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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:35:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Mithridate, by Jean Racine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mithridate
+
+Author: Jean Racine
+
+Release Date: December 25, 2008 [EBook #27625]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MITHRIDATE ***
+
+
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+
+Produced by Daniel Fromont
+
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+
+[Transcriber's note: Jean Racine (1639-1699), _Mithridate_ (1673)
+Le texte est en français moderne.]
+
+
+
+
+MITHRIDATE
+
+Tragédie
+
+1673
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+MITHRIDATE, roi de Pont, et de quantité d'autres royaumes.
+
+MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.
+
+PHARNACE et XIPHARÈS, fils de Mithridate, mais de différentes mères.
+
+ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de la place de Nymphée.
+
+PHOEDIME, confidente de Monime.
+
+ARCAS, domestique de Mithridate.
+
+GARDES.
+
+
+La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, dans la
+Taurique Chersonèse.
+
+
+PRÉFACE
+
+Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate. Sa vie et sa
+mort font une partie considérable de l'histoire romaine. Et sans
+compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules
+défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands
+capitaines de la République: c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus et
+de Pompée. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes
+auteurs. Car, excepté quelque événement que j'ai un peu rapproché par
+le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que
+j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a
+guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé
+place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en
+jour les moeurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine
+violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa
+dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et
+qui a tant de fois coûté la vie à ses maîtresses. La seule chose qui
+pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je
+lui fais prendre de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni
+une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le
+plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous
+les historiens ont ait ce que je fais dire ici à Mithridate.
+Florus, Plutarque et Dion Cassius nomment les pays par où il devait
+passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail. Et après avoir
+marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver
+dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace
+se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats,
+effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir
+d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat.
+Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma
+tragédie. J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet. Je m'en
+suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de
+ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien
+mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Et les plus belles
+scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer de
+l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers la
+fin.
+
+Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate:
+" Cet homme était véritablement né pour entreprendre de grandes choses.
+Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne
+croyait rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et mesurait
+ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état
+de ses affaires. Bien résolu, si son entreprise ne réussissait point,
+de faire une fin digne d'un grand roi, et de s'ensevelir lui-même sous
+les ruines de son Empire, plutôt que de vivre dans l'obscurité et dans
+la bassesse."
+
+J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il paraît
+que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée
+le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le
+malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné
+l'idée de Monime; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite
+que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le
+lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a
+traduites. Car elles ont une grâce dans le vieux style de ce
+traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langue
+moderne
+
+Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pource que quelques
+sollicitations que luy sceust faire le Roy en estant amoureux, jamais
+ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust
+accord de mariage passé entre-eux, et qu'il luy eust envoyé le diadème
+ou bandeau royal, et appellée royne. La pauvre dame, depuis que ce roy
+l'eût espousée, avoit vécu en grande déplaisance, ne faisant
+continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son
+corps, laquelle au lieu d'un mary luy avoit donne un maistre, et au
+lieu de compagnie conjugale, et que doit avoir une dame d'honneur, luy
+avoit baillé une garde et garnison d 'hommes barbares qui la tenoient
+comme prisonnière loin du doux païs de la Grèce, en lieu où elle
+n'avoit qu'un songe et une ombre de biens, et au contraire avoit
+réellement perdu les véritables, dont elle jouissoit au païs de sa
+naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait
+commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha
+d'alentour de la teste son bandeau royal, et se le nouant alentour du
+col s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit
+incontinent. Et lors elle se prit à dire: "Ô maudit et malheureux
+tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service?" En disant
+ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la
+gorge à l'eunuque.
+
+Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommait
+Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où
+étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans
+les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que
+Mithridate fit mourir ce jeune prince, pour se venger de la perfidie de
+sa mère.
+
+Je ne dis rien de Pharnace. Car qui ne sait pas que ce fut lui qui
+souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes, et qui força
+ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers
+du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce
+même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué
+ensuite dans une autre bataille.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+XIPHARÈS, ARBATE
+
+XIPHARÈS
+
+On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport:
+Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
+Les Romains, vers l'Euphrate, ont attaqué mon père,
+Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.
+Après un long combat, tout son camp dispersé
+Dans la foule des morts en fuyant l'a laissé,
+Et j'ai su qu'un soldat dans les mains de Pompée
+Avec son diadème a remis son épée.
+Ainsi ce roi qui seul a durant quarante ans
+Lassé tout ce que Rome eut de chefs importants,
+Et qui dans l'Orient balançant la fortune,
+Vengeait de tous les rois la querelle commune,
+Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas,
+Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas.
+
+ARBATE
+
+Vous, Seigneur! Quoi? l'ardeur de régner en sa place
+Rend déjà Xipharès ennemi de Pharnace?
+
+XIPHARÈS
+
+Non, je ne prétends point, cher Arbate, à ce prix
+D'un malheureux Empire acheter le débris.
+Je sais en lui des ans respecter l'avantage;
+Et content des États marqués pour mon partage,
+Je verrai sans regret tomber entre ses mains
+Tout ce que lui promet l'amitié des Romains.
+
+ARBATE
+
+L'amitié des Romains? Le fils de Mithridate,
+Seigneur! Est-il bien vrai?
+
+XIPHARÈS
+
+N'en doute point, Arbate.
+Pharnace, dès longtemps tout Romain dans le coeur,
+Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.
+Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,
+Je conserve aux Romains une haine immortelle.
+Cependant et ma haine et ses prétentions
+Sont les moindres sujets de nos divisions.
+
+ARBATE
+
+Et quel autre intérêt contre lui vous anime?
+
+XIPHARÈS
+
+Je m'en vais t'étonner. Cette belle Monime,
+Qui du Roi notre père attira tous les voeux,
+Dont Pharnace, après lui, se déclare amoureux...
+
+ARBATE
+
+Hé bien, Seigneur?
+
+XIPHARÈS
+
+Je l'aime, et ne veux plus m'en taire
+Puisque enfin pour rival je n'ai plus que mon frère.
+Tu ne t'attendais pas sans doute à ce discours;
+Mais ce n'est point, Arbate, un secret de deux jours.
+Cet amour s'est longtemps accru dans le silence.
+Que n'en puis-je à tes yeux marquer la violence,
+Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis?
+Mais en l'état funeste où nous sommes réduits,
+Ce n'est guère le temps d'occuper ma mémoire
+À rappeler le cours d'une amoureuse histoire.
+Qu'il te suffise donc, pour me justifier,
+Que je vis, que j'aimai la Reine le premier;
+Que mon père ignorait jusqu'au nom de Monime,
+Quand je conçus pour elle un amour légitime.
+Il la vit. Mais au lieu d'offrir à ses beautés
+Un hymen, et des voeux dignes d'être écoutés,
+Il crut que sans prétendre une plus haute gloire,
+Elle lui céderait une indigne victoire.
+Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu,
+Et que lassé d'avoir vainement combattu,
+Absent, mais toujours plein de son amour extrême,
+Il lui fit par tes mains porter son diadème.
+Juge de mes douleurs, quand des bruits trop certains
+M'annoncèrent du Roi l'amour et les desseins,
+Quand je sus qu'à son lit Monime réservée
+Avait pris avec toi le chemin de Nymphée.
+Hélas! ce fut encor dans ce temps odieux
+Qu'aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux;
+Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,
+Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,
+Elle trahit mon père, et rendit aux Romains
+La place et les trésors confiés en ses mains.
+Que devins-je au récit du crime de ma mère!
+Je ne regardai plus mon rival dans mon père;
+J'oubliai mon amour par le sien traversé:
+Je n'eus devant les yeux que mon père offensé.
+J'attaquai les Romains; et ma mère éperdue
+Me vit, en reprenant cette place rendue,
+À mille coups mortels contre eux me dévouer,
+Et chercher en mourant à la désavouer.
+L'Euxin, depuis ce temps, fut libre, et l'est encore;
+Et des rives de Pont aux rives du Bosphore,
+Tout reconnut mon père, et ses heureux vaisseaux
+N'eurent plus d'ennemis que les vents et les eaux.
+Je voulais faire plus. Je prétendais, Arbate,
+Moi-même à son secours m'avancer vers l'Euphrate.
+Je fus soudain frappé du bruit de son trépas.
+Au milieu de mes pleurs, je ne le cèle pas,
+Monime, qu'en tes mains mon père avait laissée,
+Avec tous ses attraits revint en ma pensée.
+Que dis-je? en ce malheur je tremblai pour ses jours;
+Je redoutai du Roi les cruelles amours.
+Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
+Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses.
+Je volai vers Nymphée; et mes tristes regards
+Rencontrèrent Pharnace au pied de ses remparts.
+J'en conçus, je l'avoue, un présage funeste.
+Tu nous reçus tous deux, et tu sais tout le reste.
+Pharnace, en ses desseins toujours impétueux,
+Ne dissimula point ses voeux présomptueux. -
+De mon père à la Reine il conta la disgrâce,
+L'assura de sa mort, et s'offrit en sa place.
+Comme il le dit, Arbate, il veut l'exécuter.
+Mais enfin, à mon tour, je prétends éclater.
+Autant que mon amour respecta la puissance
+D'un père à qui je fus dévoué dès l'enfance,
+Autant ce même amour, maintenant révolté,
+De ce nouveau rival brave l'autorité.
+Ou Monime, à ma flamme elle-même contraire,
+Condamnera l'aveu que je prétends lui faire;
+Ou bien, quelques malheurs qu'il en puisse avenir,
+Ce n'est que par ma mort qu'on la peut obtenir.
+Voilà tous les secrets que je voulais t'apprendre.
+C'est à toi de choisir quel parti tu dois prendre,
+Qui des deux te paraît plus digne de ta foi,
+L'esclave des Romains, ou le fils de ton roi.
+Fier de leur amitié, Pharnace croit peut-être
+Commander dans Nymphée, et me parler en maître.
+Mais ici mon pouvoir ne connaît point le sien:
+Le Pont est son partage, et Colchos est le mien;
+Et l'on sait toujours que la Colchide et ses princes
+Ont compté ce Bosphore au rang de leurs provinces.
+
+ARBATE
+
+Commandez-moi, Seigneur. Si j'ai quelque pouvoir,
+Mon choix est déjà fait, je ferai mon devoir.
+Avec le même zèle, avec la même audace
+Que je servais le père et gardais cette place,
+Et contre votre frère, et même contre vous,
+Après la mort du Roi je vous sers contre tous.
+Sans vous, ne sais-je pas que ma mort assurée
+De Pharnace en ces lieux allait suivre l'entrée?
+Sais-je pas que mon sang, par ses mains répandu,
+Eût souillé ce rempart contre lui défendu?
+Assurez-vous du coeur et du choix de la Reine.
+Du reste, ou mon crédit n'est plus qu'une ombre vaine,
+Ou Pharnace, laissant le Bosphore en vos mains,
+Ira jouir ailleurs des bontés des Romains.
+
+XIPHARÈS
+
+Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême!
+Mais on vient. Cours, ami: c'est Monime elle-même.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+MONIME, XIPHARÈS
+
+MONIME
+
+Seigneur, je viens à vous. Car enfin aujourd'hui,
+Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?
+Sans parents, sans amis, désolée et craintive,
+Reine longtemps de nom, mais en effet captive,
+Et veuve maintenant sans avoir eu d'époux,
+Seigneur, de mes malheurs ce sont là les plus doux.
+Je tremble à vous nommer l'ennemi qui m'opprime.
+J'espère toutefois qu'un coeur si magnanime
+Ne sacrifîra point les pleurs des malheureux
+Aux intérêts du sang qui vous unit tous deux.
+Vous devez à ces mots reconnaître Pharnace.
+C'est lui, Seigneur, c'est lui dont la coupable audace
+Veut, la force à la main, m'attacher à son sort
+Par un hymen pour moi plus cruel que la mort.
+Sous quel astre ennemi faut-il que je sois née?
+Au joug d'un autre hymen sans amour destinée,
+À peine je suis libre et goûte quelque paix,
+Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais.
+Peut-être je devrais, plus humble en ma misère,
+Me souvenir du moins que je parle à son frère.
+Mais, soit raison, destin, soit que ma haine en lui
+Confonde les Romains dont il cherche l'appui,
+Jamais hymen formé sous le plus noir auspice
+De l'hymen que je crains n'égala le supplice.
+Et si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir,
+Si je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir,
+Au pied du même autel où je suis attendue,
+Seigneur, vous me verrez, à moi-même rendue,
+Percer ce triste coeur qu'on veut tyranniser,
+Et dont jamais encor je n'ai pu disposer.
+
+XIPHARÈS
+
+Madame, assurez-vous de mon obéissance;
+Vous avez dans ces lieux une entière puissance.
+Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs.
+Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs.
+
+MONIME
+
+Hé! quel nouveau malheur peut affliger Monime,
+Seigneur?
+
+XIPHARÈS
+
+Si vous aimer c'est faire un si grand crime,
+Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'hui;
+Et je suis mille fois plus criminel que lui.
+
+MONIME
+
+Vous!
+
+XIPHARÈS
+
+Mettez ce malheur au rang des plus funestes;
+Attestez, s'il le faut, les puissances célestes
+Contre un sang malheureux, né pour vous tourmenter,
+Père, enfants, animés à vous persécuter.
+Mais avec quelque ennui que vous puissiez apprendre
+Cet amour criminel qui vient de vous surprendre,
+Jamais tous vos malheurs ne sauraient approcher
+Des maux que j'ai soufferts en le voulant cacher.
+Ne croyez point pourtant que semblable à Pharnace,
+Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place.
+Vous voulez être à vous, j'en ai donné ma foi,
+Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi.
+Mais quand je vous aurai pleinement satisfaite,
+En quels lieux avez-vous choisi votre retraite?
+Sera-ce loin, Madame, ou près de mes États?
+Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas?
+Verrez-vous d'un même oeil le crime et l'innocence?
+En fuyant mon rival fuirez-vous ma présence?
+Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits,
+Faudra-t-il me résoudre à ne vous voir jamais?
+
+MONIME
+
+Ah! que m'apprenez-vous?
+
+XIPHARÈS
+
+Hé quoi? belle Monime,
+Si le temps peut donner quelque droit légitime,
+Faut-il vous dire ici que le premier de tous
+Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous,
+Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père,
+N'avaient encor paru qu'aux yeux de votre mère?
+Ah! si par mon devoir forcé de vous quitter,
+Tout mon amour alors ne put pas éclater,
+Ne vous souvient-il plus, sans compter tout le reste,
+Combien je me plaignis de ce devoir funeste?
+Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux,
+Quelle vive douleur attendrit mes adieux?
+Je m'en souviens tout seul. Avouez-le, Madame,
+Je vous rappelle un songe effacé de votre âme.
+Tandis que loin de vous, sans espoir de retour,
+Je nourrissais encor un malheureux amour,
+Contente, et résolue à l'hymen de mon père,
+Tous les malheurs du fils ne vous affligeaient guère.
+
+MONIME
+
+Hélas!
+
+XIPHARÈS
+
+Avez-vous plaint un moment mes ennuis?
+
+MONIME
+
+Prince... n'abusez point de l'état où je suis.
+
+XIPHARÈS
+
+En abuser, ô ciel! Quand je cours vous défendre,
+Sans vous demander rien, sans oser rien prétendre;
+Que vous dirai-je enfin? lorsque je vous promets
+De vous mettre en état de ne me voir jamais.
+
+MONIME
+
+C'est me promettre plus que vous ne sauriez faire.
+
+XIPHARÈS
+
+Quoi? malgré mes serments, vous croyez le contraire?
+Vous croyez qu'abusant de mon autorité,
+Je prétends attenter à votre liberté!
+On vient, Madame, on vient... Expliquez-vous, de grâce.
+Un mot.
+
+MONIME
+
+Défendez-moi des fureurs de Pharnace.
+Pour me faire, Seigneur, consentir à vous voir,
+Vous n'aurez pas besoin d'un injuste pouvoir.
+
+XIPHARÈS
+
+Ah! Madame...
+
+MONIME
+
+Seigneur, vous voyez votre frère.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+MONIME, PHARNACE, XIPHARÈS
+
+PHARNACE
+
+Jusques à quand, Madame, attendrez-vous mon père?
+Des témoins de sa mort viennent à tous moments
+Condamner votre doute et vos retardements.
+Venez, fuyez l'aspect de ce climat sauvage,
+Qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage.
+Un peuple obéissant vous attend à genoux
+Sous un ciel plus heureux et plus digne de vous.
+Le Pont vous reconnaît dès longtemps pour sa reine;
+Vous en portez encor la marque souveraine;
+Et ce bandeau royal fut mis sur votre front
+Comme un gage assuré de l'empire de Pont.
+Maître de cet État que mon père me laisse,
+Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse.
+Mais il faut, croyez-moi, sans attendre plus tard,
+Ainsi que notre hymen presser notre départ.
+Nos intérêts communs et mon coeur le demandent.
+Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux vous attendent.
+Et du pied de l'autel vous y pouvez monter,
+Souveraine des mers qui vous doivent porter.
+
+MONIME
+
+Seigneur, tant de bontés ont lieu de me confondre.
+Mais puisque le temps presse, et qu'il faut vous répondre,
+Puis-je, laissant la feinte et les déguisements,
+Vous découvrir ici mes secrets sentiments?
+
+PHARNACE
+
+Vous pouvez tout.
+
+MONIME
+
+Je crois que je vous suis connue.
+Éphèse est mon pays; mais je suis descendue
+D'aïeux, ou rois, Seigneur, ou héros, qu'autrefois
+Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
+Mithridate me vit. Éphèse, et l'Ionie,
+À son heureux empire était alors unie.
+Il daigna m'envoyer ce gage de sa foi.
+Ce fut pour ma famille une suprême loi:
+Il fallut obéir. Esclave couronnée,
+Je partis pour l'hymen où j'étais destinée.
+Le Roi, qui m'attendait au sein de ses États,
+Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas,
+Et tandis que la guerre occupait son courage,
+M'envoya dans ces lieux éloignés de l'orage.
+J'y vins: j'y suis encor. Mais cependant, Seigneur,
+Mon père paya cher ce dangereux honneur,
+Et les Romains vainqueurs, pour première victime,
+Prirent Philopoemen, le père de Monime.
+Sous ce titre funeste il se vit immoler;
+Et c'est de quoi, Seigneur, j'ai voulu vous parler.
+Quelque juste fureur dont je sois animée,
+Je ne puis point à Rome opposer une armée;
+Inutile témoin de tous ses attentats,
+Je n'ai pour me venger ni sceptre ni soldats;
+Enfin, je n'ai qu'un coeur. Tout ce que je puis faire,
+C'est de garder la foi que je dois à mon père,
+De ne point dans son sang aller tremper mes mains
+En épousant en vous l'allié des Romains.
+
+PHARNACE
+
+Que parlez-vous de Rome et de son alliance?
+Pourquoi tout ce discours et cette défiance?
+Qui vous dit qu'avec eux je prétends m'allier?
+
+MONIME
+
+Mais vous-même, Seigneur, pouvez-vous le nier?
+Comment m'offririez-vous l'entrée et la couronne
+D'un pays que partout leur armée environne,
+Si le traité secret qui vous lie aux Romains
+Ne vous en assurait l'empire et les chemins?
+
+PHARNACE
+
+De mes intentions je pourrais vous instruire,
+Et je sais les raisons que j'aurais à vous dire,
+Si laissant en effet les vains déguisements,
+Vous m'aviez expliqué vos secrets sentiments.
+Mais enfin je commence, après tant de traverses,
+Madame, à rassembler vos excuses diverses;
+Je crois voir l'intérêt que vous voulez celer,
+Et qu'un autre qu'un père ici vous fait parler.
+
+XIPHARÈS
+
+Quel que soit l'intérêt qui fait parler la Reine,
+La réponse, Seigneur, doit-elle être incertaine?
+Et contre les Romains votre ressentiment
+Doit-il pour éclater balancer un moment?
+Quoi! nous aurons d'un père entendu la disgrâce,
+Et lents à le venger, prompts à remplir sa place,
+Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli?
+Il est mort: savons-nous s'il est enseveli?
+Qui sait si dans le temps que votre âme empressée
+Forme d'un doux hymen l'agréable pensée,
+Ce roi, que l'Orient tout plein de ses exploits
+Peut nommer justement le dernier de ses rois,
+Dans ses propres États privé de sépulture,
+Ou couché sans honneur dans une foule obscure,
+N'accuse point le ciel qui le laisse outrager,
+Et des indignes fils qui n'osent le venger?
+Ah! ne languissons plus dans un coin du Bosphore.
+Si dans tout l'univers quelque roi libre encore,
+Parthe, Scythe ou Sarmate, aime sa liberté,
+Voilà nos alliés: marchons de ce côté,
+Vivons ou périssons dignes de Mithridate,
+Et songeons bien plutôt, quelque amour qui nous flatte,
+À défendre du joug et nous et nos États,
+Qu'à contraindre des coeurs qui ne se donnent pas.
+
+PHARNACE
+
+Il sait vos sentiments. Me trompais-je, Madame?
+Voilà cet intérêt si puissant sur votre âme,
+Ce père, ces Romains que vous me reprochez.
+
+XIPHARÈS
+
+J'ignore de son coeur les sentiments cachés;
+Mais je m'y soumettrais sans vouloir rien prétendre,
+Si, comme vous, Seigneur, je croyais les entendre.
+
+PHARNACE
+
+Vous feriez bien; et moi, je fais ce que je doi:
+Votre exemple n'est pas une règle pour moi.
+
+XIPHARÈS
+
+Toutefois en ces lieux je ne connais personne
+Qui ne doive imiter l'exemple que je donne.
+
+PHARNACE
+
+Vous pourriez à Colchos vous expliquer ainsi.
+
+XIPHARÈS
+
+Je le puis à Colchos, et je le puis ici.
+
+PHARNACE
+
+Ici? Vous y pourriez rencontrer votre perte...
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+MONIME, PHARNACE, XIPHARÈS, PHOEDIME
+
+PHOEDIME
+
+Princes, toute h mer est de vaisseaux couverte,
+Et bientôt, démentant le faux bruit de sa mort,
+Mithridate lui-même arrive dans le port.
+
+MONIME
+
+Mithridate!
+
+XIPHARÈS
+
+Mon père!
+
+PHARNACE
+
+Ah! que viens-je d'entendre?
+
+PHOEDIME
+
+Quelques vaisseaux légers sont venus nous l'apprendre:
+C'est lui-même; et déjà, pressé de son devoir,
+Arbate loin du bord l'est allé recevoir.
+
+XIPHARÈS
+
+Qu'avons-nous fait!
+
+MONIME, à Xipharès.
+
+Adieu, Prince. Quelle nouvelle!
+
+SCÈNE V
+
+PHARNACE, XIPHARÈS
+
+PHARNACE
+
+Mithridate revient? Ah! fortune cruelle!
+Ma vie et mon amour tous deux courent hasard,
+Les Romains que j'attends arriveront trop tard.
+
+À Xipharès.
+
+Comment faire? J'entends que votre coeur soupire,
+Et j'ai conçu l'adieu qu'elle vient de vous dire,
+Prince; mais ce discours demande un autre temps:
+Nous avons aujourd'hui des soins plus importants.
+Mithridate revient, peut-être inexorable.
+Plus il est malheureux, plus il est redoutable.
+Le péril est pressant plus que vous rie pensez.
+Nous sommes criminels, et vous le connaissez.
+Rarement l'amitié désarme sa colère;
+Ses propres fils n'ont point de juge plus sévère;
+Et nous l'avons vu même à ses cruels soupçons
+Sacrifier deux fils pour de moindres raisons.
+Craignons pour vous, pour moi, pour la Reine elle-même:
+Je la plains, d'autant plus que Mithridate l'aime.
+Amant avec transport, mais jaloux sans retour,
+Sa haine va toujours plus loin que son amour.
+Ne vous assurez point sur l'amour qu'il vous porte:
+Sa jalouse fureur n'en sera que plus forte.
+Songez-y. Vous avez la faveur des soldats,
+Et j'aurai des secours que je n'explique pas.
+M'en croirez-vous? Courons assurer notre grâce:
+Rendons-nous, vous et moi, maîtres de cette place,
+Et faisons qu'à ses fils il ne puisse dicter
+Que les conditions qu'ils voudront accepter.
+
+XIPHARÈS
+
+Je sais quel est mon crime, et je connais mon père;
+Et j'ai par-dessus vous le crime de ma mère;
+Mais quelque amour encor qui me pût éblouir,
+Quand mon père paraît, je ne sais qu'obéir.
+
+PHARNACE
+
+Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre.
+Vous savez mon secret, j'ai pénétré le vôtre
+Le Roi, toujours fertile en dangereux détours,
+S'armera contre nous de nos moindres discours.
+Vous savez sa coutume, et sous quelles tendresses
+Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses.
+Allons. Puisqu'il le faut, je marche sur vos pas.
+Mais en obéissant ne nous trahissons pas.
+
+
+
+
+ACTE II
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MONIME, PHOEDIME
+
+PHOEDIME
+
+Quoi? vous êtes ici quand Mithridate arrive,
+Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive?
+Que faites-vous, Madame? et quel ressouvenir
+Tout à coup vous arrête, et vous fait revenir?
+N'offenserez-vous point un roi qui vous adore,
+Qui presque votre époux...
+
+MONIME
+
+Il ne l'est pas encore,
+Phoedime; et jusque-là je crois que mon devoir
+Est de l'attendre ici, sans l'aller recevoir.
+
+PHOEDIME
+
+Mais ce n'est point, Madame, un amant ordinaire.
+Songez qu'à ce grand roi promise par un père,
+Vous avez de ses feux un gage solennel,
+Qu'il peut, quand il voudra, confirmer à l'autel.
+Croyez-moi, montrez-vous, venez à sa rencontre.
+
+MONIME
+
+Regarde en quel état tu veux que je me montre.
+Vois ce visage en pleurs; et loin de le chercher,
+Dis-moi plutôt, dis-moi que je m'aille cacher.
+
+PHOEDIME
+
+Que dites-vous? Ô Dieux!
+
+MONIME
+
+Ah! retour qui me tue!
+Malheureuse! Comment paraîtrai-je à sa vue,
+Son diadème au front, et dans le fond du coeur,
+Phoedime... Tu m'entends, et tu vois ma rougeur.
+
+PHOEDIME
+
+Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmes
+Qui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmes?
+Et toujours Xipharès revient vous traverser?
+
+MONIME
+
+Mon malheur est plus grand que tu ne peux penser.
+Xipharès ne s'offrait alors à ma mémoire
+Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire;
+Et je ne savais pas que pour moi plein de feux,
+Xipharès des mortels est le plus amoureux.
+
+PHOEDIME
+
+Il vous aime, Madame! Et ce héros aimable...
+
+MONIME
+
+Est aussi malheureux que je suis misérable.
+Il m'adore, Phoedime; et les mêmes douleurs
+Qui m'affligeaient ici le tourmentaient ailleurs.
+
+PHOEDIME
+
+Sait-il en sa faveur jusqu'où va votre estime?
+Sait-il que vous l'aimez?
+
+MONIME
+
+Il l'ignore, Phoedime.
+Les Dieux m'ont secourue; et mon coeur affermi
+N'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi.
+Hélas! si tu savais, pour garder le silence,
+Combien ce triste coeur s'est fait de violence!
+Quels assauts, quels combats j'ai tantôt soutenus!
+Phoedime, si je puis je ne le verrai plus.
+Malgré tous les efforts que je pourrais me faire,
+Je verrais ses douleurs, je ne pourrais me taire.
+Il viendra, malgré moi, m'arracher cet aveu.
+Mais n'importe, s'il m'aime il en jouira peu;
+Je lui vendrai si cher ce bonheur qu'il ignore,
+Qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il l'ignorât encore.
+
+PHOEDIME
+
+On vient. Que faites-vous, Madame?
+
+MONIME
+
+Je ne puis.
+Je ne paraîtrai point dans le trouble où je suis.
+
+SCÈNE II
+
+MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, ARBATE, GARDES
+
+MITHRIDATE
+
+Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire,
+Votre devoir ici n'a point dû vous conduire,
+Ni vous faire quitter, en de si grands besoins,
+Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins.
+Mais vous avez pour juge un père qui vous aime.
+Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-même;
+Je vous crois innocents, puisque vous le voulez,
+Et je rends grâce au ciel qui nous a rassemblés.
+Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage,
+Je médite un dessein digne de mon courage.
+Vous en serez tantôt instruits plus amplement.
+Allez, et laissez-moi reposer un moment.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+MITHRIDATE, ARBATE
+
+MITHRIDATE
+
+Enfin, après un an, tu me revois, Arbate,
+Non plus comme autrefois cet heureux Mithridate
+Qui de Rome toujours balançant le destin,
+Tenait entre elle et moi l'univers incertain.
+Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage
+D'une nuit qui laissait peu de place au courage.
+Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés,
+Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés,
+Le désordre partout redoublant les alarmes,
+Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,
+Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,
+Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux:
+Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste?
+Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste;
+Et je ne dois la vie, en ce commun effroi,
+Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
+Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase;
+Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase,
+Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés,
+J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.
+Voilà par quels malheurs poussé dans le Bosphore,
+J'y trouve des malheurs qui m'attendaient encore.
+Toujours du même amour tu me vois enflammé:
+Ce coeur nourri de sang, et de guerre affamé,
+Malgré le faix des ans et du sort qui m'opprime,
+Traîne partout l'amour qui l'attache à Monime,
+Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux
+Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
+
+ARBATE
+
+Deux fils, Seigneur?
+
+MITHRIDATE
+
+Écoute. À travers ma colère,
+Je veux bien distinguer Xipharès de son frère.
+Je sais que de tout temps à mes ordres soumis,
+Il hait autant que moi nos communs ennemis;
+Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée,
+Justifier pour lui ma tendresse cachée.
+Je sais même, je sais avec quel désespoir
+À tout autre intérêt préférant son devoir,
+Il courut démentir une mère infidèle,
+Et tira de son crime une gloire nouvelle;
+Et je ne puis encor ni n'oserais penser
+Que ce fils si fidèle ait voulu m'offenser.
+Mais tous deux en ces lieux que pouvaient-ils attendre?
+L'un et l'autre à la Reine ont-ils osé prétendre?
+Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder?
+Moi-même de quel oeil dois-je ici l'aborder?
+Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle,
+Il me faut de leurs coeurs rendre un compte fidèle.
+Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu?
+Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu?
+
+ARBATE
+
+Seigneur, depuis huit jours l'impatient Pharnace
+Aborda le premier au pied de cette place,
+Et de votre trépas autorisant le bruit
+Dans ces murs aussitôt voulut être introduit.
+Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire;
+Et je n'écoutais rien, si le prince son frère,
+Bien moins par ses discours, Seigneur, que par ses pleurs,
+Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.
+
+MITHRIDATE
+
+Enfin que firent-ils?
+
+ARBATE
+
+Pharnace entrait à peine
+Qu'il courut de ses feux entretenir la Reine,
+Et s'offrir d'assurer par un hymen prochain
+Le bandeau qu'elle avait reçu de votre main.
+
+MITHRIDATE
+
+Traître! sans lui donner le loisir de répandre
+Les pleurs que son amour aurait dus à ma cendre!
+Et son frère?
+
+ARBATE
+
+Son frère, au moins jusqu'à ce jour,
+Seigneur, dans ses desseins n'a point marque d'amour,
+Et toujours avec vous son coeur d'intelligence
+N'a semblé respirer que guerre et que vengeance.
+
+MITHRIDATE
+
+Mais encor quel dessein le conduisait ici?
+
+ARBATE
+
+Seigneur, vous en serez tôt ou tard éclairci.
+
+MITHRIDATE
+
+Parle, je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.
+
+ARBATE
+
+Seigneur, jusqu'à ce jour, ce que j'ai pu comprendre,
+Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas,
+Compter cette province au rang de ses États:
+Et sans connaître ici de lois que son courage,
+Il venait par la force appuyer son partage.
+
+MITHRIDATE
+
+Ah! c'est le moindre prix qu'il se doit proposer,
+Si le ciel de mon sort me laisse disposer.
+Oui, je respire, Arbate, et ma joie est extrême.
+Je tremblais, je l'avoue, et pour un fils que j'aime,
+Et pour moi, qui craignais de perdre un tel appui,
+Et d'avoir à combattre un rival tel que lui.
+Que Pharnace m'offense, il offre à ma colère
+Un rival dès longtemps soigneux de me déplaire,
+Qui toujours des Romains admirateur secret,
+Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret.
+Et s'il faut que pour lui Monime prévenue
+Ait pu porter ailleurs une amour qui m'est due,
+Malheur au criminel qui vient me la ravir,
+Et qui m'ose offenser et n'ose me servir!
+L'aime-t-elle?
+
+ARBATE
+
+Seigneur, je vois venir la Reine.
+
+MITHRIDATE
+
+Dieux, qui voyez ici mon amour et ma haine,
+Épargnez mes malheurs, et daignez empêcher
+Que je ne trouve encor ceux que je vais chercher.
+Arbate, c'est assez: qu'on me laisse avec elle.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+MITHRIDATE, MONIME
+
+MITHRIDATE
+
+Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle,
+Et secondant du moins mes plus tendres souhaits,
+Vous rend à mon amour plus belle que jamais.
+Je ne m'attendais pas que de notre hyménée
+Je dusse voir si tard arriver la journée,
+Ni qu'en vous retrouvant, mon funeste retour
+Fît voir mon infortune, et non pas mon amour.
+C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraites
+Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes;
+Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux,
+Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
+C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre.
+Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre,
+Et vous portez, Madame, un gage de ma foi
+Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.
+Allons donc assurer cette foi mutuelle.
+Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle,
+Et sans perdre un moment pour ce noble dessein,
+Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.
+
+MONIME
+
+Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire
+Vous ont cédé sur moi leur souverain empire;
+Et quand vous userez de ce droit tout-puissant,
+Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.
+
+MITHRIDATE
+
+Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,
+Vous n'allez à l'autel que comme une victime;
+Et moi, tyran d'un coeur qui se refuse au mien,
+Même en vous possédant je ne vous devrai rien.
+Ah! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire?
+Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire,
+Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser?
+Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser?
+Ah! pour tenter encor de nouvelles conquêtes,
+Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes,
+Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas,
+Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,
+Errant de mers en mers, et moins roi que pirate,
+Conservant pour tous biens le nom de Mithridate,
+Apprenez que suivi d'un nom si glorieux,
+Partout de l'univers j'attacherais les yeux,
+Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être,
+Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être
+Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé,
+Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
+Vous-même, d'un autre oeil me verriez-vous, Madame,
+Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme?
+Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux,
+N'était-il pas plus noble, et plus digne de vous,
+De joindre à ce devoir votre propre suffrage,
+D'opposer votre estime au destin qui m'outrage,
+Et de me rassurer, en flattant ma douleur,
+Contre la défiance attachée au malheur?
+Hé quoi? n'avez-vous rien, Madame, à me répondre?
+Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre.
+Vous demeurez muette; et loin de me parler,
+Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.
+
+MONIME
+
+Moi, Seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre.
+J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre?
+Et ne suffit-il pas...
+
+MITHRIDATE
+
+Non, ce n'est pas assez.
+Je vous entends ici mieux que vous ne pensez.
+Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie
+Par vos propres discours est trop bien éclaircie.
+Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés,
+Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez.
+Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles.
+Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles,
+Madame, et désormais tout est sourd à mes lois,
+Ou bien vous l'avez vu pour la dernière fois.
+Appelez Xipharès.
+
+MONIME
+
+Ah! que voulez-vous faire?
+Xipharès...
+
+MITHRIDATE
+
+Xipharès n'a point trahi son père.
+Vous vous pressez en vain de le désavouer,
+Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer.
+Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime,
+Si ce fils en effet digne de votre estime
+À quelque amour encore avait pu vous forcer.
+Mais qu'un traître, qui n'est hardi qu'à m'offenser,
+De qui nulle vertu n'accompagne l'audace,
+Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place?
+Qu'il soit aimé, Madame, et que je sois haï?
+
+
+
+SCÈNE V
+
+MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS
+
+MITHRIDATE
+
+Venez, mon fils, venez, votre père est trahi.
+Un fils audacieux insulte à ma ruine,
+Traverse mes desseins, m'outrage, m'assassine,
+Aime la Reine enfin, lui plaît, et me ravit
+Un coeur que son devoir à moi seul asservit.
+Heureux pourtant, heureux que dans cette disgrâce
+Je ne puisse accuser que la main de Pharnace;
+Qu'une mère infidèle, un frère audacieux
+Vous présentent en vain leur exemple odieux!
+Oui, mon fils, c'est vous seul sur qui je me repose,
+Vous seul qu'aux grands desseins que mon coeur se propose
+J'ai choisi dès longtemps pour digne compagnon,
+L'héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom.
+Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée
+Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée.
+D'un voyage important les soins et les apprêts,
+Mes vaisseaux qu'à partir il faut tenir tout prêts,
+Mes soldats dont je veux tenter la complaisance,
+Dans ce même moment demandent ma présence.
+Vous cependant ici veillez pour mon repos.
+D'un rival insolent arrêtez les complots.
+Ne quittez point la Reine, et s'il se peut, vous-même
+Rendez-la moins contraire aux voeux d'un roi qui l'aime.
+Détournez-la mon fils, d'un choix injurieux.
+Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux.
+En un mot, c'est assez éprouver ma faiblesse:
+Qu'elle ne pousse point cette même tendresse,
+Que sais-je? à des fureurs dont mon coeur outragé
+Ne se repentirait qu'après s'être vengé.
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+MONIME, XIPHARÈS
+
+XIPHARÈS
+
+Que dirai-je, Madame? Et comment dois-je entendre
+Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre?
+Serait-il vrai, grands Dieux! que trop aimé de vous,
+Pharnace eût en effet mérité ce courroux?
+Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême?
+
+MONIME
+
+Pharnace? ô ciel! Pharnace? Ah! qu'entends-je moi-même?
+Ce n'est donc pas assez que ce funeste jour
+À tout ce que j'aimais m'arrache sans retour,
+Et que, de mon devoir esclave infortunée,
+À d'éternels ennuis je me voie enchaînée?
+Il faut qu'on joigne encor l'outrage à mes douleurs.
+À l'amour de Pharnace on impute mes pleurs.
+Malgré toute ma haine, on veut qu'il m'ait su plaire.
+Je le pardonne au Roi, qu'aveugle sa colère,
+Et qui de mes secrets ne peut être éclairci.
+Mais vous, Seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi?
+
+XIPHARÈS
+
+Ah! Madame, excusez un amant qui s'égare,
+Qui lui-même, lié par un devoir barbare,
+Se voit prêt de tout perdre, et n'ose se venger.
+Mais des fureurs du Roi que puis-je enfin juger?
+Il se plaint qu'à ses voeux un autre amour s'oppose.
+Quel heureux criminel en peut être la cause?
+Qui? Parlez.
+
+MONIME
+
+Vous cherchez, Prince, à vous tourmenter.
+Plaignez votre malheur sans vouloir l'augmenter.
+
+XIPHARÈS
+
+Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même.
+C'est peu de voir un père épouser ce que j'aime:
+Voir encore un rival honoré de vos pleurs,
+Sans doute c'est pour moi le comble des malheurs;
+Mais dans mon désespoir je cherche à les accroître.
+Madame, par pitié, faites-le-moi connaître.
+Quel est-il, cet amant? Qui dois-je soupçonner?
+
+MONIME
+
+Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer?
+Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte,
+À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte?
+Sous quel appui tantôt mon coeur s'est-il jeté?
+Quel amour ai-je enfin sans colère écouté?
+
+XIPHARÈS
+
+Ô ciel! Quoi? je serais ce bienheureux coupable
+Que vous avez pu voir d'un regard favorable?
+Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler?
+
+MONIME
+
+Oui, Prince, il n'est plus temps de le dissimuler.
+Ma douleur pour se taire a trop de violence.
+Un rigoureux devoir me condamne au silence;
+Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,
+Parler pour la première et la dernière fois.
+Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendresse
+Pour vous depuis longtemps m'afflige et m'intéresse,
+Songez depuis quel jour ces funestes appas
+Firent naître un amour qu'ils ne méritaient pas;
+Rappelez un espoir qui ne vous dura guère,
+Le trouble où vous jeta l'amour de votre père,
+Le tourment de me perdre et de le voir heureux,
+Les rigueurs d'un devoir contraire à tous vos voeux:
+Vous n'en sauriez, Seigneur, retracer la mémoire,
+Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire,
+Et lorsque ce matin j'en écoutais le cours,
+Mon coeur vous répondait tous vos mêmes discours.
+Inutile, ou plutôt funeste sympathie!
+Trop parfaite union par le sort démentie!
+Ah! par quel soin cruel le ciel avait-il joint
+Deux coeurs que l'un pour l'autre il ne destinait point?
+Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire,
+Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire,
+Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel
+Où je vais vous jurer un silence éternel.
+J'entends, vous gémissez. Mais telle est ma misère.
+Je ne suis point à vous, je suis à votre père.
+Dans ce dessein, vous-même, il faut me soutenir,
+Et de mon faible coeur m'aider à vous bannir.
+J'attends du moins, j'attends de votre complaisance
+Que désormais partout vous fuirez ma présence.
+J'en viens de dire assez pour vous persuader
+Que j'ai trop de raisons de vous le commander.
+Mais après ce moment, si ce coeur magnanime
+D'un véritable amour a brûlé pour Monime,
+Je ne reconnais plus la foi de vos discours
+Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.
+
+XIPHARÈS
+
+Quelle marque, grands Dieux, d'un amour déplorable!
+Combien en un moment heureux et misérable!
+De quel comble de gloire et de félicités,
+Dans quel abîme affreux vous me précipitez!
+Quoi! j'aurai pu toucher un coeur comme le vôtre?
+Vous aurez pu m'aimer? et cependant un autre
+Possédera ce coeur dont j'attirais les voeux?
+Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux!
+Vous voulez que je fuie et que je vous évite?
+Et cependant le Roi m'attache à votre suite.
+Que dira-t-il?
+
+MONIME
+
+N'importe, il me faut obéir.
+Inventez des raisons qui puissent l'éblouir.
+D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême:
+Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,
+Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,
+L'amour fait inventer aux vulgaires amants.
+Enfin je me connais, il y va de ma vie.
+De mes faibles efforts ma vertu se défie.
+Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir
+Peut m'arracher du coeur quelque indigne soupir;
+Que je verrai mon âme, en secret déchirée,
+Revoler vers le bien dont elle est séparée.
+Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vous
+De me faire chérir un souvenir si doux,
+Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée
+N'en punisse aussitôt la coupable pensée;
+Que ma main dans mon coeur ne vous aille chercher,
+Pour y laver ma honte, et vous en arracher.
+Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste,
+Je me sens arrêter par un plaisir funeste.
+Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,
+Je cherche à prolonger le péril que je fuis.
+Il faut pourtant, il faut se faire violence,
+Et sans perdre en adieux un reste de constance,
+Je fuis. Souvenez-vous, Prince, de m'éviter,
+Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
+
+XIPHARÈS
+
+Ah! Madame... Elle fuit, et ne veut plus m'entendre.
+Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre?
+On t'aime, on te bannit; toi-même tu vois bien
+Que ton propre devoir s'accorde avec le sien.
+Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.
+Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse,
+Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi,
+Du moins, en expirant, ne la cédons qu'au Roi.
+
+
+
+ACTE III
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS
+
+MITHRIDATE
+
+Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue
+Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.
+À mes nobles projets je vois tout conspirer;
+Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.
+Je fuis, ainsi le veut la fortune ennemie.
+Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie
+Pour croire que longtemps soigneux de me cacher,
+J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher.
+La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces.
+Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces,
+Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé,
+Tenait après son char un vain peuple occupé,
+Et gravant en airain ses frêles avantages,
+De mes États conquis enchaînait les images,
+Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts,
+Ramener la terreur du fond de ses marais,
+Et chassant les Romains de l'Asie étonnée,
+Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.
+D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé
+Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.
+Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
+De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
+Des biens des nations ravisseurs altérés,
+Le bruit de nos trésors les a tous attirés:
+Ils y courent en foule, et jaloux l'un de l'autre
+Désertent leur pays pour inonder le nôtre.
+Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis,
+Ma funeste amitié pèse à tous mes amis:
+Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
+Le grand nom de Pompée assure sa conquête.
+C'est l'effroi de l'Asie. Et loin de l'y chercher,
+C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
+Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être
+Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.
+J'excuse votre erreur; et pour être approuvés,
+De semblables projets veulent être achevés.
+Ne vous figurez point que de cette contrée
+Par d'éternels remparts Rome soit séparée
+Je sais tous les chemins par où je dois passer;
+Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
+Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
+Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
+Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
+Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
+Que du Scythe avec moi l'alliance jurée
+De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée?
+Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats,
+Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.
+Daces, Pannoniens, la fière Germanie,
+Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie.
+Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,
+Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois
+Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce
+Par des ambassadeurs accuser ma paresse.
+Ils savent que sur eux prêt à se déborder,
+Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder;
+Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
+Guider dans l'Italie et suivre mon passage.
+C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin,
+Vous trouverez partout l'horreur du nom romain,
+Et la triste Italie encor toute fumante
+Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.
+Non, Princes, ce n'est point au bout de l'univers
+Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers;
+Et de près inspirant les haines les plus fortes,
+Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.
+Ah! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur
+Spartacus, un esclave, un vil gladiateur,
+S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent,
+De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent
+Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux,
+Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux?
+Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre?
+Vide de légions qui la puissent défendre,
+Tandis que tout s'occupe à me persécuter,
+Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter?
+Marchons, et dans son sein rejetons cette guerre
+Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.
+Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers;
+Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers.
+Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme,
+Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
+Noyons-la dans son sang justement répandu.
+Brûlons ce Capitole où j'étais attendu.
+Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître
+La honte de cent rois, et la mienne peut-être;
+Et la flamme à la main effaçons tous ces noms
+Que Rome y consacrait à d'éternels affronts.
+Voilà l'ambition dont mon âme est saisie.
+Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie,
+J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs.
+Je sais où je lui dois trouver des défenseurs.
+Je veux que d'ennemis partout enveloppée,
+Rome rappelle en vain le secours de Pompée.
+Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,
+Consent de succéder à ma juste fureur.
+Prêt d'unir avec moi sa haine et sa famille,
+Il me demande un fils pour époux à sa fille.
+Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous,
+Pharnace. Allez, soyez ce bienheureux époux.
+Demain, sans différer, je prétends que l'Aurore
+Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.
+Vous que rien n'y retient, partez dès ce moment,
+Et méritez mon choix par votre empressement.
+Achevez cet hymen; et repassant l'Euphrate,
+Faites voir à l'Asie un autre Mithridate.
+Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi,
+Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.
+
+PHARNACE
+
+Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise.
+J'écoute avec transport cette grande entreprise;
+Je l'admire. Et jamais un plus hardi dessein
+Ne mit à des vaincus les armes à la main.
+Surtout j'admire en vous ce coeur infatigable
+Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable.
+Mais si j'ose parler avec sincérité,
+En êtes-vous réduit à cette extrémité?
+Pourquoi tenter si loin des courses inutiles
+Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles,
+Et vouloir affronter des travaux infinis,
+Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis
+Que d'un roi qui naguère, avec quelque apparence,
+De l'aurore au couchant portait son espérance,
+Fondait sur trente États son trône florissant,
+Dont le débris est même un Empire puissant?
+Vous seul, Seigneur, vous seul, après quarante années,
+Pouvez encor lutter contre les destinées
+Implacable ennemi de Rome et du repos,
+Comptez-vous vos soldats pour autant de héros?
+Pensez-vous que ces coeurs, tremblants de leur défaite,
+Fatigués d'une longue et pénible retraite,
+Cherchent avidement sous un ciel étranger
+La mort et le travail, pire que le danger?
+Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie,
+Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie?
+Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieux
+Dans le sein de sa Ville, à l'aspect de ses Dieux?
+Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre.
+Mais ce Parthe, Seigneur, ardent à nous défendre
+Lorsque tout l'univers semblait nous protéger,
+D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger?
+M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune,
+Essuyer l'inconstance au Parthe si commune,
+Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour,
+Exposer votre nom au mépris de sa cour?
+Du moins, s'il faut céder, si contre notre usage
+Il faut d'un suppliant emprunter le visage,
+Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux,
+Sans vous-même implorer des rois moindres que vous,
+Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie?
+Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec joie.
+Rome en votre faveur facile à s'apaiser...
+
+XIPHARÈS
+
+Rome, mon frère, ô ciel! Qu'osez-vous proposer?
+Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie?
+Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?
+Qu'il se fie aux Romains, et subisse des lois
+Dont il a quarante ans défendu tous les rois?
+Continuez, Seigneur. Tout vaincu que vous êtes,
+La guerre, les périls sont vos seules retraites.
+Rome poursuit en vous un ennemi fatal,
+Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.
+Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire,
+N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire,
+Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains
+La donna dans l'Asie à cent mille Romains.
+Toutefois épargnez votre tête sacrée.
+Vous-même n'allez point, de contrée en contrée,
+Montrer aux nations Mithridate détruit,
+Et de votre grand nom diminuer le bruit.
+Votre vengeance est juste, il la faut entreprendre:
+Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre.
+Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins:
+Faites porter ce feu par de plus jeunes mains;
+Et tandis que l'Asie occupera Pharnace,
+De cette autre entreprise honorez mon audace.
+Commandez. Laissez-nous, de votre nom suivis,
+Justifier partout que nous sommes vos fils.
+Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore;
+Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore;
+Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout,
+Doutent où vous serez, et vous trouvent partout.
+Dès ce même moment ordonnez que je parte.
+Ici tout vous retient. Et moi, tout m'en écarte.
+Et si ce grand dessein surpasse ma valeur,
+Du moins ce désespoir convient à mon malheur.
+Trop heureux d'avancer la fin de ma misère,
+J'irai... j'effacerai le crime de ma mère, Seigneur.
+Vous m'en voyez rougir à vos genoux;
+J'ai honte de me voir si peu digne de vous;
+Tout mon sang doit laver une tache si noire.
+Mais je cherche un trépas utile à votre gloire,
+Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau,
+Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
+
+MITHRIDATE, se levant.
+
+Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle.
+Votre père est content, il connaît votre zèle,
+Et ne vous verra point affronter de danger
+Qu'avec vous son amour ne veuille partager.
+Vous me suivrez, je veux que rien ne nous sépare.
+Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare.
+Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné
+La suite et l'appareil qui vous est destiné.
+Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire,
+De votre obéissance aura soin de m'instruire.
+Allez; et soutenant l'honneur de vos aïeux,
+Dans cet embrassement recevez mes adieux.
+
+PHARNACE
+
+Seigneur...
+
+MITHRIDATE
+
+Ma volonté, Prince, vous doit suffire.
+Obéissez. C'est trop vous le faire redire.
+
+PHARNACE
+
+Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr,
+Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir.
+Combattant à vos yeux, permettez que je meure.
+
+MITHRIDATE
+
+Je vous ai commandé de partir tout à l'heure.
+Mais après ce moment... Prince, vous m'entendez,
+Et vous êtes perdu si vous me répondez.
+
+PHARNACE
+
+Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue,
+Je ne saurais chercher une fille inconnue.
+Ma vie est en vos mains.
+
+MITHRIDATE
+
+Ah! c'est où je t'attends.
+Tu ne saurais partir, perfide, et je t'entends.
+Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie:
+Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie;
+Monime te retient. Ton amour criminel
+Prétendait l'arracher à l'hymen paternel.
+Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée,
+Ni déjà sur son front ma couronne attachée,
+Ni cet asile même où je la fais garder,
+Ni mon juste courroux n'ont pu t'intimider.
+Traître, pour les Romains tes lâches complaisances
+N'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses.
+Il te manquait encor ces perfides amours
+Pour être le supplice et l'horreur de mes jours.
+Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage
+Que ta confusion ne part que de ta rage.
+Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains
+Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains.
+Mais avant que partir, je me ferai justice:
+Je te l'ai dit.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, GARDES
+
+MITHRIDATE
+
+Holà! gardes. Qu'on le saisisse.
+Oui, lui-même, Pharnace. Allez, et de ce pas
+Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.
+
+PHARNACE
+
+Hé bien! sans me parer d'une innocence vaine,
+Il est vrai, mon amour mérite votre haine.
+J'aime: l'on vous a fait un fidèle récit.
+Mais Xipharès, Seigneur, ne vous a pas tout dit.
+C'est le moindre secret qu'il pouvait vous apprendre;
+Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre
+Que des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé,
+Il aime aussi la Reine, et même en est aimé.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+MITHRIDATE, XIPHARÈS
+
+XIPHARÈS
+
+Seigneur, le croirez-vous qu'un dessein si coupable...
+
+MITHRIDATE
+
+Mon fils, je sais de quoi votre frère est capable.
+Me préserve le ciel de soupçonner jamais
+Que d'un prix si cruel vous payez mes bienfaits;
+Qu'un fils, qui fut toujours le bonheur de ma vie,
+Ait pu percer ce coeur qu'un père lui confie!
+Je ne le croirai point. Allez. Loin d'y songer,
+Je ne vais désormais penser qu'à nous venger.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+MITHRIDATE
+
+Je ne le croirai point? Vain espoir qui me flatte!
+Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate.
+Xipharès mon rival? et d'accord avec lui
+La Reine aurait osé me tromper aujourd'hui?
+Quoi! de quelque côté que je tourne la vue,
+La foi de tous les coeurs est pour moi disparue?
+Tout m'abandonne ailleurs? Tout me trahit ici?
+Pharnace, amis, maîtresse. Et toi, mon fils, aussi?
+Toi de qui la vertu consolant ma disgrâce...
+Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace?
+Quelle faiblesse à moi d'en croire un furieux
+Qu'arme contre son frère un courroux envieux,
+Ou dont le désespoir me troublant par des fables
+Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables!
+Non, ne l'en croyons point. Et sans trop nous presser,
+Voyons, examinons. Mais par où commencer?
+Qui m'en éclaircira? Quels témoins? Quel indice?
+Le ciel en ce moment m'inspire un artifice.
+Qu'on appelle la Reine. Oui, sans aller plus loin,
+Je veux l'ouïr. Mon choix s'arrête à ce témoin.
+L'amour avidement croit tout ce qui le flatte.
+Qui peut de son vainqueur mieux parler que l'ingrate?
+Voyons qui son amour accusera des deux.
+S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux.
+Trompons qui nous trahit. Et pour connaître un traître,
+Il n'est point de moyens... Mais je la vois paraître:
+Feignons; et de son coeur, d'un vain espoir flatté,
+Par un mensonge adroit tirons la vérité.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+MITHRIDATE, MONIME
+
+MITHRIDATE
+
+Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice.
+C'est faire à vos beautés un triste sacrifice,
+Que de vous présenter, Madame, avec ma foi,
+Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi.
+Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes
+Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
+Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis.
+Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits;
+Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage,
+Du temps, qui l'a flétri, laisse voir tout l'outrage.
+D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits:
+D'un camp prêt à partir vous entendez les cris;
+Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte.
+Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte,
+Madame! Et de quel front vous unir à mon sort,
+Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort?
+Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace.
+Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse.
+Je ne souffrirai point que ce fils odieux,
+Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,
+Possédant une amour qui me fut déniée,
+Vous fasse des Romains devenir l'alliée.
+Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir,
+Je vous y place même, avant que de partir,
+Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère,
+Un fils, le digne objet de l'amour de son père,
+Xipharès. en un mot, devenant votre époux,
+Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.
+
+MONIME
+
+Xipharès! Lui, Seigneur?
+
+MITHRIDATE
+
+Oui, lui-même, Madame.
+D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme?
+Contre un si juste choix qui peut vous révolter?
+Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter?
+Je le répète encor: c'est un autre moi-même,
+Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime,
+L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui
+D'un Empire et d'un nom qui va renaître en lui;
+Et quoi que votre amour ait osé se promettre,
+Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.
+
+MONIME
+
+Que dites-vous? Ô ciel! Pourriez-vous approuver...
+Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver?
+Cessez de tourmenter une âme infortunée.
+Je sais que c'est à vous que je fus destinée;
+Je sais qu'en ce moment, pour ce noeud solennel,
+La victime, Seigneur, nous attend à l'autel.
+Venez.
+
+MITHRIDATE
+
+Je le vois bien: quelque effort que je fasse,
+Madame, vous voulez vous garder à Pharnace.
+Je reconnais toujours vos injustes mépris,
+Ils ont même passé sur mon malheureux fils.
+
+MONIME
+
+Je le méprise!
+
+MITHRIDATE
+
+Hé bien! n'en parlons plus,
+Madame. Continuez: brûlez d'une honteuse flamme.
+Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux,
+Chercher au bout du monde un trépas glorieux,
+Vous cependant ici servez avec son frère,
+Et vendez aux Romains le sang de votre père.
+Venez. Je ne saurais mieux punir vos dédains,
+Qu'en vous mettant moi-même en ses serviles mains;
+Et sans plus me charger du soin de votre gloire,
+Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire.
+Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir.
+
+MONIME
+
+Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir!
+
+MITHRIDATE
+
+Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite.
+
+MONIME
+
+En quelle extrémité, Seigneur, suis-je réduite?
+Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser
+Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer.
+Les Dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée,
+Mon âme à tout son sort s'était abandonnée.
+Mais si quelque faiblesse avait pu m'alarmer,
+Si de tous ses efforts mon coeur a dû s'armer,
+Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes,
+Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes.
+Ce fils victorieux que vous favorisez,
+Cette vivante image en qui vous vous plaisez,
+Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même,
+Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime...
+
+MITHRIDATE
+
+Vous l'aimez?
+
+MONIME
+
+Si le sort ne m'eût donnée à vous,
+Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux.
+Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage,
+Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
+
+MITHRIDATE
+
+Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer.
+Allez. Le temps est cher. Il le faut employer.
+Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée.
+Je suis content.
+
+MONIME, en s'en allant.
+
+Ô ciel! Me serais-je abusée?
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+MITHRIDATE
+
+Ils s'aiment. C'est ainsi qu'on se jouait de nous.
+Ah! fils ingrat. Tu vas me répondre pour tous.
+Tu périras. Je sais combien ta renommée
+Et tes fausses vertus ont séduit mon armée
+Perfide, je te veux porter des coups certains:
+Il faut, pour te mieux perdre, écarter les mutins,
+Et faisant à mes yeux partir les plus rebelles,
+Ne garder près de moi que des troupes fidèles.
+Allons. Mais sans montrer un visage offensé,
+Dissimulons encor, comme j'ai commencé.
+
+
+
+ACTE IV
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MONIME, PHOEDIME
+
+MONIME
+
+Phoedime, au nom des Dieux, fais ce que je désire:
+Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
+Je ne sais; mais mon coeur ne se peut rassurer.
+Mille soupçons affreux viennent me déchirer.
+Que tarde Xipharès? et d'où vient qu'il diffère
+À seconder des voeux qu'autorise son père?
+Son père, en me quittant, me l'allait envoyer.
+Mais il feignait peut-être: il fallait tout nier.
+Le Roi feignait? Et moi, découvrant ma pensée...
+Ô Dieux, en ce péril m'auriez-vous délaissée?
+Et se pourrait-il bien qu'à son ressentiment
+Mon amour indiscret eût livré mon amant?
+Quoi, Prince! quand, tout plein de ton amour extrême,
+Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même,
+Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché,
+Je t'ai même puni de l'avoir arraché;
+Et quand de toi peut-être un père se défie,
+Que dis-je? quand peut-être il y va de ta vie,
+Je parle; et trop facile à me laisser tromper,
+Je lui marque le coeur où sa main doit frapper.
+
+PHOEDIME
+
+Ah! traitez-le, Madame, avec plus de justice:
+Un grand roi descend-il jusqu'à cet artifice?
+À prendre ce détour qui l'aurait pu forcer?
+Sans murmure, à l'autel vous l'alliez devancer.
+Voulait-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse?
+Jusqu'ici les effets secondent sa promesse:
+Madame, il vous disait qu'un important dessein,
+Malgré lui, le forçait à vous quitter demain;
+Ce seul dessein l'occupe; et hâtant son voyage,
+Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage.
+Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats,
+Et partout Xipharès accompagne ses pas.
+D'un rival en fureur est-ce là la conduite?
+Et voit-on ses discours démentis par la suite?
+
+MONIME
+
+Pharnace cependant, par son ordre arrêté,
+Trouve en lui d'un rival toute la dureté.
+Phoedime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce?
+
+PHOEDIME
+
+C'est l'ami des Romains qu'il punit en Pharnace.
+L'amour a peu de part à ses justes soupçons.
+
+MONIME
+
+Autant que je le puis, je cède à tes raisons.
+Elles calment un peu l'ennui qui me dévore.
+Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.
+
+PHOEDIME
+
+Vaine erreur des amants qui, pleins de leurs désirs,
+Voudraient que tout cédât au soin de leurs plaisirs!
+Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle...
+
+MONIME
+
+Ma Phoedime, et qui peut concevoir ce miracle?
+Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids,
+Quoi! je puis respirer pour la première fois?
+Quoi! cher Prince, avec toi je me verrais unie?
+Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie,
+Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu
+Approuver un amour si longtemps combattu?
+Je pourrais tous les jours t'assurer que je t'aime?
+Que ne viens-tu...
+
+
+
+SCÈNE II
+
+MONIME, XIPHARÈS, PHOEDIME
+
+MONIME
+
+Seigneur, je parlais de vous-même.
+Mon âme souhaitait de vous voir en ce lieu,
+Pour vous...
+
+XIPHARÈS
+
+C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu.
+
+MONIME
+
+Adieu! Vous?
+
+XIPHARÈS
+
+Oui, Madame, et pour toute ma vie.
+
+MONIME
+
+Qu'entends-je? On me disait... Hélas! ils m'ont trahie.
+
+XIPHARÈS
+
+Madame, je ne sais quel ennemi couvert,
+Révélant nos secrets, vous trahit et me perd.
+Mais le Roi, qui tantôt n'en croyait point Pharnace,
+Maintenant dans nos coeurs sait tout ce qui se passe.
+Il feint, il me caresse, et cache son dessein;
+Mais moi, qui dès l'enfance élevé dans son sein,
+De tous ses mouvements ai trop d'intelligence,
+J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance.
+Il presse, il fait partir tous ceux dont mon malheur
+Pourrait à la révolte exciter la douleur.
+De ses fausses bontés j'ai connu la contrainte.
+Un mot même d'Arbate a confirmé ma crainte.
+Il a su m'aborder; et les larmes aux yeux:
+On sait tout, m'a-t-il dit: sauvez-vous de ces lieux.
+Ce mot m'a fait frémir du péril de ma Reine,
+Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène.
+Je vous crains pour vous-même, et je viens à genoux
+Vous prier, ma Princesse, et vous fléchir pour vous.
+Vous dépendez ici d'une main violente,
+Que le sang le plus cher rarement épouvante;
+Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
+Mithridate jaloux s'est souvent emporté.
+Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace.
+Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce.
+Daignez, au nom des Dieux, daignez en profiter.
+Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter.
+Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire.
+Feignez. Efforcez-vous. Songez qu'il est mon père.
+Vivez, et permettez que dans tous mes malheurs
+Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
+
+MONIME
+
+Ah! je vous ai perdu!
+
+XIPHARÈS
+
+Généreuse Monime,
+Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime.
+Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit:
+Je suis un malheureux que le destin poursuit;
+C'est lui qui m'a ravi l'amitié de mon père,
+Qui le fit mon rival, qui révolta ma mère,
+Et vient de susciter, dans ce moment affreux,
+Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
+
+MONIME
+
+Hé quoi? cet ennemi, vous l'ignorez encore?
+
+XIPHARÈS
+
+Pour surcroît de douleur, Madame, je l'ignore.
+Heureux si je pouvais, avant que m immoler,
+Percer le traître coeur qui m'a pu déceler!
+
+MONIME
+
+Hé bien! Seigneur, il faut vous le faire connaître.
+Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce traître:
+Frappez. Aucun respect ne vous doit retenir.
+J'ai tout fait; et c'est moi que vous devez punir.
+
+XIPHARÈS
+
+Vous!
+
+MONIME
+
+Ah! si vous saviez, Prince, avec quelle adresse
+Le cruel est venu surprendre ma tendresse!
+Quelle amitié sincère il affectait pour vous,
+Content, s'il vous voyait devenir mon époux!
+Qui n'aurait cru... Mais non, mon amour plus timide
+Devait moins vous livrer à sa bonté perfide.
+Les Dieux qui m'inspiraient, et que j'ai mal suivis,
+M'ont fait taire trois fois par de secrets avis.
+J'ai dû continuer. J'ai dû dans tout le reste...
+Que sais-je enfin? j'ai dû vous être moins funeste;
+J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés,
+Et je m'en punirai si vous me pardonnez.
+
+XIPHARÈS
+
+Quoi! Madame, c'est vous, c'est l'amour qui m'expose?
+Mon malheur est parti d'une si belle cause?
+Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux?
+Et vous vous excusez de m'avoir fait heureux?
+Que voudrais-je de plus? Glorieux et fidèle,
+Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle.
+Consentez-y, Madame; et sans plus résister,
+Achevez un hymen qui vous y fait monter.
+
+MONIME
+
+Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare
+Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
+
+XIPHARÈS
+
+Songez que ce matin, soumise à ses souhaits,
+Vous deviez l'épouser et ne me voir jamais.
+
+MONIME
+
+Et connaissais-je alors toute sa barbarie?
+Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie,
+Après vous avoir vu tout percé de ses coups,
+Je suivisse à l'autel un tyrannique époux,
+Et que dans une main de votre sang fumante
+J'allasse mettre, hélas! la main de votre amante?
+Allez, de ses fureurs songez à vous garder,
+Sans perdre ici le temps à me persuader:
+Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre.
+Que serait-ce, grands Dieux! s'il venait vous surprendre?
+Que dis-je? On vient. Allez. Courez. Vivez enfin,
+Et du moins attendez quel sera mon destin.
+
+SCÈNE III
+
+MONIME, PHOEDIME
+
+PHOEDIME
+
+Madame, à quels périls il exposait sa vie!
+C'est le Roi.
+
+MONIME
+
+Cours l'aider à cacher sa sortie.
+Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien
+D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+MITHRIDATE, MONIME
+
+MITHRIDATE
+
+Allons, Madame, allons. Une raison secrète
+Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite.
+Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi,
+Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi
+Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie
+Par des noeuds éternels l'un à l'autre nous lie.
+
+MONIME
+
+Nous, Seigneur?
+
+MITHRIDATE
+
+Quoi Madame! osez-vous balancer?
+
+MONIME
+
+Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser?
+
+MITHRIDATE
+
+J'eus mes raisons alors. Oublions-les, Madame.
+Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme.
+Songez que votre coeur est un bien qui m'est dû.
+
+MONIME
+
+Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?
+
+MITHRIDATE
+
+Quoi! pour un fils ingrat toujours préoccupée,
+Vous croiriez...
+
+MONIME
+
+Quoi Seigneur! vous m'auriez donc trompée?
+
+MITHRIDATE
+
+Perfide! Il vous sied bien de tenir ce discours,
+Vous, qui gardant au coeur d'infidèles amours,
+Quand je vous élevais au comble de la gloire,
+M'avez des trahisons préparé la plus noire.
+Ne vous souvient-il plus, coeur ingrat et sans foi,
+Plus que tous les Romains conjurés contre moi,
+De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre,
+Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre?
+Ne me regardez point vaincu, persécuté:
+Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.
+Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,
+Aux filles de cent rois je vous ai préférée,
+Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés,
+Quelle foule d'États je mettais à vos pieds.
+Ah! si d'un autre amour le penchant invincible
+Dès lors à mes bontés vous rendait insensible,
+Pourquoi chercher si loin un odieux époux?
+Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous?
+Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste,
+Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste,
+Et que, de toutes parts me voyant accabler,
+J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler?
+Cependant, quand je veux oublier cet outrage,
+Et cacher à mon coeur cette funeste image,
+Vous osez à mes yeux rappeler le passé,
+Vous m'accusez encor, quand je suis offensé.
+Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
+À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu Mithridate!
+Par quel charme secret laissé-je retenir
+Ce courroux si sévère et si prompt à punir?
+Profitez du moment que mon amour vous donne:
+Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne:
+N'attirez point sur vous des périls superflus,
+Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
+Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due,
+Perdez-en la mémoire aussi bien que la vue;
+Et désormais sensible à ma seule bonté,
+Méritez le pardon qui vous est présenté.
+
+MONIME
+
+Je n'ai point oublié quelle reconnaissance,
+Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance.
+Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
+Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux.
+Je songe avec respect de combien je suis née
+Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée;
+Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
+Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
+Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
+Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même.
+Tous deux d'intelligence à nous sacrifier,
+Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier.
+Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;
+Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
+Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux,
+Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.
+Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée
+À cette obéissance où j'étais attachée;
+Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,
+Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé,
+Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,
+Vos détours l'ont surpris, et m en ont convaincue.
+Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
+En vain vous en pourriez perdre le souvenir,
+Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,
+Demeurera toujours présent à ma pensée.
+Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
+Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi
+Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,
+Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
+Et qui, me préparant un éternel ennui,
+M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.
+
+MITHRIDATE
+
+C'est donc votre réponse? Et sans plus me complaire,
+Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire?
+Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.
+
+MONIME
+
+Non, Seigneur, vainement vous croyez m'étonner.
+Je vous connais: je sais tout ce que je m'apprête,
+Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête.
+Mais le dessein est pris. Rien ne peut m'ébranler.
+Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler,
+Et m'emporte au-delà de cette modestie
+Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie.
+Vous vous êtes servi de ma funeste main
+Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein
+De ses feux innocents j'ai trahi le mystère;
+Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père,
+Il en mourra, Seigneur. Ma foi ni mon amour
+Ne seront point le prix d'un si cruel détour.
+Après cela, jugez. Perdez une rebelle;
+Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle:
+J'attendrai mon arrêt, vous pouvez commander.
+Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander,
+Croyez (à la vertu je dois cette justice)
+Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice,
+Et que d'un plein succès vos voeux seraient suivis
+Si j'en croyais, Seigneur, les voeux de votre fils.
+
+SCÈNE V
+
+MITHRIDATE
+
+Elle me quitte! Et moi, dans un lâche silence,
+Je semble de sa fuite approuver l'insolence?
+Peu s'en faut que mon coeur, penchant de son côté,
+Ne me condamne encor de trop de cruauté!
+Qui suis-je? Est-ce Monime? Et suis-je Mithridate?
+Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
+Ma colère revient, et je me reconnois.
+Immolons, en partant, trois ingrats à la fois.
+Je vais à Rome, et c'est par de tels sacrifices
+Qu'il faut à ma fureur rendre les Dieux propices.
+Je le dois, je le puis; ils n'ont plus de support:
+Les plus séditieux sont déjà loin du bord.
+Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
+Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
+Mais quelle est ma fureur? et qu'est-ce que je dis?
+Tu vas sacrifier, qui? malheureux! Ton fils!
+Un fils que Rome craint? qui peut venger son père?
+Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
+Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis,
+Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
+Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse:
+J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse.
+Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
+La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la.
+Vains efforts, qui ne font que m'instruire
+Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire!
+Je brûle, je l'adore; et loin de la bannir...
+Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir.
+Quelle pitié retient mes sentiments timides?
+N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
+Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux!
+Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
+Si vous saviez ma honte, et qu'un avis fidèle
+De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
+Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons,
+J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
+J'ai su, par une longue et pénible industrie,
+Des plus mortels venins prévenir la furie.
+Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
+Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
+Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
+Un coeur déjà glacé par le froid des années!
+De ce trouble fatal par où dois-je sortir?
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+MITHRIDATE, ARBATE
+
+ARBATE
+
+Seigneur, tous vos soldats refusent de partir.
+Pharnace les retient, Pharnace leur révèle
+Que vous cherchez à Rome une guerre nouvelle.
+
+MITHRIDATE
+
+Pharnace?
+
+ARBATE
+
+Il a séduit ses gardes les premiers,
+Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers.
+De mille affreux périls ils se forment l'image,
+Les uns avec transport embrassent le rivage,
+Les autres qui partaient s'élancent dans les flots,
+Ou présentent leurs dards aux yeux des matelots.
+Le désordre est partout; et loin de nous entendre,
+Ils demandent la paix, et parlent de se rendre.
+Pharnace est à leur tête; et flattant leurs souhaits,
+De la part des Romains il leur promet la paix.
+
+MITHRIDATE
+
+Ah le traître! Courez. Qu'on appelle son frère;
+Qu'il me suive, qu'il vienne au secours de son père.
+
+ARBATE
+
+J'ignore son dessein. Mais un soudain transport
+L'a déjà fait descendre et courir vers le port.
+Et l'on dit que, suivi d'un gros d'amis fidèles,
+On l'a vu se mêler au milieu des rebelles.
+C'est tout ce que j'en sais.
+
+MITHRIDATE
+
+Ah! qu'est-ce que j'entends?
+Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps.
+Mais je ne vous crains point. Malgré leur insolence,
+Les mutins n'oseraient soutenir ma présence.
+Je ne veux que les voir, je ne veux qu'à leurs yeux
+Immoler de ma main deux fils audacieux.
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+MITHRIDATE, ARBATE, ARCAS
+
+ARCAS
+
+Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace,
+Les Romains sont en foule autour de cette place.
+
+MITHRIDATE
+
+Les Romains!
+
+ARCAS
+
+De Romains le rivage est chargé,
+Et bientôt dans ces murs vous êtes assiégé.
+
+MITHRIDATE, à Arcas.
+
+Ciel! Courons. Écoutez... Du malheur qui me presse
+Tu ne jouiras pas, infidèle princesse.
+
+
+
+ACTE V
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MONIME, PHOEDIME
+
+PHOEDIME
+
+Madame, où courez-vous? Quels aveugles transports
+Vous font tenter sur vous de criminels efforts?
+Hé quoi! vous avez pu, trop cruelle à vous-même,
+Faire un affreux lien d'un sacré diadème?
+Ah! ne voyez-vous pas que les Dieux, plus humains,
+Ont eux-mêmes rompu ce bandeau dans vos mains?
+
+MONIME
+
+Hé! par quelle fureur obstinée à me suivre,
+Toi-même, malgré moi, veux-tu me faire vivre?
+Xipharès ne vit plus. Le Roi désespéré
+Lui-même n'attend plus qu'un trépas assuré.
+Quel fruit te promets-tu de ta coupable audace?
+Perfide, prétends-tu me livrer à Pharnace?
+
+PHOEDIME
+
+Ah! du moins attendez qu'un fidèle rapport
+De son malheureux frère ait confirmé la mort.
+Dans la confusion que nous venons d'entendre,
+Les yeux peuvent-ils pas aisément se méprendre?
+D'abord, vous le savez, un bruit injurieux
+Le rangeait du parti d'un camp séditieux;
+Maintenant on vous dit que ces mêmes rebelles
+Ont tourné contre lui leurs armes criminelles.
+Jugez de l'un par l'autre. Et daignez écouter...
+
+MONIME
+
+Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter.
+L'événement n'a point démenti mon attente.
+Quand je n'en aurais pas la nouvelle sanglante,
+Il est mort, et j'en ai pour garants trop certains
+Son courage et son nom trop suspects aux Romains.
+Ah! que d'un si beau sang dès longtemps altérée
+Rome tient maintenant sa victoire assurée!
+Quel ennemi son bras leur allait opposer!
+Mais sur qui, malheureuse, oses-tu t'excuser?
+Quoi? tu ne veux pas voir que c'est toi qui l'opprimes,
+Et dans tous ses malheurs reconnaître tes crimes?
+De combien d'assassins l'avais-je enveloppé!
+Comment à tant de coups serait-il échappé?
+Il évitait en vain les Romains et son frère:
+Ne le livrais-je pas aux fureurs de son père?
+C'est moi qui les rendant l'un de l'autre jaloux,
+Vins allumer le feu qui les embrase tous,
+Tison de la discorde, et fatale furie,
+Que le démon de Rome a formée et nourrie.
+Et je vis? Et j'attends que de leur sang baigné,
+Pharnace des Romains revienne accompagné!
+Qu'il étale à mes yeux sa parricide joie!
+La mort au désespoir ouvre plus d'une voie.
+Oui, cruelles, en vain vos injustes secours
+Me ferment du tombeau les chemins les plus courts,
+Je trouverai la mort jusque dans vos bras même.
+Et toi, fatal tissu, malheureux diadème,
+Instrument et témoin de toutes mes douleurs,
+Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs,
+Au moins, en terminant ma vie et mon supplice,
+Ne pouvais-tu me rendre un funeste service?
+À mes tristes regards, va, cesse de t'offrir:
+D'autres armes sans toi sauront me secourir;
+Et périsse le jour et la main meurtrière
+Qui jadis sur mon front t'attacha la première.
+
+PHOEDIME
+
+On vient, Madame, on vient; et j'espère qu'Arcas
+Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+MONIME, PHOEDIME, ARCAS
+
+MONIME
+
+En est-ce fait, Arcas? et le cruel Pharnace
+
+ARCAS
+
+Ne me demandez rien de tout ce qui se passe,
+Madame: on m'a chargé d'un plus funeste emploi,
+Et ce poison vous dit la volonté du Roi.
+
+PHOEDIME
+
+Malheureuse princesse!
+
+MONIME
+
+Ah! quel comble de joie!
+Donnez. Dites, Arcas, au Roi qui me l'envoie,
+Que de tous les présents que m'a faits sa bonté,
+Je reçois le plus cher et le plus souhaité.
+À la fin je respire; et le ciel me délivre
+Des secours importuns qui me forçaient de vivre
+Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois
+Je puisse de mon sort disposer à mon choix.
+
+PHOEDIME
+
+Hélas!
+
+MONIME
+
+Retiens tes cris, et par d'indignes larmes
+De cet heureux moment ne trouble point les charmes.
+Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer
+Quand d'un titre funeste on me vint honorer,
+Et lorsque m'arrachant du doux sein de la Grèce,
+Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse.
+Retourne maintenant chez ces peuples heureux;
+Et si mon nom encor s'est conservé chez eux,
+Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,
+Phoedime, conte-leur la malheureuse histoire.
+Et toi, qui de ce coeur, dont tu fus adoré,
+Par un jaloux destin fus toujours séparé,
+Héros, avec qui même en terminant ma vie,
+Je n'ose en un tombeau demander d'être unie,
+Reçois ce sacrifice, et puisse en ce moment
+Ce poison expier le sang de mon amant!
+
+
+
+SCÈNE III
+
+MONIME, ARBATE, PHOEDIME, ARCAS
+
+ARBATE
+
+Arrêtez! arrêtez!
+
+ARCAS
+
+Que faites-vous, Arbate?
+
+ARBATE
+
+Arrêtez! J'accomplis l'ordre de Mithridate.
+
+MONIME
+
+Ah! laissez-moi..
+
+ARBATE, jetant le poison
+
+Cessez, vous dis-je, et laissez-moi,
+Madame, exécuter les volontés du Roi.
+Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle
+Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+MONIME, ARBATE, PHOEDIME
+
+MONIME
+
+Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez-vous?
+Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux?
+Et le Roi m'enviant une mort si soudaine,
+Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa haine?
+
+ARBATE
+
+Vous l'allez voir paraître, et j'ose m'assurer
+Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.
+
+MONIME
+
+Quoi! le Roi...
+
+ARBATE
+
+Le Roi touche à son heure dernière,
+Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière.
+Je l'ai laissé sanglant, porté par des soldats,
+Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.
+
+MONIME
+
+Xipharès? Ah! grands Dieux! Je doute si je veille,
+Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille.
+Xipharès vit encor? Xipharès, que mes pleurs...
+
+ARBATE
+
+Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs.
+De sa mort en ces lieux la nouvelle semée
+Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée.
+Les Romains, qui partout l'appuyaient par des cris,
+Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits.
+Le Roi, trompé lui-même, en a versé des larmes;
+Et désormais certain du malheur de ses armes,
+Par un rebelle fils de toutes parts pressé,
+Sans espoir de secours tout prêt d'être forcé,
+Et voyant pour surcroît de douleur et de haine,
+Parmi ses étendards porter l'aigle romaine,
+Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins
+Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains.
+D'abord il a tenté les atteintes mortelles
+Des poisons que lui-même a cru les plus fidèles.
+Il les a trouvés tous sans force et sans vertu.
+Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu!
+Contre tous les poisons soigneux de me défendre,
+J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre.
+Essayons maintenant des secours plus certains,
+Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains.
+Il parle: et défiant leurs nombreuses cohortes,
+Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes.
+À l'aspect de ce front dont la noble fureur
+Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur,
+Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière,
+Laisser entre eux et nous une large carrière;
+Et déjà quelques-uns couraient épouvantés
+Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.
+Mais, le dirai-je? ô ciel! rassurés par Pharnace,
+Et la honte en leurs coeurs réveillant leur audace,
+Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi,
+Qu'un reste de soldats défendait avec moi.
+Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables,
+Quels coups, accompagnés de regards effroyables,
+Son bras, se signalant pour la dernière fois,
+A de ce grand héros terminé les exploits?
+Enfin las, et couvert de sang et de poussière,
+Il s'était fait de morts une noble barrière.
+Un autre bataillon s'est avancé vers nous;
+Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups.
+Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate.
+Mais lui: C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate;
+Le sang et la fureur m'emportent trop avant.
+Ne livrons pas surtout Mithridate vivant.
+Aussitôt dans son sein il plonge son épée.
+Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée.
+Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant,
+Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent;
+Et se plaignant à moi de ce reste de vie,
+Il soulevait encor sa main appesantie,
+Et marquant à mon bras la place de son coeur,
+Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur.
+Tandis que possédé de ma douleur extrême,
+Je songe bien plutôt à me percer moi-même,
+De grands cris ont soudain attiré mes regards.
+J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts
+Vaincus et renversés les Romains et Pharnace,
+Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place;
+Et le vainqueur vers nous s'avançant de plus près,
+À mes yeux éperdus a montré Xipharès.
+
+MONIME
+
+Juste ciel!
+
+ARBATE
+
+Xipharès, toujours resté fidèle,
+Et qu'au fort du combat une troupe rebelle
+Par ordre de son frère avait enveloppé,
+Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé,
+Forçant les plus mutins, et regagnant le reste,
+Heureux et plein de joie en ce moment funeste,
+À travers mille morts, ardent, victorieux,
+S'était fait vers son père un chemin glorieux.
+Jugez de quelle horreur cette joie est suivie.
+Son bras aux pieds du Roi l'allait jeter sans vie;
+Mais on court, on s'oppose à son emportement.
+Le Roi m'a regardé dans ce triste moment,
+Et m'a dit d'une voix qu'il poussait avec peine:
+S'il en est temps encor, cours, et sauve la Reine.
+Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès:
+J'ai craint, j'ai soupçonné quelques ordres secrets
+Tout lassé que j'étais, ma frayeur et mon zèle
+M'ont donné pour courir une force nouvelle;
+Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux
+D'avoir paré le coup qui vous perdait tous deux.
+
+MONIME
+
+Ah! que de tant d'horreurs justement étonnée,
+Je plains de ce grand roi la triste destinée!
+Hélas! Et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain
+Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main,
+Et que simple témoin du malheur qui l'accable,
+Je le pusse pleurer sans en être coupable!
+Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits
+Le sang du père, ô ciel, et les larmes du fils!
+
+
+
+SCÈNE DERNIÈRE
+
+MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS, GARDES, qui soutiennent
+Mithridate.
+
+MONIME
+
+Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre!
+
+MITHRIDATE
+
+Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.
+
+En montrant Xipharès.
+
+Mon sort de sa tendresse et de votre amitié
+Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié;
+Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée,
+Ne doit point par des pleurs être déshonorée.
+J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu:
+La mort dans ce projet m'a seule interrompu.
+Ennemi des Romains et de la tyrannie,
+Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie;
+Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux
+Qu'une pareille haine a signalés contre eux,
+Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,
+Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.
+Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein,
+Rome en cendre me vît expirer dans son sein.
+Mais au moins quelque joie en mourant me console:
+J'expire environné d'ennemis que j'immole;
+Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,
+Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
+À mon fils Xipharès je dois cette fortune:
+Il épargne à ma mort leur présence importune.
+Que ne puis-je payer ce service important
+De tout ce que mon trône eut de plus éclatant!
+Mais vous me tenez lieu d'Empire, de couronne;
+Vous seule me restez; souffrez que je vous donne,
+Madame; et tous ces voeux que j'exigeais de vous,
+Mon coeur pour Xipharès vous les demande tous.
+
+MONIME
+
+Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde,
+Et pour sa liberté qui sur vous seul se fonde;
+Vivez, pour triompher d'un ennemi vaincu,
+Pour venger...
+
+MITHRIDATE
+
+C'en est fait, Madame, et j'ai vécu.
+Mon fils, songez à vous. Gardez-vous de prétendre
+Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre
+Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités,
+Viendront ici sur vous fondre de tous côtés
+Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite
+À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte.
+Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés,
+Suffisent à ma cendre et l'honorent assez.
+Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie.
+Allez, réservez-vous...
+
+XIPHARÈS
+
+Moi, Seigneur, que je fuie!
+Que Pharnace impuni, les Romains triomphants
+N'éprouvent pas bientôt...
+
+MITHRIDATE
+
+Non, je vous le défends.
+Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse.
+Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice.
+Mais je sens affaiblir ma force et mes esprits.
+Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils.
+Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
+Venez, et recevez l'âme de Mithridate.
+
+MONIME
+
+Il expire.
+
+XIPHARÈS
+
+Ah! Madame, unissons nos douleurs,
+Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mithridate, by Jean Racine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MITHRIDATE ***
+
+***** This file should be named 27625-8.txt or 27625-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Daniel Fromont
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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