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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
+
+Release Date: February 3, 2009 [EBook #27976]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald
+Lévesque (HTML version) and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL MARMONT
+
+DUC DE RAGUSE
+
+DE 1792 A 1841
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+
+AVEC
+
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+
+ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+TOME DEUXIÈME
+
+PARIS
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41
+
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.
+
+1857
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL
+
+DUC DE RAGUSE
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+1799--1800
+
+SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général
+Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps
+expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à
+Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les
+prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à
+Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22
+juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend
+la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation
+dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à
+Paris (octobre 1799).
+
+
+On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands
+embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un
+bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me
+rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les
+surmonter et les vaincre.
+
+A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie.
+Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de
+rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me
+comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est
+un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards;
+on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la
+guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs
+accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que
+je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui,
+plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un
+novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel
+et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus
+l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au
+contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon
+parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est
+presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.
+
+Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il
+appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement,
+me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des
+provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de
+les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à
+Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources
+destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou
+de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à
+époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre
+davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa
+provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui
+remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa
+à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le
+commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général
+en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours
+de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il
+conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce
+mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des
+habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce
+mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou
+choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle
+n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas
+l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de
+chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il
+se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa
+nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de
+l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa
+heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de
+dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire
+dispenser.
+
+Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de
+pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte,
+destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et
+administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du
+deuxième arrondissement.
+
+Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il
+avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le
+général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le
+commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les
+lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes
+toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de
+promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette,
+afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de
+manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à
+Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la
+ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui
+déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand
+point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai
+d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru
+leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer
+l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement
+m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il
+s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui
+devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part,
+l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il
+devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par
+les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu.
+Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que
+je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât
+jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui
+deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant
+tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile.
+Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les
+mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés,
+etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une
+heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier
+parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que,
+dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement
+important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans
+autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me
+suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent
+mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je
+reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée
+m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète
+l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à
+Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du
+résultat de mon voyage.
+
+J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais
+compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de
+barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils
+persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et,
+les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt
+retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me
+déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de
+l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous
+les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc.,
+s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent
+tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le
+trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi,
+et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on
+attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour
+pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent
+heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois
+d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je
+pouvais être tranquille sur l'avenir.
+
+Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à
+faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver
+également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de
+bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables
+pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et
+immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de
+l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de
+compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait
+pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine,
+on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de
+toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc
+nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une
+place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à
+l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient
+très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de
+préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux
+hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas
+indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand
+mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et
+j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit,
+s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes
+facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans
+doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à
+ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe;
+et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un
+pareil désordre: l'armée eût été perdue.
+
+Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours
+avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au
+courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un
+ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens,
+et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne
+doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position
+difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France,
+de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la
+garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que
+sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux
+officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major,
+je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du
+jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau
+déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on
+travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La
+journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat
+recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son
+travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était
+de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint
+constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement
+utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à
+très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel
+au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste
+diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la
+nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée,
+il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se
+manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe
+d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés
+s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout
+obtenir d'eux.
+
+Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien
+approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte
+d'Alexandrie était transformée en une place forte.
+
+Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à
+l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous
+les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de
+Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée;
+car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle
+a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre
+eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des
+montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait
+réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était
+assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était
+au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs
+fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas
+les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi
+sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous
+serions apparus au monde avec la puissance du destin.
+
+L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle
+avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée
+devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette
+campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en
+acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de
+Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie
+de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra
+d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division
+coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le
+génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels
+on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux,
+encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes
+montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17
+avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et
+mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien
+comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour
+vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes
+troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la
+quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique,
+que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes
+les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses
+qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de
+succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.
+
+On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions:
+l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite,
+et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien
+gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis
+complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me
+laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier.
+Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet
+égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences
+qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps,
+les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose
+le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité,
+car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés,
+ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre
+les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments
+horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles
+circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et
+d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches
+n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité
+envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de
+ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir
+ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on
+fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à
+faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un
+sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se
+borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce
+n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre
+des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la
+liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le
+premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir
+assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux
+yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut
+mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un
+jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!
+
+Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la
+conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet
+d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre
+chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il
+était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les
+circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux,
+on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute
+la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa
+alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux
+opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un
+autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir
+de la même manière en circonstance semblable.
+
+Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection,
+promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici
+à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout
+à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé
+par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il
+savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du
+feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette
+mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les
+habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une
+faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur
+servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés.
+L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait
+combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois
+mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient
+des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la
+garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de
+canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et
+résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre
+pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir
+lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent
+l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se
+faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi
+dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du
+courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas
+blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des
+révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé
+au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda,
+après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se
+retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne
+française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment
+de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons
+lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte
+d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance
+se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés.
+
+Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les
+accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté
+beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale
+de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des
+Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il
+mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je
+veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de
+Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement
+composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les
+habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec
+Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont
+ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur
+retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je
+m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais
+pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère.
+À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la
+peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et
+je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les
+faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital,
+on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun
+autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se
+trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne
+peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air
+cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité,
+sa propagation et sa durée.
+
+J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout
+l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées
+par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua.
+L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à
+l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté
+d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on
+m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua,
+commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent
+mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma
+force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à
+Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une
+nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de
+plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on
+devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans
+cesse dans la vie publique.
+
+Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois
+très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas
+avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes;
+excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout
+ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches
+si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée;
+réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son
+retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres
+Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de
+Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit
+supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui
+donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la
+jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour
+la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation
+nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition
+de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de
+l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce
+mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un
+pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions
+entrés.»
+
+Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut
+tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de
+camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier
+distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut
+regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient
+la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles;
+elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os
+qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe;
+après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de
+la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit
+sortir, et il fut guéri.
+
+Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant.
+Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à
+l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes
+choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il
+avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas
+praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et
+se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient
+dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions
+et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là
+sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur
+infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly
+raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans
+l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse.
+Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins
+avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque
+chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance
+singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé
+en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait
+alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre
+était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues
+le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le
+corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères,
+tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient
+s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le
+même jour, sur une terre barbare.
+
+J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de
+Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot
+spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse
+et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita
+pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette
+disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche
+prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait
+dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre,
+et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens
+qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient
+reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à
+l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.»
+Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le
+général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver
+favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est
+praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle
+pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur
+la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste.
+
+L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort
+aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires.
+Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y
+pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été
+constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près
+rien payé.
+
+La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates
+et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient
+habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à
+jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour
+leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des
+escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus
+n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter
+deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle
+des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la
+station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates,
+qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié
+avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux
+premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et
+combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais
+distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores,
+dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort
+exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance
+des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et
+d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré,
+avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour
+balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus
+tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents
+services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le
+composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour
+lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs
+jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint
+l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus
+appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus
+grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique
+inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des
+soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de
+poitrine.
+
+Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la
+réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à
+coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet),
+une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant
+Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se
+porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort
+d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme
+la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur
+leur résistance.
+
+Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les
+postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la
+marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir
+les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la
+garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris.
+J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général
+Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des
+contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une
+autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest
+d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir.
+Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze
+mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la
+circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille
+hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans
+organisation, composées presque en totalité de vieillards ou
+d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et
+appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire
+et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce
+que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée
+du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle
+eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le
+lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une
+lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart,
+m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et
+occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute.
+Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à
+l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais
+attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le
+siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en
+mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour
+au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui
+donner des nouvelles de l'ennemi.
+
+Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de
+mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une
+attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute
+avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des
+munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais
+pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant
+tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour
+animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre
+se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses
+portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé.
+J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il
+marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le
+bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement
+de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi
+resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en
+avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne
+semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en
+chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un
+moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de
+la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général
+Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement.
+
+Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui
+cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en
+détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans
+lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la
+garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur
+Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un
+véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne
+fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un
+grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les
+ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me
+résignai.
+
+Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa
+gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer,
+occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour
+emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant
+sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta,
+le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la
+cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et
+l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie
+des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent
+dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce
+point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés
+de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les
+fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que
+l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de
+la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon
+pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des
+troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient
+encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille
+prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force
+d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit
+prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même
+temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près
+de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace
+désagréable.
+
+On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se
+défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La
+dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina
+ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre
+avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une
+résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés
+dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents
+auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils
+sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on
+leur donna et moururent presque tous à l'instant même.
+
+Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple
+de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de
+très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla
+se loger à la partie postérieure de la jambe.
+
+Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de
+communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les
+parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du
+blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois
+que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un
+véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des
+circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en
+Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à
+défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être
+coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général
+Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son
+intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des
+affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec
+Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque.
+La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne
+fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il
+soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith
+tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant
+la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en
+faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement
+pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il
+est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours
+animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa _fuite du Temple_,
+sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de
+Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un
+très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de
+célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis
+une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha
+prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel
+d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques
+Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et
+soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte,
+masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je
+choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant
+anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de
+marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney
+reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de
+nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit
+toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson
+de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en
+Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse
+traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»
+
+Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le
+général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les
+gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris
+de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis
+demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à
+Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses
+équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait
+les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port,
+en état de naviguer, les frégates la _Muiron_ et la _Carrère_. Me
+faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me
+dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je
+compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à
+prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait
+jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant
+d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les
+gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance,
+sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le
+fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce
+gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se
+maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la
+destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour
+retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle
+l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la
+fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce
+moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à
+aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains
+capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à
+une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles
+entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps
+et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma
+présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui
+lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y
+aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut
+tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en
+sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les
+dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement.
+J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du
+nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des
+progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de
+partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»
+
+J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui
+m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage.
+On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de
+départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux,
+l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans
+ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler
+la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des
+Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre
+dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais
+Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je
+continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois
+son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort
+recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil.
+Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec
+les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais
+éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service
+me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de
+la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney
+trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son
+vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais
+déplacé. La frégate la _Carrère_ profita immédiatement de son absence
+et se réunit à la _Muiron_ dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le
+général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage
+dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ
+pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de
+consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était
+délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un
+mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses
+continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous
+faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était
+venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un
+aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le
+vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à
+l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement
+l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était
+venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir
+Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il
+était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir
+immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.
+
+Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de
+l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva
+sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses
+aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les
+autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes
+et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le
+général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le
+remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des
+généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix,
+compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse.
+Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant
+éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de
+le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait
+cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir.
+Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde
+les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa
+haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général
+Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint
+quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon
+commandement.
+
+Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou,
+j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et
+sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de
+sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23
+fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les
+avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles
+destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles
+pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles
+devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un
+événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation
+d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette
+prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve.
+Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres
+hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un
+sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher
+vivement.
+
+J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme
+estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le
+général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire
+sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances
+favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le
+général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des
+armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et
+où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la
+conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu
+porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un
+titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort
+malheureux: tout lui est refusé.
+
+On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il
+fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les
+mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme
+tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de
+l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un
+service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la
+chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place
+d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que
+l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir;
+il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque
+à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent
+impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il
+soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous
+occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand
+secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus
+simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des
+frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage
+refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces
+hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la
+marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser
+embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre
+et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part
+des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés
+pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il
+monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port;
+mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est
+précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce
+malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait
+presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se
+jette dans une barque et monte précipitamment sur la _Muiron_, qui
+était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y
+entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à
+fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en
+chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le
+lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que
+vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui
+manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir
+d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement,
+pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée;
+je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis
+que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»
+
+Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui
+parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon,
+de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et
+il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les
+rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles,
+prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de
+douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux
+mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à
+l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une
+révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il
+ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut
+le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à
+Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de
+lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais
+j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le
+bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.
+
+Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable
+bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la
+sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle
+avec celle-ci.
+
+Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus
+vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais
+nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans
+bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos
+yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée
+toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main
+divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce
+qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte.
+Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes
+pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si
+les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux
+circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever
+à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois
+volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une
+seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule
+chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré?
+Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque
+que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence
+nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent
+l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis
+à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une
+route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi
+d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?
+
+Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le
+commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les
+circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le
+répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial
+d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement;
+c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de
+se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.
+
+J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux,
+j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité,
+et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des
+sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces
+illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.
+
+Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la _Muiron_:
+Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides
+de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur
+la _Carrère_: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos
+officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait
+embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef,
+qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons
+marcheurs.
+
+La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande
+discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent
+jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la
+direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires,
+l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en
+Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent
+retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de
+l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les
+nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur
+cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y
+rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce
+qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles
+rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à
+suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et
+offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants
+très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément
+contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et
+contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à
+espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents
+dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous
+sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous
+allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant
+les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les
+calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours
+et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap
+d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour
+parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous
+faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la
+nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos
+pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne
+répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la
+direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant
+de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la
+Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est
+extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les
+effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de
+navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on
+put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin;
+il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière
+ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au
+hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent
+d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions
+arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait
+donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous
+aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche
+aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit
+dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas
+être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et
+naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force
+de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière
+ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être
+aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines
+de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la _Carrère_,
+sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la _Muiron_,
+toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on
+aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps
+d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la
+petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et
+nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud
+de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous
+évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant
+sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de
+la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on
+pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même
+sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon
+de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter
+avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit
+compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la
+France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous
+relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un
+grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un
+homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais
+en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille
+devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation
+plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné.
+Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la
+maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les
+environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais
+revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il
+n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il
+n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par
+système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse,
+c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas
+donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est
+écarté de cette doctrine commode.
+
+Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant
+calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous
+dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître
+l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De
+même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit
+désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort,
+comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu
+de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain
+soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous
+distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous
+amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et
+sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil
+couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir
+distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu
+de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put
+juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette
+circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique.
+Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il
+y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour
+lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa
+proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les
+difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait
+mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement
+modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna
+donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger
+sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le
+suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et
+dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas
+mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir.
+Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon,
+nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous
+en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de
+canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le
+bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après,
+les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le
+travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des
+bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de
+nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de
+l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre.
+Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous
+trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut
+s'exprimer, mais elle peut se comprendre.
+
+Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous
+avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin
+nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel
+changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un
+succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il
+était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand
+nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse
+et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise,
+précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que
+nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre
+départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions
+probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se
+continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant
+de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils
+sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées.
+En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon,
+et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui
+redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se
+précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance
+accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner
+des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand
+danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement
+encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur
+Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la
+population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on
+veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par
+la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut
+éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que
+le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune
+autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent,
+montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès
+lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays
+en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de
+préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est
+déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une
+espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui
+faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina
+sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et
+ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte
+reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même
+l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.
+
+Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez
+promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une
+apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre
+ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et
+quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans
+doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux,
+et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de
+suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des
+choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris;
+soyez-y bientôt.»
+
+Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France:
+cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout
+entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du
+salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État
+n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de
+Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les
+hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et
+la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce
+prodige ne pouvait plus se renouveler.
+
+La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la
+Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà
+ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte,
+la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à
+l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par
+l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent
+encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion
+ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et
+ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa
+ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir
+qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en
+réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire
+de tous, pouvait sauver.
+
+Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de
+camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes,
+Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes
+pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de
+l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à
+Fréjus, et se mirent en route pour Paris.
+
+Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous
+allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand
+fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la
+santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui
+avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de
+ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi
+des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la
+colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se
+rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente
+jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis
+de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas
+un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés
+de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+
+RELATIFS AU LIVRE QUATRIÈME
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Gaza, 29 décembre 1798.
+
+«Nous voilà à Gaza, mon cher général, après avoir traversé soixante
+lieues de désert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha
+avait eu la bêtise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris
+en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvés dans la
+brèche. Ils nous ont laissé également de la poudre et des vivres.
+Arrivés à Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes
+d'infanterie de Djezzar se sont retirés aussitôt que nos dispositions de
+les attaquer ont été faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y
+a eu trois ou quatre hommes blessés de part et d'autre, trois tués à
+eux, et un à nous.
+
+«Nous avons, à Gaza, un très-bon fort dans lequel étaient cent
+cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de
+poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabotés.
+
+«Nous trouvons ici un pays qui ressemble à la Provence, et le climat à
+celui d'Europe.
+
+«Vous avez dû recevoir, par le général Andréossi, les relations de
+toutes nos affaires.
+
+«Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher général, et croyez à l'amitié
+et au désir que j'ai de vous revoir. J'espère que nos affaires iront
+bien ici.
+
+«On dit que les troupes de Djezzar nous attendent à Jaffa. Nous le
+désirons plus que nous ne le croyons.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 15 janvier 1799.
+
+«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse;
+vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire
+ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la
+quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou
+malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à
+coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la
+quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les
+grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à
+part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette
+différence.
+
+«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont
+un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à
+eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.
+
+«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local
+dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert
+à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est
+telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque
+de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen
+Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait
+bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le
+commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici,
+a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien
+organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses
+moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver:
+son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste.
+L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai
+établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le
+commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais
+que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.
+
+«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette
+institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire
+de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement
+difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands
+obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de
+faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas
+les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme
+votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le
+contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine
+établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y
+déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations
+avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il
+n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il
+soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de
+Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.
+
+«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que
+je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un
+jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si
+vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à
+Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur
+sera impossible de déserter.
+
+«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants
+du pays.
+
+«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur
+pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je
+lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus
+de nos besoins.
+
+«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans
+la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli
+son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la
+presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits
+d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements,
+qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes
+d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze
+pieds de là.
+
+«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle
+du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en
+tirer parti.
+
+«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des
+Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous
+espérons la découvrir.
+
+«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés
+de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait
+sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe,
+lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais
+paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense
+pas qu'ils l'aient aperçue.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «9 mars 1799.
+
+«Nous voilà maîtres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position
+militaire assez bonne, entourée de murs et flanquée de tours: environ
+quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons
+établi nos batteries; ils n'ont fait aucune réponse à deux sommations.
+La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire
+la brèche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a été passé au
+fil de l'épée; le pillage a duré vingt-quatre heures, malgré tous les
+efforts que nous avons faits pour l'arrêter: les lois de la guerre le
+permettaient. Nous avons trouvé dans cette ville une vingtaine de pièces
+de campagne toutes neuves, environ soixante pièces garnissant les
+remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les
+frégates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouvé plusieurs
+bâtiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes maîtres de
+Jaffa, nous en avons déjà pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre,
+portant des vivres et des munitions.
+
+«Nous avons eu environ trente hommes tués et environ cent cinquante
+blessés. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos
+troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies
+continuelles que nous avons eues à la sortie du désert. Nous nous
+disposons à poursuivre notre ennemi, et bientôt nous serons devant Acre.
+
+«Vous acquérez aussi une gloire particulière et qui a des droits bien
+réels à la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pénible que
+vous occupez.
+
+«Je désire que les événements politiques nous réunissent dans le pays où
+nous avons des intérêts si chers.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT
+
+ «29 mars 1799.
+
+«Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une
+assez bonne enceinte et un bon fossé; nous sommes sur le glacis, et
+bientôt nous serons dans la place. Nous habitons un pays très sain et où
+les subsistances abondent de tous les côtés. Nous avons reçu avec grand
+plaisir des nouvelles de France; la révolution de Naples est
+très-importante relativement à notre position dans ce pays.
+
+«Nous avons perdu, dans la tranchée, les adjudants généraux Laugier et
+Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous
+regrettons.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «30 avril 1799.
+
+«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement
+malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes,
+vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de
+Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir:
+
+«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les
+contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à
+Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à
+payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent
+hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir
+à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude.
+
+«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour
+envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite
+distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette
+augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents
+Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp,
+trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans
+pitié.
+
+«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le
+citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il
+négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une
+résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le
+commissaire des guerres, le payeur et quelques employés.
+
+«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait
+par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit
+huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des
+malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le
+lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce
+malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois
+compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du
+chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec
+le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés,
+car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de
+Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et
+six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué
+ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen
+Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur
+fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose
+très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion
+de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait,
+ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au
+moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à
+lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des
+habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et
+joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés
+auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui
+on y trouvera peut-être plus de difficultés.
+
+«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de
+partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits
+réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour
+acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison,
+qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus
+grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée
+subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au
+moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont
+déterminé à prendre un autre parti.
+
+«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ
+trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par
+le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi,
+pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai
+ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit
+nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste;
+enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes
+réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de
+s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour
+l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux
+révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les
+déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche
+d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre.
+
+«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a
+environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis.
+Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande
+armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils
+se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance.
+J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me
+les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille
+hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que
+cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à
+l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche
+d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois
+quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.
+
+«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute
+exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort
+dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais,
+s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du
+mal.
+
+«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux
+Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une
+langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à
+l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui
+elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager,
+l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes
+espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos
+caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais
+employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends
+sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats,
+des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.
+
+«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous
+remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me
+destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je
+puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter
+quelque chose à mes moyens en troupes.
+
+«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici
+dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais
+le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a
+armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher
+encore à trouver quelques hommes.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 6 mai 1799.
+
+«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements
+qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les
+désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me
+suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter
+encore.
+
+«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au
+citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon.
+Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour
+Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
+canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat
+s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen
+Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira
+à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui
+environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a
+pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y
+a eu au moins quinze cents feddams de brûlés.
+
+«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille
+hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car
+tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu
+des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce
+combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui
+des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable.
+Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer
+l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef
+et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur,
+les ont fanatisés d'une manière horrible.
+
+«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir
+lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma
+disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore
+deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il
+ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour
+anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour
+se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut
+en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir
+utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de
+l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je
+peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la
+même position que Crassus au milieu des Parthes.
+
+«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des
+secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut
+rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre
+un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:
+
+«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en
+laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de
+canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort
+de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.
+
+«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait
+laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade
+Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute
+importance de protéger.
+
+«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller
+brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés.
+Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre,
+par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se
+trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se
+présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante
+hommes dans le fort et se retireraient ici.
+
+«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé;
+j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français,
+et enfin tous les vivres existant à Rosette.
+
+«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette
+toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et
+de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.
+
+«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout
+ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la
+rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour
+punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier
+détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer.
+Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place
+d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais
+plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le
+dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma
+garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent
+d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur
+les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître
+d'un jour à l'autre.
+
+«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère
+cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur
+tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El
+Messiri et du commandant turc.
+
+«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à
+l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je
+n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai
+trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de
+tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de
+longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous
+travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la
+fédération de 1790.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 7 mai 1799.
+
+«Je n'ose encore crier victoire, mon général, car nous avons encore
+quinze jours critiques à passer; mais tout va pour le mieux, et la peste
+est toujours à son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les
+morts peu fréquentes. La maladie se traite fort régulièrement, et le
+citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons
+point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes
+seulement ont été atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, après
+les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se
+développe pas davantage, nous sommes sauvés. Je serai payé amplement de
+mes inquiétudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir
+ce résultat.
+
+«Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'armée depuis l'affaire
+d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succès, nous
+sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques
+inquiétudes, c'est la pénurie qui a dû se trouver à l'armée par la
+contrariété qu'a éprouvée la flottille de Damiette.
+
+«Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos
+dix bâtiments devant le port et quelques bombes de temps en temps.
+
+«Je presse la rentrée des contributions des provinces de Rosette et de
+Bahiré. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espère qu'elle
+sera effectuée dans quinze jours.
+
+«Les travaux du génie sont dans la plus grande activité, et, afin qu'ils
+ne soient pas suspendus, j'ai emprunté à deux ou trois particuliers une
+somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur
+les premiers fonds des contributions.
+
+«Je suis dans l'impossibilité de mettre en activité les travaux du
+canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent
+qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer;
+vous ne m'avez pas donné d'ordre à ce sujet; le général Caffarelli seul
+m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance,
+il serait nécessaire que vous augmentassiez les moyens d'exécution.
+
+«Je viens d'être obligé de faire de nouveaux actes de sévérité contre
+les administrations d'Alexandrie. Après avoir bien servi pendant
+quelque temps, elles s'étaient relâchées à l'excès. J'ai fait mettre au
+phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi
+les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux,
+ont beaucoup de facilité à se cacher dans ce labyrinthe obscur.
+
+«Vous avez sans doute appris le mariage du général Menou et son
+changement de nom.
+
+«Tout va fort bien, et nous nous apprêtons à célébrer dignement la fête
+du Bahiram.
+
+«Le citoyen Dolomieu et le général Mauscourt partent ce soir.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 14 mai 1799.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon général, de l'insurrection de
+la province de Bahiré, du combat que le citoyen Lefèvre leur avait
+livré, du fanatisme des insurgés, et des difficultés qui restaient à
+surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre.
+
+«Les choses ont tourné différemment que nous ne l'avions craint; les
+révoltés, au milieu du combat, n'ont point été accessibles à la crainte;
+mais, lorsque le lendemain ils ont compté leurs morts et leurs blessés,
+lorsqu'ils ont vu de belles maisons brûlées, lorsque enfin ils ont
+ouvert les yeux, beaucoup se sont dégoûtés de la guerre et sont
+retournés chez eux.
+
+«J'avais écrit aux généraux Lanusse et Fugières pour les prier de se
+réunir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitôt
+lui-même avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints
+à ce que j'avais envoyé de Rosette et à ce qui assistait à Ramanieh,
+formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le général Lanusse marcha
+avec ces troupes et huit pièces de canon. Il ne trouva que quelques
+Arabes des habitants de Damanhour qui s'étaient armés, et mit le feu à
+plusieurs maisons. Il eût été plus utile et plus convenable de fusiller
+dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grâce par
+une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus
+parler.
+
+«Enfin aujourd'hui la tranquillité est rétablie, et je ne perds pas un
+instant pour vous rassurer sur un événement qui pouvait avoir des suites
+graves.
+
+«Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperçu une seule voile en mer.
+
+«La peste avait presque cessé il y a quelque temps. Elle vient de se
+remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous
+approchons du moment où nous n'aurons plus à redouter ses poursuites.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 24 juin 1799.
+
+«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous
+demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient.
+Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir
+pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais
+autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21
+pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai
+fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que
+j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction,
+et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin
+décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée
+d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester
+ce fait.
+
+«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des
+approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le
+citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la
+navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords.
+Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette.
+Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été
+pillées en route.
+
+«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de
+deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21
+pluviôse, elle est ainsi conçue: _Le commissaire Michaud est investi de
+toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des
+trois provinces_. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle
+d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de
+reproches.
+
+«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant
+Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul
+dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le
+citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une
+frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission.
+
+«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec
+tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un
+bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne
+l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant
+qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de
+faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un
+officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout
+ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le
+projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi
+ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers
+qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine
+marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un
+homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste.
+
+«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la
+position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent
+et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même
+le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont
+insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la
+dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de
+quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ
+quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous
+remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre
+cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt:
+c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes
+gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et
+les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces
+et protègent les travaux du canal!
+
+«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des
+détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à
+Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction
+faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six
+cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes
+et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique
+j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il
+n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité.
+
+«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas
+où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante
+hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de
+Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait
+donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il
+faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon
+général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les
+sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que
+je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de
+celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième
+arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas
+les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée,
+permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une
+tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que
+moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont
+le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux
+que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une
+place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un
+développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas
+attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du
+Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous
+m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos
+reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi,
+en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots
+et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont
+plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues
+ne sont pas promptement augmentés.
+
+«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous
+augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à
+défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne
+croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de
+me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de
+toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «Alexandrie, 11 juillet 1799.
+
+«Il paraît à l'instant, mon général, une flotte turque de sept
+vaisseaux, cinq frégates et de cinquante-huit bâtiments d'un ordre
+inférieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix bâtiments.--On estime
+qu'elle porte dix à douze mille hommes. Avant que le débarquement soit
+effectué, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes
+bien disposés, et nous recevrons bien les ennemis.
+
+«Je fais porter la garnison d'Aboukir à deux cents hommes. Nos magasins
+de vins sont en partie épuisés; mais j'en trouverai chez les habitants;
+nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez être
+parfaitement tranquille.
+
+«À huit heures, l'ennemi paraît se diriger sur Aboukir; dès ce soir j'en
+ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins
+dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilité de revenir
+promptement devant Alexandrie, à cause des vents de nord-ouest.
+
+«Dans tous les cas, mon général, comptez sur moi, sur mon zèle et mon
+dévouement sans bornes.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE.
+
+ «11 juillet 1799.
+
+«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la
+flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé.
+
+«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me
+suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au
+débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du
+succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients.
+
+«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris
+les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois
+cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.
+
+«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de
+débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes.
+Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais
+beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être
+entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car,
+pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille
+hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je
+me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il
+faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que
+je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant
+pour toute cavalerie que quatre dragons.
+
+«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que,
+l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement
+favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis
+toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une
+heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont
+nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six
+heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le
+débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la
+sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats
+seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions
+qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits
+bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes,
+sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite
+de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que
+devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel
+je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit
+nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller
+porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est
+le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte
+dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt
+bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au
+Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie.
+Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état
+de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui
+ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à
+deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien
+approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et
+bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant
+brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour
+donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes
+disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous
+supposons.
+
+«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour
+la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de
+tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos
+moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles
+du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura
+rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte
+que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»
+
+
+MARMONT À BONAPARTE
+
+ «20 juillet 1799.
+
+«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi
+m'écrit de votre part.
+
+«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à
+hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur
+l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la
+mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de
+canon.
+
+«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que
+c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en
+mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire
+une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts
+sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et
+nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze
+cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont
+aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous
+rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de
+l'enceinte.
+
+«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons
+beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos
+approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement
+faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à
+nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.
+
+«La ville est tranquille, et le soldat content.
+
+«Voilà, mon général, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est
+rassurante. Il paraît certain que l'ennemi n'a point opéré de
+débarquement convenable de l'autre côté du lac, car il ne peut pas
+prendre d'autre route que celle-ci.»
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME
+
+1799--1800
+
+Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18
+brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne
+d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées
+française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de
+Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les
+troupes françaises sur les bords de la
+Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de
+Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
+Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
+Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).
+
+
+À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en
+mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers
+lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer.
+Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement
+des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui
+être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet
+égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre
+immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la
+traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À
+quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté
+des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison
+croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un
+changement ici est indispensable.»
+
+Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son
+ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour
+être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre
+arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre
+complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et
+le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour
+l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour,
+au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la
+couronne.»
+
+Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et
+Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai
+beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il
+avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et
+tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas
+comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de
+Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et
+son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc
+Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites,
+aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la
+société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la
+législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le
+coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation
+d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais
+fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la
+situation du pays et les changements devenus indispensables pendant
+l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie
+tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à
+Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un
+prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour
+exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à
+la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute
+l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se
+réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède.
+
+Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et
+surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et
+dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de
+caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps
+anciens.
+
+Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès
+gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient
+déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de
+part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à
+s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le
+caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux
+avaient raison.
+
+Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le
+nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et
+faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en
+négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui
+inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du
+général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté
+furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès,
+Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le
+premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le
+succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement
+senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la
+première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la
+possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout
+pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence,
+il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de
+son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre
+quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des
+officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des
+officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus
+m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les
+casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.
+
+Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens,
+ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le
+général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez
+grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être
+assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures
+préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater
+d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est
+chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte
+d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez
+les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai
+assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et
+le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante
+personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures,
+gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au
+Directoire.
+
+Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17,
+et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner:
+j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare.
+Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit:
+«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au
+pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y
+joindre.»
+
+En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon
+allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la
+conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable
+entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la
+difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux
+loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont
+le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me
+suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la
+Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le
+général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major
+formant son escorte.
+
+Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur
+la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait
+monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant
+à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui
+d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des
+Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le
+commandement.
+
+Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de
+s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité,
+renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment
+devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui
+les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à
+toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les
+passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire
+même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la
+garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier,
+président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait
+la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du
+gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des
+Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait
+aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du
+gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se
+rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre.
+Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants
+et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire
+dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses
+affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent
+comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne
+prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa
+démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver
+le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une
+colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps,
+eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et
+triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de
+nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que
+sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont
+morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de
+pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs
+noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans
+l'oubli.»
+
+Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission.
+
+Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si
+mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus
+tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte
+de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle
+de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus
+l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des
+malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il
+fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une
+suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je
+n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte,
+son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté
+énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter
+ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs
+publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un
+génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie;
+c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son
+tour.
+
+Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les
+généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents,
+restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais,
+le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait
+avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui.
+Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des
+auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le
+Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui
+n'avait pas donné sa démission.
+
+Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade
+d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de
+quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit
+aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y
+rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous
+n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris
+était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait
+sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les
+effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la
+résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient
+disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures
+violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.
+
+Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec
+deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On
+a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout
+à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée
+réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé
+alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise
+et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne
+de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu
+sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait
+arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est
+magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement
+l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour
+sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les
+troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général
+Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France,
+discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit
+habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes,
+il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général
+Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on
+vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne
+montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr
+moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il
+recommençait son exclamation.
+
+Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le
+voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la
+force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc
+appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers
+dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la
+déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés
+çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les
+hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler
+un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux
+Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres,
+chargée de proposer les changements nécessités par la situation des
+choses.
+
+On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières
+nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne
+nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant
+les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs:
+il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils
+le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils
+instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout.
+D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion
+publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en
+disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui
+reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la
+dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain
+il était établi au Luxembourg.
+
+L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta
+une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la
+conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à
+l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce
+gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces
+belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses
+qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive
+dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand
+Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la
+naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son
+origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux
+le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la
+puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce
+moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont
+pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du
+gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et
+des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le
+répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente
+où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les
+peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter
+sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les
+droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain
+point, leurs préjugés.
+
+On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le
+mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au
+dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à
+trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la
+nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de
+méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le
+plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve
+de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de
+spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et
+l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu
+marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait
+principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous
+le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la
+politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur
+ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants
+l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les
+appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or,
+comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de
+diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance
+extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu
+s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des
+chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue
+sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul
+reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut
+restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une
+ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les
+conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions.
+
+Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le
+comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes
+devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne
+réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la
+manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était
+tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce
+parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de
+personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la
+fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans
+contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet
+égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent.
+
+Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous
+convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement
+du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste
+souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions.
+Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui
+seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de
+contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés,
+dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement,
+que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans
+sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre
+possible le succès de l'ordre politique [1].
+
+[1] Écrit en 1829.
+
+Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux
+collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait
+les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et
+le gouvernement consistait en lui seul.
+
+Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir
+entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de
+conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le
+commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous
+les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas
+fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et
+l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il;
+j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier
+consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc
+nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail
+eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai.
+Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours
+appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des
+charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours
+compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la
+première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit
+tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend
+presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et
+les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse
+suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette
+époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par
+des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé
+successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection
+sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre
+les attelages _militaires_; je le proposai, et ce changement fut
+exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce
+service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander
+ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de
+faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers
+d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie
+militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante
+chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les
+compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train
+dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers
+d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et
+de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.
+
+L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier
+consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms
+honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous
+Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On
+revint aux vrais principes de l'administration: une caisse
+d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La
+Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait
+besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants
+qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants
+se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint
+partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls
+peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara
+du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il
+put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à
+l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du
+premier consul.
+
+L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en
+Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas
+alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de
+douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en
+campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les
+payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal
+d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement
+de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa
+valeur. J'avais aussi le diamant le _Régent_ à offrir comme supplément
+et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance
+auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre
+de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre
+époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur
+expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des
+coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un
+pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée
+par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai
+ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon
+accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi:
+l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent
+mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était
+insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme
+gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses
+correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours
+rancune aux Hollandais.
+
+Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux
+conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de
+parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main
+se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec
+une admirable constance contre la puissance de la nature.
+
+Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires
+se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un
+vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à
+cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de
+camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des
+changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire.
+L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous,
+général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait
+été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au
+désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un
+soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit
+connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous
+respirâmes à l'aise.»
+
+Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes
+tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la
+raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.
+
+L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le
+général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison
+à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce
+pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait
+été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits
+incorporés, et on en composa l'armée de réserve.
+
+Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de
+notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en
+personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin,
+mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau
+général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion
+n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc
+pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une
+campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant
+au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en
+chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef
+d'état-major.
+
+Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna
+commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant
+toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée
+pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne
+connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens,
+il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas
+à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du
+lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa
+force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave,
+forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau,
+devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée
+de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.
+
+Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette
+armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un
+commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et
+mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le
+commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait
+naturellement à commander plus tard une division; or le commandement
+d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour
+voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les
+troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul
+combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec
+raison, la différence de l'importance des fonctions du général
+commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une
+armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la
+ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat
+ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne
+doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les
+miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à
+franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont,
+présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai
+confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la
+force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un
+ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien
+décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une
+circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés
+à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée;
+j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des
+parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces
+fonctions, Gassendi, auteur de l'_Aide-mémoire_. Je m'entourai de bons
+officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel
+Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de
+ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est
+difficile de se faire une idée.
+
+Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en
+Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs
+opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et
+d'une manière décisive.
+
+On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de
+campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à
+tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne,
+forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de
+l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée.
+Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de
+Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne
+voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour
+connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce
+système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent
+dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach,
+avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne
+l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats,
+où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens
+coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et
+pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux
+parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et
+l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes
+tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de
+Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé
+de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de
+l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre
+anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.
+
+Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice,
+repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière.
+Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé
+le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient
+de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les
+opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines.
+L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant
+avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir.
+
+Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord
+réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce
+succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient
+voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi
+avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de
+prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et
+leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien.
+
+Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour
+Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances,
+et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment
+d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne
+et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le
+Valais et de déboucher par le Simplon.
+
+Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des
+montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez
+longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée
+autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il
+se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette
+direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus
+tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non
+praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le
+double.
+
+Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et
+Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si
+remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner
+par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents.
+Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les
+trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne
+doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col
+du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques
+postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que
+de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut
+donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes
+commencer nos opérations.
+
+Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui
+composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque
+régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son
+effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes,
+surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets.
+
+J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter
+les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un
+service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques
+précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin,
+creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces.
+
+La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité
+antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en
+terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé
+dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la
+culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de
+jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout
+remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique
+cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance,
+on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me
+récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs
+nous restaient à surmonter.
+
+Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à
+Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du
+Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été
+prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun
+préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été
+insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à
+l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.
+
+Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin
+d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque
+hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et
+ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est
+séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route,
+et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la
+moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents
+hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.
+
+Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant
+qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en
+entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en
+avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent
+aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort,
+hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent
+pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du
+Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il
+fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le
+sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable.
+Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent,
+beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire
+exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de
+soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà
+fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides
+par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau,
+il ne sera plus bon à rien.»
+
+Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par
+escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se
+présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un
+pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus
+d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour,
+commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes
+endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta
+bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et
+reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.
+
+Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions
+lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins.
+J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en
+entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai
+de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la
+proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six
+caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les
+roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du
+foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on
+trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux
+par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait
+entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des
+hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à
+la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.
+
+Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier
+d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque
+voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première
+opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu
+la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à
+leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous
+tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus
+vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans
+cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre
+la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été
+nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec
+avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du
+rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes,
+en gens habiles, de son erreur.
+
+Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
+l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y
+prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait
+sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi,
+informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait
+des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu;
+l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique
+était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route;
+mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut
+évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout
+l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours
+après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.
+
+Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se
+rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la
+prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de
+Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on
+avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros
+calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre
+côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand
+Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était
+dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées
+depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état
+de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une
+chose impardonnable.
+
+L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les
+succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au
+général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ
+douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se
+composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et
+Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le
+Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une
+grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes
+réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se
+rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la
+première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de
+voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord
+de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait
+toujours une province autrichienne.
+
+Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé,
+mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est
+un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie
+existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit
+pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.
+
+Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur
+grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources
+immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un
+certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces
+ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu
+autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes
+entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le
+prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au
+général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans
+vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris,
+disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée
+d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces
+manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger
+les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle
+manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent
+incrédules.
+
+Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont
+l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons
+jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès,
+fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité
+sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le
+corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à
+Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes,
+qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello,
+l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès
+dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à
+Lannes le titre de duc de Montebello.
+
+Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des
+circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents
+se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait
+sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore
+si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par
+les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau,
+qui ensuite s'abaisse en un moment.
+
+J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait
+construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse,
+elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il
+fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce
+qui causa un assez grand retard.
+
+L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division
+italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose
+alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de
+deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient
+très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille
+hommes.
+
+Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les
+divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor;
+les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement
+du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps
+destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait
+compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait
+pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la
+rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si
+l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la
+Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin
+le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et
+marchait sur Turin.
+
+On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment
+où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi
+volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent
+d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des
+inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir
+sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce
+résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut
+combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son
+ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui,
+jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le
+contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes
+ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de
+s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier,
+mais, à cette époque, tout devait nous réussir.
+
+L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô,
+s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées
+aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant
+de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta
+toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une
+bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée
+autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à
+Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq
+mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de
+Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines
+de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre
+avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais
+il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par
+moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je
+dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une
+tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la
+rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la
+tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la
+prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous
+ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la
+favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre
+obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à
+embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer,
+après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces
+démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général
+Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans
+un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont
+ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le
+quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je
+me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de
+Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la
+nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une
+ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en
+marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à
+six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un
+officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque
+générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit
+qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu
+compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé
+le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux
+rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et
+je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé,
+quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont
+n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu
+déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous
+pouvez hardiment croire à la bataille.»
+
+Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru
+que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait
+envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de
+laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il
+envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le
+général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté
+dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui
+seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on
+l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les
+trouvâmes aux prises.
+
+À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un
+ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau
+suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en
+écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première
+direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il
+traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour.
+L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le
+champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de
+Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie,
+jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de
+Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point
+solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et
+la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie,
+c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre
+et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près
+droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général
+Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de
+Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la
+cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général
+Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas
+d'ordre pendant toute la matinée.
+
+L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le
+village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le
+fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa
+part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor
+résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les
+attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en
+franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été
+emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses
+réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit
+bientôt.
+
+Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand
+obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance
+pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans
+cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint.
+D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre
+gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand
+désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se
+rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs,
+se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite,
+qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San
+Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat
+meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces.
+L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une
+artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été
+démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de
+faire feu.
+
+La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un
+beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans
+cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie,
+et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les
+deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième
+fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans
+l'avoir entamée.
+
+Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle
+reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin,
+peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques
+moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans
+ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une
+espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut
+qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une
+nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général,
+que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de
+canon.»
+
+Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore
+intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la
+Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa
+division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit
+Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le
+meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en
+batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant
+ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du
+chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de
+l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la
+division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon,
+et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la
+parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après
+environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en
+avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre
+le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais
+j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les
+grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général
+s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la
+gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de
+huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à
+force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à
+la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand
+tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième
+demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les
+trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis
+pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu
+d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord
+je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une
+grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer
+sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et,
+immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa
+brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le
+flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge
+eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou
+retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise
+causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait
+mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge
+eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour
+assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais
+la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne
+montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann
+dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête
+desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef
+véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée
+avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance
+avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie
+autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre
+sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux
+français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout
+réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.
+
+Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo.
+C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est
+passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent
+telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres
+du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des
+troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et
+l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des
+circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non
+pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec
+une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la
+gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service
+qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée
+décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia
+rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir
+évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par
+la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa
+retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber
+son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et
+moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été
+accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la
+consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit
+bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La
+nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.
+
+Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec
+bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit,
+les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et
+écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de
+Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher
+sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure
+supposition et invention faite après coup [2]. On se retira par où l'on
+était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre.
+Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre,
+si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze
+mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait
+prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait
+été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de
+Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de
+l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris,
+et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le
+furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une
+pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en
+avoir la pensée.
+
+[2] À cette occasion, je conterai un fait curieux.
+
+Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à
+quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre
+reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans.
+Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut
+mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la
+moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le
+_Mémorial_ le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après,
+l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le
+sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont
+faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux
+premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes
+les trois se trouvent dans le même volume du _Mémorial_, avec les
+planches. Ce document est fort curieux.
+
+(_Note du duc de Raguse._)
+
+Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une
+partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures
+de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire.
+Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que
+possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans
+sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer
+un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des
+pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours
+auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent
+plus.»
+
+Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à
+l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le
+germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif
+en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation
+et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et
+obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea
+contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où
+il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les
+qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et
+il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra
+activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus
+il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de
+division quand je l'ai connu.
+
+Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient
+capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement
+acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la
+guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était
+souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses
+manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.
+
+Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir
+toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit
+observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique
+dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée.
+Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui
+n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout,
+homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa
+bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de
+l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout
+ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France.
+Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre
+les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais
+défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position
+élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques
+circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la
+fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une
+circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber,
+tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont
+brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs
+actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés
+avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés
+depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à
+huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le
+premier consul regretta sincèrement le général Desaix.
+
+Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près
+de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les
+attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de
+reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de
+Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me
+demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et
+je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général
+Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé,
+me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle
+a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu
+vas devenir?»
+
+Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il
+voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un
+homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses
+sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans
+ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la
+consigner ici.
+
+L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille
+hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit
+mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus
+petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des
+plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde,
+et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais
+l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps
+donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une
+bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant
+d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de
+la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens.
+Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources,
+quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle
+a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter
+la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout
+rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais,
+s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en
+trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient
+appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à
+temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une
+seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée
+successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai,
+des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser.
+Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens.
+Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux
+nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était
+détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à
+presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.
+
+Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de
+l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon
+principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en
+communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération
+naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la
+faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un
+autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les
+places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée
+autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place
+était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux
+premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La
+négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio
+serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts
+occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous
+rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens
+de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans
+l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité,
+réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que
+l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France
+avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance,
+c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans
+une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et
+couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le
+berceau de sa gloire et de sa grandeur.
+
+Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre
+heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la
+poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia
+partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer
+promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait
+bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne
+pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel
+effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas
+encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la
+guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain:
+un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de
+son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa
+conduite et sa manière d'agir.
+
+L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont
+remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du
+rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à
+ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un
+véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui
+promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier
+consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le
+malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement
+les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré
+momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté
+pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en
+connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu
+d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur
+esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du
+sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux
+climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient
+alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin:
+c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique
+qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni
+en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même;
+les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et
+ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur
+défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une
+politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu,
+avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un
+grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié
+fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et
+le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que
+sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage
+que Bonaparte n'a jamais compris.
+
+En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le
+lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons,
+dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux
+que forment beaucoup d'Italiens.
+
+La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un
+esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au
+même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en
+disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches,
+populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie
+et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est
+vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être
+été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière
+à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à
+la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et
+lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté
+d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la
+tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec
+un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au
+Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable
+que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système
+eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef
+suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son
+pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.
+
+Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa
+de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne
+organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra
+dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places
+du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la
+France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie.
+Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous
+étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne
+pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos
+pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À
+chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de
+l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après
+une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez
+le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de
+former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place
+d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour
+en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour
+renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir
+d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général
+Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les
+projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur
+cette vaste et belle conception militaire.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME
+
+1800-1804
+
+Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à
+Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de
+1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio
+(26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
+1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de
+Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition
+des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de
+Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du
+culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion
+d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
+d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
+côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux
+plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de
+l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien
+d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.
+
+
+Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce
+commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait
+été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en
+faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes
+avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait
+voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les
+distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes
+avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était
+très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne
+fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le
+commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général
+de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans
+l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était
+juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je
+retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois,
+avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet
+établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre
+d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes
+créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France
+d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit
+et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la
+circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler
+cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de
+l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les
+voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile.
+J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma
+disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la
+campagne suivante.
+
+La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore,
+et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet.
+Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes
+infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution,
+comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet
+comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les
+priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient
+triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en
+consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe;
+aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence
+de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat,
+fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en
+grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa
+beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à
+Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette
+garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir
+couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de
+la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de
+la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations
+universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y
+avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image
+d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le
+plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller
+d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus
+distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont
+ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté
+d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes
+réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M.
+Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit
+beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me
+demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le
+Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans
+tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas
+arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de
+capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus
+décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer
+plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole,
+qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général
+dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence,
+tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont,
+sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être
+disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et
+de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la
+volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général
+illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les
+meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités,
+au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du
+métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de
+ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le
+prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de
+guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans
+la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la
+reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse,
+influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le
+sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.
+
+Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais
+bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je
+fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts
+d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le
+plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires
+remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était
+un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire
+connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant
+l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir;
+l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où
+je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune
+activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son
+successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie;
+l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était
+accordé.
+
+Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en
+partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un
+équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de
+moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses
+détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après,
+l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec
+doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de
+munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui
+est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux
+consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même
+soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le
+général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel
+développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai
+une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par
+l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et
+trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve,
+habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de
+brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma
+division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre
+et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser
+le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette
+artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée
+qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.
+
+L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps
+composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division
+était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps,
+indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie
+d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval,
+pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers
+objets.
+
+Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée
+aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle,
+admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats
+aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le
+souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce
+chef lui manquait.
+
+Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote
+d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des
+Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des
+Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce.
+Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les
+moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le
+chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On
+le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le
+voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le
+boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des
+équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison
+avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il
+reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à
+Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et
+au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici,
+par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire
+dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les
+maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps
+après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée
+de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa
+connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des
+familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre
+immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la
+division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on
+lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le
+général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute
+pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais
+officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il
+devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps
+d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le
+commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors
+du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi,
+ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à
+leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la
+Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la
+deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des
+Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800,
+pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors
+forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent
+soixante bouches à feu attelées.
+
+Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il
+avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa
+tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés.
+Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans
+son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était
+sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent,
+prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses
+dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au
+delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans
+talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a
+attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de
+la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.
+
+Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef
+d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il
+s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous
+résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur
+l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de
+vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le
+décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et
+qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout
+à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre
+circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous
+l'avions tiré.
+
+L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements
+pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une
+simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont
+une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette
+rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour
+opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et
+très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la
+campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait
+vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas
+avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait
+soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire.
+Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec
+confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de
+Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour
+quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des
+meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était
+appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le
+lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à
+défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien
+appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous
+avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien
+commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des
+succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à
+rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français
+fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables
+offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.
+
+Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda,
+traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du
+lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son
+cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre;
+tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours
+du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force.
+Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points
+indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les
+deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne
+le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté,
+un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est
+à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de
+Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De
+son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages:
+c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables.
+Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la
+manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit,
+quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans
+l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux
+points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en
+adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant
+deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des
+opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils
+voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen
+de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre
+partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou
+Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez
+grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de
+Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je
+conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point,
+menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que
+lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque
+pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes
+les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les
+empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes
+ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de
+ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous
+aurions dix mille hommes de moins à combattre.
+
+Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de
+bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à
+Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour
+tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir
+présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le
+corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant
+Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de
+vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait
+son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des
+batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le
+centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir
+l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et
+passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir
+masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde
+ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage.
+Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont;
+celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son
+pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin
+son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve
+d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger
+les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de
+l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je
+présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération
+commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du
+général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent
+pas funestes.
+
+Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins
+naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore
+gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq
+heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était
+destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure
+indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre
+le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses
+premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une
+opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de
+connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à
+Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu
+d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont,
+il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son
+général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt
+pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à
+changer des ordres écrits et des instructions positives et
+circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est
+probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre
+sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les
+chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le
+général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il
+n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et
+le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire
+écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la
+cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la
+rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la
+bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts
+de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat.
+L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite
+de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait
+déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé
+l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup
+de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le
+corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de
+grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en
+chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La
+nuit arriva et mit fin à ce combat.
+
+Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui
+faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable
+impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène
+la plus plaisante et la plus ridicule du monde.
+
+Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à
+table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment,
+général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez
+ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente
+apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit:
+«Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de
+Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai
+connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport
+du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a
+été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en
+faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras
+les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te
+contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En
+avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion
+m'a fait rester ici.»
+
+Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au
+général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement
+plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une
+lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple.
+J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur
+Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.
+
+Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par
+Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à
+une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village
+de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts
+établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de
+l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey
+le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les
+autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès
+complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur
+auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières
+troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant
+nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec
+Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les
+Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes
+destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où
+nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.
+
+Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle
+avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes
+en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et
+chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir
+combien peu nous sûmes en profiter.
+
+Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée
+observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus
+avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement
+prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait
+assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un
+petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous
+servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des
+deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la
+pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement
+après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui
+m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge.
+
+Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et
+très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous
+indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation
+de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient.
+Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était
+convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui
+envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du
+jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la
+maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle
+nous amusa beaucoup.
+
+L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de
+Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans
+le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey
+fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on
+avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger
+Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la
+rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement,
+lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens.
+
+Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième
+armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché
+par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de
+Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes
+venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes
+qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il
+eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald,
+à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée;
+mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement
+l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle
+d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens
+furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite
+devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son
+mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune
+manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le
+plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades
+firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa
+faiblesse l'emporta.
+
+Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir
+fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne
+devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en
+avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille
+chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une
+seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements
+étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été
+vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos
+forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès
+récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences
+en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur
+l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la
+grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à
+Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant
+par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en
+queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne
+devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États
+héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le
+répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité
+impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave
+n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus
+belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a
+faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider
+Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de
+l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos
+fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de
+la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un
+sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il
+partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions
+toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant
+que c'était _marcher à la Brune_. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa
+jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de
+cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre.
+
+J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne.
+J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en
+Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais
+l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je
+m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose
+assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son
+gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus
+l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose
+sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage
+de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes
+d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de
+ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs
+occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand
+espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et
+laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en
+demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde
+était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes
+préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon,
+les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent;
+mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si
+brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux
+étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur
+Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage
+de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant
+Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le
+feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu.
+
+On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la
+place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les
+portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une
+affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et
+deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant.
+Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par
+des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du
+15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le
+firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq
+hommes.
+
+L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de
+vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un
+chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir
+laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient
+présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces
+étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait
+un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en
+Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations,
+le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un
+armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en
+Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général
+son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune
+l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à
+suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de
+Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se
+retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux
+armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui
+auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On
+convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les
+plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des
+Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant
+de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des
+conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient
+beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de
+les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit,
+comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de
+mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez
+signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par
+le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de
+notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une
+belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il
+s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage,
+mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des
+troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne
+pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des
+circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée
+d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi
+dire, aux portes de Vienne.
+
+Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on
+pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette
+affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions
+consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme
+bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le
+gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et
+lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent
+fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières
+conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit
+sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot,
+indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes
+demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver
+Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger
+cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de
+nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice,
+attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago
+étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne
+de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces
+deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la
+cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se
+rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette
+place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je
+ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à
+avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec
+l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet.
+Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de
+démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive
+gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec
+Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant
+de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre
+heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et
+signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en
+informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des
+transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service
+signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il
+ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles
+paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution
+suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos
+troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de
+manière à y bien vivre et à s'y reposer.
+
+J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir
+le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un
+courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans
+obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa
+conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il
+parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien
+sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de
+parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était
+pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il
+fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à
+coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions.
+
+--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions
+n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour
+règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis
+l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez
+l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le
+Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre
+reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles
+sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me
+récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir:
+s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions
+conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait
+connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour
+lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les
+transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être
+respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le
+brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies
+pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que
+vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec
+vous.»
+
+Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille
+protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez
+moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations
+devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires
+de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs
+personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports
+moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé,
+et mes manières restèrent constamment froides avec lui.
+
+Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs
+avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit
+d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait
+démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir
+des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour
+le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion
+d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du
+général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa
+déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux
+de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et
+fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait
+pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre;
+je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les
+parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et
+remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable,
+mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas
+une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et
+un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul,
+voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait,
+pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit
+dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la
+paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en
+même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée
+d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne,
+quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible,
+et Mantoue nous fut remis.
+
+De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places
+désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient
+être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail
+me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces
+places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans
+le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome
+fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve
+d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que
+rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue.
+S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en
+seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur
+organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une
+armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était
+anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire
+son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour
+l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en
+fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les
+montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se
+retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son
+matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes
+leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des
+renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en
+campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes
+égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour
+mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes
+de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait
+exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de
+routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si,
+toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je
+parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force
+soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que
+l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée
+française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des
+approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder
+tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps
+nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet
+d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le
+matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les
+hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au
+printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est
+convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place
+semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve,
+celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance
+maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de
+départ.
+
+Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus
+particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui
+proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la
+question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les
+démolitions _par cette place_. Je ne me décourageai pas: je fis un
+mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés
+plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que,
+craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un
+courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je
+reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la
+manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce
+moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des
+dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me
+fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait
+échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles
+que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre
+d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce
+souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie,
+et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies
+furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de
+la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle,
+enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces
+fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises
+et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie,
+déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand
+système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue
+résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes
+contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant
+ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On
+fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne
+pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des
+inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de
+quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans
+des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait
+renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts.
+
+Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être
+défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu
+un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la
+conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de
+1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à
+l'existence même de la France.
+
+On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de
+nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés
+du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de
+manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés,
+afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens
+principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en
+profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant.
+
+On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné
+à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur;
+et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord
+de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est
+qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne
+peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe
+la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à
+l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont
+couvertes.
+
+La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même
+complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur
+dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des
+matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité
+livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de
+l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la
+hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et
+les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils
+étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait
+seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour
+soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à
+moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de
+Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone
+et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné,
+de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger.
+
+La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la
+moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les
+fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec
+soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres
+nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand
+établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai
+à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis
+à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse,
+sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le
+voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en
+faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut
+donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal
+de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes
+portatives ne pouvaient être construites que là où la population se
+livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia
+et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et
+l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le
+temps que je séjournai encore en Italie.
+
+Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que
+chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des
+sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la
+confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait
+d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions
+seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la
+brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait
+servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma
+position journalière auprès du général en chef, en raison de mes
+fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande
+activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande
+influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait
+pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais
+pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle
+détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le
+plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut
+chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en
+rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au
+général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les
+reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se
+conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile,
+sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour
+convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre,
+dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de
+distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands
+généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle
+tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature,
+qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner.
+L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux,
+m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené
+alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à
+commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit
+mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter,
+comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé.
+
+Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait
+imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière
+soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le
+plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez
+moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres
+ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié
+d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos
+positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter.
+
+Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je
+vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son
+existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je
+tâcherai d'être juste à son égard.
+
+Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la
+province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à
+l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le
+régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se
+mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son
+régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien
+gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les
+individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du
+département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de
+Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de
+se réfugier chez l'ennemi.
+
+Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure;
+plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il
+était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte
+avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le
+général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur
+Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière
+avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit
+avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de
+l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus
+humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et
+ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date
+cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la
+bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se
+divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef
+Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa
+gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient
+partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut
+fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était
+l'objet.
+
+Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa
+conservation.
+
+Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les
+injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec
+Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager
+de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait
+général de division, il lui donna le commandement de la superbe
+cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général
+Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance,
+et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à
+pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le
+commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis,
+de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été
+confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui
+s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les
+passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au
+système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le
+prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en
+Allemagne à cette époque.
+
+Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque
+jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant
+la seule véritable, il travestissait les conversations les plus
+innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a
+connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité;
+mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses
+besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir
+par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés
+jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la
+discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec
+sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en
+était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence
+médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande
+persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni
+les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger
+prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des
+pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les
+chemins et les arbres garnis de ses victimes.
+
+En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à
+l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui
+étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la
+conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans
+cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui,
+jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais
+dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce
+dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses
+expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on
+causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le
+dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son
+usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres.
+«Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à
+l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si
+l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma
+politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en
+échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait
+pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa
+famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma
+femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust.
+
+Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au
+conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire.
+
+Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite
+fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande
+berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté
+de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze,
+passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite
+s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la
+voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout
+ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne
+n'eut la plus légère blessure.
+
+Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna
+sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de
+l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût
+pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de
+perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont
+elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé
+de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de
+les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès
+complet auprès de lui.
+
+J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En
+appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il
+fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de
+l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre
+objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés
+au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors,
+non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il
+apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux
+objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des
+positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la
+légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans
+l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus
+grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux
+choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes,
+etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci
+doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et
+faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de
+la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit,
+de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des
+pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit
+pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre
+le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au
+quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de
+vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois
+calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu
+d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de
+six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des
+étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses
+alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez
+elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est
+important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à
+l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements
+dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour
+empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de
+l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres.
+
+Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des
+voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les
+vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait
+consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai
+pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui
+présidait aux changements proposés.
+
+Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le
+renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de
+tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus
+le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une
+discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes
+principales propositions; mais, comme des choses de cette importance,
+touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites
+légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le
+programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et
+à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent
+résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et
+connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les
+principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint
+la nouvelle loi de l'artillerie.
+
+À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte;
+il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut
+complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait
+marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent
+fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul
+avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation:
+quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même
+envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des
+consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de
+quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention.
+L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa
+hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait
+précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier
+consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort
+longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la
+France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être
+maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de
+l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta:
+«Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai
+pris racine dans le coeur du peuple.»
+
+Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant
+pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours
+enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu
+occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai,
+je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les
+fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des
+pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans
+ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année
+employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le
+concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles
+l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier
+consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents
+passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent
+satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs
+de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut
+lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de
+Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.
+
+Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout
+s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir.
+Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent
+créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une
+économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement
+le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour
+l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans
+bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute
+sagesse marquait chaque pas de l'autorité.
+
+Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation
+civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être,
+dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.
+
+Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet,
+défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet.
+Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les
+observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et
+distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y
+ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai
+avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec
+clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier
+consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus
+grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement
+que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs
+doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole,
+présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une
+sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les
+esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus
+sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une
+dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était
+abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse
+d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez
+personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette
+discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M.
+Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de
+ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce
+procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.
+
+Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été
+l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées
+s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de
+faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le
+Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente
+et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une
+république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois
+ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des
+plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.
+
+La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs
+rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un
+seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut
+enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva
+une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande
+encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le
+courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de
+Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être
+qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du
+premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas
+lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins
+intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer
+cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il
+devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes
+supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la
+société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée
+du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la
+cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux
+sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution,
+devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et,
+pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi
+l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude
+d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des
+orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet
+de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette
+occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége
+électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour
+voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je
+partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais
+chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville
+et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le
+lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à
+attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp
+à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte
+de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut
+transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention,
+mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas
+amolli.
+
+Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes
+compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir
+ne s'est pas effacé de ma mémoire.
+
+Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le
+comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était
+naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le
+général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à
+sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier
+poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que
+celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur
+carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y
+vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de
+laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du
+premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de
+lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les
+plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant
+la paix.
+
+Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle
+accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs:
+je vais citer un exemple de ces disparates.
+
+J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé
+Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père,
+officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa
+dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie;
+ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y
+rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi
+le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et
+son condisciple, je me trouvais en être le premier.
+
+Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais,
+comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que
+l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en
+dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite
+elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une
+guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas,
+elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre
+et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne,
+on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une
+nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux
+canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des
+pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par
+semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et
+je recevais ses ordres.
+
+Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un
+bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la
+même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements
+anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les
+possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes
+garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de
+troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et
+rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y
+suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande
+émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés
+d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère,
+où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi
+dire les _états_ de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits
+concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits
+eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus,
+et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance.
+Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est
+le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également
+instruits et homogènes.
+
+J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un
+message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions
+hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable
+querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la
+guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix.
+Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin
+d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir
+que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les
+changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de
+deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de
+ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et
+contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement
+complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du
+premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras
+et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles
+étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été
+détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul
+était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de
+la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages
+d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait
+journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au
+surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée:
+on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce
+matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la
+mémorable campagne de 1805.
+
+La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied,
+forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en
+face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un
+immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la
+flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les
+ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents.
+Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une
+semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement
+les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à
+l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre
+Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus
+de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée,
+d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à
+profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des
+excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à
+Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante
+mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme
+par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir
+les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul
+venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et
+animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées
+d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le
+général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et
+trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves
+de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en
+attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en
+Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en
+Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets
+annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté,
+l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp
+immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après
+plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans
+y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine
+à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime
+qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à
+l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la
+société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais,
+appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables.
+Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les
+propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il
+la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un
+esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans
+cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber
+dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des
+améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton
+solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il
+appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et
+ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire
+pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de
+calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer,
+et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur
+eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon
+génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à
+sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la
+possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats,
+armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc.,
+et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs
+milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse
+fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et
+quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à
+l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la
+soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.
+
+On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention
+sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec
+certitude, avec assurance: _Oui_, cette expédition a été le désir le
+plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps.
+Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne
+voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire
+étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il
+a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait
+l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour
+combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de
+vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose
+que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au
+passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le
+débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu
+considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux
+marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille
+pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui
+une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de
+terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle
+aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre
+de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous
+rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les
+faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent
+avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec
+quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements
+de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut
+pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de
+l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur
+commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre
+de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des
+troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se
+dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne
+rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra
+heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.
+
+L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une
+grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'_Aigle_, qui l'y
+attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté
+quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de
+Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions.
+Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où
+l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre
+flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra,
+au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept
+vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation;
+ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si
+l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si
+inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se
+borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade
+insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne
+fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils
+furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain,
+Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se
+diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses
+instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix.
+Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette
+escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en
+fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort,
+prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait
+devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre
+vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de
+Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux
+hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au
+Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se
+composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la
+dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain
+temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de
+Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions
+donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral
+Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous
+aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille
+chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte
+d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels
+ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses
+espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait
+manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la
+possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans
+lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés
+devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le
+forcer à se rendre en un moment.
+
+La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur
+dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est
+jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il
+apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait
+sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il
+a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je
+l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre,
+il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où
+les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi
+considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les
+arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué
+en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait
+incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour
+défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec
+promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point
+pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas
+un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on
+juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand
+l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.
+
+J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante,
+objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger
+doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où
+j'étais encore à la tête de l'artillerie.
+
+Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il
+me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis:
+«Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.»
+Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre
+de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»
+
+J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son
+mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de
+criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses
+propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui
+conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de
+le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je
+lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques
+jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de
+sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il
+m'accompagnerait à l'armée.
+
+Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la
+guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de
+l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai
+un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes
+yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le
+service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est,
+pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de
+tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son
+administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait
+dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut
+reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et
+il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang
+parmi les corps qui concourraient à l'expédition.
+
+J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur
+général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me
+dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute
+faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je
+n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était
+offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du
+camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIÈME
+
+1804-1805
+
+SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire
+batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions
+locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
+maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au
+camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
+sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
+d'étrangers.--Députation des magistrats
+d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements
+d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de
+grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire
+des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire
+hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des
+provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
+conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
+Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
+habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la
+Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
+d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle
+est dirigée sur le Rhin.
+
+
+Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques
+difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre
+et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les
+troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux
+encombrés et renfermant plus de six mille malades.
+
+Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper
+la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la
+cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon
+ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le
+commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je
+commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre
+destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six
+régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux
+régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total
+formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux
+parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp
+d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français,
+douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux
+mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des
+garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en
+huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la
+Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa
+force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes
+ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre
+proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments
+de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et
+de deux mille cinq cents chevaux.
+
+J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens
+d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville.
+J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de
+la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je
+trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir,
+sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des
+reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts
+en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en
+vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.
+
+Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les
+troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les
+plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque
+ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de
+reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes,
+les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une
+confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et
+d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes;
+mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les
+fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis
+sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des
+quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus
+antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien
+sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer.
+L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et
+mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux
+troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en
+reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent
+partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service
+reçurent une régénération complète.
+
+La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit
+militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais
+aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière
+immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être
+connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un
+corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces
+résultats de la manière la plus complète.
+
+Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes,
+et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes,
+aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes
+étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que
+la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne;
+quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de
+l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus
+personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de
+prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à
+deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande
+donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position
+centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point
+attaqué, quand l'ennemi s'y présente.
+
+À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut
+englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement,
+et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que
+Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au
+sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande
+vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur
+a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les _autres_, son
+ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de
+faits mensongers établis dans des vues particulières.
+
+Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée
+par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé
+Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot.
+Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur
+l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit
+condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être
+entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la
+conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les
+découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée
+à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en
+confondant Pichegru avec lui.
+
+Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter
+l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la
+conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus
+grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette
+circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au
+profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent
+été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force
+et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa
+tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette
+époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait
+rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le
+moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement,
+longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé
+d'inspirer la confiance.
+
+L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre
+de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les
+troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait
+vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les
+commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul
+excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible
+d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant
+à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon
+mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des
+postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à
+la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de
+Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il
+était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et
+puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il
+valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé:
+_Pourquoi n'est-il pas maréchal?_ que d'entendre répéter, comme on n'a
+cessé de le faire pour Bessières: _Pourquoi l'est-il?_ Mes réflexions me
+calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le
+comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande
+action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les
+occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être
+jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné
+à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus,
+c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que
+j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que,
+lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une
+grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet
+avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux
+envers moi.
+
+Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas
+venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être
+déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur
+l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit
+m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé
+en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en
+êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le
+prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.
+
+Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant
+peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis
+plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien,
+l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me
+dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui
+donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je
+fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il
+faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se
+mettent en harmonie.
+
+Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la
+plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui
+se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas
+suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en
+éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de
+dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui
+regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon
+avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans
+relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist,
+pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de
+ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la
+faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères
+présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On
+m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de
+l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut
+analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une
+trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits
+à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout
+cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement
+rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht,
+quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage
+de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau
+camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin
+je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle
+tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et
+chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa
+brigade.
+
+À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent.
+En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande
+inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il
+faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus
+de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé
+à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences
+aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de
+cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient
+arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal
+remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de
+convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins
+particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats
+de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime
+de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de
+la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes
+faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents
+hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et
+robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement
+négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au
+détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment
+employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire
+manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions,
+manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande
+manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes
+d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres
+auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour
+s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les
+troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.
+
+Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il
+est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même
+point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont
+conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur
+séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur
+devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux
+traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux
+toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du
+lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur,
+résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le
+mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez
+tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents,
+les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa
+tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard
+entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la
+beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir.
+On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de
+prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils
+affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist,
+venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de
+la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu
+jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la
+journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs
+besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables
+villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était
+nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de
+spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents
+spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux
+représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y
+venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en
+bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.
+
+Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses
+représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne
+pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les
+dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez
+resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui
+l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put
+trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux
+eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des
+assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On
+juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi
+avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.
+
+Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans
+leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire
+un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette
+ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous
+donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la
+galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population
+entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel
+de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une
+flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu
+célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates
+transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et
+empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre
+ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma
+vie.
+
+J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les
+manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire
+fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme
+la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et
+quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en
+furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme
+une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant
+l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en
+rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il
+est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils
+firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.
+
+La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps.
+Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la
+durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré
+d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est
+complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer
+à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé
+et leur vigueur.
+
+J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux
+siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station,
+et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef
+avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait
+être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.
+
+Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui
+indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort
+simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait
+pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en
+général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent,
+ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens:
+telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la
+monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse.
+Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des
+objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées
+d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer
+les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient
+concouru à sa construction.
+
+L'application de ces principes se trouva naturellement dans la
+construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des
+angles de quarante-cinq degrés.
+
+Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable,
+est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des
+hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans
+un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi
+grande dimension devait paraître une véritable montagne.
+
+Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui
+devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je
+trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude
+de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante
+pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler
+ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je
+donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque
+général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis
+d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux
+durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je
+voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la
+distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur
+l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution
+eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade,
+les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes,
+formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des
+troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On
+conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et,
+lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de
+nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant
+elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les
+contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin;
+on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et
+soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui
+fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de
+satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si
+frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de
+nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est
+là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et
+d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne
+seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français:
+on n'en fait pas assez souvent usage.
+
+J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y
+parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp
+mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des
+instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées
+pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu
+et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la
+tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir
+prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit.
+Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle,
+et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui
+dans le pays sous celui de _Marmontberg_.
+
+J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de
+toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je
+l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre,
+il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique
+et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de
+jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie.
+Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir
+dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse
+et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi
+au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous
+les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent
+quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans
+cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son
+âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment
+m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui
+pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et
+j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.
+
+La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp
+de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à
+Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs
+garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au
+printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette
+disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les
+généraux.
+
+Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à
+Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au
+couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs
+quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne
+manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin
+de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux
+acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se
+complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de
+l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage,
+promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut
+proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas
+populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits;
+et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de
+circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà
+à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère
+admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses
+destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent
+effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées
+nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les
+principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont
+consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette
+époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé.
+Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les
+esprits et prêtait aux comparaisons.
+
+Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de
+plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée
+de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette
+élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les
+gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des
+temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût
+jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres
+du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des
+armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en
+faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité
+parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes
+camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient
+les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de
+l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les
+conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la
+circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers
+généraux.
+
+L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des
+chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette
+place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand
+officier de l'Empire.
+
+Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante
+à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression
+profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa
+plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances.
+Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il
+trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette
+occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force
+et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine
+céleste.
+
+Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la
+marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu
+après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop
+éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre
+destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper
+le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier
+d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens,
+j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez
+Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples
+comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en
+tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout
+l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du
+Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce
+titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les
+peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à
+faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.
+
+Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme
+de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes
+de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu
+propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le
+cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le
+garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la
+tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière
+confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et
+quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai
+plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement
+ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.
+
+Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses
+discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement
+lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait
+naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume.
+Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette
+couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un
+de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de
+France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais
+il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il
+voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au
+trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire
+accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en
+première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de
+cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.
+
+Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer
+très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en
+compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague
+et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui,
+n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il
+venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le
+remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans
+cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour
+lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.
+
+Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par
+l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui
+donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le
+projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la
+couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de
+France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas
+d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères
+ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La
+succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes
+difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des
+actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son
+existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé
+en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y
+rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer
+avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les
+circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de
+cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection
+de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles,
+dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma
+mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de
+me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne
+pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la
+réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant
+il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la
+Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était
+remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui
+auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il
+fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le _vilain_
+titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit
+pour lui.
+
+J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux
+contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai
+avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en
+mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en
+Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales
+trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire
+prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en
+Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de
+l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en
+gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait
+pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure
+odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues
+propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis,
+chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière
+éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont
+souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il
+y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence
+méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la
+perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper
+l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle
+au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors
+était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de
+recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la
+confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande
+surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense,
+s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa
+complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et
+les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches
+pour plusieurs campagnes.
+
+Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le
+gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants
+se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions
+prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître
+qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la
+sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me
+donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le
+Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu
+soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et
+caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il
+n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en
+plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à
+l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour
+défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à
+l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce.
+L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient
+appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.
+
+Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier
+extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major,
+me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé
+à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de
+l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement
+qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena
+naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont
+l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des
+pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique,
+avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M.
+Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois
+avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de
+vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les
+circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans
+le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire,
+dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver
+à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères
+de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas.
+L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut
+toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.
+
+Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning
+trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus
+de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et
+rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce
+et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par
+nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans
+remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait
+chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque
+où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour
+cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était
+d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt
+était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du
+serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes
+tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne
+foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu
+des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur
+ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me
+disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son
+pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après
+avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent,
+tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par
+sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit
+rien.»
+
+Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta
+le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et
+Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année
+précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République
+batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus
+grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que
+ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.
+
+Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations
+possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication
+du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la
+solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète
+tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de
+ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus
+redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la
+Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil
+en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec
+les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes,
+pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos
+facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins
+que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien
+de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il
+cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient
+refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des
+Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de
+réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route:
+il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié,
+il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante
+et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.
+
+Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but
+si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les
+règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs
+administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut
+qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites
+divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une
+puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre
+système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.
+
+Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les
+conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit
+l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre
+au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en
+ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait
+naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la
+rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des
+habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin,
+le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la
+faculté et le goût du commerce et de la navigation.
+
+Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient
+un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les
+circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs
+et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand
+intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour
+ainsi dire, les lois.
+
+Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de
+connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le
+caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des
+méditations d'un esprit observateur.
+
+La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un
+phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer
+semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète
+erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la
+résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances
+multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus
+grandes forces.
+
+Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un
+fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le
+mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par
+la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort
+devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de
+dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse
+activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées
+on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups
+de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était
+grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait
+pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient
+renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de
+sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des
+crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le
+résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et
+toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint
+alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite;
+mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de
+construction que de destruction, à force de temps et de patience, on
+s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt
+complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées
+n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la
+direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et
+cédaient à l'action du retour de la vague.
+
+En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande
+inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance
+vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de
+paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout,
+mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en
+apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.
+
+Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin
+des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée
+directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il
+arrive que ces digues sont quelquefois détruites.
+
+Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de
+Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle
+dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux
+que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.
+
+On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue
+une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard
+inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand
+établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade
+de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait
+être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour
+le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le
+développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà
+exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses
+les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un
+songe.
+
+De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant,
+avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction
+subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa
+promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que,
+embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues
+intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord
+de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur
+quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.
+
+Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue
+s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant
+même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de
+digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi,
+depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce
+phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent
+à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui
+ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en
+remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs
+s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent
+s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces
+catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de
+coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul
+danger que la mer fasse courir au pays.
+
+Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent
+un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour
+à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus
+effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en
+Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont
+inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain
+possible: de là la construction de ces digues faites avec tant
+d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et
+leur donnant un lit trop étroit.
+
+De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des
+grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre
+pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si
+l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double,
+l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de
+moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage,
+se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage,
+c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril
+augmente chaque année.
+
+Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle
+élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation
+doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours
+croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué
+d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe
+dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute
+tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant
+vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de
+Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus
+élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel
+spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en
+Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de
+passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt
+tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont
+arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout
+le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une
+hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la
+force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays.
+J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense
+contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas,
+et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.
+
+La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les
+fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un
+système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays
+possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.
+
+Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans
+l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni
+récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai
+digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent
+jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se
+déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une
+manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à
+la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes,
+on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent
+leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont
+franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes
+digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le
+faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir
+la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve
+de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les
+travaux qui ont été faits dans le duché de Modène.
+
+Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et
+menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait
+ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette
+rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages.
+
+J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter
+les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de
+neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de
+Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de
+frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport,
+rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts
+bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était
+disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq
+cents chevaux.
+
+L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le
+pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les
+préparatifs fussent toujours au complet.
+
+On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral
+Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat
+de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la
+marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement
+était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma
+demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec
+beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan,
+et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun
+échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions
+qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre;
+mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute
+pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer.
+
+Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à
+fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma
+navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en
+avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé
+comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel,
+bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution
+des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire
+manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en
+dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la
+part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance.
+
+Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée,
+pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins
+à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.
+
+Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes
+à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre
+durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au
+gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par
+des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des
+bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan
+régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers
+et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en
+résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille
+francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel
+caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de
+l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle
+était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume
+des Pays-Bas.
+
+Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une
+faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le
+moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures,
+impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous
+servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit
+jours, firent le bonheur de tout l'état-major.
+
+Le général de division Boudet, commandant la première division, et
+l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à
+Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un
+autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son
+désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en
+Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui,
+disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos
+plaisanteries.
+
+Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la
+guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de
+l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur,
+le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se
+conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur
+communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet
+accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un
+uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme
+Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier
+d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au
+désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je
+l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.
+
+Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du
+ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux
+appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir
+immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le
+navire la _Betzi_. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation
+que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son
+départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit
+que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant
+encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances,
+il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa
+vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et
+s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa
+mystification devient publique.
+
+Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie,
+et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un
+grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une
+lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette
+affaire est hors du domaine de son pouvoir.»
+
+Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais
+véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce
+qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il
+éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas
+écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu,
+à son tour, se venger.
+
+Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna
+l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à
+imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres
+importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des
+courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre
+contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en
+mouvement mes troupes.
+
+L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si
+désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et
+à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute
+l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les
+Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié
+les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer
+dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de
+vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi
+notre sortie, notre navigation et notre débarquement.
+
+Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du
+deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de
+diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre
+ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est
+toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et
+facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours
+opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la
+Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal.
+Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre
+attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me
+prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon
+corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à
+bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille
+hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme,
+le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie,
+pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.
+
+Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier
+embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser
+notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette
+première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp
+fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute
+l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes
+pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour
+l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à
+Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les
+côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le
+vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et
+l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.
+
+Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la
+nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre
+de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la
+sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la
+passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux
+bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la
+pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à
+l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre
+ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une
+autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la
+grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et
+exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage
+habituel.
+
+Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel
+Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y
+eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par
+Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait
+promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la
+fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui
+parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.
+
+Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les
+combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.
+
+Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière.
+Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui
+autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus
+rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son
+parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de
+colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui
+enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux
+ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes
+dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et
+assurée.
+
+L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque
+corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne
+pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa
+capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il
+aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté
+quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon
+débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en
+marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si
+brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances
+dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se
+pénétrer.
+
+Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes
+animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous
+allions au même but: nous allions chercher de la gloire.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+
+RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME
+
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 2 mars 1804.
+
+«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que
+vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la
+nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de
+souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle
+des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes
+qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de
+l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera
+convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai
+également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans
+cette vue.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 7 avril 1804
+
+«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont
+les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur
+répartition était telle, que tous les corps ont considérablement
+souffert par la maladie.
+
+«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable
+inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il
+sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de
+Français.
+
+«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet
+égard les intentions du premier consul.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+«Paris, le 15 mai 1804.
+
+«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation
+dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit
+qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui
+qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de
+Bonaparte.
+
+«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour
+l'expédition.
+
+«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre
+à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait
+Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que
+la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht,
+était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans
+Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également
+satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des
+manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général
+Guérin, méritait les mêmes éloges.
+
+«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles
+de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances
+meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi
+l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du
+peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en
+établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la
+plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la
+sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa
+gloire.
+
+«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa
+satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux
+officiers et soldats.»
+
+
+LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT.
+
+ «Paris, le 27 septembre 1804.
+
+«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous
+m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor.
+
+«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la
+distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un
+nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement
+à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et
+de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même
+où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le
+discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière,
+aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la
+Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec
+lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de
+pareilles fêtes récompensent et font naître les héros.
+
+«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles
+dont vous avez besoin et que vous réclamez.»
+
+ «De Lacépède.»
+
+
+L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT.
+
+ «La Haye, 3 novembre 1804.
+
+«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois
+l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux
+communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que
+nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne
+pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais
+encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions
+prévenu la totalité de ses ordres.
+
+«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de
+faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les
+marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le
+gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues
+à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient
+touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises
+anglaises.
+
+«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette
+seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît
+plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à
+paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de
+concourir à leur exécution.
+
+«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui
+annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement
+pourra entraîner.
+
+«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de
+le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le
+général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour
+régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur
+d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement
+batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à
+nos plaintes.
+
+«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste
+de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui,
+d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru
+faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent.
+
+«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms
+des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles
+avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au
+surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de
+commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne
+pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur
+gouvernement.
+
+«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage
+sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du
+concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est
+empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à
+l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents
+points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore
+donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour
+des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est
+plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des
+troupes.
+
+«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le
+général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance
+de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et
+préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents,
+tant civils que militaires, établis sur les côtes.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 11 novembre 1804.
+
+«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que,
+d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres
+pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le
+_Phaéton_ et le _Voltigeur_, à l'effet d'empêcher les communications et
+la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.
+
+«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux
+bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont
+affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières
+ou bateaux canonniers.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 11 novembre 1804.
+
+«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous
+appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui
+aura lieu le 2 décembre.
+
+«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et
+deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie
+viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner
+ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui
+leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon
+courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.
+
+«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au
+général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que
+vous jugerez être nécessaires.»
+
+
+M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.
+
+ «La Haye, le 8 décembre 1804.
+
+«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre
+que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la
+sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est
+chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à
+votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se
+passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en
+résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux
+que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.
+
+«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la
+tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en
+conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais
+gré.
+
+«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons
+révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger
+leur orgueil humilié.
+
+«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les
+intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser);
+peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes
+l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.
+
+«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a
+commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue
+à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son
+marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc
+donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de
+Sa Majesté Impériale.
+
+«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est
+expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu
+près l'universalité des membres.
+
+«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser
+faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à
+se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est
+accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la
+compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans
+mot dire.
+
+«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement
+monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui
+se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du
+couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a
+merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps
+constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter
+leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on
+peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les
+parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.
+
+«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à
+différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le
+retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté
+désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en
+voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que
+l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette
+idée.
+
+«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et
+que je lui supposais un peu plus d'énergie.
+
+«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire
+Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.
+
+«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire,
+il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses,
+protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les
+adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis
+avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait
+point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M.
+Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du
+pays et la nécessité de son prompt retour.
+
+«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout
+dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman
+en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la
+porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission.
+La seule menace eût empêché une pareille délibération.
+
+«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret
+par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui:
+la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis
+empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me
+transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que
+nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le
+silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et
+qu'ainsi on allait les commencer.
+
+«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes
+nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me
+faisiez l'honneur de m'écrire.
+
+«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous
+rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.
+
+«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en
+détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté
+dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu
+indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il
+ne saurait être trop prompt.
+
+«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons
+de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec
+Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés.
+Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues.
+Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur
+absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul
+intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif
+personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard
+ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On
+s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera
+le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder
+le départ de votre courrier.
+
+«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à
+l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne
+nous y sommes point opposés.
+
+«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir?
+Voilà ce qui est en délibération.
+
+«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que
+de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la
+tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur
+donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse
+qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère,
+sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place
+point dans cette position.
+
+«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général,
+d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté
+relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure
+violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi
+du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût
+immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne
+peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel
+qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.
+
+«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle
+succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une
+cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale
+serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des
+plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre
+à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de
+Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M.
+Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être
+contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère
+et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront
+déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous
+de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses
+grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez
+grande pour la prospérité française.
+
+«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre
+départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau
+gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers
+avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.
+
+«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore
+ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée
+depuis cent trente ans.
+
+«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les
+approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces
+questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés
+d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers
+objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque
+de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave
+après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix
+devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.
+
+«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations
+habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général
+d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de
+les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette
+ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»
+
+«_P. S._ Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous
+annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de
+liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une
+note à l'effet de lui déclarer:
+
+«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.
+
+«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez
+de fois.
+
+«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.
+
+«La chose était évidente sans ma déclaration.
+
+«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de
+mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa
+Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.
+
+«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans
+avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre
+voyage à la Haye avec une _assistance convenable_.
+
+«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne
+veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»
+
+
+M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.
+
+ «La Haye, le 13 décembre 1804.
+
+«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole,
+qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de
+l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté
+du 23 novembre dernier.
+
+«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à
+suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations
+à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire
+renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et,
+lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le
+concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle
+vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État
+pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son
+ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité
+que vous avez jugée convenable.
+
+«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour
+l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre
+lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations
+extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où
+l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus
+soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent
+souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une
+observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq
+ans.
+
+«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation,
+des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne
+s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien
+de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était
+amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque
+à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations
+extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est
+extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à
+cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.
+
+«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du
+gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les
+plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de
+guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une
+commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le
+gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à
+la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors
+trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui
+eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un
+travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace
+de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu
+près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux
+séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous
+pouvions établir la parité.
+
+«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations
+sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander,
+après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements:
+je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en
+vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était
+cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre
+avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous
+l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes
+parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de
+prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement
+bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et
+à moi bien du tourment.»
+
+
+M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.
+
+ «La Haye, le 15 décembre 1804.
+
+«Mon cher général, ne voulant point retarder le départ du courrier, je
+ne prends, après avoir rendu compte au ministre, que le temps nécessaire
+pour vous prévenir que tout est terminé ici, et, j'espère, à votre
+satisfaction. Les quatre membres désignés se retirent du gouvernement et
+ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte, à ses
+délibérations, jusqu'à l'installation du nouveau. Quant au fameux
+arrêté, vous avez déjà été prévenu, par ma correspondance, qu'il avait
+été totalement et publiquement rétracté la veille du jour que j'ai reçu
+les ordres de Sa Majesté. Je me flatte donc de vous revoir bientôt ici,
+sans que vous ayez besoin d'y développer aucune force active pour faire
+exécuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentré dans le
+calme, et bientôt ceci ne sera plus que la matière des conversations de
+quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience
+l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes
+sentiments d'amitié et de haute considération.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Paris, le 26 janvier 1805.
+
+«Je vous préviens, général, que l'intention de l'Empereur est que vous
+vous rendiez, le plus promptement possible, à la tête de votre armée.
+
+«J'annule toute autorisation, congé ou permission donnés aux officiers
+employés à l'armée française en Hollande; en conséquence, donnez-leur
+vos ordres pour qu'ils aient à rejoindre sur-le-champ, leur poste
+respectif.
+
+«Vous devez vous présenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour
+prendre congé de lui.
+
+«Si Sa Majesté ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions,
+vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez à votre
+poste.
+
+«Le prochain départ de l'expédition du Texel vous fera sentir la
+nécessité de faire rejoindre promptement tous vos généraux.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Boulogne, le 3 août 1805
+
+«Je vous préviens, général, que l'Empereur vient d'arriver à son
+quartier général du Pont-de-Brique, près Boulogne, et que Sa Majesté a
+pris le commandement, en personne, de ses armées.
+
+«Sa Majesté me charge de vous demander si votre armée est embarquée et
+si votre escadre a fait la sortie qui lui avait été ordonnée.
+
+«Faites-moi connaître tous les jours la reconnaissance que l'on peut
+avoir faite des bâtiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et
+devant Helvoëtsluys; envoyez-moi exactement vos états de situation, et
+enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dépêchez-moi
+des courriers quand cela sera nécessaire. Toutes les nouvelles
+deviennent du plus grand intérêt pour l'Empereur. Ne négligez donc aucun
+moyen, général, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Boulogne, le 8 août 1805.
+
+«Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'armée des côtes
+de l'Océan, qui vous fera connaître les détails du combat qui a eu lieu
+le 3 thermidor.
+
+«Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas été contrariée douze
+jours par les vents, tous les projets de l'Empereur réussissaient; mais
+ce qui est différé de quelques jours n'en sera que plus décisif.
+
+«Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amitié.
+
+«Soyez exact à envoyer à l'Empereur toutes les nouvelles que vous
+pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Boulogne, le 23 août 1805.
+
+«Je vous préviens, général, que l'escadre de l'Empereur est partie du
+Férol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres
+combinées arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expédition
+d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou
+enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre
+dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expédition à une autre
+année, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prévenir
+que, dans la situation actuelle où s'est placée l'Europe, l'Empereur
+sera obligé de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le
+Tyrol avant de faire l'expédition en Angleterre. Dans ce cas,
+l'intention de Sa Majesté est que, _vingt-quatre heures après que vous
+aurez reçu un nouvel ordre de moi_, vous puissiez débarquer, et, sous le
+prétexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous
+gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez
+faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence.
+
+«L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que
+vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connaître
+comment sera composé votre corps; Sa Majesté désire qu'il reste fort de
+vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il
+vous sera possible.
+
+«Envoyez-moi également les dispositions que vous comptez faire pour le
+reste de vos troupes. La saison est trop avancée et l'hiver est trop
+prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de
+retour avec votre armée en Hollande. Il suffit que les frontières soient
+gardées.
+
+«Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impénétrable; car,
+si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de
+l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Boulogne, le 28 août 1805.
+
+«Je vous ai fait connaître, général, par une dépêche datée
+d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majesté l'Empereur et roi est que
+vous vous mettiez en marche avec le corps d'armée que vous commandez
+pour vous rendre à Mayence.
+
+«Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'opérer
+successivement par division.
+
+«Réunissez de suite vos trois divisions à Alckmaer et faites partir la
+première sous les ordres du général Boudet, le 15 fructidor.
+
+«Vous ferez partir la seconde, commandée par le général Grouchy, le
+lendemain.
+
+«Et la troisième division, composée de troupes bataves, sous les ordres
+du général Dumonceau, le ...
+
+«Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du
+génie, le 8e régiment de chasseurs et le 6e régiment de hussards, et
+généralement tout le reste du corps d'armée que vous commandez. Vous
+aurez soin de faire rentrer à leurs corps tous les détachements, avant
+le départ.
+
+«Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et complétement
+organisées. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en
+ordre de guerre. Chaque officier doit être à son poste.
+
+«Je joins ici un itinéraire pour chacune de vos divisions, et un
+itinéraire général qui les comprend toutes.
+
+«J'ai fixé un séjour à Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si
+vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes.
+
+«Vous ferez connaître aux généraux commandant les divisions que
+l'intention expresse de Sa Majesté est qu'ils prennent toutes les
+précautions nécessaires pour empêcher la désertion, ainsi que pour
+maintenir la discipline la plus exacte en route.
+
+«Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer à l'avance des officiers
+d'état-major pour préparer leurs cantonnements, et un commissaire des
+guerres pour faire assurer les subsistances.
+
+«Recommandez-leur aussi d'éviter aux troupes toute fatigue inutile, en
+ne faisant arriver dans le chef-lieu d'étape que les corps qui devront
+y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par
+le chemin le plus court. De même au départ, la division ne doit se
+réunir que dans le cantonnement le plus avancé sur la route qu'on a à
+faire dans la journée.
+
+«Vous réglerez de la manière que vous jugerez la plus utile au service
+la marche de votre état-major général.
+
+«Je donne avis du passage du corps d'armée que vous commandez dans les
+vingt-cinquième et vingt-sixième divisions militaires qu'il doit
+parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans
+toutes ses parties.
+
+«Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour
+l'exécution de ce mouvement.
+
+«_P.S._ Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les
+dispositions de votre mutation particulière.»
+
+
+
+
+LIVRE HUITIÈME
+
+1805
+
+SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et
+l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire
+d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le
+caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de
+Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à
+Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc
+Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles
+fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
+étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur
+Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à
+Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben
+à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero:
+Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine
+Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait
+d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont
+prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc
+Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du
+Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la
+campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont
+sur Vienne.--L'armistice.
+
+
+Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée,
+m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps,
+les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire
+probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement
+des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne.
+
+Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur
+Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie,
+matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma
+nouvelle destination.
+
+Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize
+français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre
+bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille
+cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions,
+deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une
+hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et
+Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau.
+
+Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte
+de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai,
+pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis.
+
+Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt
+après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le
+commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à
+son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication
+avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de
+chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout
+ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la
+frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout
+ce que j'apprendrais d'important.
+
+Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur
+le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée
+en sept corps, qui prirent les numéros suivants:
+
+L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro
+un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le
+maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le
+maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de
+grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de
+Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps
+d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal
+Augereau, le numéro sept.
+
+Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes,
+se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système
+et pouvant se mettre en ligne.
+
+Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable
+encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous
+avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du
+mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce
+mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps
+d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et
+aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois
+dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a
+jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette
+armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue
+les temps modernes.
+
+À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres
+et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp,
+auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma
+prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position,
+avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme
+officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui
+fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un
+marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué,
+qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues
+à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin
+avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur
+trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait
+Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna
+vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de
+la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put
+être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait
+pour obtenir la victoire.
+
+Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et,
+le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville
+pour me rendre à Wurtzbourg.
+
+Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses
+troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua
+de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact.
+L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes;
+et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne
+négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés
+se réduisirent à peu de chose.
+
+Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de
+dévouement.
+
+Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le
+Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de
+Durlach, le cinquième à Kehl.
+
+Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le
+deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes
+bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha
+parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen,
+Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec
+moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le
+quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le
+cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable
+mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le
+flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.
+
+Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire
+prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes
+firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de
+Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la
+faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis.
+La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent
+momentanément les effets.
+
+Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de
+Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont
+authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de
+Metternich, ils méritent d'être consignés ici.
+
+Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais
+l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les
+auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à
+l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne
+prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire
+autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie
+et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les
+troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte
+Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à
+l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était
+accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit
+avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte
+le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier
+(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour
+arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire
+prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette
+orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand
+on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport
+officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le
+territoire d'Anspach.
+
+Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce
+moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié
+de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté
+fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui
+d'abord a été si funeste pour lui.
+
+Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse
+fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se
+rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant
+le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un
+allié au lieu d'un ardent ennemi.
+
+Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm,
+noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et
+bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de
+la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée
+autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à
+être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette
+combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces
+autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait
+sous ses ordres cent vingt mille combattants.
+
+L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le
+général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les
+dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il
+porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment
+de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement
+les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de
+rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre
+les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de
+plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un
+bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir
+et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité
+tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa
+fortune.
+
+L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de
+plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre
+ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente
+guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats
+napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le
+défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un
+caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion
+inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste
+élevé.
+
+Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec
+vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre
+dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et
+d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière
+d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à
+l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos
+amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon
+instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il
+perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.
+
+Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée.
+Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses
+officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était
+trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à
+force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de
+son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée
+par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack.
+
+Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée
+de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le
+troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim;
+et le sixième, le 15 à Heidenheim.
+
+L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui
+avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude
+dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan
+n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation
+semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il
+en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à
+dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait
+sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne.
+
+L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir
+enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit
+qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à
+l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et
+le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube,
+depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que
+les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna
+l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment
+de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et
+qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth.
+Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même
+avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes,
+il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et
+l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de
+l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les
+débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech.
+
+Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une
+partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le
+couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec
+les derrières par la rive gauche.
+
+Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait
+Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la
+rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le
+quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les
+deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg.
+
+Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt,
+tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg,
+s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement
+sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant
+rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à
+Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La
+division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le
+service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le
+mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse
+très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier,
+ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division.
+
+Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide
+apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise
+à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et
+l'Autriche jusqu'en Bohême.
+
+Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la
+rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux
+événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout
+ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit
+en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre,
+qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont
+sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la
+mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée,
+aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux
+jours d'Italie.
+
+Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général
+Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm.
+Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples
+un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi
+autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa
+position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et
+cette perte causa une diversion utile au général Dupont.
+
+Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur.
+Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent
+pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il
+me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et
+exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente
+en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient
+bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me
+tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle
+toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre.
+
+Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes
+deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu,
+pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur
+l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de
+couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite
+d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la
+cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté
+l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre
+au sixième corps, commandé par le maréchal Ney.
+
+Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis
+dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de
+communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le
+quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé,
+et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre,
+s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la
+Haute Souabe.
+
+De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux
+corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée.
+
+Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était
+resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes
+sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en
+marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et
+l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son
+flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc,
+ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux
+divisions commandées par le général Werneck et le prince de
+Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa,
+et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le
+maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait
+l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont
+sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes
+et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y
+trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert,
+l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le
+suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son
+étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la
+position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée
+autrichienne.
+
+Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et
+suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc,
+après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions
+rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien
+tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa
+poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua
+l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de
+Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers.
+
+Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de
+Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents
+chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation,
+ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se
+séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur
+restaient et atteignirent heureusement la Bohême.
+
+Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et
+Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le
+Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde
+impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen.
+
+J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir
+l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais
+tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que
+le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de
+prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive
+droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu
+jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma
+communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.
+
+La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et
+mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement
+l'attaque qu'on dirigea contre lui.
+
+La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort
+mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état
+où elle se trouvait alors.
+
+Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient
+occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été
+exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient
+des bataillons.
+
+Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment:
+les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne
+leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On
+leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir
+les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est
+convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt
+à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils
+défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne
+s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette
+cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup
+d'oeil.
+
+La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement
+assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre
+cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est
+entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en
+amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut
+de trente pieds.
+
+Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par
+division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de
+l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division
+entre les brigades.
+
+Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du
+maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées
+en pente.
+
+L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant
+derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne
+autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement
+une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes,
+défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes.
+Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont:
+vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches
+Caudines.
+
+Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore
+présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas
+transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle
+confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec
+cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on
+ne pût réussir.
+
+Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves
+soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure.
+Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes;
+tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part
+de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par
+le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et
+subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en
+remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air
+était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet
+que d'assurer une marche régulière et la correction dans les
+alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée
+remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me
+rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois
+le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de
+leur attirail de guerre.
+
+Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où
+l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du
+général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition
+nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux.
+
+Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas
+dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est
+grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à
+prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes
+nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde
+division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à
+Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes
+autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il
+était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici
+cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la
+nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la
+rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la
+longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant
+devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en
+vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une
+centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave,
+fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant
+devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il
+avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne,
+son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les
+soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en
+sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles
+qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la
+patrie!
+
+L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur
+la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y
+restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées
+aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.
+
+Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils
+produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout
+faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens
+éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les
+soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une
+destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et
+les mécontente.
+
+L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu
+par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée
+autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et
+quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille
+hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base
+d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur
+porta toute son armée sur l'Inn.
+
+Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut
+l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se
+dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean,
+qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de
+toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement
+qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.
+
+Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y
+passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le
+deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et
+Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur
+Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route
+de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément
+sur tous les points.
+
+Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées
+sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de
+Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite
+jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les
+Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette
+frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée,
+remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y
+trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers
+Français qui se présentèrent.
+
+Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé
+de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach.
+Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat,
+soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et
+Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea
+sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte
+reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces
+dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée
+pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.
+
+Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne;
+mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient
+trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès,
+et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver
+Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur
+le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller
+ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre.
+Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.
+
+Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens
+de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal
+Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui
+lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.
+
+D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de
+suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division
+Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan
+sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général
+Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du
+maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant
+d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes.
+
+Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la
+position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à
+leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte
+arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française
+et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette
+guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde
+des Russes fut accéléré.
+
+Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se
+trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que
+le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas
+rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva
+l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible
+défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent
+cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard
+Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa
+retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de
+flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé,
+pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer:
+aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit
+passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en
+queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse
+dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la
+baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des
+prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint
+la dégager et la sauver.
+
+Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se
+dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré
+par les autres corps sur la Styrie.
+
+Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre
+Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce
+dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa
+direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne.
+
+Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de
+Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout
+ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de
+couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée
+autrichienne d'Italie.
+
+Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et
+autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une
+grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait
+de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait
+pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à
+passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes
+ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des
+montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements.
+
+Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une
+autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur
+la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur
+les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup
+férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin,
+l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à
+l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de
+l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des
+forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des
+places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout
+autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm,
+changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que
+secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne
+pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre,
+à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de
+rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le
+maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui
+permettre.
+
+Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir
+sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être
+inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait,
+par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double
+combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être
+vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de
+l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille
+fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée
+autrichienne commença son mouvement.
+
+Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche
+que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu
+de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est
+étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient
+détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver
+arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au
+milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés.
+Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est
+rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés
+qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement
+extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer
+de réussir.
+
+À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle
+imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est
+fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille
+barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un
+passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient
+accompagné. On y employa presque toute une journée.
+
+À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait
+la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la
+détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie.
+
+Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de
+l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout
+resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que
+j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà
+du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village
+de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La
+destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire
+avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne
+pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y
+trouver quelque infanterie.
+
+Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre
+cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait
+à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve,
+entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le
+suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec
+lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les
+escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant
+arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et
+le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies
+d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie
+autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il
+continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le
+traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut
+ainsi surmonté.
+
+Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des
+troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en
+reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon
+soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e
+de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une
+lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon
+autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant
+le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses
+chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur
+le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui
+servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé
+près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il
+traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le
+bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté,
+entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement,
+laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge
+au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe,
+renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le
+bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général.
+Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf
+officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères
+les plus jolies qu'on puisse citer.
+
+Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à
+droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz
+avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque
+impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à
+Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit
+ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de
+l'armée d'Italie.
+
+Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de
+pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma
+communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne
+autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le
+permettre.
+
+J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin
+d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru
+sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en
+mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la
+Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc
+Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni
+toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il
+se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie,
+et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût
+marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait
+être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les
+sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps
+que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à
+Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait
+d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient
+portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction.
+
+Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis
+en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la
+Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment
+des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet
+d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée.
+
+Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une
+forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur
+Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la
+frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld.
+
+L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30
+octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite.
+Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à
+exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre
+armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait
+marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir
+aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur
+incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son
+éloignement.
+
+Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les
+opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la
+division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à
+Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et
+l'armée.
+
+L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que
+le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine
+arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur
+comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour
+défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la
+rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida
+autrement et donna une tout autre direction à la campagne.
+
+Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de
+Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre
+et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie.
+
+Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui
+de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à
+l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si
+utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour
+la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major
+présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les
+calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre
+et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans
+retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut
+livrée.
+
+La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée.
+Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes
+françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une
+grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le
+passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la
+communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries
+formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières
+combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le
+détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à
+leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.
+
+La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de
+ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances
+semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené
+plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français.
+Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient
+ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité
+contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont.
+
+Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont
+comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux
+Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et
+d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître
+hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles
+répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous
+donnait le passage du fleuve.
+
+Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive
+gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant
+l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama;
+mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et,
+pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans
+affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont
+le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats
+autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le
+mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer.
+
+Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui
+dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on
+vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était
+critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence
+d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du
+coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours
+la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous
+laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne,
+si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince,
+piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les
+troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut
+passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout
+à la fois aussi importantes et aussi difficiles.
+
+Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses
+succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur,
+manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû
+peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu
+à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop
+difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte
+confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait
+manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat.
+Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond
+de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La
+campagne eût pu avoir des résultats tout différents.
+
+Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux
+armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de
+la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant
+aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il
+battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe.
+L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de
+Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la
+cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent
+mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille
+Russes et de quinze mille Autrichiens.
+
+N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la
+description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut
+courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence,
+et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur
+Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu
+lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la
+suite.
+
+À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière
+fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment
+jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de
+promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la
+ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent
+de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit
+équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les
+cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa
+conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à
+son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?
+
+De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu,
+les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la
+victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela
+arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même;
+et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on
+s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux
+lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et
+perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés.
+L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs
+rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient
+occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de
+l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement
+au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont
+renoncé.
+
+Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille
+d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de
+l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être
+informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où
+j'eus un combat.
+
+L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes:
+la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de
+Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première,
+plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En
+prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles
+créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois
+qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup.
+En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face
+aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes
+à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie;
+quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le
+ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le
+général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et
+Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je
+n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le
+plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette
+ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la
+tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des
+prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la
+position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système
+d'espionnage très-bien organisé.
+
+Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à
+Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas,
+placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital.
+Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé,
+s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses
+fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de
+la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du
+lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses
+troupes.
+
+Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué
+d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours
+prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire
+(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi
+telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer
+à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde
+entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de
+leur côté.
+
+Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier
+d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à
+Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été
+le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans
+cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée
+victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande
+bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un
+rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes
+fraîches et remplies d'ardeur.
+
+À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta
+en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je
+rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à
+pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être
+sorti, j'y étais de retour.
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Paris, le 14 septembre 1805.
+
+«Je vous préviens, général, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre
+de passer le Rhin à Cassel pour vous rendre à Wurtzbourg et vous joindre
+au maréchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de
+Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre
+mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous
+fera connaître tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont
+nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche.
+
+«Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui
+vous serviront à porter des munitions d'artillerie. Le prince de
+Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour
+porter des munitions de toute espèce; car vous ne sauriez trop en avoir.
+
+«L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit être dans le plus
+grand secret; que votre langage doit même être pacifique; mais en même
+temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de
+transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les
+pays que nous traverserons. Il suffit que les pièces et un caisson par
+pièce soient attelés par le train. Les autres caissons seront attelés
+par les chevaux du pays, comme on pourra.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Paris, le 15 septembre 1805.
+
+«Je dois vous prévenir, général, qu'en examinant la carte j'ai vu que la
+route que je vous ai tracée passe à Siemmeven, ce qui est la vieille
+route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut
+abréger de deux journées de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce
+changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pensé que je
+devais vous faire connaître l'avantage qu'il y avait de suivre cette
+nouvelle route, puisque votre armée au lieu d'arriver à Mayence le
+cinquième jour complémentaire, pourra y arriver le troisième. Je vous
+préviens que l'électeur de Bavière est arrivé à Wurtzbourg le 25, et que
+là cet électeur réunit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de
+vos officiers pour lui faire connaître que vous êtes avec un corps de
+trente mille hommes à Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y
+réunir à son armée et au corps du maréchal Bernadotte.
+
+«J'écris à M. Otto à Wurtzbourg.
+
+«J'attends de vos nouvelles, général, et je vous engage à me donner
+toutes celles que vous apprendrez.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Paris, le 19 septembre 1805.
+
+«Je vous dépêche un courrier, monsieur le général Marmont, pour vous
+faire connaître que vous et l'armée que vous commandez devez vous
+diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de
+nouveaux ordres de moi. L'Empereur désirerait que vous pussiez y être
+rendu au plus tard le 8 vendémiaire.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Strasbourg, le 28 septembre 1805.
+
+«Je vous envoie, général, la copie de la lettre que j'écris à M. le
+maréchal Bernadotte. Votre corps d'armée reste dans toute son intégrité
+sous vos ordres, composé comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous
+êtes réuni à M. le maréchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses
+ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez à tenir pour former
+une seconde colonne à deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa
+droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication fréquente avec
+le corps de M. le maréchal Davoust, qui marche aussi à votre droite.
+
+«Indépendamment des comptes que vous rendrez à M. le maréchal
+Bernadotte, vous devez m'écrire journellement.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Ettlingen, le 2 octobre 1805.
+
+«Je vous envoie, général, un croquis qui vous fera connaître la
+direction que prennent dans leur marche les différents corps d'armée.
+
+«L'Empereur compte que, d'après ses intentions, que je vous ai fait
+connaître ainsi qu'à M. le maréchal Bernadotte, vous vous serez mis en
+marche aujourd'hui, d'après les ordres et la direction que vous aura
+donnés ce maréchal.
+
+«Tous les corps de l'armée se mettent également en mouvement, et passent
+le Necker.
+
+«J'écris à M. le maréchal Bernadotte qu'ayant dû voir, par la
+proclamation qui lui a été adressée, ainsi qu'à vous, que nous sommes en
+pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui,
+et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre
+communication avec M. le maréchal Davoust.
+
+«Je l'informe que l'Empereur sera ce soir à Stuttgard; que Sa Majesté
+suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait
+possible que l'ennemi voulût déboucher par Ulm.
+
+«Le corps qui a débouché de la Bohême sur la Rednitz n'est composé que
+d'un ou de deux régiments de cavalerie, et de quelques bataillons
+d'infanterie.
+
+«Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le maréchal
+Bernadotte, l'intention de Sa Majesté est qu'il l'attaque et que vous
+mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'armée
+ferait un mouvement sur les deux premiers corps.
+
+«Du moment où notre droite aura passé Heidenheim, l'Empereur se portera
+de sa personne aux deux premiers corps d'armée, dont Sa Majesté sera
+fort aise de voir les troupes.
+
+«Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins,
+excepté ceux qu'il fait préparer en cas d'événement. L'armée doit vivre
+par réquisition, en laissant des bons en règle que l'Empereur fera
+rembourser.
+
+«Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent
+être traités ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il
+faut s'occuper d'écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes.
+
+«Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre
+armée pour tout le mois de vendémiaire.
+
+«Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez
+avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Donauwert, le 8 octobre 1805.
+
+«L'intention de l'Empereur, monsieur le général Marmont, est que vous
+vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus
+promptement que M. le maréchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper
+demain.
+
+«L'Empereur imagine que vous êtes en mesure de passer le Danube à
+Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt.
+
+«Vous devez passer ce fleuve sans délai, si M. le maréchal Bernadotte
+n'a personne devant lui; et, immédiatement après que vous aurez passé le
+Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire réparer les
+ponts, et rendre le passage facile au maréchal Bernadotte et au corps
+bavarois.
+
+«Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp
+ou officier d'état-major, et de me faire connaître ce qu'il y aura de
+nouveau.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «9 octobre 1805.
+
+«Les moments sont précieux, général, chaque heure perdue nous ôte une
+partie des succès que notre marche nous a donnés.
+
+«Rendez-vous avec votre corps d'armée, ce soir, à l'intersection des
+routes d'Augsbourg à Neubourg, et de Munich à Rain, c'est-à-dire au
+village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout
+où vous pourrez, car il y aura bien de la peine à vivre à Augsbourg.
+
+«Le quartier général impérial sera ce soir à Augsbourg.
+
+«Je vous préviens que, dès aujourd'hui, votre corps d'armée ne recevra
+des ordres que du grand état-major général.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Augsbourg, le 12 octobre 1805.
+
+«M. le général Marmont partira, aussitôt la réception du présent ordre,
+avec toute sa cavalerie, ses deux divisions françaises et vingt-quatre
+pièces de canon bien attelées et bien approvisionnées, ses cartouches,
+ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach,
+Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen,
+Krumbach.
+
+«Le général Marmont se trouvera avoir neuf lieues à faire.
+
+«Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce
+soir à Babenhausen, et se mettre, aussitôt leur arrivée, en
+communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn.
+Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra,
+mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, où M. le
+général Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre également
+deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde.
+
+«Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une
+division à Usterbach, à quatre lieues, et l'autre à Zumershausen, qui
+est environ à cinq lieues et demie.
+
+«Demain, à six heures du matin, tout le corps de M. le général Marmont
+se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour
+intercepter la route de Weissenhorn à Memmingen au village
+d'Hohenhausen.
+
+«M. le général Marmont, avec son corps d'armée, se portera au village
+d'Illertiessen, où il est nécessaire que demain, avant onze heures du
+matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen,
+et que sa cavalerie soit répandue le long de Piller, communiquant par sa
+droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le maréchal
+Soult.--Si le chemin était trop difficile pour son artillerie, il la
+fera passer par la chaussée qui, de Babenhausen, va à Weissenhorn (trois
+lieues); et, de cette ville à Illertiessen, il y a deux lieues.
+
+«Le principal but de M. le général Marmont est de se trouver sur la
+droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tôt
+possible, dans la journée de demain 21, la bataille devant avoir lieu
+dans la journée du 22.
+
+«Après avoir donné tous ses ordres de départ, le général Marmont viendra
+prendre lui-même ceux de l'Empereur.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Oberfullen, le 15 octobre 1805.
+
+«Je vous préviens général, que l'Empereur restera toute la journée à
+l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre
+personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez là une
+de vos divisions; que l'autre s'y trouve à portée, près d'Ulm; que votre
+cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions.
+
+«La division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, qui se
+trouve en position à son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de
+Talfingen; le général Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux
+ponts deux pièces de canon.
+
+«Le général Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour
+fortifier votre ligne.
+
+«Votre principal but, général, doit être d'empêcher l'ennemi de
+s'échapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs,
+nous puissions revenir pour l'atteindre.
+
+«Si cependant il vous était impossible d'empêcher l'ennemi de passer, le
+principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va à
+Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser échapper l'ennemi par le chemin qui
+va à Memmingen, sauf à vous mettre, le plus tôt possible, à sa
+poursuite.
+
+«Lorsque l'attaque sera fortement engagée sur les hauteurs, ou si vous
+vous apercevez que l'ennemi se dégarnit trop devant vous, vous ferez ce
+que vous voudrez pour l'attaquer de votre côté et produire tout l'effet
+d'une fausse attaque.
+
+«Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manière à
+produire le plus d'effet qu'il sera possible à l'ennemi, qui vous verra
+des hauteurs.
+
+«Enfin, général, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le
+pont de Talfingen jusque le plus près possible d'Ulm, et vous ferez
+reconnaître, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et
+en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce côté, faire une
+attaque réelle sur l'enceinte d'Ulm du moment où nous nous serons
+emparés des hauteurs.
+
+«Du moment où vous serez arrivé sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez
+un de vos aides de camp à l'Empereur, qui sera à l'abbaye d'Elchingen.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Munich, le 27 octobre 1805.
+
+«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir, aujourd'hui 5, de
+Munich avec son corps d'armée, pour se rendre et prendre position entre
+Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrière-garde de M. le
+maréchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, où son avant-garde est
+déjà arrivée.
+
+«M. le général Marmont ne fera aucune espèce de réquisition sur sa
+gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera
+nécessaire.
+
+«M. le général Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le maréchal
+Bernadotte aura passé l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg.
+
+«Pour cela, il se mettra en communication avec M. le maréchal
+Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mühldorf. Il
+attendra de nouveaux ordres à Wasserbourg, dans le cas où il s'y
+rendrait, si le maréchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur
+Saltzbourg.
+
+«Le général Marmont prendra du pain pour deux jours.
+
+«Le maréchal Soult prend position à Hohenlinden, ayant en avant, au delà
+de Haag, la cavalerie du prince Murat.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Braunau, 31 octobre 1805.
+
+«Je vous préviens, général, que le prince Murat et le maréchal Davoust
+sont déjà à Haag, à quatre lieues au delà du Ried, sur la route de
+Lambach, d'où il n'est plus qu'à six lieues. Vous devez donc vous
+dépêcher d'arriver à Strasswalthen, et le plus rapidement que vous
+pourrez à Vacklabruck.
+
+«L'ennemi nous a abandonné la place de Braunau, et sûrement il a cru la
+laisser à un corps de son armée. Nous avons trouvé quarante pièces de
+canon en batterie, chaque pièce avec tous ses ustensiles, prête à tirer,
+dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une
+quantité immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines,
+etc., etc.
+
+«Le prince Murat vient de joindre leur arrière-garde à Ried; il a pris
+quatre pièces de canon et fait six cents prisonniers.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin.
+
+«Le maréchal Davoust, général, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un
+aide de camp près de lui, afin d'être instruit promptement s'il avait
+besoin de vous.
+
+«Portez votre quartier général cette nuit à Kremsmunster, et réunissez-y
+votre corps d'armée du moment que vous serez instruit que le maréchal
+Davoust se sera emparé de Steyer et en aura rapproché son armée.
+
+«L'Empereur désire que le maréchal Davoust ait une tête de pont sur
+l'Ens le plus tôt possible.
+
+«Concertez avec lui les mouvements qu'il serait nécessaire de faire pour
+arriver à ce but; dans tous les cas, soyez toujours prêt à soutenir
+l'armée de ce maréchal.
+
+«Sa Majesté désire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur
+la route de Knedorf à Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera passé et
+qu'il sera constaté que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre
+cavalerie éclaire le chemin de Steyer à Leoben, et celle de M. le
+maréchal Davoust le chemin de Steyer à Waadhofen à Annaberg et
+Lilienfeld.
+
+«Le maréchal Bernadotte doit être demain à Laynbach.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Lintz, le 7 novembre 1805.
+
+«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir de la position qu'il
+occupe avec tout le corps à ses ordres, pour se porter à grandes marches
+à Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura
+soin de se faire précéder d'une avant-garde qui poussera des
+reconnaissances en avant de lui.
+
+«Le général Marmont aura également soin de laisser, depuis Steyer, des
+petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir
+correspondre facilement avec le quartier général impérial. Cet article
+est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera
+dans la vallée de l'Ens, de la Muhr et en Italie.
+
+«Du moment que la grande armée sera arrivée à la position de
+Saint-Pölten, le général Marmont communiquera et placera ses petits
+postes de cavalerie par la route de Mariazzell.
+
+«Le général Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne
+voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'état où se trouve l'ennemi;
+cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui répète
+qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches
+qu'il lui sera possible.
+
+«Il doit me faire connaître, par le retour de l'officier, les endroits
+où il compte coucher jusqu'à Leoben.
+
+«Il est très-important que, de l'endroit où le général Marmont couchera
+chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet
+endroit, il pourrait rejoindre directement la grande armée sur
+Saint-Pölten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est
+important que je reçoive souvent de ses nouvelles.»
+
+
+
+
+LIVRE NEUVIÈME
+
+1805-1806
+
+SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le
+fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de
+finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien:
+détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent
+Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les
+faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent
+languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à
+Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière
+italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à
+Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à
+Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour
+l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits
+parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le
+Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève
+contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston
+assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de
+Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars;
+anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à
+madame Dandolo.
+
+
+Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6
+nivôse (28 décembre).
+
+L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec
+l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes
+légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos
+territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des
+mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance.
+
+Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un
+ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le
+méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.
+
+Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher,
+l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on
+tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la
+reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense,
+pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville,
+il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il
+était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors
+il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés.
+J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon
+rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui
+l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur
+les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de
+mes régiments en habitèrent les casernes.
+
+Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions,
+destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus
+tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit
+inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent
+des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je
+l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda
+beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.
+
+Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont
+les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité
+des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais
+aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à
+tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la
+chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient
+les Prussiens.
+
+La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous
+faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne;
+plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille
+d'Austerlitz fut livrée.
+
+On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait
+trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec
+prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc
+Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé,
+si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille
+Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de
+notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus
+qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les
+fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses
+approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût
+défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française
+n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce
+qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini
+par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des
+triomphes.
+
+Je reviens à ce qui me concerne.
+
+La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États
+autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa
+physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des
+habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle
+participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la
+traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et
+ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la
+ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de
+madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla
+leur repos.
+
+L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en
+Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent
+sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord.
+Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux
+divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie;
+de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive
+droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.
+
+L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de
+Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui
+aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la
+Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des
+provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports,
+et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la
+disposition du traité de paix avait fixé.
+
+Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la
+Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher
+l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux
+troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches
+de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi,
+les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les
+bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une
+escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo
+rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement,
+marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les
+difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour
+remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se
+fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les
+troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et
+devint l'objet des plus vives discussions.
+
+À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à
+Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville,
+conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en
+échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de
+Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste
+et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait
+rendu.
+
+J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes
+troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et
+j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée
+où je passai tout le printemps.
+
+Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour
+moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er
+janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être
+que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus
+péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de
+notre avenir.
+
+Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur
+avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des
+ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux
+qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette
+fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa
+propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer,
+partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes
+à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent
+toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce
+pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles
+donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du
+fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de
+cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le
+fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les
+instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait
+autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs
+annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.
+
+Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté,
+lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a
+découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à
+ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait
+à l'étranger.
+
+Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et
+le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays,
+dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est
+différent, avait conservé le type de son origine d'une manière
+extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de
+l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas
+italien, et ne connaissaient que l'allemand et le _vindisch_, langage
+dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en
+usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de
+nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les
+préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et
+appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.
+
+J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le
+langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs
+d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était
+Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se
+retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient
+des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques
+recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le
+recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été
+pendant un grand nombre d'années à Udine.
+
+Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à
+Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande;
+le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et
+entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne
+laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant
+les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!
+
+Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le
+13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes
+troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de
+notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva
+presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être
+raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de
+Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins
+avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à
+terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer,
+et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient
+déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de
+Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et
+l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les
+madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.
+
+Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et
+de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des
+travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient
+une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.
+
+Je vais les indiquer sommairement.
+
+Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les
+détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai
+connaître l'esprit.
+
+La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo,
+tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de
+déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les
+montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des
+passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des
+places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile
+à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du
+Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa
+défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento
+est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de
+Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage
+un assez grand obstacle.
+
+Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du
+Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable
+existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui
+aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins
+venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de
+la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.
+
+Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage
+de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale.
+Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et
+rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont.
+Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une
+assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à
+Monfalcone et la mer.
+
+Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand
+fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la
+frontière deviendrait très-forte.
+
+On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable,
+celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit
+que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point
+pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à
+recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté
+des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et
+non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.
+
+J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été
+plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y
+commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à
+de meilleures mains.
+
+Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les
+fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de
+Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut
+être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille
+femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par
+les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à
+l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu,
+mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait
+pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses
+facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et
+d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été
+loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.
+
+On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa
+fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à
+faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée
+a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait
+été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de
+l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur
+sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine
+indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il
+avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de
+manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.
+
+Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne
+l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de
+bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont
+constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et
+l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et
+plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer
+deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à
+ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en
+fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous
+autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien
+compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois
+et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai
+machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était
+inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes
+premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient
+tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.
+
+Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire
+jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris.
+Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs,
+envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics
+furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.
+
+Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit
+militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement
+recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent
+énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi?
+Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en
+Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est
+rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la
+guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de
+courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier
+d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication.
+Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats,
+à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais
+aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables
+de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement
+et leurs demandes continuelles.
+
+Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me
+paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de
+répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur
+nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus
+facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps
+manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient
+abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet
+arrangement.
+
+On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire,
+pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division,
+pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut
+perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit
+ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte
+que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les
+défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne
+devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés:
+raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en
+possession, et il n'était pas facile de les chasser.
+
+L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de
+prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme
+compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit
+pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux,
+industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la
+barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel
+la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur
+lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce
+qui le concerne.
+
+Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès
+le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la
+religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la
+domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu
+parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant
+contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et
+dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues
+années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec
+lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la
+suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich,
+homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors;
+il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique
+de cette église.
+
+Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux
+supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent
+quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de
+soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut
+mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque)
+gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique,
+dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes
+les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika
+préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un
+député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays
+encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les
+peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de
+mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes
+marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des
+choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter
+cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir
+ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un
+état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient
+pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils
+rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu
+confusément autrefois.
+
+Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des
+anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de
+l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel
+contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des
+pères!...
+
+Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit
+parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des
+troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se
+resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen
+d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les
+Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.
+
+L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize
+siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos
+arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des
+paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle
+dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que
+l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce
+pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance
+que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins
+en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers
+de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation,
+n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement
+aussi les auxiliaires des Russes.
+
+Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et
+confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables,
+mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un
+meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il
+n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins
+firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits
+détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des
+têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés;
+deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de
+la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut
+mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de
+Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.
+
+La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief
+très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de
+canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits
+de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette
+défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port;
+il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua
+vainement.
+
+Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San
+Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant
+immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente
+rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons
+et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être
+occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien
+préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi
+que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi,
+maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il
+l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries
+sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications,
+il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de
+bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda
+Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener
+à aucun résultat.
+
+Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait
+dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient
+disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications
+incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt
+rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés
+pour délivrer Lauriston.
+
+L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de
+partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en
+armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à
+mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du
+camp d'Utrecht.
+
+Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en
+route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à
+Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que
+l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége
+de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir
+rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux
+régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines
+de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la
+prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son
+entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de
+nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer
+la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération.
+Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles
+étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de
+la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui
+le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine
+de rochers qui forme le plateau de San Sergio.
+
+Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et
+lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux
+Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi
+n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant
+n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens
+étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent
+dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille
+quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais.
+C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait
+avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les
+Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant
+sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la
+hauteur qui domine Raguse.
+
+On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne
+pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un
+général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans
+avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et
+cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et
+vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut
+débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.
+
+Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions
+qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des
+uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un
+piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but
+de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en
+personne fut presque nécessaire pour le convaincre.
+
+Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes
+de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par
+un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et
+cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le
+moins attaquable de la fortification.
+
+On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si
+marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et
+aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de
+prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général
+Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.
+
+«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier
+officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant
+trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit,
+l'appelaient le portier de l'Empereur.
+
+Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor,
+j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments
+en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le
+Frioul.
+
+Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les
+fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît
+déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797,
+et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans
+l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du
+traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable
+qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général
+Bonaparte, à Milan.
+
+Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever
+des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en
+chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du
+souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement
+par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il
+porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont
+il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer
+ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta
+quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.
+
+J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante
+personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon
+séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors
+M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins
+et de compter mes visites avec lui.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Braun, le 8 décembre 1805.
+
+«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le
+commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée
+de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous
+ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera
+nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez
+les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le
+plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le
+plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez
+choisis.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 14 décembre 1805.
+
+«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre
+correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez
+connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière
+importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous
+occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des
+mouvements de l'ennemi.
+
+«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna.
+
+«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre
+promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est
+probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 16 décembre 1805.
+
+«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des
+deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre
+commandement.
+
+«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de
+Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau,
+des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger
+les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour
+les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un
+corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait
+d'hommes pour la défendre?
+
+«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous
+parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y
+mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de
+guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans
+inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi.
+
+«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle
+pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur
+Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y
+porter avant vous.
+
+«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il
+est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail,
+servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente
+à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par
+trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui
+agirait pût venir prendre sa position.
+
+«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous
+les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que
+devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se
+rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature
+de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait
+prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce
+travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 18 décembre 1805.
+
+«Je vous préviens, général, que je viens de donner l'ordre au général
+Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre à
+Neustadt et rentrer dans le corps d'armée que vous commandez.
+
+«L'intention de l'Empereur, général, est que vous teniez une division à
+Bruck, de manière à vous porter le plus rapidement possible à Neustadt
+au secours du général Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas où il
+y aurait lieu.
+
+«Je donne l'ordre à M. le maréchal Masséna d'envoyer une division de
+dragons à Marbourg et une division de cuirassiers à Cilli. L'intention
+de l'Empereur est que vous preniez les mesures nécessaires pour leur
+nourriture. Vous en préviendrez M. le maréchal Masséna.»
+
+«_P. S._ Vous devez garder la frontière d'armistice depuis Neustadt
+jusqu'à Neubourg.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 28 décembre 1805.
+
+«Vous avez vu par ma lettre d'hier, général, que la paix est signée.
+
+«L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions françaises,
+vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en
+attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majesté
+ordonne que vous occupiez le comté de Grätz, Trieste et la Carniole,
+jusqu'à ce que la division française qui doit occuper la Dalmatie et
+l'Istrie en soit en possession.
+
+«Par le traité de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la
+Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de
+suite, ce serait d'occuper Grätz, Trieste et la Carniole avec beaucoup
+de troupes pendant le mois que nous avons pour évacuer cette partie, et
+en disant aux Autrichiens que nous évacuerions sur-le-champ ces pays,
+qui leur tiennent tant à coeur, parce que cela gêne leur commerce, au
+moment où eux-mêmes évacueraient la Dalmatie et l'Istrie.
+
+«Je joins ici les articles du traité de paix qui concernent l'évacuation
+respective des pays qu'on doit rendre.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 31 décembre 1805.
+
+«L'Empereur, général, a donné des ordres directs au général Songis pour
+évacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova.
+
+«Il paraît que vous vous trouvez contrarié par le départ de l'artillerie
+batave.
+
+«Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement
+nécessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied,
+gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la République batave.
+
+«Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux
+que vous pourrez avoir par réquisition pour faire sortir le plus tôt
+possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoyés par le général
+Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras à leur
+égard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus
+de temps, je n'ai point encore fait l'échange des ratifications: il
+n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours
+pour évacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement
+sans un ordre de moi.
+
+«C'est dans la Carinthie et à Trieste que je vous laisserai, jusqu'au
+moment où les Autrichiens nous auront cédé la Dalmatie et l'Istrie: vous
+recevrez une instruction à cet égard demain ou après.
+
+«Il résulte du traité que les troupes françaises doivent évacuer la
+Styrie dix jours après l'échange des ratifications, et que nous devons
+évacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie
+occupée par vos troupes ou par celles du maréchal Masséna; et le
+maréchal Masséna n'aura sûrement pas fait évacuer Trieste que ses
+troupes n'aient été relevées par les vôtres. Écrivez-lui à cet égard.
+
+«Ma précédente lettre n'était pas claire, n'ayant pas encore vu le
+traité; mais celle-ci vous met au fait.
+
+«En résumé, quand vous aurez reçu l'ordre d'évacuer toute la Styrie,
+vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie
+que nous occupons, et surtout à Trieste, afin de gêner tellement les
+Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de
+l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je
+consentirai à évacuer la Carniole et la Carinthie du même jour où ils
+céderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question
+de faire promptement traverser la Styrie à l'artillerie que vous envoie
+le général Songis.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Lintz, le 26 janvier 1806.
+
+«Je reçois, général, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18
+janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plénipotentiaires
+ont mis à me faire connaître que l'intention de l'empereur d'Allemagne
+serait de rendre la Dalmatie plus tôt si nous évacuons la Haute-Autriche
+rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de
+nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 février, si nous évacuons à
+cette époque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie
+de la note ci-jointe, ma réponse; si les plénipotentiaires approuvent
+quelque chose, vous en serez prévenu par le général Andréossi.
+
+«Le général Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession
+de la Dalmatie, vous n'aurez rien à faire à cet égard.
+
+«Je vous recommande, général, de correspondre journellement avec moi
+par la poste, et, quand vous le jugerez nécessaire, par des officiers.
+Mon quartier général sera à Munich le 1er février.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Lintz, le 28 janvier 1806.
+
+«Général, je vous autorise, dans le cas où les Autrichiens auraient
+remis à l'armée française, le 10 février, l'Istrie, la Dalmatie, les
+bouches de Cattaro, les îles vénitiennes et toutes les villes et forts
+qu'elles renferment, à évacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous
+occupez des États de l'empereur d'Allemagne, c'est-à-dire à commencer
+votre mouvement le jour où vous apprendrez officiellement, par les
+commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie,
+la Dalmatie, les îles vénitiennes, les places et forts qu'elles
+renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie
+avec vos deux divisions françaises, et vous prendrez possession du
+Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de
+votre marche et des positions que vous occuperez.
+
+«Si cela a lieu, je présume que vous pourriez partir vers le 10
+février.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Vérone, le 30 janvier 1806.
+
+«J'ai reçu, monsieur le général, votre lettre du 26 janvier. Le général
+Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le général
+Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable
+que vous ne tarderez pas à faire votre mouvement sur l'Italie; cependant
+je présume que vous attendrez peut-être l'avis du général Lauriston à
+cet effet. Quant à l'officier que vous me recommandez, je lui porte
+depuis longtemps des sentiments d'amitié; ainsi je compte l'employer au
+service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrivée, ne
+pouvant dans le moment même lui donner une place.
+
+«Je vous renouvelle, monsieur le général, l'assurance de mes sentiments
+distingués.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Munich, le 5 février 1806.
+
+«Je ne vois point d'inconvénient, général, à ce que, du moment où vous
+serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majesté, le
+général Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de
+la Dalmatie, vous évacuiez Trieste, le comté de Goritz et toute la
+partie des États de l'empereur d'Allemagne où vous avez des troupes,
+pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mandé, vous aurez
+soin d'avoir une avant-garde à Monfalcone et d'occuper Udine, afin de
+faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie.
+
+«J'aurais désiré que vous eussiez joint au travail que vous m'avez
+envoyé pour la Légion d'honneur les pièces à l'appui, c'est-à-dire les
+demandes faites par les corps, ces états devant être annexés au travail
+général.»
+
+«_P.S._ Du moment que vous serez dans le pays vénitien, vous devrez
+rendre compte des ordres que vous recevrez de moi à Son Altesse le
+prince Eugène Napoléon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone
+et Udine.
+
+«J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majesté se portait bien.
+
+«J'évacuerai successivement les États d'Autriche, aux termes fixés par
+le traité: du reste, rien de nouveau.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Munich, le 10 février 1806.
+
+«Je ne puis qu'approuver, général, toutes les mesures que vous avez
+prises pour hâter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que
+vous avez fait à cet égard est conforme aux intentions de l'Empereur:
+vous devez être dans ce moment dans le Frioul vénitien, en occupant
+Udine et Monfalcone.
+
+«J'ai fait connaître à l'Empereur le désir que vous avez d'être employé
+d'une manière active, et de trouver les occasions de déployer et votre
+zèle et vos talents; mais, général, toutes les dispositions de Sa
+Majesté tiennent tellement à la marche politique des affaires, qu'on ne
+peut rien prévoir, et c'est quand l'occasion se présente à l'Empereur,
+et au moment où on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus
+éclatantes de sa confiance.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 26 février 1806.
+
+«Je vous préviens, monsieur le général Marmont, que Sa Majesté, par sa
+lettre du 11 février, me prévient que vous faites partie de l'armée
+d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier général doit
+être à Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoyé cadre
+avec les intentions de l'Empereur, qui tient également à conserver à
+Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa
+Majesté est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier,
+ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou
+villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession
+avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait même nécessaire
+d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie;
+seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie
+partout, d'après les ordres de Sa Majesté, qui tient tellement à cette
+occupation et conservation de cette limite, dans toute son intégrité,
+qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'exécution stricte de
+ses ordres à cet égard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est
+l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des réclamations, vous
+tiendrez ferme; vous pouvez répondre que c'est par ordre de Sa Majesté,
+qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche.
+
+«Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron
+Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des
+dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte
+sur-le-champ à Sa Majesté, qui exige une réponse prompte à cet égard.
+
+«Dans le cas où vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer
+l'Isonzo à quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet
+des détachements pour les différentes villes ou villages autrichiens sur
+la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres à mon aide de camp
+pour faire exécuter les vôtres à ce sujet par le 15e régiment de
+chasseurs, qui est à Udine.
+
+«Je vous serais obligé de m'envoyer l'état exact des possessions
+autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.»
+
+
+LE GÉNÉRAL MOLITOR À MARMONT.
+
+ «Macarsca, le 8 mars 1806.
+
+«Les Autrichiens m'ont cédé la majeure partie des places et ports de la
+Dalmatie dans le désarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont
+évacué leurs munitions, mais même les munitions ex-vénitiennes, qui, aux
+termes du traité de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui
+pourra vous surprendre davantage, c'est qu'après avoir vaincu des
+difficultés dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes
+troupes en Albanie, et être parvenu aux frontières de Raguse, les
+troupes autrichiennes, l'élite du régiment de Thurn, sans avoir été
+attaquées, sans avoir manqué de vivres, sans avoir été inquiétées par
+les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient à bras ouverts),
+sans avoir tiré un coup de fusil enfin, ont reçu l'ordre de céder et ont
+cédé le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de
+Cattaro, dont la principale était en état de soutenir un siége avec
+moins de troupes qu'elle n'en contenait.
+
+«Le prince Eugène m'ayant interdit de commencer aucune hostilité, je
+m'empresse de rendre compte à Son Altesse de toutes ces circonstances;
+elles vous confirmeront sans doute, mon général, dans la nécessité de
+garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en
+votre pouvoir.
+
+«Veuillez bien agréer l'assurance de la très-haute considération avec
+laquelle j'ai l'honneur d'être,» etc.
+
+
+EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR À S. A. I. LE VICE-ROI.
+
+ «13 mars 1806.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Écrivez à Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova
+jusqu'à Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localités que j'ai
+cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du
+moment qu'on sort de Goritz et qu'on a monté la vallée de l'isonzo, il
+devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de
+voitures. Ainsi, dans toute la vallée de l'Isonzo, on ne peut arriver à
+Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part
+d'Isonzo, c'est-à-dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est-à-dire
+par Palmanova. S'il en était ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le
+chemin d'Udine à Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont
+fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est
+point une place de dépôt. Ce serait une place qui renfermerait tout le
+système défensif à établir dans la vallée; mais, pour cela, il faut des
+localités faites exprès. S'il était impossible de trouver un site qui
+fermât la vallée qui conduit de Caporetto à Cividale, alors un simple
+fort dans une belle position, le plus près possible de la frontière
+ennemie, pourrait suffire. Ce fort, maîtrisant la grande route, gênerait
+toujours d'autant les opérations de l'ennemi, les surveillerait et
+servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placés pour défendre
+le débouché de Caporetto. Il serait nécessaire de reconnaître la Chiusa
+vénitienne, qui se trouve située entre la Ponteba et Osopo.
+Existe-t-elle? est-elle en bon état? Que faut-il faire pour la mettre
+dans le cas de fermer tout à fait la vallée et de servir d'avant-poste
+à Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 18 mars 1806.
+
+«Je vous envoie, monsieur le colonel général, l'extrait d'une lettre de
+Sa Majesté l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle désire que
+ses ordres soient remplis le plus tôt possible. Il sera nécessaire que
+vous fassiez un mémoire bien détaillé sur l'objet des demandes de Sa
+Majesté, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette,
+conformément à ses ordres.
+
+«Je serais bien aise, monsieur le colonel général, que vous profitiez de
+votre séjour à Udine pour surveiller les travaux qui ont été ordonnés à
+Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport
+sur ces travaux, auxquels Sa Majesté met beaucoup de prix, et je
+trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur
+ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
+sainte garde.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Munich, le 17 avril 1806.
+
+«Je profite, général, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour
+envoyer à votre corps d'armée pour faire exécuter un ordre de l'Empereur
+que lui transmet le ministre du Trésor public, ainsi que vous la verrez
+par la lettre ci-incluse.
+
+«Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter à
+m'écrire toutes les semaines par la poste, par Vérone et Trente, et à me
+donner des détails, tant sur votre position que sur votre corps d'armée;
+car vous n'êtes que détaché sous les ordres du vice-roi, et vous faites
+toujours partie de la grande armée. D'ailleurs, mon cher Marmont,
+l'amitié que j'ai pour vous me rend précieuse votre correspondance.
+
+«Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld,
+relativement à nos affaires avec la cour de Vienne. À la fin de sa
+lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fondé.
+
+«Les différents décasteres sont effrayés des rapports qu'ils reçoivent
+sur les propos que les agents autrichiens attribuent à l'état-major du
+général Marmont et aux généraux qui composent son armée. Ces propos
+annoncent la prochaine entrée de nos troupes dans la Carniole. Je ne
+vous fais part,» etc.
+
+«C'est à vous seul, mon cher général, à juger si cela a quelque
+fondement. Nous sommes à la vérité sur nos gardes; je conserve Braunau.
+Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.»
+
+
+BERTHIER À MARMONT.
+
+ «Munich, le 22 avril 1806.
+
+«Une note que je reçois de M. de la Rochefoucauld, général, m'oblige à
+vous expédier de nouveau un de mes courriers.
+
+«Il me demande: 1° _Le général Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la
+partie des États héréditaires autrichiens situés entre l'ancienne
+frontière et la rive droite de l'Isonzo?_
+
+«2° _Les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale sont-elles que
+l'on frappe de réquisitions ce pays?_
+
+«J'ai dû provisoirement répondre que je ne savais pas que vous eussiez
+l'ordre d'occuper les pays appartenant à l'Autriche, sur la rive droite
+de l'Isonzo.
+
+«Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on
+continue à faire des réquisitions sur le territoire autrichien, ce que
+le cabinet de Vienne réclame comme une contravention à l'article 22 du
+traité de paix.
+
+«Je vous prie, général, de me faire connaître les ordres que vous
+pourriez avoir reçus de l'Empereur directement, et qui seraient
+contraires aux dispositions du traité: je vous demanderai également
+quelques détails sur votre position à l'égard du territoire autrichien
+et de la ligne militaire que vous devez occuper conformément au traité.
+
+«Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on
+frappe encore des réquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est
+évidemment contraire au traité. Je vous prie de me donner des
+éclaircissements sur cet objet, afin que je puisse répondre à M. de la
+Rochefoucauld.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Varèze, le 2 juillet 1806.
+
+«Vous aurez sans doute été prévenu que le général Lauriston, attaqué par
+des forces supérieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le
+général Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie
+par mer le 60e régiment. En conséquence, vous voudrez bien envoyer en
+Istrie le 18e régiment d'infanterie légère, en gardant son dépôt et les
+hommes qui ne sont point à l'école de bataillon à Pardenone, où se
+trouve en ce moment le régiment. Aussitôt que les événements deviendront
+plus tranquilles de ce côté, ce régiment vous rentrera probablement.
+
+«Je rends compte du présent ordre à Sa Majesté.
+
+«Sur ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
+sainte garde.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Monza, le 12 juillet 1806.
+
+«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, avec une
+lettre de Sa Majesté, la copie d'un décret qui vous nomme général en
+chef de l'armée de Dalmatie. L'intention de Sa Majesté est que vous
+partiez vingt-quatre heures après la réception de sa lettre. Votre
+premier soin sera de dégager le général Lauriston. Vous vous ferez
+suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e régiment d'infanterie
+légère, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre
+régiment. Je dis _si vous le jugez convenable_, car vous allez avoir à
+Zara le 60e régiment, qui est porté à trois bataillons, mais qui,
+d'après les ordres de Sa Majesté, doit être réduit à deux bataillons de
+guerre, et les troisième et quatrième bataillons doivent être renvoyés
+en Istrie. Le troisième bataillon de dépôt du 18e régiment d'infanterie
+légère reviendra dans le Frioul. Vous emmènerez avec vous votre chef
+d'état-major, votre général d'artillerie, votre commissaire ordonnateur
+en chef. Il y a en Dalmatie un général du génie, mais vous ferez bien
+d'emmener le colonel qui commande en ce moment le génie du deuxième
+corps sous vos ordres, et deux officiers du génie. Vous pourrez emmener,
+si vous le jugez nécessaire, deux officiers supérieurs d'artillerie et
+quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de
+canonniers au grand complet et six ou huit pièces de campagne. Je vous
+engage à les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six
+lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous
+emmènerez vos différents chefs de service, et surtout ce qui concerne
+les hôpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous
+emmènerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme;
+le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majesté désire que vous
+pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus
+de ce que le général Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de
+guerre du 60e régiment, deux bataillons de guerre du 18e léger, un des
+chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en
+marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons.
+Cependant l'intention bien formelle de Sa Majesté est que, lors de votre
+arrivée à Zara, si vous apprenez que Raguse a été dégagé par le général
+Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous
+verrez, d'après la copie des instructions que vous enverra l'état-major
+général, et que j'avais donnée par ordre de l'Empereur, que les deux
+bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destinés pour le
+corps d'armée du général Lauriston. Sa Majesté ne me dit pas que vous
+devez emmener des généraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en
+Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un général de division
+ou un général de brigade, suivant que vous le jugerez convenable.
+
+«Sa Majesté ayant nommé le général Lauriston gouverneur de l'Albanie et
+de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernière lettre, il continue
+à ne pas faire partie de l'armée de Dalmatie. Cependant, pour le bien du
+service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble.
+
+«Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre départ, par votre chef
+d'état-major, l'état de situation bien détaillé du corps d'armée que
+vous laissez dans le Frioul.
+
+«Le chef d'état-major général vous adressera la situation des troupes en
+Dalmatie.»
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+LIVRE QUATRIÈME.--1799-1800.
+
+
+Expédition de Syrie.--Conférence avec le général Menou.--Alexandrie
+fortifiée.--Flottille envoyée au corps expéditionnaire en
+Syrie--Conséquences de l'insuccès à Saint-Jean-d'Acre.
+
+Les pestiférés et les prisonniers.--Insurrection dans la province de
+Bahiré.--Flotte turque à Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à
+Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet).
+
+Le général en chef prend la résolution de rentrer en France.--Son
+départ.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Débarquement à
+Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à Paris (octobre 1799).
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIÈME.
+
+Berthier à Marmont, de Gaza.
+
+Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+Berthier à Marmont, de Jaffa.
+
+ -- -- de Saint-Jean-d'Acre.
+
+Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+ -- -- d'Alexandrie.
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.--1799-1800.
+
+Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures
+administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Réunion de l'armée de
+réserve à Dijon.--Situation des armées française et autrichienne.
+
+Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficultés
+immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les troupes françaises sur
+les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin
+1800).--Charge de Kellermann.
+
+Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
+Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
+Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).
+
+
+LIVRE SIXIÈME.--1800-1804.
+
+Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune
+remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en
+Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26
+décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
+1800).--Entrée à Vérone.
+
+Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au
+général en chef.--Le colonel Sébastiani.--Démolition des places
+fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.
+
+Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique
+(1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont
+inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
+d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
+côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.
+
+Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans
+le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le
+général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.
+
+
+LIVRE SEPTIÈME.--1804-1805.
+
+Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection
+générale.--Établissement du camp.--Conditions
+locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
+maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?
+
+Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
+sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
+d'étrangers.--Députation des magistrats
+d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée.
+
+Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à
+faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire des
+marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il
+est remplacé par le grand pensionnaire.
+
+Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
+conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
+Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
+habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.
+
+Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
+d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'armée débarque.--Elle
+est dirigée sur le Rhin.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIÈME.
+
+Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.
+
+ -- -- de Paris.
+
+ -- -- de Paris.
+
+Le grand chancelier de la Légion d'honneur à Marmont, de Paris.
+
+L'ambassadeur de Sémonville à Marmont, de la Haye.
+
+Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.
+
+ -- -- de Paris.
+
+M. de Sémonville à Marmont, de la Haye.
+
+ -- -- de la Haye.
+
+ -- -- de la Haye.
+
+Berthier à Marmont, de Paris.
+
+ -- -- de Boulogne.
+
+ -- -- de Boulogne.
+
+ -- -- de Boulogne.
+
+ -- -- de Boulogne.
+
+
+LIVRE HUITIÈME.--1805.
+
+L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'électeur de
+Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'armée
+autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le caractère.--Disposition
+de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et
+Murat--Ney au pont de Gunzbourg.
+
+L'Empereur à Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi
+cerné.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les
+nouvelles fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
+étrangères.--L'armée sur l'Inn.
+
+Marmont dirigé sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'armée sur la
+rive gauche du Danube, à Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à
+Dürrenstein.--Marmont à Leoben à la rencontre de l'armée de l'archiduc
+Charles.--Bataille de Caldiero: Masséna contre l'archiduc.
+
+Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine
+Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de
+l'archiduc Charles.
+
+Marmont prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de
+l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et
+le pont du Thabor: Lannes et Murat.
+
+La surprise du pont décide la direction de la campagne.--Bataille
+d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne.
+L'armistice.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIÈME.
+
+Berthier à Marmont, de Paris.
+
+ -- -- de Paris.
+
+ -- -- de Paris.
+
+ -- -- de Strasbourg.
+
+ -- -- d'Ettlingen.
+
+ -- -- de Donauwert.
+
+ -- -- de Donauwert.
+
+ -- -- d'Augsbourg.
+
+ -- -- d'Oberfullen.
+
+ -- -- de Munich.
+
+ -- -- de Braunau.
+
+ -- -- de Laynbach.
+
+ -- -- de Lintz.
+
+
+LIVRE NEUVIÈME.--1805-1806.
+
+Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le fort de
+Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Conséquences
+de la violation du territoire prussien: détails.--Grätz.--Ordre
+d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes.
+
+Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les
+enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps
+d'armée de Marmont à Monfalcone et à Sacile.
+
+Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière italienne
+contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à Caporetto, à
+Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à Milan.
+
+Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacité
+des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il
+prend possession de Raguse.--Le Monténégro: son organisation.
+
+Le système constitutionnel se soulève contre Lauriston.--Description de
+la place de Raguse.--Lauriston assiégé.--Molitor et Marmont viennent à
+son secours.--Étonnement de Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à
+la porte.
+
+Le général Thiars; anecdote.--Dandolo à Zara: son importance
+affectée.--Fêtes et visites à madame Dandolo.
+
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIÈME.
+
+Berthier à Marmont, de Braun.
+
+ -- -- de Schoenbrunn.
+
+ -- -- de Schoenbrunn.
+
+ -- -- de Schoenbrunn.
+
+ -- -- de Schoenbrunn.
+
+ -- -- de Schoenbrunn.
+
+ -- -- de Lintz.
+
+ -- -- de Lintz.
+
+Le prince Eugène à Marmont, de Vérone.
+
+Berthier à Marmont, de Munich.
+
+ -- -- de Munich.
+
+Le prince Eugène à Marmont, de Milan.
+
+Le général Molitor à Marmont, de Macarsa.
+
+Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur à S. A. I. le vice-roi.
+
+Le prince Eugène à Marmont, de Milan.
+
+Berthier à Marmont, de Munich.
+
+ -- -- de Munich.
+
+Le prince Eugène à Marmont, de Varèze.
+
+ -- -- de Monza.
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9), par Auguste Wiesse de Marmont (1774-1852)</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, (2/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
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+Release Date: February 3, 2009 [EBook #27976]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald
+Lévesque (HTML version) and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<hr class="short">
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME DEUXIÈME</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>
+MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<hr class="full">
+<a name="l4" id="l4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE QUATRIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1799--1800</p>
+
+<p>SOMMAIRE.--Expédition de Syrie.--Conférence avec le général
+Menou.--Alexandrie fortifiée.--Flottille envoyée au corps
+expéditionnaire en Syrie--Conséquences de l'insuccès à
+Saint-Jean-d'Acre.--Les pestiférés el les
+prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahiré.--Flotte turque à
+Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à Alexandrie (22
+juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le général en chef prend
+la résolution de rentrer en France.--Son départ.--M. Blanc.--Navigation
+dangereuse.--Débarquement à Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à
+Paris (octobre 1799).</p>
+
+<p>On a vu quelles étaient nos misères d'Alexandrie. Nous avions de grands
+embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un
+bombardement: c'étaient tous les fléaux réunis à la fois, et je me
+rappelle avec plaisir que, malgré ma fort grande jeunesse, je sus les
+surmonter et les vaincre.</p>
+
+<p>A cette époque, on s'occupa des préparatifs de l'expédition de Syrie.
+Quelle que fût l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de
+rester étranger à de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me
+comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est
+un horrible supplice. Notre métier veut des aventures et des hasards;
+on aime les émotions produites par les dangers et les chances de la
+guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs
+accordées par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que
+je devais éprouver alors, presque au début de ma carrière, moi qui,
+plus tard, en 1814, après vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un
+novice. J'étais donc au désespoir de rester en Égypte; je remuai ciel
+et terre pour être appelé à l'armée active, mais inutilement. J'eus
+l'enfantillage de croire à une disgrâce, quand je recevais, au
+contraire, un témoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon
+parti et employer de mon mieux cette brûlante activité qui ne s'est
+presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il
+appela au Caire le général Menou pour lui en laisser le commandement,
+me donna à sa place celui du deuxième arrondissement, composé des
+provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahiré: il était assez naturel de
+les mettre toutes les trois sous l'autorité du général commandant à
+Alexandrie, plus intéressé qu'un autre à en exploiter les ressources
+destinées à satisfaire à ses propres besoins. Bonaparte ordonna à Menou
+de venir par terre, si le vent n'était pas favorable, afin d'arriver à
+époque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre
+davantage son départ, les colonnes étant en plein mouvement, il laissa
+provisoirement le commandement au général Dugua, chargé de le lui
+remettre à son arrivée; mais Menou, fidèle à son caractère, se disposa
+à partir, m'annonça son voyage, m'écrivit qu'il allait me remettre le
+commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le général
+en chef en route, il se mit à son aise; et, bien qu'il parlât toujours
+de départ, il ne pensa plus à l'effectuer. C'est à cette époque qu'il
+conçut l'extravagante idée de se marier à une musulmane: il crut ce
+mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des
+habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce
+mariage ridicule le rendit méprisable aux yeux de tout le monde. Menou
+choisit pour femme la fille d'un misérable baigneur de Rosette; elle
+n'était plus jeune, elle n'était pas belle: ainsi ce ne fut pas
+l'entraînement des passions qui agit sur lui; mais elle était fille de
+chérif et descendante de Mahomet. Les cérémonies bizarres auxquelles il
+se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposées par sa
+nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de
+l'armée. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et échappa
+heureusement à la circoncision, qui n'est que de conseil et non de
+dogme, son âge étant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire
+dispenser.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de
+pluviôse, après avoir laissé le général Desaix dans la Haute-Égypte,
+destiné le Caire au général Menou, et m'avoir choisi pour commander et
+administrer toute cette partie de la Basse-Égypte connue sous le nom du
+deuxième arrondissement.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte avait quitté l'Égypte depuis quinze jours; il
+avait pris le fort d'El-Arich, traversé le désert de Syrie; et le
+général Menou restait à Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le
+commandement, ni de satisfaire à mes besoins; mes lettres cependant les
+lui faisaient connaître chaque jour et renouvelaient mes demandes
+toujours plus vives. Fatigué à la fin de tant d'apathie, de tant de
+promesses dilatoires, je me déterminai à me rendre moi-même à Rosette,
+afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet état de
+manière ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empêchant d'entrer à
+Rosette, où cette maladie ne régnait pas, je campai à la porte de la
+ville et priai le général Menou de venir à une conférence. Je lui
+déclarai que les besoins d'Alexandrie étaient arrivés au plus grand
+point d'urgence; tout délai était devenu impossible, et je le sommai
+d'y pourvoir sur-le-champ. Le général en chef, en partant, avait cru
+leur affecter les ressources nécessaires, et je venais réclamer
+l'exécution de ses ordres. Je l'assurai que je ne désirais nullement
+m'affranchir de son commandement, mais à la condition qu'il
+s'occuperait d'Alexandrie d'une manière efficace. Je reconnaissais lui
+devoir obéissance; mais cette obéissance, volontaire de ma part,
+l'obligeait à ne rien négliger pour assurer les services; ainsi il
+devait, dans la journée même, prendre les dispositions réclamées par
+les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'était dévolu.
+Ma démarche m'était dictée par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que
+je connaissais trop le général en chef pour croire qu'il me pardonnât
+jamais, si tout périclitait à Alexandrie par suite d'une déférence qui
+deviendrait coupable: ainsi la règle de ma conduite devait être, avant
+tout, de faire mon métier et de remplir ma tâche, déjà bien difficile.
+Je terminai enfin en lui demandant d'arrêter dans la journée même les
+mesures nécessaires pour me procurer deux cent mille francs, des blés,
+etc., etc., ou de me remettre l'autorité. Après une discussion d'une
+heure et quelques moments de réflexion, il se décida pour le dernier
+parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie était si grande, que,
+dépouillé de tout pouvoir et sans occupation, appelé au commandement
+important du Caire, il resta pendant quatre mois à Rosette, sans
+autorité et sans fonctions quelconques. Trois jours à Rosette me
+suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent
+mille francs, à valoir sur les contributions de la province. Je
+reconnus en même temps la possibilité d'une opération dont l'idée
+m'était venue à l'esprit pour assurer enfin d'une manière complète
+l'approvisionnement en blé, toujours insuffisant, toujours incertain à
+Alexandrie. Après cela, je rentrai à Alexandrie, fort content du
+résultat de mon voyage.</p>
+
+<p>J'avais toujours espéré l'éloignement momentané des Anglais; j'avais
+compté en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de
+barques, l'arrivée d'une quantité considérable de grains. Ils
+persistaient à rester sur la côte et à nous bloquer immédiatement, et,
+les consommations n'étant point alimentées, nous allions bientôt
+retomber dans la position dont j'étais sorti avec tant de peine. Je me
+déterminai à risquer sans plus de retard, et malgré la présence de
+l'ennemi, l'opération conçue. Je fis rassembler avec un grand soin tous
+les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc.,
+s'élevèrent à plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent
+tous jetés au travers de l'escadre anglaise. Le vent étant bon et le
+trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrêtés par l'ennemi,
+et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargés; on
+attendit des circonstances favorables; on brusqua de même leur retour
+pendant la nuit, et, à un très-petit nombre près, ils arrivèrent
+heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois
+d'approvisionnements. Le moyen à employer était dès lors connu, et je
+pouvais être tranquille sur l'avenir.</p>
+
+<p>Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles à
+faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver
+également pour payer les travaux des fortifications; réunir assez de
+bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables
+pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'Égypte et
+immense dépôt de l'armée. On devait croire à une tentative prochaine de
+l'ennemi pour s'en emparer, et l'éloignement de l'armée empêchait de
+compter sur un secours prompt. Après avoir rassemblé tout ce qui aurait
+pu contribuer à la défense, en employant le dernier homme de la marine,
+on ne pouvait réunir plus de trois mille cinq cents combattants de
+toute espèce, de tout âge; de bonnes fortifications étaient donc
+nécessaires pour donner à un si faible corps les moyens de défendre une
+place d'un aussi grand développement, pouvant être attaquée d'un jour à
+l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers étaient
+très-incomplets et très-insuffisants, je me déterminai à employer de
+préférence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux
+hôpitaux, et à ne consacrer à la solde que ce qui ne serait pas
+indispensable à ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand
+mécontentement en était la suite. On forma des projets de révolte, et
+j'en fus informé. On devait battre la générale pendant la nuit,
+s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il était bien loin de mes
+facultés de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait été sans
+doute le résultat d'un pareil désordre; les Anglais, bientôt mêlés à
+ces événements, auraient proposé aux troupes de les ramener en Europe;
+et l'on ne peut sans effroi calculer les conséquences probables d'un
+pareil désordre: l'armée eût été perdue.</p>
+
+<p>Je pourvus à tout en même temps. Le parti pris alors réussira toujours
+avec des Français dans les circonstances difficiles. J'en appelai au
+courage, à la générosité, au patriotisme des soldats; je fis, par un
+ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens,
+et j'annonçai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne
+doutais pas de leur empressement à m'aider à sortir de la position
+difficile où nous étions placés. Nous répondions à l'armée, à la France,
+de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la
+garnison devait se consacrer à la construction des fortifications, que
+sans doute nous serions appelés à défendre plus tard. C'était aux
+officiers à donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon état-major,
+je prendrais ma tâche. En conséquence, chaque matin, à la pointe du
+jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau
+déployé, sur le terrain, et là on formerait les faisceaux et on
+travaillerait, les ateliers étant formés par chaque compagnie. La
+journée entière se passerait sur les travaux, et chaque soldat
+recevrait une ration de vin et une indemnité en argent pour son
+travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en était
+de même de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint
+constamment et sans murmure. Il en résulta trois choses extrêmement
+utiles: 1° les fortifications se firent comme par enchantement et à
+très-bon marché; 2° le mouvement des soldats et leur séjour continuel
+au grand air furent favorables à leur santé, et les accidents de peste
+diminuèrent sensiblement; 3° enfin, les soldats fatigués, dormant la
+nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne fût pas payée,
+il n'en fut plus question. Je dirai même qu'aucun mécontentement ne se
+manifesta plus. Le coeur des soldats est élevé et noble; cette classe
+d'hommes est accoutumée aux souffrances, et, lorsque des chefs estimés
+s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout
+obtenir d'eux.</p>
+
+<p>Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous étions bien
+approvisionnés, la santé des troupes s'améliorait, et la ville ouverte
+d'Alexandrie était transformée en une place forte.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, j'avais préparé une flottille pour porter à
+l'armée, en Syrie, un petit équipage de siége. Elle mit à la voile sous
+les ordres du contre-amiral Perrée, et fut prise sur la côte de
+Damiette. Cet événement changea toute la campagne et le sort de l'armée;
+car, à Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succès; et elle
+a échoué faute d'avoir six pièces de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre
+eût été pris, si Djezzar-Pacha eût péri, cette nombreuse population des
+montagnes de la Syrie qui professe la religion chrétienne se serait
+réunie à nous. Alors la conquête de cette province tout entière était
+assurée, et une révolution en Orient en eût été la conséquence. C'était
+au moins la pensée du général en chef, qui me l'a exprimée plusieurs
+fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dépasse pas
+les limites des choses possibles. Cet éclat de l'Orient aurait réagi
+sur nos opérations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous
+serions apparus au monde avec la puissance du destin.</p>
+
+<p>L'armée partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle
+avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranchée
+devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette
+campagne, je n'en raconterai pas les détails, d'autres s'en
+acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est démontré que le siége de
+Saint-Jean-d'Acre aurait encore réussi, malgré la perte de l'artillerie
+de siége, si les opérations eussent été mieux conduites. On montra
+d'abord une confiance aveugle et beaucoup de légèreté; une division
+coupable, une lutte scandaleuse, s'établit entre l'artillerie et le
+génie, et il en résulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels
+on était réduit. Un premier échec changea tous les rapports moraux,
+encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes
+montrèrent une constante valeur. À l'affaire du mont Thabor, le 17
+avril, le grand vizir, à la tête de vingt mille hommes, fut battu et
+mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien
+comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour
+vaincre les Orientaux en rase campagne, très-peu, mais d'excellentes
+troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualité que la
+quantité; cependant dans notre Europe, comme on suit la même tactique,
+que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes
+les mains à peu près la même valeur, il y a des proportions rigoureuses
+qu'il est sage de ne point dépasser pour conserver quelques chances de
+succès; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.</p>
+
+<p>On a souvent reproché au général Bonaparte deux actions:
+l'empoisonnement de quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite,
+et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien
+gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis
+complétement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me
+laisse entraîner par la conviction, dans l'espérance de les justifier.
+Des hommes animés d'une fausse philanthropie ont égaré l'opinion à cet
+égard. Si on réfléchit à ce qu'est la guerre et aux conséquences
+qu'elle entraîne, conséquences variables suivant le pays, les temps,
+les moeurs, les circonstances, on ne peut blâmer des actions qui, j'ose
+le dire, ont été commandées par l'humanité et la raison: par l'humanité,
+car chacun de nous, placé dans la situation où étaient les pestiférés,
+ne pouvant être emportés, devant être abandonnés, au moment même, entre
+les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments
+horribles; chacun de nous, dis-je, placé dans de pareilles
+circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tôt, et
+d'échapper à de pareils tourments; par la raison: car quels reproches
+n'aurait-on pas à faire à un général si, par un faux motif d'humanité
+envers ses ennemis, il compromettait le salut de son armée et la vie de
+ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'échange; afin de ravoir
+ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on
+fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux à
+faire que de tuer. Tout doit être réciproque à la guerre, et si, par un
+sentiment généreux, on n'agit pas toujours à la rigueur, il faut se
+borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvénient; or ici ce
+n'est pas le cas. Un général ne serait-il pas criminel de faire vivre
+des ennemis aux dépens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la
+liberté à ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le
+premier devoir d'un général est de conserver ses troupes, après avoir
+assuré le succès de ses opérations; le sang d'un de ses soldats, aux
+yeux d'un général pénétré de ses devoirs et faisant son métier, vaut
+mieux que celui de mille ennemis, même désarmés. La guerre n'est pas un
+jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!</p>
+
+<p>Je ne puis donc comprendre comment des gens sensés ont pu faire de la
+conduite tenue en cette circonstance par le général Bonaparte l'objet
+d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre
+chose, et cependant, s'il était utile au but qu'on se proposait, il
+était légitime. Il faut seulement s'attendre à la représaille, si les
+circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux,
+on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagné d'abord: voilà toute
+la règle de conduite dans une pareille affaire. Quant à ce qui se passa
+alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux
+opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un
+autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hésiterais pas à agir
+de la même manière en circonstance semblable.</p>
+
+<p>Pendant que l'armée était encore occupée en Syrie, une insurrection,
+promptement réprimée, fit soulever toute la population du Bahiré. Voici
+à quelle occasion: un Africain, venu des côtes de Barbarie, parut tout
+à coup au milieu des Arabes de la frontière, s'annonçant comme envoyé
+par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Français d'Égypte; il
+savait escamoter, et particulièrement avait le don de paraître tirer du
+feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crédit à cette
+mission céleste; aussi toute la population de Bahiré se souleva. Les
+habitants de Damanhour, la capitale, tombèrent à l'improviste sur une
+faible garnison de soixante Français: un poste fortifié devait leur
+servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous égorgés.
+L'envoyé, après ce succès, crut tout possible. Tout ce qui pouvait
+combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois
+mille à cheval, se réunit à lui; quatre ou cinq cents seulement avaient
+des fusils. À la première nouvelle, je fis partir un détachement de la
+garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pièces de
+canon; et, en même temps, le colonel Lefèvre, commandant la province et
+résidant à Ramanieh, marcha, de son côté, avec pareille force et quatre
+pièces de canon. Les insurgés se jetèrent sur lui, mais sans pouvoir
+lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, formés en carré, reçurent
+l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolément et successivement se
+faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi
+dire, contre un seul ou un très-petit nombre. L'envoyé, pour donner du
+courage à ses troupes, avait annoncé qu'il pouvait être tué, mais pas
+blessé; il aurait dû dire le contraire. Constamment à la tête des
+révoltés, ceux-ci ne se rebutèrent pas; mais, une balle l'ayant frappé
+au bras, et sa prédiction se trouvant ainsi démentie, tout se débanda,
+après avoir eu plus de deux mille hommes tués ou blessés. En se
+retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne
+française, qui courut les plus grands dangers. S'éloignant constamment
+de l'incendie, elle allait en être atteinte, quand un champ d'oignons
+lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'Égypte
+d'avoir, dans tous les siècles, de la célébrité! L'ordre et l'obéissance
+se rétablirent dans la province, et ne furent plus troublés.</p>
+
+<p>Le retour des chaleurs et d'une rosée abondante avait rendu les
+accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait coûté
+beaucoup de monde. Le relevé des hôpitaux nous donna une perte totale
+de dix-sept cents hommes morts: c'était à peu près le tiers des
+Français réunis à Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il
+mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je
+veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de
+Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille âmes, est entièrement
+composée de cultivateurs, n'a jamais été soumise à son action. Les
+habitants de cette ville communiquent librement et impunément avec
+Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les étoffes dont
+ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne à leur
+retour. À l'époque où cette maladie faisait le plus de ravages, je
+m'étais mis en route pour faire une inspection à Damanhour, et j'avais
+pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrième légère.
+À quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqués de la
+peste. Pour les renvoyer à Alexandrie, il leur fallait une escorte, et
+je n'avais avec moi que le strict nécessaire; je pris le parti de les
+faire transporter à ma suite. Arrivé à Damanhour, et, faute d'hôpital,
+on les plaça dans une mosquée; on leur donna du pain et de l'eau; aucun
+autre secours ne put leur être administré, et, en huit jours, ils se
+trouvèrent guéris. Il est évident, d'après cela, que si, comme on ne
+peut pas en douter, cette maladie est éminemment contagieuse, l'air
+cependant joue un grand rôle dans ses conséquences, dans son intensité,
+sa propagation et sa durée.</p>
+
+<p>J'ai fait le tableau des difficultés résultant pour moi, pendant tout
+l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentées
+par un conflit de pouvoirs entre moi et le général Dugua.
+L'administration d'Alexandrie avait été déclarée indépendante à
+l'époque du départ du général en chef pour la Syrie: on m'avait doté
+d'un territoire dont les revenus m'étaient entièrement consacrés, et on
+m'avait laissé le maître d'en ordonner l'emploi; mais le général Dugua,
+commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvèrent
+mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma
+force de volonté pour résister; si j'avais cédé, tout était dit à
+Alexandrie: tous les services tombaient à la fois. Ces obstacles d'une
+nouvelle nature me contrarièrent beaucoup, car je ne connais rien de
+plus décourageant au monde que de rencontrer des embarras là où l'on
+devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans
+cesse dans la vie publique.</p>
+
+<p>Enfin le général Bonaparte, après une campagne de cinq mois
+très-pénible, mais très-glorieuse, ramena l'armée en Égypte. Chaque pas
+avait été marqué par des actions héroïques et des souffrances inouïes;
+excepté à Saint-Jean-d'Acre, où nos armes avaient échoué, partout
+ailleurs elles avaient triomphé. Des combats si multipliés, des marches
+si pénibles, une peste opiniâtre, avaient beaucoup affaibli l'armée;
+réduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants à son
+retour. Des généraux distingués avaient péri, entre autres
+Caffarelli-Dufalgua. Ce général avait déjà perdu une jambe à l'armée de
+Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activité. Un esprit
+supérieur, une instruction variée et étendue, un coeur droit, lui
+donnaient un caractère antique; rempli de bonté, il chérissait la
+jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'armée, pour ses amis et pour
+la France. Une blessure au bras, à l'articulation, rendit l'amputation
+nécessaire, et il mourut peu après. C'est lui qui, après la reddition
+de Malte, et après avoir fait, en sa qualité de commandant du génie de
+l'armée, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce
+mot remarquable: «Nous avons été bien heureux de trouver ici quelqu'un
+pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions
+entrés.»</p>
+
+<p>Le général de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut
+tué. Très-brave homme, sa perte cependant était médiocre. Un aide de
+camp, placé par moi près du général en chef en Italie, officier
+distingué, Croisier, périt également. Duroc fut blessé. Lannes fut
+regardé comme mort, après un coup de feu reçu à la tête. Ses os avaient
+la singulière propriété de ne pas être rompus par le choc des balles;
+elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os
+qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frappé auprès de la tempe;
+après avoir fait un long trajet, elle était venue se loger au-dessus de
+la partie du crâne, où est placé le cervelet; un coup de bistouri la fit
+sortir, et il fut guéri.</p>
+
+<p>Il arriva à ce siége de Saint-Jean d'Acre un événement très-touchant.
+Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait à
+l'état-major de l'armée. Chargé du commandement de vingt-cinq hommes
+choisis pour être placés en tête des troupes lors du premier assaut, il
+avait parfaitement reconnu la brèche, et savait qu'elle n'était pas
+praticable; mais le général en chef, impatient, désirait l'assaut, et
+se persuada à tort qu'on pouvait réussir. Les courtisans le soutenaient
+dans son opinion, et les courtisans, à l'armée, flattent les opinions
+et les caprices du chef, tout comme à la cour, et ces courtisans-là
+sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur
+infamie; pour le leur, ils savent en être avares. Toutefois Mailly
+raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans
+l'autre monde à ses camarades, sans montrer la plus légère faiblesse.
+Il connaissait le sort qui lui était réservé, n'en marcha pas moins
+avec la plus grande résolution, et fut tué; mais cette mort eut quelque
+chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance
+singulière. Un de ses frères, jeune homme fort distingué, avait voyagé
+en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intérêt des sciences, et se trouvait
+alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour même où le nôtre
+était tué, l'autre était mis dans un sac et jeté à la mer. Les vagues
+le jetèrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranchée le
+corps de son malheureux frère. Étrange destinée de deux frères,
+tendrement unis, suivant des carrières différentes! Ils semblaient
+s'être donné rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le
+même jour, sur une terre barbare.</p>
+
+<p>J'ai parlé de ces courtisans d'armée à l'occasion du premier assaut de
+Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de répéter un mot
+spirituel de Kléber, où, dans cette circonstance, il donna avec finesse
+et modération une leçon au général en chef; mais celui-ci n'en profita
+pas. Le général Bonaparte cherchait des approbateurs de cette
+disposition intempestive qui ordonnait de monter à l'assaut. La brèche
+prétendue consistait en un trou de quelques pieds de diamètre, fait
+dans un mur non terrassé; mais ce trou n'arrivait pas jusqu'à la terre,
+et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du fossé. Les gens
+qui poussaient à l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient
+reconnu fort superficiellement les localités; ils répétaient, à
+l'imitation du général en chef: «Certainement la brèche est praticable.»
+Kléber était présent, et son silence paraissait désapprobateur. Le
+général en chef provoqua son opinion dans l'espérance de la trouver
+favorable, et celui-ci répondit: «Sans doute, mon général, la brèche est
+praticable, un chat pourrait bien y passer.» Cette phrase ne fait-elle
+pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur
+la fenêtre? L'assaut, exécuté, eut le résultat le plus funeste.</p>
+
+<p>L'armée revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort
+aise, car son retour m'assurait les secours qui m'étaient nécessaires.
+Malgré l'urgence de mes besoins, le général en chef ne se hâta pas d'y
+pourvoir; faute de troupes, la province du Bahiré, ayant été
+constamment occupée et parcourue par les Arabes, n'avait à peu près
+rien payé.</p>
+
+<p>La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates
+et des Anadis, m'avait cependant été assez profitable. Elles résidaient
+habituellement sur la frontière de Bahiré, et étaient autorisées à
+jouir de quelques pâturages: j'avais près de moi le cheik Mosbach pour
+leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des
+escortes à des officiers ou à des transports; mais ces deux tribus
+n'avaient à elles deux que mille combattants, et nous avions à redouter
+deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle
+des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes à cheval, dont la
+station habituelle est sur la côte de Barbarie, et celle des Guiates,
+qui réside ordinairement dans le Saïd. Le général Dugua avait négocié
+avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux
+premières, dont j'avais reçu des otages, nous furent utiles et
+combinèrent quelquefois leurs opérations avec nos troupes. Je leur avais
+distribué, pour être reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores,
+dont chacun de leurs détachements était porteur: leurs avis étaient fort
+exacts. Cependant tout cela était insuffisant pour assurer la jouissance
+des ressources de la province. Enfin, après beaucoup de lettres et
+d'instances, le général en chef envoya Murat et Destains dans le Bahiré,
+avec trois cents chevaux et cinq à six cents hommes d'infanterie, pour
+balayer tout le pays et rejeter dans le désert les Arabes ennemis. Plus
+tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus éminents
+services: six cents hommes, montés sur six cents chameaux, le
+composaient. Chaque soldat étant pourvu de munitions et de vivres pour
+lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs
+jours dans le désert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint
+l'ennemi, les soldats combattaient à pied. Jamais troupe n'a été plus
+appropriée aux circonstances et aux localités et n'a rendu de plus
+grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique
+inconvénient de ce genre de service était de détruire la santé des
+soldats: presque tous ont été, à la longue, attaqués de maladies de
+poitrine.</p>
+
+<p>Le général en chef, occupé des soins de l'administration et de la
+réorganisation de l'armée, en fut bientôt distrait par l'ennemi: tout à
+coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet),
+une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant
+Alexandrie; après avoir reconnu la ville, elle longea la côte et se
+porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort
+d'Aboukir cent hommes de renfort, nécessaires à sa défense; et, comme
+la redoute et le fort étaient bien armés, je crus pouvoir compter sur
+leur résistance.</p>
+
+<p>Un chef de bataillon, nommé Godart, en avait le commandement. Tous les
+postes de la garnison d'Alexandrie furent relevés par des hommes de la
+marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir
+les porter là où il serait nécessaire. Les quatre bataillons de la
+garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris.
+J'écrivis six lettres successivement pour rappeler à moi le général
+Destains, occupé, à la tête d'une colonne mobile, à lever des
+contributions dans le Bahiré, et j'attendis les événements. Le soir, une
+autre flotte de vingt-huit bâtiments fit son atterrage à l'ouest
+d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir.
+Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ à quinze
+mille hommes les forces de l'armée à bord. Je ne pouvais, dans la
+circonstance, aller à Aboukir, pour défendre la côte, avec plus de mille
+hommes; et encore je ne laissais à Alexandrie que des troupes sans
+organisation, composées presque en totalité de vieillards ou
+d'estropiés, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et
+appartenant à tous les pays ayant été depuis longtemps envoyé au Caire
+et incorporé dans l'armée. M'éloigner dans la circonstance, avec tout ce
+que j'avais de bon, eût donc compromis la place, et j'attendis l'arrivée
+du détachement du général Destains pour me mettre en mouvement: elle
+eut lieu le 26 messidor (15 juillet), à dix heures du soir. Le
+lendemain 27 (16), à deux heures du matin, j'étais en marche. À une
+lieue d'Alexandrie, je reçus une dépêche du commandant Godart,
+m'annonçant que toute l'armée ennemie avait opéré un débarquement et
+occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute.
+Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille à
+l'armée turque, et, puisque le débarquement était opéré, je devais
+attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi eût commencé le
+siége du fort d'Aboukir. Je rentrai donc à Alexandrie, toujours en
+mesure d'agir suivant les circonstances. J'écrivais trois fois par jour
+au général en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui
+donner des nouvelles de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de
+mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une
+attaque me parut avoir été tentée et repoussée. Le fort et la redoute
+avaient trois cents hommes et douze pièces de canon, des vivres et des
+munitions en abondance, et la redoute était palissadée. Je croyais
+pouvoir compter sur une défense de quelques jours; il en fut cependant
+tout autrement. Le commandant Godart s'étant placé dans la redoute pour
+animer ses troupes, et étant fort exposé, fut tué; bientôt le désordre
+se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses
+portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en était emparé.
+J'espérais qu'après cet événement, enorgueilli de son succès, il
+marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous étions en mesure de le
+bien recevoir, et cette combinaison eût été très-favorable au mouvement
+de l'armée, conduite par le général en chef en personne. Mais l'ennemi
+resta à Aboukir, et voulut s'organiser complétement avant de marcher en
+avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu'à lui ne
+semblait appartenir. Pendant tous ces événements, dont le général en
+chef avait été informé chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un
+moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de
+la Haute-Égypte, pour lui servir de réserve au besoin, le général
+Desaix, mais ne l'attendit pas pour opérer son mouvement.</p>
+
+<p>Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui
+cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en
+détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans
+lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la
+garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur
+Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un
+véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne
+fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un
+grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les
+ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me
+résignai.</p>
+
+<p>Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa
+gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer,
+occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour
+emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant
+sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta,
+le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la
+cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et
+l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie
+des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent
+dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce
+point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés
+de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les
+fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que
+l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de
+la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon
+pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des
+troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient
+encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille
+prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force
+d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit
+prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même
+temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près
+de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace
+désagréable.</p>
+
+<p>On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se
+défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La
+dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina
+ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre
+avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une
+résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés
+dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents
+auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils
+sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on
+leur donna et moururent presque tous à l'instant même.</p>
+
+<p>Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple
+de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de
+très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla
+se loger à la partie postérieure de la jambe.</p>
+
+<p>Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de
+communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les
+parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du
+blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois
+que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un
+véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des
+circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en
+Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à
+défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être
+coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général
+Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son
+intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des
+affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec
+Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque.
+La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne
+fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il
+soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith
+tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant
+la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en
+faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement
+pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il
+est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours
+animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa <i>fuite du Temple</i>,
+sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de
+Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un
+très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de
+célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis
+une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha
+prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel
+d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques
+Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et
+soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte,
+masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je
+choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant
+anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de
+marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney
+reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de
+nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit
+toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson
+de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en
+Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse
+traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»</p>
+
+<p>Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le
+général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les
+gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris
+de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis
+demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à
+Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses
+équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait
+les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port,
+en état de naviguer, les frégates la <i>Muiron</i> et la <i>Carrère</i>. Me
+faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me
+dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je
+compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à
+prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait
+jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant
+d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les
+gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance,
+sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le
+fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce
+gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se
+maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la
+destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour
+retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle
+l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la
+fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce
+moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à
+aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains
+capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à
+une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles
+entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps
+et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma
+présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui
+lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y
+aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut
+tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en
+sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les
+dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement.
+J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du
+nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des
+progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de
+partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»</p>
+
+<p>J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui
+m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage.
+On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de
+départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux,
+l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans
+ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler
+la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des
+Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre
+dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais
+Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je
+continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois
+son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort
+recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil.
+Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec
+les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais
+éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service
+me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de
+la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney
+trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son
+vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais
+déplacé. La frégate la <i>Carrère</i> profita immédiatement de son absence
+et se réunit à la <i>Muiron</i> dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le
+général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage
+dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ
+pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de
+consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était
+délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un
+mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses
+continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous
+faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était
+venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un
+aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le
+vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à
+l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement
+l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était
+venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir
+Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il
+était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir
+immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.</p>
+
+<p>Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de
+l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva
+sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses
+aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les
+autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes
+et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le
+général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le
+remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des
+généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix,
+compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse.
+Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant
+éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de
+le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait
+cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir.
+Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde
+les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa
+haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général
+Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint
+quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon
+commandement.</p>
+
+<p>Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou,
+j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et
+sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de
+sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23
+fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les
+avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles
+destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles
+pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles
+devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un
+événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation
+d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette
+prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve.
+Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres
+hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un
+sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher
+vivement.</p>
+
+<p>J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme
+estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le
+général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire
+sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances
+favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le
+général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des
+armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et
+où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la
+conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu
+porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un
+titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort
+malheureux: tout lui est refusé.</p>
+
+<p>On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il
+fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les
+mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme
+tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de
+l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un
+service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la
+chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place
+d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que
+l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir;
+il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque
+à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent
+impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il
+soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous
+occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand
+secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus
+simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des
+frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage
+refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces
+hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la
+marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser
+embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre
+et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part
+des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés
+pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il
+monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port;
+mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est
+précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce
+malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait
+presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se
+jette dans une barque et monte précipitamment sur la <i>Muiron</i>, qui
+était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y
+entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à
+fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en
+chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le
+lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que
+vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui
+manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir
+d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement,
+pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée;
+je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis
+que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»</p>
+
+<p>Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui
+parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon,
+de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et
+il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les
+rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles,
+prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de
+douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux
+mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à
+l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une
+révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il
+ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut
+le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à
+Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de
+lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais
+j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le
+bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.</p>
+
+<p>Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable
+bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la
+sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle
+avec celle-ci.</p>
+
+<p>Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus
+vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais
+nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans
+bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos
+yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée
+toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main
+divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce
+qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte.
+Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes
+pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si
+les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux
+circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever
+à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois
+volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une
+seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule
+chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré?
+Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque
+que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence
+nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent
+l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis
+à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une
+route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi
+d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?</p>
+
+<p>Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le
+commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les
+circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le
+répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial
+d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement;
+c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de
+se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.</p>
+
+<p>J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux,
+j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité,
+et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des
+sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces
+illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.</p>
+
+<p>Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la <i>Muiron</i>:
+Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides
+de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur
+la <i>Carrère</i>: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos
+officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait
+embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef,
+qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons
+marcheurs.</p>
+
+<p>La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande
+discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent
+jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la
+direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires,
+l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en
+Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent
+retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de
+l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les
+nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur
+cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y
+rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce
+qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles
+rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à
+suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et
+offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants
+très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément
+contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et
+contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à
+espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents
+dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous
+sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous
+allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant
+les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les
+calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours
+et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap
+d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour
+parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous
+faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la
+nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos
+pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne
+répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la
+direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant
+de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la
+Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est
+extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les
+effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de
+navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on
+put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin;
+il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière
+ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au
+hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent
+d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions
+arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait
+donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous
+aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche
+aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit
+dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas
+être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et
+naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force
+de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière
+ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être
+aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines
+de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la <i>Carrère</i>,
+sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la <i>Muiron</i>,
+toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on
+aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps
+d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la
+petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et
+nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud
+de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous
+évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant
+sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de
+la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on
+pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même
+sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon
+de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter
+avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit
+compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la
+France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous
+relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un
+grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un
+homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais
+en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille
+devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation
+plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné.
+Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la
+maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les
+environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais
+revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il
+n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il
+n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par
+système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse,
+c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas
+donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est
+écarté de cette doctrine commode.</p>
+
+<p>Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant
+calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous
+dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître
+l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De
+même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit
+désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort,
+comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu
+de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain
+soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous
+distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous
+amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et
+sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil
+couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir
+distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu
+de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put
+juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette
+circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique.
+Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il
+y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour
+lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa
+proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les
+difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait
+mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement
+modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna
+donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger
+sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le
+suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et
+dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas
+mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir.
+Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon,
+nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous
+en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de
+canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le
+bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après,
+les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le
+travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des
+bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de
+nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de
+l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre.
+Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous
+trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut
+s'exprimer, mais elle peut se comprendre.</p>
+
+<p>Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous
+avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin
+nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel
+changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un
+succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il
+était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand
+nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse
+et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise,
+précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que
+nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre
+départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions
+probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se
+continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant
+de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils
+sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées.
+En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon,
+et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui
+redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se
+précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance
+accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner
+des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand
+danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement
+encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur
+Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la
+population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on
+veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par
+la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut
+éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que
+le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune
+autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent,
+montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès
+lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays
+en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de
+préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est
+déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une
+espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui
+faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina
+sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et
+ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte
+reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même
+l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.</p>
+
+<p>Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: «Arrivez
+promptement et suivez-moi de près. J'aurais préféré aller faire une
+apparition à l'armée d'Italie, et, après avoir battu l'ennemi, me rendre
+ensuite à Paris; mais Dieu sait dans quel état se trouve cette armée et
+quels sont les moyens d'offensive qu'elle possède. Il faudrait sans
+doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de sérieux,
+et l'effet de mon arrivée s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de
+suite au centre des affaires juger sur place du véritable état des
+choses et de la nature des remèdes à employer. Ainsi je pars pour Paris;
+soyez-y bientôt.»</p>
+
+<p>Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France:
+cette étincelle, partie de Fréjus, s'était communiquée au pays tout
+entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du
+salut public. De grands revers nous avaient accablés, et, si l'État
+n'avait pas encore croulé, on le devait uniquement à la victoire de
+Zurich, qui, momentanément, en avait suspendu la chute; mais avec les
+hommes incapables, placés à la tête des affaires, avec la faiblesse et
+la corruption répandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce
+prodige ne pouvait plus se renouveler.</p>
+
+<p>La loi des suspects rendue, tous les malheurs intérieurs dont la
+Révolution avait accablé la France étaient au moment de renaître: voilà
+ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte,
+la supériorité de son génie, son caractère connu, semblaient mettre à
+l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par
+l'aurore d'un beau jour; j'en appelle à ceux de cette époque qui vivent
+encore; ils trouveront ce récit bien faible; jamais mouvement d'opinion
+ne s'opéra avec plus d'énergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et
+ne justifia davantage son ambition. L'état réel du pays, menacé de sa
+ruine, et cette disposition des esprits, rendirent légitime un pouvoir
+qui venait d'échapper à tant de mains débiles, car Bonaparte en
+réclamait la possession au nom du salut de l'État, que lui seul, au dire
+de tous, pouvait sauver.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de
+camp, et Bourrienne, Andréossi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes,
+Gantheaume et moi, ayant nos voitures à Toulon, nous nous y rendîmes
+pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de
+l'Égypte, et formant la garnison des frégates, débarquèrent également à
+Fréjus, et se mirent en route pour Paris.</p>
+
+<p>Nous quittâmes Fréjus en même temps que le général Bonaparte, et nous
+allâmes coucher à Vidauban: à peine arrivés dans cette ville, un grand
+fracas de voitures se fit entendre: c'étaient des commissaires de la
+santé, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui
+avait débarqué à Fréjus. Gantheaume se hâta de sauter au cou d'un de
+ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi
+des mesures dont nous aurions pu être l'objet. Mais il fallait que la
+colère de l'administration s'exerçât sur quelqu'un: nos bâtiments se
+rendirent à Toulon, et les équipages firent une quarantaine de trente
+jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus étaient sortis
+de ces mêmes frégates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas
+un long séjour à Toulon, j'allai embrasser mon père et ma mère, comblés
+de bonheur par mon retour, et je me rendis à Paris.</p>
+<br><hr>
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+
+<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE QUATRIÈME</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.<span class="rig">«Gaza, 29 décembre
+ 1798.</span></p><br>
+
+<p>«Nous voilà à Gaza, mon cher général, après avoir traversé soixante
+lieues de désert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha
+avait eu la bêtise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris
+en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvés dans la
+brèche. Ils nous ont laissé également de la poudre et des vivres.
+Arrivés à Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes
+d'infanterie de Djezzar se sont retirés aussitôt que nos dispositions de
+les attaquer ont été faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y
+a eu trois ou quatre hommes blessés de part et d'autre, trois tués à
+eux, et un à nous.</p>
+
+<p>«Nous avons, à Gaza, un très-bon fort dans lequel étaient cent
+cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de
+poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabotés.</p>
+
+<p>«Nous trouvons ici un pays qui ressemble à la Provence, et le climat à
+celui d'Europe.</p>
+
+<p>«Vous avez dû recevoir, par le général Andréossi, les relations de
+toutes nos affaires.</p>
+
+<p>«Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher général, et croyez à l'amitié
+et au désir que j'ai de vous revoir. J'espère que nos affaires iront
+bien ici.</p>
+
+<p>«On dit que les troupes de Djezzar nous attendent à Jaffa. Nous le
+désirons plus que nous ne le croyons.»</p>
+<br>
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, 15 janvier 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse;
+vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire
+ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la
+quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou
+malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à
+coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la
+quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les
+grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à
+part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette
+différence.</p>
+
+<p>«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont
+un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à
+eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.</p>
+
+<p>«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local
+dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert
+à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est
+telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque
+de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen
+Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait
+bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le
+commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici,
+a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien
+organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses
+moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver:
+son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste.
+L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai
+établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le
+commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais
+que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.</p>
+
+<p>«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette
+institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire
+de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement
+difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands
+obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de
+faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas
+les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme
+votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le
+contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine
+établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y
+déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations
+avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il
+n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il
+soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de
+Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.</p>
+
+<p>«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que
+je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un
+jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si
+vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à
+Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur
+sera impossible de déserter.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants
+du pays.</p>
+
+<p>«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur
+pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je
+lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus
+de nos besoins.</p>
+
+<p>«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans
+la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli
+son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la
+presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits
+d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements,
+qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes
+d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze
+pieds de là.</p>
+
+<p>«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle
+du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en
+tirer parti.</p>
+
+<p>«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des
+Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous
+espérons la découvrir.</p>
+
+<p>«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés
+de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait
+sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe,
+lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais
+paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense
+pas qu'ils l'aient aperçue.»</p>
+<br>
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «9 mars 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Nous voilà maîtres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position
+militaire assez bonne, entourée de murs et flanquée de tours: environ
+quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons
+établi nos batteries; ils n'ont fait aucune réponse à deux sommations.
+La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire
+la brèche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a été passé au
+fil de l'épée; le pillage a duré vingt-quatre heures, malgré tous les
+efforts que nous avons faits pour l'arrêter: les lois de la guerre le
+permettaient. Nous avons trouvé dans cette ville une vingtaine de pièces
+de campagne toutes neuves, environ soixante pièces garnissant les
+remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les
+frégates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouvé plusieurs
+bâtiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes maîtres de
+Jaffa, nous en avons déjà pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre,
+portant des vivres et des munitions.</p>
+
+<p>«Nous avons eu environ trente hommes tués et environ cent cinquante
+blessés. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos
+troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies
+continuelles que nous avons eues à la sortie du désert. Nous nous
+disposons à poursuivre notre ennemi, et bientôt nous serons devant Acre.</p>
+
+<p>«Vous acquérez aussi une gloire particulière et qui a des droits bien
+réels à la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pénible que
+vous occupez.</p>
+
+<p>«Je désire que les événements politiques nous réunissent dans le pays où
+nous avons des intérêts si chers.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT</p>
+
+<p class="rig"> «29 mars 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une
+assez bonne enceinte et un bon fossé; nous sommes sur le glacis, et
+bientôt nous serons dans la place. Nous habitons un pays très sain et où
+les subsistances abondent de tous les côtés. Nous avons reçu avec grand
+plaisir des nouvelles de France; la révolution de Naples est
+très-importante relativement à notre position dans ce pays.</p>
+
+<p>«Nous avons perdu, dans la tranchée, les adjudants généraux Laugier et
+Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous
+regrettons.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «30 avril 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Nous venons d'éprouver, mon général, un événement extrêmement
+malheureux: la garnison de Damanhour, composée de cent quatorze hommes,
+vient d'être surprise et égorgée par les Arabes et un corps de
+Maugrebins. Voici les détails que je viens de recueillir:</p>
+
+<p>«Le 3, le chef de brigade Lefèvre s'est mis en route pour lever les
+contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage à
+Damanhour avait produit un bon effet: les villages étaient disposés à
+payer. La province jouissait de la plus complète tranquillité; cent
+hommes et une pièce de huit étaient plus que suffisants pour se soutenir
+à Damanhour: on était loin d'éprouver la plus légère inquiétude.</p>
+
+<p>«J'avais profité de l'instant d'absence du lieutenant Lefèvre pour
+envoyer cinquante hommes protéger les travaux du canal, à une petite
+distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette
+augmentation de force. Le 5, à deux heures du matin, trois cents
+Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portèrent sur le camp,
+trouvèrent tout le monde endormi, et égorgèrent tous les soldats sans
+pitié.</p>
+
+<p>«Dans la journée du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le
+citoyen Martin, lieutenant de la légion, de se tenir sur ses gardes: il
+négligea ou méprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, après une
+résistance de quatre heures, il a péri comme les autres, avec le
+commissaire des guerres, le payeur et quelques employés.</p>
+
+<p>«Le 6, à midi, le lieutenant Lefèvre fut instruit de ce qui se passait
+par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit
+huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des
+malheureux soldats:--l'ennemi s'était retiré depuis longtemps.--Le
+lieutenant Lefèvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce
+malheureux événement, je fis partir le bataillon de la quatrième, trois
+compagnies de grenadiers, et deux pièces de canon, sous les ordres du
+chef de bataillon Redon, pour se rendre à Damanhour et se joindre avec
+le chef de brigade Lefèvre, et marcher sur les Arabes ou les révoltés,
+car j'ignorais alors quels étaient nos ennemis. À une lieue en deçà de
+Damanhour, il a été attaqué par environ trois cents hommes à cheval et
+six mille hommes à pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tué
+ou blessé trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen
+Lefèvre, il est resté en place, et, voyant les munitions tirer à leur
+fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en résulte une chose
+très-fâcheuse: c'est que ce mouvement rétrograde leur laisse l'opinion
+de la victoire lorsqu'ils n'ont résisté nulle part et que, dans le fait,
+ils ont été battus; tandis que, s'il eût été jusqu'à Ramanieh, ou au
+moins à portée d'en être entendu, le citoyen Lefèvre se serait réuni à
+lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il paraît qu'une partie des
+habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont armés et
+joints aux Arabes après le malheur du 6. Un village ou deux brûlés
+auraient suffi pour réprimer tous ces désordres, au lieu qu'aujourd'hui
+on y trouvera peut-être plus de difficultés.</p>
+
+<p>«J'ai été sur le point, à l'instant du retour du commandant Redon, de
+partir moi-même avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits
+réitérés de l'approche d'une armée de Maugrebins, bruits qui chaque jour
+acquièrent plus de vraisemblance, l'extrême faiblesse de la garnison,
+qui est réduite à cinq cents soldats, l'inconvénient mille fois plus
+grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilité de l'arrivée
+subite des escadres, la longueur de cette expédition, qui exigeait au
+moins six jours pour remplir le but proposé, toutes ces raisons m'ont
+déterminé à prendre un autre parti.</p>
+
+<p>«J'ai donné l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer sur-le-champ
+trois cents hommes et quatre pièces de canon à Ramanieh, en passant par
+le Delta; j'ai écrit au général Fugières pour le prier de prêter aussi,
+pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefèvre. J'ai
+ordonné à l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit
+nécessaire; à cause de la très-petite quantité de troupes qui lui reste;
+enfin je donne l'ordre au citoyen Lefèvre de balayer, avec ces troupes
+réunies et quatre pièces de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de
+s'occuper particulièrement de couvrir Rosette, de brûler, pour
+l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relâche aux
+révoltés qu'ils ne soient entièrement dispersés ou perdus dans les
+déserts.--Dans le cas où il s'appprocherait à six heures de marche
+d'Alexandrie, j'irais à leur rencontre.</p>
+
+<p>«Je reviens à la nouvelle que je vous ai donnée des Maugrebins. Il y a
+environ dix jours qu'il en est arrivé quatre-vingts chez les Ouladalis.
+Le bruit se répandit aussitôt qu'ils étaient suivis par une grande
+armée. J'ai méprisé ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils
+se sont tellement multipliés, qu'ils ont acquis de la vraisemblance.
+J'ai questionné un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me
+les a confirmés, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre à cinq mille
+hommes, occupés à faire des puits pour l'armée qui les suivait, et que
+cette armée était, il y a trente jours, en deçà du Boghaz, et, à
+l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laissée à dix jours de marche
+d'Alexandrie.--Il porte cette armée très-haut; en la réduisant des trois
+quarts, si elle se présente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.</p>
+
+<p>«Si ces bruits se réalisent, quoique ces hommes soient sans doute
+exaltés par le fanatisme, je ne présume pas qu'ils soient fort
+dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire à les vaincre;--mais,
+s'ils se dispersaient dans le Bahiré, ils pourraient y faire bien du
+mal.</p>
+
+<p>«Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1° pour en imposer aux
+Arabes; 2° pour contenir les habitants et parcourir rapidement une
+langue de terre étroite.--Cette province ne ressemble en rien à
+l'intérieur de l'Égypte. Vous connaissez notre pauvreté; aujourd'hui
+elle est extrême. Les contributions du Bahiré allaient nous soulager,
+l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et éloigne mes
+espérances. Je dois à tout le monde, j'ai emprunté partout, et nos
+caisses sont vides. Nos travaux auraient été suspendus si je n'avais
+employé un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends
+sur les travaux avant le soleil, à la tête des officiers, des soldats,
+des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant le courrier que vous m'avez envoyé. Je vous
+remercie, mon général, de la confiance que vous me témoignez en me
+destinant à défendre Alexandrie.--C'est la plus belle récompense que je
+puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter
+quelque chose à mes moyens en troupes.</p>
+
+<p>«Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici
+dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'armée; mais
+le contre-amiral Perrée a presque tout emmené. Le lieutenant Dumanoir a
+armé ses frégates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher
+encore à trouver quelques hommes.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «Alexandrie, 6 mai 1799.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur, mon général, de vous rendre compte des événements
+qui se sont passés dans la province du Bahiré. J'espérais que les
+désastres dont elle était le théâtre étaient au point de finir, je me
+suis trompé: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter
+encore.</p>
+
+<p>«Le 10, je donnai l'ordre à l'adjudant général Jullien d'envoyer au
+citoyen Lefèvre trois cents hommes de renfort et quatre pièces de canon.
+Le 14 au matin, le chef de brigade Lefèvre se mit en route pour
+Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
+canon. Il rencontra l'ennemi après le village des Annhour; le combat
+s'engagea et fut extrêmement vif; il dura sept heures. Le citoyen
+Lefèvre, après avoir eu huit hommes tués et quarante blessés, se retira
+à Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux blés qui
+environnaient Ramanieh; de manière que, sans un champ d'oignons qui n'a
+pu être embrasé, il aurait été dans la position la plus horrible. Il y
+a eu au moins quinze cents feddams de brûlés.</p>
+
+<p>«Le citoyen Lefèvre estime ce rassemblement à vingt ou vingt-cinq mille
+hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas être exagéré, car
+tout le Bahiré est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu
+des Ouladalis lui est réunie. Le citoyen Lefèvre croit avoir tué dans ce
+combat seize cents à deux mille hommes. Ce rapport est conforme à celui
+des Turcs. Les révoltés se sont battus avec un acharnement inconcevable.
+Les boulets et les balles en ont détruit une partie sans effrayer
+l'autre. Le saint Maugrebin avec ses apôtres, accompagné de Selim-Kachef
+et Abdallah-Baschi, en répandant partout des firmans du Grand Seigneur,
+les ont fanatisés d'une manière horrible.</p>
+
+<p>«Il me paraît démontré, après les deux combats qui viennent d'avoir
+lieu, que je suis dans l'impossibilité, avec les troupes qui sont à ma
+disposition, de rétablir l'ordre dans la province du Bahiré. Encore
+deux ou trois combats semblables, après avoir tué douze mille hommes, il
+ne me resterait plus un soldat pour défendre Alexandrie. Il faut, pour
+anéantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considérable pour
+se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut
+en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empêcherait pas d'agir
+utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de
+l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je
+peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la
+même position que Crassus au milieu des Parthes.</p>
+
+<p>«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des
+secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut
+rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre
+un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:</p>
+
+<p>«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en
+laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de
+canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort
+de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.</p>
+
+<p>«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait
+laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade
+Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute
+importance de protéger.</p>
+
+<p>«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller
+brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés.
+Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre,
+par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se
+trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se
+présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante
+hommes dans le fort et se retireraient ici.</p>
+
+<p>«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé;
+j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français,
+et enfin tous les vivres existant à Rosette.</p>
+
+<p>«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette
+toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et
+de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.</p>
+
+<p>«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout
+ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la
+rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour
+punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier
+détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer.
+Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place
+d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais
+plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le
+dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma
+garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent
+d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur
+les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître
+d'un jour à l'autre.</p>
+
+<p>«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère
+cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur
+tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El
+Messiri et du commandant turc.</p>
+
+<p>«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à
+l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je
+n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai
+trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de
+tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de
+longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous
+travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la
+fédération de 1790.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «Alexandrie, 7 mai 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Je n'ose encore crier victoire, mon général, car nous avons encore
+quinze jours critiques à passer; mais tout va pour le mieux, et la peste
+est toujours à son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les
+morts peu fréquentes. La maladie se traite fort régulièrement, et le
+citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons
+point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes
+seulement ont été atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, après
+les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se
+développe pas davantage, nous sommes sauvés. Je serai payé amplement de
+mes inquiétudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir
+ce résultat.</p>
+
+<p>«Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'armée depuis l'affaire
+d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succès, nous
+sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques
+inquiétudes, c'est la pénurie qui a dû se trouver à l'armée par la
+contrariété qu'a éprouvée la flottille de Damiette.</p>
+
+<p>«Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos
+dix bâtiments devant le port et quelques bombes de temps en temps.</p>
+
+<p>«Je presse la rentrée des contributions des provinces de Rosette et de
+Bahiré. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espère qu'elle
+sera effectuée dans quinze jours.</p>
+
+<p>«Les travaux du génie sont dans la plus grande activité, et, afin qu'ils
+ne soient pas suspendus, j'ai emprunté à deux ou trois particuliers une
+somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur
+les premiers fonds des contributions.</p>
+
+<p>«Je suis dans l'impossibilité de mettre en activité les travaux du
+canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent
+qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer;
+vous ne m'avez pas donné d'ordre à ce sujet; le général Caffarelli seul
+m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance,
+il serait nécessaire que vous augmentassiez les moyens d'exécution.</p>
+
+<p>«Je viens d'être obligé de faire de nouveaux actes de sévérité contre
+les administrations d'Alexandrie. Après avoir bien servi pendant
+quelque temps, elles s'étaient relâchées à l'excès. J'ai fait mettre au
+phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi
+les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux,
+ont beaucoup de facilité à se cacher dans ce labyrinthe obscur.</p>
+
+<p>«Vous avez sans doute appris le mariage du général Menou et son
+changement de nom.</p>
+
+<p>«Tout va fort bien, et nous nous apprêtons à célébrer dignement la fête
+du Bahiram.</p>
+
+<p>«Le citoyen Dolomieu et le général Mauscourt partent ce soir.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «Alexandrie, 14 mai 1799.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon général, de l'insurrection de
+la province de Bahiré, du combat que le citoyen Lefèvre leur avait
+livré, du fanatisme des insurgés, et des difficultés qui restaient à
+surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre.</p>
+
+<p>«Les choses ont tourné différemment que nous ne l'avions craint; les
+révoltés, au milieu du combat, n'ont point été accessibles à la crainte;
+mais, lorsque le lendemain ils ont compté leurs morts et leurs blessés,
+lorsqu'ils ont vu de belles maisons brûlées, lorsque enfin ils ont
+ouvert les yeux, beaucoup se sont dégoûtés de la guerre et sont
+retournés chez eux.</p>
+
+<p>«J'avais écrit aux généraux Lanusse et Fugières pour les prier de se
+réunir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitôt
+lui-même avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints
+à ce que j'avais envoyé de Rosette et à ce qui assistait à Ramanieh,
+formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le général Lanusse marcha
+avec ces troupes et huit pièces de canon. Il ne trouva que quelques
+Arabes des habitants de Damanhour qui s'étaient armés, et mit le feu à
+plusieurs maisons. Il eût été plus utile et plus convenable de fusiller
+dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grâce par
+une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus
+parler.</p>
+
+<p>«Enfin aujourd'hui la tranquillité est rétablie, et je ne perds pas un
+instant pour vous rassurer sur un événement qui pouvait avoir des suites
+graves.</p>
+
+<p>«Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperçu une seule voile en mer.</p>
+
+<p>«La peste avait presque cessé il y a quelque temps. Elle vient de se
+remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous
+approchons du moment où nous n'aurons plus à redouter ses poursuites.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «Alexandrie, 24 juin 1799.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous
+demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient.
+Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir
+pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais
+autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21
+pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai
+fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que
+j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction,
+et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin
+décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée
+d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester
+ce fait.</p>
+
+<p>«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des
+approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le
+citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la
+navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords.
+Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette.
+Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été
+pillées en route.</p>
+
+<p>«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de
+deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21
+pluviôse, elle est ainsi conçue: <i>Le commissaire Michaud est investi de
+toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des
+trois provinces</i>. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle
+d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de
+reproches.</p>
+
+<p>«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant
+Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul
+dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le
+citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une
+frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission.</p>
+
+<p>«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec
+tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un
+bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne
+l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant
+qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de
+faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un
+officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout
+ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le
+projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi
+ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers
+qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine
+marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un
+homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste.</p>
+
+<p>«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la
+position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent
+et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même
+le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont
+insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la
+dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de
+quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ
+quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous
+remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre
+cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt:
+c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes
+gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et
+les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces
+et protègent les travaux du canal!</p>
+
+<p>«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des
+détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à
+Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction
+faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six
+cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes
+et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique
+j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il
+n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité.</p>
+
+<p>«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas
+où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante
+hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de
+Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait
+donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il
+faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon
+général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les
+sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que
+je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de
+celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième
+arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas
+les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée,
+permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une
+tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que
+moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont
+le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux
+que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une
+place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un
+développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas
+attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du
+Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous
+m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos
+reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi,
+en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots
+et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont
+plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues
+ne sont pas promptement augmentés.</p>
+
+<p>«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous
+augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à
+défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne
+croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de
+me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de
+toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «Alexandrie, 11 juillet 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Il paraît à l'instant, mon général, une flotte turque de sept
+vaisseaux, cinq frégates et de cinquante-huit bâtiments d'un ordre
+inférieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix bâtiments.--On estime
+qu'elle porte dix à douze mille hommes. Avant que le débarquement soit
+effectué, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes
+bien disposés, et nous recevrons bien les ennemis.</p>
+
+<p>«Je fais porter la garnison d'Aboukir à deux cents hommes. Nos magasins
+de vins sont en partie épuisés; mais j'en trouverai chez les habitants;
+nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez être
+parfaitement tranquille.</p>
+
+<p>«À huit heures, l'ennemi paraît se diriger sur Aboukir; dès ce soir j'en
+ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins
+dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilité de revenir
+promptement devant Alexandrie, à cause des vents de nord-ouest.</p>
+
+<p>«Dans tous les cas, mon général, comptez sur moi, sur mon zèle et mon
+dévouement sans bornes.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE.</p>
+
+<p class="rig"> «11 juillet 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai rendu compte ce matin, mon général, de l'arrivée de la
+flotte turque; elle s'est rendue à Aboukir, où elle a mouillé.</p>
+
+<p>«J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me
+suis disposé à aller avec les quatre bataillons m'opposer au
+débarquement. Ce mouvement, exécuté avec promptitude, pouvait avoir du
+succès. Cependant il avait aussi de grands inconvénients.</p>
+
+<p>«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris
+les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois
+cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.</p>
+
+<p>«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de
+débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes.
+Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais
+beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être
+entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car,
+pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille
+hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je
+me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il
+faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que
+je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant
+pour toute cavalerie que quatre dragons.</p>
+
+<p>«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que,
+l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement
+favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis
+toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une
+heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont
+nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six
+heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le
+débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la
+sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats
+seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions
+qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits
+bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes,
+sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite
+de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que
+devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel
+je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit
+nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller
+porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est
+le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte
+dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt
+bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au
+Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie.
+Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état
+de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui
+ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à
+deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien
+approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et
+bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant
+brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour
+donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes
+disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous
+supposons.</p>
+
+<p>«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour
+la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de
+tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos
+moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles
+du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura
+rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte
+que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»</p><br>
+
+<p class="mid">MARMONT À BONAPARTE</p>
+
+<p class="rig"> «20 juillet 1799.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi
+m'écrit de votre part.</p>
+
+<p>«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à
+hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur
+l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la
+mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de
+canon.</p>
+
+<p>«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que
+c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en
+mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire
+une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts
+sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et
+nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze
+cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont
+aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous
+rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de
+l'enceinte.</p>
+
+<p>«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons
+beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos
+approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement
+faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à
+nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.</p>
+
+<p>«La ville est tranquille, et le soldat content.</p>
+
+<p>«Voilà, mon général, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est
+rassurante. Il paraît certain que l'ennemi n'a point opéré de
+débarquement convenable de l'autre côté du lac, car il ne peut pas
+prendre d'autre route que celle-ci.»</p>
+<a name="l5" id="l5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE CINQUIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1799--1800</p>
+
+<p>Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18
+brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne
+d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées
+française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de
+Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les
+troupes françaises sur les bords de la
+Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de
+Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
+Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
+Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).</p>
+
+<p>À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en
+mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers
+lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer.
+Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement
+des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui
+être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet
+égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre
+immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la
+traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À
+quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté
+des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison
+croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un
+changement ici est indispensable.»</p>
+
+<p>Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son
+ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour
+être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre
+arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre
+complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et
+le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour
+l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour,
+au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la
+couronne.»</p>
+
+<p>Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et
+Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai
+beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il
+avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et
+tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas
+comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de
+Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et
+son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc
+Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites,
+aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la
+société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la
+législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le
+coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation
+d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais
+fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la
+situation du pays et les changements devenus indispensables pendant
+l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie
+tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à
+Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un
+prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour
+exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à
+la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute
+l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se
+réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède.</p>
+
+<p>Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et
+surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et
+dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de
+caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps
+anciens.</p>
+
+<p>Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès
+gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient
+déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de
+part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à
+s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le
+caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux
+avaient raison.</p>
+
+<p>Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le
+nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et
+faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en
+négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui
+inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du
+général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté
+furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès,
+Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le
+premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le
+succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement
+senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la
+première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la
+possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout
+pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence,
+il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de
+son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre
+quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des
+officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des
+officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus
+m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les
+casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.</p>
+
+<p>Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens,
+ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le
+général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez
+grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être
+assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures
+préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater
+d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est
+chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte
+d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez
+les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai
+assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et
+le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante
+personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures,
+gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au
+Directoire.</p>
+
+<p>Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17,
+et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner:
+j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare.
+Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit:
+«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au
+pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y
+joindre.»</p>
+
+<p>En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon
+allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la
+conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable
+entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la
+difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux
+loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont
+le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me
+suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la
+Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le
+général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major
+formant son escorte.</p>
+
+<p>Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur
+la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait
+monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant
+à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui
+d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des
+Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le
+commandement.</p>
+
+<p>Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de
+s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité,
+renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment
+devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui
+les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à
+toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les
+passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire
+même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la
+garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier,
+président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait
+la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du
+gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des
+Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait
+aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du
+gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se
+rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre.
+Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants
+et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire
+dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses
+affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent
+comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne
+prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa
+démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver
+le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une
+colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps,
+eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et
+triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de
+nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que
+sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont
+morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de
+pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs
+noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans
+l'oubli.»</p>
+
+<p>Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission.</p>
+
+<p>Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si
+mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus
+tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte
+de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle
+de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus
+l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des
+malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il
+fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une
+suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je
+n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte,
+son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté
+énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter
+ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs
+publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un
+génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie;
+c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son
+tour.</p>
+
+<p>Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les
+généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents,
+restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais,
+le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait
+avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui.
+Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des
+auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le
+Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui
+n'avait pas donné sa démission.</p>
+
+<p>Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade
+d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de
+quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit
+aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y
+rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous
+n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris
+était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait
+sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les
+effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la
+résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient
+disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures
+violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.</p>
+
+<p>Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec
+deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On
+a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout
+à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée
+réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé
+alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise
+et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne
+de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu
+sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait
+arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est
+magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement
+l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour
+sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les
+troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général
+Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France,
+discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit
+habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes,
+il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général
+Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on
+vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne
+montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr
+moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il
+recommençait son exclamation.</p>
+
+<p>Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le
+voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la
+force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc
+appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers
+dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la
+déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés
+çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les
+hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler
+un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux
+Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres,
+chargée de proposer les changements nécessités par la situation des
+choses.</p>
+
+<p>On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières
+nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne
+nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant
+les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs:
+il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils
+le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils
+instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout.
+D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion
+publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en
+disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui
+reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la
+dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain
+il était établi au Luxembourg.</p>
+
+<p>L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta
+une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la
+conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à
+l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce
+gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces
+belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses
+qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive
+dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand
+Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la
+naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son
+origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux
+le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la
+puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce
+moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont
+pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du
+gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et
+des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le
+répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente
+où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les
+peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter
+sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les
+droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain
+point, leurs préjugés.</p>
+
+<p>On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le
+mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au
+dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à
+trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la
+nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de
+méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le
+plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve
+de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de
+spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et
+l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu
+marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait
+principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous
+le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la
+politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur
+ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants
+l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les
+appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or,
+comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de
+diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance
+extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu
+s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des
+chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue
+sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul
+reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut
+restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une
+ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les
+conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions.</p>
+
+<p>Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le
+comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes
+devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne
+réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la
+manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était
+tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce
+parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de
+personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la
+fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans
+contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet
+égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent.</p>
+
+<p>Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous
+convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement
+du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste
+souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions.
+Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui
+seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de
+contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés,
+dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement,
+que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans
+sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre
+possible le succès de l'ordre politique <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Écrit en 1829.</blockquote>
+
+<p>Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux
+collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait
+les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et
+le gouvernement consistait en lui seul.</p>
+
+<p>Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir
+entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de
+conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le
+commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous
+les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas
+fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et
+l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il;
+j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier
+consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc
+nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail
+eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai.
+Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours
+appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des
+charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours
+compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la
+première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit
+tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend
+presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et
+les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse
+suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette
+époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par
+des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé
+successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection
+sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre
+les attelages <i>militaires</i>; je le proposai, et ce changement fut
+exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce
+service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander
+ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de
+faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers
+d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie
+militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante
+chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les
+compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train
+dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers
+d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et
+de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.</p>
+
+<p>L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier
+consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms
+honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous
+Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On
+revint aux vrais principes de l'administration: une caisse
+d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La
+Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait
+besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants
+qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants
+se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint
+partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls
+peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara
+du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il
+put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à
+l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du
+premier consul.</p>
+
+<p>L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en
+Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas
+alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de
+douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en
+campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les
+payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal
+d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement
+de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa
+valeur. J'avais aussi le diamant le <i>Régent</i> à offrir comme supplément
+et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance
+auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre
+de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre
+époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur
+expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des
+coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un
+pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée
+par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai
+ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon
+accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi:
+l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent
+mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était
+insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme
+gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses
+correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours
+rancune aux Hollandais.</p>
+
+<p>Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux
+conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de
+parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main
+se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec
+une admirable constance contre la puissance de la nature.</p>
+
+<p>Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires
+se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un
+vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à
+cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de
+camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des
+changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire.
+L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous,
+général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait
+été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au
+désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un
+soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit
+connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous
+respirâmes à l'aise.»</p>
+
+<p>Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes
+tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la
+raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.</p>
+
+<p>L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le
+général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison
+à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce
+pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait
+été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits
+incorporés, et on en composa l'armée de réserve.</p>
+
+<p>Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de
+notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en
+personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin,
+mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau
+général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion
+n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc
+pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une
+campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant
+au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en
+chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef
+d'état-major.</p>
+
+<p>Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna
+commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant
+toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée
+pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne
+connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens,
+il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas
+à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du
+lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa
+force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave,
+forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau,
+devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée
+de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.</p>
+
+<p>Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette
+armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un
+commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et
+mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le
+commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait
+naturellement à commander plus tard une division; or le commandement
+d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour
+voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les
+troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul
+combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec
+raison, la différence de l'importance des fonctions du général
+commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une
+armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la
+ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat
+ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne
+doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les
+miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à
+franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont,
+présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai
+confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la
+force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un
+ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien
+décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une
+circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés
+à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée;
+j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des
+parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces
+fonctions, Gassendi, auteur de l'<i>Aide-mémoire</i>. Je m'entourai de bons
+officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel
+Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de
+ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est
+difficile de se faire une idée.</p>
+
+<p>Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en
+Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs
+opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et
+d'une manière décisive.</p>
+
+<p>On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de
+campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à
+tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne,
+forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de
+l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée.
+Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de
+Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne
+voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour
+connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce
+système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent
+dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach,
+avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne
+l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats,
+où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens
+coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et
+pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux
+parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et
+l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes
+tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de
+Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé
+de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de
+l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre
+anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.</p>
+
+<p>Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice,
+repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière.
+Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé
+le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient
+de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les
+opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines.
+L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant
+avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir.</p>
+
+<p>Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord
+réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce
+succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient
+voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi
+avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de
+prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et
+leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien.</p>
+
+<p>Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour
+Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances,
+et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment
+d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne
+et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le
+Valais et de déboucher par le Simplon.</p>
+
+<p>Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des
+montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez
+longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée
+autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il
+se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette
+direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus
+tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non
+praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le
+double.</p>
+
+<p>Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et
+Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si
+remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner
+par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents.
+Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les
+trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne
+doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col
+du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques
+postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que
+de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut
+donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes
+commencer nos opérations.</p>
+
+<p>Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui
+composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque
+régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son
+effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes,
+surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets.</p>
+
+<p>J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter
+les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un
+service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques
+précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin,
+creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces.</p>
+
+<p>La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité
+antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en
+terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé
+dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la
+culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de
+jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout
+remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique
+cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance,
+on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me
+récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs
+nous restaient à surmonter.</p>
+
+<p>Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à
+Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du
+Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été
+prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun
+préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été
+insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à
+l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.</p>
+
+<p>Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin
+d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque
+hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et
+ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est
+séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route,
+et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la
+moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents
+hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.</p>
+
+<p>Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant
+qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en
+entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en
+avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent
+aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort,
+hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent
+pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du
+Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il
+fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le
+sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable.
+Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent,
+beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire
+exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de
+soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà
+fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides
+par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau,
+il ne sera plus bon à rien.»</p>
+
+<p>Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par
+escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se
+présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un
+pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus
+d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour,
+commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes
+endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta
+bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et
+reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.</p>
+
+<p>Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions
+lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins.
+J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en
+entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai
+de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la
+proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six
+caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les
+roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du
+foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on
+trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux
+par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait
+entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des
+hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à
+la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.</p>
+
+<p>Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier
+d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque
+voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première
+opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu
+la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à
+leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous
+tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus
+vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans
+cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre
+la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été
+nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec
+avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du
+rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes,
+en gens habiles, de son erreur.</p>
+
+<p>Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
+l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y
+prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait
+sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi,
+informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait
+des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu;
+l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique
+était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route;
+mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut
+évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout
+l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours
+après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.</p>
+
+<p>Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se
+rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la
+prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de
+Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on
+avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros
+calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre
+côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand
+Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était
+dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées
+depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état
+de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une
+chose impardonnable.</p>
+
+<p>L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les
+succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au
+général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ
+douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se
+composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et
+Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le
+Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une
+grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes
+réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se
+rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la
+première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de
+voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord
+de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait
+toujours une province autrichienne.</p>
+
+<p>Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé,
+mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est
+un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie
+existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit
+pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.</p>
+
+<p>Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur
+grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources
+immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un
+certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces
+ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu
+autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes
+entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le
+prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au
+général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans
+vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris,
+disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée
+d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces
+manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger
+les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle
+manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent
+incrédules.</p>
+
+<p>Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont
+l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons
+jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès,
+fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité
+sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le
+corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à
+Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes,
+qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello,
+l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès
+dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à
+Lannes le titre de duc de Montebello.</p>
+
+<p>Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des
+circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents
+se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait
+sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore
+si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par
+les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau,
+qui ensuite s'abaisse en un moment.</p>
+
+<p>J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait
+construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse,
+elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il
+fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce
+qui causa un assez grand retard.</p>
+
+<p>L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division
+italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose
+alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de
+deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient
+très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille
+hommes.</p>
+
+<p>Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les
+divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor;
+les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement
+du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps
+destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait
+compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait
+pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la
+rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si
+l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la
+Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin
+le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et
+marchait sur Turin.</p>
+
+<p>On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment
+où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi
+volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent
+d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des
+inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir
+sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce
+résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut
+combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son
+ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui,
+jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le
+contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes
+ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de
+s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier,
+mais, à cette époque, tout devait nous réussir.</p>
+
+<p>L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô,
+s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées
+aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant
+de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta
+toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une
+bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée
+autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à
+Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq
+mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de
+Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines
+de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre
+avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais
+il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par
+moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je
+dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une
+tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la
+rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la
+tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la
+prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous
+ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la
+favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre
+obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à
+embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer,
+après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces
+démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général
+Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans
+un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont
+ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le
+quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je
+me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de
+Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la
+nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une
+ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en
+marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à
+six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un
+officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque
+générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit
+qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu
+compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé
+le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux
+rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et
+je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé,
+quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont
+n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu
+déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous
+pouvez hardiment croire à la bataille.»</p>
+
+<p>Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru
+que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait
+envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de
+laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il
+envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le
+général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté
+dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui
+seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on
+l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les
+trouvâmes aux prises.</p>
+
+<p>À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un
+ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau
+suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en
+écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première
+direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il
+traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour.
+L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le
+champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de
+Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie,
+jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de
+Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point
+solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et
+la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie,
+c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre
+et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près
+droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général
+Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de
+Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la
+cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général
+Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas
+d'ordre pendant toute la matinée.</p>
+
+<p>L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le
+village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le
+fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa
+part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor
+résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les
+attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en
+franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été
+emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses
+réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit
+bientôt.</p>
+
+<p>Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand
+obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance
+pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans
+cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint.
+D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre
+gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand
+désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se
+rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs,
+se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite,
+qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San
+Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat
+meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces.
+L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une
+artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été
+démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de
+faire feu.</p>
+
+<p>La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un
+beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans
+cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie,
+et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les
+deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième
+fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans
+l'avoir entamée.</p>
+
+<p>Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle
+reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin,
+peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques
+moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans
+ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une
+espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut
+qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une
+nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général,
+que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de
+canon.»</p>
+
+<p>Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore
+intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la
+Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa
+division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit
+Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le
+meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en
+batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant
+ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du
+chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de
+l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la
+division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon,
+et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la
+parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après
+environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en
+avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre
+le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais
+j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les
+grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général
+s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la
+gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de
+huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à
+force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à
+la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand
+tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième
+demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les
+trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis
+pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu
+d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord
+je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une
+grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer
+sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et,
+immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa
+brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le
+flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge
+eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou
+retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise
+causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait
+mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge
+eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour
+assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais
+la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne
+montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann
+dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête
+desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef
+véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée
+avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance
+avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie
+autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre
+sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux
+français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout
+réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.</p>
+
+<p>Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo.
+C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est
+passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent
+telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres
+du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des
+troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et
+l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des
+circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non
+pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec
+une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la
+gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service
+qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée
+décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia
+rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir
+évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par
+la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa
+retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber
+son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et
+moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été
+accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la
+consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit
+bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La
+nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.</p>
+
+<p>Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec
+bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit,
+les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et
+écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de
+Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher
+sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure
+supposition et invention faite après coup<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. On se retira par où l'on
+était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre.
+Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre,
+si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze
+mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait
+prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait
+été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de
+Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de
+l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris,
+et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le
+furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une
+pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en
+avoir la pensée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> À cette occasion, je conterai un fait curieux.
+
+<p>Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à
+quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre
+reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans.
+Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut
+mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la
+moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le
+<i>Mémorial</i> le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après,
+l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le
+sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont
+faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux
+premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes
+les trois se trouvent dans le même volume du <i>Mémorial</i>, avec les
+planches. Ce document est fort curieux.<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse.</i>)</span></p>
+</blockquote><br>
+
+<p>Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une
+partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures
+de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire.
+Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que
+possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans
+sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer
+un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des
+pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours
+auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent
+plus.»</p>
+
+<p>Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à
+l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le
+germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif
+en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation
+et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et
+obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea
+contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où
+il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les
+qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et
+il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra
+activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus
+il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de
+division quand je l'ai connu.</p>
+
+<p>Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient
+capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement
+acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la
+guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était
+souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses
+manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.</p>
+
+<p>Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir
+toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit
+observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique
+dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée.
+Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui
+n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout,
+homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa
+bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de
+l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout
+ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France.
+Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre
+les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais
+défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position
+élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques
+circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la
+fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une
+circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber,
+tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont
+brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs
+actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés
+avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés
+depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à
+huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le
+premier consul regretta sincèrement le général Desaix.</p>
+
+<p>Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près
+de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les
+attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de
+reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de
+Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me
+demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et
+je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général
+Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé,
+me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle
+a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu
+vas devenir?»</p>
+
+<p>Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il
+voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un
+homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses
+sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans
+ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la
+consigner ici.</p>
+
+<p>L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille
+hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit
+mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus
+petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des
+plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde,
+et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais
+l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps
+donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une
+bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant
+d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de
+la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens.
+Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources,
+quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle
+a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter
+la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout
+rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais,
+s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en
+trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient
+appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à
+temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une
+seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée
+successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai,
+des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser.
+Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens.
+Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux
+nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était
+détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à
+presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.</p>
+
+<p>Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de
+l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon
+principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en
+communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération
+naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la
+faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un
+autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les
+places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée
+autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place
+était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux
+premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La
+négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio
+serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts
+occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous
+rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens
+de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans
+l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité,
+réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que
+l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France
+avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance,
+c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans
+une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et
+couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le
+berceau de sa gloire et de sa grandeur.</p>
+
+<p>Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre
+heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la
+poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia
+partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer
+promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait
+bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne
+pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel
+effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas
+encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la
+guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain:
+un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de
+son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa
+conduite et sa manière d'agir.</p>
+
+<p>L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont
+remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du
+rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à
+ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un
+véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui
+promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier
+consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le
+malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement
+les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré
+momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté
+pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en
+connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu
+d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur
+esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du
+sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux
+climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient
+alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin:
+c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique
+qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni
+en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même;
+les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et
+ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur
+défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une
+politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu,
+avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un
+grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié
+fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et
+le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que
+sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage
+que Bonaparte n'a jamais compris.</p>
+
+<p>En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le
+lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons,
+dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux
+que forment beaucoup d'Italiens.</p>
+
+<p>La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un
+esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au
+même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en
+disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches,
+populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie
+et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est
+vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être
+été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière
+à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à
+la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et
+lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté
+d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la
+tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec
+un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au
+Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable
+que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système
+eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef
+suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son
+pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.</p>
+
+<p>Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa
+de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne
+organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra
+dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places
+du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la
+France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie.
+Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous
+étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne
+pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos
+pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À
+chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de
+l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après
+une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez
+le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de
+former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place
+d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour
+en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour
+renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir
+d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général
+Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les
+projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur
+cette vaste et belle conception militaire.</p>
+<a name="l6" id="l6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE SIXIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1800-1804</p>
+
+<p>Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à
+Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de
+1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio
+(26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
+1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de
+Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition
+des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de
+Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du
+culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion
+d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
+d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
+côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux
+plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de
+l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien
+d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.</p>
+
+<p>Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce
+commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait
+été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en
+faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes
+avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait
+voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les
+distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes
+avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était
+très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne
+fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le
+commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général
+de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans
+l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était
+juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je
+retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois,
+avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet
+établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre
+d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes
+créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France
+d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit
+et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la
+circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler
+cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de
+l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les
+voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile.
+J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma
+disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la
+campagne suivante.</p>
+
+<p>La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore,
+et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet.
+Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes
+infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution,
+comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet
+comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les
+priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient
+triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en
+consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe;
+aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence
+de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat,
+fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en
+grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa
+beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à
+Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette
+garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir
+couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de
+la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de
+la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations
+universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y
+avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image
+d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le
+plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller
+d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus
+distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont
+ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté
+d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes
+réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M.
+Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit
+beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me
+demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le
+Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans
+tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas
+arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de
+capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus
+décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer
+plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole,
+qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général
+dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence,
+tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont,
+sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être
+disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et
+de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la
+volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général
+illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les
+meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités,
+au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du
+métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de
+ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le
+prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de
+guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans
+la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la
+reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse,
+influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le
+sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.</p>
+
+<p>Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais
+bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je
+fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts
+d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le
+plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires
+remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était
+un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire
+connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant
+l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir;
+l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où
+je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune
+activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son
+successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie;
+l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était
+accordé.</p>
+
+<p>Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en
+partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un
+équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de
+moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses
+détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après,
+l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec
+doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de
+munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui
+est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux
+consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même
+soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le
+général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel
+développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai
+une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par
+l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et
+trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve,
+habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de
+brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma
+division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre
+et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser
+le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette
+artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée
+qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.</p>
+
+<p>L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps
+composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division
+était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps,
+indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie
+d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval,
+pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers
+objets.</p>
+
+<p>Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée
+aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle,
+admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats
+aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le
+souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce
+chef lui manquait.</p>
+
+<p>Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote
+d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des
+Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des
+Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce.
+Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les
+moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le
+chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On
+le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le
+voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le
+boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des
+équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison
+avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il
+reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à
+Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et
+au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici,
+par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire
+dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les
+maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps
+après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée
+de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa
+connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des
+familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre
+immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la
+division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on
+lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le
+général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute
+pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais
+officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il
+devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps
+d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le
+commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors
+du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi,
+ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à
+leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la
+Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la
+deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des
+Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800,
+pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors
+forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent
+soixante bouches à feu attelées.</p>
+
+<p>Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il
+avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa
+tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés.
+Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans
+son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était
+sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent,
+prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses
+dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au
+delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans
+talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a
+attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de
+la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.</p>
+
+<p>Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef
+d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il
+s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous
+résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur
+l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de
+vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le
+décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et
+qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout
+à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre
+circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous
+l'avions tiré.</p>
+
+<p>L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements
+pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une
+simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont
+une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette
+rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour
+opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et
+très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la
+campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait
+vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas
+avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait
+soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire.
+Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec
+confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de
+Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour
+quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des
+meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était
+appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le
+lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à
+défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien
+appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous
+avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien
+commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des
+succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à
+rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français
+fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables
+offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.</p>
+
+<p>Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda,
+traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du
+lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son
+cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre;
+tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours
+du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force.
+Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points
+indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les
+deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne
+le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté,
+un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est
+à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de
+Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De
+son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages:
+c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables.
+Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la
+manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit,
+quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans
+l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux
+points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en
+adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant
+deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des
+opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils
+voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen
+de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre
+partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou
+Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez
+grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de
+Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je
+conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point,
+menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que
+lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque
+pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes
+les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les
+empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes
+ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de
+ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous
+aurions dix mille hommes de moins à combattre.</p>
+
+<p>Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de
+bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à
+Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour
+tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir
+présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le
+corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant
+Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de
+vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait
+son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des
+batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le
+centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir
+l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et
+passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir
+masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde
+ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage.
+Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont;
+celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son
+pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin
+son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve
+d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger
+les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de
+l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je
+présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération
+commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du
+général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent
+pas funestes.</p>
+
+<p>Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins
+naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore
+gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq
+heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était
+destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure
+indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre
+le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses
+premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une
+opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de
+connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à
+Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu
+d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont,
+il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son
+général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt
+pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à
+changer des ordres écrits et des instructions positives et
+circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est
+probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre
+sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les
+chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le
+général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il
+n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et
+le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire
+écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la
+cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la
+rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la
+bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts
+de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat.
+L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite
+de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait
+déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé
+l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup
+de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le
+corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de
+grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en
+chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La
+nuit arriva et mit fin à ce combat.</p>
+
+<p>Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui
+faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable
+impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène
+la plus plaisante et la plus ridicule du monde.</p>
+
+<p>Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à
+table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment,
+général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez
+ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente
+apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit:
+«Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de
+Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai
+connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport
+du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a
+été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en
+faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras
+les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te
+contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En
+avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion
+m'a fait rester ici.»</p>
+
+<p>Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au
+général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement
+plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une
+lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple.
+J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur
+Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.</p>
+
+<p>Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par
+Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à
+une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village
+de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts
+établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de
+l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey
+le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les
+autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès
+complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur
+auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières
+troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant
+nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec
+Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les
+Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes
+destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où
+nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.</p>
+
+<p>Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle
+avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes
+en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et
+chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir
+combien peu nous sûmes en profiter.</p>
+
+<p>Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée
+observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus
+avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement
+prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait
+assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un
+petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous
+servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des
+deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la
+pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement
+après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui
+m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge.</p>
+
+<p>Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et
+très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous
+indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation
+de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient.
+Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était
+convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui
+envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du
+jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la
+maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle
+nous amusa beaucoup.</p>
+
+<p>L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de
+Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans
+le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey
+fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on
+avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger
+Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la
+rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement,
+lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens.</p>
+
+<p>Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième
+armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché
+par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de
+Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes
+venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes
+qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il
+eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald,
+à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée;
+mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement
+l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle
+d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens
+furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite
+devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son
+mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune
+manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le
+plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades
+firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa
+faiblesse l'emporta.</p>
+
+<p>Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir
+fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne
+devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en
+avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille
+chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une
+seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements
+étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été
+vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos
+forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès
+récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences
+en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur
+l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la
+grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à
+Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant
+par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en
+queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne
+devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États
+héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le
+répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité
+impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave
+n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus
+belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a
+faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider
+Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de
+l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos
+fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de
+la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un
+sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il
+partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions
+toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant
+que c'était <i>marcher à la Brune</i>. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa
+jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de
+cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre.</p>
+
+<p>J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne.
+J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en
+Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais
+l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je
+m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose
+assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son
+gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus
+l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose
+sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage
+de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes
+d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de
+ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs
+occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand
+espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et
+laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en
+demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde
+était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes
+préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon,
+les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent;
+mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si
+brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux
+étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur
+Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage
+de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant
+Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le
+feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu.</p>
+
+<p>On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la
+place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les
+portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une
+affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et
+deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant.
+Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par
+des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du
+15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le
+firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq
+hommes.</p>
+
+<p>L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de
+vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un
+chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir
+laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient
+présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces
+étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait
+un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en
+Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations,
+le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un
+armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en
+Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général
+son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune
+l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à
+suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de
+Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se
+retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux
+armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui
+auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On
+convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les
+plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des
+Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant
+de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des
+conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient
+beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de
+les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit,
+comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de
+mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez
+signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par
+le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de
+notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une
+belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il
+s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage,
+mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des
+troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne
+pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des
+circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée
+d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi
+dire, aux portes de Vienne.</p>
+
+<p>Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on
+pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette
+affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions
+consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme
+bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le
+gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et
+lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent
+fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières
+conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit
+sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot,
+indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes
+demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver
+Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger
+cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de
+nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice,
+attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago
+étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne
+de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces
+deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la
+cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se
+rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette
+place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je
+ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à
+avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec
+l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet.
+Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de
+démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive
+gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec
+Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant
+de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre
+heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et
+signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en
+informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des
+transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service
+signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il
+ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles
+paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution
+suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos
+troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de
+manière à y bien vivre et à s'y reposer.</p>
+
+<p>J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir
+le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un
+courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans
+obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa
+conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il
+parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien
+sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de
+parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était
+pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il
+fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à
+coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions.</p>
+
+<p>--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions
+n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour
+règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis
+l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez
+l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le
+Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre
+reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles
+sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me
+récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir:
+s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions
+conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait
+connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour
+lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les
+transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être
+respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le
+brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies
+pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que
+vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec
+vous.»</p>
+
+<p>Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille
+protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez
+moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations
+devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires
+de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs
+personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports
+moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé,
+et mes manières restèrent constamment froides avec lui.</p>
+
+<p>Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs
+avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit
+d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait
+démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir
+des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour
+le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion
+d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du
+général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa
+déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux
+de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et
+fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait
+pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre;
+je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les
+parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et
+remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable,
+mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas
+une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et
+un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul,
+voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait,
+pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit
+dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la
+paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en
+même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée
+d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne,
+quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible,
+et Mantoue nous fut remis.</p>
+
+<p>De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places
+désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient
+être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail
+me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces
+places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans
+le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome
+fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve
+d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que
+rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue.
+S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en
+seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur
+organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une
+armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était
+anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire
+son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour
+l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en
+fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les
+montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se
+retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son
+matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes
+leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des
+renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en
+campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes
+égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour
+mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes
+de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait
+exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de
+routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si,
+toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je
+parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force
+soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que
+l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée
+française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des
+approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder
+tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps
+nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet
+d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le
+matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les
+hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au
+printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est
+convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place
+semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve,
+celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance
+maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de
+départ.</p>
+
+<p>Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus
+particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui
+proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la
+question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les
+démolitions <i>par cette place</i>. Je ne me décourageai pas: je fis un
+mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés
+plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que,
+craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un
+courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je
+reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la
+manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce
+moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des
+dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me
+fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait
+échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles
+que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre
+d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce
+souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie,
+et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies
+furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de
+la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle,
+enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces
+fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises
+et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie,
+déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand
+système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue
+résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes
+contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant
+ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On
+fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne
+pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des
+inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de
+quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans
+des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait
+renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts.</p>
+
+<p>Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être
+défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu
+un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la
+conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de
+1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à
+l'existence même de la France.</p>
+
+<p>On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de
+nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés
+du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de
+manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés,
+afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens
+principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en
+profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant.</p>
+
+<p>On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné
+à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur;
+et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord
+de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est
+qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne
+peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe
+la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à
+l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont
+couvertes.</p>
+
+<p>La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même
+complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur
+dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des
+matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité
+livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de
+l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la
+hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et
+les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils
+étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait
+seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour
+soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à
+moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de
+Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone
+et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné,
+de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger.</p>
+
+<p>La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la
+moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les
+fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec
+soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres
+nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand
+établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai
+à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis
+à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse,
+sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le
+voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en
+faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut
+donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal
+de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes
+portatives ne pouvaient être construites que là où la population se
+livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia
+et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et
+l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le
+temps que je séjournai encore en Italie.</p>
+
+<p>Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que
+chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des
+sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la
+confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait
+d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions
+seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la
+brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait
+servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma
+position journalière auprès du général en chef, en raison de mes
+fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande
+activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande
+influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait
+pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais
+pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle
+détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le
+plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut
+chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en
+rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au
+général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les
+reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se
+conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile,
+sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour
+convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre,
+dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de
+distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands
+généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle
+tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature,
+qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner.
+L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux,
+m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené
+alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à
+commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit
+mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter,
+comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé.</p>
+
+<p>Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait
+imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière
+soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le
+plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez
+moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres
+ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié
+d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos
+positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter.</p>
+
+<p>Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je
+vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son
+existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je
+tâcherai d'être juste à son égard.</p>
+
+<p>Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la
+province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à
+l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le
+régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se
+mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son
+régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien
+gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les
+individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du
+département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de
+Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de
+se réfugier chez l'ennemi.</p>
+
+<p>Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure;
+plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il
+était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte
+avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le
+général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur
+Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière
+avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit
+avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de
+l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus
+humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et
+ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date
+cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la
+bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se
+divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef
+Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa
+gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient
+partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut
+fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était
+l'objet.</p>
+
+<p>Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa
+conservation.</p>
+
+<p>Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les
+injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec
+Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager
+de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait
+général de division, il lui donna le commandement de la superbe
+cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général
+Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance,
+et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à
+pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le
+commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis,
+de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été
+confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui
+s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les
+passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au
+système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le
+prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en
+Allemagne à cette époque.</p>
+
+<p>Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque
+jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant
+la seule véritable, il travestissait les conversations les plus
+innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a
+connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité;
+mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses
+besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir
+par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés
+jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la
+discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec
+sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en
+était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence
+médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande
+persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni
+les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger
+prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des
+pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les
+chemins et les arbres garnis de ses victimes.</p>
+
+<p>En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à
+l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui
+étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la
+conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans
+cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui,
+jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais
+dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce
+dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses
+expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on
+causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le
+dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son
+usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres.
+«Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à
+l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si
+l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma
+politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en
+échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait
+pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa
+famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma
+femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust.</p>
+
+<p>Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au
+conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire.</p>
+
+<p>Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite
+fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande
+berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté
+de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze,
+passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite
+s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la
+voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout
+ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne
+n'eut la plus légère blessure.</p>
+
+<p>Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna
+sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de
+l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût
+pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de
+perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont
+elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé
+de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de
+les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès
+complet auprès de lui.</p>
+
+<p>J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En
+appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il
+fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de
+l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre
+objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés
+au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors,
+non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il
+apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux
+objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des
+positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la
+légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans
+l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus
+grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux
+choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes,
+etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci
+doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et
+faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de
+la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit,
+de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des
+pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit
+pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre
+le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au
+quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de
+vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois
+calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu
+d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de
+six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des
+étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses
+alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez
+elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est
+important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à
+l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements
+dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour
+empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de
+l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres.</p>
+
+<p>Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des
+voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les
+vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait
+consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai
+pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui
+présidait aux changements proposés.</p>
+
+<p>Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le
+renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de
+tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus
+le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une
+discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes
+principales propositions; mais, comme des choses de cette importance,
+touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites
+légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le
+programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et
+à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent
+résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et
+connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les
+principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint
+la nouvelle loi de l'artillerie.</p>
+
+<p>À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte;
+il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut
+complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait
+marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent
+fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul
+avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation:
+quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même
+envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des
+consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de
+quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention.
+L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa
+hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait
+précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier
+consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort
+longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la
+France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être
+maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de
+l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta:
+«Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai
+pris racine dans le coeur du peuple.»</p>
+
+<p>Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant
+pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours
+enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu
+occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai,
+je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les
+fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des
+pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans
+ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année
+employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le
+concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles
+l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier
+consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents
+passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent
+satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs
+de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut
+lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de
+Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.</p>
+
+<p>Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout
+s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir.
+Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent
+créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une
+économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement
+le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour
+l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans
+bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute
+sagesse marquait chaque pas de l'autorité.</p>
+
+<p>Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation
+civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être,
+dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.</p>
+
+<p>Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet,
+défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet.
+Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les
+observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et
+distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y
+ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai
+avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec
+clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier
+consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus
+grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement
+que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs
+doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole,
+présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une
+sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les
+esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus
+sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une
+dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était
+abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse
+d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez
+personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette
+discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M.
+Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de
+ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce
+procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.</p>
+
+<p>Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été
+l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées
+s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de
+faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le
+Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente
+et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une
+république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois
+ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des
+plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.</p>
+
+<p>La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs
+rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un
+seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut
+enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva
+une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande
+encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le
+courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de
+Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être
+qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du
+premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas
+lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins
+intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer
+cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il
+devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes
+supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la
+société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée
+du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la
+cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux
+sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution,
+devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et,
+pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi
+l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude
+d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des
+orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet
+de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette
+occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége
+électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour
+voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je
+partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais
+chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville
+et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le
+lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à
+attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp
+à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte
+de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut
+transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention,
+mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas
+amolli.</p>
+
+<p>Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes
+compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir
+ne s'est pas effacé de ma mémoire.</p>
+
+<p>Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le
+comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était
+naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le
+général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à
+sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier
+poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que
+celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur
+carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y
+vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de
+laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du
+premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de
+lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les
+plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant
+la paix.</p>
+
+<p>Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle
+accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs:
+je vais citer un exemple de ces disparates.</p>
+
+<p>J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé
+Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père,
+officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa
+dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie;
+ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y
+rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi
+le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et
+son condisciple, je me trouvais en être le premier.</p>
+
+<p>Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais,
+comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que
+l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en
+dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite
+elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une
+guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas,
+elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre
+et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne,
+on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une
+nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux
+canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des
+pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par
+semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et
+je recevais ses ordres.</p>
+
+<p>Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un
+bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la
+même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements
+anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les
+possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes
+garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de
+troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et
+rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y
+suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande
+émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés
+d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère,
+où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi
+dire les <i>états</i> de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits
+concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits
+eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus,
+et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance.
+Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est
+le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également
+instruits et homogènes.</p>
+
+<p>J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un
+message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions
+hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable
+querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la
+guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix.
+Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin
+d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir
+que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les
+changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de
+deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de
+ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et
+contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement
+complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du
+premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras
+et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles
+étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été
+détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul
+était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de
+la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages
+d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait
+journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au
+surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée:
+on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce
+matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la
+mémorable campagne de 1805.</p>
+
+<p>La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied,
+forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en
+face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un
+immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la
+flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les
+ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents.
+Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une
+semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement
+les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à
+l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre
+Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus
+de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée,
+d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à
+profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des
+excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à
+Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante
+mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme
+par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir
+les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul
+venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et
+animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées
+d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le
+général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et
+trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves
+de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en
+attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en
+Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en
+Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets
+annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté,
+l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp
+immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après
+plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans
+y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine
+à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime
+qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à
+l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la
+société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais,
+appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables.
+Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les
+propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il
+la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un
+esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans
+cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber
+dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des
+améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton
+solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il
+appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et
+ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire
+pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de
+calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer,
+et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur
+eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon
+génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à
+sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la
+possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats,
+armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc.,
+et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs
+milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse
+fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et
+quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à
+l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la
+soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.</p>
+
+<p>On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention
+sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec
+certitude, avec assurance: <i>Oui</i>, cette expédition a été le désir le
+plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps.
+Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne
+voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire
+étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il
+a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait
+l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour
+combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de
+vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose
+que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au
+passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le
+débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu
+considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux
+marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille
+pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui
+une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de
+terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle
+aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre
+de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous
+rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les
+faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent
+avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec
+quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements
+de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut
+pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de
+l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur
+commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre
+de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des
+troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se
+dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne
+rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra
+heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.</p>
+
+<p>L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une
+grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'<i>Aigle</i>, qui l'y
+attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté
+quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de
+Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions.
+Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où
+l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre
+flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra,
+au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept
+vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation;
+ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si
+l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si
+inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se
+borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade
+insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne
+fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils
+furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain,
+Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se
+diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses
+instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix.
+Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette
+escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en
+fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort,
+prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait
+devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre
+vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de
+Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux
+hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au
+Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se
+composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la
+dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain
+temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de
+Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions
+donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral
+Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous
+aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille
+chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte
+d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels
+ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses
+espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait
+manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la
+possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans
+lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés
+devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le
+forcer à se rendre en un moment.</p>
+
+<p>La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur
+dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est
+jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il
+apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait
+sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il
+a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je
+l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre,
+il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où
+les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi
+considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les
+arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué
+en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait
+incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour
+défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec
+promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point
+pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas
+un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on
+juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand
+l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.</p>
+
+<p>J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante,
+objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger
+doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où
+j'étais encore à la tête de l'artillerie.</p>
+
+<p>Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il
+me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis:
+«Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.»
+Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre
+de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»</p>
+
+<p>J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son
+mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de
+criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses
+propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui
+conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de
+le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je
+lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques
+jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de
+sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il
+m'accompagnerait à l'armée.</p>
+
+<p>Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la
+guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de
+l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai
+un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes
+yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le
+service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est,
+pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de
+tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son
+administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait
+dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut
+reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et
+il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang
+parmi les corps qui concourraient à l'expédition.</p>
+
+<p>J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur
+général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me
+dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute
+faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je
+n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était
+offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du
+camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.</p>
+<a name="l7" id="l7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE SEPTIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1804-1805</p>
+
+<p>SOMMAIRE.--Le général Victor en Hollande.--Le Directoire
+batave.--Inspection générale.--Établissement du camp.--Conditions
+locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
+maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?--Retour au
+camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
+sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
+d'étrangers.--Députation des magistrats
+d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements
+d'armée.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de
+grand à faire.--Joseph Bonaparte.--Le <i>vilain</i> titre de roi.--Affaire
+des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire
+hollandais.--Il est remplacé par le grand pensionnaire.--Visite des
+provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
+conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
+Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
+habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.--Voyage dans la
+Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
+d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortégal.--L'armée débarque.--Elle
+est dirigée sur le Rhin.</p>
+
+<p>Le commandement que je reçus était fort important et présentait quelques
+difficultés. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un désordre
+et dans un état dont il est difficile de se faire une juste idée: les
+troupes abandonnées et dans le plus grand délabrement; les hôpitaux
+encombrés et renfermant plus de six mille malades.</p>
+
+<p>Le général Victor commandait alors dans ce pays. Chargé d'aller occuper
+la Louisiane, et au moment de partir, il était resté par suite de la
+cession de ce pays aux États-Unis d'Amérique. Il était de beaucoup mon
+ancien, et ne pouvait être placé sous mes ordres. On divisa le
+commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je
+commandais les troupes d'expédition. Un mois après, il reçut une autre
+destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six
+régiments d'infanterie française, bientôt réduits à cinq, de deux
+régiments de cavalerie française et de toute l'armée batave. Le total
+formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, divisés en deux
+parties: la première, destinée à l'expédition, et nommée le camp
+d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons français,
+douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'élevait à vingt-deux
+mille hommes; la seconde, destinée à la garde du territoire, formée des
+garnisons et des dépôts, était répartie dans les provinces, divisées en
+huit arrondissements, savoir: la Zélande, la Nord-Hollande, la Meuse, la
+Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa
+force était de treize mille hommes environ. La marine, aussi à mes
+ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre
+proportionné de bâtiments légers, et devait être augmentée des bâtiments
+de transport nécessaires à l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et
+de deux mille cinq cents chevaux.</p>
+
+<p>J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et composé de gens
+d'une grande médiocrité, et à l'ambassadeur de France, M. de Sémonville.
+J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacité et de
+la fermeté; mon zèle et mon désintéressement étaient connus, et je
+trouvai tout le monde empressé à m'obéir. Les dépositaires du pouvoir,
+sentant d'ailleurs que l'état des troupes m'autorisait à leur faire des
+reproches fondés, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts
+en s'occupant activement à les réparer. Je n'avais pas autre chose en
+vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fûmes bientôt d'accord.</p>
+
+<p>Je commençai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les
+troupes établies de la manière la plus misérable, dans les casernes les
+plus divisées et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque
+ville, chambre par chambre, accompagné des magistrats. Les occasions de
+reproches étant fréquentes, je ne ménageai pas, en présence des troupes,
+les expressions de mon mécontentement. Il en résulta chez elles une
+confiance et une satisfaction très-grandes; beaucoup d'humiliations et
+d'inquiétude parmi les magistrats. Je n'exagérai rien dans mes demandes;
+mais elles furent faites de façon à ne pas être refusées. Toutes les
+fois que je vis les troupes logées d'une manière malsaine, je les fis
+sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu'à ce que des
+quartiers convenables fussent préparés. Rien au monde n'est plus
+antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'étais bien
+sûr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en délivrer.
+L'habillement, qui était en retard ou en mauvais état, fut remplacé et
+mis à neuf. On n'était pas dans l'usage de donner des capotes aux
+troupes, économie absurde et barbare: en un mois, toute l'armée en
+reçut. Enfin les vivres, qui, généralement, étaient médiocres, devinrent
+partout de première qualité. Ainsi toutes les parties du service
+reçurent une régénération complète.</p>
+
+<p>La dispersion des troupes avait nui à leur instruction et à leur esprit
+militaire; je résolus de les réunir et de les faire camper. J'avais
+aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manière
+immédiate à leur instruction et à leur bien-être, mais encore en être
+connu et m'exercer à les manier, enfin arriver à faire de ce tout un
+corps homogène, robuste, satisfait et dévoué. Je parvins à tous ces
+résultats de la manière la plus complète.</p>
+
+<p>Il y avait eu, l'année précédente, des camps de sûreté pour les côtes,
+et non des camps d'instruction; les effets en avaient été funestes,
+aucun discernement n'avait présidé au choix des localités. Les côtes
+étant menacées, on y avait placé les troupes; or tout le monde sait que
+la Zélande et les côtes de Hollande sont malsaines en été et en automne;
+quelques-unes mêmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrivée de
+l'ennemi est fort déraisonnable, car, lorsqu'il se présente, on n'a plus
+personne à lui opposer. Quand l'ennemi est là, il faut bien risquer de
+prendre la fièvre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est à
+deux de jeu, car il est soumis aux mêmes conditions. La raison commande
+donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position
+centrale, et de tout préparer pour se rendre promptement sur le point
+attaqué, quand l'ennemi s'y présente.</p>
+
+<p>À cette époque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut
+englobé Moreau; assez d'autres ont parlé avec détail de cet événement,
+et je ne pourrais y porter aucune lumière; je dirai seulement que
+Bourrienne est tombé dans de grossières erreurs, dans ses Mémoires, au
+sujet de cette conspiration. En général, ces Mémoires sont d'une grande
+vérité et d'un puissant intérêt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur
+a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'après les <i>autres</i>, son
+ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de
+faits mensongers établis dans des vues particulières.</p>
+
+<p>Il y a de la folie à prétendre que cette conspiration a été provoquée
+par Fouché et n'a été que le résultat de ses intrigues. Un nommé
+Lajolais fut arrêté à Rouen, et amené devant le préfet, M. Beugnot.
+Lajolais était d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur
+l'amènerait à faire des révélations; il en donna avis, et on le fit
+condamner à mort. Arrivé au lieu de l'exécution, Lajolais demanda à être
+entendu; ses dépositions donnèrent les premières lumières sur la
+conspiration ourdie; on fut bientôt sur la voie, et alors les
+découvertes arrivèrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mêlée
+à ces événements: on crut à la présence du duc d'Enghien à Paris, en
+confondant Pichegru avec lui.</p>
+
+<p>Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hâter
+l'exécution de ses projets pour monter sur le trône; mais, certes, la
+conspiration était réelle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus
+grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette
+circonstance. Si la conspiration eût réussi, elle n'aurait pas été au
+profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le désordre, eussent
+été la suite immédiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force
+et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa
+tête sans en être écrasé. Les Bourbons, moins que tous autres à cette
+époque, étaient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait
+rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient précéder le
+moment où ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement,
+longtemps sage et éclairé, eût perdu tout son prestige et cessé
+d'inspirer la confiance.</p>
+
+<p>L'érection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'armée; le nouvel ordre
+de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les
+troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait
+vues très-fréquemment, montrèrent la plus grande satisfaction. Tous les
+commandants de corps d'armée furent faits maréchaux d'Empire, moi seul
+excepté: j'en éprouvai un véritable chagrin. Il est toujours pénible
+d'être l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant
+à celle des autres, et il me sembla que j'étais humilié. Mon
+mécontentement n'était ni juste ni raisonnable: si j'avais occupé des
+postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement à
+la guerre qui me donnât des droits à cet avancement; et, si le choix de
+Bessières autorisait les prétentions de tout le monde, la faveur dont il
+était l'objet pouvait être expliquée par son emploi dans la garde. Et
+puis, en vérité, pour un homme qui se sentait quelque capacité, il
+valait mieux attendre, et entendre plutôt dire, comme cela m'est arrivé:
+<i>Pourquoi n'est-il pas maréchal?</i> que d'entendre répéter, comme on n'a
+cessé de le faire pour Bessières: <i>Pourquoi l'est-il?</i> Mes réflexions me
+calmèrent bientôt. Je me dis souvent que cette dernière dignité, le
+comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande
+action, et devenir ainsi un monument élevé à sa gloire. Ce sont les
+occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit être
+jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'armée, destiné
+à faire partie de l'expédition, je ne devais rien désirer de plus,
+c'était à moi à faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que
+j'étais devenu presque insensible à l'idée d'être fait maréchal, et que,
+lorsque je fus élevé à cette dignité, je n'en éprouvai pas d'abord une
+grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet
+avancement, en reconnaissant la différence des manières des généraux
+envers moi.</p>
+
+<p>Dans le courant de l'été, l'Empereur fut à Ostende. Il ne voulut pas
+venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore être
+déclarées; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur
+l'exception dont j'avais été l'objet les mêmes réflexions que mon esprit
+m'avait déjà suggérées, et me dit: «Si Bessières n'avait pas été nommé
+en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en
+êtes pas là, et vous serez bien plus grand quand votre élévation sera le
+prix de vos actions.» C'était un langage qui m'allait droit au coeur.</p>
+
+<p>Je vais raconter une chose peut-être un peu niaise, mais qui cependant
+peint l'état de la société d'alors. L'Empire était établi depuis
+plusieurs mois; nous étions faits aux titres qu'il consacre: eh bien,
+l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destinées, me
+dit: «Il n'y a que deux choses à faire: ou la réunion à l'Empire, ou lui
+donner un prince français.» Cette expression nouvelle me frappa, et je
+fus un instant à me demander ce que c'était qu'un prince français. Il
+faut du temps pour qu'après un tel changement toutes les sensations se
+mettent en harmonie.</p>
+
+<p>Je reviens à l'établissement de mon camp. Tout le monde y apporta la
+plus grande opposition: j'en éprouvai de la part de l'Empereur même, qui
+se rappelait les maladies de l'année précédente et ne s'était pas
+suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en
+éprouvai du gouvernement batave, qui prévoyait pour lui une occasion de
+dépenses: j'en éprouvai des généraux, des chefs de corps, qui
+regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon
+avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans
+relâche de l'exécution. Je jetai les yeux sur les bruyères de Zeist,
+pays sec et sain, adossé à un territoire fertile et rempli de
+ressources. La province d'Utrecht, étant centrale, donne aux troupes la
+faculté de se rendre rapidement partout; enfin l'étendue des bruyères
+présente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On
+m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je répondis que je trouverais de
+l'eau en abondance et de bonne qualité. Je fis faire un puits: l'eau fut
+analysée, et se trouva excellente. Je fis creuser immédiatement une
+trentaine de puits, de manière que chaque partie de l'armée eût un puits
+à portée: leur profondeur variait de trente à quarante-cinq pieds: tout
+cela fut exécuté en moins de quinze jours. Les effets de campement
+rendus sur place, les manutentions établies à Zeist et à Utrecht,
+quatorze bataillons français, huit bataillons bataves avec un équipage
+de soixante bouches à feu, vinrent s'y établir et former le plus beau
+camp du monde; douze escadrons furent cantonnés dans les environs. Enfin
+je vins m'établir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle
+tente faite exprès pour moi par les soins du gouvernement batave, et
+chaque général reçut l'ordre de camper derrière sa division ou sa
+brigade.</p>
+
+<p>À peine campés depuis quelques jours, d'épouvantables pluies survinrent.
+En trois jours, quatre cents hommes allèrent à l'hôpital, et une grande
+inquiétude s'empara de mon esprit. Quand on a été seul de son avis, il
+faut réussir; sans cela, on a doublement tort. Je m'étais mis au-dessus
+de toutes les représentations, et, dès lors, tout le monde était disposé
+à la critique et à la plainte: je sentais aussi quelles conséquences
+aurait pour moi une faute au début d'un grand commandement. Au bout de
+cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui étaient
+arrivés ainsi en foule aux hôpitaux étaient des hommes malingres, mal
+remis encore des maladies de l'année précédente: des établissements de
+convalescence, faits pour les hommes sortant des hôpitaux, où des soins
+particuliers leur étaient donnés, prévinrent les rechutes. Les résultats
+de cette vie nouvelle, de l'activité qui l'accompagna et du bon régime
+de l'armée, furent prodigieux: les mêmes troupes qui, au commencement de
+la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes
+faibles, ne comptaient plus, à la fin de cette campagne, que trois cents
+hommes aux hôpitaux, et pas un homme présent au corps qui ne fût fort et
+robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps été extrêmement
+négligés, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au
+détail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment
+employés à l'école de bataillon, et trois jours de la semaine à faire
+manoeuvrer une division. Le corps d'armée, formé en trois divisions,
+manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande
+manoeuvre et exercice à feu: un polygone fut établi pour les troupes
+d'artillerie. La cavalerie, indépendamment des grandes manoeuvres
+auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour
+s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine étaient remplis, et les
+troupes en repos étaient occupées à voir manoeuvrer les autres.</p>
+
+<p>Les troupes arrivèrent très-promptement à un degré d'instruction dont il
+est impossible de se faire l'idée. Je ne l'ai jamais vu atteint au même
+point dans les troupes françaises; et les régiments qui l'ont reçue ont
+conservé toujours, même après nos longues guerres, des traces de leur
+séjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zèle à remplir leur
+devoir les ont constamment distingués. Jamais troupes ne furent mieux
+traitées et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux
+toutes les fournitures furent d'excellente qualité; la salubrité du
+lieu, cette activité constante, si utile au soldat; la bonne humeur,
+résultat habituel de la réunion d'un corps considérable; enfin le
+mouvement d'espérance, de gloire et d'avenir que j'avais imprimé chez
+tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents,
+les mieux disposés et les plus disponibles. Chacun s'occupa à orner sa
+tente et son camp, et la plus grande émulation s'établit à cet égard
+entre les colonels et les généraux. La réputation des troupes, et la
+beauté de leurs manoeuvres attirèrent des étrangers curieux de les voir.
+On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de
+prix à s'amuser le dimanche et à faire des parties de campagne; ils
+affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist,
+venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de
+la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres à feu, j'ai vu
+jusqu'à quatre mille curieux, arrivés dans de beaux équipages, passer la
+journée entière dans notre camp. La nécessité de pourvoir à leurs
+besoins et l'industrie des cantiniers créèrent bientôt de véritables
+villages dans le voisinage, où ils trouvaient tout ce qui leur était
+nécessaire. Des comédiens s'établirent et bâtirent une salle de
+spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents
+spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux
+représentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y
+venaient en ordre, commandés ce jour-là comme pour une corvée, mais en
+bonne tenue, les sous-officiers en tête, chaque corps à son tour.</p>
+
+<p>Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses
+représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne
+pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les
+dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez
+resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui
+l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put
+trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux
+eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des
+assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On
+juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi
+avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.</p>
+
+<p>Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans
+leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire
+un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette
+ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous
+donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la
+galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population
+entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel
+de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une
+flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu
+célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates
+transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et
+empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre
+ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma
+vie.</p>
+
+<p>J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les
+manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire
+fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme
+la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et
+quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en
+furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme
+une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant
+l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en
+rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il
+est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils
+firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.</p>
+
+<p>La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps.
+Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la
+durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré
+d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est
+complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer
+à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé
+et leur vigueur.</p>
+
+<p>J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux
+siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station,
+et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef
+avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait
+être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.</p>
+
+<p>Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui
+indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort
+simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait
+pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en
+général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent,
+ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens:
+telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la
+monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse.
+Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des
+objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées
+d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer
+les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient
+concouru à sa construction.</p>
+
+<p>L'application de ces principes se trouva naturellement dans la
+construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des
+angles de quarante-cinq degrés.</p>
+
+<p>Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable,
+est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des
+hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans
+un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi
+grande dimension devait paraître une véritable montagne.</p>
+
+<p>Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui
+devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je
+trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude
+de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante
+pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler
+ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je
+donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque
+général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis
+d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux
+durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je
+voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la
+distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur
+l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution
+eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade,
+les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes,
+formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des
+troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On
+conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et,
+lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de
+nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant
+elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les
+contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin;
+on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et
+soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui
+fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de
+satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si
+frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de
+nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est
+là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et
+d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne
+seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français:
+on n'en fait pas assez souvent usage.</p>
+
+<p>J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y
+parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp
+mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des
+instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées
+pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu
+et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la
+tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir
+prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit.
+Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle,
+et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui
+dans le pays sous celui de <i>Marmontberg</i>.</p>
+
+<p>J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de
+toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je
+l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre,
+il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique
+et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de
+jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie.
+Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir
+dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse
+et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi
+au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous
+les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent
+quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans
+cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son
+âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment
+m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui
+pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et
+j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.</p>
+
+<p>La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp
+de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à
+Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs
+garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au
+printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette
+disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les
+généraux.</p>
+
+<p>Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à
+Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au
+couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs
+quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne
+manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin
+de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux
+acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se
+complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de
+l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage,
+promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut
+proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas
+populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits;
+et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de
+circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà
+à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère
+admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses
+destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent
+effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées
+nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les
+principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont
+consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette
+époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé.
+Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les
+esprits et prêtait aux comparaisons.</p>
+
+<p>Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de
+plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée
+de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette
+élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les
+gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des
+temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût
+jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres
+du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des
+armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en
+faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité
+parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes
+camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient
+les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de
+l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les
+conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la
+circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers
+généraux.</p>
+
+<p>L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des
+chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette
+place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand
+officier de l'Empire.</p>
+
+<p>Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante
+à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression
+profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa
+plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances.
+Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il
+trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette
+occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force
+et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine
+céleste.</p>
+
+<p>Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la
+marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu
+après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop
+éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre
+destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper
+le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier
+d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens,
+j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez
+Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples
+comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en
+tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout
+l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du
+Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce
+titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les
+peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à
+faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.</p>
+
+<p>Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme
+de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes
+de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu
+propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le
+cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le
+garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la
+tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière
+confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et
+quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai
+plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement
+ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.</p>
+
+<p>Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses
+discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement
+lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait
+naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume.
+Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette
+couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un
+de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de
+France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais
+il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il
+voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au
+trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire
+accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en
+première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de
+cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.</p>
+
+<p>Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer
+très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en
+compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague
+et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui,
+n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il
+venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le
+remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans
+cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour
+lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.</p>
+
+<p>Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par
+l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui
+donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le
+projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la
+couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de
+France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas
+d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères
+ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La
+succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes
+difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des
+actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son
+existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé
+en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y
+rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer
+avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les
+circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de
+cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection
+de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles,
+dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma
+mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de
+me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne
+pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la
+réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant
+il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la
+Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était
+remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui
+auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il
+fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le <i>vilain</i>
+titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit
+pour lui.</p>
+
+<p>J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux
+contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai
+avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en
+mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en
+Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales
+trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire
+prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en
+Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de
+l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en
+gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait
+pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure
+odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues
+propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis,
+chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière
+éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont
+souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il
+y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence
+méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la
+perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper
+l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle
+au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors
+était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de
+recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la
+confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande
+surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense,
+s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa
+complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et
+les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches
+pour plusieurs campagnes.</p>
+
+<p>Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le
+gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants
+se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions
+prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître
+qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la
+sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me
+donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le
+Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu
+soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et
+caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il
+n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en
+plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à
+l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour
+défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à
+l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce.
+L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient
+appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.</p>
+
+<p>Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier
+extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major,
+me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé
+à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de
+l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement
+qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena
+naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont
+l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des
+pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique,
+avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M.
+Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois
+avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de
+vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les
+circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans
+le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire,
+dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver
+à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères
+de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas.
+L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut
+toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.</p>
+
+<p>Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning
+trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus
+de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et
+rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce
+et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par
+nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans
+remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait
+chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque
+où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour
+cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était
+d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt
+était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du
+serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes
+tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne
+foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu
+des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur
+ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me
+disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son
+pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après
+avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent,
+tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par
+sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit
+rien.»</p>
+
+<p>Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta
+le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et
+Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année
+précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République
+batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus
+grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que
+ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.</p>
+
+<p>Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations
+possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication
+du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la
+solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète
+tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de
+ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus
+redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la
+Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil
+en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec
+les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes,
+pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos
+facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins
+que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien
+de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il
+cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient
+refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des
+Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de
+réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route:
+il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié,
+il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante
+et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.</p>
+
+<p>Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but
+si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les
+règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs
+administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut
+qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites
+divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une
+puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre
+système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.</p>
+
+<p>Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les
+conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit
+l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre
+au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en
+ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait
+naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la
+rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des
+habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin,
+le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la
+faculté et le goût du commerce et de la navigation.</p>
+
+<p>Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient
+un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les
+circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs
+et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand
+intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour
+ainsi dire, les lois.</p>
+
+<p>Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de
+connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le
+caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des
+méditations d'un esprit observateur.</p>
+
+<p>La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un
+phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer
+semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète
+erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la
+résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances
+multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus
+grandes forces.</p>
+
+<p>Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un
+fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le
+mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par
+la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort
+devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de
+dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse
+activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées
+on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups
+de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était
+grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait
+pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient
+renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de
+sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des
+crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le
+résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et
+toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint
+alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite;
+mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de
+construction que de destruction, à force de temps et de patience, on
+s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt
+complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées
+n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la
+direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et
+cédaient à l'action du retour de la vague.</p>
+
+<p>En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande
+inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance
+vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de
+paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout,
+mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en
+apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.</p>
+
+<p>Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin
+des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée
+directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il
+arrive que ces digues sont quelquefois détruites.</p>
+
+<p>Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de
+Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle
+dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux
+que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.</p>
+
+<p>On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue
+une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard
+inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand
+établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade
+de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait
+être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour
+le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le
+développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà
+exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses
+les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un
+songe.</p>
+
+<p>De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant,
+avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction
+subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa
+promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que,
+embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues
+intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord
+de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur
+quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.</p>
+
+<p>Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue
+s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant
+même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de
+digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi,
+depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce
+phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent
+à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui
+ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en
+remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs
+s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent
+s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces
+catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de
+coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul
+danger que la mer fasse courir au pays.</p>
+
+<p>Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent
+un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour
+à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus
+effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en
+Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont
+inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain
+possible: de là la construction de ces digues faites avec tant
+d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et
+leur donnant un lit trop étroit.</p>
+
+<p>De cet état de choses il résulte deux inconvénients. Au moment des
+grandes crues, des débâcles, etc., les eaux, ayant une surface médiocre
+pour s'étendre, s'élèvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si
+l'espace était plus grand: si elles s'élevaient sur une largeur double,
+l'augmentation de hauteur, toutes choses égales, ne serait que de
+moitié; ensuite, le dépôt amené par les eaux et laissé sur leur passage,
+se faisant sur un petit espace, élève le fond du fleuve davantage,
+c'est-à-dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le péril
+augmente chaque année.</p>
+
+<p>Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle
+élévation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur élévation
+doit nécessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours
+croissant. Il est incontestable que, sans un remède puissant appliqué
+d'avance, il y a un terme où l'équilibre n'existera plus. La catastrophe
+dont ce pays est menacé est précisément la même que celle que redoute
+tout le pays traversé par le Pô dans son cours inférieur: pendant
+vingt-cinq lieues de cours, dans la Polésine deRovigo et le pays de
+Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix à douze pieds plus
+élevé que la campagne à quinze lieues à la ronde. Aussi voyez quel
+spectacle présente la population en Italie après les grandes pluies, en
+Hollande au moment du dégel! Les eaux s'élèvent, elles menacent de
+passer par-dessus les digues; la population qui est à portée accourt
+tout entière et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont
+arrivées à deux ou trois pouces au-dessous de la crête de la digue, tout
+le monde est à la besogne pour donner momentanément à la digue une
+hauteur plus grande; car, si l'eau déborde et tombe au delà avec la
+force qui résulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays.
+J'ai vu les habitants, pénétrés de terreur, apporter à cette défense
+contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas,
+et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.</p>
+
+<p>La faute commise dans des temps éloignés est d'avoir trop resserré les
+fleuves dans leurs digues de défense, et de n'avoir pas adopté un
+système de doubles digues, qui, en conservant à la culture tout le pays
+possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.</p>
+
+<p>Le danger d'être englouti par les eaux ne menace que dans
+l'arrière-saison. À cette époque, il n'y a ni culture à protéger ni
+récolte à conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai
+digues de défense, à une si grande distance, que les eaux ne pussent
+jamais s'élever de manière à menacer le pays, et que les alluvions, se
+déposant sur une grande surface, ne pussent jamais élever le sol d'une
+manière sensible. Cela fait, le pays est en sûreté. Mais, pour donner à
+la culture le plus de terres possible, et pour conserver les récoltes,
+on doit faire d'autres digues très-près du fleuve; celles-ci remplissent
+leur but en été et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont
+franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes
+digues, ou digues de défense. Ce qu'on a négligé autrefois, il faut le
+faire aujourd'hui, si on veut fonder la sécurité de l'avenir et prévenir
+la destruction inévitable de ces pays constamment menacés; pour preuve
+de la bonté du système que je viens de développer, je citerai les
+travaux qui ont été faits dans le duché de Modène.</p>
+
+<p>Une rivière, le Panaro, était précisément dans ces conditions, et
+menaçait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modène lui a fait
+ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement; à présent cette
+rivière fertilise la contrée et ne la menace plus de ses ravages.</p>
+
+<p>J'allai, de la Zélande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter
+les préparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre était composée de
+neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de
+Texel, deux dans la Meuse, à Helvoëtsluys, et, de plus, le nombre de
+frégates et de bâtiments légers convenable. Une flotte de transport,
+rassemblée dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts
+bâtiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout était
+disposé pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq
+cents chevaux.</p>
+
+<p>L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le
+pays, était nécessaire, et je tins la main avec rigueur à ce que les
+préparatifs fussent toujours au complet.</p>
+
+<p>On m'avait donné d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral
+Kikkert, vieux et brave matelot, décoré d'une médaille méritée au combat
+de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la
+marine hollandaise, sous le célèbre amiral Klingsberg. Ce commandement
+était au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma
+demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec
+beaucoup de courage quelques années auparavant contre l'amiral Duncan,
+et avait été pris; mais sa réputation de capacité n'avait reçu aucun
+échec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prétentions
+qui lui rendaient pénible son obéissance envers un général de terre;
+mais, en peu de temps, je ramenai à une obéissance passive. Je ne doute
+pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup à m'en louer.</p>
+
+<p>Mon goût pour la marine a toujours été prononcé; je n'étais pas tout à
+fait étranger à ce service, ayant cherché à le connaître pendant ma
+navigation, en allant en Égypte et en en revenant. En Hollande, j'en
+avais fait une étude spéciale. Près de moi, d'ailleurs, et employé
+comme aide de camp, était un capitaine de frégate français, nommé Novel,
+bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilité d'exécution
+des ordres que je projetais de donner; j'en étais venu au point de faire
+manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre légère en
+dehors de la passe et à l'entrée de la mer du Nord, sans trouver, de la
+part de l'amiral de Winter, ni observation ni résistance.</p>
+
+<p>Après avoir séjourné quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderzée,
+pour aller en Frise, dans le pays de Groningue, à Delfsil, et je revins
+à mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.</p>
+
+<p>Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes
+à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre
+durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au
+gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par
+des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des
+bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan
+régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers
+et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en
+résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille
+francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel
+caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de
+l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle
+était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume
+des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une
+faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le
+moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures,
+impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous
+servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit
+jours, firent le bonheur de tout l'état-major.</p>
+
+<p>Le général de division Boudet, commandant la première division, et
+l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à
+Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un
+autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son
+désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en
+Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui,
+disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos
+plaisanteries.</p>
+
+<p>Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la
+guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de
+l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur,
+le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se
+conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur
+communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet
+accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un
+uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme
+Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier
+d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au
+désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je
+l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.</p>
+
+<p>Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du
+ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux
+appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir
+immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le
+navire la <i>Betzi</i>. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation
+que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son
+départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit
+que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant
+encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances,
+il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa
+vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et
+s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa
+mystification devient publique.</p>
+
+<p>Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie,
+et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un
+grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une
+lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette
+affaire est hors du domaine de son pouvoir.»</p>
+
+<p>Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais
+véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce
+qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il
+éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas
+écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu,
+à son tour, se venger.</p>
+
+<p>Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna
+l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à
+imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres
+importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des
+courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre
+contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en
+mouvement mes troupes.</p>
+
+<p>L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si
+désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et
+à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute
+l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les
+Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié
+les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer
+dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de
+vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi
+notre sortie, notre navigation et notre débarquement.</p>
+
+<p>Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du
+deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de
+diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre
+ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est
+toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et
+facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours
+opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la
+Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal.
+Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre
+attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me
+prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon
+corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à
+bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille
+hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme,
+le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie,
+pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.</p>
+
+<p>Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier
+embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser
+notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette
+première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp
+fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute
+l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes
+pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour
+l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à
+Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les
+côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le
+vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et
+l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.</p>
+
+<p>Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la
+nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre
+de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la
+sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la
+passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux
+bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la
+pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à
+l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre
+ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une
+autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la
+grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et
+exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage
+habituel.</p>
+
+<p>Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel
+Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y
+eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par
+Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait
+promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la
+fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui
+parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.</p>
+
+<p>Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les
+combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.</p>
+
+<p>Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière.
+Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui
+autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus
+rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son
+parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de
+colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui
+enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux
+ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes
+dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et
+assurée.</p>
+
+<p>L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque
+corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne
+pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa
+capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il
+aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté
+quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon
+débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en
+marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si
+brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances
+dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se
+pénétrer.</p>
+
+<p>Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes
+animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous
+allions au même but: nous allions chercher de la gloire.</p>
+<br>
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<hr><br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+
+<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE SEPTIÈME</p>
+<hr class="short"><br>
+
+<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 2 mars 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, citoyen général, que, d'après les observations que
+vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventôse, présent mois, sur la
+nécessité de pourvoir promptement à la fourniture de la seconde paire de
+souliers que le premier consul a accordée à chaque soldat, et à celle
+des capotes qui manquent encore pour compléter les besoins des troupes
+qui sont en Batavie, j'ai invité de suite le directeur de
+l'administration de la guerre à prendre toutes les mesures qu'il jugera
+convenables pour faire opérer la livraison de ces objets: je l'ai
+également invité à vous faire part des ordres qu'il aura donnés dans
+cette vue.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 7 avril 1804</p><br><br>
+
+<p>«Le premier consul n'a point approuvé, citoyen général, la manière dont
+les troupes françaises en Batavie ont été placées l'année dernière; leur
+répartition était telle, que tous les corps ont considérablement
+souffert par la maladie.</p>
+
+<p>«Faites les dispositions nécessaires pour prévenir un semblable
+inconvénient, et, à cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il
+sera possible dans l'île de Walcheren, et n'y laissez que très-peu de
+Français.</p>
+
+<p>«Instruisez-moi des ordres que vous aurez donnés pour remplir à cet
+égard les intentions du premier consul.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig">«Paris, le 15 mai 1804.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai rendu compte au premier consul, citoyen général, de la situation
+dans laquelle j'ai trouvé l'armée que vous commandez. Je lui ai dit
+qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui
+qui, avec des qualités distinguées, avait été à la grande école de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>«Il savait qu'à votre arrivée vous n'aviez rien trouvé de disposé pour
+l'expédition.</p>
+
+<p>«Je lui ai fait connaître que la flottille du Texel était prête à mettre
+à la voile; qu'une division de troupes bataves bien organisée occupait
+Alkmaër et Harlem, et que j'avais été satisfait de son instruction; que
+la division française aux ordres du général Boudet, occupant Utrecht,
+était également bien instruite et disciplinée; que celle qui est dans
+Arnhem, aux ordres du général Grouchy, offrait des résultats également
+satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqué la précision des
+manoeuvres du 24e régiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du général
+Guérin, méritait les mêmes éloges.</p>
+
+<p>«Je lui ai présenté le sort du soldat amélioré par vos soins, des salles
+de convalescents établies, les casernes assainies, les subsistances
+meilleures, et les hôpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connaître aussi
+l'enthousiasme avec lequel l'armée à vos ordres s'est unie au voeu du
+peuple qui porte Napoléon à la magistrature suprême de l'Empire, en
+établissant l'hérédité dans sa famille. Il a éprouvé la jouissance la
+plus vive en voyant l'armée pénétrée de reconnaissance pour la
+sollicitude qu'il a montrée à tout ce qui intéresse son bien-être et sa
+gloire.</p>
+
+<p>«Le premier consul, citoyen général, me charge de vous témoigner sa
+satisfaction particulière: vous transmettrez les mêmes sentiments aux
+officiers et soldats.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION D'HONNEUR À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 27 septembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu, monsieur le général et cher confrère, la lettre que vous
+m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29 fructidor.</p>
+
+<p>«La solennité, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la
+distribution que Sa Majesté Impériale vous avait chargé de faire sont un
+nouveau témoignage de votre amour pour la patrie et de votre dévouement
+à l'Empereur. Il était beau de voir une armée, composée de Français et
+de Bataves, rassemblée sous les ordres de son général, sur la place même
+où elle va élever un monument à Napoléon, écouter attentivement le
+discours énergique que vous avez prononcé, et applaudir, tout entière,
+aux militaires français que vos mains décoraient de l'aigle de la
+Légion. J'aurai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté du zèle avec
+lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confiée: de
+pareilles fêtes récompensent et font naître les héros.</p>
+
+<p>«Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles
+dont vous avez besoin et que vous réclamez.»<span class="rig">«De Lacépède.»</span></p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid">L'AMBASSADEUR SÉMONVILLE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «La Haye, 3 novembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous prévenir que je reçois
+l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux
+communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que
+nous avions déjà jugé convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne
+pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majesté, mais
+encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions
+prévenu la totalité de ses ordres.</p>
+
+<p>«Sa Majesté en a tellement senti la nécessité, qu'elle y ajoute ceux de
+faire saisir, dans toute l'étendue du territoire batave, les
+marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le
+gouvernement batave à prendre des dispositions de tout point analogues
+à celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient
+touché dans les ports d'Angleterre et seraient chargés de marchandises
+anglaises.</p>
+
+<p>«Nous ne pouvons nous flatter de faire exécuter strictement cette
+seconde partie des ordres de Sa Majesté; le gouvernement batave paraît
+plus que jamais disposé à persister dans son système d'inertie et à
+paralyser vos dispositions, par la défense faite à ses agents de
+concourir à leur exécution.</p>
+
+<p>«Je viens cependant de lui notifier les volontés de Sa Majesté, en lui
+annonçant qu'il sera seul responsable des suites que son fol entêtement
+pourra entraîner.</p>
+
+<p>«Quant à l'acte de préhension des marchandises anglaises, les moyens de
+le mettre à exécution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le
+général, que m'en référer à ce que votre prudence vous suggérera pour
+régulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur
+d'une mesure qui ne fût jamais devenue nécessaire si le gouvernement
+batave eût moins obstinément fermé l'oreille à nos représentations et à
+nos plaintes.</p>
+
+<p>«Son Excellence le ministre des relations extérieures m'adresse la liste
+de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui,
+d'après le dépouillement de la correspondance saisie à Helvoët, ont paru
+faciliter l'entrée des marchandises anglaises sur le continent.</p>
+
+<p>«Cette liste n'est rien moins que complète; on n'y lit même pas les noms
+des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles
+avec nos ennemis.--Le séjour que vous avez fait en Batavie a, au
+surplus, dû vous convaincre, monsieur le général, qu'aucune maison de
+commerce ne serait, pour ainsi dire, à l'abri de reproches, si toutes ne
+pouvaient présenter pour excuse la tolérance coupable de leur
+gouvernement.</p>
+
+<p>«Cette tolérance est telle, que les expéditions de beurre et de fromage
+sont devenues plus actives depuis la connaissance donnée au commerce du
+concours des forces françaises pour empêcher la contrebande. On s'est
+empressé de profiter du temps qui devait naturellement s'écouler jusqu'à
+l'arrivée des forces distribuées par vos ordres sur les différents
+points de la côte, et j'ai la certitude que des crédits sont même encore
+donnés par des maisons de Londres sur des négociants d'Amsterdam pour
+des achats considérables de beurre dans la province de Frise, où il est
+plus facile que sur tout autre point d'échapper à la surveillance des
+troupes.</p>
+
+<p>«Dans un tel état de choses, peut-être jugerez-vous, monsieur le
+général, devoir charger une personne investie de toute votre confiance
+de se rendre à la Haye pour m'y faire connaître vos intentions et
+préparer, de concert avec elle, les instructions définitives des agents,
+tant civils que militaires, établis sur les côtes.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 11 novembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Son Excellence le ministre de la marine m'a prévenu, général, que,
+d'après la demande que vous en avez faite, il avait donné des ordres
+pour faire stationner, à l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le
+<i>Phaéton</i> et le <i>Voltigeur</i>, à l'effet d'empêcher les communications et
+la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.</p>
+
+<p>«Le ministre de la marine m'annonce en même temps que, si ces deux
+bâtiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont
+affectés, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnières
+ou bateaux canonniers.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 11 novembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous adresse, général, les lettres de Sa Majesté Impériale, qui vous
+appellent à assister à la cérémonie de son couronnement et du sacre, qui
+aura lieu le 2 décembre.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur étant que l'un des généraux de division et
+deux des généraux de brigade employés à l'armée française en Batavie
+viennent assister à cette auguste cérémonie, vous voudrez bien désigner
+ces généraux à votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui
+leur sont destinées, et me faire connaître, par le retour de mon
+courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.</p>
+
+<p>«Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'armée au
+général de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que
+vous jugerez être nécessaires.»</p><br>
+
+<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «La Haye, le 8 décembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre
+que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la
+sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est
+chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à
+votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se
+passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en
+résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux
+que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.</p>
+
+<p>«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la
+tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en
+conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais
+gré.</p>
+
+<p>«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons
+révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger
+leur orgueil humilié.</p>
+
+<p>«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les
+intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser);
+peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes
+l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.</p>
+
+<p>«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a
+commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue
+à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son
+marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc
+donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de
+Sa Majesté Impériale.</p>
+
+<p>«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est
+expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu
+près l'universalité des membres.</p>
+
+<p>«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser
+faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à
+se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est
+accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la
+compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans
+mot dire.</p>
+
+<p>«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement
+monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui
+se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du
+couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a
+merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps
+constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter
+leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on
+peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les
+parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.</p>
+
+<p>«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à
+différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le
+retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté
+désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en
+voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que
+l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette
+idée.</p>
+
+<p>«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et
+que je lui supposais un peu plus d'énergie.</p>
+
+<p>«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire
+Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.</p>
+
+<p>«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire,
+il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses,
+protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les
+adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis
+avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait
+point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M.
+Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du
+pays et la nécessité de son prompt retour.</p>
+
+<p>«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout
+dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman
+en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la
+porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission.
+La seule menace eût empêché une pareille délibération.</p>
+
+<p>«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret
+par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui:
+la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis
+empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me
+transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que
+nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le
+silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et
+qu'ainsi on allait les commencer.</p>
+
+<p>«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes
+nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me
+faisiez l'honneur de m'écrire.</p>
+
+<p>«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous
+rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en
+détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté
+dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu
+indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il
+ne saurait être trop prompt.</p>
+
+<p>«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons
+de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec
+Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés.
+Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues.
+Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur
+absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul
+intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif
+personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard
+ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On
+s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera
+le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder
+le départ de votre courrier.</p>
+
+<p>«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à
+l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne
+nous y sommes point opposés.</p>
+
+<p>«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir?
+Voilà ce qui est en délibération.</p>
+
+<p>«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que
+de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la
+tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur
+donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse
+qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère,
+sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place
+point dans cette position.</p>
+
+<p>«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général,
+d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté
+relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure
+violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi
+du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût
+immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne
+peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel
+qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.</p>
+
+<p>«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle
+succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une
+cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale
+serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des
+plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre
+à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de
+Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M.
+Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être
+contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère
+et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront
+déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous
+de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses
+grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez
+grande pour la prospérité française.</p>
+
+<p>«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre
+départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau
+gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers
+avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.</p>
+
+<p>«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore
+ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée
+depuis cent trente ans.</p>
+
+<p>«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les
+approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces
+questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés
+d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers
+objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque
+de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave
+après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix
+devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.</p>
+
+<p>«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations
+habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général
+d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de
+les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette
+ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous
+annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de
+liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une
+note à l'effet de lui déclarer:</p>
+
+<p>«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.</p>
+
+<p>«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez
+de fois.</p>
+
+<p>«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.</p>
+
+<p>«La chose était évidente sans ma déclaration.</p>
+
+<p>«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de
+mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa
+Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.</p>
+
+<p>«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans
+avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre
+voyage à la Haye avec une <i>assistance convenable</i>.</p>
+
+<p>«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne
+veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»</p><br>
+
+<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «La Haye, le 13 décembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole,
+qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de
+l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté
+du 23 novembre dernier.</p>
+
+<p>«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à
+suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations
+à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire
+renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et,
+lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le
+concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle
+vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État
+pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son
+ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité
+que vous avez jugée convenable.</p>
+
+<p>«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour
+l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre
+lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations
+extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où
+l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus
+soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent
+souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une
+observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq
+ans.</p>
+
+<p>«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation,
+des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne
+s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien
+de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était
+amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque
+à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations
+extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est
+extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à
+cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.</p>
+
+<p>«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du
+gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les
+plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de
+guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une
+commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le
+gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à
+la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors
+trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui
+eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un
+travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace
+de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu
+près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux
+séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous
+pouvions établir la parité.</p>
+
+<p>«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations
+sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander,
+après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements:
+je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en
+vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était
+cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre
+avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous
+l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes
+parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de
+prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement
+bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et
+à moi bien du tourment.»</p><br>
+
+<p class="mid">M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «La Haye, le 15 décembre 1804.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher général, ne voulant point retarder le départ du courrier, je
+ne prends, après avoir rendu compte au ministre, que le temps nécessaire
+pour vous prévenir que tout est terminé ici, et, j'espère, à votre
+satisfaction. Les quatre membres désignés se retirent du gouvernement et
+ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte, à ses
+délibérations, jusqu'à l'installation du nouveau. Quant au fameux
+arrêté, vous avez déjà été prévenu, par ma correspondance, qu'il avait
+été totalement et publiquement rétracté la veille du jour que j'ai reçu
+les ordres de Sa Majesté. Je me flatte donc de vous revoir bientôt ici,
+sans que vous ayez besoin d'y développer aucune force active pour faire
+exécuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentré dans le
+calme, et bientôt ceci ne sera plus que la matière des conversations de
+quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience
+l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes
+sentiments d'amitié et de haute considération.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 26 janvier 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, que l'intention de l'Empereur est que vous
+vous rendiez, le plus promptement possible, à la tête de votre armée.</p>
+
+<p>«J'annule toute autorisation, congé ou permission donnés aux officiers
+employés à l'armée française en Hollande; en conséquence, donnez-leur
+vos ordres pour qu'ils aient à rejoindre sur-le-champ, leur poste
+respectif.</p>
+
+<p>«Vous devez vous présenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour
+prendre congé de lui.</p>
+
+<p>«Si Sa Majesté ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions,
+vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez à votre
+poste.</p>
+
+<p>«Le prochain départ de l'expédition du Texel vous fera sentir la
+nécessité de faire rejoindre promptement tous vos généraux.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Boulogne, le 3 août 1805</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, que l'Empereur vient d'arriver à son
+quartier général du Pont-de-Brique, près Boulogne, et que Sa Majesté a
+pris le commandement, en personne, de ses armées.</p>
+
+<p>«Sa Majesté me charge de vous demander si votre armée est embarquée et
+si votre escadre a fait la sortie qui lui avait été ordonnée.</p>
+
+<p>«Faites-moi connaître tous les jours la reconnaissance que l'on peut
+avoir faite des bâtiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et
+devant Helvoëtsluys; envoyez-moi exactement vos états de situation, et
+enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dépêchez-moi
+des courriers quand cela sera nécessaire. Toutes les nouvelles
+deviennent du plus grand intérêt pour l'Empereur. Ne négligez donc aucun
+moyen, général, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Boulogne, le 8 août 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'armée des côtes
+de l'Océan, qui vous fera connaître les détails du combat qui a eu lieu
+le 3 thermidor.</p>
+
+<p>«Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas été contrariée douze
+jours par les vents, tous les projets de l'Empereur réussissaient; mais
+ce qui est différé de quelques jours n'en sera que plus décisif.</p>
+
+<p>«Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amitié.</p>
+
+<p>«Soyez exact à envoyer à l'Empereur toutes les nouvelles que vous
+pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Boulogne, le 23 août 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, que l'escadre de l'Empereur est partie du
+Férol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres
+combinées arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expédition
+d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou
+enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre
+dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expédition à une autre
+année, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prévenir
+que, dans la situation actuelle où s'est placée l'Europe, l'Empereur
+sera obligé de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le
+Tyrol avant de faire l'expédition en Angleterre. Dans ce cas,
+l'intention de Sa Majesté est que, <i>vingt-quatre heures après que vous
+aurez reçu un nouvel ordre de moi</i>, vous puissiez débarquer, et, sous le
+prétexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous
+gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez
+faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que
+vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connaître
+comment sera composé votre corps; Sa Majesté désire qu'il reste fort de
+vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il
+vous sera possible.</p>
+
+<p>«Envoyez-moi également les dispositions que vous comptez faire pour le
+reste de vos troupes. La saison est trop avancée et l'hiver est trop
+prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de
+retour avec votre armée en Hollande. Il suffit que les frontières soient
+gardées.</p>
+
+<p>«Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impénétrable; car,
+si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de
+l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Boulogne, le 28 août 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai fait connaître, général, par une dépêche datée
+d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majesté l'Empereur et roi est que
+vous vous mettiez en marche avec le corps d'armée que vous commandez
+pour vous rendre à Mayence.</p>
+
+<p>«Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'opérer
+successivement par division.</p>
+
+<p>«Réunissez de suite vos trois divisions à Alckmaer et faites partir la
+première sous les ordres du général Boudet, le 15 fructidor.</p>
+
+<p>«Vous ferez partir la seconde, commandée par le général Grouchy, le
+lendemain.</p>
+
+<p>«Et la troisième division, composée de troupes bataves, sous les ordres
+du général Dumonceau, le ...</p>
+
+<p>«Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du
+génie, le 8e régiment de chasseurs et le 6e régiment de hussards, et
+généralement tout le reste du corps d'armée que vous commandez. Vous
+aurez soin de faire rentrer à leurs corps tous les détachements, avant
+le départ.</p>
+
+<p>«Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et complétement
+organisées. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en
+ordre de guerre. Chaque officier doit être à son poste.</p>
+
+<p>«Je joins ici un itinéraire pour chacune de vos divisions, et un
+itinéraire général qui les comprend toutes.</p>
+
+<p>«J'ai fixé un séjour à Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si
+vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes.</p>
+
+<p>«Vous ferez connaître aux généraux commandant les divisions que
+l'intention expresse de Sa Majesté est qu'ils prennent toutes les
+précautions nécessaires pour empêcher la désertion, ainsi que pour
+maintenir la discipline la plus exacte en route.</p>
+
+<p>«Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer à l'avance des officiers
+d'état-major pour préparer leurs cantonnements, et un commissaire des
+guerres pour faire assurer les subsistances.</p>
+
+<p>«Recommandez-leur aussi d'éviter aux troupes toute fatigue inutile, en
+ne faisant arriver dans le chef-lieu d'étape que les corps qui devront
+y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par
+le chemin le plus court. De même au départ, la division ne doit se
+réunir que dans le cantonnement le plus avancé sur la route qu'on a à
+faire dans la journée.</p>
+
+<p>«Vous réglerez de la manière que vous jugerez la plus utile au service
+la marche de votre état-major général.</p>
+
+<p>«Je donne avis du passage du corps d'armée que vous commandez dans les
+vingt-cinquième et vingt-sixième divisions militaires qu'il doit
+parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans
+toutes ses parties.</p>
+
+<p>«Instruisez-moi, général, des dispositions que vous aurez faites pour
+l'exécution de ce mouvement.</p>
+
+<p>«<i>P.S.</i> Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les
+dispositions de votre mutation particulière.»</p>
+<a name="l8" id="l8"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE HUITIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1805</p>
+
+<p>SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et
+l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire
+d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le
+caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de
+Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à
+Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc
+Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles
+fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
+étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur
+Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à
+Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben
+à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero:
+Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine
+Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait
+d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont
+prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc
+Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du
+Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la
+campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont
+sur Vienne.--L'armistice.</p>
+
+<p>Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée,
+m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps,
+les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire
+probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement
+des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne.</p>
+
+<p>Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur
+Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie,
+matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma
+nouvelle destination.</p>
+
+<p>Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize
+français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre
+bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille
+cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions,
+deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une
+hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et
+Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau.</p>
+
+<p>Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte
+de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai,
+pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis.</p>
+
+<p>Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt
+après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le
+commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à
+son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication
+avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de
+chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout
+ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la
+frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout
+ce que j'apprendrais d'important.</p>
+
+<p>Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur
+le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée
+en sept corps, qui prirent les numéros suivants:</p>
+
+<p>L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro
+un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le
+maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le
+maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de
+grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de
+Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps
+d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal
+Augereau, le numéro sept.</p>
+
+<p>Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes,
+se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système
+et pouvant se mettre en ligne.</p>
+
+<p>Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable
+encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous
+avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du
+mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce
+mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps
+d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et
+aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois
+dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a
+jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette
+armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue
+les temps modernes.</p>
+
+<p>À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres
+et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp,
+auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma
+prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position,
+avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme
+officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui
+fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un
+marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué,
+qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues
+à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin
+avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur
+trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait
+Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna
+vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de
+la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put
+être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait
+pour obtenir la victoire.</p>
+
+<p>Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et,
+le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville
+pour me rendre à Wurtzbourg.</p>
+
+<p>Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses
+troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua
+de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact.
+L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes;
+et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne
+négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés
+se réduisirent à peu de chose.</p>
+
+<p>Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de
+dévouement.</p>
+
+<p>Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le
+Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de
+Durlach, le cinquième à Kehl.</p>
+
+<p>Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le
+deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes
+bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha
+parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen,
+Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec
+moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le
+quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le
+cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable
+mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le
+flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.</p>
+
+<p>Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire
+prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes
+firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de
+Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la
+faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis.
+La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent
+momentanément les effets.</p>
+
+<p>Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de
+Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont
+authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de
+Metternich, ils méritent d'être consignés ici.</p>
+
+<p>Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais
+l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les
+auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à
+l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne
+prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire
+autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie
+et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les
+troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte
+Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à
+l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était
+accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit
+avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte
+le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier
+(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour
+arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire
+prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette
+orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand
+on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport
+officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le
+territoire d'Anspach.</p>
+
+<p>Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce
+moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié
+de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté
+fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui
+d'abord a été si funeste pour lui.</p>
+
+<p>Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse
+fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se
+rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant
+le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un
+allié au lieu d'un ardent ennemi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm,
+noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et
+bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de
+la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée
+autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à
+être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette
+combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces
+autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait
+sous ses ordres cent vingt mille combattants.</p>
+
+<p>L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le
+général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les
+dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il
+porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment
+de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement
+les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de
+rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre
+les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de
+plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un
+bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir
+et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité
+tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa
+fortune.</p>
+
+<p>L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de
+plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre
+ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente
+guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats
+napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le
+défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un
+caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion
+inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste
+élevé.</p>
+
+<p>Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec
+vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre
+dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et
+d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière
+d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à
+l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos
+amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon
+instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il
+perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.</p>
+
+<p>Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée.
+Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses
+officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était
+trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à
+force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de
+son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée
+par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack.</p>
+
+<p>Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée
+de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le
+troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim;
+et le sixième, le 15 à Heidenheim.</p>
+
+<p>L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui
+avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude
+dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan
+n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation
+semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il
+en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à
+dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait
+sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne.</p>
+
+<p>L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir
+enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit
+qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à
+l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et
+le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube,
+depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que
+les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna
+l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment
+de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et
+qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth.
+Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même
+avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes,
+il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et
+l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de
+l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les
+débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech.</p>
+
+<p>Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une
+partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le
+couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec
+les derrières par la rive gauche.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait
+Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la
+rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le
+quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les
+deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg.</p>
+
+<p>Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt,
+tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg,
+s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement
+sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant
+rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à
+Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La
+division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le
+service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le
+mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse
+très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier,
+ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division.</p>
+
+<p>Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide
+apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise
+à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et
+l'Autriche jusqu'en Bohême.</p>
+
+<p>Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la
+rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux
+événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout
+ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit
+en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre,
+qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont
+sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la
+mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée,
+aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux
+jours d'Italie.</p>
+
+<p>Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général
+Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm.
+Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples
+un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi
+autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa
+position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et
+cette perte causa une diversion utile au général Dupont.</p>
+
+<p>Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur.
+Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent
+pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il
+me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et
+exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente
+en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient
+bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me
+tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle
+toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre.</p>
+
+<p>Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes
+deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu,
+pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur
+l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de
+couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite
+d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la
+cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté
+l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre
+au sixième corps, commandé par le maréchal Ney.</p>
+
+<p>Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis
+dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de
+communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le
+quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé,
+et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre,
+s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la
+Haute Souabe.</p>
+
+<p>De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux
+corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée.</p>
+
+<p>Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était
+resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes
+sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en
+marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et
+l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son
+flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc,
+ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux
+divisions commandées par le général Werneck et le prince de
+Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa,
+et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le
+maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait
+l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont
+sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes
+et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y
+trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert,
+l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le
+suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son
+étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la
+position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée
+autrichienne.</p>
+
+<p>Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et
+suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc,
+après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions
+rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien
+tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa
+poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua
+l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de
+Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers.</p>
+
+<p>Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de
+Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents
+chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation,
+ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se
+séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur
+restaient et atteignirent heureusement la Bohême.</p>
+
+<p>Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et
+Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le
+Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde
+impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen.</p>
+
+<p>J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir
+l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais
+tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que
+le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de
+prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive
+droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu
+jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma
+communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.</p>
+
+<p>La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et
+mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement
+l'attaque qu'on dirigea contre lui.</p>
+
+<p>La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort
+mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état
+où elle se trouvait alors.</p>
+
+<p>Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient
+occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été
+exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient
+des bataillons.</p>
+
+<p>Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment:
+les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne
+leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On
+leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir
+les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est
+convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt
+à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils
+défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne
+s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette
+cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup
+d'oeil.</p>
+
+<p>La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement
+assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre
+cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est
+entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en
+amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut
+de trente pieds.</p>
+
+<p>Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par
+division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de
+l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division
+entre les brigades.</p>
+
+<p>Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du
+maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées
+en pente.</p>
+
+<p>L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant
+derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne
+autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement
+une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes,
+défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes.
+Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont:
+vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches
+Caudines.</p>
+
+<p>Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore
+présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas
+transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle
+confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec
+cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on
+ne pût réussir.</p>
+
+<p>Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves
+soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure.
+Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes;
+tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part
+de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par
+le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et
+subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en
+remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air
+était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet
+que d'assurer une marche régulière et la correction dans les
+alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée
+remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me
+rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois
+le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de
+leur attirail de guerre.</p>
+
+<p>Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où
+l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du
+général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition
+nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux.</p>
+
+<p>Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas
+dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est
+grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à
+prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes
+nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde
+division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à
+Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes
+autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il
+était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici
+cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la
+nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la
+rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la
+longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant
+devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en
+vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une
+centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave,
+fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant
+devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il
+avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne,
+son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les
+soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en
+sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles
+qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la
+patrie!</p>
+
+<p>L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur
+la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y
+restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées
+aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.</p>
+
+<p>Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils
+produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout
+faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens
+éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les
+soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une
+destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et
+les mécontente.</p>
+
+<p>L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu
+par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée
+autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et
+quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille
+hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base
+d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur
+porta toute son armée sur l'Inn.</p>
+
+<p>Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut
+l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se
+dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean,
+qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de
+toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement
+qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.</p>
+
+<p>Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y
+passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le
+deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et
+Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur
+Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route
+de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément
+sur tous les points.</p>
+
+<p>Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées
+sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de
+Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite
+jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les
+Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette
+frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée,
+remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y
+trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers
+Français qui se présentèrent.</p>
+
+<p>Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé
+de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach.
+Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat,
+soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et
+Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea
+sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte
+reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces
+dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée
+pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.</p>
+
+<p>Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne;
+mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient
+trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès,
+et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver
+Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur
+le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller
+ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre.
+Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens
+de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal
+Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui
+lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.</p>
+
+<p>D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de
+suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division
+Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan
+sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général
+Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du
+maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant
+d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes.</p>
+
+<p>Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la
+position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à
+leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte
+arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française
+et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette
+guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde
+des Russes fut accéléré.</p>
+
+<p>Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se
+trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que
+le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas
+rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva
+l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible
+défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent
+cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard
+Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa
+retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de
+flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé,
+pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer:
+aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit
+passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en
+queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse
+dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la
+baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des
+prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint
+la dégager et la sauver.</p>
+
+<p>Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se
+dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré
+par les autres corps sur la Styrie.</p>
+
+<p>Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre
+Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce
+dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa
+direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne.</p>
+
+<p>Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de
+Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout
+ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de
+couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée
+autrichienne d'Italie.</p>
+
+<p>Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et
+autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une
+grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait
+de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait
+pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à
+passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes
+ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des
+montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements.</p>
+
+<p>Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une
+autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur
+la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur
+les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup
+férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin,
+l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à
+l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de
+l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des
+forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des
+places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout
+autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm,
+changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que
+secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne
+pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre,
+à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de
+rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le
+maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui
+permettre.</p>
+
+<p>Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir
+sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être
+inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait,
+par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double
+combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être
+vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de
+l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille
+fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée
+autrichienne commença son mouvement.</p>
+
+<p>Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche
+que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu
+de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est
+étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient
+détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver
+arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au
+milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés.
+Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est
+rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés
+qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement
+extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer
+de réussir.</p>
+
+<p>À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle
+imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est
+fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille
+barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un
+passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient
+accompagné. On y employa presque toute une journée.</p>
+
+<p>À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait
+la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la
+détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie.</p>
+
+<p>Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de
+l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout
+resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que
+j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà
+du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village
+de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La
+destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire
+avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne
+pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y
+trouver quelque infanterie.</p>
+
+<p>Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre
+cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait
+à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve,
+entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le
+suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec
+lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les
+escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant
+arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et
+le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies
+d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie
+autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il
+continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le
+traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut
+ainsi surmonté.</p>
+
+<p>Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des
+troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en
+reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon
+soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e
+de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une
+lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon
+autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant
+le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses
+chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur
+le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui
+servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé
+près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il
+traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le
+bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté,
+entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement,
+laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge
+au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe,
+renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le
+bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général.
+Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf
+officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères
+les plus jolies qu'on puisse citer.</p>
+
+<p>Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à
+droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz
+avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque
+impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à
+Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit
+ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de
+l'armée d'Italie.</p>
+
+<p>Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de
+pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma
+communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne
+autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le
+permettre.</p>
+
+<p>J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin
+d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru
+sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en
+mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la
+Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc
+Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni
+toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il
+se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie,
+et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût
+marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait
+être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les
+sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps
+que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à
+Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait
+d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient
+portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction.</p>
+
+<p>Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis
+en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la
+Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment
+des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet
+d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée.</p>
+
+<p>Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une
+forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur
+Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la
+frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld.</p>
+
+<p>L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30
+octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite.
+Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à
+exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre
+armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait
+marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir
+aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur
+incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son
+éloignement.</p>
+
+<p>Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les
+opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la
+division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à
+Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et
+l'armée.</p>
+
+<p>L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que
+le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine
+arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur
+comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour
+défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la
+rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida
+autrement et donna une tout autre direction à la campagne.</p>
+
+<p>Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de
+Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre
+et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie.</p>
+
+<p>Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui
+de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à
+l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si
+utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour
+la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major
+présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les
+calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre
+et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans
+retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut
+livrée.</p>
+
+<p>La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée.
+Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes
+françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une
+grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le
+passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la
+communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries
+formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières
+combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le
+détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à
+leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.</p>
+
+<p>La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de
+ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances
+semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené
+plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français.
+Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient
+ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité
+contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont.</p>
+
+<p>Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont
+comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux
+Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et
+d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître
+hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles
+répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous
+donnait le passage du fleuve.</p>
+
+<p>Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive
+gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant
+l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama;
+mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et,
+pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans
+affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont
+le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats
+autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le
+mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer.</p>
+
+<p>Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui
+dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on
+vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était
+critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence
+d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du
+coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours
+la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous
+laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne,
+si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince,
+piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les
+troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut
+passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout
+à la fois aussi importantes et aussi difficiles.</p>
+
+<p>Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses
+succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur,
+manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû
+peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu
+à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop
+difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte
+confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait
+manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat.
+Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond
+de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La
+campagne eût pu avoir des résultats tout différents.</p>
+
+<p>Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux
+armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de
+la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant
+aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il
+battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe.
+L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de
+Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la
+cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent
+mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille
+Russes et de quinze mille Autrichiens.</p>
+
+<p>N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la
+description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut
+courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence,
+et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur
+Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu
+lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la
+suite.</p>
+
+<p>À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière
+fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment
+jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de
+promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la
+ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent
+de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit
+équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les
+cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa
+conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à
+son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?</p>
+
+<p>De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu,
+les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la
+victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela
+arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même;
+et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on
+s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux
+lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et
+perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés.
+L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs
+rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient
+occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de
+l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement
+au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont
+renoncé.</p>
+
+<p>Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille
+d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de
+l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être
+informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où
+j'eus un combat.</p>
+
+<p>L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes:
+la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de
+Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première,
+plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En
+prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles
+créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois
+qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup.
+En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face
+aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes
+à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie;
+quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le
+ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le
+général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et
+Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je
+n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le
+plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette
+ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la
+tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des
+prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la
+position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système
+d'espionnage très-bien organisé.</p>
+
+<p>Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à
+Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas,
+placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital.
+Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé,
+s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses
+fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de
+la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du
+lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses
+troupes.</p>
+
+<p>Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué
+d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours
+prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire
+(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi
+telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer
+à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde
+entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de
+leur côté.</p>
+
+<p>Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier
+d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à
+Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été
+le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans
+cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée
+victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande
+bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un
+rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes
+fraîches et remplies d'ardeur.</p>
+
+<p>À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta
+en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je
+rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à
+pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être
+sorti, j'y étais de retour.</p>
+<br><hr>
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+
+<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME</p>
+<hr class="short"><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 14 septembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre
+de passer le Rhin à Cassel pour vous rendre à Wurtzbourg et vous joindre
+au maréchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de
+Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre
+mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous
+fera connaître tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont
+nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche.</p>
+
+<p>«Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui
+vous serviront à porter des munitions d'artillerie. Le prince de
+Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour
+porter des munitions de toute espèce; car vous ne sauriez trop en avoir.</p>
+
+<p>«L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit être dans le plus
+grand secret; que votre langage doit même être pacifique; mais en même
+temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de
+transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les
+pays que nous traverserons. Il suffit que les pièces et un caisson par
+pièce soient attelés par le train. Les autres caissons seront attelés
+par les chevaux du pays, comme on pourra.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 15 septembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je dois vous prévenir, général, qu'en examinant la carte j'ai vu que la
+route que je vous ai tracée passe à Siemmeven, ce qui est la vieille
+route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut
+abréger de deux journées de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce
+changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pensé que je
+devais vous faire connaître l'avantage qu'il y avait de suivre cette
+nouvelle route, puisque votre armée au lieu d'arriver à Mayence le
+cinquième jour complémentaire, pourra y arriver le troisième. Je vous
+préviens que l'électeur de Bavière est arrivé à Wurtzbourg le 25, et que
+là cet électeur réunit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de
+vos officiers pour lui faire connaître que vous êtes avec un corps de
+trente mille hommes à Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y
+réunir à son armée et au corps du maréchal Bernadotte.</p>
+
+<p>«J'écris à M. Otto à Wurtzbourg.</p>
+
+<p>«J'attends de vos nouvelles, général, et je vous engage à me donner
+toutes celles que vous apprendrez.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Paris, le 19 septembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous dépêche un courrier, monsieur le général Marmont, pour vous
+faire connaître que vous et l'armée que vous commandez devez vous
+diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de
+nouveaux ordres de moi. L'Empereur désirerait que vous pussiez y être
+rendu au plus tard le 8 vendémiaire.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Strasbourg, le 28 septembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, général, la copie de la lettre que j'écris à M. le
+maréchal Bernadotte. Votre corps d'armée reste dans toute son intégrité
+sous vos ordres, composé comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous
+êtes réuni à M. le maréchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses
+ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez à tenir pour former
+une seconde colonne à deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa
+droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication fréquente avec
+le corps de M. le maréchal Davoust, qui marche aussi à votre droite.</p>
+
+<p>«Indépendamment des comptes que vous rendrez à M. le maréchal
+Bernadotte, vous devez m'écrire journellement.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Ettlingen, le 2 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, général, un croquis qui vous fera connaître la
+direction que prennent dans leur marche les différents corps d'armée.</p>
+
+<p>«L'Empereur compte que, d'après ses intentions, que je vous ai fait
+connaître ainsi qu'à M. le maréchal Bernadotte, vous vous serez mis en
+marche aujourd'hui, d'après les ordres et la direction que vous aura
+donnés ce maréchal.</p>
+
+<p>«Tous les corps de l'armée se mettent également en mouvement, et passent
+le Necker.</p>
+
+<p>«J'écris à M. le maréchal Bernadotte qu'ayant dû voir, par la
+proclamation qui lui a été adressée, ainsi qu'à vous, que nous sommes en
+pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui,
+et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre
+communication avec M. le maréchal Davoust.</p>
+
+<p>«Je l'informe que l'Empereur sera ce soir à Stuttgard; que Sa Majesté
+suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait
+possible que l'ennemi voulût déboucher par Ulm.</p>
+
+<p>«Le corps qui a débouché de la Bohême sur la Rednitz n'est composé que
+d'un ou de deux régiments de cavalerie, et de quelques bataillons
+d'infanterie.</p>
+
+<p>«Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le maréchal
+Bernadotte, l'intention de Sa Majesté est qu'il l'attaque et que vous
+mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'armée
+ferait un mouvement sur les deux premiers corps.</p>
+
+<p>«Du moment où notre droite aura passé Heidenheim, l'Empereur se portera
+de sa personne aux deux premiers corps d'armée, dont Sa Majesté sera
+fort aise de voir les troupes.</p>
+
+<p>«Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins,
+excepté ceux qu'il fait préparer en cas d'événement. L'armée doit vivre
+par réquisition, en laissant des bons en règle que l'Empereur fera
+rembourser.</p>
+
+<p>«Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent
+être traités ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il
+faut s'occuper d'écraser les Autrichiens avant l'arrivée des Russes.</p>
+
+<p>«Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre
+armée pour tout le mois de vendémiaire.</p>
+
+<p>«Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez
+avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Donauwert, le 8 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le général Marmont, est que vous
+vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus
+promptement que M. le maréchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper
+demain.</p>
+
+<p>«L'Empereur imagine que vous êtes en mesure de passer le Danube à
+Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt.</p>
+
+<p>«Vous devez passer ce fleuve sans délai, si M. le maréchal Bernadotte
+n'a personne devant lui; et, immédiatement après que vous aurez passé le
+Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire réparer les
+ponts, et rendre le passage facile au maréchal Bernadotte et au corps
+bavarois.</p>
+
+<p>«Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp
+ou officier d'état-major, et de me faire connaître ce qu'il y aura de
+nouveau.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «9 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Les moments sont précieux, général, chaque heure perdue nous ôte une
+partie des succès que notre marche nous a donnés.</p>
+
+<p>«Rendez-vous avec votre corps d'armée, ce soir, à l'intersection des
+routes d'Augsbourg à Neubourg, et de Munich à Rain, c'est-à-dire au
+village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout
+où vous pourrez, car il y aura bien de la peine à vivre à Augsbourg.</p>
+
+<p>«Le quartier général impérial sera ce soir à Augsbourg.</p>
+
+<p>«Je vous préviens que, dès aujourd'hui, votre corps d'armée ne recevra
+des ordres que du grand état-major général.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Augsbourg, le 12 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«M. le général Marmont partira, aussitôt la réception du présent ordre,
+avec toute sa cavalerie, ses deux divisions françaises et vingt-quatre
+pièces de canon bien attelées et bien approvisionnées, ses cartouches,
+ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach,
+Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen,
+Krumbach.</p>
+
+<p>«Le général Marmont se trouvera avoir neuf lieues à faire.</p>
+
+<p>«Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce
+soir à Babenhausen, et se mettre, aussitôt leur arrivée, en
+communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn.
+Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra,
+mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, où M. le
+général Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre également
+deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde.</p>
+
+<p>«Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une
+division à Usterbach, à quatre lieues, et l'autre à Zumershausen, qui
+est environ à cinq lieues et demie.</p>
+
+<p>«Demain, à six heures du matin, tout le corps de M. le général Marmont
+se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour
+intercepter la route de Weissenhorn à Memmingen au village
+d'Hohenhausen.</p>
+
+<p>«M. le général Marmont, avec son corps d'armée, se portera au village
+d'Illertiessen, où il est nécessaire que demain, avant onze heures du
+matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen,
+et que sa cavalerie soit répandue le long de Piller, communiquant par sa
+droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le maréchal
+Soult.--Si le chemin était trop difficile pour son artillerie, il la
+fera passer par la chaussée qui, de Babenhausen, va à Weissenhorn (trois
+lieues); et, de cette ville à Illertiessen, il y a deux lieues.</p>
+
+<p>«Le principal but de M. le général Marmont est de se trouver sur la
+droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tôt
+possible, dans la journée de demain 21, la bataille devant avoir lieu
+dans la journée du 22.</p>
+
+<p>«Après avoir donné tous ses ordres de départ, le général Marmont viendra
+prendre lui-même ceux de l'Empereur.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Oberfullen, le 15 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens général, que l'Empereur restera toute la journée à
+l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre
+personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez là une
+de vos divisions; que l'autre s'y trouve à portée, près d'Ulm; que votre
+cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions.</p>
+
+<p>«La division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, qui se
+trouve en position à son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de
+Talfingen; le général Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux
+ponts deux pièces de canon.</p>
+
+<p>«Le général Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour
+fortifier votre ligne.</p>
+
+<p>«Votre principal but, général, doit être d'empêcher l'ennemi de
+s'échapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs,
+nous puissions revenir pour l'atteindre.</p>
+
+<p>«Si cependant il vous était impossible d'empêcher l'ennemi de passer, le
+principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va à
+Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser échapper l'ennemi par le chemin qui
+va à Memmingen, sauf à vous mettre, le plus tôt possible, à sa
+poursuite.</p>
+
+<p>«Lorsque l'attaque sera fortement engagée sur les hauteurs, ou si vous
+vous apercevez que l'ennemi se dégarnit trop devant vous, vous ferez ce
+que vous voudrez pour l'attaquer de votre côté et produire tout l'effet
+d'une fausse attaque.</p>
+
+<p>«Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manière à
+produire le plus d'effet qu'il sera possible à l'ennemi, qui vous verra
+des hauteurs.</p>
+
+<p>«Enfin, général, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le
+pont de Talfingen jusque le plus près possible d'Ulm, et vous ferez
+reconnaître, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et
+en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce côté, faire une
+attaque réelle sur l'enceinte d'Ulm du moment où nous nous serons
+emparés des hauteurs.</p>
+
+<p>«Du moment où vous serez arrivé sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez
+un de vos aides de camp à l'Empereur, qui sera à l'abbaye d'Elchingen.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Munich, le 27 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir, aujourd'hui 5, de
+Munich avec son corps d'armée, pour se rendre et prendre position entre
+Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrière-garde de M. le
+maréchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, où son avant-garde est
+déjà arrivée.</p>
+
+<p>«M. le général Marmont ne fera aucune espèce de réquisition sur sa
+gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera
+nécessaire.</p>
+
+<p>«M. le général Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le maréchal
+Bernadotte aura passé l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg.</p>
+
+<p>«Pour cela, il se mettra en communication avec M. le maréchal
+Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mühldorf. Il
+attendra de nouveaux ordres à Wasserbourg, dans le cas où il s'y
+rendrait, si le maréchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur
+Saltzbourg.</p>
+
+<p>«Le général Marmont prendra du pain pour deux jours.</p>
+
+<p>«Le maréchal Soult prend position à Hohenlinden, ayant en avant, au delà
+de Haag, la cavalerie du prince Murat.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Braunau, 31 octobre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, que le prince Murat et le maréchal Davoust
+sont déjà à Haag, à quatre lieues au delà du Ried, sur la route de
+Lambach, d'où il n'est plus qu'à six lieues. Vous devez donc vous
+dépêcher d'arriver à Strasswalthen, et le plus rapidement que vous
+pourrez à Vacklabruck.</p>
+
+<p>«L'ennemi nous a abandonné la place de Braunau, et sûrement il a cru la
+laisser à un corps de son armée. Nous avons trouvé quarante pièces de
+canon en batterie, chaque pièce avec tous ses ustensiles, prête à tirer,
+dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une
+quantité immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines,
+etc., etc.</p>
+
+<p>«Le prince Murat vient de joindre leur arrière-garde à Ried; il a pris
+quatre pièces de canon et fait six cents prisonniers.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin.</p><br><br>
+
+<p>«Le maréchal Davoust, général, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un
+aide de camp près de lui, afin d'être instruit promptement s'il avait
+besoin de vous.</p>
+
+<p>«Portez votre quartier général cette nuit à Kremsmunster, et réunissez-y
+votre corps d'armée du moment que vous serez instruit que le maréchal
+Davoust se sera emparé de Steyer et en aura rapproché son armée.</p>
+
+<p>«L'Empereur désire que le maréchal Davoust ait une tête de pont sur
+l'Ens le plus tôt possible.</p>
+
+<p>«Concertez avec lui les mouvements qu'il serait nécessaire de faire pour
+arriver à ce but; dans tous les cas, soyez toujours prêt à soutenir
+l'armée de ce maréchal.</p>
+
+<p>«Sa Majesté désire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur
+la route de Knedorf à Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera passé et
+qu'il sera constaté que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre
+cavalerie éclaire le chemin de Steyer à Leoben, et celle de M. le
+maréchal Davoust le chemin de Steyer à Waadhofen à Annaberg et
+Lilienfeld.</p>
+
+<p>«Le maréchal Bernadotte doit être demain à Laynbach.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Lintz, le 7 novembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Il est ordonné à M. le général Marmont de partir de la position qu'il
+occupe avec tout le corps à ses ordres, pour se porter à grandes marches
+à Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura
+soin de se faire précéder d'une avant-garde qui poussera des
+reconnaissances en avant de lui.</p>
+
+<p>«Le général Marmont aura également soin de laisser, depuis Steyer, des
+petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir
+correspondre facilement avec le quartier général impérial. Cet article
+est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera
+dans la vallée de l'Ens, de la Muhr et en Italie.</p>
+
+<p>«Du moment que la grande armée sera arrivée à la position de
+Saint-Pölten, le général Marmont communiquera et placera ses petits
+postes de cavalerie par la route de Mariazzell.</p>
+
+<p>«Le général Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne
+voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'état où se trouve l'ennemi;
+cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui répète
+qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches
+qu'il lui sera possible.</p>
+
+<p>«Il doit me faire connaître, par le retour de l'officier, les endroits
+où il compte coucher jusqu'à Leoben.</p>
+
+<p>«Il est très-important que, de l'endroit où le général Marmont couchera
+chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet
+endroit, il pourrait rejoindre directement la grande armée sur
+Saint-Pölten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est
+important que je reçoive souvent de ses nouvelles.»</p>
+
+<a name="l9" id="l9"></a>
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE NEUVIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1805-1806</p>
+
+<p>SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le
+fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de
+finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien:
+détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent
+Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les
+faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent
+languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à
+Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière
+italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à
+Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à
+Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour
+l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits
+parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le
+Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève
+contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston
+assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de
+Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars;
+anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à
+madame Dandolo.</p>
+
+<p>Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6
+nivôse (28 décembre).</p>
+
+<p>L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec
+l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes
+légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos
+territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des
+mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance.</p>
+
+<p>Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un
+ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le
+méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.</p>
+
+<p>Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher,
+l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on
+tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la
+reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense,
+pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville,
+il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il
+était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors
+il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés.
+J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon
+rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui
+l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur
+les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de
+mes régiments en habitèrent les casernes.</p>
+
+<p>Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions,
+destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus
+tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit
+inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent
+des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je
+l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda
+beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.</p>
+
+<p>Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont
+les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité
+des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais
+aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à
+tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la
+chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient
+les Prussiens.</p>
+
+<p>La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous
+faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne;
+plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille
+d'Austerlitz fut livrée.</p>
+
+<p>On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait
+trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec
+prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc
+Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé,
+si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille
+Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de
+notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus
+qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les
+fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses
+approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût
+défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française
+n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce
+qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini
+par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des
+triomphes.</p>
+
+<p>Je reviens à ce qui me concerne.</p>
+
+<p>La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États
+autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa
+physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des
+habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle
+participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la
+traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et
+ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la
+ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de
+madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla
+leur repos.</p>
+
+<p>L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en
+Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent
+sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord.
+Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux
+divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie;
+de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive
+droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.</p>
+
+<p>L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de
+Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui
+aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la
+Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des
+provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports,
+et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la
+disposition du traité de paix avait fixé.</p>
+
+<p>Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la
+Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher
+l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux
+troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches
+de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi,
+les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les
+bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une
+escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo
+rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement,
+marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les
+difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour
+remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se
+fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les
+troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et
+devint l'objet des plus vives discussions.</p>
+
+<p>À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à
+Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville,
+conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en
+échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de
+Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste
+et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait
+rendu.</p>
+
+<p>J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes
+troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et
+j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée
+où je passai tout le printemps.</p>
+
+<p>Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour
+moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er
+janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être
+que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus
+péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de
+notre avenir.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur
+avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des
+ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux
+qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette
+fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa
+propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer,
+partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes
+à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent
+toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce
+pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles
+donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du
+fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de
+cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le
+fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les
+instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait
+autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs
+annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.</p>
+
+<p>Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté,
+lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a
+découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à
+ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait
+à l'étranger.</p>
+
+<p>Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et
+le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays,
+dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est
+différent, avait conservé le type de son origine d'une manière
+extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de
+l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas
+italien, et ne connaissaient que l'allemand et le <i>vindisch</i>, langage
+dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en
+usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de
+nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les
+préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et
+appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.</p>
+
+<p>J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le
+langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs
+d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était
+Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se
+retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient
+des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques
+recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le
+recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été
+pendant un grand nombre d'années à Udine.</p>
+
+<p>Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à
+Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande;
+le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et
+entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne
+laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant
+les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!</p>
+
+<p>Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le
+13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes
+troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de
+notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva
+presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être
+raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de
+Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins
+avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à
+terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer,
+et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient
+déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de
+Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et
+l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les
+madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.</p>
+
+<p>Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et
+de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des
+travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient
+une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.</p>
+
+<p>Je vais les indiquer sommairement.</p>
+
+<p>Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les
+détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai
+connaître l'esprit.</p>
+
+<p>La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo,
+tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de
+déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les
+montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des
+passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des
+places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile
+à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du
+Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa
+défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento
+est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de
+Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage
+un assez grand obstacle.</p>
+
+<p>Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du
+Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable
+existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui
+aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins
+venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de
+la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.</p>
+
+<p>Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage
+de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale.
+Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et
+rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont.
+Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une
+assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à
+Monfalcone et la mer.</p>
+
+<p>Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand
+fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la
+frontière deviendrait très-forte.</p>
+
+<p>On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable,
+celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit
+que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point
+pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à
+recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté
+des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et
+non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.</p>
+
+<p>J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été
+plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y
+commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à
+de meilleures mains.</p>
+
+<p>Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les
+fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de
+Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut
+être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille
+femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par
+les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à
+l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu,
+mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait
+pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses
+facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et
+d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été
+loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.</p>
+
+<p>On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa
+fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à
+faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée
+a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait
+été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de
+l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur
+sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine
+indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il
+avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de
+manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.</p>
+
+<p>Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne
+l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de
+bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont
+constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et
+l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et
+plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer
+deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à
+ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en
+fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous
+autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien
+compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois
+et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai
+machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était
+inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes
+premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient
+tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.</p>
+
+<p>Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire
+jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris.
+Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs,
+envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics
+furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.</p>
+
+<p>Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit
+militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement
+recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent
+énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi?
+Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en
+Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est
+rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la
+guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de
+courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier
+d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication.
+Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats,
+à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais
+aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables
+de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement
+et leurs demandes continuelles.</p>
+
+<p>Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me
+paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de
+répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur
+nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus
+facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps
+manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient
+abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet
+arrangement.</p>
+
+<p>On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire,
+pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division,
+pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut
+perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit
+ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte
+que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les
+défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne
+devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés:
+raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en
+possession, et il n'était pas facile de les chasser.</p>
+
+<p>L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de
+prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme
+compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit
+pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux,
+industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la
+barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel
+la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur
+lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce
+qui le concerne.</p>
+
+<p>Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès
+le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la
+religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la
+domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu
+parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant
+contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et
+dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues
+années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec
+lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la
+suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich,
+homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors;
+il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique
+de cette église.</p>
+
+<p>Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux
+supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent
+quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de
+soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut
+mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque)
+gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique,
+dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes
+les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika
+préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un
+député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays
+encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les
+peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de
+mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes
+marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des
+choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter
+cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir
+ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un
+état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient
+pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils
+rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu
+confusément autrefois.</p>
+
+<p>Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des
+anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de
+l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel
+contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des
+pères!...</p>
+
+<p>Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit
+parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des
+troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se
+resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen
+d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les
+Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.</p>
+
+<p>L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize
+siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos
+arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des
+paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle
+dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que
+l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce
+pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance
+que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins
+en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers
+de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation,
+n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement
+aussi les auxiliaires des Russes.</p>
+
+<p>Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et
+confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables,
+mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un
+meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il
+n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins
+firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits
+détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des
+têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés;
+deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de
+la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut
+mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de
+Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.</p>
+
+<p>La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief
+très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de
+canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits
+de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette
+défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port;
+il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua
+vainement.</p>
+
+<p>Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San
+Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant
+immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente
+rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons
+et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être
+occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien
+préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi
+que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi,
+maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il
+l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries
+sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications,
+il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de
+bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda
+Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener
+à aucun résultat.</p>
+
+<p>Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait
+dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient
+disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications
+incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt
+rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés
+pour délivrer Lauriston.</p>
+
+<p>L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de
+partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en
+armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à
+mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du
+camp d'Utrecht.</p>
+
+<p>Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en
+route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à
+Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que
+l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége
+de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir
+rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux
+régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines
+de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la
+prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son
+entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de
+nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer
+la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération.
+Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles
+étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de
+la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui
+le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine
+de rochers qui forme le plateau de San Sergio.</p>
+
+<p>Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et
+lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux
+Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi
+n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant
+n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens
+étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent
+dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille
+quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais.
+C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait
+avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les
+Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant
+sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la
+hauteur qui domine Raguse.</p>
+
+<p>On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne
+pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un
+général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans
+avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et
+cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et
+vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut
+débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.</p>
+
+<p>Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions
+qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des
+uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un
+piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but
+de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en
+personne fut presque nécessaire pour le convaincre.</p>
+
+<p>Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes
+de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par
+un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et
+cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le
+moins attaquable de la fortification.</p>
+
+<p>On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si
+marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et
+aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de
+prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général
+Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.</p>
+
+<p>«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier
+officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant
+trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit,
+l'appelaient le portier de l'Empereur.</p>
+
+<p>Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor,
+j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments
+en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le
+Frioul.</p>
+
+<p>Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les
+fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît
+déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797,
+et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans
+l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du
+traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable
+qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général
+Bonaparte, à Milan.</p>
+
+<p>Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever
+des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en
+chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du
+souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement
+par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il
+porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont
+il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer
+ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta
+quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.</p>
+
+<p>J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante
+personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon
+séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors
+M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins
+et de compter mes visites avec lui.</p>
+<br><hr>
+<a name="c9" id="c9"></a>
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+
+<p class="mid">RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME</p>
+<hr class="short"><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Braun, le 8 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le général Marmont, que vous preniez le
+commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'armée
+de la manière la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous
+ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera
+nécessaire à votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez
+les dispositions nécessaires pour refaire vos troupes et les mettre le
+plus promptement possible en état de faire la guerre. Envoyez-moi le
+plus tôt que vous pourrez l'état des cantonnements que vous aurez
+choisis.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 14 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur désire, monsieur le général Marmont, que votre
+correspondance avec moi soit plus détaillée; que vous me fassiez
+connaître le rapport de tous vos espions; car il est de la dernière
+importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous
+occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connaître de la position et des
+mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Correspondez avec le maréchal Ney et avec le maréchal Masséna.</p>
+
+<p>«Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre
+promptement en état de rentrer en campagne; car, de vous à moi, il est
+probable que nous reprendrons incessamment les hostilités.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 16 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, général, me charge de vous demander où est le dépôt des
+deux cents caissons que vous lui avez écrit avoir dans votre
+commandement.</p>
+
+<p>«Sa Majesté désire que vous rédigiez un mémoire sur la citadelle de
+Grätz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau,
+des bâtiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger
+les dépôts, y établir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour
+les munitions, enfin des emplacements pour y déposer les bagages d'un
+corps d'armée de trente à quarante mille hommes? Combien il faudrait
+d'hommes pour la défendre?</p>
+
+<p>«Si la citadelle de Grätz peut remplir l'objet dont je viens de vous
+parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et même y
+mettre un hôpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de
+guerre que nous faisons, les hôpitaux de maladies graves ne peuvent sans
+inconvénient être placés de manière à les laisser prendre à l'ennemi.</p>
+
+<p>«Vous vous êtes déjà trouvé dans le cas, général, où cette citadelle
+pouvait être utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur
+Vienne en manoeuvrant de manière à ce que le prince Charles ne pût s'y
+porter avant vous.</p>
+
+<p>«Faites connaître si la citadelle de Grätz, sous les rapports dont il
+est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail,
+servir à garder les magasins et les bagages d'un corps d'armée de trente
+à quarante mille hommes pendant huit à dix jours, étant défendue par
+trois ou quatre cents hommes, temps nécessaire pour que l'armée qui
+agirait pût venir prendre sa position.</p>
+
+<p>«L'Empereur désire encore que vous fassiez reconnaître et prendre tous
+les renseignements pour avoir l'itinéraire bien exact de la route que
+devrait suivre une armée de trente à quarante mille hommes pour se
+rendre de Grätz à Pesth. Vous devez faire connaître l'étendue, la nature
+de la route, les défilés, les ravins, enfin la position que pourrait
+prendre l'armée. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce
+travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 18 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, général, que je viens de donner l'ordre au général
+Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre à
+Neustadt et rentrer dans le corps d'armée que vous commandez.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur, général, est que vous teniez une division à
+Bruck, de manière à vous porter le plus rapidement possible à Neustadt
+au secours du général Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas où il
+y aurait lieu.</p>
+
+<p>«Je donne l'ordre à M. le maréchal Masséna d'envoyer une division de
+dragons à Marbourg et une division de cuirassiers à Cilli. L'intention
+de l'Empereur est que vous preniez les mesures nécessaires pour leur
+nourriture. Vous en préviendrez M. le maréchal Masséna.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Vous devez garder la frontière d'armistice depuis Neustadt
+jusqu'à Neubourg.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 28 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«Vous avez vu par ma lettre d'hier, général, que la paix est signée.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions françaises,
+vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en
+attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majesté
+ordonne que vous occupiez le comté de Grätz, Trieste et la Carniole,
+jusqu'à ce que la division française qui doit occuper la Dalmatie et
+l'Istrie en soit en possession.</p>
+
+<p>«Par le traité de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la
+Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de
+suite, ce serait d'occuper Grätz, Trieste et la Carniole avec beaucoup
+de troupes pendant le mois que nous avons pour évacuer cette partie, et
+en disant aux Autrichiens que nous évacuerions sur-le-champ ces pays,
+qui leur tiennent tant à coeur, parce que cela gêne leur commerce, au
+moment où eux-mêmes évacueraient la Dalmatie et l'Istrie.</p>
+
+<p>«Je joins ici les articles du traité de paix qui concernent l'évacuation
+respective des pays qu'on doit rendre.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Schoenbrunn, le 31 décembre 1805.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, général, a donné des ordres directs au général Songis pour
+évacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova.</p>
+
+<p>«Il paraît que vous vous trouvez contrarié par le départ de l'artillerie
+batave.</p>
+
+<p>«Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement
+nécessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied,
+gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la République batave.</p>
+
+<p>«Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux
+que vous pourrez avoir par réquisition pour faire sortir le plus tôt
+possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoyés par le général
+Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras à leur
+égard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus
+de temps, je n'ai point encore fait l'échange des ratifications: il
+n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours
+pour évacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement
+sans un ordre de moi.</p>
+
+<p>«C'est dans la Carinthie et à Trieste que je vous laisserai, jusqu'au
+moment où les Autrichiens nous auront cédé la Dalmatie et l'Istrie: vous
+recevrez une instruction à cet égard demain ou après.</p>
+
+<p>«Il résulte du traité que les troupes françaises doivent évacuer la
+Styrie dix jours après l'échange des ratifications, et que nous devons
+évacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie
+occupée par vos troupes ou par celles du maréchal Masséna; et le
+maréchal Masséna n'aura sûrement pas fait évacuer Trieste que ses
+troupes n'aient été relevées par les vôtres. Écrivez-lui à cet égard.</p>
+
+<p>«Ma précédente lettre n'était pas claire, n'ayant pas encore vu le
+traité; mais celle-ci vous met au fait.</p>
+
+<p>«En résumé, quand vous aurez reçu l'ordre d'évacuer toute la Styrie,
+vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie
+que nous occupons, et surtout à Trieste, afin de gêner tellement les
+Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de
+l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je
+consentirai à évacuer la Carniole et la Carinthie du même jour où ils
+céderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question
+de faire promptement traverser la Styrie à l'artillerie que vous envoie
+le général Songis.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Lintz, le 26 janvier 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois, général, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18
+janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plénipotentiaires
+ont mis à me faire connaître que l'intention de l'empereur d'Allemagne
+serait de rendre la Dalmatie plus tôt si nous évacuons la Haute-Autriche
+rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de
+nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 février, si nous évacuons à
+cette époque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie
+de la note ci-jointe, ma réponse; si les plénipotentiaires approuvent
+quelque chose, vous en serez prévenu par le général Andréossi.</p>
+
+<p>«Le général Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession
+de la Dalmatie, vous n'aurez rien à faire à cet égard.</p>
+
+<p>«Je vous recommande, général, de correspondre journellement avec moi
+par la poste, et, quand vous le jugerez nécessaire, par des officiers.
+Mon quartier général sera à Munich le 1er février.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Lintz, le 28 janvier 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Général, je vous autorise, dans le cas où les Autrichiens auraient
+remis à l'armée française, le 10 février, l'Istrie, la Dalmatie, les
+bouches de Cattaro, les îles vénitiennes et toutes les villes et forts
+qu'elles renferment, à évacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous
+occupez des États de l'empereur d'Allemagne, c'est-à-dire à commencer
+votre mouvement le jour où vous apprendrez officiellement, par les
+commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie,
+la Dalmatie, les îles vénitiennes, les places et forts qu'elles
+renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie
+avec vos deux divisions françaises, et vous prendrez possession du
+Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de
+votre marche et des positions que vous occuperez.</p>
+
+<p>«Si cela a lieu, je présume que vous pourriez partir vers le 10
+février.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Vérone, le 30 janvier 1806.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu, monsieur le général, votre lettre du 26 janvier. Le général
+Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le général
+Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable
+que vous ne tarderez pas à faire votre mouvement sur l'Italie; cependant
+je présume que vous attendrez peut-être l'avis du général Lauriston à
+cet effet. Quant à l'officier que vous me recommandez, je lui porte
+depuis longtemps des sentiments d'amitié; ainsi je compte l'employer au
+service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrivée, ne
+pouvant dans le moment même lui donner une place.</p>
+
+<p>«Je vous renouvelle, monsieur le général, l'assurance de mes sentiments
+distingués.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Munich, le 5 février 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je ne vois point d'inconvénient, général, à ce que, du moment où vous
+serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majesté, le
+général Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de
+la Dalmatie, vous évacuiez Trieste, le comté de Goritz et toute la
+partie des États de l'empereur d'Allemagne où vous avez des troupes,
+pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mandé, vous aurez
+soin d'avoir une avant-garde à Monfalcone et d'occuper Udine, afin de
+faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie.</p>
+
+<p>«J'aurais désiré que vous eussiez joint au travail que vous m'avez
+envoyé pour la Légion d'honneur les pièces à l'appui, c'est-à-dire les
+demandes faites par les corps, ces états devant être annexés au travail
+général.»</p>
+
+<p>«<i>P.S.</i> Du moment que vous serez dans le pays vénitien, vous devrez
+rendre compte des ordres que vous recevrez de moi à Son Altesse le
+prince Eugène Napoléon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone
+et Udine.</p>
+
+<p>«J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majesté se portait bien.</p>
+
+<p>«J'évacuerai successivement les États d'Autriche, aux termes fixés par
+le traité: du reste, rien de nouveau.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Munich, le 10 février 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je ne puis qu'approuver, général, toutes les mesures que vous avez
+prises pour hâter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que
+vous avez fait à cet égard est conforme aux intentions de l'Empereur:
+vous devez être dans ce moment dans le Frioul vénitien, en occupant
+Udine et Monfalcone.</p>
+
+<p>«J'ai fait connaître à l'Empereur le désir que vous avez d'être employé
+d'une manière active, et de trouver les occasions de déployer et votre
+zèle et vos talents; mais, général, toutes les dispositions de Sa
+Majesté tiennent tellement à la marche politique des affaires, qu'on ne
+peut rien prévoir, et c'est quand l'occasion se présente à l'Empereur,
+et au moment où on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus
+éclatantes de sa confiance.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Milan, le 26 février 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, monsieur le général Marmont, que Sa Majesté, par sa
+lettre du 11 février, me prévient que vous faites partie de l'armée
+d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier général doit
+être à Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoyé cadre
+avec les intentions de l'Empereur, qui tient également à conserver à
+Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa
+Majesté est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier,
+ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou
+villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession
+avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait même nécessaire
+d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie;
+seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie
+partout, d'après les ordres de Sa Majesté, qui tient tellement à cette
+occupation et conservation de cette limite, dans toute son intégrité,
+qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'exécution stricte de
+ses ordres à cet égard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est
+l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des réclamations, vous
+tiendrez ferme; vous pouvez répondre que c'est par ordre de Sa Majesté,
+qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>«Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron
+Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des
+dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte
+sur-le-champ à Sa Majesté, qui exige une réponse prompte à cet égard.</p>
+
+<p>«Dans le cas où vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer
+l'Isonzo à quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet
+des détachements pour les différentes villes ou villages autrichiens sur
+la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres à mon aide de camp
+pour faire exécuter les vôtres à ce sujet par le 15e régiment de
+chasseurs, qui est à Udine.</p>
+
+<p>«Je vous serais obligé de m'envoyer l'état exact des possessions
+autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE GÉNÉRAL MOLITOR À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Macarsca, le 8 mars 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Les Autrichiens m'ont cédé la majeure partie des places et ports de la
+Dalmatie dans le désarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont
+évacué leurs munitions, mais même les munitions ex-vénitiennes, qui, aux
+termes du traité de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui
+pourra vous surprendre davantage, c'est qu'après avoir vaincu des
+difficultés dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes
+troupes en Albanie, et être parvenu aux frontières de Raguse, les
+troupes autrichiennes, l'élite du régiment de Thurn, sans avoir été
+attaquées, sans avoir manqué de vivres, sans avoir été inquiétées par
+les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient à bras ouverts),
+sans avoir tiré un coup de fusil enfin, ont reçu l'ordre de céder et ont
+cédé le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de
+Cattaro, dont la principale était en état de soutenir un siége avec
+moins de troupes qu'elle n'en contenait.</p>
+
+<p>«Le prince Eugène m'ayant interdit de commencer aucune hostilité, je
+m'empresse de rendre compte à Son Altesse de toutes ces circonstances;
+elles vous confirmeront sans doute, mon général, dans la nécessité de
+garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en
+votre pouvoir.</p>
+
+<p>«Veuillez bien agréer l'assurance de la très-haute considération avec
+laquelle j'ai l'honneur d'être,» etc.</p><br>
+
+<p class="mid">EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR<br>
+ À S. A. I. LE VICE-ROI.</p>
+
+<p class="rig"> «13 mars 1806.</p><br><br>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>«Écrivez à Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova
+jusqu'à Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localités que j'ai
+cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du
+moment qu'on sort de Goritz et qu'on a monté la vallée de l'isonzo, il
+devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de
+voitures. Ainsi, dans toute la vallée de l'Isonzo, on ne peut arriver à
+Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part
+d'Isonzo, c'est-à-dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est-à-dire
+par Palmanova. S'il en était ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le
+chemin d'Udine à Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont
+fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est
+point une place de dépôt. Ce serait une place qui renfermerait tout le
+système défensif à établir dans la vallée; mais, pour cela, il faut des
+localités faites exprès. S'il était impossible de trouver un site qui
+fermât la vallée qui conduit de Caporetto à Cividale, alors un simple
+fort dans une belle position, le plus près possible de la frontière
+ennemie, pourrait suffire. Ce fort, maîtrisant la grande route, gênerait
+toujours d'autant les opérations de l'ennemi, les surveillerait et
+servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placés pour défendre
+le débouché de Caporetto. Il serait nécessaire de reconnaître la Chiusa
+vénitienne, qui se trouve située entre la Ponteba et Osopo.
+Existe-t-elle? est-elle en bon état? Que faut-il faire pour la mettre
+dans le cas de fermer tout à fait la vallée et de servir d'avant-poste
+à Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .»</p><br>
+
+<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Milan, le 18 mars 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, monsieur le colonel général, l'extrait d'une lettre de
+Sa Majesté l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle désire que
+ses ordres soient remplis le plus tôt possible. Il sera nécessaire que
+vous fassiez un mémoire bien détaillé sur l'objet des demandes de Sa
+Majesté, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette,
+conformément à ses ordres.</p>
+
+<p>«Je serais bien aise, monsieur le colonel général, que vous profitiez de
+votre séjour à Udine pour surveiller les travaux qui ont été ordonnés à
+Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport
+sur ces travaux, auxquels Sa Majesté met beaucoup de prix, et je
+trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur
+ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
+sainte garde.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Munich, le 17 avril 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je profite, général, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour
+envoyer à votre corps d'armée pour faire exécuter un ordre de l'Empereur
+que lui transmet le ministre du Trésor public, ainsi que vous la verrez
+par la lettre ci-incluse.</p>
+
+<p>«Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter à
+m'écrire toutes les semaines par la poste, par Vérone et Trente, et à me
+donner des détails, tant sur votre position que sur votre corps d'armée;
+car vous n'êtes que détaché sous les ordres du vice-roi, et vous faites
+toujours partie de la grande armée. D'ailleurs, mon cher Marmont,
+l'amitié que j'ai pour vous me rend précieuse votre correspondance.</p>
+
+<p>«Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld,
+relativement à nos affaires avec la cour de Vienne. À la fin de sa
+lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fondé.</p>
+
+<p>«Les différents décasteres sont effrayés des rapports qu'ils reçoivent
+sur les propos que les agents autrichiens attribuent à l'état-major du
+général Marmont et aux généraux qui composent son armée. Ces propos
+annoncent la prochaine entrée de nos troupes dans la Carniole. Je ne
+vous fais part,» etc.</p>
+
+<p>«C'est à vous seul, mon cher général, à juger si cela a quelque
+fondement. Nous sommes à la vérité sur nos gardes; je conserve Braunau.
+Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.»</p><br>
+
+<p class="mid">BERTHIER À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Munich, le 22 avril 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Une note que je reçois de M. de la Rochefoucauld, général, m'oblige à
+vous expédier de nouveau un de mes courriers.</p>
+
+<p>«Il me demande: 1° <i>Le général Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la
+partie des États héréditaires autrichiens situés entre l'ancienne
+frontière et la rive droite de l'Isonzo?</i></p>
+
+<p>«2° <i>Les intentions de Sa Majesté Impériale et Royale sont-elles que
+l'on frappe de réquisitions ce pays?</i></p>
+
+<p>«J'ai dû provisoirement répondre que je ne savais pas que vous eussiez
+l'ordre d'occuper les pays appartenant à l'Autriche, sur la rive droite
+de l'Isonzo.</p>
+
+<p>«Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on
+continue à faire des réquisitions sur le territoire autrichien, ce que
+le cabinet de Vienne réclame comme une contravention à l'article 22 du
+traité de paix.</p>
+
+<p>«Je vous prie, général, de me faire connaître les ordres que vous
+pourriez avoir reçus de l'Empereur directement, et qui seraient
+contraires aux dispositions du traité: je vous demanderai également
+quelques détails sur votre position à l'égard du territoire autrichien
+et de la ligne militaire que vous devez occuper conformément au traité.</p>
+
+<p>«Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on
+frappe encore des réquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est
+évidemment contraire au traité. Je vous prie de me donner des
+éclaircissements sur cet objet, afin que je puisse répondre à M. de la
+Rochefoucauld.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Varèze, le 2 juillet 1806.</p><br>
+
+<p>«Vous aurez sans doute été prévenu que le général Lauriston, attaqué par
+des forces supérieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le
+général Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie
+par mer le 60e régiment. En conséquence, vous voudrez bien envoyer en
+Istrie le 18e régiment d'infanterie légère, en gardant son dépôt et les
+hommes qui ne sont point à l'école de bataillon à Pardenone, où se
+trouve en ce moment le régiment. Aussitôt que les événements deviendront
+plus tranquilles de ce côté, ce régiment vous rentrera probablement.</p>
+
+<p>«Je rends compte du présent ordre à Sa Majesté.</p>
+
+<p>«Sur ce, monsieur le colonel général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
+sainte garde.»</p><br>
+
+<p class="mid">LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.</p>
+
+<p class="rig"> «Monza, le 12 juillet 1806.</p><br><br>
+
+<p>«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, avec une
+lettre de Sa Majesté, la copie d'un décret qui vous nomme général en
+chef de l'armée de Dalmatie. L'intention de Sa Majesté est que vous
+partiez vingt-quatre heures après la réception de sa lettre. Votre
+premier soin sera de dégager le général Lauriston. Vous vous ferez
+suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e régiment d'infanterie
+légère, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre
+régiment. Je dis <i>si vous le jugez convenable</i>, car vous allez avoir à
+Zara le 60e régiment, qui est porté à trois bataillons, mais qui,
+d'après les ordres de Sa Majesté, doit être réduit à deux bataillons de
+guerre, et les troisième et quatrième bataillons doivent être renvoyés
+en Istrie. Le troisième bataillon de dépôt du 18e régiment d'infanterie
+légère reviendra dans le Frioul. Vous emmènerez avec vous votre chef
+d'état-major, votre général d'artillerie, votre commissaire ordonnateur
+en chef. Il y a en Dalmatie un général du génie, mais vous ferez bien
+d'emmener le colonel qui commande en ce moment le génie du deuxième
+corps sous vos ordres, et deux officiers du génie. Vous pourrez emmener,
+si vous le jugez nécessaire, deux officiers supérieurs d'artillerie et
+quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de
+canonniers au grand complet et six ou huit pièces de campagne. Je vous
+engage à les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six
+lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous
+emmènerez vos différents chefs de service, et surtout ce qui concerne
+les hôpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous
+emmènerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme;
+le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majesté désire que vous
+pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus
+de ce que le général Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de
+guerre du 60e régiment, deux bataillons de guerre du 18e léger, un des
+chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en
+marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons.
+Cependant l'intention bien formelle de Sa Majesté est que, lors de votre
+arrivée à Zara, si vous apprenez que Raguse a été dégagé par le général
+Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous
+verrez, d'après la copie des instructions que vous enverra l'état-major
+général, et que j'avais donnée par ordre de l'Empereur, que les deux
+bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destinés pour le
+corps d'armée du général Lauriston. Sa Majesté ne me dit pas que vous
+devez emmener des généraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en
+Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un général de division
+ou un général de brigade, suivant que vous le jugerez convenable.</p>
+
+<p>«Sa Majesté ayant nommé le général Lauriston gouverneur de l'Albanie et
+de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernière lettre, il continue
+à ne pas faire partie de l'armée de Dalmatie. Cependant, pour le bien du
+service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble.</p>
+
+<p>«Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre départ, par votre chef
+d'état-major, l'état de situation bien détaillé du corps d'armée que
+vous laissez dans le Frioul.</p>
+
+<p>«Le chef d'état-major général vous adressera la situation des troupes en
+Dalmatie.»</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p class="mid"><a href="#l4">LIVRE QUATRIÈME.--1799-1800.</a></p>
+
+<p>Expédition de Syrie.--Conférence avec le général Menou.--Alexandrie
+fortifiée.--Flottille envoyée au corps expéditionnaire en
+Syrie--Conséquences de l'insuccès à Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>Les pestiférés et les prisonniers.--Insurrection dans la province de
+Bahiré.--Flotte turque à Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte à
+Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet).</p>
+
+<p>Le général en chef prend la résolution de rentrer en France.--Son
+départ.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Débarquement à
+Fréjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend à Paris (octobre 1799).</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c4">CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIÈME.</a></p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Gaza.</p>
+
+<p>Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Jaffa.</p>
+
+<p> -- -- de Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p>Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p> -- -- d'Alexandrie.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#l5">LIVRE CINQUIÈME.--1799-1800.</a></p>
+
+<p>Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures
+administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Réunion de l'armée de
+réserve à Dijon.--Situation des armées française et autrichienne.</p>
+
+<p>Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficultés
+immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les troupes françaises sur
+les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin
+1800).--Charge de Kellermann.</p>
+
+<p>Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
+Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
+Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).</p>
+
+<p class="mid"><a href="#l6">LIVRE SIXIÈME.--1800-1804.</a></p>
+
+<p>Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune
+remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en
+Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26
+décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre
+1800).--Entrée à Vérone.</p>
+
+<p>Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au
+général en chef.--Le colonel Sébastiani.--Démolition des places
+fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.</p>
+
+<p>Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique
+(1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont
+inspecteur général d'artillerie.--Message du roi
+d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les
+côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.</p>
+
+<p>Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans
+le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le
+général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#l7">LIVRE SEPTIÈME.--1804-1805.</a></p>
+
+<p>Le général Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection
+générale.--Établissement du camp.--Conditions
+locales.--Pichegru.--Érection de l'Empire.--Nomination des
+maréchaux.--Pourquoi est-il maréchal?</p>
+
+<p>Retour au camp.--Facilités.--Choix de l'emplacement.--État
+sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
+d'étrangers.--Députation des magistrats
+d'Amsterdam.--Fêtes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'armée.</p>
+
+<p>Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand à
+faire.--Joseph Bonaparte.--Le <i>vilain</i> titre de roi.--Affaire des
+marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il
+est remplacé par le grand pensionnaire.</p>
+
+<p>Visite des provinces.--État physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
+conservation.--Leur forme.--Visite dans l'île de Valcheren et de
+Gorée.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activité des
+habitants contre leurs ravages.--Remèdes indiqués.</p>
+
+<p>Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa levée.--Préparatifs
+d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'armée débarque.--Elle
+est dirigée sur le Rhin.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c7">CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIÈME.</a></p>
+
+<p>Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Paris.</p>
+
+<p>Le grand chancelier de la Légion d'honneur à Marmont, de Paris.</p>
+
+<p>L'ambassadeur de Sémonville à Marmont, de la Haye.</p>
+
+<p>Le ministre de la guerre à Marmont, de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Paris.</p>
+
+<p>M. de Sémonville à Marmont, de la Haye.</p>
+
+<p> -- -- de la Haye.</p>
+
+<p> -- -- de la Haye.</p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Boulogne.</p>
+
+<p> -- -- de Boulogne.</p>
+
+<p> -- -- de Boulogne.</p>
+
+<p> -- -- de Boulogne.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#l8">LIVRE HUITIÈME.--1805.</a></p>
+
+<p>L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'électeur de
+Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'armée
+autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le caractère.--Disposition
+de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et
+Murat--Ney au pont de Gunzbourg.</p>
+
+<p>L'Empereur à Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi
+cerné.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les
+nouvelles fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et
+étrangères.--L'armée sur l'Inn.</p>
+
+<p>Marmont dirigé sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'armée sur la
+rive gauche du Danube, à Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à
+Dürrenstein.--Marmont à Leoben à la rencontre de l'armée de l'archiduc
+Charles.--Bataille de Caldiero: Masséna contre l'archiduc.</p>
+
+<p>Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine
+Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de
+l'archiduc Charles.</p>
+
+<p>Marmont prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de
+l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et
+le pont du Thabor: Lannes et Murat.</p>
+
+<p>La surprise du pont décide la direction de la campagne.--Bataille
+d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne.
+L'armistice.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c8">CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIÈME.</a></p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Paris.</p>
+
+<p> -- -- de Strasbourg.</p>
+
+<p> -- -- d'Ettlingen.</p>
+
+<p> -- -- de Donauwert.</p>
+
+<p> -- -- de Donauwert.</p>
+
+<p> -- -- d'Augsbourg.</p>
+
+<p> -- -- d'Oberfullen.</p>
+
+<p> -- -- de Munich.</p>
+
+<p> -- -- de Braunau.</p>
+
+<p> -- -- de Laynbach.</p>
+
+<p> -- -- de Lintz.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#l9">LIVRE NEUVIÈME.--1805-1806.</a></p>
+
+<p>Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le fort de
+Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Conséquences
+de la violation du territoire prussien: détails.--Grätz.--Ordre
+d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes.</p>
+
+<p>Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les
+enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps
+d'armée de Marmont à Monfalcone et à Sacile.</p>
+
+<p>Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière italienne
+contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à Caporetto, à
+Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à Milan.</p>
+
+<p>Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacité
+des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il
+prend possession de Raguse.--Le Monténégro: son organisation.</p>
+
+<p>Le système constitutionnel se soulève contre Lauriston.--Description de
+la place de Raguse.--Lauriston assiégé.--Molitor et Marmont viennent à
+son secours.--Étonnement de Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à
+la porte.</p>
+
+<p>Le général Thiars; anecdote.--Dandolo à Zara: son importance
+affectée.--Fêtes et visites à madame Dandolo.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c9">CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIÈME.</a></p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Braun.</p>
+
+<p> -- -- de Schoenbrunn.</p>
+
+<p> -- -- de Schoenbrunn.</p>
+
+<p> -- -- de Schoenbrunn.</p>
+
+<p> -- -- de Schoenbrunn.</p>
+
+<p> -- -- de Schoenbrunn.</p>
+
+<p> -- -- de Lintz.</p>
+
+<p> -- -- de Lintz.</p>
+
+<p>Le prince Eugène à Marmont, de Vérone.</p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Munich.</p>
+
+<p> -- -- de Munich.</p>
+
+<p>Le prince Eugène à Marmont, de Milan.</p>
+
+<p>Le général Molitor à Marmont, de Macarsa.</p>
+
+<p>Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur à S. A. I. le vice-roi.</p>
+
+<p>Le prince Eugène à Marmont, de Milan.</p>
+
+<p>Berthier à Marmont, de Munich.</p>
+
+<p> -- -- de Munich.</p>
+
+<p>Le prince Eugène à Marmont, de Varèze.</p>
+
+<p> -- -- de Monza.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse, (2/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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