>C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement +que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais +d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, +écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas +aimée de vous: <i>croyez-m'en</i>.»</p> + +<p>Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> impitoyable +qui ne l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, +dont elle ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son cœur, et +que c'était un garçon tout simplement délicieux.</p> + +<p>Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste, +il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement +intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son +goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve. +Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que +lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui +chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit +immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est +quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.</p> + +<p>Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive +affection pour cette grosse mère-la-joie,—qui fut à certaines minutes, +je le crois, une mère de douleur.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> LA BRUYÈRE</h2> + + +<p>Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer. +Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres». +Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types +les plus nobles—et les plus précoces—de cette espèce si étrangement +mêlée.</p> + +<p>Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit +n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau, +Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la +connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses +atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit +nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa +pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de +jugement, mais on sent qu'elle était grande.</p> + +<p>Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les +malveillants diraient: un vieux <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> garçon mécontent des femmes et +un littérateur mécontent de la société.</p> + +<p>Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en +pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve +contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il +semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour +pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure +célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter +d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du +grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités +humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de +réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à +Condé.)</p> + +<p>Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation +admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de +sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là +une de ses plaies vives.</p> + +<p>Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du +peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la +finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement +révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique +à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil +ordre social, le peuple et la cour («L'on parle <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> d'une +région...» etc., et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et +sur la guerre («Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus +noir pessimisme est répandu dans le chapitre de l'<i>Homme</i>. Personne, +enfin, n'a mieux vu la vanité du décor politique, social et religieux de +son temps, et n'a entendu plus de craquements dans le vieil édifice. +Trois grands faits dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de +l'argent, le déclin moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le +clergé et sur l'Église par la «fausse dévotion». Les <i>Caractères</i> +annoncent les <i>Lettres persanes</i>, qui annoncent tout.</p> + +<p>Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des +<i>Esprits-Forts</i> ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le +reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en +avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le +spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et +sent—déjà—la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.</p> + +<p>Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut +l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains. +Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a, +je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées +généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable +et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du +dix-huitième siècle. («Venez dans <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> la solitude de mon +cabinet...» etc.) J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme +que la plupart des Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins +«gobeur».</p> + +<p>Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de +«styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des +recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est +de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de +Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un +réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera +plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.</p> + +<p>Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au +chapitre des <i>Femmes</i>, est un roman en cent lignes, ce qui est sans +doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs +dans les quatre-vingts pages de la <i>Princesse de Clèves</i> (je ne compte +pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'<i>Adolphe</i>.</p> + +<p>La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,—sentiment profond +de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir +clair et d'être supérieure ce qui nous offense,—est une sorte de +néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les +remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur +l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> +tout le bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce +qu'on aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime, +cela suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à +des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)—Il a +senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son +temps. Dans le chapitre de la <i>Ville</i>, il plaint les citadins qui +«ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses +largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre +et enfumée... ne se préfère au laboureur qui <i>jouit du ciel</i>...» Tout ce +que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand +n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a +des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui <i>touchent</i> et où l'on +aimerait à vivre.—Il me semble que <i>l'on dépend des lieux</i> pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.»</p> + +<p>L'auteur des <i>Caractères</i> était essentiellement de ces esprits ouverts, +«vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une +bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et +pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les +hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes +futures de la pensée et de la vie humaine.</p> + +<p>Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle. +Il est de tous les écrivains <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> de ce temps-là,—sans peut-être +en excepter Molière ni Saint-Évremond,—celui qui, revenant au monde, +aurait le moins d'étonnements.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> JOUBERT</h2> + + +<p>Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a +une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être +venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un +symboliste accompli—et innocent.</p> + +<p>D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies +angéliques,—qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste +irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert, +Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante. +Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville +de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes +gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des +villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en +apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la +Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un +idéaliste. Il épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, +très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,—et ce +sera très juste en dépit de la chronologie,—qu'il épousa l'âme +d'Eugénie de Guérin.</p> + +<p>Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de +Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces +commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que +l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons +aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et +où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus +élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.</p> + +<p>Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la +maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la +des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait, +dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et +n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près +vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des +façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les +cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»</p> + +<p>Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou +plutôt il les confondait avec une <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> astuce séraphique. Ne +croyez-vous pas que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de +raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve +exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et +dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la +grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.» Et +cette autre: «L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les +faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé +d'être malléables.»</p> + +<p>Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement, +un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du +réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce +reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en +tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le +dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que +l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une +prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain +de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un +grain que l'Éternel a créé et mis en œuvre. Par sa ductilité, par les +creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les +décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant +son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le +détruire aisément...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que +métaphores, comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, +comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit +de Platon: «Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses +ailes, on en entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec +une plume de cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un +stylet d'airain». On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une +plume d'aigle, Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la +tourterelle est violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert +lui-même avec une plume d'ange.»</p> + +<p>En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce +qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir +s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus +grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté +politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force +matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction +qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique +elle-même est une sorte de poésie.»</p> + +<p>Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme +<i>n'habite</i> que sa tête et son cœur; que la langue est une <i>corde</i> et +la parole une <i>flèche</i>; que l'âme est une <i>vapeur allumée</i> dont le corps +est le <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> <i>falot</i>; que certaines âmes n'ont pas d'<i>ailes</i>, ni +même de <i>pieds</i> pour la consistance, ni de <i>mains</i> pour les œuvres; +que l'esprit est l'<i>atmosphère</i> de l'âme, qu'il est un <i>feu</i>, dont la +pensée est la <i>flamme</i>; que l'imagination est l'<i>œil</i> de l'âme. Plus +loin, je vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et +une flamme, est un <i>champ</i>, puis un <i>métal</i>; qu'il peut être <i>creux</i> et +<i>sonore</i>, ou bien que sa <i>solidité</i> peut être <i>plane</i>, si bien que la +pensée y produit l'effet d'un <i>coup de marteau</i>; puis, qu'il ressemble à +un <i>miroir concave</i>, ou <i>convexe</i>; qu'il y fait <i>froid</i>, qu'il y fait +<i>chaud</i>; que la pudeur est un <i>réseau</i>, un <i>velours</i>, un <i>cocon</i>, etc., +etc.</p> + +<p>Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la +matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font +jamais d'autre.</p> + +<p>Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités +quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son +«angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux +petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son +mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce +sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment +maniaques qui sont comme en marge des littératures...</p> + +<p>Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les +deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le +distingue, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela +n'empêche point la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes +un aïeul inattendu, mais authentique.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> HIPPOLYTE TAINE</h2> + + +<p>Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui a +emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le plus de +rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses +«descriptions»—description d'un homme, d'une littérature, d'un art, +d'une société, d'une époque, d'un pays—ressemblent à des constructions +massives et serrées. Sous les propositions qui s'enchaînent, les séries +de faits se commandent,—telles les assises successives d'un monument. +Taine est un prodigieux bâtisseur de pyramides.</p> + +<p>Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des +théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus +savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un +ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par +l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début, +s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il +s'agit <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, +c'est elle que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui +complète les faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des +relations afin de justifier des lois. Toute philosophie est poésie.</p> + +<p>Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que +ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il +croyait uniquement percevoir, observer et classer.</p> + +<p>La théorie qui est censée former le support de l'<i>Histoire de la +littérature anglaise</i> ne rend bien compte que des individus médiocres; +elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle +n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à +voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les +montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où +nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et +au moment. L'<i>Histoire de la littérature anglaise</i> est un livre +splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite +à d'assez modestes truismes.</p> + +<p>Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'œuvre d'un +artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se +rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.</p> + +<p>En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe +donne inévitablement des résultats <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> moroses, quels que soient +le pays ou le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par +l'analyse, à des causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et +c'est ainsi qu'il a vu l'ancien régime et la Révolution également +tristes et haïssables. Décomposés de la même façon, le moyen âge et +l'antiquité lui eussent non moins sûrement paru hideux. La beauté même +du siècle de Périclès, si Taine avait pu dépouiller les archives +athéniennes, n'eût pas résisté à cette opération. Toute la destinée de +l'humanité se résume pour lui dans le sombre tableau que trace Thomas +Graindorge pour l'instruction de son neveu. (Les petits lapins, les gros +éléphants... vous vous rappelez?)</p> + +<p>Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les +connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique +prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution». +Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la +transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc +ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions +jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en +quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles +enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous +revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations +libres?</p> + +<p>Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> de +l'œuvre de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et +dans son esprit.</p> + +<p>Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret +qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par +des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie, +ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au +symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse +surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce +positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les +mots.</p> + +<p>Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses +études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un +ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a +vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une +autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout +cherchés dans les livres.</p> + +<p>Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits +inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la +force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang +et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César: +Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.</p> + +<p>Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le +réel aux simplifications et aux <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> généralisations les plus +impérieuses.—Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman +naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.</p> + +<p>Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini +par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était +évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, +et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à +décourager.</p> + +<p>Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu +énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses +raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques +civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point +enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait +eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda—ou +accepta—des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande +mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.</p> + +<p>Mais cela n'a point aboli son œuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de +nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,—celle qui +commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,—garde très +profondément son empreinte.</p> + +<p>On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui +entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine +est <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et +comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, +c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu +différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il +adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs +d'idées: on l'abandonnera pendant trente ans,—pour lui revenir.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> FERDINAND BRUNETIÈRE</h2> + + +<p>Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des +hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de +l'image que le public s'est formée de lui.</p> + +<p>Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du +grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et +par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce +qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième +siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.</p> + +<p>En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et +la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et, +jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels. +C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux +premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a +touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement, +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son +œuvre ne serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la +littérature française.»</p> + +<p>Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans. +Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais +jadis.</p> + +<p>Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.</p> + +<p>Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un +livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins +voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer» +dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse». +Son objet est de fixer la valeur des œuvres par rapport, non à +lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements +il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé +ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.</p> + +<p>Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste +en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de +volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages +écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de +succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons» +inaperçues et surprenantes.</p> + +<p>Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du +moment et de la faculté <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> maîtresse, M. Brunetière a trouvé la +théorie de l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y +amener: car le darwinisme, c'est—provisoirement—le vrai nom de +l'histoire, c'est l'histoire même.</p> + +<p>Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine +étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe +des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système, +un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des œuvres +particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions +végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités +réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les +œuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.</p> + +<p>Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la +poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies, +où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait +parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes +comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même +s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers +un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du +développement de ces deux plantes...</p> + +<p>La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours +<i>contre</i> quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il +nous <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le +voulais à ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a +toujours des catapultes en réserve.</p> + +<p>Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique +extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en +y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais +de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais +cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un +pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de +l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il +est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et +pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité +publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et +des institutions auxquels il ne croyait pas.</p> + +<p>De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné, +activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la +vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme +intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et +d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,—à une +extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très +singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle +d'un Musset ou d'un Byron.</p> + +<p>... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> haut moyen +âge, un moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des +témérités de dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant +jamais rien de son cœur ni de ses sensations, dur en apparence et +étranger à tout plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans +sa cellule, sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de +désespoir métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus +insoupçonné encore?</p> + +<p>Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux. +Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> FRANÇOIS COPPÉE</h2> + + +<p>On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des +écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons, +des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il +des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est +trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de +ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus +lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens, +puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.</p> + +<p>Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en +prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque +que l'auteur de la <i>Grève des forgerons</i> est adroit, en effet, comme un +ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire +que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique +de son <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> œuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, +n'en laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.</p> + +<p>Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants +contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste +voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a +écrit <i>le Lys</i> et <i>l'Enfant des armures</i> et ciselé d'irréprochables +petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses +délicieuses <i>Intimités</i>, une sensualité fine et languissante, maladive +un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie +parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le +symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le +considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas +que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très +«avancé».</p> + +<p>Or, tout de suite après <i>le Reliquaire</i> et <i>les Intimités</i>, M. François +Coppée, chose assez inattendue, écrivait <i>les Humbles</i>. En vers modestes +et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple +exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme, +en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où +s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une +sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite +le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard +des <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa +mère.</p> + +<p>On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces +récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque +chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose +cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M. +Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente +complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son cœur et qu'il ait +trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des mœurs, des +souffrances et des mérites des «humbles»,—et non point des «humbles» +pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des +«humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,—une autre +douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de +tours de force.—En somme, Coppée, dans ses <i>Humbles</i>, a presque créé un +genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.</p> + +<p>Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre +restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non +rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et +franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à +moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur, +hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent +les existences humbles ou médiocres, sinon <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> leur dédain pour +cette humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. +Coppée les aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé +avec une sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de +tout petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, +leurs ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie +des détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du +cœur. Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à +celui des romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter +nos écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.</p> + +<p>D'autre part, l'auteur des <i>Humbles</i> et des <i>Contes rapides</i> est, comme +on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre +nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague». +L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de +ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.</p> + +<p>Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de +nos contemporains qui ont fait des tragédies,—oui, des tragédies en +cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des +événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des +situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions +les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les +plus nobles et les plus hauts <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dont l'humanité soit capable. +Faire des tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose +aujourd'hui de courage, de persévérance, de gravité et de foi.</p> + +<p>Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un +railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un +ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M. +François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de +nos poètes qui soit de Paris à ce point.</p> + +<p>Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair +génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments +du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de +l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement +du barricadier. Ses causeries du <i>Journal</i> nous le montrent baguenaudant +à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et +frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux +politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble +imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand +Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté +héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie, +se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste +toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis +<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir +insensiblement le Béranger de la troisième République.</p> + +<p>Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa +simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère +d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes, +il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle +faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a +réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers +les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil +couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres +de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie +pénétrante que cette si jolie <i>Arrière-Saison</i>...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ</h2> + + +<p>Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à +«considérations»,<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a> de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à +des idées générales.</p> + +<p>Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture, +avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant +beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.</p> + +<p>Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix +ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de +nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je +crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute +et mélancolique,—mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes +raisons qui la font mélancolique,—il ne paraît pas d'aplomb dans sa +vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière +eût été toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du +gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action. +Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux +jours, des <i>Mémoires</i> où l'on remarquerait de la finesse et de +l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations +de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus +difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont +pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la +nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à +se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M. +de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.</p> + +<p>Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a +connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est +un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a +découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez +pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert +ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de +Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé +son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé +dans son pays.</p> + +<p>D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> hardi. Il n'a +peur ni des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très +larges vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces +derniers temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est +académicien, qu'il mène forcément une vie plutôt artificielle et +mondaine, la vie que son nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, +quoi qu'il fasse, sinon d'une coterie, au moins d'une société, avec qui +sa pensée intime n'a presque rien de commun, il semble, en quelque +manière, exilé dans son monde.</p> + +<p>Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son <i>credo</i>. +Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à +ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure +taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de +renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou +philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière: +«J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la +conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement +coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra +confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé <i>de</i> sa religion et +exilé <i>dans</i> sa morale.</p> + +<p>Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se +penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir +avec les <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> masses, il épie le réveil, la transformation morale +qui se prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement +évangélique d'intention.—Et cependant pas de style moins évangélique et +moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et +d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré +invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un +fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde +en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin. +Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui. +Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement +compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque +capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son +grand style.</p> + +<p>C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au +front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait +songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> PAUL HERVIEU</h2> + + +<p>C'est le peintre le plus véridique des mœurs de ce petit monde qu'on +appelle «le monde».</p> + +<p>Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle +qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque, +l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du +guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et +superficielles.</p> + +<p>Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce +que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la +«physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la +mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son +fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne +sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer +des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas—et pour jouir. Il +nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> vie-là +et celle que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les +«joyeuses» des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, +mais moins polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas +d'être inoffensifs.</p> + +<p><i>Flirt</i> exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la +niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des +plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un +adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité, +de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.</p> + +<p>Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé, +inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du +décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit +forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les +révèle dans <i>Peints par eux-mêmes</i>, ce quasi chef-d'œuvre. Il ne +s'agit pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de +passions tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand +même, mais de sensualité toute crue, de vices, de vilenies +déshonorantes, de crimes, de «faits-divers» de forte saveur. +Escroquerie, avortement, chantage, suicide avant les gendarmes, amours +effrénées, de même essence que celles qui finissent, dans les bouges ou +sur les «fortifs», par un coup de surin: c'est de quoi se compose +l'aventure du brillant Le Hinglé et de l'exquise Mme de Trémeur. +Certains <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> mondains redeviennent ainsi des primitifs, et même +des primates. Mais la surface reste souriante et concertée, et la bonne +douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien compris.</p> + +<p>M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'œuvre par +laquelle, surtout, il vaut.</p> + +<p>Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du +monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en +dehors des conventions (<i>Diogène le chien</i>). Puis il a compris et aimé +les humbles héroïques (l'<i>Alpe homicide</i>) et hanté la montagne et la +vierge nature avant les salons.</p> + +<p>De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable +clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison: +«Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»</p> + +<p>Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce +sont des fous (<i>l'Inconnu</i>, <i>les Yeux verts et les Yeux bleus</i>), et +étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du +système nerveux (<i>l'Exorcisée</i>).</p> + +<p>De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la +grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et +continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.</p> + +<p>Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> l'autre—sans +compter certains exercices d'observation minutieuse et ironique (<i>Deux +Plaisanteries</i>)—ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le +plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi—et le moins +suspect d'illusion ou de complaisance—des infortunés mondains<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> + +<p>Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une +syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et +coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et <i>mutatis mutandis</i> (relisez, +je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné +de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> MARCEL PRÉVOST</h2> + + +<p>Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je +n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons +naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.</p> + +<p>La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette +constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous +faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre +pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste? +Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en +parlez que par envie.»</p> + +<p>Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'œil et la sûreté de +calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans, +à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée +de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor +Cherbuliez n'avaient <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> cessé d'écrire, il proclama qu'il était +urgent d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise +était libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, +répondit: «Asseyez-vous donc.»</p> + +<p>Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,—romanesques si l'on veut +(je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette +étiquette),—disons simplement des romans d'amour, où je vois bien qu'il +y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où je doute +parfois qu'il y ait plus de chasteté.</p> + +<p>Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des +enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de +sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,—connaissance qui +n'abonde pas chez nos écrivains,—et, spécialement, de l'exacte notion +qu'il avait du «péché».</p> + +<p>Son premier roman, le <i>Scorpion</i>, est remarquable par de très justes +descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes +particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.—Dans +<i>Mademoiselle Jaufre</i>, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il +développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui +«fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la +nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive, +c'est le péché qui <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> révèle la loi.—L'inspiration de la +<i>Confession d'un amant</i> est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le +tolstoïsme filtré de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, +ayant mâché la cendre amère que la faute laisse après soi, n'a plus de +repos qu'il n'ait trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui +dévouer son corps et son âme, et se précipite de l'amour dans la +charité...</p> + +<p>On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même +les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et +équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment +aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M. +Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans +l'<i>Automne d'une femme</i>, s'encadrent entre deux confessions, deux +entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est +singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie +irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en +reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à +peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux, +de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits +que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert +Liauran de M. Paul Bourget.</p> + +<p>Il semblait que, par la <i>Confession d'un amant</i>, M. Marcel Prévost se +fût lui-même condamné à une <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> certaine sévérité d'imagination et +de style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du +libertinage dans ses <i>Lettres de femmes</i> et dans ses études sur +l'<i>Adultère</i>. À mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un +romancier purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité +dangereuse, qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup +d'aplomb à la fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: +la spécialité d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, +consulté par les perruches troublées.</p> + +<p>Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente +et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque +austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans +la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille +toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme +sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre +lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse +enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou, +sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût +l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de +l'érotique chrétien<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> LE CHAT-NOIR</h2> + + +<p>Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser, +qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un +volume de ses <i>Gaîtés</i>. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a +été et ce qu'il a fait.</p> + +<p>Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la +lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en +tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui +pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente +l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.</p> + +<p>Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu ensemble +les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat—non +gratuitement—s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le chat +qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en lui +ouvrant l'intelligence.</p> + +<p>Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé, +mis à la portée de l'oie une <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> partie du travail secret qui +s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.</p> + +<p>Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le +poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu +Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le +naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et +d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la +«poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs, +les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que +«marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»</p> + +<p>Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme». +Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri +Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un œil-de-bœuf ouvert +sur l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que +le mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive +gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice +Donnay?</p> + +<p>Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens. +Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point +ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent +ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour +sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du <i>Temps</i> et du +<i>Journal des Débats</i>. <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans +la «Rose✝Croix», ni dans la poésie +symboliste. Il a raillé celle-ci,—oh! les étonnants vers amorphes de +Franck Nohain!—comme il avait décrié d'abord le naturalisme de Médan.</p> + +<p>Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la +vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut +sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille +est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'<i>Épopée</i>, de Caran d'Ache. +Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.</p> + +<p>Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la +«caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et +il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté +française».</p> + +<p>Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux +nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer +tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement +enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le +burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De +même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme +fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties +de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures +bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, +<span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> par le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur +«maboulisme», impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze +dernières années...</p> + +<p>(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent +dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était +pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et +langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais +avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou +sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment—ou le moyen—d'aller, en +1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à +l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs +élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique +dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis +bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)</p> + +<p>Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique, +qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du +monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des +histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner +l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble +le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien, +mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très +parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre +de nos <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.</p> + +<p>Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser +un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son +aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET</h2> + + +<p>C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal» +qu'on lui pourrait consacrer:</p> + +<p>À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt +d'armes, et le tue.—Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans +la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.—En Crimée, il traverse +les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre +côté.—Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait +comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.—À Sedan, il conduit +une des charges héroïques.—Il entre dans Paris avec l'armée de +Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de +modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut, +parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain +aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de +relire les articles parus dans les journaux au moment des <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> +incendies de la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une +âme hésitante et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop +plaider pour lui les circonstances atténuantes.)—Quelques années après, +il démolit une statue de la République.—Un peu plus tard, ayant +réfléchi, il met sa main dans celle de Gambetta.</p> + +<p>Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un +peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa +personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un +extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec +les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante +d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de +bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux +médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes, +vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des +bourgeois.</p> + +<p>Né pour la guerre,—et pour la guerre d'autrefois, celle qui était +vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le +premier rôle,—il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux +dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image +d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries, +Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous +montrerait, la soixantaine <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> venue, le général rêvant. Rêvant à +quoi? On ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.</p> + +<p>Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un +maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général +risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse, +empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires, +commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et +d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit +proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse, +le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son +emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre +son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à +vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous. +Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les +grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il +se sent désorienté et désheuré.</p> + +<p>Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un +autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des +formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout +semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie. +Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme +on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ignorant +ce qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux +millions d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir +rasant, et tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que +sera-t-elle? et qui en détient le secret?</p> + +<p>Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au +déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la +guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable, +ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à +ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros», +il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura +servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas +su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée, +encline au respect...</p> + +<p>Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet +immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à +payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne +pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces +troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui, +que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à +l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il +n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle. +Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le +fait a été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il +aurait trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement +et sa défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations +optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement +maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui +ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du +maréchal Lebœuf sur les boutons de guêtre.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> LES VEUVES</h2> + + +<p>À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir +aimé son défunt «pour lui-même»,—ne croyez pas que ce soit facile, le +rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme +célèbre.</p> + +<p>On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop +détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable; +de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les +miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles +n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout +d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le +Larousse!</p> + +<p>Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à +exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider +ses fonds de tiroirs, à publier ses œuvres posthumes, niaiseries de +jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> +indéfiniment, et ces œuvres posthumes, elles pourraient les écrire +elles-mêmes. Elles les écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le +commerce du défunt», selon l'épitaphe connue.</p> + +<p>Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur +illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non +comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles +détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de +l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son +successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien +si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,—la mode +étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes +filles,—si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent +Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un +«Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.</p> + +<p>Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui +eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant +l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs; +en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se +donnant l'air—piété touchante—d'être pareilles aux personnages que sa +futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de +deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique, +qu'une méchante <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que +ce pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»</p> + +<p>Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au +mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont +cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire, +comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui +a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement. +Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée, +l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus +délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce +qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont +dépositaires.</p> + +<p>Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante +peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par +le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se +souviennent.</p> + +<p>Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après +leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue, +que toutes soient ainsi.</p> + +<p>Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont +aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire +indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à +même de dégager de l'œuvre commune l'apport <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> du défunt. Et +il a quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était +assurément généreux et d'une exquise piété détournée.</p> + +<p>Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut +connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public; +dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et +discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons +saluée tous avec le respect le plus ému pour le <i>noli me tangere</i> de sa +profonde et silencieuse douleur.</p> + +<p>... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se +ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et +rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> GUY DE MAUPASSANT</h2> + + +<p>La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer +que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes, +qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une +vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus +riches de sens, à l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, à +partir d'un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions +confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées +que celles des animaux, et pleines, en outre, d'épouvante et de douleur, +à cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complète; et que l'auteur +de <i>Boule-de-Suif</i>, de <i>Pierre et Jean</i>, de <i>Notre Cœur</i>, soit entré, +vivant, dans l'éternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les +microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front +se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner...</p> + +<p>Et je vois à quel point je me suis trompé il y a <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cinq ans, et +j'ai presque un remords. C'était à propos du volume intitulé: <i>Sur +l'eau</i>, où des méditations moroses, des soliloques désespérés +alternaient avec d'admirables descriptions de paysages marins. J'écrivis +alors, étourdiment:</p> + +<p>«... Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne +vous les donne pas pour très neufs,—ni lui non plus, je pense... C'est +beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire +qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de +<i>Bel-Ami</i>; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, «nous +en monte un,» dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait +que le pessimisme trop étalé m'offense presque autant que l'optimisme +béat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilégiés de +ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment +dans son corps, et qu'on est préservé des extrêmes douleurs morales par +la littérature et l'analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de +plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur +devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà +développées par d'autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande +misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors, +je crains un peu de rhétorique.»</p> + +<p>Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais dû reconnaître, dans +le cas de Maupassant, autre <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> chose qu'un plaisir d'orgueil et +d'ironie à constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre +chose qu'un plaisir de langueur à s'abandonner aux mélancolies que +versent certains crépuscules ou que distillent certains brouillards; +bref, autre chose que de la littérature. J'aurais dû m'apercevoir que la +tristesse secrète de notre ami n'avait rien de concerté et n'avait rien +de délicieux; j'aurais dû deviner chez lui le rongement d'une idée fixe, +le ravage continu d'une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était +vanité, et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à +l'heure qu'il est. Les contes où «il a peur»,—comme <i>le Horla</i> et une +demi-douzaine d'autres dont les titres m'échappent,—n'étaient point des +fantaisies; non plus que, dans <i>Bel Ami</i>, la description du détraquement +lent d'un cerveau par l'idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans +<i>Pierre et Jean</i> et le héros de <i>Fort comme la mort</i>, et celui de <i>Notre +Cœur</i>, durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous +montrent à quel point le travail d'une idée fixe, altérant sans cesse, +pour celui qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le +peut rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de +Maupassant hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs +mois, en mer ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie +simplifiée, toute physique et tout animale, où il pût oublier l'ennemi +sourd, l'ennemi patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait +parmi nous, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> cette fièvre d'amusement, et de plaisanteries, et +de jeux presque enfantins, qui était encore comme une fuite, une évasion +hors de soi... Vains efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux +compagnies «joyeuses»; il aimait la naïveté des «Boule-de-Suif» ou des +«grosses Rachel»; parfois, avec une grande affectation de sérieux et une +grande dépense d'activité, et comme si ces choses eussent été infiniment +plus importantes que les livres qu'il écrivait (rarement il consentait à +parler littérature), il organisait des «fêtes» compliquées, volontiers +un peu brutales; mais, sauf les minutes où il s'appliquait, jamais on ne +vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il +était loin... très loin... À quoi pensait-il, le pauvre garçon?</p> + +<p>C'est donc avec le sang de son âme qu'il écrivait, lui, ses lamentables +variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont +tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un: +«Quelle vanité que la gloire!» C'est assurément un des biens dont on +jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment +la gloire que lorsque le temps l'a consacrée; et d'ailleurs nous voyons +que la «notoriété» de très grands artistes est surpassée, de leur +vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien +pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que +d'envier les hommes illustres après qu'ils sont morts. Que tel +assemblage de drames <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> porte le nom de Shakspeare et que tel +entassement de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que +leurs œuvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là +plutôt que de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, +qu'est-ce que cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare? +Songez qu'Homère n'est peut-être pas le nom de l'auteur de <i>l'Iliade</i>, +et dès lors qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de +développer gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour +les humbles. Du moment que «tout est vanité», il est excellent que tout +soit vanité pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là +qui seraient affreuses.</p> + +<p>Or, pour en revenir à l'auteur de <i>Bel Ami</i>, sans doute la gloire de son +œuvre sera de longue durée; mais nous voyons que pour lui, la +jouissance n'en aura même pas été viagère. Qu'a été, pendant dix-huit +mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant?</p> + +<p>... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans, +<i>Boule-de-Suif</i>, <i>la Maison Tellier</i>, <i>Mademoiselle Fifi</i>, et les autres +petits récits dont ces chefs-d'œuvre étaient accompagnés. Cela parut +nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond, +excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de +lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité +élémentaire et toute en instincts. La <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> philosophie qu'on en +pouvait dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son +nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une +intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or, +chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de +suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle +«santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne +ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir +fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que +cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les +couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.</p> + +<p>On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une +sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature +vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui, +d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de +bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase +offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,—à +laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges +reviennent par le plus long,—était celle d'un jeune «Huron» de génie. +Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il +perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix +années. Mais, s'il apprit à <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> «voir» et à rendre ce qu'il +voyait, il n'apprit rien de plus,—heureusement. S'il garda, avec plus +de largeur et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'<i>Éducation +sentimentale</i>, il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il +ignora également les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins +malades, et la trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des +époques où notre littérature fut le plus complexe et nous distilla les +boissons les plus travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit +comme une source de belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il +restait en quelque manière innocent. Rien de commun entre cette +sensualité et celle de M. Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, +qui est celle d'un moine tenté, qui semble impliquer le sentiment de +quelque chose de défendu et la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y +croyait pas. Cela se sentait, et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes +lui furent si indulgents.</p> + +<p>Tel il fut dans les commencements de son œuvre. Il rappelait,—avec +un style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde +moitié du dix-neuvième siècle)—les conteurs d'autrefois et, si vous +voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et <i>Bel-Ami</i> semblait une +«remise au point», après un siècle et demi, du <i>Paysan parvenu</i>...</p> + +<p>Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par +être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature, +inassouvissable. <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Et c'est pourquoi, dans les derniers livres +de Maupassant, lentement, le <i>surgit amari aliquid</i> fait son œuvre.</p> + +<p>Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort. +Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien +à expliquer. Pour que la philosophie du <i>Cas de Mme Luneau</i> ou même de +<i>Marroca</i> fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde, +et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la +porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude +et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre, +l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux +sens...</p> + +<p>À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit. +Son observation s'attriste,—et s'affine aussi, à mesure qu'elle +s'étend. Et, à mesure que son cœur s'amollit et que s'y ouvre la +divine fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.</p> + +<p>D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en +même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux +objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous +décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les +comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il +a dépassé,—sans trop savoir d'ailleurs où il va,—ce naturalisme +rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. <i>Fort comme la +mort</i> dit un amour «fort <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> comme la mort» en effet, et raconte à +la fois le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de +vieillir.—<i>Notre Cœur</i> flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si +l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était +conçu dans les <i>Sœurs Rondoli</i>, il est clair qu'il n'y trouvera plus +jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée +dans l'œuvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en +somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les +décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce +n'est plus les répudier.</p> + +<p>Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter +les signes extérieurs,—actes, gestes ou discours,—des sentiments de +ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui +quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et +le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être +combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par +<i>la Maison Tellier</i>, finit par <i>Notre Cœur</i>. Très sommairement, son +histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par +l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes +spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute +aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce +de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette +transformation...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> ANATOLE FRANCE</h2> + +<p class="section">LE LYS ROUGE</p> + + +<p>«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais +parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de +ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de +non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions +peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils +admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils +admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...»</p> + +<p>Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du +roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du +<i>Lys rouge</i>.</p> + +<p>Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans +notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre, +j'aperçois, au travers <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> des guirlandes de causeries et +d'épisodes dont il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très +violent, surprenant d'âpreté et de cruauté.</p> + +<p>Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait, +mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un +autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera, +elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et +l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se +donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient +la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de +coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le +sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les +étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il +rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le +torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela +s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de +baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en +disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous, +toujours.» Et elle s'en va, désespérée...</p> + +<p>Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non +inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour +sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre +volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dans leurs +modes, et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste +décente, mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni +les garnis modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à +fritures, ni l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le +<i>durus amor</i>, celui qui, comme dit le poète Lucrèce:</p> + +<p class="poem"> + <i>...in silvis jungebat corpora amantûm.</i></p> + +<p>C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni +Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et +Laure; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul +amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui défaillit +dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C'est +celui de Phèdre qui meurt, d'Ériphile qui dénonce, d'Hermione qui fait +tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hésiter sur la nature de +cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui +avoir jamais parlé: on ne saurait donc dire que c'est l'âme de ce jeune +prince dont elle est éprise.</p> + +<p>Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la +sensation,—soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire, +qu'on la demande à une créature en particulier, et à celle-là +seulement,—s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complète +insouciance de la personne, et, dans le second <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> cas, engendre +aisément la haine, par la peur d'être frustré. Et ainsi (car telle est +la duperie des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le +plus fort, cet amour-là n'implique «l'amour». Il est égoïste par +définition; il est amour au même titre que la soif ou la faim.</p> + +<p><i>Le Lys rouge</i> enseigne précisément ce qu'un amour de cette sorte, étant +inséparable de la jalousie,—et d'une jalousie dont l'objet est concret, +délimité, visible et tangible,—contient nécessairement de haine. C'est +ce qu'exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la +morale de cette histoire. «Les fautes de l'amour seront pardonnées, +dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais +l'amour sensuel est fait de haine, d'égoïsme et de colère autant que +d'amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j'ai été +assailli d'une nuée de pensées violentes. Je revenais de l'albergo... +J'étais inondé d'une joie céleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut +qu'une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d'Ève. Car, +près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lèvres +de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même +votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant +sourire, j'ai eu envie de vous tuer.»</p> + +<p>Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce +roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le +raccourci de <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> drame anonyme où je l'ai résumé en commençant, +peut-être hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se +pourrait passer aisément entre habitués des fortifications ou des +boulevards extérieurs: car les «faits-divers» nous avertissent que c'est +surtout dans ce monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et +les violences effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait +fort bien être une fille; le premier amant, quelque rôdeur de barrière, +et le second, quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci +ne joue point du couteau, mais je vous prierais de considérer que +l'autre tape sur sa bonne amie, et que les sentiments du trio sont +admirables de simplicité et de brutalité farouche. Assurément, ce sont +de purs «instinctifs». Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme +s'appelle Titine, et l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des +Ternes.</p> + +<p>Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellème; elle est la fille d'un +financier puissant, la bru d'un ministre du second empire, la femme d'un +ministre de la troisième République. C'est une femme très élégante et +très distinguée. Le premier amant se nomme Robert Le Ménil. C'est un +sportsman accompli, et c'est «l'homme du monde» en soi. Le second amant, +Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modèle, de loin en loin, +des cires et des médaillons d'un goût tourmenté et subtil. Ils sont, +tous trois, non seulement «du meilleur monde», mais du plus raffiné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans le roman +finement féroce de M. Paul Hervieu: <i>Peints par eux-mêmes</i>. Les amours +de Mme de Trémeur et de Le Hinglé, ces deux parfaits mondains, +ressemblaient à une histoire de cour d'assises: l'avortement, le vol, le +chantage, le suicide enfermaient la trame. Les amants du <i>Lys rouge</i>, +n'ayant point d'embarras d'argent, ne paraissent capables que de «crimes +passionnels». Mais enfin, vous voyez que les romans mondains +redeviennent singulièrement brutaux, c'est-à-dire véridiques. Les +héroïnes de Feuillet, même perverses, gardaient dans leurs erreurs des +façons qui passaient pour «aristocratiques». Elles avaient des suicides +élégants: suicide équestre, comme celui de Julia de Trécœur, suicide +neigeux, comme celui de Charlotte d'Erra. Elles avaient des sens, nous +n'en saurions douter; plusieurs étaient même détraquées avec grâce. Mais +quand elles «concluaient», nous n'en étions qu'à peine avertis. Ce par +quoi elles étaient, au fond, des bêtes de joie,—et de tristesse,—nous +était discrètement dérobé. Nulle part vous n'y reconnaissiez +l'application sincère de ces axiomes inspirés à Bourget par le théâtre +de Dumas: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux +conventions humaines. Il est <i>sauvage et libre</i>, malgré les codes et les +modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme <i>dépouille +avec ses vêtements toute sa personne sociale;</i> elle redevient pour celui +qu'elle aime ce <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> qu'il redevient, lui aussi, pour elle: <i>la +créature naturelle et solitaire</i> dont aucune protection ne garantit le +bonheur, dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Or, ni M. +France, ni M. Hervieu ne nous dissimulent que l'amour sensuel est, en +effet, le grand niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du +monde ou la grande dame a, comme les autres, ses heures simplement +brutales et peut avoir même ses minutes «canailles». Par-dessus George +Sand et Octave Feuillet, ils renouent,—oh! très librement et en y +ajoutant combien!—avec l'audacieux roman du dix-huitième siècle, celui +de Crébillon fils, de Diderot et de Laclos.</p> + +<p>Toutefois,—et c'est par où M. Hervieu semble rester plus près de la +vérité commune,—Mme de Trémeur et Le Hinglé n'étaient point des êtres +exceptionnellement intelligents. Mais,—et c'est ici que commence le +paradoxe du <i>Lys rouge</i>,—la comtesse Martin et surtout Jacques +Dechartre nous sont donnés comme des êtres de choix, singulièrement +conscients, et d'un esprit tout à fait supérieur.</p> + +<p>Thérèse exprime continuellement des pensées délicates, ingénieuses et +profondes, puisque ce sont les pensées mêmes de M. Anatole France. Elle +a l'esprit philosophique et libre. Elle n'a aucun des préjugés de son +éducation et de sa caste, se plaît à errer dans les rues populacières et +emmène avec elle, en voyage, un bohème ivrogne à cache-nez rouge. Elle +est fort au-dessus des «convenances». Mais peut-être direz-vous +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> que, si elle est philosophe dans ses propos, c'est qu'elle +reçoit Paul Vence à sa table et qu'elle a de la mémoire; que c'est un +instinct secret qui lui fait trouver plaisir aux rues mal soignées et +fortement odorantes où grouille de l'humanité en tas, et qu'enfin son +absence de préjugés lui vient de son tempérament et de son hérédité, car +elle est la fille d'un rapace.</p> + +<p>Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un +philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses +propres mouvements. Il est capable d'une conception générale du monde, +qui, en lui montrant l'insignifiance et la vanité de sa pauvre petite +aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en même +temps il est si habile à voir clair en lui, même à prévoir ses +sentiments, que, les prévoir ainsi, c'est presque les prévenir. D'un +bout à l'autre du livre, il se regarde aimer, et être fou, et être +malheureux, et être méchant. Il n'a pas un instant d'illusion, ni sur +l'espèce de son amour, ni sur ses conséquences probables. Même la +première «déclaration», qui est d'ordinaire naïve, confiante, optimiste, +Dechartre la fait avec âpreté, en termes inattendus, menaçants pour tous +les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit à +Thérèse qu'il l'aime «non avec de molles et vagues tendresses, mais dans +une ardeur sèche et cruelle». Il ajoute: «Si vous ne pouvez pas m'aimer, +laissez-moi partir; j'irai je ne sais où, vous <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> oublier, vous +haïr. Car je me sens pour vous un fond de haine et de colère. Oh! je +vous aime!» Et plus loin: «... Votre âme n'est pour moi que l'odeur de +votre beauté. J'avais gardé les instincts d'un homme primitif, vous les +avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité +sauvage.» Plus tard, après que la première scène de jalousie qu'il lui a +faite s'est terminée par une réconciliation furieuse, et qu'ils se sont +repris, «les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère +sacrée qui fait que l'amour ressemble à la haine», comme elle lui +demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d'égoïsme +et de clairvoyance: «Tu veux savoir? Ne te fâche pas. Je souffre plus +que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes.» Et il lui +dit encore: «Thérèse, on n'est jamais bon quand on aime».</p> + +<p>Et alors, je me pose une question:—Est-il possible ou est-il +vraisemblable qu'un homme qui a cette puissance et cette lucidité +d'esprit se laisse à la fois emporter à l'excès de démence et de cruauté +dont ce statuaire méditatif nous donne le spectacle détestable (voir +surtout le dernier chapitre)? Sachant à chaque minute ce qu'il fait, +comment peut-il le faire? Ou, si une force involontaire agit en lui, +comment la fatalité n'en est-elle pas du moins tempérée par cela seul +qu'il la prévoit? N'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilité entre la +vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle? Je ne conçois ni +Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Oreste philosophes à ce +degré, ou dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce +qui n'est point son amour). Et j'admets Montaigne ou la Rochefoucauld +amoureux, et par suite un peu bêtes et souffrants et pleurants, mais non +point mués,—tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne!—en brutes +mauvaises, torturées et torturantes. N'alléguez point que les +personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et +fins des passions sauvages d'êtres primitifs. Ils parlent sans doute +avec élégance: mais, en somme, ils ont peu d'idées; ce ne sont point des +critiques; leur culture philosophique est médiocre, et nulle part il +n'apparaît qu'ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole +France... Bref, la dualité de Jacques Dechartre me déconcerte. Mais +c'est peut-être que je manque d'expérience.</p> + +<p>Ce qui me met en garde, c'est qu'il me semble que Thérèse et Jacques +vivent moins que les personnages épisodiques du roman, ils sont, en +quelque manière, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas à +discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-être de ce que +l'auteur parle presque toujours pour eux. Écoutez Dechartre: «Une femme, +dit-il à Thérèse, ne peut pas être jalouse de la même manière qu'un +homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir... Pourquoi? Parce +qu'il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur +absurde et généreuse de possession, cet <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> antique instinct dont +l'homme s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa créature +tout entière. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au +partage. C'est le passé, l'obscur passé qui détermine nos passions. Nous +étions déjà si vieux quand nous sommes nés!» etc... Ou bien: «Ah! ce qui +vit n'est que trop mystérieux...—Ne crains pas de te donner. Je te +désirerai toujours, et je t'ignorerai toujours. Est-ce qu'on possède +jamais ce qu'on aime?», etc. Pensez-vous qu'un amant, même très lettré, +ait jamais parlé ainsi à sa maîtresse?—Et Thérèse à Le Ménil: +«Méprisez-moi, si vous voulez, et si l'on peut mépriser une malheureuse +créature qui est le jouet de la vie... Mais gardez-moi un peu d'amitié +dans votre colère, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d'automne +où il y a du soleil et de la bise... Ne soyez pas dur à la visiteuse +agréable et frivole qui passa à travers votre vie...», etc. Est-ce +qu'une femme, même une spécialiste de dîners littéraires (et Thérèse +n'est point cela), a jamais rencontré des paroles de cette moelle et de +ce ton? Les discours de Thérèse et de Jacques sont comme transposés. +L'auteur nous les donne tels qu'ils se répercutent dans sa pensée, où +ils s'éclaircissent et s'enrichissent à la fois. Il en écrit, avec force +et avec grâce, la traduction philosophique. L'aventure du <i>Lys rouge</i> +est dramatique à la façon, non d'une pièce de Dumas ou d'un roman de +Maupassant, mais d'un chapitre de Schopenhauer...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Est-ce que je m'en plains? Est-ce que je fais des objections? +Mon Dieu, non; je cause.</p> + +<p>De même que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune; de +même que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingénieusement et +constamment critiques, ainsi ces païens enragés ont des sensibilités et +des mélancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour théâtre +la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d'élection +du très pur saint François. C'est devant une fresque de Fra Angelico, où +de pâles figures, de peu de matière, expriment l'amour divin, que +Jacques et Thérèse se donnent leur premier et brûlant et pesant +baiser...</p> + +<p>L'image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou +peut-être imaginent-ils une parenté sacrilège entre les désirs inapaisés +des âmes saintes d'autrefois et l'inassouvissement de leurs propres +corps. Ils se disent que, comme les compagnons de François, ils +poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de +joie. Ils s'aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus +harmonieusement parmi les images fanées de la beauté parfaite, plus +solennellement parmi les témoignages de l'éternelle et divine inquiétude +des cœurs. Le passé et la religion leur sont assaisonnements de +volupté.</p> + +<p>Et je goûte, je l'avoue, la richesse de ces contrastes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Les personnages secondaires sont peut-être, je l'ai indiqué, +plus vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable. +Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie +de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie +évangélique selon le bon saint François. C'est Choulette qui est chargé +d'exprimer les opinions particulièrement subversives de l'auteur, ses +négations et ses révoltes les plus hardies.</p> + +<p>Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre +ironiste du <i>Crime de Silvestre Bonnard</i>. On a vu depuis quelques années +croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit +de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette +évolution au plus impérieux de nos critiques: c'est M. Brunetière qui, +en morigénant M. France, l'a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout +le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. Il est arrivé à M. +France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non +l'infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche +scientifique et de la libre spéculation. <i>Les Opinions de Jérôme +Cogniard</i> sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui +ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s'ajouter +aux derniers livres de M. France.</p> + +<p>Mais, en même temps que son scepticisme,—lequel, bien que confinant au +nihilisme, n'excluait point une sensualité délicate et l'art de jouir de +la <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> surface brillante des choses,—croissaient, d'autre part, +sa sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui +dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination +grandissait dans la même mesure que l'impiété de sa pensée. <i>Thaïs</i> est +l'histoire d'une sainte; <i>la Rôtisserie</i> est l'histoire d'un prêtre +bohème, de conscience originale; et l'amour de Thérèse et de Jacques est +grand visiteur d'églises...</p> + +<p>Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime +naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de +révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses +atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus +audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-même de ce +monde, un bon nihiliste comprend aisément,—bien que, pour son compte, +il s'en abstienne,—que l'homme place au delà de la terre sa raison de +vivre et son «idéal». Puis, c'est un phénomène connu, que les esprits +très compliqués adorent souvent les âmes simples... Toutefois, cette +préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir +singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car +enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l'ont jamais eue. M. France +goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier; +mais il semble qu'à chaque instant aussi il l'épuise, il en touche le +néant... Je <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> suis bien curieux de savoir où cela le mènera...</p> + +<p>J'ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange, +Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la +«bonne Madame Marmet», aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux +blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants. +Ils vont uniquement à leur plaisir, et l'auteur les absout tous +ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d'oiseau de Miss +Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement +dans sa tête frisotée, n'empêchent point cette esthète d'être «très +habile à gagner de l'argent» et d'épouser pour son torse un bellâtre +italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique. +Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mépris à la charité, et +qu'elle «remplit l'entre-deux».</p> + +<p>Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un composé +plus précieux que le métal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du +Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France. +Cet homme a la perfection dans la grâce; il est l'extrême fleur du génie +latin.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> LA SOLIDARITÉ<br> + +<span class="smaller">DISCOURS<br> + +<span class="smcap">PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET +1894</span></span></h2> + + +<p><span class="smcap">Messieurs et jeunes camarades</span>,</p> + +<p>Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste à entendre le +mien, et j'en suis bien fâché pour vous: mais, pendant que nous vous +tenons encore, nous ne voulons vous lâcher que dûment chapitrés et bien +munis de sagesse pour vos vacances.</p> + +<p>Des réflexions si justes et si élevées de mon ami Corréard, je vous +engage particulièrement à retenir ceci, que nous ne sommes pas des +isolés dans le temps; que tout ce que la vie a pour nous soit de +commodité, soit de noblesse, c'est à nos pères, à nos aïeux, à nos +ancêtres que nous le devons; que nous devons aux morts la culture même +d'esprit qui nous permet, sur certains points, de penser autrement +qu'eux,—et mieux, je l'espère,—et qu'enfin, <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> suivant le beau +mot d'Auguste Comte, l'humanité est composée de plus de morts que de +vivants. C'est toutefois en m'en tenant aux vivants que je voudrais, +après votre éminent professeur d'histoire, vous prêcher le sentiment, +l'acceptation et, s'il se pouvait, l'amour de la solidarité humaine.</p> + +<p>Croyez bien que c'est une affaire qui ne va pas toute seule... Oui, sans +doute, vous êtes aujourd'hui dans les meilleures conditions pour vous +laisser persuader. Les liens nécessaires ou consentis qui vous unissent +à vos camarades et à vos maîtres, vous ne les connaissez guère que par +leur douceur, vous ne luttez que pour des palmes innocentes, vous n'avez +pas à gagner votre pain les uns contre les autres; vous avez, tout +naturellement, des idées, des intérêts, des plaisirs communs. Je suis +sûr que vous êtes contents d'être des «Charlemagne», que cela signifie +pour vous quelque chose. Et comme j'en suis un, moi aussi, je me sens, +par là, très agréablement relié à vous. Je retrouve ici, parmi vos +professeurs, de vieux et chers camarades, et je devrais être dans leurs +rangs, et je m'étonne de n'y pas être. Bref, nous communions tous +aujourd'hui dans une bienveillance mutuelle très sincère et, d'ailleurs, +très aisée, et dans l'attachement au vénérable et glorieux lycée qui +nous a formés. Un peu de musique aidant, j'ose dire que nous sommes, à +l'heure qu'il est, virtuellement très bons les uns pour les autres.</p> + +<p>Mais après? Mais demain?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Les transformations historiques, dont M. Corréard vous +signalait la majestueuse et fatale lenteur, ont abouti, chez nous, vous +le savez, à l'émancipation de l'individu. Un des résultats de cette +émancipation, c'est que, plus que nos aïeux, nous sommes obligés +d'inventer, si je puis dire, nos devoirs envers les hommes.</p> + +<p>Or, du moment que c'est à nous de les inventer, nous sommes tentés de +les restreindre, cela est triste à dire. Et, par exemple, il est bien +vrai que l'égalité des citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a +plus de castes et que, en théorie, tout est devenu accessible à tous. +Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours +des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres +sont peut-être plus profondément séparés aujourd'hui par les mœurs +qu'ils ne l'étaient autrefois par les institutions. Pourquoi? C'est sans +doute que les liens s'offrent, d'eux mêmes, plus nombreux et plus +étroits entre les membres d'une société fortement et minutieusement +hiérarchisée, comme était l'ancienne, qu'entre dix millions de têtes +supposées égales.</p> + +<p>Eh bien, ces liens qui ne nous sont plus imposés par les institutions ou +les traditions ou les croyances, nous devons essayer de les renouer +nous-mêmes. Ces liens de jadis, liens d'obéissance et de commandement, +de fidélité et de protection, il faut les remplacer par des liens de +charité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Oh! cela est difficile, je le répète. Notre égoïsme trouve si +bien son compte dans cette sorte d'émiettement social! C'est si commode, +de vivre dans son coin, pour soi et, tout au plus, pour les siens et +pour deux ou trois amis, de se moquer du reste, de croire qu'on a fait +tout son devoir de citoyen quand on a payé l'impôt, et tout son devoir +d'homme quand on a lâché quelques aumônes prudentes, de pratiquer le +dédaigneux <i>odi profanum vulgus</i>, d'être un spectateur détaché de la +comédie ou de la tragédie humaine! Remarquez que cette espèce +d'épicuréisme abstentionniste est également l'idéal du bourgeois le plus +épais et du dilettante le plus raffiné. Je voudrais, puisqu'ils se +méprisent réciproquement, leur faire honte à tous deux de cette +rencontre.</p> + +<p>C'est là, mes amis, une basse et mauvaise façon de prendre la vie. +Songeons sans cesse que, depuis que nous n'avons plus de devoirs de +caste ou de corporation, notre devoir d'homme s'est accru d'autant. +Combattons notre pente, qui est de nous dérober, de nous blottir dans +une paix indifférente. Cherchons les occasions où beaucoup d'hommes +assemblés sont animés à la fois d'une seule idée, et d'une idée +salutaire pour tous. Même les associations professionnelles, les dîners +de Labadens peuvent avoir du bon. Cherchons ce qui nous réunit, et +cherchons à nous réunir. L'état d'âme que certains spectacles publics, +une revue militaire, les <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> funérailles d'un grand citoyen, +propagent dans toute une multitude, cet état singulier, merveilleux, ou +l'on se sent épris tous ensemble de quelque chose de supérieur à +l'intérêt immédiat de chacun, tâchons de le ressusciter en nous jusque +dans l'humble cours de nos occupations journalières, pour les +spiritualiser.</p> + +<p>Vous allez bientôt envahir les professions dites libérales, et +quelques-unes des autres. Dans l'exercice de ces professions, +souvenez-vous toujours de la communauté.—Médecins ou pharmaciens (oh! +de première classe), vous aurez maintes occasions d'être secourables aux +pauvres gens, de faire payer pour eux les riches, de réparer ainsi, dans +une petite mesure, l'inégalité des conditions et d'appliquer pour votre +compte l'impôt progressif sur le revenu.—Notaires (car il y en a ici +qui seront notaires), vous pourrez être, un peu, les directeurs de +conscience de vos clients et insinuer quelque souci du juste dans les +contrats dont vous aurez le dépôt.—Avocats ou avoués, vous pourrez +souvent par des interprétations d'une généreuse habileté, substituer les +commandements de l'équité naturelle, ou même de la pitié, aux +prescriptions littérales de la loi, qui est impersonnelle, et qui ne +prévoit pas les exceptions.—Professeurs, vous formerez les cœurs +autant que les esprits; vous... enfin vous ferez comme vous avez vu +faire dans cette maison.—Artistes ou écrivains, vous vous rappellerez +le mot <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> de La Bruyère, que «l'homme de lettres est trivial +(vous savez dans quel sens il l'entend) comme la borne au coin des +places»; vous ne fermerez pas sur vous la porte de votre «tour +d'ivoire», et vous songerez aussi que tout ce que vous exprimez, soit +par des moyens plastiques, soit par le discours, a son retentissement, +bon ou mauvais, chez d'autres hommes et que vous en êtes +responsables.—Hommes de négoce ou de finance, vous serez exactement +probes; vous ne penserez pas qu'il y ait deux morales, ni qu'il vous +soit permis de subordonner votre probité à des hasards, de jouer avec ce +que vous n'avez pas, d'être honnête à pile ou face.—Industriels, vous +pardonnerez beaucoup à l'aveuglement, aux illusions brutales des +souffrants; vous ne fuirez pas leur contact, vous les contraindrez de +croire à votre bonne volonté, tant vos actes la feront éclater à leurs +yeux; vous vous résignerez à mettre trente ou quarante ans à faire +fortune et à ne pas la faire si grosse: car c'est là qu'il en faudra +venir.—Hommes politiques, j'allais dire que vous ferez à peu près le +contraire de presque tous vos prédécesseurs, mais ce serait une +épigramme trop aisée. Vous ne promettrez que ce que vous pourrez tenir. +Vous ne monnayerez pas votre influence; vous ne tirerez pas, avec +âpreté, de votre mandat tous les profits, petits ou grands, qu'il +comporte. Vous aurez pitié, mais vous ne vous ferez pas, de la pitié, +une carrière. Vous aurez de la pudeur: vous vous direz qu'il est +<span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> déloyal d'afficher certaines idées extrêmes et simplistes qui, +si l'on en était réellement pénétré, devraient se traduire par des +sacrifices et des renoncements dont on est évidemment incapable. Vous +haïrez l'hypocrisie. Vous réfléchirez que pousser les malheureux à une +révolte d'où ne peut sortir pour eux qu'une aggravation de +souffrance,—et cela, pour arriver, vous, à la notoriété ou au pouvoir +et, finalement, pour «jouir»,—c'est vivre de leur substance, c'est +s'engraisser de leur misère, sans rien risquer et en feignant de les +servir, et qu'ainsi les exploiteurs peuvent se rencontrer ailleurs que +dans les rangs des capitalistes. Pour tout dire, en un mot, humanisez +vos professions, quelles qu'elles soient. Faites qu'entre vos mains +elles soient toutes, et véritablement, libérales.</p> + +<p>C'est votre devoir, et c'est votre intérêt. Vos professeurs de +philosophie vous ont exposé la théorie selon laquelle la morale se +confondrait avec l'intérêt bien entendu. Ils l'ont jugée imparfaite, +mais ils ont dû ajouter que cette morale-là coïncide pourtant, sur bien +des points, avec la morale du cœur. Il est excellent de croire le +plus possible à ces coïncidences dans l'ordre social. Toutes les époques +sont des époques de transition, je le sais; d'autre part, M. Corréard +vous rappelait que la France a connu des heures plus terribles que +l'heure présente. Mais, tout de même, jamais moins qu'aujourd'hui on n'a +été sûr de demain. Les cadres anciens sont brisés; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> les +vieilles institutions préservatrices et coercitives branlent ou sont à +bas... Il apparaît avec une clarté croissante que le monde—et chacun de +nous par conséquent—ne sera sauvé que par la multiplicité, sinon par +l'unanimité, des bonnes volontés individuelles.</p> + +<p>Voilà, mes amis, des propos bien sévères. Je me hâte d'ajouter qu'ils +sont à peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire +tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlèvera peut-être de leur +solennité, les fera, après coup, plus modestes et familiers... Et puis, +que voulez-vous? c'est peut-être bien fini de rire,—sauf par ci par là, +et dans des fêtes innocentes et confiantes comme celle-ci.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> LA TOLÉRANCE<br> + +<span class="smaller">DISCOURS<br> + +<span class="smcap">PRONONCÉ AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS LE +7 JUIN 1894.</span></span></h2> + + +<p><span class="smcap">Messieurs les étudiants et chers camarades,</span></p> + +<p>Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je +l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure, +avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant +les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la +nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la +République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble, +vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement +intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce +que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en +temps, se penchent sur <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> votre âme pour l'ausculter. Et des +journaux donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française, +comme ils donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de +l'héritier présomptif.</p> + +<p>C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en +sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans +remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont +accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un +vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux, +philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions +des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et +que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je +le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants, +j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous +tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui +serait mal.</p> + +<p>Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est +vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous +m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur +quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et +ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et +admirable.</p> + +<p>Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> ans un +lieu commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors +de propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est +plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la +tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite +dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant. +Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde, +notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne +pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé +plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs +que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut +beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance: +mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de +son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la +conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à +l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses +essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et +aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance +de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?</p> + +<p>Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers +camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à +trente ans <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de +malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils +reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même +place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été +autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront +probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui +leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose +oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se +succédant.</p> + +<p>Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes. +Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement +dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit +ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est +vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps +découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire +des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme, +cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur +emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a +cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins +jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il +est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se +renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce +néo-romantisme <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> des jeunes gens a peut-être bien élargi et +attendri en nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du +second Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans +le naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme +ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait +comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne +sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme +Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers +genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons +communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges, +communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans +Homère, ou dans Valmiki.</p> + +<p>Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous +ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans +le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et +dans les vertus qu'il inspire.</p> + +<p>La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des +intelligences vraiment libres. Notez que souvent—outre des sentiments +très bas—il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme +inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle +s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de +contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. +<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Le jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre. +Nous continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et +cela, quand tout est changé, quand les causes historiques de ces +divisions ont disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est +beaucoup plus intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées +ou que l'on accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir +celles qu'on a essayé de se faire tout seul: car alors on sait par +expérience ce qui s'y mêle d'incertitude...</p> + +<p>Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,—non point +de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et +d'exemplaire pour tous—mais des formes surannées qu'y ont prises les +querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des +conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme +du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a +interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où +les questions politiques ne doivent plus être que des questions +françaises ou des questions sociales.</p> + +<p>Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus +possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère +sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je +ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition, +l'abrutissement du peuple, ni l'oppression <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> des faibles par les +forts. De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme +qui n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions +d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la +souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices +personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser +sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de +braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la +solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre +perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est +déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté, +même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes +de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu, +des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires, +car l'un n'exclut pas toujours l'autre.</p> + +<p>Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la +tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin +nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des +procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était +toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et +des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour +supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de +leur tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur +vie même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre. +Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de +créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre +d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos sœurs.</p> + +<p>Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met +d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent +s'entendre sans trop de peine, pour la grande œuvre commune, non +seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus +fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est +qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun +prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux +morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout +s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie +future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même +vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement, +si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis +douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique, +laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt +reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu +du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir +été bon pour être heureux dans l'autre monde; <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> donc, soyons +bons.» Et les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous +n'avons rien à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un +instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système +solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous +pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne +le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous +et aidons-nous mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le +crâne, les braves gens ont tous le cœur fait de même et arrivent, sur +l'essentiel, aux mêmes conclusions. Pascal dit: «Le cœur aime l'être +universel <i>naturellement</i>, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y +adonne; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.» +Adonnons-nous à «aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir» +contre lui. Cet effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect, +est dans la nature et selon la nature.</p> + +<p>Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne +pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point +l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle +exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie +très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît +le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle +implique le respect de la personne <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> humaine. La tolérance +enfin, c'est bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un +des noms de la modestie et de la charité. Elle est la charité de +l'intelligence.</p> + +<p>Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections: +nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses +emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et +vous verrez de belles choses—que nous ne verrons point. C'est avec +cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à +l'Association générale des Étudiants de Paris.</p> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<a id="toc" name="toc"></a> +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Louis Veuillot</span> <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Lamartine</span> <span class="ralign"><a href="#page079">79</a></span></li> +<li><span class="add2em">Sa jeunesse</span> <span class="ralign"><a href="#page084">84</a></span></li> +<li><span class="add2em">Les <i>Méditations</i></span> <span class="ralign"><a href="#page098">98</a></span></li> +<li><span class="add2em">Les <i>Harmonies</i></span> <span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li> +<li><span class="add2em"><i>Jocelyn</i></span> <span class="ralign"><a href="#page161">161</a></span></li> +<li><span class="add2em">La <i>Chute d'un ange</i></span> <span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> +<li><span class="add2em">Le <i>Fragment du Livre primitif</i> et les <i>Recueillements</i></span> <span class="ralign"><a href="#page202">202</a></span></li> + +<li><span class="smcap">De l'influence récente des littératures du Nord</span> <span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Figurines</span> <span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> +<li><span class="add2em">Virgile</span> <span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li> +<li><span class="add2em">L'auteur de l'<i>Imitation</i></span> <span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li> +<li><span class="add2em">Racine</span> <span class="ralign"><a href="#page285">285</a></span></li> +<li><span class="add2em">Madame de Sévigné</span> <span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> +<li><span class="add2em">La Bruyère</span> <span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> +<li><span class="add2em">Joubert</span> <span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li> +<li><span class="add2em">Hippolyte Taine</span> <span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li> +<li><span class="add2em">Ferdinand Brunetière </span> <span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> +<li><span class="add2em">François Coppée</span> <span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li> +<li><span class="add2em">Melchior de Vogüé</span> <span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li> +<li><span class="add2em">Paul Hervieu</span> <span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li> +<li><span class="add2em">Marcel Prévost</span> <span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li> +<li><span class="add2em">Le Chat-Noir</span> <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li> +<li><span class="add2em">Le général de Galliffet</span> <span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li> +<li><span class="add2em">Les veuves </span> <span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li> +<li><span class="smcap">Guy de Maupassant</span> <span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li> +<li><span class="smcap">Anatole France</span> <span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> +<li><span class="smcap">La Solidarité</span> <span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li> +<li><span class="smcap">La Tolérance</span> <span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li> +</ul> + + +<p class="p4 center small">POITIERS.—TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie.</p> + +<p class="p4">Note au lecteur: Page 227, "de l'Allemand Auguste Strindberg" devrait +être "du Suédois Auguste Strindberg".</p> + + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8<sup>o</sup> il est vrai, +et chacun de 500 ou 600 pages.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> <i>Lamartine</i>, deux volumes, par M. Émile Deschanel; <i>Étude +sur Lamartine</i>, par Charles de Pomairols; <i>La jeunesse de Lamartine</i>, +par M. Félix Reyssié.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> Du moins dans son fond. Je connais les quelques passages +qu'on pourrait m'opposer.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à +considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit, comme disait +Renan, <i>cum grano salis?</i> Du moins j'y ai tâché.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> Encore plus vrai depuis l'<i>Armature</i>.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> Et mieux vaut.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> Encore plus vrai depuis les <i>Demi-Vierges</i>.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 28286-h.htm or 28286-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/2/8/28286/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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