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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:36:53 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse + +Release Date: February 3, 2009 [EBook #27976] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald +Lévesque (HTML version) and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica + + + + + + + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL MARMONT + +DUC DE RAGUSE + +DE 1792 A 1841 + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR + +AVEC + +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT + +CELUI DU DUC DE RAGUSE + +ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + +TROISIÈME ÉDITION + +TOME DEUXIÈME + +PARIS + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR + +41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction. + +1857 + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL + +DUC DE RAGUSE + + + + +LIVRE QUATRIÈME + +1799--1800 + +SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général +Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps +expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à +Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les +prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à +Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22 +juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend +la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation +dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à +Paris (octobre 1799). + + +On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands +embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un +bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me +rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les +surmonter et les vaincre. + +A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie. +Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de +rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me +comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est +un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards; +on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la +guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs +accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que +je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui, +plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un +novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel +et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus +l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au +contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon +parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est +presque pas ralentie pendant le cours de ma vie. + +Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il +appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement, +me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des +provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de +les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à +Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources +destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou +de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à +époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre +davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa +provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui +remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa +à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le +commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général +en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours +de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il +conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce +mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des +habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce +mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou +choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle +n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas +l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de +chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il +se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa +nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de +l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa +heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de +dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire +dispenser. + +Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de +pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte, +destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et +administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du +deuxième arrondissement. + +Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il +avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le +général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le +commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les +lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes +toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de +promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette, +afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de +manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à +Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la +ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui +déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand +point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai +d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru +leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer +l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement +m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il +s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui +devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part, +l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il +devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par +les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu. +Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que +je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât +jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui +deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant +tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile. +Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les +mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés, +etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une +heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier +parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que, +dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement +important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans +autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me +suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent +mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je +reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée +m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète +l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à +Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du +résultat de mon voyage. + +J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais +compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de +barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils +persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et, +les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt +retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me +déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de +l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous +les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc., +s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent +tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le +trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi, +et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on +attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour +pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent +heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois +d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je +pouvais être tranquille sur l'avenir. + +Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à +faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver +également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de +bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables +pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et +immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de +l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de +compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait +pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine, +on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de +toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc +nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une +place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à +l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient +très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de +préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux +hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas +indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand +mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et +j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit, +s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes +facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans +doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à +ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe; +et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un +pareil désordre: l'armée eût été perdue. + +Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours +avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au +courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un +ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens, +et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne +doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position +difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France, +de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la +garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que +sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux +officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major, +je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du +jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau +déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on +travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La +journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat +recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son +travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était +de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint +constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement +utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à +très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel +au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste +diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la +nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée, +il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se +manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe +d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés +s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout +obtenir d'eux. + +Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien +approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte +d'Alexandrie était transformée en une place forte. + +Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à +l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous +les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de +Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée; +car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle +a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre +eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des +montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait +réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était +assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était +au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs +fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas +les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi +sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous +serions apparus au monde avec la puissance du destin. + +L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle +avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée +devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette +campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en +acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de +Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie +de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra +d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division +coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le +génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels +on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux, +encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes +montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17 +avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et +mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien +comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour +vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes +troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la +quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique, +que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes +les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses +qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de +succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites. + +On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions: +l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite, +et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien +gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis +complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me +laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier. +Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet +égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences +qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps, +les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose +le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité, +car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés, +ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre +les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments +horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles +circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et +d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches +n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité +envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de +ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir +ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on +fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à +faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un +sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se +borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce +n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre +des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la +liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le +premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir +assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux +yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut +mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un +jeu d'enfants, et malheur aux vaincus! + +Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la +conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet +d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre +chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il +était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les +circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux, +on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute +la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa +alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux +opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un +autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir +de la même manière en circonstance semblable. + +Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection, +promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici +à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout +à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé +par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il +savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du +feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette +mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les +habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une +faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur +servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés. +L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait +combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois +mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient +des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la +garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de +canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et +résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre +pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir +lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent +l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se +faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi +dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du +courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas +blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des +révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé +au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda, +après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se +retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne +française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment +de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons +lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte +d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance +se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés. + +Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les +accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté +beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale +de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des +Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il +mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je +veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de +Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement +composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les +habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec +Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont +ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur +retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je +m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais +pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère. +À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la +peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et +je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les +faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital, +on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun +autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se +trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne +peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air +cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité, +sa propagation et sa durée. + +J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout +l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées +par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua. +L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à +l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté +d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on +m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua, +commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent +mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma +force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à +Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une +nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de +plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on +devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans +cesse dans la vie publique. + +Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois +très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas +avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes; +excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout +ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches +si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée; +réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son +retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres +Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de +Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit +supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui +donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la +jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour +la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation +nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition +de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de +l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce +mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un +pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions +entrés.» + +Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut +tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de +camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier +distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut +regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient +la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles; +elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os +qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe; +après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de +la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit +sortir, et il fut guéri. + +Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant. +Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à +l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes +choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il +avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas +praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et +se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient +dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions +et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là +sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur +infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly +raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans +l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse. +Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins +avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque +chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance +singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé +en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait +alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre +était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues +le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le +corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères, +tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient +s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le +même jour, sur une terre barbare. + +J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de +Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot +spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse +et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita +pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette +disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche +prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait +dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre, +et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens +qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient +reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à +l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.» +Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le +général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver +favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est +praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle +pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur +la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste. + +L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort +aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires. +Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y +pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été +constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près +rien payé. + +La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates +et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient +habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à +jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour +leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des +escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus +n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter +deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle +des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la +station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates, +qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié +avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux +premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et +combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais +distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores, +dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort +exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance +des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et +d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré, +avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour +balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus +tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents +services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le +composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour +lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs +jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint +l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus +appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus +grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique +inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des +soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de +poitrine. + +Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la +réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à +coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet), +une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant +Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se +porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort +d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme +la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur +leur résistance. + +Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les +postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la +marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir +les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la +garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris. +J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général +Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des +contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une +autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest +d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir. +Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze +mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la +circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille +hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans +organisation, composées presque en totalité de vieillards ou +d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et +appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire +et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce +que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée +du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle +eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le +lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une +lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart, +m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et +occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute. +Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à +l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais +attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le +siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en +mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour +au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui +donner des nouvelles de l'ennemi. + +Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de +mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une +attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute +avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des +munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais +pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant +tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour +animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre +se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses +portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé. +J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il +marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le +bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement +de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi +resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en +avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne +semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en +chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un +moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de +la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général +Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement. + +Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui +cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en +détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans +lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la +garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur +Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un +véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne +fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un +grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les +ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me +résignai. + +Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa +gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer, +occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour +emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant +sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta, +le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la +cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et +l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie +des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent +dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce +point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés +de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les +fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que +l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de +la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon +pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des +troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient +encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille +prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force +d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit +prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même +temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près +de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace +désagréable. + +On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se +défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La +dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina +ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre +avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une +résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés +dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents +auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils +sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on +leur donna et moururent presque tous à l'instant même. + +Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple +de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de +très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla +se loger à la partie postérieure de la jambe. + +Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de +communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les +parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du +blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois +que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un +véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des +circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en +Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à +défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être +coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général +Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son +intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des +affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec +Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque. +La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne +fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il +soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith +tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant +la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en +faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement +pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il +est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours +animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa _fuite du Temple_, +sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de +Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un +très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de +célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis +une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha +prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel +d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques +Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et +soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte, +masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je +choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant +anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de +marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney +reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de +nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit +toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson +de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en +Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse +traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.» + +Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le +général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les +gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris +de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis +demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à +Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses +équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait +les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port, +en état de naviguer, les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_. Me +faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me +dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je +compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à +prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait +jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant +d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les +gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance, +sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le +fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce +gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se +maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la +destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour +retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle +l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la +fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce +moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à +aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains +capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à +une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles +entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps +et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma +présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui +lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y +aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut +tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en +sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les +dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement. +J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du +nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des +progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de +partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.» + +J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui +m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage. +On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de +départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux, +l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans +ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler +la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des +Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre +dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais +Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je +continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois +son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort +recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil. +Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec +les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais +éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service +me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de +la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney +trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son +vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais +déplacé. La frégate la _Carrère_ profita immédiatement de son absence +et se réunit à la _Muiron_ dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le +général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage +dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ +pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de +consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était +délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un +mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses +continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous +faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était +venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un +aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le +vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à +l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement +l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était +venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir +Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il +était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir +immédiatement et de ne plus quitter sa croisière. + +Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de +l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva +sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses +aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les +autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes +et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le +général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le +remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des +généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix, +compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse. +Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant +éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de +le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait +cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir. +Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde +les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa +haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général +Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint +quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon +commandement. + +Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou, +j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et +sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de +sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23 +fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les +avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles +destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles +pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles +devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un +événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation +d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette +prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve. +Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres +hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un +sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher +vivement. + +J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme +estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le +général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire +sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances +favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le +général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des +armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et +où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la +conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu +porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un +titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort +malheureux: tout lui est refusé. + +On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il +fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les +mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme +tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de +l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un +service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la +chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place +d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que +l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir; +il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque +à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent +impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il +soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous +occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand +secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus +simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des +frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage +refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces +hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la +marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser +embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre +et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part +des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés +pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il +monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port; +mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est +précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce +malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait +presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se +jette dans une barque et monte précipitamment sur la _Muiron_, qui +était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y +entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à +fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en +chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le +lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que +vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui +manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir +d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement, +pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée; +je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis +que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.» + +Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui +parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon, +de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et +il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les +rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles, +prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de +douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux +mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à +l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une +révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il +ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut +le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à +Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de +lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais +j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le +bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire. + +Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable +bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la +sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle +avec celle-ci. + +Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus +vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais +nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans +bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos +yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée +toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main +divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce +qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte. +Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes +pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si +les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux +circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever +à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois +volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une +seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule +chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré? +Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque +que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence +nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent +l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis +à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une +route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi +d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux? + +Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le +commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les +circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le +répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial +d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement; +c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de +se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers. + +J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux, +j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité, +et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des +sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces +illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs. + +Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la _Muiron_: +Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides +de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur +la _Carrère_: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos +officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait +embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef, +qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons +marcheurs. + +La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande +discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent +jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la +direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires, +l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en +Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent +retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de +l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les +nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur +cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y +rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce +qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles +rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à +suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et +offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants +très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément +contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et +contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à +espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents +dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous +sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous +allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant +les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les +calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours +et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap +d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour +parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous +faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la +nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos +pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne +répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la +direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant +de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la +Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est +extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les +effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de +navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on +put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin; +il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière +ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au +hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent +d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions +arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait +donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous +aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche +aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit +dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas +être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et +naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force +de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière +ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être +aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines +de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la _Carrère_, +sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la _Muiron_, +toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on +aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps +d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la +petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et +nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud +de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous +évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant +sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de +la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on +pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même +sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon +de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter +avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit +compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la +France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous +relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un +grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un +homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais +en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille +devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation +plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. +Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la +maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les +environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais +revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il +n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il +n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par +système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse, +c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas +donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est +écarté de cette doctrine commode. + +Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant +calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous +dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître +l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De +même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit +désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort, +comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu +de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain +soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous +distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous +amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et +sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil +couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir +distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu +de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put +juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette +circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique. +Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il +y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour +lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa +proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les +difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait +mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement +modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna +donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger +sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le +suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et +dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas +mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir. +Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon, +nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous +en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de +canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le +bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après, +les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le +travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des +bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de +nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de +l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre. +Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous +trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut +s'exprimer, mais elle peut se comprendre. + +Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous +avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin +nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel +changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un +succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il +était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand +nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse +et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise, +précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que +nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre +départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions +probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se +continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant +de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils +sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées. +En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon, +et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui +redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se +précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance +accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner +des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand +danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement +encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur +Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la +population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on +veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par +la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut +éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que +le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune +autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent, +montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès +lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays +en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de +préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est +déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une +espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui +faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina +sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et +ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte +reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même +l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir. + +Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez +promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une +apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre +ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et +quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans +doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux, +et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de +suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des +choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris; +soyez-y bientôt.» + +Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France: +cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout +entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du +salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État +n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de +Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les +hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et +la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce +prodige ne pouvait plus se renouveler. + +La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la +Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà +ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte, +la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à +l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par +l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent +encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion +ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et +ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa +ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir +qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en +réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire +de tous, pouvait sauver. + +Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de +camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes, +Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes +pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de +l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à +Fréjus, et se mirent en route pour Paris. + +Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous +allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand +fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la +santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui +avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de +ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi +des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la +colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se +rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente +jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis +de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas +un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés +de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS + +RELATIFS AU LIVRE QUATRIÈME + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Gaza, 29 décembre 1798. + +«Nous voilà à Gaza, mon cher général, après avoir traversé soixante +lieues de désert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha +avait eu la bêtise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris +en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvés dans la +brèche. Ils nous ont laissé également de la poudre et des vivres. +Arrivés à Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes +d'infanterie de Djezzar se sont retirés aussitôt que nos dispositions de +les attaquer ont été faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y +a eu trois ou quatre hommes blessés de part et d'autre, trois tués à +eux, et un à nous. + +«Nous avons, à Gaza, un très-bon fort dans lequel étaient cent +cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de +poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabotés. + +«Nous trouvons ici un pays qui ressemble à la Provence, et le climat à +celui d'Europe. + +«Vous avez dû recevoir, par le général Andréossi, les relations de +toutes nos affaires. + +«Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher général, et croyez à l'amitié +et au désir que j'ai de vous revoir. J'espère que nos affaires iront +bien ici. + +«On dit que les troupes de Djezzar nous attendent à Jaffa. Nous le +désirons plus que nous ne le croyons.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 15 janvier 1799. + +«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse; +vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire +ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la +quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou +malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à +coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la +quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les +grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à +part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette +différence. + +«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont +un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à +eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant. + +«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local +dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert +à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est +telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque +de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen +Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait +bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le +commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici, +a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien +organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses +moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver: +son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste. +L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai +établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le +commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais +que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable. + +«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette +institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire +de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement +difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands +obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de +faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas +les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme +votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le +contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine +établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y +déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations +avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il +n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il +soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de +Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé. + +«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que +je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un +jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si +vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à +Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur +sera impossible de déserter. + +«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants +du pays. + +«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur +pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je +lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus +de nos besoins. + +«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans +la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli +son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la +presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits +d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements, +qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes +d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze +pieds de là. + +«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle +du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en +tirer parti. + +«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des +Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous +espérons la découvrir. + +«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés +de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait +sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe, +lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais +paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense +pas qu'ils l'aient aperçue.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «9 mars 1799. + +«Nous voilà maîtres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position +militaire assez bonne, entourée de murs et flanquée de tours: environ +quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons +établi nos batteries; ils n'ont fait aucune réponse à deux sommations. +La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire +la brèche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a été passé au +fil de l'épée; le pillage a duré vingt-quatre heures, malgré tous les +efforts que nous avons faits pour l'arrêter: les lois de la guerre le +permettaient. Nous avons trouvé dans cette ville une vingtaine de pièces +de campagne toutes neuves, environ soixante pièces garnissant les +remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les +frégates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouvé plusieurs +bâtiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes maîtres de +Jaffa, nous en avons déjà pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre, +portant des vivres et des munitions. + +«Nous avons eu environ trente hommes tués et environ cent cinquante +blessés. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos +troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies +continuelles que nous avons eues à la sortie du désert. Nous nous +disposons à poursuivre notre ennemi, et bientôt nous serons devant Acre. + +«Vous acquérez aussi une gloire particulière et qui a des droits bien +réels à la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pénible que +vous occupez. + +«Je désire que les événements politiques nous réunissent dans le pays où +nous avons des intérêts si chers.» + + +BERTHIER À MARMONT + + «29 mars 1799. + +«Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une +assez bonne enceinte et un bon fossé; nous sommes sur le glacis, et +bientôt nous serons dans la place. Nous habitons un pays très sain et où +les subsistances abondent de tous les côtés. Nous avons reçu avec grand +plaisir des nouvelles de France; la révolution de Naples est +très-importante relativement à notre position dans ce pays. + +«Nous avons perdu, dans la tranchée, les adjudants généraux Laugier et +Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous +regrettons.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «30 avril 1799. + +«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement +malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes, +vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de +Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir: + +«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les +contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à +Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à +payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent +hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir +à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude. + +«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour +envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite +distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette +augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents +Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp, +trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans +pitié. + +«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le +citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il +négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une +résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le +commissaire des guerres, le payeur et quelques employés. + +«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait +par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit +huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des +malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le +lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce +malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois +compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du +chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec +le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés, +car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de +Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et +six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué +ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen +Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur +fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose +très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion +de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait, +ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au +moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à +lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des +habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et +joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés +auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui +on y trouvera peut-être plus de difficultés. + +«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de +partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits +réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour +acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison, +qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus +grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée +subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au +moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont +déterminé à prendre un autre parti. + +«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ +trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par +le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi, +pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai +ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit +nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste; +enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes +réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de +s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour +l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux +révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les +déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche +d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre. + +«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a +environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis. +Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande +armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils +se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance. +J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me +les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille +hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que +cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à +l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche +d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois +quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup. + +«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute +exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort +dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais, +s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du +mal. + +«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux +Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une +langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à +l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui +elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager, +l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes +espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos +caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais +employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends +sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats, +des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur. + +«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous +remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me +destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je +puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter +quelque chose à mes moyens en troupes. + +«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici +dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais +le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a +armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher +encore à trouver quelques hommes.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 6 mai 1799. + +«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements +qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les +désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me +suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter +encore. + +«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au +citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon. +Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour +Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de +canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat +s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen +Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira +à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui +environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a +pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y +a eu au moins quinze cents feddams de brûlés. + +«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille +hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car +tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu +des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce +combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui +des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable. +Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer +l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef +et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur, +les ont fanatisés d'une manière horrible. + +«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir +lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma +disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore +deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il +ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour +anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour +se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut +en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir +utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de +l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je +peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la +même position que Crassus au milieu des Parthes. + +«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des +secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut +rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre +un parti; voici celui auquel je me suis arrêté: + +«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en +laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de +canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort +de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté. + +«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait +laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade +Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute +importance de protéger. + +«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller +brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés. +Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre, +par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se +trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se +présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante +hommes dans le fort et se retireraient ici. + +«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé; +j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français, +et enfin tous les vivres existant à Rosette. + +«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette +toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et +de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta. + +«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout +ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la +rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour +punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier +détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer. +Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place +d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais +plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le +dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma +garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent +d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur +les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître +d'un jour à l'autre. + +«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère +cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur +tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El +Messiri et du commandant turc. + +«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à +l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je +n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai +trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de +tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de +longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous +travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la +fédération de 1790.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 7 mai 1799. + +«Je n'ose encore crier victoire, mon général, car nous avons encore +quinze jours critiques à passer; mais tout va pour le mieux, et la peste +est toujours à son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les +morts peu fréquentes. La maladie se traite fort régulièrement, et le +citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons +point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes +seulement ont été atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, après +les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se +développe pas davantage, nous sommes sauvés. Je serai payé amplement de +mes inquiétudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir +ce résultat. + +«Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'armée depuis l'affaire +d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succès, nous +sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques +inquiétudes, c'est la pénurie qui a dû se trouver à l'armée par la +contrariété qu'a éprouvée la flottille de Damiette. + +«Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos +dix bâtiments devant le port et quelques bombes de temps en temps. + +«Je presse la rentrée des contributions des provinces de Rosette et de +Bahiré. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espère qu'elle +sera effectuée dans quinze jours. + +«Les travaux du génie sont dans la plus grande activité, et, afin qu'ils +ne soient pas suspendus, j'ai emprunté à deux ou trois particuliers une +somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur +les premiers fonds des contributions. + +«Je suis dans l'impossibilité de mettre en activité les travaux du +canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent +qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer; +vous ne m'avez pas donné d'ordre à ce sujet; le général Caffarelli seul +m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance, +il serait nécessaire que vous augmentassiez les moyens d'exécution. + +«Je viens d'être obligé de faire de nouveaux actes de sévérité contre +les administrations d'Alexandrie. Après avoir bien servi pendant +quelque temps, elles s'étaient relâchées à l'excès. J'ai fait mettre au +phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi +les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux, +ont beaucoup de facilité à se cacher dans ce labyrinthe obscur. + +«Vous avez sans doute appris le mariage du général Menou et son +changement de nom. + +«Tout va fort bien, et nous nous apprêtons à célébrer dignement la fête +du Bahiram. + +«Le citoyen Dolomieu et le général Mauscourt partent ce soir.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 14 mai 1799. + +«J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon général, de l'insurrection de +la province de Bahiré, du combat que le citoyen Lefèvre leur avait +livré, du fanatisme des insurgés, et des difficultés qui restaient à +surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre. + +«Les choses ont tourné différemment que nous ne l'avions craint; les +révoltés, au milieu du combat, n'ont point été accessibles à la crainte; +mais, lorsque le lendemain ils ont compté leurs morts et leurs blessés, +lorsqu'ils ont vu de belles maisons brûlées, lorsque enfin ils ont +ouvert les yeux, beaucoup se sont dégoûtés de la guerre et sont +retournés chez eux. + +«J'avais écrit aux généraux Lanusse et Fugières pour les prier de se +réunir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitôt +lui-même avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints +à ce que j'avais envoyé de Rosette et à ce qui assistait à Ramanieh, +formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le général Lanusse marcha +avec ces troupes et huit pièces de canon. Il ne trouva que quelques +Arabes des habitants de Damanhour qui s'étaient armés, et mit le feu à +plusieurs maisons. Il eût été plus utile et plus convenable de fusiller +dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grâce par +une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus +parler. + +«Enfin aujourd'hui la tranquillité est rétablie, et je ne perds pas un +instant pour vous rassurer sur un événement qui pouvait avoir des suites +graves. + +«Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperçu une seule voile en mer. + +«La peste avait presque cessé il y a quelque temps. Elle vient de se +remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous +approchons du moment où nous n'aurons plus à redouter ses poursuites.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 24 juin 1799. + +«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous +demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient. +Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir +pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais +autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21 +pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai +fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que +j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction, +et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin +décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée +d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester +ce fait. + +«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des +approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le +citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la +navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords. +Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette. +Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été +pillées en route. + +«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de +deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21 +pluviôse, elle est ainsi conçue: _Le commissaire Michaud est investi de +toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des +trois provinces_. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle +d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de +reproches. + +«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant +Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul +dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le +citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une +frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission. + +«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec +tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un +bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne +l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant +qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de +faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un +officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout +ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le +projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi +ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers +qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine +marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un +homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste. + +«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la +position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent +et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même +le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont +insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la +dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de +quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ +quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous +remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre +cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt: +c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes +gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et +les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces +et protègent les travaux du canal! + +«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des +détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à +Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction +faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six +cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes +et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique +j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il +n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité. + +«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas +où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante +hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de +Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait +donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il +faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon +général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les +sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que +je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de +celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième +arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas +les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée, +permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une +tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que +moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont +le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux +que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une +place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un +développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas +attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du +Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous +m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos +reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi, +en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots +et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont +plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues +ne sont pas promptement augmentés. + +«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous +augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à +défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne +croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de +me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de +toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «Alexandrie, 11 juillet 1799. + +«Il paraît à l'instant, mon général, une flotte turque de sept +vaisseaux, cinq frégates et de cinquante-huit bâtiments d'un ordre +inférieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix bâtiments.--On estime +qu'elle porte dix à douze mille hommes. Avant que le débarquement soit +effectué, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes +bien disposés, et nous recevrons bien les ennemis. + +«Je fais porter la garnison d'Aboukir à deux cents hommes. Nos magasins +de vins sont en partie épuisés; mais j'en trouverai chez les habitants; +nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez être +parfaitement tranquille. + +«À huit heures, l'ennemi paraît se diriger sur Aboukir; dès ce soir j'en +ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins +dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilité de revenir +promptement devant Alexandrie, à cause des vents de nord-ouest. + +«Dans tous les cas, mon général, comptez sur moi, sur mon zèle et mon +dévouement sans bornes.» + + +MARMONT À BONAPARTE. + + «11 juillet 1799. + +«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la +flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé. + +«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me +suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au +débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du +succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients. + +«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris +les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois +cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes. + +«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de +débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes. +Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais +beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être +entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car, +pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille +hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je +me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il +faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que +je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant +pour toute cavalerie que quatre dragons. + +«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que, +l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement +favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis +toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une +heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont +nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six +heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le +débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la +sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats +seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions +qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits +bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes, +sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite +de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que +devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel +je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit +nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller +porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est +le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte +dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt +bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au +Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie. +Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état +de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui +ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à +deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien +approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et +bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant +brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour +donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes +disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous +supposons. + +«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour +la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de +tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos +moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles +du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura +rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte +que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.» + + +MARMONT À BONAPARTE + + «20 juillet 1799. + +«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi +m'écrit de votre part. + +«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à +hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur +l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la +mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de +canon. + +«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que +c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en +mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire +une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts +sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et +nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze +cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont +aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous +rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de +l'enceinte. + +«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons +beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos +approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement +faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à +nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie. + +«La ville est tranquille, et le soldat content. + +«Voilà, mon général, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est +rassurante. Il paraît certain que l'ennemi n'a point opéré de +débarquement convenable de l'autre côté du lac, car il ne peut pas +prendre d'autre route que celle-ci.» + + + + +LIVRE CINQUIÈME + +1799--1800 + +Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 +brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne +d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées +française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de +Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les +troupes françaises sur les bords de la +Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de +Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de +Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de +Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin). + + +À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en +mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers +lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer. +Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement +des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui +être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet +égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre +immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la +traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À +quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté +des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison +croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un +changement ici est indispensable.» + +Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son +ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour +être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre +arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre +complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et +le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour +l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour, +au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la +couronne.» + +Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et +Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai +beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il +avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et +tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas +comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de +Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et +son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc +Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites, +aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la +société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la +législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le +coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation +d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais +fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la +situation du pays et les changements devenus indispensables pendant +l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie +tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à +Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un +prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour +exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à +la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute +l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se +réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède. + +Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et +surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et +dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de +caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps +anciens. + +Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès +gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient +déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de +part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à +s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le +caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux +avaient raison. + +Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le +nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et +faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en +négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui +inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du +général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté +furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès, +Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le +premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le +succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement +senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la +première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la +possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout +pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence, +il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de +son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre +quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des +officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des +officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus +m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les +casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc. + +Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens, +ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le +général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez +grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être +assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures +préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater +d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est +chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte +d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez +les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai +assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et +le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante +personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures, +gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au +Directoire. + +Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17, +et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner: +j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare. +Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit: +«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au +pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y +joindre.» + +En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon +allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la +conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable +entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la +difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux +loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont +le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me +suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la +Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le +général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major +formant son escorte. + +Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur +la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait +monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant +à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui +d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des +Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le +commandement. + +Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de +s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité, +renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment +devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui +les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à +toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les +passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire +même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la +garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier, +président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait +la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du +gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des +Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait +aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du +gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se +rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre. +Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants +et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire +dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses +affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent +comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne +prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa +démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver +le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une +colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps, +eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et +triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de +nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que +sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont +morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de +pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs +noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans +l'oubli.» + +Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission. + +Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si +mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus +tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte +de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle +de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus +l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des +malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il +fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une +suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je +n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte, +son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté +énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter +ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs +publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un +génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie; +c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son +tour. + +Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les +généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents, +restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais, +le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait +avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui. +Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des +auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le +Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui +n'avait pas donné sa démission. + +Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade +d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de +quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit +aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y +rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous +n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris +était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait +sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les +effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la +résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient +disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures +violentes qui avaient fort rembruni l'avenir. + +Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec +deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On +a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout +à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée +réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé +alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise +et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne +de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu +sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait +arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est +magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement +l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour +sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les +troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général +Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France, +discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit +habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes, +il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général +Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on +vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne +montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr +moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il +recommençait son exclamation. + +Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le +voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la +force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc +appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers +dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la +déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés +çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les +hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler +un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux +Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres, +chargée de proposer les changements nécessités par la situation des +choses. + +On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières +nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne +nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant +les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs: +il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils +le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils +instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout. +D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion +publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en +disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui +reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la +dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain +il était établi au Luxembourg. + +L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta +une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la +conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à +l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce +gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces +belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses +qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive +dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand +Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la +naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son +origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux +le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la +puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce +moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont +pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du +gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et +des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le +répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente +où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les +peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter +sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les +droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain +point, leurs préjugés. + +On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le +mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au +dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à +trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la +nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de +méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le +plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve +de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de +spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et +l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu +marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait +principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous +le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la +politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur +ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants +l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les +appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or, +comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de +diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance +extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu +s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des +chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue +sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul +reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut +restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une +ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les +conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions. + +Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le +comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes +devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne +réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la +manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était +tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce +parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de +personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la +fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans +contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet +égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent. + +Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous +convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement +du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste +souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions. +Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui +seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de +contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés, +dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement, +que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans +sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre +possible le succès de l'ordre politique [1]. + +[1] Écrit en 1829. + +Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux +collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait +les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et +le gouvernement consistait en lui seul. + +Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir +entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de +conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le +commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous +les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas +fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et +l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il; +j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier +consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc +nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail +eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai. +Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours +appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des +charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours +compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la +première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit +tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend +presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et +les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse +suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette +époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par +des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé +successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection +sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre +les attelages _militaires_; je le proposai, et ce changement fut +exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce +service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander +ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de +faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers +d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie +militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante +chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les +compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train +dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers +d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et +de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection. + +L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier +consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms +honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous +Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On +revint aux vrais principes de l'administration: une caisse +d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La +Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait +besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants +qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants +se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint +partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls +peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara +du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il +put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à +l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du +premier consul. + +L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en +Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas +alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de +douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en +campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les +payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal +d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement +de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa +valeur. J'avais aussi le diamant le _Régent_ à offrir comme supplément +et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance +auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre +de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre +époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur +expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des +coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un +pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée +par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai +ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon +accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi: +l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent +mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était +insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme +gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses +correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours +rancune aux Hollandais. + +Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux +conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de +parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main +se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec +une admirable constance contre la puissance de la nature. + +Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires +se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un +vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à +cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de +camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des +changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire. +L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous, +général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait +été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au +désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un +soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit +connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous +respirâmes à l'aise.» + +Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes +tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la +raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité. + +L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le +général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison +à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce +pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait +été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits +incorporés, et on en composa l'armée de réserve. + +Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de +notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en +personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin, +mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau +général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion +n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc +pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une +campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant +au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en +chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef +d'état-major. + +Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna +commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant +toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée +pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne +connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens, +il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas +à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du +lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa +force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave, +forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau, +devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée +de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon. + +Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette +armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un +commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et +mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le +commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait +naturellement à commander plus tard une division; or le commandement +d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour +voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les +troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul +combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec +raison, la différence de l'importance des fonctions du général +commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une +armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la +ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat +ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne +doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les +miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à +franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont, +présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai +confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la +force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un +ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien +décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une +circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés +à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée; +j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des +parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces +fonctions, Gassendi, auteur de l'_Aide-mémoire_. Je m'entourai de bons +officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel +Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de +ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est +difficile de se faire une idée. + +Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en +Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs +opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et +d'une manière décisive. + +On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de +campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à +tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne, +forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de +l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée. +Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de +Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne +voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour +connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce +système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent +dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach, +avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne +l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats, +où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens +coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et +pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux +parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et +l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes +tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de +Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé +de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de +l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre +anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer. + +Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice, +repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière. +Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé +le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient +de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les +opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines. +L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant +avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir. + +Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord +réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce +succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient +voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi +avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de +prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et +leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien. + +Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour +Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances, +et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment +d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne +et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le +Valais et de déboucher par le Simplon. + +Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des +montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez +longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée +autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il +se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette +direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus +tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non +praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le +double. + +Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et +Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si +remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner +par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents. +Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les +trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne +doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col +du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques +postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que +de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut +donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes +commencer nos opérations. + +Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui +composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque +régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son +effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes, +surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets. + +J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter +les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un +service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques +précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin, +creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces. + +La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité +antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en +terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé +dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la +culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de +jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout +remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique +cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance, +on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me +récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs +nous restaient à surmonter. + +Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à +Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du +Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été +prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun +préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été +insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à +l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle. + +Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin +d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque +hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et +ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est +séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route, +et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la +moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents +hommes, il se trouvait dans un état de défense complet. + +Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant +qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en +entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en +avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent +aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort, +hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent +pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du +Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il +fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le +sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable. +Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent, +beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire +exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de +soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà +fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides +par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau, +il ne sera plus bon à rien.» + +Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par +escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se +présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un +pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus +d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour, +commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes +endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta +bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et +reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps. + +Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions +lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins. +J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en +entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai +de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la +proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six +caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les +roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du +foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on +trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux +par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait +entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des +hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à +la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche. + +Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier +d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque +voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première +opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu +la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à +leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous +tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus +vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans +cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre +la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été +nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec +avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du +rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes, +en gens habiles, de son erreur. + +Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de +l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y +prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait +sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi, +informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait +des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu; +l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique +était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route; +mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut +évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout +l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours +après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit. + +Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se +rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la +prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de +Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on +avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros +calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre +côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand +Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était +dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées +depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état +de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une +chose impardonnable. + +L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les +succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au +général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ +douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se +composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et +Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le +Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une +grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes +réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se +rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la +première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de +voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord +de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait +toujours une province autrichienne. + +Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé, +mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est +un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie +existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit +pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes. + +Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur +grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources +immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un +certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces +ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu +autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes +entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le +prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au +général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans +vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris, +disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée +d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces +manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger +les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle +manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent +incrédules. + +Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont +l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons +jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès, +fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité +sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le +corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à +Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes, +qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello, +l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès +dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à +Lannes le titre de duc de Montebello. + +Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des +circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents +se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait +sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore +si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par +les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau, +qui ensuite s'abaisse en un moment. + +J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait +construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse, +elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il +fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce +qui causa un assez grand retard. + +L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division +italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose +alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de +deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient +très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille +hommes. + +Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les +divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor; +les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement +du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps +destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait +compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait +pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la +rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si +l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la +Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin +le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et +marchait sur Turin. + +On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment +où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi +volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent +d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des +inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir +sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce +résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut +combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son +ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui, +jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le +contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes +ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de +s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier, +mais, à cette époque, tout devait nous réussir. + +L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô, +s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées +aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant +de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta +toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une +bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée +autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à +Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq +mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de +Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines +de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre +avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais +il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par +moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je +dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une +tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la +rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la +tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la +prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous +ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la +favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre +obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à +embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer, +après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces +démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général +Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans +un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont +ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le +quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je +me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de +Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la +nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une +ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en +marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à +six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un +officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque +générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit +qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu +compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé +le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux +rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et +je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé, +quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont +n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu +déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous +pouvez hardiment croire à la bataille.» + +Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru +que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait +envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de +laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il +envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le +général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté +dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui +seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on +l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les +trouvâmes aux prises. + +À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un +ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau +suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en +écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première +direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il +traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour. +L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le +champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de +Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie, +jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de +Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point +solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et +la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie, +c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre +et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près +droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général +Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de +Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la +cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général +Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas +d'ordre pendant toute la matinée. + +L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le +village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le +fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa +part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor +résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les +attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en +franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été +emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses +réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit +bientôt. + +Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand +obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance +pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans +cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint. +D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre +gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand +désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se +rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs, +se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite, +qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San +Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat +meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces. +L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une +artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été +démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de +faire feu. + +La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un +beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans +cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie, +et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les +deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième +fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans +l'avoir entamée. + +Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle +reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin, +peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques +moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans +ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une +espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut +qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une +nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général, +que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de +canon.» + +Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore +intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la +Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa +division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit +Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le +meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en +batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant +ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du +chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de +l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la +division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon, +et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la +parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après +environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en +avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre +le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais +j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les +grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général +s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la +gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de +huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à +force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à +la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand +tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième +demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les +trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis +pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu +d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord +je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une +grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer +sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et, +immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa +brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le +flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge +eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou +retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise +causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait +mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge +eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour +assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais +la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne +montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann +dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête +desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef +véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée +avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance +avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie +autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre +sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux +français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout +réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant. + +Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo. +C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est +passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent +telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres +du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des +troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et +l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des +circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non +pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec +une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la +gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service +qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée +décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia +rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir +évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par +la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa +retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber +son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et +moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été +accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la +consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit +bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La +nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé. + +Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec +bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit, +les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et +écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de +Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher +sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure +supposition et invention faite après coup [2]. On se retira par où l'on +était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre. +Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre, +si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze +mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait +prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait +été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de +Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de +l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris, +et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le +furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une +pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en +avoir la pensée. + +[2] À cette occasion, je conterai un fait curieux. + +Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à +quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre +reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans. +Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut +mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la +moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le +_Mémorial_ le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après, +l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le +sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont +faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux +premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes +les trois se trouvent dans le même volume du _Mémorial_, avec les +planches. Ce document est fort curieux. + +(_Note du duc de Raguse._) + +Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une +partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures +de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire. +Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que +possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans +sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer +un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des +pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours +auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent +plus.» + +Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à +l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le +germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif +en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation +et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et +obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea +contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où +il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les +qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et +il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra +activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus +il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de +division quand je l'ai connu. + +Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient +capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement +acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la +guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était +souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses +manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur. + +Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir +toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit +observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique +dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée. +Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui +n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout, +homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa +bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de +l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout +ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France. +Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre +les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais +défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position +élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques +circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la +fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une +circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber, +tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont +brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs +actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés +avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés +depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à +huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le +premier consul regretta sincèrement le général Desaix. + +Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près +de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les +attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de +reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de +Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me +demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et +je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général +Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé, +me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle +a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu +vas devenir?» + +Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il +voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un +homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses +sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans +ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la +consigner ici. + +L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille +hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit +mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus +petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des +plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde, +et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais +l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps +donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une +bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant +d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de +la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens. +Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources, +quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle +a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter +la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout +rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais, +s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en +trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient +appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à +temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une +seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée +successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai, +des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser. +Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens. +Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux +nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était +détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à +presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus. + +Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de +l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon +principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en +communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération +naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la +faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un +autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les +places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée +autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place +était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux +premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La +négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio +serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts +occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous +rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens +de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans +l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité, +réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que +l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France +avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance, +c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans +une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et +couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le +berceau de sa gloire et de sa grandeur. + +Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre +heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la +poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia +partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer +promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait +bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne +pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel +effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas +encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la +guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain: +un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de +son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa +conduite et sa manière d'agir. + +L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont +remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du +rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à +ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un +véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui +promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier +consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le +malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement +les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré +momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté +pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en +connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu +d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur +esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du +sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux +climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient +alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin: +c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique +qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni +en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même; +les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et +ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur +défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une +politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu, +avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un +grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié +fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et +le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que +sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage +que Bonaparte n'a jamais compris. + +En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le +lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons, +dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux +que forment beaucoup d'Italiens. + +La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un +esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au +même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en +disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches, +populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie +et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est +vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être +été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière +à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à +la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et +lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté +d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la +tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec +un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au +Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable +que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système +eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef +suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son +pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur. + +Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa +de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne +organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra +dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places +du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la +France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie. +Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous +étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne +pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos +pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À +chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de +l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après +une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez +le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de +former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place +d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour +en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour +renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir +d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général +Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les +projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur +cette vaste et belle conception militaire. + + + + +LIVRE SIXIÈME + +1800-1804 + +Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à +Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de +1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio +(26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre +1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de +Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition +des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de +Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du +culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion +d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi +d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les +côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux +plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de +l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien +d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht. + + +Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce +commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait +été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en +faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes +avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait +voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les +distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes +avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était +très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne +fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le +commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général +de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans +l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était +juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je +retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois, +avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet +établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre +d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes +créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France +d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit +et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la +circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler +cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de +l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les +voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile. +J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma +disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la +campagne suivante. + +La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore, +et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet. +Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes +infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution, +comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet +comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les +priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient +triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en +consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe; +aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence +de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat, +fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en +grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa +beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à +Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette +garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir +couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de +la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de +la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations +universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y +avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image +d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le +plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller +d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus +distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont +ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté +d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes +réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M. +Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit +beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me +demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le +Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans +tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas +arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de +capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus +décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer +plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole, +qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général +dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence, +tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont, +sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être +disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et +de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la +volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général +illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les +meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités, +au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du +métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de +ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le +prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de +guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans +la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la +reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse, +influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le +sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice. + +Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais +bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je +fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts +d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le +plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires +remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était +un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire +connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant +l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir; +l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où +je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune +activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son +successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie; +l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était +accordé. + +Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en +partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un +équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de +moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses +détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après, +l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec +doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de +munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui +est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux +consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même +soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le +général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel +développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai +une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par +l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et +trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve, +habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de +brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma +division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre +et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser +le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette +artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée +qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre. + +L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps +composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division +était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps, +indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie +d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval, +pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers +objets. + +Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée +aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle, +admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats +aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le +souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce +chef lui manquait. + +Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote +d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des +Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des +Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce. +Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les +moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le +chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On +le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le +voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le +boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des +équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison +avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il +reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à +Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et +au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici, +par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire +dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les +maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps +après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée +de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa +connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des +familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre +immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la +division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on +lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le +général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute +pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais +officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il +devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps +d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le +commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors +du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi, +ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à +leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la +Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la +deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des +Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800, +pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors +forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent +soixante bouches à feu attelées. + +Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il +avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa +tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés. +Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans +son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était +sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent, +prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses +dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au +delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans +talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a +attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de +la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui. + +Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef +d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il +s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous +résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur +l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de +vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le +décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et +qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout +à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre +circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous +l'avions tiré. + +L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements +pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une +simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont +une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette +rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour +opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et +très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la +campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait +vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas +avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait +soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire. +Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec +confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de +Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour +quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des +meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était +appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le +lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à +défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien +appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous +avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien +commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des +succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à +rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français +fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables +offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne. + +Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda, +traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du +lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son +cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre; +tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours +du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force. +Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points +indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les +deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne +le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté, +un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est +à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de +Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De +son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages: +c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables. +Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la +manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit, +quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans +l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux +points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en +adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant +deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des +opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils +voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen +de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre +partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou +Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez +grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de +Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je +conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point, +menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que +lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque +pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes +les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les +empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes +ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de +ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous +aurions dix mille hommes de moins à combattre. + +Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de +bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à +Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour +tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir +présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le +corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant +Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de +vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait +son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des +batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le +centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir +l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et +passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir +masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde +ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage. +Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont; +celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son +pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin +son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve +d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger +les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de +l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je +présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération +commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du +général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent +pas funestes. + +Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins +naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore +gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq +heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était +destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure +indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre +le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses +premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une +opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de +connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à +Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu +d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont, +il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son +général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt +pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à +changer des ordres écrits et des instructions positives et +circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est +probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre +sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les +chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le +général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il +n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et +le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire +écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la +cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la +rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la +bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts +de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat. +L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite +de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait +déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé +l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup +de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le +corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de +grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en +chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La +nuit arriva et mit fin à ce combat. + +Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui +faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable +impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène +la plus plaisante et la plus ridicule du monde. + +Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à +table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment, +général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez +ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente +apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit: +«Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de +Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai +connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport +du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a +été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en +faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras +les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te +contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En +avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion +m'a fait rester ici.» + +Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au +général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement +plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une +lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple. +J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur +Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir. + +Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par +Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à +une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village +de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts +établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de +l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey +le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les +autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès +complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur +auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières +troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant +nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec +Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les +Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes +destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où +nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement. + +Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle +avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes +en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et +chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir +combien peu nous sûmes en profiter. + +Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée +observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus +avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement +prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait +assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un +petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous +servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des +deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la +pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement +après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui +m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge. + +Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et +très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous +indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation +de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient. +Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était +convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui +envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du +jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la +maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle +nous amusa beaucoup. + +L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de +Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans +le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey +fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on +avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger +Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la +rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement, +lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens. + +Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième +armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché +par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de +Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes +venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes +qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il +eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald, +à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée; +mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement +l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle +d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens +furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite +devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son +mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune +manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le +plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades +firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa +faiblesse l'emporta. + +Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir +fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne +devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en +avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille +chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une +seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements +étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été +vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos +forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès +récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences +en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur +l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la +grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à +Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant +par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en +queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne +devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États +héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le +répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité +impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave +n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus +belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a +faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider +Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de +l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos +fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de +la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un +sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il +partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions +toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant +que c'était _marcher à la Brune_. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa +jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de +cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre. + +J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne. +J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en +Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais +l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je +m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose +assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son +gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus +l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose +sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage +de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes +d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de +ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs +occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand +espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et +laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en +demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde +était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes +préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon, +les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent; +mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si +brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux +étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur +Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage +de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant +Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le +feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu. + +On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la +place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les +portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une +affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et +deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant. +Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par +des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du +15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le +firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq +hommes. + +L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de +vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un +chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir +laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient +présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces +étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait +un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en +Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations, +le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un +armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en +Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général +son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune +l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à +suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de +Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se +retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux +armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui +auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On +convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les +plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des +Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant +de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des +conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient +beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de +les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit, +comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de +mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez +signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par +le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de +notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une +belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il +s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage, +mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des +troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne +pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des +circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée +d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi +dire, aux portes de Vienne. + +Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on +pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette +affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions +consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme +bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le +gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et +lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent +fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières +conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit +sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot, +indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes +demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver +Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger +cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de +nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice, +attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago +étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne +de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces +deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la +cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se +rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette +place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je +ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à +avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec +l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet. +Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de +démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive +gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec +Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant +de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre +heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et +signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en +informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des +transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service +signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il +ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles +paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution +suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos +troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de +manière à y bien vivre et à s'y reposer. + +J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir +le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un +courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans +obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa +conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il +parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien +sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de +parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était +pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il +fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à +coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions. + +--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions +n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour +règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis +l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez +l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le +Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre +reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles +sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me +récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir: +s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions +conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait +connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour +lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les +transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être +respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le +brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies +pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que +vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec +vous.» + +Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille +protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez +moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations +devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires +de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs +personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports +moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé, +et mes manières restèrent constamment froides avec lui. + +Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs +avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit +d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait +démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir +des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour +le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion +d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du +général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa +déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux +de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et +fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait +pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre; +je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les +parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et +remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable, +mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas +une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et +un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul, +voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait, +pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit +dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la +paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en +même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée +d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne, +quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible, +et Mantoue nous fut remis. + +De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places +désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient +être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail +me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces +places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans +le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome +fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve +d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que +rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue. +S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en +seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur +organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une +armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était +anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire +son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour +l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en +fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les +montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se +retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son +matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes +leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des +renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en +campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes +égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour +mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes +de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait +exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de +routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si, +toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je +parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force +soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que +l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée +française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des +approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder +tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps +nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet +d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le +matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les +hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au +printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est +convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place +semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve, +celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance +maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de +départ. + +Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus +particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui +proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la +question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les +démolitions _par cette place_. Je ne me décourageai pas: je fis un +mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés +plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que, +craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un +courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je +reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la +manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce +moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des +dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me +fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait +échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles +que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre +d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce +souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie, +et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies +furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de +la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle, +enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces +fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises +et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie, +déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand +système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue +résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes +contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant +ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On +fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne +pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des +inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de +quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans +des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait +renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts. + +Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être +défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu +un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la +conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de +1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à +l'existence même de la France. + +On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de +nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés +du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de +manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés, +afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens +principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en +profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant. + +On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné +à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur; +et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord +de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est +qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne +peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe +la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à +l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont +couvertes. + +La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même +complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur +dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des +matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité +livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de +l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la +hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et +les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils +étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait +seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour +soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à +moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de +Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone +et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné, +de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger. + +La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la +moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les +fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec +soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres +nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand +établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai +à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis +à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse, +sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le +voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en +faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut +donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal +de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes +portatives ne pouvaient être construites que là où la population se +livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia +et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et +l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le +temps que je séjournai encore en Italie. + +Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que +chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des +sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la +confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait +d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions +seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la +brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait +servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma +position journalière auprès du général en chef, en raison de mes +fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande +activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande +influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait +pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais +pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle +détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le +plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut +chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en +rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au +général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les +reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se +conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile, +sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour +convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre, +dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de +distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands +généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle +tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature, +qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner. +L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux, +m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené +alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à +commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit +mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter, +comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé. + +Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait +imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière +soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le +plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez +moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres +ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié +d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos +positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter. + +Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je +vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son +existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je +tâcherai d'être juste à son égard. + +Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la +province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à +l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le +régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se +mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son +régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien +gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les +individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du +département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de +Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de +se réfugier chez l'ennemi. + +Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure; +plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il +était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte +avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le +général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur +Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière +avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit +avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de +l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus +humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et +ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date +cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la +bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se +divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef +Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa +gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient +partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut +fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était +l'objet. + +Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa +conservation. + +Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les +injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec +Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager +de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait +général de division, il lui donna le commandement de la superbe +cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général +Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance, +et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à +pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le +commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis, +de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été +confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui +s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les +passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au +système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le +prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en +Allemagne à cette époque. + +Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque +jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant +la seule véritable, il travestissait les conversations les plus +innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a +connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité; +mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses +besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir +par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés +jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la +discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec +sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en +était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence +médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande +persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni +les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger +prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des +pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les +chemins et les arbres garnis de ses victimes. + +En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à +l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui +étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la +conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans +cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui, +jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais +dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce +dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses +expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on +causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le +dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son +usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres. +«Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à +l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si +l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma +politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en +échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait +pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa +famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma +femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust. + +Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au +conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire. + +Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite +fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande +berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté +de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze, +passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite +s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la +voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout +ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne +n'eut la plus légère blessure. + +Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna +sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de +l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût +pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de +perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont +elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé +de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de +les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès +complet auprès de lui. + +J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En +appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il +fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de +l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre +objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés +au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors, +non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il +apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux +objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des +positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la +légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans +l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus +grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux +choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes, +etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci +doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et +faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de +la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit, +de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des +pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit +pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre +le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au +quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de +vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois +calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu +d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de +six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des +étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses +alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez +elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est +important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à +l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements +dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour +empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de +l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres. + +Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des +voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les +vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait +consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai +pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui +présidait aux changements proposés. + +Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le +renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de +tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus +le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une +discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes +principales propositions; mais, comme des choses de cette importance, +touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites +légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le +programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et +à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent +résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et +connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les +principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint +la nouvelle loi de l'artillerie. + +À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte; +il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut +complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait +marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent +fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul +avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation: +quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même +envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des +consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de +quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention. +L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa +hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait +précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier +consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort +longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la +France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être +maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de +l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta: +«Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai +pris racine dans le coeur du peuple.» + +Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant +pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours +enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu +occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai, +je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les +fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des +pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans +ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année +employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le +concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles +l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier +consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents +passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent +satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs +de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut +lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de +Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance. + +Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout +s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir. +Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent +créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une +économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement +le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour +l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans +bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute +sagesse marquait chaque pas de l'autorité. + +Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation +civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être, +dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque. + +Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet, +défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet. +Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les +observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et +distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y +ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai +avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec +clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier +consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus +grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement +que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs +doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole, +présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une +sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les +esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus +sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une +dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était +abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse +d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez +personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette +discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M. +Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de +ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce +procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions. + +Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été +l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées +s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de +faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le +Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente +et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une +république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois +ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des +plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes. + +La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs +rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un +seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut +enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva +une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande +encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le +courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de +Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être +qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du +premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas +lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins +intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer +cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il +devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes +supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la +société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée +du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la +cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux +sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution, +devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et, +pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi +l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude +d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des +orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet +de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette +occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége +électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour +voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je +partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais +chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville +et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le +lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à +attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp +à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte +de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut +transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention, +mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas +amolli. + +Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes +compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir +ne s'est pas effacé de ma mémoire. + +Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le +comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était +naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le +général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à +sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier +poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que +celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur +carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y +vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de +laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du +premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de +lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les +plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant +la paix. + +Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle +accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs: +je vais citer un exemple de ces disparates. + +J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé +Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père, +officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa +dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie; +ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y +rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi +le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et +son condisciple, je me trouvais en être le premier. + +Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais, +comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que +l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en +dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite +elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une +guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas, +elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre +et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne, +on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une +nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux +canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des +pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par +semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et +je recevais ses ordres. + +Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un +bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la +même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements +anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les +possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes +garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de +troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et +rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y +suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande +émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés +d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère, +où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi +dire les _états_ de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits +concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits +eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus, +et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance. +Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est +le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également +instruits et homogènes. + +J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un +message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions +hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable +querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la +guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix. +Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin +d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir +que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les +changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de +deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de +ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et +contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement +complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du +premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras +et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles +étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été +détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul +était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de +la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages +d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait +journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au +surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée: +on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce +matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la +mémorable campagne de 1805. + +La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied, +forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en +face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un +immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la +flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les +ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents. +Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une +semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement +les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à +l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre +Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus +de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée, +d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à +profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des +excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à +Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante +mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme +par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir +les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul +venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et +animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées +d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le +général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et +trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves +de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en +attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en +Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en +Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets +annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté, +l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp +immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après +plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans +y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine +à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime +qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à +l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la +société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais, +appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. +Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les +propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il +la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un +esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans +cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber +dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des +améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton +solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il +appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et +ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire +pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de +calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, +et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur +eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon +génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à +sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la +possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats, +armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc., +et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs +milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse +fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et +quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à +l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la +soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant. + +On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention +sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec +certitude, avec assurance: _Oui_, cette expédition a été le désir le +plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps. +Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne +voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire +étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il +a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait +l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour +combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de +vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose +que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au +passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le +débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu +considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux +marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille +pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui +une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de +terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle +aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre +de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous +rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les +faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent +avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec +quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements +de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut +pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de +l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur +commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre +de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des +troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se +dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne +rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra +heureusement à Rochefort, d'où elle était partie. + +L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une +grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'_Aigle_, qui l'y +attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté +quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de +Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions. +Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où +l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre +flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra, +au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept +vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation; +ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si +l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si +inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se +borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade +insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne +fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils +furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain, +Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se +diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses +instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix. +Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette +escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en +fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort, +prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait +devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre +vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de +Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux +hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au +Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se +composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la +dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain +temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de +Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions +donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral +Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous +aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille +chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte +d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels +ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses +espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait +manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la +possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans +lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés +devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le +forcer à se rendre en un moment. + +La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur +dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est +jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il +apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait +sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il +a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je +l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre, +il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où +les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi +considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les +arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué +en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait +incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour +défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec +promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point +pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas +un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on +juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand +l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde. + +J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante, +objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger +doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où +j'étais encore à la tête de l'artillerie. + +Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il +me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis: +«Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.» +Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre +de l'arrêter; il le sera cette nuit même.» + +J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son +mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de +criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses +propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui +conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de +le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je +lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques +jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de +sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il +m'accompagnerait à l'armée. + +Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la +guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de +l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai +un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes +yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le +service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est, +pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de +tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son +administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait +dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut +reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et +il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang +parmi les corps qui concourraient à l'expédition. + +J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur +général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me +dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute +faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je +n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était +offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du +camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans. + + + + +LIVRE SEPTIÈME + +1804-1805 + +SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire +batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions +locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des +maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au +camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État +sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours +d'étrangers.--Députation des magistrats +d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements +d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de +grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire +des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire +hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des +provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur +conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de +Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des +habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la +Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs +d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle +est dirigée sur le Rhin. + + +Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques +difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre +et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les +troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux +encombrés et renfermant plus de six mille malades. + +Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper +la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la +cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon +ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le +commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je +commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre +destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six +régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux +régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total +formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux +parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp +d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français, +douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux +mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des +garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en +huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la +Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa +force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes +ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre +proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments +de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et +de deux mille cinq cents chevaux. + +J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens +d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville. +J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de +la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je +trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir, +sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des +reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts +en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en +vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord. + +Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les +troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les +plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque +ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de +reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes, +les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une +confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et +d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes; +mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les +fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis +sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des +quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus +antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien +sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer. +L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et +mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux +troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en +reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent +partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service +reçurent une régénération complète. + +La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit +militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais +aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière +immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être +connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un +corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces +résultats de la manière la plus complète. + +Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes, +et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes, +aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes +étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que +la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne; +quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de +l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus +personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de +prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à +deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande +donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position +centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point +attaqué, quand l'ennemi s'y présente. + +À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut +englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement, +et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que +Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au +sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande +vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur +a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les _autres_, son +ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de +faits mensongers établis dans des vues particulières. + +Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée +par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé +Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot. +Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur +l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit +condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être +entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la +conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les +découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée +à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en +confondant Pichegru avec lui. + +Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter +l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la +conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus +grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette +circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au +profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent +été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force +et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa +tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette +époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait +rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le +moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement, +longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé +d'inspirer la confiance. + +L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre +de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les +troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait +vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les +commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul +excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible +d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant +à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon +mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des +postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à +la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de +Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il +était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et +puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il +valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé: +_Pourquoi n'est-il pas maréchal?_ que d'entendre répéter, comme on n'a +cessé de le faire pour Bessières: _Pourquoi l'est-il?_ Mes réflexions me +calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le +comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande +action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les +occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être +jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné +à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus, +c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que +j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que, +lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une +grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet +avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux +envers moi. + +Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas +venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être +déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur +l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit +m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé +en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en +êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le +prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur. + +Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant +peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis +plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien, +l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me +dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui +donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je +fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il +faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se +mettent en harmonie. + +Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la +plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui +se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas +suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en +éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de +dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui +regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon +avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans +relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist, +pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de +ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la +faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères +présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On +m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de +l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut +analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une +trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits +à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout +cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement +rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht, +quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage +de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau +camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin +je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle +tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et +chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa +brigade. + +À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent. +En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande +inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il +faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus +de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé +à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences +aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de +cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient +arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal +remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de +convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins +particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats +de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime +de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de +la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes +faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents +hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et +robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement +négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au +détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment +employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire +manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions, +manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande +manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes +d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres +auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour +s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les +troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres. + +Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il +est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même +point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont +conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur +séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur +devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux +traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux +toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du +lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur, +résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le +mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez +tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents, +les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa +tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard +entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la +beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir. +On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de +prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils +affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist, +venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de +la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu +jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la +journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs +besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables +villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était +nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de +spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents +spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux +représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y +venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en +bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour. + +Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses +représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne +pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les +dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez +resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui +l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put +trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux +eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des +assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On +juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi +avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins. + +Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans +leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire +un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette +ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous +donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la +galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population +entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel +de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une +flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu +célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates +transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et +empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre +ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma +vie. + +J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les +manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire +fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme +la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et +quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en +furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme +une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant +l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en +rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il +est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils +firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux. + +La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps. +Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la +durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré +d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est +complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer +à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé +et leur vigueur. + +J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux +siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station, +et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef +avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait +être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion. + +Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui +indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort +simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait +pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en +général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent, +ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens: +telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la +monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse. +Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des +objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées +d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer +les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient +concouru à sa construction. + +L'application de ces principes se trouva naturellement dans la +construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des +angles de quarante-cinq degrés. + +Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable, +est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des +hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans +un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi +grande dimension devait paraître une véritable montagne. + +Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui +devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je +trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude +de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante +pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler +ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je +donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque +général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis +d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux +durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je +voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la +distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur +l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution +eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade, +les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes, +formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des +troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On +conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et, +lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de +nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant +elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les +contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin; +on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et +soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui +fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de +satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si +frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de +nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est +là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et +d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne +seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français: +on n'en fait pas assez souvent usage. + +J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y +parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp +mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des +instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées +pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu +et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la +tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir +prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit. +Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle, +et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui +dans le pays sous celui de _Marmontberg_. + +J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de +toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je +l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre, +il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique +et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de +jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie. +Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir +dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse +et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi +au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous +les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent +quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans +cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son +âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment +m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui +pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et +j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe. + +La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp +de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à +Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs +garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au +printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette +disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les +généraux. + +Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à +Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au +couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs +quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne +manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin +de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux +acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se +complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de +l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage, +promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut +proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas +populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits; +et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de +circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà +à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère +admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses +destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent +effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées +nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les +principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont +consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette +époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé. +Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les +esprits et prêtait aux comparaisons. + +Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de +plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée +de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette +élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les +gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des +temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût +jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres +du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des +armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en +faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité +parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes +camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient +les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de +l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les +conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la +circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers +généraux. + +L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des +chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette +place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand +officier de l'Empire. + +Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante +à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression +profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa +plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances. +Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il +trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette +occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force +et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine +céleste. + +Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la +marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu +après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop +éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre +destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper +le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier +d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens, +j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez +Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples +comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en +tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout +l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du +Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce +titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les +peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à +faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit. + +Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme +de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes +de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu +propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le +cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le +garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la +tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière +confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et +quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai +plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement +ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque. + +Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses +discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement +lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait +naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume. +Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette +couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un +de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de +France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais +il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il +voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au +trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire +accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en +première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de +cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles. + +Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer +très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en +compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague +et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui, +n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il +venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le +remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans +cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour +lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres. + +Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par +l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui +donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le +projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la +couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de +France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas +d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères +ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La +succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes +difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des +actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son +existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé +en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y +rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer +avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les +circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de +cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection +de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles, +dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma +mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de +me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne +pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la +réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant +il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la +Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était +remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui +auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il +fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le _vilain_ +titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit +pour lui. + +J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux +contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai +avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en +mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en +Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales +trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire +prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en +Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de +l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en +gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait +pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure +odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues +propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis, +chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière +éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont +souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il +y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence +méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la +perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper +l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle +au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors +était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de +recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la +confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande +surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense, +s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa +complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et +les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches +pour plusieurs campagnes. + +Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le +gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants +se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions +prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître +qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la +sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me +donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le +Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu +soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et +caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il +n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en +plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à +l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour +défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à +l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce. +L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient +appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance. + +Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier +extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major, +me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé +à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de +l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement +qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena +naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont +l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des +pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique, +avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M. +Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois +avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de +vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les +circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans +le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire, +dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver +à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères +de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas. +L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut +toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation. + +Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning +trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus +de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et +rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce +et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par +nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans +remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait +chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque +où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour +cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était +d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt +était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du +serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes +tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne +foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu +des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur +ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me +disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son +pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après +avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent, +tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par +sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit +rien.» + +Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta +le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et +Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année +précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République +batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus +grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que +ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé. + +Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations +possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication +du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la +solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète +tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de +ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus +redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la +Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil +en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec +les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes, +pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos +facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins +que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien +de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il +cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient +refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des +Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de +réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route: +il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié, +il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante +et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas. + +Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but +si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les +règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs +administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut +qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites +divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une +puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre +système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra. + +Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les +conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit +l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre +au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en +ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait +naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la +rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des +habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin, +le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la +faculté et le goût du commerce et de la navigation. + +Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient +un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les +circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs +et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand +intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour +ainsi dire, les lois. + +Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de +connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le +caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des +méditations d'un esprit observateur. + +La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un +phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer +semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète +erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la +résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances +multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus +grandes forces. + +Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un +fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le +mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par +la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort +devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de +dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse +activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées +on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups +de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était +grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait +pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient +renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de +sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des +crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le +résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et +toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint +alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite; +mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de +construction que de destruction, à force de temps et de patience, on +s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt +complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées +n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la +direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et +cédaient à l'action du retour de la vague. + +En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande +inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance +vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de +paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout, +mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en +apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force. + +Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin +des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée +directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il +arrive que ces digues sont quelquefois détruites. + +Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de +Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle +dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux +que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain. + +On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue +une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard +inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand +établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade +de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait +être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour +le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le +développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà +exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses +les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un +songe. + +De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant, +avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction +subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa +promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que, +embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues +intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord +de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur +quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux. + +Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue +s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant +même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de +digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi, +depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce +phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent +à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui +ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en +remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs +s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent +s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces +catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de +coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul +danger que la mer fasse courir au pays. + +Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent +un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour +à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus +effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en +Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont +inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain +possible: de là la construction de ces digues faites avec tant +d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et +leur donnant un lit trop étroit. + +De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des +grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre +pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si +l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double, +l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de +moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage, +se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage, +c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril +augmente chaque année. + +Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle +élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation +doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours +croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué +d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe +dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute +tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant +vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de +Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus +élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel +spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en +Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de +passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt +tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont +arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout +le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une +hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la +force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays. +J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense +contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas, +et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement. + +La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les +fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un +système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays +possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux. + +Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans +l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni +récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai +digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent +jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se +déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une +manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à +la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes, +on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent +leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont +franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes +digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le +faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir +la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve +de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les +travaux qui ont été faits dans le duché de Modène. + +Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et +menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait +ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette +rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages. + +J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter +les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de +neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de +Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de +frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport, +rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts +bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était +disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq +cents chevaux. + +L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le +pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les +préparatifs fussent toujours au complet. + +On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral +Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat +de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la +marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement +était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma +demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec +beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan, +et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun +échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions +qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre; +mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute +pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer. + +Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à +fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma +navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en +avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé +comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel, +bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution +des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire +manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en +dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la +part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance. + +Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée, +pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins +à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre. + +Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes +à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre +durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au +gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par +des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des +bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan +régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers +et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en +résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille +francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel +caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de +l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle +était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume +des Pays-Bas. + +Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une +faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le +moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures, +impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous +servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit +jours, firent le bonheur de tout l'état-major. + +Le général de division Boudet, commandant la première division, et +l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à +Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un +autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son +désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en +Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui, +disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos +plaisanteries. + +Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la +guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de +l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur, +le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se +conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur +communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet +accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un +uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme +Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier +d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au +désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je +l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part. + +Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du +ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux +appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir +immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le +navire la _Betzi_. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation +que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son +départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit +que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant +encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances, +il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa +vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et +s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa +mystification devient publique. + +Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie, +et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un +grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une +lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette +affaire est hors du domaine de son pouvoir.» + +Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais +véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce +qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il +éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas +écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu, +à son tour, se venger. + +Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna +l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à +imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres +importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des +courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre +contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en +mouvement mes troupes. + +L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si +désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et +à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute +l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les +Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié +les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer +dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de +vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi +notre sortie, notre navigation et notre débarquement. + +Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du +deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de +diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre +ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est +toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et +facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours +opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la +Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal. +Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre +attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me +prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon +corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à +bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille +hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme, +le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie, +pour me faire connaître ses dernières intentions de détail. + +Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier +embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser +notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette +première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp +fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute +l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes +pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour +l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à +Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les +côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le +vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et +l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais. + +Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la +nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre +de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la +sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la +passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux +bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la +pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à +l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre +ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une +autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la +grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et +exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage +habituel. + +Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel +Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y +eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par +Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait +promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la +fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui +parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix. + +Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les +combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée. + +Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière. +Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui +autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus +rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son +parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de +colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui +enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux +ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes +dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et +assurée. + +L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque +corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne +pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa +capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il +aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté +quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon +débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en +marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si +brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances +dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se +pénétrer. + +Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes +animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous +allions au même but: nous allions chercher de la gloire. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS + +RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 2 mars 1804. + +«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que +vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la +nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de +souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle +des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes +qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de +l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera +convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai +également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans +cette vue.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 7 avril 1804 + +«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont +les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur +répartition était telle, que tous les corps ont considérablement +souffert par la maladie. + +«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable +inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il +sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de +Français. + +«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet +égard les intentions du premier consul.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + +«Paris, le 15 mai 1804. + +«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation +dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit +qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui +qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de +Bonaparte. + +«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour +l'expédition. + +«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre +à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait +Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que +la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht, +était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans +Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également +satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des +manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général +Guérin, méritait les mêmes éloges. + +«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles +de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances +meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi +l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du +peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en +établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la +plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la +sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa +gloire. + +«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa +satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux +officiers et soldats.» + + +LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT. + + «Paris, le 27 septembre 1804. + +«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor. + +«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la +distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un +nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement +à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et +de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même +où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le +discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière, +aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la +Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec +lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de +pareilles fêtes récompensent et font naître les héros. + +«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles +dont vous avez besoin et que vous réclamez.» + + «De Lacépède.» + + +L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT. + + «La Haye, 3 novembre 1804. + +«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois +l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux +communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que +nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne +pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais +encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions +prévenu la totalité de ses ordres. + +«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de +faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les +marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le +gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues +à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient +touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises +anglaises. + +«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette +seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît +plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à +paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de +concourir à leur exécution. + +«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui +annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement +pourra entraîner. + +«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de +le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le +général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour +régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur +d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement +batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à +nos plaintes. + +«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste +de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui, +d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru +faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent. + +«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms +des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles +avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au +surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de +commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne +pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur +gouvernement. + +«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage +sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du +concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est +empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à +l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents +points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore +donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour +des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est +plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des +troupes. + +«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le +général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance +de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et +préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents, +tant civils que militaires, établis sur les côtes.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 11 novembre 1804. + +«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que, +d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres +pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le +_Phaéton_ et le _Voltigeur_, à l'effet d'empêcher les communications et +la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre. + +«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux +bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont +affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières +ou bateaux canonniers.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 11 novembre 1804. + +«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous +appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui +aura lieu le 2 décembre. + +«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et +deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie +viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner +ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui +leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon +courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis. + +«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au +général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que +vous jugerez être nécessaires.» + + +M. DE SÉMONVILLE À MARMONT. + + «La Haye, le 8 décembre 1804. + +«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre +que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la +sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est +chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à +votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se +passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en +résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux +que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays. + +«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la +tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en +conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais +gré. + +«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons +révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger +leur orgueil humilié. + +«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les +intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser); +peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes +l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir. + +«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a +commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue +à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son +marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc +donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de +Sa Majesté Impériale. + +«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est +expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu +près l'universalité des membres. + +«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser +faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à +se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est +accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la +compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans +mot dire. + +«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement +monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui +se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du +couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a +merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps +constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter +leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on +peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les +parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province. + +«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à +différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le +retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté +désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en +voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que +l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette +idée. + +«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et +que je lui supposais un peu plus d'énergie. + +«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire +Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères. + +«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire, +il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses, +protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les +adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis +avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait +point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M. +Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du +pays et la nécessité de son prompt retour. + +«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout +dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman +en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la +porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission. +La seule menace eût empêché une pareille délibération. + +«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret +par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui: +la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis +empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me +transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que +nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le +silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et +qu'ainsi on allait les commencer. + +«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes +nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me +faisiez l'honneur de m'écrire. + +«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous +rendre compte et les causes de ce qui s'est passé. + +«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en +détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté +dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu +indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il +ne saurait être trop prompt. + +«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons +de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec +Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés. +Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues. +Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur +absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul +intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif +personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard +ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On +s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera +le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder +le départ de votre courrier. + +«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à +l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne +nous y sommes point opposés. + +«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir? +Voilà ce qui est en délibération. + +«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que +de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la +tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur +donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse +qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère, +sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place +point dans cette position. + +«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général, +d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté +relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure +violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi +du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût +immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne +peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel +qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures. + +«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle +succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une +cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale +serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des +plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre +à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de +Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M. +Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être +contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère +et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront +déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous +de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses +grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez +grande pour la prospérité française. + +«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre +départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau +gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers +avantages dont ils ont été privés malgré la conquête. + +«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore +ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée +depuis cent trente ans. + +«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les +approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces +questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés +d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers +objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque +de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave +après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix +devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander. + +«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations +habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général +d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de +les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette +ces détails, le conseiller d'État m'entendra.» + +«_P. S._ Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous +annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de +liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une +note à l'effet de lui déclarer: + +«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté. + +«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez +de fois. + +«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc. + +«La chose était évidente sans ma déclaration. + +«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de +mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa +Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point. + +«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans +avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre +voyage à la Haye avec une _assistance convenable_. + +«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne +veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.» + + +M. DE SÉMONVILLE À MARMONT. + + «La Haye, le 13 décembre 1804. + +«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole, +qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de +l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté +du 23 novembre dernier. + +«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à +suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations +à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire +renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et, +lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le +concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle +vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État +pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son +ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité +que vous avez jugée convenable. + +«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour +l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre +lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations +extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où +l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus +soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent +souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une +observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq +ans. + +«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation, +des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne +s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien +de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était +amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque +à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations +extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est +extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à +cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre. + +«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du +gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les +plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de +guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une +commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le +gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à +la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors +trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui +eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un +travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace +de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu +près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux +séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous +pouvions établir la parité. + +«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations +sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander, +après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements: +je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en +vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était +cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre +avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous +l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes +parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de +prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement +bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et +à moi bien du tourment.» + + +M. DE SÉMONVILLE À MARMONT. + + «La Haye, le 15 décembre 1804. + +«Mon cher général, ne voulant point retarder le départ du courrier, je +ne prends, après avoir rendu compte au ministre, que le temps nécessaire +pour vous prévenir que tout est terminé ici, et, j'espère, à votre +satisfaction. Les quatre membres désignés se retirent du gouvernement et +ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte, à ses +délibérations, jusqu'à l'installation du nouveau. Quant au fameux +arrêté, vous avez déjà été prévenu, par ma correspondance, qu'il avait +été totalement et publiquement rétracté la veille du jour que j'ai reçu +les ordres de Sa Majesté. Je me flatte donc de vous revoir bientôt ici, +sans que vous ayez besoin d'y développer aucune force active pour faire +exécuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentré dans le +calme, et bientôt ceci ne sera plus que la matière des conversations de +quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience +l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes +sentiments d'amitié et de haute considération.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Paris, le 26 janvier 1805. + +«Je vous préviens, général, que l'intention de l'Empereur est que vous +vous rendiez, le plus promptement possible, à la tête de votre armée. + +«J'annule toute autorisation, congé ou permission donnés aux officiers +employés à l'armée française en Hollande; en conséquence, donnez-leur +vos ordres pour qu'ils aient à rejoindre sur-le-champ, leur poste +respectif. + +«Vous devez vous présenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour +prendre congé de lui. + +«Si Sa Majesté ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions, +vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez à votre +poste. + +«Le prochain départ de l'expédition du Texel vous fera sentir la +nécessité de faire rejoindre promptement tous vos généraux.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Boulogne, le 3 août 1805 + +«Je vous préviens, général, que l'Empereur vient d'arriver à son +quartier général du Pont-de-Brique, près Boulogne, et que Sa Majesté a +pris le commandement, en personne, de ses armées. + +«Sa Majesté me charge de vous demander si votre armée est embarquée et +si votre escadre a fait la sortie qui lui avait été ordonnée. + +«Faites-moi connaître tous les jours la reconnaissance que l'on peut +avoir faite des bâtiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et +devant Helvoëtsluys; envoyez-moi exactement vos états de situation, et +enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dépêchez-moi +des courriers quand cela sera nécessaire. Toutes les nouvelles +deviennent du plus grand intérêt pour l'Empereur. Ne négligez donc aucun +moyen, général, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Boulogne, le 8 août 1805. + +«Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'armée des côtes +de l'Océan, qui vous fera connaître les détails du combat qui a eu lieu +le 3 thermidor. + +«Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas été contrariée douze +jours par les vents, tous les projets de l'Empereur réussissaient; mais +ce qui est différé de quelques jours n'en sera que plus décisif. + +«Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amitié. + +«Soyez exact à envoyer à l'Empereur toutes les nouvelles que vous +pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Boulogne, le 23 août 1805. + +«Je vous préviens, général, que l'escadre de l'Empereur est partie du +Férol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres +combinées arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expédition +d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou +enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre +dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expédition à une autre +année, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prévenir +que, dans la situation actuelle où s'est placée l'Europe, l'Empereur +sera obligé de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le +Tyrol avant de faire l'expédition en Angleterre. Dans ce cas, +l'intention de Sa Majesté est que, _vingt-quatre heures après que vous +aurez reçu un nouvel ordre de moi_, vous puissiez débarquer, et, sous le +prétexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous +gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez +faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence. + +«L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que +vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connaître +comment sera composé votre corps; Sa Majesté désire qu'il reste fort de +vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il +vous sera possible. + +«Envoyez-moi également les dispositions que vous comptez faire pour le +reste de vos troupes. La saison est trop avancée et l'hiver est trop +prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de +retour avec votre armée en Hollande. Il suffit que les frontières soient +gardées. + +«Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impénétrable; car, +si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de +l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Boulogne, le 28 août 1805. + +«Je vous ai fait connaître, général, par une dépêche datée +d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majesté l'Empereur et roi est que +vous vous mettiez en marche avec le corps d'armée que vous commandez +pour vous rendre à Mayence. + +«Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'opérer +successivement par division. + +«Réunissez de suite vos trois divisions à Alckmaer et faites partir la +première sous les ordres du général Boudet, le 15 fructidor. + +«Vous ferez partir la seconde, commandée par le général Grouchy, le +lendemain. + +«Et la troisième division, composée de troupes bataves, sous les ordres +du général Dumonceau, le ... + +«Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du +génie, le 8e régiment de chasseurs et le 6e régiment de hussards, et +généralement tout le reste du corps d'armée que vous commandez. Vous +aurez soin de faire rentrer à leurs corps tous les détachements, avant +le départ. + +«Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et complétement +organisées. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en +ordre de guerre. Chaque officier doit être à son poste. + +«Je joins ici un itinéraire pour chacune de vos divisions, et un +itinéraire général qui les comprend toutes. + +«J'ai fixé un séjour à Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si +vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes. + +«Vous ferez connaître aux généraux commandant les divisions que +l'intention expresse de Sa Majesté est qu'ils prennent toutes les +précautions nécessaires pour empêcher la désertion, ainsi que pour +maintenir la discipline la plus exacte en route. + +«Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer à l'avance des officiers +d'état-major pour préparer leurs cantonnements, et un commissaire des +guerres pour faire assurer les subsistances. + +«Recommandez-leur aussi d'éviter aux troupes toute fatigue inutile, en +ne faisant arriver dans le chef-lieu d'étape que les corps qui devront +y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par +le chemin le plus court. De même au départ, la division ne doit se +réunir que dans le cantonnement le plus avancé sur la route qu'on a à +faire dans la journée. + +«Vous réglerez de la manière que vous jugerez la plus utile au service +la marche de votre état-major général. + +«Je donne avis du passage du corps d'armée que vous commandez dans les +vingt-cinquième et vingt-sixième divisions militaires qu'il doit +parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans +toutes ses parties. + +«Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour +l'exécution de ce mouvement. + +«_P.S._ Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les +dispositions de votre mutation particulière.» + + + + +LIVRE HUITIÈME + +1805 + +SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et +l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire +d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le +caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de +Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à +Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc +Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles +fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et +étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur +Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à +Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben +à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero: +Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine +Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait +d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont +prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc +Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du +Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la +campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont +sur Vienne.--L'armistice. + + +Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée, +m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps, +les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire +probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement +des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne. + +Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur +Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie, +matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma +nouvelle destination. + +Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize +français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre +bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille +cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions, +deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une +hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et +Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau. + +Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte +de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai, +pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis. + +Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt +après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le +commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à +son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication +avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de +chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout +ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la +frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout +ce que j'apprendrais d'important. + +Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur +le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée +en sept corps, qui prirent les numéros suivants: + +L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro +un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le +maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le +maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de +grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de +Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps +d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal +Augereau, le numéro sept. + +Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes, +se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système +et pouvant se mettre en ligne. + +Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable +encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous +avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du +mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce +mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps +d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et +aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois +dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a +jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette +armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue +les temps modernes. + +À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres +et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp, +auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma +prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position, +avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme +officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui +fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un +marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué, +qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues +à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin +avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur +trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait +Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna +vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de +la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put +être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait +pour obtenir la victoire. + +Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et, +le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville +pour me rendre à Wurtzbourg. + +Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses +troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua +de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact. +L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes; +et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne +négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés +se réduisirent à peu de chose. + +Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de +dévouement. + +Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le +Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de +Durlach, le cinquième à Kehl. + +Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le +deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes +bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha +parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen, +Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec +moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le +quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le +cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable +mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le +flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube. + +Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire +prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes +firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de +Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la +faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis. +La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent +momentanément les effets. + +Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de +Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont +authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de +Metternich, ils méritent d'être consignés ici. + +Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais +l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les +auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à +l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne +prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire +autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie +et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les +troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte +Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à +l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était +accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit +avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte +le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier +(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour +arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire +prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette +orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand +on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport +officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le +territoire d'Anspach. + +Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce +moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié +de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté +fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui +d'abord a été si funeste pour lui. + +Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse +fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se +rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant +le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un +allié au lieu d'un ardent ennemi. + +Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm, +noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et +bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de +la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée +autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à +être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette +combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces +autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait +sous ses ordres cent vingt mille combattants. + +L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le +général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les +dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il +porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment +de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement +les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de +rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre +les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de +plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un +bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir +et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité +tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa +fortune. + +L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de +plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre +ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente +guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats +napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le +défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un +caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion +inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste +élevé. + +Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec +vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre +dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et +d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière +d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à +l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos +amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon +instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il +perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire. + +Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée. +Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses +officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était +trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à +force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de +son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée +par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack. + +Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée +de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le +troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim; +et le sixième, le 15 à Heidenheim. + +L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui +avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude +dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan +n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation +semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il +en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à +dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait +sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne. + +L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir +enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit +qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à +l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et +le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube, +depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que +les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna +l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment +de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et +qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth. +Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même +avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes, +il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et +l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de +l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les +débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech. + +Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une +partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le +couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec +les derrières par la rive gauche. + +Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait +Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la +rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le +quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les +deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg. + +Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt, +tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg, +s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement +sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant +rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à +Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La +division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le +service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le +mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse +très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier, +ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division. + +Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide +apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise +à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et +l'Autriche jusqu'en Bohême. + +Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la +rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux +événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout +ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit +en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre, +qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont +sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la +mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée, +aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux +jours d'Italie. + +Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général +Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm. +Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples +un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi +autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa +position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et +cette perte causa une diversion utile au général Dupont. + +Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur. +Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent +pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il +me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et +exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente +en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient +bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me +tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle +toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre. + +Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes +deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu, +pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur +l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de +couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite +d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la +cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté +l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre +au sixième corps, commandé par le maréchal Ney. + +Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis +dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de +communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le +quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé, +et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre, +s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la +Haute Souabe. + +De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux +corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée. + +Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était +resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes +sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en +marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et +l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son +flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc, +ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux +divisions commandées par le général Werneck et le prince de +Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa, +et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le +maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait +l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont +sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes +et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y +trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert, +l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le +suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son +étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la +position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée +autrichienne. + +Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et +suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc, +après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions +rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien +tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa +poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua +l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de +Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers. + +Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de +Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents +chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation, +ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se +séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur +restaient et atteignirent heureusement la Bohême. + +Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et +Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le +Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde +impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen. + +J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir +l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais +tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que +le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de +prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive +droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu +jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma +communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney. + +La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et +mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement +l'attaque qu'on dirigea contre lui. + +La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort +mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état +où elle se trouvait alors. + +Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient +occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été +exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient +des bataillons. + +Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment: +les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne +leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On +leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir +les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est +convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt +à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils +défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne +s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette +cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup +d'oeil. + +La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement +assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre +cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est +entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en +amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut +de trente pieds. + +Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par +division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de +l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division +entre les brigades. + +Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du +maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées +en pente. + +L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant +derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne +autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement +une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes, +défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes. +Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont: +vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches +Caudines. + +Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore +présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas +transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle +confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec +cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on +ne pût réussir. + +Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves +soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure. +Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes; +tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part +de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par +le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et +subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en +remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air +était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet +que d'assurer une marche régulière et la correction dans les +alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée +remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me +rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois +le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de +leur attirail de guerre. + +Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où +l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du +général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition +nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux. + +Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas +dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est +grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à +prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes +nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde +division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à +Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes +autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il +était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici +cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la +nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la +rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la +longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant +devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en +vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une +centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave, +fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant +devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il +avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne, +son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les +soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en +sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles +qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la +patrie! + +L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur +la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y +restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées +aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien. + +Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils +produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout +faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens +éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les +soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une +destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et +les mécontente. + +L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu +par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée +autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et +quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille +hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base +d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur +porta toute son armée sur l'Inn. + +Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut +l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se +dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean, +qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de +toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement +qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles. + +Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y +passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le +deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et +Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur +Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route +de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément +sur tous les points. + +Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées +sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de +Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite +jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les +Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette +frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée, +remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y +trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers +Français qui se présentèrent. + +Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé +de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach. +Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat, +soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et +Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea +sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte +reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces +dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée +pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire. + +Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne; +mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient +trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès, +et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver +Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur +le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller +ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre. +Mais je ne dois pas anticiper sur les événements. + +Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens +de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal +Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui +lui-même était précédé par la cavalerie de Murat. + +D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de +suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division +Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan +sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général +Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du +maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant +d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes. + +Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la +position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à +leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte +arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française +et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette +guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde +des Russes fut accéléré. + +Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se +trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que +le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas +rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva +l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible +défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent +cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard +Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa +retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de +flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé, +pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer: +aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit +passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en +queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse +dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la +baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des +prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint +la dégager et la sauver. + +Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se +dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré +par les autres corps sur la Styrie. + +Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre +Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce +dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa +direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne. + +Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de +Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout +ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de +couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée +autrichienne d'Italie. + +Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et +autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une +grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait +de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait +pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à +passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes +ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des +montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements. + +Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une +autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur +la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur +les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup +férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin, +l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à +l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de +l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des +forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des +places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout +autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm, +changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que +secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne +pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre, +à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de +rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le +maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui +permettre. + +Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir +sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être +inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait, +par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double +combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être +vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de +l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille +fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée +autrichienne commença son mouvement. + +Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche +que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu +de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est +étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient +détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver +arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au +milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés. +Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est +rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés +qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement +extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer +de réussir. + +À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle +imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est +fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille +barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un +passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient +accompagné. On y employa presque toute une journée. + +À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait +la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la +détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie. + +Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de +l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout +resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que +j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà +du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village +de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La +destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire +avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne +pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y +trouver quelque infanterie. + +Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre +cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait +à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve, +entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le +suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec +lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les +escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant +arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et +le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies +d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie +autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il +continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le +traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut +ainsi surmonté. + +Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des +troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en +reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon +soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e +de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une +lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon +autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant +le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses +chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur +le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui +servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé +près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il +traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le +bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté, +entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement, +laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge +au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe, +renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le +bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général. +Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf +officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères +les plus jolies qu'on puisse citer. + +Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à +droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz +avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque +impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à +Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit +ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de +l'armée d'Italie. + +Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de +pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma +communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne +autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le +permettre. + +J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin +d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru +sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en +mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la +Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc +Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni +toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il +se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie, +et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût +marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait +être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les +sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps +que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à +Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait +d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient +portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction. + +Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis +en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la +Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment +des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet +d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée. + +Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une +forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur +Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la +frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld. + +L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30 +octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite. +Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à +exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre +armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait +marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir +aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur +incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son +éloignement. + +Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les +opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la +division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à +Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et +l'armée. + +L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que +le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine +arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur +comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour +défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la +rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida +autrement et donna une tout autre direction à la campagne. + +Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de +Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre +et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie. + +Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui +de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à +l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si +utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour +la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major +présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les +calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre +et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans +retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut +livrée. + +La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée. +Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes +françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une +grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le +passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la +communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries +formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières +combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le +détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à +leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot. + +La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de +ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances +semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené +plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français. +Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient +ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité +contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont. + +Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont +comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux +Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et +d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître +hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles +répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous +donnait le passage du fleuve. + +Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive +gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant +l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama; +mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et, +pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans +affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont +le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats +autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le +mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer. + +Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui +dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on +vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était +critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence +d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du +coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours +la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous +laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne, +si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince, +piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les +troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut +passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout +à la fois aussi importantes et aussi difficiles. + +Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses +succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur, +manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû +peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu +à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop +difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte +confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait +manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat. +Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond +de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La +campagne eût pu avoir des résultats tout différents. + +Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux +armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de +la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant +aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il +battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe. +L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de +Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la +cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent +mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille +Russes et de quinze mille Autrichiens. + +N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la +description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut +courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence, +et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur +Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu +lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la +suite. + +À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière +fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment +jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de +promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la +ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent +de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit +équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les +cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa +conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à +son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe? + +De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu, +les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la +victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela +arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même; +et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on +s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux +lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et +perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés. +L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs +rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient +occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de +l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement +au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont +renoncé. + +Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille +d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de +l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être +informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où +j'eus un combat. + +L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes: +la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de +Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première, +plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En +prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles +créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois +qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup. +En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face +aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes +à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie; +quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le +ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le +général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et +Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je +n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le +plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette +ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la +tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des +prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la +position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système +d'espionnage très-bien organisé. + +Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à +Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas, +placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital. +Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé, +s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses +fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de +la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du +lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses +troupes. + +Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué +d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours +prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire +(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi +telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer +à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde +entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de +leur côté. + +Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier +d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à +Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été +le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans +cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée +victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande +bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un +rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes +fraîches et remplies d'ardeur. + +À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta +en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je +rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à +pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être +sorti, j'y étais de retour. + + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Paris, le 14 septembre 1805. + +«Je vous préviens, général, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre +de passer le Rhin à Cassel pour vous rendre à Wurtzbourg et vous joindre +au maréchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de +Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre +mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous +fera connaître tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont +nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche. + +«Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui +vous serviront à porter des munitions d'artillerie. Le prince de +Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour +porter des munitions de toute espèce; car vous ne sauriez trop en avoir. + +«L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit être dans le plus +grand secret; que votre langage doit même être pacifique; mais en même +temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de +transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les +pays que nous traverserons. Il suffit que les pièces et un caisson par +pièce soient attelés par le train. Les autres caissons seront attelés +par les chevaux du pays, comme on pourra.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Paris, le 15 septembre 1805. + +«Je dois vous prévenir, général, qu'en examinant la carte j'ai vu que la +route que je vous ai tracée passe à Siemmeven, ce qui est la vieille +route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut +abréger de deux journées de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce +changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pensé que je +devais vous faire connaître l'avantage qu'il y avait de suivre cette +nouvelle route, puisque votre armée au lieu d'arriver à Mayence le +cinquième jour complémentaire, pourra y arriver le troisième. Je vous +préviens que l'électeur de Bavière est arrivé à Wurtzbourg le 25, et que +là cet électeur réunit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de +vos officiers pour lui faire connaître que vous êtes avec un corps de +trente mille hommes à Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y +réunir à son armée et au corps du maréchal Bernadotte. + +«J'écris à M. Otto à Wurtzbourg. + +«J'attends de vos nouvelles, général, et je vous engage à me donner +toutes celles que vous apprendrez.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Paris, le 19 septembre 1805. + +«Je vous dépêche un courrier, monsieur le général Marmont, pour vous +faire connaître que vous et l'armée que vous commandez devez vous +diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de +nouveaux ordres de moi. L'Empereur désirerait que vous pussiez y être +rendu au plus tard le 8 vendémiaire.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Strasbourg, le 28 septembre 1805. + +«Je vous envoie, général, la copie de la lettre que j'écris à M. le +maréchal Bernadotte. Votre corps d'armée reste dans toute son intégrité +sous vos ordres, composé comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous +êtes réuni à M. le maréchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses +ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez à tenir pour former +une seconde colonne à deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa +droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication fréquente avec +le corps de M. le maréchal Davoust, qui marche aussi à votre droite. + +«Indépendamment des comptes que vous rendrez à M. le maréchal +Bernadotte, vous devez m'écrire journellement.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Ettlingen, le 2 octobre 1805. + +«Je vous envoie, général, un croquis qui vous fera connaître la +direction que prennent dans leur marche les différents corps d'armée. + +«L'Empereur compte que, d'après ses intentions, que je vous ai fait +connaître ainsi qu'à M. le maréchal Bernadotte, vous vous serez mis en +marche aujourd'hui, d'après les ordres et la direction que vous aura +donnés ce maréchal. + +«Tous les corps de l'armée se mettent également en mouvement, et passent +le Necker. + +«J'écris à M. le maréchal Bernadotte qu'ayant dû voir, par la +proclamation qui lui a été adressée, ainsi qu'à vous, que nous sommes en +pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui, +et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre +communication avec M. le maréchal Davoust. + +«Je l'informe que l'Empereur sera ce soir à Stuttgard; que Sa Majesté +suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait +possible que l'ennemi voulût déboucher par Ulm. + +«Le corps qui a débouché de la Bohême sur la Rednitz n'est composé que +d'un ou de deux régiments de cavalerie, et de quelques bataillons +d'infanterie. + +«Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le maréchal +Bernadotte, l'intention de Sa Majesté est qu'il l'attaque et que vous +mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'armée +ferait un mouvement sur les deux premiers corps. + +«Du moment où notre droite aura passé Heidenheim, l'Empereur se portera +de sa personne aux deux premiers corps d'armée, dont Sa Majesté sera +fort aise de voir les troupes. + +«Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins, +excepté ceux qu'il fait préparer en cas d'événement. L'armée doit vivre +par réquisition, en laissant des bons en règle que l'Empereur fera +rembourser. + +«Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent +être traités ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il +faut s'occuper d'écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes. + +«Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre +armée pour tout le mois de vendémiaire. + +«Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez +avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Donauwert, le 8 octobre 1805. + +«L'intention de l'Empereur, monsieur le général Marmont, est que vous +vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus +promptement que M. le maréchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper +demain. + +«L'Empereur imagine que vous êtes en mesure de passer le Danube à +Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt. + +«Vous devez passer ce fleuve sans délai, si M. le maréchal Bernadotte +n'a personne devant lui; et, immédiatement après que vous aurez passé le +Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire réparer les +ponts, et rendre le passage facile au maréchal Bernadotte et au corps +bavarois. + +«Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp +ou officier d'état-major, et de me faire connaître ce qu'il y aura de +nouveau.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «9 octobre 1805. + +«Les moments sont précieux, général, chaque heure perdue nous ôte une +partie des succès que notre marche nous a donnés. + +«Rendez-vous avec votre corps d'armée, ce soir, à l'intersection des +routes d'Augsbourg à Neubourg, et de Munich à Rain, c'est-à-dire au +village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout +où vous pourrez, car il y aura bien de la peine à vivre à Augsbourg. + +«Le quartier général impérial sera ce soir à Augsbourg. + +«Je vous préviens que, dès aujourd'hui, votre corps d'armée ne recevra +des ordres que du grand état-major général.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Augsbourg, le 12 octobre 1805. + +«M. le général Marmont partira, aussitôt la réception du présent ordre, +avec toute sa cavalerie, ses deux divisions françaises et vingt-quatre +pièces de canon bien attelées et bien approvisionnées, ses cartouches, +ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach, +Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen, +Krumbach. + +«Le général Marmont se trouvera avoir neuf lieues à faire. + +«Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce +soir à Babenhausen, et se mettre, aussitôt leur arrivée, en +communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn. +Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra, +mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, où M. le +général Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre également +deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde. + +«Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une +division à Usterbach, à quatre lieues, et l'autre à Zumershausen, qui +est environ à cinq lieues et demie. + +«Demain, à six heures du matin, tout le corps de M. le général Marmont +se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour +intercepter la route de Weissenhorn à Memmingen au village +d'Hohenhausen. + +«M. le général Marmont, avec son corps d'armée, se portera au village +d'Illertiessen, où il est nécessaire que demain, avant onze heures du +matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen, +et que sa cavalerie soit répandue le long de Piller, communiquant par sa +droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le maréchal +Soult.--Si le chemin était trop difficile pour son artillerie, il la +fera passer par la chaussée qui, de Babenhausen, va à Weissenhorn (trois +lieues); et, de cette ville à Illertiessen, il y a deux lieues. + +«Le principal but de M. le général Marmont est de se trouver sur la +droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tôt +possible, dans la journée de demain 21, la bataille devant avoir lieu +dans la journée du 22. + +«Après avoir donné tous ses ordres de départ, le général Marmont viendra +prendre lui-même ceux de l'Empereur.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Oberfullen, le 15 octobre 1805. + +«Je vous préviens général, que l'Empereur restera toute la journée à +l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre +personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez là une +de vos divisions; que l'autre s'y trouve à portée, près d'Ulm; que votre +cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions. + +«La division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, qui se +trouve en position à son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de +Talfingen; le général Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux +ponts deux pièces de canon. + +«Le général Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour +fortifier votre ligne. + +«Votre principal but, général, doit être d'empêcher l'ennemi de +s'échapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs, +nous puissions revenir pour l'atteindre. + +«Si cependant il vous était impossible d'empêcher l'ennemi de passer, le +principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va à +Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser échapper l'ennemi par le chemin qui +va à Memmingen, sauf à vous mettre, le plus tôt possible, à sa +poursuite. + +«Lorsque l'attaque sera fortement engagée sur les hauteurs, ou si vous +vous apercevez que l'ennemi se dégarnit trop devant vous, vous ferez ce +que vous voudrez pour l'attaquer de votre côté et produire tout l'effet +d'une fausse attaque. + +«Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manière à +produire le plus d'effet qu'il sera possible à l'ennemi, qui vous verra +des hauteurs. + +«Enfin, général, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le +pont de Talfingen jusque le plus près possible d'Ulm, et vous ferez +reconnaître, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et +en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce côté, faire une +attaque réelle sur l'enceinte d'Ulm du moment où nous nous serons +emparés des hauteurs. + +«Du moment où vous serez arrivé sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez +un de vos aides de camp à l'Empereur, qui sera à l'abbaye d'Elchingen.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Munich, le 27 octobre 1805. + +«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir, aujourd'hui 5, de +Munich avec son corps d'armée, pour se rendre et prendre position entre +Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrière-garde de M. le +maréchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, où son avant-garde est +déjà arrivée. + +«M. le général Marmont ne fera aucune espèce de réquisition sur sa +gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera +nécessaire. + +«M. le général Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le maréchal +Bernadotte aura passé l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg. + +«Pour cela, il se mettra en communication avec M. le maréchal +Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mühldorf. Il +attendra de nouveaux ordres à Wasserbourg, dans le cas où il s'y +rendrait, si le maréchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur +Saltzbourg. + +«Le général Marmont prendra du pain pour deux jours. + +«Le maréchal Soult prend position à Hohenlinden, ayant en avant, au delà +de Haag, la cavalerie du prince Murat.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Braunau, 31 octobre 1805. + +«Je vous préviens, général, que le prince Murat et le maréchal Davoust +sont déjà à Haag, à quatre lieues au delà du Ried, sur la route de +Lambach, d'où il n'est plus qu'à six lieues. Vous devez donc vous +dépêcher d'arriver à Strasswalthen, et le plus rapidement que vous +pourrez à Vacklabruck. + +«L'ennemi nous a abandonné la place de Braunau, et sûrement il a cru la +laisser à un corps de son armée. Nous avons trouvé quarante pièces de +canon en batterie, chaque pièce avec tous ses ustensiles, prête à tirer, +dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une +quantité immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines, +etc., etc. + +«Le prince Murat vient de joindre leur arrière-garde à Ried; il a pris +quatre pièces de canon et fait six cents prisonniers.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin. + +«Le maréchal Davoust, général, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un +aide de camp près de lui, afin d'être instruit promptement s'il avait +besoin de vous. + +«Portez votre quartier général cette nuit à Kremsmunster, et réunissez-y +votre corps d'armée du moment que vous serez instruit que le maréchal +Davoust se sera emparé de Steyer et en aura rapproché son armée. + +«L'Empereur désire que le maréchal Davoust ait une tête de pont sur +l'Ens le plus tôt possible. + +«Concertez avec lui les mouvements qu'il serait nécessaire de faire pour +arriver à ce but; dans tous les cas, soyez toujours prêt à soutenir +l'armée de ce maréchal. + +«Sa Majesté désire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur +la route de Knedorf à Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera passé et +qu'il sera constaté que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre +cavalerie éclaire le chemin de Steyer à Leoben, et celle de M. le +maréchal Davoust le chemin de Steyer à Waadhofen à Annaberg et +Lilienfeld. + +«Le maréchal Bernadotte doit être demain à Laynbach.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Lintz, le 7 novembre 1805. + +«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir de la position qu'il +occupe avec tout le corps à ses ordres, pour se porter à grandes marches +à Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura +soin de se faire précéder d'une avant-garde qui poussera des +reconnaissances en avant de lui. + +«Le général Marmont aura également soin de laisser, depuis Steyer, des +petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir +correspondre facilement avec le quartier général impérial. Cet article +est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera +dans la vallée de l'Ens, de la Muhr et en Italie. + +«Du moment que la grande armée sera arrivée à la position de +Saint-Pölten, le général Marmont communiquera et placera ses petits +postes de cavalerie par la route de Mariazzell. + +«Le général Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne +voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'état où se trouve l'ennemi; +cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui répète +qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches +qu'il lui sera possible. + +«Il doit me faire connaître, par le retour de l'officier, les endroits +où il compte coucher jusqu'à Leoben. + +«Il est très-important que, de l'endroit où le général Marmont couchera +chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet +endroit, il pourrait rejoindre directement la grande armée sur +Saint-Pölten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est +important que je reçoive souvent de ses nouvelles.» + + + + +LIVRE NEUVIÈME + +1805-1806 + +SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le +fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de +finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien: +détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent +Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les +faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent +languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à +Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière +italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à +Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à +Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour +l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits +parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le +Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève +contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston +assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de +Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars; +anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à +madame Dandolo. + + +Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6 +nivôse (28 décembre). + +L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec +l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes +légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos +territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des +mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance. + +Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un +ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le +méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie. + +Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher, +l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on +tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la +reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense, +pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville, +il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il +était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors +il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés. +J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon +rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui +l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur +les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de +mes régiments en habitèrent les casernes. + +Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions, +destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus +tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit +inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent +des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je +l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda +beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements. + +Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont +les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité +des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais +aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à +tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la +chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient +les Prussiens. + +La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous +faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne; +plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille +d'Austerlitz fut livrée. + +On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait +trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec +prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc +Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé, +si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille +Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de +notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus +qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les +fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses +approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût +défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française +n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce +qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini +par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des +triomphes. + +Je reviens à ce qui me concerne. + +La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États +autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa +physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des +habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle +participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la +traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et +ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la +ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de +madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla +leur repos. + +L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en +Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent +sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord. +Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux +divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie; +de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive +droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul. + +L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de +Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui +aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la +Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des +provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports, +et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la +disposition du traité de paix avait fixé. + +Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la +Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher +l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux +troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches +de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi, +les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les +bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une +escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo +rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement, +marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les +difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour +remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se +fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les +troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et +devint l'objet des plus vives discussions. + +À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à +Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville, +conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en +échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de +Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste +et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait +rendu. + +J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes +troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et +j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée +où je passai tout le printemps. + +Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour +moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er +janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être +que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus +péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de +notre avenir. + +Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur +avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des +ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux +qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette +fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa +propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer, +partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes +à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent +toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce +pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles +donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du +fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de +cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le +fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les +instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait +autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs +annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture. + +Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté, +lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a +découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à +ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait +à l'étranger. + +Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et +le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays, +dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est +différent, avait conservé le type de son origine d'une manière +extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de +l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas +italien, et ne connaissaient que l'allemand et le _vindisch_, langage +dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en +usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de +nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les +préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et +appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage. + +J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le +langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs +d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était +Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se +retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient +des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques +recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le +recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été +pendant un grand nombre d'années à Udine. + +Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à +Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande; +le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et +entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne +laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant +les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats! + +Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le +13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes +troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de +notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva +presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être +raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de +Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins +avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à +terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer, +et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient +déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de +Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et +l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les +madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises. + +Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et +de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des +travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient +une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche. + +Je vais les indiquer sommairement. + +Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les +détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai +connaître l'esprit. + +La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo, +tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de +déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les +montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des +passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des +places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile +à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du +Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa +défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento +est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de +Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage +un assez grand obstacle. + +Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du +Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable +existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui +aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins +venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de +la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone. + +Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage +de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale. +Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et +rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont. +Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une +assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à +Monfalcone et la mer. + +Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand +fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la +frontière deviendrait très-forte. + +On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable, +celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit +que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point +pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à +recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté +des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et +non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie. + +J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été +plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y +commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à +de meilleures mains. + +Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les +fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de +Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut +être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille +femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par +les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à +l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu, +mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait +pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses +facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et +d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été +loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé. + +On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa +fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à +faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée +a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait +été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de +l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur +sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine +indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il +avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de +manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte. + +Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne +l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de +bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont +constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et +l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et +plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer +deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à +ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en +fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous +autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien +compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois +et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai +machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était +inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes +premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient +tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même. + +Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire +jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris. +Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs, +envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics +furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province. + +Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit +militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement +recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent +énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi? +Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en +Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est +rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la +guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de +courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier +d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication. +Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats, +à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais +aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables +de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement +et leurs demandes continuelles. + +Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me +paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de +répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur +nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus +facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps +manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient +abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet +arrangement. + +On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire, +pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division, +pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut +perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit +ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte +que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les +défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne +devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés: +raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en +possession, et il n'était pas facile de les chasser. + +L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de +prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme +compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit +pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux, +industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la +barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel +la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur +lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce +qui le concerne. + +Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès +le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la +religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la +domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu +parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant +contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et +dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues +années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec +lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la +suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich, +homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors; +il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique +de cette église. + +Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux +supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent +quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de +soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut +mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque) +gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique, +dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes +les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika +préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un +député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays +encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les +peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de +mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes +marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des +choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter +cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir +ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un +état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient +pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils +rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu +confusément autrefois. + +Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des +anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de +l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel +contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des +pères!... + +Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit +parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des +troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se +resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen +d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les +Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté. + +L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize +siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos +arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des +paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle +dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que +l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce +pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance +que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins +en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers +de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation, +n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement +aussi les auxiliaires des Russes. + +Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et +confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables, +mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un +meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il +n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins +firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits +détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des +têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés; +deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de +la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut +mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de +Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués. + +La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief +très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de +canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits +de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette +défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port; +il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua +vainement. + +Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San +Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant +immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente +rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons +et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être +occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien +préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi +que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi, +maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il +l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries +sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications, +il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de +bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda +Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener +à aucun résultat. + +Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait +dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient +disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications +incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt +rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés +pour délivrer Lauriston. + +L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de +partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en +armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à +mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du +camp d'Utrecht. + +Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en +route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à +Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que +l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége +de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir +rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux +régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines +de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la +prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son +entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de +nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer +la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération. +Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles +étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de +la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui +le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine +de rochers qui forme le plateau de San Sergio. + +Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et +lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux +Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi +n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant +n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens +étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent +dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille +quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais. +C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait +avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les +Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant +sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la +hauteur qui domine Raguse. + +On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne +pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un +général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans +avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et +cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et +vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut +débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force. + +Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions +qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des +uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un +piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but +de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en +personne fut presque nécessaire pour le convaincre. + +Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes +de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par +un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et +cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le +moins attaquable de la fortification. + +On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si +marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et +aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de +prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général +Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport. + +«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier +officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant +trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit, +l'appelaient le portier de l'Empereur. + +Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor, +j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments +en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le +Frioul. + +Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les +fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît +déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797, +et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans +l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du +traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable +qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général +Bonaparte, à Milan. + +Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever +des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en +chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du +souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement +par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il +porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont +il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer +ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta +quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver. + +J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante +personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon +séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors +M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins +et de compter mes visites avec lui. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Braun, le 8 décembre 1805. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le +commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée +de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous +ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera +nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez +les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le +plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le +plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez +choisis.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 14 décembre 1805. + +«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre +correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez +connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière +importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous +occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des +mouvements de l'ennemi. + +«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna. + +«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre +promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est +probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 16 décembre 1805. + +«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des +deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre +commandement. + +«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de +Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau, +des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger +les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour +les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un +corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait +d'hommes pour la défendre? + +«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous +parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y +mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de +guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans +inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi. + +«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle +pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur +Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y +porter avant vous. + +«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il +est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail, +servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente +à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par +trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui +agirait pût venir prendre sa position. + +«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous +les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que +devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se +rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature +de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait +prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce +travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 18 décembre 1805. + +«Je vous préviens, général, que je viens de donner l'ordre au général +Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre à +Neustadt et rentrer dans le corps d'armée que vous commandez. + +«L'intention de l'Empereur, général, est que vous teniez une division à +Bruck, de manière à vous porter le plus rapidement possible à Neustadt +au secours du général Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas où il +y aurait lieu. + +«Je donne l'ordre à M. le maréchal Masséna d'envoyer une division de +dragons à Marbourg et une division de cuirassiers à Cilli. L'intention +de l'Empereur est que vous preniez les mesures nécessaires pour leur +nourriture. Vous en préviendrez M. le maréchal Masséna.» + +«_P. S._ Vous devez garder la frontière d'armistice depuis Neustadt +jusqu'à Neubourg.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 28 décembre 1805. + +«Vous avez vu par ma lettre d'hier, général, que la paix est signée. + +«L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions françaises, +vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en +attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majesté +ordonne que vous occupiez le comté de Grätz, Trieste et la Carniole, +jusqu'à ce que la division française qui doit occuper la Dalmatie et +l'Istrie en soit en possession. + +«Par le traité de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la +Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de +suite, ce serait d'occuper Grätz, Trieste et la Carniole avec beaucoup +de troupes pendant le mois que nous avons pour évacuer cette partie, et +en disant aux Autrichiens que nous évacuerions sur-le-champ ces pays, +qui leur tiennent tant à coeur, parce que cela gêne leur commerce, au +moment où eux-mêmes évacueraient la Dalmatie et l'Istrie. + +«Je joins ici les articles du traité de paix qui concernent l'évacuation +respective des pays qu'on doit rendre.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 31 décembre 1805. + +«L'Empereur, général, a donné des ordres directs au général Songis pour +évacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova. + +«Il paraît que vous vous trouvez contrarié par le départ de l'artillerie +batave. + +«Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement +nécessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied, +gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la République batave. + +«Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux +que vous pourrez avoir par réquisition pour faire sortir le plus tôt +possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoyés par le général +Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras à leur +égard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus +de temps, je n'ai point encore fait l'échange des ratifications: il +n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours +pour évacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement +sans un ordre de moi. + +«C'est dans la Carinthie et à Trieste que je vous laisserai, jusqu'au +moment où les Autrichiens nous auront cédé la Dalmatie et l'Istrie: vous +recevrez une instruction à cet égard demain ou après. + +«Il résulte du traité que les troupes françaises doivent évacuer la +Styrie dix jours après l'échange des ratifications, et que nous devons +évacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie +occupée par vos troupes ou par celles du maréchal Masséna; et le +maréchal Masséna n'aura sûrement pas fait évacuer Trieste que ses +troupes n'aient été relevées par les vôtres. Écrivez-lui à cet égard. + +«Ma précédente lettre n'était pas claire, n'ayant pas encore vu le +traité; mais celle-ci vous met au fait. + +«En résumé, quand vous aurez reçu l'ordre d'évacuer toute la Styrie, +vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie +que nous occupons, et surtout à Trieste, afin de gêner tellement les +Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de +l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je +consentirai à évacuer la Carniole et la Carinthie du même jour où ils +céderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question +de faire promptement traverser la Styrie à l'artillerie que vous envoie +le général Songis.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Lintz, le 26 janvier 1806. + +«Je reçois, général, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18 +janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plénipotentiaires +ont mis à me faire connaître que l'intention de l'empereur d'Allemagne +serait de rendre la Dalmatie plus tôt si nous évacuons la Haute-Autriche +rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de +nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 février, si nous évacuons à +cette époque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie +de la note ci-jointe, ma réponse; si les plénipotentiaires approuvent +quelque chose, vous en serez prévenu par le général Andréossi. + +«Le général Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession +de la Dalmatie, vous n'aurez rien à faire à cet égard. + +«Je vous recommande, général, de correspondre journellement avec moi +par la poste, et, quand vous le jugerez nécessaire, par des officiers. +Mon quartier général sera à Munich le 1er février.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Lintz, le 28 janvier 1806. + +«Général, je vous autorise, dans le cas où les Autrichiens auraient +remis à l'armée française, le 10 février, l'Istrie, la Dalmatie, les +bouches de Cattaro, les îles vénitiennes et toutes les villes et forts +qu'elles renferment, à évacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous +occupez des États de l'empereur d'Allemagne, c'est-à-dire à commencer +votre mouvement le jour où vous apprendrez officiellement, par les +commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie, +la Dalmatie, les îles vénitiennes, les places et forts qu'elles +renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie +avec vos deux divisions françaises, et vous prendrez possession du +Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de +votre marche et des positions que vous occuperez. + +«Si cela a lieu, je présume que vous pourriez partir vers le 10 +février.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Vérone, le 30 janvier 1806. + +«J'ai reçu, monsieur le général, votre lettre du 26 janvier. Le général +Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le général +Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable +que vous ne tarderez pas à faire votre mouvement sur l'Italie; cependant +je présume que vous attendrez peut-être l'avis du général Lauriston à +cet effet. Quant à l'officier que vous me recommandez, je lui porte +depuis longtemps des sentiments d'amitié; ainsi je compte l'employer au +service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrivée, ne +pouvant dans le moment même lui donner une place. + +«Je vous renouvelle, monsieur le général, l'assurance de mes sentiments +distingués.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Munich, le 5 février 1806. + +«Je ne vois point d'inconvénient, général, à ce que, du moment où vous +serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majesté, le +général Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de +la Dalmatie, vous évacuiez Trieste, le comté de Goritz et toute la +partie des États de l'empereur d'Allemagne où vous avez des troupes, +pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mandé, vous aurez +soin d'avoir une avant-garde à Monfalcone et d'occuper Udine, afin de +faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie. + +«J'aurais désiré que vous eussiez joint au travail que vous m'avez +envoyé pour la Légion d'honneur les pièces à l'appui, c'est-à-dire les +demandes faites par les corps, ces états devant être annexés au travail +général.» + +«_P.S._ Du moment que vous serez dans le pays vénitien, vous devrez +rendre compte des ordres que vous recevrez de moi à Son Altesse le +prince Eugène Napoléon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone +et Udine. + +«J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majesté se portait bien. + +«J'évacuerai successivement les États d'Autriche, aux termes fixés par +le traité: du reste, rien de nouveau.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Munich, le 10 février 1806. + +«Je ne puis qu'approuver, général, toutes les mesures que vous avez +prises pour hâter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que +vous avez fait à cet égard est conforme aux intentions de l'Empereur: +vous devez être dans ce moment dans le Frioul vénitien, en occupant +Udine et Monfalcone. + +«J'ai fait connaître à l'Empereur le désir que vous avez d'être employé +d'une manière active, et de trouver les occasions de déployer et votre +zèle et vos talents; mais, général, toutes les dispositions de Sa +Majesté tiennent tellement à la marche politique des affaires, qu'on ne +peut rien prévoir, et c'est quand l'occasion se présente à l'Empereur, +et au moment où on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus +éclatantes de sa confiance.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 26 février 1806. + +«Je vous préviens, monsieur le général Marmont, que Sa Majesté, par sa +lettre du 11 février, me prévient que vous faites partie de l'armée +d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier général doit +être à Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoyé cadre +avec les intentions de l'Empereur, qui tient également à conserver à +Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa +Majesté est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier, +ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou +villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession +avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait même nécessaire +d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie; +seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie +partout, d'après les ordres de Sa Majesté, qui tient tellement à cette +occupation et conservation de cette limite, dans toute son intégrité, +qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'exécution stricte de +ses ordres à cet égard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est +l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des réclamations, vous +tiendrez ferme; vous pouvez répondre que c'est par ordre de Sa Majesté, +qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche. + +«Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron +Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des +dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte +sur-le-champ à Sa Majesté, qui exige une réponse prompte à cet égard. + +«Dans le cas où vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer +l'Isonzo à quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet +des détachements pour les différentes villes ou villages autrichiens sur +la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres à mon aide de camp +pour faire exécuter les vôtres à ce sujet par le 15e régiment de +chasseurs, qui est à Udine. + +«Je vous serais obligé de m'envoyer l'état exact des possessions +autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.» + + +LE GÉNÉRAL MOLITOR À MARMONT. + + «Macarsca, le 8 mars 1806. + +«Les Autrichiens m'ont cédé la majeure partie des places et ports de la +Dalmatie dans le désarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont +évacué leurs munitions, mais même les munitions ex-vénitiennes, qui, aux +termes du traité de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui +pourra vous surprendre davantage, c'est qu'après avoir vaincu des +difficultés dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes +troupes en Albanie, et être parvenu aux frontières de Raguse, les +troupes autrichiennes, l'élite du régiment de Thurn, sans avoir été +attaquées, sans avoir manqué de vivres, sans avoir été inquiétées par +les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient à bras ouverts), +sans avoir tiré un coup de fusil enfin, ont reçu l'ordre de céder et ont +cédé le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de +Cattaro, dont la principale était en état de soutenir un siége avec +moins de troupes qu'elle n'en contenait. + +«Le prince Eugène m'ayant interdit de commencer aucune hostilité, je +m'empresse de rendre compte à Son Altesse de toutes ces circonstances; +elles vous confirmeront sans doute, mon général, dans la nécessité de +garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en +votre pouvoir. + +«Veuillez bien agréer l'assurance de la très-haute considération avec +laquelle j'ai l'honneur d'être,» etc. + + +EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR À S. A. I. LE VICE-ROI. + + «13 mars 1806. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Écrivez à Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova +jusqu'à Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localités que j'ai +cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du +moment qu'on sort de Goritz et qu'on a monté la vallée de l'isonzo, il +devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de +voitures. Ainsi, dans toute la vallée de l'Isonzo, on ne peut arriver à +Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part +d'Isonzo, c'est-à-dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est-à-dire +par Palmanova. S'il en était ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le +chemin d'Udine à Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont +fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est +point une place de dépôt. Ce serait une place qui renfermerait tout le +système défensif à établir dans la vallée; mais, pour cela, il faut des +localités faites exprès. S'il était impossible de trouver un site qui +fermât la vallée qui conduit de Caporetto à Cividale, alors un simple +fort dans une belle position, le plus près possible de la frontière +ennemie, pourrait suffire. Ce fort, maîtrisant la grande route, gênerait +toujours d'autant les opérations de l'ennemi, les surveillerait et +servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placés pour défendre +le débouché de Caporetto. Il serait nécessaire de reconnaître la Chiusa +vénitienne, qui se trouve située entre la Ponteba et Osopo. +Existe-t-elle? est-elle en bon état? Que faut-il faire pour la mettre +dans le cas de fermer tout à fait la vallée et de servir d'avant-poste +à Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 18 mars 1806. + +«Je vous envoie, monsieur le colonel général, l'extrait d'une lettre de +Sa Majesté l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle désire que +ses ordres soient remplis le plus tôt possible. Il sera nécessaire que +vous fassiez un mémoire bien détaillé sur l'objet des demandes de Sa +Majesté, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette, +conformément à ses ordres. + +«Je serais bien aise, monsieur le colonel général, que vous profitiez de +votre séjour à Udine pour surveiller les travaux qui ont été ordonnés à +Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport +sur ces travaux, auxquels Sa Majesté met beaucoup de prix, et je +trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur +ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Munich, le 17 avril 1806. + +«Je profite, général, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour +envoyer à votre corps d'armée pour faire exécuter un ordre de l'Empereur +que lui transmet le ministre du Trésor public, ainsi que vous la verrez +par la lettre ci-incluse. + +«Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter à +m'écrire toutes les semaines par la poste, par Vérone et Trente, et à me +donner des détails, tant sur votre position que sur votre corps d'armée; +car vous n'êtes que détaché sous les ordres du vice-roi, et vous faites +toujours partie de la grande armée. D'ailleurs, mon cher Marmont, +l'amitié que j'ai pour vous me rend précieuse votre correspondance. + +«Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld, +relativement à nos affaires avec la cour de Vienne. À la fin de sa +lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fondé. + +«Les différents décasteres sont effrayés des rapports qu'ils reçoivent +sur les propos que les agents autrichiens attribuent à l'état-major du +général Marmont et aux généraux qui composent son armée. Ces propos +annoncent la prochaine entrée de nos troupes dans la Carniole. Je ne +vous fais part,» etc. + +«C'est à vous seul, mon cher général, à juger si cela a quelque +fondement. Nous sommes à la vérité sur nos gardes; je conserve Braunau. +Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.» + + +BERTHIER À MARMONT. + + «Munich, le 22 avril 1806. + +«Une note que je reçois de M. de la Rochefoucauld, général, m'oblige à +vous expédier de nouveau un de mes courriers. + +«Il me demande: 1° _Le général Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la +partie des États héréditaires autrichiens situés entre l'ancienne +frontière et la rive droite de l'Isonzo?_ + +«2° _Les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale sont-elles que +l'on frappe de réquisitions ce pays?_ + +«J'ai dû provisoirement répondre que je ne savais pas que vous eussiez +l'ordre d'occuper les pays appartenant à l'Autriche, sur la rive droite +de l'Isonzo. + +«Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on +continue à faire des réquisitions sur le territoire autrichien, ce que +le cabinet de Vienne réclame comme une contravention à l'article 22 du +traité de paix. + +«Je vous prie, général, de me faire connaître les ordres que vous +pourriez avoir reçus de l'Empereur directement, et qui seraient +contraires aux dispositions du traité: je vous demanderai également +quelques détails sur votre position à l'égard du territoire autrichien +et de la ligne militaire que vous devez occuper conformément au traité. + +«Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on +frappe encore des réquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est +évidemment contraire au traité. Je vous prie de me donner des +éclaircissements sur cet objet, afin que je puisse répondre à M. de la +Rochefoucauld.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Varèze, le 2 juillet 1806. + +«Vous aurez sans doute été prévenu que le général Lauriston, attaqué par +des forces supérieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le +général Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie +par mer le 60e régiment. En conséquence, vous voudrez bien envoyer en +Istrie le 18e régiment d'infanterie légère, en gardant son dépôt et les +hommes qui ne sont point à l'école de bataillon à Pardenone, où se +trouve en ce moment le régiment. Aussitôt que les événements deviendront +plus tranquilles de ce côté, ce régiment vous rentrera probablement. + +«Je rends compte du présent ordre à Sa Majesté. + +«Sur ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Monza, le 12 juillet 1806. + +«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, avec une +lettre de Sa Majesté, la copie d'un décret qui vous nomme général en +chef de l'armée de Dalmatie. L'intention de Sa Majesté est que vous +partiez vingt-quatre heures après la réception de sa lettre. Votre +premier soin sera de dégager le général Lauriston. Vous vous ferez +suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e régiment d'infanterie +légère, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre +régiment. Je dis _si vous le jugez convenable_, car vous allez avoir à +Zara le 60e régiment, qui est porté à trois bataillons, mais qui, +d'après les ordres de Sa Majesté, doit être réduit à deux bataillons de +guerre, et les troisième et quatrième bataillons doivent être renvoyés +en Istrie. Le troisième bataillon de dépôt du 18e régiment d'infanterie +légère reviendra dans le Frioul. Vous emmènerez avec vous votre chef +d'état-major, votre général d'artillerie, votre commissaire ordonnateur +en chef. Il y a en Dalmatie un général du génie, mais vous ferez bien +d'emmener le colonel qui commande en ce moment le génie du deuxième +corps sous vos ordres, et deux officiers du génie. Vous pourrez emmener, +si vous le jugez nécessaire, deux officiers supérieurs d'artillerie et +quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de +canonniers au grand complet et six ou huit pièces de campagne. Je vous +engage à les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six +lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous +emmènerez vos différents chefs de service, et surtout ce qui concerne +les hôpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous +emmènerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme; +le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majesté désire que vous +pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus +de ce que le général Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de +guerre du 60e régiment, deux bataillons de guerre du 18e léger, un des +chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en +marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons. +Cependant l'intention bien formelle de Sa Majesté est que, lors de votre +arrivée à Zara, si vous apprenez que Raguse a été dégagé par le général +Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous +verrez, d'après la copie des instructions que vous enverra l'état-major +général, et que j'avais donnée par ordre de l'Empereur, que les deux +bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destinés pour le +corps d'armée du général Lauriston. Sa Majesté ne me dit pas que vous +devez emmener des généraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en +Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un général de division +ou un général de brigade, suivant que vous le jugerez convenable. + +«Sa Majesté ayant nommé le général Lauriston gouverneur de l'Albanie et +de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernière lettre, il continue +à ne pas faire partie de l'armée de Dalmatie. Cependant, pour le bien du +service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble. + +«Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre départ, par votre chef +d'état-major, l'état de situation bien détaillé du corps d'armée que +vous laissez dans le Frioul. + +«Le chef d'état-major général vous adressera la situation des troupes en +Dalmatie.» + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +LIVRE QUATRIÈME.--1799-1800. + + +Expédition de Syrie.--Conférence avec le général Menou.--Alexandrie +fortifiée.--Flottille envoyée au corps expéditionnaire en +Syrie--Conséquences de l'insuccès à Saint-Jean-d'Acre. + +Les pestiférés et les prisonniers.--Insurrection dans la province de +Bahiré.--Flotte turque à Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à +Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet). + +Le général en chef prend la résolution de rentrer en France.--Son +départ.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Débarquement à +Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à Paris (octobre 1799). + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIÈME. + +Berthier à Marmont, de Gaza. + +Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. + +Berthier à Marmont, de Jaffa. + + -- -- de Saint-Jean-d'Acre. + +Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + -- -- d'Alexandrie. + + +LIVRE CINQUIÈME.--1799-1800. + +Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures +administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Réunion de l'armée de +réserve à Dijon.--Situation des armées française et autrichienne. + +Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficultés +immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les troupes françaises sur +les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin +1800).--Charge de Kellermann. + +Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de +Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de +Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin). + + +LIVRE SIXIÈME.--1800-1804. + +Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune +remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en +Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26 +décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre +1800).--Entrée à Vérone. + +Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au +général en chef.--Le colonel Sébastiani.--Démolition des places +fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust. + +Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique +(1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont +inspecteur général d'artillerie.--Message du roi +d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les +côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats. + +Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans +le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le +général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht. + + +LIVRE SEPTIÈME.--1804-1805. + +Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection +générale.--Établissement du camp.--Conditions +locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des +maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal? + +Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État +sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours +d'étrangers.--Députation des magistrats +d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée. + +Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à +faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire des +marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il +est remplacé par le grand pensionnaire. + +Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur +conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de +Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des +habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués. + +Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs +d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'armée débarque.--Elle +est dirigée sur le Rhin. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIÈME. + +Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris. + + -- -- de Paris. + + -- -- de Paris. + +Le grand chancelier de la Légion d'honneur à Marmont, de Paris. + +L'ambassadeur de Sémonville à Marmont, de la Haye. + +Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris. + + -- -- de Paris. + +M. de Sémonville à Marmont, de la Haye. + + -- -- de la Haye. + + -- -- de la Haye. + +Berthier à Marmont, de Paris. + + -- -- de Boulogne. + + -- -- de Boulogne. + + -- -- de Boulogne. + + -- -- de Boulogne. + + +LIVRE HUITIÈME.--1805. + +L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'électeur de +Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'armée +autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le caractère.--Disposition +de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et +Murat--Ney au pont de Gunzbourg. + +L'Empereur à Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi +cerné.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les +nouvelles fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et +étrangères.--L'armée sur l'Inn. + +Marmont dirigé sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'armée sur la +rive gauche du Danube, à Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à +Dürrenstein.--Marmont à Leoben à la rencontre de l'armée de l'archiduc +Charles.--Bataille de Caldiero: Masséna contre l'archiduc. + +Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine +Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de +l'archiduc Charles. + +Marmont prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de +l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et +le pont du Thabor: Lannes et Murat. + +La surprise du pont décide la direction de la campagne.--Bataille +d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne. +L'armistice. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIÈME. + +Berthier à Marmont, de Paris. + + -- -- de Paris. + + -- -- de Paris. + + -- -- de Strasbourg. + + -- -- d'Ettlingen. + + -- -- de Donauwert. + + -- -- de Donauwert. + + -- -- d'Augsbourg. + + -- -- d'Oberfullen. + + -- -- de Munich. + + -- -- de Braunau. + + -- -- de Laynbach. + + -- -- de Lintz. + + +LIVRE NEUVIÈME.--1805-1806. + +Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le fort de +Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Conséquences +de la violation du territoire prussien: détails.--Grätz.--Ordre +d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes. + +Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les +enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps +d'armée de Marmont à Monfalcone et à Sacile. + +Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière italienne +contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à Caporetto, à +Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à Milan. + +Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacité +des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il +prend possession de Raguse.--Le Monténégro: son organisation. + +Le système constitutionnel se soulève contre Lauriston.--Description de +la place de Raguse.--Lauriston assiégé.--Molitor et Marmont viennent à +son secours.--Étonnement de Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à +la porte. + +Le général Thiars; anecdote.--Dandolo à Zara: son importance +affectée.--Fêtes et visites à madame Dandolo. + + +CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIÈME. + +Berthier à Marmont, de Braun. + + -- -- de Schoenbrunn. + + -- -- de Schoenbrunn. + + -- -- de Schoenbrunn. + + -- -- de Schoenbrunn. + + -- -- de Schoenbrunn. + + -- -- de Lintz. + + -- -- de Lintz. + +Le prince Eugène à Marmont, de Vérone. + +Berthier à Marmont, de Munich. + + -- -- de Munich. + +Le prince Eugène à Marmont, de Milan. + +Le général Molitor à Marmont, de Macarsa. + +Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur à S. A. I. le vice-roi. + +Le prince Eugène à Marmont, de Milan. + +Berthier à Marmont, de Munich. + + -- -- de Munich. + +Le prince Eugène à Marmont, de Varèze. + + -- -- de Monza. + + +FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIÈME. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE *** + +***** This file should be named 27976-8.txt or 27976-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27976/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald +Lévesque (HTML version) and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse + +Release Date: February 3, 2009 [EBook #27976] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald +Lévesque (HTML version) and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica + + + + + + +</pre> + + + +<br><br> + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<hr class="short"> +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> +<hr class="short"> + +<h3>TOME DEUXIÈME</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + + + + +<h2> +MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<hr class="full"> +<a name="l4" id="l4"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE QUATRIÈME</h3> + +<p class="mid">1799--1800</p> + +<p>SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général +Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps +expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à +Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les +prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à +Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22 +juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend +la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation +dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à +Paris (octobre 1799).</p> + +<p>On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands +embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un +bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me +rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les +surmonter et les vaincre.</p> + +<p>A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie. +Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de +rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me +comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est +un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards; +on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la +guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs +accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que +je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui, +plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un +novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel +et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus +l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au +contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon +parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est +presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.</p> + +<p>Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il +appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement, +me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des +provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de +les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à +Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources +destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou +de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à +époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre +davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa +provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui +remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa +à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le +commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général +en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours +de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il +conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce +mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des +habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce +mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou +choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle +n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas +l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de +chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il +se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa +nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de +l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa +heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de +dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire +dispenser.</p> + +<p>Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de +pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte, +destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et +administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du +deuxième arrondissement.</p> + +<p>Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il +avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le +général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le +commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les +lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes +toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de +promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette, +afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de +manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à +Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la +ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui +déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand +point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai +d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru +leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer +l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement +m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il +s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui +devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part, +l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il +devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par +les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu. +Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que +je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât +jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui +deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant +tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile. +Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les +mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés, +etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une +heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier +parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que, +dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement +important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans +autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me +suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent +mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je +reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée +m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète +l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à +Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du +résultat de mon voyage.</p> + +<p>J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais +compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de +barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils +persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et, +les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt +retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me +déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de +l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous +les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc., +s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent +tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le +trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi, +et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on +attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour +pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent +heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois +d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je +pouvais être tranquille sur l'avenir.</p> + +<p>Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à +faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver +également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de +bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables +pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et +immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de +l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de +compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait +pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine, +on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de +toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc +nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une +place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à +l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient +très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de +préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux +hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas +indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand +mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et +j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit, +s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes +facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans +doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à +ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe; +et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un +pareil désordre: l'armée eût été perdue.</p> + +<p>Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours +avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au +courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un +ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens, +et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne +doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position +difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France, +de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la +garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que +sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux +officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major, +je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du +jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau +déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on +travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La +journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat +recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son +travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était +de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint +constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement +utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à +très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel +au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste +diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la +nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée, +il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se +manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe +d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés +s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout +obtenir d'eux.</p> + +<p>Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien +approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte +d'Alexandrie était transformée en une place forte.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à +l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous +les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de +Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée; +car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle +a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre +eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des +montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait +réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était +assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était +au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs +fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas +les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi +sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous +serions apparus au monde avec la puissance du destin.</p> + +<p>L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle +avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée +devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette +campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en +acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de +Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie +de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra +d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division +coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le +génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels +on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux, +encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes +montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17 +avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et +mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien +comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour +vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes +troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la +quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique, +que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes +les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses +qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de +succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.</p> + +<p>On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions: +l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite, +et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien +gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis +complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me +laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier. +Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet +égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences +qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps, +les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose +le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité, +car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés, +ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre +les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments +horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles +circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et +d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches +n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité +envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de +ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir +ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on +fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à +faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un +sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se +borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce +n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre +des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la +liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le +premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir +assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux +yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut +mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un +jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!</p> + +<p>Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la +conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet +d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre +chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il +était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les +circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux, +on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute +la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa +alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux +opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un +autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir +de la même manière en circonstance semblable.</p> + +<p>Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection, +promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici +à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout +à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé +par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il +savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du +feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette +mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les +habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une +faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur +servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés. +L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait +combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois +mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient +des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la +garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de +canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et +résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre +pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir +lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent +l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se +faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi +dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du +courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas +blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des +révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé +au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda, +après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se +retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne +française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment +de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons +lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte +d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance +se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés.</p> + +<p>Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les +accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté +beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale +de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des +Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il +mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je +veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de +Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement +composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les +habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec +Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont +ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur +retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je +m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais +pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère. +À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la +peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et +je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les +faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital, +on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun +autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se +trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne +peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air +cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité, +sa propagation et sa durée.</p> + +<p>J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout +l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées +par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua. +L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à +l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté +d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on +m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua, +commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent +mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma +force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à +Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une +nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de +plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on +devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans +cesse dans la vie publique.</p> + +<p>Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois +très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas +avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes; +excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout +ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches +si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée; +réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son +retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres +Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de +Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit +supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui +donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la +jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour +la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation +nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition +de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de +l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce +mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un +pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions +entrés.»</p> + +<p>Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut +tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de +camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier +distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut +regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient +la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles; +elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os +qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe; +après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de +la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit +sortir, et il fut guéri.</p> + +<p>Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant. +Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à +l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes +choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il +avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas +praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et +se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient +dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions +et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là +sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur +infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly +raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans +l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse. +Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins +avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque +chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance +singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé +en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait +alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre +était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues +le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le +corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères, +tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient +s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le +même jour, sur une terre barbare.</p> + +<p>J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de +Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot +spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse +et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita +pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette +disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche +prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait +dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre, +et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens +qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient +reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à +l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.» +Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le +général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver +favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est +praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle +pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur +la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste.</p> + +<p>L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort +aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires. +Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y +pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été +constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près +rien payé.</p> + +<p>La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates +et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient +habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à +jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour +leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des +escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus +n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter +deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle +des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la +station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates, +qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié +avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux +premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et +combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais +distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores, +dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort +exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance +des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et +d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré, +avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour +balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus +tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents +services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le +composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour +lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs +jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint +l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus +appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus +grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique +inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des +soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de +poitrine.</p> + +<p>Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la +réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à +coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet), +une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant +Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se +porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort +d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme +la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur +leur résistance.</p> + +<p>Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les +postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la +marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir +les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la +garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris. +J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général +Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des +contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une +autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest +d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir. +Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze +mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la +circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille +hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans +organisation, composées presque en totalité de vieillards ou +d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et +appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire +et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce +que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée +du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle +eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le +lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une +lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart, +m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et +occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute. +Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à +l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais +attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le +siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en +mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour +au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui +donner des nouvelles de l'ennemi.</p> + +<p>Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de +mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une +attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute +avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des +munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais +pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant +tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour +animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre +se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses +portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé. +J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il +marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le +bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement +de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi +resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en +avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne +semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en +chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un +moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de +la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général +Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement.</p> + +<p>Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui +cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en +détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans +lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la +garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur +Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un +véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne +fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un +grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les +ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me +résignai.</p> + +<p>Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa +gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer, +occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour +emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant +sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta, +le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la +cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et +l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie +des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent +dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce +point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés +de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les +fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que +l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de +la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon +pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des +troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient +encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille +prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force +d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit +prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même +temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près +de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace +désagréable.</p> + +<p>On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se +défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La +dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina +ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre +avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une +résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés +dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents +auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils +sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on +leur donna et moururent presque tous à l'instant même.</p> + +<p>Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple +de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de +très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla +se loger à la partie postérieure de la jambe.</p> + +<p>Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de +communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les +parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du +blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois +que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un +véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des +circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en +Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à +défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être +coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général +Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son +intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des +affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec +Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque. +La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne +fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il +soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith +tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant +la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en +faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement +pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il +est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours +animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa <i>fuite du Temple</i>, +sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de +Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un +très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de +célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis +une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha +prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel +d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques +Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et +soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte, +masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je +choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant +anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de +marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney +reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de +nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit +toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson +de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en +Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse +traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»</p> + +<p>Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le +général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les +gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris +de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis +demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à +Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses +équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait +les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port, +en état de naviguer, les frégates la <i>Muiron</i> et la <i>Carrère</i>. Me +faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me +dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je +compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à +prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait +jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant +d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les +gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance, +sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le +fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce +gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se +maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la +destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour +retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle +l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la +fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce +moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à +aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains +capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à +une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles +entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps +et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma +présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui +lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y +aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut +tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en +sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les +dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement. +J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du +nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des +progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de +partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»</p> + +<p>J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui +m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage. +On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de +départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux, +l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans +ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler +la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des +Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre +dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais +Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je +continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois +son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort +recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil. +Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec +les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais +éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service +me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de +la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney +trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son +vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais +déplacé. La frégate la <i>Carrère</i> profita immédiatement de son absence +et se réunit à la <i>Muiron</i> dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le +général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage +dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ +pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de +consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était +délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un +mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses +continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous +faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était +venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un +aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le +vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à +l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement +l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était +venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir +Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il +était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir +immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.</p> + +<p>Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de +l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva +sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses +aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les +autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes +et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le +général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le +remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des +généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix, +compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse. +Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant +éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de +le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait +cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir. +Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde +les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa +haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général +Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint +quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon +commandement.</p> + +<p>Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou, +j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et +sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de +sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23 +fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les +avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles +destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles +pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles +devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un +événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation +d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette +prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve. +Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres +hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un +sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher +vivement.</p> + +<p>J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme +estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le +général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire +sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances +favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le +général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des +armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et +où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la +conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu +porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un +titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort +malheureux: tout lui est refusé.</p> + +<p>On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il +fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les +mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme +tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de +l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un +service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la +chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place +d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que +l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir; +il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque +à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent +impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il +soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous +occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand +secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus +simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des +frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage +refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces +hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la +marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser +embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre +et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part +des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés +pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il +monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port; +mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est +précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce +malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait +presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se +jette dans une barque et monte précipitamment sur la <i>Muiron</i>, qui +était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y +entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à +fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en +chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le +lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que +vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui +manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir +d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement, +pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée; +je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis +que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»</p> + +<p>Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui +parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon, +de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et +il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les +rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles, +prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de +douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux +mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à +l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une +révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il +ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut +le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à +Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de +lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais +j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le +bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.</p> + +<p>Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable +bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la +sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle +avec celle-ci.</p> + +<p>Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus +vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais +nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans +bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos +yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée +toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main +divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce +qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte. +Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes +pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si +les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux +circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever +à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois +volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une +seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule +chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré? +Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque +que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence +nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent +l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis +à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une +route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi +d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?</p> + +<p>Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le +commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les +circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le +répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial +d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement; +c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de +se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.</p> + +<p>J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux, +j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité, +et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des +sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces +illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.</p> + +<p>Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la <i>Muiron</i>: +Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides +de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur +la <i>Carrère</i>: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos +officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait +embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef, +qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons +marcheurs.</p> + +<p>La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande +discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent +jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la +direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires, +l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en +Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent +retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de +l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les +nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur +cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y +rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce +qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles +rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à +suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et +offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants +très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément +contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et +contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à +espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents +dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous +sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous +allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant +les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les +calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours +et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap +d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour +parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous +faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la +nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos +pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne +répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la +direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant +de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la +Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est +extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les +effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de +navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on +put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin; +il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière +ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au +hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent +d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions +arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait +donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous +aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche +aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit +dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas +être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et +naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force +de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière +ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être +aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines +de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la <i>Carrère</i>, +sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la <i>Muiron</i>, +toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on +aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps +d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la +petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et +nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud +de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous +évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant +sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de +la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on +pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même +sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon +de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter +avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit +compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la +France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous +relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un +grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un +homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais +en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille +devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation +plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. +Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la +maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les +environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais +revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il +n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il +n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par +système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse, +c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas +donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est +écarté de cette doctrine commode.</p> + +<p>Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant +calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous +dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître +l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De +même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit +désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort, +comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu +de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain +soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous +distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous +amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et +sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil +couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir +distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu +de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put +juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette +circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique. +Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il +y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour +lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa +proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les +difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait +mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement +modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna +donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger +sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le +suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et +dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas +mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir. +Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon, +nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous +en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de +canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le +bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après, +les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le +travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des +bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de +nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de +l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre. +Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous +trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut +s'exprimer, mais elle peut se comprendre.</p> + +<p>Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous +avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin +nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel +changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un +succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il +était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand +nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse +et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise, +précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que +nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre +départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions +probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se +continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant +de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils +sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées. +En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon, +et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui +redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se +précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance +accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner +des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand +danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement +encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur +Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la +population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on +veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par +la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut +éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que +le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune +autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent, +montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès +lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays +en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de +préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est +déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une +espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui +faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina +sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et +ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte +reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même +l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.</p> + +<p>Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez +promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une +apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre +ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et +quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans +doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux, +et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de +suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des +choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris; +soyez-y bientôt.»</p> + +<p>Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France: +cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout +entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du +salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État +n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de +Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les +hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et +la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce +prodige ne pouvait plus se renouveler.</p> + +<p>La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la +Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà +ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte, +la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à +l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par +l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent +encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion +ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et +ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa +ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir +qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en +réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire +de tous, pouvait sauver.</p> + +<p>Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de +camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes, +Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes +pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de +l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à +Fréjus, et se mirent en route pour Paris.</p> + +<p>Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous +allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand +fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la +santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui +avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de +ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi +des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la +colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se +rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente +jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis +de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas +un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés +de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris.</p> +<br><hr> +<a name="c4" id="c4"></a> +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> + +<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE QUATRIÈME</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.<span class="rig">«Gaza, 29 décembre + 1798.</span></p><br> + +<p>«Nous voilà à Gaza, mon cher général, après avoir traversé soixante +lieues de désert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha +avait eu la bêtise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris +en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvés dans la +brèche. Ils nous ont laissé également de la poudre et des vivres. +Arrivés à Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes +d'infanterie de Djezzar se sont retirés aussitôt que nos dispositions de +les attaquer ont été faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y +a eu trois ou quatre hommes blessés de part et d'autre, trois tués à +eux, et un à nous.</p> + +<p>«Nous avons, à Gaza, un très-bon fort dans lequel étaient cent +cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de +poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabotés.</p> + +<p>«Nous trouvons ici un pays qui ressemble à la Provence, et le climat à +celui d'Europe.</p> + +<p>«Vous avez dû recevoir, par le général Andréossi, les relations de +toutes nos affaires.</p> + +<p>«Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher général, et croyez à l'amitié +et au désir que j'ai de vous revoir. J'espère que nos affaires iront +bien ici.</p> + +<p>«On dit que les troupes de Djezzar nous attendent à Jaffa. Nous le +désirons plus que nous ne le croyons.»</p> +<br> +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig">«Alexandrie, 15 janvier 1799.</p><br><br> + +<p>«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse; +vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire +ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la +quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou +malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à +coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la +quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les +grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à +part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette +différence.</p> + +<p>«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont +un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à +eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.</p> + +<p>«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local +dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert +à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est +telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque +de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen +Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait +bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le +commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici, +a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien +organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses +moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver: +son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste. +L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai +établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le +commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais +que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.</p> + +<p>«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette +institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire +de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement +difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands +obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de +faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas +les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme +votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le +contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine +établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y +déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations +avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il +n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il +soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de +Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.</p> + +<p>«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que +je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un +jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si +vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à +Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur +sera impossible de déserter.</p> + +<p>«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants +du pays.</p> + +<p>«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur +pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je +lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus +de nos besoins.</p> + +<p>«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans +la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli +son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la +presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits +d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements, +qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes +d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze +pieds de là.</p> + +<p>«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle +du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en +tirer parti.</p> + +<p>«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des +Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous +espérons la découvrir.</p> + +<p>«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés +de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait +sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe, +lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais +paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense +pas qu'ils l'aient aperçue.»</p> +<br> +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «9 mars 1799.</p><br><br> + +<p>«Nous voilà maîtres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position +militaire assez bonne, entourée de murs et flanquée de tours: environ +quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons +établi nos batteries; ils n'ont fait aucune réponse à deux sommations. +La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire +la brèche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a été passé au +fil de l'épée; le pillage a duré vingt-quatre heures, malgré tous les +efforts que nous avons faits pour l'arrêter: les lois de la guerre le +permettaient. Nous avons trouvé dans cette ville une vingtaine de pièces +de campagne toutes neuves, environ soixante pièces garnissant les +remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les +frégates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouvé plusieurs +bâtiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes maîtres de +Jaffa, nous en avons déjà pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre, +portant des vivres et des munitions.</p> + +<p>«Nous avons eu environ trente hommes tués et environ cent cinquante +blessés. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos +troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies +continuelles que nous avons eues à la sortie du désert. Nous nous +disposons à poursuivre notre ennemi, et bientôt nous serons devant Acre.</p> + +<p>«Vous acquérez aussi une gloire particulière et qui a des droits bien +réels à la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pénible que +vous occupez.</p> + +<p>«Je désire que les événements politiques nous réunissent dans le pays où +nous avons des intérêts si chers.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT</p> + +<p class="rig"> «29 mars 1799.</p><br><br> + +<p>«Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une +assez bonne enceinte et un bon fossé; nous sommes sur le glacis, et +bientôt nous serons dans la place. Nous habitons un pays très sain et où +les subsistances abondent de tous les côtés. Nous avons reçu avec grand +plaisir des nouvelles de France; la révolution de Naples est +très-importante relativement à notre position dans ce pays.</p> + +<p>«Nous avons perdu, dans la tranchée, les adjudants généraux Laugier et +Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous +regrettons.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «30 avril 1799.</p><br><br> + +<p>«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement +malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes, +vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de +Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir:</p> + +<p>«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les +contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à +Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à +payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent +hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir +à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude.</p> + +<p>«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour +envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite +distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette +augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents +Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp, +trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans +pitié.</p> + +<p>«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le +citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il +négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une +résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le +commissaire des guerres, le payeur et quelques employés.</p> + +<p>«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait +par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit +huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des +malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le +lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce +malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois +compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du +chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec +le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés, +car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de +Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et +six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué +ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen +Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur +fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose +très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion +de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait, +ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au +moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à +lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des +habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et +joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés +auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui +on y trouvera peut-être plus de difficultés.</p> + +<p>«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de +partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits +réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour +acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison, +qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus +grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée +subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au +moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont +déterminé à prendre un autre parti.</p> + +<p>«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ +trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par +le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi, +pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai +ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit +nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste; +enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes +réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de +s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour +l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux +révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les +déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche +d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre.</p> + +<p>«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a +environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis. +Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande +armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils +se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance. +J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me +les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille +hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que +cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à +l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche +d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois +quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.</p> + +<p>«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute +exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort +dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais, +s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du +mal.</p> + +<p>«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux +Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une +langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à +l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui +elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager, +l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes +espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos +caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais +employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends +sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats, +des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.</p> + +<p>«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous +remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me +destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je +puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter +quelque chose à mes moyens en troupes.</p> + +<p>«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici +dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais +le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a +armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher +encore à trouver quelques hommes.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «Alexandrie, 6 mai 1799.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements +qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les +désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me +suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter +encore.</p> + +<p>«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au +citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon. +Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour +Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de +canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat +s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen +Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira +à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui +environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a +pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y +a eu au moins quinze cents feddams de brûlés.</p> + +<p>«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille +hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car +tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu +des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce +combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui +des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable. +Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer +l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef +et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur, +les ont fanatisés d'une manière horrible.</p> + +<p>«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir +lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma +disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore +deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il +ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour +anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour +se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut +en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir +utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de +l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je +peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la +même position que Crassus au milieu des Parthes.</p> + +<p>«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des +secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut +rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre +un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:</p> + +<p>«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en +laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de +canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort +de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.</p> + +<p>«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait +laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade +Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute +importance de protéger.</p> + +<p>«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller +brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés. +Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre, +par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se +trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se +présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante +hommes dans le fort et se retireraient ici.</p> + +<p>«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé; +j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français, +et enfin tous les vivres existant à Rosette.</p> + +<p>«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette +toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et +de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.</p> + +<p>«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout +ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la +rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour +punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier +détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer. +Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place +d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais +plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le +dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma +garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent +d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur +les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître +d'un jour à l'autre.</p> + +<p>«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère +cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur +tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El +Messiri et du commandant turc.</p> + +<p>«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à +l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je +n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai +trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de +tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de +longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous +travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la +fédération de 1790.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «Alexandrie, 7 mai 1799.</p><br><br> + +<p>«Je n'ose encore crier victoire, mon général, car nous avons encore +quinze jours critiques à passer; mais tout va pour le mieux, et la peste +est toujours à son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les +morts peu fréquentes. La maladie se traite fort régulièrement, et le +citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons +point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes +seulement ont été atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, après +les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se +développe pas davantage, nous sommes sauvés. Je serai payé amplement de +mes inquiétudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir +ce résultat.</p> + +<p>«Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'armée depuis l'affaire +d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succès, nous +sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques +inquiétudes, c'est la pénurie qui a dû se trouver à l'armée par la +contrariété qu'a éprouvée la flottille de Damiette.</p> + +<p>«Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos +dix bâtiments devant le port et quelques bombes de temps en temps.</p> + +<p>«Je presse la rentrée des contributions des provinces de Rosette et de +Bahiré. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espère qu'elle +sera effectuée dans quinze jours.</p> + +<p>«Les travaux du génie sont dans la plus grande activité, et, afin qu'ils +ne soient pas suspendus, j'ai emprunté à deux ou trois particuliers une +somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur +les premiers fonds des contributions.</p> + +<p>«Je suis dans l'impossibilité de mettre en activité les travaux du +canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent +qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer; +vous ne m'avez pas donné d'ordre à ce sujet; le général Caffarelli seul +m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance, +il serait nécessaire que vous augmentassiez les moyens d'exécution.</p> + +<p>«Je viens d'être obligé de faire de nouveaux actes de sévérité contre +les administrations d'Alexandrie. Après avoir bien servi pendant +quelque temps, elles s'étaient relâchées à l'excès. J'ai fait mettre au +phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi +les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux, +ont beaucoup de facilité à se cacher dans ce labyrinthe obscur.</p> + +<p>«Vous avez sans doute appris le mariage du général Menou et son +changement de nom.</p> + +<p>«Tout va fort bien, et nous nous apprêtons à célébrer dignement la fête +du Bahiram.</p> + +<p>«Le citoyen Dolomieu et le général Mauscourt partent ce soir.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «Alexandrie, 14 mai 1799.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon général, de l'insurrection de +la province de Bahiré, du combat que le citoyen Lefèvre leur avait +livré, du fanatisme des insurgés, et des difficultés qui restaient à +surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre.</p> + +<p>«Les choses ont tourné différemment que nous ne l'avions craint; les +révoltés, au milieu du combat, n'ont point été accessibles à la crainte; +mais, lorsque le lendemain ils ont compté leurs morts et leurs blessés, +lorsqu'ils ont vu de belles maisons brûlées, lorsque enfin ils ont +ouvert les yeux, beaucoup se sont dégoûtés de la guerre et sont +retournés chez eux.</p> + +<p>«J'avais écrit aux généraux Lanusse et Fugières pour les prier de se +réunir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitôt +lui-même avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints +à ce que j'avais envoyé de Rosette et à ce qui assistait à Ramanieh, +formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le général Lanusse marcha +avec ces troupes et huit pièces de canon. Il ne trouva que quelques +Arabes des habitants de Damanhour qui s'étaient armés, et mit le feu à +plusieurs maisons. Il eût été plus utile et plus convenable de fusiller +dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grâce par +une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus +parler.</p> + +<p>«Enfin aujourd'hui la tranquillité est rétablie, et je ne perds pas un +instant pour vous rassurer sur un événement qui pouvait avoir des suites +graves.</p> + +<p>«Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperçu une seule voile en mer.</p> + +<p>«La peste avait presque cessé il y a quelque temps. Elle vient de se +remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous +approchons du moment où nous n'aurons plus à redouter ses poursuites.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «Alexandrie, 24 juin 1799.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous +demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient. +Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir +pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais +autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21 +pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai +fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que +j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction, +et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin +décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée +d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester +ce fait.</p> + +<p>«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des +approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le +citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la +navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords. +Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette. +Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été +pillées en route.</p> + +<p>«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de +deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21 +pluviôse, elle est ainsi conçue: <i>Le commissaire Michaud est investi de +toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des +trois provinces</i>. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle +d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de +reproches.</p> + +<p>«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant +Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul +dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le +citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une +frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission.</p> + +<p>«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec +tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un +bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne +l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant +qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de +faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un +officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout +ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le +projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi +ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers +qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine +marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un +homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste.</p> + +<p>«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la +position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent +et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même +le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont +insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la +dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de +quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ +quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous +remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre +cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt: +c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes +gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et +les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces +et protègent les travaux du canal!</p> + +<p>«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des +détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à +Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction +faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six +cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes +et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique +j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il +n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité.</p> + +<p>«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas +où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante +hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de +Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait +donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il +faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon +général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les +sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que +je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de +celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième +arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas +les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée, +permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une +tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que +moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont +le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux +que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une +place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un +développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas +attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du +Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous +m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos +reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi, +en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots +et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont +plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues +ne sont pas promptement augmentés.</p> + +<p>«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous +augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à +défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne +croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de +me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de +toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «Alexandrie, 11 juillet 1799.</p><br><br> + +<p>«Il paraît à l'instant, mon général, une flotte turque de sept +vaisseaux, cinq frégates et de cinquante-huit bâtiments d'un ordre +inférieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix bâtiments.--On estime +qu'elle porte dix à douze mille hommes. Avant que le débarquement soit +effectué, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes +bien disposés, et nous recevrons bien les ennemis.</p> + +<p>«Je fais porter la garnison d'Aboukir à deux cents hommes. Nos magasins +de vins sont en partie épuisés; mais j'en trouverai chez les habitants; +nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez être +parfaitement tranquille.</p> + +<p>«À huit heures, l'ennemi paraît se diriger sur Aboukir; dès ce soir j'en +ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins +dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilité de revenir +promptement devant Alexandrie, à cause des vents de nord-ouest.</p> + +<p>«Dans tous les cas, mon général, comptez sur moi, sur mon zèle et mon +dévouement sans bornes.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p> + +<p class="rig"> «11 juillet 1799.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la +flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé.</p> + +<p>«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me +suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au +débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du +succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients.</p> + +<p>«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris +les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois +cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.</p> + +<p>«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de +débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes. +Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais +beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être +entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car, +pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille +hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je +me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il +faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que +je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant +pour toute cavalerie que quatre dragons.</p> + +<p>«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que, +l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement +favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis +toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une +heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont +nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six +heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le +débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la +sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats +seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions +qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits +bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes, +sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite +de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que +devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel +je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit +nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller +porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est +le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte +dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt +bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au +Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie. +Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état +de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui +ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à +deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien +approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et +bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant +brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour +donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes +disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous +supposons.</p> + +<p>«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour +la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de +tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos +moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles +du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura +rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte +que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»</p><br> + +<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE</p> + +<p class="rig"> «20 juillet 1799.</p><br><br> + +<p>«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi +m'écrit de votre part.</p> + +<p>«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à +hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur +l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la +mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de +canon.</p> + +<p>«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que +c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en +mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire +une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts +sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et +nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze +cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont +aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous +rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de +l'enceinte.</p> + +<p>«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons +beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos +approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement +faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à +nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.</p> + +<p>«La ville est tranquille, et le soldat content.</p> + +<p>«Voilà, mon général, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est +rassurante. Il paraît certain que l'ennemi n'a point opéré de +débarquement convenable de l'autre côté du lac, car il ne peut pas +prendre d'autre route que celle-ci.»</p> +<a name="l5" id="l5"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE CINQUIÈME</h3> + +<p class="mid">1799--1800</p> + +<p>Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 +brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne +d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées +française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de +Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les +troupes françaises sur les bords de la +Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de +Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de +Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de +Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).</p> + +<p>À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en +mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers +lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer. +Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement +des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui +être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet +égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre +immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la +traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À +quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté +des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison +croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un +changement ici est indispensable.»</p> + +<p>Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son +ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour +être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre +arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre +complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et +le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour +l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour, +au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la +couronne.»</p> + +<p>Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et +Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai +beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il +avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et +tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas +comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de +Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et +son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc +Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites, +aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la +société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la +législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le +coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation +d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais +fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la +situation du pays et les changements devenus indispensables pendant +l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie +tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à +Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un +prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour +exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à +la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute +l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se +réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède.</p> + +<p>Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et +surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et +dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de +caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps +anciens.</p> + +<p>Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès +gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient +déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de +part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à +s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le +caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux +avaient raison.</p> + +<p>Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le +nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et +faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en +négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui +inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du +général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté +furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès, +Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le +premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le +succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement +senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la +première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la +possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout +pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence, +il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de +son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre +quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des +officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des +officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus +m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les +casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.</p> + +<p>Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens, +ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le +général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez +grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être +assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures +préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater +d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est +chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte +d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez +les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai +assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et +le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante +personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures, +gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au +Directoire.</p> + +<p>Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17, +et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner: +j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare. +Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit: +«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au +pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y +joindre.»</p> + +<p>En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon +allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la +conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable +entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la +difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux +loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont +le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me +suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la +Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le +général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major +formant son escorte.</p> + +<p>Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur +la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait +monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant +à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui +d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des +Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le +commandement.</p> + +<p>Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de +s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité, +renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment +devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui +les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à +toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les +passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire +même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la +garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier, +président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait +la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du +gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des +Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait +aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du +gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se +rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre. +Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants +et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire +dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses +affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent +comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne +prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa +démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver +le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une +colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps, +eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et +triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de +nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que +sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont +morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de +pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs +noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans +l'oubli.»</p> + +<p>Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission.</p> + +<p>Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si +mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus +tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte +de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle +de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus +l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des +malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il +fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une +suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je +n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte, +son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté +énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter +ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs +publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un +génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie; +c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son +tour.</p> + +<p>Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les +généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents, +restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais, +le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait +avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui. +Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des +auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le +Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui +n'avait pas donné sa démission.</p> + +<p>Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade +d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de +quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit +aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y +rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous +n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris +était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait +sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les +effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la +résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient +disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures +violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.</p> + +<p>Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec +deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On +a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout +à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée +réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé +alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise +et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne +de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu +sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait +arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est +magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement +l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour +sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les +troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général +Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France, +discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit +habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes, +il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général +Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on +vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne +montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr +moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il +recommençait son exclamation.</p> + +<p>Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le +voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la +force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc +appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers +dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la +déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés +çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les +hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler +un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux +Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres, +chargée de proposer les changements nécessités par la situation des +choses.</p> + +<p>On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières +nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne +nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant +les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs: +il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils +le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils +instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout. +D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion +publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en +disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui +reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la +dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain +il était établi au Luxembourg.</p> + +<p>L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta +une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la +conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à +l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce +gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces +belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses +qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive +dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand +Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la +naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son +origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux +le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la +puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce +moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont +pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du +gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et +des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le +répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente +où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les +peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter +sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les +droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain +point, leurs préjugés.</p> + +<p>On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le +mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au +dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à +trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la +nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de +méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le +plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve +de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de +spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et +l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu +marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait +principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous +le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la +politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur +ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants +l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les +appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or, +comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de +diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance +extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu +s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des +chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue +sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul +reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut +restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une +ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les +conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le +comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes +devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne +réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la +manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était +tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce +parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de +personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la +fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans +contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet +égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent.</p> + +<p>Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous +convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement +du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste +souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions. +Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui +seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de +contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés, +dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement, +que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans +sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre +possible le succès de l'ordre politique <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Écrit en 1829.</blockquote> + +<p>Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux +collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait +les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et +le gouvernement consistait en lui seul.</p> + +<p>Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir +entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de +conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le +commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous +les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas +fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et +l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il; +j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier +consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc +nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail +eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai. +Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours +appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des +charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours +compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la +première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit +tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend +presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et +les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse +suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette +époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par +des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé +successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection +sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre +les attelages <i>militaires</i>; je le proposai, et ce changement fut +exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce +service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander +ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de +faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers +d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie +militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante +chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les +compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train +dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers +d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et +de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.</p> + +<p>L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier +consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms +honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous +Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On +revint aux vrais principes de l'administration: une caisse +d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La +Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait +besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants +qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants +se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint +partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls +peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara +du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il +put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à +l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du +premier consul.</p> + +<p>L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en +Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas +alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de +douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en +campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les +payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal +d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement +de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa +valeur. J'avais aussi le diamant le <i>Régent</i> à offrir comme supplément +et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance +auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre +de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre +époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur +expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des +coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un +pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée +par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai +ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon +accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi: +l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent +mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était +insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme +gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses +correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours +rancune aux Hollandais.</p> + +<p>Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux +conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de +parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main +se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec +une admirable constance contre la puissance de la nature.</p> + +<p>Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires +se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un +vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à +cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de +camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des +changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire. +L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous, +général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait +été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au +désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un +soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit +connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous +respirâmes à l'aise.»</p> + +<p>Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes +tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la +raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.</p> + +<p>L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le +général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison +à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce +pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait +été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits +incorporés, et on en composa l'armée de réserve.</p> + +<p>Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de +notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en +personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin, +mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau +général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion +n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc +pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une +campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant +au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en +chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef +d'état-major.</p> + +<p>Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna +commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant +toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée +pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne +connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens, +il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas +à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du +lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa +force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave, +forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau, +devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée +de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.</p> + +<p>Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette +armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un +commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et +mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le +commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait +naturellement à commander plus tard une division; or le commandement +d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour +voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les +troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul +combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec +raison, la différence de l'importance des fonctions du général +commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une +armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la +ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat +ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne +doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les +miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à +franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont, +présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai +confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la +force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un +ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien +décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une +circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés +à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée; +j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des +parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces +fonctions, Gassendi, auteur de l'<i>Aide-mémoire</i>. Je m'entourai de bons +officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel +Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de +ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est +difficile de se faire une idée.</p> + +<p>Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en +Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs +opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et +d'une manière décisive.</p> + +<p>On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de +campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à +tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne, +forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de +l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée. +Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de +Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne +voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour +connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce +système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent +dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach, +avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne +l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats, +où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens +coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et +pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux +parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et +l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes +tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de +Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé +de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de +l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre +anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.</p> + +<p>Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice, +repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière. +Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé +le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient +de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les +opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines. +L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant +avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir.</p> + +<p>Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord +réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce +succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient +voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi +avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de +prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et +leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien.</p> + +<p>Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour +Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances, +et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment +d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne +et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le +Valais et de déboucher par le Simplon.</p> + +<p>Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des +montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez +longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée +autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il +se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette +direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus +tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non +praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le +double.</p> + +<p>Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et +Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si +remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner +par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents. +Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les +trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne +doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col +du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques +postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que +de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut +donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes +commencer nos opérations.</p> + +<p>Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui +composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque +régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son +effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes, +surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets.</p> + +<p>J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter +les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un +service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques +précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin, +creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces.</p> + +<p>La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité +antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en +terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé +dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la +culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de +jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout +remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique +cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance, +on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me +récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs +nous restaient à surmonter.</p> + +<p>Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à +Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du +Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été +prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun +préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été +insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à +l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.</p> + +<p>Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin +d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque +hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et +ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est +séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route, +et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la +moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents +hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.</p> + +<p>Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant +qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en +entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en +avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent +aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort, +hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent +pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du +Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il +fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le +sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable. +Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent, +beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire +exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de +soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà +fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides +par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau, +il ne sera plus bon à rien.»</p> + +<p>Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par +escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se +présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un +pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus +d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour, +commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes +endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta +bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et +reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.</p> + +<p>Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions +lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins. +J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en +entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai +de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la +proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six +caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les +roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du +foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on +trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux +par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait +entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des +hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à +la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.</p> + +<p>Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier +d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque +voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première +opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu +la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à +leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous +tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus +vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans +cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre +la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été +nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec +avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du +rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes, +en gens habiles, de son erreur.</p> + +<p>Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de +l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y +prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait +sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi, +informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait +des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu; +l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique +était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route; +mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut +évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout +l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours +après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.</p> + +<p>Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se +rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la +prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de +Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on +avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros +calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre +côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand +Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était +dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées +depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état +de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une +chose impardonnable.</p> + +<p>L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les +succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au +général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ +douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se +composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et +Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le +Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une +grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes +réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se +rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la +première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de +voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord +de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait +toujours une province autrichienne.</p> + +<p>Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé, +mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est +un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie +existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit +pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.</p> + +<p>Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur +grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources +immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un +certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces +ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu +autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes +entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le +prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au +général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans +vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris, +disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée +d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces +manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger +les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle +manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent +incrédules.</p> + +<p>Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont +l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons +jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès, +fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité +sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le +corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à +Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes, +qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello, +l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès +dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à +Lannes le titre de duc de Montebello.</p> + +<p>Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des +circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents +se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait +sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore +si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par +les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau, +qui ensuite s'abaisse en un moment.</p> + +<p>J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait +construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse, +elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il +fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce +qui causa un assez grand retard.</p> + +<p>L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division +italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose +alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de +deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient +très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille +hommes.</p> + +<p>Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les +divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor; +les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement +du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps +destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait +compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait +pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la +rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si +l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la +Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin +le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et +marchait sur Turin.</p> + +<p>On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment +où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi +volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent +d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des +inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir +sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce +résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut +combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son +ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui, +jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le +contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes +ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de +s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier, +mais, à cette époque, tout devait nous réussir.</p> + +<p>L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô, +s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées +aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant +de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta +toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une +bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée +autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à +Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq +mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de +Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines +de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre +avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais +il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par +moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je +dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une +tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la +rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la +tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la +prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous +ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la +favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre +obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à +embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer, +après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces +démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général +Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans +un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont +ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le +quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je +me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de +Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la +nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une +ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en +marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à +six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un +officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque +générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit +qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu +compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé +le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux +rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et +je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé, +quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont +n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu +déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous +pouvez hardiment croire à la bataille.»</p> + +<p>Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru +que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait +envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de +laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il +envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le +général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté +dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui +seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on +l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les +trouvâmes aux prises.</p> + +<p>À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un +ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau +suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en +écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première +direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il +traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour. +L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le +champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de +Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie, +jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de +Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point +solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et +la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie, +c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre +et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près +droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général +Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de +Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la +cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général +Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas +d'ordre pendant toute la matinée.</p> + +<p>L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le +village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le +fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa +part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor +résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les +attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en +franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été +emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses +réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit +bientôt.</p> + +<p>Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand +obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance +pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans +cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint. +D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre +gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand +désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se +rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs, +se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite, +qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San +Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat +meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces. +L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une +artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été +démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de +faire feu.</p> + +<p>La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un +beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans +cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie, +et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les +deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième +fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans +l'avoir entamée.</p> + +<p>Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle +reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin, +peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques +moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans +ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une +espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut +qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une +nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général, +que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de +canon.»</p> + +<p>Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore +intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la +Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa +division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit +Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le +meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en +batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant +ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du +chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de +l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la +division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon, +et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la +parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après +environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en +avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre +le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais +j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les +grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général +s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la +gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de +huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à +force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à +la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand +tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième +demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les +trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis +pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu +d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord +je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une +grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer +sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et, +immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa +brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le +flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge +eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou +retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise +causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait +mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge +eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour +assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais +la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne +montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann +dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête +desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef +véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée +avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance +avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie +autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre +sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux +français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout +réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.</p> + +<p>Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo. +C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est +passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent +telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres +du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des +troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et +l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des +circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non +pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec +une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la +gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service +qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée +décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia +rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir +évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par +la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa +retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber +son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et +moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été +accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la +consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit +bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La +nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.</p> + +<p>Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec +bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit, +les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et +écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de +Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher +sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure +supposition et invention faite après coup<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. On se retira par où l'on +était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre. +Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre, +si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze +mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait +prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait +été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de +Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de +l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris, +et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le +furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une +pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en +avoir la pensée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> À cette occasion, je conterai un fait curieux. + +<p>Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à +quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre +reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans. +Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut +mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la +moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le +<i>Mémorial</i> le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après, +l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le +sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont +faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux +premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes +les trois se trouvent dans le même volume du <i>Mémorial</i>, avec les +planches. Ce document est fort curieux.<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse.</i>)</span></p> +</blockquote><br> + +<p>Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une +partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures +de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire. +Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que +possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans +sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer +un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des +pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours +auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent +plus.»</p> + +<p>Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à +l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le +germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif +en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation +et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et +obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea +contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où +il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les +qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et +il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra +activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus +il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de +division quand je l'ai connu.</p> + +<p>Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient +capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement +acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la +guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était +souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses +manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.</p> + +<p>Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir +toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit +observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique +dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée. +Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui +n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout, +homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa +bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de +l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout +ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France. +Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre +les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais +défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position +élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques +circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la +fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une +circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber, +tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont +brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs +actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés +avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés +depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à +huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le +premier consul regretta sincèrement le général Desaix.</p> + +<p>Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près +de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les +attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de +reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de +Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me +demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et +je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général +Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé, +me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle +a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu +vas devenir?»</p> + +<p>Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il +voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un +homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses +sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans +ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la +consigner ici.</p> + +<p>L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille +hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit +mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus +petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des +plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde, +et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais +l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps +donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une +bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant +d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de +la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens. +Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources, +quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle +a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter +la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout +rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais, +s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en +trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient +appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à +temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une +seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée +successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai, +des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser. +Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens. +Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux +nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était +détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à +presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.</p> + +<p>Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de +l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon +principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en +communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération +naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la +faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un +autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les +places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée +autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place +était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux +premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La +négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio +serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts +occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous +rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens +de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans +l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité, +réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que +l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France +avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance, +c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans +une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et +couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le +berceau de sa gloire et de sa grandeur.</p> + +<p>Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre +heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la +poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia +partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer +promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait +bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne +pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel +effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas +encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la +guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain: +un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de +son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa +conduite et sa manière d'agir.</p> + +<p>L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont +remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du +rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à +ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un +véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui +promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier +consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le +malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement +les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré +momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté +pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en +connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu +d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur +esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du +sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux +climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient +alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin: +c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique +qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni +en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même; +les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et +ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur +défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une +politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu, +avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un +grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié +fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et +le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que +sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage +que Bonaparte n'a jamais compris.</p> + +<p>En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le +lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons, +dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux +que forment beaucoup d'Italiens.</p> + +<p>La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un +esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au +même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en +disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches, +populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie +et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est +vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être +été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière +à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à +la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et +lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté +d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la +tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec +un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au +Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable +que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système +eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef +suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son +pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.</p> + +<p>Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa +de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne +organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra +dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places +du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la +France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie. +Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous +étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne +pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos +pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À +chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de +l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après +une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez +le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de +former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place +d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour +en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour +renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir +d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général +Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les +projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur +cette vaste et belle conception militaire.</p> +<a name="l6" id="l6"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE SIXIÈME</h3> + +<p class="mid">1800-1804</p> + +<p>Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à +Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de +1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio +(26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre +1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de +Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition +des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de +Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du +culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion +d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi +d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les +côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux +plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de +l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien +d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.</p> + +<p>Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce +commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait +été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en +faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes +avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait +voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les +distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes +avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était +très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne +fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le +commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général +de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans +l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était +juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je +retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois, +avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet +établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre +d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes +créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France +d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit +et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la +circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler +cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de +l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les +voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile. +J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma +disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la +campagne suivante.</p> + +<p>La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore, +et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet. +Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes +infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution, +comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet +comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les +priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient +triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en +consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe; +aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence +de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat, +fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en +grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa +beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à +Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette +garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir +couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de +la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de +la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations +universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y +avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image +d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le +plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller +d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus +distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont +ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté +d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes +réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M. +Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit +beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me +demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le +Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans +tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas +arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de +capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus +décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer +plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole, +qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général +dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence, +tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont, +sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être +disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et +de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la +volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général +illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les +meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités, +au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du +métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de +ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le +prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de +guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans +la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la +reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse, +influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le +sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.</p> + +<p>Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais +bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je +fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts +d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le +plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires +remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était +un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire +connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant +l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir; +l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où +je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune +activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son +successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie; +l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était +accordé.</p> + +<p>Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en +partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un +équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de +moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses +détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après, +l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec +doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de +munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui +est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux +consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même +soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le +général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel +développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai +une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par +l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et +trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve, +habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de +brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma +division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre +et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser +le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette +artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée +qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.</p> + +<p>L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps +composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division +était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps, +indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie +d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval, +pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers +objets.</p> + +<p>Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée +aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle, +admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats +aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le +souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce +chef lui manquait.</p> + +<p>Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote +d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des +Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des +Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce. +Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les +moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le +chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On +le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le +voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le +boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des +équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison +avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il +reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à +Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et +au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici, +par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire +dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les +maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps +après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée +de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa +connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des +familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre +immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la +division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on +lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le +général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute +pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais +officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il +devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps +d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le +commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors +du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi, +ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à +leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la +Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la +deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des +Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800, +pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors +forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent +soixante bouches à feu attelées.</p> + +<p>Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il +avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa +tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés. +Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans +son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était +sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent, +prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses +dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au +delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans +talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a +attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de +la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.</p> + +<p>Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef +d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il +s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous +résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur +l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de +vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le +décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et +qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout +à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre +circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous +l'avions tiré.</p> + +<p>L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements +pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une +simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont +une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette +rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour +opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et +très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la +campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait +vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas +avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait +soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire. +Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec +confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de +Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour +quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des +meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était +appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le +lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à +défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien +appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous +avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien +commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des +succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à +rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français +fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables +offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.</p> + +<p>Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda, +traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du +lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son +cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre; +tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours +du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force. +Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points +indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les +deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne +le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté, +un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est +à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de +Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De +son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages: +c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables. +Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la +manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit, +quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans +l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux +points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en +adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant +deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des +opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils +voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen +de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre +partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou +Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez +grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de +Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je +conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point, +menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que +lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque +pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes +les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les +empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes +ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de +ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous +aurions dix mille hommes de moins à combattre.</p> + +<p>Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de +bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à +Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour +tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir +présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le +corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant +Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de +vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait +son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des +batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le +centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir +l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et +passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir +masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde +ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage. +Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont; +celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son +pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin +son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve +d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger +les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de +l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je +présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération +commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du +général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent +pas funestes.</p> + +<p>Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins +naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore +gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq +heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était +destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure +indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre +le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses +premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une +opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de +connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à +Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu +d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont, +il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son +général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt +pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à +changer des ordres écrits et des instructions positives et +circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est +probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre +sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les +chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le +général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il +n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et +le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire +écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la +cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la +rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la +bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts +de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat. +L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite +de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait +déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé +l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup +de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le +corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de +grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en +chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La +nuit arriva et mit fin à ce combat.</p> + +<p>Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui +faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable +impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène +la plus plaisante et la plus ridicule du monde.</p> + +<p>Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à +table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment, +général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez +ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente +apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit: +«Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de +Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai +connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport +du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a +été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en +faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras +les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te +contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En +avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion +m'a fait rester ici.»</p> + +<p>Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au +général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement +plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une +lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple. +J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur +Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.</p> + +<p>Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par +Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à +une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village +de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts +établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de +l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey +le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les +autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès +complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur +auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières +troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant +nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec +Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les +Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes +destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où +nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.</p> + +<p>Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle +avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes +en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et +chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir +combien peu nous sûmes en profiter.</p> + +<p>Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée +observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus +avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement +prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait +assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un +petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous +servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des +deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la +pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement +après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui +m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge.</p> + +<p>Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et +très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous +indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation +de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient. +Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était +convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui +envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du +jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la +maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle +nous amusa beaucoup.</p> + +<p>L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de +Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans +le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey +fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on +avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger +Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la +rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement, +lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens.</p> + +<p>Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième +armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché +par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de +Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes +venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes +qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il +eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald, +à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée; +mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement +l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle +d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens +furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite +devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son +mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune +manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le +plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades +firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa +faiblesse l'emporta.</p> + +<p>Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir +fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne +devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en +avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille +chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une +seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements +étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été +vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos +forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès +récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences +en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur +l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la +grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à +Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant +par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en +queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne +devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États +héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le +répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité +impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave +n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus +belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a +faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider +Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de +l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos +fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de +la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un +sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il +partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions +toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant +que c'était <i>marcher à la Brune</i>. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa +jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de +cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre.</p> + +<p>J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne. +J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en +Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais +l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je +m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose +assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son +gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus +l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose +sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage +de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes +d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de +ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs +occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand +espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et +laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en +demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde +était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes +préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon, +les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent; +mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si +brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux +étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur +Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage +de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant +Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le +feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu.</p> + +<p>On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la +place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les +portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une +affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et +deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant. +Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par +des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du +15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le +firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq +hommes.</p> + +<p>L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de +vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un +chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir +laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient +présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces +étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait +un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en +Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations, +le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un +armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en +Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général +son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune +l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à +suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de +Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se +retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux +armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui +auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On +convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les +plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des +Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant +de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des +conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient +beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de +les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit, +comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de +mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez +signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par +le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de +notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une +belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il +s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage, +mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des +troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne +pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des +circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée +d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi +dire, aux portes de Vienne.</p> + +<p>Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on +pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette +affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions +consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme +bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le +gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et +lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent +fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières +conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit +sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot, +indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes +demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver +Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger +cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de +nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice, +attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago +étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne +de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces +deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la +cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se +rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette +place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je +ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à +avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec +l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet. +Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de +démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive +gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec +Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant +de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre +heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et +signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en +informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des +transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service +signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il +ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles +paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution +suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos +troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de +manière à y bien vivre et à s'y reposer.</p> + +<p>J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir +le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un +courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans +obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa +conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il +parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien +sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de +parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était +pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il +fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à +coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions.</p> + +<p>--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions +n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour +règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis +l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez +l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le +Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre +reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles +sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me +récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir: +s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions +conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait +connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour +lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les +transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être +respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le +brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies +pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que +vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec +vous.»</p> + +<p>Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille +protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez +moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations +devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires +de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs +personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports +moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé, +et mes manières restèrent constamment froides avec lui.</p> + +<p>Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs +avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit +d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait +démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir +des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour +le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion +d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du +général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa +déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux +de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et +fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait +pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre; +je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les +parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et +remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable, +mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas +une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et +un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul, +voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait, +pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit +dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la +paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en +même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée +d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne, +quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible, +et Mantoue nous fut remis.</p> + +<p>De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places +désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient +être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail +me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces +places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans +le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome +fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve +d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que +rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue. +S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en +seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur +organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une +armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était +anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire +son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour +l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en +fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les +montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se +retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son +matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes +leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des +renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en +campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes +égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour +mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes +de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait +exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de +routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si, +toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je +parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force +soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que +l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée +française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des +approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder +tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps +nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet +d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le +matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les +hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au +printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est +convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place +semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve, +celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance +maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de +départ.</p> + +<p>Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus +particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui +proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la +question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les +démolitions <i>par cette place</i>. Je ne me décourageai pas: je fis un +mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés +plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que, +craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un +courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je +reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la +manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce +moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des +dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me +fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait +échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles +que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre +d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce +souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie, +et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies +furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de +la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle, +enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces +fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises +et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie, +déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand +système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue +résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes +contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant +ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On +fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne +pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des +inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de +quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans +des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait +renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts.</p> + +<p>Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être +défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu +un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la +conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de +1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à +l'existence même de la France.</p> + +<p>On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de +nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés +du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de +manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés, +afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens +principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en +profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant.</p> + +<p>On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné +à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur; +et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord +de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est +qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne +peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe +la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à +l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont +couvertes.</p> + +<p>La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même +complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur +dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des +matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité +livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de +l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la +hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et +les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils +étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait +seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour +soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à +moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de +Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone +et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné, +de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger.</p> + +<p>La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la +moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les +fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec +soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres +nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand +établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai +à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis +à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse, +sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le +voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en +faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut +donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal +de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes +portatives ne pouvaient être construites que là où la population se +livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia +et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et +l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le +temps que je séjournai encore en Italie.</p> + +<p>Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que +chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des +sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la +confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait +d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions +seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la +brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait +servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma +position journalière auprès du général en chef, en raison de mes +fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande +activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande +influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait +pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais +pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle +détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le +plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut +chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en +rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au +général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les +reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se +conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile, +sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour +convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre, +dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de +distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands +généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle +tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature, +qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner. +L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux, +m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené +alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à +commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit +mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter, +comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé.</p> + +<p>Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait +imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière +soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le +plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez +moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres +ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié +d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos +positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter.</p> + +<p>Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je +vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son +existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je +tâcherai d'être juste à son égard.</p> + +<p>Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la +province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à +l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le +régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se +mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son +régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien +gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les +individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du +département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de +Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de +se réfugier chez l'ennemi.</p> + +<p>Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure; +plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il +était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte +avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le +général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur +Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière +avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit +avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de +l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus +humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et +ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date +cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la +bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se +divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef +Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa +gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient +partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut +fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était +l'objet.</p> + +<p>Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa +conservation.</p> + +<p>Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les +injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec +Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager +de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait +général de division, il lui donna le commandement de la superbe +cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général +Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance, +et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à +pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le +commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis, +de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été +confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui +s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les +passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au +système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le +prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en +Allemagne à cette époque.</p> + +<p>Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque +jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant +la seule véritable, il travestissait les conversations les plus +innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a +connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité; +mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses +besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir +par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés +jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la +discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec +sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en +était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence +médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande +persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni +les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger +prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des +pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les +chemins et les arbres garnis de ses victimes.</p> + +<p>En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à +l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui +étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la +conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans +cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui, +jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais +dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce +dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses +expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on +causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le +dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son +usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres. +«Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à +l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si +l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma +politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en +échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait +pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa +famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma +femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust.</p> + +<p>Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au +conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire.</p> + +<p>Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite +fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande +berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté +de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze, +passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite +s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la +voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout +ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne +n'eut la plus légère blessure.</p> + +<p>Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna +sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de +l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût +pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de +perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont +elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé +de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de +les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès +complet auprès de lui.</p> + +<p>J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En +appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il +fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de +l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre +objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés +au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors, +non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il +apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux +objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des +positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la +légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans +l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus +grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux +choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes, +etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci +doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et +faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de +la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit, +de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des +pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit +pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre +le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au +quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de +vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois +calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu +d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de +six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des +étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses +alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez +elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est +important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à +l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements +dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour +empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de +l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres.</p> + +<p>Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des +voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les +vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait +consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai +pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui +présidait aux changements proposés.</p> + +<p>Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le +renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de +tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus +le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une +discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes +principales propositions; mais, comme des choses de cette importance, +touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites +légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le +programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et +à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent +résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et +connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les +principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint +la nouvelle loi de l'artillerie.</p> + +<p>À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte; +il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut +complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait +marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent +fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul +avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation: +quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même +envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des +consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de +quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention. +L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa +hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait +précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier +consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort +longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la +France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être +maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de +l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta: +«Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai +pris racine dans le coeur du peuple.»</p> + +<p>Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant +pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours +enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu +occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai, +je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les +fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des +pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans +ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année +employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le +concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles +l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier +consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents +passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent +satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs +de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut +lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de +Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.</p> + +<p>Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout +s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir. +Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent +créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une +économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement +le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour +l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans +bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute +sagesse marquait chaque pas de l'autorité.</p> + +<p>Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation +civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être, +dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.</p> + +<p>Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet, +défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet. +Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les +observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et +distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y +ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai +avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec +clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier +consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus +grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement +que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs +doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole, +présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une +sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les +esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus +sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une +dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était +abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse +d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez +personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette +discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M. +Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de +ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce +procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.</p> + +<p>Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été +l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées +s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de +faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le +Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente +et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une +république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois +ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des +plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.</p> + +<p>La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs +rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un +seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut +enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva +une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande +encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le +courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de +Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être +qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du +premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas +lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins +intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer +cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il +devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes +supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la +société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée +du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la +cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux +sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution, +devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et, +pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi +l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude +d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des +orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet +de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette +occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége +électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour +voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je +partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais +chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville +et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le +lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à +attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp +à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte +de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut +transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention, +mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas +amolli.</p> + +<p>Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes +compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir +ne s'est pas effacé de ma mémoire.</p> + +<p>Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le +comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était +naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le +général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à +sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier +poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que +celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur +carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y +vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de +laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du +premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de +lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les +plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant +la paix.</p> + +<p>Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle +accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs: +je vais citer un exemple de ces disparates.</p> + +<p>J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé +Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père, +officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa +dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie; +ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y +rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi +le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et +son condisciple, je me trouvais en être le premier.</p> + +<p>Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais, +comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que +l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en +dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite +elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une +guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas, +elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre +et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne, +on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une +nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux +canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des +pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par +semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et +je recevais ses ordres.</p> + +<p>Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un +bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la +même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements +anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les +possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes +garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de +troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et +rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y +suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande +émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés +d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère, +où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi +dire les <i>états</i> de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits +concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits +eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus, +et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance. +Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est +le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également +instruits et homogènes.</p> + +<p>J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un +message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions +hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable +querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la +guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix. +Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin +d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir +que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les +changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de +deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de +ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et +contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement +complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du +premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras +et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles +étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été +détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul +était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de +la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages +d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait +journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au +surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée: +on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce +matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la +mémorable campagne de 1805.</p> + +<p>La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied, +forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en +face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un +immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la +flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les +ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents. +Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une +semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement +les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à +l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre +Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus +de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée, +d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à +profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des +excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à +Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante +mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme +par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir +les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul +venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et +animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées +d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le +général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et +trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves +de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en +attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en +Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en +Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets +annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté, +l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp +immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après +plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans +y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine +à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime +qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à +l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la +société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais, +appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. +Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les +propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il +la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un +esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans +cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber +dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des +améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton +solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il +appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et +ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire +pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de +calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, +et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur +eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon +génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à +sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la +possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats, +armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc., +et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs +milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse +fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et +quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à +l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la +soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.</p> + +<p>On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention +sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec +certitude, avec assurance: <i>Oui</i>, cette expédition a été le désir le +plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps. +Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne +voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire +étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il +a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait +l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour +combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de +vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose +que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au +passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le +débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu +considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux +marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille +pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui +une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de +terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle +aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre +de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous +rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les +faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent +avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec +quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements +de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut +pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de +l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur +commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre +de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des +troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se +dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne +rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra +heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.</p> + +<p>L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une +grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'<i>Aigle</i>, qui l'y +attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté +quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de +Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions. +Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où +l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre +flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra, +au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept +vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation; +ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si +l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si +inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se +borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade +insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne +fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils +furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain, +Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se +diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses +instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix. +Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette +escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en +fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort, +prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait +devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre +vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de +Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux +hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au +Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se +composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la +dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain +temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de +Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions +donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral +Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous +aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille +chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte +d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels +ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses +espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait +manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la +possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans +lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés +devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le +forcer à se rendre en un moment.</p> + +<p>La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur +dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est +jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il +apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait +sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il +a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je +l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre, +il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où +les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi +considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les +arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué +en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait +incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour +défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec +promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point +pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas +un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on +juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand +l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.</p> + +<p>J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante, +objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger +doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où +j'étais encore à la tête de l'artillerie.</p> + +<p>Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il +me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis: +«Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.» +Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre +de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»</p> + +<p>J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son +mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de +criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses +propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui +conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de +le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je +lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques +jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de +sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il +m'accompagnerait à l'armée.</p> + +<p>Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la +guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de +l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai +un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes +yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le +service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est, +pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de +tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son +administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait +dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut +reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et +il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang +parmi les corps qui concourraient à l'expédition.</p> + +<p>J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur +général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me +dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute +faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je +n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était +offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du +camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.</p> +<a name="l7" id="l7"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE SEPTIÈME</h3> + +<p class="mid">1804-1805</p> + +<p>SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire +batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions +locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des +maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au +camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État +sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours +d'étrangers.--Députation des magistrats +d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements +d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de +grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le <i>vilain</i> titre de roi.--Affaire +des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire +hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des +provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur +conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de +Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des +habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la +Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs +d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle +est dirigée sur le Rhin.</p> + +<p>Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques +difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre +et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les +troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux +encombrés et renfermant plus de six mille malades.</p> + +<p>Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper +la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la +cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon +ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le +commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je +commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre +destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six +régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux +régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total +formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux +parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp +d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français, +douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux +mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des +garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en +huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la +Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa +force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes +ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre +proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments +de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et +de deux mille cinq cents chevaux.</p> + +<p>J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens +d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville. +J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de +la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je +trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir, +sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des +reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts +en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en +vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.</p> + +<p>Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les +troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les +plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque +ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de +reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes, +les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une +confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et +d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes; +mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les +fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis +sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des +quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus +antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien +sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer. +L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et +mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux +troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en +reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent +partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service +reçurent une régénération complète.</p> + +<p>La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit +militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais +aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière +immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être +connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un +corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces +résultats de la manière la plus complète.</p> + +<p>Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes, +et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes, +aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes +étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que +la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne; +quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de +l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus +personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de +prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à +deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande +donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position +centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point +attaqué, quand l'ennemi s'y présente.</p> + +<p>À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut +englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement, +et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que +Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au +sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande +vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur +a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les <i>autres</i>, son +ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de +faits mensongers établis dans des vues particulières.</p> + +<p>Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée +par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé +Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot. +Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur +l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit +condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être +entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la +conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les +découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée +à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en +confondant Pichegru avec lui.</p> + +<p>Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter +l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la +conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus +grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette +circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au +profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent +été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force +et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa +tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette +époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait +rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le +moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement, +longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé +d'inspirer la confiance.</p> + +<p>L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre +de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les +troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait +vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les +commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul +excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible +d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant +à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon +mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des +postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à +la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de +Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il +était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et +puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il +valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé: +<i>Pourquoi n'est-il pas maréchal?</i> que d'entendre répéter, comme on n'a +cessé de le faire pour Bessières: <i>Pourquoi l'est-il?</i> Mes réflexions me +calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le +comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande +action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les +occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être +jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné +à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus, +c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que +j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que, +lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une +grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet +avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux +envers moi.</p> + +<p>Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas +venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être +déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur +l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit +m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé +en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en +êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le +prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.</p> + +<p>Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant +peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis +plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien, +l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me +dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui +donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je +fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il +faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se +mettent en harmonie.</p> + +<p>Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la +plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui +se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas +suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en +éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de +dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui +regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon +avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans +relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist, +pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de +ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la +faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères +présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On +m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de +l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut +analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une +trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits +à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout +cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement +rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht, +quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage +de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau +camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin +je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle +tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et +chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa +brigade.</p> + +<p>À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent. +En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande +inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il +faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus +de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé +à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences +aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de +cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient +arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal +remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de +convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins +particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats +de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime +de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de +la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes +faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents +hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et +robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement +négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au +détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment +employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire +manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions, +manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande +manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes +d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres +auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour +s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les +troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.</p> + +<p>Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il +est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même +point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont +conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur +séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur +devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux +traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux +toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du +lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur, +résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le +mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez +tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents, +les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa +tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard +entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la +beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir. +On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de +prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils +affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist, +venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de +la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu +jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la +journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs +besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables +villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était +nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de +spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents +spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux +représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y +venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en +bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.</p> + +<p>Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses +représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne +pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les +dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez +resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui +l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put +trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux +eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des +assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On +juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi +avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.</p> + +<p>Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans +leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire +un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette +ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous +donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la +galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population +entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel +de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une +flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu +célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates +transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et +empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre +ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma +vie.</p> + +<p>J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les +manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire +fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme +la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et +quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en +furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme +une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant +l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en +rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il +est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils +firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.</p> + +<p>La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps. +Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la +durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré +d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est +complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer +à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé +et leur vigueur.</p> + +<p>J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux +siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station, +et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef +avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait +être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.</p> + +<p>Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui +indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort +simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait +pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en +général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent, +ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens: +telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la +monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse. +Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des +objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées +d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer +les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient +concouru à sa construction.</p> + +<p>L'application de ces principes se trouva naturellement dans la +construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des +angles de quarante-cinq degrés.</p> + +<p>Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable, +est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des +hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans +un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi +grande dimension devait paraître une véritable montagne.</p> + +<p>Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui +devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je +trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude +de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante +pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler +ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je +donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque +général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis +d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux +durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je +voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la +distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur +l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution +eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade, +les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes, +formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des +troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On +conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et, +lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de +nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant +elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les +contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin; +on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et +soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui +fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de +satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si +frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de +nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est +là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et +d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne +seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français: +on n'en fait pas assez souvent usage.</p> + +<p>J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y +parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp +mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des +instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées +pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu +et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la +tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir +prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit. +Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle, +et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui +dans le pays sous celui de <i>Marmontberg</i>.</p> + +<p>J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de +toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je +l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre, +il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique +et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de +jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie. +Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir +dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse +et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi +au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous +les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent +quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans +cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son +âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment +m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui +pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et +j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.</p> + +<p>La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp +de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à +Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs +garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au +printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette +disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les +généraux.</p> + +<p>Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à +Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au +couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs +quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne +manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin +de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux +acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se +complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de +l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage, +promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut +proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas +populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits; +et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de +circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà +à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère +admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses +destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent +effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées +nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les +principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont +consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette +époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé. +Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les +esprits et prêtait aux comparaisons.</p> + +<p>Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de +plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée +de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette +élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les +gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des +temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût +jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres +du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des +armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en +faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité +parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes +camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient +les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de +l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les +conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la +circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers +généraux.</p> + +<p>L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des +chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette +place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand +officier de l'Empire.</p> + +<p>Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante +à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression +profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa +plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances. +Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il +trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette +occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force +et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine +céleste.</p> + +<p>Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la +marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu +après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop +éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre +destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper +le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier +d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens, +j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez +Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples +comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en +tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout +l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du +Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce +titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les +peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à +faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.</p> + +<p>Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme +de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes +de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu +propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le +cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le +garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la +tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière +confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et +quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai +plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement +ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.</p> + +<p>Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses +discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement +lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait +naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume. +Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette +couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un +de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de +France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais +il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il +voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au +trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire +accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en +première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de +cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.</p> + +<p>Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer +très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en +compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague +et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui, +n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il +venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le +remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans +cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour +lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.</p> + +<p>Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par +l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui +donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le +projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la +couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de +France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas +d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères +ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La +succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes +difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des +actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son +existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé +en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y +rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer +avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les +circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de +cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection +de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles, +dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma +mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de +me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne +pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la +réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant +il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la +Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était +remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui +auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il +fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le <i>vilain</i> +titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit +pour lui.</p> + +<p>J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux +contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai +avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en +mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en +Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales +trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire +prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en +Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de +l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en +gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait +pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure +odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues +propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis, +chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière +éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont +souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il +y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence +méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la +perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper +l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle +au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors +était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de +recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la +confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande +surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense, +s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa +complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et +les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches +pour plusieurs campagnes.</p> + +<p>Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le +gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants +se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions +prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître +qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la +sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me +donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le +Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu +soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et +caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il +n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en +plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à +l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour +défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à +l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce. +L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient +appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.</p> + +<p>Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier +extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major, +me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé +à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de +l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement +qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena +naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont +l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des +pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique, +avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M. +Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois +avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de +vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les +circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans +le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire, +dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver +à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères +de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas. +L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut +toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.</p> + +<p>Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning +trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus +de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et +rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce +et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par +nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans +remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait +chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque +où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour +cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était +d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt +était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du +serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes +tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne +foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu +des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur +ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me +disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son +pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après +avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent, +tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par +sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit +rien.»</p> + +<p>Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta +le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et +Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année +précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République +batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus +grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que +ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.</p> + +<p>Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations +possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication +du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la +solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète +tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de +ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus +redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la +Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil +en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec +les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes, +pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos +facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins +que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien +de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il +cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient +refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des +Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de +réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route: +il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié, +il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante +et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.</p> + +<p>Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but +si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les +règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs +administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut +qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites +divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une +puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre +système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.</p> + +<p>Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les +conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit +l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre +au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en +ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait +naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la +rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des +habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin, +le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la +faculté et le goût du commerce et de la navigation.</p> + +<p>Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient +un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les +circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs +et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand +intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour +ainsi dire, les lois.</p> + +<p>Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de +connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le +caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des +méditations d'un esprit observateur.</p> + +<p>La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un +phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer +semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète +erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la +résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances +multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus +grandes forces.</p> + +<p>Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un +fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le +mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par +la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort +devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de +dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse +activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées +on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups +de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était +grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait +pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient +renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de +sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des +crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le +résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et +toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint +alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite; +mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de +construction que de destruction, à force de temps et de patience, on +s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt +complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées +n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la +direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et +cédaient à l'action du retour de la vague.</p> + +<p>En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande +inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance +vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de +paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout, +mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en +apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.</p> + +<p>Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin +des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée +directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il +arrive que ces digues sont quelquefois détruites.</p> + +<p>Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de +Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle +dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux +que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.</p> + +<p>On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue +une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard +inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand +établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade +de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait +être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour +le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le +développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà +exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses +les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un +songe.</p> + +<p>De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant, +avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction +subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa +promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que, +embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues +intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord +de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur +quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.</p> + +<p>Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue +s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant +même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de +digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi, +depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce +phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent +à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui +ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en +remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs +s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent +s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces +catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de +coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul +danger que la mer fasse courir au pays.</p> + +<p>Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent +un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour +à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus +effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en +Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont +inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain +possible: de là la construction de ces digues faites avec tant +d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et +leur donnant un lit trop étroit.</p> + +<p>De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des +grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre +pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si +l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double, +l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de +moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage, +se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage, +c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril +augmente chaque année.</p> + +<p>Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle +élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation +doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours +croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué +d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe +dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute +tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant +vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de +Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus +élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel +spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en +Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de +passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt +tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont +arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout +le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une +hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la +force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays. +J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense +contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas, +et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.</p> + +<p>La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les +fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un +système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays +possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.</p> + +<p>Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans +l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni +récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai +digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent +jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se +déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une +manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à +la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes, +on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent +leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont +franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes +digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le +faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir +la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve +de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les +travaux qui ont été faits dans le duché de Modène.</p> + +<p>Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et +menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait +ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette +rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages.</p> + +<p>J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter +les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de +neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de +Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de +frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport, +rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts +bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était +disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq +cents chevaux.</p> + +<p>L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le +pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les +préparatifs fussent toujours au complet.</p> + +<p>On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral +Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat +de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la +marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement +était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma +demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec +beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan, +et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun +échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions +qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre; +mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute +pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer.</p> + +<p>Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à +fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma +navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en +avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé +comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel, +bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution +des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire +manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en +dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la +part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance.</p> + +<p>Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée, +pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins +à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.</p> + +<p>Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes +à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre +durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au +gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par +des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des +bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan +régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers +et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en +résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille +francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel +caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de +l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle +était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume +des Pays-Bas.</p> + +<p>Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une +faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le +moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures, +impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous +servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit +jours, firent le bonheur de tout l'état-major.</p> + +<p>Le général de division Boudet, commandant la première division, et +l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à +Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un +autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son +désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en +Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui, +disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos +plaisanteries.</p> + +<p>Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la +guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de +l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur, +le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se +conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur +communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet +accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un +uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme +Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier +d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au +désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je +l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.</p> + +<p>Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du +ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux +appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir +immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le +navire la <i>Betzi</i>. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation +que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son +départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit +que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant +encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances, +il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa +vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et +s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa +mystification devient publique.</p> + +<p>Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie, +et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un +grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une +lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette +affaire est hors du domaine de son pouvoir.»</p> + +<p>Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais +véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce +qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il +éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas +écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu, +à son tour, se venger.</p> + +<p>Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna +l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à +imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres +importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des +courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre +contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en +mouvement mes troupes.</p> + +<p>L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si +désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et +à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute +l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les +Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié +les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer +dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de +vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi +notre sortie, notre navigation et notre débarquement.</p> + +<p>Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du +deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de +diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre +ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est +toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et +facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours +opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la +Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal. +Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre +attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me +prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon +corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à +bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille +hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme, +le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie, +pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.</p> + +<p>Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier +embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser +notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette +première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp +fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute +l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes +pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour +l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à +Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les +côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le +vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et +l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.</p> + +<p>Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la +nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre +de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la +sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la +passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux +bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la +pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à +l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre +ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une +autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la +grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et +exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage +habituel.</p> + +<p>Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel +Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y +eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par +Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait +promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la +fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui +parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.</p> + +<p>Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les +combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.</p> + +<p>Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière. +Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui +autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus +rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son +parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de +colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui +enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux +ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes +dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et +assurée.</p> + +<p>L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque +corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne +pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa +capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il +aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté +quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon +débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en +marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si +brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances +dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se +pénétrer.</p> + +<p>Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes +animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous +allions au même but: nous allions chercher de la gloire.</p> +<br> +<a name="c7" id="c7"></a> +<hr><br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> + +<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME</p> +<hr class="short"><br> + +<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 2 mars 1804.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que +vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la +nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de +souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle +des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes +qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de +l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera +convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai +également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans +cette vue.»</p><br> + +<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 7 avril 1804</p><br><br> + +<p>«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont +les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur +répartition était telle, que tous les corps ont considérablement +souffert par la maladie.</p> + +<p>«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable +inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il +sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de +Français.</p> + +<p>«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet +égard les intentions du premier consul.»</p><br> + +<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p> + +<p class="rig">«Paris, le 15 mai 1804.</p><br><br> + +<p>«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation +dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit +qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui +qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de +Bonaparte.</p> + +<p>«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour +l'expédition.</p> + +<p>«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre +à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait +Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que +la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht, +était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans +Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également +satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des +manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général +Guérin, méritait les mêmes éloges.</p> + +<p>«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles +de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances +meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi +l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du +peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en +établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la +plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la +sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa +gloire.</p> + +<p>«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa +satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux +officiers et soldats.»</p><br> + +<p class="mid">LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 27 septembre 1804.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor.</p> + +<p>«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la +distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un +nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement +à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et +de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même +où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le +discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière, +aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la +Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec +lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de +pareilles fêtes récompensent et font naître les héros.</p> + +<p>«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles +dont vous avez besoin et que vous réclamez.»<span class="rig">«De Lacépède.»</span></p><br><br> + + + +<p class="mid">L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «La Haye, 3 novembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois +l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux +communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que +nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne +pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais +encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions +prévenu la totalité de ses ordres.</p> + +<p>«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de +faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les +marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le +gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues +à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient +touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises +anglaises.</p> + +<p>«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette +seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît +plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à +paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de +concourir à leur exécution.</p> + +<p>«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui +annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement +pourra entraîner.</p> + +<p>«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de +le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le +général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour +régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur +d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement +batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à +nos plaintes.</p> + +<p>«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste +de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui, +d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru +faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent.</p> + +<p>«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms +des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles +avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au +surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de +commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne +pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur +gouvernement.</p> + +<p>«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage +sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du +concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est +empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à +l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents +points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore +donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour +des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est +plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des +troupes.</p> + +<p>«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le +général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance +de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et +préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents, +tant civils que militaires, établis sur les côtes.»</p><br> + +<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 11 novembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que, +d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres +pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le +<i>Phaéton</i> et le <i>Voltigeur</i>, à l'effet d'empêcher les communications et +la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.</p> + +<p>«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux +bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont +affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières +ou bateaux canonniers.»</p><br> + +<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 11 novembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous +appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui +aura lieu le 2 décembre.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et +deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie +viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner +ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui +leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon +courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.</p> + +<p>«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au +général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que +vous jugerez être nécessaires.»</p><br> + +<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «La Haye, le 8 décembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre +que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la +sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est +chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à +votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se +passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en +résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux +que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.</p> + +<p>«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la +tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en +conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais +gré.</p> + +<p>«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons +révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger +leur orgueil humilié.</p> + +<p>«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les +intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser); +peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes +l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.</p> + +<p>«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a +commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue +à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son +marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc +donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de +Sa Majesté Impériale.</p> + +<p>«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est +expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu +près l'universalité des membres.</p> + +<p>«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser +faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à +se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est +accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la +compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans +mot dire.</p> + +<p>«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement +monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui +se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du +couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a +merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps +constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter +leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on +peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les +parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.</p> + +<p>«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à +différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le +retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté +désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en +voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que +l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette +idée.</p> + +<p>«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et +que je lui supposais un peu plus d'énergie.</p> + +<p>«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire +Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.</p> + +<p>«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire, +il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses, +protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les +adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis +avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait +point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M. +Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du +pays et la nécessité de son prompt retour.</p> + +<p>«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout +dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman +en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la +porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission. +La seule menace eût empêché une pareille délibération.</p> + +<p>«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret +par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui: +la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis +empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me +transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que +nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le +silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et +qu'ainsi on allait les commencer.</p> + +<p>«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes +nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me +faisiez l'honneur de m'écrire.</p> + +<p>«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous +rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.</p> + +<p>«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en +détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté +dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu +indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il +ne saurait être trop prompt.</p> + +<p>«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons +de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec +Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés. +Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues. +Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur +absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul +intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif +personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard +ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On +s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera +le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder +le départ de votre courrier.</p> + +<p>«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à +l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne +nous y sommes point opposés.</p> + +<p>«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir? +Voilà ce qui est en délibération.</p> + +<p>«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que +de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la +tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur +donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse +qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère, +sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place +point dans cette position.</p> + +<p>«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général, +d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté +relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure +violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi +du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût +immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne +peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel +qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.</p> + +<p>«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle +succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une +cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale +serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des +plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre +à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de +Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M. +Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être +contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère +et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront +déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous +de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses +grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez +grande pour la prospérité française.</p> + +<p>«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre +départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau +gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers +avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.</p> + +<p>«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore +ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée +depuis cent trente ans.</p> + +<p>«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les +approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces +questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés +d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers +objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque +de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave +après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix +devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.</p> + +<p>«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations +habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général +d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de +les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette +ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous +annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de +liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une +note à l'effet de lui déclarer:</p> + +<p>«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.</p> + +<p>«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez +de fois.</p> + +<p>«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.</p> + +<p>«La chose était évidente sans ma déclaration.</p> + +<p>«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de +mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa +Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.</p> + +<p>«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans +avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre +voyage à la Haye avec une <i>assistance convenable</i>.</p> + +<p>«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne +veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»</p><br> + +<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «La Haye, le 13 décembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole, +qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de +l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté +du 23 novembre dernier.</p> + +<p>«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à +suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations +à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire +renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et, +lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le +concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle +vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État +pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son +ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité +que vous avez jugée convenable.</p> + +<p>«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour +l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre +lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations +extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où +l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus +soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent +souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une +observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq +ans.</p> + +<p>«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation, +des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne +s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien +de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était +amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque +à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations +extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est +extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à +cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.</p> + +<p>«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du +gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les +plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de +guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une +commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le +gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à +la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors +trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui +eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un +travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace +de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu +près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux +séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous +pouvions établir la parité.</p> + +<p>«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations +sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander, +après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements: +je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en +vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était +cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre +avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous +l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes +parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de +prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement +bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et +à moi bien du tourment.»</p><br> + +<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «La Haye, le 15 décembre 1804.</p><br><br> + +<p>«Mon cher général, ne voulant point retarder le départ du courrier, je +ne prends, après avoir rendu compte au ministre, que le temps nécessaire +pour vous prévenir que tout est terminé ici, et, j'espère, à votre +satisfaction. Les quatre membres désignés se retirent du gouvernement et +ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte, à ses +délibérations, jusqu'à l'installation du nouveau. Quant au fameux +arrêté, vous avez déjà été prévenu, par ma correspondance, qu'il avait +été totalement et publiquement rétracté la veille du jour que j'ai reçu +les ordres de Sa Majesté. Je me flatte donc de vous revoir bientôt ici, +sans que vous ayez besoin d'y développer aucune force active pour faire +exécuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentré dans le +calme, et bientôt ceci ne sera plus que la matière des conversations de +quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience +l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes +sentiments d'amitié et de haute considération.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 26 janvier 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, que l'intention de l'Empereur est que vous +vous rendiez, le plus promptement possible, à la tête de votre armée.</p> + +<p>«J'annule toute autorisation, congé ou permission donnés aux officiers +employés à l'armée française en Hollande; en conséquence, donnez-leur +vos ordres pour qu'ils aient à rejoindre sur-le-champ, leur poste +respectif.</p> + +<p>«Vous devez vous présenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour +prendre congé de lui.</p> + +<p>«Si Sa Majesté ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions, +vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez à votre +poste.</p> + +<p>«Le prochain départ de l'expédition du Texel vous fera sentir la +nécessité de faire rejoindre promptement tous vos généraux.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Boulogne, le 3 août 1805</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, que l'Empereur vient d'arriver à son +quartier général du Pont-de-Brique, près Boulogne, et que Sa Majesté a +pris le commandement, en personne, de ses armées.</p> + +<p>«Sa Majesté me charge de vous demander si votre armée est embarquée et +si votre escadre a fait la sortie qui lui avait été ordonnée.</p> + +<p>«Faites-moi connaître tous les jours la reconnaissance que l'on peut +avoir faite des bâtiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et +devant Helvoëtsluys; envoyez-moi exactement vos états de situation, et +enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dépêchez-moi +des courriers quand cela sera nécessaire. Toutes les nouvelles +deviennent du plus grand intérêt pour l'Empereur. Ne négligez donc aucun +moyen, général, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Boulogne, le 8 août 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'armée des côtes +de l'Océan, qui vous fera connaître les détails du combat qui a eu lieu +le 3 thermidor.</p> + +<p>«Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas été contrariée douze +jours par les vents, tous les projets de l'Empereur réussissaient; mais +ce qui est différé de quelques jours n'en sera que plus décisif.</p> + +<p>«Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amitié.</p> + +<p>«Soyez exact à envoyer à l'Empereur toutes les nouvelles que vous +pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Boulogne, le 23 août 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, que l'escadre de l'Empereur est partie du +Férol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres +combinées arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expédition +d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou +enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre +dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expédition à une autre +année, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prévenir +que, dans la situation actuelle où s'est placée l'Europe, l'Empereur +sera obligé de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le +Tyrol avant de faire l'expédition en Angleterre. Dans ce cas, +l'intention de Sa Majesté est que, <i>vingt-quatre heures après que vous +aurez reçu un nouvel ordre de moi</i>, vous puissiez débarquer, et, sous le +prétexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous +gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez +faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que +vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connaître +comment sera composé votre corps; Sa Majesté désire qu'il reste fort de +vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il +vous sera possible.</p> + +<p>«Envoyez-moi également les dispositions que vous comptez faire pour le +reste de vos troupes. La saison est trop avancée et l'hiver est trop +prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de +retour avec votre armée en Hollande. Il suffit que les frontières soient +gardées.</p> + +<p>«Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impénétrable; car, +si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de +l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Boulogne, le 28 août 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai fait connaître, général, par une dépêche datée +d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majesté l'Empereur et roi est que +vous vous mettiez en marche avec le corps d'armée que vous commandez +pour vous rendre à Mayence.</p> + +<p>«Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'opérer +successivement par division.</p> + +<p>«Réunissez de suite vos trois divisions à Alckmaer et faites partir la +première sous les ordres du général Boudet, le 15 fructidor.</p> + +<p>«Vous ferez partir la seconde, commandée par le général Grouchy, le +lendemain.</p> + +<p>«Et la troisième division, composée de troupes bataves, sous les ordres +du général Dumonceau, le ...</p> + +<p>«Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du +génie, le 8e régiment de chasseurs et le 6e régiment de hussards, et +généralement tout le reste du corps d'armée que vous commandez. Vous +aurez soin de faire rentrer à leurs corps tous les détachements, avant +le départ.</p> + +<p>«Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et complétement +organisées. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en +ordre de guerre. Chaque officier doit être à son poste.</p> + +<p>«Je joins ici un itinéraire pour chacune de vos divisions, et un +itinéraire général qui les comprend toutes.</p> + +<p>«J'ai fixé un séjour à Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si +vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes.</p> + +<p>«Vous ferez connaître aux généraux commandant les divisions que +l'intention expresse de Sa Majesté est qu'ils prennent toutes les +précautions nécessaires pour empêcher la désertion, ainsi que pour +maintenir la discipline la plus exacte en route.</p> + +<p>«Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer à l'avance des officiers +d'état-major pour préparer leurs cantonnements, et un commissaire des +guerres pour faire assurer les subsistances.</p> + +<p>«Recommandez-leur aussi d'éviter aux troupes toute fatigue inutile, en +ne faisant arriver dans le chef-lieu d'étape que les corps qui devront +y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par +le chemin le plus court. De même au départ, la division ne doit se +réunir que dans le cantonnement le plus avancé sur la route qu'on a à +faire dans la journée.</p> + +<p>«Vous réglerez de la manière que vous jugerez la plus utile au service +la marche de votre état-major général.</p> + +<p>«Je donne avis du passage du corps d'armée que vous commandez dans les +vingt-cinquième et vingt-sixième divisions militaires qu'il doit +parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans +toutes ses parties.</p> + +<p>«Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour +l'exécution de ce mouvement.</p> + +<p>«<i>P.S.</i> Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les +dispositions de votre mutation particulière.»</p> +<a name="l8" id="l8"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE HUITIÈME</h3> + +<p class="mid">1805</p> + +<p>SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et +l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire +d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le +caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de +Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à +Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc +Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles +fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et +étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur +Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à +Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben +à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero: +Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine +Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait +d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont +prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc +Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du +Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la +campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont +sur Vienne.--L'armistice.</p> + +<p>Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée, +m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps, +les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire +probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement +des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne.</p> + +<p>Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur +Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie, +matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma +nouvelle destination.</p> + +<p>Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize +français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre +bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille +cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions, +deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une +hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et +Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau.</p> + +<p>Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte +de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai, +pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis.</p> + +<p>Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt +après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le +commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à +son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication +avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de +chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout +ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la +frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout +ce que j'apprendrais d'important.</p> + +<p>Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur +le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée +en sept corps, qui prirent les numéros suivants:</p> + +<p>L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro +un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le +maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le +maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de +grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de +Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps +d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal +Augereau, le numéro sept.</p> + +<p>Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes, +se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système +et pouvant se mettre en ligne.</p> + +<p>Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable +encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous +avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du +mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce +mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps +d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et +aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois +dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a +jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette +armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue +les temps modernes.</p> + +<p>À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres +et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp, +auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma +prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position, +avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme +officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui +fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un +marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué, +qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues +à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin +avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur +trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait +Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna +vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de +la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put +être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait +pour obtenir la victoire.</p> + +<p>Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et, +le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville +pour me rendre à Wurtzbourg.</p> + +<p>Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses +troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua +de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact. +L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes; +et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne +négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés +se réduisirent à peu de chose.</p> + +<p>Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de +dévouement.</p> + +<p>Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le +Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de +Durlach, le cinquième à Kehl.</p> + +<p>Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le +deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes +bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha +parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen, +Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec +moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le +quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le +cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable +mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le +flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.</p> + +<p>Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire +prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes +firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de +Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la +faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis. +La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent +momentanément les effets.</p> + +<p>Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de +Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont +authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de +Metternich, ils méritent d'être consignés ici.</p> + +<p>Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais +l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les +auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à +l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne +prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire +autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie +et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les +troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte +Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à +l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était +accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit +avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte +le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier +(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour +arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire +prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette +orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand +on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport +officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le +territoire d'Anspach.</p> + +<p>Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce +moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié +de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté +fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui +d'abord a été si funeste pour lui.</p> + +<p>Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse +fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se +rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant +le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un +allié au lieu d'un ardent ennemi.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm, +noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et +bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de +la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée +autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à +être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette +combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces +autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait +sous ses ordres cent vingt mille combattants.</p> + +<p>L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le +général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les +dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il +porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment +de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement +les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de +rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre +les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de +plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un +bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir +et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité +tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa +fortune.</p> + +<p>L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de +plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre +ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente +guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats +napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le +défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un +caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion +inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste +élevé.</p> + +<p>Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec +vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre +dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et +d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière +d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à +l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos +amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon +instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il +perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.</p> + +<p>Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée. +Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses +officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était +trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à +force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de +son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée +par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack.</p> + +<p>Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée +de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le +troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim; +et le sixième, le 15 à Heidenheim.</p> + +<p>L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui +avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude +dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan +n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation +semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il +en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à +dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait +sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne.</p> + +<p>L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir +enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit +qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à +l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et +le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube, +depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que +les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna +l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment +de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et +qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth. +Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même +avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes, +il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et +l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de +l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les +débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech.</p> + +<p>Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une +partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le +couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec +les derrières par la rive gauche.</p> + +<p>Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait +Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la +rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le +quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les +deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg.</p> + +<p>Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt, +tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg, +s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement +sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant +rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à +Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La +division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le +service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le +mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse +très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier, +ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division.</p> + +<p>Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide +apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise +à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et +l'Autriche jusqu'en Bohême.</p> + +<p>Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la +rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux +événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout +ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit +en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre, +qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont +sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la +mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée, +aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux +jours d'Italie.</p> + +<p>Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général +Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm. +Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples +un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi +autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa +position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et +cette perte causa une diversion utile au général Dupont.</p> + +<p>Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur. +Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent +pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il +me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et +exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente +en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient +bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me +tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle +toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre.</p> + +<p>Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes +deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu, +pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur +l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de +couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite +d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la +cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté +l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre +au sixième corps, commandé par le maréchal Ney.</p> + +<p>Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis +dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de +communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le +quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé, +et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre, +s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la +Haute Souabe.</p> + +<p>De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux +corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée.</p> + +<p>Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était +resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes +sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en +marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et +l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son +flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc, +ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux +divisions commandées par le général Werneck et le prince de +Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa, +et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le +maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait +l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont +sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes +et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y +trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert, +l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le +suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son +étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la +position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée +autrichienne.</p> + +<p>Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et +suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc, +après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions +rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien +tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa +poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua +l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de +Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers.</p> + +<p>Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de +Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents +chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation, +ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se +séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur +restaient et atteignirent heureusement la Bohême.</p> + +<p>Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et +Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le +Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde +impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen.</p> + +<p>J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir +l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais +tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que +le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de +prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive +droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu +jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma +communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.</p> + +<p>La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et +mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement +l'attaque qu'on dirigea contre lui.</p> + +<p>La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort +mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état +où elle se trouvait alors.</p> + +<p>Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient +occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été +exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient +des bataillons.</p> + +<p>Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment: +les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne +leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On +leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir +les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est +convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt +à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils +défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne +s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette +cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup +d'oeil.</p> + +<p>La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement +assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre +cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est +entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en +amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut +de trente pieds.</p> + +<p>Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par +division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de +l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division +entre les brigades.</p> + +<p>Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du +maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées +en pente.</p> + +<p>L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant +derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne +autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement +une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes, +défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes. +Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont: +vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches +Caudines.</p> + +<p>Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore +présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas +transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle +confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec +cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on +ne pût réussir.</p> + +<p>Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves +soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure. +Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes; +tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part +de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par +le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et +subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en +remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air +était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet +que d'assurer une marche régulière et la correction dans les +alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée +remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me +rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois +le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de +leur attirail de guerre.</p> + +<p>Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où +l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du +général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition +nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux.</p> + +<p>Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas +dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est +grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à +prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes +nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde +division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à +Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes +autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il +était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici +cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la +nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la +rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la +longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant +devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en +vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une +centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave, +fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant +devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il +avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne, +son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les +soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en +sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles +qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la +patrie!</p> + +<p>L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur +la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y +restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées +aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.</p> + +<p>Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils +produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout +faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens +éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les +soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une +destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et +les mécontente.</p> + +<p>L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu +par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée +autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et +quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille +hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base +d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur +porta toute son armée sur l'Inn.</p> + +<p>Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut +l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se +dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean, +qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de +toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement +qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.</p> + +<p>Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y +passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le +deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et +Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur +Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route +de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément +sur tous les points.</p> + +<p>Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées +sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de +Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite +jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les +Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette +frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée, +remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y +trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers +Français qui se présentèrent.</p> + +<p>Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé +de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach. +Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat, +soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et +Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea +sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte +reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces +dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée +pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.</p> + +<p>Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne; +mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient +trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès, +et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver +Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur +le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller +ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre. +Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.</p> + +<p>Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens +de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal +Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui +lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.</p> + +<p>D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de +suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division +Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan +sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général +Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du +maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant +d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes.</p> + +<p>Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la +position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à +leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte +arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française +et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette +guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde +des Russes fut accéléré.</p> + +<p>Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se +trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que +le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas +rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva +l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible +défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent +cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard +Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa +retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de +flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé, +pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer: +aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit +passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en +queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse +dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la +baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des +prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint +la dégager et la sauver.</p> + +<p>Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se +dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré +par les autres corps sur la Styrie.</p> + +<p>Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre +Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce +dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa +direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne.</p> + +<p>Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de +Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout +ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de +couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée +autrichienne d'Italie.</p> + +<p>Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et +autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une +grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait +de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait +pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à +passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes +ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des +montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements.</p> + +<p>Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une +autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur +la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur +les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup +férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin, +l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à +l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de +l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des +forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des +places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout +autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm, +changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que +secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne +pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre, +à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de +rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le +maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui +permettre.</p> + +<p>Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir +sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être +inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait, +par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double +combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être +vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de +l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille +fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée +autrichienne commença son mouvement.</p> + +<p>Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche +que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu +de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est +étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient +détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver +arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au +milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés. +Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est +rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés +qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement +extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer +de réussir.</p> + +<p>À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle +imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est +fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille +barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un +passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient +accompagné. On y employa presque toute une journée.</p> + +<p>À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait +la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la +détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie.</p> + +<p>Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de +l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout +resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que +j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà +du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village +de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La +destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire +avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne +pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y +trouver quelque infanterie.</p> + +<p>Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre +cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait +à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve, +entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le +suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec +lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les +escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant +arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et +le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies +d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie +autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il +continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le +traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut +ainsi surmonté.</p> + +<p>Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des +troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en +reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon +soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e +de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une +lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon +autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant +le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses +chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur +le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui +servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé +près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il +traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le +bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté, +entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement, +laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge +au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe, +renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le +bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général. +Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf +officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères +les plus jolies qu'on puisse citer.</p> + +<p>Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à +droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz +avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque +impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à +Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit +ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de +l'armée d'Italie.</p> + +<p>Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de +pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma +communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne +autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le +permettre.</p> + +<p>J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin +d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru +sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en +mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la +Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc +Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni +toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il +se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie, +et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût +marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait +être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les +sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps +que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à +Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait +d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient +portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction.</p> + +<p>Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis +en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la +Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment +des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet +d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée.</p> + +<p>Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une +forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur +Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la +frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld.</p> + +<p>L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30 +octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite. +Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à +exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre +armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait +marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir +aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur +incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son +éloignement.</p> + +<p>Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les +opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la +division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à +Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et +l'armée.</p> + +<p>L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que +le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine +arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur +comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour +défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la +rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida +autrement et donna une tout autre direction à la campagne.</p> + +<p>Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de +Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre +et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie.</p> + +<p>Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui +de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à +l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si +utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour +la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major +présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les +calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre +et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans +retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut +livrée.</p> + +<p>La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée. +Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes +françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une +grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le +passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la +communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries +formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières +combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le +détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à +leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.</p> + +<p>La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de +ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances +semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené +plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français. +Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient +ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité +contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont.</p> + +<p>Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont +comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux +Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et +d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître +hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles +répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous +donnait le passage du fleuve.</p> + +<p>Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive +gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant +l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama; +mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et, +pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans +affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont +le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats +autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le +mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer.</p> + +<p>Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui +dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on +vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était +critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence +d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du +coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours +la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous +laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne, +si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince, +piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les +troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut +passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout +à la fois aussi importantes et aussi difficiles.</p> + +<p>Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses +succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur, +manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû +peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu +à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop +difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte +confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait +manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat. +Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond +de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La +campagne eût pu avoir des résultats tout différents.</p> + +<p>Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux +armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de +la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant +aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il +battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe. +L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de +Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la +cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent +mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille +Russes et de quinze mille Autrichiens.</p> + +<p>N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la +description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut +courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence, +et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur +Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu +lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la +suite.</p> + +<p>À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière +fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment +jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de +promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la +ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent +de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit +équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les +cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa +conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à +son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?</p> + +<p>De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu, +les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la +victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela +arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même; +et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on +s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux +lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et +perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés. +L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs +rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient +occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de +l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement +au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont +renoncé.</p> + +<p>Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille +d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de +l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être +informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où +j'eus un combat.</p> + +<p>L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes: +la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de +Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première, +plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En +prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles +créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois +qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup. +En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face +aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes +à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie; +quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le +ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le +général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et +Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je +n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le +plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette +ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la +tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des +prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la +position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système +d'espionnage très-bien organisé.</p> + +<p>Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à +Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas, +placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital. +Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé, +s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses +fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de +la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du +lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses +troupes.</p> + +<p>Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué +d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours +prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire +(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi +telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer +à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde +entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de +leur côté.</p> + +<p>Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier +d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à +Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été +le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans +cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée +victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande +bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un +rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes +fraîches et remplies d'ardeur.</p> + +<p>À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta +en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je +rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à +pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être +sorti, j'y étais de retour.</p> +<br><hr> +<a name="c8" id="c8"></a> +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> + +<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME</p> +<hr class="short"><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 14 septembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre +de passer le Rhin à Cassel pour vous rendre à Wurtzbourg et vous joindre +au maréchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de +Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre +mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous +fera connaître tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont +nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche.</p> + +<p>«Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui +vous serviront à porter des munitions d'artillerie. Le prince de +Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour +porter des munitions de toute espèce; car vous ne sauriez trop en avoir.</p> + +<p>«L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit être dans le plus +grand secret; que votre langage doit même être pacifique; mais en même +temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de +transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les +pays que nous traverserons. Il suffit que les pièces et un caisson par +pièce soient attelés par le train. Les autres caissons seront attelés +par les chevaux du pays, comme on pourra.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 15 septembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je dois vous prévenir, général, qu'en examinant la carte j'ai vu que la +route que je vous ai tracée passe à Siemmeven, ce qui est la vieille +route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut +abréger de deux journées de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce +changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pensé que je +devais vous faire connaître l'avantage qu'il y avait de suivre cette +nouvelle route, puisque votre armée au lieu d'arriver à Mayence le +cinquième jour complémentaire, pourra y arriver le troisième. Je vous +préviens que l'électeur de Bavière est arrivé à Wurtzbourg le 25, et que +là cet électeur réunit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de +vos officiers pour lui faire connaître que vous êtes avec un corps de +trente mille hommes à Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y +réunir à son armée et au corps du maréchal Bernadotte.</p> + +<p>«J'écris à M. Otto à Wurtzbourg.</p> + +<p>«J'attends de vos nouvelles, général, et je vous engage à me donner +toutes celles que vous apprendrez.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Paris, le 19 septembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous dépêche un courrier, monsieur le général Marmont, pour vous +faire connaître que vous et l'armée que vous commandez devez vous +diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de +nouveaux ordres de moi. L'Empereur désirerait que vous pussiez y être +rendu au plus tard le 8 vendémiaire.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Strasbourg, le 28 septembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie, général, la copie de la lettre que j'écris à M. le +maréchal Bernadotte. Votre corps d'armée reste dans toute son intégrité +sous vos ordres, composé comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous +êtes réuni à M. le maréchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses +ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez à tenir pour former +une seconde colonne à deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa +droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication fréquente avec +le corps de M. le maréchal Davoust, qui marche aussi à votre droite.</p> + +<p>«Indépendamment des comptes que vous rendrez à M. le maréchal +Bernadotte, vous devez m'écrire journellement.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Ettlingen, le 2 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie, général, un croquis qui vous fera connaître la +direction que prennent dans leur marche les différents corps d'armée.</p> + +<p>«L'Empereur compte que, d'après ses intentions, que je vous ai fait +connaître ainsi qu'à M. le maréchal Bernadotte, vous vous serez mis en +marche aujourd'hui, d'après les ordres et la direction que vous aura +donnés ce maréchal.</p> + +<p>«Tous les corps de l'armée se mettent également en mouvement, et passent +le Necker.</p> + +<p>«J'écris à M. le maréchal Bernadotte qu'ayant dû voir, par la +proclamation qui lui a été adressée, ainsi qu'à vous, que nous sommes en +pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui, +et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre +communication avec M. le maréchal Davoust.</p> + +<p>«Je l'informe que l'Empereur sera ce soir à Stuttgard; que Sa Majesté +suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait +possible que l'ennemi voulût déboucher par Ulm.</p> + +<p>«Le corps qui a débouché de la Bohême sur la Rednitz n'est composé que +d'un ou de deux régiments de cavalerie, et de quelques bataillons +d'infanterie.</p> + +<p>«Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le maréchal +Bernadotte, l'intention de Sa Majesté est qu'il l'attaque et que vous +mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'armée +ferait un mouvement sur les deux premiers corps.</p> + +<p>«Du moment où notre droite aura passé Heidenheim, l'Empereur se portera +de sa personne aux deux premiers corps d'armée, dont Sa Majesté sera +fort aise de voir les troupes.</p> + +<p>«Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins, +excepté ceux qu'il fait préparer en cas d'événement. L'armée doit vivre +par réquisition, en laissant des bons en règle que l'Empereur fera +rembourser.</p> + +<p>«Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent +être traités ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il +faut s'occuper d'écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes.</p> + +<p>«Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre +armée pour tout le mois de vendémiaire.</p> + +<p>«Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez +avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Donauwert, le 8 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le général Marmont, est que vous +vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus +promptement que M. le maréchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper +demain.</p> + +<p>«L'Empereur imagine que vous êtes en mesure de passer le Danube à +Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt.</p> + +<p>«Vous devez passer ce fleuve sans délai, si M. le maréchal Bernadotte +n'a personne devant lui; et, immédiatement après que vous aurez passé le +Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire réparer les +ponts, et rendre le passage facile au maréchal Bernadotte et au corps +bavarois.</p> + +<p>«Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp +ou officier d'état-major, et de me faire connaître ce qu'il y aura de +nouveau.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «9 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«Les moments sont précieux, général, chaque heure perdue nous ôte une +partie des succès que notre marche nous a donnés.</p> + +<p>«Rendez-vous avec votre corps d'armée, ce soir, à l'intersection des +routes d'Augsbourg à Neubourg, et de Munich à Rain, c'est-à-dire au +village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout +où vous pourrez, car il y aura bien de la peine à vivre à Augsbourg.</p> + +<p>«Le quartier général impérial sera ce soir à Augsbourg.</p> + +<p>«Je vous préviens que, dès aujourd'hui, votre corps d'armée ne recevra +des ordres que du grand état-major général.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Augsbourg, le 12 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«M. le général Marmont partira, aussitôt la réception du présent ordre, +avec toute sa cavalerie, ses deux divisions françaises et vingt-quatre +pièces de canon bien attelées et bien approvisionnées, ses cartouches, +ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach, +Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen, +Krumbach.</p> + +<p>«Le général Marmont se trouvera avoir neuf lieues à faire.</p> + +<p>«Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce +soir à Babenhausen, et se mettre, aussitôt leur arrivée, en +communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn. +Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra, +mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, où M. le +général Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre également +deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde.</p> + +<p>«Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une +division à Usterbach, à quatre lieues, et l'autre à Zumershausen, qui +est environ à cinq lieues et demie.</p> + +<p>«Demain, à six heures du matin, tout le corps de M. le général Marmont +se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour +intercepter la route de Weissenhorn à Memmingen au village +d'Hohenhausen.</p> + +<p>«M. le général Marmont, avec son corps d'armée, se portera au village +d'Illertiessen, où il est nécessaire que demain, avant onze heures du +matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen, +et que sa cavalerie soit répandue le long de Piller, communiquant par sa +droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le maréchal +Soult.--Si le chemin était trop difficile pour son artillerie, il la +fera passer par la chaussée qui, de Babenhausen, va à Weissenhorn (trois +lieues); et, de cette ville à Illertiessen, il y a deux lieues.</p> + +<p>«Le principal but de M. le général Marmont est de se trouver sur la +droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tôt +possible, dans la journée de demain 21, la bataille devant avoir lieu +dans la journée du 22.</p> + +<p>«Après avoir donné tous ses ordres de départ, le général Marmont viendra +prendre lui-même ceux de l'Empereur.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Oberfullen, le 15 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens général, que l'Empereur restera toute la journée à +l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre +personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez là une +de vos divisions; que l'autre s'y trouve à portée, près d'Ulm; que votre +cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions.</p> + +<p>«La division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, qui se +trouve en position à son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de +Talfingen; le général Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux +ponts deux pièces de canon.</p> + +<p>«Le général Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour +fortifier votre ligne.</p> + +<p>«Votre principal but, général, doit être d'empêcher l'ennemi de +s'échapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs, +nous puissions revenir pour l'atteindre.</p> + +<p>«Si cependant il vous était impossible d'empêcher l'ennemi de passer, le +principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va à +Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser échapper l'ennemi par le chemin qui +va à Memmingen, sauf à vous mettre, le plus tôt possible, à sa +poursuite.</p> + +<p>«Lorsque l'attaque sera fortement engagée sur les hauteurs, ou si vous +vous apercevez que l'ennemi se dégarnit trop devant vous, vous ferez ce +que vous voudrez pour l'attaquer de votre côté et produire tout l'effet +d'une fausse attaque.</p> + +<p>«Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manière à +produire le plus d'effet qu'il sera possible à l'ennemi, qui vous verra +des hauteurs.</p> + +<p>«Enfin, général, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le +pont de Talfingen jusque le plus près possible d'Ulm, et vous ferez +reconnaître, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et +en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce côté, faire une +attaque réelle sur l'enceinte d'Ulm du moment où nous nous serons +emparés des hauteurs.</p> + +<p>«Du moment où vous serez arrivé sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez +un de vos aides de camp à l'Empereur, qui sera à l'abbaye d'Elchingen.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Munich, le 27 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir, aujourd'hui 5, de +Munich avec son corps d'armée, pour se rendre et prendre position entre +Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrière-garde de M. le +maréchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, où son avant-garde est +déjà arrivée.</p> + +<p>«M. le général Marmont ne fera aucune espèce de réquisition sur sa +gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera +nécessaire.</p> + +<p>«M. le général Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le maréchal +Bernadotte aura passé l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg.</p> + +<p>«Pour cela, il se mettra en communication avec M. le maréchal +Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mühldorf. Il +attendra de nouveaux ordres à Wasserbourg, dans le cas où il s'y +rendrait, si le maréchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur +Saltzbourg.</p> + +<p>«Le général Marmont prendra du pain pour deux jours.</p> + +<p>«Le maréchal Soult prend position à Hohenlinden, ayant en avant, au delà +de Haag, la cavalerie du prince Murat.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Braunau, 31 octobre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, que le prince Murat et le maréchal Davoust +sont déjà à Haag, à quatre lieues au delà du Ried, sur la route de +Lambach, d'où il n'est plus qu'à six lieues. Vous devez donc vous +dépêcher d'arriver à Strasswalthen, et le plus rapidement que vous +pourrez à Vacklabruck.</p> + +<p>«L'ennemi nous a abandonné la place de Braunau, et sûrement il a cru la +laisser à un corps de son armée. Nous avons trouvé quarante pièces de +canon en batterie, chaque pièce avec tous ses ustensiles, prête à tirer, +dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une +quantité immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines, +etc., etc.</p> + +<p>«Le prince Murat vient de joindre leur arrière-garde à Ried; il a pris +quatre pièces de canon et fait six cents prisonniers.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin.</p><br><br> + +<p>«Le maréchal Davoust, général, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un +aide de camp près de lui, afin d'être instruit promptement s'il avait +besoin de vous.</p> + +<p>«Portez votre quartier général cette nuit à Kremsmunster, et réunissez-y +votre corps d'armée du moment que vous serez instruit que le maréchal +Davoust se sera emparé de Steyer et en aura rapproché son armée.</p> + +<p>«L'Empereur désire que le maréchal Davoust ait une tête de pont sur +l'Ens le plus tôt possible.</p> + +<p>«Concertez avec lui les mouvements qu'il serait nécessaire de faire pour +arriver à ce but; dans tous les cas, soyez toujours prêt à soutenir +l'armée de ce maréchal.</p> + +<p>«Sa Majesté désire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur +la route de Knedorf à Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera passé et +qu'il sera constaté que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre +cavalerie éclaire le chemin de Steyer à Leoben, et celle de M. le +maréchal Davoust le chemin de Steyer à Waadhofen à Annaberg et +Lilienfeld.</p> + +<p>«Le maréchal Bernadotte doit être demain à Laynbach.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Lintz, le 7 novembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir de la position qu'il +occupe avec tout le corps à ses ordres, pour se porter à grandes marches +à Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura +soin de se faire précéder d'une avant-garde qui poussera des +reconnaissances en avant de lui.</p> + +<p>«Le général Marmont aura également soin de laisser, depuis Steyer, des +petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir +correspondre facilement avec le quartier général impérial. Cet article +est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera +dans la vallée de l'Ens, de la Muhr et en Italie.</p> + +<p>«Du moment que la grande armée sera arrivée à la position de +Saint-Pölten, le général Marmont communiquera et placera ses petits +postes de cavalerie par la route de Mariazzell.</p> + +<p>«Le général Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne +voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'état où se trouve l'ennemi; +cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui répète +qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches +qu'il lui sera possible.</p> + +<p>«Il doit me faire connaître, par le retour de l'officier, les endroits +où il compte coucher jusqu'à Leoben.</p> + +<p>«Il est très-important que, de l'endroit où le général Marmont couchera +chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet +endroit, il pourrait rejoindre directement la grande armée sur +Saint-Pölten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est +important que je reçoive souvent de ses nouvelles.»</p> + +<a name="l9" id="l9"></a> +<br><br> + +<h3>LIVRE NEUVIÈME</h3> + +<p class="mid">1805-1806</p> + +<p>SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le +fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de +finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien: +détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent +Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les +faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent +languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à +Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière +italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à +Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à +Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour +l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits +parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le +Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève +contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston +assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de +Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars; +anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à +madame Dandolo.</p> + +<p>Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6 +nivôse (28 décembre).</p> + +<p>L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec +l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes +légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos +territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des +mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance.</p> + +<p>Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un +ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le +méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.</p> + +<p>Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher, +l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on +tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la +reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense, +pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville, +il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il +était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors +il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés. +J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon +rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui +l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur +les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de +mes régiments en habitèrent les casernes.</p> + +<p>Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions, +destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus +tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit +inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent +des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je +l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda +beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.</p> + +<p>Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont +les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité +des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais +aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à +tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la +chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient +les Prussiens.</p> + +<p>La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous +faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne; +plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille +d'Austerlitz fut livrée.</p> + +<p>On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait +trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec +prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc +Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé, +si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille +Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de +notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus +qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les +fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses +approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût +défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française +n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce +qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini +par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des +triomphes.</p> + +<p>Je reviens à ce qui me concerne.</p> + +<p>La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États +autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa +physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des +habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle +participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la +traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et +ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la +ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de +madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla +leur repos.</p> + +<p>L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en +Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent +sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord. +Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux +divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie; +de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive +droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.</p> + +<p>L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de +Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui +aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la +Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des +provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports, +et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la +disposition du traité de paix avait fixé.</p> + +<p>Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la +Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher +l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux +troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches +de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi, +les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les +bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une +escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo +rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement, +marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les +difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour +remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se +fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les +troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et +devint l'objet des plus vives discussions.</p> + +<p>À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à +Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville, +conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en +échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de +Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste +et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait +rendu.</p> + +<p>J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes +troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et +j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée +où je passai tout le printemps.</p> + +<p>Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour +moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er +janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être +que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus +péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de +notre avenir.</p> + +<p>Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur +avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des +ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux +qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette +fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa +propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer, +partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes +à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent +toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce +pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles +donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du +fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de +cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le +fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les +instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait +autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs +annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.</p> + +<p>Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté, +lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a +découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à +ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait +à l'étranger.</p> + +<p>Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et +le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays, +dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est +différent, avait conservé le type de son origine d'une manière +extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de +l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas +italien, et ne connaissaient que l'allemand et le <i>vindisch</i>, langage +dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en +usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de +nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les +préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et +appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.</p> + +<p>J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le +langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs +d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était +Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se +retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient +des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques +recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le +recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été +pendant un grand nombre d'années à Udine.</p> + +<p>Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à +Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande; +le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et +entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne +laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant +les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!</p> + +<p>Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le +13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes +troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de +notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva +presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être +raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de +Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins +avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à +terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer, +et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient +déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de +Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et +l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les +madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.</p> + +<p>Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et +de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des +travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient +une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.</p> + +<p>Je vais les indiquer sommairement.</p> + +<p>Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les +détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai +connaître l'esprit.</p> + +<p>La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo, +tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de +déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les +montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des +passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des +places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile +à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du +Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa +défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento +est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de +Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage +un assez grand obstacle.</p> + +<p>Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du +Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable +existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui +aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins +venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de +la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.</p> + +<p>Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage +de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale. +Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et +rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont. +Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une +assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à +Monfalcone et la mer.</p> + +<p>Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand +fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la +frontière deviendrait très-forte.</p> + +<p>On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable, +celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit +que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point +pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à +recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté +des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et +non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.</p> + +<p>J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été +plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y +commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à +de meilleures mains.</p> + +<p>Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les +fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de +Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut +être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille +femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par +les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à +l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu, +mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait +pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses +facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et +d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été +loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.</p> + +<p>On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa +fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à +faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée +a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait +été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de +l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur +sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine +indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il +avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de +manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.</p> + +<p>Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne +l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de +bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont +constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et +l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et +plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer +deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à +ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en +fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous +autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien +compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois +et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai +machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était +inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes +premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient +tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.</p> + +<p>Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire +jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris. +Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs, +envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics +furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.</p> + +<p>Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit +militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement +recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent +énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi? +Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en +Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est +rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la +guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de +courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier +d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication. +Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats, +à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais +aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables +de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement +et leurs demandes continuelles.</p> + +<p>Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me +paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de +répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur +nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus +facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps +manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient +abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet +arrangement.</p> + +<p>On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire, +pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division, +pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut +perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit +ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte +que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les +défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne +devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés: +raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en +possession, et il n'était pas facile de les chasser.</p> + +<p>L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de +prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme +compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit +pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux, +industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la +barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel +la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur +lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce +qui le concerne.</p> + +<p>Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès +le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la +religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la +domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu +parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant +contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et +dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues +années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec +lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la +suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich, +homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors; +il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique +de cette église.</p> + +<p>Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux +supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent +quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de +soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut +mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque) +gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique, +dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes +les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika +préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un +député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays +encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les +peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de +mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes +marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des +choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter +cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir +ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un +état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient +pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils +rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu +confusément autrefois.</p> + +<p>Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des +anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de +l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel +contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des +pères!...</p> + +<p>Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit +parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des +troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se +resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen +d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les +Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.</p> + +<p>L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize +siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos +arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des +paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle +dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que +l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce +pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance +que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins +en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers +de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation, +n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement +aussi les auxiliaires des Russes.</p> + +<p>Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et +confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables, +mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un +meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il +n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins +firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits +détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des +têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés; +deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de +la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut +mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de +Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.</p> + +<p>La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief +très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de +canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits +de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette +défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port; +il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua +vainement.</p> + +<p>Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San +Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant +immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente +rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons +et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être +occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien +préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi +que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi, +maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il +l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries +sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications, +il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de +bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda +Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener +à aucun résultat.</p> + +<p>Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait +dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient +disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications +incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt +rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés +pour délivrer Lauriston.</p> + +<p>L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de +partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en +armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à +mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du +camp d'Utrecht.</p> + +<p>Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en +route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à +Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que +l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége +de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir +rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux +régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines +de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la +prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son +entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de +nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer +la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération. +Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles +étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de +la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui +le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine +de rochers qui forme le plateau de San Sergio.</p> + +<p>Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et +lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux +Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi +n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant +n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens +étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent +dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille +quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais. +C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait +avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les +Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant +sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la +hauteur qui domine Raguse.</p> + +<p>On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne +pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un +général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans +avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et +cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et +vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut +débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.</p> + +<p>Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions +qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des +uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un +piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but +de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en +personne fut presque nécessaire pour le convaincre.</p> + +<p>Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes +de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par +un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et +cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le +moins attaquable de la fortification.</p> + +<p>On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si +marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et +aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de +prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général +Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.</p> + +<p>«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier +officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant +trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit, +l'appelaient le portier de l'Empereur.</p> + +<p>Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor, +j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments +en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le +Frioul.</p> + +<p>Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les +fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît +déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797, +et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans +l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du +traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable +qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général +Bonaparte, à Milan.</p> + +<p>Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever +des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en +chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du +souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement +par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il +porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont +il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer +ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta +quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.</p> + +<p>J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante +personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon +séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors +M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins +et de compter mes visites avec lui.</p> +<br><hr> +<a name="c9" id="c9"></a> +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> + +<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME</p> +<hr class="short"><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Braun, le 8 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le +commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée +de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous +ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera +nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez +les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le +plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le +plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez +choisis.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 14 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre +correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez +connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière +importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous +occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des +mouvements de l'ennemi.</p> + +<p>«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna.</p> + +<p>«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre +promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est +probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 16 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des +deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre +commandement.</p> + +<p>«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de +Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau, +des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger +les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour +les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un +corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait +d'hommes pour la défendre?</p> + +<p>«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous +parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y +mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de +guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans +inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi.</p> + +<p>«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle +pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur +Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y +porter avant vous.</p> + +<p>«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il +est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail, +servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente +à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par +trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui +agirait pût venir prendre sa position.</p> + +<p>«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous +les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que +devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se +rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature +de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait +prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce +travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 18 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, général, que je viens de donner l'ordre au général +Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre à +Neustadt et rentrer dans le corps d'armée que vous commandez.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur, général, est que vous teniez une division à +Bruck, de manière à vous porter le plus rapidement possible à Neustadt +au secours du général Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas où il +y aurait lieu.</p> + +<p>«Je donne l'ordre à M. le maréchal Masséna d'envoyer une division de +dragons à Marbourg et une division de cuirassiers à Cilli. L'intention +de l'Empereur est que vous preniez les mesures nécessaires pour leur +nourriture. Vous en préviendrez M. le maréchal Masséna.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Vous devez garder la frontière d'armistice depuis Neustadt +jusqu'à Neubourg.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 28 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«Vous avez vu par ma lettre d'hier, général, que la paix est signée.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions françaises, +vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en +attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majesté +ordonne que vous occupiez le comté de Grätz, Trieste et la Carniole, +jusqu'à ce que la division française qui doit occuper la Dalmatie et +l'Istrie en soit en possession.</p> + +<p>«Par le traité de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la +Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de +suite, ce serait d'occuper Grätz, Trieste et la Carniole avec beaucoup +de troupes pendant le mois que nous avons pour évacuer cette partie, et +en disant aux Autrichiens que nous évacuerions sur-le-champ ces pays, +qui leur tiennent tant à coeur, parce que cela gêne leur commerce, au +moment où eux-mêmes évacueraient la Dalmatie et l'Istrie.</p> + +<p>«Je joins ici les articles du traité de paix qui concernent l'évacuation +respective des pays qu'on doit rendre.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 31 décembre 1805.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur, général, a donné des ordres directs au général Songis pour +évacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova.</p> + +<p>«Il paraît que vous vous trouvez contrarié par le départ de l'artillerie +batave.</p> + +<p>«Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement +nécessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied, +gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la République batave.</p> + +<p>«Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux +que vous pourrez avoir par réquisition pour faire sortir le plus tôt +possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoyés par le général +Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras à leur +égard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus +de temps, je n'ai point encore fait l'échange des ratifications: il +n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours +pour évacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement +sans un ordre de moi.</p> + +<p>«C'est dans la Carinthie et à Trieste que je vous laisserai, jusqu'au +moment où les Autrichiens nous auront cédé la Dalmatie et l'Istrie: vous +recevrez une instruction à cet égard demain ou après.</p> + +<p>«Il résulte du traité que les troupes françaises doivent évacuer la +Styrie dix jours après l'échange des ratifications, et que nous devons +évacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie +occupée par vos troupes ou par celles du maréchal Masséna; et le +maréchal Masséna n'aura sûrement pas fait évacuer Trieste que ses +troupes n'aient été relevées par les vôtres. Écrivez-lui à cet égard.</p> + +<p>«Ma précédente lettre n'était pas claire, n'ayant pas encore vu le +traité; mais celle-ci vous met au fait.</p> + +<p>«En résumé, quand vous aurez reçu l'ordre d'évacuer toute la Styrie, +vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie +que nous occupons, et surtout à Trieste, afin de gêner tellement les +Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de +l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je +consentirai à évacuer la Carniole et la Carinthie du même jour où ils +céderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question +de faire promptement traverser la Styrie à l'artillerie que vous envoie +le général Songis.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Lintz, le 26 janvier 1806.</p><br><br> + +<p>«Je reçois, général, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18 +janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plénipotentiaires +ont mis à me faire connaître que l'intention de l'empereur d'Allemagne +serait de rendre la Dalmatie plus tôt si nous évacuons la Haute-Autriche +rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de +nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 février, si nous évacuons à +cette époque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie +de la note ci-jointe, ma réponse; si les plénipotentiaires approuvent +quelque chose, vous en serez prévenu par le général Andréossi.</p> + +<p>«Le général Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession +de la Dalmatie, vous n'aurez rien à faire à cet égard.</p> + +<p>«Je vous recommande, général, de correspondre journellement avec moi +par la poste, et, quand vous le jugerez nécessaire, par des officiers. +Mon quartier général sera à Munich le 1er février.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Lintz, le 28 janvier 1806.</p><br><br> + +<p>«Général, je vous autorise, dans le cas où les Autrichiens auraient +remis à l'armée française, le 10 février, l'Istrie, la Dalmatie, les +bouches de Cattaro, les îles vénitiennes et toutes les villes et forts +qu'elles renferment, à évacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous +occupez des États de l'empereur d'Allemagne, c'est-à-dire à commencer +votre mouvement le jour où vous apprendrez officiellement, par les +commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie, +la Dalmatie, les îles vénitiennes, les places et forts qu'elles +renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie +avec vos deux divisions françaises, et vous prendrez possession du +Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de +votre marche et des positions que vous occuperez.</p> + +<p>«Si cela a lieu, je présume que vous pourriez partir vers le 10 +février.»</p><br> + +<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Vérone, le 30 janvier 1806.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu, monsieur le général, votre lettre du 26 janvier. Le général +Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le général +Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable +que vous ne tarderez pas à faire votre mouvement sur l'Italie; cependant +je présume que vous attendrez peut-être l'avis du général Lauriston à +cet effet. Quant à l'officier que vous me recommandez, je lui porte +depuis longtemps des sentiments d'amitié; ainsi je compte l'employer au +service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrivée, ne +pouvant dans le moment même lui donner une place.</p> + +<p>«Je vous renouvelle, monsieur le général, l'assurance de mes sentiments +distingués.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Munich, le 5 février 1806.</p><br><br> + +<p>«Je ne vois point d'inconvénient, général, à ce que, du moment où vous +serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majesté, le +général Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de +la Dalmatie, vous évacuiez Trieste, le comté de Goritz et toute la +partie des États de l'empereur d'Allemagne où vous avez des troupes, +pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mandé, vous aurez +soin d'avoir une avant-garde à Monfalcone et d'occuper Udine, afin de +faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie.</p> + +<p>«J'aurais désiré que vous eussiez joint au travail que vous m'avez +envoyé pour la Légion d'honneur les pièces à l'appui, c'est-à-dire les +demandes faites par les corps, ces états devant être annexés au travail +général.»</p> + +<p>«<i>P.S.</i> Du moment que vous serez dans le pays vénitien, vous devrez +rendre compte des ordres que vous recevrez de moi à Son Altesse le +prince Eugène Napoléon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone +et Udine.</p> + +<p>«J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majesté se portait bien.</p> + +<p>«J'évacuerai successivement les États d'Autriche, aux termes fixés par +le traité: du reste, rien de nouveau.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Munich, le 10 février 1806.</p><br><br> + +<p>«Je ne puis qu'approuver, général, toutes les mesures que vous avez +prises pour hâter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que +vous avez fait à cet égard est conforme aux intentions de l'Empereur: +vous devez être dans ce moment dans le Frioul vénitien, en occupant +Udine et Monfalcone.</p> + +<p>«J'ai fait connaître à l'Empereur le désir que vous avez d'être employé +d'une manière active, et de trouver les occasions de déployer et votre +zèle et vos talents; mais, général, toutes les dispositions de Sa +Majesté tiennent tellement à la marche politique des affaires, qu'on ne +peut rien prévoir, et c'est quand l'occasion se présente à l'Empereur, +et au moment où on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus +éclatantes de sa confiance.»</p><br> + +<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Milan, le 26 février 1806.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, monsieur le général Marmont, que Sa Majesté, par sa +lettre du 11 février, me prévient que vous faites partie de l'armée +d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier général doit +être à Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoyé cadre +avec les intentions de l'Empereur, qui tient également à conserver à +Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa +Majesté est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier, +ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou +villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession +avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait même nécessaire +d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie; +seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie +partout, d'après les ordres de Sa Majesté, qui tient tellement à cette +occupation et conservation de cette limite, dans toute son intégrité, +qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'exécution stricte de +ses ordres à cet égard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est +l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des réclamations, vous +tiendrez ferme; vous pouvez répondre que c'est par ordre de Sa Majesté, +qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>«Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron +Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des +dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte +sur-le-champ à Sa Majesté, qui exige une réponse prompte à cet égard.</p> + +<p>«Dans le cas où vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer +l'Isonzo à quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet +des détachements pour les différentes villes ou villages autrichiens sur +la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres à mon aide de camp +pour faire exécuter les vôtres à ce sujet par le 15e régiment de +chasseurs, qui est à Udine.</p> + +<p>«Je vous serais obligé de m'envoyer l'état exact des possessions +autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.»</p><br> + +<p class="mid">LE GÉNÉRAL MOLITOR À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Macarsca, le 8 mars 1806.</p><br><br> + +<p>«Les Autrichiens m'ont cédé la majeure partie des places et ports de la +Dalmatie dans le désarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont +évacué leurs munitions, mais même les munitions ex-vénitiennes, qui, aux +termes du traité de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui +pourra vous surprendre davantage, c'est qu'après avoir vaincu des +difficultés dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes +troupes en Albanie, et être parvenu aux frontières de Raguse, les +troupes autrichiennes, l'élite du régiment de Thurn, sans avoir été +attaquées, sans avoir manqué de vivres, sans avoir été inquiétées par +les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient à bras ouverts), +sans avoir tiré un coup de fusil enfin, ont reçu l'ordre de céder et ont +cédé le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de +Cattaro, dont la principale était en état de soutenir un siége avec +moins de troupes qu'elle n'en contenait.</p> + +<p>«Le prince Eugène m'ayant interdit de commencer aucune hostilité, je +m'empresse de rendre compte à Son Altesse de toutes ces circonstances; +elles vous confirmeront sans doute, mon général, dans la nécessité de +garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en +votre pouvoir.</p> + +<p>«Veuillez bien agréer l'assurance de la très-haute considération avec +laquelle j'ai l'honneur d'être,» etc.</p><br> + +<p class="mid">EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR<br> + À S. A. I. LE VICE-ROI.</p> + +<p class="rig"> «13 mars 1806.</p><br><br> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>«Écrivez à Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova +jusqu'à Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localités que j'ai +cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du +moment qu'on sort de Goritz et qu'on a monté la vallée de l'isonzo, il +devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de +voitures. Ainsi, dans toute la vallée de l'Isonzo, on ne peut arriver à +Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part +d'Isonzo, c'est-à-dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est-à-dire +par Palmanova. S'il en était ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le +chemin d'Udine à Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont +fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est +point une place de dépôt. Ce serait une place qui renfermerait tout le +système défensif à établir dans la vallée; mais, pour cela, il faut des +localités faites exprès. S'il était impossible de trouver un site qui +fermât la vallée qui conduit de Caporetto à Cividale, alors un simple +fort dans une belle position, le plus près possible de la frontière +ennemie, pourrait suffire. Ce fort, maîtrisant la grande route, gênerait +toujours d'autant les opérations de l'ennemi, les surveillerait et +servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placés pour défendre +le débouché de Caporetto. Il serait nécessaire de reconnaître la Chiusa +vénitienne, qui se trouve située entre la Ponteba et Osopo. +Existe-t-elle? est-elle en bon état? Que faut-il faire pour la mettre +dans le cas de fermer tout à fait la vallée et de servir d'avant-poste +à Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .»</p><br> + +<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Milan, le 18 mars 1806.</p><br><br> + +<p>«Je vous envoie, monsieur le colonel général, l'extrait d'une lettre de +Sa Majesté l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle désire que +ses ordres soient remplis le plus tôt possible. Il sera nécessaire que +vous fassiez un mémoire bien détaillé sur l'objet des demandes de Sa +Majesté, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette, +conformément à ses ordres.</p> + +<p>«Je serais bien aise, monsieur le colonel général, que vous profitiez de +votre séjour à Udine pour surveiller les travaux qui ont été ordonnés à +Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport +sur ces travaux, auxquels Sa Majesté met beaucoup de prix, et je +trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur +ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Munich, le 17 avril 1806.</p><br><br> + +<p>«Je profite, général, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour +envoyer à votre corps d'armée pour faire exécuter un ordre de l'Empereur +que lui transmet le ministre du Trésor public, ainsi que vous la verrez +par la lettre ci-incluse.</p> + +<p>«Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter à +m'écrire toutes les semaines par la poste, par Vérone et Trente, et à me +donner des détails, tant sur votre position que sur votre corps d'armée; +car vous n'êtes que détaché sous les ordres du vice-roi, et vous faites +toujours partie de la grande armée. D'ailleurs, mon cher Marmont, +l'amitié que j'ai pour vous me rend précieuse votre correspondance.</p> + +<p>«Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld, +relativement à nos affaires avec la cour de Vienne. À la fin de sa +lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fondé.</p> + +<p>«Les différents décasteres sont effrayés des rapports qu'ils reçoivent +sur les propos que les agents autrichiens attribuent à l'état-major du +général Marmont et aux généraux qui composent son armée. Ces propos +annoncent la prochaine entrée de nos troupes dans la Carniole. Je ne +vous fais part,» etc.</p> + +<p>«C'est à vous seul, mon cher général, à juger si cela a quelque +fondement. Nous sommes à la vérité sur nos gardes; je conserve Braunau. +Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.»</p><br> + +<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Munich, le 22 avril 1806.</p><br><br> + +<p>«Une note que je reçois de M. de la Rochefoucauld, général, m'oblige à +vous expédier de nouveau un de mes courriers.</p> + +<p>«Il me demande: 1° <i>Le général Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la +partie des États héréditaires autrichiens situés entre l'ancienne +frontière et la rive droite de l'Isonzo?</i></p> + +<p>«2° <i>Les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale sont-elles que +l'on frappe de réquisitions ce pays?</i></p> + +<p>«J'ai dû provisoirement répondre que je ne savais pas que vous eussiez +l'ordre d'occuper les pays appartenant à l'Autriche, sur la rive droite +de l'Isonzo.</p> + +<p>«Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on +continue à faire des réquisitions sur le territoire autrichien, ce que +le cabinet de Vienne réclame comme une contravention à l'article 22 du +traité de paix.</p> + +<p>«Je vous prie, général, de me faire connaître les ordres que vous +pourriez avoir reçus de l'Empereur directement, et qui seraient +contraires aux dispositions du traité: je vous demanderai également +quelques détails sur votre position à l'égard du territoire autrichien +et de la ligne militaire que vous devez occuper conformément au traité.</p> + +<p>«Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on +frappe encore des réquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est +évidemment contraire au traité. Je vous prie de me donner des +éclaircissements sur cet objet, afin que je puisse répondre à M. de la +Rochefoucauld.»</p><br> + +<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Varèze, le 2 juillet 1806.</p><br> + +<p>«Vous aurez sans doute été prévenu que le général Lauriston, attaqué par +des forces supérieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le +général Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie +par mer le 60e régiment. En conséquence, vous voudrez bien envoyer en +Istrie le 18e régiment d'infanterie légère, en gardant son dépôt et les +hommes qui ne sont point à l'école de bataillon à Pardenone, où se +trouve en ce moment le régiment. Aussitôt que les événements deviendront +plus tranquilles de ce côté, ce régiment vous rentrera probablement.</p> + +<p>«Je rends compte du présent ordre à Sa Majesté.</p> + +<p>«Sur ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa +sainte garde.»</p><br> + +<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p> + +<p class="rig"> «Monza, le 12 juillet 1806.</p><br><br> + +<p>«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, avec une +lettre de Sa Majesté, la copie d'un décret qui vous nomme général en +chef de l'armée de Dalmatie. L'intention de Sa Majesté est que vous +partiez vingt-quatre heures après la réception de sa lettre. Votre +premier soin sera de dégager le général Lauriston. Vous vous ferez +suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e régiment d'infanterie +légère, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre +régiment. Je dis <i>si vous le jugez convenable</i>, car vous allez avoir à +Zara le 60e régiment, qui est porté à trois bataillons, mais qui, +d'après les ordres de Sa Majesté, doit être réduit à deux bataillons de +guerre, et les troisième et quatrième bataillons doivent être renvoyés +en Istrie. Le troisième bataillon de dépôt du 18e régiment d'infanterie +légère reviendra dans le Frioul. Vous emmènerez avec vous votre chef +d'état-major, votre général d'artillerie, votre commissaire ordonnateur +en chef. Il y a en Dalmatie un général du génie, mais vous ferez bien +d'emmener le colonel qui commande en ce moment le génie du deuxième +corps sous vos ordres, et deux officiers du génie. Vous pourrez emmener, +si vous le jugez nécessaire, deux officiers supérieurs d'artillerie et +quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de +canonniers au grand complet et six ou huit pièces de campagne. Je vous +engage à les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six +lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous +emmènerez vos différents chefs de service, et surtout ce qui concerne +les hôpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous +emmènerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme; +le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majesté désire que vous +pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus +de ce que le général Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de +guerre du 60e régiment, deux bataillons de guerre du 18e léger, un des +chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en +marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons. +Cependant l'intention bien formelle de Sa Majesté est que, lors de votre +arrivée à Zara, si vous apprenez que Raguse a été dégagé par le général +Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous +verrez, d'après la copie des instructions que vous enverra l'état-major +général, et que j'avais donnée par ordre de l'Empereur, que les deux +bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destinés pour le +corps d'armée du général Lauriston. Sa Majesté ne me dit pas que vous +devez emmener des généraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en +Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un général de division +ou un général de brigade, suivant que vous le jugerez convenable.</p> + +<p>«Sa Majesté ayant nommé le général Lauriston gouverneur de l'Albanie et +de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernière lettre, il continue +à ne pas faire partie de l'armée de Dalmatie. Cependant, pour le bien du +service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble.</p> + +<p>«Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre départ, par votre chef +d'état-major, l'état de situation bien détaillé du corps d'armée que +vous laissez dans le Frioul.</p> + +<p>«Le chef d'état-major général vous adressera la situation des troupes en +Dalmatie.»</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p> + +<br><br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br><hr class="short"><br> + +<p class="mid"><a href="#l4">LIVRE QUATRIÈME.--1799-1800.</a></p> + +<p>Expédition de Syrie.--Conférence avec le général Menou.--Alexandrie +fortifiée.--Flottille envoyée au corps expéditionnaire en +Syrie--Conséquences de l'insuccès à Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>Les pestiférés et les prisonniers.--Insurrection dans la province de +Bahiré.--Flotte turque à Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à +Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet).</p> + +<p>Le général en chef prend la résolution de rentrer en France.--Son +départ.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Débarquement à +Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à Paris (octobre 1799).</p> + +<p class="mid"><a href="#c4">CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIÈME.</a></p> + +<p>Berthier à Marmont, de Gaza.</p> + +<p>Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.</p> + +<p>Berthier à Marmont, de Jaffa.</p> + +<p> -- -- de Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p>Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p> -- -- d'Alexandrie.</p> + +<p class="mid"><a href="#l5">LIVRE CINQUIÈME.--1799-1800.</a></p> + +<p>Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures +administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Réunion de l'armée de +réserve à Dijon.--Situation des armées française et autrichienne.</p> + +<p>Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficultés +immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les troupes françaises sur +les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin +1800).--Charge de Kellermann.</p> + +<p>Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de +Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de +Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).</p> + +<p class="mid"><a href="#l6">LIVRE SIXIÈME.--1800-1804.</a></p> + +<p>Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune +remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en +Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26 +décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre +1800).--Entrée à Vérone.</p> + +<p>Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au +général en chef.--Le colonel Sébastiani.--Démolition des places +fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.</p> + +<p>Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique +(1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont +inspecteur général d'artillerie.--Message du roi +d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les +côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.</p> + +<p>Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans +le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le +général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.</p> + +<p class="mid"><a href="#l7">LIVRE SEPTIÈME.--1804-1805.</a></p> + +<p>Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection +générale.--Établissement du camp.--Conditions +locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des +maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?</p> + +<p>Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État +sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours +d'étrangers.--Députation des magistrats +d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée.</p> + +<p>Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à +faire.--Joseph Bonaparte.--Le <i>vilain</i> titre de roi.--Affaire des +marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il +est remplacé par le grand pensionnaire.</p> + +<p>Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur +conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de +Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des +habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.</p> + +<p>Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs +d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'armée débarque.--Elle +est dirigée sur le Rhin.</p> + +<p class="mid"><a href="#c7">CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIÈME.</a></p> + +<p>Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.</p> + +<p> -- -- de Paris.</p> + +<p> -- -- de Paris.</p> + +<p>Le grand chancelier de la Légion d'honneur à Marmont, de Paris.</p> + +<p>L'ambassadeur de Sémonville à Marmont, de la Haye.</p> + +<p>Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.</p> + +<p> -- -- de Paris.</p> + +<p>M. de Sémonville à Marmont, de la Haye.</p> + +<p> -- -- de la Haye.</p> + +<p> -- -- de la Haye.</p> + +<p>Berthier à Marmont, de Paris.</p> + +<p> -- -- de Boulogne.</p> + +<p> -- -- de Boulogne.</p> + +<p> -- -- de Boulogne.</p> + +<p> -- -- de Boulogne.</p> + +<p class="mid"><a href="#l8">LIVRE HUITIÈME.--1805.</a></p> + +<p>L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'électeur de +Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'armée +autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le caractère.--Disposition +de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et +Murat--Ney au pont de Gunzbourg.</p> + +<p>L'Empereur à Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi +cerné.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les +nouvelles fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et +étrangères.--L'armée sur l'Inn.</p> + +<p>Marmont dirigé sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'armée sur la +rive gauche du Danube, à Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à +Dürrenstein.--Marmont à Leoben à la rencontre de l'armée de l'archiduc +Charles.--Bataille de Caldiero: Masséna contre l'archiduc.</p> + +<p>Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine +Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de +l'archiduc Charles.</p> + +<p>Marmont prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de +l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et +le pont du Thabor: Lannes et Murat.</p> + +<p>La surprise du pont décide la direction de la campagne.--Bataille +d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne. +L'armistice.</p> + +<p class="mid"><a href="#c8">CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIÈME.</a></p> + +<p>Berthier à Marmont, de Paris.</p> + +<p> -- -- de Paris.</p> + +<p> -- -- de Paris.</p> + +<p> -- -- de Strasbourg.</p> + +<p> -- -- d'Ettlingen.</p> + +<p> -- -- de Donauwert.</p> + +<p> -- -- de Donauwert.</p> + +<p> -- -- d'Augsbourg.</p> + +<p> -- -- d'Oberfullen.</p> + +<p> -- -- de Munich.</p> + +<p> -- -- de Braunau.</p> + +<p> -- -- de Laynbach.</p> + +<p> -- -- de Lintz.</p> + +<p class="mid"><a href="#l9">LIVRE NEUVIÈME.--1805-1806.</a></p> + +<p>Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le fort de +Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Conséquences +de la violation du territoire prussien: détails.--Grätz.--Ordre +d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes.</p> + +<p>Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les +enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps +d'armée de Marmont à Monfalcone et à Sacile.</p> + +<p>Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière italienne +contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à Caporetto, à +Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à Milan.</p> + +<p>Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacité +des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il +prend possession de Raguse.--Le Monténégro: son organisation.</p> + +<p>Le système constitutionnel se soulève contre Lauriston.--Description de +la place de Raguse.--Lauriston assiégé.--Molitor et Marmont viennent à +son secours.--Étonnement de Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à +la porte.</p> + +<p>Le général Thiars; anecdote.--Dandolo à Zara: son importance +affectée.--Fêtes et visites à madame Dandolo.</p> + +<p class="mid"><a href="#c9">CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIÈME.</a></p> + +<p>Berthier à Marmont, de Braun.</p> + +<p> -- -- de Schoenbrunn.</p> + +<p> -- -- de Schoenbrunn.</p> + +<p> -- -- de Schoenbrunn.</p> + +<p> -- -- de Schoenbrunn.</p> + +<p> -- -- de Schoenbrunn.</p> + +<p> -- -- de Lintz.</p> + +<p> -- -- de Lintz.</p> + +<p>Le prince Eugène à Marmont, de Vérone.</p> + +<p>Berthier à Marmont, de Munich.</p> + +<p> -- -- de Munich.</p> + +<p>Le prince Eugène à Marmont, de Milan.</p> + +<p>Le général Molitor à Marmont, de Macarsa.</p> + +<p>Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur à S. A. I. le vice-roi.</p> + +<p>Le prince Eugène à Marmont, de Milan.</p> + +<p>Berthier à Marmont, de Munich.</p> + +<p> -- -- de Munich.</p> + +<p>Le prince Eugène à Marmont, de Varèze.</p> + +<p> -- -- de Monza.</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIÈME.</p> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE *** + +***** This file should be named 27976-h.htm or 27976-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27976/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald +Lévesque (HTML version) and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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