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+Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les Contemporains, 6ème Série
+ Études et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: March 9, 2009 [EBook #28286]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
+
+ JULES LEMAÎTRE
+
+ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ LES CONTEMPORAINS
+
+ ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+ SIXIÈME SÉRIE
+
+
+
+
+ Louis VEUILLOT--LAMARTINE
+ Influence récente des littératures du Nord
+ Figurines
+ Guy de MAUPASSANT
+ Anatole FRANCE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LECÈNE, OUDIN ET Cie, ÉDITEURS
+ 15, RUE DE CLUNY, 15
+
+ 1896
+ Tout droit de traduction et de reproduction réservé
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+=EN VENTE=
+
+ =Les Médaillons=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»=
+
+ =Petites Orientales=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»=
+
+ =La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt=, 1 vol. in-12 br.
+ (Hachette et Cie) =3 50=
+
+ =Les Contemporains:= _Études et portraits littéraires._ CINQ SÉRIES.
+ Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. =3 50=
+ _Ouvrage couronné par
+ l'Académie française._ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin
+ et Cie)
+
+ =Impressions de théâtre.= HUIT SÉRIES. Chaque série forme un vol. in-18
+ jésus, br. =3 50=
+ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie)
+
+ =Corneille et la Poétique d'Aristote.= Une brochure in-18 jésus (Lecène,
+ Oudin et Cie) =1 50=
+
+ =Sérénus=, _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3 50=
+
+ =Myrrha=, _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, édition br. (Lecène,
+ Oudin et Cie) =3 50=
+
+ =Dix Contes=, 1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par
+ Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Loévy,
+ couverture artistique dessinée par Grasset, édition de grand luxe sur
+ vélin, broché =8»=
+ Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées
+ (Lecène, Oudin et Cie) =12»=
+
+ =Les Rois=, roman (Calmann-Lévy) =3 50=
+
+ =Révoltée=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =Le député Leveau=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =Mariage blanc=, drame en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =Flipote=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =Les Rois=, drame en cinq actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =L'Âge difficile=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+ =Le Pardon=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
+
+
+
+
+EN GUISE DE PRÉFACE
+
+
+Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que
+j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une
+page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la
+littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne
+serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et
+si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques
+qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais
+que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand
+dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque
+fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela
+pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en
+sortir, ou à faire semblant.
+
+(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que depuis qu'on
+me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.)
+
+Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait
+pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre,
+juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit
+ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger
+les oeuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je serais
+capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique;
+bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien
+de la critique...
+
+Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je
+ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne
+sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les
+oeuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni
+fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui
+peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est
+autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.
+
+ (4 novembre 1889.)
+
+ * * * * *
+
+... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une oeuvre,
+quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un
+groupe d'autres oeuvres, dont la relation avec d'autres groupes, à
+travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et ainsi de
+suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la fois,
+toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement impliquées
+dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis qu'il lit un
+livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui ont été écrits
+depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe,
+et pour l'éternité. J'admire de bon coeur la majesté d'une telle
+critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît «étroit», comme on
+dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de mots: car toute une
+conception de l'esprit humain et de la destinée humaine tient dans
+l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui, cela est beau. Mais en
+voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de ne plus pouvoir ouvrir
+un livre sans se souvenir de tous les autres et sans l'y comparer!
+Juger toujours, c'est peut-être ne jamais jouir. Je ne serais pas étonné
+que M. Brunetière fût devenu réellement incapable de «lire pour son
+plaisir». Il craindrait d'être dupe, il croirait même commettre un
+péché. Là est notre revanche à nous. Cela nous est égal de nous tromper
+en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse, et d'avoir à sourire demain
+de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant au plaisir, nous consentons
+à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont sans conséquence; elles ne
+sont pas liées entre elles; elles ne portent que sur des cas
+particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière se trompait, ce
+serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été sans plaisir,
+elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et irréparable;
+ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se trompe point,
+sans doute: mais enfin qui le jurerait?--Et ne dites pas non plus que la
+critique personnelle, la critique impressionniste, la critique
+voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre vraiment et
+bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait entrer le
+ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations. Lire un livre
+pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier le reste, mais c'est
+laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au hasard charmant de la
+mémoire; ce n'est pas couper une oeuvre de ses rapports avec le
+demeurant de la production humaine, mais c'est accueillir avec
+bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et presser un aux
+dépens des autres, respecter le charme propre du livre que l'on tient et
+lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du compte, ce qui
+constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences de choses
+senties et que nous _reconnaissons_; comme notre sensibilité est un
+grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous sommes au
+milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de nos
+impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus
+impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent
+dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes
+enquêtes.
+
+ (12 septembre 1892.)
+
+ * * * * *
+
+... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des
+oeuvres littéraires.
+
+Dans le premier cas, on cherche si l'oeuvre est conforme aux lois
+provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou
+simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et,
+d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique
+et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'oeuvre est d'importance
+et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer
+historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on
+recherche quel moment elle marque dans le développement, la
+dégénérescence ou la transformation d'un genre,--les genres littéraires
+étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui
+existerait indépendamment des oeuvres particulières et des cerveaux où
+elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie,
+exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf,
+et comme abandonné, avec l'oeuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de
+continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent,
+une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et
+comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et
+prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que
+l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous
+cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence,
+d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous louez toujours ce qui
+vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement apparent!... J'ajoute que
+cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer
+supérieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une
+médiocrité honorable.
+
+L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que
+nous recevons des oeuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la
+croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une
+impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne
+la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions
+analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne
+décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale,
+dans son contact avec l'oeuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve
+être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. Et
+ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on appelle
+ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les
+auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout
+du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la
+critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par
+une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins aventureuse,
+puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de ses
+impressions?
+
+ (23 janvier 1893.)
+
+
+
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+
+
+
+LOUIS VEUILLOT
+
+
+I
+
+J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des
+_Contemporains_, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à
+la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans
+doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes
+originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux
+d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus
+intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments
+significatifs.
+
+Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis
+Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne
+se bornent à savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le
+plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et qu'il a
+laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre
+simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le
+hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je
+glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant
+reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus
+comme «livres de prix», c'était _Rome et Lorette_ et les _Pèlerinages de
+Suisse_; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot
+comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de
+campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef
+de l'_Univers_ était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils
+l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte
+qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose
+de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le
+prestige d'un héros réfractaire, d'un _outlaw_, suspect aux puissances
+établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de
+considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup,
+lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.
+
+Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel».
+Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'_Univers_ se retiraient du
+journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais leur
+conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces instructions,
+M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me demandai alors:
+Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude?
+Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son oeuvre, que je
+n'avais jusque-là qu'effleurée.
+
+Cette oeuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort
+compacts,--sans compter les articles non recueillis et qui, je pense,
+formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois
+avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai
+rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de
+doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste
+tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai
+compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait
+été.
+
+Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis
+bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à
+tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi
+m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique
+et l'artiste.
+
+
+II
+
+Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais,
+d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait
+pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble,
+étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses
+parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à
+Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis
+saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première
+communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de
+braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement
+dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un
+_autodidacte_, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce
+temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la
+révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des _Libres Penseurs_),
+quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres,
+mon coeur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet
+insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon
+père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne;
+tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises moeurs.
+Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société.»
+Rappelez-vous cette note.
+
+Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution
+de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis,
+à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait
+le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il
+haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune
+préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance:
+j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus
+volontiers.»
+
+C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont
+il nous fait le portrait dans son roman de l'_Honnête Femme_. À
+vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la
+sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de
+ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les
+hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie
+était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il
+ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs
+illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux
+blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits
+brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent...
+croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est
+troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre
+petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres
+gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose
+qui pourra suppléer au remords!»
+
+Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se
+souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il
+avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de
+bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il,
+j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée
+sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât
+leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus
+dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une
+action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères
+publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas
+de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez
+chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans
+leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait
+comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux
+vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à
+cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le
+petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de
+délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se
+retourne vers le peuple, que nul n'a aimé plus constamment que lui; il
+croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et généreuses,
+le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les
+mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance humaine ou
+divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les
+tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les messieurs»,
+comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la civilisation, se
+tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»
+
+Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas
+content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard
+avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains.
+Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement
+impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses
+discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et
+n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion.
+Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il
+souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges
+accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou
+une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès
+de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant
+quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent
+dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus
+sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre
+jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par là du
+reste.»
+
+Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut
+(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens
+d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui
+cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions
+sociales,--à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle
+sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils
+connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après
+tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur
+raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le
+gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.
+
+À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le
+gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait
+peut-être une besogne honteuse,--s'il avait rencontré sur son chemin
+quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de
+langage, austère de moeurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est
+trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet
+apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait
+certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de
+révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une
+barricade et eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il eût
+composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de la
+plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le
+citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il
+serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.
+
+Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu
+à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un
+vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été
+mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il
+eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de
+dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit
+d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis
+Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été
+académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait
+d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui
+qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les
+anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait
+son nom.
+
+Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne
+rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte.
+Il alla à Rome, et il s'y convertit.
+
+
+III
+
+Comment cela se fit-il?
+
+Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il
+faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de
+la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères
+particuliers de la conversion de Louis Veuillot.
+
+Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt
+qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est
+nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy
+ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le
+cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa
+correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement
+inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous
+cette forme.»
+
+Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut
+pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne
+fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.
+
+Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé
+n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et
+persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et
+mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un
+littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes
+auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on
+ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou
+spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en
+passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre
+ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est
+venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer
+sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire
+vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable
+au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où
+il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de
+faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait
+déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils
+peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là
+que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils
+veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne
+connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à
+ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de
+la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»
+
+Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce
+que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne
+lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et
+dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir
+la paix de la conscience.
+
+Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être
+meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié
+de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux
+phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des
+choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment
+du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage
+d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien.
+Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper,
+comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses
+collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant
+pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je
+n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les
+exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui
+nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants
+au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable
+qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être
+à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.
+
+Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus
+déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre
+humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,
+des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez
+lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page
+capitale de la première préface des _Libres Penseurs_:
+
+ Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier,
+ sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses
+ jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,
+ ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres
+ pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses
+ sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un
+ protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la
+ société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes,
+ on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu
+ souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à
+ l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la
+ société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain
+ pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et
+ des respects, elle n'en a nulle part...
+
+ Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était
+ mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa
+ vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les
+ joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur
+ vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime
+ d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une
+ lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la
+ pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale,
+ l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la
+ compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur
+ sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma
+ douleur.
+
+ Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette
+ société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu,
+ ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme.
+ Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit.
+ J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour
+ j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_.
+
+Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus
+pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire».
+Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait
+d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains:
+aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux
+injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la
+sanction après la mort.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par
+excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves:
+rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère
+y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot
+était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome
+catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la
+vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et
+dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son
+esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de
+la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut
+de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la
+transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il
+pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.
+
+
+IV
+
+La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il
+voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout
+seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois
+de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il
+écrivait à son frère (_Corresp._, I, p. 25):
+
+ Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais,
+ et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me
+ fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y
+ songer.
+
+Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:
+
+ C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion
+ définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement
+ commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon
+ esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de
+ facilité me devient cher.
+
+Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller
+loin dans la connaissance de notre misérable coeur:
+
+ ... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du
+ bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on
+ a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle,
+ qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la
+ vie passée laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en
+ arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose
+ épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand
+ devoir divin.
+
+Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:
+
+ ... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait
+ du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent
+ un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous
+ n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est
+ rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle
+ vient.
+
+Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot
+en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là,
+des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être
+plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme
+fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble
+de coeur.
+
+Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus
+redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la
+séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout
+chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la
+prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce
+mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (_Mélanges_, I) le
+plus pénétrant, le plus admirable commentaire.
+
+Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité
+de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait
+lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet
+de lui faire payer ses dettes:
+
+ ... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé?
+ Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes
+ rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps
+ perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes,
+ dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des
+ dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et
+ ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la
+ bénir. (_Lettres à son frère._)
+
+Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa
+tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux
+soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues.
+Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal
+Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la
+presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en
+chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir
+d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre,
+et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de
+l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui
+eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa
+vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable
+labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres
+secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner.
+
+
+V
+
+Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être,
+si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de
+son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté
+de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette
+simplicité.
+
+Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance,
+presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris,
+fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y
+avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se
+sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur
+esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs
+passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se
+convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement
+beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au
+surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un
+enseignement exprès avait déposés dans leurs coeurs d'enfants. Leur
+retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne
+saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas.
+Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il
+la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de
+jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce
+n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa
+conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.
+
+Il est catholique naïvement,--sans respect humain, cela va sans dire,
+mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton
+qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait
+qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la
+messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi
+de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages
+familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et
+dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il
+ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon d'un curé de
+campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une
+messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion
+qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses
+petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de
+propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne
+croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits
+superbes, l'humilité et la simplicité du coeur: on reconnaît, lorsqu'on
+l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.
+
+Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques
+laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun
+n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux
+sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un
+desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette
+bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété
+plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les
+prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les
+Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.
+
+Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je
+nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur
+naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le
+catholicisme est le salut de la société humaine et, par conséquent, des
+pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins directement de l'âme des
+pauvres que de celle des riches, et ils gardaient à ceux-ci, malgré
+leurs vices et leur indignité, une sympathie et une considération
+involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient à
+peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec
+lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né de petits
+artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son
+bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et participé
+aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain du
+lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est,
+que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins
+coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera
+toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: _Paris
+sous les deux sièges_, il écrit, à propos des exécutions sommaires,
+contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de
+Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence
+horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est
+jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes
+sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices
+qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que
+Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y
+ramassent des perles que peut-être ne contiennent pas en pareil nombre
+les riches demeures, les cours et les palais...» Nul catholicisme plus
+anti-bourgeois que celui de Veuillot.
+
+Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa
+vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et
+sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le
+bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous
+la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la
+bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est
+fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle,
+mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la
+vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les
+mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop
+vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se
+désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et
+transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout
+entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le
+commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par
+tempérament.
+
+Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la
+métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui
+est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reçoit comme
+mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en
+est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la
+grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois
+d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle
+raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou
+d'anciens élèves de l'École polytechnique, pour expliquer couramment ce
+qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme
+catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été homme; que du pain et
+du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la
+peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et
+que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé
+l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu
+des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations
+philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que l'on
+comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce
+qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
+de rechercher la formation historique des dogmes et quels états d'esprit
+ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne
+donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire au
+surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez.
+L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et
+Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église laisse aux fidèles sur
+certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a
+jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort un
+Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire
+divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, il parle à
+l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres «éclairés»
+glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une
+sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner
+l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive
+de renchérir sur le charbonnier.
+
+Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est
+le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une
+plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique.
+Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas
+du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour
+vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de
+cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement
+«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des
+jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et
+suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude,
+l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de
+support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur
+irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras
+des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y en avait
+dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que
+j'ai souvent fait en songeant à la mort:--«Oui, c'est le noir, c'est
+l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la mort, quelle
+qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me
+sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.»
+Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être
+pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus
+de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu; et il semble
+qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le
+privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église entière, _afin
+d'être plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient
+d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du
+dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel Veuillot. Quand
+il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.
+
+Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours
+craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois
+assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend
+profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes
+correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la
+nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde
+non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le _Parfum de
+Rome_, le chapitre sur les Indulgences:
+
+ ... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps
+ immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de
+ purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante,
+ souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états.
+ Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité
+ des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le
+ membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du
+ corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie
+ d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de
+ gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de
+ l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des
+ Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des
+ douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos
+ mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles
+ deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du
+ rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les
+ bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.
+
+Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose,
+et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques
+les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des
+bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges
+et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de
+panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs
+sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous
+empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant
+passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du
+panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous
+adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de
+l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à
+«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les
+mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des
+mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le
+communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi
+contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait
+au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des
+Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la
+Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des
+mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui
+appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes
+qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de
+l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul
+fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité
+davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour
+et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si
+la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de
+charité.
+
+La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres
+mystères chrétiens, serait,--sans l'éternel enfer,--celle d'une sorte
+d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande,
+affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est
+bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,--lien des hommes
+entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des
+premiers à dénoncer l'individualisme:
+
+ ... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous
+ disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a
+ besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de
+ moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où
+ règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de
+ la société, puisque la société est l'union des esprits et des
+ intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à
+ l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société.
+ Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà
+ l'individualisme...
+
+Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot
+de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai
+qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations
+sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et
+l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire;
+et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau
+proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute
+en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela
+n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un
+penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez,
+plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne
+intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a
+quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de
+_Paris sous les deux sièges_: c'est,--étant donné sa foi qui le lie et
+l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec
+laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon
+cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des
+sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de
+l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix;
+mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une
+ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,--et dont il n'est pas
+l'inventeur,--mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.
+
+Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées
+personnelles qui se contrarient.
+
+
+VI
+
+Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la
+société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été:
+un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle
+persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle
+campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient
+tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et,
+pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que
+lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.
+
+Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est
+épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et
+libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux
+pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui
+n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu,
+mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.
+
+Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de
+tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal
+de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la
+croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y
+découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du
+XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce
+pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité
+humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement
+de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce
+point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec
+Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux
+riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a
+la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés
+révolutionnaires d'aujourd'hui.
+
+Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non
+seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le
+type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M.
+Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre
+penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que
+le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_
+et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié
+de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,
+mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la
+divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le
+protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une
+forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux
+pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il
+les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs
+vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas
+ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la
+foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de
+cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui,
+certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de
+l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à
+aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de
+faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments
+contradictoires.
+
+Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme,
+chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la
+vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule
+des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement
+en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en
+flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou
+plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque,
+sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a
+tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au
+vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_
+restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de
+génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs
+volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les
+plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur
+du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_.
+
+Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher
+les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère
+moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce
+qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le
+radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la
+société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est
+grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté
+Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les
+souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires
+inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus,
+devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre
+en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu,
+c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui
+ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le
+nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois
+universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a
+mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation
+provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus
+qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?
+
+Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable
+dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot
+soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée,
+contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des
+principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan
+de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais
+quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui,
+sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une
+sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup
+sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras.
+«Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une
+au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la
+psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut
+s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant
+jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin
+encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour
+de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût
+été cet homme, s'il n'eût été chrétien!
+
+
+VII
+
+Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus
+furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour
+avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé»,
+durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles
+de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que
+l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne
+permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun
+ménagement.
+
+Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse
+bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est
+Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est
+l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans
+exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement
+dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.
+Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de
+lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il
+est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être,
+s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des
+circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une
+condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine
+où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni
+faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger
+d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et,
+par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque,
+c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la
+cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît
+nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.
+
+La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui
+convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle
+des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si
+l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les
+droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral,
+un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à
+l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot
+qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de
+la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus
+remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux
+pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale,
+le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il
+éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion
+gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques
+s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une
+autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car,
+là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon
+la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la
+religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou
+l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à
+part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les
+confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi
+n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»
+
+Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un
+gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses
+yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un
+bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai
+chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte
+disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes,
+imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne
+monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant,
+membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi
+est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes,
+bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin
+quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop
+attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de
+l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en
+soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se
+faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le
+prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les
+_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur
+l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou
+habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race
+fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre
+seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur
+à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»
+
+Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se
+séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de
+colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que
+nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos
+propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous
+raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle
+jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur»
+dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire
+d'un catholique libéral.
+
+Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de
+Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé
+devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et
+agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de
+Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est
+peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment
+chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre
+expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité
+ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de
+naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme
+également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de
+vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier
+que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été
+presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont
+ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans
+les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains
+la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de
+cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables.
+Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous
+l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y
+compris Voltaire.
+
+Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et
+notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore
+qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus
+chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit
+le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la
+vérité religieuse!
+
+Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces
+bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de
+passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour
+revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par
+leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui,
+tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire,
+en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans
+les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux
+dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais
+dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les
+autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient
+même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de
+demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils
+avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape
+offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il
+sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la
+situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des
+souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son
+rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui
+semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté
+une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.
+
+Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui
+était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la
+Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de
+démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,
+c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé.
+S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris;
+il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais
+l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à
+ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène
+Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je
+puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans
+ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.
+
+Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui
+d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie,
+traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de
+gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais
+il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où
+l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la
+République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il
+appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce
+prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent
+par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux,
+Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup
+d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et
+d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé,
+ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de
+nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de
+versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable
+et presque surnaturelle d'unité.
+
+
+VIII
+
+Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un
+polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais
+outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire
+si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale
+aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et
+injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et
+cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien
+trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont
+ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce
+qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes.
+Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais
+il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui
+reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux
+qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était
+lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque
+allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses
+adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces
+peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui,
+qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque
+peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa
+polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant
+quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui
+a commencé.
+
+Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup
+de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,
+Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,
+s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il
+empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à
+démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,
+Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille
+barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou
+Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on
+est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le
+surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes
+d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose
+que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus
+féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de
+la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et
+ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.
+
+ ... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme
+ n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent
+ envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les
+ griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les
+ ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette
+ faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée
+ que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par
+ laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce
+ de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est
+ totalement abominable: la haine du bien.
+
+Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il
+a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce
+temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il
+parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici
+multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au
+hasard:
+
+ ... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de
+ grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule
+ qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes
+ instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent.
+ Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui
+ se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines,
+ tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et
+ me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant
+ parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je
+ voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous
+ les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh!
+ mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si
+ mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si
+ elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte
+ et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne
+ veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent.
+ Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes
+ fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables
+ théories, à faire des complices et des victimes...
+
+Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela
+est un charme.
+
+Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que,
+catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus
+«avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que
+ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de
+l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle,
+maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et
+hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée
+d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de
+protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle
+de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa
+vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a
+plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce
+«jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a
+arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui
+ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et,
+dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup
+d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises
+aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le
+régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de
+l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la
+bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,
+dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il
+abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait
+presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que
+Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes
+de ses _Origines de la France contemporaine_.
+
+Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution»
+que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis,
+Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot),
+bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un
+organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le
+contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à
+lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:
+
+ Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue
+ par le suffrage universel.
+
+ Les bases morales de la constitution seront la religion, la
+ famille, la propriété, la liberté.
+
+ Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de
+ la fonction suprême, la division du territoire en grandes
+ agglomérations territoriales correspondant aux anciennes
+ provinces.
+
+ Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus,
+ depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et
+ jusqu'à la division provinciale ou État.
+
+ La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son
+ université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que
+ celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui
+ intéresseraient l'unité nationale...
+
+ On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être
+ électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le
+ célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la
+ loi.
+
+ Le citoyen jouit de la liberté de tester.
+
+ Liberté d'association religieuse et civile...
+
+ Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent
+ leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police
+ intérieure.
+
+ La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires,
+ et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie
+ en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement
+ hospitalier, selon leur importance, etc.
+
+Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution
+puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus
+favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en
+commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et
+graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait
+le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre
+d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien
+sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».
+
+Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui
+concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes
+du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage
+de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la
+charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder
+des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il
+désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de
+l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un
+temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir
+aux dépenses du culte.»
+
+En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que
+l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui
+assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination?
+Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité,
+même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est
+très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre
+_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet
+impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la
+doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de
+cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce
+traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte
+indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal
+que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la
+tyrannie cléricale.
+
+Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son
+Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il
+n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété»
+publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques
+années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu,
+encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité,
+comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en
+aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas
+d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par
+conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y
+réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de
+meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un
+sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur
+moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais
+pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et
+parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les
+personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous
+sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de
+la république de Veuillot.
+
+Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les
+riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux,
+autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière,
+pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne,
+les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette
+justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus
+profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint
+François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de
+Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement,
+vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et
+le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et
+là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui
+fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une
+fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui
+inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude
+éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait
+eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir
+communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,
+mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit
+anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi
+a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse,
+contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux
+compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que
+«c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus
+de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables
+hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu
+pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le
+fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais
+nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine
+dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces
+lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:
+
+ Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse.
+ C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait
+ si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à
+ la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a
+ trahi personnellement.
+
+ Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce
+ temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les
+ gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais
+ rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en
+ mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir
+ la roture.
+
+ En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec
+ l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir
+ eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce
+ de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux
+ aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne
+ verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et
+ de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi
+ du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première
+ bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais
+ j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.
+
+ C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas!
+ tout ce que je n'ai pas fait.
+
+J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le
+moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la
+monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il
+verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin
+du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de
+malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et
+pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait
+plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de
+lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le
+rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers
+fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique
+banqueroute peut sortir notre salut.
+
+Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux
+augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême
+«prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans
+trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la
+destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il
+comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens
+avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une
+perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai
+caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut
+devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à
+conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant
+avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il
+n'aurait pas à changer son attitude...
+
+Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa
+_Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés
+contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me
+paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien
+différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de
+lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous
+serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite
+bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir
+d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent
+guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie
+publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de
+pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice.
+(Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard
+comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des
+moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui
+secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui
+et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce
+ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les
+paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un
+pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres
+expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance,
+l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et
+la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais
+qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I,
+page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère
+en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de
+couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le
+sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité
+sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez
+la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections
+familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter.
+Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous
+connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous
+verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa
+femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et
+vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes
+et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent
+au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus
+incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose
+sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez
+Louis Veuillot, de la «sainteté».
+
+ [Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il
+ est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]
+
+
+IX
+
+Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot
+dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je
+finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la
+lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi
+volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il
+combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite
+des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du
+respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de
+celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature.
+Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour
+Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette
+femme-là_.»
+
+Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien
+qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais,
+tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant
+plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme
+artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de
+réelles angoisses.
+
+Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très
+pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières,
+il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite,
+les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont
+plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné
+ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le
+chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui
+termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait
+l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences
+instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout
+_Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce
+dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs
+de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans
+Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «...
+Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais
+il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me
+promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le
+plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se
+sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il
+fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la
+fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni
+d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se
+révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens
+toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il
+aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M.
+Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu
+aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible
+secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à
+Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le
+premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle».
+L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La
+Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu
+chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles
+origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois
+traditionnelle et audacieuse.
+
+Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme
+littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce
+qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».
+
+Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est
+pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain
+tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le
+hais», etc.
+
+Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque
+douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit
+double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec
+sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il
+dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur
+ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries
+impayables et impitoyables:
+
+ ... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette
+ infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules
+ et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en
+ valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait
+ mince penseur s'il était fluet.
+
+Mais, là même, il a des indulgences:
+
+ ... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis
+ allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin.
+
+Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint
+chrétienne et fut martyre:
+
+ Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George.
+ J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève
+ quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton
+ génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce
+ qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?
+ Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et
+ que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux
+ qu'Helvétius et Rousseau?
+
+Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est
+un grand écrivain.»
+
+De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo
+avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses
+appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que
+la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue
+française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la
+première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à
+feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:
+
+ M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre
+ contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui
+ n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point
+ cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un
+ oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se
+ sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux;
+ il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui
+ furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le
+ plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait
+ mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.
+
+Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous
+souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot
+dans sa mère.
+
+Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après
+quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en
+soi:
+
+ Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le
+ peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la
+ vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa
+ force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse
+ aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion
+ sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un
+ pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la
+ marque du vrai...
+
+Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la
+tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta
+point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que
+d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut
+sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel
+pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et
+peut-être également,--Renan et Veuillot!»
+
+
+X
+
+Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion
+pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps
+d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.
+
+Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent
+très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de
+très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement
+«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,
+après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que
+le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des
+versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime
+plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme
+il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du
+moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme
+classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de
+Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les
+mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela
+surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de
+_Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets
+merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de
+vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un
+jeune homme_):
+
+ Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:
+ Combats en pardonnant, mais toutefois combats.
+
+En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune
+Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable
+_Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement
+poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures
+pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que
+Sainte-Beuve prisait si haut:
+
+ Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...
+
+Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie
+rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout
+à fait plaisante et «gentille».
+
+Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de
+prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur
+l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de
+l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la
+plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif
+sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si
+on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.
+Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les
+peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement
+la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il
+se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.
+
+Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant,
+vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même
+s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps,
+c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un
+peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique
+peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut
+ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.
+
+Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose
+d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il
+devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion
+combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent
+une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle
+moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la
+passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille
+ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant
+d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de
+«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que
+dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?
+
+Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_
+paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est
+un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph
+dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de
+province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il
+se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution,
+la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de
+pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce
+mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir?
+Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et
+cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des
+âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui
+s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre
+elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le
+trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur
+espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de
+l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus
+incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité
+orientale ou hellénique?
+
+Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère,
+qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus
+grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,
+d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très
+finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et
+prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque.
+Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater,
+sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur
+bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue
+(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement
+«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que
+Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a
+refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et
+avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien
+une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que
+l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas
+assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré
+mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande
+païenne...
+
+Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles,
+ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son
+pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui
+sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce
+sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux
+entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les
+vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de
+Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a
+Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au
+commencement de cette étude.
+
+Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_:
+
+ Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient
+ pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur,
+ rigoriste, involontairement entaché d'imitation...
+
+Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!
+
+Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante
+premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage
+chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise
+cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes
+gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est
+bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé.
+Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de
+la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très
+belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du
+mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et
+cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une
+«prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il
+est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés:
+«Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne
+serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon
+Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon,
+être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.»
+D'autres remarques vont loin:
+
+ ... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui
+ souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se
+ trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne
+ l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation
+ présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par
+ un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle
+ se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition
+ nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui
+ laisse que tout juste celui de refuser.
+
+Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans
+de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup
+d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de
+pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et
+si blanches.
+
+C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du
+_Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les
+chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_,
+_la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très
+amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique
+et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car
+c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la
+tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui
+pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son
+âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un
+simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la
+douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté
+et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son
+oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute
+proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes
+de qui cela se puisse dire.
+
+On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on
+persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées
+qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans
+doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur
+monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et
+Veuillot, catholique, fut de l'autre.
+
+Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le
+mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus
+libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans
+mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de
+pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres
+là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent
+au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à
+l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux
+cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est
+impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et
+écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes
+de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le
+Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême
+diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites
+phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée,
+pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de
+l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de
+l'expression proprement poétique...
+
+Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force
+ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle
+transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la
+prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des
+facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un
+peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il
+rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter
+dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.
+
+
+XI
+
+Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a
+dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit
+de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener,
+comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers
+temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses
+doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui,
+pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de
+l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement
+historique l'a fait, parce que ce développement est divin.
+
+Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot,
+des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses
+pour l'oeuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, la
+liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel sont,
+peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense point que
+ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices de la bonté
+humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour
+l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a
+constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement
+rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement bourgeoise;
+qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour celles-ci,
+mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux
+petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait la dignité
+de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la dernière des
+hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, Veuillot, du
+moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si énergiquement
+qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.
+
+Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même
+terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se
+contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans
+leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut
+«sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour
+enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui
+sont au-dessus du peuple.
+
+Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est
+d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.
+
+Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime
+comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait
+connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et
+n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel.
+Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie,
+surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette
+indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les
+cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même
+alors, ne furent que des hommes.
+
+Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir.
+Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais
+chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les
+autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il
+faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et
+il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la
+bonté.
+
+Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à
+rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes
+sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les
+personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de
+nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la
+notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que
+l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans
+être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps
+pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après
+quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à
+part et lui dire:
+
+--Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la
+foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre
+m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non
+plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas
+diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis
+humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique:
+c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire
+nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre
+penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut
+penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous
+aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les
+religieuses--non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une
+espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement
+presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à
+l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?
+
+Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos
+arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de
+persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter
+toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors
+le mal est dans votre coeur et dans votre volonté.» Mais, voyons,
+est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? Comprenez
+donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une seconde
+nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il
+n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la
+grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous
+fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'_Univers_, voué, dans un
+coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous à
+cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le
+monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez plus
+vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible
+et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore,
+des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez
+presque que l'on pût totalement désespérer et où vous n'étiez retenu
+dans votre foi que par une habitude d'âme?
+
+Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse,
+est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu
+éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez
+longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous
+aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit,
+_d'abord_, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez
+tranquille. Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième seulement
+des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, combien y
+réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du concile de
+Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va décroissant.
+Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce que je me
+trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils
+fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais
+sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que,
+justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser.
+
+Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes
+comme moi--et de bien pires--et en très grande quantité,--vous ferez
+sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre
+rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes
+fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous
+prédisez, vous appelez de vos voeux le «chambardement général»... Le
+plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu
+à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par
+cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou
+tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une
+duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que
+les sociétés même de brigands arrivent à s'organiser, à assurer à tous
+leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles devant nous.
+L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à l'ignorance
+métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à vous, est
+impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons
+moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous concevrons
+mieux que c'est sur les coeurs qu'il faut agir et que l'apparente
+justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la justice et si
+la charité ne sont point en nous.
+
+Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants,
+quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi
+unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi
+n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est
+entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces
+chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont
+accommodé une partie à l'oeuvre purement humaine, toujours défaite et
+toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait
+autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix
+qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne
+forment pas, hélas! un pléonasme)--et l'anarchie, le «il n'y a rien».
+N'est-ce pas un peu imprudent?
+
+Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous eûtes raison de vous
+entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et si
+grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre tombe:
+
+ Placez à mon côté ma plume:
+ Sur mon front le Christ, mon orgueil;
+ Sous mes pieds mettez ce volume;
+ Et clouez en paix le cercueil.
+
+ Après la dernière prière,
+ Sur ma fosse plantez la croix;
+ Et, si l'on me donne une pierre,
+ Gravez dessus: _J'ai cru, je vois_.
+
+ Dites entre vous: «Il sommeille;
+ Son dur labeur est achevé»;
+ Ou plutôt dites: «Il s'éveille;
+ Il voit ce qu'il a tant rêvé.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Ceux qui font de viles morsures
+ À mon nom sont-ils attachés?
+ Laissez-les faire; ces blessures
+ Peut-être couvrent mes péchés.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Je fus pécheur, et sur ma route,
+ Hélas! j'ai chancelé souvent;
+ Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,
+ Je suis mort ferme et pénitent.
+
+ J'espère en Jésus. Sur la terre
+ Je n'ai pas rougi de sa loi;
+ Au dernier jour, devant son Père,
+ Il ne rougira pas de moi.
+
+Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette
+sublime épitaphe.
+
+
+
+
+LAMARTINE[2]
+
+ [Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. Émile Deschanel;
+ _Étude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse
+ de Lamartine_, par M. Félix Reyssié.]
+
+
+I
+
+M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont,
+j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes
+sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de coeur
+communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques
+du poète me paraît neuve, ou tout comme.--M. Félix Reyssié, avocat à
+Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays
+natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su
+rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Méditations_,
+des documents d'une réelle saveur.--Le noble poète Charles de Pomairols,
+étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus
+affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.--Enfin,
+M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur
+prix, mais qui, comme M. l'abbé Jérôme Coignard, ne s'en fait jamais
+accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se donner, nous
+a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une petite femme
+obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans ses lettres,
+un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé déplorable et
+qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des
+courses dans les bois de Chaville au mois de mars...
+
+Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très
+inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un
+passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres,
+celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie
+minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis,
+en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt
+qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être
+caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous
+donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En
+quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la
+création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin
+de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le
+mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate,
+sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une vérité. La
+foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève l'oeuvre
+du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération est
+normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses
+oeuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du caduc
+et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui en
+détruit.»--«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. Deschanel.
+
+Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de
+l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte
+respectueusement, et il a bien raison.
+
+Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer
+une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai
+peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir
+compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand
+nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage
+historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de
+quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours
+avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par
+suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer
+ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai
+«supérieur»,--comme s'il y avait plusieurs vérités,--ne pensez-vous pas
+que c'est pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que la
+légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est
+généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre
+respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante,
+propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également
+nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en
+est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il
+y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes
+événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est
+supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la
+critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même
+humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait
+désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais,
+enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute
+critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.
+
+Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on
+m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique
+m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris
+mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon
+amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur
+moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de «détruire»
+de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des mouvements
+profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que la
+critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort
+peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la
+précise à son avantage.
+
+Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment,
+qu'il a arrangée lui-même dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_
+et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,--quoique
+d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un
+peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines
+éditions anciennes des _Méditations poétiques_: un long poète sur un
+promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce
+Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa
+sainte mère et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, féminin, la
+harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque
+par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement
+théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le
+«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.
+
+Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre
+relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui
+«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».
+
+
+II
+
+LA JEUNESSE DE LAMARTINE.
+
+Le futur chantre des _Harmonies_ était un rustique, un vrai petit
+Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne
+faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou,
+fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant,
+ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes;
+prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une
+trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans
+ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à
+conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un
+lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et
+moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en
+pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous
+les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec
+Lamartine.»
+
+Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague,
+impalpable», que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine
+enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à
+l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la
+bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé
+pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps
+et se porte à merveille.»--Et, à ce propos, je vous recommande la
+description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des
+environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine:
+paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à
+partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes
+lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les
+yeux du jeune rêveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le
+«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des
+_Harmonies_ et des _Méditations_. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est
+de la géographie vivifiée par l'amour.
+
+L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'à
+vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre,
+très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer
+et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la
+montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de
+chèvre dans sa poche.--La première éducation qu'il reçut de sa mère ne
+paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre,
+fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe
+maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le
+_Manuscrit de ma mère_, l'emploi de la journée: «La messe tous les
+jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de
+l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner,
+quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun
+accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»--À dix
+ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la
+seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley,
+chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables
+études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.
+
+Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se
+promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit
+de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du
+Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il
+était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles
+de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire,
+naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte
+d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il
+apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien.
+Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à
+l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de
+Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre
+de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se
+passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces
+avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa
+réception, un discours sur _l'Étude des littératures étrangères_, qui
+témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit.
+
+Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une
+manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont
+il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami
+Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis
+Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs
+noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien
+de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve,
+s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient,
+tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du
+foie.
+
+L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les
+Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du
+Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui
+restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une
+année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est
+lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en
+résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers
+«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans
+le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de
+ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et
+les premières _Méditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur:
+une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces.
+
+Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans.
+Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de
+solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous
+les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une
+influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa
+fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou
+trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout
+qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de
+n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque
+chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette
+oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la
+trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il
+put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est
+excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre,
+avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à
+trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à
+quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans,
+était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme
+un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous
+donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous
+voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard,
+La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais
+si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus
+rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait
+canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la
+trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui
+gonfle de sève ces exubérantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et
+cette inégale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont
+peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et
+où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie
+inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler...
+
+J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et
+Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il
+n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs.
+Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et
+au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les
+soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose.
+Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire,
+à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des
+airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges
+qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le
+beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des
+yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette
+douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand
+diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après
+chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,--pour parler comme
+autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme,
+l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la
+comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une
+incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui
+éclatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_...
+
+MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,--ou nous
+rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec
+indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de
+lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment
+Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement
+Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans,
+parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les
+prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous
+faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout
+bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a été griffonné par lui, au
+crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante,
+et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté.
+Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend
+des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble
+vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes
+sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la
+preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mère, où il
+devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ étaient à chaque
+instant démenties ou redressées. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous
+laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre
+tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait.
+Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il
+pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le
+plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une
+sorte de devoir?
+
+Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il
+voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental,
+comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de
+père en fils, «la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le
+cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait
+sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe
+jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain
+et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine»
+dans les _Mémoires de Condé_. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est
+clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine.
+Parfaitement!
+
+Il faut relire la préface des _Méditations_ qu'il écrivit en 1849. Si
+loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait
+magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à
+remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est
+une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent,
+l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et
+cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.
+
+Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de
+ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la «musique
+des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en
+demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde,
+à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc
+(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite
+harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux.
+Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses
+soeurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une
+grand'tante,--des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur»,
+s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus
+belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous
+importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos
+mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un
+poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le
+même son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernières années, des
+vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est
+bien d'Izernore!
+
+En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la
+musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront _les Méditations
+poétiques_), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et
+surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir
+voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du
+collège, il se met à écrire: «J'ébauchai _plusieurs poèmes épiques_ et
+j'écrivis _en entier cinq ou six tragédies_... J'écrivis aussi _un ou
+deux volumes d'élégies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier
+de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai
+_huit ans_ sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part,
+dans le discours _Des destinées de la poésie_, qu'il jeta au feu «des
+volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la
+publication des _Méditations_» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que
+les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les
+deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par
+lui de 1808 à 1810.
+
+Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en
+persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont
+fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait
+reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore
+original, et nous communiquer en même temps cette impression que les
+_Méditations_ s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument
+spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le
+développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle
+qu'elle fût.
+
+La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et
+comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit _les
+Méditations_, et que la moitié même des _Méditations_ ressemble encore à
+ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le
+métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre
+compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices
+préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous
+la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel:
+«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la
+seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du
+tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort
+longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une
+dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant
+d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra
+enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun
+effort...»
+
+ Tandis que d'un léger coton
+ Mon visage frais se colore...
+
+Ces vers de Lamartine sont de 1808.
+
+ ......... Cependant le char roule,
+ Il nous entraîne, et nous suivons la foule
+ Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,
+ D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.
+ Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...
+
+Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine
+imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur
+Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six
+tragédies: _Saül_, _Médée_, _Zoraïde_, _Brunehaut_, _Mérovée_, _César ou
+la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur
+Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, épopée chrétienne
+en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi
+Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il
+s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie
+lui-même de «bagatelles», de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient
+être médiocres: mais les _Méditations_ étaient au moins en germe dans
+quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel;
+mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes,
+crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au
+sommet du Craz,--péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,--lui donnent
+l'absolution de _Saül_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit à un
+ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans
+s'en douter.»
+
+Revenons à la légende.--Lamartine chante. Le monde tressaille à cet
+hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les coeurs sont à lui. (Voir
+la _Préface_ et les _Destinées de la poésie_.)
+
+Dans la réalité, le succès des _Méditations_ fut très habilement
+préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort
+répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très
+vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire
+m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son
+volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous
+du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,--ou ce qui en reste,--peut
+beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette
+époque. Cette haute société royaliste,--et spiritualiste depuis la
+Révolution,--avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe,
+Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète
+manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force,
+il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les
+_Méditations_ furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par
+bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait
+même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou
+tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors,
+Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années.
+
+Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel».
+Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste
+encore assez de mystérieux.--Je viens de relire des vers de Chênedollé
+et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le
+jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu,
+de l'épaisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que
+ce ne soient déjà les _Méditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?
+
+
+III
+
+LES MÉDITATIONS.
+
+... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes
+de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi
+volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du
+sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble
+que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus
+que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires
+d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années
+après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus
+tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps
+invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure
+qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma
+jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus
+douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je
+sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments
+éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la
+distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les
+efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et
+les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces
+évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue,
+à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on
+se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt,
+par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est
+donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des
+pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on
+eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.
+
+Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et
+de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé.
+Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre
+histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions
+successivement, du même événement de notre vie, des versions
+différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la
+chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de
+ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations
+particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà
+semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous
+raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais
+pouvait-il nous raconter autre chose?
+
+J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de
+ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse
+trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par
+pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un
+idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute
+raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à
+quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La
+chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles
+cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de
+beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui,
+enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car
+Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir
+être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des
+_Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et
+enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement
+riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez
+déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de
+Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres
+endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un
+lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et
+que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.
+
+«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux
+absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile
+existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma
+doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se
+chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un
+but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le
+plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à
+Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans
+l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les
+sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas
+totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui
+nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le
+sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse
+trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à
+la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»
+
+Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma
+femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument
+content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je
+remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez
+l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature
+excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de
+l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia,
+ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna
+fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle
+encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...
+
+Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai
+retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce
+moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de
+réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine,
+j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers.
+Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur
+objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment,
+d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux
+analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière,
+Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la
+poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce
+jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en
+peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux
+vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant
+au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce
+qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
+mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
+sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois
+possible.»
+
+J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des
+vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en
+quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en
+diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers
+y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_:
+
+ La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,
+ M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;
+ Comme un enfant bercé par un chant monotone,
+ Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
+ Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
+ S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
+ Et respire un moment l'air embaumé du soir.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
+ Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
+
+Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car
+Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le
+«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie
+de notre siècle:
+
+ Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime:
+ Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
+ Quand tout change pour toi, la nature est la même,
+ Et le même soleil se lève sur tes jours.
+
+Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si
+intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en
+réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse,
+et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil
+couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et
+prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes
+raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et
+continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple
+d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de
+la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps,
+et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons
+ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise
+imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et
+souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours
+aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse
+parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe,
+Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins
+scolaire et le moins académique des grands écrivains...
+
+Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les
+deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute
+peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent,
+et l'amour religieux de la nature.
+
+1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup
+égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule,
+il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau
+dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui».
+Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas
+pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce
+qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on
+portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même,
+qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il
+cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour
+platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et
+celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons
+jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes,
+mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un
+de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses
+effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui
+disent ce qu'ils veulent dire:
+
+ Je ne sais pas (car tout le jour
+ Ses yeux clairs me hantent sans trêve)
+ Si c'est elle ou si c'est mon rêve
+ Que j'aime d'un si grand amour.
+
+ Parfois, ma tendresse blessée
+ Saigne et s'effraye obscurément
+ D'un mot, d'un geste qui dément
+ Son image en mon coeur tracée.
+
+ Et je sens chanceler ma foi:
+ Le tissu magique se brise
+ Du voile qui l'idéalise
+ Et que j'ai mis entre elle et moi.
+
+ Mais voilà que la chère belle
+ Me sourit: mes doutes s'en vont;
+ Mon amour renaît plus profond,
+ Car un peu de remords s'y mêle.
+
+ Est-elle ce que je la fais?...
+ Ô coeur ennemi de toi-même,
+ Puisses-tu ne trouver jamais,
+ Pauvre coeur, le mot du problème!
+
+Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour
+sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel
+d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après
+Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_:
+«_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la
+terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé...
+_parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos
+qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.»
+(_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se
+gondoler»?
+
+2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est
+un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même
+le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du
+spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer
+plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au
+spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des
+Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas
+grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de
+devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la
+philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_.
+Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de
+l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde
+le plus beau sens...
+
+3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout
+nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point
+que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non
+plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre,
+que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non
+plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas
+non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut
+assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi
+auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes
+indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et
+développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et
+qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique
+et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce,
+mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à
+présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait
+désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme
+moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont
+rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte
+de celle-là.
+
+Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands
+«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le
+plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent,
+je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les
+descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le
+vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois,
+bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les
+merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor,
+l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature
+devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne.
+C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu
+près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.
+
+ Je suis né parmi les pasteurs.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Saules contemporains, courbez vos longs feuillages
+ Sur le frère que vous pleurez.
+
+Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en
+1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à
+travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans
+une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux
+cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine
+mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges
+démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles
+d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature,
+la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent,
+ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de
+Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire
+d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les
+autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux
+des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un
+«rustique»,--comme George Sand.
+
+Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle
+posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait
+être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis
+XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il
+s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier,
+écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un
+petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit
+au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai
+sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une
+me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux
+un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me
+plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd
+bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels)
+d'une caille cachée dans un blé voisin.»
+
+C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la
+première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un
+cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a
+parfois d'imprévu et de bonhomie!
+
+Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour
+de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce
+dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait
+à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments!
+encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation
+intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de
+jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire
+des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que
+l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de
+spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le
+monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le
+rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers
+ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets
+gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension
+naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de
+Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le
+semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les
+cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce
+lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même
+l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et
+même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier
+avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout
+cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la
+poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait
+peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf
+une petite part du dix-septième siècle et une part notable du
+dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète
+lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche
+point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.
+
+Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je
+glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont
+les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs
+éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M.
+Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à
+quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire.
+Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu
+dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les
+livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir
+d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle
+interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette
+critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle
+n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la
+lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se
+récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps
+passé.
+
+M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes
+baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le
+professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les
+apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et
+involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en
+aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire
+du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est
+peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en
+expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon
+professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique
+transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les
+programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à
+faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille,
+Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu
+ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point
+un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles
+par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles
+exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement.
+Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire
+redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à
+la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un
+peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle.
+Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois
+fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme
+La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel
+s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:
+
+ Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,
+
+lui rappelle incontinent celui de Racine:
+
+ Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
+
+Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:
+
+ Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...
+
+sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe
+de _La Jeune Captive_:
+
+ Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
+ Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
+ Le pâle désespoir dévore, etc...
+
+Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la
+mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de
+tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers
+d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur
+les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un
+distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_:
+
+ J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
+ Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,
+
+amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:
+
+ _Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_
+
+et ainsi de suite.
+
+Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M.
+Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un
+seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait
+toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest
+Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec
+Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et
+chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit
+Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là
+trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»
+
+Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir
+qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques
+légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_,
+trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que
+_l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à
+l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les
+«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que
+_l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me
+paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les
+Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à
+Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne
+se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et
+quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre
+chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des
+vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont
+d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du
+sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de
+Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est
+resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément
+ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la
+fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de
+Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému
+qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter
+une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde
+sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien
+puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie
+d'ordinaire si dépouillée.»
+
+C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du
+sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les
+discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des
+dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny,
+ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez
+_le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul
+mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le
+début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif
+d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de
+rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne
+se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...
+
+M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du
+_Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre
+les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une
+de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit
+une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je
+crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux
+premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé.
+Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:
+
+ Arrêtons-nous sur la colline...
+
+Puis:
+
+ Repassons nos jours, si tu l'oses...
+
+Puis:
+
+ Hélas! partout où tu repasses,
+ C'est le deuil, le vide ou la mort...
+
+Et enfin:
+
+ Levons les yeux vers la colline
+ Où luit l'étoile du matin...
+
+Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme
+d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo
+_s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est
+musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de
+Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.
+
+La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut,
+voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette
+poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette
+belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de
+symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui
+toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une
+rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine.
+On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que
+de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant
+poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des
+_Harmonies_.
+
+«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit
+philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
+délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non
+pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les
+allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»
+
+M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images,
+«Lamartine choisit spontanément
+
+ Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,
+
+parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors
+les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément
+spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine
+le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la
+fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux,
+défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées,
+tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de
+l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un
+exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques:
+«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à
+craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège
+encore par l'image:
+
+ Son pas insouciant, indécis, balancé,
+ Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.
+
+«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot,
+le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est
+l'allègement de la sensation.»
+
+Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur
+généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop
+immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui
+lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois,
+d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez
+nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais
+vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.
+
+
+IV
+
+LES HARMONIES.
+
+_Les Harmonies_ de Lamartine me paraissent être, avec _les
+Contemplations_ de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie
+lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et
+d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur
+objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit;
+ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et
+l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit
+par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité
+et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit
+d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la
+lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. Ici,
+triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée; là, le
+plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. _Les
+Harmonies_ semblent presque toutes conçues dans quelque paysage élyséen,
+au bord d'une mer méridionale, et _les Contemplations_, dans quelque
+forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est comme si
+l'oeil de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un voile diaphane
+qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si, au contraire,
+leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'oeil visionnaire de
+Victor Hugo. Et la philosophie des _Contemplations_ est donc le
+manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,--provisoirement,--à une
+antithèse; et la philosophie des _Harmonies_, c'est le platonisme, ou le
+monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se répondent
+les _Novissima Verba_ et _Ce que dit la bouche d'ombre_.
+
+Je voudrais étudier _les Harmonies_ avec un peu de méthode. La vieille
+distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y
+servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin
+de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.
+
+«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de
+verve; mais les brillantes variations des _Harmonies religieuses_
+ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux
+chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate poète, à
+Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la Pergola
+«entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et la
+Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de Boboli
+ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor ou de la
+«prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y glissa
+malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen tout pur,
+jusque dans ses _Messes_ et dans ses _Stabat_. Pour un Italien, l'opéra
+et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa, comme Rossini,
+charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à pleine poitrine.
+Génies mélodiques, analogues au sien par la veine heureuse et la grâce.
+Non moins grande, j'imagine, devait être son affinité avec Bellini qui,
+lui aussi, était un féministe, et en mourut jeune, comme Mozart...»
+
+Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens,
+à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de
+plus, de la lecture totale des _Harmonies_. Il m'est impossible de
+souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi
+Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima
+donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent
+jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent,
+puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus
+comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon de Rossini. Puis ces
+mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me font peine:
+ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout dire, je suis
+bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'oeuvre: _Bénédiction de
+Dieu dans la solitude_, _Pensée des morts_, _l'Occident_, _l'Infini dans
+les Cieux_, _le Chêne_, _l'Humanité_, _la Vie cachée_, _Éternité de la
+nature et brièveté de l'homme_, _Milly_, _le Cri de l'âme_, _Hymne au
+Christ_, _la Retraite_, _Hymne de la mort_, _Souvenir à la princesse
+d'Orange_, _le Premier Regret_, _Novissima Verba_ et _Les Révolutions_,
+paraisse susciter finalement dans l'esprit de M. Deschanel l'image d'un
+abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un thème sur lequel il brode des
+fugues».
+
+Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette
+restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo
+remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de
+sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine
+s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans
+_les Harmonies_, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je
+peux vous dire où: c'est dans _l'Hymne de la nuit_, dans _l'Hymne du
+matin_ et dans _Encore un hymne_. Nulle part ailleurs, je vous assure.
+Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que
+l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares
+passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations,
+il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de nonchalance que de
+«virtuosité.»
+
+Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste.
+Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment
+improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte
+qu'il écrivit en un jour les six cents vers de _Novissima Verba_, je
+crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur
+_Jocelyn_ (dans la première version de _Il ne faut jurer de rien_): «Il
+y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se
+peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le
+mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (_enthéios,
+kouphone ti kaï ptéréone_, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance
+qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son coeur, et que faire
+des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut dire là
+contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera probablement
+unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que, Lamartine ayant eu
+par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à quoi rien ne
+ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de cet essor
+sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un mouvement
+que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor Hugo, des
+soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de l'expression, et l'on
+ne se cogne pas aux numéros qui divisent l'ode en compartiments.
+L'admirable période de Hugo, beaucoup plus savante, beaucoup mieux
+faite, exactement «carrée», pour parler comme les Traités de rhétorique,
+et où les incidentes et les subordonnées sont toujours comprises entre
+le verbe et le complément direct de la proposition principale (en sorte
+que la chute en est toujours nette, précise et pleine), ressemble
+vraiment à quelque bâtisse solide et régulière, palais, forteresse ou
+prison. La période lamartinienne, plus vaste encore ou, pour mieux dire,
+plus allongée, presque sans coupes ni enjambements, par conséquent
+uniforme dans son cours,--avec sa profusion de participes présents, et
+ses _si_ et ses _quand_ éternellement reproduits,--et qui, se terminant
+presque toujours sur une énumération, ne s'arrête que lorsque
+l'imagination du poète a épuisé les objets énumérables, est une vague
+immense, aux plis symétriques et souples, qui monte, se gonfle et
+expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce.
+
+Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas
+inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez
+souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues
+d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie
+d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement
+remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose
+d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» qui reviennent de temps en
+temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes, chez ceux
+qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même ne s'en
+servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes traces de
+rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de syntaxe, est
+emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits (rares en somme)
+où l'expression défaille, on se contente de la beauté toujours intacte
+du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses négligences, qu'un
+témoignage candide de la glorieuse spontanéité de cette poésie, tantôt
+fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais souffle du ciel, zéphyre
+aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort Zéphyre des poètes
+anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout où il passe,
+promène de beaux frissons où se joue la lumière...
+
+Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble
+lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se
+demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré.
+
+M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les
+hymnes des _Harmonies_ en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette
+abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le
+nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses
+strophes immenses, dans ses rimes multipliées, d'où viendrait une si
+remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la force?...
+Au surplus, on peut, dans l'oeuvre de Lamartine, dégager et mettre en
+lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation expresse
+de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...»
+
+Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le
+seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans
+la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des _Odes et
+Ballades_). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe
+est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à
+faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que
+le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir
+pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration.
+Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé
+par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt
+trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme
+Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de
+vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son
+rythme à mesure, cela suppose une _puissance_ inouïe de sensations et de
+sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref,
+cet état extraordinaire que notre poète exprime, précisément en vers
+libres, dans une de ses _Harmonies_:
+
+ Mon âme a l'oeil de l'aigle, et mes fortes pensées,
+ Au but de leurs désirs volant comme des traits,
+ Chaque fois que mon sein respire, plus pressées
+ Que les colombes des forêts,
+ Montent, montent toujours, par d'autres remplacées,
+ Et ne redescendent jamais.
+ . . . . . . . . . . . . .
+
+Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable,
+prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode _Contre
+la peine de mort_, _l'Éternité de la nature_, _la Marseillaise de la
+paix_, _le Toast_ du banquet celtique; _les Laboureurs_ dans _Jocelyn_,
+_le Choeur des Cèdres_ dans _la Chute d'un ange_, et _la Vigne et la
+Maison_!
+
+Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi,
+quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au
+besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des
+langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences
+robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une
+pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans
+_les Premières Méditations_, une pièce que le poète y ajouta en 1842:
+_Ressouvenir du lac Léman_. Il répond à son ami Huber Saladin qui
+s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite patrie:
+
+ Adore ton pays et ne l'arpente pas.
+ Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas:
+ L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule
+ Un grand peuple sans âme est une vaste foule.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme.
+ Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat,
+ Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat.
+ La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie:
+ Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie.
+
+Et plus loin:
+
+ La conquête brutale est l'erreur de la gloire.
+ Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
+ De triomphe en triomphe un ingrat conquérant
+ A rétréci le sol qui l'avait fait si grand.
+
+Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les
+vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et
+l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que
+le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre
+des villes:
+
+ . . . . . . . . . . .
+ _Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes_;
+ Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...
+
+Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du
+«pittoresque» de Lamartine.
+
+Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai
+déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et
+la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de
+grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. _Les Harmonies_ sont,
+pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées
+par groupes, sous le ciel libre, comme pour un choeur, pour un hymne en
+commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives. Mais
+Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les
+choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une
+réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une
+naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un
+pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très
+hardi sans y tâcher.
+
+Ces traits abondent dans la pièce des _Méditations_ dont je vous parlais
+tout à l'heure:
+
+ De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles,
+ Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,
+ Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux,
+ _Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices,
+ _Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses_...
+
+Mais, pour nous en tenir aux _Harmonies_, quelle moisson l'on y ferait
+d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure:
+
+ L'ombre des monts lointains se déroule et recule
+ _Comme un vêtement replié_.
+
+Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile
+de l'aurore»:
+
+ Ils pendent en désordre aux tentes du soleil.
+
+Et, toujours feuilletant:
+
+ Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir:
+ Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir;
+ _On voit passer des chars d'herbe verte et traînante_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Un matin qui s'éveille étincelant de joie...
+
+Sur une plage:
+
+ Et _d'un sable brillant une frange plus vive_
+ Y serpente partout entre l'onde et la rive
+ Pour amollir le lit des eaux.
+
+Sur les heures:
+
+ Les autres s'éloignent et glissent
+ _Comme des pieds sur les gazons_...
+
+Impressions matinales:
+
+ Les brises du matin se posent pour dormir...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride...
+
+Impressions de midi:
+
+ ... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent
+ _Comme un filet trempé ruisselant sur les prés_...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quand les tièdes réseaux des heures de midi,
+ En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.
+
+Impression nocturne:
+
+ Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore,
+ _Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux_...
+
+Mettez ici quelques centaines d'_etc_...
+
+Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes
+d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me
+semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent
+fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.
+
+Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes
+et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un
+beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus
+éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des
+contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop
+constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop
+sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a
+pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision dans
+les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et
+l'ondoiement.
+
+Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,--comme Lucain, comme
+Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,--fatigue
+assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des
+saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans
+l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases,
+trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie
+dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un
+peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et
+qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le
+prodigieux versificateur des _Contemplations_ et de _la Légende des
+siècles_. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins
+précis, moins fécond en images _achevées_ et sensiblement inférieur par
+l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la
+monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs
+périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit
+même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans
+leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de
+ce qui serait «la poésie pure».
+
+Comment cela?--L'essence de la poésie,--ce en dehors de quoi elle ne se
+distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,--c'est
+peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre
+les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit
+entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou
+encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité.
+Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit
+sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement;
+mais je crois que Lamartine en _suggère_ un plus grand nombre, et avec
+moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez
+lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est
+tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse
+indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque
+dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que
+(presque toujours) cette poésie exprime _simultanément_ l'âme et les
+choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la
+plus riche qu'on puisse concevoir.
+
+J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait
+trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.--Je vous
+rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les deux
+objets que son imagination rapproche; que la «métaphore» est une
+comparaison dont le second terme est seul exprimé; que l'«allégorie»
+n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est peut-être
+qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je crois que
+la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où l'objet
+sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par laquelle
+on l'évoque en nous,--à condition que cette image n'en soit point
+elle-même effacée ou affaiblie.
+
+C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille
+allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (_Dans ces prés
+fleuris_, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle
+de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne _voyons_ un
+troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le
+roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a
+mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que
+l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien
+par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne
+voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas
+trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la
+signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent
+d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent
+à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier.
+
+L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est dans une
+pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces»
+(_Recueillements poétiques_).
+
+ La nature servait cette amoureuse agape;
+ Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.
+ _Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,
+ Premier chaînon doré de la chaîne des nuits._
+
+Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement
+dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration.
+Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement
+liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure
+présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le
+dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression
+adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce
+qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne
+formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme;
+comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec
+une bague est seulement _suggérée_ et s'évanouit aussitôt; comme on
+passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de
+celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et
+comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle
+grâce et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne serait-ce pas
+un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de nos jeunes
+poètes?
+
+Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de
+Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce
+que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante.
+Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt
+l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la
+matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son
+verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément
+vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers
+l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur
+l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous
+en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour
+mon délassement:
+
+ Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices,
+ _Comme un front incliné que relève l'amour?_
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore
+ Enfle le sein dormant de l'Océan sonore
+ Qui, _comme un coeur de joie ou d'amour oppressé_,
+ Presse le mouvement de son flot cadencé
+ Et dans ses lames garde encore
+ Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+À une source:
+
+ Mais tu n'es pas lasse d'éclore;
+ _Semblable à ces coeurs généreux
+ Qui, méconnus, s'ouvrent encore
+ Pour se répandre aux malheureux_.
+
+Sur la «fleur des eaux»:
+
+ Elle est pâle _comme une joue
+ Dont l'amour a bu les couleurs_...
+
+ Les cygnes noirs nagent en troupe
+ _Pour voir de près fleurir ses yeux_...
+
+Ou bien:
+
+ Endormons-nous dans nos prières
+ Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.
+
+(Ceci est, je crois bien, une comparaison «descendante», mais si peu!)
+
+Le Mont-Blanc cache à l'ombre de ses vastes flancs une vallée et un doux
+lac, où il se mire. Tel l'homme de génie; il est isolé et battu de la
+tempête:
+
+ Mais souvent, caché dans la nue,
+ Il enferme dans ses déserts,
+ Comme une vallée inconnue,
+ Un coeur qui lui vaut l'univers.
+
+ Ce sommet où la foudre gronde,
+ Où le jour se couche si tard,
+ Ne veut resplendir sur le monde
+ Que pour briller dans un regard...
+
+Lisez toute cette petite pièce: _le Mont-Blanc_. Vous verrez que, d'un
+bout à l'autre, l'idée et l'image s'y entrelacent mollement, mais
+inextricablement.
+
+Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles:
+
+ 1º Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête...
+ 2º Telle, aimable en son air, mais humble dans son style...
+
+Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté
+l'objet auquel ils le comparent,--et une cloison entre les deux. (Victor
+Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le
+fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie;
+mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien
+décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation
+concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur,
+c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine
+offre presque à chaque instant.
+
+Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans _la Prière_
+(_Premières Méditations_), les traits dont se compose la description de
+la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un
+temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à
+prier.--Dans _le Passé_ (_Nouvelles Méditations_), vous vous rappelez le
+premier vers:
+
+ Arrêtons-nous sur la colline.
+
+Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses pieds le
+théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de l'âge mûr,
+l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans que ces
+correspondances soient formellement énoncées.--Dans _la Retraite_
+(_Harmonies_), la pénétration des images par l'idée est plus intime et
+plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je vous cite
+quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète vient de nous
+dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des tombeaux», où l'herbe
+couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur nuance ce voile» et
+que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il continue:
+
+ Mon oeil, quand il y tombe,
+ Voit l'amoureux oiseau
+ Voler de tombe en tombe,
+ Ainsi que la colombe
+ Qui porta le rameau,
+
+ Ou quelque pauvre veuve,
+ Aux longs rayons du soir,
+ Sur une pierre neuve,
+ Signe de son épreuve,
+ S'agenouiller, s'asseoir,
+
+ Et, l'espoir sur la bouche,
+ Contempler du tombeau,
+ Sous les cyprès qu'il touche,
+ Le soleil qui se couche
+ Pour se lever plus beau.
+
+ Paix et mélancolie
+ Veillent là près des morts,
+ Et l'âme recueillie
+ Des vagues de la vie
+ Croit y toucher les bords...
+
+Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de
+lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village:
+mais la transmutation est _instantanée_, du pigeon qui, de la maison
+voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du
+soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil
+éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette
+forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est
+en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante...
+Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce
+n'est cela?
+
+Lisez enfin l'_Occident_ (dans _les Harmonies_). Voilà la merveille des
+merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit
+simplement un coucher de soleil:
+
+ Et la mer s'apaisait comme une urne écumante
+ Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et la moitié du ciel pâlissait...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure,
+ Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et vers l'Occident seul, une porte éclatante
+ Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer...
+
+Et alors il semble que tout soit attiré vers cette porte et aille s'y
+engouffrer:
+
+ Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme,
+ Vers cette arche de feu tout paraissait courir,
+ Comme si la nature et tout ce qui l'anime
+ En perdant la lumière avait craint de mourir!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et mon regard long, triste, errant, involontaire,
+ Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait...
+
+Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un
+dernier voile diaphane, l'Idée surgit:
+
+ Ô lumière, où vas-tu? . . . . . . . . . . . . . . .
+ Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux, toi mon âme,
+ Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous?...
+ À toi, Grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle,
+ En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!...
+
+Au reste, _les Harmonies_ tout entières (et j'arrive ainsi à l'étude du
+«fond») ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y
+est peint pour lui-même et que toutes les choses décrites y sont
+_représentatives_ de quelque chose qui les dépasse, soit de la grandeur
+et de la bonté divines, soit des sentiments que l'homme doit avoir pour
+Dieu.
+
+M. Deschanel écrit: «Les idées de Lamartine sont inconsistantes; elles
+flottent à tous les vents du siècle. Il mêle l'Ancienne et la Nouvelle
+Loi. Dieu est pour lui, tantôt le Jéhovah biblique, tantôt le Christ,
+tantôt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de métamorphoses; tantôt le
+Dieu du _Vicaire savoyard_, à moitié rationaliste; tantôt l'Âme de la
+Nature, et la Nature elle-même, confondues; de sorte qu'on l'accusa de
+panthéisme, non sans apparence.»
+
+Cela est très bien dit. Seulement, où M. Deschanel semble mettre un
+reproche, je mettrais une louange. L'éminent professeur dit encore
+mieux, un peu plus loin: «Les _Harmonies_ parcourent au hasard, si l'on
+ose dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le
+panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.»
+
+Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: «au
+hasard». Ces «psaumes modernes», comme Lamartine avait voulu les nommer,
+sont en effet un vaste cantique au Divin perçu et considéré
+successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais
+ils suivent, si je ne m'abuse, une espèce d'ordre logique, naturel,--et
+ascendant.
+
+1º C'est d'abord le développement, en quatre ou cinq magnifiques
+symphonies, de ce délicieux psaume énumératif de François d'Assise, où
+l'âme légère et si douce de ce saint de plein air invite toutes les
+créatures à louer Dieu,--avec, peut-être, des réminiscences de ces
+charmantes hymnes du Bréviaire romain, pour _Matines_, pour _Laudes_,
+pour _Vêpres_, etc., où le rapport de chaque prière avec l'heure du jour
+est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que pénètre un peu de la
+nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle, ou
+comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr'ouvert:
+
+ Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève
+ Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour.
+ Il reprend son fardeau que la vertu soulève,
+ S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!»
+
+(Cf. les _Hymnes_ traduites par Jean Racine.)
+
+Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école,
+l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la
+nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et
+Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par
+l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve
+philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très
+variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en
+chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers
+physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus
+faibles ou les plus fortes selon les cas.
+
+M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) dans ces effusions.
+Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis, Lamartine est
+peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser d'artifice;--de
+nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si l'on veut.
+
+2º Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par
+conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme
+chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent,
+à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de
+son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la
+création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même
+disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que
+les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des
+signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire
+que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce
+n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit
+de glorifier Dieu,--ici par ce qu'on appelle ses oeuvres, là par ce
+qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,--ce seront
+nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes
+objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques
+pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une
+métaphore.
+
+Le déisme,--abstrait et glacé chez d'autres,--est, chez lui, ardent,
+vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée, jamais dans
+son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour lui, le plus
+souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec exaltation
+de la beauté des choses.
+
+J'ai fait une découverte, en feuilletant l'_Histoire de la littérature
+hindoue_, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean
+Lahor. C'est que la moitié des _Harmonies_ de Lamartine sont tout
+simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les _Védas_; il est
+même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il
+écrivait les _Harmonies_. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il
+croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul.
+
+Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment,
+mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des
+antiques brahmanes. Dans l'_Hymne de la nuit_ je lis cette strophe:
+
+ Ces choeurs étincelants que ton doigt seul conduit,
+ Ces océans d'azur où leur foule s'élance,
+ Ces fanaux allumés de distance en distance,
+ Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit,
+ Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit
+ _Que l'abîme est comblé par ta magnificence_...
+
+Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «_De sa splendeur, il remplit l'air_... De
+cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres la terre, tu
+inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits, et
+contemplant tout ce qui existe...»
+
+Dans l'_Hymne du soir_:
+
+ Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée
+ Devant l'immensité s'agrandissait en moi,
+ Et sur les vents, les flots ou les feux élancée,
+ De pensée en pensée
+ Allait se perdre en toi.
+
+Ainsi, dans la _Prière de Parasasa et de Mukukanda_: «Je viens à toi...
+aspirant à une plénitude de félicité, aspirant à l'extinction de
+moi-même, à mon absorption en toi.»
+
+Dans le _Golfe de Gênes_:
+
+ «Mais où donc est ton Dieu?» me demandent les sages.
+ Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images,
+ Dans ces ondes, dans ces nuages,
+ Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux,
+ Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent,
+ Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent
+ Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux.
+
+Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «Ô Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant
+les airs... En toi repose l'immensité de la terre et du ciel. Ô Varuna,
+tous les mondes sont en toi. Tes clartés heureuses voient se développer
+autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...»
+
+Dans l'_Infini, dans les cieux_:
+
+ Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature;
+ Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,
+ Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil,
+ Il est donc aussi grand d'être homme que soleil.
+
+Ainsi, dans l'_Isa Upanishad_: «Il est loin et près de toutes choses...
+L'homme qui sait voir tous les Êtres dans ce suprême Esprit, et ce
+suprême Esprit dans tous les Êtres, ne peut dès lors rien dédaigner...»
+
+Dans _Pourquoi mon âme est-elle triste?_
+
+ Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment,
+ De naître et de mourir un court étonnement,
+ Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce...
+ Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...
+
+Ainsi, dans le _Mahabharata_: «De même que des millions d'étincelles
+jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être
+immuable et y retournent...»
+
+Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose.
+Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie
+explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour,
+comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en
+Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est
+Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe
+de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région de rêve où
+les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde est la
+parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement l'un
+de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande lui-même ce
+que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le monde, et si
+Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le poète nous
+dit:
+
+ Il est une langue inconnue
+ Que parlent les vents dans les airs,
+
+etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et
+conclut: «--Cette langue parle de toi,
+
+ De toi, Seigneur, être de l'être,
+ Vérité, vie, espoir, amour!
+ De toi que la nuit veut connaître,
+ De toi que demande le jour,
+ De toi que chaque son murmure,
+ De toi que l'immense nature
+ Dévoile et n'a pas défini...»
+
+Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime,
+semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien
+de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui,
+Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?--Et,
+d'autre part, lorsque les poètes hindous écrivent: «Écume, vagues, tous
+les aspects, toutes les _apparences_ de la mer ne diffèrent pas de la
+mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou lorsqu'ils
+font dire à Dieu: «Je suis _dans_ les eaux la saveur, la lumière _dans_
+la lune et le soleil, le son _dans_ l'air, la force masculine _dans_ les
+hommes, le parfum pur _dans_ la terre, la splendeur _dans_ le feu,
+etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est point, proprement,
+l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la terre, le feu, mais
+qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le feu, la terre,
+l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, les symboles,
+la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un détour, avec
+le poète des _Harmonies_? Ainsi se réconcilient, dans le vague, les
+métaphysiques.
+
+Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent
+c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui
+par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le
+signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par
+inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'_Hymne du matin_:
+
+ Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme,
+ Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix!
+ Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme!
+ Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois!
+ Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!....
+ Montez, il est là-haut; descendez, _tout est lui_!
+
+Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne paraît pas
+extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit la _Prière
+de Parasasa_, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de l'univers...» Et
+Lamartine:
+
+ Tu ne dors pas, souffle de vie,
+ Puisque l'univers vit toujours!
+
+Et plus loin:
+
+ Tu revêts la forme sanglante
+ D'un héros, d'un peuple, d'un roi...
+
+Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous
+citer cette strophe admirable):
+
+ Il se fait un vaste silence:
+ L'esprit dans ses ombres se perd,
+ Le doute étouffe l'espérance
+ Et croit que le ciel est désert.
+ Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage,
+ Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage,
+ Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,
+ Le monde où nul éclair ne te précède encore,
+ D'un inquiet ennui se trouble et se dévore,
+ Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore
+ Sent le divin frisson.
+
+Mais ce que les _Harmonies_ lamartiniennes ont en commun avec les hymnes
+du _Rig-Véda_, c'est, plus encore que certaines conceptions
+métaphysiques, la poésie, la couleur, l'abondance, la magnificence,
+l'accent... Oui, je trouve dans les _Harmonies_ quelque chose qui n'est
+pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est
+pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor
+Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle et au contact de l'immense
+univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste beaucoup plus séparé des
+objets qu'il décrit et des visions, le plus souvent terribles, où il les
+déforme. L'âme de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout
+délicieusement dans les choses... Il peut dire avec vérité:
+
+ Mon âme est un torrent qui descend des montagnes
+ Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mon âme est un vent de l'aurore
+ Qui s'élève avec le matin...
+
+Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous
+sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et
+découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté
+totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la
+mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque
+délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement
+bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous
+marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout
+enveloppés de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces moments-là, on est
+à ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort
+incapable de faire nettement le départ des effets et de la cause et
+d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, et qu'on ne
+discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu.
+Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous
+ne saurions le traduire (à supposer que nous en eussions le talent)
+qu'en le faisant cesser par la même. Sully-Prud'homme le définit en
+analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pièce des _Stances et
+Poèmes_ intitulée: _Pan_. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou
+plutôt il le «chante», il l'exhale, il l'épanche en paroles splendides,
+et qui semblent involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point
+vu depuis les poètes de l'Inde antique.
+
+Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui
+manquer.--Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des
+astres:
+
+ Ah! Seigneur, comprends-moi de même.
+ Entends ce que je n'ai pas dit!
+ Le silence est la voix suprême
+ D'un coeur de ta gloire interdit.
+ _C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!_
+
+Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon
+coeur, les oreilles me tintent, mes yeux se troublent, mon âme
+s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?»
+
+Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce
+_Cri de l'âme_:
+
+ Quand le souffle divin qui flotte sur le monde
+ S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,
+ Et la fait tout à coup frissonner, _comme une onde
+ Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant_;
+
+ Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme
+ Où luisent ces trésors du riche firmament,
+ Ces perles de la nuit que son souffle ranime,
+ Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;
+
+ Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle
+ Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,
+ _Que chaque atome d'air roule son étincelle
+ Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur_;
+
+ Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne,
+ Que d'immortalité tout semble se nourrir,
+ Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne,
+ _Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir_;
+
+ Que je roule en mon sein mille pensers sublimes,
+ Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,
+ S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,
+ Et, faute d'un appui, va s'y précipiter...
+
+ _Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée
+ Pourrait créer un monde en son brûlant essor,
+ Que ma vie userait le temps, que ma pensée,
+ Et remplissant le ciel, déborderait encor:_
+
+ Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage...
+
+Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres
+eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.--Et, par
+exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes
+images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'_Hymne de
+Cutsa_ (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'_Hymne du
+matin_:
+
+ Ô Dieu, vois dans les airs!...
+ Ô Dieu, vois sur les mers!...
+ Ô Dieu, vois sur la terre!...
+
+J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des
+cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même
+d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus
+anciennes hymnes,--à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a
+pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,--que ressemblent
+particulièrement certaines _Harmonies_. Et cette poésie, védique ou
+lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que
+les hommes aient entendue.
+
+ Il pense, _et l'univers dans son âme apparaît_.
+
+Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de
+l'univers dans une âme.
+
+3º Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le
+brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux,
+l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se
+ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et
+accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable:
+_Éternité de la nature, brièveté de l'homme_.
+
+«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un
+roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est
+vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de
+Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée
+analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que
+l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau
+suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait
+encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et
+l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute
+notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela
+quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais
+pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas
+Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont
+j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans
+des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des
+astres et du ciel; après s'être vu petit, si petit! dans l'espace, et
+si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale comme l'est une
+goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est elle-même dans
+l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me
+tenir de copier encore,--pour moi, non pour vous,--la fin de cet hymne
+sublime, un des chefs-d'oeuvre du verbe humain:
+
+ ... Vous allez balayer ma cendre,
+ L'homme ou l'insecte en renaîtra.
+ Mon nom brûlant de se répandre
+ Dans le nom commun se perdra.
+ Il fut! voilà tout. Bientôt même,
+ L'oubli couvre ce mot suprême,
+ Un siècle ou deux l'auront vaincu...
+ Mais vous ne pouvez, ô Nature,
+ Effacer une créature.
+ Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!
+
+ Dieu m'a vu! Le regard de vie
+ S'est abaissé sur mon néant.
+ Votre existence rajeunie
+ À des siècles, j'eus mon instant!
+ Mais dans la minute qui passe,
+ L'infini de temps et d'espace
+ Dans mon regard s'est répété,
+ Et j'ai vu dans ce point de l'être
+ La même image m'apparaître
+ Que vous dans votre immensité!
+
+ Distances incommensurables,
+ Abîmes des monts et des cieux,
+ Vos mystères inépuisables
+ Se sont révélés à mes yeux:
+ J'ai roulé dans mes voeux sublimes
+ Plus de vagues que tes abîmes
+ N'en roulent, ô mer en courroux!
+ Et vous, soleils aux yeux de flamme,
+ Le regard brûlant de mon âme
+ S'est élevé plus haut que vous!
+
+ De l'Être universel, unique,
+ La splendeur dans mon ombre a lui,
+ Et j'ai bourdonné mon cantique
+ De joie et d'amour devant lui;
+ Et sa rayonnante pensée
+ Dans la mienne s'est retracée,
+ Et sa parole m'a connu;
+ Et j'ai monté devant sa face,
+ Et la Nature m'a dit: «Passe;
+ Ton sort est sublime! il t'a vu!»...
+
+ Vivez donc vos jours sans mesure,
+ Terre et ciel, céleste flambeau,
+ Montagnes, mers! Et toi, Nature,
+ Souris longtemps sur mon tombeau!
+ Effacé du livre de vie,
+ Que le Néant même m'oublie!
+ J'admire et ne suis point jaloux.
+ Ma pensée a vécu d'avance,
+ Et meurt avec une espérance
+ Plus impérissable que vous!
+
+Lamartine écrit dans son _Commentaire_: «C'est un chant ou plutôt un cri
+de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une
+des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus à moi-même le modèle
+idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»
+
+Ainsi l'auteur des _Harmonies_ parcourt, d'un mouvement naturel, toutes
+les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon
+catholique,--d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près,
+mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens,
+le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse.
+(_La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu_; _Hymne du soir dans les
+Temples_.)--Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des
+arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est
+envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de
+l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement
+panthéistique.--Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le
+spiritualisme ardent et pur des _Méditations_ (_le Tombeau d'une mère_,
+_Hymne de la mort_). Dans ce vaste soliloque: _Novissima Verba_, le
+poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le
+néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et
+rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes
+transpositions des formules kantiennes:
+
+ Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,
+ Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme,
+ La conscience! instinct d'une autre vérité,
+ _Qui guide par sa force et non par sa clarté_,
+ Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière
+ Par la voix, par la main, et non par la lumière.
+ Noble instinct, conscience, _ô vérité du coeur_!
+
+Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de
+Renan:
+
+ ... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,
+ Sacrifier en vain l'existence à la mort,
+ J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;
+ À dire, en répandant au seuil d'un autre monde
+ Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde:
+
+ «Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,
+ L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;
+ Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,
+ Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»
+
+D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en
+vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en
+effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort
+différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée.
+_La Pensée des morts_, d'une si mélancolique tendresse, dit la
+perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être
+clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation _Aux
+chrétiens dans les temps d'épreuves_, l'_Hymne à l'Esprit-Saint_,
+l'_Hymne au Christ_, les _Révolutions_ dégagent le sens véritable de
+l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la
+sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice,
+et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans
+l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois;
+et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non
+pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est
+impossible.
+
+Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements
+nouveaux et plus hardis peut-être, dans _Jocelyn_, dans _la Chute d'un
+ange_ et dans _les Recueillements_.
+
+
+V
+
+JOCELYN.
+
+Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien
+que moi. Ce que _les Harmonies_ sont aux _Contemplations_, l'énorme
+épopée dont _la Chute_ et _Jocelyn_ forment des «chants» détachés le
+devait être à _la Légende des siècles_. Et comme on voit, dans _la
+Légende_, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi
+sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les
+siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier,
+Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais
+c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve
+généreux de la pauvre humanité est toujours le même depuis trois mille
+ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de l'Inde et
+dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le progrès
+par la douleur acceptée.
+
+Je ne vous conterai pas la fable de _Jocelyn_; je ne vous rappellerai
+pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses
+sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans
+l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers
+tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. _Jocelyn_, c'est l'idéal du
+sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est
+subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les
+épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans
+exception, ont condamnés.
+
+Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont
+supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa soeur
+d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas.
+C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au
+sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité
+universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie
+pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit
+Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le
+moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de sa soeur, il
+_commençait_ déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait
+que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et
+harmonieux.
+
+Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des
+Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour
+d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner
+Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour
+de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le
+franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le
+franchisse,--et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se
+décide à le franchir.
+
+Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les
+chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son
+protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand
+voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut
+lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn
+lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer
+à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il
+est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son
+tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent,
+il s'est immolé à sa soeur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.
+
+«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut,
+«la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); mais
+Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?--«Ô poète
+imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place
+du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner
+l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre
+à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son voeu, il serait
+mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau en
+poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse
+les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de
+M. de Lamartine en cet endroit.»
+
+«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses
+humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa soeur est d'une
+beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est bien
+discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être immolée
+aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient tout le
+poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu prêtre, ne
+puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable
+qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte d'invraisemblance que celle
+du long tête-à-tête angélique de toute une année dans la solitude;
+invraisemblance résultant de l'idéalité seule: ici c'est une
+accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bénéfice
+d'idéal. Jocelyn n'est-il pas responsable des conséquences funestes de
+sa docilité excessive?...»
+
+Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent
+digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans
+ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il
+emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont
+irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère
+l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore!
+J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes,
+ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux»
+Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien
+fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son
+évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église
+à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver
+sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari
+d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé.
+Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils
+s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits
+plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,--quelquefois de
+petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même
+ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons
+cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, établissent leurs enfants;
+Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent;
+ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est
+très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre destinée.
+Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austère Vinet?
+Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais alors avouez que
+votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si
+haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son adolescence par un
+si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté paradoxale de l'union
+de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir à ce petit
+ménage bourgeois--(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilisées
+par la femme en jupons de dessous?)--et qu'enfin l'histoire ne valait
+plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il ne reste rien, rien
+du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice idéal.
+
+La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de
+l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (_le Banquet_,
+_l'Imitation_); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de
+supérieur aux amours,--permises sans doute, belles quelquefois, mais
+toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté
+humaine,--d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé
+(_Graziella_) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment.
+Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification
+romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait
+tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.--Jocelyn dans la montagne,
+c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus large encore et
+plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins
+compromis; que la grotte des Aigles est restée plus innocente que la
+grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation
+plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En somme, l'évêque ne
+fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, fidèle à sa vocation
+sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de ce vieillard qui va
+être guillotiné demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement à
+travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'éternité et comme de la
+fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle misère doit lui paraître la
+petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou plutôt écoutez-le: il parle
+fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, impérieuse, une éloquence
+d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les choses en place et en
+rétablit, avec certitude, la vraie perspective.
+
+ Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret
+ Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;
+ Voilà par quel honteux et ridicule piège
+ L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.....
+ Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte
+ Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,
+ Ce trouble d'un coeur pur _qui ne se connaît pas_...
+ Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,
+ Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,
+ Risible enfantillage et des sens et du coeur,
+ Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...
+ Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,
+ Où l'autel est lavé du sang de ses ministres,
+ Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi
+ S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi.....
+ Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,
+ Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,
+ _Au grand combat de Dieu refusant son secours_,
+ Amollissait son âme à de folles amours;
+ Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères
+ Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,
+ Pensant sous quel débris des temples du Seigneur
+ Il cacherait sa couche avec son déshonneur!
+
+Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:
+
+ Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!
+ Insensé, regardez, et songez où vous êtes!
+ Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,
+ Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris,
+ Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve
+ Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,
+
+(Sont-ils beaux, ces deux vers!)
+
+ Ce sépulcre des morts par la vie habité,
+ Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité...
+ Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,
+ Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
+ Que vous osez parler de ces amours mortels,
+ Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels,
+ _Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
+ Par un plus fort lien y consacrait encore!_
+ Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas!
+ Quoi! _vous, trahir!_ Mais non, cela ne se peut pas!
+
+Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument
+suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul
+besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir
+de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au
+sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui
+fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de
+l'orthodoxie catholique.»
+
+Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui
+serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière
+consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure
+de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition
+indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une
+immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se
+la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui
+demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus
+l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré
+au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine
+charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.
+
+--Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de coeur de
+Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier argument
+qu'il lui pousse.--Parfaitement. Et après?
+
+--Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il
+s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux
+ou coupable.
+
+--Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres
+croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le
+sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre,
+qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses
+engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne
+raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et
+Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et
+Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent
+par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car
+elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus
+grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de
+la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité
+qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité
+universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste
+infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui
+est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne fait que
+transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:
+
+ Il est dans notre vie une heure de lumière,
+ Entre ce monde et l'autre indécise frontière...
+ Je suis à cet instant, et je sens dans mon coeur
+ Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
+ Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
+ Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne.
+ _Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort._
+
+Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité
+grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que
+le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée,
+bon aiguilleur de cette destinée hésitante.
+
+--Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de
+s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et
+n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne
+mal?--Je répondrai sans hésitation:--Laurence n'avait qu'à bien tourner.
+En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette
+fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une
+suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée
+intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.
+
+La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de
+vertu,--comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le
+rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn la douleur et,
+par suite, la sainteté. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste,
+c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé par tous les critiques sans
+exception est justement le plus indispensable à l'intelligence du poème,
+et comme le noeud de ce merveilleux drame moral.
+
+Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens.
+Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera
+pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à
+tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera
+capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été
+la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et
+nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour»,
+platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations
+de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les
+trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et
+décrites:
+
+ Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie...
+ Peines, crimes, remords sont communs entre nous;
+ Je les prends tous sur moi pour les expier tous.
+ J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence
+ Va te compter là-haut ma dure pénitence.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.
+ Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices;
+ Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs,
+ Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;
+ J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,
+ Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;
+ Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,
+ Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;
+ Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,
+ Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,
+ J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,
+ Mes frères en exil, en misère, en pitié.
+ Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme,
+ Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme!
+ Fais que j'aime le monde avec le même amour
+ Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!
+ Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!
+
+Et enfin:
+
+ J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes,
+ J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.
+ Bénissez-moi, Seigneur! Que mon coeur consumé
+ Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé,
+ Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume,
+ Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume,
+ _Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,
+ Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!_
+
+Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui
+fait le coeur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les
+âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le
+signe et la mesure; et la souffrance, à son tour, agrandit et exalte la
+puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt emplir et
+satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes les
+souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, Jocelyn
+nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement
+aimante,--aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être
+aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se
+présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans
+un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu
+d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace:
+elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait
+songer un peu,--_seulement un peu_,--à Rousseau, à Bernardin, à René, au
+vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent
+vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a
+gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un
+prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non
+plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon
+curé»[3], qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel,
+mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien
+l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la
+paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, non pas
+en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa sanctification. Cette
+histoire d'une âme, le poète la résume dans cette image splendide:
+
+ J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres
+ De ces monts où le bois est dur comme les marbres,
+ De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,
+ Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs.
+ Le chêne, dans son noeud le retenant de force,
+ Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce,
+ _Grandissait, élevant vers le ciel, dans son coeur,
+ L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur_.
+ C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme,
+ Comme une hache au coeur, ce souvenir de femme.
+
+ [Note 3: Du moins dans son fond. Je connais les quelques
+ passages qu'on pourrait m'opposer.]
+
+Parlerai-je du style de _Jocelyn_? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui
+n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles
+rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des
+longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des
+négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque
+merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et
+le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue,
+et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque
+enfantine, ce style, plus encore que celui des _Harmonies_, se rapproche
+de l'antique poésie hindoue.
+
+Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus
+mauvais du livre, car je les prends au hasard:
+
+ Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,
+ _Laissant flotter_ en bas ses _festons_ et ses _nappes_,
+ _Étend_ comme un _rideau_ ses _feuilles_ et ses _grappes_,
+ Et, se _tressant_ en _grille_ et _croisant_ ses _barreaux_,
+ Sur la fenêtre oblongue _épaissit_ ses _réseaux_.
+
+Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul
+substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée
+d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.--Tous les sentiments simples,
+amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale,
+amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a
+changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de
+l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine,
+montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y
+est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois
+mille ans après _l'Odyssée_, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous
+les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout
+songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons
+brahmanes.--Tout y est magnifié. Quand on pleure dans _Jocelyn_ (et l'on
+y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un
+torrent de pleurs:
+
+ L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,
+ Mais _j'entendais_ tomber des gouttes sur la page.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Des mèches de cheveux, _qui ruisselaient de pleurs_,
+ Détachés de sa tête, et _collant sur sa joue_...
+
+Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie
+lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des
+rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse
+de mon impression. N'ayant même pas le _Ramayana_ sous la main, tout ce
+que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau
+(cité par Jean Lahor) du _Mahabharata_ et une page de _Jocelyn_.
+
+Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois
+ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours
+répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent,
+couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le
+poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans
+les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de
+singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les
+branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au
+milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles,
+séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux
+limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage,
+comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»
+
+Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:
+
+ L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,
+ Semblait tomber, avec les célestes rayons,
+ Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,
+ Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
+ Du globe enseveli dans son premier hiver,
+ Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois
+ S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,
+ S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,
+ Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,
+ Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,
+ Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.
+ La sève, débordant d'abondance et de force,
+ Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce,
+ Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,
+ Des filets de feuillage et des tissus légers,
+ Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,
+ En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;
+ Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,
+ Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,
+ Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,
+ De plumes et de fleurs répandaient une pluie...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,
+ Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,
+ Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,
+ Des nuages ailés partaient de nos genoux,
+ Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,
+ Qui d'un éther vivant semblaient former les couches;
+ Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,
+ Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant
+ Comme dans les chemins la vague de poussière
+ Se lève sous les pas et retombe en arrière.
+ Ils roulaient, etc...
+
+De l'auteur du _Mahabharata_ et du poète bourguignon, c'est évidemment
+ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine
+intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son
+vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo
+les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne,
+comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne,
+il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles
+soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a
+l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de
+l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et
+ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à
+peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire
+juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à
+peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le
+plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à
+certaines minutes, s'effacent devant lui.
+
+
+VI
+
+LA CHUTE D'UN ANGE.
+
+_La Chute d'un ange_ est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue
+chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à
+mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus
+baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus
+assommant, le plus mal écrit,--et le plus suave et le plus inspiré et le
+plus grand, selon les heures.
+
+Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations
+expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler _les
+Visions_,--et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité,
+la période antédiluvienne.
+
+Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre
+vraiment tout ce qu'il peut souffrir,--dans son corps et dans son
+âme,--et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société
+humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis
+dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne
+l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie
+dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme,
+recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf
+fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.
+
+Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité
+antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle
+était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue
+qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une
+extrême vraisemblance morale.
+
+Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états
+de société radicalement différents en apparence:
+
+D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les
+premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux
+particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les
+ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez
+douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est
+défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres
+qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies
+entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour
+les faire esclaves. Nul coeur d'homme n'y est plus large que la tribu
+elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre
+humain».--Néanmoins, les moeurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve;
+ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des
+choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme,
+Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et
+comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont
+_l'Odyssée_ et _les Travaux et les Jours_ nous présentent encore les
+traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine
+avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre,
+suffisamment plausibles.
+
+De l'autre côté,--et dans le même temps, ne l'oubliez pas,--une ville
+énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables,
+aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de moeurs si
+abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce
+que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs
+romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts
+mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge
+connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le
+secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très
+intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont
+des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui
+gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple
+réduit en esclavage.
+
+Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les
+_Dialogues philosophiques_. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est
+qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer,
+non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve,
+mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se
+feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de
+l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes
+dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les
+forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre
+de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer
+même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le
+monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la
+raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté
+serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue,
+puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque
+dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le
+poète pour l'humanité primitive serait une réalité. _Primus in orbe deos
+fecit timor._»
+
+Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose
+parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens
+de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en
+instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires
+à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans
+positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement
+les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la
+ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les
+_Dialogues philosophiques_ ne fussent écrits.
+
+Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement
+industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique,
+renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux
+premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un
+anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai
+que la réalité même et que l'histoire.
+
+Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une
+société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et
+très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous
+signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de
+celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute
+proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très
+«avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de
+la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il
+exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de
+quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès
+des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la
+mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès
+moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand
+nombre,--et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision
+monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau
+grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont
+comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise
+révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à
+bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet,
+que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit,
+logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La
+science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un
+accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a
+rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de
+l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un
+élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus
+intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par
+où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité
+toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en
+réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.
+
+Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait
+impossible de démontrer que les applications de la science aux
+commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les
+chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient
+retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai
+connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il
+est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de
+la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué
+les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et
+qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans
+les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et
+connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de
+devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le
+progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice
+de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par
+l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à
+certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien,
+les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la
+spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout
+matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité
+de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans
+doute inconnues autrefois.
+
+C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck
+de _la Chute d'un ange_. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle
+n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers
+d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en
+faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de
+la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure,
+Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place.
+
+Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante,
+par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort
+de préférer les autres à soi, et par une _foi_ qui nous rende capable de
+cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,--en dépit de leur
+chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,--c'est le
+vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux
+l'avenir. Tel est le sens du poème.
+
+Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité
+(c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a
+conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir
+toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste
+par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux.
+Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces
+choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la
+poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient
+inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite
+de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques.
+Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure
+s'est-il engagé là!
+
+Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la
+Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée,
+et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de
+Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien
+autres délices.
+
+Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la
+femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des
+appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci,
+d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les
+chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises
+d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps
+vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de
+jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps
+assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de
+fauteuils, de chaises longues, de pupitres,--et de chancelières:
+
+ ...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...
+
+Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que
+c'est là un développement de certaines idées de Néron.--Mais vous
+remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient
+fort incommodes; que rien ne vaut un _rocking-chair_ pour être bien
+assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le
+confortable.--Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de
+nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son
+esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain
+sensuel,--fût-il médiocre,--finiraient assurément par émouvoir vos sens,
+vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du
+pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent,
+ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes
+indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement
+tranquille.
+
+C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les
+nudités abondent dans _la Chute d'un ange_: mais la sévère Mme de
+Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les
+manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité
+que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits,
+feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le
+sont exactement de la même façon.
+
+Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de
+Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties
+de ce corps,--les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les
+cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez,
+la bouche, etc.,--nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif:
+mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je
+ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,--ou un
+Mendès,--rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:
+
+ Comme un pli gracieux de rose purpurine,
+ Une ombre dessinait l'aile de sa narine,
+
+nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:
+
+ Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,
+ Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,
+ S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,
+ Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,
+
+les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et
+que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:
+
+ Ses membres délicats aux contours assouplis,
+ Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,
+ Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance
+ Qui passe d'heure en heure à son adolescence,
+ Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
+ Dont la sève arrondit le contour déjà plein,
+ Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
+ N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe,
+
+nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une
+belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés
+verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations
+qu'enfle la poussée du Printemps divin...
+
+Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par
+l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature
+ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il
+peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha,
+représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours
+grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a
+évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui
+l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre
+de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion
+spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète
+est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague
+et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des
+forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...
+
+Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne
+sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous
+montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.
+
+Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui
+unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je
+crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à
+une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées
+dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et
+qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est
+d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses
+_Exilés_, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les
+fauves, termine ainsi:
+
+ Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,
+ C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,
+ _Amour des sens_, ô jeune Éros, toi que le roi
+ Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,
+ Et qui suças la haine impie et ses délices
+ Avec le lait cruel de tes noires nourrices.
+
+Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant.
+On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans
+la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent
+tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir
+aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de
+l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et
+plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une
+rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de
+détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la
+destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand
+cette souffrance est son oeuvre, et quand il la leur inflige
+précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que,
+les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les
+sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la
+souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de
+celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à
+cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il
+y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation
+atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir
+de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que
+poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un
+supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de
+monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir
+du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est
+supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la
+nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et
+que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».
+
+... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux,
+Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de
+Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en
+souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul
+artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la
+mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de
+Pasiphaé,--puis celle d'Icare. (Suétone: _Néron_, XII) «Icare, à son
+premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et _le
+couvrit de sang_.»
+
+À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de
+souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants,
+en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal.
+Écoutez,--et frémissez si le coeur vous en dit.
+
+La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement
+dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir
+sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites
+ouvertures.» (Suétone.)
+
+Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme,
+Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.
+
+ De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
+ Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:
+ Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
+ Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.
+
+Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une
+haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de
+la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux;
+Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports...
+Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et
+remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la
+tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte
+contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très
+longtemps, sous les yeux d'Ichmé.
+
+Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la
+cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme
+ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.
+
+Et c'est le premier tableau.
+
+La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des
+bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine
+où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes
+ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture.
+Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant?
+Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est
+l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses
+dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.
+
+Mais Isnel,--qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer
+l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,--revient, par la corde à noeuds,
+pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant!
+et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul
+coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.
+
+Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les
+bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:
+
+ «C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
+ D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
+ Du repas des lions il était innocent.
+ Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»
+ Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:
+ D'une convulsion du coeur la mère expire,
+ Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
+ Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.
+
+Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément
+un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de
+souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même,
+malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations»
+imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles
+situations de _Théodora_ ou de _la Tosca_; car M. Sardou a été plusieurs
+fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé
+éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent
+et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point
+d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la
+terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa
+pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque
+l'enluminure populaire des images de supplices.
+
+Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements,
+sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son
+époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme
+les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les
+vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se
+complaît Flaubert l'impassible dans _Salammbô_: les quatre cents
+mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée
+mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il
+serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la
+civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)--Mais le fait est que, je
+ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut
+guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent
+dans la dernière partie de _la Chute d'un ange_, et pas plus que ne
+parviennent à nous intéresser,--je veux dire à nous paraître
+vivants,--Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le
+poète innocent peine tant à nous décrire.--Et j'avoue sans doute que la
+petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le
+savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame
+sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez
+plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si
+je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que
+dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces
+exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y
+achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés
+lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes
+ne nous avaient troublés. _La Chute d'un ange_ nous offre un très
+singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la
+laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient
+été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour
+exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui
+s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière
+et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...
+
+Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à
+l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent,
+parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers
+spontanés, tels que _Lui_ seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous
+le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le
+beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La
+belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un
+peu, pour votre plaisir et pour mon repos:
+
+ Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:
+ L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,
+ Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,
+ Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Des teintes du matin le ciel se nuançait.
+ Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,
+ La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;
+ Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux
+ Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.
+ Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,
+ Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,
+ Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ C'était la terre, avec les taches de ses flancs,
+ Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,
+ Et sa mer qui, du jour se teintant la première,
+ Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+... Le navire ailé reconnut sa route:
+
+ Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina
+ Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.
+ Il entendit d'en haut battre contre ses rives
+ Les coups intermittents de ses vagues massives.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,
+ Devant les nautonniers commençaient à blanchir.
+ Ils entendaient grossir cet immense murmure
+ Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,
+ La bruissante mer de leurs feuillages sombres...
+
+Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la
+terre avant le déluge; le choeur des cèdres, les moeurs des tribus
+nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts;
+les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le
+défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante
+et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque
+symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de
+l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:
+
+ Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;
+
+tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa
+passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort
+amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;
+
+Et surtout, surtout, le _Fragment du Livre primitif_!
+
+Je n'ai voulu vous soumettre, touchant _la Chute d'un ange_, que
+quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore
+m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus
+complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai
+simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je
+ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, soit les pieux
+éloges de ce juge excellent, poète lui-même et philosophe.
+
+Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très
+significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence
+de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa
+mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux
+de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que
+l'auteur des _Poèmes barbares_.
+
+«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que
+les _Méditations_ et que _Jocelyn_, mieux que les _Harmonies_: il a
+écrit _la Chute d'un ange_. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit
+nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement
+traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La
+critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les
+plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles,
+le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies
+richesses intellectuelles du poète sont contenues dans _la Chute d'un
+ange_. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de
+langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours
+à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de
+premier ordre.»
+
+
+VII
+
+LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.
+
+Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de
+Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans _les Méditations_, dans
+les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la
+Chute d'un ange_) et certaines pièces des _Recueillements_ nous
+l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer;
+d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à
+quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait
+beaucoup varié depuis.
+
+Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le
+_Fragment du Livre primitif_, dissipant les équivoques de ce
+christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou
+s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et
+nie la révélation:
+
+ _Le seul livre divin_ dans lequel il écrit
+ Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!
+ C'est ta raison, miroir de la raison suprême,
+ Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.
+ Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.
+ Toute bouche de chair altère ses accents.
+ L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
+ Voilà la voix de Dieu; _le reste est imposture_.
+
+Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce
+caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue
+du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction
+eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant,
+n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends
+point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le
+charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ,
+aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie.
+Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le _Livre
+primitif_ que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de
+sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il
+pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.
+
+C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est
+pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne
+reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce
+d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra
+jamais être bien clair.
+
+Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit.
+Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le
+déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de
+l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la
+Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de
+facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la
+limite,--par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus,
+on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit
+invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un
+tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée
+spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...
+
+Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante
+de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait
+au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme
+infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en
+métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de
+la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on
+n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule»
+dans un sonnet des _Épreuves_.--Vous êtes ignorants comme moi, plus
+encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne
+sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;
+
+ Et le monde invisible et celui que je vois
+ Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.
+
+ L'ignorance est partout; et la divinité,
+ Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,
+ Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»
+
+Et il conclut:
+
+ Étrange vérité, pénible à concevoir,
+ Gênante pour le coeur comme pour la cervelle,
+ _Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_
+
+Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à
+l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur
+le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de
+celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une
+personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu,
+concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est
+pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin
+l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à
+la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et
+conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante
+et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme,
+commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce
+corollaire:--Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en
+retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans
+la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en
+tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que
+dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme
+et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.
+
+Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers
+de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où
+il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie
+pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que
+certaines pages de Sully-Prudhomme:)
+
+ Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;
+ Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;
+ Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,
+ Mais pour me révéler le monde est diaphane.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;
+ Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les formes seulement où son dessein se joue,
+ Éternel mouvement de la céleste roue,
+ Changent incessamment selon la sainte loi:
+ Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.
+ C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
+ Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,
+ Où tout foyer remonte à ce foyer commun,
+ _Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_,
+ Où la force d'en haut, vivant en toute chose,
+ Crée, enfante, détruit, compose et décompose;
+ S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait,
+ Renouvelant toujours son ouvrage parfait;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Où la vie et la mort, le temps et la matière,
+ _Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Où Jéhovah s'admire et se diversifie
+ Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;
+ L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;
+ Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
+ Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
+ L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;
+ L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
+
+Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait
+d'abord écrit:
+
+ Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;
+ Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;
+ Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:
+ Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
+
+Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien
+remplacer ces vers par ceux-ci:
+
+ Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;
+ On croit me voir dedans, on me voit au travers;
+ Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!
+ Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
+
+Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le
+dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois
+qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de
+certains autres vers,--que c'était la première version qui rendait sa
+vraie pensée.
+
+Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et
+lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Désert_,
+que vous trouverez à la suite des _Recueillements_, dans les _Épîtres et
+Poésies diverses_, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande
+pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif
+commentaire de cette partie du _Livre primitif_.
+
+Dans _le Désert_, le poète fait ainsi parler Dieu:
+
+ Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
+ Vous prendrez-vous toujours au piège des images?
+ Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
+ J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ne mesurez jamais votre espace et le mien.
+ _Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien._
+
+Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,--dans une période
+embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible
+de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer
+entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu
+s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et
+«le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin,
+il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que
+j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:
+
+ Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre
+ Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.
+
+Et il répond:
+
+ Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!
+ Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres
+ J'en relève mon front _ébloui de ténèbres_!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»
+
+En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,--avec un
+geste sublime...
+
+Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et
+l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses
+qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le
+problème de l'existence du mal:
+
+ Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi,
+ Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?
+ Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?
+ S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?
+ Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux,
+ Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»
+
+Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont
+répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage
+
+ Au point de l'infini d'où le regard divin
+ Voit les commencements, les milieux et la fin,
+ Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,
+ Du désordre apparent voit l'harmonie éclore:
+ «Regarde!» lui dit-il.
+
+Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie
+par le tout:
+
+ La fin justifia la voie et le moyen;
+ Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;
+ La matière, où la mort germe dans la souffrance,
+ Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,
+ Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,
+ Où la nature lutte avec la volonté
+ Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,
+ Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.
+ Et le sage comprit que le mal n'était pas,
+ Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
+
+Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que
+nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans
+doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de
+l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du
+mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un
+terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne
+peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que
+la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même,
+les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de
+l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral
+que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les
+méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents
+pourquoi vivent-ils?...
+
+Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera
+éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni
+à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens
+Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans _le
+Phédon_ d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite,
+s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son
+tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en
+quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve
+moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série
+d'épopées que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est
+que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.
+
+Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et
+les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces
+matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité
+elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle
+qu'adoraient les stoïciens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_),
+et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un
+postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi
+qui, dans les minéraux, _veut_ s'agréger ou se cristalliser; qui, dans
+le règne végétal ou animal, _veut_ vivre et croître, s'adapte aux
+milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les
+types, et les transmet perfectionnés...
+
+Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine,
+ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non
+pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail,
+pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni
+les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces
+désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie...
+Écoutez ces strophes d'_Utopie_:
+
+ . . . . . . . . Il est dans la nature
+ Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure
+ Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;
+ Instinct mystérieux d'une âme collective,
+ Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,
+ Lit au livre infini sans que le doigt écrive,
+ Et prophétise à son insu.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,
+ _Cette aspiration qui prouve une atmosphère_...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle
+ L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?
+ Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,
+ L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,
+ Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,
+ Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre
+ Et sans bornes pour espérer?
+
+ Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!
+ _Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!_
+ Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.
+ Quel mouvement sans but agite la nature?
+ Le possible est un mot qui grandit à mesure,
+ Et le temps qui s'enfuit vers la race future
+ A déjà fait ce que je vois!...
+
+Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la
+description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée,
+étape par étape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est
+formulé dans le _Livre primitif_: revenons donc à celui-ci.
+
+ * * * * *
+
+Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie,
+planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde
+même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de
+Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit
+des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand
+ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés
+entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de
+l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux
+fuyantes équivoques et aux duperies des mots.
+
+Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un
+de ses personnages: «Prions Jupiter, _quel qu'il soit, nécessité de la
+nature, ou esprit des hommes_.» (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux
+définitions de Dieu,--profondes dans leur simplicité, car elles vont à
+l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,--ces
+définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique
+détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour à tour ou même
+à la fois,--de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et
+que pouvait-il davantage?
+
+Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu
+immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès
+humain, reste «Dieu sensible au coeur», Dieu postulat de la morale, le
+Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi
+enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'_Utopie_. Et c'est
+cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du
+_Livre primitif_: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de
+l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque
+législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort
+exactement:
+
+«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront
+l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni
+suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une
+seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse
+humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations...
+Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer
+par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra,
+vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes,
+habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec
+les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels
+s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se
+feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»
+
+Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le
+seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le
+rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes
+loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru
+et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur,
+le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce
+_Désert_, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!
+
+ Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
+ L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
+ Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
+ Il prend dans les sillons racine comme un chêne:
+ L'homme dont le désert est la vaste cité
+ N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
+ La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
+ Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;
+ Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
+
+Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de
+l'imitation».
+
+ Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,
+ Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.
+ Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_.
+
+Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il
+semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le
+présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se
+réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère
+religieux ne lui demeurât étranger),--s'il n'était, avant tout,
+invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux
+cris de solitaire orgueil du _Désert_ répondent les strophes d'_Utopie_,
+ardemment aimantes:
+
+ ... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:
+ Vivre en tout, c'est vivre cent fois!
+
+ C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie
+ Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,
+ Rayonnement lointain de sa divinité;
+ C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,
+ Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;
+ Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même
+ Dans l'universelle unité.
+
+Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Désert_ et la charité
+d'_Utopie_ se réconcilient dans cette image:
+
+ Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,
+ Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,
+ Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,
+ L'astronome chargé d'orienter la voile
+ Monte au sommet des mâts où palpite la toile,
+ Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,
+ Se dit: «Nous serons là demain!»
+
+ Puis, quand il a tracé sa route sur la dune
+ Et de ses compagnons présagé la fortune,
+ Voyant dans sa pensée un rivage surgir,
+ Il descend sur le pont où l'équipage roule,
+ Met la main au cordage et lutte avec la houle.
+ _Il faut se séparer, pour penser, de la foule,
+ Et s'y confondre pour agir._
+
+Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme?
+Peut-être est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les
+_Poésies diverses_) qu'elle apparaît le plus en plein.--J'estime,
+d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis
+point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus lié, et plus
+harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ même, ne dépasse le
+_Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche
+du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Réponse à
+Némésis_, le _Désert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _À M. de Virieu
+après la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne
+fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes
+éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux
+d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés,
+tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son coeur
+la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme
+Goethe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces
+d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de
+voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_
+sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M.
+Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune
+ouvrière de Dijon...--Mais, bien que les pièces de ce volume aient été,
+entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du
+poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres
+professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes
+encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de
+Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,--certains
+passages un peu nonchalants mis à part,--plus savante que dans les
+_Recueillements_ (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité
+des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque
+mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il
+fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus
+fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.--Et
+d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces
+morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux
+sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse
+de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même
+moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel
+espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les _Recueillements_:
+le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les
+feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses
+illusions et de ses deuils...
+
+L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique
+impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont
+poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses,
+a-t-il dit,--et même démontré,--que la poésie romantique et la poésie
+personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les
+romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité,
+se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient
+que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se
+sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi
+«l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le
+passage de la poésie subjective à la poésie objective?--Je crois
+pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni
+dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel
+qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très
+facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou
+ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un
+raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le
+Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je
+trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude
+cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en
+la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de
+la poésie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par
+la superstition même de l'objectivité,--la poésie subjective. Et cela
+encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine,
+en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors,
+je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus
+vraiment de tout le monde et à tout le monde,--sauf le degré et sauf la
+forme,--que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres,
+depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre,
+jusqu'à _la Vigne et la Maison_, qui est à peu près son dernier. Son Lac
+est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et
+nôtres, encore plus, toutes ses prières (les _Harmonies_) et nôtre,
+l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux
+divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées
+éternelles», c'est bien lui.
+
+Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez
+pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée
+jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies.
+Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice
+comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou
+plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut
+tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui
+sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre
+tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais
+l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une
+nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent
+raillé, de la _Lettre_ qui sert de préface aux _Recueillements_: «Quand
+donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour
+quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été
+qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai
+passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les
+étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi
+ce qu'est la prière, _le plus beau et le plus intense des actes de la
+pensée_, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au
+travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en
+marchant, _quand vous êtes seul et débordant de force_, dans les routes
+solitaires de vos bois...»
+
+Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui
+l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un
+chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours,
+très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable
+travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations
+féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe
+gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil
+aigle, et c'était la véritable figure de son âme.
+
+ * * * * *
+
+Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé
+au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je
+trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits
+que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que
+l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par
+l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des
+choses déjà dites plusieurs fois.--Et, quant à le «situer» dans notre
+histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la
+difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne
+purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à
+part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que
+son oeuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après
+coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau
+dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui
+quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un
+peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Légende des siècles_ et
+dans les _Poèmes barbares_, je suis plus sûr encore que, si Lamartine
+procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens
+poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens,
+sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire
+poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a
+donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais
+de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que
+Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la
+perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin,
+l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un
+poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente
+siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique
+Gange,
+
+ fleuve ivre de pavots,
+ Où les songes sacrés roulent avec les flots,
+
+l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la
+Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète
+religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible
+à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est
+religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il
+dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue à lire, à
+écrire et _à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les
+langues_.» Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une
+évidence fulgurante, un homme de génie,--je ne dis pas qu'il soit, (car
+on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure
+qu'il est) le plus grand des poètes.
+
+
+
+
+DE L'INFLUENCE RÉCENTE
+
+DES LITTÉRATURES DU NORD
+
+
+Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces,
+et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule.
+Événement considérable, mais non point surprenant.
+
+Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une
+certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un
+Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et
+nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même
+coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent
+ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du
+chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une
+expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est
+clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la
+littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et
+le génie allemands et mettait un Goethe, ou même un Herder, au-dessus de
+ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien
+de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux
+poètes et aux romanciers anglais contemporains.
+
+Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne,
+l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous
+attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits.
+Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement
+violent et prolongé. Il dure encore.
+
+Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des
+brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui
+peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond
+Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes
+et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous
+nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement
+Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres
+romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le
+monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la
+_Puissance des Ténèbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna
+_l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses
+dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au
+Théâtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville,
+_Hedda Gabler_ et _Maison de Poupée_; au théâtre de l'Oeuvre,
+_Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_,
+_Brand_, et le _Petit Eyolf_; au théâtre des Escholiers, _la Dame de la
+mer_. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé _Une faillite_
+du Norvégien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele
+Mattern_, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de
+l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, _l'Intruse_, _les
+Aveugles_, _Pelléas et Mélissande_, du Belge Mæterlinck; l'Oeuvre, les
+_Âmes solitaires_, de Hauptmann, les _Créanciers_, de Strindberg,
+_Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en
+oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de
+l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du
+Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes;
+elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au
+tréfonds.
+
+Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface
+de son _Roman russe_:
+
+«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de
+nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et
+d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme
+l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et
+docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à
+Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de
+nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous
+le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas
+guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus
+de l'âme française.»
+
+C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.
+
+
+I
+
+Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges
+Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de
+quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et
+sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces
+lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que
+j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de
+la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire
+chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis
+tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des
+sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond
+de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments
+dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives.
+
+Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus
+caractéristiques de sa manière, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le
+Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_.
+
+Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de
+coeur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises
+indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire:
+«Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a
+cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien
+simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que
+pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour,
+Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son
+argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille
+abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.--Adam
+Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas
+méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser
+séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son
+nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à
+la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la
+douleur.--De même, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux
+enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une
+sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents
+surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance
+fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie,
+minutieusement contée,--oh! combien minutieusement!--d'une grande âme
+dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus
+grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
+
+Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de
+conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont
+marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de
+l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la
+vie humaine.
+
+Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que
+celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse
+rien à désirer, dans une partie considérable de l'oeuvre de George Sand.
+
+Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même
+évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur
+moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression
+contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions
+antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume
+et contient les impressions concordantes d'un certain nombre
+d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la
+confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce,
+commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque
+ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression
+qu'un individu reçoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous
+donner ici que la mienne.
+
+Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez _la Mare au
+Diable_, _la Petite Fadette_, _François le Champi_, _le Meunier
+d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante,
+autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de
+complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe
+et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention,
+une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le
+Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en
+a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande
+raison, c'est que je le crois.
+
+Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous,
+n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et
+au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.
+
+Dans _les Revenants_, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de
+foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la
+destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de
+son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du
+premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un
+moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante
+qu'elle sait être sa soeur naturelle.
+
+Dans _Maison de poupée_, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend
+pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari
+est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah
+lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par
+elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée
+comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle
+abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher
+la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.
+
+Dans l'_Ennemi du peuple_, un médecin de petite ville découvre que la
+source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays
+est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les
+autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en
+ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes
+ligués ensemble.
+
+Dans _Rosmersholm_, Rosmer, descendant d'une vieille famille très
+fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre
+penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à
+renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées
+nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a
+poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors,
+le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste
+désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui
+communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de
+découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la
+rivière où leur victime a cherché la mort.
+
+Dans _Hedda Gabler_, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle
+méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa
+crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la
+cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une
+destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est
+devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne
+pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa
+destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.
+
+Dans _la Dame de la mer_, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui
+elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente
+ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux
+et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à
+son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis
+l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme
+est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que
+tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui
+t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu
+la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi
+j'ai pu y renoncer.»
+
+Toutefois, dans _le Canard sauvage_, Ibsen nous montre que ce qui est
+bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit
+rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un
+déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant
+d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus
+tristes et aux plus inutiles catastrophes.--Et, de même, dans _Solness
+le constructeur_, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un
+homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui,
+et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.
+
+Ainsi,--sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses
+rêves et les railler,--les drames d'Ibsen sont des crises de conscience,
+des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais
+d'affranchissement moral.
+
+Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la
+haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception
+païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de
+vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore
+et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication
+des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui
+ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions
+sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux
+apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la
+purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui,
+la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le
+pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union
+parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et
+l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et
+intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la
+vie à l'Idéal,--un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on
+distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais
+d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et,
+presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique
+et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette
+affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans
+doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments
+contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand
+rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.
+
+Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque
+c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à
+Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de
+George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un
+merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et
+toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage
+est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés
+libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on
+nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec
+l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et
+déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la
+société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la
+religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et
+je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.
+
+Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand;
+mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je
+ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152):
+«Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes
+les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses
+objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait
+quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité
+enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était
+plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église,
+ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui
+dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans
+l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un
+ami de son propre coeur.»
+
+Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans
+le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher,
+Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature
+et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le
+choisissant dans sa liberté.--Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a
+un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis
+dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite
+Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris
+d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.--Et _la Dame
+de la mer_, c'est _Jacques_, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel
+donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en
+profite, et l'autre non, voilà toute la différence.--Ibsénienne,
+Marcelle qui, dans _le Meunier d'Angibault_, renonce à tout, se fait sa
+religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor
+dans _Lélia_. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que,
+forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la
+destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette
+surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux
+fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut
+aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»
+
+Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen
+prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le
+«troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la
+croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier
+seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en
+rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes
+et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle,
+sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait
+d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de
+l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de
+prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez _Spiridion_, si vous en
+avez le courage.
+
+Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans
+George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,--antérieur, ne
+l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,--que nous achèverions de
+le retrouver.
+
+La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du
+coeur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est
+l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que
+les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en
+général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un
+article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois
+pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.
+
+_La Dame aux camélias_ nous montre l'amour libre s'absolvant à force de
+sincérité, de profondeur et de souffrance.--_Le Fils naturel_,
+_l'Affaire Clémenceau_ protestent contre la situation faite par le code
+aux enfants naturels.--_Les Idées de Madame Aubray_ et _Denise_, ces
+deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que,
+dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de
+prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un
+autre que lui.--Dans _la Femme de Claude_, un homme, après avoir prié
+Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son
+tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience
+contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde
+moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation
+financière.--L'_Ami des femmes_, _la Princesse Georges_, _l'Étrangère_,
+_Francillon_ reposent sur la même conception du mariage que _la Dame de
+la mer_ ou _Maison de poupée_.--Et si vous voulez des orgueilleuses, des
+insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et
+Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.--Bref, le
+théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui
+cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure,
+l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles,
+écrites ou non.
+
+Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents
+des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens
+frivoles s'en sont assez moqués, que, dans _Denise_ et ailleurs, M.
+Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite
+ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce
+devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjoernson:
+_le Gant_. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui
+soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes.
+Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette
+courageuse vierge manque un peu de duvet...
+
+Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous
+dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:
+
+1º «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies
+et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le
+pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et
+Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme
+n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se
+reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins
+active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à
+devenir une passion douloureuse.»
+
+2º «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est
+l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude
+du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent
+confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses
+connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention
+aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets
+du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame
+du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites:
+elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de
+Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»
+
+Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus,
+souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions
+culminantes.
+
+C'est, dans _Crime et Châtiment_, la rencontre de Sonia, la fille
+publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour
+nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et
+comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux
+rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec
+mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui
+arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se
+remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble...
+prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe
+aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je
+m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.»
+
+L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la _Guerre
+et la Paix_, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon
+Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de
+Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet
+homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de
+somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui
+adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague,
+empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir
+qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin,
+dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un
+chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date
+une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le
+civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a
+trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans
+ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un
+talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se
+sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans
+la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée;
+il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.»
+
+Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir,
+dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la
+beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je
+besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient
+point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées
+qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent
+le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de
+Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est
+extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se
+représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut
+d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes,
+Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime
+s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime
+si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut
+sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près
+incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant
+donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire,
+elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents.
+Au moins la Fantine des _Misérables_ n'est qu'une pauvre bonne catin
+qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption
+par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie
+d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand
+mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit,
+nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du
+_Crapaud_ de la _Légende des siècles_:
+
+ Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!
+
+S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps
+reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos
+romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou
+d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est
+donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut,
+chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent
+la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers,
+non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une
+attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos
+naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se
+tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où
+décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil?
+En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement
+et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou
+l'ironie du peintre?
+
+Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de
+l'indifférence; et la petite Lalie de l'_Assommoir_, l'enfant-martyre,
+plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief;
+moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins
+émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante
+encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de
+tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation
+littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne
+fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes;
+je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et
+infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si
+grand coeur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure
+flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette
+formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de
+leur invention.
+
+Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux
+établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours
+admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il
+n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des
+caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la
+haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont
+Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du
+_Moulin sur la Floss_. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle
+«condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition
+d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et
+éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y
+a pas trace de cette affreuse condescendance.
+
+Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais
+cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons
+jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance
+philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus
+pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on
+dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père
+Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui
+ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien
+Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité
+ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection
+spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à
+peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui
+travaillent et qui peinent comme nous...
+
+Les soixante dernières pages de _Madame Bovary_ sont si étrangement
+douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez
+pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve
+au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la
+chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc
+a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père
+Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au
+Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de
+bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et
+encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est
+fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu
+qui permet au monde de durer,--que M. Brunetière, au temps où il goûtait
+peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'oeuvre cette page
+extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la
+bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que
+l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non,
+l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop
+facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle
+qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de
+Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après
+la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait
+à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le
+moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous
+reviendrons là-dessus.
+
+Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité
+d'_Un coeur simple_? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime
+l'admirable Dussardier de l'_Éducation sentimentale_, et était-il
+nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on
+nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par
+se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie
+philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même
+titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un
+Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature?
+Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend,
+dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!
+
+Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence
+des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère
+universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier
+des nôtres?
+
+«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances
+obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion
+physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela,
+c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile
+Zola.--Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux?
+Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de _la Comédie humaine_
+ou que l'auteur de _Madame Bovary_ et de _l'Éducation sentimentale_? Ici
+encore relisez _Madame Bovary_: vous verrez que tous les actes, toutes
+les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord
+par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un
+objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit
+poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant
+après le reste...
+
+Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre
+seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier
+français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et
+des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe,
+dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à
+trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une
+pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est
+conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse
+surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet
+embroussaillé roman: _la Guerre et la Paix_. Mais n'avons-nous donc
+point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où
+l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de
+la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si
+vous y faites attention, _les Misérables_, et ce sera, peut-être plus
+encore, _l'Éducation sentimentale_. Je le dis après réflexion et avec
+sécurité.
+
+Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins
+nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans _la Guerre et
+la Paix_, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à
+tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et
+Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que
+Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu
+des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est
+peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres
+napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851.
+Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les
+événements publics,--mêlés aux comédies et aux drames privés,--que nous
+raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont
+Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement
+_l'Éducation sentimentale_ est l'histoire de deux jeunes gens, très
+particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils
+représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune
+homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme
+va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette
+histoire se combine avec une étude des idées et des moeurs dans les
+dernières années du règne de Louis-Philippe: _l'Éducation sentimentale_
+est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et
+politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur,
+les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre
+cette chose extraordinaire: la confrontation effarée des bourgeois avec
+la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont faite soixante ans
+auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle les a enrichis,
+qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils ne reconnaissent
+plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors
+avec épouvante et colère. Voilà peut-être une aventure aussi
+considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu
+que vous suggérer cette idée, que _la Guerre et la Paix_ et _l'Éducation
+sentimentale_ étaient, au fond, deux oeuvres de même espèce et de
+composition analogue.
+
+Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont
+on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère»,
+ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de
+notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne
+sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait
+spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo
+est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques
+et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir
+concurremment,--si toutefois c'est elle,--chez les derniers écrivains
+septentrionaux.)
+
+Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du
+sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut
+être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends
+bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que
+le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous
+emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre,
+cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une
+expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et,
+d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant
+d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces
+espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.--Un
+des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux
+traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à
+Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce
+ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire
+maintenant:--Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou
+une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je
+ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,--ou
+bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?...
+Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je
+conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois
+pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était déjà, si je
+ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.
+
+«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme
+sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est
+dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la
+faute de la fatalité».--Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est
+donc la résignation à ne pas le comprendre,--en somme, un sentiment
+consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins
+navrant,--qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves
+et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur
+vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque
+indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose
+qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote
+honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et
+désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de
+meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le
+premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si
+gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en
+sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...
+
+L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela est peu de
+chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se dégage,--soit
+directement, soit sous la forme du nihilisme, où si facilement elle se
+résout,--de toute oeuvre qui nous présente, de la réalité, une image un
+peu poussée et qui ne s'en tient point aux superficies. L'inquiétude du
+mystère, il n'est pas un écrivain digne de ce nom qui ne l'ait connue.
+Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles même l'ignorent? Bouvard et
+Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert chérissait quoique ridicules,
+et dont il a prétendu faire des sortes de don Quichottes de la
+demi-science, mais ils ne font que ça, être inquiets du mystère
+universel!
+
+
+II
+
+Si donc tout ce que nous admirons chez les récents écrivains du Nord
+était déjà chez nous, comment se fait-il que, retrouvé chez eux, cela
+ait paru, à beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce
+parce que ces écrivains sont de plus grands artistes que les nôtres?
+Est-ce parce que leur forme est supérieure à celle de nos poètes et de
+nos romanciers?
+
+J'estime que la question est insoluble. Celui-là seul pourrait décerner
+le prix de la forme, qui posséderait toutes les langues de l'Europe
+aussi à fond que nous possédons la nôtre, c'est-à-dire de manière à
+percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le «style» de
+chaque écrivain. Cela, je pense, n'arrive guère. Je vois que les plus
+savants hommes, les plus accomplis polyglottes étrangers, ne parviennent
+jamais à sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un Renan. Cette
+incapacité apparaît lorsqu'ils s'avisent de classer nos écrivains: ils
+mettent ensemble les grands et les médiocres. De même le style des
+écrivains étrangers doit toujours nous échapper en grande partie. Je
+suis tenté de croire qu'on peut savoir très bien plusieurs langues, mais
+qu'on n'en sait profondément qu'une. L'espèce de volupté que nous cause
+la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni Eliot, ni
+Tolstoï, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais.
+
+Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais
+alors on me dira que leur supériorité n'en est donc que plus grande, si
+elle a pu éclater à certains yeux, même sans le secours du style. À quoi
+il est aisé de répondre que ce que ces auteurs perdent d'un côté à être
+traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tâché
+d'expliquer cela la première fois que j'ai abordé le théâtre d'Ibsen.
+
+Parfois, disais-je, chez les écrivains de mon pays, même chez les
+meilleurs,--et surtout chez les romantiques,--je discerne et je sens
+quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices
+systématiques de langage; et il arrive que cela me fatigue un peu. Or
+il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les
+étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre
+langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur
+rhétorique à eux, s'ils en ont une, a chance de nous paraître
+savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me
+semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me
+crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme
+totalement dépourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient,
+je puis croire que c'est ma faute.
+
+D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils
+m'émeuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sûr que c'est
+uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures
+et la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident
+que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la
+forme: je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont
+nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer
+chez eux des choses qui sont belles exactement de la même manière que
+les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la
+surprise et qu'attendrit la reconnaissance.
+
+Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique et leur banalité
+possible m'échappent, soit dans ceux où ils se passent de toute
+rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de franc, de
+naïf, d'honnête, de spontané, d'intéressant même dans les gaucheries,
+les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, cette espèce de
+cote mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots français
+recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou des
+observations connues me font l'effet de nouveautés singulières. J'y veux
+trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum...
+
+Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plaît, au
+bout du compte, dans les oeuvres septentrionales, c'est l'_accent_,
+l'accent nouveau, particulier, d'idées, de sentiments, d'imaginations
+qui ne nous étaient point inconnus.
+
+La Norvège a des hivers interminables, presque sans jours, coupés par
+des étés éclatants et violents, presque sans nuits. Condition
+merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions
+intérieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, près de qui
+Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volonté et
+de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphère pour
+la réflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour
+l'imaginer, je multiplie l'étendue et la mélancolie des bruyères, des
+étangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le passé russe, le
+passé anglais, le passé norvégien, les traditions, les moeurs publiques
+et privées, la religion, et la marque de tout cela imprimée aux
+cerveaux norvégiens, anglais et russes. Bref, les écrivains du Nord, et
+c'est là leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la substance de
+notre propre littérature d'il y a quarante ou cinquante ans, modifiée,
+renouvelée, enrichie de son passage dans des esprits notablement
+différents du nôtre. En repensant nos pensées, ils nous les découvrent.
+
+Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la
+composition. Des oeuvres comme _Middlemarch_ sont décourageantes par
+leur prolixité. Il faut huit jours, à ne faire que cela, pour lire _la
+Guerre et la Paix_. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose
+d'anti-artistique. Il est à peu près impossible d'embrasser de pareils
+ensembles, de tenir à la fois présentes à sa mémoire toutes les parties
+qui devraient conspirer la beauté de l'oeuvre et, par conséquent, de
+connaître au juste et d'apprécier cette beauté. Les détails superflus et
+vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement
+persuadé que ces écrivains aient plus d'émotion que les nôtres; et ils
+n'ont assurément pas plus d'idées générales. Mais ils ont, plus que
+nous, le goût et l'habitude de la vie intérieure, et ils sont, plus que
+nous, religieux.
+
+Plus patients,--non point peut-être plus pénétrants, mais d'une plus
+grande endurance, si je puis dire, dans la méditation ou
+l'observation,--plus capables de se passer eux-mêmes de divertissement,
+ils s'adressent à des lecteurs qui ont moins besoin que nous d'être
+amusés. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses infatigables
+accumulations de détails familiers, d'abord nous accablent, mais peu à
+peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun de ses
+drames, une atmosphère qui lui est propre, et dont l'air de vérité des
+personnages est augmenté. Nous les voyons vivre d'une vie lente et
+profonde. Ils sont très sérieux. Ils offrent cette particularité, que
+les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond de l'âme et nous
+révèlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent tous en drames
+de conscience, où toute leur vie spirituelle est intéressée. Là, une
+femme qui s'aperçoit que son mari ne la comprend pas ou que son fils est
+atteint d'une maladie incurable se demande instantanément si Martin
+Luther n'a pas été trop timide, si c'est le paganisme ou le
+christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne reposent pas sur
+l'hypocrisie et le mensonge. Peut-être l'auteur oublie-t-il trop que ces
+questions, passionnantes quand on les voit débattre par un grand
+philosophe ou par un grand poète, ne peuvent recevoir, d'une petite
+bourgeoise ou d'un honnête clergyman qu'une solution médiocre; et
+peut-être nous surfait-il l'inquiétude métaphysique de l'humanité
+moyenne et son aptitude à philosopher. Toutefois, comme c'est, en
+réalité, sa propre pensée qu'il nous traduit, on y peut prendre un vif
+intérêt.
+
+Une des idées qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est l'idée de
+la responsabilité, entendue avec la plus pénétrante rigueur; l'idée
+qu'il n'y a pas d'action indifférente ou inoffensive, pas une qui n'ait
+des suites et des retentissements à l'infini, soit en dehors de nous,
+soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou
+responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La conséquence, c'est une
+surveillance morale de tous les instants exercée par les personnages sur
+eux-mêmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion
+du péché, une vie intérieure au moins aussi développée que leur vie de
+relations sociales. Ils font de fréquents examens de conscience; ils se
+repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus
+rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans
+nos moeurs. J'ai remarqué que les héros de George Sand ne se repentent
+presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son
+amour pour Edmée, non par la recherche de ses péchés. D'autres
+accueillent la leçon des événements, s'améliorent par l'expérience. Les
+personnages supérieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de
+l'humanité qu'à leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens
+pressés, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur évangile est
+toujours un peu l'évangile de la Révolution.
+
+Les «humbles» et les «misérables» sympathiques des romans
+septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi
+confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gré d'être, au
+fond, «bien pensants». Les misérables et les humbles de nos romans sont
+généralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'héroïque
+Dussardier, d'autre religion que le culte ingénument philosophique de la
+justice absolue. Je me refuse d'ailleurs à admettre qu'ils soient
+nécessairement, par là, moins émouvants ou d'une moins riche substance
+humaine.
+
+Enfin, il y a, dans les romans de Tolstoï, les commencements et les
+approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont
+montré l'achèvement, dont nous n'avons peut-être pas chez nous
+l'équivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme évangélique.
+Définition contradictoire d'un état d'esprit formé, en effet, de
+contradictions. Déjà, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe,
+tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme
+(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses appréciations des actes
+impliquaient la foi chrétienne. Nous connaissons maintenant
+l'aboutissement de sa pensée. Le retour à l'ignorance, à la simplicité
+d'esprit et à la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'armée,
+la non-résistance aux méchants devant procurer, paraît-il, la
+disparition des méchants; en somme, le renoncement entier, voilà sa
+morale. Mais à cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas même celui
+d'une vie et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale évangélique
+poussée à ses plus extrêmes conséquences, et en même temps vidée de la
+métaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'être bon jusqu'à l'immolation
+de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous mourrons tous
+(vérité qui prêterait tout aussi bien à une conclusion égoïste et
+épicurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous pénétrés de pitié
+et de bonté les uns pour les autres, étant tous guettés par l'immense et
+éternelle nuit. Ce sont ces ténèbres de la mort et de l'inconnu qui
+servent de toile de fond, dans ses romans, aux drames fourmillants de la
+vie, et qui se glissent dans les interstices de ces tableaux mêmes. Et
+c'est tout ce mystère, enrayant d'abord, puis rafraîchissant, conseiller
+de renoncement, de vertu, de bonté,--pourquoi? parce que Tolstoï l'a
+voulu ainsi,--qui sans doute ne fut jamais, à ce point, présent à nos
+oeuvres occidentales.
+
+J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne
+fut le nôtre. L'oeuvre de chair tient assez peu de place dans leurs
+oeuvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la
+réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans
+quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup
+plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous
+sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je
+l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, est aussi plus réellement
+désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans doute devant
+la peinture des souffrances, des cruautés, des misères humbles et
+abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils en
+atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais
+tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je
+ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent
+bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent
+à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le
+pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le
+prétendent.
+
+Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore
+par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi
+nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se
+rattachent aux différences profondes des peuples.
+
+Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation
+intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par
+le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre
+examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir,
+c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue
+réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que
+contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on
+y peut demeurer en les élargissant. C'est seulement où sont les
+défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la très
+libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des «réformés»:
+Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes bibliques dont
+elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées personnelles; Ibsen, dont
+le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de
+voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté dans le protestantisme
+empêche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire,
+les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples
+protestants, où le fidèle ne relève que de sa conscience et n'admet pas
+d'intermédiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de
+discussion et de méditation qui suivent de là font que le sentiment et
+le souci religieux sont mêlés à toute la littérature, même profane, et
+que les écrivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des
+croyants. Chez nous, au contraire, catholiques émancipés,--ou
+catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle décharge
+en partie du soin d'administrer leur propre conscience,--il y a une
+littérature religieuse, ou plutôt ecclésiastique, que nous ne
+connaissons guère, et une littérature toute profane et laïque, chacune
+faisant son jeu à part. Certaines vues sur l'arrière-fond des âmes,
+certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du
+sentiment religieux (même abstraction faite de toute église
+confessionnelle), qui nous émerveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est
+dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel prêtre et de tel moine que
+nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot même, que nous en
+trouverions des exemples analogues; et c'est où nous ne nous avisons
+guère d'aller les chercher. Nos deux littératures ne se mêlent point, et
+la laïque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-être, quelque
+profondeur morale.
+
+Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être
+réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait
+s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre
+Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des
+_Dialogues philosophiques_ de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget
+nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la
+préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature.
+Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent
+avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers
+romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même
+s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint
+le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le
+don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames
+humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix
+aux livres singulièrement sincères de M. Paul Margueritte. Quant à
+l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait été plus
+intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez
+Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la vanité
+des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, ou
+même se passer de conclusion.
+
+En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu
+service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du
+naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus
+d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments
+qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même
+temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé,
+une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples
+étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui
+avons, sinon les moeurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais parcourt
+le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre
+feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les façons
+de sentir des diverses races, et des plus lointaines.
+
+Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le
+sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit
+être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples
+d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion
+et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour être nos
+qualités nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie
+humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les étrangers et
+qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus éminentes.
+Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui soit porté à
+préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec lequel nous
+avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman russe et du
+drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que
+nous l'avons seulement reconnue?
+
+Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la
+garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne
+finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne
+devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte
+des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de
+l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins
+sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette
+forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et
+systématiquement les oeuvres étrangères, ce serait les préférer à cause
+de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, ou de
+vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à ce
+génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! Que si nous
+les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, et parce
+qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou
+d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du
+moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une
+supériorité qu'elles n'eurent jamais...
+
+Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme
+littéraire. Disons plus équitablement:--Ces échanges et ces reprises
+d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus
+depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des
+relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres
+peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère
+européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols.
+Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur
+avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté.
+Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson,
+qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui
+était dans Diderot, et chez Goethe beaucoup de ce qui était dans
+Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le
+romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le
+romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre,
+la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du
+comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des
+droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, c'est l'exaltation de
+l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes,
+étaient dans la _Nouvelle Héloïse_, dans les _Confessions_ et dans les
+_Lettres de la Montagne_... Dans cette circulation des idées, on sait de
+moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa
+forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale
+et la meilleure.
+
+Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif!
+Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle
+point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement
+présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les
+races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot,
+l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de
+Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à
+l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre
+ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement
+intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas,
+même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la
+méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que,
+largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour
+l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine,
+celle qui passe pour responsable des brutalités et des sécheresses de
+la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment plus avancé du
+développement humain que la religiosité protestante et septentrionale?
+Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-là, ne
+présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous,
+furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à la fois
+l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté morale et,
+déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra
+verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des neiges et
+du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et
+qu'ils peuvent encore agir sur vous,--comme il faut se servir des
+remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait qu'une
+réaction du génie latin fût proche.
+
+
+
+
+FIGURINES
+
+
+
+
+VIRGILE
+
+
+C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus
+de chance.
+
+Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui,
+continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel
+renouveau.
+
+D'abord le vers sibyllin:
+
+ _Magnus ab integro seclorum nascitur ordo._
+
+«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier
+le texte et l'on dit: «_Novus rerum nascitur ordo_.») Virgile ayant, par
+hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du
+Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des
+moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans
+l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit:
+
+ Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange,
+ Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
+ C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait,
+ Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait...
+ Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme,
+ L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.
+
+C'est ensuite l'inévitable: _Sunt lacrymæ rerum_. Depuis les
+romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des
+larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela
+existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine:
+
+ Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...
+
+et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du
+dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée.
+
+Enfin, Virgile a dit: «On se lasse de tout, excepté de comprendre».
+Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la
+propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile
+n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont
+encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon
+panthéiste au sixième livre de l'_Énéide_, et Silène, dans la sixième
+églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution.
+
+Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse,
+tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un
+flacon, le bruit de l'océan dans un coquillage, ou le ciel dans une
+goutte d'eau.
+
+Or, le _magnus seclorum nascitur ordo_ n'est qu'un des traits gentiment
+hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un «compliment» de
+bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les
+«larmes des choses», faut-il le rappeler? sont un contresens radical.
+Lorsque Énée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures
+qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque: _Sunt lacrymæ
+rerum_..., cela signifie simplement, comme vous savez: «Notre triste
+renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays! _Nos malheurs y obtiennent
+des larmes_, et l'on y plaint la destinée humaine.» Et, enfin, le mot
+profond: «On se lasse de tout, sauf de comprendre», n'est point dans
+l'oeuvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le
+commentateur Servius.
+
+D'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un
+faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.
+
+Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que
+jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel
+poète. Car toute son oeuvre donne, au plus haut point, l'idée d'un grand
+esprit et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre.
+
+Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et
+restent dans nos mémoires longtemps après que nous ne le lisons plus.
+C'est, dans les _Églogues_, le doux exilé Mélibée et, quoi que j'en aie
+dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre agitée d'une
+divine espérance. C'est, dans les _Géorgiques_, l'hymen de Jupiter et de
+Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des plantes, des
+animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la vie
+rustique,--et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel Orphée
+pleurant l'éternelle Euridyce. C'est, dans l'_Énéide_, l'amour de la
+Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de trente
+ans; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette de son
+fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque d'Hector
+agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la fidélité
+du coeur dans l'involontaire infidélité d'un corps d'esclave;
+l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grâce de la
+jeunesse fauchée; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des
+«travestis» héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout,
+l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et
+pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa «vocation»
+terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux: _Excudent alii_...
+
+Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté
+profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent
+dans le coeur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus
+chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que quelques
+centaines de vers.
+
+Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et même de l'artifice.
+Rien de moins spontané. Virgile est le premier des poètes de cabinet. Il
+détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius,
+Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux
+larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson.
+
+L'_Énéide_ est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de
+force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le
+programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome
+entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille
+d'Actium, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le
+sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait
+sortie des compagnons d'Énée; toute la religion romaine, les dieux
+indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités
+locales, les moeurs et usages publics et privés du peuple romain, etc...
+Virgile y a réussi. L'_Énéide_ est un chef-d'oeuvre de mosaïque, exécuté
+par le plus patient des poètes alexandrins.
+
+Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'il nous a
+laissés. Dans les parties de son oeuvre qu'on lit le moins, sa poésie
+est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de
+Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.
+
+Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est émouvant plus
+émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple,
+dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les
+contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus
+touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un
+joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que
+ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par
+sa douceur d'être appelé «la jeune fille.»
+
+
+
+
+L'AUTEUR DE L' «IMITATION»
+
+
+Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous
+l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idéal, qui se compose de
+chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre? Entre cet
+ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?...
+Cherchons.
+
+Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous
+les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons
+quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer
+terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de
+la guerre de Cent ans.
+
+Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un
+peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par
+son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Église faisaient brûler
+les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur
+d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.
+
+Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement cloîtré. «C'est une
+chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement.» Donc il
+pouvait sortir. «N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais
+recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu.» Donc il
+connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit
+point de grande charge ecclésiastique. «Mon fils, lui dit Jésus-Christ,
+ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on élève les
+autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera
+aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La
+nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le
+supportez en silence.»
+
+Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu: «Qu'avons-nous
+à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce?» Il était
+versé dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout
+à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le
+saint, il cite Sénèque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifié.
+Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.
+
+Quoi qu'il fasse, il reste épris de la beauté, même humaine. Il écrit
+très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut,
+c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a
+beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime
+l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance,
+l'allitération. Sa prose, toute pleine de symétries, est rythmée
+presque toujours, souvent rimée: _Amor modum sæpe nescit, sed super
+omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat.
+Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non
+conturbatur_...
+
+Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou
+magnifiques de la terre, et il se le reprochait: «Que pouvez-vous voir
+ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Vous avez devant vos yeux le
+ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en
+sont-elles pas composées?...» C'est sans doute par un coucher de soleil,
+l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo,
+
+ Une immense bonté tombe du firmament
+
+que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature,
+si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.»
+Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois
+d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne,
+qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne
+prie pas, sinon dans les vers des poètes.
+
+Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec
+l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il
+accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain
+dont la _parole_ est dure et la _voix_ tendre, fait songer à ces
+maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches et la
+couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle
+lumière mystérieuse.
+
+Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même
+à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à
+la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert
+pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par
+exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du coeur d'un autre et
+vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien
+de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux
+que ses entretiens avec Jésus.
+
+Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour
+ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite
+sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'_Imitation_, ou à
+peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né
+de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le
+_Banquet_ l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de
+l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut,
+soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots,
+la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au
+delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un coeur d'homme, un doux
+et tendre coeur, ce moine qui écrivait: «C'est faire beaucoup que
+d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait.
+C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à procurer le bien
+commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts et sa charge,
+personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour soi; mais il
+nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et
+nous avertir mutuellement.»
+
+Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du
+détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les
+choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons
+qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés.
+L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments
+naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le
+monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses
+pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la
+même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour
+les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les
+heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans
+doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée
+religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du
+moins, la nature et la grâce sont d'accord.
+
+Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché à nos plaisirs, il
+nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce désir de
+liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur ce qui
+est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète
+tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux
+événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans
+cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et
+qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de
+plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?»
+
+Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a
+ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la
+sainteté: c'est, dans l'_Imitation_, cette moitié-là qui nous rend
+indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous
+sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un
+_népenthès_; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du
+lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour
+épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste,
+subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous
+prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point
+de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en
+Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.
+
+
+
+
+RACINE
+
+
+Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine»,
+toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle
+ressemble en quelque façon,--si vous écartez la diversité des
+apparences,--à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance
+pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de
+la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans
+le seul amour qui ne trompe pas,--puisque, s'il trompe, nous n'en
+saurons jamais rien.
+
+C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais
+sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes.
+Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre,
+je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu
+comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine,
+qui veut pleurer, viendra à la profession de soeur Lalie», et le mot de
+Racine lui-même, recueilli par La Fontaine dans les _Amours de Psyché_:
+«Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»
+
+Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de
+saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M.
+Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à
+apprendre par coeur _Théagène et Chariclée_, très sensible à la beauté
+de la terre et du ciel: les sept _Odes_ sur Port-Royal sont des paysages
+d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage
+de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les
+ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries
+du soleil couchant.
+
+Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,--inquiète de
+l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore
+espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne
+voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.»
+Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard
+rouge.
+
+Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits
+de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la
+débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce
+sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant.
+C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et si
+violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées.
+
+Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait
+entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit
+qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé,
+flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez
+tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est
+trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et
+tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le
+plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité--et de
+haine--dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la
+passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et
+parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si
+Racine avait aimé comme l'Oreste d'_Andromaque_, jamais il n'aurait su
+peindre l'amour.
+
+Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une
+volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes
+femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et
+le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et
+c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop
+charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait
+enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de
+lettres, à trente-huit ans.
+
+Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice inouï laissa
+en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le monde: mais un
+jour il commence, avec Boileau, l'opéra de _Phaéton_ pour Mme de
+Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire _Esther_ et
+_Athalie_, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois,
+aux répétitions d'_Esther_, on le surprend tamponnant avec son mouchoir
+les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses
+critiques avaient fait pleurer.
+
+Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils
+Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté
+morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et
+contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur
+chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je
+vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu
+qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me
+reste presque plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement_
+en m'arrêtant trop sur cette réflexion.»
+
+Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il
+restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il
+s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à
+l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence
+d'aimer le roi.
+
+Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir déplu à Louis XIV. S'il
+en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de déplaire. On
+est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils Louis, à ce
+_Mémoire_ sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme de Maintenon.
+Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des vingt dernières
+années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les
+paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs affaires. Il était
+grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers:
+
+_Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,_
+
+il en concevait tout le sens.
+
+Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de
+colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux
+Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme
+ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut
+Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon
+moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de
+bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées,
+quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il
+était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...
+
+Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, le plus savant peintre des
+plus démentes amours terrestres,--continuant toujours d'aimer, mais
+d'autre façon,--paya sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, et,
+faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de
+courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop
+indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, et
+tous les amours, s'achèvent en charité.
+
+Il faut revenir à ce verset de l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui semble
+traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni
+plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
+terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer
+qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute
+l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean
+Racine.
+
+
+
+
+MADAME DE SÉVIGNÉ
+
+
+Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.
+
+Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle
+commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les
+copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public
+composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante
+ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives.
+Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de
+choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait
+une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la
+chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la
+littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de
+la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre,
+la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique
+familière et de confidences personnelles--toutes les chroniques qu'on
+fait encore. On citait la _Lettre du cheval_, la _Lettre de la prairie_,
+la _Lettre de la mort de Turenne_, la _Lettre de la mort de Vatel_... Et
+l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière lettre de Mme de Sévigné?
+comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière chronique de Villemot, de
+Scholl ou de Rochefort?»
+
+Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait
+naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de
+mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit
+justement «le brillant chroniqueur».
+
+Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me
+bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle
+eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa
+langue.
+
+Pour le fond, elle avait un bon coeur, du bon sens et un esprit, je ne
+dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque
+rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque
+Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.
+
+Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la
+nourrit des plus sottes idées de grandeur.
+
+Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire
+qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les
+«penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques
+réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas
+un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas
+moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les
+opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme
+eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre
+Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue»
+parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais
+le roi, même un peu, etc.
+
+Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité
+et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de
+tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie
+de Mme de Sévigné est curieuse,--plus peut-être que ses écritures.
+
+Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous
+rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un
+fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à
+vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses
+lettres--et Mme de Grignan.
+
+Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment
+l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,--et
+elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui
+déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour
+en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la séparaient
+de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus aisément,
+d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le
+modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», l'obsédante
+représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement les puissances
+de l'âme que ne ferait sa présence réelle.
+
+Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à
+dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se
+rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la
+furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais
+il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse
+l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors
+l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et
+se tendait toute.
+
+Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de
+la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à
+adorer une Ombre--comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la
+détourna de mal faire.
+
+C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement
+que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais
+d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir,
+écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas
+aimée de vous: _croyez-m'en_.»
+
+Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante impitoyable qui ne
+l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle
+ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son coeur, et que c'était
+un garçon tout simplement délicieux.
+
+Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste,
+il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement
+intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son
+goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve.
+Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que
+lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui
+chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit
+immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est
+quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.
+
+Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive
+affection pour cette grosse mère-la-joie,--qui fut à certaines minutes,
+je le crois, une mère de douleur.
+
+
+
+
+LA BRUYÈRE
+
+
+Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer.
+Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres».
+Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types
+les plus nobles--et les plus précoces--de cette espèce si étrangement
+mêlée.
+
+Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit
+n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau,
+Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la
+connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses
+atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit
+nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa
+pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de
+jugement, mais on sent qu'elle était grande.
+
+Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les
+malveillants diraient: un vieux garçon mécontent des femmes et un
+littérateur mécontent de la société.
+
+Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en
+pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve
+contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il
+semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour
+pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure
+célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter
+d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du
+grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités
+humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de
+réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à
+Condé.)
+
+Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation
+admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de
+sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là
+une de ses plaies vives.
+
+Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du
+peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la
+finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement
+révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique
+à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil
+ordre social, le peuple et la cour («L'on parle d'une région...» etc.,
+et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et sur la guerre
+(«Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus noir pessimisme
+est répandu dans le chapitre de l'_Homme_. Personne, enfin, n'a mieux vu
+la vanité du décor politique, social et religieux de son temps, et n'a
+entendu plus de craquements dans le vieil édifice. Trois grands faits
+dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de l'argent, le déclin
+moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le clergé et sur l'Église
+par la «fausse dévotion». Les _Caractères_ annoncent les _Lettres
+persanes_, qui annoncent tout.
+
+Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des
+_Esprits-Forts_ ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le
+reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en
+avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le
+spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et
+sent--déjà--la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.
+
+Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut
+l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains.
+Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a,
+je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées
+généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable
+et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du
+dix-huitième siècle. («Venez dans la solitude de mon cabinet...» etc.)
+J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme que la plupart des
+Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins «gobeur».
+
+Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de
+«styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des
+recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est
+de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de
+Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un
+réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera
+plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.
+
+Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au
+chapitre des _Femmes_, est un roman en cent lignes, ce qui est sans
+doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs
+dans les quatre-vingts pages de la _Princesse de Clèves_ (je ne compte
+pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'_Adolphe_.
+
+La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,--sentiment profond
+de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir
+clair et d'être supérieure ce qui nous offense,--est une sorte de
+néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les
+remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur
+l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire tout le
+bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on
+aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime, cela
+suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des
+choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)--Il a
+senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son
+temps. Dans le chapitre de la _Ville_, il plaint les citadins qui
+«ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses
+largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre
+et enfumée... ne se préfère au laboureur qui _jouit du ciel_...» Tout ce
+que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand
+n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a
+des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui _touchent_ et où l'on
+aimerait à vivre.--Il me semble que _l'on dépend des lieux_ pour
+l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.»
+
+L'auteur des _Caractères_ était essentiellement de ces esprits ouverts,
+«vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une
+bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et
+pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les
+hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes
+futures de la pensée et de la vie humaine.
+
+Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle.
+Il est de tous les écrivains de ce temps-là,--sans peut-être en
+excepter Molière ni Saint-Évremond,--celui qui, revenant au monde,
+aurait le moins d'étonnements.
+
+
+
+
+JOUBERT
+
+
+Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a
+une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être
+venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un
+symboliste accompli--et innocent.
+
+D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies
+angéliques,--qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste
+irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert,
+Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante.
+Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville
+de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes
+gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des
+villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en
+apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la
+Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.
+
+Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il
+épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse,
+très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,--et ce sera très juste en
+dépit de la chronologie,--qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin.
+
+Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de
+Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces
+commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que
+l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons
+aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et
+où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus
+élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.
+
+Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la
+maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la
+des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait,
+dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et
+n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près
+vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des
+façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les
+cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»
+
+Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou
+plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas
+que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement.
+Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les
+mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon,
+en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est
+incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre:
+«L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les
+événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être
+malléables.»
+
+Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement,
+un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du
+réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce
+reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en
+tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le
+dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que
+l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une
+prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain
+de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un
+grain que l'Éternel a créé et mis en oeuvre. Par sa ductilité, par les
+creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les
+décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant
+son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le
+détruire aisément...»
+
+Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores,
+comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le
+singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon:
+«Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en
+entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de
+cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain».
+On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle,
+Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est
+violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec
+une plume d'ange.»
+
+En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce
+qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir
+s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus
+grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté
+politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force
+matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction
+qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique
+elle-même est une sorte de poésie.»
+
+Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme
+_n'habite_ que sa tête et son coeur; que la langue est une _corde_ et la
+parole une _flèche_; que l'âme est une _vapeur allumée_ dont le corps
+est le _falot_; que certaines âmes n'ont pas d'_ailes_, ni même de
+_pieds_ pour la consistance, ni de _mains_ pour les oeuvres; que
+l'esprit est l'_atmosphère_ de l'âme, qu'il est un _feu_, dont la pensée
+est la _flamme_; que l'imagination est l'_oeil_ de l'âme. Plus loin, je
+vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une
+flamme, est un _champ_, puis un _métal_; qu'il peut être _creux_ et
+_sonore_, ou bien que sa _solidité_ peut être _plane_, si bien que la
+pensée y produit l'effet d'un _coup de marteau_; puis, qu'il ressemble à
+un _miroir concave_, ou _convexe_; qu'il y fait _froid_, qu'il y fait
+_chaud_; que la pudeur est un _réseau_, un _velours_, un _cocon_, etc.,
+etc.
+
+Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la
+matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font
+jamais d'autre.
+
+Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités
+quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son
+«angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux
+petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son
+mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce
+sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment
+maniaques qui sont comme en marge des littératures...
+
+Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les
+deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le
+distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point
+la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul
+inattendu, mais authentique.
+
+
+
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+
+Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui
+a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le
+plus de rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses
+«descriptions»--description d'un homme, d'une littérature, d'un art,
+d'une société, d'une époque, d'un pays--ressemblent à des
+constructions massives et serrées. Sous les propositions qui
+s'enchaînent, les séries de faits se commandent,--telles les assises
+successives d'un monument. Taine est un prodigieux bâtisseur de
+pyramides.
+
+Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des
+théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus
+savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un
+ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par
+l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début,
+s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il
+s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle
+que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui complète les
+faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de
+justifier des lois. Toute philosophie est poésie.
+
+Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que
+ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il
+croyait uniquement percevoir, observer et classer.
+
+La théorie qui est censée former le support de l'_Histoire de la
+littérature anglaise_ ne rend bien compte que des individus médiocres;
+elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle
+n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à
+voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les
+montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où
+nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et
+au moment. L'_Histoire de la littérature anglaise_ est un livre
+splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite
+à d'assez modestes truismes.
+
+Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'oeuvre d'un
+artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se
+rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.
+
+En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe
+donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou
+le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des
+causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a
+vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables.
+Décomposés de la même façon, le moyen âge et l'antiquité lui eussent non
+moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Périclès, si
+Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à
+cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans
+le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son
+neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants... vous vous rappelez?)
+
+Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les
+connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique
+prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution».
+Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la
+transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc
+ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions
+jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en
+quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles
+enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous
+revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations
+libres?
+
+Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'oeuvre
+de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son
+esprit.
+
+Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret
+qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par
+des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie,
+ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au
+symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse
+surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce
+positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les
+mots.
+
+Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses
+études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un
+ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a
+vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une
+autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout
+cherchés dans les livres.
+
+Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits
+inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la
+force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang
+et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César:
+Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.
+
+Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le
+réel aux simplifications et aux généralisations les plus
+impérieuses.--Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman
+naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.
+
+Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini
+par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était
+évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale,
+et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à
+décourager.
+
+Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu
+énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses
+raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques
+civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point
+enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait
+eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda--ou
+accepta--des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande
+mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.
+
+Mais cela n'a point aboli son oeuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de
+nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,--celle qui
+commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,--garde très
+profondément son empreinte.
+
+On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui
+entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine
+est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre
+l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une
+vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont
+en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine
+comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on
+l'abandonnera pendant trente ans,--pour lui revenir.
+
+
+
+
+FERDINAND BRUNETIÈRE
+
+
+Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des
+hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de
+l'image que le public s'est formée de lui.
+
+Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du
+grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et
+par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce
+qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième
+siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.
+
+En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et
+la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et,
+jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels.
+C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux
+premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a
+touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement,
+souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne
+serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature
+française.»
+
+Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans.
+Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais
+jadis.
+
+Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.
+
+Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un
+livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins
+voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer»
+dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse».
+Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non à
+lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements
+il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé
+ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.
+
+Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste
+en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de
+volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages
+écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de
+succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons»
+inaperçues et surprenantes.
+
+Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du
+moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de
+l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le
+darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est
+l'histoire même.
+
+Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine
+étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe
+des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système,
+un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des oeuvres
+particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions
+végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités
+réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les
+oeuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.
+
+Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la
+poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies,
+où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait
+parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes
+comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même
+s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers
+un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du
+développement de ces deux plantes...
+
+La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours
+_contre_ quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il
+nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à
+ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des
+catapultes en réserve.
+
+Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique
+extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en
+y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais
+de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais
+cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un
+pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de
+l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il
+est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et
+pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité
+publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et
+des institutions auxquels il ne croyait pas.
+
+De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné,
+activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la
+vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme
+intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et
+d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,--à une
+extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très
+singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle
+d'un Musset ou d'un Byron.
+
+... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un
+moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de
+dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de
+son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout
+plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule,
+sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir
+métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore?
+
+Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux.
+Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.
+
+
+
+
+FRANÇOIS COPPÉE
+
+
+On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des
+écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons,
+des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il
+des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est
+trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de
+ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus
+lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens,
+puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.
+
+Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en
+prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque
+que l'auteur de la _Grève des forgerons_ est adroit, en effet, comme un
+ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire
+que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique
+de son oeuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en
+laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.
+
+Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants
+contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste
+voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a
+écrit _le Lys_ et _l'Enfant des armures_ et ciselé d'irréprochables
+petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses
+délicieuses _Intimités_, une sensualité fine et languissante, maladive
+un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie
+parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le
+symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le
+considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas
+que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très
+«avancé».
+
+Or, tout de suite après _le Reliquaire_ et _les Intimités_, M. François
+Coppée, chose assez inattendue, écrivait _les Humbles_. En vers modestes
+et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple
+exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme,
+en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où
+s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une
+sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite
+le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard
+des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mère.
+
+On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces
+récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque
+chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose
+cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M.
+Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente
+complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son coeur et qu'il ait
+trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des moeurs, des
+souffrances et des mérites des «humbles»,--et non point des «humbles»
+pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des
+«humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,--une autre
+douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de
+tours de force.--En somme, Coppée, dans ses _Humbles_, a presque créé un
+genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.
+
+Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre
+restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non
+rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et
+franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à
+moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur,
+hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent
+les existences humbles ou médiocres, sinon leur dédain pour cette
+humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppée les
+aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une
+sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout
+petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs
+ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des
+détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du coeur.
+Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à celui des
+romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter nos
+écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.
+
+D'autre part, l'auteur des _Humbles_ et des _Contes rapides_ est, comme
+on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre
+nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague».
+L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de
+ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.
+
+Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de
+nos contemporains qui ont fait des tragédies,--oui, des tragédies en
+cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des
+événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des
+situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions
+les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les
+plus nobles et les plus hauts dont l'humanité soit capable. Faire des
+tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de
+courage, de persévérance, de gravité et de foi.
+
+Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un
+railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un
+ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M.
+François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de
+nos poètes qui soit de Paris à ce point.
+
+Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair
+génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments
+du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de
+l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement
+du barricadier. Ses causeries du _Journal_ nous le montrent baguenaudant
+à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et
+frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux
+politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble
+imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand
+Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté
+héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie,
+se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste
+toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis
+quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir insensiblement le
+Béranger de la troisième République.
+
+Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa
+simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère
+d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes,
+il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle
+faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a
+réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers
+les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil
+couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres
+de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie
+pénétrante que cette si jolie _Arrière-Saison_...
+
+
+
+
+EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ
+
+
+Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à
+«considérations»,[4] de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à
+des idées générales.
+
+ [Note 4: Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à
+ considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit,
+ comme disait Renan, _cum grano salis?_ Du moins j'y ai
+ tâché.]
+
+Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture,
+avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant
+beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.
+
+Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix
+ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de
+nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je
+crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute
+et mélancolique,--mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes
+raisons qui la font mélancolique,--il ne paraît pas d'aplomb dans sa
+vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.
+
+Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière eût été
+toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du
+gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action.
+Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux
+jours, des _Mémoires_ où l'on remarquerait de la finesse et de
+l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations
+de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus
+difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont
+pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la
+nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à
+se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M.
+de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.
+
+Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a
+connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est
+un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a
+découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez
+pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert
+ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de
+Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé
+son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé
+dans son pays.
+
+D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et hardi. Il n'a peur ni
+des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très larges
+vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces derniers
+temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est académicien, qu'il
+mène forcément une vie plutôt artificielle et mondaine, la vie que son
+nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon
+d'une coterie, au moins d'une société, avec qui sa pensée intime n'a
+presque rien de commun, il semble, en quelque manière, exilé dans son
+monde.
+
+Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son _credo_.
+Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à
+ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure
+taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de
+renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou
+philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière:
+«J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la
+conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement
+coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra
+confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé _de_ sa religion et
+exilé _dans_ sa morale.
+
+Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se
+penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir
+avec les masses, il épie le réveil, la transformation morale qui se
+prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement
+évangélique d'intention.--Et cependant pas de style moins évangélique et
+moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et
+d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré
+invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un
+fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde
+en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin.
+Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui.
+Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement
+compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque
+capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son
+grand style.
+
+C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au
+front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait
+songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.
+
+
+
+
+PAUL HERVIEU
+
+
+C'est le peintre le plus véridique des moeurs de ce petit monde qu'on
+appelle «le monde».
+
+Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle
+qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque,
+l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du
+guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et
+superficielles.
+
+Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce
+que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la
+«physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la
+mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son
+fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne
+sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer
+des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas--et pour jouir. Il
+nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette vie-là et celle
+que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les «joyeuses»
+des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins
+polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas d'être
+inoffensifs.
+
+_Flirt_ exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la
+niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des
+plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un
+adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité,
+de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.
+
+Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé,
+inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du
+décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit
+forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les
+révèle dans _Peints par eux-mêmes_, ce quasi chef-d'oeuvre. Il ne s'agit
+pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions
+tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand même, mais
+de sensualité toute crue, de vices, de vilenies déshonorantes, de
+crimes, de «faits-divers» de forte saveur. Escroquerie, avortement,
+chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrénées, de même essence
+que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les «fortifs», par un
+coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hinglé
+et de l'exquise Mme de Trémeur. Certains mondains redeviennent ainsi
+des primitifs, et même des primates. Mais la surface reste souriante et
+concertée, et la bonne douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien
+compris.
+
+M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'oeuvre par
+laquelle, surtout, il vaut.
+
+Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du
+monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en
+dehors des conventions (_Diogène le chien_). Puis il a compris et aimé
+les humbles héroïques (l'_Alpe homicide_) et hanté la montagne et la
+vierge nature avant les salons.
+
+De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable
+clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison:
+«Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»
+
+Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce
+sont des fous (_l'Inconnu_, _les Yeux verts et les Yeux bleus_), et
+étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du
+système nerveux (_l'Exorcisée_).
+
+De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la
+grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et
+continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.
+
+Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre--sans compter
+certains exercices d'observation minutieuse et ironique (_Deux
+Plaisanteries_)--ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le
+plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi--et le moins
+suspect d'illusion ou de complaisance--des infortunés mondains[5].
+
+ [Note 5: Encore plus vrai depuis l'_Armature_.]
+
+Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une
+syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et
+coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et _mutatis mutandis_ (relisez,
+je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné
+de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6].
+
+ [Note 6: Et mieux vaut.]
+
+
+
+
+MARCEL PRÉVOST
+
+
+Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je
+n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons
+naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.
+
+La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette
+constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous
+faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre
+pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste?
+Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en
+parlez que par envie.»
+
+Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'oeil et la sûreté de
+calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans,
+à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée
+de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor
+Cherbuliez n'avaient cessé d'écrire, il proclama qu'il était urgent
+d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise était
+libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, répondit:
+«Asseyez-vous donc.»
+
+Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,--romanesques si l'on
+veut (je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette
+étiquette),--disons simplement des romans d'amour, où je vois bien
+qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où
+je doute parfois qu'il y ait plus de chasteté.
+
+Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des
+enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de
+sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,--connaissance qui
+n'abonde pas chez nos écrivains,--et, spécialement, de l'exacte notion
+qu'il avait du «péché».
+
+Son premier roman, le _Scorpion_, est remarquable par de très justes
+descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes
+particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.--Dans
+_Mademoiselle Jaufre_, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il
+développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui
+«fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la
+nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive,
+c'est le péché qui révèle la loi.--L'inspiration de la _Confession d'un
+amant_ est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le tolstoïsme filtré
+de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, ayant mâché la cendre
+amère que la faute laisse après soi, n'a plus de repos qu'il n'ait
+trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui dévouer son corps et
+son âme, et se précipite de l'amour dans la charité...
+
+On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même
+les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et
+équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment
+aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M.
+Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans
+l'_Automne d'une femme_, s'encadrent entre deux confessions, deux
+entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est
+singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie
+irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en
+reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à
+peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux,
+de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits
+que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert
+Liauran de M. Paul Bourget.
+
+Il semblait que, par la _Confession d'un amant_, M. Marcel Prévost se
+fût lui-même condamné à une certaine sévérité d'imagination et de
+style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du libertinage
+dans ses _Lettres de femmes_ et dans ses études sur l'_Adultère_. À
+mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un romancier
+purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité dangereuse,
+qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb à la
+fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: la spécialité
+d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, consulté par
+les perruches troublées.
+
+Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente
+et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque
+austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans
+la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille
+toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme
+sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre
+lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse
+enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou,
+sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût
+l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de
+l'érotique chrétien[7].
+
+ [Note 7: Encore plus vrai depuis les _Demi-Vierges_.]
+
+
+
+
+LE CHAT-NOIR
+
+
+Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser,
+qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un
+volume de ses _Gaîtés_. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a
+été et ce qu'il a fait.
+
+Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la
+lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en
+tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui
+pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente
+l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.
+
+Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu
+ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat--non
+gratuitement--s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le
+chat qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en
+lui ouvrant l'intelligence.
+
+Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé,
+mis à la portée de l'oie une partie du travail secret qui
+s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.
+
+Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le
+poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu
+Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le
+naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et
+d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la
+«poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs,
+les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que
+«marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»
+
+Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme».
+Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri
+Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un oeil-de-boeuf ouvert sur
+l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que le
+mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive
+gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice
+Donnay?
+
+Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens.
+Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point
+ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent
+ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour
+sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du _Temps_ et du
+_Journal des Débats_. Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans la
+«Rose-Croix», ni dans la poésie symboliste. Il a raillé celle-ci,--oh!
+les étonnants vers amorphes de Franck Nohain!--comme il avait décrié
+d'abord le naturalisme de Médan.
+
+Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la
+vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut
+sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille
+est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'_Épopée_, de Caran d'Ache.
+Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.
+
+Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la
+«caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et
+il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté
+française».
+
+Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux
+nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer
+tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement
+enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le
+burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De
+même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme
+fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties
+de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures
+bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, par
+le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur «maboulisme»,
+impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze dernières années...
+
+(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent
+dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était
+pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et
+langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais
+avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou
+sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment--ou le moyen--d'aller, en
+1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à
+l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs
+élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique
+dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis
+bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)
+
+Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique,
+qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du
+monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des
+histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner
+l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble
+le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien,
+mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très
+parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre
+de nos esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.
+
+Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser
+un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son
+aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.
+
+
+
+
+LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET
+
+
+C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal»
+qu'on lui pourrait consacrer:
+
+À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt
+d'armes, et le tue.--Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans
+la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.--En Crimée, il traverse
+les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre
+côté.--Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait
+comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.--À Sedan, il conduit
+une des charges héroïques.--Il entre dans Paris avec l'armée de
+Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de
+modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut,
+parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain
+aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de
+relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de
+la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une âme hésitante
+et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour
+lui les circonstances atténuantes.)--Quelques années après, il démolit
+une statue de la République.--Un peu plus tard, ayant réfléchi, il met
+sa main dans celle de Gambetta.
+
+Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un
+peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa
+personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un
+extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec
+les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante
+d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de
+bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux
+médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes,
+vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des
+bourgeois.
+
+Né pour la guerre,--et pour la guerre d'autrefois, celle qui était
+vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le
+premier rôle,--il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux
+dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image
+d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries,
+Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous
+montrerait, la soixantaine venue, le général rêvant. Rêvant à quoi? On
+ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.
+
+Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un
+maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général
+risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse,
+empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires,
+commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et
+d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit
+proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse,
+le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son
+emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre
+son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à
+vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous.
+Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les
+grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il
+se sent désorienté et désheuré.
+
+Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un
+autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des
+formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout
+semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie.
+Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme
+on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en ignorant ce
+qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux millions
+d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir rasant, et
+tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui
+en détient le secret?
+
+Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au
+déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la
+guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable,
+ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à
+ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros»,
+il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura
+servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas
+su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée,
+encline au respect...
+
+Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet
+immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à
+payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne
+pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces
+troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui,
+que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à
+l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il
+n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle.
+Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.
+
+Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le fait a
+été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il aurait
+trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement et sa
+défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations
+optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement
+maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui
+ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du
+maréchal Leboeuf sur les boutons de guêtre.
+
+
+
+
+LES VEUVES
+
+
+À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir
+aimé son défunt «pour lui-même»,--ne croyez pas que ce soit facile, le
+rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme
+célèbre.
+
+On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop
+détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable;
+de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les
+miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles
+n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout
+d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le
+Larousse!
+
+Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à
+exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider
+ses fonds de tiroirs, à publier ses oeuvres posthumes, niaiseries de
+jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indéfiniment, et ces
+oeuvres posthumes, elles pourraient les écrire elles-mêmes. Elles les
+écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le commerce du défunt», selon
+l'épitaphe connue.
+
+Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur
+illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non
+comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles
+détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de
+l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son
+successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien
+si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,--la mode
+étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes
+filles,--si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent
+Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un
+«Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.
+
+Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui
+eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant
+l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs;
+en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se
+donnant l'air--piété touchante--d'être pareilles aux personnages que sa
+futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de
+deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique,
+qu'une méchante langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que ce
+pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»
+
+Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au
+mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont
+cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire,
+comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui
+a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement.
+Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée,
+l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus
+délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce
+qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont
+dépositaires.
+
+Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante
+peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par
+le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se
+souviennent.
+
+Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après
+leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue,
+que toutes soient ainsi.
+
+Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont
+aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire
+indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à
+même de dégager de l'oeuvre commune l'apport du défunt. Et il a
+quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était assurément
+généreux et d'une exquise piété détournée.
+
+Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut
+connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public;
+dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et
+discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons
+saluée tous avec le respect le plus ému pour le _noli me tangere_ de sa
+profonde et silencieuse douleur.
+
+... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se
+ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et
+rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer
+que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes,
+qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une
+vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus
+riches de sens, à l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, à
+partir d'un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions
+confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées
+que celles des animaux, et pleines, en outre, d'épouvante et de douleur,
+à cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complète; et que l'auteur
+de _Boule-de-Suif_, de _Pierre et Jean_, de _Notre Coeur_, soit entré,
+vivant, dans l'éternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les
+microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front
+se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner...
+
+Et je vois à quel point je me suis trompé il y a cinq ans, et j'ai
+presque un remords. C'était à propos du volume intitulé: _Sur l'eau_, où
+des méditations moroses, des soliloques désespérés alternaient avec
+d'admirables descriptions de paysages marins. J'écrivis alors,
+étourdiment:
+
+«... Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne
+vous les donne pas pour très neufs,--ni lui non plus, je pense... C'est
+beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire
+qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de
+_Bel-Ami_; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, «nous
+en monte un,» dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait
+que le pessimisme trop étalé m'offense presque autant que l'optimisme
+béat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilégiés de
+ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment
+dans son corps, et qu'on est préservé des extrêmes douleurs morales par
+la littérature et l'analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de
+plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur
+devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà
+développées par d'autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande
+misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors,
+je crains un peu de rhétorique.»
+
+Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais dû reconnaître, dans
+le cas de Maupassant, autre chose qu'un plaisir d'orgueil et d'ironie à
+constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre chose qu'un
+plaisir de langueur à s'abandonner aux mélancolies que versent certains
+crépuscules ou que distillent certains brouillards; bref, autre chose
+que de la littérature. J'aurais dû m'apercevoir que la tristesse secrète
+de notre ami n'avait rien de concerté et n'avait rien de délicieux;
+j'aurais dû deviner chez lui le rongement d'une idée fixe, le ravage
+continu d'une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était vanité,
+et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à l'heure qu'il
+est. Les contes où «il a peur»,--comme _le Horla_ et une demi-douzaine
+d'autres dont les titres m'échappent,--n'étaient point des fantaisies;
+non plus que, dans _Bel Ami_, la description du détraquement lent d'un
+cerveau par l'idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans _Pierre et
+Jean_ et le héros de _Fort comme la mort_, et celui de _Notre Coeur_,
+durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous montrent à
+quel point le travail d'une idée fixe, altérant sans cesse, pour celui
+qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le peut
+rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de Maupassant
+hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs mois, en mer
+ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie simplifiée, toute
+physique et tout animale, où il pût oublier l'ennemi sourd, l'ennemi
+patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait parmi nous, cette
+fièvre d'amusement, et de plaisanteries, et de jeux presque enfantins,
+qui était encore comme une fuite, une évasion hors de soi... Vains
+efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux compagnies «joyeuses»;
+il aimait la naïveté des «Boule-de-Suif» ou des «grosses Rachel»;
+parfois, avec une grande affectation de sérieux et une grande dépense
+d'activité, et comme si ces choses eussent été infiniment plus
+importantes que les livres qu'il écrivait (rarement il consentait à
+parler littérature), il organisait des «fêtes» compliquées, volontiers
+un peu brutales; mais, sauf les minutes où il s'appliquait, jamais on ne
+vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il
+était loin... très loin... À quoi pensait-il, le pauvre garçon?
+
+C'est donc avec le sang de son âme qu'il écrivait, lui, ses lamentables
+variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont
+tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un:
+«Quelle vanité que la gloire!» C'est assurément un des biens dont on
+jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment
+la gloire que lorsque le temps l'a consacrée; et d'ailleurs nous voyons
+que la «notoriété» de très grands artistes est surpassée, de leur
+vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien
+pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que
+d'envier les hommes illustres après qu'ils sont morts. Que tel
+assemblage de drames porte le nom de Shakspeare et que tel entassement
+de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que leurs
+oeuvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là plutôt que
+de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, qu'est-ce que
+cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare? Songez qu'Homère
+n'est peut-être pas le nom de l'auteur de _l'Iliade_, et dès lors
+qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de développer
+gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour les humbles.
+Du moment que «tout est vanité», il est excellent que tout soit vanité
+pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là qui seraient
+affreuses.
+
+Or, pour en revenir à l'auteur de _Bel Ami_, sans doute la gloire de son
+oeuvre sera de longue durée; mais nous voyons que pour lui, la
+jouissance n'en aura même pas été viagère. Qu'a été, pendant dix-huit
+mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant?
+
+... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans,
+_Boule-de-Suif_, _la Maison Tellier_, _Mademoiselle Fifi_, et les autres
+petits récits dont ces chefs-d'oeuvre étaient accompagnés. Cela parut
+nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond,
+excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de
+lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité
+élémentaire et toute en instincts. La philosophie qu'on en pouvait
+dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son
+nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une
+intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or,
+chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de
+suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle
+«santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne
+ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir
+fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que
+cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les
+couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.
+
+On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une
+sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature
+vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui,
+d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de
+bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase
+offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,--à
+laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges
+reviennent par le plus long,--était celle d'un jeune «Huron» de génie.
+Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il
+perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix
+années. Mais, s'il apprit à «voir» et à rendre ce qu'il voyait, il
+n'apprit rien de plus,--heureusement. S'il garda, avec plus de largeur
+et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'_Éducation sentimentale_,
+il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora également
+les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins malades, et la
+trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des époques où notre
+littérature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus
+travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit comme une source de
+belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque
+manière innocent. Rien de commun entre cette sensualité et celle de M.
+Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, qui est celle d'un moine
+tenté, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de défendu et
+la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y croyait pas. Cela se sentait,
+et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes lui furent si indulgents.
+
+Tel il fut dans les commencements de son oeuvre. Il rappelait,--avec un
+style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde
+moitié du dix-neuvième siècle)--les conteurs d'autrefois et, si vous
+voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et _Bel-Ami_ semblait une
+«remise au point», après un siècle et demi, du _Paysan parvenu_...
+
+Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par
+être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature,
+inassouvissable. Et c'est pourquoi, dans les derniers livres de
+Maupassant, lentement, le _surgit amari aliquid_ fait son oeuvre.
+
+Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort.
+Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien
+à expliquer. Pour que la philosophie du _Cas de Mme Luneau_ ou même de
+_Marroca_ fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde,
+et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la
+porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude
+et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre,
+l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux
+sens...
+
+À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit.
+Son observation s'attriste,--et s'affine aussi, à mesure qu'elle
+s'étend. Et, à mesure que son coeur s'amollit et que s'y ouvre la divine
+fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.
+
+D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en
+même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux
+objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous
+décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les
+comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il
+a dépassé,--sans trop savoir d'ailleurs où il va,--ce naturalisme
+rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. _Fort comme la
+mort_ dit un amour «fort comme la mort» en effet, et raconte à la fois
+le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de
+vieillir.--_Notre Coeur_ flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si
+l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était
+conçu dans les _Soeurs Rondoli_, il est clair qu'il n'y trouvera plus
+jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée
+dans l'oeuvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en
+somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les
+décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce
+n'est plus les répudier.
+
+Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter
+les signes extérieurs,--actes, gestes ou discours,--des sentiments de
+ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui
+quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et
+le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être
+combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par
+_la Maison Tellier_, finit par _Notre Coeur_. Très sommairement, son
+histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par
+l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes
+spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute
+aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce
+de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette
+transformation...
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+LE LYS ROUGE
+
+
+«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais
+parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de
+ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de
+non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions
+peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils
+admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils
+admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...»
+
+Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du
+roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du
+_Lys rouge_.
+
+Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans
+notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre,
+j'aperçois, au travers des guirlandes de causeries et d'épisodes dont
+il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très violent,
+surprenant d'âpreté et de cruauté.
+
+Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait,
+mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un
+autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera,
+elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et
+l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se
+donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient
+la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de
+coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le
+sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les
+étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il
+rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le
+torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela
+s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de
+baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en
+disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous,
+toujours.» Et elle s'en va, désespérée...
+
+Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non
+inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour
+sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre
+volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées dans leurs modes,
+et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste décente,
+mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni les garnis
+modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à fritures, ni
+l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le _durus amor_,
+celui qui, comme dit le poète Lucrèce:
+
+ _...in silvis jungebat corpora amantûm._
+
+C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni
+Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et
+Laure; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul
+amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui défaillit
+dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C'est
+celui de Phèdre qui meurt, d'Ériphile qui dénonce, d'Hermione qui fait
+tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hésiter sur la nature de
+cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui
+avoir jamais parlé: on ne saurait donc dire que c'est l'âme de ce jeune
+prince dont elle est éprise.
+
+Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la
+sensation,--soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire,
+qu'on la demande à une créature en particulier, et à celle-là
+seulement,--s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complète
+insouciance de la personne, et, dans le second cas, engendre aisément
+la haine, par la peur d'être frustré. Et ainsi (car telle est la duperie
+des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le plus fort,
+cet amour-là n'implique «l'amour». Il est égoïste par définition; il est
+amour au même titre que la soif ou la faim.
+
+_Le Lys rouge_ enseigne précisément ce qu'un amour de cette sorte, étant
+inséparable de la jalousie,--et d'une jalousie dont l'objet est concret,
+délimité, visible et tangible,--contient nécessairement de haine. C'est
+ce qu'exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la
+morale de cette histoire. «Les fautes de l'amour seront pardonnées,
+dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais
+l'amour sensuel est fait de haine, d'égoïsme et de colère autant que
+d'amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j'ai été
+assailli d'une nuée de pensées violentes. Je revenais de l'albergo...
+J'étais inondé d'une joie céleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut
+qu'une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d'Ève. Car,
+près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lèvres
+de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même
+votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant
+sourire, j'ai eu envie de vous tuer.»
+
+Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce
+roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le
+raccourci de drame anonyme où je l'ai résumé en commençant, peut-être
+hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se pourrait passer
+aisément entre habitués des fortifications ou des boulevards extérieurs:
+car les «faits-divers» nous avertissent que c'est surtout dans ce
+monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et les violences
+effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait fort bien être
+une fille; le premier amant, quelque rôdeur de barrière, et le second,
+quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci ne joue point
+du couteau, mais je vous prierais de considérer que l'autre tape sur sa
+bonne amie, et que les sentiments du trio sont admirables de simplicité
+et de brutalité farouche. Assurément, ce sont de purs «instinctifs».
+Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s'appelle Titine, et
+l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des Ternes.
+
+Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellème; elle est la fille d'un
+financier puissant, la bru d'un ministre du second empire, la femme d'un
+ministre de la troisième République. C'est une femme très élégante et
+très distinguée. Le premier amant se nomme Robert Le Ménil. C'est un
+sportsman accompli, et c'est «l'homme du monde» en soi. Le second amant,
+Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modèle, de loin en loin,
+des cires et des médaillons d'un goût tourmenté et subtil. Ils sont,
+tous trois, non seulement «du meilleur monde», mais du plus raffiné.
+
+Nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans le roman finement
+féroce de M. Paul Hervieu: _Peints par eux-mêmes_. Les amours de Mme de
+Trémeur et de Le Hinglé, ces deux parfaits mondains, ressemblaient à une
+histoire de cour d'assises: l'avortement, le vol, le chantage, le
+suicide enfermaient la trame. Les amants du _Lys rouge_, n'ayant point
+d'embarras d'argent, ne paraissent capables que de «crimes passionnels».
+Mais enfin, vous voyez que les romans mondains redeviennent
+singulièrement brutaux, c'est-à-dire véridiques. Les héroïnes de
+Feuillet, même perverses, gardaient dans leurs erreurs des façons qui
+passaient pour «aristocratiques». Elles avaient des suicides élégants:
+suicide équestre, comme celui de Julia de Trécoeur, suicide neigeux,
+comme celui de Charlotte d'Erra. Elles avaient des sens, nous n'en
+saurions douter; plusieurs étaient même détraquées avec grâce. Mais
+quand elles «concluaient», nous n'en étions qu'à peine avertis. Ce par
+quoi elles étaient, au fond, des bêtes de joie,--et de tristesse,--nous
+était discrètement dérobé. Nulle part vous n'y reconnaissiez
+l'application sincère de ces axiomes inspirés à Bourget par le théâtre
+de Dumas: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux
+conventions humaines. Il est _sauvage et libre_, malgré les codes et les
+modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme _dépouille
+avec ses vêtements toute sa personne sociale;_ elle redevient pour celui
+qu'elle aime ce qu'il redevient, lui aussi, pour elle: _la créature
+naturelle et solitaire_ dont aucune protection ne garantit le bonheur,
+dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Or, ni M. France, ni M.
+Hervieu ne nous dissimulent que l'amour sensuel est, en effet, le grand
+niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du monde ou la grande
+dame a, comme les autres, ses heures simplement brutales et peut avoir
+même ses minutes «canailles». Par-dessus George Sand et Octave Feuillet,
+ils renouent,--oh! très librement et en y ajoutant combien!--avec
+l'audacieux roman du dix-huitième siècle, celui de Crébillon fils, de
+Diderot et de Laclos.
+
+Toutefois,--et c'est par où M. Hervieu semble rester plus près de la
+vérité commune,--Mme de Trémeur et Le Hinglé n'étaient point des êtres
+exceptionnellement intelligents. Mais,--et c'est ici que commence le
+paradoxe du _Lys rouge_,--la comtesse Martin et surtout Jacques
+Dechartre nous sont donnés comme des êtres de choix, singulièrement
+conscients, et d'un esprit tout à fait supérieur.
+
+Thérèse exprime continuellement des pensées délicates, ingénieuses et
+profondes, puisque ce sont les pensées mêmes de M. Anatole France. Elle
+a l'esprit philosophique et libre. Elle n'a aucun des préjugés de son
+éducation et de sa caste, se plaît à errer dans les rues populacières et
+emmène avec elle, en voyage, un bohème ivrogne à cache-nez rouge. Elle
+est fort au-dessus des «convenances». Mais peut-être direz-vous que, si
+elle est philosophe dans ses propos, c'est qu'elle reçoit Paul Vence à
+sa table et qu'elle a de la mémoire; que c'est un instinct secret qui
+lui fait trouver plaisir aux rues mal soignées et fortement odorantes où
+grouille de l'humanité en tas, et qu'enfin son absence de préjugés lui
+vient de son tempérament et de son hérédité, car elle est la fille d'un
+rapace.
+
+Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un
+philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses
+propres mouvements. Il est capable d'une conception générale du monde,
+qui, en lui montrant l'insignifiance et la vanité de sa pauvre petite
+aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en même
+temps il est si habile à voir clair en lui, même à prévoir ses
+sentiments, que, les prévoir ainsi, c'est presque les prévenir. D'un
+bout à l'autre du livre, il se regarde aimer, et être fou, et être
+malheureux, et être méchant. Il n'a pas un instant d'illusion, ni sur
+l'espèce de son amour, ni sur ses conséquences probables. Même la
+première «déclaration», qui est d'ordinaire naïve, confiante, optimiste,
+Dechartre la fait avec âpreté, en termes inattendus, menaçants pour tous
+les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit à
+Thérèse qu'il l'aime «non avec de molles et vagues tendresses, mais dans
+une ardeur sèche et cruelle». Il ajoute: «Si vous ne pouvez pas m'aimer,
+laissez-moi partir; j'irai je ne sais où, vous oublier, vous haïr. Car
+je me sens pour vous un fond de haine et de colère. Oh! je vous aime!»
+Et plus loin: «... Votre âme n'est pour moi que l'odeur de votre beauté.
+J'avais gardé les instincts d'un homme primitif, vous les avez
+réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité sauvage.»
+Plus tard, après que la première scène de jalousie qu'il lui a faite
+s'est terminée par une réconciliation furieuse, et qu'ils se sont
+repris, «les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère
+sacrée qui fait que l'amour ressemble à la haine», comme elle lui
+demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d'égoïsme
+et de clairvoyance: «Tu veux savoir? Ne te fâche pas. Je souffre plus
+que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes.» Et il lui
+dit encore: «Thérèse, on n'est jamais bon quand on aime».
+
+Et alors, je me pose une question:--Est-il possible ou est-il
+vraisemblable qu'un homme qui a cette puissance et cette lucidité
+d'esprit se laisse à la fois emporter à l'excès de démence et de cruauté
+dont ce statuaire méditatif nous donne le spectacle détestable (voir
+surtout le dernier chapitre)? Sachant à chaque minute ce qu'il fait,
+comment peut-il le faire? Ou, si une force involontaire agit en lui,
+comment la fatalité n'en est-elle pas du moins tempérée par cela seul
+qu'il la prévoit? N'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilité entre la
+vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle? Je ne conçois ni
+Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni Oreste philosophes à ce degré, ou
+dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce qui n'est
+point son amour). Et j'admets Montaigne ou la Rochefoucauld amoureux, et
+par suite un peu bêtes et souffrants et pleurants, mais non point
+mués,--tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne!--en brutes
+mauvaises, torturées et torturantes. N'alléguez point que les
+personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et
+fins des passions sauvages d'êtres primitifs. Ils parlent sans doute
+avec élégance: mais, en somme, ils ont peu d'idées; ce ne sont point des
+critiques; leur culture philosophique est médiocre, et nulle part il
+n'apparaît qu'ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole
+France... Bref, la dualité de Jacques Dechartre me déconcerte. Mais
+c'est peut-être que je manque d'expérience.
+
+Ce qui me met en garde, c'est qu'il me semble que Thérèse et Jacques
+vivent moins que les personnages épisodiques du roman, ils sont, en
+quelque manière, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas à
+discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-être de ce que
+l'auteur parle presque toujours pour eux. Écoutez Dechartre: «Une femme,
+dit-il à Thérèse, ne peut pas être jalouse de la même manière qu'un
+homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir... Pourquoi? Parce
+qu'il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur
+absurde et généreuse de possession, cet antique instinct dont l'homme
+s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa créature tout
+entière. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au partage.
+C'est le passé, l'obscur passé qui détermine nos passions. Nous étions
+déjà si vieux quand nous sommes nés!» etc... Ou bien: «Ah! ce qui vit
+n'est que trop mystérieux...--Ne crains pas de te donner. Je te
+désirerai toujours, et je t'ignorerai toujours. Est-ce qu'on possède
+jamais ce qu'on aime?», etc. Pensez-vous qu'un amant, même très lettré,
+ait jamais parlé ainsi à sa maîtresse?--Et Thérèse à Le Ménil:
+«Méprisez-moi, si vous voulez, et si l'on peut mépriser une malheureuse
+créature qui est le jouet de la vie... Mais gardez-moi un peu d'amitié
+dans votre colère, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d'automne
+où il y a du soleil et de la bise... Ne soyez pas dur à la visiteuse
+agréable et frivole qui passa à travers votre vie...», etc. Est-ce
+qu'une femme, même une spécialiste de dîners littéraires (et Thérèse
+n'est point cela), a jamais rencontré des paroles de cette moelle et de
+ce ton? Les discours de Thérèse et de Jacques sont comme transposés.
+L'auteur nous les donne tels qu'ils se répercutent dans sa pensée, où
+ils s'éclaircissent et s'enrichissent à la fois. Il en écrit, avec force
+et avec grâce, la traduction philosophique. L'aventure du _Lys rouge_
+est dramatique à la façon, non d'une pièce de Dumas ou d'un roman de
+Maupassant, mais d'un chapitre de Schopenhauer...
+
+Est-ce que je m'en plains? Est-ce que je fais des objections? Mon Dieu,
+non; je cause.
+
+De même que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune; de
+même que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingénieusement et
+constamment critiques, ainsi ces païens enragés ont des sensibilités et
+des mélancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour théâtre
+la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d'élection
+du très pur saint François. C'est devant une fresque de Fra Angelico, où
+de pâles figures, de peu de matière, expriment l'amour divin, que
+Jacques et Thérèse se donnent leur premier et brûlant et pesant
+baiser...
+
+L'image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou
+peut-être imaginent-ils une parenté sacrilège entre les désirs inapaisés
+des âmes saintes d'autrefois et l'inassouvissement de leurs propres
+corps. Ils se disent que, comme les compagnons de François, ils
+poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de
+joie. Ils s'aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus
+harmonieusement parmi les images fanées de la beauté parfaite, plus
+solennellement parmi les témoignages de l'éternelle et divine inquiétude
+des coeurs. Le passé et la religion leur sont assaisonnements de
+volupté.
+
+Et je goûte, je l'avoue, la richesse de ces contrastes.
+
+Les personnages secondaires sont peut-être, je l'ai indiqué, plus
+vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable.
+Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie
+de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie
+évangélique selon le bon saint François. C'est Choulette qui est chargé
+d'exprimer les opinions particulièrement subversives de l'auteur, ses
+négations et ses révoltes les plus hardies.
+
+Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre
+ironiste du _Crime de Silvestre Bonnard_. On a vu depuis quelques années
+croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit
+de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette
+évolution au plus impérieux de nos critiques: c'est M. Brunetière qui,
+en morigénant M. France, l'a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout
+le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. Il est arrivé à M.
+France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non
+l'infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche
+scientifique et de la libre spéculation. _Les Opinions de Jérôme
+Cogniard_ sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui
+ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s'ajouter
+aux derniers livres de M. France.
+
+Mais, en même temps que son scepticisme,--lequel, bien que confinant au
+nihilisme, n'excluait point une sensualité délicate et l'art de jouir de
+la surface brillante des choses,--croissaient, d'autre part, sa
+sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui
+dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination
+grandissait dans la même mesure que l'impiété de sa pensée. _Thaïs_ est
+l'histoire d'une sainte; _la Rôtisserie_ est l'histoire d'un prêtre
+bohème, de conscience originale; et l'amour de Thérèse et de Jacques est
+grand visiteur d'églises...
+
+Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime
+naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de
+révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses
+atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus
+audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-même de ce
+monde, un bon nihiliste comprend aisément,--bien que, pour son compte,
+il s'en abstienne,--que l'homme place au delà de la terre sa raison de
+vivre et son «idéal». Puis, c'est un phénomène connu, que les esprits
+très compliqués adorent souvent les âmes simples... Toutefois, cette
+préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir
+singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car
+enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l'ont jamais eue. M. France
+goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier;
+mais il semble qu'à chaque instant aussi il l'épuise, il en touche le
+néant... Je suis bien curieux de savoir où cela le mènera...
+
+J'ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange,
+Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la
+«bonne Madame Marmet», aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux
+blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants.
+Ils vont uniquement à leur plaisir, et l'auteur les absout tous
+ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d'oiseau de Miss
+Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement
+dans sa tête frisotée, n'empêchent point cette esthète d'être «très
+habile à gagner de l'argent» et d'épouser pour son torse un bellâtre
+italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique.
+Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mépris à la charité, et
+qu'elle «remplit l'entre-deux».
+
+Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un composé
+plus précieux que le métal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du
+Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France.
+Cet homme a la perfection dans la grâce; il est l'extrême fleur du génie
+latin.
+
+
+
+
+LA SOLIDARITÉ
+
+DISCOURS
+
+PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET
+1894
+
+
+MESSIEURS ET JEUNES CAMARADES,
+
+Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste à entendre le
+mien, et j'en suis bien fâché pour vous: mais, pendant que nous vous
+tenons encore, nous ne voulons vous lâcher que dûment chapitrés et bien
+munis de sagesse pour vos vacances.
+
+Des réflexions si justes et si élevées de mon ami Corréard, je vous
+engage particulièrement à retenir ceci, que nous ne sommes pas des
+isolés dans le temps; que tout ce que la vie a pour nous soit de
+commodité, soit de noblesse, c'est à nos pères, à nos aïeux, à nos
+ancêtres que nous le devons; que nous devons aux morts la culture même
+d'esprit qui nous permet, sur certains points, de penser autrement
+qu'eux,--et mieux, je l'espère,--et qu'enfin, suivant le beau mot
+d'Auguste Comte, l'humanité est composée de plus de morts que de
+vivants. C'est toutefois en m'en tenant aux vivants que je voudrais,
+après votre éminent professeur d'histoire, vous prêcher le sentiment,
+l'acceptation et, s'il se pouvait, l'amour de la solidarité humaine.
+
+Croyez bien que c'est une affaire qui ne va pas toute seule... Oui, sans
+doute, vous êtes aujourd'hui dans les meilleures conditions pour vous
+laisser persuader. Les liens nécessaires ou consentis qui vous unissent
+à vos camarades et à vos maîtres, vous ne les connaissez guère que par
+leur douceur, vous ne luttez que pour des palmes innocentes, vous n'avez
+pas à gagner votre pain les uns contre les autres; vous avez, tout
+naturellement, des idées, des intérêts, des plaisirs communs. Je suis
+sûr que vous êtes contents d'être des «Charlemagne», que cela signifie
+pour vous quelque chose. Et comme j'en suis un, moi aussi, je me sens,
+par là, très agréablement relié à vous. Je retrouve ici, parmi vos
+professeurs, de vieux et chers camarades, et je devrais être dans leurs
+rangs, et je m'étonne de n'y pas être. Bref, nous communions tous
+aujourd'hui dans une bienveillance mutuelle très sincère et, d'ailleurs,
+très aisée, et dans l'attachement au vénérable et glorieux lycée qui
+nous a formés. Un peu de musique aidant, j'ose dire que nous sommes, à
+l'heure qu'il est, virtuellement très bons les uns pour les autres.
+
+Mais après? Mais demain?
+
+Les transformations historiques, dont M. Corréard vous signalait la
+majestueuse et fatale lenteur, ont abouti, chez nous, vous le savez, à
+l'émancipation de l'individu. Un des résultats de cette émancipation,
+c'est que, plus que nos aïeux, nous sommes obligés d'inventer, si je
+puis dire, nos devoirs envers les hommes.
+
+Or, du moment que c'est à nous de les inventer, nous sommes tentés de
+les restreindre, cela est triste à dire. Et, par exemple, il est bien
+vrai que l'égalité des citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a
+plus de castes et que, en théorie, tout est devenu accessible à tous.
+Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours
+des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres
+sont peut-être plus profondément séparés aujourd'hui par les moeurs
+qu'ils ne l'étaient autrefois par les institutions. Pourquoi? C'est sans
+doute que les liens s'offrent, d'eux mêmes, plus nombreux et plus
+étroits entre les membres d'une société fortement et minutieusement
+hiérarchisée, comme était l'ancienne, qu'entre dix millions de têtes
+supposées égales.
+
+Eh bien, ces liens qui ne nous sont plus imposés par les institutions ou
+les traditions ou les croyances, nous devons essayer de les renouer
+nous-mêmes. Ces liens de jadis, liens d'obéissance et de commandement,
+de fidélité et de protection, il faut les remplacer par des liens de
+charité.
+
+Oh! cela est difficile, je le répète. Notre égoïsme trouve si bien son
+compte dans cette sorte d'émiettement social! C'est si commode, de vivre
+dans son coin, pour soi et, tout au plus, pour les siens et pour deux ou
+trois amis, de se moquer du reste, de croire qu'on a fait tout son
+devoir de citoyen quand on a payé l'impôt, et tout son devoir d'homme
+quand on a lâché quelques aumônes prudentes, de pratiquer le dédaigneux
+_odi profanum vulgus_, d'être un spectateur détaché de la comédie ou de
+la tragédie humaine! Remarquez que cette espèce d'épicuréisme
+abstentionniste est également l'idéal du bourgeois le plus épais et du
+dilettante le plus raffiné. Je voudrais, puisqu'ils se méprisent
+réciproquement, leur faire honte à tous deux de cette rencontre.
+
+C'est là, mes amis, une basse et mauvaise façon de prendre la vie.
+Songeons sans cesse que, depuis que nous n'avons plus de devoirs de
+caste ou de corporation, notre devoir d'homme s'est accru d'autant.
+Combattons notre pente, qui est de nous dérober, de nous blottir dans
+une paix indifférente. Cherchons les occasions où beaucoup d'hommes
+assemblés sont animés à la fois d'une seule idée, et d'une idée
+salutaire pour tous. Même les associations professionnelles, les dîners
+de Labadens peuvent avoir du bon. Cherchons ce qui nous réunit, et
+cherchons à nous réunir. L'état d'âme que certains spectacles publics,
+une revue militaire, les funérailles d'un grand citoyen, propagent dans
+toute une multitude, cet état singulier, merveilleux, ou l'on se sent
+épris tous ensemble de quelque chose de supérieur à l'intérêt immédiat
+de chacun, tâchons de le ressusciter en nous jusque dans l'humble cours
+de nos occupations journalières, pour les spiritualiser.
+
+Vous allez bientôt envahir les professions dites libérales, et
+quelques-unes des autres. Dans l'exercice de ces professions,
+souvenez-vous toujours de la communauté.--Médecins ou pharmaciens (oh!
+de première classe), vous aurez maintes occasions d'être secourables aux
+pauvres gens, de faire payer pour eux les riches, de réparer ainsi, dans
+une petite mesure, l'inégalité des conditions et d'appliquer pour votre
+compte l'impôt progressif sur le revenu.--Notaires (car il y en a ici
+qui seront notaires), vous pourrez être, un peu, les directeurs de
+conscience de vos clients et insinuer quelque souci du juste dans les
+contrats dont vous aurez le dépôt.--Avocats ou avoués, vous pourrez
+souvent par des interprétations d'une généreuse habileté, substituer les
+commandements de l'équité naturelle, ou même de la pitié, aux
+prescriptions littérales de la loi, qui est impersonnelle, et qui ne
+prévoit pas les exceptions.--Professeurs, vous formerez les coeurs
+autant que les esprits; vous... enfin vous ferez comme vous avez vu
+faire dans cette maison.--Artistes ou écrivains, vous vous rappellerez
+le mot de La Bruyère, que «l'homme de lettres est trivial (vous savez
+dans quel sens il l'entend) comme la borne au coin des places»; vous ne
+fermerez pas sur vous la porte de votre «tour d'ivoire», et vous
+songerez aussi que tout ce que vous exprimez, soit par des moyens
+plastiques, soit par le discours, a son retentissement, bon ou mauvais,
+chez d'autres hommes et que vous en êtes responsables.--Hommes de négoce
+ou de finance, vous serez exactement probes; vous ne penserez pas qu'il
+y ait deux morales, ni qu'il vous soit permis de subordonner votre
+probité à des hasards, de jouer avec ce que vous n'avez pas, d'être
+honnête à pile ou face.--Industriels, vous pardonnerez beaucoup à
+l'aveuglement, aux illusions brutales des souffrants; vous ne fuirez pas
+leur contact, vous les contraindrez de croire à votre bonne volonté,
+tant vos actes la feront éclater à leurs yeux; vous vous résignerez à
+mettre trente ou quarante ans à faire fortune et à ne pas la faire si
+grosse: car c'est là qu'il en faudra venir.--Hommes politiques, j'allais
+dire que vous ferez à peu près le contraire de presque tous vos
+prédécesseurs, mais ce serait une épigramme trop aisée. Vous ne
+promettrez que ce que vous pourrez tenir. Vous ne monnayerez pas votre
+influence; vous ne tirerez pas, avec âpreté, de votre mandat tous les
+profits, petits ou grands, qu'il comporte. Vous aurez pitié, mais vous
+ne vous ferez pas, de la pitié, une carrière. Vous aurez de la pudeur:
+vous vous direz qu'il est déloyal d'afficher certaines idées extrêmes
+et simplistes qui, si l'on en était réellement pénétré, devraient se
+traduire par des sacrifices et des renoncements dont on est évidemment
+incapable. Vous haïrez l'hypocrisie. Vous réfléchirez que pousser les
+malheureux à une révolte d'où ne peut sortir pour eux qu'une aggravation
+de souffrance,--et cela, pour arriver, vous, à la notoriété ou au
+pouvoir et, finalement, pour «jouir»,--c'est vivre de leur substance,
+c'est s'engraisser de leur misère, sans rien risquer et en feignant de
+les servir, et qu'ainsi les exploiteurs peuvent se rencontrer ailleurs
+que dans les rangs des capitalistes. Pour tout dire, en un mot,
+humanisez vos professions, quelles qu'elles soient. Faites qu'entre vos
+mains elles soient toutes, et véritablement, libérales.
+
+C'est votre devoir, et c'est votre intérêt. Vos professeurs de
+philosophie vous ont exposé la théorie selon laquelle la morale se
+confondrait avec l'intérêt bien entendu. Ils l'ont jugée imparfaite,
+mais ils ont dû ajouter que cette morale-là coïncide pourtant, sur bien
+des points, avec la morale du coeur. Il est excellent de croire le plus
+possible à ces coïncidences dans l'ordre social. Toutes les époques sont
+des époques de transition, je le sais; d'autre part, M. Corréard vous
+rappelait que la France a connu des heures plus terribles que l'heure
+présente. Mais, tout de même, jamais moins qu'aujourd'hui on n'a été sûr
+de demain. Les cadres anciens sont brisés; les vieilles institutions
+préservatrices et coercitives branlent ou sont à bas... Il apparaît avec
+une clarté croissante que le monde--et chacun de nous par conséquent--ne
+sera sauvé que par la multiplicité, sinon par l'unanimité, des bonnes
+volontés individuelles.
+
+Voilà, mes amis, des propos bien sévères. Je me hâte d'ajouter qu'ils
+sont à peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire
+tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlèvera peut-être de leur
+solennité, les fera, après coup, plus modestes et familiers... Et puis,
+que voulez-vous? c'est peut-être bien fini de rire,--sauf par ci par là,
+et dans des fêtes innocentes et confiantes comme celle-ci.
+
+
+
+
+LA TOLÉRANCE
+
+DISCOURS
+
+PRONONCÉ AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS LE
+7 JUIN 1894.
+
+
+MESSIEURS LES ÉTUDIANTS ET CHERS CAMARADES,
+
+Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je
+l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure,
+avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant
+les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la
+nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la
+République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble,
+vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement
+intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce
+que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en
+temps, se penchent sur votre âme pour l'ausculter. Et des journaux
+donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française, comme ils
+donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de l'héritier
+présomptif.
+
+C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en
+sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans
+remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont
+accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un
+vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux,
+philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions
+des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et
+que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je
+le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants,
+j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous
+tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui
+serait mal.
+
+Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est
+vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous
+m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur
+quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et
+ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et
+admirable.
+
+Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu
+commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors de
+propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est
+plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la
+tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite
+dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant.
+Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde,
+notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne
+pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé
+plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs
+que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut
+beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance:
+mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de
+son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la
+conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à
+l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses
+essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et
+aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance
+de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?
+
+Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers
+camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à
+trente ans ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de
+malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils
+reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même
+place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été
+autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront
+probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui
+leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose
+oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se
+succédant.
+
+Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes.
+Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement
+dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit
+ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est
+vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps
+découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire
+des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme,
+cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur
+emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a
+cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins
+jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il
+est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se
+renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce
+néo-romantisme des jeunes gens a peut-être bien élargi et attendri en
+nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du second
+Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans le
+naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme
+ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait
+comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne
+sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme
+Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers
+genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons
+communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges,
+communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans
+Homère, ou dans Valmiki.
+
+Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous
+ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans
+le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et
+dans les vertus qu'il inspire.
+
+La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des
+intelligences vraiment libres. Notez que souvent--outre des sentiments
+très bas--il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme
+inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle
+s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de
+contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le
+jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre. Nous
+continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et cela,
+quand tout est changé, quand les causes historiques de ces divisions ont
+disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus
+intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées ou que l'on
+accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a
+essayé de se faire tout seul: car alors on sait par expérience ce qui
+s'y mêle d'incertitude...
+
+Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,--non point
+de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et
+d'exemplaire pour tous--mais des formes surannées qu'y ont prises les
+querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des
+conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme
+du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a
+interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où
+les questions politiques ne doivent plus être que des questions
+françaises ou des questions sociales.
+
+Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus
+possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère
+sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je
+ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition,
+l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts.
+De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme qui
+n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions
+d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la
+souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices
+personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser
+sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de
+braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la
+solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre
+perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est
+déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté,
+même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes
+de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu,
+des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires,
+car l'un n'exclut pas toujours l'autre.
+
+Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la
+tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin
+nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des
+procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était
+toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et
+des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour
+supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, de leur
+tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur vie
+même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre.
+Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de
+créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre
+d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos soeurs.
+
+Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met
+d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent
+s'entendre sans trop de peine, pour la grande oeuvre commune, non
+seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus
+fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est
+qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun
+prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux
+morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout
+s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie
+future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même
+vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement,
+si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis
+douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique,
+laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt
+reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu
+du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir
+été bon pour être heureux dans l'autre monde; donc, soyons bons.» Et
+les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien
+à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la
+surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour
+rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce
+passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne le soit qu'au
+plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous
+mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le crâne, les braves
+gens ont tous le coeur fait de même et arrivent, sur l'essentiel, aux
+mêmes conclusions. Pascal dit: «Le coeur aime l'être universel
+_naturellement_, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne; et
+il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.» Adonnons-nous à
+«aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir» contre lui. Cet
+effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect, est dans la
+nature et selon la nature.
+
+Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne
+pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point
+l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle
+exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie
+très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît
+le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle
+implique le respect de la personne humaine. La tolérance enfin, c'est
+bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un des noms de
+la modestie et de la charité. Elle est la charité de l'intelligence.
+
+Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections:
+nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses
+emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et
+vous verrez de belles choses--que nous ne verrons point. C'est avec
+cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à
+l'Association générale des Étudiants de Paris.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ LOUIS VEUILLOT 1
+ LAMARTINE 79
+ Sa jeunesse 84
+ Les _Méditations_ 98
+ Les _Harmonies_ 120
+ _Jocelyn_ 161
+ La _Chute d'un ange_ 180
+ Le _Fragment du Livre primitif_ et les _Recueillements_ 202
+ DE L'INFLUENCE RÉCENTE DES LITTÉRATURES DU NORD 225
+ FIGURINES 271
+ Virgile 273
+ L'auteur de l'_Imitation_ 279
+ Racine 285
+ Madame de Sévigné 291
+ La Bruyère 296
+ Joubert 302
+ Hippolyte Taine 308
+ Ferdinand Brunetière 314
+ François Coppée 319
+ Melchior de Vogüé 325
+ Paul Hervieu 329
+ Marcel Prévost 333
+ Le Chat-Noir 337
+ Le général de Galliffet 342
+ Les veuves 347
+ GUY DE MAUPASSANT 351
+ ANATOLE FRANCE 361
+ LA SOLIDARITÉ 377
+ LA TOLÉRANCE 385
+
+
+POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie.
+
+[Note au lecteur: Page 227, "de l'Allemand Auguste Strindberg" devrait
+être "du Suédois Auguste Strindberg".]
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE ***
+
+***** This file should be named 28286-8.txt or 28286-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/2/8/28286/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Les Contemporains, Sixième Série; Author: Jules Lemaître.</title>
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+Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Contemporains, 6ème Série
+ Études et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: March 9, 2009 [EBook #28286]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="p4 center noindent">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</p>
+
+<h2>JULES LEMAÎTRE<br>
+<span class="smaller">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></h2>
+
+<h1>LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<p class="center noindent">ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES</p>
+
+<p class="center noindent">SIXIÈME SÉRIE</p>
+
+<p class="box smcap">Louis Veuillot &mdash; Lamartine<br>
+ Influence récente des littératures du Nord<br>
+ Figurines<br>
+ Guy de Maupassant<br>
+ Anatole France</p>
+
+<p class="p4 center noindent smaller">Paris<br>
+LECÈNE, OUDIN ET Cie, ÉDITEURS<br>
+15, RUE DE CLUNY, 15<br>
+1896<br>
+<span class="italic">Tout droit de traduction et de reproduction réservé</span></p>
+
+<p class="p4 center">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="center">EN VENTE</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min1em"><b>Les Médaillons</b>, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) <span class="ralign"><b>3»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Petites Orientales</b>, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) <span class="ralign"><b>3»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt</b>, 1 vol. in-12 br.
+(Hachette et Cie) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Les Contemporains:</b> <i>Études et portraits littéraires.</i> <span class="smcap">Cinq séries.</span>
+Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+
+<li class="center"><i>Ouvrage couronné par
+l'Académie française.</i><br> Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin
+et Cie)</li>
+
+<li class="min1em"><b>Impressions de théâtre.</b> <span class="smcap">Huit séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18
+jésus, br. <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+<li class="center">Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie)</li>
+
+<li class="min1em"><b>Corneille et la Poétique d'Aristote.</b> Une brochure in-18 jésus (Lecène,
+Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>1 50</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Sérénus</b>, <i>Histoire d'un martyr</i>, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Myrrha</b>, <i>vierge et martyre</i>, 1 vol. in-18 jésus, édition br. (Lecène,
+Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Dix Contes</b>, 1 superbe volume grand in-8<sup>o</sup> jésus, illustré par
+Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Loévy,
+couverture artistique dessinée par Grasset, édition de grand luxe sur
+vélin, broché <span class="ralign"><b>8»</b></span></li>
+<li>Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées
+(Lecène, Oudin et Cie) <span class="ralign"><b>12»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Les Rois</b>, roman (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>3 50</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Révoltée</b>, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Le député Leveau</b>, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Mariage blanc</b>, drame en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Flipote</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Les Rois</b>, drame en cinq actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>L'Âge difficile</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+
+<li class="min1em"><b>Le Pardon</b>, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) <span class="ralign"><b>2»</b></span></li>
+</ul>
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> EN GUISE DE PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que
+j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une
+page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la
+littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne
+serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et
+si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques
+qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais
+que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand
+dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque
+fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela
+pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en
+sortir, ou à faire semblant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> (Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que
+depuis qu'on me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.)</p>
+
+<p>Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait
+pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre,
+juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit
+ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger
+les &oelig;uvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je
+serais capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux
+d'esthétique; bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui
+serait bien de la critique...</p>
+
+<p>Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je
+ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne
+sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les
+&oelig;uvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni
+fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui
+peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est
+autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.</p>
+
+<p class="right">(4 novembre 1889.)</p>
+
+<hr class="hr10">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> ... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une
+&oelig;uvre, quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports
+avec un groupe d'autres &oelig;uvres, dont la relation avec d'autres
+groupes, à travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et
+ainsi de suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la
+fois, toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement
+impliquées dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis
+qu'il lit un livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui
+ont été écrits depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il
+ne le classe, et pour l'éternité. J'admire de bon c&oelig;ur la majesté
+d'une telle critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît
+«étroit», comme on dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de
+mots: car toute une conception de l'esprit humain et de la destinée
+humaine tient dans l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui,
+cela est beau. Mais en voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de
+ne plus pouvoir ouvrir un livre sans se souvenir de tous les autres et
+sans <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> l'y comparer! Juger toujours, c'est peut-être ne jamais
+jouir. Je ne serais pas étonné que M. Brunetière fût devenu réellement
+incapable de «lire pour son plaisir». Il craindrait d'être dupe, il
+croirait même commettre un péché. Là est notre revanche à nous. Cela
+nous est égal de nous tromper en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse,
+et d'avoir à sourire demain de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant
+au plaisir, nous consentons à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont
+sans conséquence; elles ne sont pas liées entre elles; elles ne portent
+que sur des cas particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière
+se trompait, ce serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été
+sans plaisir, elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et
+irréparable; ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se
+trompe point, sans doute: mais enfin qui le jurerait?&mdash;Et ne dites pas
+non plus que la critique personnelle, la critique impressionniste, la
+critique voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre
+vraiment et bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait
+entrer le ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations.
+Lire un livre <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier
+le reste, mais c'est laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au
+hasard charmant de la mémoire; ce n'est pas couper une &oelig;uvre de ses
+rapports avec le demeurant de la production humaine, mais c'est
+accueillir avec bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et
+presser un aux dépens des autres, respecter le charme propre du livre
+que l'on tient et lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du
+compte, ce qui constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences
+de choses senties et que nous <i>reconnaissons</i>; comme notre sensibilité
+est un grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous
+sommes au milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de
+nos impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus
+impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent
+dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes
+enquêtes.</p>
+
+<p class="right">(12 septembre 1892.)</p>
+
+<hr class="hr10">
+
+<p>... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des
+&oelig;uvres littéraires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> Dans le premier cas, on cherche si l'&oelig;uvre est conforme aux
+lois provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou
+simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et,
+d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique
+et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'&oelig;uvre est
+d'importance et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer
+historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on
+recherche quel moment elle marque dans le développement, la
+dégénérescence ou la transformation d'un genre,&mdash;les genres littéraires
+étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui
+existerait indépendamment des &oelig;uvres particulières et des cerveaux où
+elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie,
+exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf,
+et comme abandonné, avec l'&oelig;uvre d'art. Elle nous demande, en outre,
+de continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la
+pratiquent, une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance
+de soi, et comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches,
+jeux et prouesses dialectiques de <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> son propre esprit. On m'a
+rapporté que l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui
+représente chez nous cette école critique disait un jour à un confrère
+suspect d'indolence, d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous
+louez toujours ce qui vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement
+apparent!... J'ajoute que cette critique ascétique et raisonneuse,
+difficile à exercer supérieurement, est de ces emplois qui supportent le
+mieux une médiocrité honorable.</p>
+
+<p>L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que
+nous recevons des &oelig;uvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la
+croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une
+impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne
+la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions
+analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne
+décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale,
+dans son contact avec l'&oelig;uvre à définir; mais, en réalité, il se
+trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la
+sienne. Et ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on
+appelle ainsi, au lieu de classer les <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> ouvrages, classe les
+lecteurs (ou les auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci,
+c'est, au bout du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et
+qu'ainsi la critique subjective arrive finalement au même but que
+l'objective, par une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins
+aventureuse, puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de
+ses impressions?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<p class="right">(23 janvier 1893.)</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+
+<h2>LOUIS VEUILLOT</h2>
+
+
+<p class="section">I</p>
+
+<p>J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des
+<i>Contemporains</i>, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à
+la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans
+doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes
+originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux
+d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus
+intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments
+significatifs.</p>
+
+<p>Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis
+Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne
+se bornent à savoir <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> qu'il fut un grand journaliste, le plus
+violent, le plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et
+qu'il a laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre
+simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le
+hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je
+glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant
+reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus
+comme «livres de prix», c'était <i>Rome et Lorette</i> et les <i>Pèlerinages de
+Suisse</i>; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot
+comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de
+campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef
+de l'<i>Univers</i> était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils
+l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte
+qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose
+de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le
+prestige d'un héros réfractaire, d'un <i>outlaw</i>, suspect aux puissances
+établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de
+considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup,
+lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.</p>
+
+<p>Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel».
+Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'<i>Univers</i> se retiraient du
+<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais
+leur conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces
+instructions, M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me
+demandai alors: Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui
+son attitude? Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son
+&oelig;uvre, que je n'avais jusque-là qu'effleurée.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort
+compacts,&mdash;sans compter les articles non recueillis et qui, je pense,
+formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois
+avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai
+rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de
+doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste
+tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai
+compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait
+été.</p>
+
+<p>Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis
+bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à
+tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi
+m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique
+et l'artiste.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> II</p>
+
+<p>Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais,
+d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait
+pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble,
+étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses
+parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à
+Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis
+saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première
+communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de
+braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement
+dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un
+<i>autodidacte</i>, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce
+temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la
+révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des <i>Libres Penseurs</i>),
+quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres,
+mon c&oelig;ur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet
+insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon
+père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne;
+tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises
+m&oelig;urs. Mon père et cet homme, c'était tout ce <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> que je voyais
+de la société.» Rappelez-vous cette note.</p>
+
+<p>Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution
+de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis,
+à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait
+le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il
+haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune
+préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance:
+j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus
+volontiers.»</p>
+
+<p>C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont
+il nous fait le portrait dans son roman de l'<i>Honnête Femme</i>. À
+vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la
+sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de
+ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les
+hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie
+était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il
+ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs
+illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux
+blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits
+brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent...
+croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est
+troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre
+<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses
+outres gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque
+chose qui pourra suppléer au remords!»</p>
+
+<p>Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se
+souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il
+avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de
+bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il,
+j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée
+sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât
+leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus
+dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une
+action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères
+publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas
+de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez
+chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans
+leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait
+comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux
+vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à
+cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le
+petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de
+délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se
+retourne vers le peuple, que nul <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> n'a aimé plus constamment que
+lui; il croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et
+généreuses, le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies
+contre les mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance
+humaine ou divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent,
+les tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les
+messieurs», comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la
+civilisation, se tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»</p>
+
+<p>Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas
+content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard
+avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains.
+Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement
+impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses
+discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et
+n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion.
+Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il
+souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges
+accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou
+une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès
+de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant
+quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent
+dans des chimères de tendresse et de mélancolie <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> d'où je ne
+puis plus sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer.
+L'autre jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par
+là du reste.»</p>
+
+<p>Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut
+(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens
+d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui
+cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions
+sociales,&mdash;à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle
+sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils
+connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après
+tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur
+raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le
+gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.</p>
+
+<p>À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le
+gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait
+peut-être une besogne honteuse,&mdash;s'il avait rencontré sur son chemin
+quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de
+langage, austère de m&oelig;urs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est
+trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet
+apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait
+certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de
+révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une
+barricade et <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il
+eût composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de
+la plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le
+citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il
+serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.</p>
+
+<p>Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu
+à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un
+vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été
+mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il
+eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de
+dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit
+d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis
+Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été
+académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait
+d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui
+qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les
+anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait
+son nom.</p>
+
+<p>Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne
+rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte.
+Il alla à Rome, et il s'y convertit.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> III</p>
+
+<p>Comment cela se fit-il?</p>
+
+<p>Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il
+faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de
+la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères
+particuliers de la conversion de Louis Veuillot.</p>
+
+<p>Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt
+qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est
+nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy
+ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le
+cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa
+correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement
+inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous
+cette forme.»</p>
+
+<p>Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut
+pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne
+fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.</p>
+
+<p>Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé
+n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et
+persistante, <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et
+mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un
+littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes
+auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on
+ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou
+spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en
+passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre
+ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est
+venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer
+sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire
+vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable
+au jeune rédacteur en chef du <i>Mémorial de Périgueux</i>. Au temps même où
+il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de
+faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait
+déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils
+peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là
+que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils
+veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne
+connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à
+ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de
+la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette
+incertitude, parce que la spéculation philosophique, dont il est
+d'ailleurs peu capable, ne lui suffit pas; parce qu'il lui faut une
+règle absolue de ses actes, et dont la sanction soit en dehors de lui:
+bref, il se convertit pour avoir la paix de la conscience.</p>
+
+<p>Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être
+meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié
+de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux
+phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des
+choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment
+du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage
+d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien.
+Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper,
+comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses
+collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant
+pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je
+n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les
+exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui
+nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants
+au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable
+qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être
+<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.</p>
+
+<p>Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus
+déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre
+humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,
+des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez
+lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page
+capitale de la première préface des <i>Libres Penseurs</i>:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier,
+ sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses
+ jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,
+ ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres
+ pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses
+ sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un
+ protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la
+ société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes,
+ on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu
+ souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à
+ l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la
+ société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain
+ pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et
+ des respects, elle n'en a nulle part...</p>
+
+ <p>Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était
+ mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa
+ vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les
+ joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce
+ c&oelig;ur vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le
+ crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé.
+ Une lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>
+ travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité
+ sociale, l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde
+ la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur
+ sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma
+ douleur.</p>
+
+ <p>Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette
+ société, cette civilisation, ces prétendus sages. <i>Reniant Dieu,
+ ils ont renié le pauvre</i>, ils ont fatalement abandonné son âme.
+ Je me dis:&mdash;Cet édifice social est inique, il sera détruit.
+ J'étais chrétien déjà; <i>si je ne l'avais été, dès ce jour
+ j'aurais appartenu aux sociétés secrètes</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus
+pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire».
+Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait
+d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains:
+aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux
+injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la
+sanction après la mort.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par
+excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves:
+rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère
+y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot
+était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome
+catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la
+vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et
+dont il subissait <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> la magie enveloppante, le catholicisme
+s'imposa à son esprit comme la seule explication permanente et complète
+du monde et de la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle
+misère, le salut de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de
+ses sens acheva la transformation de son c&oelig;ur: il eut d'ineffables
+attendrissements, il pleura dans les églises. Dans nulle conversion il
+n'y eut plus d'amour.</p>
+
+
+<p class="section">IV</p>
+
+<p>La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il
+voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout
+seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois
+de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il
+écrivait à son frère (<i>Corresp.</i>, I, p. 25):</p>
+
+<p class="quote">
+ Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais,
+ et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me
+ fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y
+ songer.</p>
+
+<p>Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:</p>
+
+<p class="quote">
+ C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion
+ définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement
+ commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon
+ esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de
+ facilité me devient cher.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me
+paraît aller loin dans la connaissance de notre misérable c&oelig;ur:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du
+ bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on
+ a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle,
+ qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la
+ vie passée laisse au c&oelig;ur une racine immonde, qu'il faut en
+ arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose
+ épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand
+ devoir divin.</p>
+
+<p>Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait
+ du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent
+ un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous
+ n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est
+ rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle
+ vient.</p>
+
+<p>Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot
+en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là,
+des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être
+plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme
+fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble
+de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus
+redoutables, qui suivirent immédiatement <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> son retour à Dieu, de
+la séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore
+tout chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par
+la prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce
+mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (<i>Mélanges</i>, I) le
+plus pénétrant, le plus admirable commentaire.</p>
+
+<p>Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité
+de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait
+lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet
+de lui faire payer ses dettes:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé?
+ Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes
+ rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps
+ perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes,
+ dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des
+ dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et
+ ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la
+ bénir. (<i>Lettres à son frère.</i>)</p>
+
+<p>Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa
+tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux
+s&oelig;urs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues.
+Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal
+Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la
+presse <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent
+pas en chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au
+devoir d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder
+libre, et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était
+celui de l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse
+et qui eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune.
+Sa vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute
+d'incroyable labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns
+publics, les autres secrets et que ses lettres révèlent ou laissent
+deviner.</p>
+
+
+<p class="section">V</p>
+
+<p>Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être,
+si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de
+son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté
+de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette
+simplicité.</p>
+
+<p>Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance,
+presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris,
+fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y
+avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se
+sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur
+esprit avec qui <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> conspirent, quelquefois, les exigences de
+leurs passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils
+se convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement
+beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au
+surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un
+enseignement exprès avait déposés dans leurs c&oelig;urs d'enfants. Leur
+retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne
+saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas.
+Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il
+la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de
+jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce
+n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa
+conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.</p>
+
+<p>Il est catholique naïvement,&mdash;sans respect humain, cela va sans dire,
+mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton
+qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait
+qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la
+messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi
+de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages
+familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et
+dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il
+ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> d'un curé
+de campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une
+messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion
+qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses
+petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de
+propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne
+croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits
+superbes, l'humilité et la simplicité du c&oelig;ur: on reconnaît,
+lorsqu'on l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.</p>
+
+<p>Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques
+laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun
+n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux
+sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un
+desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite S&oelig;ur. Mais
+cette bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété
+plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les
+prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les
+Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.</p>
+
+<p>Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je
+nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur
+naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le
+catholicisme est le salut de la société humaine et, par <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>
+conséquent, des pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins
+directement de l'âme des pauvres que de celle des riches, et ils
+gardaient à ceux-ci, malgré leurs vices et leur indignité, une sympathie
+et une considération involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le
+connaissaient à peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient
+pas souffert avec lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né
+de petits artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir
+vu son bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et
+participé aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain
+du lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il
+est, que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins
+coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera
+toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: <i>Paris
+sous les deux sièges</i>, il écrit, à propos des exécutions sommaires,
+contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de
+Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence
+horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est
+jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes
+sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices
+qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que
+Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y
+ramassent des perles que <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> peut-être ne contiennent pas en
+pareil nombre les riches demeures, les cours et les palais...» Nul
+catholicisme plus anti-bourgeois que celui de Veuillot.</p>
+
+<p>Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa
+vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et
+sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le
+bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous
+la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la
+bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est
+fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle,
+mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la
+vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les
+mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop
+vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se
+désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et
+transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout
+entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le
+commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par
+tempérament.</p>
+
+<p>Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la
+métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui
+est un de ses oracles. C'est avec le c&oelig;ur qu'il croit. Il reçoit
+comme <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le
+péché originel en est un, et l'incarnation, et la rédemption, et
+l'eucharistie, et la grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque
+chose à la fois d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez
+qu'en ce siècle raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des
+philosophes chrétiens, ou d'anciens élèves de l'École polytechnique,
+pour expliquer couramment ce qui est, par nature, inexplicable. Il y a
+un pseudo-rationalisme catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été
+homme; que du pain et du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il
+nous fasse porter la peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que
+Dieu soit bon et que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes,
+il ait créé l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel,
+etc., on a vu des moines éloquents qui donnaient de ces choses des
+interprétations philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que
+l'on comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de
+ce qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce
+serait de rechercher la formation historique des dogmes et quels états
+d'esprit ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.)
+Veuillot ne donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire
+au surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez.
+L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et
+Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> laisse aux
+fidèles sur certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire.
+Il n'a jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort
+un Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose
+d'arbitraire divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était,
+il parle à l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres
+«éclairés» glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres
+avec une sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner
+l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive
+de renchérir sur le charbonnier.</p>
+
+<p>Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est
+le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une
+plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique.
+Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas
+du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour
+vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de
+cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement
+«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des
+jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et
+suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude,
+l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de
+support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur
+irréductible, la peur du noir, celle qui jette les <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> mourants
+aux bras des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y
+en avait dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce
+raisonnement que j'ai souvent fait en songeant à la mort:&mdash;«Oui, c'est
+le noir, c'est l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la
+mort, quelle qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un
+sort qui me sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon
+espèce.» Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte
+de n'être pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en
+remettre du plus de choses possible à l'autorité du représentant de
+Dieu; et il semble qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le
+pape seul le privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église
+entière, <i>afin d'être plus tranquille</i>. J'ai entendu des croyants, qui
+avaient d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines
+difficultés du dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel
+Veuillot. Quand il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.</p>
+
+<p>Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours
+craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois
+assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend
+profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes
+correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la
+nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde
+<span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le
+<i>Parfum de Rome</i>, le chapitre sur les Indulgences:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps
+ immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de
+ purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante,
+ souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états.
+ Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité
+ des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le
+ membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du
+ corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie
+ d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de
+ gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de
+ l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des
+ Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des
+ douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos
+ mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles
+ deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du
+ rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les
+ bonnes &oelig;uvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.</p>
+
+<p>Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose,
+et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques
+les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des
+bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges
+et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de
+panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs
+sont souvent des vérités que <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> vous n'entendez pas, et vous vous
+empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant
+passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du
+panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous
+adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de
+l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à
+«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les
+mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des
+mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le
+communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi
+contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait
+au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des
+Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la
+Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des
+mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui
+appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes
+qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de
+l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul
+fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité
+davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour
+et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si
+la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de
+charité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les
+autres mystères chrétiens, serait,&mdash;sans l'éternel enfer,&mdash;celle d'une
+sorte d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme
+grande, affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la
+religion est bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,&mdash;lien
+des hommes entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a
+été un des premiers à dénoncer l'individualisme:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous
+ disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a
+ besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de
+ moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où
+ règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de
+ la société, puisque la société est l'union des esprits et des
+ intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à
+ l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société.
+ Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà
+ l'individualisme...</p>
+
+<p>Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot
+de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai
+qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations
+sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et
+l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire;
+et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau
+proprement philosophique. Mais enfin, être <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> un penseur, cela
+sans doute en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel;
+autrement, cela n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut
+pas être un penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous
+y tenez, plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne
+intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a
+quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des <i>Libres Penseurs</i> et de
+<i>Paris sous les deux sièges</i>: c'est,&mdash;étant donné sa foi qui le lie et
+l'emprisonne,&mdash;la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec
+laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon
+cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des
+sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de
+l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix;
+mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une
+ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,&mdash;et dont il n'est pas
+l'inventeur,&mdash;mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.</p>
+
+<p>Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées
+personnelles qui se contrarient.</p>
+
+
+<p class="section">VI</p>
+
+<p>Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la
+société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été:
+un rôle de combat. <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> On sait avec quelle vigueur, quel courage
+et quelle persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu.
+La belle campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il
+tient tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et,
+pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que
+lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.</p>
+
+<p>Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est
+épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et
+libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux
+pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui
+n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu,
+mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.</p>
+
+<p>Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de
+tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal
+de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la
+croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y
+découvre et y déteste l'&oelig;uvre finale de l'incrédulité furieuse du
+<span class="smcap">XVIII</span>e siècle, &oelig;uvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce
+pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité
+humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement
+de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce
+point,&mdash;et <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> sauf la différence des conclusions&mdash;avec Taine et
+avec Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux
+riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a
+la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés
+révolutionnaires d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non
+seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le
+type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M.
+Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre
+penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que
+le <i>Siècle</i> ou le <i>Constitutionnel</i>, il exècre le <i>Journal des Débats</i>
+et la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. J'imagine qu'il se fût étrangement défié
+de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,
+mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la
+divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le
+protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une
+forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux
+pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il
+les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs
+vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».&mdash;Bref, il ne comprend pas
+ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la
+foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de
+lui, certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou
+de l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir
+à aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de
+faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments
+contradictoires.</p>
+
+<p>Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme,
+chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la
+vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule
+des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement
+en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en
+flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou
+plaisante,&mdash;chose bourgeoise encore,&mdash;sur notre littérature romanesque,
+sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a
+tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au
+vitriol. Sauf erreur, les <i>Libres Penseurs</i> et les <i>Odeurs de Paris</i>
+restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de
+génie. On pourrait aisément extraire de l'&oelig;uvre de Veuillot plusieurs
+volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les
+plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur
+du «supplément littéraire» des <i>Temps nouveaux</i>.</p>
+
+<p>Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher
+les réflexions préliminaires <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> ou les conclusions. Veuillot n'a
+guère moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que
+contre ce qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme
+aujourd'hui le radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute
+matérialiste de la société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette
+conception est grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la
+bourgeoisie a ôté Dieu du c&oelig;ur des souffrants; puis elle s'étonne
+qu'un jour les souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les
+révolutionnaires inassouvis et furieux sont bien les fils des
+révolutionnaires repus, devenus conservateurs de leur situation acquise
+et défenseurs de l'ordre en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot
+de la politique sans Dieu, c'est le déchaînement de la brute qui a faim,
+et qui veut jouir, et qui ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre
+penseur engendre le nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois
+opposera «les lois universelles imposées à l'humanité... la morale que
+la nature nous a mise dans le c&oelig;ur... le bon sens, la nécessité de la
+résignation provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui
+ne croit plus qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?</p>
+
+<p>Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable
+dialogue: <i>l'Esclave Vindex.</i> Et certes je ne dis point que Veuillot
+soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée,
+contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> linge et
+garde des principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs
+du Satan de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne
+sais quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais
+qui, sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec
+une sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À
+coup sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à
+Barras. «Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et <i>c'en
+est une au moins que j'ai de plus que toi</i>.» Ce que Veuillot a fait là,
+c'est la psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne
+peut s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y
+descendant jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus
+loin encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et
+l'amour de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel
+insurgé eût été cet homme, s'il n'eût été chrétien!</p>
+
+
+<p class="section">VII</p>
+
+<p>Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus
+furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour
+avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé»,
+durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles
+de famille sont les plus âpres, et, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> quand ce sont des frères
+égarés que l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la
+victoire ne permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni
+d'observer aucun ménagement.</p>
+
+<p>Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse
+bataille,&mdash;<i>plus quam civilia bella</i>,&mdash;il me semble bien que c'est
+Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est
+l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans
+exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement
+dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.
+Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de
+lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il
+est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être,
+s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des
+circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une
+condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine
+où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni
+faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger
+d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et,
+par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque,
+c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la
+cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît
+nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit
+qui convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On
+parle des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si
+l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les
+droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral,
+un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à
+l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot
+qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de
+la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus
+remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux
+pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale,
+le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il
+éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion
+gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques
+s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une
+autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car,
+là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon
+la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la
+religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou
+l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à
+part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les
+confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> croient
+ainsi n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»</p>
+
+<p>Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un
+gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses
+yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un
+bourgeois riche et «bien pensant»&mdash;ce qui ne veut nullement dire un vrai
+chrétien.&mdash;C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte
+disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes,
+imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne
+monarchie;&mdash;ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant,
+membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi
+est si peu le tout de la vie que ses m&oelig;urs ne sont pas chrétiennes,
+bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;&mdash;ou enfin
+quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop
+attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de
+l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en
+soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se
+faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le
+prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les
+<i>Libres Penseurs</i>, au chapitre des <i>Tartufes</i>: «Pour Dieu! monsieur
+l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou
+habillez-vous en prêtre, et vivez en <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> prêtre... Malheur à vous,
+race fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par
+votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres!
+Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»</p>
+
+<p>Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se
+séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de
+colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que
+nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos
+propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous
+raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle
+jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur»
+dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire
+d'un catholique libéral.</p>
+
+<p>Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de
+Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé
+devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et
+agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de
+Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est
+peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment
+chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre
+expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité
+ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de
+naturalisme <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un
+stoïcisme également pleins de superbe, et des germes de vertus
+peut-être, mais de vertus où manque entièrement l'humilité. Il est
+assurément singulier que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes
+esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux
+philosophes qui ont ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui
+encore, et jusque dans les petits séminaires, des enfants de quinze ans
+aient entre les mains la septième églogue de Virgile,&mdash;et la deuxième.
+Les conséquences de cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je
+crois, incalculables. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges
+des jésuites sous l'ancien régime aient produit tant de païens et de
+libres penseurs, y compris Voltaire.</p>
+
+<p>Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et
+notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore
+qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus
+chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit
+le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la
+vérité religieuse!</p>
+
+<p>Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces
+bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de
+passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour
+revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par
+leurs concessions <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> et leurs habiletés de politiques. Il
+demandait, lui, tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux,
+et pour l'Empire, en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la
+Providence dans les événements de ce monde est une réalité vivante. Il
+est contre eux dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là
+encore je ne saurais dire à quel point, comme catholique, il me paraît
+être dans le vrai. Les autres étaient si entêtés du régime
+parlementaire, qu'ils le voulaient même dans l'Église; préoccupés
+d'ailleurs de «garder une mesure», de demeurer des «hommes
+d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils avaient osé, ils eussent
+confessé que l'infaillibilité du pape offusquait leur raison. Que
+l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il sentait que le dogme de
+l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la situation morale du
+pontife, de le mettre décidément au-dessus des souverains, de lui rendre
+quelque chose de son rôle d'autrefois, de son rôle d'arbitre suprême
+entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui semblait aux «libéraux»
+rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté une ère de rajeunissement
+et de puissance renouvelée.</p>
+
+<p>Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui
+était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la
+Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de
+démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,
+c'était le rendre au peuple. Nous <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> voyons qu'il ne s'est pas
+trompé. S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu
+surpris; il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait
+tant. Mais l'<i>Encyclique</i> du nouveau pape sur la question ouvrière eût
+répondu à ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M.
+Eugène Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes,
+si je puis dire, du fondateur de l'<i>Univers</i>, et l'on sait quelle a été,
+dans ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.</p>
+
+<p>Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui
+d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie,
+traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de
+gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais
+il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où
+l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la
+République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il
+appelait de ses v&oelig;ux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce
+prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent
+par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux,
+Lacordaire, Dupanloup,&mdash;et sur l'empereur Napoléon III,&mdash;et sur beaucoup
+d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et
+d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé,
+ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de
+nouveaux <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> aspects. C'est donc être fort superficiel que de
+l'accuser de versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au
+contraire, admirable et presque surnaturelle d'unité.</p>
+
+
+<p class="section">VIII</p>
+
+<p>Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un
+polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais
+outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire
+si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale
+aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et
+injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et
+cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien
+trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont
+ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce
+qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes.
+Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais
+il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui
+reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux
+qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était
+lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque
+allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de
+<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> ses adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là,
+avouons-le, de minces peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de
+lui rappeler, à lui, qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite
+vérole lui avait quelque peu gâté le visage. Avant de reprocher à
+Veuillot la violence de sa polémique, il faudrait voir comment il a été
+traité lui-même pendant quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que
+c'est toujours lui qui a commencé.</p>
+
+<p>Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup
+de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,
+Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,
+s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il
+empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à
+démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,
+Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille
+barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou
+Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on
+est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le
+surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes
+d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose
+que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus
+féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de
+la charité. À le bien prendre, il n'a point <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> de haines
+personnelles, et ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le
+crois.</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme
+ n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent
+ envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les
+ griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les
+ ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette
+ faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée
+ que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par
+ laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce
+ de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est
+ totalement abominable: la haine du bien.</p>
+
+<p>Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son &oelig;uvre,
+il a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de
+ce temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il
+parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici
+multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au
+hasard:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de
+ grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule
+ qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes
+ instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent.
+ Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui
+ se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines,
+ tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et
+ me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant
+ parler, disent: <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi,
+ je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que
+ tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre:
+ «Oh! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!»
+ Mais, si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi
+ forte; si elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une
+ loi sainte et pure; si je me rends coupable dans mon c&oelig;ur, du
+ moins je ne veux point devenir la pierre où trébuche le pied de
+ l'innocent. Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je
+ condamne mes fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par
+ d'abominables théories, à faire des complices et des victimes...</p>
+
+<p>Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela
+est un charme.</p>
+
+<p>Une autre séduction, pour nous, de son &oelig;uvre de polémiste, c'est que,
+catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus
+«avancé», et&mdash;faisons-nous ce compliment&mdash;plus rapproché du nôtre que
+ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de
+l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle,
+maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et
+hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée
+d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de
+protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle
+de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa
+vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a
+plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> liberté
+que ce «jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église.
+Il a arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais
+qui ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu
+et, dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup
+d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises
+aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le
+régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de
+l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la
+bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,
+dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il
+abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait
+presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que
+Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes
+de ses <i>Origines de la France contemporaine</i>.</p>
+
+<p>Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution»
+que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis,
+Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot),
+bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un
+organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le
+contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à
+lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Le Régent convoquera une assemblée nationale
+ constituante, élue par le suffrage universel.</p>
+
+ <p>Les bases morales de la constitution seront la religion, la
+ famille, la propriété, la liberté.</p>
+
+ <p>Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de
+ la fonction suprême, la division du territoire en grandes
+ agglomérations territoriales correspondant aux anciennes
+ provinces.</p>
+
+ <p>Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus,
+ depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et
+ jusqu'à la division provinciale ou État.</p>
+
+ <p>La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son
+ université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que
+ celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui
+ intéresseraient l'unité nationale...</p>
+
+ <p>On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être
+ électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le
+ célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la
+ loi.</p>
+
+ <p>Le citoyen jouit de la liberté de tester.</p>
+
+ <p>Liberté d'association religieuse et civile...</p>
+
+ <p>Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent
+ leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police
+ intérieure.</p>
+
+ <p>La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires,
+ et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie
+ en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement
+ hospitalier, selon leur importance, etc.</p>
+</div>
+
+<p>Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution
+puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus
+favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en
+commun», ni mieux faite pour préparer la <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> solution pacifique et
+graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait
+le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre
+d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien
+sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».</p>
+
+<p>Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui
+concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes
+du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage
+de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la
+charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder
+des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il
+désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de
+l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un
+temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir
+aux dépenses du culte.»</p>
+
+<p>En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que
+l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui
+assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination?
+Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité,
+même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est
+très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre
+<i>sous la loi commune</i>. Toutefois, certains articles de son projet
+impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> sinon la
+vérité de la doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et
+bienfaisant de cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais
+songez que ce traitement spécial,&mdash;au cas où il vous plairait d'y voir
+une atteinte indirecte à la liberté de conscience,&mdash;c'est dans un projet
+tout idéal que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier
+à la tyrannie cléricale.</p>
+
+<p>Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son
+Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il
+n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété»
+publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques
+années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu,
+encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité,
+comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en
+aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas
+d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par
+conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y
+réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de
+meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un
+sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur
+moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais
+pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et
+parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>
+les personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela,
+nous sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais
+assez de la république de Veuillot.</p>
+
+<p>Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les
+riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux,
+autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière,
+pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne,
+les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette
+justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus
+profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint
+François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de
+Vogüé et Paul Desjardins sur le <i>summum bonum</i> qui est le renoncement,
+vous le découvrirez en feuilletant les <i>Libres Penseurs</i>, <i>Çà et là</i> et
+le <i>Parfum de Rome</i>. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans <i>Çà et
+là</i> (II, 217-267), le chapitre <i>De la noblesse</i>. Ses idées sur ce qui
+fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une
+fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui
+inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude
+éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait
+eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir
+communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,
+mais aussi raisonnée et chrétienne, de <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> l'Angleterre et de
+l'esprit anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et
+souvent sa foi a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre
+la Prusse, contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a
+mieux compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et
+que «c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de
+plus de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables
+hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu
+pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le
+fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais
+nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine
+dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces
+lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse.
+ C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait
+ si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à
+ la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a
+ trahi personnellement.</p>
+
+ <p>Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce
+ temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les
+ gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais
+ rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en
+ mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir
+ la roture.</p>
+
+ <p>En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec
+ l'&oelig;il de la raison humaine. J'ai défendu le capital <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>
+ sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans
+ posséder un pouce de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu
+ rencontrer deux aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a
+ pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour
+ du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une
+ réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera
+ «lanterner» à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est
+ droite et logique: mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop
+ parlé.</p>
+
+ <p>C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas!
+ tout ce que je n'ai pas fait.</p>
+</div>
+
+<p>J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le
+moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la
+monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il
+verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin
+du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de
+malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et
+pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait
+plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de
+lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le
+rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers
+fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique
+banqueroute peut sortir notre salut.</p>
+
+<p>Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux
+augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême
+«prévenance» <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti,
+sans trop le dire,&mdash;comme fait le Souverain Pontife tout le premier,&mdash;de
+la destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il
+comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens
+avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une
+perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai
+caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut
+devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à
+conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant
+avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il
+n'aurait pas à changer son attitude...</p>
+
+<p>Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa
+<i>Correspondance</i>, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés
+contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me
+paraît être, avec celle de Voltaire,&mdash;pour des raisons combien
+différentes!&mdash;la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de
+lettres<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous
+serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite
+bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir
+d'amusement, car l'homme, le chrétien <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> et le publiciste ne se
+séparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute
+sa vie publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage
+et de pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa s&oelig;ur» vous seront un
+délice. (Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur,
+plus tard comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la
+simplicité des m&oelig;urs, la bonhomie, l'esprit, le comique,&mdash;ce comique
+invincible qui secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que
+j'étais chez lui et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes,
+à moins que ce ne fût la conversation avec le dentiste;&mdash;et les
+portraits et les paysages en trois coups de plume, et mille traits
+spontanés d'un pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent
+ces libres expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance,
+l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et
+la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais
+qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» <i>À son Frère</i>, I,
+page 284); et la grâce partout répandue, et,&mdash;comme il ne visite guère
+en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de
+couvent,&mdash;un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le
+sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité
+sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez
+la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de ses
+affections familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à
+le porter. Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et
+vous connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action;
+vous verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa
+femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et
+vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes
+et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent
+au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus
+incontestables chefs-d'&oelig;uvre de la prose chrétienne,&mdash;et de la prose
+sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez
+Louis Veuillot, de la «sainteté».</p>
+
+
+<p class="section">IX</p>
+
+<p>Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot
+dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je
+finisse par avouer,&mdash;au moins une fois,&mdash;que, dans l'échauffement de la
+lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi
+volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il
+combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite
+des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> sympathie, ou
+même du respect.&mdash;Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes.
+Une de celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la
+littérature. Il écrit un jour à sa s&oelig;ur: «Tout pour Pierre (le pape),
+rien pour Pétronille (la littérature). Seigneur! <i>vous savez si j'ai
+aimé cette femme-là</i>.»</p>
+
+<p>Oh! oui, il l'a aimée,&mdash;avec crainte, avec remords; car il savait bien
+qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais,
+tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant
+plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme
+artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de
+réelles angoisses.</p>
+
+<p>Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très
+pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières,
+il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite,
+les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont
+plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné
+ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le
+chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui
+termine <i>Çà et là</i>, est excellent et original. Veuillot nous y fait
+l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences
+instinctives. Il aime Corneille, et surtout le <i>Cid</i>, Racine, et surtout
+<i>Phèdre</i>. Plus tard, les tragédies de Racine le <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> faisaient
+pleurer, ce dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans
+les <i>Odeurs de Paris</i>, des pages singulièrement pénétrantes sur
+<i>Britannicus</i>. Dans Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui
+est odieux. «... Certes ses <i>Mémoires</i> sont un beau pays, et plantureux
+à merveille: mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je
+n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour
+courbé comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les
+scandales; il se sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il
+se cache, il fabrique ses prétendues histoires en secret comme on
+fabrique de la fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une
+telle force ni d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est
+superbe, et où se révèle une fois de plus une âme vraiment noble et
+<i>bonne</i> (j'y reviens toujours).&mdash;Il adore Sévigné et lui passe tout.
+Chose remarquable, il aime peu Molière et son naturalisme; il le voit
+déjà comme le verra M. Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld
+(«c'est un précieux peu aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il
+aurait plutôt un faible secret pour Rabelais. Il témoigne plus de
+respect que d'affection à Pascal, dont la foi est trop inquiète pour
+lui. Mais <i>Gil Blas</i> est «le premier livre qui le dégoûta de la
+littérature du XVIIIe siècle». L'écrivain qu'il aima le plus quand il
+commença à savoir lire, ce fut La Bruyère, et son style en demeura pour
+toujours imprégné. Devenu chrétien, il fut plein de Bossuet. <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>
+Vous entrevoyez ses naturelles origines littéraires. Veuillot est un
+classique, d'«écriture» à la fois traditionnelle et audacieuse.</p>
+
+<p>Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme
+littérateur, à peu près tout,&mdash;sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout
+ce qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».</p>
+
+<p>Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est
+pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain
+tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le
+hais», etc.</p>
+
+<p>Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque
+douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit
+double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec
+sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il
+dit de Sand et de Hugo.&mdash;Il a, sur la philosophie de George Sand, sur
+ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries
+impayables et impitoyables:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette
+ infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules
+ et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en
+ valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait
+ mince penseur s'il était fluet.</p>
+
+<p>Mais, là même, il a des indulgences:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>
+ suis allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si
+ loin.</p>
+
+<p>Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint
+chrétienne et fut martyre:</p>
+
+<p class="quote">
+ Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George.
+ J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève
+ quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton
+ génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce
+ qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?
+ Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et
+ que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux
+ qu'Helvétius et Rousseau?</p>
+
+<p>Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est
+un grand écrivain.»</p>
+
+<p>De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo
+avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses
+appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que
+la <i>Chanson des Rues et des Bois</i> est «le plus bel animal de la langue
+française»? Il a parlé dignement, et des <i>Contemplations</i>, et de la
+première partie des <i>Misérables</i>. Et un jour, en 1870, s'étant remis à
+feuilleter l'&oelig;uvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:</p>
+
+<p class="quote">
+ M. Hugo <i>a été</i> «l'homme moderne» plus qu'aucun autre
+ contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui
+ n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point
+ cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un
+ oiseau... M. Hugo est plein de feu, de <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> sang et de
+ larmes. Il se sent vivre et il se sent mourir... Il prend
+ l'énigme au sérieux; il va au sphinx, il l'interroge parmi les
+ débris de ceux qui furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque
+ voudra l'étudier le plaindra. Il est plus vaincu que d'autres
+ parce qu'il pouvait mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés
+ sont d'un géant.</p>
+
+<p>Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous
+souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot
+dans sa mère.</p>
+
+<p>Vers la fin du joli chapitre de critique de <i>Çà et là</i>, Veuillot, après
+quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en
+soi:</p>
+
+<p class="quote">
+ Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le
+ peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la
+ vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa
+ force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse
+ aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion
+ sans borne pour les chefs-d'&oelig;uvre d'un art où je ne suis qu'un
+ pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'&oelig;uvre n'ont pas la
+ marque du vrai...</p>
+
+<p>Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la
+tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta
+point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que
+d'autres on sent qu'il <i>n'ose pas</i> aimer! Je crois bien qu'il ne fut
+sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel
+pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,&mdash;et
+peut-être également,&mdash;Renan et Veuillot!»</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> X</p>
+
+<p>Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion
+pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps
+d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.</p>
+
+<p>Ses vers (les <i>Satires</i> et les <i>Couleuvres</i>) sont intéressants, souvent
+très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de
+très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement
+«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,
+après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que
+le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des
+versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime
+plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme
+il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du
+moins dans la première partie des <i>Satires</i>, un rien de pédantisme
+classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de
+Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les
+mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,&mdash;et cela
+surtout dans les <i>Couleuvres</i> et dans les poésies du premier volume de
+<i>Çà et là</i>,&mdash;de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets
+merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de
+vers-proverbes, <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci
+(<i>À un jeune homme</i>):</p>
+
+<p class="poem">
+ Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:<br>
+ Combats en pardonnant, mais toutefois combats.</p>
+
+<p>En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (<i>la Pâle jeune
+Veuve</i>..., <i>J'ai passé quarante ans</i>..., <i>le Cyprès</i>, et l'admirable
+<i>Épitaphe</i>), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement
+poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures
+pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que
+Sainte-Beuve prisait si haut:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...</p>
+
+<p>Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie
+rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout
+à fait plaisante et «gentille».</p>
+
+<p>Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de
+prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur
+l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de
+l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la
+plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif
+sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si
+on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.
+Mais au reste il savait le pouvoir contagieux <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> de presque
+toutes les peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait
+volontairement la plus grande part de la matière ordinaire des romans et
+des drames. Il se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.</p>
+
+<p>Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant,
+vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même
+s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps,
+c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un
+peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique
+peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut
+ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.</p>
+
+<p>Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose
+d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il
+devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion
+combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent
+une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle
+moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la
+passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille
+ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant
+d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de
+«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que
+dans le <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?</p>
+
+<p>Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'<i>Honnête femme</i>
+paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est
+un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph
+dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de
+province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il
+se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution,
+la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de
+pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce
+mot: <i>Absolvo te in nomine Patris</i>. Cela se peut-il souffrir?
+Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et
+cependant,&mdash;si je ne m'abuse,&mdash;il y a peut-être, aujourd'hui encore, des
+âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui
+s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre
+elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le
+trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur
+espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de
+l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus
+incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité
+orientale ou hellénique?</p>
+
+<p>Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère,
+qui, chaste comme l'Hippolyte <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> d'Euripide, est évidemment plus
+grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,
+d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très
+finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et
+prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque.
+Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater,
+sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son c&oelig;ur
+bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue
+(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement
+«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que
+Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a
+refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,&mdash;avant la grotte et
+avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien
+une flamme sombre et des <i>motus deordinati</i>, et plus sans doute que
+l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas
+assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré
+mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande
+païenne...</p>
+
+<p>Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles,
+ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son
+pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui
+sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce
+sublime-là sent trop la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> calotte, et vous préférerez sans doute
+ce doux entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus
+que les vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du
+temps de Paul de Kock, mais vingt ans avant <i>Madame Bovary</i>. Et enfin,
+il y a Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai
+présenté au commencement de cette étude.</p>
+
+<p>Veuillot s'exprime modestement sur l'<i>Honnête Femme</i>:</p>
+
+<p class="quote">
+ &OElig;uvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient
+ pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur,
+ rigoriste, involontairement entaché d'imitation...</p>
+
+<p>Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!</p>
+
+<p>Mais le chef-d'&oelig;uvre, la merveille des merveilles, ce sont les
+quarante premières pages de <i>Çà et là</i>. C'est l'histoire tout unie d'un
+mariage chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et
+exquise cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de
+bonnes gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique;
+il est bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est
+agréé. Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond
+et de la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très
+belle,&mdash;puisque c'est la conception chrétienne,&mdash;de l'amour et du
+mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et
+cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une
+«prise d'habit» à <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> deux, et que c'est par là qu'il est grand et
+qu'il est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux
+fiancés: «Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé,
+je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon
+Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon,
+être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.»
+D'autres remarques vont loin:</p>
+
+<p class="quote">
+ ... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui
+ souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se
+ trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne
+ l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation
+ présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par
+ un autre instinct plus parfait dans son c&oelig;ur et plus connu,
+ elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la
+ condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir
+ et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.</p>
+
+<p>Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans
+de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup
+d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de
+pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et
+si blanches.</p>
+
+<p>C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du
+<i>Parfum</i> et de <i>Çà et là</i> en témoigne. Lisez, dans <i>Çà et là</i>, les
+chapitres intitulés <i>Dans la montagne</i>, <i>la Plage</i>, et <i>la Campagne</i>,
+<i>la Musique</i> et <i>la Mer</i>. Il était très sensible à la musique, très
+amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> était au rêve
+mélancolique et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de
+chrétien; car c'est dangereux, la nature et la musique, et la
+mélancolie, et même la tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes
+et ses haines lui pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il
+exerçait sur son âme, il eût aisément glissé à la contemplation
+chantante, comme un simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle
+et inactive, et à la douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit
+comme d'une volupté et qui ne purifient point. La poésie n'est pas
+toujours absente de son &oelig;uvre même de polémiste. Du moins on la sent,
+par endroits, toute proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos
+grands journalistes de qui cela se puisse dire.</p>
+
+<p>On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on
+persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées
+qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans
+doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur
+monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et
+Veuillot, catholique, fut de l'autre.</p>
+
+<p>Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le
+mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus
+libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans
+mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de
+pureté et même de purisme, jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> faire volontiers la leçon
+aux autres là-dessus,&mdash;mais d'un purisme large et dont les informations
+remontent au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et
+presque à l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point,
+sévère aux cacophonies (cf. <i>Odeurs de Paris</i>, page 213). Sa prose est
+impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et
+écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes
+de strophes attentivement rythmées (<i>Çà et là</i>, deuxième volume; <i>le
+Parfum de Rome</i>). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême
+diversité de ton et d'accent,&mdash;depuis la manière concise, à petites
+phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée,
+pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de
+l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de
+l'expression proprement poétique...</p>
+
+<p>Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force
+ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle
+transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la
+prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des
+facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un
+peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il
+rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter
+dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> XI</p>
+
+<p>Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a
+dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit
+de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener,
+comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers
+temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses
+doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui,
+pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de
+l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement
+historique l'a fait, parce que ce développement est divin.</p>
+
+<p>Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot,
+des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses
+pour l'&oelig;uvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile,
+la liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel
+sont, peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense
+point que ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices
+de la bonté humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour
+l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a
+constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement
+<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement
+bourgeoise; qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour
+celles-ci, mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus
+lourde aux petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait
+la dignité de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la
+dernière des hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué,
+Veuillot, du moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si
+énergiquement qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.</p>
+
+<p>Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même
+terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se
+contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans
+leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut
+«sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour
+enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui
+sont au-dessus du peuple.</p>
+
+<p>Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est
+d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.</p>
+
+<p>Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime
+comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait
+connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et
+n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> au bonheur
+universel. Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de
+l'hérésie, surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette
+indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les
+cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même
+alors, ne furent que des hommes.</p>
+
+<p>Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir.
+Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais
+chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les
+autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il
+faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et
+il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la
+bonté.</p>
+
+<p>Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à
+rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes
+sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les
+personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de
+nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la
+notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que
+l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans
+être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps
+pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après
+quelque article où il <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> m'aurait traité de simple Galuchet, le
+prendre à part et lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la
+foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre
+m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non
+plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas
+diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis
+humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique:
+c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire
+nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre
+penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut
+penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous
+aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les
+religieuses&mdash;non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une
+espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement
+presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à
+l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?</p>
+
+<p>Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos
+arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de
+persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter
+toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors
+le mal est <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> dans votre c&oelig;ur et dans votre volonté.» Mais,
+voyons, est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant?
+Comprenez donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une
+seconde nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois?
+Est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs
+ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que
+vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'<i>Univers</i>, voué,
+dans un coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme
+vous à cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables,
+sur le monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez
+plus vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois
+incompréhensible et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres
+moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût,
+où vous admettiez presque que l'on pût totalement désespérer et où vous
+n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme?</p>
+
+<p>Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse,
+est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu
+éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez
+longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous
+aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit,
+<i>d'abord</i>, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez
+tranquille. <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième
+seulement des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux,
+combien y réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du
+concile de Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va
+décroissant. Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce
+que je me trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute
+pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et
+malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si
+épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se
+tranquilliser.</p>
+
+<p>Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes
+comme moi&mdash;et de bien pires&mdash;et en très grande quantité,&mdash;vous ferez
+sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre
+rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes
+fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous
+prédisez, vous appelez de vos v&oelig;ux le «chambardement général»... Le
+plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu
+à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par
+cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou
+tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une
+duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que
+les sociétés même de brigands <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> arrivent à s'organiser, à
+assurer à tous leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles
+devant nous. L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à
+l'ignorance métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à
+vous, est impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications:
+nous serons moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous
+concevrons mieux que c'est sur les c&oelig;urs qu'il faut agir et que
+l'apparente justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la
+justice et si la charité ne sont point en nous.</p>
+
+<p>Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants,
+quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi
+unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi
+n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est
+entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces
+chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont
+accommodé une partie à l'&oelig;uvre purement humaine, toujours défaite et
+toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait
+autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix
+qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne
+forment pas, hélas! un pléonasme)&mdash;et l'anarchie, le «il n'y a rien».
+N'est-ce pas un peu imprudent?</p>
+
+<p>Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> eûtes raison
+de vous entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et
+si grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre
+tombe:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Placez à mon côté ma plume:<br>
+ Sur mon front le Christ, mon orgueil;<br>
+ Sous mes pieds mettez ce volume;<br>
+ Et clouez en paix le cercueil.</p>
+
+<p>Après la dernière prière,<br>
+ Sur ma fosse plantez la croix;<br>
+ Et, si l'on me donne une pierre,<br>
+ Gravez dessus: <i>J'ai cru, je vois</i>.</p>
+
+<p>Dites entre vous: «Il sommeille;<br>
+ Son dur labeur est achevé»;<br>
+ Ou plutôt dites: «Il s'éveille;<br>
+ Il voit ce qu'il a tant rêvé.»<br>
+ <span class="spaced1">.........</span></p>
+
+<p>Ceux qui font de viles morsures<br>
+ À mon nom sont-ils attachés?<br>
+ Laissez-les faire; ces blessures<br>
+ Peut-être couvrent mes péchés.<br>
+ <span class="spaced1">.........</span></p>
+
+<p>Je fus pécheur, et sur ma route,<br>
+ Hélas! j'ai chancelé souvent;<br>
+ Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,<br>
+ Je suis mort ferme et pénitent.</p>
+
+<p>J'espère en Jésus. Sur la terre<br>
+ Je n'ai pas rougi de sa loi;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Au dernier jour, devant son Père,<br>
+ Il ne rougira pas de moi.</p>
+</div>
+
+<p>Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette
+sublime épitaphe.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> LAMARTINE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2>
+
+
+<p class="section">I</p>
+
+<p>M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont,
+j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes
+sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de c&oelig;ur
+communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques
+du poète me paraît neuve, ou tout comme.&mdash;M. Félix Reyssié, avocat à
+Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays
+natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su
+rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des <i>Méditations</i>,
+des documents d'une réelle saveur.&mdash;Le noble poète Charles de Pomairols,
+étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus
+affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.&mdash;Enfin,
+M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur
+prix, mais qui, comme M. l'abbé <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> Jérôme Coignard, ne s'en fait
+jamais accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se
+donner, nous a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une
+petite femme obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans
+ses lettres, un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé
+déplorable et qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur
+l'eau ou des courses dans les bois de Chaville au mois de mars...</p>
+
+<p>Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très
+inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un
+passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres,
+celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie
+minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis,
+en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt
+qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être
+caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous
+donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En
+quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la
+création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin
+de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le
+mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate,
+sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> vérité.
+La foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève
+l'&oelig;uvre du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération
+est normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment
+ses &oelig;uvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du
+caduc et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui
+en détruit.»&mdash;«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M.
+Deschanel.</p>
+
+<p>Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de
+l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte
+respectueusement, et il a bien raison.</p>
+
+<p>Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer
+une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai
+peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir
+compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand
+nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage
+historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de
+quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours
+avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par
+suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer
+ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai
+«supérieur»,&mdash;comme s'il y avait plusieurs vérités,&mdash;ne pensez-vous pas
+que c'est <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que
+la légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est
+généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre
+respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante,
+propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également
+nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en
+est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il
+y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes
+événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est
+supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la
+critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même
+humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait
+désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais,
+enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute
+critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.</p>
+
+<p>Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on
+m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique
+m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris
+mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon
+amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur
+moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> de
+«détruire» de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des
+mouvements profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que
+la critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort
+peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la
+précise à son avantage.</p>
+
+<p>Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment,
+qu'il a arrangée lui-même dans ses <i>Confidences</i> et ses <i>Commentaires</i>
+et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,&mdash;quoique
+d'ailleurs plus d'un endroit des <i>Confidences</i> y contredise un
+peu,&mdash;c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines
+éditions anciennes des <i>Méditations poétiques</i>: un long poète sur un
+promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce
+Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa
+sainte mère et de ses cinq anges de s&oelig;urs, dolent, pieux, féminin, la
+harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque
+par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement
+théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le
+«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.</p>
+
+<p>Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre
+relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui
+«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> II<br>
+
+LA JEUNESSE DE LAMARTINE.</p>
+
+<p>Le futur chantre des <i>Harmonies</i> était un rustique, un vrai petit
+Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne
+faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou,
+fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant,
+ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes;
+prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une
+trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans
+ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à
+conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un
+lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et
+moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en
+pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous
+les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec
+Lamartine.»</p>
+
+<p>Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague,
+impalpable», que le Lamartine des <i>Confidences</i> nous trace du Lamartine
+enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à
+l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la
+bouche bée, le nez en l'air, <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> cheveux en broussailles, l'air
+éveillé pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son
+temps et se porte à merveille.»&mdash;Et, à ce propos, je vous recommande la
+description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des
+environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine:
+paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à
+partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes
+lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les
+yeux du jeune rêveur et qui,&mdash;avec certains sites d'Italie,&mdash;forment le
+«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des
+<i>Harmonies</i> et des <i>Méditations</i>. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est
+de la géographie vivifiée par l'amour.</p>
+
+<p>L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,&mdash;jusqu'à
+vingt-huit ou trente ans,&mdash;furent celles d'un hobereau assez pauvre,
+très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer
+et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la
+montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de
+chèvre dans sa poche.&mdash;La première éducation qu'il reçut de sa mère ne
+paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre,
+fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe
+maternelle, dont il parle dans les <i>Confidences</i>. Voici, selon le
+<i>Manuscrit de ma mère</i>, l'emploi de la journée: «La <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> messe tous
+les jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire;
+lecture de l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir,
+après dîner, quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en
+commun accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»&mdash;À
+dix ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la
+seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley,
+chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables
+études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.</p>
+
+<p>Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se
+promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit
+de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du
+Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il
+était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles
+de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire,
+naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte
+d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il
+apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien.
+Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à
+l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de
+Toulouse,&mdash;et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre
+de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se
+passent longtemps avant les chemins <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> de fer et quand les
+provinces avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose,
+pour sa réception, un discours sur <i>l'Étude des littératures
+étrangères</i>, qui témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et
+liberté d'esprit.</p>
+
+<p>Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une
+manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont
+il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami
+Virieu,&mdash;Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis
+Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs
+noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien
+de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve,
+s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient,
+tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du
+foie.</p>
+
+<p>L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les
+Cent jours, il est dans les gardes du corps.&mdash;Puis c'est, au lac du
+Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui
+restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une
+année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est
+lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en
+résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers
+«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans
+le monde <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des
+copies de ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est
+quelqu'un. Et les premières <i>Méditations</i> paraissent en mars 1820, sans
+nom d'auteur: une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre
+pièces.</p>
+
+<p>Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans.
+Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de
+solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous
+les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une
+influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa
+fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou
+trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout
+qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de
+n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque
+chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette
+oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la
+trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il
+put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est
+excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre,
+avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à
+trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à
+quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans,
+<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des
+vers comme un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même,
+pour nous donner avec <i>les Contemplations</i>, son vrai chef-d'&oelig;uvre
+lyrique. Nous voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté
+sur le tard, La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne
+et Rabelais si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres
+les plus rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre
+Maupassant avait canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui
+jusqu'à la trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on
+sait.&mdash;Ce qui gonfle de sève ces exubérantes <i>Harmonies</i>, ce
+paradisiaque <i>Jocelyn</i> et cette inégale, monstrueuse et splendide <i>Chute
+d'un ange</i>, ce sont peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se
+chercha lui-même et où se forma en lui comme un vaste et secret
+réservoir de poésie inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser
+couler...</p>
+
+<p>J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et
+Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il
+n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites s&oelig;urs.
+Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et
+au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les
+s&oelig;urs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose.
+Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire,
+à une très vigoureuse <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> virilité. Tels ces héros de légende qui
+ont des airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces
+archanges qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des
+hercules; tel le beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot,
+qui avait des yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la
+ville.» De cette douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où,
+plus tard, le grand diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer
+sans déplaisir après chaque escapade; de cette «nourriture»
+féminine,&mdash;pour parler comme autrefois,&mdash;Lamartine garda aussi le culte
+religieux de la femme, l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie
+et une incapacité de la comprendre chez les autres, une invincible
+chasteté de plume, une incroyable inhabileté à peindre le vice et le
+mal, inhabileté qui éclatera presque plaisamment dans <i>la Chute d'un
+ange</i>...</p>
+
+<p>MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,&mdash;ou nous
+rappellent,&mdash;que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec
+indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de
+lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment
+Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement
+Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans,
+parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les
+prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous
+<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il
+raconte à tout bout de champ que tel de ses chefs-d'&oelig;uvre a été
+griffonné par lui, au crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié
+dans un volume de Dante, et qu'heureusement un de ses amis s'en est
+aperçu et le lui a rapporté. Bref, il altère très souvent la vérité pour
+se faire valoir. Il prend des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il
+eût le respect de l'humble vérité; mais je lui vois bien des excuses.
+D'abord ses inexactitudes sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup
+sont inconscientes: la preuve, c'est qu'il voulut publier ce <i>Manuscrit</i>
+de sa mère, où il devait pourtant savoir que ses propres <i>Confidences</i>
+étaient à chaque instant démenties ou redressées. Ces <i>Confidences</i>,
+d'ailleurs, il nous laisse assez entendre qu'elles sont un peu
+«romancées», qu'il s'y montre tel qu'il a été à peu près et tel qu'il
+aimerait avoir été tout à fait. Au surplus, quand on rêve un grand rôle
+public et bienfaisant, n'est-il pas permis de se présenter soi-même aux
+autres hommes de façon à agir le plus possible sur leur imagination? Que
+dis-je! n'est-ce pas là une sorte de devoir?</p>
+
+<p>Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il
+voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental,
+comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de
+père en fils, «la taille haute et mince, l'&oelig;il noir, le nez aquilin,
+le cou-de-pied très élevé <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> sur la plante cambrée...» La
+tradition les fait sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie
+exclusivement arabe jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le
+département de l'Ain et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit
+figurer un «Allamartine» dans les <i>Mémoires de Condé</i>. Dans
+«Allamartine», il y a «Allah», c'est clair comme le jour. Donc Lamartine
+est Sarrazin d'origine. Parfaitement!</p>
+
+<p>Il faut relire la préface des <i>Méditations</i> qu'il écrivit en 1849. Si
+loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait
+magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à
+remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est
+une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent,
+l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et
+cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.</p>
+
+<p>Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de
+ses premiers jeux, que ses petites s&oelig;urs et lui appelaient la
+«musique des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en
+demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde,
+à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc
+(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite
+harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux.
+Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses
+s&oelig;urs. Un <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux
+d'une grand'tante,&mdash;des cheveux «blanchis dans les cachots de la
+Terreur», s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut,
+paraît-il, plus belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce
+jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât
+dépouiller par nos mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée
+idéale pour un poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui
+rendraient le même son que les cheveux de sa s&oelig;ur et, dans ses
+dernières années, des vers qui chanteraient comme les cheveux de sa
+tante... Ah! qu'il est bien d'Izernore!</p>
+
+<p>En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la
+musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront <i>les Méditations
+poétiques</i>), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et
+surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir
+voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du
+collège, il se met à écrire: «J'ébauchai <i>plusieurs poèmes épiques</i> et
+j'écrivis <i>en entier cinq ou six tragédies</i>... J'écrivis aussi <i>un ou
+deux volumes d'élégies</i> amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier
+de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai
+<i>huit ans</i> sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part,
+dans le discours <i>Des destinées de la poésie</i>, qu'il jeta au feu «des
+volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent
+<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> la publication des <i>Méditations</i>» (soit de 1818 à 1820), il
+s'ensuit que les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de
+tragédies et les deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement
+être écrits par lui de 1808 à 1810.</p>
+
+<p>Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en
+persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont
+fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait
+reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore
+original, et nous communiquer en même temps cette impression que les
+<i>Méditations</i> s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument
+spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le
+développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle
+qu'elle fût.</p>
+
+<p>La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et
+comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit <i>les
+Méditations</i>, et que la moitié même des <i>Méditations</i> ressemble encore à
+ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le
+métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre
+compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices
+préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous
+la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel:
+«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la
+<span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas
+été du tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché
+fort longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une
+dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant
+d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra
+enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun
+effort...»</p>
+
+<p class="poem20">
+ Tandis que d'un léger coton<br>
+ Mon visage frais se colore...</p>
+
+<p>Ces vers de Lamartine sont de 1808.</p>
+
+<p class="poem20">
+ ......... Cependant le char roule,<br>
+ Il nous entraîne, et nous suivons la foule<br>
+ Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,<br>
+ D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.<br>
+ Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...</p>
+
+<p>Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine
+imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur
+Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six
+tragédies: <i>Saül</i>, <i>Médée</i>, <i>Zoraïde</i>, <i>Brunehaut</i>, <i>Mérovée</i>, <i>César ou
+la Veille de Pharsale</i>. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur
+Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un <i>Clovis</i>, épopée chrétienne
+en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi
+Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Mais, à partir de
+1816, il s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il
+qualifie lui-même de «bagatelles», de <i>juvenilia ludibria</i>. La plupart
+devaient être médiocres: mais les <i>Méditations</i> étaient au moins en
+germe dans quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M.
+Deschanel; mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles
+volantes, crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de
+Milly au sommet du Craz,&mdash;péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,&mdash;lui
+donnent l'absolution de <i>Saül</i> et de <i>Clovis</i>, et l'envoient tout droit
+à un ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique,
+sans s'en douter.»</p>
+
+<p>Revenons à la légende.&mdash;Lamartine chante. Le monde tressaille à cet
+hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les c&oelig;urs sont à lui.
+(Voir la <i>Préface</i> et les <i>Destinées de la poésie</i>.)</p>
+
+<p>Dans la réalité, le succès des <i>Méditations</i> fut très habilement
+préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort
+répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très
+vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire
+m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son
+volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous
+du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,&mdash;ou ce qui en reste,&mdash;peut
+beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette
+époque. <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> Cette haute société royaliste,&mdash;et spiritualiste
+depuis la Révolution,&mdash;avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son
+philosophe, Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un
+poète manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute
+force, il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine...
+Les <i>Méditations</i> furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait
+par bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en
+avait même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su»
+tôt ou tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg»
+d'alors, Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques
+années.</p>
+
+<p>Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel».
+Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste
+encore assez de mystérieux.&mdash;Je viens de relire des vers de Chênedollé
+et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le
+jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu,
+de l'épaisseur d'un cheveu,&mdash;d'un cheveu blond des petites
+s&oelig;urs,&mdash;que ce ne soient déjà les <i>Méditations</i>. Mais ce ne les sont
+pas. Pourquoi?</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> III<br>
+
+LES MÉDITATIONS.</p>
+
+
+<p>... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes
+de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi
+volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du
+sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble
+que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus
+que Rousseau dans ses <i>Confessions</i> ou Chateaubriand dans ses <i>Mémoires
+d'outre-tombe</i>. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années
+après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus
+tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps
+invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure
+qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma
+jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus
+douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je
+sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments
+éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la
+distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les
+efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et
+les fixer, et par le plaisir ou la <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> tristesse que m'ont
+apportés ces évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et
+l'on substitue, à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir
+pensé ou senti; on se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas
+ordinaire. Tantôt, par une affectation de sincérité, où il y a de la
+bravade, et qui est donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des
+postures et des pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore
+que celles qu'on eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques
+Rousseau.</p>
+
+<p>Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et
+de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé.
+Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre
+histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions
+successivement, du même événement de notre vie, des versions
+différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la
+chronologie de ses &oelig;uvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart
+de ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations
+particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà
+semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous
+raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais
+pouvait-il nous raconter autre chose?</p>
+
+<p>J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de
+ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse
+trouver <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était
+marié «par pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage
+d'un idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute
+raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à
+quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La
+chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles
+cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,&mdash;mais avec de
+beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui,
+enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car
+Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir
+être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des
+<i>Méditations</i> et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et
+enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement
+riche. Je veux vous mettre sous les yeux,&mdash;et si vous la connaissez
+déjà, vous en serez quitte pour la relire,&mdash;une curieuse lettre de
+Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,&mdash;et bien d'autres
+endroits de sa correspondance nous le confirment,&mdash;que ce poète, d'un
+lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et
+que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.</p>
+
+<p>«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux
+absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile
+existence, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> selon les lois établies, divines ou humaines; et,
+d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les
+années se chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste;
+donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que
+ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre
+agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela,
+enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous;
+appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne
+nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la
+nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour
+de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il
+nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous
+donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»</p>
+
+<p>Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma
+femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument
+content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je
+remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez
+l'auteur de <i>Raphaël</i>?&mdash;Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature
+excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de
+l'idéale amoureuse du <i>Lac</i>. Le père trouva cela tout naturel: «Julia,
+ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>
+Maria-Anna fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus
+tendrement fidèle encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à
+sa gloire...</p>
+
+<p>Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai
+retardé autant que j'ai pu&mdash;et vous vous en êtes aperçus sans doute&mdash;ce
+moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de
+réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine,
+j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers.
+Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur
+objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment,
+d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux
+analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière,
+Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la
+poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce
+jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en
+peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux
+vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant
+au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce
+qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
+mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
+sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois
+possible.»</p>
+
+<p>J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> on
+rencontrait des vers si harmonieux et si purs qu'il était assez
+difficile de dire en quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et
+pourtant ils en diffèrent. Je relis le <i>Vallon</i> et je sens bien tout à
+coup que les vers y abondent <i>qui n'avaient pas encore été faits</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,<br>
+ M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;<br>
+ Comme un enfant bercé par un chant monotone,<br>
+ Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,<br>
+ Ainsi qu'un voyageur qui, le c&oelig;ur plein d'espoir,<br>
+ S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,<br>
+ Et respire un moment l'air embaumé du soir.</p>
+
+<p><span class="spaced1">............</span><br>
+ L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,<br>
+ Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.</p>
+</div>
+
+<p>Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car
+Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le
+«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie
+de notre siècle:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime:<br>
+ Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.<br>
+ Quand tout change pour toi, la nature est la même,<br>
+ Et le même soleil se lève sur tes jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si
+intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en
+réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse,
+et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil
+couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et
+prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes
+raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et
+continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple
+d'images,&mdash;ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de
+la ville»,&mdash;images grandes, non détaillées, non situées dans le temps,
+et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons
+ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise
+imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et
+souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide&mdash;et toujours
+aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse
+parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe,
+Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins
+scolaire et le moins académique des grands écrivains...</p>
+
+<p>Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les
+deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute
+peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent,
+et l'amour religieux de la nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> 1<sup>o</sup> <i>L'amour platonique</i>.&mdash;Le fâcheux esprit gaulois s'en est
+beaucoup égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de
+ridicule, il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience.
+Montaigne a beau dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que
+c'était lui». Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime,
+mais non pas pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une
+personne parce qu'on croit voir en elle une conformité à un certain
+idéal que l'on portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché
+lui-même, qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir
+dont il cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore
+l'amour platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux
+et celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons
+jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes,
+mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un
+de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses
+effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui
+disent ce qu'ils veulent dire:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Je ne sais pas (car tout le jour<br>
+ Ses yeux clairs me hantent sans trêve)<br>
+ Si c'est elle ou si c'est mon rêve<br>
+ Que j'aime d'un si grand amour.</p>
+
+<p>Parfois, ma tendresse blessée<br>
+ Saigne et s'effraye obscurément<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> D'un mot, d'un geste qui dément<br>
+ Son image en mon c&oelig;ur tracée.</p>
+
+<p>Et je sens chanceler ma foi:<br>
+ Le tissu magique se brise<br>
+ Du voile qui l'idéalise<br>
+ Et que j'ai mis entre elle et moi.</p>
+
+<p>Mais voilà que la chère belle<br>
+ Me sourit: mes doutes s'en vont;<br>
+ Mon amour renaît plus profond,<br>
+ Car un peu de remords s'y mêle.</p>
+
+<p>Est-elle ce que je la fais?...<br>
+ Ô c&oelig;ur ennemi de toi-même,<br>
+ Puisses-tu ne trouver jamais,<br>
+ Pauvre c&oelig;ur, le mot du problème!</p>
+</div>
+
+<p>Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour sans
+épithète, mais considéré dans son mouvement naturel
+d'ascension,&mdash;mouvement si justement observé, après et d'après Platon,
+par le saint auteur de l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>: «<i>L'amour tend
+toujours en haut</i>... Il n'y a rien au ciel et sur la terre de plus doux
+que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé... <i>parce que l'amour est
+né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu, en s'élevant
+au-dessus de toutes les choses créées</i>.» (<i>Imit.</i>, Liv. III, chap. <span class="smcap">V</span>.) Y
+a-t-il donc là de quoi tant «se gondoler»?</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>Le spiritualisme</i>.&mdash;Comme l'amour platonique, le spiritualisme est
+un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,&mdash;ou même
+le pessimisme <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du
+spiritualisme, et en plein,&mdash;ont bien meilleur air, semblent impliquer
+plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au
+spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des
+Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas
+grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de
+devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la
+philosophie du <i>Phédon</i> et du <i>Banquet</i> et celle du <i>Songe de Scipion</i>.
+Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de
+l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde
+le plus beau sens...</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <i>Le sentiment de la nature</i>.&mdash;Cela encore ne nous est plus du tout
+nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point
+que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non
+plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre,
+que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non
+plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas
+non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut
+assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi
+auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes
+indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et
+développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> qu'alors seulement nous avons appris à bien <i>voir</i> l'univers
+physique et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce,
+mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à
+présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait
+désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme
+moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont
+rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte
+de celle-là.</p>
+
+<p>Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands
+«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le
+plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent,
+je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les
+descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le
+vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois,
+bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les
+merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor,
+l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature
+devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne.
+C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu
+près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.</p>
+
+<p class="poem">
+ Je suis né parmi les pasteurs.<br>
+ <span class="spaced1">.........</span><br>
+ <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Saules contemporains, courbez vos longs feuillages<br>
+ <span class="add4em">Sur le frère que vous pleurez.</span></p>
+
+<p>Je vous prie de relire, dans la <i>Préface des Méditations</i> écrite en
+1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à
+travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans
+une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux
+cahiers,&mdash;et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine
+mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges
+démesurées.&mdash;Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux <i>Feuilles
+d'Automne</i> pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature,
+la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent,
+ondoient et surabondent à toutes les pages de l'&oelig;uvre poétique de
+Lamartine, depuis <i>les Méditations</i> jusqu'à l'évangélique <i>Histoire
+d'une servante</i>, en passant par <i>Jocelyn</i> et <i>la Chute d'un ange</i>. Les
+autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux
+des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un
+«rustique»,&mdash;comme George Sand.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,&mdash;et dans quelle
+posture,&mdash;il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait
+être <i>le Lac</i>? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis
+XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il
+s'en allait errer <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> autour de la ville en faisant des vers.
+«Hier, écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville,
+un petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me
+conduisit au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me
+couchai sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes
+bottes: l'une me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais
+dans mes cheveux un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les
+bruits qui me plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres,
+le sourd bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux
+(rappels) d'une caille cachée dans un blé voisin.»</p>
+
+<p>C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la
+première esquisse de l'immortelle élégie. <i>Le Lac</i> ébauché sous un
+cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a
+parfois d'imprévu et de bonhomie!</p>
+
+<p>Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour
+de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce
+dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait
+à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments!
+encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation
+intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de
+jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire
+des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.&mdash;Tout ce que
+<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur
+de spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le
+monothéisme dramatique, passionné&mdash;et majestueux&mdash;de la poésie juive; le
+rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers
+ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets
+gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension
+naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de
+Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le
+semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les
+cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce
+lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même
+l'onction lentement murmurante de <i>l'Imitation de Jésus-Christ</i>, et
+même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier
+avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout
+cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la
+poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait
+peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf
+une petite part du dix-septième siècle et une part notable du
+dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète
+lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,&mdash;ce qui ne l'empêche
+point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.</p>
+
+<p>Je n'entrerai pas dans le détail des <i>Méditations</i>. <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> Je sens
+que je glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux
+exclamations dont les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des
+pages de leurs éditions d'écrivains classiques. Mais je sais
+particulièrement gré à M. Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en
+deux ou trois chapitres, à quelques-uns des meilleurs usages de
+l'ancienne critique scolaire. Aujourd'hui, en effet, la critique est, le
+plus souvent, une muse un peu dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées
+générales, qui considère les livres de très haut et qui n'en retient que
+ce qui peut servir d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à
+telle interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette
+critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle
+n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la
+lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se
+récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps
+passé.</p>
+
+<p>M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes
+baguenauderies,&mdash;oh! discrètement,&mdash;et de faire, çà et là, le
+professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les
+apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et
+involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en
+aurait-il honte? Avant d'assigner aux &oelig;uvres leur place dans
+l'histoire du développement des idées ou des formes littéraires,
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> il n'est peut-être pas superflu de s'assurer que ces &oelig;uvres
+«existent», d'en expliquer et d'en démontrer, s'il se peut,
+l'excellence; et ainsi le bon professeur de rhétorique prépare
+modestement les voies au critique transcendant. Aujourd'hui que
+Lamartine et Hugo entrent dans les programmes du baccalauréat et de la
+licence, il faut bien commencer à faire pour eux ce qu'on fait depuis
+deux cents ans pour Corneille, Racine et Molière. Au surplus, le
+commentaire des textes, même un peu ingénument admiratif ou un peu
+minutieusement grammatical, n'est point un exercice sans agrément.
+J'aime ces petites besognes, à la fois nobles par leur objet et commodes
+à l'esprit par le peu d'effort qu'elles exigent. M. Deschanel a donc
+bien fait de s'y livrer par divertissement. Je l'en remercie. C'est très
+bon, à un certain âge, de se croire redescendu,&mdash;ou remonté,&mdash;en
+rhétorique. Cette bonne vieille critique à la façon de La Harpe et, ma
+foi, aussi de Voltaire, où cette chose un peu surannée et ancien régime,
+«le goût,» a le principal rôle. Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné
+de s'y amuser deux ou trois fois et, si je ne me trompe, jusque dans les
+<i>Nouveaux Lundis</i>... Comme La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de
+Féletz, M. Deschanel s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le
+vers de Lamartine:</p>
+
+<p class="poem">
+ Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,</p>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lui rappelle incontinent celui de Racine:</p>
+
+<p class="poem">Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!</p>
+
+<p class="noindent">Il ne peut rencontrer la strophe du <i>Lac</i>:</p>
+
+<p class="poem">Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...</p>
+
+<p class="noindent">sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe
+de <i>La Jeune Captive</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;<br>
+ Va consoler les c&oelig;urs que la honte, l'effroi,<br>
+<span class="add2em">Le pâle désespoir dévore, etc...</span></p>
+
+<p>Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la
+mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de
+tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers
+d'Horace: <i>Et male tornatos</i>, etc.... Une strophe du <i>Chant d'amour</i> sur
+les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un
+distique de Tibulle. Ces deux vers de la <i>Réponse à Némésis</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes<br>
+ Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,</p>
+
+<p class="noindent">amènent, au bas de la page, ce vers des <i>Bucoliques</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;</i></p>
+
+<p class="noindent">et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> les vers
+cités par M. Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est
+peut-être pas un seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit
+l'autre, «ça fait toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que
+contait Ernest Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer
+littérature avec Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des
+citations, et chacun y était allé de son latin et même de son grec:
+«C'est égal, dit Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons,
+nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»</p>
+
+<p>Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir
+qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques
+légers reproches. Il distingue très justement, dans <i>les Méditations</i>,
+trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que
+<i>l'Isolement</i>, <i>le Lac</i>, <i>le Vallon</i>, <i>le Soir</i>, <i>l'Automne</i>; les odes à
+l'ancienne mode, telles que <i>l'Enthousiasme</i> et <i>le Génie</i>; et enfin les
+«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que
+<i>l'Homme</i>, <i>la Prière</i> et <i>l'Immortalité</i>. Oserai-je dire qu'il me
+paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans <i>les
+Odes</i> je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à
+Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne
+se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et
+quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre
+chose que les «discours» de Voltaire. <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> Et je ne parle plus
+seulement des vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire
+qu'ils sont d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet:
+je parle du sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une
+parcelle d'amour de Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à
+part) le premier et est resté, je crois, le seul de nos grands poètes
+qui ait profondément ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son
+&oelig;uvre, du commencement à la fin, en est pénétrée. Il est
+essentiellement pieux. M. Charles de Pomairols dit fort bien: «Lamartine
+nous semble le déiste le plus ému qui fut jamais, le seul peut-être chez
+qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve
+manifeste de sa profonde sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle
+devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse dans une
+philosophie d'ordinaire si dépouillée.»</p>
+
+<p>C'est,&mdash;avec l'abondante splendeur de l'imagination,&mdash;cette ardeur du
+sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les
+discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des
+dissertations. Et, de même, au <i>Carpe diem</i> des Horace et des Parny,
+ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez
+<i>le Lac</i>. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul
+mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le
+début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif
+d'étendre son <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> être, de le «relier» à l'univers (<i>relligio</i>) et
+de rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie
+épicurienne se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...</p>
+
+<p>M. Émile Deschanel parle dignement du <i>Crucifix</i>, de <i>Bonaparte</i>, du
+<i>Poète mourant</i>: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre
+les <i>Nouvelles Méditations</i> et qui est intitulée <i>le Passé</i>? C'est une
+de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit
+une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je
+crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux
+premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé.
+Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Arrêtons-nous sur la colline...</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Repassons nos jours, si tu l'oses...</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Hélas! partout où tu repasses,<br>
+ C'est le deuil, le vide ou la mort...</p>
+
+<p>Et enfin:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Levons les yeux vers la colline<br>
+ Où luit l'étoile du matin...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt <i>se
+détachent</i> comme d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de
+Victor Hugo <i>s'arrachent</i> d'un effort puissant, et l'aile qui les
+soulève est musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers
+de Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.</p>
+
+<p>La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut,
+voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette
+poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette
+belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de
+symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui
+toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une
+rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine.
+On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que
+de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant
+poète des <i>Rêves et Pensées</i> sur l'heureux et glorieux poète des
+<i>Harmonies</i>.</p>
+
+<p>«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit
+philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
+délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non
+pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les
+allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des
+images, «Lamartine choisit spontanément</p>
+
+<p class="poem">
+ Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,</p>
+
+<p class="noindent">parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors
+les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément
+spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine
+le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la
+fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux,
+défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées,
+tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de
+l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un
+exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques:
+«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à
+craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège
+encore par l'image:</p>
+
+<p class="poem">
+ Son pas insouciant, indécis, balancé,<br>
+ Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.</p>
+
+<p>«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot,
+le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est
+l'allègement de la sensation.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes
+dans leur généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par
+trop immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces
+remarques, qui lui ont été surtout inspirées par <i>les Harmonies</i>, ont
+besoin, je crois, d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel
+met, assez nettement, <i>les Harmonies</i> au-dessous des <i>Méditations</i>. Je
+voudrais vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.</p>
+
+
+<p class="section">IV<br>
+
+LES HARMONIES.</p>
+
+<p><i>Les Harmonies</i> de Lamartine me paraissent être, avec <i>les
+Contemplations</i> de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie
+lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et
+d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur
+objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit;
+ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et
+l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit
+par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité
+et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit
+d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la
+lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>
+Ici, triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée;
+là, le plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais.
+<i>Les Harmonies</i> semblent presque toutes conçues dans quelque paysage
+élyséen, au bord d'une mer méridionale, et <i>les Contemplations</i>, dans
+quelque forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est
+comme si l'&oelig;il de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un
+voile diaphane qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si,
+au contraire, leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'&oelig;il
+visionnaire de Victor Hugo. Et la philosophie des <i>Contemplations</i> est
+donc le manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,&mdash;provisoirement,&mdash;à
+une antithèse; et la philosophie des <i>Harmonies</i>, c'est le platonisme,
+ou le monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se
+répondent les <i>Novissima Verba</i> et <i>Ce que dit la bouche d'ombre</i>.</p>
+
+<p>Je voudrais étudier <i>les Harmonies</i> avec un peu de méthode. La vieille
+distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y
+servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin
+de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.</p>
+
+<p>«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de
+verve; mais les brillantes variations des <i>Harmonies religieuses</i>
+ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux
+chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
+poète, à Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la
+Pergola «entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et
+la Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de
+Boboli ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor
+ou de la «prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y
+glissa malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen
+tout pur, jusque dans ses <i>Messes</i> et dans ses <i>Stabat</i>. Pour un
+Italien, l'opéra et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa,
+comme Rossini, charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à
+pleine poitrine. Génies mélodiques, analogues au sien par la veine
+heureuse et la grâce. Non moins grande, j'imagine, devait être son
+affinité avec Bellini qui, lui aussi, était un féministe, et en mourut
+jeune, comme Mozart...»</p>
+
+<p>Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens,
+à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de
+plus, de la lecture totale des <i>Harmonies</i>. Il m'est impossible de
+souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi
+Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima
+donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent
+jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent,
+puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus
+comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de Rossini.
+Puis ces mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me
+font peine: ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout
+dire, je suis bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'&oelig;uvre:
+<i>Bénédiction de Dieu dans la solitude</i>, <i>Pensée des morts</i>,
+<i>l'Occident</i>, <i>l'Infini dans les Cieux</i>, <i>le Chêne</i>, <i>l'Humanité</i>, <i>la
+Vie cachée</i>, <i>Éternité de la nature et brièveté de l'homme</i>, <i>Milly</i>,
+<i>le Cri de l'âme</i>, <i>Hymne au Christ</i>, <i>la Retraite</i>, <i>Hymne de la mort</i>,
+<i>Souvenir à la princesse d'Orange</i>, <i>le Premier Regret</i>, <i>Novissima
+Verba</i> et <i>Les Révolutions</i>, paraisse susciter finalement dans l'esprit
+de M. Deschanel l'image d'un abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un
+thème sur lequel il brode des fugues».</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette
+restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo
+remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de
+sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine
+s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans
+<i>les Harmonies</i>, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je
+peux vous dire où: c'est dans <i>l'Hymne de la nuit</i>, dans <i>l'Hymne du
+matin</i> et dans <i>Encore un hymne</i>. Nulle part ailleurs, je vous assure.
+Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que
+l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares
+passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations,
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de
+nonchalance que de «virtuosité.»</p>
+
+<p>Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste.
+Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment
+improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte
+qu'il écrivit en un jour les six cents vers de <i>Novissima Verba</i>, je
+crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur
+<i>Jocelyn</i> (dans la première version de <i>Il ne faut jurer de rien</i>): «Il
+y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se
+peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le
+mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (<i>enthéios,
+kouphone ti kaï ptéréone</i>, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance
+qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son c&oelig;ur, et que
+faire des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut
+dire là contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera
+probablement unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que,
+Lamartine ayant eu par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à
+quoi rien ne ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de
+cet essor sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un
+mouvement que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor
+Hugo, des soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de
+l'expression, et l'on ne se cogne pas aux numéros <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> qui divisent
+l'ode en compartiments. L'admirable période de Hugo, beaucoup plus
+savante, beaucoup mieux faite, exactement «carrée», pour parler comme
+les Traités de rhétorique, et où les incidentes et les subordonnées sont
+toujours comprises entre le verbe et le complément direct de la
+proposition principale (en sorte que la chute en est toujours nette,
+précise et pleine), ressemble vraiment à quelque bâtisse solide et
+régulière, palais, forteresse ou prison. La période lamartinienne, plus
+vaste encore ou, pour mieux dire, plus allongée, presque sans coupes ni
+enjambements, par conséquent uniforme dans son cours,&mdash;avec sa profusion
+de participes présents, et ses <i>si</i> et ses <i>quand</i> éternellement
+reproduits,&mdash;et qui, se terminant presque toujours sur une énumération,
+ne s'arrête que lorsque l'imagination du poète a épuisé les objets
+énumérables, est une vague immense, aux plis symétriques et souples, qui
+monte, se gonfle et expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce.</p>
+
+<p>Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas
+inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez
+souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues
+d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie
+d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement
+remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose
+d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> qui reviennent de
+temps en temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes,
+chez ceux qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même
+ne s'en servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes
+traces de rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de
+syntaxe, est emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits
+(rares en somme) où l'expression défaille, on se contente de la beauté
+toujours intacte du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses
+négligences, qu'un témoignage candide de la glorieuse spontanéité de
+cette poésie, tantôt fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais
+souffle du ciel, zéphyre aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort
+Zéphyre des poètes anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout
+où il passe, promène de beaux frissons où se joue la lumière...</p>
+
+<p>Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble
+lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se
+demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré.</p>
+
+<p>M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les
+hymnes des <i>Harmonies</i> en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette
+abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le
+nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses
+strophes immenses, dans ses <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> rimes multipliées, d'où viendrait
+une si remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la
+force?... Au surplus, on peut, dans l'&oelig;uvre de Lamartine, dégager et
+mettre en lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation
+expresse de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...»</p>
+
+<p>Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le
+seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans
+la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des <i>Odes et
+Ballades</i>). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe
+est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à
+faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que
+le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir
+pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration.
+Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé
+par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt
+trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme
+Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de
+vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son
+rythme à mesure, cela suppose une <i>puissance</i> inouïe de sensations et de
+sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref,
+cet état extraordinaire que notre poète exprime, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> précisément
+en vers libres, dans une de ses <i>Harmonies</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mon âme a l'&oelig;il de l'aigle, et mes fortes pensées,<br>
+ Au but de leurs désirs volant comme des traits,<br>
+ Chaque fois que mon sein respire, plus pressées<br>
+ <span class="add2em">Que les colombes des forêts,</span><br>
+ Montent, montent toujours, par d'autres remplacées,<br>
+ <span class="add2em">Et ne redescendent jamais.</span><br>
+ <span class="add2em spaced1">.........</span></p>
+
+<p>Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable,
+prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode <i>Contre
+la peine de mort</i>, <i>l'Éternité de la nature</i>, <i>la Marseillaise de la
+paix</i>, <i>le Toast</i> du banquet celtique; <i>les Laboureurs</i> dans <i>Jocelyn</i>,
+<i>le Ch&oelig;ur des Cèdres</i> dans <i>la Chute d'un ange</i>, et <i>la Vigne et la
+Maison</i>!</p>
+
+<p>Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi,
+quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au
+besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des
+langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences
+robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une
+pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans
+<i>les Premières Méditations</i>, une pièce que le poète y ajouta en 1842:
+<i>Ressouvenir du lac Léman</i>. Il répond à son ami Huber Saladin qui
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite
+patrie:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Adore ton pays et ne l'arpente pas.<br>
+ Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas:<br>
+ L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule<br>
+ Un grand peuple sans âme est une vaste foule.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span></p>
+
+<p>Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme.<br>
+ Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat,<br>
+ Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat.<br>
+ La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie:<br>
+ Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie.</p>
+</div>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<p class="poem">
+ La conquête brutale est l'erreur de la gloire.<br>
+ Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.<br>
+ De triomphe en triomphe un ingrat conquérant<br>
+ A rétréci le sol qui l'avait fait si grand.</p>
+
+<p>Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les
+vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et
+l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que
+le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre
+des villes:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ <i>Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes</i>;<br>
+ Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du
+«pittoresque» de Lamartine.</p>
+
+<p>Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai
+déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et
+la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de
+grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. <i>Les Harmonies</i> sont,
+pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées
+par groupes, sous le ciel libre, comme pour un ch&oelig;ur, pour un hymne
+en commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives.
+Mais Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les
+choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une
+réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une
+naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un
+pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très
+hardi sans y tâcher.</p>
+
+<p>Ces traits abondent dans la pièce des <i>Méditations</i> dont je vous parlais
+tout à l'heure:</p>
+
+<p class="poem">
+ De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles,<br>
+ Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,<br>
+ Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux,<br>
+ <i>Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux</i>.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices,<br>
+ <i>Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses</i>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Mais, pour nous en tenir aux <i>Harmonies</i>, quelle moisson l'on y
+ferait d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure:</p>
+
+<p class="poem">
+ L'ombre des monts lointains se déroule et recule<br>
+<span class="add4em"><i>Comme un vêtement replié</i>.</span></p>
+
+<p>Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile
+de l'aurore»:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ils pendent en désordre aux tentes du soleil.</p>
+
+<p>Et, toujours feuilletant:</p>
+
+<p class="poem">
+ Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir:<br>
+ Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir;<br>
+ <i>On voit passer des chars d'herbe verte et traînante</i>.<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages.<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ Un matin qui s'éveille étincelant de joie...</p>
+
+<p>Sur une plage:</p>
+
+<p class="poem">
+ Et <i>d'un sable brillant une frange plus vive</i><br>
+ Y serpente partout entre l'onde et la rive<br>
+ <span class="add2em">Pour amollir le lit des eaux.</span></p>
+
+<p>Sur les heures:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Les autres s'éloignent et glissent<br>
+ <i>Comme des pieds sur les gazons</i>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Impressions matinales:</p>
+
+<p class="poem">
+ Les brises du matin se posent pour dormir...<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride...</p>
+
+<p>Impressions de midi:</p>
+
+<p class="poem">
+ ... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent<br>
+ <i>Comme un filet trempé ruisselant sur les prés</i>...<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ Quand les tièdes réseaux des heures de midi,<br>
+ En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.</p>
+
+<p>Impression nocturne:</p>
+
+<p class="poem">
+ Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore,<br>
+ <i>Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux</i>...</p>
+
+<p>Mettez ici quelques centaines d'<i>etc</i>...</p>
+
+<p>Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes
+d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me
+semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent
+fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.</p>
+
+<p>Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes
+et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un
+beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus
+éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des
+contours trop arrêtés, et qu'enfin <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> nos vers français aient un
+peu trop constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers
+trop sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile
+seul a pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision
+dans les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la
+pénombre et l'ondoiement.</p>
+
+<p>Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,&mdash;comme Lucain, comme
+Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,&mdash;fatigue
+assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des
+saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans
+l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases,
+trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie
+dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un
+peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et
+qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le
+prodigieux versificateur des <i>Contemplations</i> et de <i>la Légende des
+siècles</i>. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins
+précis, moins fécond en images <i>achevées</i> et sensiblement inférieur par
+l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la
+monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs
+périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit
+même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans
+leurs plis, les vers de Lamartine <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> me semblent plus souvent
+approcher de ce qui serait «la poésie pure».</p>
+
+<p>Comment cela?&mdash;L'essence de la poésie,&mdash;ce en dehors de quoi elle ne se
+distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,&mdash;c'est
+peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre
+les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit
+entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou
+encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité.
+Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit
+sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement;
+mais je crois que Lamartine en <i>suggère</i> un plus grand nombre, et avec
+moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez
+lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est
+tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse
+indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque
+dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que
+(presque toujours) cette poésie exprime <i>simultanément</i> l'âme et les
+choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la
+plus riche qu'on puisse concevoir.</p>
+
+<p>J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait
+trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.&mdash;Je vous
+rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> deux objets que son imagination rapproche; que la «métaphore»
+est une comparaison dont le second terme est seul exprimé; que
+l'«allégorie» n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est
+peut-être qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je
+crois que la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où
+l'objet sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par
+laquelle on l'évoque en nous,&mdash;à condition que cette image n'en soit
+point elle-même effacée ou affaiblie.</p>
+
+<p>C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille
+allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (<i>Dans ces prés
+fleuris</i>, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle
+de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne <i>voyons</i> un
+troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le
+roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a
+mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que
+l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien
+par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne
+voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas
+trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la
+signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent
+d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent
+à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est
+dans une pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces»
+(<i>Recueillements poétiques</i>).</p>
+
+<p class="poem20">
+ La nature servait cette amoureuse agape;<br>
+ Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.<br>
+ <i>Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,<br>
+ Premier chaînon doré de la chaîne des nuits.</i></p>
+
+<p>Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement
+dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration.
+Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement
+liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure
+présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le
+dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression
+adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce
+qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne
+formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme;
+comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec
+une bague est seulement <i>suggérée</i> et s'évanouit aussitôt; comme on
+passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de
+celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et
+comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle
+grâce <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne
+serait-ce pas un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de
+nos jeunes poètes?</p>
+
+<p>Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de
+Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce
+que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante.
+Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt
+l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la
+matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son
+verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément
+vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers
+l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur
+l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous
+en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour
+mon délassement:</p>
+
+<p class="poem">
+ Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices,<br>
+ <i>Comme un front incliné que relève l'amour?</i><br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore<br>
+ Enfle le sein dormant de l'Océan sonore<br>
+ Qui, <i>comme un c&oelig;ur de joie ou d'amour oppressé</i>,<br>
+ Presse le mouvement de son flot cadencé<br>
+ <span class="add2em">Et dans ses lames garde encore</span><br>
+ Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé.<br>
+ <span class="spaced1">...............</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> À une source:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Mais tu n'es pas lasse d'éclore;<br>
+ <i>Semblable à ces c&oelig;urs généreux<br>
+ Qui, méconnus, s'ouvrent encore<br>
+ Pour se répandre aux malheureux</i>.</p>
+
+<p>Sur la «fleur des eaux»:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Elle est pâle <i>comme une joue<br>
+ Dont l'amour a bu les couleurs</i>...</p>
+
+<p>Les cygnes noirs nagent en troupe<br>
+ <i>Pour voir de près fleurir ses yeux</i>...</p>
+</div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="add2em">Endormons-nous dans nos prières</span><br>
+ Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.</p>
+
+<p>(Ceci est, je crois bien, une comparaison «descendante», mais si peu!)</p>
+
+<p>Le Mont-Blanc cache à l'ombre de ses vastes flancs une vallée et un doux
+lac, où il se mire. Tel l'homme de génie; il est isolé et battu de la
+tempête:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Mais souvent, caché dans la nue,<br>
+ Il enferme dans ses déserts,<br>
+ Comme une vallée inconnue,<br>
+ Un c&oelig;ur qui lui vaut l'univers.</p>
+
+<p>Ce sommet où la foudre gronde,<br>
+ Où le jour se couche si tard,<br>
+ Ne veut resplendir sur le monde<br>
+ Que pour briller dans un regard...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> Lisez toute cette petite pièce: <i>le Mont-Blanc</i>. Vous verrez
+que, d'un bout à l'autre, l'idée et l'image s'y entrelacent mollement,
+mais inextricablement.</p>
+
+<p>Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles:</p>
+
+<p class="quote noindent">
+ 1<sup>o</sup> Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête...<br>
+ 2<sup>o</sup> Telle, aimable en son air, mais humble dans son style...</p>
+
+<p>Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté
+l'objet auquel ils le comparent,&mdash;et une cloison entre les deux. (Victor
+Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le
+fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie;
+mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien
+décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation
+concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur,
+c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine
+offre presque à chaque instant.</p>
+
+<p>Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans <i>la Prière</i>
+(<i>Premières Méditations</i>), les traits dont se compose la description de
+la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un
+temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à
+prier.&mdash;Dans <i>le Passé</i> (<i>Nouvelles Méditations</i>), vous vous rappelez le
+premier vers:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Arrêtons-nous sur la colline.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses
+pieds le théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de
+l'âge mûr, l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans
+que ces correspondances soient formellement énoncées.&mdash;Dans <i>la
+Retraite</i> (<i>Harmonies</i>), la pénétration des images par l'idée est plus
+intime et plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je
+vous cite quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète
+vient de nous dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des
+tombeaux», où l'herbe couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur
+nuance ce voile» et que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il
+continue:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Mon &oelig;il, quand il y tombe,<br>
+ Voit l'amoureux oiseau<br>
+ Voler de tombe en tombe,<br>
+ Ainsi que la colombe<br>
+ Qui porta le rameau,</p>
+
+<p>Ou quelque pauvre veuve,<br>
+ Aux longs rayons du soir,<br>
+ Sur une pierre neuve,<br>
+ Signe de son épreuve,<br>
+ S'agenouiller, s'asseoir,</p>
+
+<p>Et, l'espoir sur la bouche,<br>
+ Contempler du tombeau,<br>
+ Sous les cyprès qu'il touche,<br>
+ Le soleil qui se couche<br>
+ Pour se lever plus beau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Paix et mélancolie<br>
+ Veillent là près des morts,<br>
+ Et l'âme recueillie<br>
+ Des vagues de la vie<br>
+ Croit y toucher les bords...</p>
+</div>
+
+<p>Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de
+lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village:
+mais la transmutation est <i>instantanée</i>, du pigeon qui, de la maison
+voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du
+soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil
+éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette
+forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est
+en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante...
+Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce
+n'est cela?</p>
+
+<p>Lisez enfin l'<i>Occident</i> (dans <i>les Harmonies</i>). Voilà la merveille des
+merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit
+simplement un coucher de soleil:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Et la mer s'apaisait comme une urne écumante<br>
+ Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit...<br>
+ <span class="spaced1">.........</span><br>
+ Et la moitié du ciel pâlissait...<br>
+ <span class="spaced1">.........</span><br>
+ Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour.<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Et vers l'Occident seul, une porte éclatante<br>
+ Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer...</p>
+
+<p>Et alors il semble que tout soit attiré vers cette porte et aille s'y
+engouffrer:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme,<br>
+ Vers cette arche de feu tout paraissait courir,<br>
+ Comme si la nature et tout ce qui l'anime<br>
+ En perdant la lumière avait craint de mourir!<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Et mon regard long, triste, errant, involontaire,<br>
+ Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait...</p>
+
+<p>Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un
+dernier voile diaphane, l'Idée surgit:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ô lumière, où vas-tu? <span class="spaced1">.........</span><br>
+ Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux, toi mon âme,<br>
+ Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous?...<br>
+ À toi, Grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle,<br>
+ En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!...</p>
+
+<p>Au reste, <i>les Harmonies</i> tout entières (et j'arrive ainsi à l'étude du
+«fond») ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y
+est peint pour lui-même et que toutes les choses décrites y sont
+<i>représentatives</i> de quelque chose qui les dépasse, soit <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> de la
+grandeur et de la bonté divines, soit des sentiments que l'homme doit
+avoir pour Dieu.</p>
+
+<p>M. Deschanel écrit: «Les idées de Lamartine sont inconsistantes; elles
+flottent à tous les vents du siècle. Il mêle l'Ancienne et la Nouvelle
+Loi. Dieu est pour lui, tantôt le Jéhovah biblique, tantôt le Christ,
+tantôt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de métamorphoses; tantôt le
+Dieu du <i>Vicaire savoyard</i>, à moitié rationaliste; tantôt l'Âme de la
+Nature, et la Nature elle-même, confondues; de sorte qu'on l'accusa de
+panthéisme, non sans apparence.»</p>
+
+<p>Cela est très bien dit. Seulement, où M. Deschanel semble mettre un
+reproche, je mettrais une louange. L'éminent professeur dit encore
+mieux, un peu plus loin: «Les <i>Harmonies</i> parcourent au hasard, si l'on
+ose dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le
+panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.»</p>
+
+<p>Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: «au
+hasard». Ces «psaumes modernes», comme Lamartine avait voulu les nommer,
+sont en effet un vaste cantique au Divin perçu et considéré
+successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais
+ils suivent, si je ne m'abuse, une espèce d'ordre logique, naturel,&mdash;et
+ascendant.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> C'est d'abord le développement, en quatre ou cinq magnifiques
+symphonies, de ce délicieux psaume énumératif de François d'Assise, où
+l'âme légère et si douce de ce saint de plein air invite toutes les
+créatures <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> à louer Dieu,&mdash;avec, peut-être, des réminiscences de
+ces charmantes hymnes du Bréviaire romain, pour <i>Matines</i>, pour
+<i>Laudes</i>, pour <i>Vêpres</i>, etc., où le rapport de chaque prière avec
+l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que
+pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber
+sur le tabernacle, ou comme une branche de feuillage aperçue par le
+vitrail entr'ouvert:</p>
+
+<p class="poem">
+ Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève<br>
+ Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour.<br>
+ Il reprend son fardeau que la vertu soulève,<br>
+ S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!»</p>
+
+<p>(Cf. les <i>Hymnes</i> traduites par Jean Racine.)</p>
+
+<p>Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école,
+l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la
+nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et
+Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par
+l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve
+philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très
+variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en
+chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers
+physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus
+faibles ou les plus fortes selon les cas.</p>
+
+<p>M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> dans ces
+effusions. Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis,
+Lamartine est peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser
+d'artifice;&mdash;de nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si
+l'on veut.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par
+conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme
+chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent,
+à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de
+son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la
+création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même
+disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que
+les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des
+signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire
+que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce
+n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit
+de glorifier Dieu,&mdash;ici par ce qu'on appelle ses &oelig;uvres, là par ce
+qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,&mdash;ce seront
+nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes
+objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques
+pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une
+métaphore.</p>
+
+<p>Le déisme,&mdash;abstrait et glacé chez d'autres,&mdash;est, <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> chez lui,
+ardent, vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée,
+jamais dans son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour
+lui, le plus souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec
+exaltation de la beauté des choses.</p>
+
+<p>J'ai fait une découverte, en feuilletant l'<i>Histoire de la littérature
+hindoue</i>, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean
+Lahor. C'est que la moitié des <i>Harmonies</i> de Lamartine sont tout
+simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les <i>Védas</i>; il est
+même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il
+écrivait les <i>Harmonies</i>. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il
+croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul.</p>
+
+<p>Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment,
+mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des
+antiques brahmanes. Dans l'<i>Hymne de la nuit</i> je lis cette strophe:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ces ch&oelig;urs étincelants que ton doigt seul conduit,<br>
+ Ces océans d'azur où leur foule s'élance,<br>
+ Ces fanaux allumés de distance en distance,<br>
+ Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit,<br>
+ Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit<br>
+ <i>Que l'abîme est comblé par ta magnificence</i>...</p>
+
+<p>Ainsi, dans le <i>Rig-Véda</i>: «<i>De sa splendeur, il remplit l'air</i>...
+<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> De cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres
+la terre, tu inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les
+nuits, et contemplant tout ce qui existe...»</p>
+
+<p>Dans l'<i>Hymne du soir</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée<br>
+ Devant l'immensité s'agrandissait en moi,<br>
+ Et sur les vents, les flots ou les feux élancée,<br>
+ <span class="add4em">De pensée en pensée</span><br>
+ <span class="add4em">Allait se perdre en toi.</span></p>
+
+<p>Ainsi, dans la <i>Prière de Parasasa et de Mukukanda</i>: «Je viens à toi...
+aspirant à une plénitude de félicité, aspirant à l'extinction de
+moi-même, à mon absorption en toi.»</p>
+
+<p>Dans le <i>Golfe de Gênes</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ «Mais où donc est ton Dieu?» me demandent les sages.<br>
+ Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images,<br>
+ <span class="add2em">Dans ces ondes, dans ces nuages,</span><br>
+ Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux,<br>
+ Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent,<br>
+ Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent<br>
+ Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux.</p>
+
+<p>Ainsi, dans le <i>Rig-Véda</i>: «Ô Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant
+les airs... En toi repose l'immensité de la terre et du ciel. Ô Varuna,
+tous les mondes sont en toi. Tes clartés heureuses voient se développer
+autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Dans l'<i>Infini, dans les cieux</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Cet &oelig;il s'abaisse donc sur toute la nature;<br>
+ Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure,<br>
+ Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil,<br>
+ Il est donc aussi grand d'être homme que soleil.</p>
+
+<p>Ainsi, dans l'<i>Isa Upanishad</i>: «Il est loin et près de toutes choses...
+L'homme qui sait voir tous les Êtres dans ce suprême Esprit, et ce
+suprême Esprit dans tous les Êtres, ne peut dès lors rien dédaigner...»</p>
+
+<p>Dans <i>Pourquoi mon âme est-elle triste?</i></p>
+
+<p class="poem">
+ Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment,<br>
+ De naître et de mourir un court étonnement,<br>
+ Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce...<br>
+ Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...</p>
+
+<p>Ainsi, dans le <i>Mahabharata</i>: «De même que des millions d'étincelles
+jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être
+immuable et y retournent...»</p>
+
+<p>Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose.
+Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie
+explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour,
+comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en
+Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est
+Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région
+de rêve où les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde
+est la parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement
+l'un de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande
+lui-même ce que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le
+monde, et si Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le
+poète nous dit:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Il est une langue inconnue<br>
+ Que parlent les vents dans les airs,</p>
+
+<p>etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et
+conclut: «&mdash;Cette langue parle de toi,</p>
+
+<p class="poem20">
+ De toi, Seigneur, être de l'être,<br>
+ Vérité, vie, espoir, amour!<br>
+ De toi que la nuit veut connaître,<br>
+ De toi que demande le jour,<br>
+ De toi que chaque son murmure,<br>
+ De toi que l'immense nature<br>
+ Dévoile et n'a pas défini...»</p>
+
+<p>Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime,
+semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien
+de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui,
+Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?&mdash;Et,
+d'autre part, lorsque les poètes <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> hindous écrivent: «Écume,
+vagues, tous les aspects, toutes les <i>apparences</i> de la mer ne diffèrent
+pas de la mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou
+lorsqu'ils font dire à Dieu: «Je suis <i>dans</i> les eaux la saveur, la
+lumière <i>dans</i> la lune et le soleil, le son <i>dans</i> l'air, la force
+masculine <i>dans</i> les hommes, le parfum pur <i>dans</i> la terre, la splendeur
+<i>dans</i> le feu, etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est
+point, proprement, l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la
+terre, le feu, mais qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le
+feu, la terre, l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes,
+les symboles, la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un
+détour, avec le poète des <i>Harmonies</i>? Ainsi se réconcilient, dans le
+vague, les métaphysiques.</p>
+
+<p>Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent
+c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui
+par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le
+signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par
+inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'<i>Hymne du matin</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme,<br>
+ Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix!<br>
+ Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme!<br>
+ Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois!<br>
+ Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!....<br>
+ Montez, il est là-haut; descendez, <i>tout est lui</i>!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne
+paraît pas extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit
+la <i>Prière de Parasasa</i>, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de
+l'univers...» Et Lamartine:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Tu ne dors pas, souffle de vie,<br>
+ Puisque l'univers vit toujours!</p>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Tu revêts la forme sanglante<br>
+ D'un héros, d'un peuple, d'un roi...</p>
+
+<p>Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous
+citer cette strophe admirable):</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="add2em">Il se fait un vaste silence:</span><br>
+ <span class="add2em">L'esprit dans ses ombres se perd,</span><br>
+ <span class="add2em">Le doute étouffe l'espérance</span><br>
+ <span class="add2em">Et croit que le ciel est désert.</span><br>
+ Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage,<br>
+ Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage,<br>
+ Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,<br>
+ Le monde où nul éclair ne te précède encore,<br>
+ D'un inquiet ennui se trouble et se dévore,<br>
+ Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore<br>
+ <span class="add3em">Sent le divin frisson.</span></p>
+
+<p>Mais ce que les <i>Harmonies</i> lamartiniennes ont en commun avec les hymnes
+du <i>Rig-Véda</i>, c'est, plus encore que certaines conceptions
+métaphysiques, la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> poésie, la couleur, l'abondance, la
+magnificence, l'accent... Oui, je trouve dans les <i>Harmonies</i> quelque
+chose qui n'est pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans
+Jean-Jacques, qui n'est pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans
+George Sand ni dans Victor Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle
+et au contact de l'immense univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste
+beaucoup plus séparé des objets qu'il décrit et des visions, le plus
+souvent terribles, où il les déforme. L'âme de Lamartine, autant que
+cela est concevable, se dissout délicieusement dans les choses... Il
+peut dire avec vérité:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mon âme est un torrent qui descend des montagnes<br>
+ Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ <span class="add3em">Mon âme est un vent de l'aurore</span><br>
+ <span class="add3em">Qui s'élève avec le matin...</span></p>
+
+<p>Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous
+sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et
+découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté
+totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la
+mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque
+délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement
+bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous
+marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout
+enveloppés <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces
+moments-là, on est à ce point envahi de sensations puissantes et suaves
+qu'on serait fort incapable de faire nettement le départ des effets et
+de la cause et d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé,
+et qu'on ne discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la
+nature est Dieu. Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement,
+d'ailleurs, nous ne saurions le traduire (à supposer que nous en
+eussions le talent) qu'en le faisant cesser par la même.
+Sully-Prud'homme le définit en analyste, avec un art exquis et
+laborieux, dans la pièce des <i>Stances et Poèmes</i> intitulée: <i>Pan</i>.
+Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou plutôt il le «chante», il
+l'exhale, il l'épanche en paroles splendides, et qui semblent
+involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point vu depuis les
+poètes de l'Inde antique.</p>
+
+<p>Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui
+manquer.&mdash;Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des
+astres:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Ah! Seigneur, comprends-moi de même.<br>
+ Entends ce que je n'ai pas dit!<br>
+ Le silence est la voix suprême<br>
+ D'un c&oelig;ur de ta gloire interdit.<br>
+ <i>C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!</i></p>
+
+<p>Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon
+c&oelig;ur, les oreilles me tintent, <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> mes yeux se troublent, mon
+âme s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?»</p>
+
+<p>Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce
+<i>Cri de l'âme</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Quand le souffle divin qui flotte sur le monde<br>
+ S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,<br>
+ Et la fait tout à coup frissonner, <i>comme une onde<br>
+ Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant</i>;</p>
+
+<p>Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme<br>
+ Où luisent ces trésors du riche firmament,<br>
+ Ces perles de la nuit que son souffle ranime,<br>
+ Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;</p>
+
+<p>Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle<br>
+ Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,<br>
+ <i>Que chaque atome d'air roule son étincelle<br>
+ Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur</i>;</p>
+
+<p>Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne,<br>
+ Que d'immortalité tout semble se nourrir,<br>
+ Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne,<br>
+ <i>Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir</i>;</p>
+
+<p>Que je roule en mon sein mille pensers sublimes,<br>
+ Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,<br>
+ S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,<br>
+ Et, faute d'un appui, va s'y précipiter...</p>
+
+<p><i>Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée<br>
+ Pourrait créer un monde en son brûlant essor,<br>
+ Que ma vie userait le temps, que ma pensée,<br>
+ Et remplissant le ciel, déborderait encor:</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage...</p>
+</div>
+
+<p>Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres
+eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.&mdash;Et, par
+exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes
+images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'<i>Hymne de
+Cutsa</i> (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'<i>Hymne du
+matin</i>:</p>
+
+<p class="poem20">
+ Ô Dieu, vois dans les airs!...<br>
+ Ô Dieu, vois sur les mers!...<br>
+ Ô Dieu, vois sur la terre!...</p>
+
+<p>J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des
+cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même
+d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus
+anciennes hymnes,&mdash;à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a
+pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,&mdash;que ressemblent
+particulièrement certaines <i>Harmonies</i>. Et cette poésie, védique ou
+lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que
+les hommes aient entendue.</p>
+
+<p class="poem">
+ Il pense, <i>et l'univers dans son âme apparaît</i>.</p>
+
+<p>Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de
+l'univers dans une âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> 3<sup>o</sup> Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous
+le brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux,
+l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se
+ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et
+accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable:
+<i>Éternité de la nature, brièveté de l'homme</i>.</p>
+
+<p>«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un
+roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est
+vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de
+Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée
+analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que
+l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau
+suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait
+encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et
+l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute
+notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela
+quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais
+pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas
+Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont
+j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans
+des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des
+astres et du ciel; après s'être vu <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> petit, si petit! dans
+l'espace, et si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale
+comme l'est une goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est
+elle-même dans l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire,
+je ne puis me tenir de copier encore,&mdash;pour moi, non pour vous,&mdash;la fin
+de cet hymne sublime, un des chefs-d'&oelig;uvre du verbe humain:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>... Vous allez balayer ma cendre,<br>
+ L'homme ou l'insecte en renaîtra.<br>
+ Mon nom brûlant de se répandre<br>
+ Dans le nom commun se perdra.<br>
+ Il fut! voilà tout. Bientôt même,<br>
+ L'oubli couvre ce mot suprême,<br>
+ Un siècle ou deux l'auront vaincu...<br>
+ Mais vous ne pouvez, ô Nature,<br>
+ Effacer une créature.<br>
+ Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!</p>
+
+<p>Dieu m'a vu! Le regard de vie<br>
+ S'est abaissé sur mon néant.<br>
+ Votre existence rajeunie<br>
+ À des siècles, j'eus mon instant!<br>
+ Mais dans la minute qui passe,<br>
+ L'infini de temps et d'espace<br>
+ Dans mon regard s'est répété,<br>
+ Et j'ai vu dans ce point de l'être<br>
+ La même image m'apparaître<br>
+ Que vous dans votre immensité!</p>
+
+<p>Distances incommensurables,<br>
+ Abîmes des monts et des cieux,<br>
+ Vos mystères inépuisables<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Se sont révélés à mes yeux:<br>
+ J'ai roulé dans mes v&oelig;ux sublimes<br>
+ Plus de vagues que tes abîmes<br>
+ N'en roulent, ô mer en courroux!<br>
+ Et vous, soleils aux yeux de flamme,<br>
+ Le regard brûlant de mon âme<br>
+ S'est élevé plus haut que vous!</p>
+
+<p>De l'Être universel, unique,<br>
+ La splendeur dans mon ombre a lui,<br>
+ Et j'ai bourdonné mon cantique<br>
+ De joie et d'amour devant lui;<br>
+ Et sa rayonnante pensée<br>
+ Dans la mienne s'est retracée,<br>
+ Et sa parole m'a connu;<br>
+ Et j'ai monté devant sa face,<br>
+ Et la Nature m'a dit: «Passe;<br>
+ Ton sort est sublime! il t'a vu!»...</p>
+
+<p>Vivez donc vos jours sans mesure,<br>
+ Terre et ciel, céleste flambeau,<br>
+ Montagnes, mers! Et toi, Nature,<br>
+ Souris longtemps sur mon tombeau!<br>
+ Effacé du livre de vie,<br>
+ Que le Néant même m'oublie!<br>
+ J'admire et ne suis point jaloux.<br>
+ Ma pensée a vécu d'avance,<br>
+ Et meurt avec une espérance<br>
+ Plus impérissable que vous!</p>
+</div>
+
+<p>Lamartine écrit dans son <i>Commentaire</i>: «C'est un chant ou plutôt un cri
+de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une
+des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> à moi-même
+le modèle idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»</p>
+
+<p>Ainsi l'auteur des <i>Harmonies</i> parcourt, d'un mouvement naturel, toutes
+les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon
+catholique,&mdash;d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près,
+mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens,
+le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse.
+(<i>La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu</i>; <i>Hymne du soir dans les
+Temples</i>.)&mdash;Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des
+arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est
+envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de
+l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement
+panthéistique.&mdash;Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le
+spiritualisme ardent et pur des <i>Méditations</i> (<i>le Tombeau d'une mère</i>,
+<i>Hymne de la mort</i>). Dans ce vaste soliloque: <i>Novissima Verba</i>, le
+poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le
+néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et
+rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes
+transpositions des formules kantiennes:</p>
+
+<p class="poem">
+ Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,<br>
+ Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme,<br>
+ La conscience! instinct d'une autre vérité,<br>
+ <i>Qui guide par sa force et non par sa clarté</i>,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière<br>
+ Par la voix, par la main, et non par la lumière.<br>
+ Noble instinct, conscience, <i>ô vérité du c&oelig;ur</i>!</p>
+
+<p>Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de
+Renan:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,<br>
+ Sacrifier en vain l'existence à la mort,<br>
+ J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;<br>
+ À dire, en répandant au seuil d'un autre monde<br>
+ Mon c&oelig;ur comme un parfum et mes jours comme une onde:</p>
+
+<p>«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,<br>
+ L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;<br>
+ Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,<br>
+ Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»</p>
+</div>
+
+<p>D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en
+vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en
+effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort
+différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée.
+<i>La Pensée des morts</i>, d'une si mélancolique tendresse, dit la
+perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être
+clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation <i>Aux
+chrétiens dans les temps d'épreuves</i>, l'<i>Hymne à l'Esprit-Saint</i>,
+l'<i>Hymne au Christ</i>, les <i>Révolutions</i> dégagent le sens véritable de
+l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ont
+abaissé la sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le
+sacrifice, et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du
+monde et dans l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été
+dites, je crois; et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter
+quelques-unes, mais non pas mieux ni plus clairement, ni plus
+magnifiquement, parce que cela est impossible.</p>
+
+<p>Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements
+nouveaux et plus hardis peut-être, dans <i>Jocelyn</i>, dans <i>la Chute d'un
+ange</i> et dans <i>les Recueillements</i>.</p>
+
+
+<p class="section">V<br>
+
+JOCELYN.</p>
+
+<p>Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien
+que moi. Ce que <i>les Harmonies</i> sont aux <i>Contemplations</i>, l'énorme
+épopée dont <i>la Chute</i> et <i>Jocelyn</i> forment des «chants» détachés le
+devait être à <i>la Légende des siècles</i>. Et comme on voit, dans <i>la
+Légende</i>, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi
+sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les
+siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier,
+Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais
+c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve
+généreux de la <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> pauvre humanité est toujours le même depuis
+trois mille ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de
+l'Inde et dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le
+progrès par la douleur acceptée.</p>
+
+<p>Je ne vous conterai pas la fable de <i>Jocelyn</i>; je ne vous rappellerai
+pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses
+sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans
+l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers
+tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. <i>Jocelyn</i>, c'est l'idéal du
+sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est
+subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les
+épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans
+exception, ont condamnés.</p>
+
+<p>Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont
+supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa s&oelig;ur
+d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas.
+C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au
+sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité
+universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie
+pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit
+Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le
+moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> sa s&oelig;ur,
+il <i>commençait</i> déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait
+que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et
+harmonieux.</p>
+
+<p>Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des
+Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour
+d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner
+Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour
+de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le
+franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le
+franchisse,&mdash;et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se
+décide à le franchir.</p>
+
+<p>Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les
+chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son
+protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand
+voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut
+lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn
+lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer
+à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il
+est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son
+tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent,
+il s'est immolé à sa s&oelig;ur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.</p>
+
+<p>«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> cela, si
+l'on veut, «la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier);
+mais Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?&mdash;«Ô poète
+imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place
+du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner
+l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre
+à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son v&oelig;u, il
+serait mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau
+en poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse
+les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de
+M. de Lamartine en cet endroit.»</p>
+
+<p>«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses
+humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa s&oelig;ur est
+d'une beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est
+bien discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être
+immolée aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient
+tout le poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu
+prêtre, ne puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus
+vraisemblable qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte
+d'invraisemblance que celle du long tête-à-tête angélique de toute une
+année dans la solitude; invraisemblance résultant de l'idéalité seule:
+ici c'est une accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun
+bénéfice d'idéal. Jocelyn <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> n'est-il pas responsable des
+conséquences funestes de sa docilité excessive?...»</p>
+
+<p>Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent
+digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans
+ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il
+emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont
+irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère
+l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore!
+J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes,
+ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux»
+Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien
+fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son
+évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église
+à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver
+sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari
+d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé.
+Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils
+s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits
+plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,&mdash;quelquefois de
+petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même
+ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons
+cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> établissent leurs
+enfants; Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se
+soignent; ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout
+cela est très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre
+destinée. Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et
+austère Vinet? Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais
+alors avouez que votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal
+et d'aspirer si haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son
+adolescence par un si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté
+paradoxale de l'union de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour
+aboutir à ce petit ménage bourgeois&mdash;(voyez-vous les anciennes soutanes
+du mari utilisées par la femme en jupons de dessous?)&mdash;et qu'enfin
+l'histoire ne valait plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il
+ne reste rien, rien du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice
+idéal.</p>
+
+<p>La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de
+l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (<i>le Banquet</i>,
+<i>l'Imitation</i>); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de
+supérieur aux amours,&mdash;permises sans doute, belles quelquefois, mais
+toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté
+humaine,&mdash;d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé
+(<i>Graziella</i>) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment.
+Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> dans la
+glorification romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de
+celui qui fait tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.&mdash;Jocelyn dans
+la montagne, c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus
+large encore et plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est
+d'ailleurs moins compromis; que la grotte des Aigles est restée plus
+innocente que la grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient
+sa renonciation plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En
+somme, l'évêque ne fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même,
+fidèle à sa vocation sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de
+ce vieillard qui va être guillotiné demain, qui voit les choses
+d'ici-bas, non seulement à travers sa foi, mais du seuil de la mort et
+de l'éternité et comme de la fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle
+misère doit lui paraître la petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou
+plutôt écoutez-le: il parle fort bien, avec une éloquence âpre, ardente,
+impérieuse, une éloquence d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les
+choses en place et en rétablit, avec certitude, la vraie perspective.</p>
+
+<p class="poem">
+ Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret<br>
+ Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;<br>
+ Voilà par quel honteux et ridicule piège<br>
+ L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.....<br>
+ Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte<br>
+ Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,<br>
+ Ce trouble d'un c&oelig;ur pur <i>qui ne se connaît pas</i>...<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,<br>
+ Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,<br>
+ Risible enfantillage et des sens et du c&oelig;ur,<br>
+ Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...<br>
+ Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,<br>
+ Où l'autel est lavé du sang de ses ministres,<br>
+ Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi<br>
+ S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi.....<br>
+ Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,<br>
+ Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,<br>
+ <i>Au grand combat de Dieu refusant son secours</i>,<br>
+ Amollissait son âme à de folles amours;<br>
+ Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères<br>
+ Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,<br>
+ Pensant sous quel débris des temples du Seigneur<br>
+ Il cacherait sa couche avec son déshonneur!</p>
+
+<p>Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:</p>
+
+<p class="poem">
+ Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!<br>
+ Insensé, regardez, et songez où vous êtes!<br>
+ Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,<br>
+ Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris,<br>
+ Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve<br>
+ Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,</p>
+
+<p>(Sont-ils beaux, ces deux vers!)</p>
+
+<p class="poem">
+ Ce sépulcre des morts par la vie habité,<br>
+ Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité...<br>
+ Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,<br>
+ Devant ce moribond qui marche au sacrifice,<br>
+ Que vous osez parler de ces amours mortels,<br>
+ Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> <i>Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,<br>
+ Par un plus fort lien y consacrait encore!</i><br>
+ Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas!<br>
+ Quoi! <i>vous, trahir!</i> Mais non, cela ne se peut pas!</p>
+
+<p>Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument
+suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul
+besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir
+de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au
+sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui
+fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de
+l'orthodoxie catholique.»</p>
+
+<p>Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui
+serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière
+consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure
+de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition
+indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une
+immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se
+la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui
+demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus
+l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré
+au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine
+charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> &mdash;Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de
+c&oelig;ur de Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier
+argument qu'il lui pousse.&mdash;Parfaitement. Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il
+s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux
+ou coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres
+croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le
+sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre,
+qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses
+engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne
+raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et
+Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et
+Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent
+par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car
+elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus
+grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de
+la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité
+qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité
+universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste
+infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne
+fait que transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:</p>
+
+<p class="poem">
+ Il est dans notre vie une heure de lumière,<br>
+ Entre ce monde et l'autre indécise frontière...<br>
+ Je suis à cet instant, et je sens dans mon c&oelig;ur<br>
+ Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.<br>
+ Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,<br>
+ Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne.<br>
+ <i>Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort.</i></p>
+
+<p>Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité
+grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que
+le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée,
+bon aiguilleur de cette destinée hésitante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de
+s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et
+n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne
+mal?&mdash;Je répondrai sans hésitation:&mdash;Laurence n'avait qu'à bien tourner.
+En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette
+fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une
+suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée
+intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.</p>
+
+<p>La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de
+vertu,&mdash;comme elle le devient pour <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> son chaste amoureux.
+Supprimer le rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn
+la douleur et, par suite, la sainteté. Encore une fois, le
+voudriez-vous? Si j'insiste, c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé
+par tous les critiques sans exception est justement le plus
+indispensable à l'intelligence du poème, et comme le n&oelig;ud de ce
+merveilleux drame moral.</p>
+
+<p>Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens.
+Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera
+pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à
+tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera
+capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été
+la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et
+nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour»,
+platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations
+de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les
+trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et
+décrites:</p>
+
+<p class="poem">
+ Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie...<br>
+ Peines, crimes, remords sont communs entre nous;<br>
+ Je les prends tous sur moi pour les expier tous.<br>
+ J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence<br>
+ Va te compter là-haut ma dure pénitence.<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices;<br>
+ Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs,<br>
+ Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;<br>
+ J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,<br>
+ Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;<br>
+ Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,<br>
+ Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;<br>
+ Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,<br>
+ Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,<br>
+ J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,<br>
+ Mes frères en exil, en misère, en pitié.<br>
+ Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme,<br>
+ Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme!<br>
+ Fais que j'aime le monde avec le même amour<br>
+ Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!<br>
+ Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!</p>
+
+<p>Et enfin:</p>
+
+<p class="poem">
+ J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes,<br>
+ J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.<br>
+ Bénissez-moi, Seigneur! Que mon c&oelig;ur consumé<br>
+ Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé,<br>
+ Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume,<br>
+ Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume,<br>
+ <i>Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,<br>
+ Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!</i></p>
+
+<p>Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui
+fait le c&oelig;ur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les
+âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le
+signe et la mesure; et la souffrance, à son <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> tour, agrandit et
+exalte la puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt
+emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes
+les souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème,
+Jocelyn nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement
+aimante,&mdash;aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être
+aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se
+présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans
+un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu
+d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace:
+elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait
+songer un peu,&mdash;<i>seulement un peu</i>,&mdash;à Rousseau, à Bernardin, à René, au
+vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent
+vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a
+gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un
+prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non
+plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon
+curé»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel,
+mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien
+l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la
+paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal,
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> non pas en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa
+sanctification. Cette histoire d'une âme, le poète la résume dans cette
+image splendide:</p>
+
+<p class="poem">
+ J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres<br>
+ De ces monts où le bois est dur comme les marbres,<br>
+ De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,<br>
+ Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs.<br>
+ Le chêne, dans son n&oelig;ud le retenant de force,<br>
+ Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce,<br>
+ <i>Grandissait, élevant vers le ciel, dans son c&oelig;ur,<br>
+ L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur</i>.<br>
+ C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme,<br>
+ Comme une hache au c&oelig;ur, ce souvenir de femme.</p>
+
+<p>Parlerai-je du style de <i>Jocelyn</i>? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui
+n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles
+rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des
+longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des
+négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque
+merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et
+le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue,
+et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque
+enfantine, ce style, plus encore que celui des <i>Harmonies</i>, se rapproche
+de l'antique poésie hindoue.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus
+mauvais du livre, car je les prends au hasard:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,<br>
+ <i>Laissant flotter</i> en bas ses <i>festons</i> et ses <i>nappes</i>,<br>
+ <i>Étend</i> comme un <i>rideau</i> ses <i>feuilles</i> et ses <i>grappes</i>,<br>
+ Et, se <i>tressant</i> en <i>grille</i> et <i>croisant</i> ses <i>barreaux</i>,<br>
+ Sur la fenêtre oblongue <i>épaissit</i> ses <i>réseaux</i>.</p>
+
+<p>Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul
+substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée
+d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.&mdash;Tous les sentiments simples,
+amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale,
+amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a
+changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de
+l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine,
+montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y
+est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois
+mille ans après <i>l'Odyssée</i>, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous
+les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout
+songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons
+brahmanes.&mdash;Tout y est magnifié. Quand on pleure dans <i>Jocelyn</i> (et l'on
+y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un
+torrent de pleurs:</p>
+
+<p class="poem">
+ L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,<br>
+ Mais <i>j'entendais</i> tomber des gouttes sur la page.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Des mèches de cheveux, <i>qui ruisselaient de pleurs</i>,<br>
+ Détachés de sa tête, et <i>collant sur sa joue</i>...</p>
+
+<p>Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie
+lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des
+rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse
+de mon impression. N'ayant même pas le <i>Ramayana</i> sous la main, tout ce
+que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau
+(cité par Jean Lahor) du <i>Mahabharata</i> et une page de <i>Jocelyn</i>.</p>
+
+<p>Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois
+ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours
+répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent,
+couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le
+poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans
+les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de
+singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les
+branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au
+milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles,
+séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux
+limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+ermitage, comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»</p>
+
+<p>Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:</p>
+
+<p class="poem">
+ L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,<br>
+ Semblait tomber, avec les célestes rayons,<br>
+ Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,<br>
+ Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves<br>
+ Du globe enseveli dans son premier hiver,<br>
+ Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois<br>
+ S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,<br>
+ S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,<br>
+ Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,<br>
+ Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,<br>
+ Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.<br>
+ La sève, débordant d'abondance et de force,<br>
+ Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce,<br>
+ Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,<br>
+ Des filets de feuillage et des tissus légers,<br>
+ Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,<br>
+ En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;<br>
+ Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,<br>
+ Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,<br>
+ Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,<br>
+ De plumes et de fleurs répandaient une pluie...<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,<br>
+ Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,<br>
+ Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,<br>
+ Des nuages ailés partaient de nos genoux,<br>
+ Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,<br>
+ Qui d'un éther vivant semblaient former les couches;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,<br>
+ Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant<br>
+ Comme dans les chemins la vague de poussière<br>
+ Se lève sous les pas et retombe en arrière.<br>
+ Ils roulaient, etc...</p>
+
+<p>De l'auteur du <i>Mahabharata</i> et du poète bourguignon, c'est évidemment
+ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine
+intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son
+vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo
+les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne,
+comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne,
+il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles
+soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a
+l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de
+l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et
+ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à
+peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire
+juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à
+peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le
+plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à
+certaines minutes, s'effacent devant lui.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> VI<br>
+
+LA CHUTE D'UN ANGE.</p>
+
+<p><i>La Chute d'un ange</i> est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue
+chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à
+mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus
+baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus
+assommant, le plus mal écrit,&mdash;et le plus suave et le plus inspiré et le
+plus grand, selon les heures.</p>
+
+<p>Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations
+expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler <i>les
+Visions</i>,&mdash;et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité,
+la période antédiluvienne.</p>
+
+<p>Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre
+vraiment tout ce qu'il peut souffrir,&mdash;dans son corps et dans son
+âme,&mdash;et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société
+humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis
+dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne
+l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie
+dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme,
+recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf
+fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité
+antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle
+était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue
+qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une
+extrême vraisemblance morale.</p>
+
+<p>Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états
+de société radicalement différents en apparence:</p>
+
+<p>D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les
+premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux
+particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les
+ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez
+douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est
+défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres
+qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies
+entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour
+les faire esclaves. Nul c&oelig;ur d'homme n'y est plus large que la tribu
+elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre
+humain».&mdash;Néanmoins, les m&oelig;urs ont de la grâce dans leur rudesse
+naïve; ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté
+des choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme,
+Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et
+comme renfoncer vers <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> un passé plus lointain l'état social dont
+<i>l'Odyssée</i> et <i>les Travaux et les Jours</i> nous présentent encore les
+traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine
+avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre,
+suffisamment plausibles.</p>
+
+<p>De l'autre côté,&mdash;et dans le même temps, ne l'oubliez pas,&mdash;une ville
+énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables,
+aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de m&oelig;urs si
+abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce
+que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs
+romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts
+mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge
+connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le
+secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très
+intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont
+des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui
+gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple
+réduit en esclavage.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les
+<i>Dialogues philosophiques</i>. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est
+qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer,
+non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve,
+mais un enfer réel... <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Les tyrans positivistes dont nous
+parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton
+perdu de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines
+obéissantes dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les
+férocités... Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un
+très petit nombre de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue
+capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser
+par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques
+privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète,
+leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la
+terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous;
+on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état
+théologique rêvé par le poète pour l'humanité primitive serait une
+réalité. <i>Primus in orbe deos fecit timor.</i>»</p>
+
+<p>Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose
+parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens
+de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en
+instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires
+à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans
+positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement
+les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la
+ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> ans avant
+que les <i>Dialogues philosophiques</i> ne fussent écrits.</p>
+
+<p>Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement
+industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique,
+renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux
+premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un
+anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai
+que la réalité même et que l'histoire.</p>
+
+<p>Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une
+société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et
+très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous
+signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de
+celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute
+proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très
+«avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de
+la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il
+exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de
+quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès
+des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la
+mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès
+moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand
+nombre,&mdash;et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> que
+cette vision monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement
+le tableau grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux
+y sont comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise
+révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à
+bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet,
+que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit,
+logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La
+science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un
+accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a
+rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de
+l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un
+élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus
+intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par
+où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité
+toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en
+réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.</p>
+
+<p>Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait
+impossible de démontrer que les applications de la science aux
+commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les
+chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient
+retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai
+connues; mais si <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> je les avais toujours ignorées?... Et d'autre
+part il est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à
+ceux de la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont
+compliqué les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de
+nouvelles, et qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est
+seulement dans les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent
+tous approcher et connaître, que la répartition des biens et des maux a
+quelque chance de devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au
+contraire, le progrès industriel, par la formation de ces cités énormes
+où l'exercice de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne
+volonté, par l'isolement croissant des classes, par la nature des
+travaux imposés à certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du
+pain quotidien, les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et
+de la spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve
+tout matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la
+possibilité de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de
+misère sans doute inconnues autrefois.</p>
+
+<p>C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck
+de <i>la Chute d'un ange</i>. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle
+n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers
+d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en
+faisant la suprême barbarie <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> industrielle et chimiste
+contemporaine de la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même
+fort inférieure, Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie
+place.</p>
+
+<p>Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante,
+par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort
+de préférer les autres à soi, et par une <i>foi</i> qui nous rende capable de
+cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,&mdash;en dépit de leur
+chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,&mdash;c'est le
+vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux
+l'avenir. Tel est le sens du poème.</p>
+
+<p>Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité
+(c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a
+conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir
+toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste
+par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux.
+Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces
+choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la
+poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient
+inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite
+de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques.
+Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure
+s'est-il engagé là!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis,
+et la Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de
+Caprée, et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets
+de Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de
+bien autres délices.</p>
+
+<p>Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la
+femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des
+appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci,
+d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les
+chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises
+d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps
+vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de
+jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps
+assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de
+fauteuils, de chaises longues, de pupitres,&mdash;et de chancelières:</p>
+
+<p class="poem">
+ ...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...</p>
+
+<p>Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que
+c'est là un développement de certaines idées de Néron.&mdash;Mais vous
+remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient
+fort incommodes; que rien ne vaut un <i>rocking-chair</i> pour être bien
+assis, et que la <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> volupté n'est donc pas la même chose que le
+confortable.&mdash;Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de
+nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son
+esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain
+sensuel,&mdash;fût-il médiocre,&mdash;finiraient assurément par émouvoir vos sens,
+vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du
+pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent,
+ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes
+indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement
+tranquille.</p>
+
+<p>C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les
+nudités abondent dans <i>la Chute d'un ange</i>: mais la sévère Mme de
+Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les
+manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité
+que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits,
+feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le
+sont exactement de la même façon.</p>
+
+<p>Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de
+Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties
+de ce corps,&mdash;les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les
+cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez,
+la bouche, etc.,&mdash;nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif:
+mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> absent,
+et le je ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,&mdash;ou un
+Mendès,&mdash;rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:</p>
+
+<p class="poem">
+ Comme un pli gracieux de rose purpurine,<br>
+ Une ombre dessinait l'aile de sa narine,</p>
+
+<p class="noindent">nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,<br>
+ Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,<br>
+ S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,<br>
+ Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,</p>
+
+<p class="noindent">les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et
+que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ses membres délicats aux contours assouplis,<br>
+ Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,<br>
+ Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance<br>
+ Qui passe d'heure en heure à son adolescence,<br>
+ Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,<br>
+ Dont la sève arrondit le contour déjà plein,<br>
+ Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe<br>
+ N'a pas encor durci les n&oelig;uds dorés de l'herbe,</p>
+
+<p class="noindent">nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une
+belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés
+verts et, par <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes
+végétations qu'enfle la poussée du Printemps divin...</p>
+
+<p>Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par
+l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature
+ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il
+peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha,
+représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours
+grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a
+évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui
+l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre
+de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion
+spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète
+est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague
+et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des
+forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...</p>
+
+<p>Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne
+sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous
+montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.</p>
+
+<p>Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui
+unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je
+crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> à une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de
+griffes enfoncées dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour
+n'est pas bon, et qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire
+souffrir. Et c'est d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de
+Banville, dans ses <i>Exilés</i>, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans
+une forêt, parmi les fauves, termine ainsi:</p>
+
+<p class="poem">
+ Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,<br>
+ C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,<br>
+ <i>Amour des sens</i>, ô jeune Éros, toi que le roi<br>
+ Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,<br>
+ Et qui suças la haine impie et ses délices<br>
+ Avec le lait cruel de tes noires nourrices.</p>
+
+<p>Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant.
+On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans
+la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent
+tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir
+aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de
+l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et
+plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une
+rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de
+détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la
+destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand
+cette souffrance est <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> son &oelig;uvre, et quand il la leur inflige
+précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que,
+les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les
+sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la
+souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de
+celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à
+cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il
+y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation
+atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir
+de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que
+poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un
+supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de
+monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir
+du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est
+supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la
+nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et
+que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».</p>
+
+<p>... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux,
+Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de
+Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en
+souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul
+artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la
+mythologie. <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de
+Pasiphaé,&mdash;puis celle d'Icare. (Suétone: <i>Néron</i>, XII) «Icare, à son
+premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et <i>le
+couvrit de sang</i>.»</p>
+
+<p>À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de
+souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants,
+en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal.
+Écoutez,&mdash;et frémissez si le c&oelig;ur vous en dit.</p>
+
+<p>La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement
+dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir
+sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites
+ouvertures.» (Suétone.)</p>
+
+<p>Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme,
+Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.</p>
+
+<p class="poem">
+ De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,<br>
+ Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:<br>
+ Conduits séparément dans l'enceinte céleste,<br>
+ Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.</p>
+
+<p>Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une
+haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de
+la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux;
+Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports...
+Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du
+haut de la tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et
+heurte contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très
+longtemps, sous les yeux d'Ichmé.</p>
+
+<p>Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la
+cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme
+ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.</p>
+
+<p>Et c'est le premier tableau.</p>
+
+<p>La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des
+bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine
+où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes
+ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture.
+Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant?
+Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est
+l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses
+dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.</p>
+
+<p>Mais Isnel,&mdash;qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer
+l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,&mdash;revient, par la corde à
+n&oelig;uds, pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué
+notre enfant! et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme
+d'un seul coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.</p>
+
+<p>Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> la cour, et
+les bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:</p>
+
+<p class="poem">
+ «C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!<br>
+ D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?<br>
+ Du repas des lions il était innocent.<br>
+ Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»<br>
+ Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:<br>
+ D'une convulsion du c&oelig;ur la mère expire,<br>
+ Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts<br>
+ Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.</p>
+
+<p>Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément
+un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de
+souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même,
+malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations»
+imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles
+situations de <i>Théodora</i> ou de <i>la Tosca</i>; car M. Sardou a été plusieurs
+fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé
+éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent
+et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point
+d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la
+terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa
+pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque
+l'enluminure populaire des images de supplices.</p>
+
+<p>Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> coule,
+hurlements, sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont
+martyrisés son époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler
+nos nerfs, comme les ébranlent tels tableaux des cruels peintres
+espagnols, ou les vastes, exactes et lancinantes descriptions de
+tortures physiques où se complaît Flaubert l'impassible dans <i>Salammbô</i>:
+les quatre cents mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice
+à Moloch, l'armée mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le
+supplice de Mathô. (Il serait facile de noter, en passant, plus d'une
+ressemblance entre la civilisation de Balbeck et celle de
+Carthage.)&mdash;Mais le fait est que, je ne sais comment, l'aventure
+horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut guère; pas plus que ne nous
+émeuvent les autres atrocités qui s'étalent dans la dernière partie de
+<i>la Chute d'un ange</i>, et pas plus que ne parviennent à nous
+intéresser,&mdash;je veux dire à nous paraître vivants,&mdash;Nemphed, Arasfiel,
+Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le poète innocent peine tant à
+nous décrire.&mdash;Et j'avoue sans doute que la petite pièce jouée devant
+les tyrans-dieux par des tragédiens sans le savoir n'est point un
+proverbe de paravent, et que ce mélodrame sommaire, corsé d'une
+boucherie de cirque, est même un spécimen assez plausible de ce que
+deviendrait le théâtre dans une société en proie, si je puis dire, à
+l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que dis-je! ces
+jeux d'arène, ce drame brutal, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> ces tableaux vivants et ces
+exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y
+achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés
+lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes
+ne nous avaient troublés. <i>La Chute d'un ange</i> nous offre un très
+singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la
+laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient
+été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour
+exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui
+s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière
+et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...</p>
+
+<p>Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à
+l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent,
+parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers
+spontanés, tels que <i>Lui</i> seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous
+le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le
+beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La
+belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un
+peu, pour votre plaisir et pour mon repos:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:<br>
+ L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,<br>
+ Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.<br>
+ <span class="spaced1">...............</span><br>
+ Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,<br>
+ Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Des teintes du matin le ciel se nuançait.<br>
+ Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,<br>
+ La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;<br>
+ Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux<br>
+ Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.<br>
+ Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,<br>
+ Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,<br>
+ Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ C'était la terre, avec les taches de ses flancs,<br>
+ Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,<br>
+ Et sa mer qui, du jour se teintant la première,<br>
+ Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span></p>
+
+<p>... Le navire ailé reconnut sa route:</p>
+
+<p class="poem">
+ Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina<br>
+ Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.<br>
+ Il entendit d'en haut battre contre ses rives<br>
+ Les coups intermittents de ses vagues massives.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,<br>
+ Devant les nautonniers commençaient à blanchir.<br>
+ Ils entendaient grossir cet immense murmure<br>
+ Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,<br>
+ La bruissante mer de leurs feuillages sombres...</p>
+
+<p>Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la
+terre avant le déluge; le ch&oelig;ur des cèdres, les m&oelig;urs des tribus
+nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts;
+les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le
+défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante
+et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque
+symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de
+l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;</p>
+
+<p>tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa
+passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort
+amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;</p>
+
+<p>Et surtout, surtout, le <i>Fragment du Livre primitif</i>!</p>
+
+<p>Je n'ai voulu vous soumettre, touchant <i>la Chute d'un ange</i>, que
+quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore
+m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus
+complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai
+simplement au livre de M. Charles de <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Pomairols (pages
+169-225). Car je ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections,
+soit les pieux éloges de ce juge excellent, poète lui-même et
+philosophe.</p>
+
+<p>Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très
+significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence
+de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa
+mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux
+de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que
+l'auteur des <i>Poèmes barbares</i>.</p>
+
+<p>«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que
+les <i>Méditations</i> et que <i>Jocelyn</i>, mieux que les <i>Harmonies</i>: il a
+écrit <i>la Chute d'un ange</i>. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit
+nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement
+traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La
+critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les
+plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles,
+le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies
+richesses intellectuelles du poète sont contenues dans <i>la Chute d'un
+ange</i>. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de
+langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours
+à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de
+premier ordre.»</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> VII<br>
+
+LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.</p>
+
+<p>Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de
+Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans <i>les Méditations</i>, dans
+les <i>Harmonies</i>, dans <i>Jocelyn</i>. Mais le <i>Livre primitif</i> (dans <i>la
+Chute d'un ange</i>) et certaines pièces des <i>Recueillements</i> nous
+l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer;
+d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à
+quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait
+beaucoup varié depuis.</p>
+
+<p>Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le
+<i>Fragment du Livre primitif</i>, dissipant les équivoques de ce
+christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou
+s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et
+nie la révélation:</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>Le seul livre divin</i> dans lequel il écrit<br>
+ Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!<br>
+ C'est ta raison, miroir de la raison suprême,<br>
+ Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.<br>
+ Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.<br>
+ Toute bouche de chair altère ses accents.<br>
+ L'intelligence en nous, hors de nous la nature,<br>
+ Voilà la voix de Dieu; <i>le reste est imposture</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure
+fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire
+prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont
+Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine,
+vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est
+abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus
+tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer
+de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité
+métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de
+cette façon dans le <i>Livre primitif</i> que j'ai à le louer, mais d'avoir
+dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce
+qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.</p>
+
+<p>C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est
+pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne
+reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce
+d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra
+jamais être bien clair.</p>
+
+<p>Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit.
+Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le
+déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de
+l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la
+Création, et la Providence, et l'existence d'un <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> Être suprême
+doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la
+limite,&mdash;par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus,
+on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit
+invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un
+tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée
+spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...</p>
+
+<p>Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante
+de l'anthropomorphisme,&mdash;duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait
+au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme
+infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en
+métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de
+la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on
+n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule»
+dans un sonnet des <i>Épreuves</i>.&mdash;Vous êtes ignorants comme moi, plus
+encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne
+sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Et le monde invisible et celui que je vois<br>
+ Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.</p>
+
+<p>L'ignorance est partout; et la divinité,<br>
+ Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,<br>
+ Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Et il conclut:</p>
+
+<p class="poem">
+ Étrange vérité, pénible à concevoir,<br>
+ Gênante pour le c&oelig;ur comme pour la cervelle,<br>
+ <i>Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!</i></p>
+
+<p>Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à
+l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur
+le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de
+celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une
+personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu,
+concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est
+pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin
+l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à
+la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et
+conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante
+et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme,
+commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce
+corollaire:&mdash;Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en
+retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans
+la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en
+tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que
+dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme
+et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que
+des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient
+être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait
+la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à
+comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)</p>
+
+<p class="poem">
+ Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;<br>
+ Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;<br>
+ Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,<br>
+ Mais pour me révéler le monde est diaphane.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;<br>
+ Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Les formes seulement où son dessein se joue,<br>
+ Éternel mouvement de la céleste roue,<br>
+ Changent incessamment selon la sainte loi:<br>
+ Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.<br>
+ C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,<br>
+ Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,<br>
+ Où tout foyer remonte à ce foyer commun,<br>
+ <i>Où l'&oelig;uvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un</i>,<br>
+ Où la force d'en haut, vivant en toute chose,<br>
+ Crée, enfante, détruit, compose et décompose;<br>
+ S'admirant <i>sans repos</i> dans tout ce qu'elle a fait,<br>
+ Renouvelant toujours son ouvrage parfait;<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Où la vie et la mort, le temps et la matière,<br>
+ <i>Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit</i>;<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Où Jéhovah s'admire et se diversifie<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Dans l'&oelig;uvre qu'il produit et qu'il s'identifie.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;<br>
+ L'&oelig;uvre de l'univers n'est que de le connaître.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;<br>
+ Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,<br>
+ Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.<br>
+ L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;<br>
+ L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.</p>
+
+<p>Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait
+d'abord écrit:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;<br>
+ Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;<br>
+ Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:<br>
+ Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?</p>
+
+<p>Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien
+remplacer ces vers par ceux-ci:</p>
+
+<p class="poem">
+ Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;<br>
+ On croit me voir dedans, on me voit au travers;<br>
+ Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!<br>
+ Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?</p>
+
+<p>Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le
+dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois
+qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,&mdash;me souvenant d'ailleurs de
+certains autres vers,&mdash;que c'était la première version qui rendait sa
+vraie pensée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque,
+morale et lyrique,&mdash;fort inconnu; et que personne ne cite jamais,&mdash;<i>le
+Désert</i>, que vous trouverez à la suite des <i>Recueillements</i>, dans les
+<i>Épîtres et Poésies diverses</i>, et qui, daté de 1856, est donc la
+dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous
+offre un décisif commentaire de cette partie du <i>Livre primitif</i>.</p>
+
+<p>Dans <i>le Désert</i>, le poète fait ainsi parler Dieu:</p>
+
+<p class="poem">
+ Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,<br>
+ Vous prendrez-vous toujours au piège des images?<br>
+ Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?<br>
+ J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Ne mesurez jamais votre espace et le mien.<br>
+ <i>Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien.</i></p>
+
+<p>Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,&mdash;dans une période
+embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible
+de saisir la construction grammaticale,&mdash;il s'efforce de distinguer
+entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu
+s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et
+«le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin,
+il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que
+j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:</p>
+
+<p class="poem">
+ Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre<br>
+ Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Et il répond:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!<br>
+ Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres<br>
+ J'en relève mon front <i>ébloui de ténèbres</i>!<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»</p>
+
+<p>En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,&mdash;avec un
+geste sublime...</p>
+
+<p>Revenons au <i>Livre primitif</i>. Donc, l'homme est le fils de Dieu et
+l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses
+qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le
+problème de l'existence du mal:</p>
+
+<p class="poem">
+ Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi,<br>
+ Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?<br>
+ Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?<br>
+ S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?<br>
+ Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux,<br>
+ Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»</p>
+
+<p>Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont
+répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage</p>
+
+<p class="poem">
+ Au point de l'infini d'où le regard divin<br>
+ Voit les commencements, les milieux et la fin,<br>
+ Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,<br>
+ Du désordre apparent voit l'harmonie éclore:<br>
+ «Regarde!» lui dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la
+partie par le tout:</p>
+
+<p class="poem">
+ La fin justifia la voie et le moyen;<br>
+ Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;<br>
+ La matière, où la mort germe dans la souffrance,<br>
+ Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,<br>
+ Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,<br>
+ Où la nature lutte avec la volonté<br>
+ Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,<br>
+ Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.<br>
+ Et le sage comprit que le mal n'était pas,<br>
+ Et dans l'&oelig;uvre de Dieu ne se voit que d'en bas.</p>
+
+<p>Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que
+nous pouvons, nous, voir l'&oelig;uvre de Dieu. Et alors nous concevons
+sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la
+condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique
+une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout
+de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien
+et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange
+mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de
+celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les
+raisonnements de l'optimisme.&mdash;Et enfin, que dirons-nous de l'énorme
+portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à
+transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent
+demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne
+demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de
+nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que
+les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a
+refait dans <i>le Phédon</i> d'une série d'existences par où les âmes, plus
+ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo
+développera à son tour dans <i>Ce que dit la bouche d'ombre</i>, Lamartine
+l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage,
+puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue
+de la série d'épopées que devaient former <i>les Visions</i>, et puisque
+Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et
+sanctifié.</p>
+
+<p>Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et
+les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces
+matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité
+elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle
+qu'adoraient les stoïciens (<i>Mens agitat molem... Spiritus intus alit</i>),
+et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un
+postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi
+qui, dans les minéraux, <i>veut</i> s'agréger ou se cristalliser; qui, dans
+le règne végétal ou animal, <i>veut</i> vivre et croître, s'adapte aux
+milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> et
+achève les types, et les transmet perfectionnés...</p>
+
+<p>Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine,
+ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non
+pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail,
+pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni
+les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces
+désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie...
+Écoutez ces strophes d'<i>Utopie</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="spaced1">........</span> Il est dans la nature<br>
+ Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure<br>
+ Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;<br>
+ Instinct mystérieux d'une âme collective,<br>
+ Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,<br>
+ Lit au livre infini sans que le doigt écrive,<br>
+ <span class="add4em">Et prophétise à son insu.</span></p>
+
+<p><span class="spaced1">.............</span><br>
+ C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,<br>
+ <i>Cette aspiration qui prouve une atmosphère</i>...<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle<br>
+ L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?<br>
+ Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,<br>
+ L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,<br>
+ Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,<br>
+ Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre<br>
+ <span class="add4em">Et sans bornes pour espérer?</span></p>
+
+<p>Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!<br>
+ <i>Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!</i><br>
+ <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.<br>
+ Quel mouvement sans but agite la nature?<br>
+ Le possible est un mot qui grandit à mesure,<br>
+ Et le temps qui s'enfuit vers la race future<br>
+ <span class="add4em">A déjà fait ce que je vois!...</span></p>
+</div>
+
+<p>Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la
+description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée,
+étape par étape, dans les strophes des <i>Laboureurs</i>, et dont le code est
+formulé dans le <i>Livre primitif</i>: revenons donc à celui-ci.</p>
+
+<p class="p2">Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie,
+planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde
+même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de
+Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit
+des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand
+ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés
+entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de
+l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux
+fuyantes équivoques et aux duperies des mots.</p>
+
+<p>Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un
+de ses personnages: «Prions Jupiter, <i>quel qu'il soit, nécessité de la
+nature, ou esprit des hommes</i>.» (<i>Les Troyennes</i>, vers 893.) Ces deux
+définitions <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> de Dieu,&mdash;profondes dans leur simplicité, car
+elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes
+philosophiques,&mdash;ces définitions que le délicieux poète grec laisse
+tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les
+embrasser,&mdash;tour à tour ou même à la fois,&mdash;de toute la force de sa
+pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?</p>
+
+<p>Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu
+immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès
+humain, reste «Dieu sensible au c&oelig;ur», Dieu postulat de la morale, le
+Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi
+enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'<i>Utopie</i>. Et c'est
+cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du
+<i>Livre primitif</i>: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de
+l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque
+législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort
+exactement:</p>
+
+<p>«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront
+l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni
+suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une
+seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse
+humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations...
+Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme
+naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de
+villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix
+avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont
+cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi,
+ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»</p>
+
+<p>Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le
+seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le
+rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes
+loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru
+et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur,
+le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce
+<i>Désert</i>, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!</p>
+
+<p class="poem">
+ Des deux séjours humains, la tente ou la maison,<br>
+ L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;<br>
+ Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,<br>
+ Il prend dans les sillons racine comme un chêne:<br>
+ L'homme dont le désert est la vaste cité<br>
+ N'a d'ombre que la sienne en son immensité.<br>
+ La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.<br>
+ Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;<br>
+ Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de
+l'imitation».</p>
+
+<p class="poem">
+ Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,<br>
+ Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...<br>
+ <span class="spaced1">.............</span><br>
+ La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.<br>
+ Marcher seul, affranchit; <i>penser seul, divinise</i>.</p>
+
+<p>Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il
+semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le
+présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se
+réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère
+religieux ne lui demeurât étranger),&mdash;s'il n'était, avant tout,
+invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux
+cris de solitaire orgueil du <i>Désert</i> répondent les strophes d'<i>Utopie</i>,
+ardemment aimantes:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:<br>
+<span class="add3em">Vivre en tout, c'est vivre cent fois!</span></p>
+
+<p>C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie<br>
+ Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,<br>
+ Rayonnement lointain de sa divinité;<br>
+ C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,<br>
+ Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;<br>
+ Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même<br>
+<span class="add3em">Dans l'universelle unité.</span></p>
+</div>
+
+<p>Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du <i>Désert</i> et la charité
+d'<i>Utopie</i> se réconcilient dans cette image:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,<br>
+ Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,<br>
+ Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,<br>
+ L'astronome chargé d'orienter la voile<br>
+ Monte au sommet des mâts où palpite la toile,<br>
+ Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,<br>
+<span class="add3em">Se dit: «Nous serons là demain!»</span></p>
+
+<p>Puis, quand il a tracé sa route sur la dune<br>
+ Et de ses compagnons présagé la fortune,<br>
+ Voyant dans sa pensée un rivage surgir,<br>
+ Il descend sur le pont où l'équipage roule,<br>
+ Met la main au cordage et lutte avec la houle.<br>
+ <i>Il faut se séparer, pour penser, de la foule,</i><br>
+<span class="add3em"><i>Et s'y confondre pour agir.</i></span></p>
+</div>
+
+<p>Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme?
+Peut-être est-ce dans les <i>Recueillements</i> (et j'y comprends les
+<i>Poésies diverses</i>) qu'elle apparaît le plus en plein.&mdash;J'estime,
+d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis
+point que les <i>Harmonies</i> ne forment pas un ensemble plus lié, et plus
+harmonieux en effet. Mais rien, dans les <i>Harmonies</i> même, ne dépasse le
+<i>Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie</i>, <i>Utopie</i>, la <i>Cloche
+du village</i>, la <i>Femme</i>, la <i>Marseillaise de la paix</i>, la <i>Réponse à
+Némésis</i>, le <i>Désert</i>, la <i>Vigne et la Maison</i>, les vers <i>À M. de Virieu
+après la mort d'un ami commun</i>. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne
+fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes
+éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux
+d'historien, des <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> plus grandes affaires publiques et des soucis
+privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de
+son c&oelig;ur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de
+circonstances», comme G&oelig;the voulait que fussent toujours les poèmes
+lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il
+est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des
+<i>Recueillements</i> sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais
+assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette
+Carré, jeune ouvrière de Dijon...&mdash;Mais, bien que les pièces de ce
+volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour
+soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme
+de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus
+absentes encore que de <i>Jocelyn</i> ou de <i>la Chute</i>, jamais, je crois, la
+forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée,
+ni,&mdash;certains passages un peu nonchalants mis à part,&mdash;plus savante que
+dans les <i>Recueillements</i> (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne
+fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en
+quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit
+plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations
+d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra
+demain.&mdash;Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre
+eux ces morceaux, tous ensemble se <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> trouvent principalement
+exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes
+âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée,
+et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle
+mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont
+les <i>Recueillements</i>: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le
+poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des
+sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...</p>
+
+<p>L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique
+impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont
+poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses,
+a-t-il dit,&mdash;et même démontré,&mdash;que la poésie romantique et la poésie
+personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les
+romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité,
+se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient
+que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se
+sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi
+«l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le
+passage de la poésie subjective à la poésie objective?&mdash;Je crois
+pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni
+dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel
+qui ne soit en même temps général; et je le pourrais <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> prouver
+très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes
+ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un
+raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le
+Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je
+trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude
+cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en
+la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de
+la poésie et,&mdash;se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par
+la superstition même de l'objectivité,&mdash;la poésie subjective. Et cela
+encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.&mdash;Pour Lamartine,
+en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors,
+je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus
+vraiment de tout le monde et à tout le monde,&mdash;sauf le degré et sauf la
+forme,&mdash;que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres,
+depuis <i>le Lac</i> et <i>l'Isolement</i>, qui sont ses premiers
+chefs-d'&oelig;uvre, jusqu'à <i>la Vigne et la Maison</i>, qui est à peu près
+son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison
+sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les
+<i>Harmonies</i>) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais
+poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que
+des pensées éternelles», c'est bien lui.</p>
+
+<p>Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Ne vous
+en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont
+suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières
+poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet
+exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la
+poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie
+écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un
+homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui
+prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle
+affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et
+virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée,
+dans ce passage, souvent raillé, de la <i>Lettre</i> qui sert de préface aux
+<i>Recueillements</i>: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de
+poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne
+qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le
+public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes
+et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la
+poésie a été pour moi ce qu'est la prière, <i>le plus beau et le plus
+intense des actes de la pensée</i>, mais le plus court et celui qui dérobe
+le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme
+vous chantez en marchant, <i>quand vous êtes seul et débordant de force</i>,
+dans les routes solitaires de vos bois...»</p>
+
+<p>Cette impression de puissance, Lamartine la donnait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> à tous
+ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le
+geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses
+amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le
+formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les
+imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une
+colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un
+vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.</p>
+
+<p class="p2">Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé
+au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je
+trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits
+que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que
+l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par
+l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des
+choses déjà dites plusieurs fois.&mdash;Et, quant à le «situer» dans notre
+histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la
+difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne
+purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à
+part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que
+son &oelig;uvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après
+coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau
+dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> y eut d'abord en
+lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et
+qu'un peu de <i>la Chute d'un ange</i> a pu passer dans la <i>Légende des
+siècles</i> et dans les <i>Poèmes barbares</i>, je suis plus sûr encore que, si
+Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des
+anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de
+lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre
+histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte
+qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la
+secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup
+plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est
+comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que
+gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est
+proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler,
+contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les
+solitaires de l'antique Gange,</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="add6em">fleuve ivre de pavots,</span><br>
+ Où les songes sacrés roulent avec les flots,</p>
+
+<p>l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la
+Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète
+religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible
+à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Dieu,
+est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il
+dans <i>le Tailleur de Saint-Point</i>, mes yeux et ma langue à lire, à
+écrire et <i>à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les
+langues</i>.» Et c'est pourquoi,&mdash;attendu qu'en outre il fut, avec une
+évidence fulgurante, un homme de génie,&mdash;je ne dis pas qu'il soit, (car
+on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure
+qu'il est) le plus grand des poètes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> DE L'INFLUENCE RÉCENTE<br>
+
+DES LITTÉRATURES DU NORD</h2>
+
+
+<p>Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces,
+et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule.
+Événement considérable, mais non point surprenant.</p>
+
+<p>Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une
+certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un
+Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et
+nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même
+coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent
+ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du
+chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une
+expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est
+clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> peu
+la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science
+et le génie allemands et mettait un G&oelig;the, ou même un Herder,
+au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous
+n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais
+aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.</p>
+
+<p>Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne,
+l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous
+attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits.
+Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement
+violent et prolongé. Il dure encore.</p>
+
+<p>Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des
+brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui
+peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond
+Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes
+et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous
+nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement
+Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres
+romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le
+monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la
+<i>Puissance des Ténèbres</i>, et je ne sais plus quelle troupe nous donna
+<i>l'Orage</i> d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses
+dernières pièces (depuis 1886) <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> ont été traduites. Nous avons
+vu, au Théâtre-Libre, <i>les Revenants</i> et <i>le Canard sauvage</i>; au
+Vaudeville, <i>Hedda Gabler</i> et <i>Maison de Poupée</i>; au théâtre de
+l'&OElig;uvre, <i>Rosmersholm</i>, <i>Un ennemi du peuple</i>, <i>Solness le
+constructeur</i>, <i>Brand</i>, et le <i>Petit Eyolf</i>; au théâtre des Escholiers,
+<i>la Dame de la mer</i>. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé
+<i>Une faillite</i> du Norvégien Bj&oelig;rnson, <i>les Tisserands</i> et
+<i>l'Assomption d'Hannele Mattern</i>, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et
+<i>Mademoiselle Julie</i>, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre
+Idéaliste, <i>l'Intruse</i>, <i>les Aveugles</i>, <i>Pelléas et Mélissande</i>, du
+Belge Mæterlinck; l'&OElig;uvre, les <i>Âmes solitaires</i>, de Hauptmann, les
+<i>Créanciers</i>, de Strindberg, <i>Au-dessus des forces humaines</i>, de
+Bj&oelig;rnson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer
+la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de
+certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes
+polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles
+les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.</p>
+
+<p>Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface
+de son <i>Roman russe</i>:</p>
+
+<p>«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de
+nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et
+d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme
+l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et
+docile aux mêmes influences, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> à Londres, à Pétersbourg, à Rome
+ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature
+de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas,
+nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est
+pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent
+plus de l'âme française.»</p>
+
+<p>C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.</p>
+
+
+<p class="section">I</p>
+
+<p>Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges
+Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de
+quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et
+sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces
+lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que
+j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de
+la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire
+chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis
+tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des
+sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond
+de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> sentiments
+dirigeants, et comme le <i>substratum</i> de leurs &oelig;uvres respectives.</p>
+
+<p>Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus
+caractéristiques de sa manière, c'est <i>Silas Marner</i>, <i>Adam Bede</i>, <i>le
+Moulin sur la Floss</i>, et <i>Middlemarch</i>.</p>
+
+<p>Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de
+c&oelig;ur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises
+indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire:
+«Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a
+cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien
+simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que
+pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour,
+Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son
+argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille
+abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.&mdash;Adam
+Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas
+méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser
+séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son
+nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à
+la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la
+douleur.&mdash;De même, <i>le Moulin sur la Floss</i>, c'est l'histoire de deux
+enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une
+sensibilité <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs
+parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la
+souffrance fortifie et rend meilleurs.&mdash;Et <i>Middlemarch</i>, c'est la vie,
+minutieusement contée,&mdash;oh! combien minutieusement!&mdash;d'une grande âme
+dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus
+grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.</p>
+
+<p>Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de
+conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont
+marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de
+l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la
+vie humaine.</p>
+
+<p>Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que
+celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse
+rien à désirer, dans une partie considérable de l'&oelig;uvre de George
+Sand.</p>
+
+<p>Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même
+évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur
+moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression
+contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions
+antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume
+et contient les impressions concordantes d'un certain nombre
+d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la
+confiance que sa personne inspire <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> ou l'ascendant qu'elle
+exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien
+quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par
+l'impression qu'un individu reçoit d'une &oelig;uvre;&mdash;et naturellement, je
+ne puis vous donner ici que la mienne.</p>
+
+<p>Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez <i>la Mare au
+Diable</i>, <i>la Petite Fadette</i>, <i>François le Champi</i>, <i>le Meunier
+d'Angibault</i>. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante,
+autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de
+complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe
+et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention,
+une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le
+Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en
+a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande
+raison, c'est que je le crois.</p>
+
+<p>Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous,
+n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et
+au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.</p>
+
+<p>Dans <i>les Revenants</i>, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de
+foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la
+destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de
+son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du
+premier coup, va si loin <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> dans cette indépendance retrouvée
+que, à un moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade
+une servante qu'elle sait être sa s&oelig;ur naturelle.</p>
+
+<p>Dans <i>Maison de poupée</i>, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend
+pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari
+est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah
+lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par
+elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée
+comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle
+abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher
+la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Dans l'<i>Ennemi du peuple</i>, un médecin de petite ville découvre que la
+source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays
+est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les
+autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en
+ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes
+ligués ensemble.</p>
+
+<p>Dans <i>Rosmersholm</i>, Rosmer, descendant d'une vieille famille très
+fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre
+penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à
+renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées
+nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a
+poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors,
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer
+reste désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu
+lui communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de
+découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la
+rivière où leur victime a cherché la mort.</p>
+
+<p>Dans <i>Hedda Gabler</i>, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle
+méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa
+crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la
+cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une
+destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est
+devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne
+pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa
+destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.</p>
+
+<p>Dans <i>la Dame de la mer</i>, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui
+elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente
+ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux
+et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à
+son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis
+l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme
+est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que
+tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> inconnu qui
+t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu
+la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi
+j'ai pu y renoncer.»</p>
+
+<p>Toutefois, dans <i>le Canard sauvage</i>, Ibsen nous montre que ce qui est
+bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit
+rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un
+déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant
+d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus
+tristes et aux plus inutiles catastrophes.&mdash;Et, de même, dans <i>Solness
+le constructeur</i>, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un
+homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui,
+et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.</p>
+
+<p>Ainsi,&mdash;sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses
+rêves et les railler,&mdash;les drames d'Ibsen sont des crises de conscience,
+des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais
+d'affranchissement moral.</p>
+
+<p>Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la
+haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception
+païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de
+vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore
+et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication
+des droits de la <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> conscience individuelle contre les lois
+écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les
+conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix
+qu'aux apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la
+purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui,
+la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le
+pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union
+parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et
+l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et
+intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la
+vie à l'Idéal,&mdash;un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on
+distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais
+d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et,
+presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique
+et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette
+affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans
+doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments
+contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand
+rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.</p>
+
+<p>Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque
+c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à
+Ibsen), <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> n'est-ce pas précisément la substance des premiers
+romans de George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut
+un merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et
+toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage
+est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés
+libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on
+nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec
+l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et
+déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la
+société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la
+religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et
+je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.</p>
+
+<p>Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand;
+mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je
+ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152):
+«Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes
+les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses
+objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait
+quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité
+enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était
+plus forte que les mille <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> croyances de Raymon. Ce n'était ni
+l'Église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois
+qui lui dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience.
+Dans l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était
+fait un ami de son propre c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans
+le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher,
+Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature
+et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le
+choisissant dans sa liberté.&mdash;Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a
+un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis
+dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite
+Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris
+d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.&mdash;Et <i>la Dame
+de la mer</i>, c'est <i>Jacques</i>, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel
+donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en
+profite, et l'autre non, voilà toute la différence.&mdash;Ibsénienne,
+Marcelle qui, dans <i>le Meunier d'Angibault</i>, renonce à tout, se fait sa
+religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor
+dans <i>Lélia</i>. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que,
+forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la
+destinée humaine, sans cet <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> enfer, je ne l'aurais jamais
+goûté... Cette surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux
+dangers et aux fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin
+quand elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»</p>
+
+<p>Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen
+prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le
+«troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la
+croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier
+seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en
+rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes
+et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle,
+sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait
+d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de
+l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de
+prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez <i>Spiridion</i>, si vous en
+avez le courage.</p>
+
+<p>Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans
+George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,&mdash;antérieur, ne
+l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,&mdash;que nous achèverions de
+le retrouver.</p>
+
+<p>La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du
+c&oelig;ur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais
+c'est l'âme <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> même de la plupart des drames de M. Dumas!
+Seulement, tandis que les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et
+la société en général, les insurrections de M. Dumas visent presque
+toujours un article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et
+je ne vois pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.</p>
+
+<p><i>La Dame aux camélias</i> nous montre l'amour libre s'absolvant à force de
+sincérité, de profondeur et de souffrance.&mdash;<i>Le Fils naturel</i>,
+<i>l'Affaire Clémenceau</i> protestent contre la situation faite par le code
+aux enfants naturels.&mdash;<i>Les Idées de Madame Aubray</i> et <i>Denise</i>, ces
+deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que,
+dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de
+prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un
+autre que lui.&mdash;Dans <i>la Femme de Claude</i>, un homme, après avoir prié
+Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son
+tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience
+contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde
+moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation
+financière.&mdash;L'<i>Ami des femmes</i>, <i>la Princesse Georges</i>, <i>l'Étrangère</i>,
+<i>Francillon</i> reposent sur la même conception du mariage que <i>la Dame de
+la mer</i> ou <i>Maison de poupée</i>.&mdash;Et si vous voulez des orgueilleuses, des
+insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson,
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda
+Gabler.&mdash;Bref, le théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de
+consciences ou qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle
+intérieure, l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes
+les règles, écrites ou non.</p>
+
+<p>Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents
+des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens
+frivoles s'en sont assez moqués, que, dans <i>Denise</i> et ailleurs, M.
+Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite
+ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce
+devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bj&oelig;rnson:
+<i>le Gant</i>. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui
+soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes.
+Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette
+courageuse vierge manque un peu de duvet...</p>
+
+<p>Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous
+dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies
+et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le
+pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et
+Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme
+n'est jamais impénitente; <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> on l'entend gémir et chercher: elle
+se reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins
+active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à
+devenir une passion douloureuse.»</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est
+l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude
+du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent
+confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses
+connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention
+aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets
+du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame
+du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites:
+elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de
+Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»</p>
+
+<p>Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus,
+souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions
+culminantes.</p>
+
+<p>C'est, dans <i>Crime et Châtiment</i>, la rencontre de Sonia, la fille
+publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour
+nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et
+comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux
+rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec
+mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui
+arracher... <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment
+atterrée, se remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir,
+souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu
+après, Raskolnikof tombe aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas
+devant toi que je m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance
+de l'humanité.»</p>
+
+<p>L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la <i>Guerre
+et la Paix</i>, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon
+Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de
+Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet
+homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de
+somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui
+adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague,
+empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir
+qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin,
+dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un
+chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date
+une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le
+civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a
+trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans
+ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un
+talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se
+sentir apaisé, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> heureux, disposé à tout comprendre et à tout
+aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe
+est achevée; il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence
+mystique.»</p>
+
+<p>Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir,
+dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la
+beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je
+besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient
+point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées
+qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent
+le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de
+Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est
+extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se
+représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut
+d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes,
+Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime
+s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime
+si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut
+sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près
+incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant
+donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire,
+elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents.
+Au moins la Fantine des <i>Misérables</i> <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> n'est qu'une pauvre bonne
+catin qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la
+rédemption par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la
+fantaisie d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si
+son grand mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple
+d'esprit, nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons
+l'âme du <i>Crapaud</i> de la <i>Légende des siècles</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!</p>
+
+<p>S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps
+reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos
+romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou
+d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est
+donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut,
+chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent
+la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers,
+non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une
+attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos
+naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se
+tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où
+décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil?
+En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement
+et non <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain
+ou l'ironie du peintre?</p>
+
+<p>Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de
+l'indifférence; et la petite Lalie de l'<i>Assommoir</i>, l'enfant-martyre,
+plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief;
+moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins
+émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante
+encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de
+tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation
+littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne
+fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes;
+je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et
+infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si
+grand c&oelig;ur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la
+pure flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette
+formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de
+leur invention.</p>
+
+<p>Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux
+établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours
+admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il
+n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des
+caractéristiques, par exemple, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> de l'Anglaise Georges Eliot.
+Jamais la haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes
+railleries dont Eliot accable, avec une insupportable abondance, les
+petites gens du <i>Moulin sur la Floss</i>. Et les humbles qu'elle aime, je
+sens trop qu'elle «condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard
+dans la disposition d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante
+philosophe et éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez
+Flaubert, il n'y a pas trace de cette affreuse condescendance.</p>
+
+<p>Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais
+cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons
+jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance
+philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus
+pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on
+dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père
+Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui
+ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien
+Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité
+ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection
+spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à
+peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui
+travaillent et qui peinent comme nous...</p>
+
+<p>Les soixante dernières pages de <i>Madame Bovary</i> sont si étrangement
+douloureuses que j'ose à peine <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> les relire. Est-ce que vous ne
+sentez pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si
+naïve au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh!
+la chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui
+donc a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père
+Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au
+Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de
+bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et
+encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est
+fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu
+qui permet au monde de durer,&mdash;que M. Brunetière, au temps où il goûtait
+peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'&oelig;uvre cette
+page extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la
+bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que
+l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non,
+l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop
+facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle
+qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de
+Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après
+la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait
+à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le
+moujick mêlerait peut-être à cela l'idée <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> et le nom de Dieu.
+Mais nous reviendrons là-dessus.</p>
+
+<p>Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité
+d'<i>Un c&oelig;ur simple</i>? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime
+l'admirable Dussardier de l'<i>Éducation sentimentale</i>, et était-il
+nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on
+nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par
+se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie
+philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même
+titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un
+Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature?
+Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend,
+dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!</p>
+
+<p>Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence
+des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère
+universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier
+des nôtres?</p>
+
+<p>«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances
+obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion
+physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela,
+c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile
+Zola.&mdash;Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux?
+Qui l'a mieux connue <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> et exprimée que l'auteur de <i>la Comédie
+humaine</i> ou que l'auteur de <i>Madame Bovary</i> et de <i>l'Éducation
+sentimentale</i>? Ici encore relisez <i>Madame Bovary</i>: vous verrez que tous
+les actes, toutes les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont
+expliqués, d'abord par sa nature, puis par quelque excitation du dehors,
+une rencontre, un objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le
+dernier petit poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien
+est tout, venant après le reste...</p>
+
+<p>Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre
+seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier
+français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et
+des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe,
+dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à
+trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une
+pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est
+conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse
+surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet
+embroussaillé roman: <i>la Guerre et la Paix</i>. Mais n'avons-nous donc
+point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où
+l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de
+la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si
+vous y faites attention, <i>les Misérables</i>, et ce sera, peut-être
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> plus encore, <i>l'Éducation sentimentale</i>. Je le dis après
+réflexion et avec sécurité.</p>
+
+<p>Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins
+nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans <i>la Guerre et
+la Paix</i>, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à
+tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et
+Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que
+Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu
+des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est
+peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres
+napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851.
+Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les
+événements publics,&mdash;mêlés aux comédies et aux drames privés,&mdash;que nous
+raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont
+Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement
+<i>l'Éducation sentimentale</i> est l'histoire de deux jeunes gens, très
+particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils
+représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune
+homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme
+va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette
+histoire se combine avec une étude des idées et des m&oelig;urs dans les
+dernières années du règne de <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Louis-Philippe: <i>l'Éducation
+sentimentale</i> est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et
+morale, sociale et politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit,
+et avec profondeur, les barricades et les clubs, la rue et les salons,
+et elle nous montre cette chose extraordinaire: la confrontation effarée
+des bourgeois avec la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont
+faite soixante ans auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle
+les a enrichis, qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils
+ne reconnaissent plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et
+qu'ils renient alors avec épouvante et colère. Voilà peut-être une
+aventure aussi considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus,
+je n'ai voulu que vous suggérer cette idée, que <i>la Guerre et la Paix</i>
+et <i>l'Éducation sentimentale</i> étaient, au fond, deux &oelig;uvres de même
+espèce et de composition analogue.</p>
+
+<p>Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont
+on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère»,
+ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de
+notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne
+sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait
+spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo
+est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques
+et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>
+concurremment,&mdash;si toutefois c'est elle,&mdash;chez les derniers écrivains
+septentrionaux.)</p>
+
+<p>Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du
+sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut
+être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends
+bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que
+le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous
+emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre,
+cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une
+expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et,
+d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant
+d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces
+espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.&mdash;Un
+des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux
+traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à
+Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce
+ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire
+maintenant:&mdash;Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou
+une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je
+ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,&mdash;ou
+bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?...
+Rien, il n'y a rien de certain, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> excepté le néant de tout ce
+que je conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne
+conçois pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était
+déjà, si je ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.</p>
+
+<p>«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme
+sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est
+dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la
+faute de la fatalité».&mdash;Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est
+donc la résignation à ne pas le comprendre,&mdash;en somme, un sentiment
+consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins
+navrant,&mdash;qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves
+et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur
+vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque
+indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose
+qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote
+honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et
+désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de
+meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le
+premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si
+gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en
+sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> L'inquiétude du mystère, enfin, cela paraît immense, et cela
+est peu de chose, ou plutôt cela est toujours la même chose. Elle se
+dégage,&mdash;soit directement, soit sous la forme du nihilisme, où si
+facilement elle se résout,&mdash;de toute &oelig;uvre qui nous présente, de la
+réalité, une image un peu poussée et qui ne s'en tient point aux
+superficies. L'inquiétude du mystère, il n'est pas un écrivain digne de
+ce nom qui ne l'ait connue. Que dis-je? Croyez-vous que les imbéciles
+même l'ignorent? Bouvard et Pécuchet, ces deux bonshommes que Flaubert
+chérissait quoique ridicules, et dont il a prétendu faire des sortes de
+don Quichottes de la demi-science, mais ils ne font que ça, être
+inquiets du mystère universel!</p>
+
+
+<p class="section">II</p>
+
+<p>Si donc tout ce que nous admirons chez les récents écrivains du Nord
+était déjà chez nous, comment se fait-il que, retrouvé chez eux, cela
+ait paru, à beaucoup d'entre nous, si original et si nouveau? Est-ce
+parce que ces écrivains sont de plus grands artistes que les nôtres?
+Est-ce parce que leur forme est supérieure à celle de nos poètes et de
+nos romanciers?</p>
+
+<p>J'estime que la question est insoluble. Celui-là seul pourrait décerner
+le prix de la forme, qui posséderait toutes les langues de l'Europe
+aussi à fond que nous possédons la nôtre, c'est-à-dire de manière
+<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> à percevoir, dans ses moindres nuances, ce qui constitue le
+«style» de chaque écrivain. Cela, je pense, n'arrive guère. Je vois que
+les plus savants hommes, les plus accomplis polyglottes étrangers, ne
+parviennent jamais à sentir comme nous la phrase d'un Flaubert ou d'un
+Renan. Cette incapacité apparaît lorsqu'ils s'avisent de classer nos
+écrivains: ils mettent ensemble les grands et les médiocres. De même le
+style des écrivains étrangers doit toujours nous échapper en grande
+partie. Je suis tenté de croire qu'on peut savoir très bien plusieurs
+langues, mais qu'on n'en sait profondément qu'une. L'espèce de volupté
+que nous cause la forme chez nos grands artistes, il est certain que ni
+Eliot, ni Tolstoï, ni Ibsen, ne nous la procureront jamais.</p>
+
+<p>Je sais bien que nous les avons lus surtout dans des traductions. Mais
+alors on me dira que leur supériorité n'en est donc que plus grande, si
+elle a pu éclater à certains yeux, même sans le secours du style. À quoi
+il est aisé de répondre que ce que ces auteurs perdent d'un côté à être
+traduits, ils le regagnent d'un autre, et avec usure. J'ai tâché
+d'expliquer cela la première fois que j'ai abordé le théâtre d'Ibsen.</p>
+
+<p>Parfois, disais-je, chez les écrivains de mon pays, même chez les
+meilleurs,&mdash;et surtout chez les romantiques,&mdash;je discerne et je sens
+quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices
+systématiques de langage; et il arrive <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> que cela me fatigue un
+peu. Or il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les
+étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre
+langue, cela ne nous est pas révélé par la traduction. Ou plutôt, leur
+rhétorique à eux, s'ils en ont une, a chance de nous paraître
+savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me
+semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me
+crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme
+totalement dépourvu du sens de l'exotisme. Et enfin, s'ils m'ennuient,
+je puis croire que c'est ma faute.</p>
+
+<p>D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils
+m'émeuvent vraiment tout entier, car alors je suis bien sûr que c'est
+uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures
+et la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident
+que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la
+forme: je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont
+nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. Et, de rencontrer
+chez eux des choses qui sont belles exactement de la même manière que
+les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la
+surprise et qu'attendrit la reconnaissance.</p>
+
+<p>Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique et leur banalité
+possible m'échappent, soit dans <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ceux où ils se passent de
+toute rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de
+franc, de naïf, d'honnête, de spontané, d'intéressant même dans les
+gaucheries, les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre,
+cette espèce de cote mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots
+français recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou
+des observations connues me font l'effet de nouveautés singulières. J'y
+veux trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum...</p>
+
+<p>Et cela, certes, je ne l'invente pas toujours. Ce qui nous plaît, au
+bout du compte, dans les &oelig;uvres septentrionales, c'est l'<i>accent</i>,
+l'accent nouveau, particulier, d'idées, de sentiments, d'imaginations
+qui ne nous étaient point inconnus.</p>
+
+<p>La Norvège a des hivers interminables, presque sans jours, coupés par
+des étés éclatants et violents, presque sans nuits. Condition
+merveilleuse, soit pour mener lentement et patiemment ses visions
+intérieures, soit pour sentir avec emportement. Londres, près de qui
+Paris n'est qu'une jolie petite ville, est la capitale de la volonté et
+de l'effort; et je crois aussi que c'est une excellente atmosphère pour
+la réflexion qu'un brouillard anglais. Je n'ai point vu la steppe: pour
+l'imaginer, je multiplie l'étendue et la mélancolie des bruyères, des
+étangs et des bois de Sologne, l'hiver. Puis il y a le passé russe, le
+passé anglais, le passé norvégien, les traditions, les m&oelig;urs
+publiques et privées, la religion, et la marque de <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> tout cela
+imprimée aux cerveaux norvégiens, anglais et russes. Bref, les écrivains
+du Nord, et c'est là leur charme, nous renvoient, si vous voulez, la
+substance de notre propre littérature d'il y a quarante ou cinquante
+ans, modifiée, renouvelée, enrichie de son passage dans des esprits
+notablement différents du nôtre. En repensant nos pensées, ils nous les
+découvrent.</p>
+
+<p>Ils ont, semble-t-il, moins d'art que nous, une moindre science de la
+composition. Des &oelig;uvres comme <i>Middlemarch</i> sont décourageantes par
+leur prolixité. Il faut huit jours, à ne faire que cela, pour lire <i>la
+Guerre et la Paix</i>. De telles dimensions ont, en soi, quelque chose
+d'anti-artistique. Il est à peu près impossible d'embrasser de pareils
+ensembles, de tenir à la fois présentes à sa mémoire toutes les parties
+qui devraient conspirer la beauté de l'&oelig;uvre et, par conséquent, de
+connaître au juste et d'apprécier cette beauté. Les détails superflus et
+vraiment insignifiants pullulent. Je ne suis d'ailleurs nullement
+persuadé que ces écrivains aient plus d'émotion que les nôtres; et ils
+n'ont assurément pas plus d'idées générales. Mais ils ont, plus que
+nous, le goût et l'habitude de la vie intérieure, et ils sont, plus que
+nous, religieux.</p>
+
+<p>Plus patients,&mdash;non point peut-être plus pénétrants, mais d'une plus
+grande endurance, si je puis dire, dans la méditation ou
+l'observation,&mdash;plus capables de se passer eux-mêmes de divertissement,
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> ils s'adressent à des lecteurs qui ont moins besoin que nous
+d'être amusés. Les longues et grises conversations d'Ibsen, ses
+infatigables accumulations de détails familiers, d'abord nous accablent,
+mais peu à peu nous enveloppent. Cela finit par former, autour de chacun
+de ses drames, une atmosphère qui lui est propre, et dont l'air de
+vérité des personnages est augmenté. Nous les voyons vivre d'une vie
+lente et profonde. Ils sont très sérieux. Ils offrent cette
+particularité, que les incidents de leur vie les remuent jusqu'au fond
+de l'âme et nous révèlent ce fond; que leurs drames de foyer se tournent
+tous en drames de conscience, où toute leur vie spirituelle est
+intéressée. Là, une femme qui s'aperçoit que son mari ne la comprend pas
+ou que son fils est atteint d'une maladie incurable se demande
+instantanément si Martin Luther n'a pas été trop timide, si c'est le
+paganisme ou le christianisme qui a raison, et si toutes nos lois ne
+reposent pas sur l'hypocrisie et le mensonge. Peut-être l'auteur
+oublie-t-il trop que ces questions, passionnantes quand on les voit
+débattre par un grand philosophe ou par un grand poète, ne peuvent
+recevoir, d'une petite bourgeoise ou d'un honnête clergyman qu'une
+solution médiocre; et peut-être nous surfait-il l'inquiétude
+métaphysique de l'humanité moyenne et son aptitude à philosopher.
+Toutefois, comme c'est, en réalité, sa propre pensée qu'il nous traduit,
+on y peut prendre un vif intérêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Une des idées qui dominent les romans de Georges Eliot, c'est
+l'idée de la responsabilité, entendue avec la plus pénétrante rigueur;
+l'idée qu'il n'y a pas d'action indifférente ou inoffensive, pas une qui
+n'ait des suites et des retentissements à l'infini, soit en dehors de
+nous, soit en nous, et qu'ainsi l'on est toujours plus responsable, ou
+responsable de plus de choses, qu'on ne croit. La conséquence, c'est une
+surveillance morale de tous les instants exercée par les personnages sur
+eux-mêmes, ou par l'auteur sur ses personnages. La plupart ont la notion
+du péché, une vie intérieure au moins aussi développée que leur vie de
+relations sociales. Ils font de fréquents examens de conscience; ils se
+repentent, ils deviennent meilleurs. Il est clair que tout cela est plus
+rare dans nos romans, sans doute parce que c'est plus rare aussi dans
+nos m&oelig;urs. J'ai remarqué que les héros de George Sand ne se repentent
+presque jamais. Si Mauprat progresse dans le bien, c'est en vertu de son
+amour pour Edmée, non par la recherche de ses péchés. D'autres
+accueillent la leçon des événements, s'améliorent par l'expérience. Les
+personnages supérieurs, chez Sand et Hugo, songent plus au bonheur de
+l'humanité qu'à leur propre perfectionnement moral. Ce sont gens
+pressés, qui commencent par la fin, j'y consens. Leur évangile est
+toujours un peu l'évangile de la Révolution.</p>
+
+<p>Les «humbles» et les «misérables» sympathiques <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> des romans
+septentrionaux gardent tous des restes au moins et des habitudes de foi
+confessionnelle; et l'on sent que l'auteur leur sait gré d'être, au
+fond, «bien pensants». Les misérables et les humbles de nos romans sont
+généralement moins religieux; ils n'ont souvent, comme l'héroïque
+Dussardier, d'autre religion que le culte ingénument philosophique de la
+justice absolue. Je me refuse d'ailleurs à admettre qu'ils soient
+nécessairement, par là, moins émouvants ou d'une moins riche substance
+humaine.</p>
+
+<p>Enfin, il y a, dans les romans de Tolstoï, les commencements et les
+approches d'une sorte de mysticisme dont ses derniers ouvrages nous ont
+montré l'achèvement, dont nous n'avons peut-être pas chez nous
+l'équivalent exact, et qu'on pourrait appeler le nihilisme évangélique.
+Définition contradictoire d'un état d'esprit formé, en effet, de
+contradictions. Déjà, dans ses romans, je ne sais par quel paradoxe,
+tandis que sa vision des choses impliquait le plus radical pessimisme
+(et d'autres fois un fatalisme asiatique), ses appréciations des actes
+impliquaient la foi chrétienne. Nous connaissons maintenant
+l'aboutissement de sa pensée. Le retour à l'ignorance, à la simplicité
+d'esprit et à la vie agricole; pas de lois, pas de juges, pas d'armée,
+la non-résistance aux méchants devant procurer, paraît-il, la
+disparition des méchants; en somme, le renoncement entier, voilà sa
+morale. Mais à cette morale quel appui? Rien; nul dogme, pas même celui
+d'une vie <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> et d'une sanction d'outre-tombe. Bref, la morale
+évangélique poussée à ses plus extrêmes conséquences, et en même temps
+vidée de la métaphysique qu'elle suppose. Le devoir d'être bon jusqu'à
+l'immolation de soi; mais aucun support de ce devoir, sinon que nous
+mourrons tous (vérité qui prêterait tout aussi bien à une conclusion
+égoïste et épicurienne) et qu'il est naturel que nous soyons tous
+pénétrés de pitié et de bonté les uns pour les autres, étant tous
+guettés par l'immense et éternelle nuit. Ce sont ces ténèbres de la mort
+et de l'inconnu qui servent de toile de fond, dans ses romans, aux
+drames fourmillants de la vie, et qui se glissent dans les interstices
+de ces tableaux mêmes. Et c'est tout ce mystère, enrayant d'abord, puis
+rafraîchissant, conseiller de renoncement, de vertu, de
+bonté,&mdash;pourquoi? parce que Tolstoï l'a voulu ainsi,&mdash;qui sans doute ne
+fut jamais, à ce point, présent à nos &oelig;uvres occidentales.</p>
+
+<p>J'ajoute encore que le réalisme de ces étrangers est plus chaste que ne
+fut le nôtre. L'&oelig;uvre de chair tient assez peu de place dans leurs
+&oelig;uvres, et certes je les en loue. J'observe toutefois que, si la
+réalité est peut-être moins impudique qu'elle n'apparaît dans
+quelques-uns de nos romans réalistes, elle l'est certainement beaucoup
+plus que les romans anglais ou russes ne nous le feraient croire. Nous
+sommes plus véridiques à cet égard. Si c'est là une supériorité, je
+l'ignore; mais notre réalisme, plus sensuel, <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> est aussi plus
+réellement désenchanté. Ces écrivains du Nord ne reculent point sans
+doute devant la peinture des souffrances, des cruautés, des misères
+humbles et abominables de la vie humaine, mais, on ne peut le nier, ils
+en atténuent, ils en esquivent certaines vilenies. Ils ne disent jamais
+tout. Vous ne trouverez jamais chez eux l'équivalent de telle page, je
+ne dis pas de M. Zola, mais de Flaubert ou de Maupassant. Ils peuvent
+bien nous montrer le monde infiniment triste et pitoyable: ils hésitent
+à le montrer simplement dégoûtant, ce qu'il est pourtant aussi, ne le
+pensez-vous pas? Leur pessimisme n'est jamais aussi radical qu'ils le
+prétendent.</p>
+
+<p>Cette pudeur, cette retenue, ce scrupule incurable s'expliquent encore
+par l'esprit religieux dont ils restent quand même imprégnés. Et ainsi
+nous aboutissons à ce truisme que les différences des littératures se
+rattachent aux différences profondes des peuples.</p>
+
+<p>Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation
+intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par
+le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre
+examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir,
+c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue
+réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que
+contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on
+y peut demeurer en <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> les élargissant. C'est seulement où sont
+les défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la
+très libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des
+«réformés»: Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes
+bibliques dont elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées
+personnelles; Ibsen, dont le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait
+quel accent et quel son de voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté
+dans le protestantisme empêche, non les affranchissements intellectuels,
+mais, si je peux dire, les affranchissements de langage et de tenue.
+Chez les peuples protestants, où le fidèle ne relève que de sa
+conscience et n'admet pas d'intermédiaire entre lui et Dieu, les
+habitudes universelles de discussion et de méditation qui suivent de là
+font que le sentiment et le souci religieux sont mêlés à toute la
+littérature, même profane, et que les écrivains incroyants conservent du
+moins l'allure et le ton des croyants. Chez nous, au contraire,
+catholiques émancipés,&mdash;ou catholiques pratiquants, mais que la
+confession sacramentelle décharge en partie du soin d'administrer leur
+propre conscience,&mdash;il y a une littérature religieuse, ou plutôt
+ecclésiastique, que nous ne connaissons guère, et une littérature toute
+profane et laïque, chacune faisant son jeu à part. Certaines vues sur
+l'arrière-fond des âmes, certains morceaux de casuistique morale,
+certaines effusions du sentiment religieux (même abstraction faite de
+toute église confessionnelle), <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qui nous émerveillent chez
+Eliot ou chez Ibsen, c'est dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel
+prêtre et de tel moine que nous ignorons, c'est chez Lacordaire et
+Veuillot même, que nous en trouverions des exemples analogues; et c'est
+où nous ne nous avisons guère d'aller les chercher. Nos deux
+littératures ne se mêlent point, et la laïque y perd un peu. Elle y perd
+parfois, peut-être, quelque profondeur morale.</p>
+
+<p>Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être
+réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait
+s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre
+Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des
+<i>Dialogues philosophiques</i> de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget
+nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la
+préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature.
+Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent
+avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers
+romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même
+s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint
+le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le
+don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames
+humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix
+aux livres singulièrement sincères de M. Paul <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Margueritte.
+Quant à l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait
+été plus intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme
+chez Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la
+vanité des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes,
+ou même se passer de conclusion.</p>
+
+<p>En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu
+service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du
+naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus
+d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments
+qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même
+temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé,
+une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples
+étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui
+avons, sinon les m&oelig;urs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais
+parcourt le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin
+de notre feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les
+façons de sentir des diverses races, et des plus lointaines.</p>
+
+<p>Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le
+sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit
+être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples
+d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> l'ordre, la
+proportion et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour
+être nos qualités nationales. Ils le sont encore par cette large
+sympathie humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les
+étrangers et qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus
+éminentes. Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui
+soit porté à préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec
+lequel nous avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman
+russe et du drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en
+nous et que nous l'avons seulement reconnue?</p>
+
+<p>Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la
+garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne
+finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne
+devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte
+des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de
+l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins
+sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette
+forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et
+systématiquement les &oelig;uvres étrangères, ce serait les préférer à
+cause de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie,
+ou de vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à
+ce génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>
+Que si nous les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites,
+et parce qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou
+d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du
+moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une
+supériorité qu'elles n'eurent jamais...</p>
+
+<p>Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme
+littéraire. Disons plus équitablement:&mdash;Ces échanges et ces reprises
+d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus
+depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des
+relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres
+peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère
+européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols.
+Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur
+avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté.
+Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson,
+qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui
+était dans Diderot, et chez G&oelig;the beaucoup de ce qui était dans
+Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le
+romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le
+romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre,
+la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la
+reconnaissance des droits de la passion, c'est l'esprit de révolte,
+c'est l'exaltation de l'individu: toutes choses dont les germes, et plus
+que les germes, étaient dans la <i>Nouvelle Héloïse</i>, dans les
+<i>Confessions</i> et dans les <i>Lettres de la Montagne</i>... Dans cette
+circulation des idées, on sait de moins en moins à qui elles
+appartiennent. Chaque peuple leur impose sa forme, et chacune de ces
+formes semble successivement la plus originale et la meilleure.</p>
+
+<p>Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif!
+Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle
+point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement
+présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les
+races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot,
+l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de
+Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à
+l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre
+ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement
+intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas,
+même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la
+méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que,
+largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour
+l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine,
+celle qui <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> passe pour responsable des brutalités et des
+sécheresses de la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment
+plus avancé du développement humain que la religiosité protestante et
+septentrionale? Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer
+que ceux-là, ne présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui,
+chez nous, furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à
+la fois l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté
+morale et, déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent?
+Qui vivra verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des
+neiges et du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y
+croit, et qu'ils peuvent encore agir sur vous,&mdash;comme il faut se servir
+des remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait
+qu'une réaction du génie latin fût proche.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> FIGURINES</h2>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> VIRGILE</h2>
+
+
+<p>C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus
+de chance.</p>
+
+<p>Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui,
+continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel
+renouveau.</p>
+
+<p>D'abord le vers sibyllin:</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.</i></p>
+
+<p>«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier
+le texte et l'on dit: «<i>Novus rerum nascitur ordo</i>.») Virgile ayant, par
+hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du
+Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des
+moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans
+l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit:</p>
+
+<p class="poem">
+ Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange,<br>
+ Le vers porte à sa cime une lueur étrange.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait,<br>
+ Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait...<br>
+ Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme,<br>
+ L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.</p>
+
+<p>C'est ensuite l'inévitable: <i>Sunt lacrymæ rerum</i>. Depuis les
+romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des
+larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela
+existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine:</p>
+
+<p class="poem">
+ Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...</p>
+
+<p>et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du
+dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée.</p>
+
+<p>Enfin, Virgile a dit: «On se lasse de tout, excepté de comprendre».
+Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la
+propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile
+n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont
+encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon
+panthéiste au sixième livre de l'<i>Énéide</i>, et Silène, dans la sixième
+églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution.</p>
+
+<p>Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse,
+tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un
+flacon, le bruit <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de l'océan dans un coquillage, ou le ciel
+dans une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Or, le <i>magnus seclorum nascitur ordo</i> n'est qu'un des traits gentiment
+hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un «compliment» de
+bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les
+«larmes des choses», faut-il le rappeler? sont un contresens radical.
+Lorsque Énée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures
+qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque: <i>Sunt lacrymæ
+rerum</i>..., cela signifie simplement, comme vous savez: «Notre triste
+renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays! <i>Nos malheurs y obtiennent
+des larmes</i>, et l'on y plaint la destinée humaine.» Et, enfin, le mot
+profond: «On se lasse de tout, sauf de comprendre», n'est point dans
+l'&oelig;uvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le
+commentateur Servius.</p>
+
+<p>D'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un
+faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.</p>
+
+<p>Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que
+jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel
+poète. Car toute son &oelig;uvre donne, au plus haut point, l'idée d'un
+grand esprit et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre.</p>
+
+<p>Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et
+restent dans nos mémoires <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> longtemps après que nous ne le
+lisons plus. C'est, dans les <i>Églogues</i>, le doux exilé Mélibée et, quoi
+que j'en aie dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre
+agitée d'une divine espérance. C'est, dans les <i>Géorgiques</i>, l'hymen de
+Jupiter et de Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des
+plantes, des animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la
+vie rustique,&mdash;et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel
+Orphée pleurant l'éternelle Euridyce. C'est, dans l'<i>Énéide</i>, l'amour de
+la Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de
+trente ans; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette
+de son fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque
+d'Hector agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la
+fidélité du c&oelig;ur dans l'involontaire infidélité d'un corps d'esclave;
+l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grâce de la
+jeunesse fauchée; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des
+«travestis» héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout,
+l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et
+pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa «vocation»
+terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux: <i>Excudent alii</i>...</p>
+
+<p>Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté
+profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent
+dans le c&oelig;ur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que
+quelques centaines de vers.</p>
+
+<p>Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et même de l'artifice.
+Rien de moins spontané. Virgile est le premier des poètes de cabinet. Il
+détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius,
+Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux
+larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson.</p>
+
+<p>L'<i>Énéide</i> est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de
+force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le
+programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome
+entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille
+d'Actium, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le
+sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait
+sortie des compagnons d'Énée; toute la religion romaine, les dieux
+indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités
+locales, les m&oelig;urs et usages publics et privés du peuple romain,
+etc... Virgile y a réussi. L'<i>Énéide</i> est un chef-d'&oelig;uvre de
+mosaïque, exécuté par le plus patient des poètes alexandrins.</p>
+
+<p>Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'il nous a
+laissés. Dans les parties de son &oelig;uvre qu'on lit le moins, sa poésie
+est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de
+Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.</p>
+
+<p>Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> émouvant plus
+émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple,
+dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les
+contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus
+touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un
+joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que
+ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par
+sa douceur d'être appelé «la jeune fille.»<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> L'AUTEUR DE L' «IMITATION»</h2>
+
+
+<p>Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous
+l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idéal, qui se compose de
+chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre? Entre cet
+ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?...
+Cherchons.</p>
+
+<p>Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous
+les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons
+quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer
+terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de
+la guerre de Cent ans.</p>
+
+<p>Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un
+peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par
+son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Église faisaient brûler
+les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur
+d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.</p>
+
+<p>Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> cloîtré.
+«C'est une chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement.»
+Donc il pouvait sortir. «N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais
+recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu.» Donc il
+connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit
+point de grande charge ecclésiastique. «Mon fils, lui dit Jésus-Christ,
+ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on élève les
+autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera
+aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La
+nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le
+supportez en silence.»</p>
+
+<p>Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu: «Qu'avons-nous
+à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce?» Il était
+versé dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout
+à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le
+saint, il cite Sénèque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifié.
+Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.</p>
+
+<p>Quoi qu'il fasse, il reste épris de la beauté, même humaine. Il écrit
+très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut,
+c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a
+beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime
+l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance,
+l'allitération. Sa <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> prose, toute pleine de symétries, est
+rythmée presque toujours, souvent rimée: <i>Amor modum sæpe nescit, sed
+super omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat.
+Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non
+conturbatur</i>...</p>
+
+<p>Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou
+magnifiques de la terre, et il se le reprochait: «Que pouvez-vous voir
+ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Vous avez devant vos yeux le
+ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en
+sont-elles pas composées?...» C'est sans doute par un coucher de soleil,
+l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo,</p>
+
+<p class="poem">
+ Une immense bonté tombe du firmament</p>
+
+<p>que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature,
+si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.»
+Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois
+d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne,
+qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne
+prie pas, sinon dans les vers des poètes.</p>
+
+<p>Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec
+l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il
+accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain
+dont la <i>parole</i> est dure et la <i>voix</i> tendre, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fait songer à
+ces maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches
+et la couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une
+belle lumière mystérieuse.</p>
+
+<p>Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même
+à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à
+la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert
+pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par
+exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du c&oelig;ur d'un autre et
+vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien
+de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux
+que ses entretiens avec Jésus.</p>
+
+<p>Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour
+ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite
+sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'<i>Imitation</i>, ou à
+peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né
+de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le
+<i>Banquet</i> l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de
+l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut,
+soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots,
+la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au
+delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un c&oelig;ur d'homme, un doux
+<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> et tendre c&oelig;ur, ce moine qui écrivait: «C'est faire
+beaucoup que d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce
+qu'on fait. C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à
+procurer le bien commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts
+et sa charge, personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour
+soi; mais il nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous
+aider et nous avertir mutuellement.»</p>
+
+<p>Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du
+détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les
+choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons
+qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés.
+L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments
+naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le
+monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses
+pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la
+même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour
+les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les
+heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans
+doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée
+religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du
+moins, la nature et la grâce sont d'accord.</p>
+
+<p>Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> à nos
+plaisirs, il nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce
+désir de liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur
+ce qui est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète
+tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux
+événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans
+cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et
+qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de
+plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?»</p>
+
+<p>Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a
+ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la
+sainteté: c'est, dans l'<i>Imitation</i>, cette moitié-là qui nous rend
+indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous
+sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un
+<i>népenthès</i>; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du
+lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour
+épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste,
+subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous
+prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point
+de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en
+Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> RACINE</h2>
+
+
+<p>Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine»,
+toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle
+ressemble en quelque façon,&mdash;si vous écartez la diversité des
+apparences,&mdash;à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance
+pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de
+la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans
+le seul amour qui ne trompe pas,&mdash;puisque, s'il trompe, nous n'en
+saurons jamais rien.</p>
+
+<p>C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais
+sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes.
+Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre,
+je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu
+comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine,
+qui veut pleurer, viendra à la profession de s&oelig;ur Lalie», et le mot
+de Racine lui-même, recueilli par <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> La Fontaine dans les <i>Amours
+de Psyché</i>: «Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»</p>
+
+<p>Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de
+saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M.
+Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à
+apprendre par c&oelig;ur <i>Théagène et Chariclée</i>, très sensible à la beauté
+de la terre et du ciel: les sept <i>Odes</i> sur Port-Royal sont des paysages
+d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage
+de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les
+ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries
+du soleil couchant.</p>
+
+<p>Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,&mdash;inquiète de
+l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore
+espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne
+voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.»
+Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard
+rouge.</p>
+
+<p>Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits
+de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la
+débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce
+sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant.
+C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et
+<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> si violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées.</p>
+
+<p>Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait
+entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit
+qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé,
+flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez
+tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est
+trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et
+tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le
+plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité&mdash;et de
+haine&mdash;dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la
+passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et
+parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si
+Racine avait aimé comme l'Oreste d'<i>Andromaque</i>, jamais il n'aurait su
+peindre l'amour.</p>
+
+<p>Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une
+volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes
+femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et
+le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et
+c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop
+charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait
+enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de
+lettres, à trente-huit ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice
+inouï laissa en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le
+monde: mais un jour il commence, avec Boileau, l'opéra de <i>Phaéton</i> pour
+Mme de Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire <i>Esther</i>
+et <i>Athalie</i>, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois,
+aux répétitions d'<i>Esther</i>, on le surprend tamponnant avec son mouchoir
+les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses
+critiques avaient fait pleurer.</p>
+
+<p>Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils
+Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté
+morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et
+contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur
+chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je
+vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu
+qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me
+reste presque plus que vous. Adieu. <i>Je crains de m'attendrir follement</i>
+en m'arrêtant trop sur cette réflexion.»</p>
+
+<p>Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il
+restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il
+s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à
+l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence
+d'aimer le roi.</p>
+
+<p>Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> déplu à Louis
+XIV. S'il en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de
+déplaire. On est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils
+Louis, à ce <i>Mémoire</i> sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme
+de Maintenon. Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des
+vingt dernières années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple
+de m&oelig;urs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs
+affaires. Il était grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers:</p>
+
+<p><i>Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,</i></p>
+
+<p>il en concevait tout le sens.</p>
+
+<p>Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de
+colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux
+Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme
+ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut
+Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon
+moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de
+bonnes &oelig;uvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées,
+quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il
+était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...</p>
+
+<p>Ainsi, l'auteur de <i>Bajazet</i> et de <i>Phèdre</i>, le plus savant peintre des
+plus démentes amours terrestres,&mdash;continuant toujours d'aimer, mais
+d'autre façon,&mdash;paya <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> sa dette à Dieu en lui donnant quatre
+vierges, et, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un
+chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu
+trop indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour,
+et tous les amours, s'achèvent en charité.</p>
+
+<p>Il faut revenir à ce verset de l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>, qui semble
+traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni
+plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
+terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer
+qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute
+l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean
+Racine.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> MADAME DE SÉVIGNÉ</h2>
+
+
+<p>Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.</p>
+
+<p>Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle
+commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les
+copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public
+composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante
+ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives.
+Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de
+choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait
+une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la
+chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la
+littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de
+la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre,
+la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique
+familière et de confidences <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> personnelles&mdash;toutes les
+chroniques qu'on fait encore. On citait la <i>Lettre du cheval</i>, la
+<i>Lettre de la prairie</i>, la <i>Lettre de la mort de Turenne</i>, la <i>Lettre de
+la mort de Vatel</i>... Et l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière
+lettre de Mme de Sévigné? comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière
+chronique de Villemot, de Scholl ou de Rochefort?»</p>
+
+<p>Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait
+naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de
+mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit
+justement «le brillant chroniqueur».</p>
+
+<p>Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me
+bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle
+eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa
+langue.</p>
+
+<p>Pour le fond, elle avait un bon c&oelig;ur, du bon sens et un esprit, je ne
+dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque
+rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque
+Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.</p>
+
+<p>Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la
+nourrit des plus sottes idées de grandeur.</p>
+
+<p>Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire
+qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les
+«penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
+réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas
+un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas
+moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les
+opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme
+eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre
+Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue»
+parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais
+le roi, même un peu, etc.</p>
+
+<p>Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité
+et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de
+tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie
+de Mme de Sévigné est curieuse,&mdash;plus peut-être que ses écritures.</p>
+
+<p>Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous
+rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un
+fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à
+vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses
+lettres&mdash;et Mme de Grignan.</p>
+
+<p>Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment
+l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,&mdash;et
+elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui
+déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour
+en haleine; et, d'autre part, les <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> deux cents lieues qui la
+séparaient de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus
+aisément, d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se
+brouiller avec le modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe»,
+l'obsédante représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement
+les puissances de l'âme que ne ferait sa présence réelle.</p>
+
+<p>Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à
+dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se
+rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la
+furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais
+il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse
+l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors
+l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et
+se tendait toute.</p>
+
+<p>Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de
+la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à
+adorer une Ombre&mdash;comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la
+détourna de mal faire.</p>
+
+<p>C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement
+que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais
+d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir,
+écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas
+aimée de vous: <i>croyez-m'en</i>.»</p>
+
+<p>Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> impitoyable
+qui ne l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles,
+dont elle ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son c&oelig;ur, et
+que c'était un garçon tout simplement délicieux.</p>
+
+<p>Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste,
+il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement
+intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son
+goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve.
+Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que
+lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui
+chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit
+immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est
+quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.</p>
+
+<p>Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive
+affection pour cette grosse mère-la-joie,&mdash;qui fut à certaines minutes,
+je le crois, une mère de douleur.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> LA BRUYÈRE</h2>
+
+
+<p>Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer.
+Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres».
+Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types
+les plus nobles&mdash;et les plus précoces&mdash;de cette espèce si étrangement
+mêlée.</p>
+
+<p>Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit
+n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau,
+Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la
+connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses
+atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit
+nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa
+pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de
+jugement, mais on sent qu'elle était grande.</p>
+
+<p>Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les
+malveillants diraient: un vieux <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> garçon mécontent des femmes et
+un littérateur mécontent de la société.</p>
+
+<p>Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en
+pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve
+contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il
+semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour
+pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure
+célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter
+d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du
+grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités
+humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de
+réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à
+Condé.)</p>
+
+<p>Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation
+admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de
+sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là
+une de ses plaies vives.</p>
+
+<p>Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du
+peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la
+finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement
+révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique
+à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil
+ordre social, le peuple et la cour («L'on parle <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> d'une
+région...» etc., et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et
+sur la guerre («Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus
+noir pessimisme est répandu dans le chapitre de l'<i>Homme</i>. Personne,
+enfin, n'a mieux vu la vanité du décor politique, social et religieux de
+son temps, et n'a entendu plus de craquements dans le vieil édifice.
+Trois grands faits dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de
+l'argent, le déclin moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le
+clergé et sur l'Église par la «fausse dévotion». Les <i>Caractères</i>
+annoncent les <i>Lettres persanes</i>, qui annoncent tout.</p>
+
+<p>Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des
+<i>Esprits-Forts</i> ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le
+reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en
+avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le
+spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et
+sent&mdash;déjà&mdash;la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.</p>
+
+<p>Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut
+l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains.
+Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a,
+je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées
+généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable
+et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du
+dix-huitième siècle. («Venez dans <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> la solitude de mon
+cabinet...» etc.) J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme
+que la plupart des Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins
+«gobeur».</p>
+
+<p>Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de
+«styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des
+recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est
+de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de
+Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un
+réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera
+plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.</p>
+
+<p>Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au
+chapitre des <i>Femmes</i>, est un roman en cent lignes, ce qui est sans
+doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs
+dans les quatre-vingts pages de la <i>Princesse de Clèves</i> (je ne compte
+pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'<i>Adolphe</i>.</p>
+
+<p>La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,&mdash;sentiment profond
+de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir
+clair et d'être supérieure ce qui nous offense,&mdash;est une sorte de
+néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les
+remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur
+l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>
+tout le bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce
+qu'on aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime,
+cela suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à
+des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)&mdash;Il a
+senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son
+temps. Dans le chapitre de la <i>Ville</i>, il plaint les citadins qui
+«ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses
+largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre
+et enfumée... ne se préfère au laboureur qui <i>jouit du ciel</i>...» Tout ce
+que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand
+n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a
+des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui <i>touchent</i> et où l'on
+aimerait à vivre.&mdash;Il me semble que <i>l'on dépend des lieux</i> pour
+l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.»</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Caractères</i> était essentiellement de ces esprits ouverts,
+«vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une
+bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et
+pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les
+hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes
+futures de la pensée et de la vie humaine.</p>
+
+<p>Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle.
+Il est de tous les écrivains <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> de ce temps-là,&mdash;sans peut-être
+en excepter Molière ni Saint-Évremond,&mdash;celui qui, revenant au monde,
+aurait le moins d'étonnements.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> JOUBERT</h2>
+
+
+<p>Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a
+une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être
+venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un
+symboliste accompli&mdash;et innocent.</p>
+
+<p>D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies
+angéliques,&mdash;qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste
+irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert,
+Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante.
+Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville
+de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes
+gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des
+villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en
+apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la
+Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un
+idéaliste. Il épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse,
+très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,&mdash;et ce
+sera très juste en dépit de la chronologie,&mdash;qu'il épousa l'âme
+d'Eugénie de Guérin.</p>
+
+<p>Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de
+Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces
+commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que
+l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons
+aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et
+où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus
+élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.</p>
+
+<p>Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la
+maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la
+des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait,
+dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et
+n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près
+vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des
+façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les
+cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»</p>
+
+<p>Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou
+plutôt il les confondait avec une <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> astuce séraphique. Ne
+croyez-vous pas que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de
+raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve
+exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et
+dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la
+grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.» Et
+cette autre: «L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les
+faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé
+d'être malléables.»</p>
+
+<p>Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement,
+un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du
+réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce
+reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en
+tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le
+dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que
+l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une
+prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain
+de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un
+grain que l'Éternel a créé et mis en &oelig;uvre. Par sa ductilité, par les
+creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les
+décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant
+son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le
+détruire aisément...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que
+métaphores, comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a,
+comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit
+de Platon: «Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses
+ailes, on en entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec
+une plume de cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un
+stylet d'airain». On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une
+plume d'aigle, Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la
+tourterelle est violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert
+lui-même avec une plume d'ange.»</p>
+
+<p>En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce
+qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir
+s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus
+grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté
+politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force
+matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction
+qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique
+elle-même est une sorte de poésie.»</p>
+
+<p>Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme
+<i>n'habite</i> que sa tête et son c&oelig;ur; que la langue est une <i>corde</i> et
+la parole une <i>flèche</i>; que l'âme est une <i>vapeur allumée</i> dont le corps
+est le <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> <i>falot</i>; que certaines âmes n'ont pas d'<i>ailes</i>, ni
+même de <i>pieds</i> pour la consistance, ni de <i>mains</i> pour les &oelig;uvres;
+que l'esprit est l'<i>atmosphère</i> de l'âme, qu'il est un <i>feu</i>, dont la
+pensée est la <i>flamme</i>; que l'imagination est l'<i>&oelig;il</i> de l'âme. Plus
+loin, je vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et
+une flamme, est un <i>champ</i>, puis un <i>métal</i>; qu'il peut être <i>creux</i> et
+<i>sonore</i>, ou bien que sa <i>solidité</i> peut être <i>plane</i>, si bien que la
+pensée y produit l'effet d'un <i>coup de marteau</i>; puis, qu'il ressemble à
+un <i>miroir concave</i>, ou <i>convexe</i>; qu'il y fait <i>froid</i>, qu'il y fait
+<i>chaud</i>; que la pudeur est un <i>réseau</i>, un <i>velours</i>, un <i>cocon</i>, etc.,
+etc.</p>
+
+<p>Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la
+matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font
+jamais d'autre.</p>
+
+<p>Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités
+quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son
+«angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux
+petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son
+mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce
+sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment
+maniaques qui sont comme en marge des littératures...</p>
+
+<p>Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les
+deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le
+distingue, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela
+n'empêche point la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes
+un aïeul inattendu, mais authentique.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> HIPPOLYTE TAINE</h2>
+
+
+<p>Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui a
+emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le plus de
+rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses
+«descriptions»&mdash;description d'un homme, d'une littérature, d'un art,
+d'une société, d'une époque, d'un pays&mdash;ressemblent à des constructions
+massives et serrées. Sous les propositions qui s'enchaînent, les séries
+de faits se commandent,&mdash;telles les assises successives d'un monument.
+Taine est un prodigieux bâtisseur de pyramides.</p>
+
+<p>Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des
+théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus
+savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un
+ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par
+l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début,
+s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il
+s'agit <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité,
+c'est elle que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui
+complète les faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des
+relations afin de justifier des lois. Toute philosophie est poésie.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que
+ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il
+croyait uniquement percevoir, observer et classer.</p>
+
+<p>La théorie qui est censée former le support de l'<i>Histoire de la
+littérature anglaise</i> ne rend bien compte que des individus médiocres;
+elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle
+n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à
+voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les
+montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où
+nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et
+au moment. L'<i>Histoire de la littérature anglaise</i> est un livre
+splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite
+à d'assez modestes truismes.</p>
+
+<p>Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'&oelig;uvre d'un
+artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se
+rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.</p>
+
+<p>En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe
+donne inévitablement des résultats <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> moroses, quels que soient
+le pays ou le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par
+l'analyse, à des causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et
+c'est ainsi qu'il a vu l'ancien régime et la Révolution également
+tristes et haïssables. Décomposés de la même façon, le moyen âge et
+l'antiquité lui eussent non moins sûrement paru hideux. La beauté même
+du siècle de Périclès, si Taine avait pu dépouiller les archives
+athéniennes, n'eût pas résisté à cette opération. Toute la destinée de
+l'humanité se résume pour lui dans le sombre tableau que trace Thomas
+Graindorge pour l'instruction de son neveu. (Les petits lapins, les gros
+éléphants... vous vous rappelez?)</p>
+
+<p>Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les
+connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique
+prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution».
+Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la
+transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc
+ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions
+jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en
+quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles
+enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous
+revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations
+libres?</p>
+
+<p>Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> de
+l'&oelig;uvre de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et
+dans son esprit.</p>
+
+<p>Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret
+qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par
+des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie,
+ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au
+symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse
+surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce
+positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les
+mots.</p>
+
+<p>Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses
+études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un
+ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a
+vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une
+autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout
+cherchés dans les livres.</p>
+
+<p>Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits
+inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la
+force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang
+et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César:
+Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.</p>
+
+<p>Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le
+réel aux simplifications et aux <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> généralisations les plus
+impérieuses.&mdash;Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman
+naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.</p>
+
+<p>Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini
+par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était
+évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale,
+et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à
+décourager.</p>
+
+<p>Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu
+énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses
+raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques
+civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point
+enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait
+eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda&mdash;ou
+accepta&mdash;des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande
+mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.</p>
+
+<p>Mais cela n'a point aboli son &oelig;uvre écrite. Hippolyte Taine fut un de
+nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,&mdash;celle qui
+commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,&mdash;garde très
+profondément son empreinte.</p>
+
+<p>On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui
+entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine
+est <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et
+comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement,
+c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu
+différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il
+adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs
+d'idées: on l'abandonnera pendant trente ans,&mdash;pour lui revenir.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> FERDINAND BRUNETIÈRE</h2>
+
+
+<p>Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des
+hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de
+l'image que le public s'est formée de lui.</p>
+
+<p>Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du
+grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et
+par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce
+qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième
+siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.</p>
+
+<p>En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et
+la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et,
+jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels.
+C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux
+premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a
+touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement,
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son
+&oelig;uvre ne serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la
+littérature française.»</p>
+
+<p>Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans.
+Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais
+jadis.</p>
+
+<p>Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.</p>
+
+<p>Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un
+livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins
+voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer»
+dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse».
+Son objet est de fixer la valeur des &oelig;uvres par rapport, non à
+lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements
+il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé
+ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.</p>
+
+<p>Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste
+en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de
+volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages
+écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de
+succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons»
+inaperçues et surprenantes.</p>
+
+<p>Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du
+moment et de la faculté <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> maîtresse, M. Brunetière a trouvé la
+théorie de l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y
+amener: car le darwinisme, c'est&mdash;provisoirement&mdash;le vrai nom de
+l'histoire, c'est l'histoire même.</p>
+
+<p>Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine
+étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe
+des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système,
+un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des &oelig;uvres
+particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions
+végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités
+réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les
+&oelig;uvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.</p>
+
+<p>Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la
+poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies,
+où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait
+parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes
+comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même
+s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers
+un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du
+développement de ces deux plantes...</p>
+
+<p>La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours
+<i>contre</i> quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il
+nous <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le
+voulais à ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a
+toujours des catapultes en réserve.</p>
+
+<p>Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique
+extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en
+y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais
+de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais
+cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un
+pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de
+l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il
+est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et
+pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité
+publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et
+des institutions auxquels il ne croyait pas.</p>
+
+<p>De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné,
+activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la
+vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme
+intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et
+d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,&mdash;à une
+extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très
+singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle
+d'un Musset ou d'un Byron.</p>
+
+<p>... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> haut moyen
+âge, un moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des
+témérités de dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant
+jamais rien de son c&oelig;ur ni de ses sensations, dur en apparence et
+étranger à tout plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans
+sa cellule, sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de
+désespoir métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus
+insoupçonné encore?</p>
+
+<p>Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux.
+Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> FRANÇOIS COPPÉE</h2>
+
+
+<p>On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des
+écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons,
+des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il
+des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est
+trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de
+ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus
+lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens,
+puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.</p>
+
+<p>Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en
+prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque
+que l'auteur de la <i>Grève des forgerons</i> est adroit, en effet, comme un
+ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire
+que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique
+de son <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> &oelig;uvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire,
+n'en laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.</p>
+
+<p>Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants
+contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste
+voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a
+écrit <i>le Lys</i> et <i>l'Enfant des armures</i> et ciselé d'irréprochables
+petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses
+délicieuses <i>Intimités</i>, une sensualité fine et languissante, maladive
+un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie
+parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le
+symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le
+considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas
+que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très
+«avancé».</p>
+
+<p>Or, tout de suite après <i>le Reliquaire</i> et <i>les Intimités</i>, M. François
+Coppée, chose assez inattendue, écrivait <i>les Humbles</i>. En vers modestes
+et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple
+exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme,
+en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où
+s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une
+sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite
+le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard
+des <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa
+mère.</p>
+
+<p>On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces
+récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque
+chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose
+cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M.
+Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente
+complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son c&oelig;ur et qu'il ait
+trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des m&oelig;urs, des
+souffrances et des mérites des «humbles»,&mdash;et non point des «humbles»
+pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des
+«humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,&mdash;une autre
+douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de
+tours de force.&mdash;En somme, Coppée, dans ses <i>Humbles</i>, a presque créé un
+genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre
+restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non
+rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et
+franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à
+moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur,
+hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent
+les existences humbles ou médiocres, sinon <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> leur dédain pour
+cette humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M.
+Coppée les aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé
+avec une sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de
+tout petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs,
+leurs ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie
+des détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du
+c&oelig;ur. Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à
+celui des romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter
+nos écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.</p>
+
+<p>D'autre part, l'auteur des <i>Humbles</i> et des <i>Contes rapides</i> est, comme
+on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre
+nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague».
+L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de
+ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.</p>
+
+<p>Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de
+nos contemporains qui ont fait des tragédies,&mdash;oui, des tragédies en
+cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des
+événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des
+situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions
+les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les
+plus nobles et les plus hauts <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dont l'humanité soit capable.
+Faire des tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose
+aujourd'hui de courage, de persévérance, de gravité et de foi.</p>
+
+<p>Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un
+railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un
+ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M.
+François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de
+nos poètes qui soit de Paris à ce point.</p>
+
+<p>Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair
+génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments
+du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de
+l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement
+du barricadier. Ses causeries du <i>Journal</i> nous le montrent baguenaudant
+à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et
+frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux
+politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble
+imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand
+Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté
+héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie,
+se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste
+toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis
+<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir
+insensiblement le Béranger de la troisième République.</p>
+
+<p>Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa
+simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère
+d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes,
+il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle
+faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a
+réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers
+les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil
+couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres
+de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie
+pénétrante que cette si jolie <i>Arrière-Saison</i>...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ</h2>
+
+
+<p>Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à
+«considérations»,<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a> de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à
+des idées générales.</p>
+
+<p>Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture,
+avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant
+beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.</p>
+
+<p>Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix
+ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de
+nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je
+crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute
+et mélancolique,&mdash;mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes
+raisons qui la font mélancolique,&mdash;il ne paraît pas d'aplomb dans sa
+vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière
+eût été toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du
+gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action.
+Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux
+jours, des <i>Mémoires</i> où l'on remarquerait de la finesse et de
+l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations
+de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus
+difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont
+pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la
+nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à
+se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M.
+de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.</p>
+
+<p>Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a
+connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est
+un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a
+découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez
+pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert
+ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de
+Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé
+son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé
+dans son pays.</p>
+
+<p>D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> hardi. Il n'a
+peur ni des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très
+larges vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces
+derniers temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est
+académicien, qu'il mène forcément une vie plutôt artificielle et
+mondaine, la vie que son nom et sa condition lui imposent, et qu'il est,
+quoi qu'il fasse, sinon d'une coterie, au moins d'une société, avec qui
+sa pensée intime n'a presque rien de commun, il semble, en quelque
+manière, exilé dans son monde.</p>
+
+<p>Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son <i>credo</i>.
+Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à
+ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure
+taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de
+renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou
+philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière:
+«J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la
+conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement
+coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra
+confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé <i>de</i> sa religion et
+exilé <i>dans</i> sa morale.</p>
+
+<p>Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se
+penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir
+avec les <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> masses, il épie le réveil, la transformation morale
+qui se prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement
+évangélique d'intention.&mdash;Et cependant pas de style moins évangélique et
+moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et
+d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré
+invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un
+fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde
+en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin.
+Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui.
+Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement
+compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque
+capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son
+grand style.</p>
+
+<p>C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au
+front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait
+songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> PAUL HERVIEU</h2>
+
+
+<p>C'est le peintre le plus véridique des m&oelig;urs de ce petit monde qu'on
+appelle «le monde».</p>
+
+<p>Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle
+qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque,
+l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du
+guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et
+superficielles.</p>
+
+<p>Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce
+que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la
+«physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la
+mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son
+fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne
+sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer
+des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas&mdash;et pour jouir. Il
+nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> vie-là
+et celle que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les
+«joyeuses» des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi,
+mais moins polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas
+d'être inoffensifs.</p>
+
+<p><i>Flirt</i> exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la
+niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des
+plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un
+adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité,
+de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.</p>
+
+<p>Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé,
+inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du
+décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit
+forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les
+révèle dans <i>Peints par eux-mêmes</i>, ce quasi chef-d'&oelig;uvre. Il ne
+s'agit pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de
+passions tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand
+même, mais de sensualité toute crue, de vices, de vilenies
+déshonorantes, de crimes, de «faits-divers» de forte saveur.
+Escroquerie, avortement, chantage, suicide avant les gendarmes, amours
+effrénées, de même essence que celles qui finissent, dans les bouges ou
+sur les «fortifs», par un coup de surin: c'est de quoi se compose
+l'aventure du brillant Le Hinglé et de l'exquise Mme de Trémeur.
+Certains <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> mondains redeviennent ainsi des primitifs, et même
+des primates. Mais la surface reste souriante et concertée, et la bonne
+douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien compris.</p>
+
+<p>M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'&oelig;uvre par
+laquelle, surtout, il vaut.</p>
+
+<p>Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du
+monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en
+dehors des conventions (<i>Diogène le chien</i>). Puis il a compris et aimé
+les humbles héroïques (l'<i>Alpe homicide</i>) et hanté la montagne et la
+vierge nature avant les salons.</p>
+
+<p>De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable
+clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison:
+«Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»</p>
+
+<p>Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce
+sont des fous (<i>l'Inconnu</i>, <i>les Yeux verts et les Yeux bleus</i>), et
+étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du
+système nerveux (<i>l'Exorcisée</i>).</p>
+
+<p>De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la
+grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et
+continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.</p>
+
+<p>Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> l'autre&mdash;sans
+compter certains exercices d'observation minutieuse et ironique (<i>Deux
+Plaisanteries</i>)&mdash;ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le
+plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi&mdash;et le moins
+suspect d'illusion ou de complaisance&mdash;des infortunés mondains<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
+
+<p>Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une
+syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et
+coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et <i>mutatis mutandis</i> (relisez,
+je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné
+de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> MARCEL PRÉVOST</h2>
+
+
+<p>Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je
+n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons
+naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.</p>
+
+<p>La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette
+constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous
+faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre
+pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste?
+Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en
+parlez que par envie.»</p>
+
+<p>Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'&oelig;il et la sûreté de
+calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans,
+à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée
+de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor
+Cherbuliez n'avaient <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> cessé d'écrire, il proclama qu'il était
+urgent d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise
+était libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme,
+répondit: «Asseyez-vous donc.»</p>
+
+<p>Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,&mdash;romanesques si l'on veut
+(je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette
+étiquette),&mdash;disons simplement des romans d'amour, où je vois bien qu'il
+y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où je doute
+parfois qu'il y ait plus de chasteté.</p>
+
+<p>Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des
+enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de
+sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,&mdash;connaissance qui
+n'abonde pas chez nos écrivains,&mdash;et, spécialement, de l'exacte notion
+qu'il avait du «péché».</p>
+
+<p>Son premier roman, le <i>Scorpion</i>, est remarquable par de très justes
+descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes
+particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.&mdash;Dans
+<i>Mademoiselle Jaufre</i>, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il
+développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui
+«fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la
+nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive,
+c'est le péché qui <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> révèle la loi.&mdash;L'inspiration de la
+<i>Confession d'un amant</i> est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le
+tolstoïsme filtré de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre,
+ayant mâché la cendre amère que la faute laisse après soi, n'a plus de
+repos qu'il n'ait trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui
+dévouer son corps et son âme, et se précipite de l'amour dans la
+charité...</p>
+
+<p>On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même
+les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et
+équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment
+aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M.
+Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans
+l'<i>Automne d'une femme</i>, s'encadrent entre deux confessions, deux
+entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est
+singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie
+irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en
+reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à
+peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux,
+de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits
+que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert
+Liauran de M. Paul Bourget.</p>
+
+<p>Il semblait que, par la <i>Confession d'un amant</i>, M. Marcel Prévost se
+fût lui-même condamné à une <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> certaine sévérité d'imagination et
+de style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du
+libertinage dans ses <i>Lettres de femmes</i> et dans ses études sur
+l'<i>Adultère</i>. À mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un
+romancier purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité
+dangereuse, qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup
+d'aplomb à la fois et de tact chez celui qui la détient et la professe:
+la spécialité d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour,
+consulté par les perruches troublées.</p>
+
+<p>Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente
+et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque
+austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans
+la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille
+toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme
+sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre
+lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse
+enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou,
+sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût
+l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de
+l'érotique chrétien<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> LE CHAT-NOIR</h2>
+
+
+<p>Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser,
+qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un
+volume de ses <i>Gaîtés</i>. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a
+été et ce qu'il a fait.</p>
+
+<p>Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la
+lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en
+tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui
+pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente
+l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.</p>
+
+<p>Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu ensemble
+les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat&mdash;non
+gratuitement&mdash;s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le chat
+qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en lui
+ouvrant l'intelligence.</p>
+
+<p>Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé,
+mis à la portée de l'oie une <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> partie du travail secret qui
+s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.</p>
+
+<p>Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le
+poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu
+Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le
+naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et
+d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la
+«poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs,
+les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que
+«marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»</p>
+
+<p>Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme».
+Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri
+Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un &oelig;il-de-b&oelig;uf ouvert
+sur l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que
+le mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive
+gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice
+Donnay?</p>
+
+<p>Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens.
+Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point
+ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent
+ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour
+sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du <i>Temps</i> et du
+<i>Journal des Débats</i>. <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans
+la «Rose&#10013;Croix», ni dans la poésie
+symboliste. Il a raillé celle-ci,&mdash;oh! les étonnants vers amorphes de
+Franck Nohain!&mdash;comme il avait décrié d'abord le naturalisme de Médan.</p>
+
+<p>Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la
+vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut
+sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille
+est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'<i>Épopée</i>, de Caran d'Ache.
+Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.</p>
+
+<p>Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la
+«caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et
+il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté
+française».</p>
+
+<p>Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux
+nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer
+tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement
+enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le
+burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De
+même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme
+fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties
+de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures
+bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions,
+<span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> par le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur
+«maboulisme», impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze
+dernières années...</p>
+
+<p>(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent
+dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était
+pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et
+langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais
+avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou
+sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment&mdash;ou le moyen&mdash;d'aller, en
+1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à
+l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs
+élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique
+dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis
+bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)</p>
+
+<p>Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique,
+qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du
+monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des
+histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner
+l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble
+le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien,
+mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très
+parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre
+de nos <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.</p>
+
+<p>Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser
+un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son
+aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET</h2>
+
+
+<p>C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal»
+qu'on lui pourrait consacrer:</p>
+
+<p>À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt
+d'armes, et le tue.&mdash;Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans
+la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.&mdash;En Crimée, il traverse
+les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre
+côté.&mdash;Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait
+comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.&mdash;À Sedan, il conduit
+une des charges héroïques.&mdash;Il entre dans Paris avec l'armée de
+Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de
+modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut,
+parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain
+aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de
+relire les articles parus dans les journaux au moment des <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>
+incendies de la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une
+âme hésitante et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop
+plaider pour lui les circonstances atténuantes.)&mdash;Quelques années après,
+il démolit une statue de la République.&mdash;Un peu plus tard, ayant
+réfléchi, il met sa main dans celle de Gambetta.</p>
+
+<p>Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un
+peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa
+personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un
+extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec
+les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante
+d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de
+bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux
+médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes,
+vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des
+bourgeois.</p>
+
+<p>Né pour la guerre,&mdash;et pour la guerre d'autrefois, celle qui était
+vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le
+premier rôle,&mdash;il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux
+dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image
+d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries,
+Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous
+montrerait, la soixantaine <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> venue, le général rêvant. Rêvant à
+quoi? On ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.</p>
+
+<p>Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un
+maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général
+risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse,
+empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires,
+commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et
+d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit
+proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse,
+le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son
+emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre
+son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à
+vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous.
+Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les
+grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il
+se sent désorienté et désheuré.</p>
+
+<p>Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un
+autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des
+formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout
+semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie.
+Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme
+on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ignorant
+ce qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux
+millions d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir
+rasant, et tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que
+sera-t-elle? et qui en détient le secret?</p>
+
+<p>Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au
+déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la
+guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable,
+ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à
+ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros»,
+il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura
+servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas
+su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée,
+encline au respect...</p>
+
+<p>Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet
+immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à
+payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne
+pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces
+troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui,
+que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à
+l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il
+n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle.
+Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le
+fait a été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il
+aurait trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement
+et sa défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations
+optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement
+maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui
+ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du
+maréchal Leb&oelig;uf sur les boutons de guêtre.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> LES VEUVES</h2>
+
+
+<p>À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir
+aimé son défunt «pour lui-même»,&mdash;ne croyez pas que ce soit facile, le
+rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme
+célèbre.</p>
+
+<p>On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop
+détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable;
+de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les
+miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles
+n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout
+d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le
+Larousse!</p>
+
+<p>Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à
+exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider
+ses fonds de tiroirs, à publier ses &oelig;uvres posthumes, niaiseries de
+jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>
+indéfiniment, et ces &oelig;uvres posthumes, elles pourraient les écrire
+elles-mêmes. Elles les écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le
+commerce du défunt», selon l'épitaphe connue.</p>
+
+<p>Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur
+illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non
+comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles
+détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de
+l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son
+successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien
+si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,&mdash;la mode
+étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes
+filles,&mdash;si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent
+Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un
+«Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.</p>
+
+<p>Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui
+eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant
+l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs;
+en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se
+donnant l'air&mdash;piété touchante&mdash;d'être pareilles aux personnages que sa
+futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de
+deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique,
+qu'une méchante <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que
+ce pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»</p>
+
+<p>Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au
+mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont
+cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire,
+comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui
+a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement.
+Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée,
+l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus
+délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce
+qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont
+dépositaires.</p>
+
+<p>Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante
+peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par
+le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se
+souviennent.</p>
+
+<p>Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après
+leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue,
+que toutes soient ainsi.</p>
+
+<p>Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont
+aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire
+indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à
+même de dégager de l'&oelig;uvre commune l'apport <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> du défunt. Et
+il a quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était
+assurément généreux et d'une exquise piété détournée.</p>
+
+<p>Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut
+connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public;
+dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et
+discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons
+saluée tous avec le respect le plus ému pour le <i>noli me tangere</i> de sa
+profonde et silencieuse douleur.</p>
+
+<p>... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se
+ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et
+rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> GUY DE MAUPASSANT</h2>
+
+
+<p>La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer
+que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes,
+qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une
+vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus
+riches de sens, à l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, à
+partir d'un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions
+confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées
+que celles des animaux, et pleines, en outre, d'épouvante et de douleur,
+à cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complète; et que l'auteur
+de <i>Boule-de-Suif</i>, de <i>Pierre et Jean</i>, de <i>Notre C&oelig;ur</i>, soit entré,
+vivant, dans l'éternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les
+microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front
+se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner...</p>
+
+<p>Et je vois à quel point je me suis trompé il y a <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cinq ans, et
+j'ai presque un remords. C'était à propos du volume intitulé: <i>Sur
+l'eau</i>, où des méditations moroses, des soliloques désespérés
+alternaient avec d'admirables descriptions de paysages marins. J'écrivis
+alors, étourdiment:</p>
+
+<p>«... Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne
+vous les donne pas pour très neufs,&mdash;ni lui non plus, je pense... C'est
+beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire
+qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de
+<i>Bel-Ami</i>; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, «nous
+en monte un,» dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait
+que le pessimisme trop étalé m'offense presque autant que l'optimisme
+béat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilégiés de
+ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment
+dans son corps, et qu'on est préservé des extrêmes douleurs morales par
+la littérature et l'analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de
+plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur
+devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà
+développées par d'autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande
+misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors,
+je crains un peu de rhétorique.»</p>
+
+<p>Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais dû reconnaître, dans
+le cas de Maupassant, autre <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> chose qu'un plaisir d'orgueil et
+d'ironie à constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre
+chose qu'un plaisir de langueur à s'abandonner aux mélancolies que
+versent certains crépuscules ou que distillent certains brouillards;
+bref, autre chose que de la littérature. J'aurais dû m'apercevoir que la
+tristesse secrète de notre ami n'avait rien de concerté et n'avait rien
+de délicieux; j'aurais dû deviner chez lui le rongement d'une idée fixe,
+le ravage continu d'une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était
+vanité, et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à
+l'heure qu'il est. Les contes où «il a peur»,&mdash;comme <i>le Horla</i> et une
+demi-douzaine d'autres dont les titres m'échappent,&mdash;n'étaient point des
+fantaisies; non plus que, dans <i>Bel Ami</i>, la description du détraquement
+lent d'un cerveau par l'idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans
+<i>Pierre et Jean</i> et le héros de <i>Fort comme la mort</i>, et celui de <i>Notre
+C&oelig;ur</i>, durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous
+montrent à quel point le travail d'une idée fixe, altérant sans cesse,
+pour celui qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le
+peut rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de
+Maupassant hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs
+mois, en mer ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie
+simplifiée, toute physique et tout animale, où il pût oublier l'ennemi
+sourd, l'ennemi patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait
+parmi nous, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> cette fièvre d'amusement, et de plaisanteries, et
+de jeux presque enfantins, qui était encore comme une fuite, une évasion
+hors de soi... Vains efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux
+compagnies «joyeuses»; il aimait la naïveté des «Boule-de-Suif» ou des
+«grosses Rachel»; parfois, avec une grande affectation de sérieux et une
+grande dépense d'activité, et comme si ces choses eussent été infiniment
+plus importantes que les livres qu'il écrivait (rarement il consentait à
+parler littérature), il organisait des «fêtes» compliquées, volontiers
+un peu brutales; mais, sauf les minutes où il s'appliquait, jamais on ne
+vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il
+était loin... très loin... À quoi pensait-il, le pauvre garçon?</p>
+
+<p>C'est donc avec le sang de son âme qu'il écrivait, lui, ses lamentables
+variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont
+tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un:
+«Quelle vanité que la gloire!» C'est assurément un des biens dont on
+jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment
+la gloire que lorsque le temps l'a consacrée; et d'ailleurs nous voyons
+que la «notoriété» de très grands artistes est surpassée, de leur
+vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien
+pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que
+d'envier les hommes illustres après qu'ils sont morts. Que tel
+assemblage de drames <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> porte le nom de Shakspeare et que tel
+entassement de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que
+leurs &oelig;uvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là
+plutôt que de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand,
+qu'est-ce que cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare?
+Songez qu'Homère n'est peut-être pas le nom de l'auteur de <i>l'Iliade</i>,
+et dès lors qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de
+développer gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour
+les humbles. Du moment que «tout est vanité», il est excellent que tout
+soit vanité pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là
+qui seraient affreuses.</p>
+
+<p>Or, pour en revenir à l'auteur de <i>Bel Ami</i>, sans doute la gloire de son
+&oelig;uvre sera de longue durée; mais nous voyons que pour lui, la
+jouissance n'en aura même pas été viagère. Qu'a été, pendant dix-huit
+mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant?</p>
+
+<p>... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans,
+<i>Boule-de-Suif</i>, <i>la Maison Tellier</i>, <i>Mademoiselle Fifi</i>, et les autres
+petits récits dont ces chefs-d'&oelig;uvre étaient accompagnés. Cela parut
+nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond,
+excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de
+lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité
+élémentaire et toute en instincts. La <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> philosophie qu'on en
+pouvait dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son
+nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une
+intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or,
+chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de
+suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle
+«santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne
+ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir
+fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que
+cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les
+couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.</p>
+
+<p>On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une
+sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature
+vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui,
+d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de
+bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase
+offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,&mdash;à
+laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges
+reviennent par le plus long,&mdash;était celle d'un jeune «Huron» de génie.
+Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il
+perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix
+années. Mais, s'il apprit à <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> «voir» et à rendre ce qu'il
+voyait, il n'apprit rien de plus,&mdash;heureusement. S'il garda, avec plus
+de largeur et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'<i>Éducation
+sentimentale</i>, il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il
+ignora également les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins
+malades, et la trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des
+époques où notre littérature fut le plus complexe et nous distilla les
+boissons les plus travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit
+comme une source de belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il
+restait en quelque manière innocent. Rien de commun entre cette
+sensualité et celle de M. Émile Zola, si triste, si troublée, si morose,
+qui est celle d'un moine tenté, qui semble impliquer le sentiment de
+quelque chose de défendu et la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y
+croyait pas. Cela se sentait, et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes
+lui furent si indulgents.</p>
+
+<p>Tel il fut dans les commencements de son &oelig;uvre. Il rappelait,&mdash;avec
+un style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde
+moitié du dix-neuvième siècle)&mdash;les conteurs d'autrefois et, si vous
+voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et <i>Bel-Ami</i> semblait une
+«remise au point», après un siècle et demi, du <i>Paysan parvenu</i>...</p>
+
+<p>Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par
+être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature,
+inassouvissable. <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Et c'est pourquoi, dans les derniers livres
+de Maupassant, lentement, le <i>surgit amari aliquid</i> fait son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort.
+Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien
+à expliquer. Pour que la philosophie du <i>Cas de Mme Luneau</i> ou même de
+<i>Marroca</i> fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde,
+et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la
+porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude
+et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre,
+l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux
+sens...</p>
+
+<p>À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit.
+Son observation s'attriste,&mdash;et s'affine aussi, à mesure qu'elle
+s'étend. Et, à mesure que son c&oelig;ur s'amollit et que s'y ouvre la
+divine fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.</p>
+
+<p>D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en
+même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux
+objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous
+décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les
+comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il
+a dépassé,&mdash;sans trop savoir d'ailleurs où il va,&mdash;ce naturalisme
+rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. <i>Fort comme la
+mort</i> dit un amour «fort <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> comme la mort» en effet, et raconte à
+la fois le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de
+vieillir.&mdash;<i>Notre C&oelig;ur</i> flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si
+l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était
+conçu dans les <i>S&oelig;urs Rondoli</i>, il est clair qu'il n'y trouvera plus
+jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée
+dans l'&oelig;uvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en
+somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les
+décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce
+n'est plus les répudier.</p>
+
+<p>Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter
+les signes extérieurs,&mdash;actes, gestes ou discours,&mdash;des sentiments de
+ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui
+quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et
+le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être
+combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par
+<i>la Maison Tellier</i>, finit par <i>Notre C&oelig;ur</i>. Très sommairement, son
+histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par
+l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes
+spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute
+aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce
+de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette
+transformation...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> ANATOLE FRANCE</h2>
+
+<p class="section">LE LYS ROUGE</p>
+
+
+<p>«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais
+parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de
+ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de
+non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions
+peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils
+admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils
+admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...»</p>
+
+<p>Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du
+roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du
+<i>Lys rouge</i>.</p>
+
+<p>Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans
+notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre,
+j'aperçois, au travers <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> des guirlandes de causeries et
+d'épisodes dont il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très
+violent, surprenant d'âpreté et de cruauté.</p>
+
+<p>Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait,
+mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un
+autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera,
+elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et
+l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se
+donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient
+la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de
+coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le
+sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les
+étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il
+rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le
+torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela
+s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de
+baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en
+disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous,
+toujours.» Et elle s'en va, désespérée...</p>
+
+<p>Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non
+inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour
+sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre
+volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> dans leurs
+modes, et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste
+décente, mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni
+les garnis modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à
+fritures, ni l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le
+<i>durus amor</i>, celui qui, comme dit le poète Lucrèce:</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>...in silvis jungebat corpora amantûm.</i></p>
+
+<p>C'est, dis-je, l'amour sensuel, car les autres amours ne tuent pas. Ni
+Dante ni Pétrarque ne troublèrent jamais de leurs violences Béatrice et
+Laure; et Elvire mourut sans avoir été bousculée par Lamartine. Le seul
+amour tragique est l'amour des sens. C'est celui de Didon, qui défaillit
+dans une grotte, pendant un orage, et se poignarda sur son bûcher. C'est
+celui de Phèdre qui meurt, d'Ériphile qui dénonce, d'Hermione qui fait
+tuer, et de Roxane qui tue. Il est impossible d'hésiter sur la nature de
+cet amour, malgré la pudicité du style. Roxane adore Bajazet sans lui
+avoir jamais parlé: on ne saurait donc dire que c'est l'âme de ce jeune
+prince dont elle est éprise.</p>
+
+<p>Or cet amour-là, étant essentiellement la recherche de la
+sensation,&mdash;soit qu'on n'y apporte aucun choix, soit, au contraire,
+qu'on la demande à une créature en particulier, et à celle-là
+seulement,&mdash;s'accommode, dans le premier cas, avec la plus complète
+insouciance de la personne, et, dans le second <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> cas, engendre
+aisément la haine, par la peur d'être frustré. Et ainsi (car telle est
+la duperie des mots) ni dans son plus faible degré, ni dans son degré le
+plus fort, cet amour-là n'implique «l'amour». Il est égoïste par
+définition; il est amour au même titre que la soif ou la faim.</p>
+
+<p><i>Le Lys rouge</i> enseigne précisément ce qu'un amour de cette sorte, étant
+inséparable de la jalousie,&mdash;et d'une jalousie dont l'objet est concret,
+délimité, visible et tangible,&mdash;contient nécessairement de haine. C'est
+ce qu'exprime avec force le poète Choulette, donnant en peu de mots la
+morale de cette histoire. «Les fautes de l'amour seront pardonnées,
+dit-il. Ou plutôt, on ne fait rien de mal quand on aime seulement. Mais
+l'amour sensuel est fait de haine, d'égoïsme et de colère autant que
+d'amour. Pour vous avoir trouvée belle, un soir, sur ce canapé, j'ai été
+assailli d'une nuée de pensées violentes. Je revenais de l'albergo...
+J'étais inondé d'une joie céleste que votre vue m'a fait perdre. Il faut
+qu'une vérité profonde soit renfermée dans la malédiction d'Ève. Car,
+près de vous, je suis devenu triste et mauvais. J'avais sur les lèvres
+de douces paroles. Elles mentaient. Je me sentais au dedans de moi-même
+votre adversaire et votre ennemi, je vous haïssais. En vous voyant
+sourire, j'ai eu envie de vous tuer.»</p>
+
+<p>Mais je ne vous ai point dit encore quels sont les personnages de ce
+roman. Si vous ne l'aviez point lu, si vous ne le connaissiez que par le
+raccourci de <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> drame anonyme où je l'ai résumé en commençant,
+peut-être hésiteriez-vous sur leur condition sociale. La chose se
+pourrait passer aisément entre habitués des fortifications ou des
+boulevards extérieurs: car les «faits-divers» nous avertissent que c'est
+surtout dans ce monde-là que se rencontrent encore les sombres amours et
+les violences effrénées des tragédies raciniennes. La femme pourrait
+fort bien être une fille; le premier amant, quelque rôdeur de barrière,
+et le second, quelque garçon boucher. Vous vous étonneriez que celui-ci
+ne joue point du couteau, mais je vous prierais de considérer que
+l'autre tape sur sa bonne amie, et que les sentiments du trio sont
+admirables de simplicité et de brutalité farouche. Assurément, ce sont
+de purs «instinctifs». Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme
+s'appelle Titine, et l'un des homme Bibi, et l'autre la Terreur des
+Ternes.</p>
+
+<p>Or, elle se nomme la comtesse Martin-Bellème; elle est la fille d'un
+financier puissant, la bru d'un ministre du second empire, la femme d'un
+ministre de la troisième République. C'est une femme très élégante et
+très distinguée. Le premier amant se nomme Robert Le Ménil. C'est un
+sportsman accompli, et c'est «l'homme du monde» en soi. Le second amant,
+Jacques Dechartre, est un sculpteur riche qui modèle, de loin en loin,
+des cires et des médaillons d'un goût tourmenté et subtil. Ils sont,
+tous trois, non seulement «du meilleur monde», mais du plus raffiné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Nous avons déjà vu quelque chose d'analogue dans le roman
+finement féroce de M. Paul Hervieu: <i>Peints par eux-mêmes</i>. Les amours
+de Mme de Trémeur et de Le Hinglé, ces deux parfaits mondains,
+ressemblaient à une histoire de cour d'assises: l'avortement, le vol, le
+chantage, le suicide enfermaient la trame. Les amants du <i>Lys rouge</i>,
+n'ayant point d'embarras d'argent, ne paraissent capables que de «crimes
+passionnels». Mais enfin, vous voyez que les romans mondains
+redeviennent singulièrement brutaux, c'est-à-dire véridiques. Les
+héroïnes de Feuillet, même perverses, gardaient dans leurs erreurs des
+façons qui passaient pour «aristocratiques». Elles avaient des suicides
+élégants: suicide équestre, comme celui de Julia de Tréc&oelig;ur, suicide
+neigeux, comme celui de Charlotte d'Erra. Elles avaient des sens, nous
+n'en saurions douter; plusieurs étaient même détraquées avec grâce. Mais
+quand elles «concluaient», nous n'en étions qu'à peine avertis. Ce par
+quoi elles étaient, au fond, des bêtes de joie,&mdash;et de tristesse,&mdash;nous
+était discrètement dérobé. Nulle part vous n'y reconnaissiez
+l'application sincère de ces axiomes inspirés à Bourget par le théâtre
+de Dumas: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux
+conventions humaines. Il est <i>sauvage et libre</i>, malgré les codes et les
+modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme <i>dépouille
+avec ses vêtements toute sa personne sociale;</i> elle redevient pour celui
+qu'elle aime ce <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> qu'il redevient, lui aussi, pour elle: <i>la
+créature naturelle et solitaire</i> dont aucune protection ne garantit le
+bonheur, dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Or, ni M.
+France, ni M. Hervieu ne nous dissimulent que l'amour sensuel est, en
+effet, le grand niveleur des conditions, et que, par lui, la femme du
+monde ou la grande dame a, comme les autres, ses heures simplement
+brutales et peut avoir même ses minutes «canailles». Par-dessus George
+Sand et Octave Feuillet, ils renouent,&mdash;oh! très librement et en y
+ajoutant combien!&mdash;avec l'audacieux roman du dix-huitième siècle, celui
+de Crébillon fils, de Diderot et de Laclos.</p>
+
+<p>Toutefois,&mdash;et c'est par où M. Hervieu semble rester plus près de la
+vérité commune,&mdash;Mme de Trémeur et Le Hinglé n'étaient point des êtres
+exceptionnellement intelligents. Mais,&mdash;et c'est ici que commence le
+paradoxe du <i>Lys rouge</i>,&mdash;la comtesse Martin et surtout Jacques
+Dechartre nous sont donnés comme des êtres de choix, singulièrement
+conscients, et d'un esprit tout à fait supérieur.</p>
+
+<p>Thérèse exprime continuellement des pensées délicates, ingénieuses et
+profondes, puisque ce sont les pensées mêmes de M. Anatole France. Elle
+a l'esprit philosophique et libre. Elle n'a aucun des préjugés de son
+éducation et de sa caste, se plaît à errer dans les rues populacières et
+emmène avec elle, en voyage, un bohème ivrogne à cache-nez rouge. Elle
+est fort au-dessus des «convenances». Mais peut-être direz-vous
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> que, si elle est philosophe dans ses propos, c'est qu'elle
+reçoit Paul Vence à sa table et qu'elle a de la mémoire; que c'est un
+instinct secret qui lui fait trouver plaisir aux rues mal soignées et
+fortement odorantes où grouille de l'humanité en tas, et qu'enfin son
+absence de préjugés lui vient de son tempérament et de son hérédité, car
+elle est la fille d'un rapace.</p>
+
+<p>Le cas de Jacques Dechartre est plus net. Il est vraiment, lui, un
+philosophe, un critique, un observateur et un descripteur sagace de ses
+propres mouvements. Il est capable d'une conception générale du monde,
+qui, en lui montrant l'insignifiance et la vanité de sa pauvre petite
+aventure personnelle, devrait la lui rendre inoffensive. Et, en même
+temps il est si habile à voir clair en lui, même à prévoir ses
+sentiments, que, les prévoir ainsi, c'est presque les prévenir. D'un
+bout à l'autre du livre, il se regarde aimer, et être fou, et être
+malheureux, et être méchant. Il n'a pas un instant d'illusion, ni sur
+l'espèce de son amour, ni sur ses conséquences probables. Même la
+première «déclaration», qui est d'ordinaire naïve, confiante, optimiste,
+Dechartre la fait avec âpreté, en termes inattendus, menaçants pour tous
+les deux, et qui, vers la fin, semblent commenter Darwin. Il dit à
+Thérèse qu'il l'aime «non avec de molles et vagues tendresses, mais dans
+une ardeur sèche et cruelle». Il ajoute: «Si vous ne pouvez pas m'aimer,
+laissez-moi partir; j'irai je ne sais où, vous <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> oublier, vous
+haïr. Car je me sens pour vous un fond de haine et de colère. Oh! je
+vous aime!» Et plus loin: «... Votre âme n'est pour moi que l'odeur de
+votre beauté. J'avais gardé les instincts d'un homme primitif, vous les
+avez réveillés. Et je sens que je vous aime avec une simplicité
+sauvage.» Plus tard, après que la première scène de jalousie qu'il lui a
+faite s'est terminée par une réconciliation furieuse, et qu'ils se sont
+repris, «les yeux assombris, les lèvres serrées, en proie à cette colère
+sacrée qui fait que l'amour ressemble à la haine», comme elle lui
+demande pourquoi il est triste, il a ce mot profond, affreux d'égoïsme
+et de clairvoyance: «Tu veux savoir? Ne te fâche pas. Je souffre plus
+que jamais, parce que je sais maintenant ce que tu donnes.» Et il lui
+dit encore: «Thérèse, on n'est jamais bon quand on aime».</p>
+
+<p>Et alors, je me pose une question:&mdash;Est-il possible ou est-il
+vraisemblable qu'un homme qui a cette puissance et cette lucidité
+d'esprit se laisse à la fois emporter à l'excès de démence et de cruauté
+dont ce statuaire méditatif nous donne le spectacle détestable (voir
+surtout le dernier chapitre)? Sachant à chaque minute ce qu'il fait,
+comment peut-il le faire? Ou, si une force involontaire agit en lui,
+comment la fatalité n'en est-elle pas du moins tempérée par cela seul
+qu'il la prévoit? N'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilité entre la
+vie intellectuelle de Dechartre et sa vie passionnelle? Je ne conçois ni
+Didon, ni Paolo, ni Hermione, ni <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Oreste philosophes à ce
+degré, ou dilettantes (car Dechartre est dilettante aussi, sur tout ce
+qui n'est point son amour). Et j'admets Montaigne ou la Rochefoucauld
+amoureux, et par suite un peu bêtes et souffrants et pleurants, mais non
+point mués,&mdash;tout en restant la Rochefoucauld ou Montaigne!&mdash;en brutes
+mauvaises, torturées et torturantes. N'alléguez point que les
+personnages de Racine, par exemple, expriment en discours harmonieux et
+fins des passions sauvages d'êtres primitifs. Ils parlent sans doute
+avec élégance: mais, en somme, ils ont peu d'idées; ce ne sont point des
+critiques; leur culture philosophique est médiocre, et nulle part il
+n'apparaît qu'ils aient lu Darwin, Stendhal, Hartmann et Anatole
+France... Bref, la dualité de Jacques Dechartre me déconcerte. Mais
+c'est peut-être que je manque d'expérience.</p>
+
+<p>Ce qui me met en garde, c'est qu'il me semble que Thérèse et Jacques
+vivent moins que les personnages épisodiques du roman, ils sont, en
+quelque manière, moins vivants que leurs actes. Je ne parviens pas à
+discerner nettement leurs figures. Cela vient peut-être de ce que
+l'auteur parle presque toujours pour eux. Écoutez Dechartre: «Une femme,
+dit-il à Thérèse, ne peut pas être jalouse de la même manière qu'un
+homme, ni sentir ce qui nous fait le plus souffrir... Pourquoi? Parce
+qu'il n'y a pas dans le sang, dans la chair d'une femme, cette fureur
+absurde et généreuse de possession, cet <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> antique instinct dont
+l'homme s'est fait un droit. L'homme est le dieu qui veut sa créature
+tout entière. Depuis des siècles immémoriaux la femme est faite au
+partage. C'est le passé, l'obscur passé qui détermine nos passions. Nous
+étions déjà si vieux quand nous sommes nés!» etc... Ou bien: «Ah! ce qui
+vit n'est que trop mystérieux...&mdash;Ne crains pas de te donner. Je te
+désirerai toujours, et je t'ignorerai toujours. Est-ce qu'on possède
+jamais ce qu'on aime?», etc. Pensez-vous qu'un amant, même très lettré,
+ait jamais parlé ainsi à sa maîtresse?&mdash;Et Thérèse à Le Ménil:
+«Méprisez-moi, si vous voulez, et si l'on peut mépriser une malheureuse
+créature qui est le jouet de la vie... Mais gardez-moi un peu d'amitié
+dans votre colère, un souvenir aigre et doux, comme ces temps d'automne
+où il y a du soleil et de la bise... Ne soyez pas dur à la visiteuse
+agréable et frivole qui passa à travers votre vie...», etc. Est-ce
+qu'une femme, même une spécialiste de dîners littéraires (et Thérèse
+n'est point cela), a jamais rencontré des paroles de cette moelle et de
+ce ton? Les discours de Thérèse et de Jacques sont comme transposés.
+L'auteur nous les donne tels qu'ils se répercutent dans sa pensée, où
+ils s'éclaircissent et s'enrichissent à la fois. Il en écrit, avec force
+et avec grâce, la traduction philosophique. L'aventure du <i>Lys rouge</i>
+est dramatique à la façon, non d'une pièce de Dumas ou d'un roman de
+Maupassant, mais d'un chapitre de Schopenhauer...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Est-ce que je m'en plains? Est-ce que je fais des objections?
+Mon Dieu, non; je cause.</p>
+
+<p>De même que ces mondains ont des fureurs de satyresse et de faune; de
+même que ce faune et cette satyresse ont des esprits ingénieusement et
+constamment critiques, ainsi ces païens enragés ont des sensibilités et
+des mélancolies toutes pieuses. Leurs charnelles amours ont pour théâtre
+la ville par excellence des quattrocentistes et la bourgade d'élection
+du très pur saint François. C'est devant une fresque de Fra Angelico, où
+de pâles figures, de peu de matière, expriment l'amour divin, que
+Jacques et Thérèse se donnent leur premier et brûlant et pesant
+baiser...</p>
+
+<p>L'image des choses mortes excite leur lugubre ardeur de vivre. Ou
+peut-être imaginent-ils une parenté sacrilège entre les désirs inapaisés
+des âmes saintes d'autrefois et l'inassouvissement de leurs propres
+corps. Ils se disent que, comme les compagnons de François, ils
+poursuivent eux aussi, mais sur terre et douloureusement, un infini de
+joie. Ils s'aiment plus voracement sur la cendre des morts, plus
+harmonieusement parmi les images fanées de la beauté parfaite, plus
+solennellement parmi les témoignages de l'éternelle et divine inquiétude
+des c&oelig;urs. Le passé et la religion leur sont assaisonnements de
+volupté.</p>
+
+<p>Et je goûte, je l'avoue, la richesse de ces contrastes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Les personnages secondaires sont peut-être, je l'ai indiqué,
+plus vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable.
+Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie
+de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie
+évangélique selon le bon saint François. C'est Choulette qui est chargé
+d'exprimer les opinions particulièrement subversives de l'auteur, ses
+négations et ses révoltes les plus hardies.</p>
+
+<p>Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre
+ironiste du <i>Crime de Silvestre Bonnard</i>. On a vu depuis quelques années
+croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit
+de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette
+évolution au plus impérieux de nos critiques: c'est M. Brunetière qui,
+en morigénant M. France, l'a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout
+le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. Il est arrivé à M.
+France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non
+l'infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche
+scientifique et de la libre spéculation. <i>Les Opinions de Jérôme
+Cogniard</i> sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui
+ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s'ajouter
+aux derniers livres de M. France.</p>
+
+<p>Mais, en même temps que son scepticisme,&mdash;lequel, bien que confinant au
+nihilisme, n'excluait point une sensualité délicate et l'art de jouir de
+la <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> surface brillante des choses,&mdash;croissaient, d'autre part,
+sa sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui
+dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination
+grandissait dans la même mesure que l'impiété de sa pensée. <i>Thaïs</i> est
+l'histoire d'une sainte; <i>la Rôtisserie</i> est l'histoire d'un prêtre
+bohème, de conscience originale; et l'amour de Thérèse et de Jacques est
+grand visiteur d'églises...</p>
+
+<p>Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime
+naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de
+révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses
+atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus
+audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-même de ce
+monde, un bon nihiliste comprend aisément,&mdash;bien que, pour son compte,
+il s'en abstienne,&mdash;que l'homme place au delà de la terre sa raison de
+vivre et son «idéal». Puis, c'est un phénomène connu, que les esprits
+très compliqués adorent souvent les âmes simples... Toutefois, cette
+préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir
+singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car
+enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l'ont jamais eue. M. France
+goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier;
+mais il semble qu'à chaque instant aussi il l'épuise, il en touche le
+néant... Je <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> suis bien curieux de savoir où cela le mènera...</p>
+
+<p>J'ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange,
+Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la
+«bonne Madame Marmet», aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux
+blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants.
+Ils vont uniquement à leur plaisir, et l'auteur les absout tous
+ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d'oiseau de Miss
+Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement
+dans sa tête frisotée, n'empêchent point cette esthète d'être «très
+habile à gagner de l'argent» et d'épouser pour son torse un bellâtre
+italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique.
+Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mépris à la charité, et
+qu'elle «remplit l'entre-deux».</p>
+
+<p>Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un composé
+plus précieux que le métal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du
+Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France.
+Cet homme a la perfection dans la grâce; il est l'extrême fleur du génie
+latin.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> LA SOLIDARITÉ<br>
+
+<span class="smaller">DISCOURS<br>
+
+<span class="smcap">PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET
+1894</span></span></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Messieurs et jeunes camarades</span>,</p>
+
+<p>Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste à entendre le
+mien, et j'en suis bien fâché pour vous: mais, pendant que nous vous
+tenons encore, nous ne voulons vous lâcher que dûment chapitrés et bien
+munis de sagesse pour vos vacances.</p>
+
+<p>Des réflexions si justes et si élevées de mon ami Corréard, je vous
+engage particulièrement à retenir ceci, que nous ne sommes pas des
+isolés dans le temps; que tout ce que la vie a pour nous soit de
+commodité, soit de noblesse, c'est à nos pères, à nos aïeux, à nos
+ancêtres que nous le devons; que nous devons aux morts la culture même
+d'esprit qui nous permet, sur certains points, de penser autrement
+qu'eux,&mdash;et mieux, je l'espère,&mdash;et qu'enfin, <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> suivant le beau
+mot d'Auguste Comte, l'humanité est composée de plus de morts que de
+vivants. C'est toutefois en m'en tenant aux vivants que je voudrais,
+après votre éminent professeur d'histoire, vous prêcher le sentiment,
+l'acceptation et, s'il se pouvait, l'amour de la solidarité humaine.</p>
+
+<p>Croyez bien que c'est une affaire qui ne va pas toute seule... Oui, sans
+doute, vous êtes aujourd'hui dans les meilleures conditions pour vous
+laisser persuader. Les liens nécessaires ou consentis qui vous unissent
+à vos camarades et à vos maîtres, vous ne les connaissez guère que par
+leur douceur, vous ne luttez que pour des palmes innocentes, vous n'avez
+pas à gagner votre pain les uns contre les autres; vous avez, tout
+naturellement, des idées, des intérêts, des plaisirs communs. Je suis
+sûr que vous êtes contents d'être des «Charlemagne», que cela signifie
+pour vous quelque chose. Et comme j'en suis un, moi aussi, je me sens,
+par là, très agréablement relié à vous. Je retrouve ici, parmi vos
+professeurs, de vieux et chers camarades, et je devrais être dans leurs
+rangs, et je m'étonne de n'y pas être. Bref, nous communions tous
+aujourd'hui dans une bienveillance mutuelle très sincère et, d'ailleurs,
+très aisée, et dans l'attachement au vénérable et glorieux lycée qui
+nous a formés. Un peu de musique aidant, j'ose dire que nous sommes, à
+l'heure qu'il est, virtuellement très bons les uns pour les autres.</p>
+
+<p>Mais après? Mais demain?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Les transformations historiques, dont M. Corréard vous
+signalait la majestueuse et fatale lenteur, ont abouti, chez nous, vous
+le savez, à l'émancipation de l'individu. Un des résultats de cette
+émancipation, c'est que, plus que nos aïeux, nous sommes obligés
+d'inventer, si je puis dire, nos devoirs envers les hommes.</p>
+
+<p>Or, du moment que c'est à nous de les inventer, nous sommes tentés de
+les restreindre, cela est triste à dire. Et, par exemple, il est bien
+vrai que l'égalité des citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a
+plus de castes et que, en théorie, tout est devenu accessible à tous.
+Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours
+des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres
+sont peut-être plus profondément séparés aujourd'hui par les m&oelig;urs
+qu'ils ne l'étaient autrefois par les institutions. Pourquoi? C'est sans
+doute que les liens s'offrent, d'eux mêmes, plus nombreux et plus
+étroits entre les membres d'une société fortement et minutieusement
+hiérarchisée, comme était l'ancienne, qu'entre dix millions de têtes
+supposées égales.</p>
+
+<p>Eh bien, ces liens qui ne nous sont plus imposés par les institutions ou
+les traditions ou les croyances, nous devons essayer de les renouer
+nous-mêmes. Ces liens de jadis, liens d'obéissance et de commandement,
+de fidélité et de protection, il faut les remplacer par des liens de
+charité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Oh! cela est difficile, je le répète. Notre égoïsme trouve si
+bien son compte dans cette sorte d'émiettement social! C'est si commode,
+de vivre dans son coin, pour soi et, tout au plus, pour les siens et
+pour deux ou trois amis, de se moquer du reste, de croire qu'on a fait
+tout son devoir de citoyen quand on a payé l'impôt, et tout son devoir
+d'homme quand on a lâché quelques aumônes prudentes, de pratiquer le
+dédaigneux <i>odi profanum vulgus</i>, d'être un spectateur détaché de la
+comédie ou de la tragédie humaine! Remarquez que cette espèce
+d'épicuréisme abstentionniste est également l'idéal du bourgeois le plus
+épais et du dilettante le plus raffiné. Je voudrais, puisqu'ils se
+méprisent réciproquement, leur faire honte à tous deux de cette
+rencontre.</p>
+
+<p>C'est là, mes amis, une basse et mauvaise façon de prendre la vie.
+Songeons sans cesse que, depuis que nous n'avons plus de devoirs de
+caste ou de corporation, notre devoir d'homme s'est accru d'autant.
+Combattons notre pente, qui est de nous dérober, de nous blottir dans
+une paix indifférente. Cherchons les occasions où beaucoup d'hommes
+assemblés sont animés à la fois d'une seule idée, et d'une idée
+salutaire pour tous. Même les associations professionnelles, les dîners
+de Labadens peuvent avoir du bon. Cherchons ce qui nous réunit, et
+cherchons à nous réunir. L'état d'âme que certains spectacles publics,
+une revue militaire, les <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> funérailles d'un grand citoyen,
+propagent dans toute une multitude, cet état singulier, merveilleux, ou
+l'on se sent épris tous ensemble de quelque chose de supérieur à
+l'intérêt immédiat de chacun, tâchons de le ressusciter en nous jusque
+dans l'humble cours de nos occupations journalières, pour les
+spiritualiser.</p>
+
+<p>Vous allez bientôt envahir les professions dites libérales, et
+quelques-unes des autres. Dans l'exercice de ces professions,
+souvenez-vous toujours de la communauté.&mdash;Médecins ou pharmaciens (oh!
+de première classe), vous aurez maintes occasions d'être secourables aux
+pauvres gens, de faire payer pour eux les riches, de réparer ainsi, dans
+une petite mesure, l'inégalité des conditions et d'appliquer pour votre
+compte l'impôt progressif sur le revenu.&mdash;Notaires (car il y en a ici
+qui seront notaires), vous pourrez être, un peu, les directeurs de
+conscience de vos clients et insinuer quelque souci du juste dans les
+contrats dont vous aurez le dépôt.&mdash;Avocats ou avoués, vous pourrez
+souvent par des interprétations d'une généreuse habileté, substituer les
+commandements de l'équité naturelle, ou même de la pitié, aux
+prescriptions littérales de la loi, qui est impersonnelle, et qui ne
+prévoit pas les exceptions.&mdash;Professeurs, vous formerez les c&oelig;urs
+autant que les esprits; vous... enfin vous ferez comme vous avez vu
+faire dans cette maison.&mdash;Artistes ou écrivains, vous vous rappellerez
+le mot <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> de La Bruyère, que «l'homme de lettres est trivial
+(vous savez dans quel sens il l'entend) comme la borne au coin des
+places»; vous ne fermerez pas sur vous la porte de votre «tour
+d'ivoire», et vous songerez aussi que tout ce que vous exprimez, soit
+par des moyens plastiques, soit par le discours, a son retentissement,
+bon ou mauvais, chez d'autres hommes et que vous en êtes
+responsables.&mdash;Hommes de négoce ou de finance, vous serez exactement
+probes; vous ne penserez pas qu'il y ait deux morales, ni qu'il vous
+soit permis de subordonner votre probité à des hasards, de jouer avec ce
+que vous n'avez pas, d'être honnête à pile ou face.&mdash;Industriels, vous
+pardonnerez beaucoup à l'aveuglement, aux illusions brutales des
+souffrants; vous ne fuirez pas leur contact, vous les contraindrez de
+croire à votre bonne volonté, tant vos actes la feront éclater à leurs
+yeux; vous vous résignerez à mettre trente ou quarante ans à faire
+fortune et à ne pas la faire si grosse: car c'est là qu'il en faudra
+venir.&mdash;Hommes politiques, j'allais dire que vous ferez à peu près le
+contraire de presque tous vos prédécesseurs, mais ce serait une
+épigramme trop aisée. Vous ne promettrez que ce que vous pourrez tenir.
+Vous ne monnayerez pas votre influence; vous ne tirerez pas, avec
+âpreté, de votre mandat tous les profits, petits ou grands, qu'il
+comporte. Vous aurez pitié, mais vous ne vous ferez pas, de la pitié,
+une carrière. Vous aurez de la pudeur: vous vous direz qu'il est
+<span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> déloyal d'afficher certaines idées extrêmes et simplistes qui,
+si l'on en était réellement pénétré, devraient se traduire par des
+sacrifices et des renoncements dont on est évidemment incapable. Vous
+haïrez l'hypocrisie. Vous réfléchirez que pousser les malheureux à une
+révolte d'où ne peut sortir pour eux qu'une aggravation de
+souffrance,&mdash;et cela, pour arriver, vous, à la notoriété ou au pouvoir
+et, finalement, pour «jouir»,&mdash;c'est vivre de leur substance, c'est
+s'engraisser de leur misère, sans rien risquer et en feignant de les
+servir, et qu'ainsi les exploiteurs peuvent se rencontrer ailleurs que
+dans les rangs des capitalistes. Pour tout dire, en un mot, humanisez
+vos professions, quelles qu'elles soient. Faites qu'entre vos mains
+elles soient toutes, et véritablement, libérales.</p>
+
+<p>C'est votre devoir, et c'est votre intérêt. Vos professeurs de
+philosophie vous ont exposé la théorie selon laquelle la morale se
+confondrait avec l'intérêt bien entendu. Ils l'ont jugée imparfaite,
+mais ils ont dû ajouter que cette morale-là coïncide pourtant, sur bien
+des points, avec la morale du c&oelig;ur. Il est excellent de croire le
+plus possible à ces coïncidences dans l'ordre social. Toutes les époques
+sont des époques de transition, je le sais; d'autre part, M. Corréard
+vous rappelait que la France a connu des heures plus terribles que
+l'heure présente. Mais, tout de même, jamais moins qu'aujourd'hui on n'a
+été sûr de demain. Les cadres anciens sont brisés; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> les
+vieilles institutions préservatrices et coercitives branlent ou sont à
+bas... Il apparaît avec une clarté croissante que le monde&mdash;et chacun de
+nous par conséquent&mdash;ne sera sauvé que par la multiplicité, sinon par
+l'unanimité, des bonnes volontés individuelles.</p>
+
+<p>Voilà, mes amis, des propos bien sévères. Je me hâte d'ajouter qu'ils
+sont à peine miens et que, les ayant tenus, je voudrais bien en faire
+tout le premier mon profit. Cet aveu leur enlèvera peut-être de leur
+solennité, les fera, après coup, plus modestes et familiers... Et puis,
+que voulez-vous? c'est peut-être bien fini de rire,&mdash;sauf par ci par là,
+et dans des fêtes innocentes et confiantes comme celle-ci.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> LA TOLÉRANCE<br>
+
+<span class="smaller">DISCOURS<br>
+
+<span class="smcap">PRONONCÉ AU BANQUET DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS LE
+7 JUIN 1894.</span></span></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Messieurs les étudiants et chers camarades,</span></p>
+
+<p>Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je
+l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure,
+avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant
+les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la
+nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la
+République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble,
+vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement
+intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce
+que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en
+temps, se penchent sur <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> votre âme pour l'ausculter. Et des
+journaux donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française,
+comme ils donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de
+l'héritier présomptif.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en
+sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans
+remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont
+accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un
+vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux,
+philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions
+des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et
+que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je
+le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants,
+j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous
+tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui
+serait mal.</p>
+
+<p>Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est
+vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous
+m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur
+quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et
+ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et
+admirable.</p>
+
+<p>Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> ans un
+lieu commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors
+de propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est
+plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la
+tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite
+dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant.
+Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde,
+notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne
+pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé
+plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs
+que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut
+beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance:
+mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de
+son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la
+conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à
+l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses
+essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et
+aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance
+de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?</p>
+
+<p>Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers
+camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à
+trente ans <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de
+malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils
+reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même
+place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été
+autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront
+probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui
+leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose
+oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se
+succédant.</p>
+
+<p>Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes.
+Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement
+dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit
+ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est
+vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps
+découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire
+des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme,
+cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur
+emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a
+cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins
+jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il
+est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se
+renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce
+néo-romantisme <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> des jeunes gens a peut-être bien élargi et
+attendri en nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du
+second Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans
+le naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme
+ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait
+comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne
+sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme
+Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers
+genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons
+communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges,
+communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans
+Homère, ou dans Valmiki.</p>
+
+<p>Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous
+ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans
+le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et
+dans les vertus qu'il inspire.</p>
+
+<p>La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des
+intelligences vraiment libres. Notez que souvent&mdash;outre des sentiments
+très bas&mdash;il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme
+inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle
+s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de
+contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes.
+<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Le jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre.
+Nous continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et
+cela, quand tout est changé, quand les causes historiques de ces
+divisions ont disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est
+beaucoup plus intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées
+ou que l'on accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir
+celles qu'on a essayé de se faire tout seul: car alors on sait par
+expérience ce qui s'y mêle d'incertitude...</p>
+
+<p>Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,&mdash;non point
+de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et
+d'exemplaire pour tous&mdash;mais des formes surannées qu'y ont prises les
+querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des
+conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme
+du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a
+interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où
+les questions politiques ne doivent plus être que des questions
+françaises ou des questions sociales.</p>
+
+<p>Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus
+possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère
+sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je
+ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition,
+l'abrutissement du peuple, ni l'oppression <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> des faibles par les
+forts. De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme
+qui n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions
+d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la
+souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices
+personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser
+sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de
+braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la
+solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre
+perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est
+déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté,
+même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes
+de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu,
+des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires,
+car l'un n'exclut pas toujours l'autre.</p>
+
+<p>Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la
+tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin
+nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des
+procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était
+toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et
+des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour
+supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de
+leur tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur
+vie même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre.
+Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de
+créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre
+d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met
+d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent
+s'entendre sans trop de peine, pour la grande &oelig;uvre commune, non
+seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus
+fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est
+qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun
+prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux
+morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout
+s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie
+future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même
+vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement,
+si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis
+douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique,
+laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt
+reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu
+du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir
+été bon pour être heureux dans l'autre monde; <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> donc, soyons
+bons.» Et les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous
+n'avons rien à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un
+instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système
+solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous
+pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne
+le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous
+et aidons-nous mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le
+crâne, les braves gens ont tous le c&oelig;ur fait de même et arrivent, sur
+l'essentiel, aux mêmes conclusions. Pascal dit: «Le c&oelig;ur aime l'être
+universel <i>naturellement</i>, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y
+adonne; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.»
+Adonnons-nous à «aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir»
+contre lui. Cet effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect,
+est dans la nature et selon la nature.</p>
+
+<p>Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne
+pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point
+l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle
+exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie
+très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît
+le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle
+implique le respect de la personne <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> humaine. La tolérance
+enfin, c'est bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un
+des noms de la modestie et de la charité. Elle est la charité de
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections:
+nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses
+emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et
+vous verrez de belles choses&mdash;que nous ne verrons point. C'est avec
+cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à
+l'Association générale des Étudiants de Paris.</p>
+
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Louis Veuillot</span> <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Lamartine</span> <span class="ralign"><a href="#page079">79</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Sa jeunesse</span> <span class="ralign"><a href="#page084">84</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Les <i>Méditations</i></span> <span class="ralign"><a href="#page098">98</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Les <i>Harmonies</i></span> <span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li>
+<li><span class="add2em"><i>Jocelyn</i></span> <span class="ralign"><a href="#page161">161</a></span></li>
+<li><span class="add2em">La <i>Chute d'un ange</i></span> <span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Le <i>Fragment du Livre primitif</i> et les <i>Recueillements</i></span> <span class="ralign"><a href="#page202">202</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">De l'influence récente des littératures du Nord</span> <span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Figurines</span> <span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Virgile</span> <span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li>
+<li><span class="add2em">L'auteur de l'<i>Imitation</i></span> <span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Racine</span> <span class="ralign"><a href="#page285">285</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Madame de Sévigné</span> <span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li>
+<li><span class="add2em">La Bruyère</span> <span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Joubert</span> <span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Hippolyte Taine</span> <span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Ferdinand Brunetière </span> <span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li>
+<li><span class="add2em">François Coppée</span> <span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Melchior de Vogüé</span> <span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Paul Hervieu</span> <span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Marcel Prévost</span> <span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Le Chat-Noir</span> <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Le général de Galliffet</span> <span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li>
+<li><span class="add2em">Les veuves </span> <span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Guy de Maupassant</span> <span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Anatole France</span> <span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li>
+<li><span class="smcap">La Solidarité</span> <span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li>
+<li><span class="smcap">La Tolérance</span> <span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="p4 center small">POITIERS.&mdash;TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie.</p>
+
+<p class="p4">Note au lecteur: Page 227, "de l'Allemand Auguste Strindberg" devrait
+être "du Suédois Auguste Strindberg".</p>
+
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1:</b> Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8<sup>o</sup> il est vrai,
+et chacun de 500 ou 600 pages.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2:</b> <i>Lamartine</i>, deux volumes, par M. Émile Deschanel; <i>Étude
+sur Lamartine</i>, par Charles de Pomairols; <i>La jeunesse de Lamartine</i>,
+par M. Félix Reyssié.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3:</b> Du moins dans son fond. Je connais les quelques passages
+qu'on pourrait m'opposer.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4:</b> Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à
+considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit, comme disait
+Renan, <i>cum grano salis?</i> Du moins j'y ai tâché.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5:</b> Encore plus vrai depuis l'<i>Armature</i>.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6:</b> Et mieux vaut.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7:</b> Encore plus vrai depuis les <i>Demi-Vierges</i>.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 6ème Série, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 6ÈME SÉRIE ***
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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