The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(1/9), by Auguste Wiesse de Marmont

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

Author: Auguste Wiesse de Marmont

Release Date: December 6, 2008 [EBook #27427]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

DU MARCHAL MARMONT

DUC DE RAGUSE

DE 1792  1841

IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE

ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE

DEUXIME DITION

TOME PREMIER

Illustration

PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLlRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction.

1857

Illustration: MAL DUC DE RAGUSE




AVIS DE L'DITEUR


Les _Mmoires du duc de Raguse_ ont t lgus par le marchal  des
mains dvoues, avec la solennelle injonction qu'ils fussent livrs 
l'impression tels qu'il les avait dicts. Les mandataires du marchal
ont voulu remplir son dernier voeu, et ses recommandations formelles ont
t suivies par eux avec un religieux respect. Dans le fond comme dans
la forme, ce livre est rest tel que l'illustre auteur le destinait 
la publicit, sans corrections posthumes comme sans additions
indiscrtes.

C'est en 1828 que le duc de Raguse songea  mettre en ordre ses notes
et ses souvenirs, et entreprit la rdaction de ces _Mmoires_, qu'il a
continus jusqu' son dernier jour.

Il a jug avec une libert digne, avec son impartialit propre et  sa
faon, les vnements et les hommes de son temps.

J'ai l'intention, dit-il, d'crire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu,
ce que j'ai t  mme de savoir mieux qu'un autre, et je ne dpasserai
pas ces limites indiques par la raison et poses par moi-mme. (Tome
Ier, page 380.)

En lisant ces volumes, longtemps mdits dans le calme de la retraite,
ceux qui ont connu cet homme remarquable croiront encore l'entendre
parler.

Chaque volume est accompagn de fragments de correspondance et des
pices justificatives, tmoignages officiels  l'appui de cette
histoire intime, immense, qui se droule depuis le commencement de la
Rvolution jusqu' nos jours.

       *       *       *       *       *

L'exemplaire ci-joint de mes _Mmoires_ est la copie d'un autre
exemplaire appuy des pices justificatives originales et dpos dans
la chancellerie du chteau de Malaczka, en Hongrie, appartenant au
prince de Palffy. Un reu du prince reconnat le dpt fait entre ses
mains, et renferme le pouvoir de le remettre  la personne qui lui
remettra son reu.

Ce reu est confi en des mains sres, et sera remis,  ma mort,  la
personne qui doit entrer,  cette poque, en possession de mes
_Mmoires_, les publier sans y apporter aucun changement, mme sous le
prtexte de correction de style, et ne souffrir ni augmentation dans le
texte, ni diminution, ni suppression quelconque.

Comme le dpt fait  Malaczka date de dix ans, et que l'exemplaire
ci-joint ne m'a jamais quitt, il diffre du premier dans les
augmentations que j'y ai faites et celles que je pourrais y ajouter
encore, et dans les corrections que j'ai pu croire ncessaires. C'est
donc la rdaction de l'exemplaire ci-joint qui doit servir de rgle
invariable pour le texte.

LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.

Venise, le 25 novembre 1851.




MMOIRES

DU MARCHAL

DUC DE RAGUSE


LIVRE PREMIER

1774-1797

SOMMAIRE.--Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premires
annes.--Premires relations avec Bonaparte (1792).--Admission  l'cole
D'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premires amours.--Admission au 1er
rgiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier
Combat.--Sige de Toulon.--Bonaparte 
Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du
Petit-Gibraltar (17 dcembre 1793).--Pillage de
Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).--Situation intrieure
de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accus.--Son
opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expdition maritime contre la
Toscane.--Bonaparte quitte l'arme d'Italie.--Sige de
Mayence (1795).--Retraite de l'arme franaise.--Pichegru.--Desaix.--13
Vendmiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du gnral
Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des
victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23
novembre 1795).--Schrer.--Hiver de 1795  1796  Paris.--Mariage de
Bonaparte.


Le temps s'coule rapidement: il y a peu d'annes je touchais  la
jeunesse, et dj je me vois aux portes de la vieillesse [1]. Quinze
ans se sont couls dans la force de l'ge et  l'apoge de mes
facults, dans le repos et dans les rflexions; si l'avenir me rserve
encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me
permettent de nouveau d'ajouter  mon nom des souvenirs honorables, si
la fortune me rserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse
pour en profiter, l'clat passager dont je serai revtu aura  peine la
dure de la lumire qui s'teint. Ma vie est presque coule; le long
horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue
chaque jour; celui qui reste derrire devient immense, et bientt la
seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore
quelque chose,  la fin d'une longue carrire, que de pouvoir porter
ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement,
quelquefois glorieusement, et de rappeler  sa mmoire des faits et des
actions dont la vie a t remplie, orne et embellie. Je prends la
plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, rveiller mes
souvenirs et consigner par crit le rcit de tout ce qui m'est arriv;
si d'autres y jettent les yeux, si la publicit est un jour rserve 
ces _Mmoires_, la postrit saura qu'il exista un homme dont le nom
fut l'objet de vifs dbats, qui eut des amis chauds et des ennemis
violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour
de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais
rgles par l'intrt, mais toujours par la conscience.

[1] Ces _Mmoires_ ont t commencs en 1828.

Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considre: elle est
originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois sicles. De
tout temps elle s'est voue au service militaire; ds le commencement
du seizime sicle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse tait officier
dans le rgiment de la vieille marine [2]. Ses petits-enfants furent
capitaines dans le rgiment de Coislin-cavalerie et dans celui de
Tavanne. Mon trisaeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec
distinction  la guerre prs du grand Cond, reut de ce prince la
charge de prvt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie
de la province tait dvaste par des nues de brigands; en peu de
temps, par son activit, son courage et son intelligence, M. Viesse les
dtruisit. Le grand Cond,  cette occasion, lui dit qu'il tait digne
et capable de commander une arme. Un de mes grands-oncles, Richard
Viesse de Marmont, enseigne au rgiment de Poitou, g seulement de
quinze ans, prit, en 1713, au sige de Fribourg, d'une manire
hroque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche,
il releva le drapeau tomb. Mon pre, capitaine au rgiment de
Hainault, eut,  vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir,
avec cent hommes de bonne volont, gard la mine pendant toute la dure
du sige de Port-Mahon. Pour remplir cette tche, il fallait tre plac
sur la mine ennemie et se dvouer  des chances terribles, et cela
pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au
milieu de grands dangers, est peut-tre un des plus difficiles 
rencontrer.

[2] Le rgiment de la vieille marine fut form, par le cardinal de
Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635.
(_Note de l'diteur_.)

Ainsi ma famille me prsentait des exemples  suivre, et, si la passion
de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute
ma vie, et d'une manire presque exclusive, je n'tais pas le premier
de mon sang qui et prouv ces sentiments.

Je suis n  Chtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon pre, retir
du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manire particulire
de mon ducation; jamais pre n'a donn  son fils des soins plus
clairs et plus assidus. J'ai t, j'en ai la conviction, depuis ma
naissance, le grand intrt de sa vie. J'prouve le besoin de proclamer
tout ce que je lui dois et de reconnatre que, si j'ai possd quelques
qualits, quelques vertus, c'est lui qui les a fait natre et en a
prpar le dveloppement. De mon ct, j'ose le croire, j'ai pay en
partie ses soins par ma reconnaissance et par des succs dont il a pu
jouir pendant les dernires annes de sa vie.

Mon pre avait servi avec valeur et distinction; il aimait son mtier
avec ardeur; mais,  cette poque, les faveurs taient rserves aux
gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas  cette classe favorise
n'avait qu'un avenir fort limit. Cette situation lui donna du dgot,
et, son rgiment ayant t rform  la paix, il quitta le service: il
avait fait les campagnes de Flandre sous le marchal de Saxe, et
rejoint son arme aprs la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy,
colonel du rgiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la
lieutenance-colonelle de son rgiment; mais son parti tait pris, et il
refusa. Possdant la terre de Sainte-Colombe, prs Chtillon-sur-Seine,
appartenant  sa famille depuis 1666, et nomm, par M. le prince de
Cond, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put
librement et exclusivement se livrer  une passion qui, chez lui,
dpassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant
un esprit trs-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup
d'lvation dans le caractre, d'activit et d'ardeur dans les
passions. Imbu des ides nouvelles, le parti pris de la philosophie du
dix-huitime sicle avait germ dans son esprit; homme de bien, il
avait un vritable amour de la patrie. En 1769,  l'ge de trente-neuf
ans, il se dcida  se marier, et il pousa,  Paris, une fille de
finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beaut, fort
vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu tendu. Mon pre
en eut deux enfants, une fille qui mourut  douze ans, et moi, qui
tais n trois ans aprs elle.

Mon pre avait un frre, abb commendataire, et une soeur sans enfants;
ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.

Depuis le jour de ma naissance jusqu' quinze ans, mon pre ne m'a pas
perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua  deux choses:  me donner une
forte constitution et  veiller mon ambition, non pas cette ambition
soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base
plus noble et consiste  mriter avant d'obtenir.

Combien de fois il m'a rpt: Il vaut mieux mriter sans obtenir
qu'obtenir sans mriter. Et il ajoutait: Avec une volont constante
et forte, et quand on mrite, on finit toujours par obtenir. Je me
suis rappel cet axiome dans toute ma carrire; j'ai beaucoup obtenu,
mais le ciel m'est tmoin que jamais je n'ai nglig les occasions qui
pouvaient m'amener  mriter.

Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la
puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre
cinquante-cinq ans, aprs avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant
de changements, tant de bouleversements, pu reconnatre le nant des
grandeurs humaines; cet amour de la gloire tait bien dans mon essence,
car il s'est dvelopp, pour ainsi dire,  ma naissance: je n'avais que
trois ans, lorsque le rcit d'une action d'clat, dont les
circonstances sont encore prsentes  ma mmoire, fit natre en moi les
motions qui caractrisent l'enthousiasme.

Mon pre, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon
temprament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygine: il rsolut de
me faire lever sous ses yeux, me donna un prcepteur, et fit aussi
concourir  me former l'ducation publique, en me faisant suivre, comme
externe, mes tudes au collge de Chtillon. Ds l'ge de neuf ans, il
me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et,  dater
de cette poque jusqu' mon dpart de la maison paternelle, je ne crois
pas qu'un seul jour se soit coul sans avoir t  la chasse, depuis
deux heures de l'aprs-midi jusqu'au soir;  douze ans je montais 
cheval. Ces soins et ce systme m'ont donn la plus forte constitution
pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les
souffrances qui anantissaient les autres dans nos longues guerres
taient un jeu pour moi, et, aux blessures prs,  mon ge, je suis
encore  savoir ce que c'est qu'une maladie.

Mon pre se rappelait les obstacles qu'il avait prouvs dans sa
carrire, qui l'avaient dcid  la quitter  trente-quatre ans, malgr
son got pour elle: aussi dsirait-il m'en voir prendre une autre, qui
lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre
plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord
au parlement de Paris, pour ensuite tre matre des requtes et
intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministre. Un
instinct dont rien ne peut donner l'ide, une passion qui ne s'est pas
dmentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de
mon pre. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce mtier qui se
compose de sacrifices, nous grandit  nos propres yeux, et dont le prix
et la rcompense sont dans l'opinion, dans les loges et les respects.

Je devinais les motions sublimes qu'il cause, en nous donnant la
conscience de notre importance propre et du mrite de nos actions.

J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai
aime depuis que je lui ai consacr ma vie. Cette crainte d'tre oblig
de prendre une autre carrire m'avait donn contre celle qui m'tait
propose une prvention et un loignement dont les effets s'tendaient
aux individus qui la suivaient. Les rflexions de l'ge ont seules pu
les dtruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les
nations ont besoin d'tre dfendues, elles ont besoin aussi de voir la
paix rgner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intgre,
clair et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses
concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la
vie sont consacrs  les dfendre.

J'tais, au surplus, soutenu dans mes dsirs par presque toute ma
famille, mon pre except. Ma mre, quoiqu'elle et beaucoup de
tendresse pour moi, dsirait me voir militaire; mon oncle et ma tante
formaient le mme voeu: mon pre cda et consentit  nos dsirs,  la
condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons
pour agir ainsi: ce service offrait une carrire certaine, puisque
l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas o
je le quitterais, si l'tat-major ou toute autre combinaison m'offrait
plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les
connaissances premires exiges pour l'admission dans ce service,
avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je
souscrivis sans peine  la condition qu'on m'avait faite, et, aussitt
le moment venu, je me livrai aux tudes exiges avec une grande ardeur.

 l'poque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer ncessairement
dans l'ducation l'tude des langues trangres, et le sjour de
Chtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer;
aussi ne m'en a-t-on enseign aucune: souvent, dans ma carrire, je
l'ai regrett et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune
d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette
connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette
omission est le seul reproche que j'aie  faire  mon pre pour mon
ducation. Mes tudes se bornrent donc, suivant l'usage, au latin,
dans lequel je n'ai jamais t trs-fort, et  l'tude des
mathmatiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours
beaucoup de facilit et un got prononc; au dessin et  la musique,
dans laquelle j'ai russi mdiocrement, quoique j'aie fait gmir
pniblement un violon pendant plusieurs annes.

J'ai trouv toujours un grand plaisir  lire, aussi ai-je de trs-bonne
heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes
rcrations  l'tude d'ouvrages srieux: il y en a un que j'ai lu
trs-souvent, trs-jeune encore, et qui a failli dranger ma raison,
l'_Histoire de Charles XII_, par Voltaire. Je m'tais identifi avec
mon hros, je me croyais lui-mme et je l'imitais dans tout ce que je
faisais; j'avais obtenu,  force de prires, comme rcompense, un habit,
des bottes, une pe, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait,
et, ainsi arm et mont sur mon petit cheval, je me croyais un hros
invincible: j'avais alors treize ans.

Ma grand'mre maternelle, madame Chappron, tait veuve depuis longues
annes; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle
pousa M. le comte de Mhgan, frre de l'abb de Mhgan, connu comme
auteur. Il tait marchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine,
avait accompagn en France le roi Jacques. C'tait un brave soldat,
ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je
n'avais pas encore les connaissances ncessaires pour entrer dans
l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant
plusieurs annes, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un
corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de
Coquille, manire d'avoir des droits plus anciens pour la croix de
Saint-Louis et les rcompenses militaires. Ce brevet ne me donnait
aucun devoir  remplir, mais le droit de porter un uniforme, et
j'prouvai un grand bonheur lorsque,  quinze ans, au commencement de
1789, je le mis pour la premire fois: les premires sensations sont
vives, et jamais elles ne s'effacent de la mmoire.

Je partis bientt pour Dijon, o mon pre m'envoya pour achever mon
ducation, et, malgr mon uniforme, mes paulettes et mon pe, je fus
mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de
Saint-Jean, appel l'abb Rousselot, brave et galant homme; il avait
pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi
tait celle d'une mre. J'achevai mes humanits au collge, sous M.
l'abb Volfius, homme d'un esprit trs-tendu et depuis vque
constitutionnel. Cet abb m'a fait des prdictions extraordinaires de
fortune; elles se sont en grande partie ralises, et il avait la plus
haute ide de mon avenir.

M. Renaud, professeur de mathmatiques distingu, me donna ses soins,
et bientt j'acquis l'instruction ncessaire pour me prsenter 
l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de
janvier 1792. C'est pendant mon sjour  Dijon que je vis pour la
premire fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pes sur
l'Europe et sur le monde d'une manire si prodigieuse, ce mtore
brillant qui, aprs avoir paru avec tant d'clat, devait laisser aprs
lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurit. Bonaparte servait
alors dans le rgiment d'artillerie de la Fre, en garnison  Auxonne;
un cousin germain  moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son
ami intime  l'cole militaire de Brienne et  celle de Paris, tait
entr dans le mme rgiment; j'tais aussi destin  y servir, et
Ville-sur-Arce, qui devait y tre mon mentor, venait quelquefois me
voir et me recommander  mes professeurs; souvent il tait accompagn
par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent 
Napolon.

Les connaissances exiges alors pour entrer dans l'artillerie taient
trs-infrieures  celles qui aujourd'hui sont ncessaires; mais elles
taient trs-suprieures  celles de nos devanciers: nous avions une
sorte de ddain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d' prsent
en ont pour les hommes de mon poque: ainsi va le monde! tant il est
vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre
moral; tout est relatif. Toutefois les difficults du concours auquel
je devais participer venaient du nombre des concurrents: il tait
trs-considrable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas
eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus
instruits de toutes les coles de France, venaient se disputer
quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de russir, je fus, en
1791,  Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachs 
l'artillerie. Mon pre se chargea de me conduire lui-mme dans cette
grande ville de guerre; il me prsenta aux gnraux et aux autorits
militaires. Afin de continuer la svrit de mon ducation et de ne pas
droger  ses principes, il me fit courir  franc trier devant sa
voiture depuis Chtillon jusqu' Metz. La vue de cette garnison et de
ses troupes, le grand mouvement qui y rgnait, ce spectacle nouveau
pour moi, m'enflammrent  un point difficile  exprimer, et je sentis
ds lors que l'emploi de mes facults dans le noble mtier que
j'embrassais, et les motions qu'il fait natre, composeraient, pour
ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.

 cette poque eut lieu la translation de l'cole de Metz  Chlons, et
la cration d'une grande cole d'application. Je subis mon examen dans
cette dernire ville. Le clbre Laplace, alors examinateur de
l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et svre, son
habit noir, ses manchettes d'effil, son garde-vue, rendu ncessaire
par l'tat de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on
pense  l'importance de la circonstance d'o dpend l'avenir d'un jeune
homme,  la solennit de l'assemble, on comprendra facilement
l'inquitude et la profonde motion qui accompagnent celui qui approche
du tableau. Je l'prouvai d'une manire extraordinaire: c'tait la
premire fois de ma vie o un intrt tout-puissant agissait sur moi.
Dans le cours de ma carrire j'ai t mis  de bien autres preuves, et
jamais mes facults n'en ont t altres; au contraire, les dangers ou
l'importance des choses leur ont plus habituellement donn un plus haut
degr d'nergie. Dans cette premire circonstance il en fut autrement:
ma tte s'gara, et je ne pus pas dire mon nom  M. Laplace quand il me
le demanda.

Il fut frapp de ma prodigieuse motion, me calma, me dit qu'il
cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea  me
remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oubli, il me l'a
rappel souvent depuis, et moi j'en ai conserv beaucoup de
reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intrt
de la jeunesse, que ceux qui sont chargs de fixer ses destines soient
sans prventions, doux et patients.

Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de
droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon
examen  ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission,
un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible  comprimer;
aussi, quoiqu'il ft nuit et qu'il ft froid, je courus toutes les rues
de Chlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas
trompe, et je fus admis le vingtime de la promotion. Plusieurs
individus de cette promotion ont acquis divers degrs et diffrentes
natures de clbrit: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces
_Mmoires_. Mais ds ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy,
dont l'loquence a eu tant d'clat, dont les services militaires ont
t si brillants, et qui serait parvenu  tout, s'il et eu moins de
mobilit dans l'esprit et moins de disposition  la contradiction;
quoiqu'il ft rempli d'ambition, il tait souvent plus sensible aux
honneurs de l'opposition qu'aux intrts de sa fortune. Bon par nature
et quelquefois mauvais par lgret ou par faiblesse; le temps l'avait
bien modifi. Si le rgime imprial et dur, il aurait rapidement
rpar le temps perdu: apprci enfin par Napolon, il s'tait tout 
fait donn  lui. Sans une mort prmature, il serait aujourd'hui en
situation de jouer en France un trs-grand rle.

Un autre compagnon de cette poque, auquel une troite amiti
m'attachait, tait Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup
de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal,
d'un caractre droit, d'un esprit juste, il a t au comble de la
faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal 
personne; il possdait un de ces caractres que, dans l'intrt des
souverains, on devrait toujours souhaiter  ceux qui les approchent. Je
pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont
t revtus cependant de quelque clat; mais je le ferai en temps et
lieu, quand le cours de mes rcits les rappellera  mes souvenirs.

Me voil donc lve sous-lieutenant d'artillerie  dix-sept ans et demi,
plein d'ardeur, d'esprance et d'amour de mon mtier. Il faut
maintenant dire dans quelle religion politique j'avais t lev, et
quels taient les sentiments qui m'avaient t inculqus presque en
naissant, et pendant toute mon ducation.

Mon pre, avec un esprit trs-remarquable, une instruction fort tendue,
avait adopt, comme je l'ai dj dit, les ides nouvelles; l'objet de
son admiration tait M. Necker. C'est dans le _Compte-Rendu_ de cet
homme tristement clbre, premier ouvrage de cette nature, premire
publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement
sur ses intrts, que j'ai appris  lire: aussi mon pre avait-il t
trs-favorable  la Rvolution. Lors des assembles de bailliages pour
lire les dputs aux tats gnraux, il fit choisir, pour la noblesse
du bailliage de Chtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions
s'accordaient avec les siennes, de prfrence au marquis d'Argenteuil,
notre voisin de campagne, anim de sentiments opposs: mon pre tait,
dans la rigueur du mot, ce que l'on a appel depuis un patriote de 89,
un homme voulant la monarchie, un gouvernement rgulier, ouvrant une
carrire sans bornes  tout le monde, rprimant les carts scandaleux
de la cour, rtablissant l'ordre dans l'administration et rendant  la
France sa puissance et sa considration; tels taient ses voeux, ses
souhaits, ses esprances; il m'en entretenait souvent, et ces principes,
dont l'action n'a jamais cess d'agir sur moi, taient tous dans les
intrts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand
le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la
joie qu'il en prouvait. Ces principes, je les ai adopts de confiance
dans mon premier ge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont t la rgle
de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est
prsent en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien
des apparences diffrentes, et j'ai cherch loyalement, et  part de
tout intrt personnel,  dcouvrir o il se trouvait pour m'y attacher;
peut-tre quelquefois me suis-je tromp, mais certes jamais mes
intentions et mes dsirs n'ont t quivoques. Dans tout le cours de ma
vie j'ai sacrifi, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon
intrt et mon existence  la gloire et  l'honneur de la France.

Mon ducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et
de la patrie, et mon coeur me disait qu'il tait un autre genre de
succs auquel j'tais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un
cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premires annes.
Peut-tre paratra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les
voeux dont mon jeune coeur tait rempli: trois couronnes entrelaces,
une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: _Je
veux les mriter_, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit
que j'entrai  l'cole de Chlons.

L'cole des lves tait compose de quarante-deux jeunes gens, en
gnral fort distingus, et commande par un homme respectable, M. le
comte d'Agot, colonel, M. le comte Tardy de Montravel,
lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions
dans les chefs et dans les lves, quant aux opinions politiques. M.
d'Agot, d'un caractre modr, n'tait pas favorable  l'migration,
mais trs-oppos  ce que la Rvolution avait de blmable. M. de Tardy
nous quitta bientt pour aller joindre les princes. Les lves se
divisrent en trois catgories: un certain nombre, fort ennemi de la
Rvolution, se disposait  migrer; la majorit tait royaliste
constitutionnelle, et j'appartenais  cette nuance d'opinion; enfin il
y avait cinq jacobins affilis au club et professant les opinions les
plus exagres; du nombre de ces individus tait Demarai, que ses
mdiocres et ennuyeux discours ont rendu plus clbre que ses batailles.

La ville de Chlons tait alors fort bien habite. lev dans
l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le got, je fus admis dans
les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom
ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie,
avait migr. Elle joignait  toutes les sductions de la premire
jeunesse un esprit extrmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle
promptement une fort grande passion: c'tait la premire que mon coeur
ressentait.

Ces amours eurent beaucoup d'clat. La rigueur des parents et les
folies qu'elle inspira  de jeunes gens bien pris contriburent  les
rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le rcit plus tard
leur donna une clbrit extraordinaire; le souvenir en existe encore
chez quelques gens gs de cette ville.

Ma belle dame dtestait la Rvolution, et ses excs me faisaient
horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou
cette influence ne m'ait prcipit dans les chances hasardeuses et
incertaines de l'migration. Souvent les principes de patrie et de
libert, devenus comme ma religion, ont t alors combattus dans mon
esprit par l'horreur que m'inspiraient l'tat de la France et
l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un
sentiment difficile  dfinir, et dont j'ai retrouv la trace, et en
quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de
dvouement avec un caractre presque religieux; un respect inn, comme
d  un tre d'un ordre suprieur. Le mot de roi avait alors une magie
et une puissance que rien n'avait altr dans les coeurs droits et purs.
Des gens gs, autrefois tmoins de la faiblesse des rois et de la
corruption de leurs entours, avaient peut-tre perdu beaucoup de cette
religion de la royaut; mais elle existait encore dans la masse de la
nation, et surtout parmi les gens bien ns, qui, placs  une assez
grande distance du pouvoir, taient plutt frapps de son clat que de
ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une ducation qui
transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Franais,
cet amour devenait une espce de culte. Aussi je me rappelle encore
avec une sensation vive l'indignation profonde que j'prouvai en lisant
le dtail de cette horrible journe du 20 juin 1792, o le pauvre Louis
XVI fut insult et avili dans son propre palais par une multitude
grossire et abjecte. Si ma mmoire me sert bien, les journaux du temps
racontrent l'action d'un jeune homme qui, entran par les lans d'un
noble dvouement, se prcipita devant le roi pour le couvrir de son
corps, le dfendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive
impression; j'aurais voulu en tre l'auteur, la mort et-elle d en
tre le prix; et,  cette occasion, j'crivis  ma mre une lettre dont
elle fut trs-touche.

Les vnements se pressaient, les besoins des armes se faisaient
sentir, et on ordonna l'examen de sortie des lves pour les envoyer
dans les rgiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quitts
pour migrer: de ce nombre tait Duroc, qui fit le sige de Thionville
 l'arme des princes.  la fin de juillet et au commencement d'aot,
l'examen de sortie eut lieu.

Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 aot.  cette poque,
tout tait confusion, tout tait vengeance. Le peuple de Chlons,
quoique d'une nature tranquille, chauff par quelques intrigants, et
probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur
vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des lves,
l'accusant d'tre aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un
jour je courus risque d'tre victime de cette disposition des esprits.
Par suite d'un mouvement populaire, je faillis tre mis  la lanterne.
Je tirai l'pe; plusieurs de mes camarades se joignirent  moi, et
nous fmes ainsi notre retraite, toujours en dfense, sur le quartier.

M. d'Agot, pour notre sret, nous y consigna et envoya un courrier 
Paris pour prvenir le gouvernement de ce qui s'tait pass. Son retour
nous apporta des congs, moyen bien choisi pour nous disperser en
attendant le moment o nous aurions une destination dfinitive.

Tous mes camarades en profitrent; mais moi, subjugu par la passion
qui me dominait, je refusai de quitter Chlons. Des devoirs positifs
m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empcher de profiter
du bonheur dont il m'tait permis de jouir. Mon sjour  Chlons tait
cependant fort prilleux; mon pre en fut instruit, et arriva en toute
hte pour me chercher. Je me refusai  partir; je lui en dis les motifs
en lui dclarant que la guerre seule pouvait m'enlever  _celle_ que
j'adorais, et que, jusqu' prsent, aucune raison de cette nature ne
m'imposait l'obligation de la quitter. Mon pre avait une grande
connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec
succs une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de
compatir  mes douleurs et de croire aux qualits suprieures de la
femme qui, dans mon esprit, tait la premire de son sexe. Il ne doutait
pas, me disait-il, que, si elle tait digne de mon amour, comme il le
supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnt de
m'loigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir  me faire
viter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en
rapporter  elle. Ce raisonnement spcieux, ma croyance qu'elle ne se
rsoudrait pas  me donner un pareil conseil, enfin la dfrence que je
devais  mon pre, me dcidrent  accepter sa proposition. Peu aprs,
dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrive de mon pre,
de ses dsirs, de mes refus et de la promesse faite. Aprs beaucoup de
larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.

J'tais le lendemain avec mon pre  l'auberge du Palais-Royal, au
moment de me mettre en route, occup  quelques prparatifs auprs de
la voiture; une femme entra prcipitamment; c'tait elle, dans un
trange tat d'garement. Sortie de son logis en chappant  la
surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les consquences
de sa dmarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de
mon pre dans la cour de l'auberge, en prsence de vingt personnes, en
s'criant: Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas! Je fus
atterr d'une si grande imprudence; mon pre la conjura de se retirer
en lui rptant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus
mort que vif, et nous partmes immdiatement pour Luxeuil, o ma mre
se trouvait pour sa sant.

J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mlancolie
s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mre, les sages
conseils de mon pre, me rendirent  moi-mme. Bientt l'ordre de
rejoindre le premier rgiment d'artillerie, dont l'tat-major tait 
Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de l
je fus envoy  Montmdy pour servir dans la compagnie d'artillerie de
M. de Mras, qui y tenait garnison.

Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conserv le
got et l'habitude de l'tude; mais,  mon arrive, dpourvu de mes
livres, j'allai par dsoeuvrement au caf pendant une partie de mes
journes, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers
aimables et bons compagnons, des officiers du 55e rgiment d'infanterie,
dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais t lev dans
l'horreur des jeux de hasard; mon pre, ayant beaucoup jou dans sa vie,
avait cherch  me prmunir contre les dangers de cette passion, et je
rsistai d'abord aux premires sollicitations; mais l'ennui l'emporta
sur mes rsolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai
cinquante louis: c'tait prcisment une somme gale  celle que je
possdais, et je pris got  ce mtier. Pendant huit jours ma fortune
se soutint; mais, aprs ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon
gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leon me profita: je
me promis de ne plus jouer; et, malgr les occasions et les
sollicitations souvent renouveles, j'ai t bien des annes fidle 
ma rsolution. Cependant le got du gros jeu est, par la nature des
choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'motions
dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et
l'oisivet, l'expliquent suffisamment. Je dois  cette premire leon
de m'tre garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sr, port  un
trs-haut degr, si je m'y tais laiss aller.

C'est  Montmdy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde
dont je fus pntr est encore prsente  ma pense.

Au mois de fvrier 1793, mon rang me porta  aller servir, comme
lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison  Bourg-en-Bresse;
comme elle tait sans capitaine, je la commandai. Peu aprs, je reus
l'ordre de partir pour Chambry avec six pices de canon, et je m'y
rendis par le mont du Chat, passage alors trs-difficile. Je trouvai le
vieux Kellermann commandant l'arme des Alpes, qui venait de remplacer
le gnral Montesquiou. Envoy  Grenoble, j'y restai jusqu'
l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque
jour plus de gravit; mais je commenais  me trouver dans un grand
mouvement de troupes,  la veille de l'ouverture d'une campagne, et
toutes mes impressions, toutes mes penses, toutes mes esprances,
taient tournes vers la guerre.

Je partis avec ma compagnie et un quipage de huit pices de canon pour
le camp de Tournoux. Position clbre, occupe dans toutes les guerres
dfensives sur cette frontire, elle ferme la valle de l'Arche, et par
consquent le dbouch venant du col de l'Argentire et de la valle de
la Stura. Cette position, par sa force, quivaut  une place de guerre.
Je fus envoy  l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de
Malmort; nous manquions d'officiers de gnie, et je fus charg d'en
remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranch sur le
plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent
tracs et termins en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en
emparer. Ces travaux me mirent en rputation parmi les gnraux. En ce
moment eut lieu une de ces scnes dplorables dont ces temps
malheureux offraient frquemment l'exemple. Les troupes avaient occup
un poste avanc dans la valle, le hameau de Maison-Mane; ce poste
tait en l'air, et l'ennemi le fora  l'vacuer. Le quatrime
bataillon de l'Isre, command par un officier corse nomm Fiorella,
effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement
rtrograde suffit seul pour faire rpandre des bruits de trahison. Le
rgiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se rvolta et
arrta le malheureux gnral Camille Rossi, qui y commandait, et auquel
on ne pouvait faire aucun reproche fond; on l'emmena  Embrun, et, peu
de jours aprs, il avait cess de vivre.

Un fort ancien officier, le gnral Kercaradec, arriva, prit le
commandement de la division, et tablit son quartier gnral 
Tournoux. Homme de mrite, ayant du nerf, il commanda dans cette valle
pendant toute la campagne. Cet officier gnral me distingua
promptement, me combla de tmoignages de bont, et, quoique trs-jeune
et seulement lieutenant en premier, je jouai, grce  lui, une espce
de rle: des batteries furent tablies dans les montagnes, et on
organisa tout un systme dfensif dont j'avais la direction pour mon
arme. Ensuite on fit une opration pour repousser les ennemis jusqu'au
pied du col de l'Argentire. Nous attaqumes et enlevmes le poste de
Tte-Dure, et nous occupmes Maison-Mane. C'est le premier combat
auquel j'aie assist: il ne ressemblait gure  ce que j'ai vu depuis.
Deux bataillons et quatre pices de canon furent engags dans le fond
de la valle; les Pimontais taient en force suprieure: nous les
battmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des
sensations agrables; j'avais une imptuosit et une ardeur extrmes,
dont l'effet me portait  vouloir toujours avancer. Cette impatience
s'est transforme trs-promptement en un grand calme et une trs-grande
impassibilit, qui, dans tout le cours de ma carrire, ne m'ont jamais
quitt dans le danger.

Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se rvolta. Des
troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre
l'offensive; mais elles furent diriges contre cette ville: on retira
mme une portion de nos forces, de manire qu' peine pouvions-nous
nous dfendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise
saison arrivant, toutes les oprations furent ncessairement
suspendues. Je reus la mission de reconduire  Mont Dauphin toute
l'artillerie, et dj la neige fermait les passages; de grandes
difficults m'arrtrent au col de Vars, mais je parvins cependant 
les surmonter: revenu  Tournoux, je fus envoy avec deux compagnies au
sige de Toulon.

Pendant le cours de cette campagne, nous commenmes  ressentir une
assez grande misre par suite de la perte des assignats, et j'prouvais
des besoins qui me dterminrent  demander des secours  mon pre. Il
m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite
de recommandations fort dplaces, car je n'avais aucune prodigalit 
me reprocher: cette espce de mercuriale me dplut, et je renvoyai 
mon pre sa lettre et son argent, en lui dclarant que je n'en voulais
pas  ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire
accepter, et j'eus satisfaction complte.

De ce petit camp de Tournoux, o j'ai fait ma premire campagne, sont
sortis plusieurs gnraux distingus. Laharpe, devenu gnral de
division, tu aprs le passage du P, tait alors lieutenant-colonel du
rgiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tu gnral de division  Essling,
tait capitaine de chasseurs dans ce mme rgiment. Fiorella et
Marchand, gnraux de division qui vivent encore, taient, l'un chef de
bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrime bataillon de l'Isre.

Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'arme devant
Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, o s'excutaient
les principales oprations; il fallut faire l'immense tour de la
montagne du Pharon, occupe par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire
(2 dcembre)  Ollioule, o taient et le quartier gnral de l'arme
et le parc d'artillerie. L je retrouvai cet homme extraordinaire que
j'avais vu dans mon enfance, destin  parcourir une carrire si
prodigieuse, et auquel, pendant tant d'annes, ma vie devait tre
consacre sans partage.

Bonaparte, aprs avoir servi plusieurs annes au rgiment de la Fre,
tait pass,  la formation de 1791, au rgiment de Grenoble: employ
d'abord en Corse, ensuite  Nice  la premire arme d'Italie, il reut
du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller 
Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se
soulever, et l'objet des insurgs tait de porter du secours  Lyon,
rvolt et assig. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice
de la Convention avait lev au grade de gnral, reut l'ordre de
marcher contre les insurgs avec quatre  cinq mille hommes.  la
premire rencontre, les troupes marseillaises se dbandrent, et, aprs
une lgre action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon,
dans leur dtresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras
des trangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 aot, le jour
mme o Carteaux entrait  Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles,
sardes et napolitaines, dont la force finit par s'lever  quinze mille
hommes, occuprent la place.

L'arme de Carteaux, aprs avoir repris Marseille, se porta sur Toulon;
elle fora les gorges d'Ollioule et vint s'tablir en face de la ville,
de ce ct, tandis qu'une division de l'arme d'Italie venait la
bloquer du ct de Souliers.

La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du
monde: place au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin
de la grande mer. L'entre de la grande rade est dfendue par le cap
Brun et la presqu'le de Sainte-Croix; celle-ci est unie  la terre
ferme par l'isthme trs-troit des Sablettes, et cette importante
position tait au pouvoir de l'ennemi. L'entre, fort resserre, de la
seconde rade est ferme par la grosse tour  l'est, et par le fort de
l'Aiguillette  l'ouest. La grosse tour est couverte, du ct de terre,
par le fort Lamalgue, vritable citadelle de Toulon, et citadelle
casemate, o toutes les ressources de l'art ont t dployes. Le fort
de l'Aiguillette tait couvert, du ct de la terre, par une redoute
fort grande, faite avec soin, et arme de trente-deux bouches  feu;
cette redoute, ferme  la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le
point culminant. Elle tait lie avec le fort de l'Aiguillette par un
ouvrage intermdiaire, et flanque par le feu des vaisseaux. La ville
de Toulon a une bonne enceinte bastionne, et indpendamment des
fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la
montagne du Pharon, rocher immense escarp dans tout son pourtour, et
tout  fait inaccessible au nord: sa grande paisseur et les
difficults du pays forcent l'arme assigeante  avoir une
contrevallation de plusieurs lieues, de manire que les deux attaques
spares, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer
que par des chemins non carrossables et presque impraticables.  l'est,
un systme de forts, placs en amphithtre, s'tend depuis le sommet
de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues
et de Sainte-Catherine sont situs entre eux,  moins d'une demi-porte
de canon, se soutiennent rciproquement par leurs feux et couvrent la
ville, tandis qu' l'ouest le fort Rouge, plac en haut du Pharon, et
le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu
des vaisseaux, l'enveloppe de ce ct; ainsi on peut considrer
l'ensemble des dfenses de Toulon comme formant un immense camp
retranch, avec un rduit dont les communications avec la grande mer
sont couvertes et assures.

L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et
compltait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de dfense.
C'est contre une pareille place, occupe par une arme, que Carteaux
venait essayer son incapacit et sa complte, mais confiante ignorance.
Au quartier gnral de l'arme, se trouvaient quatre reprsentants du
peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de
naissance.

Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant  Nice,
passa  l'arme devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti;
celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea  rester  dner, en lui
annonant, pour la soire, le spectacle de l'incendie de l'escadre
anglaise. Aprs le dner, Carteaux et les reprsentants, chauffs par
les fumes du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe  une
batterie dont on attendait ces brillants rsultats. Bonaparte, en homme
du mtier, sut  quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent
ses ides sur la stupidit du gnral, il lui aurait t impossible de
deviner jusqu' quel point elle avait pu aller. Cette batterie,
compose de deux pices de vingt-quatre, tait situe  huit cents
toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement
t pris dans quelque cuisine.

Bonaparte annona que les boulets n'iraient pas  la mer, et dmontra
que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et
les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre
combien taient ridicules les prparatifs faits; on rentra l'oreille
basse  Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux tait de
retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter dsormais  lui.
Ds ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence,
tout lui fut soumis. Il dressa l'tat des besoins, indiqua les moyens
d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les
reprsentants un ascendant dont rien ne peut donner l'ide.

L'imbcile Carteaux renvoy, le digne et galant homme, le brave et
respectable gnral Dugommier fut charg de le remplacer. Bonaparte
prit aussitt sur son esprit le mme empire. On le fit chef de
bataillon, pour lui donner de l'autorit sur tous les capitaines
d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant gnral d'artillerie, M.
Duteil, ft venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie,
celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exerc, et les
commandements avaient souvent alors des consquences si graves, qu'il
laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part  la direction du
sige. Des moyens et des troupes arrivrent de tous les cts, et
l'arme franaise devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait
que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et tait
arrive, lors de la prise de la place,  la force de trente-quatre
mille hommes, dont vingt mille seulement bien arms et inspirant de la
confiance.

La premire chose  faire tait de chasser les Anglais de la petite
rade. Bonaparte fit tablir une forte batterie, dite des
_Sans-Culottes_, sur le bord de la mer, avec des grils  rougir les
boulets. Un combat long et opinitre s'engagea; des btiments sautrent;
la batterie fut dtruite plusieurs fois et reconstruite aussitt; mais,
en huit jours de persvrance, Bonaparte arriva  ses fins, et les
Anglais furent obligs de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade.
En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc
d'Abrants. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Chtillon,
tait n  Bussy, le village mme o M. de Bussy-Rabutin, clbre par
son esprit et sa mchancet, a pass tant d'annes d'exil sous Louis
XIV, et dont le joli chteau renferme encore des peintures qui sont
l'histoire de ses amours. Junot, de trois annes plus g que moi, avait
t mon condisciple au collge de Chtillon. D'abord destin  la
prtrise, il tait parti, en 1790, comme soldat dans le deuxime
bataillon des volontaires de la Cte-d'Or, et se trouvait alors de
garde  la batterie des Sans-Culottes en qualit de sergent de
grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne
volont pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer,
dans un lieu trs-expos au feu de l'ennemi. Junot se prsenta et
remplit sa mission  la satisfaction de Bonaparte. Trois jours aprs, 
la mme batterie, il demanda quelqu'un pour crire un ordre sous sa
dicte, et Junot, qui avait une trs-belle criture, se prsenta
encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son
intelligence, lui proposa de rester avec lui pour tre attach 
l'tat-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientt accepte, et
voil le principe de sa fortune.

Bonaparte fit tablir une grande batterie devant Malbosquet pour
contre-battre le fort. Cette batterie fut appele _batterie de la
Convention_. Son objet principal tait de faire diversion et de tromper
l'ennemi; d'autres batteries, tablies dans diffrentes positions,
envelopprent de feux la redoute de l'Aiguillette, vritable point
d'attaque, et dont la prise tait le prliminaire ncessaire d'un sige
rgulier. Avant d'assiger une place, il faut d'abord la bloquer pour
l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir  ce but qu'en s'emparant de la
batterie de l'Aiguillette, et, par consquent, de la redoute qui la
couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une
vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention.  l'instant o ils
allaient s'en emparer, ils furent repousss; on leur fit beaucoup de
prisonniers, au nombre desquels se trouva le gnral O'Hara, commandant
la sortie.

Deux jours aprs cette action, j'arrivai  Ollioule avec deux
compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de
jours, il remarqua mon zle, le mit souvent  l'preuve, et comblait
ainsi mes voeux.

On crasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient
surnomme le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 dcembre), l'ordre
fut donn de l'enlever. Trois colonnes, formes pour l'attaquer de vive
force, avaient chacune en tte un dtachement d'artillerie, avec un
officier choisi, pour prendre possession des pices de la redoute et
les faire servir  sa dfense aussitt qu'elle serait en notre pouvoir.

Je fus plac  la colonne de gauche, dbouchant du village de la Seyne,
et commande par le chef de brigade Laborde.

L'attaque fut vive et la dfense vigoureuse. Cependant nous pntrmes.
L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la
presqu'le avec trois mille six cents hommes. Nous attaqumes avec six
mille hommes et restmes matres de la position, aprs avoir fait un
grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de
la redoute conquise. Charg de l'armer contre la mer et de retourner
l'artillerie qu'elle renfermait, nous emes  supporter pendant
plusieurs heures le feu pouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix
embrasures, j'eus vingt hommes tus.  trois heures aprs midi, les
vaisseaux s'loignrent, et nous restmes paisibles possesseurs de
notre conqute. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir
la conservation; mais ce succs, qui devait assurer trs-prochainement
le blocus effectif de Toulon, avait chang toutes les dispositions de
l'ennemi; et, comme au mme moment l'attaque de gauche avait enlev la
montagne du Pharon, en franchissant, par une espce de prodige, un
escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi rsolut d'vacuer la
place en emmenant notre escadre, et aprs avoir dtruit, autant que
possible, nos tablissements et les vaisseaux incapables de naviguer.

L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore trs-imparfait,
ne ft enlev comme la redoute de l'Aiguillette, l'vacua. Ce fort
tait occup par des troupes espagnoles soutenues par des troupes
napolitaines. Nous y entrmes immdiatement, et ses pices furent
diriges sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entasss dans des
barques charges  couler bas, couvraient la rade et se htaient de
fuir les dangers dont l'entre prochaine de l'arme rpublicaine les
menaait. On pouvait voir, de cette position, le dsordre, la confusion
et la terreur dont ils taient frapps; mais la nuit qui suivit offrit
un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants
devaient tre pires! Tout  coup l'air parat embras, l'horizon est en
feu, des magasins et des vaisseaux brlent;  la lueur de cet incendie,
on voit un dsordre toujours croissant et une terreur plus grande que
celle remarque pendant le jour: tout fuit, tout se prcipite; une
explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrass et de
deux poudrires; semblables  des volcans, elles jettent au loin des
dbris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles;
des dtonations se succdent; la commotion est si forte, le bruit si
prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp
franais des Fourches, croyant tre attaqu, se rveille et court aux
armes.

 ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les
airs, succde le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont
ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste
s'est cach et redoute la lumire. Quelques patriotes seulement,
prcdemment plongs dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvr la
libert et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-tre la joie, en
prsence de pareils dsastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible
que la misre publique; les troupes se rpandent dans les maisons; on
pille, et le pillage est tout  la fois autoris et consenti; car
personne n'apporte de rsistance ou ne laisse, pour ainsi dire,
chapper aucune plainte. Aprs la prise de possession, on ordonne 
tous les habitants de se runir sur la place; les reprsentants s'y
rendent; ils se font accompagner des prtendus patriotes opprims: on
demande  ceux-ci quels sont les ennemis de la Rpublique, et l,
chacun indique ses ennemis personnels ou ses cranciers; ceux-ci sont
saisis et  l'instant mme mis  mort. Cet tat de choses dura quelques
jours; toutes les vengeances trouvrent  se satisfaire. Bonaparte,
devenu puissant, employa son crdit plusieurs fois avec succs pour
sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut
l'intermdiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs
malheureux qui s'adressrent  moi. Sans doute beaucoup d'officiers de
l'arme, mus par les mmes sentiments, employrent leurs sollicitations
pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux,
appartenant aux restes d'une population dj rduite des trois quarts,
trouvrent la mort et la subirent sans aucun jugement.

Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le
dsordre d'alors, et la manire dont on disposait de la vie des hommes.
En entrant  Toulon, ds le point du jour, au milieu de ce silence
morne, triste prcurseur des maux dont cette malheureuse cit allait
tre accable, nous nous arrtmes, un de mes camarades et moi, sur une
place, et aussitt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour
nous y offrir un logement, moyen,  ses yeux, d'avoir une sauvegarde.
Nous acceptmes. Je l'engageai  rester chez lui et  attendre dans le
silence; il ne crut pas  mes conseils, voulut se montrer, et la
journe ne s'tait pas coule que son pre apprit, en voyant ses
habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.

Le lendemain de notre entre, le domestique d'un officier du gnie de
l'arme suivait stupidement un dtachement de malheureux marchant au
supplice, pour tre tmoin de cet horrible spectacle. Tout  coup un
soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamns qui s'vade; il le
prend, malgr ses protestations et ses cris, et le force  entrer dans
le groupe funeste; il allait prir, lorsqu'un camarade de son matre,
appel par une semblable curiosit, le reconnut et le rclama.

Aprs la prise de Toulon, Bonaparte, lev au grade de gnral de
brigade, fut charg de l'armement des ctes de la Mditerrane, et du
commandement en second de l'artillerie de l'arme d'Italie: un vieux
gnral d'artillerie, nomm Dujard, tait en possession du commandement
en chef; malgr son peu de capacit, on ne voulut pas lui enlever le
poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut l comme il devait tre
partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser:  son
apparition, il fallait se soumettre  son influence.

En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activit, en peu de
mois tout fut achev, et la cte de Provence, depuis l'embouchure du
Rhne jusqu' Villefranche, devint une cte de fer. Je fus charg de
mettre d'abord en dfense les les d'Hyres, au moment de leur
vacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, o devaient,
plus tard, se passer de si grands vnements.

Des fourneaux  rougir les boulets furent construits dans toutes les
batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire
connatre sur toute la cte, aux canonniers servant ces batteries, les
prcautions  prendre pour tirer  boulets rouges sans danger. Mon rang
m'avait port au grade de capitaine; mais ma compagnie tait employe 
l'arme des Pyrnes occidentales. Cette arme tait obscure; on
esprait, au contraire, agir offensivement sur la frontire d'Italie;
je dsirais, d'ailleurs, ne pas me sparer d'un homme qui me paraissait
appel  de grandes destines, et un arrt des reprsentants me retint
 l'arme o j'tais depuis le sige de Toulon, pour cause d'utilit
publique.

La reddition de Toulon ayant t prompte, et, pour mieux dire, inopine,
on devait supposer que les btiments en pleine mer, en route pour s'y
rendre, y entreraient sans mfiance: en consquence, afin de les
tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur
tous les forts; une frgate et une douzaine de btiments marchands
vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers
furent pris, mais la frgate, qui dj avait jet l'ancre et qu'il
fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et
s'chappa.

En nous rendant aux les d'Hyres, nous nous emparmes aussi d'un
btiment charg de rafrachissements pour l'escadre anglaise: ce
btiment tait mont et servi par le propritaire mme et ses enfants,
et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa
vie et l'esprance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son
dsespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgr ces avantages, je
ne fus pas moins frapp de la barbarie de cette lgislation qui a cr
pour la mer le droit monstrueux de dpouiller le ngociant paisible: en
considrant les choses du ct de l'quit et de la morale, quelle
diffrence y a-t-il entre le btiment de guerre qui s'empare d'un
vaisseau de commerce, et le dtachement de hussards arrtant un roulier
sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre
qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est expos
volontairement aux maux dont il est frapp, et la politique, fonde sur
les besoins des socits, a conserv ce droit, afin de donner le moyen
de frapper, dans leurs plus chers intrts, les nations maritimes, sans
cela hors d'atteinte de leurs ennemis.

Quoique l'arme rassemble  Toulon ft en grande partie envoye aux
Pyrnes orientales, l'arme d'Italie reut aussi des renforts. On
voulut agir offensivement sur cette frontire. La France avait des
griefs fonds contre le gouvernement gnois. Celui-ci avait laiss
prendre dans son port la frgate la _Modeste_ par les Anglais, et nous
tions en droit d'exiger une rparation. L'occupation de la rivire du
Ponent tant d'ailleurs ncessaire  nos oprations, il nous fut facile
d'obliger les Gnois  y consentir. On voulait ainsi isoler les
Autrichiens et les Pimontais des Anglais, en les sparant de la cte,
et leur tant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils
communiquaient. Les Gnois, aprs une protestation de simple forme,
nous laissrent entrer, et les forts de Vintimille baissrent leurs
ponts-levis. Nous fmes reus avec une espce de magnificence par le
gouvernement gnois; elle contrastait singulirement avec notre
pauvret, avec nos formes; mais nous tions jeunes, et cet avantage
tait prfrable  l'clat dont nous tions blouis alors, et  celui
dont nous avons depuis t entours.

Nous marchmes sur trois colonnes; la premire, remontant la _Nerva_
par _Dolce-Aqua_, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxime,
partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la
troisime marcha par Port-Maurice et Oneille.

Je fus envoy en reconnaissance sur Oneille, o nous entrmes le 20
germinal (9 avril 1794) sans coup frir; il en fut de mme  Loano. La
division Massna, aprs avoir battu l'ennemi  Ponte di Novo sur le
Tanaro, s'tait empare d'Ormea, et, prenant les montagnes  revers,
elle devint matresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort
se rendit.

Cette opration, dont Bonaparte eut l'ide, qu'il dirigea par l'action
qu'il exerait sur les reprsentants du peuple, fut termine en moins
de quinze jours, et l'arme eut ainsi une large base d'oprations, soit
pour entrer en Pimont, soit pour agir contre Gnes. Nous occupmes les
sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'
Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Aprs
cette opration, on s'arrta, et l'on revint  Nice, dont au surplus
n'tait pas sorti le gnral en chef, Dumerbion, vieillard infirme et
peu capable.

Le gnral Bonaparte, qui,  tout prix, voulait faire sortir l'arme
d'Italie de son apathique repos, parla aux reprsentants de la
ncessit d'obtenir une rparation complte du gouvernement gnois, et
au besoin de la facilit de s'emparer de la ville, si cette rparation
tait refuse. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette
mission avait pour objet apparent d'entamer des ngociations et de se
procurer des approvisionnements; mais en ralit le but tait de
connatre les lieux et d'apprcier les obstacles que pouvait rencontrer
un coup de main sur cette ville.

Trois officiers l'accompagnrent, et je fus du nombre. Je reus l'ordre
de voir la place avec autant de dtail que possible, sans me
compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes,
sur leur manire de servir, sur le matriel dont elles pouvaient
disposer. Il n'y avait presque aucune prcaution de prise contre une
attaque;  peine quelques pices de canon taient-elles en batterie
pour dfendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les
circonstances l'eussent rendu ncessaire, nous ne nous fussions empars
de Gnes et par la surprise et par la terreur que nous aurions
inspire. Nous trouvmes  Gnes un M. Villars, ministre de France;
nous y restmes cinq jours, et, aprs avoir pris et reu tous les
renseignements que nous tions venus chercher, nous rentrmes  Nice.

Pendant le rcit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parl de
la situation intrieure de la France, poque de la grande terreur;
jamais elle n'avait t aussi dplorable. Ma prsence  l'arme n'avait
pas prserv ma famille de la perscution gnrale: plusieurs de mes
parents avaient migr; les autres, et en particulier mon pre et mon
oncle, arrts, gmissaient dans le chteau de Dijon. De sages
prcautions ordonnes par mon pre m'empchrent de l'apprendre; car il
redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette
triste nouvelle. Mais, si le dchanement des basses classes et le
gouvernement de la populace faisaient natre chaque jour dans
l'intrieur des scnes de dsolation, si le sang ruisselait partout sur
les chafauds, si les armes du Nord mme n'taient pas  l'abri de ces
moyens de terreur employs par le pouvoir, l'arme d'Italie de cette
poque respirait en libert. Except les massacres de Toulon, dont j'ai
rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution mme n'eut lieu,
 ma connaissance, pendant les six mois qui s'coulrent jusqu'au 9
thermidor: espce de phnomne que la vrit oblige de reconnatre pour
l'ouvrage du gnral Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand
succs, son influence sur l'esprit des reprsentants. loign par
caractre de tous les excs, il avait pris les couleurs de la
Rvolution sans aucun got, mais uniquement par calcul et par ambition.
Son instinct suprieur lui faisait ds ce moment entrevoir les
combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du
pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait dj acquis une
grande maturit. Plus que son ge ne semblait le comporter il avait
fait une grande tude du coeur humain: cette science est d'ailleurs,
pour ainsi dire, l'apanage des peuples  demi barbares, o les familles
sont dans un tat constant de guerre entre elles; et,  ces titres, tous
les Corses la possdent. Le besoin de conservation, prouv ds
l'enfance, dveloppe dans l'homme un gnie particulier: un Franais, un
Allemand et un Anglais seront toujours trs-infrieurs sous ce rapport,
toutes choses gales d'ailleurs en facults,  un Corse, un Albanais ou
un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de
compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse inne qui
appartiennent comme de droit aux Mridionaux, que j'appellerai les
enfants du soleil. Ce principe, qui fconde tout et met tout en
mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence
particulire un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que
Bonaparte, en employant son crdit  garantir les gnraux et les
officiers de l'arme d'Italie des horreurs dont ailleurs ils taient
les victimes, trouva  exercer son empire sur des hommes qui n'taient
pas sanguinaires, et qui mme avaient des moeurs assez douces: le nom de
l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait  tort;
car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il tait simple
et mme raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies
de l'poque, et blmait hautement tous les actes atroces dont les
rcits nous taient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte;
sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'lment de sa grandeur
future. Salicetti et un nomm Ricors taient les deux autres
reprsentants.

Le 9 thermidor arriv et Robespierre renvers, la France est soulage
de la tyrannie; mais une raction va avoir lieu, car, dans ces temps
d'excrable mmoire, on ne sort d'un excs que pour tomber dans un
autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti cras doit
trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse
gnrosit, suivi volontairement la destine de son frre, Bonaparte,
en raison de ses liaisons avec lui, fut considr comme criminel par
les vainqueurs, et les nouveaux reprsentants, parmi lesquels Albitte,
arrivs  l'arme d'Italie, le suspendirent de ses fonctions,
ordonnrent son arrestation et son envoi  Paris. Provisoirement mis
sous la garde de trois gendarmes par considration pour ses services et
par respect pour l'opinion tablie sur son compte, il fut dcid qu'il
resterait ainsi jusqu' son dpart: mais le dpart, c'tait la mort, et
nous tions bien dcids  l'empcher.

Parmi les accusations diriges contre lui, on fit valoir son voyage 
Gnes: il se justifia bientt en en faisant connatre l'objet et en
donnant la preuve que ce voyage lui avait t ordonn. Il remua ciel et
terre: Salicetti lui fut favorable et contribua  le sauver. Aprs huit
ou dix jours d'angoisses, il fut mis en libert et rendu  ses
fonctions. Son envoi  Paris ayant t trs-probable, nous tions
dcids  l'empcher  tout prix, vu ses consquences infaillibles. 
l'instant o le dpart serait ordonn, nous devions, Junot, son aide de
camp, moi et un nomm Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient
rsistance, et nous rendre dans le pays de Gnes avec lui. Toutes les
dispositions taient prises, mais l'excution de ce projet ne fut pas
ncessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'tais frapp de ce
caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre
seul moyen de salut ce mme lieu dont l'hospitalit avait t employe
par nous, il y avait bien peu de temps,  tramer sa propre ruine.

Il n'est pas sans intrt de faire connatre comment Bonaparte jugea la
chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France,
non assurment qu'il ft partisan du systme suivi (sa mmoire est
au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifie
d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent:
l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du
comit de sret gnrale, en tait  ses yeux l'indication. Il m'a dit
 moi-mme ces propres paroles: Si Robespierre ft rest au pouvoir,
il aurait modifi sa marche: il et rtabli l'ordre et le rgne des
lois; on serait arriv  ce rsultat sans secousses, parce qu'on y
serait venu par le pouvoir; on prtend y marcher par une rvolution, et
cette rvolution en amnera beaucoup d'autres.

Sa prdiction s'est vrifie: les massacres du Midi, excuts
immdiatement au chant du _Rveil du Peuple_, l'hymne de cette poque,
taient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les
avait devancs.

Le gnral Bonaparte, rentr en fonctions, chercha  retrouver son
influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activit: c'tait  la
besogne que se dployait sa supriorit. Dans le repos, dans le calme,
chacun est l'gal de son voisin; et souvent l'homme dpourvu de toute
espce de mrite a les plus hautes prtentions, et mme plus de chances
de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive,
et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant
l'intrt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur
force et de leur capacit doivent donc ardemment dsirer de voir natre
les occasions de mettre en valeur leur mrite et d'acqurir les moyens
de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la mdiocrit,
hors le moment de la ncessit, leur refusera toujours plus qu' tout
autre.

Le gnral Bonaparte, dsirant  tout prix commencer une vritable
campagne de guerre, proposa de pntrer en Pimont par le point le plus
bas des Apennins, le point o cette chane se rattache  celle des
Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pntra jusqu'au bourg
de Cairo, o l'on battit l'ennemi le cinquime jour complmentaire de
l'an III (21 septembre 1794); mais le reprsentant du peuple Albitte
s'effraya: ce mouvement offensif tait au-dessus de sa comprhension;
il lui parut compromettre sa sret personnelle, et les intrts d'une
vie si prcieuse nous ramenrent sur Savone et sur Vado. C'est
prcisment par ce mme dbouch que s'est ouverte l'immortelle
campagne de 1796. Nous fmes seulement alors, pour ainsi dire,
l'esquisse de ce premier mouvement.

Mais le gnral Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer 
l'espoir d'agir. Il conut alors l'ide assez trange d'une expdition
maritime destine contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent
embarqus sous les ordres du gnral Mouret, homme tout  fait
incapable. Depuis, je l'ai vu  la tte d'une demi-brigade de vtrans,
et ce poste tait bien plus en rapport avec ses facults qu'un pareil
commandement. Le gnral Bonaparte commandait l'artillerie de cette
expdition, dont je faisais partie, tant charg de la direction d'un
petit quipage de pont. Nous nous embarqumes sur des vaisseaux de
transport, et l'tat-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, tait
plac sur le brick l'_Amiti_.

Trs-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi
portant la plus grande partie des troupes  la bataille navale que
devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et
nous restmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de
Gnes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux franais, le _a ira_ et le
_Censeur_, tombrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se rfugia au
golfe de Juan, et nous dbarqumes,  notre grande satisfaction, car
personne n'augurait bien de l'entreprise.

Ici commence un nouvel ordre de choses pour le gnral Bonaparte. Il
tait brusquement sorti de l'obscurit; son existence avait grandi avec
une extrme rapidit; la fortune paraissait caresser son avenir, et
tout  coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrt dans sa
carrire, contrari dans toutes ses combinaisons et du dans ses
esprances; mais ces dceptions ne seront qu'un calcul de la fortune,
le menant, par des voies dtournes,  la grandeur et  la puissance,
car c'tait l'y faire arriver que de le mettre en prsence des
occasions favorables. L'avenir est tellement cach aux yeux des faibles
mortels, nos prvisions sont si frquemment en dfaut, que souvent la
ralisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte,
tandis que les contrarits apparentes nous amnent plus tard  la plus
grande prosprit. Beaucoup d'officiers corses servaient  l'arme
d'Italie; elle en tait, pour ainsi dire, inonde. Les Corses sont
belliqueux; leur pays tait voisin; la prise de possession de Bastia
par les Anglais avait rejet en France tout ce qui tenait  la
Rvolution, et la prsence d'un reprsentant corse  l'arme les y avait
attirs. Le gouvernement y trouva des inconvnients, et rsolut de les
disperser en les rpartissant dans les diffrentes armes. Par suite de
cette mesure, le gnral Bonaparte reut la mission d'aller commander
l'artillerie de l'arme de l'Ouest, en consquence d'un travail fait et
arrt sur le rapport d'un membre du comit de salut public, Dubois de
Cranc. Cette disposition parut un coup funeste au gnral Bonaparte,
et chacun en porta le mme jugement. Il quittait une arme en prsence
des trangers pour aller servir dans une arme employe dans les
discordes civiles. On pouvait esprer raisonnablement que la premire
serait appele  frapper de grands coups,  faire des entreprises
importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante
n'tait offerte: des services obscurs, pnibles, quelquefois dchirants,
taient la seule chose  prvoir. Il avait fait sa rputation par ses
actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'clat pour faire
arriver sa renomme hors de l'enceinte de l'arme o il avait servi; et,
si son nom tait prononc de Marseille  Gnes avec estime et
considration, il tait inconnu  Paris et mme  Lyon. Ce changement
de destination devait donc lui paratre une vritable fatalit, et il
ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'tais rest  l'arme
d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondment; je le
trouvais si suprieur  tout ce que j'avais dj rencontr en ma vie,
ses conversations intimes taient si profondes et avaient tant de
charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me
consolais pas de son dpart prochain. Mon poste naturel tait  l'arme
des Pyrnes occidentales, o servait ma compagnie; j'avais t retenu
 l'arme d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait
tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre
rgulier, sans autre ordre que le sien, je me dcidai  l'accompagner.
Nous convnmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrtant
quelques jours dans ma famille. Je l'y prcdai, et il fut reu avec
empressement et admiration par mon pre et ma mre, auxquels j'avais
dj communiqu les sentiments qui m'animaient.

Je passai quatre jours  Chtillon, et je partis avec lui pour Paris.
Ce retard de quatre jours sembla lui avoir t funeste: la veille de
son arrive, un nouveau travail avait t sign, et ce travail
l'excluait du service de l'artillerie. Un nomm Aubry, membre du comit
de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre
les jeunes officiers de son arme, avait blm l'avancement de
Bonaparte. Charg de revoir le travail de Dubois de Cranc, travail
ancien dj de trois mois, il avait ray Bonaparte du tableau du corps.
De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficults  un
avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motiv la ncessit
de s'carter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la
fortune de Bonaparte, elles n'taient gure apprcies  une aussi
grande distance du thtre des vnements, et un homme comme Aubry, qui
n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire,
il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions
rsultant de l'ge et des prjugs. Aubry fut donc sourd aux
reprsentations, et repoussa impitoyablement les rclamations de
Bonaparte, appuyes par tous ceux qui l'avaient vu  l'arme. Ces
dmarches, faites cependant avec toute l'activit de son esprit, toute
l'nergie de son caractre, n'obtinrent aucun succs.

Nous voil donc  Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans
autorisation rgulire, et Junot attach comme aide de camp  un
gnral dont on ne voulait pas se servir, logs  l'htel de la Libert,
rue des Fosss-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux
spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir.  cette poque,
nous trouvmes  Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte  l'cole
militaire de Brienne, et se lia avec nous.

Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'ide d'tre perscut par
la fortune, et cependant il approchait  son insu des grandeurs. On
offrit  Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est--dire de lui
donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec
ddain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne
peuvent pas deviner l'espce de ddain qu'avaient autrefois les
officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en
acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'tait
dchoir. L'esprit de corps doit rehausser  nos yeux notre mtier, mais
encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses
jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes
militaires, commences dans l'artillerie et termines  la tte des
troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps  cet gard. J'ai t,
comme un autre, subjugu pendant quelque temps par ce prjug; mais je
ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit suprieur, une
ambition si vaste, une manire si remarquable de lire dans l'avenir, y
ait t soumis un seul moment. La carrire de l'artillerie est
ncessairement borne: ce service, toujours secondaire, a beaucoup
d'clat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de
l'individu diminue  mesure qu'il s'lve. Le grade brillant
d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison  faire entre
l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute
autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose  l'arme,
compar  un colonel commandant un beau rgiment d'infanterie ou de
cavalerie, et le gnral d'artillerie de l'arme n'est que le
trs-humble serviteur du gnral commandant une simple division.

Bonaparte, encore sous l'empire des prjugs de son ducation, refusa
donc formellement le commandement offert. Rsolu  attendre, il eut
l'trange vellit d'essayer une nouvelle carrire,  laquelle
assurment il n'tait pas propre. Quelques spculations, faites par
l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de
moments le peu d'assignats qu'il avait rapports de l'arme. Ce
Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une
trs-grande capacit, mais il est un exemple frappant de cette grande
vrit: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En
nous inspirant une ardeur immodre pour atteindre un but dtermin,
elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodrment
l'argent; avec ses talents et sa position auprs de Bonaparte, 
l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la
bienveillance vritable qu'il lui portait, en quelques annes il serait
arriv  tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son
avide impatience a touff son existence au moment o elle pouvait se
dvelopper et grandir.

Toutefois le commerce n'tait pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte
renoncer  servir, je lui demandai la permission de retourner 
l'arme. L'arme franaise du Rhin occupait des lignes devant Mayence,
et l'on parlait de faire le sige de cette forteresse. C'tait une
grande cole pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut
d'y tre employ. En ce moment les affaires de l'artillerie taient
entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le gnral Dulauloy, homme
fort  la mode, aimable et obligeant, tait son favori; j'allai lui
prsenter ma requte. Comment, me dit-il, vous demandez d'aller 
l'arme quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il
vous faut, j'ai votre affaire; on va tablir une fonderie de canons 
Moulins, je vous y ferai employer.

--Je vous rends grce, mon gnral, lui rpondis-je, de votre intrt
et de vos bonts; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera
venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut 
prsent apprendre  m'en servir, et mon intention, comme mon esprance,
est de faire la guerre tant qu'elle durera.

Il y avait  cette poque beaucoup de dgot, et, la ferveur que je
montrais tant peu commune, mes dsirs furent bientt satisfaits: on me
donna des lettres de service pour tre employ au corps devant Mayence.
Je fis mes petits quipages, et, comme j'ai toujours eu une manire de
magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel quipage de
cheval, de trs-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour
paratre convenablement sur le nouveau thtre o je me rendais; mes
finances avaient pu pourvoir  tout, et il me restait, en partant de
Paris, des assignats en abondance, et une rserve de dix louis en or
qui composait ma vritable richesse.

Le gnral Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint  peu prs le
langage suivant: Vous avez raison de quitter Paris pour aller 
l'arme; vous avez de l'exprience  acqurir, des grades  mriter,
votre fortune militaire  faire. Moi, je suis momentanment arrt dans
ma carrire, mais les obstacles ne seront pas, je l'espre, de longue
dure; un emploi obscur dans la ligne me ferait dchoir; il faut que
des circonstances plus favorables se prsentent pour que je reparaisse
sur la scne d'une manire plus digne et plus convenable, et nous nous
retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacit, ce sera au profit
de notre avenir commun.

Il me chargea d'emmener avec moi son frre Louis, et de le dposer 
Chlons en le recommandant  mes anciens professeurs de l'cole
d'artillerie et  plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui
s'y trouvaient encore. Louis avait toujours d entrer dans l'artillerie,
il allait  Chlons pour complter ses tudes et subir ses examens:
les vnements qui survinrent bientt et la grandeur de son frre le
rappelrent peu de mois aprs  Paris.

Je voyageai comme une espce de seigneur. J'avais un domestique venu
avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux
les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin  la vritable guerre.
Tout ce que j'avais vu jusque-l, except une action devant Toulon,
tait si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route  mes
besoins; il me semblait possder un trsor inpuisable; mais mon
illusion ne devait pas tre de longue dure. Arriv  la poste la plus
voisine de Metz,  Gravellotte, le matre de poste me dclara que les
assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en
argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre 
cette dcision et entamer ma rserve de dix louis.

En arrivant  Strasbourg, o je ne connaissais personne, mon trsor
tait rduit  trente-six francs. Je me fis descendre  la meilleure
auberge; comme moyen de crdit, je me htai de me dfaire du superflu
de mon quipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre
en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais
cot, dans tout le cours de ma vie, pour rduire mon existence au
niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois t trs-magnifique, c'tait
moins par got que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les
intrts dont j'tais charg: parmi les hommes parvenus  une position
leve, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins
personnels. Le gnral de division Dorsner, commandant l'artillerie de
l'arme, m'accueillit avec intrt et bont, et me fit prter deux
chevaux d'artillerie pour me conduire  Mayence; une feuille de route
assura ma subsistance par la distribution journalire de mes rations,
et je partis pour le quartier gnral d'Ober-Ingelheim. La veille du
jour o je le rejoignis, j'tais couch dans un moulin, et, par
conomie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidle Joseph,
couch dans ma voiture, gardait mes quipages, mais un sommeil trop
profond l'empcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la
nuit, enlevrent la vache de ma voiture et me dpouillrent
compltement. Je perdis ainsi tout ce que je possdais au moment o
j'allais en avoir le plus besoin: c'tait chouer au port.

L'arme, devant Mayence, tait compose de trois divisions: celle de
droite, commande par le gnral Courtot, avait son quartier gnral 
Oppenheim; celle du centre, par le gnral Gouvion Saint-Cyr,  la
Maison de chasse; et celle de gauche, par le gnral Renaud, 
Feintheim: le gnral de division Schll commandait le corps d'arme.
Ancien officier du rgiment de Nassau, homme de dtail, il ne manquait
pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualits ncessaires au
commandement en chef. Le gnie tait sous les ordres du colonel
Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces
_Mmoires_: cet officier est, sans contredit, l'_ingnieur_ de la
grande poque o j'ai vcu, car il a excut les plus importants et les
plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie tait
commande par le gnral Dieud: celui-ci tait une espce de nain,
haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus
ridicule personnage que j'aie jamais rencontr; je fus charg de
remplir prs de lui les fonctions de chef de l'tat-major.

L'arme du Rhin, en venant se poster devant Mayence  la fin de la
dernire campagne, dut ncessairement s'y retrancher; il et t plus
sage de prendre une position assez loigne pour viter toute surprise;
l'arme aurait pu tre pourvue convenablement et y rester en sret
sans tre crase de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe
semblait tre indique. Ces positions, les seules  prendre, couvraient
 la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer  l'ennemi
en se mettant presque  porte de canon de Mayence, comme si une
circonvallation semblable ne devait pas tre ajourne au moment d'un
sige, et comme si le sige de Mayence pouvait tre raisonnablement
entrepris avant d'avoir pass le Rhin et bloqu Castel. Mais
l'ignorance qui prsidait  toutes les oprations de cette poque en
avait autrement ordonn, et Mayence avait t bride par des travaux
immenses, les plus grands de cette espce excuts dans les temps
modernes, et dont le dveloppement tait de plus de trois lieues;
portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancs,
et portion en ouvrages dtachs; ceux de Montbach,  la gauche, taient
de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placs en
chiquier. Ces lignes taient prcdes, dans toute leur tendue, de
trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pices de canon les
armaient, mais trs-peu de ces pices taient atteles. Toutes les
esprances de l'arme taient dans les succs de l'arme de
Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu' Cologne et
Dsseldorf, et destine  franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de
vive force, grce  la vigueur du gnral Klber, et Dusseldorf tomba
entre nos mains. L'arme autrichienne vacua les montagnes de la
Vtravie et se porta en Franconie; l'arme franaise la suivit et jeta
un fort dtachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite.
L'arrive de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle
offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'o nous
pmes en jouir.

C'tait le signal du commencement de nos travaux. Un quipage de sige,
prpar sur les derrires de l'arme  Alzey, fut mis en mouvement. En
attendant le commencement d'un sige rgulier, on improvisa un
bombardement avec des obusiers, et je fus charg, avec vingt-quatre
obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un
pli de terrain o l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite
de Merlin: une nuit fut employe  cette opration. Un millier d'obus
fut jet sans produire aucun effet; un lger incendie signala seulement
nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher o nos
entreprises acquerraient un caractre plus srieux; mais les succs de
l'arme de Sambre-et-Meuse ne devaient pas tre de longue dure. Cette
arme avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuye
 la ligne de neutralit garantie par les Prussiens. Pendant ce temps,
Manheim tait tomb en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif,
excut sur Heidelberg avec une faible partie de l'arme du Rhin, avait
amen un revers; si trente mille hommes de cette arme l'eussent
excut avec ensemble, la jonction des deux armes devenait facile,
l'arme de Sambre-et-Meuse et pu passer le Mein sans obstacle, et
cette jonction nous rendait matres de la campagne. Une grande partie
des chelons de l'arme de Sambre-et-Meuse aurait d tre rappele;
cette arme, en prenant sa ligne d'opration un peu au-dessus de
Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue trs-sre, et les deux
armes runies auraient sans doute repouss l'arme de Clerfayt et de
Wurmser jusqu'en Franconie et au del des montagnes de la fort Noire:
au lieu de cela, on resta stupidement divis; tandis que l'ennemi,
aprs avoir runi ses forces et viol la ligne de neutralit, tourna la
gauche de l'arme de Sambre-et-Meuse et la fora  une retraite si
prcipite, qu'une portion des troupes places devant Castel ne put la
rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication
construit au-dessous de Mayence, en arrire des ouvrages de Montbach.
L'arme de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, o elle
repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Ds lors le sige de Mayence
devenait impossible, et on y renona. L'quipage d'artillerie de sige,
amen  grand'peine, fut renvoy de mme.

Mais ensuite revenait la question de savoir s'il tait possible de
garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des
troupes et leur misre ne forceraient pas  les vacuer. S'il en tait
ainsi, il tait sage de s'y prparer de bonne heure, d'en retirer
d'avance un matriel considrable non attel, qu'un mouvement prompt et
forc livrerait  l'ennemi. Un officier fut envoy auprs du gnral
Pichegru pour lui faire toutes ces reprsentations; le gnral y fit
droit et ordonna l'vacuation de l'artillerie: le transport commenc
fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie dj enleve.
Ces divers mouvements achevrent d'extnuer le petit nombre de chevaux
d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour o la
dernire pice de canon avait t remise dans les lignes, une attaque
gnrale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut
son succs moins  son courage qu'au dgot de l'arme,  la rsolution
o taient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence,
aprs avoir tant souffert pendant la dure du premier, et le combat ne
fut qu'une droute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre
1795),  sept heures du matin, la nouvelle arriva  Ober-lngelheim que
l'ennemi tait sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs
dveloppements. En un moment j'tais  cheval et lanc au galop pour me
rendre au centre des lignes, partie la plus rapproche; mais, quelque
diligence que j'eusse faite, il tait trop tard: arriv prs du village
de Feintheim, je vis toute l'arme  la dbandade, chaque corps se
retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'tais au
milieu d'un rgiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai;
mais, m'tant trouv bientt  la queue, je fus envelopp par des
hussards autrichiens; je me dfendis un moment contre trois d'entre eux,
et je fus dlivr de ce combat ingal, o j'allais succomber, par un
trompette du rgiment que j'avais ralli. Nulle part on ne tint. Le
centre seul, command par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et
couvrit la retraite de la gauche; tout le matriel non attel fut
abandonn  l'ennemi. Il ne me resta autre chose  faire qu' prsider
 la destruction des pices et approvisionnements d'artillerie qui
allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie 
l'excuter, et je suivis, avec le gnral Dieud, le mouvement de
l'arme, dont la masse se runit sur la rive droite de la Pfrim.

La droute de l'arme avait commenc par la droite des lignes; un
intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les
lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune consquence si un
gnral capable et des troupes suffisantes et convenablement disposes
eussent t chargs de dfendre cette partie de la position. En effet,
un corps, aprs avoir pntr par cette troue, aurait d tre dtruit
par la moindre rserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les
lignes auraient t conserves; mais rien n'avait t prvu, et la
terreur se mit dans les esprits  l'apparition de l'ennemi sur ce
point: elle fut augmente par la prsence de quatre ou cinq cents
hommes qui passrent le Rhin et se portrent sur la rive gauche en
arrire des lignes. Cependant les premires attaques directes avaient
t repousses, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos
retranchements, s'taient d'abord replis. Au moment o la droite fut
tourne et o nos troupes vacuaient leurs positions, la raison et le
bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrire 
droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais
tout le monde perdit la tte: gnraux et officiers, chacun opra pour
son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'arme, ni
de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite 
Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chass-crois, se
trouva tre  la gauche de l'arme au lieu d'tre  sa droite, et 
douze lieues en arrire.

Le centre, command par Gouvion Saint-Cyr, excuta ce que la division
Courtot aurait d faire, rappela sa droite, se prsenta paralllement 
l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans tre
entam, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le
surlendemain prit position sur la Pfrim, aprs tre entr en
communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et
vint se runir  lui.

L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pices de canon et
sept cents voitures d'artillerie: tout ce matriel tomba en son
pouvoir. tonn de ses succs, il mit peu d'activit  en profiter; il
passa onze jours  contempler ses trophes. S'il et suivi
immdiatement l'arme franaise, il l'aurait trouve sans organisation,
sans artillerie, sans moyens de rsistance, et, pour tout dire en un
mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10
novembre) le gnral Clerfayt arriva pour nous combattre.

Pendant l'hiver prcdent, et tandis que l'arme prenait poste devant
Mayence, elle s'tait aussi prsente devant la tte du pont de Manheim,
ouvrage rgulier devant lequel on avait ouvert la tranche, et que
l'ennemi, aprs un simulacre de dfense, avait vacu. Lorsque l'arme
de Sambre-et-Meuse eut opr plus tard son passage et fait des
mouvements offensifs, on avait jet des bombes dans Manheim, et cette
ville avait ouvert ses portes.

J'ignore les combinaisons qui en donnrent si facilement la possession,
car Manheim tait fortifi.

Le gnral Pichegru, soit par incapacit, soit dans l'intention de
faire manquer la campagne, avait laiss dans le haut Rhin une grande
partie de son arme avec le gnral Desaix; il la rappela cependant
quand les oprations furent commences, mais si tard, qu'elle ne put
arriver  temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement
trs-important pour prparer la jonction des deux armes, excut
seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe
en fut le rsultat. Les troupes du haut Rhin, arrives aprs la
retraite de l'arme de Sambre-et-Meuse, ne s'occuprent plus qu'
couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des
combats meurtriers eurent lieu  peu de distance de la place. Aprs la
droute des lignes de Mayence, toute l'arme repassa le fleuve; on
laissa une simple garnison dans Manheim, commande par le gnral de
division Montaigu, on se disposa  se battre sur la rive gauche et 
dfendre la valle du Rhin contre l'arme de Clerfayt, qui avait
dbouch par Mayence. En rapprochant les divers vnements arrivs tant
 Manheim qu' Mayence, on conoit d'autant moins la lenteur mise par
le gnral autrichien  continuer ses oprations.

Toutefois le commandement de l'avant-garde, runie sur la Pfrim, fut
donn au gnral Desaix, et je fus charg du commandement de son
artillerie. Je retrouvai l Foy, que j'avais quitt  l'cole des
lves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie 
cheval, et avait dj acquis de la rputation. Le 19 brumaire (10
novembre), l'ennemi se prsenta en force; on se battit une grande
partie de la journe en avant d'Alzey. C'tait la premire fois que je
voyais en ligne se mouvoir rgulirement, et avec les diffrentes armes
combines, des troupes nombreuses. Nous tnmes tte  l'ennemi et nous
ne perdmes aucune bouche  feu, bien que l'ennemi nous en et dmont
plusieurs.

Nous fmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des
combats assez insignifiants nous ramenrent successivement en avant de
Landau. L'arme s'tablit dans les lignes de la Queich: le gnral
Desaix, avec sa division, se plaa de manire  couvrir Landau,  voir
l'ennemi et  rester en contact avec lui: il mit son quartier gnral
au village de Neusdorf,  une lieue en arrire de la petite ville de
Neustadt, qu'occupait l'ennemi.

Pendant toute cette campagne, le sort des officiers tait extrmement
misrable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait  chaque
officier, depuis le sous-lieutenant jusqu' l'officier gnral, huit
francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a
beaucoup de forces et de privilges pour supporter la misre et les
souffrances, et je ne me rappelle pas que cet tat de choses m'ait
donn un quart d'heure de chagrin; seulement, dpouill, comme je l'ai
racont plus haut, au commencement de la campagne, et manquant
absolument d'argent, je me vis oblig de rclamer des effets de magasin,
et, avec un bon que je dus faire viser au gnral en chef Pichegru, je
reus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule
fois que j'aie parl  ce gnral, dont la vie a t fltrie par de si
infmes actions. Quoique trs-jeune encore, j'avais assez rflchi sur
les difficults du commandement, pour m'tonner qu'un homme charg
d'aussi grands intrts ft assez peu cas de son temps pour l'employer
 un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingu, et
capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour systme
de s'affranchir de toute espce de dtails, et de s'en tenir  juger le
travail dont il avait charg les autres. Et cette observation a t
toujours pour moi un thermomtre sr de la capacit vritable des
hommes de rputation, comme de la mdiocrit de ceux qui avaient des
habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouve en dfaut.

Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion
d'approcher frquemment le gnral Desaix; notre sjour  Neusdorf, 
quelques affaires d'avant-poste prs, nous laissait dans un grand repos
et une grande oisivet, et j'en profitai pour le voir tous les jours,
et d'une manire intime et familire. C'tait un homme charmant,
possdant  la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et
d'amnit; j'avais pris un trs-grand got pour lui, et il me
tmoignait beaucoup d'amiti. Sa conversation tait remplie de
sduction, il aimait passionnment son mtier et en parlait d'une
manire attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un
homme encore inconnu, n avec le gnie de la guerre, dont l'esprit, le
caractre, l'autorit, taient choses transcendantes, et fait pour
clipser tout ce qui avait brill jusqu'alors, si la fortune le faisait
jamais arriver  la tte d'une arme; c'tait de Bonaparte, comme on le
devine, que je lui parlais. Il me rpondait toujours: Mon cher Marmont,
vous tes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-tre l'amiti
vous aveugle; car, soyez-en sr, le commandement d'une arme est ce
qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige
le plus de capacit dans un temps donn. Il avait raison, mais mes
inspirations taient justes.

J'ai laiss le gnral Bonaparte  Paris, sans avenir, sans projet fixe
et dans une grande oisivet. Le gouvernement eut l'ide d'envoyer au
Grand Seigneur un officier gnral pour rgulariser son artillerie et
recommencer  peu prs la mission de M. de Tott, avec l'trange
illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur
puissance, de s'occuper de l'amlioration d'un service isol. Toujours
est-il que M. de Pontcoulant, membre alors du comit de salut public,
proposa le gnral Bonaparte pour cette mission et le fit agrer.
Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres
Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un tat de
repos pour lequel il tait si peu fait, et l'enchantait; il voyait,
dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la
fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trsor
public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajourne. Mais,
tandis que chaque jour amenait une esprance que le lendemain faisait
disparatre, le temps s'coulait, et des troubles civils allaient
brusquement et avec clat mettre Bonaparte en vidence: on touchait au
13 vendmiaire.

Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette rvolution,
d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le
gouvernement de la Convention, n'tant plus soutenu par des supplices,
tait tomb dans le mpris et l'abjection; tous les honntes gens en
dsiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le
gouvernement serait-il remplac? voil ce que beaucoup de gens senss
se demandaient. La Convention tait spare de l'opinion de Paris,
c'est--dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne,
car la basse classe ne lui tait point hostile; mais, si les troupes
taient peu nombreuses, elles taient fidles et mme passionnes, et,
avec des troupes animes d'un semblable esprit, des dispositions
raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente  prendre sur
lui la responsabilit du sang vers, on peut, on doit esprer de
rsister  une population nombreuse qui attaque.

Cet homme se trouva: Barras, ayant t presque toujours en mission aux
armes, s'tait fait une espce de rputation militaire; la Convention
lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et
connaissait toute son incapacit; mais, dans le danger, les hommes ont
souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout  coup celui qui
peut les sauver. Bonaparte avait laiss, depuis le sige de Toulon,
dans la mmoire de tous ceux qui l'avaient vu  la besogne, une
conviction profonde de son caractre et de sa haute capacit. Barras se
rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui,
c'est--dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie,
il entrait en scne: en peu d'heures, de sages dispositions furent
prises, et, bientt aprs, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris,
toujours persuads dans le calme qu'ils sont des hros, furent
disperss  l'apparition du danger: il en sera toujours de mme en
pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immdiatement dissoudre les
forces qui leur sont opposes, et que la basse classe ne sera pas leur
auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette
grande responsabilit, de verser le sang de leurs concitoyens. Les
haines publiques, une fois allumes, ne s'teignent pas facilement, et
le triomphe d'un moment peut tre pay du repos de toute la vie; il
faut des caractres d'une trempe suprieure, ou un sentiment profond de
ses devoirs, pour oser la braver.

Le choix de Bonaparte dans le parti  prendre ne pouvait pas tre
douteux: d'un ct, ses amis et une autorit quelconque destine 
fonder quelque chose de rgulier; de l'autre, incertitude, confusion,
anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu
d'ailleurs sa doctrine  l'occasion de la mort de Robespierre. Elle
consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas;
que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son
exercice: et la circonstance actuelle tait bien pire, puisque, lors de
la rvolution du 9 thermidor, la Convention, en qui rsidait alors le
principe du pouvoir, tait conserve, tandis que, si aujourd'hui les
sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu.
Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.

Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les gots
antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse tait peu en harmonie
avec les devoirs dont il se trouvait charg, crut payer la dette de sa
reconnaissance en faisant nommer Bonaparte  sa place au commandement
de l'arme de l'intrieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinment 
une situation trs-leve, et ce rsultat vient de toutes les
infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gmi, car, si une
disposition gnrale ne lui et pas fait quitter l'arme d'Italie, il
aurait continu  y servir avec considration, mais d'une manire
subordonne, puisqu'il n'tait pas dans les usages et dans la nature
des choses qu'un simple gnral d'artillerie ft choisi pour commander
une arme; s'il n'et pas t ray du tableau de l'artillerie par Aubry,
il aurait t enfoui dans l'Ouest avec ses talents suprieurs, et
jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurit. Enfin, si
la mission pour Constantinople, si vivement dsire, lui et t
confie, il aurait chapp  toutes les combinaisons de la fortune. Une
srie de circonstances, fcheuses en apparence, lui ouvre donc, en
ralit, la route qu'il va parcourir avec tant d'clat. Grande leon
pour savoir supporter, sans murmurer, les contrarits que chacun
rencontre journellement dans sa carrire.

Bonaparte, devenu gnral en chef de l'arme de l'intrieur, se souvint
de moi et me fit nommer son aide de camp: je reus l'ordre de le
rejoindre. La campagne tait finie sur le Rhin; un armistice venait de
suspendre toute hostilit, et je me mis avec grande joie en route pour
rejoindre le gnral prs duquel j'tais appel  servir, et qui
possdait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je
voyageais lentement et par tapes; l'tat de ma bourse ne me permettait
pas de le faire autrement. En arrivant  Claye, je fus log prs du
pont, chez une vieille femme qui me reut de son mieux et me fit les
plus grandes prdictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais
beaucoup cru  de semblables prophties; cependant celle-l ne m'est
jamais sortie de la mmoire. J'arrivai  Paris: je trouvai le gnral
Bonaparte tabli au quartier gnral de l'arme de l'intrieur, rue
Neuve-des-Capucines, dans un htel dpendant aujourd'hui des affaires
trangres. Il avait dj un aplomb extraordinaire, un air de grandeur
tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait
aller toujours en croissant. Assurment il n'tait pas destin par la
Providence  obir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit
avec plaisir, me reut avec amiti, et je m'tablis dans le bel htel
ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna
beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours aprs
mon arrive, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel
je venais d'acqurir des droits. Depuis le 13 vendmiaire la
constitution dite de l'an III ayant t mise en activit, le
gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce
pouvoir que je trouvai tabli  Paris.

Singulier temps que cette poque: on sortait de la barbarie, de la
confusion et des massacres, et on avait,  juste titre, horreur des
temps prcdents. Malgr cela, on avait maintenu, par la force, au
pouvoir ceux mmes qui avaient concouru  tous ces maux. L'migration
et des vnements funestes avaient couvert la France de deuil, bris la
socit et rompu tous les liens de famille; mais la socit tendait 
se reconstituer. Le Directoire unissait  une espce de pompe la plus
grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait,  juste titre,
pour un homme dbauch, et sa cour l'tait par excellence. Quelques
femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se
consacraient  ses plaisirs; la reine de cette cour tait la belle
madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera  peine
approcher de la ralit: jeune, belle  la manire antique, mise avec
un got admirable, elle avait tout  la fois de la grce et de la
dignit; sans tre doue d'un esprit suprieur, elle possdait l'art
d'en tirer parti et sduisait par une extrme bienveillance. On rendait
grces  madame Tallien de la salutaire influence exerce par elle lors
du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la
reconnaissance publique au culte rendu  sa beaut. Tallien paraissait
alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espce
de gloire par suite du rle qu'il venait de jouer: ainsi une action
dont la vritable cause tait probablement le danger le plus pressant,
et le besoin d'y chapper, avait, dans l'opinion, tout l'clat du
dvouement, c'est--dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action
qui consiste dans le sacrifice de soi-mme pour l'intrt des autres.
Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais tait
moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de
Chteau-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de
l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout  la
fois d'exemple et de mobile  la nouvelle socit, mlange de grce, de
corruption, de nonchalance et de lgret, en un mot portant le
caractre de l'poque. Tout tait cependant encore bien incomplet; 
peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'tait
gure en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays
et de tous les temps.

Une chose que l'histoire consacrera, et o l'on trouve l'image des
moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal _des
victimes_. Personne n'tait en situation de faire les frais de
nombreuses runions et de donner des bals; on voulait cependant
rappeler les plaisirs, et on eut l'trange ide de faire une
souscription o taient admis seulement les parents de ceux qui avaient
pri sur l'chafaud; ainsi, pour aller se rjouir et pour avoir le
droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son pre, de
sa mre, de son frre ou de sa soeur. On ne comprend pas comment
l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je
ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que
celui des massacres. Ceux-ci taient terribles, le rsultat des passions
dchanes, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les
classes leves, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les
souvenirs du crime.

Le gnral Bonaparte faisait assidment sa cour au Directoire, et 
Barras en particulier. Il tablit bientt son ascendant sur Carnot et
sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui,
il tait impossible d'y chapper. L'ordre de choses existant tait
d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendmiaire l'avait fond; mis
promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il
fut consult journellement sur celles de l'arme d'Italie; il
connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y
trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les
vnements passs dans ce pays depuis le moment o nous l'avons quitt.

Le gnral Dumerbion, commandant l'arme d'Italie  notre dpart, tait
un homme infirme et incapable, n'offrant pas mme l'image d'un gnral;
il fut remplac par Kellermann, auparavant commandant de l'arme des
Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans
ses manires, les circonstances lui avaient donn une sorte de
rputation: son nom tait ml au rcit de la retraite des Prussiens en
1792, et son arrive fut vue avec grand plaisir  l'arme. Cependant ni
le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de
prendre l'offensive; il trouva l'arme occupant Savone, la Madonna,
Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il vacua toutes les positions
avances difficiles  soutenir et prit sagement une bonne ligne de
dfense, la plus courte possible; partant des bords de la mer 
Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait  gauche par
Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le
col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et
l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armes restrent ainsi
en prsence pendant une partie de la campagne, chacune sur la dfensive,
les allis couvrant Savone et Gnes, et toute cette partie du littoral,
et les Franais tout le reste de la rivire du Ponent et le comt de
Nice, en occupant en mme temps l'origine des valles et les cols.

Une surveillance rciproque occasionna pendant l't une srie
d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais,
la paix ayant t faite avec l'Espagne, l'arme des Pyrnes orientales
devint disponible et on l'envoya grossir l'arme d'Italie. Le gnral
Schrer, qui l'avait commande, remplaa le gnral Kellermann. L'arme
d'Italie ainsi renforce, il tait impossible de ne pas reprendre
l'offensive: aussi fut-elle rsolue, et, le 2 frimaire (23 novembre
1795), l'arme franaise attaqua l'arme austro-sarde, commande par le
gnral Devins. Celle-ci avait sa gauche appuye  la mer, occupant la
petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut
complte; l'ennemi, chass de toutes ses positions, perdit toute son
artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux
restrent en notre pouvoir. Il effectua immdiatement sa retraite, ou
pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le gnral Schrer, 
la suite d'un succs aussi complet, tait le matre d'entrer en Italie;
il pouvait achever la destruction de l'arme ennemie et conqurir cette
terre promise; mais, manquant  sa destine, il s'arrta non loin du
champ de bataille et n'osa jamais se hasarder  dboucher dans les
plaines du Pimont.

Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors taient bien
meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques
mois plus tard, commenc la campagne.

Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les
Autrichiens s'occuprent  rparer leurs pertes,  se rassurer et 
faire venir des renforts, tandis que l'arme franaise souffrait
beaucoup de la disette et d'une grande misre. Le gnral Devins, qui
avait si mal opr, fut rappel par le gouvernement autrichien et
remplac par le gnral Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et
ancienne rputation. Ce gnral avait fait la guerre avec distinction
contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu
contre nous leurs premiers succs en 1792, sur la frontire de Flandre.

L'hiver s'coulait  Paris au milieu des plaisirs. Les soires du
Luxembourg, les dners de madame Tallien  la Chaumire, nom qu'elle
avait donn  une maison couverte de paille o elle demeurait, au coin
de l'alle des Veuves, prs du quai, aux Champs-lyses, employaient
notre temps d'une manire assez agrable. Nous n'tions pas, d'ailleurs,
difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent  l'arme,
dont les misres ne nous avaient pas dgots; mais rien ne nous
indiquait encore que nos dsirs d'y retourner seraient bientt
satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le gnral Bonaparte de
l'arme d'Italie, dont le gnral Schrer reprsentait toujours la
position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes,
en vivres, en argent. Le gnral Bonaparte dmontra, dans plusieurs
mmoires succincts, que tout cela tait superflu. Il blmait fortement
le peu de parti tir de la victoire de Loano, et prtendait que
cependant tout pouvait encore se rparer. Ainsi se soutenait une espce
de polmique entre Schrer et le Directoire, conseill et inspir par
Bonaparte. Cette discussion ne prsageait rien de bon, car Schrer,
tant sans aucune confiance, ne pouvait tre persuad. Il annonait les
plus grands revers comme probables, et dclarait que, si l'on ne venait
puissamment  son secours, dfendre le Var pendant la campagne prochaine
tait tout ce qu'il pouvait esprer. Le gnral Bonaparte rpondit 
ses lamentations en rdigeant un plan d'oprations pour l'invasion du
Pimont, le mme suivi depuis. Aprs l'avoir lu, le gnral Schrer
rpondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait
venir l'excuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nomm gnral en
chef de l'arme d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'esprances,
nous emes bientt termin nos prparatifs de campagne; mais des
intrts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre
dpart.

Le gnral Bonaparte tait devenu trs-amoureux de madame de
Beauharnais, amoureux dans toute l'tendue du mot, dans toute la force
de sa plus grande acception. C'tait, selon l'apparence, sa premire
passion, et il la ressentit avec toute l'nergie de son caractre. Il
avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle et perdu
toute sa fracheur, elle avait trouv le moyen de lui plaire, et l'on
sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on
aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce
sentiment. Une chose incroyable, et cependant trs-vraie, c'est que
l'amour-propre de Bonaparte fut flatt. Il a toujours eu beaucoup
d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux ides anciennes, et,
lorsqu'il faisait le rpublicain, il tait toujours sensible et soumis
aux prjugs nobiliaires. Je le conois, j'ai toujours eu moi-mme
cette manire de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit 
nos yeux; le temps donne  son ouvrage un cachet qui lui est propre et
inspire le respect. Une naissance distingue suppose une bonne
ducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des
habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments dlicats;
tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le gnral Bonaparte
se crt trs-honor par cette union, car il en tait trs-fier, cela
prouve dans quelle ignorance il tait de l'tat de la socit en France
avant la Rvolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec
moi  cet gard; enfin, grce  ses prventions, je serais tent de
croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans
l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit
avec la fille des Csars. Son mariage rsolu, il eut lieu le plus
promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans
retard  l'arme, et j'tais dj aux avant-postes, prs de Gnes,
quand le gnral Bonaparte arriva  Nice.

Il existait dans le 21e rgiment de chasseurs, en garnison  Versailles,
un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier tait
Murat. Promu provisoirement, dans les vnements de vendmiaire, au
grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas t
confirme, et, quoiqu'il portt les signes distinctifs de ce grade, il
n'avait dans son rgiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait
aussi t nomm, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron;
ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient
pas droit. Murat apprit le dpart du gnral Bonaparte pour l'arme
d'Italie, et il nous exprima le dsir de venir avec nous. Je ne sais si
les hommes taient alors meilleurs qu' prsent, mais ce dsir ne nous
offusqua pas, et nous ne craignmes ni l'un ni l'autre de partager avec
un nouveau camarade le crdit dont nous jouissions: aussi nous lui
prparmes les voies auprs de notre gnral.

Bientt aprs, Murat se prsenta au gnral Bonaparte avec cette
confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: Mon gnral,
vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je
vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi. La tournure de
Murat plut  Bonaparte, nous lui dmes du bien de lui, et il accepta
son offre. Le gnral Duvigneau, chef de l'tat-major gnral de
l'arme de l'intrieur, ayant refus au gnral Bonaparte de
l'accompagner, celui-ci fit choix du gnral Berthier, jouissant  fort
bon march d'une assez grande rputation; mais il connaissait le pays
et avait rempli, pendant la campagne prcdente, les mmes fonctions
prs du gnral Kellermann. Sur ma proposition et  ma recommandation,
le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander  l'arme
d'Italie l'arme du gnie. Je reus pour instruction, en prcdant le
gnral en chef  l'arme, d'aller visiter les principaux cantonnements
de la rivire de Gnes, et de lui rendre compte,  son arrive 
Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En
le quittant, il me dit: Allez, je vous suivrai de prs, et dans deux
mois nous serons  Turin ou de retour ici. Ses succs ont bien dpass
les limites de sa prophtie.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE PREMIER


MARMONT  SON PRE.

  Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.

Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher pre; les Pimontais sont
de mme, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas
de grands risques. Le gnral Kellermann est venu hier visiter notre
position; je l'ai accompagn  quelque distance d'ici.--Il a, je crois,
des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.

J'ai t tmoin, il y a quelques jours, d'une scne bien affreuse. Un
gnral a t amen de chez lui au camp par les soldats, hu, et
ensuite envoy honteusement,  pied,  Barcelonnette et jet dans les
prisons. Tel est le sort du gnral Rossi.

Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans
le canton  mon arrive; les jours prcdents, il avait fait une
entreprise sur les Pimontais; elle avait russi; ensuite une retraite
honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de
combinaison de l'attaque avait amen quelques malheurs. Les soldats ont
pris pour trahison ce qui, probablement, n'tait qu'entire ignorance
et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-mme aujourd'hui. Bref, la
haine la mieux prononce les a tous enflamms, et, sans la fermet des
officiers, sa vie n'tait pas en sret. Les dputations de tous les
corps l'ont traduit ici devant l'arme; les dputs n'taient srement
pas de ses bons amis; eh bien, d'aprs l'ordre de leur chef, ils l'ont
dfendu au pril de leur vie contre un peuple qui s'tait assembl des
environs pour lui arracher la vie et qui tait altr de son sang. J'ai
vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tte de mes
canonniers d'tre de l'quipe. Kellermann a reproch aux soldats leur
faute, et pas un seul n'a lev la voix pour se justifier.

Je me plais fort au camp; mes occupations multiplies y influent sans
doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a plac auprs d'un corps
d'officiers fort bien compos; je crois avoir l'attachement des soldats;
il ne me manque donc que l'assurance des bonts de mes tendres parents.

Adieu, mon tendre pre, etc., etc.


MARMONT  SA MRE.

  Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.

Je reois dans ce moment mme, ma bonne mre, les deux lettres que
vous avez bien voulu m'crire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin,
car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je
les attendais avec bien de l'inquitude et bien de l'impatience; enfin
mes dsirs sont satisfaits.

Nos travaux ne diminuent pas, ma chre mre; au contraire, ils
augmentent; je n'en suis pas fch, puisque je les dois  la confiance
que je suis assez heureux d'inspirer et  l'opinion avantageuse que
l'on veut bien avoir de mon instruction.

Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux
d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un  l'autre
que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parl; il est achev, et
j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pices de canon avec
tout leur attirail sans aucun accident.

Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize
campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui
imaginent lui en donner; plus favoris, il m'en a demand, et profite
presque toujours des ides que je lui donne. Il a confiance en moi;
trop heureux si vraiment je la mrite; bref, il m'a charg entirement
d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp
retranch qui nous servirait de citadelle en cas d'chec. J'ai accept;
je l'ai entrepris et j'ai achev mon trac; il est bien vite accouru
pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il
rencontre  aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers suprieurs sont
venus l'examiner, et j'ai t assez heureux pour obtenir leur
approbation.

Le travail de cette fortification n'est point une application pure et
simple des principes tablis dans l'artillerie. Le terrain n'tait pas
rgulier, le site tait vari: il a fallu profiter des avantages et
remdier aux inconvnients. Toutes les gorges sont enfiles, tous les
points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre
mre, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura
plus de trois cents toises de dveloppement. J'ai t, il y a quelques
jours,  Tournoux pour voir le gnral Gouvion, qui commande en chef
dans cette partie. C'est un homme de mrite, et qui sort de
l'artillerie. Il m'a tmoign une confiance que je suis bien glorieux
d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des
talents que vraiment je n'ai pas et qu' peine j'espre acqurir un
jour.

Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mre, je suis
charg d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux
redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une valle. Ces trois
points, galement difficiles, interceptent tous les moyens de passage.
Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul
seize pices de canon et cent hommes. J'espre cependant obtenir un
officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossire
pratique manuelle.--Vous dsirez, ma tendre mre, avoir quelques
dtails sur ma manire de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien
sous la toile,  une chaleur excessive prs. J'ai acquis quelques
petits meubles qui m'taient absolument ncessaires: j'ai vcu quelque
temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du
rgiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis
trs-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas
recherche, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et
de la soupe. Le vin ne doit pas tre oubli; car, aprs des fatigues
aussi relles, il est trs-utile: j'ai senti son importance en essayant
de m'en priver; aussi ai-je renonc  ce projet. Je m'en trouve fort
bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents, etc.


MARMONT  SON PRE.

  Quartier gnral de Certamussa, 2 aot 1793.

Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher pre, que le lieu de
ma rsidence est chang. En voici la cause: les gnraux qui commandent
ici ont bien voulu me confier plusieurs oprations militaires; j'ai t
assez heureux pour m'en bien acquitter, et le gnral Gouvion a dsir
m'avoir prs de lui. J'y suis venu, en lui tmoignant toute ma
reconnaissance, et je n'ai pas trouv un seul instant pour vous crire,
ayant t, depuis, charg de travaux difficiles et prilleux.

Je viens d'tre interrompu en crivant cette lettre; les Pimontais
viennent de chercher  inquiter les travailleurs dont j'ai trac
l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirs de mes batteries, nous
ont annonc ce dont il tait question: j'ai quitt cette lettre pour me
mettre au fait. Je suis parti avec le gnral Gouvion, le gnral
Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancs, et la _cour dore_
a t salue de trois obus qui sont venus tomber  quinze pas de nous
et dont un clat a bless lgrement le gnral Gouvion  la main, et
un autre le cheval d'un officier d'tat-major.

Si vous avez reu mes dernires lettres, mon cher pre, vous devez
savoir que je me suis trouv  diffrentes affaires: je vais vous en
rendre compte.

J'avais t charg par le gnral de faire construire diffrentes
batteries et de les placer de manire qu'elles battissent une partie de
la valle de Larche. On m'avait donn aussi l'ordre de faire faire des
chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je
reus une lettre du gnral Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait
que tout ft prt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables,
et mes travaux furent achevs dans la nuit du 17 au 18  minuit.

Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pices, et,  trois
heures, un dtachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne
trs-leve et qui nous tait trs-importante.--La nature du pays
empchait  une nombreuse artillerie de pouvoir nous tre utile; aussi,
pour l'action, tout fut rduit  quatre pices, deux de huit, qui
restrent loignes et dont l'effet fut  peu prs nul, et deux de
quatre que je commandais, et qui ont sauv notre petite arme.

Nous tions en bataille, dans la valle, environ deux bataillons;
l'ennemi tait plus nombreux que nous et tait en potence devant un
village nomm Maison-Mane. Il fit un mouvement et envoya un fort
dtachement pour s'emparer des hauteurs. Nous rpondmes par un
mouvement semblable et nous avanmes. Je fis alors prendre  mes deux
pices une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques
coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientt fort mobile et
dmasqua le village.

Un dtachement du rgiment de Neustrie avana en prenant sur la droite;
les ennemis firent marcher  eux une colonne formidable qui suivit un
chemin qui spare la montagne de la rivire; elle avanait rapidement,
et avait devanc le village de trois cents pas quand je fis tirer sur
elle. Les deux premiers coups frapprent au milieu et la mirent en
dsordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je
n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois
de sapin o le dtachement de Neustrie passa la rivire pour la
poursuivre.--Le village de Maison-Mane fut vacu.--Un dtachement
d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pices quelques petits
postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pices
encore jusqu' une certaine distance, et, seul, j'allai  Maison-Mane
observer le local.  peine y fus-je arriv que, de leur camp, qui est
retranch, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent
tomber  quelques pas de moi. Je me portai  la droite; j'y vis une
fusillade trs-vive de nos soldats contre ceux qui taient retirs dans
les sapins. Les balles sifflaient  mes oreilles, mais ne me faisaient
pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en
comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tu fort prs de
moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en dsordre allaient tre
foudroyes par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avanait
sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrtant
l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de
rtrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pices; je
ne me servis que d'une seule, le lieu tant trop troit. Le feu
commena d'une manire trs-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont
fait, qu'ils avaient six pices de trois;  ce moment la retraite
battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la
colonne ennemie qui tait avance fut oblige de se replier, et elle se
rallia derrire une hauteur une deuxime fois, une troisime fois
enfin. Je soutins, avec ma seule pice, son feu pendant une heure et
demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient
dj gagn du terrain en arrire quand le village fut, en grande partie,
abandonn; j'ordonnai la retraite  mes canonniers; je les fis aller
trs-vite, et je leur montrai,  l'instant o ils partirent, la
position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crt
que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et 
l'agrable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que
je parcourais.--J'arrivai  mes pices, et, lorsque quelques pelotons
ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet
fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et matres de la
moiti de la valle et de la montagne que nos grenadiers avaient
attaques.--Notre perte a t peu considrable; elle se rduit 
quelques hommes tus et  vingt ou trente blesss.--Le gnral Gouvion
a eu son cheval bless d'un boulet, et, si un quart de minute avant il
n'et pas chang de position, il tait coup en deux. Les canonniers
autrichiens ont tir sur nous parfaitement dans la direction, mais
toujours trop haut, heureusement. Le combat finit  midi, aprs avoir
dur huit heures. J'tais harass de fatigue, et, sans le secours d'un
peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis
la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reus
l'ordre du gnral Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions
prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y
passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgr une
grle de coups de fusil qui taient tirs de l'autre ct d'un ravin de
cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les
reins casss.

Depuis ce temps, j'y ai tabli une batterie.--Le 27 et le 28, nous
avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher pre, les
ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant:
c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voil, mon cher pre, de bien
longs dtails; je dsire qu'ils vous intressent. Si je n'eusse cout
que mon amour pour vous et ma bonne mre, j'aurais rempli ces six pages
des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais
encore dit tout ce que les tmoignages de votre tendresse me font
prouver de bonheur.

MARMONT  SA MRE.

  Quartier gnral de Saint-Paul, 4 septembre 1793.

Je reviens, ma bonne mre, d'une expdition o nous avons eu du
succs. Il tait trs-important pour nous de nous emparer de trois
villages que notre affaiblissement nous avait forcs d'abandonner aux
Pimontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui
aboutissent  l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en
tions pas matres, nous couperait toute retraite. Ces villages taient
occups par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les
chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demand  y aller en
faisant les fonctions d'officier d'tat-major.

Nous avons march sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'et pas
t arrte dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait
beaucoup de prisonniers. Bref, j'tais  la colonne du centre, et nous
sommes arrivs jusqu' cinquante pas du premier village. Ils venaient
d'tre avertis, taient en batterie devant le village et marchaient 
nous. Ils nous ont fait une dcharge; nous leur avons ripost, et ils
nous ont tourn le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons
pris neuf, dont un cadet.--Le deuxime poste ne nous a pas attendus, il
s'est retir subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et
les intrpides chasseurs de l'Isre montaient par des endroits presque
impraticables, malgr les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont
replis de roche en roche, et enfin en ont occup une, qui est vraiment
inaccessible et o on trouve l'avantage d'tre  l'abri.--Sentant qu'on
ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois
compagnies qui taient dans le bas, et j'ai grimp  leur tte une
haute montagne, d'o je pouvais les tourner en les prenant par leur
gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lchet,
car le poste tait si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir
longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes replis sur les
villages, et, les grand'gardes places, nous sommes revenus 
Saint-Paul aprs une absence de dix heures.

MARMONT  SON PRE.

  Toulon, 26 dcembre 1793.

Mes chers parents, vous tes instruits de la nouvelle qui, dans ce
moment-ci, occupe toutes les ttes:--Toulon est en notre pouvoir,--et
nous ne pouvions gure nous flatter d'un succs aussi prompt. Il a
dpendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'tre fait
par les Anglais, gens toujours occups de leurs plus vritables
intrts.

Deux points levs dominent Toulon du ct d'Ollioules, c'est--dire
du ct o tait la majeure partie de l'arme. Ces deux points taient
occups par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une
capacit immense, mais traces sans gnie, sans intelligence. L'une des
deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de
la petite  la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce
passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries,
tablies  chaque pointe ou seulement  l'une d'elles, le rendaient
impraticable.

Cette redoute, qui dfendait l'approche de cette langue de terre
appele l'Aiguillette, tait soutenue par trois autres qui taient
places successivement sur des points levs jusqu' la mer.--Elle
avait d'ailleurs un avantage bien rel, celui de n'tre domine par
rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sret, avaient multipli les
travaux. Elle tait prcde de haies, de chevaux de frise, de
palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'exprience leur a
montr le contraire.

Quatre de nos batteries runissaient leurs forces pour l'accabler;
deux autres, battant la mer, empchaient les pontons de venir sur les
flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque dispose, tout
combin pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante
heures un feu soutenu pour chercher  dmonter celles de la
redoute.--On jeta une grande quantit de bombes, qui rendirent la
redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on
forma trois colonnes qui attaqurent la redoute  trois heures du matin,
le 26 frimaire. Cette redoute tait dfendue par environ quinze 
dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne
fut pas fort long. Nous emportmes la redoute, et il fallait tre
Franais pour tenter et excuter un semblable projet.--L'artillerie, 
l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je
pour marcher  la tte d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir
d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette
affaire nous a cot deux cents hommes tus et mille ou douze cents
blesss.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent
tues ou blesses.--Les ennemis ont perdu  cette affaire beaucoup de
monde.--Ils se replirent dans les autres redoutes; on aurait d les y
attaquer; mais la victoire avait dsuni nos braves soldats, et il
n'tait gure possible de le tenter. On s'arrta l.--La redoute tait
ferme; on avait beaucoup de facilit pour s'y dfendre.--On me chargea
d'tablir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils
occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui
tiraient environ cent coups par minute sur le point o nous
travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut acheve, et douze
bouches  feu mirent la redoute en sret.--Les Anglais, qui occupaient
la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sret: ils se
rembarqurent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les
inquiter dans leur retraite.

L'attaque avait t gnrale et la gauche avait eu aussi des
succs.--Elle s'tait empare de la montagne du Pharon, qui domine de
fort prs le fort qui porte le mme nom et le fort Rouge.--Il tait
difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'vacuer,
ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.

La deuxime redoute dont j'ai parl et qui couvre directement Toulon
est domine, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison
est peut-tre une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle
n'tait pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul
suivant: ils ont mieux aim abandonner Toulon que de risquer de perdre
leur flotte, ou, au moins, le monde ncessaire  la dfense de la place,
ce qui tait infaillible; car, une fois nos batteries tablies 
l'Aiguillette, la communication de la ville tait impossible avec la
pleine mer, et la retraite de la garnison absolument ferme: elle ne
pouvait plus s'chapper.

Au reste, aprs les checs que les troupes combines avaient reus,
elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que
plusieurs de nos villes du Nord, se dfendre deux mois en suivant les
rgles tablies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes.
Grce  l'heureuse toile qui nous protge, notre but est rempli sans
avoir rpandu autant de sang.

Les Anglais se sont tant presss de partir, qu'ils ne nous ont pas
fait,  beaucoup prs, le mal auquel nous nous attendions, c'est--dire
qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conserv dans son entier;
les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut
dsirer qu'ils soient. Le port n'est point encombr; il contient encore
douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze
canons,--et trois frgates prtes ou  peu prs  mettre  la
voile.--Les ennemis nous ont seulement brl deux vaisseaux, une
frgate, et nous en ont coul autant.

Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos
ennemis, plus je vois la supriorit du caractre franais.--Il y a du
plaisir  voir nos compatriotes braver les dangers et courir  la
gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne
trouve point ce caractre prononc chez les autres nations: j'ai vu
assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.


PRISE DE TOULON.

  Au quartier gnral de Toulon, le 6 de nivse an II de la Rpublique
  franaise (26 dcembre 1793)[3].

[3] Tout fait prsumer que ce rapport a t fait par le gnral
Bonaparte. (_Note de l'diteur._)

LE GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE, CHARG DU SIGE DE TOULON, AU
PRSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.

Citoyen prsident, je te prie de communiquer  la Convention un court
mmoire que j'ai cru ncessaire de publier pour redresser l'opinion
publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la
prise de Toulon; il est dict par la plus scrupuleuse impartialit et
par la vrit, que j'aime autant que la Rpublique.

Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons
combattus, et dont nous avons trouv un grand nombre dans les postes
avancs; mais nos braves frres d'armes n'ont pris que les drapeaux
emports sur la brche, ou arrachs des mains d'un ennemi, et ils
auraient rougi d'une trivialit qui ne doit plus en imposer  personne.
J'aurais pu me donner quelque clat personnel en prenant les devants
pour annoncer un si grand vnement; mais Toulon tait pris, j'y avais
contribu de toutes mes facults, c'tait assez pour moi: la gloire
doit tre tout entire  mes braves frres d'armes. Je cherche encore
dans l'obscurit des rangs les soldats qui se sont distingus, et je ne
publierai les noms des officiers qu'aprs avoir fait connatre ceux qui
les ont seconds.

  Salut et fraternit,

  DUGOMMIER.


MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.

Je ne me suis pas empress de donner les dtails les plus essentiels
de la rduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup
d'autres pouvaient se livrer  ce doux loisir et satisfaire la curiosit
du public sans prjudicier  de plus importantes occupations.

_Toulon est pris_: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la
Rpublique, au moment o l'arme rpublicaine eut la gloire d'entrer
dans les murs de la ville rebelle. Les dtails, pour tre exacts, ne
pouvaient venir qu'aprs la collection et la connaissance des faits,
surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposes et
loignes. J'ai vu quelques relations imprimes qui blessent la dignit
rpublicaine et dgradent, je le dis avec regret, le mrite de nos
braves frres d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouv, en entrant dans
Toulon, que de vils troupeaux. Effaons promptement une impression
dfavorable qu'un rcit infidle, dict par la prcipitation (si ce
n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion
publique.

Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses dfenses, ne vt que
son ct faible tait celui d'o l'on pouvait approcher les escadres
combines et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il
n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau
ne les attendit.

La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi
tait sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres
taient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes;
matres de l'Aiguillette, nous ordonnions imprativement aux ennemis
d'vacuer le port et la rade. Cette vacuation force rpandait la
consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout
ce qui est arriv est parfaitement conforme au projet dpos au comit
de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrte par un
conseil de guerre tenu  Ollioules, qui dcida qu'on attaquerait la
redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en mme temps on se
porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes rpublicains
on simulerait  la fois des attaques qui prsenteraient le plan d'une
attaque gnrale.

Il fallut, en consquence, rassembler et tablir les moyens
convenables au succs du plan. L'affaire du 10 frimaire, o l'on fit
prisonnier le gnral anglais, retarda nos mesures, surtout concernant
les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journe, une
incroyable consommation; enfin, le 26 du mme mois, nous crmes tre en
tat d'attaquer; l'ordre fut donn, et le feu de toutes nos batteries,
dirig par le plus grand talent, annona  l'ennemi sa destine. Tandis
que nous faisions entendre _nos dernires raisons_, nos colonnes
offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en
marche; la journe fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les
contrarits qu'entrane le mauvais temps pouvaient attidir l'ardeur
de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient jur sincrement le
triomphe de la Rpublique ne montraient que l'impatience d'entendre
battre la charge. Ce moment arriva le 27,  une heure aprs minuit. Une
colonne eut ordre de marcher sur l'extrmit infrieure du promontoire
pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec
la redoute anglaise; une autre tait rserve  attaquer, par
l'extrmit suprieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la
journe, avait t trs-maltraite par nos batteries. Ces deux mesures
rendaient nul le feu intermdiaire de la redoute anglaise, de sa double
enceinte et des autres redoutes dont elle tait flanque; elles furent
ngliges, ces mesures, par ces circonstances forces si ordinaires 
la guerre, et surtout dans un temps o il est assez difficile de faire
excuter tout ce qui est un peu combin. Les deux colonnes, ou, pour
mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entire
sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan
inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opinitret dans
la dfense peut offrir en spectacle fut puis de part et d'autre. Mais
enfin l'opinitret cda  l'audace, et nos braves frres d'armes
entrrent triomphants dans la redoute. Elle tait dfendue par une
force majeure en hommes et en armes, arme de vingt-huit canons de tout
calibre et de quatre mortiers; elle tait dfendue par une double
enceinte, un camp retranch, des chevaux de frise, des puits, des
buissons pineux, et par le feu crois de trois autres redoutes. Enfin,
on peut dire avec vrit que c'tait le chef-d'oeuvre de l'art, qui
prouvait combien l'ennemi savait apprcier la position dont elle
gardait l'entre. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en
assurait la conqute, si nous y entrions. L'ennemi simula une
rsistance srieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il gorgea
dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense
quantit de munitions de toute espce, plus de cent bouches  feu,
mortiers et canons, pars sur le promontoire; prs de cinq cents
prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blesss, enfin
l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action dcisive.
Comme on l'avait prvu, les vaisseaux se retirrent au large, et Toulon
trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent
successivement vacues; les hauteurs de Pharon avaient dj t
enleves par notre division de l'est dans l'attaque combine; et ce
double succs fit vacuer aussi de ce ct les forts Pharon, l'Artigues,
Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces diffrentes positions
furent aussitt occupes par les troupes de la Rpublique. Voil le
tableau exact des journes des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un
trait, que je rservais pour l'embellir et le rendre plus cher au
peuple; qu'il y voie donc ses reprsentants donnant au milieu de la
nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat
l'exemple du dvouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Frron
taient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne
du Pharon; nous tions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel
et hroque tait fait pour mriter la victoire. Elle tait  nous,
complte; nous l'ignorions encore, parce que la ville tait toujours
protge par Lamalgue, par ses remparts soigneusement ferms et par la
ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les
ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour
fuir nos bombes et nos chelles; nous n'en fmes avertis que par le feu
mis  la tte du port et  quelques magasins. Nous nous approchmes
aussitt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que
l'vacuation n'tait pas encore acheve; enfin les portes de la ville
s'ouvrirent, et quelques habitants se disant rpublicains nous
invitrent  y entrer. Notre premire attention se porta sur l'arsenal
et les vaisseaux qu'il fallait prserver des flammes; on prit galement
les prcautions qu'exigeaient les poudrires.

Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a crit;
absurdit pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos
ennemis, saisis d'une terreur panique, s'taient prcipits dans toutes
sortes d'embarcations, et trouvrent en grande partie la mort o ils
croyaient trouver leur salut. Les autres se rfugirent aux les
d'Hyres avec leurs vaisseaux.

Ce jour mmorable, qui a rendu  la Rpublique son plus beau port, qui
a veng la volont gnrale d'une volont partielle et gangrene, dont
le dlire a caus les plus grands maux; ce jour a rellement clair,
plus tt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Franais rpublicains
et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trsor
dlaiss, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre,
rachtent au centuple quelques vaisseaux brls ou enlevs, quelques
magasins incendis.

Enfin l'galit, la libert releve pour toujours, dans le midi de la
France, par ce grand vnement, voil ce qu'il fallait prsenter 
l'histoire, et non des gmissements qu'on n'a point entendus, des
risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus;
enfin des petits dtails qui ont encore le malheur d'tre la plupart
controuvs.

Quelques faits particuliers complteront cette esquisse, trace par la
plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une svre impartialit.
J'en appelle  mes braves frres d'armes, qui ont vu de prs le fond du
canevas.


ORDRE DU JOUR.

    Le 6 nivse an II (26 dcembre 1793).


Rien de plus glorieux pour les armes de la Rpublique et pour les
braves sans-culottes, rien de plus utile  l'affermissement de la
souverainet nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infme
Toulon et sur les despotes coaliss qui s'y taient rassembls; toute
la France se rjouit de vos succs; combien tous ceux qui y ont
concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de
joie dont les votes de la Convention nationale ont retenti  la
lecture des dpches, ils auraient joui doublement du bonheur public,
et ils auraient senti que la plus belle rcompense est de pouvoir se
dire qu'on a concouru  sauver son pays et  le dlivrer des tyrans qui
voulaient l'asservir.

    DUGOMMIER,

    Gnral en chef.

MARMONT  SA MRE.

    Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.

Que de douloureuses inquitudes n'aillent pas troubler votre repos, ma
chre mre! Ce serait un mal ajout  celui de notre sparation.
Envisagez le mtier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez
votre fils remplir ses devoirs avec zle, mriter de son pays et servir
la Rpublique. Voyez-le, toujours digne de vous et form par les
vnements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura
plan sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux,
quoiqu'ils aient t quelquefois arross par des larmes. Mais pourquoi
jeter un regard en arrire et envisager nos malheurs passs? Nous
sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait
qui nous est rserv.--Serions-nous dignes de possder la libert si
nous n'avions rien fait pour l'obtenir?

Il est arriv ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris;
je le connais, et j'ai dn l't dernier avec lui chez l'envoy de
France  Gnes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que
l'on a fait de lui ne peut tre que d'un trs-bon augure. Voici, en peu
de mots, son histoire.

Son attachement  la Rvolution franaise lui avait suscit beaucoup
d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et
le tua. Quoiqu'il ft trs-li avec le prince, les rclamations de la
famille de son ennemi le firent exiler  Gnes, pour la forme
seulement. Il piait et sondait l les opinions. Enfin il vient d'en
tre tir et charg d'une mission importante, puisqu'il s'agit des
intrts de deux nations. Il montrait,  l'poque o je l'ai vu,
beaucoup d'intrt pour la Rpublique. Je crois que le bruit de nos
prparatifs a un peu fait hter cette mesure.

On emploie toujours tous les moyens pour acclrer notre dpart.--Je
reviens de Marseille, o j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de
clrit. Il y a  parier que, pour le 15 de pluvise, nous partirons.

MARMONT  SON PRE.

    Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.

Les prparatifs de l'embarquement continuent, mon cher pre, et ils
commencent  tirer  leur fin.--Je m'embarquerai sur l'_Helvtie_,
btiment marchand de cinq cents tonneaux et arm de vingt pices de
canon, qui a t dvolu  l'tat-major de l'artillerie.

Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attach, et qui le
mrite sous tous les rapports: c'est le gnral Gouvion. J'ai connu
sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il
est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les
rappelle.--L'intrt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez
grand titre  ma reconnaissance;--il vient de l'arme des Alpes et va 
celle d'Italie avec le gnral Vaubois, dont vous vous rappelez sans
doute, et dont j'ai t bien aise de faire la connaissance.

Adieu, mon tendre pre, etc., etc.

MARMONT  SA MRE.

    En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.

C'est le pied dans l'eau, ma bonne mre, que je vous cris. Nous avons
tous reu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couch  bord.
Nous sommes  merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est ncessaire;
depuis longtemps, j'avais prvu tous mes besoins et je m'tais occup 
les prvenir.

L'escadre a mis  la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle.
Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les
combattre.

Notre destination est enfin arrte. La paix faite avec la Toscane a
fait renoncer au projet d'aller  Livourne, et nous allons dcidment
en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener
l'abondance. Voil dj un des bienfaits de cette convention.

MARMONT  SON PRE.

     bord du brick l'_Amiti_, en rade de Toulon, 8 mars 1795.


Nous sommes toujours embarqus, mon cher pre, et nous nous consolons
de notre exil. Le sjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout
lorsque l'on est dans une inactivit semblable. Cependant l'espoir de
partir nous fait attendre patiemment.

Une lettre crite aux reprsentants par le ministre de France  Gnes,
Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est rduite  neuf ou dix
vaisseaux; que, pousse par la ntre, elle a t oblige de se rfugier
 Livourne, o elle s'occupe  refaire ses quipages fatigus et 
rparer ses vaisseaux dlabrs; et qu'enfin l'escadre franaise qui
croise devant la rade de cette place l'y tient renferme et lui fait
jouer le rle qui a t son partage l'an pass au golfe de Juan.

Cette nouvelle a tout le caractre de la vrit; elle assure  notre
expdition des succs qui couronnent nos efforts: et bientt, je
l'espre, nous acquitterons les lettres de change tires sur nous par
les autres armes de la Rpublique.

Toute l'arme est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.

Les nouvelles de l'arme d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que
celles de l'escadre; on prtend que la faiblesse prodigieuse de cette
arme, cause par les maladies, nous a valu quelques dsavantages du
ct d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirm et tout se
rduit  des bruits.

MARMONT  SA MRE.

    Toulon, 18 mars 1795.

Plus d'expdition, ma bonne mre; un revers dtruit tous nos projets,
anantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous
l'ai mand; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a
pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait t
dmt par un coup de vent et qui, aprs avoir rpar le dommage qu'il
avait prouv, allait  Gibraltar. Le 24, elle a rencontr les ennemis
entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et
venaient de se ravitailler. Leur escadre tait compose de treize
vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engag; mais
l'ineptie complte, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et
les fausses manoeuvres particulirement d'un de nos vaisseaux, ont t
cause que notre ligne a t coupe plusieurs fois, et que notre escadre
a t battue  plate couture. Deux de nos vaisseaux, le _a-ira_ et le
_Censeur_, ont t pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux
dmts, mais les ntres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirs
partie ici, partie  Hyres et au golfe de Juan.

On a d'abord prsent cette affaire comme un avantage; mais bientt la
vrit a perc, et la nouvelle de ce dsastre en a t plus sensible.

Nous sommes trois officiers envoys sur la cte pour ajouter encore 
sa dfense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les
travaux qui nous paratront utiles. Je suis charg des environs de
Toulon et des les d'Hyres. Demain je commencerai  remplir ces
nouveaux devoirs.

Les papiers publics ont d vous apprendre les troubles qui ont eu lieu
ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des
Provenaux est bien propre  favoriser tous les projets sanguinaires.
Onze migrs taient rentrs: je ne sais s'ils ont t la cause ou le
prtexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroup et en a massacr
sept: les quatre autres ont chapp et ont trouv leur salut dans les
prisons.

La reprsentation nationale a t insulte et la vie des reprsentants
a couru des dangers. La fermet que l'on a dploye a tout fait rentrer
dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqus partout, en
assurent l'observation.

Je suis bien fch d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme
beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irrparable: il
faut donc l'oublier.

MARMONT  SON PRE.

    Strasbourg, 23 juillet 1795.

Je suis arriv ici avant-hier; mon tendre pre; je vous aurais crit
hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars
aprs-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais
qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup
d'argent? J'aime  remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus,
j'aime  m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en carter.

Je ne crois pas que les grands projets sur l'arme du Rhin s'excutent.
La paix conclue avec l'Espagne amnera probablement celle avec l'empire,
et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici
l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goterons, cet
hiver, les douceurs de la paix.

Cette perspective me parat douce, puisqu'elle me fait entrevoir le
bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intrt cette
ville; j'y suis arriv prvenu fort favorablement; mais, pour la bien
juger, il faudrait y faire un plus long sjour.

J'ai aperu les bois de Saverne, o je vous ai ou dire que vous aviez
chass souvent, et j'ai considr avec plaisir le thtre des anciens
plaisirs de mon pre.

C'est  force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans
cet esprit-l que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.

Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que
je l'avais suppos.--Si l'arme ne passe pas le Rhin, elle sera
ncessairement inactive,  quelques affaires prs, devant Mayence, car
les dispositions de sige ne sont point faites,  ce qu'il parat, et
l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait
aussi ailleurs.

MARMONT  SA MRE.

    Ober-Ingelheim, 3 aot 1795.

Je suis arriv ici, ma chre mre; ma route a t assez longue, et
enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de mthode dans ma manire
de vivre. Je vais avoir des fonctions  remplir; il faut un intrt de
devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante
finirait par tre insipide; mais me voil satisfait,  l'exception
cependant du spectacle d'une grande opration, dont,  ce que je crois,
je ne jouirai pas. Il ne me parat nullement probable que l'on passe le
Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes.
Dans cette supposition, le sige de Mayence ne se ferait pas, et cette
arme-ci ne sera destine qu' empcher celle des ennemis d'agir.

Si cette tranquillit nous amne galement la paix, je la bnis, et je
sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une
grande arme, au bonheur de l'humanit. Elle ne sera bientt plus
oppresse, ma tendre mre, par les maux qu'elle supporte depuis si
longtemps, et le sage B... rendra bientt de prcieux parents  leurs
enfants, et de tendres enfants  leurs familles.--Que de bndictions
il recevra! il les aura bien mrites!

Quoi qu'il en soit, ma tendre mre, nous venons de vaincre les
obstacles qui s'opposaient  notre bonheur; nous arriverons au port;
l'arme a toujours cet esprit de courage, de constance, de dvouement,
qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'tait
que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que
je vous ai dit des armes que j'ai dj vues; eh bien, celle-ci est
encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux
qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les
voir pour les admirer et pour apprendre  les imiter.

Le discrdit des assignats est ici  peu prs le mme qu' Strasbourg
et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou
vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous
l'ai demand, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en
arrive journellement. Le service des postes est fort bien tabli.
J'aurais bien galement besoin de ma malle, que j'espre cependant
bientt recevoir. J'ai t dvalis, en partie au moins, dans la nuit
d'hier. Ma voiture tait devant mon logement, le fidle Joseph couchait
au-dessus. Son sommeil tait profond. On a perc la vache pour en
retirer les effets; on avait dj soustrait mon habit, ma redingote,
une paire d'paulettes, lorsque Joseph s'est rveill et a arrt
l'opration; tous les efforts ont t vains; un coup de pistolet, qu'il
a tir sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et acclrer leur
fuite, sans les dcider  rparer leurs torts, et ils n'ont pas moins
emport ce dont ils s'taient empars; j'ai port des plaintes;  quoi
tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour
rparer ce malheur.

J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau
que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et
fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de
commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique
spectacle. Que ces contres auraient de prix pour nous! Qu'il serait
important que nous pussions garder cette barrire, mais que c'est beau
pour tout le monde! J'ai t  Worms; c'est une ville commerante et
fort bien btie; elle a t l'asile des migrs pendant longtemps.
Quoique has l moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aims: il parat
que l'opinion est  peu prs partout la mme sur leur compte.

J'ai vu dans cette ville un monument du systme absurde dont nous
avons t quelque temps les victimes: un fort beau palais a t brl
solennellement parce que le prince de Cond l'a habit pendant quelque
temps. Malgr cette circonstance, il aurait beaucoup de prix
aujourd'hui pour faire un hpital, car nos malades sont placs dans un
local dont l'air est bien plus malsain que ne l'tait celui qu'on a
purifi par le feu.

J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractre des Allemands
tait beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont
serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de
toutes ces qualits. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez
ceux-l.

MARMONT  SON PRE.

    Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.

Mon cher pre, la nouvelle du passage du Rhin se rpand en ce moment,
et elle parat plus que probable. Il est constant que nous nous sommes
empars, auprs de Coblentz, d'une le qui est  une trs-petite
distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous
devons tre tablis de l'autre ct du fleuve. La campagne va donc
commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les oprations ne peuvent tre
que brillantes, car l'arme est anime d'un bon esprit. Pour mon compte,
je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous tions
plongs, et parce qu'il se prsente de nouveaux triomphes  obtenir, et
parce que les travaux du moment amnent plus srement et plus
promptement la paix.

Ne vous inquitez pas des dangers que je vais courir; j'ai chapp 
ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'toile
qui me protge m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu,
et je regarde leur perspective moins dsagrable que la
disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jug quand vous avez
pens que les besoins n'taient pas capables de m'abattre; mais mon
courage ne doit pas vous les faire oublier.

Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est
heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre sparation ne
doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai vou.

MARMONT  SA MRE.

    Quartier gnral d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.

J'avais bien raison de vous crire, il y a peu de temps, ma chre mre,
que, si l'arme devenait active, ma position serait fort agrable. Je
suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence.
L'artillerie tait ici dsorganise; aujourd'hui elle est sur un
trs-bon pied; tout se fait avec ordre et mthode; j'espre que, si
elle agit, elle ne sera pas en arrire de ses devoirs. Je vous dis avec
un peu de vanit ce que je pense; je me serais dispens de vous crire
tout cela si je n'eusse pas t persuad de l'intrt que vous prenez
au succs que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne
m'accuseriez pas de prsomption pour vous dire aussi franchement ce que
j'espre. Autant le commencement de l't a t vilain ici, autant la
fin en est belle.

Cette poque-ci est bien intressante pour la Rpublique. Les nouvelles
de l'intrieur portent un caractre aussi important que celles des
armes. Nous avons tous ici maintenant adopt la constitution. Que
partout l'opinion soit la mme, et qu'enfin une runion sincre nous
assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu,
ma tendre mre, etc., etc.

MARMONT  SON PRE.

    Quartier gnral d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.

Vous tes sans doute instruit, mon cher pre, de tous nos succs. Vous
savez que Manheim est  nous. La possession de cette place nous assure
la plus brillante campagne. Manheim est un dpt qui nous est confi et
dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette
ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert
de dpt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des
ennemis et les force  s'loigner en les divisant; elle nous donne la
paix.

L'arme de Sambre-et-Meuse a fait les progrs les plus rapides; elle a
constamment battu l'ennemi, dont on ne peut gure comparer la retraite
qu' celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde.
Le dcouragement le mieux prononc est chez tous les soldats
autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zle et l'enthousiasme
des ntres.

Les ennemis ont dj vacu tout le Rhingau. Les troupes des Cercles
gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis--vis Coblentz; et,
quoique sa position lui donne des moyens de dfense particuliers, sa
petitesse et la nature des troupes qui le dfendent nous en assurent la
prochaine possession.

J'ai t avant-hier  Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries,
et nous aurions pu, avec vingt pices de canon que j'y ai fait placer,
forcer l'ennemi  s'loigner de la rive droite, si nous avions eu les
moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqu, et, malgr
notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier.
Probablement la partie sera remise  aprs-demain. Il doit y arriver
aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux,
nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille
hommes par passage. Nous raliserons ce projet, je l'espre, sans
grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si
belles, que l'ennemi ne peut pas mme avoir l'ide de se dfendre:
aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.

Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru
n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre
le Rhin, il faut qu'il reoive des renforts.

Jourdan arrive, et, d'aprs les apparences, les dbris de l'arme de
Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc ncessaire de
faire diversion, de l'inquiter et de le forcer  se retirer par le
pays de Darmstadt et la fort Noire; car, s'il attendait, sa position
ne serait nullement brillante. La neutralit de Francfort, garantie par
les Prussiens, le force  faire une marche latrale, et, dans cinq ou
six jours, il se trouverait charg par une arme victorieuse, pris de
front et de flanc par des troupes fraches qui brlent du dsir de
combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hter sa retraite
pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens
dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavire et le Brisgau.

Le gnral Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de
nous. J'imagine que notre passage  Manheim va lui faire changer ses
calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le
haut Rhin le suivraient bientt. Il sort beaucoup de chevaux, de
troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens
ou prennent le parti de l'vacuer et de n'y laisser que les troupes des
Cercles, ou vont renforcer l'arme de Clerfayt.

Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cern dans huit
jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement.
Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les matres.

MARMONT  SON PRE.

    Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.

 mon dpart de Paris, mon tendre pre, je voyais grossir le parti qui
devait balancer la Convention, et j'tais parfaitement convaincu que
l'abolition complte du terrorisme produirait une raction. Je l'avais
fixe  trois mois, et je ne m'tais gure tromp. Confiant dans la
grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononce de
la Convention et des troupes qu'elle a appeles prs d'elle, je voyais
avec tranquillit s'avancer le moment du dnoment, et j'tais surtout
rassur depuis quelques jours par les changements sensibles, par les
insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.

Ce n'est pas seulement  Paris qu'on se bat, mon tendre pre, mais
aussi aux armes; ce sont effectivement elles qui le font le plus
souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier
soir aux prises avec l'ennemi; on ne connat pas encore les rsultats.

Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa
gauche est appuye au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi
l'attaque de front, toutes les probabilits de la victoire sont pour
elle; s'il ne respecte pas la neutralit de Francfort, alors sa
rsistance est impossible. Elle est force  la retraite et ne peut
prendre une position dfensive que derrire la Lahn, et, alors, adieu
toute notre campagne, tous nos succs et le sige de Mayence! Nous ne
sommes encore instruits ici d'aucun dtail.--Nous savons seulement:

Que le quartier gnral de l'arme de Sambre-et-Meuse, qui tait 
Wiesbaden, est parti hier, et a rtrograd  six lieues;

Qu'une division de notre arme, qui avait pass avant-hier le Rhin,
pour renforcer l'arme d'observation, l'a repass hier avec beaucoup de
prcipitation et de confusion.

Assurment, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont
bien maladroits.

Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une pouvantable rivalit
clate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les
victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'arme de
Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son
commandement, et feraient momentanment partie de l'arme de
Sambre-et-Meuse; que le gnral qui commandait ces quatre divisions a
t remplac par un autre; que tout ce qui appartient  l'arme de
Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-l; que celle de
Sambre-et-Meuse se croit autorise  tout envahir,  tout faire,  tout
ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la runion de tant de
partis htrognes dsorganise tout  un point que rien ne peut
exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste  peu prs intacte
et montre encore l'exemple de l'harmonie.

J'ignore quels vont tre les rsultats de tout ceci. Il me parat
clair que, si l'arme de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera
bientt  nous et la paix bientt faite; que si, au contraire, elle est
battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car
comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est dbloqu, nous
pourrions rester  ses portes ternellement, sans jamais y entrer.

Voil donc la destine d'un grand empire confi au sort d'une
bataille!

MARMONT  SA MRE.

   31 octobre 1795.

Je viens d'apprendre, ma tendre mre, qu'il y avait une poste ici;
j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite sant, qu'au milieu
de toute la bagarre je n'ai eu  supporter que de la fatigue, et que je
n'ai couru de danger que dans la journe malheureuse du 7.

L'arme est  la dbandade. Jamais droute n'a t plus complte: il
n'existe pas quinze cents hommes runis. Notre immense artillerie a t
prise, parce que nous avons manqu de chevaux pour l'emmener: nous
avons perdu deux cents pices de canon.

L'arme ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son
moral tait affect de la retraite de l'arme de Sambre-et-Meuse; elle
est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer
l'hiver affreux qui lui tait prpar.

J'ai t pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'tais
occup  rallier un rgiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai t
dlivr par un trompette du mme rgiment, qui,  lui seul, avait plus
de courage que tout son corps.

Une heure aprs, j'tais all  la droite de l'arme pour voir o en
taient les choses et pour joindre l'artillerie  cheval, lorsque je
suis tomb dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement charg:
la bont et la vitesse de mon cheval m'ont sauv. Le cavalier
d'ordonnance qui tait avec moi, tant moins bien mont, a t pris.

Les gnraux ont manqu de tte: il y en a un de pris et un autre de
tu. Les colonnes restantes de l'arme marchent sans destination, et 
peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi
est encore loin, et, s'il y et eu plus d'ordre, on et pu faire une
brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se dsunissent
n'est bon  rien tant qu'il reste dans cet tat.

Les ennemis vont ncessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul
projet: la campagne est trop avance pour vouloir entamer la frontire.




LIVRE DEUXIME

1797--1798

Sommaire.--Massna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Steigel.
--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.
--Mission de Junot et de Murat.--Passage du P (16 et 17
mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: cration des
guides.--Vrone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'arme
franaise.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de
Naples.--Surprise du chteau Urbain.--Sige de Mantoue.--Lonato (3 aot
1796) .--Anecdote.--Castiglione (5 aot).--Roveredo.--Trente.--Lavis.
--Bassano.-- Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoy 
Paris.--Arcole (17 novembre).--Les deux drapeaux.--Rflexions sur les
oprations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17
janvier).--Capitulation de Mantoue (2 fvrier).--Expdition contre le
pape Pie VI.--Trait de prsence d'esprit de Lannes.--Prise
d'Ancne.--Singulire dfense de la garnison.--Monge et
Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'arme franaise entre dans
les tats hrditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert
dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprs de
l'archiduc Charles.--Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des
premires ouvertures faites par Bonaparte.--Trait prliminaire de paix
avec l'Autriche (19 avril).--Rponse de M. Vincent 
Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se dclare contre la
France.--Mission de Junot.--Le gnral Baraguey-d'Hilliers marche sur
Venise.--Entre des Franais dans la ville.--Cration de la Rpublique
transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.


J'arrivai  l'arme au commencement du mois de germinal ( la fin de
mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'arme
occupait toute la rivire du Ponent, y compris Savone; le besoin de
protger sa communication avec Gnes et d'imposer au gouvernement
gnois avait fait porter une brigade, commande par le gnral Cervoni,
jusqu' Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la
jalousie  l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous
obligea  y entrer nous-mmes avant d'avoir achev nos prparatifs,
c'est--dire quelques jours plus tt que ne l'avait calcul le gnral
Bonaparte.

Voici en quoi consistait l'arme d'Italie: ses forces (je parle de ce
qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et
disponible de l'arme), se composaient de cinquante-neuf bataillons et
vingt-neuf escadrons; l'effectif prsent sous les armes de ces
cinquante-neuf bataillons s'levait  vingt-huit mille huit cent vingt
hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais
ces vingt-huit mille hommes taient de vieux soldats, braves, aguerris
depuis longtemps, accoutums au succs et vainqueurs en maints combats
des mmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des
Espagnols, qu'ils avaient forcs  conclure la paix; ils taient encore
remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pices de
montagne composaient toute l'artillerie; les quipages consistaient en
quelques centaines de mulets de bt, et la cavalerie, renvoye en
partie sur le Var, et mme sur la Durance, par suite du manque de
fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux tiques. Le trsor ne
s'levait pas  trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas,
sur le pied de la demi-ration, des vivres assures pour un mois.

L'arme tait forme en quatre divisions, commandes par les gnraux
Massna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait
Voltri, la division Massna Savone, la division Augereau la Pietra et
les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.

La cavalerie tait commande par le gnral Stengel. Avant de commencer
le rcit des oprations, il convient de faire connatre les personnages
qui y ont jou les principaux rles.

Massna tait g de trente-huit ans, dans la force de l'ge. Il avait
t soldat dans le rgiment Royal-Italien, et, aprs avoir servi
quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier,
il avait pris son cong et s'tait mari  Antibes. La formation des
bataillons de volontaires rveilla son instinct belliqueux. Il fut
d'abord adjudant-major dans le troisime bataillon du Var, et, s'tant
distingu  l'arme d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait
gnral de brigade en 1793, et gnral de division en 1794. Il avait
combattu avec gloire devant Toulon,  l'attaque de la gauche, et,
pendant toute la campagne de la rivire de Gnes, il avait jou un rle
principal. Son corps de fer renfermait une me de feu, son regard tait
perant, son activit extrme: personne n'a jamais t plus brave que
lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de
pourvoir  leurs besoins; ses dispositions taient mdiocres avant de
combattre; mais, aussitt le combat engag, elles devenaient
excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action,
il rparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant.
Son instruction tait faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel,
une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une
impassibilit extrme dans le danger, d'un commerce sr, il possdait
toutes les qualits d'un bon camarade; trs-rarement il disait du mal
des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il tait fort avide et
trs-avare, et s'est fait cette rputation bien longtemps avant d'tre
riche, parce que son avidit l'a empch d'attendre des circonstances
importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une
multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il
aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des
Italiens du quatorzime sicle. Il jouissait d'une grande considration
parmi les troupes, considration justement acquise; il tait dans de
bons rapports avec le gnral Bonaparte,  la capacit duquel il
rendait justice; il tait loin de le croire son gal comme soldat. La
nomination de celui-ci dut lui paratre pnible, cependant il n'en
tmoigna rien ostensiblement; seulement il considra son obissance
comme mritoire. Massna a eu une carrire bien remplie, d'une manire
naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y
avait pas en lui les lments ncessaires  un gnral en chef du
premier ordre, mais jamais il n'a exist un homme suprieur  lui pour
excuter, sur la plus grande chelle, des oprations dont il recevait
l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas
prvoir et prparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de
hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux
embrassaient le dveloppement. Tel tait Massna.

Augereau tait d'un an plus g que Massna, c'est--dire qu'il avait
trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait t celle d'un aventurier mauvais
sujet. Soldat en France et dserteur, soldat en Autriche, en Espagne,
en Portugal, et dserteur de ces services, soldat  Naples et ensuite
matre d'armes, la Rvolution l'avait rappel en France. Il commena 
servir dans un bataillon de volontaires  l'arme des Pyrnes
orientales, et parvint successivement,  cette arme, jusqu'au grade de
gnral de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial,
mais ses manires taient triviales et communes, sa mise tait souvent
celle d'un charlatan. D'un esprit peu tendu, et cependant se rappelant
assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait
beaucoup de ses troupes et tait bon homme dans ses rapports habituels;
bon camarade et serviable; d'une bravoure mdiocre, disposant bien ses
troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce
qu'il en tait habituellement trop loign. Assez hbleur, il se
croyait un grand mrite et capable de commander une grande arme: le
prtendu drapeau port sur le pont d'Arcole, racont partout, n'a rien
de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait
l'argent; mais, fort gnreux, il avait presque autant de plaisir  le
donner qu' le prendre; malgr son origine, il tait magnifique dans
ses manires: quoique son nom ait souvent t accol  celui de Massna,
ce serait faire injure  la mmoire de celui-ci que d'tablir entre
eux la moindre comparaison.

Serrurier tait d'un ge dj fort avanc, et avait servi dans le
rgiment de Mdoc, o il tait parvenu au grade de lieutenant-colonel.
Sa taille tait haute, son air svre et triste, et une cicatrice  la
lvre allait bien  sa figure austre. Aimant le bien, probe,
dsintress, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions
opposes  la Rvolution: depuis le commencement de la guerre,
constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non
d'intrigues, tait respect et estim: il voyait ordinairement tous les
vnements en noir. Son ge et sa position sociale l'avaient fait
arriver trs-promptement du grade de lieutenant-colonel  celui de
gnral de division.

Laharpe avait servi dans le rgiment d'Aquitaine, o je l'ai connu
lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tte
et pas beaucoup plus de courage, il tait Suisse du pays de Vaud, et
cousin du clbre Laharpe, prcepteur de l'empereur Alexandre.
Compromis par quelque entreprise rvolutionnaire, et condamn  mort
dans son pays, il tait entr dans nos rangs par suite de cette
circonstance; il a pri au commencement de la campagne.

Stengel avait t colonel du rgiment de Chamboran, hussards, et
passait pour un excellent officier de cavalerie; il a pri en entrant
en campagne.

Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu
par l'tat-major avant la Rvolution, la guerre d'Amrique qu'il avait
faite avec distinction, et son ge, lui avaient donn une fort grande
rputation. Berthier tait d'une grande force de temprament, d'une
activit prodigieuse, passant les jours  cheval et les nuits  crire;
il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture
des dtails du service. Fort brave de sa personne, mais tout  fait
dpourvu d'esprit, de caractre et des qualits ncessaires au
commandement,  cette poque c'tait un excellent chef d'tat-major
auprs d'un bon gnral.

Voil quels taient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef.
Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant,
glorieux et victorieux, n'avait jamais command: si son nom n'tait pas
inconnu  l'arme d'Italie, jamais on ne l'avait associ  l'ide du
pouvoir suprme. La nature lui avait donn le gnie de la guerre:
quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des
mmoires; mais le peuple de l'arme n'en savait rien, et ce peuple,
avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par
leurs actions, et surtout par les rsultats, qu'il les juge, et avec
raison; car, quoiqu'il y ait tout  la fois des exemples de gloire
usurpe, d'actions dont le mrite n'appartient pas aux gnraux
auxquels on les attribue, et de gens d'un mrite suprieur dont la
fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour tablir les
rputations, d'autres bases que celles des rsultats, on risquerait
d'tre encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre,
soldats et officiers, attendent-ils qu'un gnral ait mrit leur
confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des
premiers lments du succs. Quand Bonaparte a commenc ses oprations,
elles n'taient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le
premier lment des succs, parce qu'elle est le complment de la
discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline
et l'instruction ont pour objet de faire d'une runion d'hommes un seul
individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la
confiance ne vient pas donner une sorte d'nergie  ce que
l'instruction et la discipline ont dj produit. Non-seulement cette
confiance, cette foi en son chef, qui dcuple les moyens,
n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalits et les
prtentions de gnraux beaucoup plus gs et ayant depuis longtemps
command devaient branler les dispositions  l'obissance. Il faut le
dire cependant: les succs vinrent si vite, ils furent si clatants,
que cet tat de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de
Bonaparte fut, ds son arrive, celle d'un homme n pour le pouvoir. Il
tait vident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire
obir; et,  peine en possession de l'autorit, on put lui faire
l'application de ce vers d'un pote clbre:

    Des gaux? ds longtemps Mahomet n'en a plus.

J'ai fait connatre la force de l'arme franaise et son tat: il faut
maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'arme
autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons,
cent quarante-huit pices de canons et treize escadrons napolitains. Il
y avait dans cette arme des troupes mdiocres, les rgiments
Belgiojeso et Caprara, composs d'Italiens. Certes, ces rgiments ne
pouvaient pas faire deviner le parti que nous tions destins  tirer
de leurs compatriotes.

L'arme pimontaise, runie sur ce point aux Autrichiens, s'levait 
quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant
les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le gnral
Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, gnralissime. Ces
troupes, excellentes, animes de l'esprit le plus militaire, taient
parfaitement pourvues de toutes choses. Les Pimontais couvraient Ceva
et Millesimo: la jonction des deux armes se faisait sur les bords de
la Bormida; mais les deux armes manoeuvraient chacune pour leur compte
et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le
Pimont est hriss et les obstacles que nous prsentait le passage des
montagnes; aprs les avoir traverses, il fallait combattre dans la
plaine avec une infanterie dpourvue d'artillerie, avec une misrable
cavalerie, contre des troupes de toutes armes combines et bien
organises. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la
proportion de deux contre un, des positions  enlever, des places 
prendre et des armes bien organises, tandis que nous n'avions que de
l'infanterie; mais nous avions un homme  notre tte, et il manquait un
homme aux ennemis.

Avant d'entrer dans le dtail des oprations, je veux cependant
expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette
campagne.

L'arme, comme je l'ai dit, tait trs-aguerrie et compose de soldats
excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, o une
multitude de combats avaient t livrs, l'avaient accoutume aux
fatigues et aux dangers.

Les affaires de postes, si fort du got du soldat franais, en rapport
avec son intelligence et son caractre, sont la meilleure ducation
qu'on puisse donner  des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre
les troupes franaises seront toujours remarquables et suprieures aux
troupes allemandes,  cause de leur activit intelligente et de
l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si
clbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrires, ne se composa, 
deux exceptions prs, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au
dbut de la campagne, notre champ de bataille tait dans des montagnes
pres; dans la Lombardie, ce fut dans les dfils dont elle est remplie
par sa culture, ses rivires, ses canaux et ses irrigations. Le gnie
de cette guerre tait dans de bonnes dispositions stratgiques, dans la
rapidit des mouvements et la vivacit des attaques; et nos troupes
comme leur chef taient minemment propres  ce genre d'oprations.
Aussi tout leur russit-il. Une guerre qui, aprs le passage des
montagnes, et t faite dans un pays nu et dcouvert, o il et fallu
manoeuvrer avec des troupes formes par ailes et par lignes, nous aurait
peut-tre fort embarrasss; plus tard, l'arme franaise est devenue
trs-manoeuvrire, et la plus manoeuvrire de l'Europe, et son chef, le
gnral qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors
l'ducation de tout le monde tait  faire, et, pour le terrain o nous
devions combattre, nous possdions au plus haut degr les qualits
ncessaires.

Aprs avoir parcouru toutes les divisions de l'arme, je me rendis prs
du gnral en chef  Albenga, pour lui rendre un compte dtaill de la
situation des choses; ds le lendemain, il me fit repartir pour la
division Laharpe, tablie aux portes de Gnes: les rapports sur les
mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des
inquitudes. Ces inquitudes taient fondes, la position des troupes
franaises  Voltri tait trs en l'air, et les mettait tout  fait 
la discrtion du gnral autrichien. D'aprs les instructions dont
j'tais porteur, l'ennemi s'tant montr en force, nous fmes notre
retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portmes 
Montelegino. Le gnral Bonaparte arrivait en mme temps  Savone. Le
gnral Beaulieu fut inepte dans ce dbut de campagne: au lieu d'aller
parader inutilement devant Gnes, s'il avait profit de sa supriorit
numrique, de ses forces et de leur runion excute avant la ntre,
march vigoureusement sur Savone par Altare, comme le gnral Colli le
proposa (et le moindre succs l'y faisait arriver), il coupait la
division Laharpe, et la forait de se faire jour, l'pe  la main, au
travers de l'arme autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle
aurait t dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la
crainte ridicule de voir le gnral Bonaparte enlever Gnes, et, pour
l'empcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.

Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'tait excut. Le 22 (12
avril), le gnral Argenteau se porta avec douze bataillons sur
Montelegino, et se plaa en face du point extrme qu'occupait la
division Massna, point de la plus haute importance; sa conservation
donnait le moyen de dboucher par les hauteurs, qui commandent la
valle de la Bormida. Ce poste retranch tait dfendu par un bataillon
de la trente-deuxime et command par le colonel Rampon. L'ennemi
essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et
impuissants. Dans la nuit, toute la division Massna arriva par Altare
et Carcare, dboucha de la position occupe par Rampon, tourna l'ennemi,
le culbuta  Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de
Cairo, o un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant
ce mouvement, flanquait la droite de la division Massna et marchait
sur Sozzello, et la division Augereau, aprs avoir repli tous ses
postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait  Carcare.

Renforc de quatre bataillons pimontais, le gnral Argenteau prit
position  Dego; il avait appel  lui le colonel Vukassowich, venant
de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une
erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour
auquel il tait attendu. Cette position de Dego tait bonne et couverte
en partie par la Bormida: les Pimontais occupaient celle de Millesimo,
et, en avant, le vieux chteau de Cossaria. Les divisions Massna et
Laharpe se runirent pour attaquer les Autrichiens; j'tais  cette
affaire, et je fus charg de conduire l'attaque de l'extrme gauche, 
la tte d'un bataillon de la brigade du gnral Causse. Nous passmes 
gu la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous emes bientt gravi la
montagne, enlev toutes les positions et les retranchements, pris les
dix-huit bouches  feu qui les dfendaient et fait sept bataillons
prisonniers. Ainsi le succs le plus complet couronna les efforts de
cette journe, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans
hsitation, notre perte fut trs-modre. Pendant ce temps, le gnral
Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'arme
pimontaise et bloqu le vieux chteau de Cossaria. L'ennemi avait
occup cette masure avec douze cents hommes,  la tte desquels se
trouvait le lieutenant gnral Provera. Le gnral Colli, inform de la
dfaite du gnral Argenteau, lui avait donn l'ordre de la dfendre 
outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste,
isol du reste de l'arme, nous gnait, mais ne dfendait rien, et les
troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours,
puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions.
Les Pimontais de Millsimo et du camp retranch de Ceva devaient, sans
perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre
gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels
nous tions aux prises. Si ce mouvement, indiqu et command par
l'vidence, et t excut, il est possible que cette mmorable
campagne,  juste titre l'admiration des gens du mtier, et destine 
tre l'tonnement de la postrit, et chou en naissant, car, en
supposant mme que les succs des Pimontais n'eussent pas t complets
et dcisifs, si les vnements nous eussent forcs  sjourner
seulement huit jours de plus dans la valle de la Bormida, la misre et
l'embarras des subsistances, dont les effets taient ports  leur
comble ds le quatrime jour et causaient les plus grands dsordres,
auraient dtruit l'arme; elle aurait cess d'exister; son salut
dpendait donc de la clrit des mouvements et de la promptitude des
succs.

Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoy auprs du gnral
Augereau pour le suivre dans ses oprations. Nous tions autour de
Cossaria; mais Provera, s'attendant  un mouvement de son arme, et
d'ailleurs ayant des ordres positifs de dfendre ce mauvais poste, ne
voulait pas l'vacuer. Des confrences, tablies pendant une heure
entre nos avant-postes et le fort, n'amenrent aucun rsultat. Il
fallut tenter un coup de main, et, aprs avoir canonn pendant quelques
instants avec nos pices de montagne le fort dpourvu d'artillerie, les
colonnes s'branlrent et arrivrent jusqu'au pied de ses murailles en
ruines. Le gnral Brunel, brave soldat venant de l'arme des Pyrnes,
fut tu: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dmes
nous replier. Le lendemain, le gnral Provera capitula, et les douze
cents hommes de belles troupes que renfermait le chteau furent
prisonniers de guerre.

Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui
aurait d arriver la veille  Dego, dboucha, par Oneglia, avec cinq
bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes franaises
taient sans dfiance: la misre avait forc un grand nombre de soldats
 se rpandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut
vacu dans le plus grand dsordre; cependant l'nergie des gnraux,
des officiers, des soldats prsents, rpara promptement ce malheur.
Dego fut repris et l'ennemi chass de nouveau avec grande perte; il se
retira sur Acqui, et ce fut l que Beaulieu concentra ses forces.

Les Pimontais vacurent successivement et presque sans combats les
positions de Millesimo, le camp retranch de Ceva, et abandonnrent le
fort de Ceva  lui-mme. Le gnral Serrurier, aprs avoir battu les
Pimontais  Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et
fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'arme.

Les Pimontais se retirrent derrire la Corsaglia, et les Autrichiens
sur Acqui; ds ce moment, la campagne tait dcide: cette retraite
excentrique assurait la continuation de nos succs. Laharpe, resta
d'abord  Dego, puis suivit le mouvement gnral et se porta sur Acqui
en passant par San Benedetto, de manire  ne pas cesser de nous
couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous oprions contre les
Pimontais, et en restant toutefois toujours en communication avec
l'arme. La division Massna passa le Tanaro  Ceva, et alla prendre
position  Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.

La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta  elle seule
de passer la Corsaglia. Elle se battit  Saint-Michel; mais, le pillage
ayant caus du dsordre, l'ennemi revint sur elle, et le gnral Colli
(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, fora
cette division  repasser la rivire, aprs avoir prouv d'assez
grandes pertes. L'arrive de la division Massna  Lesegno dtermina
l'ennemi  vacuer les bords de la rivire et  se retirer dans une
belle position qui couvre immdiatement Mondovi. Le gnral en chef,
rest avec la division Massna, me chargea de suivre les mouvements de
la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du gnral Stengel,
qui dbouchait par Lesegno.

Arrivs en face de Mondovi, nous trouvmes environ huit mille
Pimontais, occupant une belle position arme d'une assez nombreuse
artillerie: Serrurier prit aussitt la rsolution de les attaquer; ses
dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois
colonnes, se mettre  la tte de celle du centre, se faire prcder par
une nue de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'pe  la main,
 dix pas en avant de sa colonne, voil ce qu'il excuta. Beau
spectacle que celui d'un vieux gnral rsolu, dcid, et dont la
vigueur tait ranime par la prsence de l'ennemi! Je l'accompagnai
dans cette attaque, dont le succs fut complet. Les actions nergiques
d'un homme vnrable ont une autorit entranante,  laquelle rien ne
rsiste: prs de lui dans ce moment prilleux, je n'tais occup qu'
l'admirer. L'ennemi, culbut, nous abandonna sa nombreuse artillerie:
je la fis retourner et servir immdiatement contre la ville, qui, aprs
une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.

La cavalerie du gnral Stengel, compose du 1er rgiment de hussards
et de dragons, appuyait notre mouvement  droite, et devait tourner la
ville pour poursuivre l'ennemi; arrte par la cavalerie pimontaise,
elle excuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas  notre
avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'tant conduit avec valeur, il
acquit, en cette circonstance, une certaine rputation: le gnral
Stengel y fut bless mortellement.

Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hte, et l'arme marcha dans
diffrentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division
Massna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe tait toujours 
Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'tait opre
vers Nizza della Paglia.

La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin.
Cette ville est fortifie, mais ses remparts n'ont point de
revtements. Le gnral en chef m'ordonna d'aller en faire la
reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette
reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la
guerre offre beaucoup d'exemples.

La ville tant bloque seulement en partie, et les postes
d'investissement incomplets et encore assez loigns, je ne pus m'en
approcher  pied, comme on le fait ordinairement, et c'est  cheval que
je rsolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance
m'accompagnait. Le gnral Joubert, qui commandait la brigade
d'avant-garde, voulant galement voir par lui-mme, m'aperut; il vint
se joindre  moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous tions
arrts et occups  regarder, l'un  ct de l'autre, ayant chacun
notre ordonnance derrire nous, quand un coup de canon  mitraille,
parti de la place, fut tir sur nous: la mitraille nous enveloppa sans
nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.

La place de Cherasco tait sans approvisionnements; rien n'avait t
prpar pour sa dfense; l'ennemi l'vacua aussitt qu'il vit que nous
nous prparions  l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le
lendemain de notre entre, des plnipotentiaires se prsentrent et
proposrent un armistice, en exprimant le dsir de la paix.

Cet armistice tait trop dans notre intrt pour ne pas tre accept;
mais, comme nous tions en plein succs, il tait naturel de demander
des garanties. Le gnral Bonaparte exigea la remise entre ses mains de
cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui  son arme,
protgeraient les communications et recevraient ses dpts. Ces places
taient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Aprs une lgre
discussion, tout fut accord. Il fut mis dans la convention, dont les
clauses devaient tre secrtes, que le roi de Sardaigne s'engageait 
faire construire un pont sur le P  Valence pour tre mis  la
disposition de l'arme franaise. Ce n'tait pas assurment dans
l'intention de s'en servir: le gnral en chef, certain que les
Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le
vritable point choisi pour le passage. Ce stratagme eut, comme on le
verra plus tard, le plus grand succs.

Le gnral Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux
drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat
fut expdi de Cherasco, en traversant le Pimont, pour porter  Paris
le trait d'armistice, de manire qu'il arriva dans cette capitale
avant celui de nos camarades que le gnral en chef avait charg d'y
prsenter nos trophes.

Ce beau mtier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les
triomphes, me plaisait tellement, que j'tais loin de former le dsir
d'une pareille mission au milieu de l'activit de la campagne. Nous
allions suivre les Autrichiens, passer le P; j'aurais t inconsolable
de rester tranger  ces vnements, qui promettaient tant de gloire 
l'arme et de si belles oprations  tudier. D'ailleurs mes deux
camarades avaient des grades provisoires, et, en allant  Paris,
c'tait un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette
mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On tait dans
l'ivresse  Paris: les succs de l'arme d'Italie avaient dpass
toutes les esprances. Ce dbut consolidait le gouvernement, et il ne
marchandait pas les rcompenses. En consquence, on dcida que les deux
aides de camp du gnral Bonaparte recevraient de l'avancement. Les
marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades
actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les
nominations tant faites par le Directoire lui-mme. Junot fut nomm
chef de brigade ou colonel, et Murat gnral de brigade. Quoique les
avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un
officier, tout tant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes
intrts fussent lss, je n'en prouvai aucun chagrin. D'abord,
j'avais de l'amiti pour mes deux camarades, et puis je me trouvais
encore mieux trait qu'eux. Tandis qu'ils taient  Paris, occups de
plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours,
j'tais employ  ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me
reposais sans inquitude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait
m'chapper.

Le gnral en chef m'envoya de Cherasco  Turin pour complimenter le
duc d'Aoste, gnralissime, et arrter les dtails du passage par le
Pimont des troupes de l'arme des Alpes, destines ds lors  nous
joindre, et la premire route fut ouverte par le col de l'Argentire,
la valle de la Stura et Coni.

Dans ce mmorable dbut de la campagne, en moins de vingt jours, deux
armes, chacune presque aussi forte que la ntre, avaient t battues
et spares; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le
Pimont avait t rduit  demander la paix, et les Autrichiens forcs
 repasser le P. Cette mme arme, dpourvue de tout, que Schrer, un
mois auparavant, commandait et disait tre insuffisante pour la
dfensive dans les montagnes, tait triomphante, avait dict des lois,
allait envahir le coeur de l'Italie et changer sa misre, ses
privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les
jouissances de toute espce.

 peine l'armistice de Cherasco tait-il sign, que le gnral
Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour oprer le passage du P,
opration difficile. Le P, grand fleuve, offre une vritable barrire;
une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si ncessaire
au passage des rivires, nous manquait; et, bien qu'on ft de grands
efforts, tout en marchant, pour la crer, elle tait peu de chose
encore.

Aussi le seul moyen de russir tait dans la rapidit des oprations.
Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos
prodigieux succs, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pt
tre rgulirement dfendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le P  Valence,
aprs avoir t rejoint par le corps auxiliaire, command par le
gnral Stubich. Il plaa ses troupes de la manire suivante: il
s'tablit de sa personne  Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six
escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons  Sommo, sous les
ordres du gnral Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de
Frazeruolo  Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le gnral
Beaulieu, apprenant la marche des Franais  Casteggio, se dcida 
passer le Tessin. Il plaa le gnral Liptay, de l'embouchure de
l'Olona jusqu' celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons,
et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se
porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.

Ds le 10 floral (30 avril), le gnral Bonaparte avait mis ses
troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet
de passer le P  Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y
opposer, les quatre divisions de l'arme se rendaient, par une marche
convergente,  Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les
troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la
division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division
Massna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par
Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitt les premires
troupes arrives  Castel San Giovanni, le gnral en chef se porta
avec elles  Plaisance, o des moyens de passage considrables se
trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement taient
sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans
obstacle dans des barques qui portaient le gnral Dallemagne et le
colonel Lannes; bientt un pont volant donna des moyens de passage
rguliers. La division Laharpe fut la premire qui atteignit la rive
gauche, et successivement les divisions Massna, Augereau et Serrurier
la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie 
Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu' Codogno; l elle
trouva le gnral Liptay, qui, aprs un lger engagement, se retira sur
Pizzighettone, o la division Laharpe le suivit. La division Massna,
aprs avoir servi de rserve  celle de Laharpe, se porta sur
Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hte avec
sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du gnral
Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de
Serrurier sur Pavie.

Codogno fut le thtre d'un vnement funeste: le gnral Laharpe y
prit de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il
monta  cheval, se porta en avant pour en reconnatre les causes, et, 
son retour, ayant t pris pour l'ennemi, il tomba sous une grle de
balles. Singulire destine que la sienne! Proscrit par suite de
rvolutions dans son pays, et condamn  mort, les soldats de sa patrie
adoptive se chargrent ainsi d'excuter la sentence.

Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du P
s'effectuaient, j'avais t charg de me rendre  Alexandrie pour
convenir des arrangements relatifs  la remise de cette place
importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse.
Aussitt cette opration termine, je rejoignis l'arme, o j'arrivai
le lendemain du fatal vnement de la mort du gnral Laharpe. L'ennemi
se trouvant surpris, tourn et attaqu au milieu de son mouvement, le
seul parti qu'il et  prendre tait de se rapprocher de l'Adda et de
mettre cette rivire entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le
9 mai  Lodi. Il garda Pizzighettone comme tte de pont pour pouvoir
dboucher sur nos derrires; en se plaant ainsi il couvrait Milan. Il
tait donc indispensable de le chasser de cette position avant de se
porter sur cette ville. Charg d'aller faire la reconnaissance de
Pizzighettone, quoique cette place ft dmantele depuis longtemps,
elle me parut  l'abri d'un coup de main, et hors d'tat d'tre enleve
avec nos faibles moyens. La division Laharpe reut l'ordre de
l'observer; aprs avoir rempli cette mission, je rejoignis le mme jour
le gnral en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Massna,
suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'levait
alors  trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf
bouches  feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille
cinq cents chevaux. Arrivs  deux milles de la ville de Lodi, nous
trouvmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et
Formigara; il plaa ainsi ses troupes: douze bataillons et huit
escadrons immdiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous
les ordres du gnral Sebottendorf; cinq bataillons  Rieva, neuf
bataillons  Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et
quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.

Le gnral en chef me donna l'ordre de prendre le 7e rgiment de
hussards, et, aussitt que l'infanterie serait engage  droite et 
gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de
charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie tait
commande par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une
belle et clatante rputation. J'excutai mes instructions, et bientt
la cavalerie ennemie fut culbute et l'infanterie mise en droute; mais
il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, tant spare
d'elle par les canaux qui bordent la chausse des deux cts. Nous
prmes six pices de canon, mais la cavalerie qui les soutenait
disparut en faisant le tour extrieur de la ville. Les portes s'tant
trouves fermes et les troupes battues tant sous la protection des
remparts, la cavalerie franaise fut oblige de rebrousser chemin.

Il m'arriva dans cette charge un accident dont les consquences
auraient pu m'tre funestes: plac  la tte de la cavalerie forme en
colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussire
occasionne par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon
cheval arriva jusqu' toucher une pice de canon abandonne, fit un
pouvantable cart qui me renversa, et la colonne entire me passa sur
le corps sans me blesser. Quelques pices de canon places contre la
porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientt
l'entre de la ville. Nous nous prcipitmes dans les rues, o la
cavalerie ennemie essaya encore de nous rsister: culbute de nouveau,
elle repassa la rivire en toute hte sous la protection de l'arme
bordant la rive gauche de l'Adda. La division Massna entra tout
entire, et se disposa  tenter un des plus vigoureux coups de main qui
aient jamais t faits. Les Autrichiens s'taient placs immdiatement
sur le bord de la rivire; une disposition semblable pour dfendre le
passage de vive force d'un pont est assurment fort mauvaise, car
l'ennemi, parvenant  dboucher, toute la ligne se trouve ou coupe par
son centre si le pont y correspond, ou tourne si c'est une de ses
ailes qui se trouve en face.

Pour dfendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie,
battre ses approches s'il est possible, et loigner assez la ligne
pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute forme, les
premires troupes de l'ennemi qui parviennent  franchir le dfil, et
qui d'abord et ncessairement sont peu nombreuses et en dsordre. Les
remparts de Lodi, trs-levs, n'tant pas terrasss dans la partie
voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour
fusiller les Autrichiens; mais, les troupes tant trs-exaltes, on
pouvait en esprer les plus grands prodiges. Les retraites constantes
de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande
ide de sa rsolution  se dfendre; aussi fut-il dcid que le passage
de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait
tent. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement prcdant
l'entre du pont y fut place, et une vive canonnade occupa l'ennemi.
Un gu praticable pour la cavalerie existait  cinq cents toises en
remontant la rivire, et le gnral Beaumont, commandant la cavalerie
de l'arme depuis la mort du gnral Stengel, fut dirig sur ce point
et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en
colonne,  la tte de laquelle une foule de gnraux et d'officiers
d'tat-major s'taient placs, se prcipita sur le pont. Nous le
franchmes  la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens,
intimids par cet acte de vigueur, lchrent pied et s'loignrent en
toute hte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie.
Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus
grands dangers de ma vie. On vint dire au gnral Bonaparte qu'un corps
de troupes se trouvait sur la droite de la rivire, au-dessous de la
ville; il tait important de savoir promptement  quoi s'en tenir; car,
si c'tait un corps en arrire, il fallait le faire prisonnier, et, si
c'tait une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de
lui rsister. Le gnral en chef me donna l'ordre de prendre un faible
dtachement et d'aller en toute hte reconnatre ce qu'il y avait de
vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait t trop long avec tous
les embarras de l'arme, et il tait plus court, mais trs-dangereux,
de suivre le bord de la rivire entre celle-ci et les remparts de la
ville, en passant en vue et  porte de dix mille hommes environ, et de
l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec
moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette prilleuse entreprise.
Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pices
de canon, firent sur nous une dcharge gnrale; nous passmes par les
armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de
chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisime,
et ayant mon cheval bless: deux soldats et leurs chevaux avaient t
tus. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai
de rejoindre le gnral en chef; mais, cette fois, en passant par la
ville.

Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau  la
rputation de l'arme,  la gloire de son gnral, et assurait la
conqute de toute l'Italie. Je reus pour rcompense,  l'occasion de
cette mmorable journe, un sabre d'honneur.

L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit
jusqu' Crema; nous nous portmes, par la rive gauche, jusqu'
Pizzighettone, vacu par l'ennemi sans combat;  la tte de quelque
cavalerie, je marchai sur Crmone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-l,
nous rencontrmes pour la premire fois des hulans, et cette troupe
intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chass et
ainsi loign, le gnral en chef fut matre de se rendre  Milan. Il y
fit son entre le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu
aussitt, et tout fut dispos pour en faire le sige. Les places de
Pimont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont
nous avions besoin pour composer notre quipage de sige, qui commena
peu aprs. Le gnral Despinois avait t distingu par le gnral en
chef; il passait pour un homme instruit; il fut charg de le diriger et
eut en mme temps le commandement de la Lombardie. Le gnral en chef,
aprs tre rest huit jours  Milan pour satisfaire aux besoins de
l'arme, donner les ordres ncessaires  la leve des contributions, 
la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes,
entreprit d'achever la conqute du nord de l'Italie.

La cavalerie fut renforce  cette poque par le 10e rgiment de
chasseurs; il tait nombreux et en bon tat: c'est le premier corps de
cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande rputation;
son vieux colonel, Leclerc-Dostein, tait l'un des plus braves soldats
qu'ait eus la France. Jamais la rputation de ce rgiment n'a subi
d'altration.

L'entre de l'arme franaise  Milan eut beaucoup d'clat, et fut un
vritable triomphe. Une population immense, runie sur son passage,
vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans
un teint basan, une figure martiale, et dans l'clat de leurs actions
rcentes. Les ides nouvelles avaient ferment en Italie, et il tait
facile de leur donner du dveloppement. Nous nous annoncions comme les
vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie,
car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amen par la guerre
qu'aprs en avoir fait l'exprience; les Allemands n'ont, d'ailleurs,
jamais t aims en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes
villes, une partie de la population dsireuse de changements; elle les
suppose favorables, parce que, n'ayant rien  perdre, elle a tout 
gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les
meilleurs auspices. Des ressources immenses nous taient prsentes,
des renforts taient en marche de France, et nous allions avoir tout 
la fois un nombreux personnel et un matriel bien organis, ce qui,
ajout  la bravoure prouve de nos soldats, aux talents de notre chef
et  la confiance universelle, tait le gage d'une srie non
interrompue de succs.

Le jour mme de notre entre  Milan, et au moment o le gnral
Bonaparte se disposait  se coucher, il causa avec moi sur les
circonstances o nous nous trouvions, et il me dit  peu prs les
paroles suivantes: Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de
nous  Paris; est-on content? Sur la rponse que je lui fis, que
l'admiration pour lui et pour nos succs devait tre  son comble, il
ajouta: Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous rserve des succs
bien suprieurs  ce que nous avons dj fait. La fortune ne m'a pas
souri aujourd'hui pour que je ddaigne ses faveurs: elle est femme, et
plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous
serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-tre alors, si
l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition  l'tendue de
mes projets, peut-tre en sortirons-nous promptement pour aller plus
loin. De nos jours, personne n'a rien conu de grand: c'est  moi d'en
donner l'exemple.--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui
s'est dvelopp ensuite?

Loin de laisser  l'ennemi le temps de se reconnatre, il fallait
achever la conqute du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au
del de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dpt de
l'ennemi. Tout fut donc dispos pour continuer les oprations, et
l'arme se mit en mouvement pour le Mincio, o l'ennemi tait
rassembl. Elle marcha de la manire suivante: la division Augereau,
par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Massna, par Chiari,
Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta.
Une avant-garde, compose en grande partie de cavalerie, commande par
le gnral Kilmaine, fut dirige par Brescia, Montechiaro et
Castiglione. Les troupes taient en pleine opration, et le gnral
Bonaparte arrivait  Lodi pour aller les joindre, quand il reut la
nouvelle d'une horrible insurrection clate  Pavie. J'tais avec lui;
nous retournmes en toute hte  Milan, o il prit les dispositions
convenables pour la rprimer et imposer une crainte salutaire,
ncessaire au repos de l'avenir.

Trente ou quarante mille paysans, soulevs  la voix des prtres et
runis  Pavie, s'taient ports sur Binasco, bourg situ  moiti
chemin de Milan. Quelques Franais, isols et surpris, avaient pri;
d'autres s'taient rfugis dans le chteau de Pavie et en avaient
ferm les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout
entire. Le gnral Bonaparte partit de Milan immdiatement avec deux
mille hommes et six pices de canon; il se fit accompagner par
l'archevque. En un moment, les insurgs, runis  Binasco, furent
disperss, et ce beau village rduit en cendres. Les portes de Pavie se
trouvaient fermes, et les insurgs garnissaient les murailles. Une
vingtaine de coups de canon brisrent les portes; les troupes entrrent,
et les paysans se dispersrent sans opposer plus de rsistance. Nous
rendmes la libert au gnral Acquin et  quelques Franais rfugis
dans le chteau et menacs d'une mort prochaine. La ville fut livre au
pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il
arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocits. La
maison du receveur de la ville tait menace, et ce malheureux croyait,
en jetant son argent dans la rue, se prserver de l'entre des soldats
dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y
attirer. Le gnral Bonaparte, prvenu, me donna l'ordre de me rendre
sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions  cette poque une
fleur de dlicatesse qui me rendit l'obissance pnible. Je craignais
d'tre souponn d'avoir fait tourner cette mission  mon profit. Je la
remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trsor,
de me faire assister par tous les officiers que je pus runir: les
sommes trouves furent donc remises avec une grande rgularit. Plus
tard, le gnral Bonaparte m'a reproch de ne pas avoir gard cet
argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le
rcit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre
rtabli  Pavie, nous nous mmes en route pour l'arme, et, le 10
prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes tait runie 
deux lieues du Mincio.

Nous trouvmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et
le village de Valleggio, situ sur la rive gauche, occup par une
infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi
abandonna plusieurs pices de canon. L'arme autrichienne se composait
alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la
force tait de trente mille six cent soixante et un hommes: la moiti
seulement aurait t en mesure de combattre  Borghetto, le reste tant
dtach. Sa retraite s'opra sur Dolce, aprs avoir port la garnison
de Mantoue  vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de l sur
Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivire et marcha sur
Peschiera, o elle entra sans obstacle; cette ville, ayant t vacue
par les Autrichiens, fut abandonne par eux  son approche. C'tait une
place vnitienne; le gouvernement vnitien n'ayant pris aucune
disposition pour faire respecter sa neutralit, rien n'avait t
prpar pour la dfendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle
l'avait fait  l'arme autrichienne. Le gnral en chef entra 
Valleggio et y tablit son quartier gnral. On avait choisi pour son
logement une grande maison  peu de distance de la sortie du village,
et par consquent assez loigne de la rivire. La division Massna,
s'tant tablie prs de la rive droite pendant le temps ncessaire  la
rparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son
sjour prolong l'empcha de se placer en avant du village aussitt
qu'elle le devait, et comme le gnral en chef le lui avait ordonn. Il
faisait trs-chaud, et tout le monde se reposait  moiti dshabill;
un coup de canon se fait entendre; en mme temps quelques coups de
pistolet, et des cris: Aux armes, voil l'ennemi! sont rpts par
des fuyards. Chacun court  son cheval; mais les chevaux taient
dbrids. Je pris sur-le-champ les dispositions ncessaires pour nous
sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir 
redouter que de la cavalerie; si dj elle tait dans ce village, le
premier dtachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait,
nous sabrerait sans difficult et nous prendrait. En consquence, je
courus  la grande porte, je la poussai et la tins ferme avec un de
mes camarades, pendant que nos gens apprtaient nos chevaux. Une fois
tout le monde  cheval, nous sortmes ensemble et nous aurions
certainement pass sur le ventre de deux escadrons si cela avait t
ncessaire. Le gnral Bonaparte ne se fia pas  cette combinaison, et,
je crois,  tort. Il sortit  pied par la petite porte, rencontra un
dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont.
Si l'ennemi et t dans le village, comme on devait le supposer, il
aurait t perdu. De ce jour il prit la rsolution d'avoir  lui, et
toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui
l'accompagnait partout et a t le noyau du rgiment des chasseurs de
la garde impriale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des
quatre rgiments napolitains servant dans l'arme autrichienne venaient
de Goito et rejoignaient le gros de l'arme; en passant devant le
village de Valleggio et marchant avec prcaution, ils voulurent
s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchrent. Des canonniers
franais, envoys pour ramener quelques pices abandonnes par l'ennemi,
les voyant paratre, tirrent un coup de canon sur eux. D'un ct,
nous fmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les
Napolitains virent que Valleggio tait occup par les Franais, et se
retirrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entr
dans le village et aurait pris le gnral Bonaparte. Quelle consquence
n'aurait pas eue sur sa destine, sur celle de l'Europe, sur celle du
monde, un vnement qui changeait sa situation et toutes les
combinaisons de son avenir! Et cet vnement et t l'ouvrage d'un
trs-petit corps d'une trs-mauvaise arme d'un trs-petit souverain!
 puissance cache du destin, les anciens avaient bien raison de
t'lever des temples!

L'arme se porta sur Vrone, except la division Serrurier, dirige sur
Mantoue et destine  masquer cette place.  son arrive  Vrone, le
gnral Bonaparte feignit contre le gouvernement vnitien une grande
colre, qu'il exprima au provditeur Foscarini. Le prtexte de ses
plaintes tait l'asile donn  Louis XVIII; ce prince avait rsid,
avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y
avait reu les tmoignages de respect et d'intrt que le spectacle
d'une grande infortune inspire toujours. Le gnral Bonaparte ne
pouvait dsapprouver au fond du coeur une conduite motive par un
sentiment noble et gnreux; mais sa conduite tait commande par sa
position, et je ne doute pas qu'il n'envisaget ds lors le parti qu'il
pourrait tirer, soit pour le prsent, soit pour l'avenir, d'une
querelle ouverte avec le gouvernement vnitien: au surplus, toutes ces
menaces n'aboutirent pour le moment  rien, et on se contenta de
prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.

La division Augereau occupa Vrone et les bords de l'Adige, en
descendant jusqu' Porto-Legnago. La division Massna fut charge de la
dfense des montagnes qui commandent la valle de l'Adige et occupent
l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste 
Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aide et soutenue
par la cavalerie commande par le gnral Kilmaine, fit
l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le sige
aussitt aprs l'arrive de la grosse artillerie. Les Autrichiens
s'taient retirs  Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps
pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour tre en tat de
rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que
l'on fit, car l'arme en avait grand besoin. On s'occupa  rparer les
pertes causes par une campagne si active, et  mettre l'arme sur un
pied convenable pour pouvoir soutenir sa rputation et accomplir ses
destines. Le gnral Bonaparte crut sa prsence utile  Milan; il
avait  presser le sige du chteau et  prendre les dispositions
relatives  l'administration gnrale; aprs avoir donn ses
instructions  ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui
et dans sa voiture le gnral Berthier et moi.

Les succs glorieux de cette campagne, les prodiges oprs en si peu de
temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les
esprances, avaient dvelopp au plus haut degr les facults du
gnral Bonaparte; cette confiance en lui-mme, cette confiance sans
bornes qu'il inspirait aux autres, donnait  ses discours et  ses
actions un aplomb, une dcision capables de tout entraner. Il lui
semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'tait le
fond de son caractre, et j'en fus frapp ds cette poque. Loin de
paratre s'tonner de ce qu'il avait fait, il crivait de Vrone au
Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le
Tyrol, et prendrait l'arme autrichienne du Rhin  revers. Je fus
frapp d'tonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette
proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie.
Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrire qu'il en a
toujours t ainsi;  force de vaincre les obstacles, il les a toujours
mpriss davantage; mais aussi,  force de les mpriser, il a fini par
en accumuler une telle masse sur sa tte, qu'il en a t cras. Alors
il tait dans la mesure des choses possibles, et il y est rest encore
bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplac les
clairs du gnie.

Une chose remarquable  l'poque dont je parle, c'est l'esprit
admirable et le zle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous
avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant tait
dpourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux
rsultats gnraux; c'tait du patriotisme dans la belle acception du
mot.

Il arriva alors une chose digne d'tre signale: le gnral Bonaparte
fut accus de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqu de rsolution,
par un de ces militaires de plume, le flau des militaires combattants,
gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils
ne sont pas  porte de juger, et dont ils ignorent mme presque
toujours les circonstances, cause des rsolutions prises.

Le gnral Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une
brochure, et reprocha au gnral Bonaparte de s'tre born  envahir
l'Italie: celui-ci me chargea de lui rpondre, et je publiai une
rfutation qui tait facile; elle eut quelque succs dans le temps, et
le gnral Bonaparte fut trs-satisfait.

Le gnral Bonaparte, quelque occup qu'il ft de sa grandeur, des
intrts qui lui taient confis et de son avenir, avait encore du
temps pour se livrer  des sentiments d'une autre nature; il pensait
sans cesse  sa femme. Il la dsirait, il l'attendait avec impatience:
elle, de son ct, tait plus occupe de jouir des triomphes de son
mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait
souvent d'elle et de son amour avec l'panchement, la fougue et
l'illusion d'un trs-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait
 son dpart le tourmentaient pniblement, et il se laissait aller 
des mouvements de jalousie et  une sorte de superstition qui tait
fort dans sa nature.

Dans un voyage fait avec lui  cette poque, et dont l'objet tait
d'inspecter les places du Pimont, remises entre nos mains, un matin, 
Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se
cassa: il plit d'une manire effrayante, et l'impression qu'il
ressentit fut des plus douloureuses. Marmont, me dit-il, ma femme est
bien malade ou infidle.

Enfin elle arriva, accompagne de Murat et de Junot. Envoy au-devant
d'elle jusqu' Turin, je fus tmoin des soins et des gards qui lui
furent prodigus par la cour de Sardaigne  son passage. Une fois 
Milan, le gnral Bonaparte fut trs-heureux; car alors il ne vivait
que pour elle; pendant longtemps il en a t de mme, jamais amour plus
pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possd le coeur d'un homme, et cet
homme tait d'un ordre si suprieur!

Le Directoire eut,  cette poque, la ridicule ide d'envoyer
Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait
command dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conoit d'o
venait cette pense: c'tait assurment la combinaison la plus absurde.
Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda  rentrer en France si
on envoyait Kellermann au del des monts, et cette proposition n'eut
pas de suite. Les troupes de l'arme des Alpes vinrent nous joindre, et
de nouvelles divisions s'organisrent successivement. Les gnraux de
division Vaubois et Sauret arrivrent  l'arme, et le gnral
Despinois fut fait gnral de division.

Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits
successivement par le gnral Bonaparte avec les ducs de Parme et de
Modne, avaient valu  l'arme beaucoup de millions et de nombreux
tableaux: ces tableaux ont dcor notre muse pendant un bien petit
nombre d'annes, hlas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples,
rappela de l'arme autrichienne ses rgiments de cavalerie. Restait le
pape, demeurant encore en tat d'hostilit. Pie VI, se croyant une
puissance effective, avait fait des armements en consquence. Pour lui
faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut
faire contre lui des dispositions positives. Une autre opration tenait
aussi fort  coeur au gouvernement, et son utilit tait sentie par tout
le monde: le grand-duc de Toscane, frre de l'empereur, avait fait
depuis longtemps sa paix avec la Rpublique; cette paix avait prcd
mme de plus d'une anne notre entre en Italie. Ainsi il n'y avait
rien  lui demander; mais son port de Livourne, consacr au commerce
anglais, tait le point de communication des Anglais avec l'Italie et
le dpt de leurs marchandises. Leur fermer ce dbouch, s'emparer de
toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes,
fut l'objet d'une expdition dont on ne voulut pas diffrer d'un moment
l'excution.  cet effet, on runit  Plaisance une division commande
par le gnral Vaubois, tandis que la division Augereau reut l'ordre
de se rendre  Borgoforte et de passer le P pour marcher sur Ferrare
et Bologne.

Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui clata
dans ce qu'on appelle les fiefs impriaux, pays situ entre Tortone et
Gnes, appartenant alors  la rpublique de Gnes. De grands exemples,
faits l comme  Pavie, y rtablirent bientt l'ordre. Ce mouvement,
projet contre Bologne et Livourne, tait en ce moment sans danger. Les
Autrichiens taient loin d'avoir rpar leurs pertes; encore hors
d'tat de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien
tenter sans avoir reu de puissants renforts. L'arme du Rhin en envoya,
et Wurmser les amenait en personne.

On connaissait l'poque du dpart et celle de l'arrive prsume de ces
troupes.

La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de
Vaubois par Parme, Modne, Reggio et Pistoja. Le gnral en chef tait
avec cette division. En avant de Modne existait le fort Urbin,
appartenant au pape et occup par ses troupes. Ce fort, sans boucher le
passage, puisqu'il tait situ dans une plaine, gnait les
communications, la grande route passant sur ses glacis. Il tait donc
important de s'en rendre matre. J'en fus charg, et la chose russit 
souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pt tenter contre les troupes du
pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.

Le gnral Bonaparte fit crire de Modne au commandant de venir lui
parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous tions en guerre
avec son souverain, se rendit sans dfiance  cette invitation; il
partit sans laisser d'instructions  ses officiers. Le gnral
Bonaparte me prescrivit de marcher  la tte de toutes les troupes avec
un faible dtachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre
dtachement plus fort me suivait  une trs-petite distance. J'avais
l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un
dtachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du
fort ouverte, de m'y prcipiter et de sabrer la garde. Alors je serais
soutenu par les troupes qui me suivraient. Arriv  l'endroit o la
route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades
les officiers de la garnison runis, inquiets de l'absence de leur
commandant. Ils me demandrent de ses nouvelles; je leur rpondis qu'il
tait  cent pas derrire moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette
rponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants aprs,
ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le
temps  la garde de fermer la barrire. Cette garde s'enfuit, et, en un
moment, tout le rgiment de dragons eut pntr dans le fort. Les
soldats se rfugirent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers.
Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pices de
canon, et toutes charges. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son
artillerie fut transporte immdiatement  l'arme devant Mantoue, et
servit au sige de cette place.

Le gnral Bonaparte m'envoya  Ferrare pour sommer le commandant. Je
m'y rendis en poste, et j'annonai l'arrive des troupes. Il fut
convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient
livres immdiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la
forteresse; on me fournit mme l'tat de l'artillerie et les
approvisionnements existants. Une partie de ce matriel fut encore
envoye devant Mantoue. Il tait commode d'avoir ainsi ses ennemis pour
fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas
pu commencer aussitt le sige de Mantoue. Je rejoignis le gnral en
chef  son arrive  Pistoja; de l il marcha sur Livourne et m'expdia
 Florence auprs du grand-duc de Toscane. J'tais porteur d'une lettre
pour ce souverain et charg de lui faire connatre les motifs de notre
mouvement. Je rapportai  Livourne la rponse du grand-duc. La conduite
de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet  tout et ne veut pas
avoir recours  des moyens violents. Il lui aurait t difficile,
d'ailleurs, de les employer avec succs. Il engageait vivement le
gnral Bonaparte  passer par Florence  son retour. On trouva 
Livourne de grandes richesses; elles offrirent  l'arme beaucoup de
ressources. Ainsi, de toutes parts, le trsor se remplissait. Depuis ce
moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut paye en
argent. Il en rsulta un grand changement dans la situation des
officiers, et jusqu' un certain point dans leurs moeurs.

L'arme d'Italie tait alors la seule chappe  cette misre sans
exemple, supporte par toutes les armes depuis si longtemps.

Le gnral en chef, aprs avoir donn ses ordres, quitta Livourne et
partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrta dans cette
dernire ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le
grand-duc. Celui-ci le reut avec toute la distinction possible. Nous
dnmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le
frre de l'empereur et la fille du roi de Naples  un gnral
rpublicain, dont les triomphes rcents taient si opposs  leurs
intrts! En sortant de dner chez le grand-duc, Bonaparte reut un
courrier qui lui annonait la reddition du chteau de Milan. Il renvoya
en toute hte M. de Frville, notre charg d'affaires, chez le
grand-duc pour lui en faire part. C'tait mal reconnatre son
hospitalit! Ce souverain est le premier avec lequel le gnral
Bonaparte a t en contact personnel. Alors ce fut un vnement pour
lui; et, comme il a toujours t sensible aux souvenirs qui se
rattachaient au commencement de sa carrire, il a conserv, toute sa
vie,  ce prince une affection qui lui a t utile en plus d'une
occasion. Tous les noms, datant de ce temps-l ou d'une poque
antrieure, rappelant  la mmoire de Bonaparte des services rendus ou
des tmoignages d'affection ou de considration, n'ont jamais perdu
leur puissance auprs de lui. La nature lui avait donn un coeur
reconnaissant et bienveillant, je pourrais mme dire sensible. Cette
assertion contrariera des opinions tablies, mais injustes. Sa
sensibilit s'est assurment bien mousse avec le temps; mais, dans le
cours de mes rcits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves
incontestables de la vrit de mon opinion.

La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y tait
reste, elle tait alors reprsente par un chanoine demeurant  San
Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrtmes et
nous couchmes chez lui; il jouissait vivement de l'clat que son
cousin donnait  son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette
gloire de la terre, et il aspirait  la voir prendre ses racines dans
le ciel. Un Bonaparte avait t dclar bienheureux par je ne sais quel
pape, c'tait le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait
 le voir sanctifi; il prit le gnral en particulier pour le supplier
d'employer son influence, suppose sans bornes, pour obtenir ce titre
de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du dsir de son
cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans
les ngociations postrieures, quelques millions et quelques tableaux
de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa
maison.

Nous restmes quelques jours  Bologne, o l'armistice avec le pape,
bientt convenu et sign, amena de riches tributs de toute espce. 
Bologne comme  Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force
municipale pour la sret du pays, de manire qu' l'exception de
Livourne, constamment occupe par une garnison franaise, la totalit
des troupes franaises repassa le P.

Tout tant dispos pour faire le sige de Mantoue, il fut entrepris. On
croyait  tort la garnison faible, car elle tait de douze mille hommes,
et l'on supposait pouvoir oprer une surprise, vu le grand dveloppement
de la ville.

Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux
lacs, l'un suprieur, l'autre infrieur: en avant du premier se trouve
la citadelle, donnant une tte de pont d'un grand dveloppement; en
avant du deuxime, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifi, et
qui tomba entre nos mains. Du ct oppos, le lac tait presque  sec,
et se composait d'un courant d'eau formant une grande le avec les
fosss de la place: une partie tait occupe par l'ouvrage dit du T,
destin  couvrir une longue courtine de la place flanque seulement
par quelques tours et couverte par un foss plein d'eau. L'ouvrage du T
tait en terre et sans revtement, mais frais et palissad; on crut,
en dbarquant la nuit dans l'le, surprendre l'ennemi et enlever ce
poste; s'il en avait t ainsi, la premire batterie  construire
aurait t une batterie de brche, et en cinq jours la place et t 
nous. Un Espagnol, nomm Canto d'Irls, en tait gouverneur. Le coup de
main propos fut tent de la manire suivante: trois cents hommes
furent habills en Autrichiens avec l'uniforme d'un des rgiments de la
garnison, et mis sous les ordres d'un nomm Lahoz d'Ortitz. Cet
officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et
ensuite dsert chez nous,  cause de ses opinions rvolutionnaires;
devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard,  la mort de celui-ci,
aide de camp du gnral Bonaparte, il montrait du courage, un caractre
ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition tait sans bornes;
il devint gnral cisalpin, et organisa les premires troupes de cette
rpublique; mais, en l'an VII, aprs la reprise des hostilits, il nous
abandonna pour quelque mcontentement, se runit  nos ennemis, et fut
tu, en faisant le sige d'Ancne, par les troupes mmes qu'il avait
formes.

Je reviens au sige de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz,
habills en Autrichiens, devaient,  l'instant o le dbarquement dans
l'le aurait lieu pendant la nuit, se sparer, simuler la dfense de
l'le, se retirer, tant presss vivement par les Franais, sur
l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient,
et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut charg du
commandement des troupes destines  appuyer Lahoz. L'excution eut
lieu d'une manire timide, les troupes se firent attendre; le
dtachement n'tant pas press, on ne se hta pas de lui ouvrir la
barrire; le stratagme fut reconnu, et l'opration manqua: on accusa
gnralement Murat d'avoir agi avec mollesse et caus cet chec; ce fut
dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tent.

On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranche. Un pont fut
construit devant Pietroli pour tablir la communication; ds ce moment,
il fallut passer par tous les dtails et toutes les lenteurs d'un sige
rgulier. Le gnral Bonaparte m'attacha  ce sige, suivant mes dsirs,
sous les ordres du gnral Serrurier, et je montai la tranche  mon
tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingnieur,
le colonel Chasseloup, commandant le gnie de l'arme, et les batteries
ncessaires tablies, nous arrivmes  la deuxime parallle. Le front
d'attaque, comme je l'ai dit, n'tait pas revtu: toutes les palissades
tant brises, les pices de l'ennemi dmontes, son feu presque teint,
il fut dcid que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner
l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent
dsignes pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en
commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand
les dispositions gnrales de l'arme vinrent changer l'tat des choses
et nos projets.

Le marchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de
l'arme ennemie, avait amen un fort dtachement de l'arme du Rhin, et
reu d'autres renforts de l'intrieur: la force de son arme tait de
quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un
mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent
soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent
quatre-vingt-douze bouches  feu atteles; et tout cela indpendamment
de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.

Wurmser divisa son arme en quatre colonnes principales, de la manire
suivante: la premire, sous les ordres du lieutenant gnral
Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-mme en quatre
brigades commandes par les gnraux Ott, Ocskay, Sport et prince de
Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau
et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies,
treize escadrons, et cinquante-six bouches  feu. Sa force tait de
quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux
mille trois cent quarante-neuf chevaux.

La deuxime, sous le commandement du lieutenant gnral Melas, formait
la droite du centre: compose de deux divisions et quatre brigades,
commandes par les gnraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les
gnraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept
bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches
 feu, et sa force tait de treize mille six cent soixante-seize hommes
d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.

La troisime colonne, sous les ordres du lieutenant gnral Davidovich,
formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandes
par les gnraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la
brigade; sa force tait de dix bataillons, huit compagnies, dix
escadrons, soixante bouches  feu; elle comptait huit mille deux cent
soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.

Enfin, la quatrime colonne, commande par le gnral Mezzaro, formant
l'aile gauche, tait divise en deux brigades, commandes par les
gnraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre
bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches  feu,
et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes
d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.

La premire colonne fut dirige sur Brescia; elle devait se porter sur
Plaisance pour prvenir l'arme franaise. La deuxime attaqua la
division Massna  la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche
de la troisime colonne. La troisime colonne descendit par la valle
de l'Adige, et rejoignit la deuxime colonne  Rivoli. La quatrime
colonne dboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vrone, et se
runit  la troisime colonne.

L'arme franaise tait ainsi place: Massna occupait la Corona et
Montebaldo, et dfendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige;
Augereau occupait Vrone et Legnago; la division Sauret, Salo; le
gnral Despinois, avec quatre mille hommes, tait  Peschiera, et la
division Serrurier faisait le sige de Mantoue. Toutes les divisions
actives runies composaient soixante-trois bataillons et trente
escadrons dont la force s'levait  trente-six mille six cent
vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf
chevaux, et trente-sept bouches  feu. Les forces suprieures de
l'ennemi culbutrent Massna des postes qu'il occupait dans les
montagnes. Le gnral Sauret ayant t forc devant Salo, l'ennemi
entra  Brescia sans coup frir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres
officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de
l'arme tait critique; pour continuer le sige de Mantoue, il fallait
livrer bataille  l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille tait
perdue, l'arme devait immdiatement repasser le P; elle abandonnait
ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'tre dtruite
en excutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait t prpar. Lever
le sige de Mantoue, afin de runir toutes les forces disponibles;
manoeuvrer avec lgret pour balayer ce que nous avions derrire nous,
afin de rtablir la sret de notre ligne d'opration, et ensuite
marcher  l'ennemi divis, le surprendre dans ses mouvements, au milieu
de ses corps spars par les lacs et les montagnes, voil ce qu'il y
avait  faire et  quoi Bonaparte se rsolut. Mais alors que deviendra
l'artillerie du sige de Mantoue? Elle se composait de cent
quatre-vingts bouches  feu, et des approvisionnements correspondants:
l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle
tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophe pour lui; mais
le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige
imprieusement. Le gnral Bonaparte n'hsita pas; il foula aux pieds
les petites considrations, prit son parti, et se montra, par cette
rsolution ainsi motive, un grand gnral. Il envoya l'ordre au
gnral Serrurier de lever le sige aprs avoir dtruit, autant que
possible, les munitions et l'artillerie abandonne, de se retirer sur
l'Oglio,  Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division
Massna, aprs avoir disput le terrain pied  pied, fit sa retraite
sur le Mincio, qu'elle passa  Peschiera: une garnison fut laisse dans
cette place aprs quelque incertitude, et le commandement en fut confi
au gnral Guillaume, espce de fou, mais homme de zle et de
surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la
Chiesa,  Ponte San Marco, laissant une forte arrire-garde  Lonato,
tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en
position en arrire de Salo.

La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et
Montechiaro, o elle s'arrta. La cavalerie, soutenue par quelque
infanterie, se porta sur Brescia;  son approche l'ennemi l'vacua en
se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions
respectives que les deux armes taient fort divises, les corps
presque entremls; mais ceux de l'arme franaise, tant au centre,
pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On
doit observer cependant que la division Serrurier, jete hors du
thtre des oprations, sur l'Oglio, tait une mauvaise disposition; en
la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle et
pu servir utilement de rserve  la division Augereau; la disproportion
de nos forces tait fort grande, nous n'avions  ngliger aucune de nos
ressources; cette division de plus  l'affaire du 16 thermidor (3 aot)
pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'arme tait spare
d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 aot), mais il y avait
plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivt pas d'une
manire opportune, et la prcision de son mouvement, ce jour-l, fut un
trait de bonheur sur lequel un gnral en chef ne doit pas baser ses
calculs quand il peut s'en dispenser. Malgr le bon esprit de nos
troupes et leur nergie, quelle que ft l'habilet des combinaisons, on
pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi  combattre alors ne
ressemblait pas  l'arme de Beaulieu, dcourage; mais, en possession
de toute sa force morale, il avait le premier lment des succs. Nous
tions dans la position indique ci-dessus le 15 thermidor (2 aot),
bien rsolus  tenter la fortune. Le 16 (3 aot) au matin, l'ennemi
attaqua l'avant-garde de Massna, place  Lonato, la mit en droute et
fit prisonnier le gnral Pigeon, qui la commandait. Le gnral Massna,
avec lequel se trouvait le gnral en chef, dboucha aussitt de Ponte
San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi,  son tour, fut
culbut, et l'on reprit Lonato; dbouchant de cette ville, aprs des
engagements trs-chauds et successifs, l'ennemi fut repouss jusqu'au
bord du lac de Garda  Desenzano. En mme temps, le gnral Sauret
attaquait Salo; aprs une vigoureuse rsistance de l'ennemi, il parvint
 reprendre la ville et  dgager le gnral Guieux, qui, spar de lui
 l'instant o il l'vacuait, deux jours auparavant, s'tait jet dans
une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes,
o il s'tait dfendu avec la plus grande opinitret et la plus rare
valeur contre le gnral Veckzay; peut-tre ce combat isol, imprvu,
et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en
retenant le corps qui devait dboucher de Salo. Le gnral Guieux,
homme mdiocre, mais brave soldat, avait rsist pendant trois jours,
sans canons, avec moins de quatre cents soldats,  quatre ou cinq mille
hommes.

Pendant que ces vnements se passaient sur la gauche, la droite avait
eu galement des succs; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester
pendant toute la bataille auprs du gnral Augereau; celui-ci, n'tant
pas content de la manire dont son artillerie tait servie, me demanda
d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succs
de cette belle journe; j'y reus une contusion de boulet, mais je ne
fus pas oblig de quitter le champ de bataille.

Le gnral Davidovich avait pris position la veille au soir 
Castiglione, vacue par le gnral Valette avec un rgiment plac sous
ses ordres. Ce mouvement rtrograde causa une grande colre au gnral
en chef, et je n'ai jamais compris le mcontentement solennel qu'il en
exprima au gnral Valette, car ce corps faible, isol, n'avait pas
autre chose  faire. Comment la division Augereau, spare de
Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si
elle se ft porte  Castiglione, c'tait commencer intempestivement le
mouvement prpar seulement pour le lendemain. Cette colre, je le
crois, tait feinte, et, rsolu  combattre sans retard, le gnral
Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rtrograde
tait en ce moment un crime: il lui est arriv plus d'une fois de
montrer ainsi, dans un but cach, un mcontentement qu'il n'prouvait
pas.

Ds le point du jour, le 16 thermidor (3 aot), nous nous branlmes et
nous quittmes la position de Montechiaro pour nous porter sur
Castiglione. Nous traversmes la plaine dans un bel ordre et une belle
formation.  partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est
btie, l'ennemi nous opposa une vive rsistance, ensuite  la ville
mme, et enfin aux positions plus en arrire, et jamais il ne fut mis
en droute. Nous le laissmes, aprs dix heures d'un combat opinitre,
 sa dernire position en avant de la tour de Solferino, et nous
restmes, le reste de la journe et le lendemain, en prsence, nos
postes  porte de fusil des siens.

Le succs de la journe avait t complet partout; on s'tait battu
depuis les environs de Salo jusqu' Castiglione, c'est--dire sur un
espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats
tous isols, bataille de Lonato, parce que le gnral en chef se
trouvait  Lonato, situ au centre. Il vint le lendemain matin voir la
division Augereau, la fliciter et reconnatre l'ennemi; de l il se
rendit  Lonato:  son arrive, on annonait une colonne ennemie venant
de Ponte San Marco, dont elle avait chass nos avant-postes;
immdiatement aprs, cette colonne s'arrta et envoya un parlementaire
pour sommer le commandant franais  Lonato de se rendre;  peine y
avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Massna
s'tant porte jusqu'auprs de Desenzano. La crainte avait saisi ces
troupes, qui taient loin de se croire en force suffisante. Le
parlementaire fut introduit, les yeux bands, devant le gnral
Bonaparte. Celui-ci, avec la supriorit de son esprit et son coup
d'oeil d'aigle, jugea  l'instant que ce corps de troupes, spar de
l'arme et coup, tait un dtachement fait la veille au matin pour
tourner Massna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite
de nos succs et du terrain que nous avions gagn. Il fit ter le
bandeau  cet officier, et l'apostropha ainsi: Savez-vous devant qui
vous vous trouvez? Vous tes devant le gnral en chef de l'arme
franaise, et apparemment vous n'avez pas la prtention de le faire
prisonnier avec son arme; votre corps est coup, et c'est lui qui doit
se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes,
et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs quipages et leurs
pes; s'il rsiste, je ne fais de quartier  personne. Une heure
aprs, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne,
compose de trois bataillons du rgiment d'Erbach et de Devins, et d'un
dtachement de hussards de Wurmser, tait commande par le gnral
Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'arme autrichienne
aux ordres du gnral Quasdanovich, dont elle avait t spare par le
combat de Salo.

C'est par une prsence d'esprit semblable et par une dcision si
prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de
dsordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait
arriver Bonaparte  point nomm dans cette circonstance critique, et
peut-tre les troupes se seraient-elles chappes. On avait envoy une
partie de la division Despinois sur Gavardo  la poursuite de l'ennemi;
pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 aot), la division Massna, toute
la cavalerie et l'artillerie disponible se runirent en avant de
Castiglione; cette division, place  la gauche, fut charge d'attaquer
la droite de l'ennemi, appuye  la tour de Solferino; la division
Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute
l'artillerie  cheval de l'arme, soutenue par toute la cavalerie. Je
reus dans cette circonstance un grand tmoignage de confiance du
gnral Bonaparte. Je n'tais encore que chef de bataillon, et il mit
toute l'artillerie  cheval runie sous mes ordres: elle consistait en
cinq compagnies, servant dix-neuf pices de canon, et destines  jouer
un rle important. Le centre et la gauche de l'arme ennemie
s'tendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait  un mamelon
isol, situ  peu de distance du village de Medole, et couvert de
pices de position. L'ennemi avait un calibre suprieur; je ne pouvais
lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays ft
uni, il y avait un dfil  franchir avant de pouvoir me dployer  la
distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient  ce dfil,
qui tait assez large; je le traversai par sections de deux pices;
aprs avoir mis en tte la compagnie dans laquelle j'avais le moins de
confiance, je lanai ma colonne au grand galop; la tte fut crase,
mais le reste de mon artillerie se dploya rapidement et se plaa 
trs-petite porte de canon; un feu vif, bien dirig, dmonta plus de
la moiti des pices de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie
souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu tant dirig sur
elle; enfin arriva  point nomm la division Serrurier, venant de
Marcaria et prenant  revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut ds
ce moment gagne, et l'ennemi prcipita sa retraite sur le Mincio,
qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en prsence,  cette bataille, se
composaient des deux corps formant le centre de l'arme; celui de
gauche, plac  Goito, avait reu l'ordre de s'y runir, mais il
n'arriva pas  temps.

Cette campagne de huit jours donna prs de vingt mille prisonniers.
Modle de vigueur et d'activit, elle est remarquable par le plan
adopt et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses
forces; se placer au centre avec une arme infrieure, de manire 
prsenter successivement les mmes soldats aux diffrents corps 
combattre; galiser ainsi les forces, si on ne les rendait pas
suprieures  celles de l'ennemi au moment du combat, voil
certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques
observations. La premire porte sur la division Serrurier. Elle fut
trangre, comme je l'ai dit dj,  tous les combats, except au
dernier; et renoncer  se servir de la sixime partie de ses forces,
dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle
resta quatre jours  Marcaria sans utilit et sans remplir aucun objet.
La seconde est que l'espace dans lequel nous oprions, born par des
montagnes infranchissables, tait si rtrci, que le moindre chec de
l'une de nos divisions pouvait avoir les consquences les plus graves.
En effet, si la division Massna et t battue, la division Sauret,
accule  des montagnes occupes par l'ennemi, tait perdue; et, si
c'et t la division Augereau, et que le succs de l'ennemi et t
complet, il est difficile de deviner comment la division Massna et la
division Sauret se seraient tires d'affaire. Ce systme de position
centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est
ainsi resserr, il est environn de prils et peut entraner les
consquences les plus graves.  la vrit, avec l'nergie dont les
troupes taient alors pntres, l'activit prodigieuse, les talents et
la rsolution du chef, tout tait possible et pouvait tre tent.

Jamais fatigue ne pourra tre compare  celle que j'prouvai pendant
ces huit jours de campagne. Toujours  cheval, en course, en
reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir,
autrement que quelques instants  la drobe. J'tais accabl, extnu.
Aprs cette dernire bataille, le gnral en chef me donna permission
de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien,
je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grce aux
immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement
constitu, grce  ce sommeil rparateur, je fus aussi frais, aussi
dispos qu'en entrant en campagne.

Le lendemain,  Castiglione, le gnral Bonaparte fit au gnral
Despinois un compliment qui devint clbre et fut accompagn de la
perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'arme. Ce
gnral tait venu faire sa cour au gnral en chef comme beaucoup
d'autres gnraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: Gnral, votre
commandement de la Lombardie m'avait bien fait connatre votre peu de
probit et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez
un lche. Quittez l'arme et ne paraissez plus devant moi. Et cette
accusation tait sans doute mrite, puisque ce malheureux a support
l'infamie imprime  son existence par ces paroles, et qu'il a mieux
aim vivre et servir d'une manire obscure que de se venger.

L'arme suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa  Peschiera, o
Massna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky.
L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la valle jusqu'
Roveredo, aprs avoir essay de garder la position de la Corona, dont
il fut chass par Massna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les
brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyes dans Mantoue. L'arme
franaise reprit ses positions accoutumes, occupa Vrone, Montebaldo,
Legnago. La division Serrurier mit son quartier gnral  Marmirolo et
observa Mantoue; mais cette ville tait ravitaille; toute notre
artillerie de sige tait perdue et servait maintenant  sa dfense. On
ne pouvait donc plus penser srieusement  l'assiger: il fallait se
rsoudre  tout attendre du temps,  la bloquer d'abord et  essayer de
la prendre par famine.

Le gnral en chef, ne voulant pas s'loigner du thtre des oprations,
tablit son quartier gnral  Brescia. De nombreux drapeaux avaient
t enlevs  l'ennemi; il fut question de dsigner un officier pour
les porter  Paris, et j'eus  cette occasion un grand chagrin: le
gnral Bonaparte fit choix du premier aide de camp du gnral Berthier,
nomm Dutaillis, officier extrmement mdiocre, et passant pour peu
brave. En le dsignant, le gnral Bonaparte avait eu le dsir de faire
quelque chose d'agrable  son chef d'tat-major, dont il tait
content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outr. J'avais servi avec
un zle soutenu, et j'avais t, ainsi qu'on l'a vu, constamment
employ; je n'avais montr aucune humeur quand mes camarades m'avaient
t prfrs; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que
le moment tait venu, en raison de ma position et de mes autres titres.
Je n'y pus tenir, et je me rendis auprs du gnral en chef pour lui
porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui dclarai que,
s'il avait cherch dans l'arme l'officier le plus vaillant, celui dont
les faits d'armes avaient t les plus remarquables, et qu'il me l'et
prfr, je n'aurais pas lev la voix; que le choix prsent le rendait
coupable envers moi d'une injustice impossible  supporter; qu'en
agissant ainsi il ne mritait pas d'avoir prs de lui des officiers
dvous. En consquence, je venais lui demander de le quitter
sur-le-champ; une destination dans l'arme, quelle qu'elle ft, me
convenait mieux qu'un poste o je venais de recevoir un pareil dgot
et une semblable humiliation. Le gnral Bonaparte, dont tant de gens
parlent avec prvention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur
beaucoup d'quit; il n'aimait pas les gens  prtentions, et une
susceptibilit dplace vous perdait dans son esprit. Mais, quand une
rclamation tait fonde, il excusait facilement l'inconvenance des
expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passt sans
tmoins. Il s'occupait alors lui-mme des moyens de rparer l'injustice
commise, et, loin d'tre oblig plus tard de la lui rappeler, il
devanait les dsirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanit,
savait y compatir, et n'a jamais rsist  la vue de la tristesse
motive de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions
de sa vie et de son tonnante carrire: enfin on pouvait tout lui dire,
en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refus d'entendre la
vrit, et, si cela tait quelquefois sans effet, c'tait au moins
toujours sans danger. Pour en revenir  ce qui me concerne, mes
plaintes taient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il
m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galre de la flottille du lac de
Garda et d'aller reconnatre toutes les ctes de ce lac, ce qui employa
une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tte
s'tait refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'tait pas le moment
de m'loigner. Peu de jours s'taient couls, et j'avais obtenu un
ample ddommagement des torts dont je croyais avoir eu  me plaindre.

Wurmser, tranquille dans son quartier gnral de Bassano, attendait des
renforts; ses troupes, divises et cantonnes, comme je l'ai dit plus
haut, taient rpandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'
Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une
avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empcher de runir
son arme, et l'accabler avant qu'il et le temps de se reconnatre,
c'tait complter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion
aprs l'avoir bless, en l'achevant avant qu'il ft guri de ses
blessures. Le gnral Serrurier, atteint d'une maladie gagne dans les
marais de Mantoue, forc de s'loigner de sa division, fut remplac par
le gnral de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division
continua  observer la garnison de Mantoue. Le gnral Sauret, qu'un
ge avanc rendait peu propre  la guerre active, fut envoy pour
commander en Pimont, et remplac par le gnral Vaubois, rappel de
Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et
d'un mdiocre instinct militaire; sa division occupait les dbouchs
entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et tait place  Storo et  la
Rocca d'Anfo.

Le gnral Bonaparte chargea le gnral Kilmaine de commander sur
l'Adige et  Vrone. Homme de tte, froid, calculateur et brave, cet
officier tait capable de combiner ses mouvements et d'agir par
lui-mme. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux
mille chevaux, et Vronnette (la partie de Vrone qui est sur la rive
gauche) fut arme. Le gnral Kilmaine dut, en outre, occuper
Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On
prsentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrire  l'ennemi.
Cette barrire aurait t faible si nos oprations eussent d tre de
quelque dure; mais elle suffisait pour imposer  l'ennemi pendant huit
ou dix jours. En effet, il n'avait rien dispos pour l'offensive; ses
troupes n'taient pas rassembles, et il serait d'ailleurs suffisamment
occup par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche
rapide, de ces attaques brusques et multiplies, semblables  la foudre,
dont ses lieutenants allaient tre crass, pour n'tre pas tent de
prendre une offensive srieuse qui compromettrait gravement sa ligne
d'opration.

Le gnral Vaubois, jusqu' ce moment couvrant Brescia avec sa division,
reut l'ordre de la rassembler en entier  Storo et de se porter sur
Arco, tandis que Massna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra
l'ennemi  Arco, puis  Mori, et le culbuta; Massna  Serravalle et
puis  Marco, et le dfit compltement. Ce double combat de Mori et de
Marco, livr le mme jour, composa ce que l'on appelle la bataille de
Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers  l'ennemi. Pendant ce
mouvement, Augereau arrivait  Alba; il s'y tait rendu de Vrone en
passant par le Val-Pantena, et avait flanqu ainsi par les montagnes le
mouvement de Massna dans la valle de l'Adige. Le lendemain, nous
arrivmes aux portes de Trente. J'tais  l'avant-garde, et Massna
avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutmes
l'ennemi, et nous entrmes, le sabre  la main et en le poursuivant,
dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant
l'Adige; nous trouvmes de l'infanterie poste sur la rivire de Lavis,
 une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivire tait guable pour
la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village
de Lavis, plac sur la rive droite, et particulirement une grosse
maison en face du pont. Ce pont, ressemblant  tous les ponts de la
Suisse et du Tyrol, tait trs-large et couvert par un toit; il n'tait
pas coup, mais on en avait enlev tous les madriers. L'ennemi n'tant
pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je rsolus
de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je
runis trois cents hommes d'infanterie environ, et,  leur tte,
j'entreprends de franchir la rivire en passant sur les poutres du
pont. Jeune et leste, je russis  souhait; le danger semblait nous
donner de l'adresse, et, malgr les coups de fusil, nous arrivmes de
l'autre ct aprs avoir perdu quelques hommes renverss dans la
rivire par le feu de l'ennemi. Murat tait venu nous joindre; il ne
voulut pas courir ces chances, se cacha derrire un mur, et resta
spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gu. Nous donnmes
encore la chasse  l'ennemi, et je retournai  Trente, o je rendis
compte au gnral en chef de ce que j'avais fait.

Le gnral Bonaparte plaa sur le Lavis le gnral Vaubois, et le
chargea de la dfense de la valle. Pour lui, ds le lendemain il avait
franchi le col qui spare la valle de l'Adige des sources de la Brenta,
et s'tait port  Val-Sugana avec les divisions Augereau et Massna.
Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra
l'ennemi  Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e rgiment de
dragons, command par un ex-conventionnel nomm Milhaud, mais cependant
fort brave homme et bon soldat, le suivit l'pe dans les reins, le
traversa, et fit un trs-grand nombre de prisonniers: j'tais  cette
affaire. Le jour suivant, nous dbouchmes sur Bassano, o Wurmser
tait en personne; la division Massna marchait par la rive droite, et
la division Augereau oprait sur la rive gauche.

Wurmser, surpris par cette entre en campagne si brusque, ne devinant
pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexit.
Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vrone, ce qui
augmenta encore leur parpillement. Instruit cependant de notre marche
par la Brenta, il rappela  lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer
de vive force  notre sortie de la valle, ou au moins la retarder pour
pouvoir faire sa retraite d'une manire moins prilleuse. Mais la chose
lui devint impossible, et, quoique sa rsistance ft vive, elle n'en
fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'tais,
battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Massna la tournait
par la rive droite. Aprs ce coup de collier et la ville occupe, nous
nous reposmes; mais l'ennemi se prsenta de nouveau, et il y eut
encore grande alerte. La surprise n'eut pas de consquence fcheuse;
nous repoussmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revnt pas,
nous profitmes de sa droute pour le poursuivre jusqu' extinction:
nous lui prmes son matriel, quipage de pont, parcs, etc., etc., et
tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septime,  Citadella,
o nous atteignmes la tte de ses quipages.

Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blmer une charge
ainsi abandonne; mais ils ont tort: il y a des circonstances o, avec
le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire
un mal irrparable  l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain:
quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques
centaines d'hommes de plus ou de moins dans une arme ne sont rien, et,
dans tel moment donn, dix hommes font tout fuir. Autant les grands
mouvements doivent tre mthodiques et soutenus, autant de petits corps,
et particulirement de la cavalerie, peuvent tre abandonns et lancs
en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours
vigoureusement; car,  force de mthode et de prudence, elle ne sert
plus  rien et n'obtient aucun rsultat. Sans doute, il faut que la
cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas
lgrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent
tre rapides et dcids. La cavalerie franaise, ayant beaucoup d'lan,
est,  mes yeux, la premire de l'Europe. J'ai rencontr beaucoup de
contradicteurs de cette opinion; j'ai vu mme beaucoup d'officiers
franais qui taient admirateurs irrflchis de la cavalerie
autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la ntre; mais c'est  tort:
ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de
cette arme. Les Allemands nous sont suprieurs pour l'ordre et l'esprit
de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La
cavalerie franaise,  galit de force, a toujours battu la cavalerie
trangre, et, dans un succs dcid, elle a dtruit l'ennemi, ce qui
n'est,  ma connaissance, jamais arriv  la cavalerie allemande. En un
mot, la cavalerie franaise aura quelquefois des revers, des
chauffoures; mais ces accidents arriveront plus souvent  de
trs-bonnes troupes qu' de mauvaises, et ils sont bien plus que
compenss par les immenses avantages rsultant habituellement de la
cause qui les a produits.

La position des troupes de Wurmser dcidait la direction  prendre;
celles qu'il avait envoyes de Vrone n'taient pas toutes revenues;
Vicence tait encore occupe; Wurmser dut donc renoncer  se retirer
sur le Frioul, se rsoudre  marcher sur Mantoue, maintenant son seul
asile, et passer l'Adige au plus vite. En consquence, il se dirigea
sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait t vacue par le
gnral Kilmaine; rest avec peu de monde  Vrone, il avait rappel 
lui la garnison de cette place. Si Legnago et t occupe, l'arme
autrichienne tait dtruite, et le pont qu'elle trouva l fut son
salut. Nous nous dirigemes, savoir: la division Augereau sur Legnago,
en passant par Montagnana, et la division Massna sur Ronco, o plus
tard il devait y avoir de bien mmorables combats. Faire un pont sur
l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur
Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la prcipitation avec
laquelle nous marchions entranait du dsordre, et nous nous
prsentmes  Cerea avec peu de monde et mal forms; aussi fmes-nous
repousss. Le gnral en chef, qui se trouvait  l'avant-garde, surpris
par un dsordre inopin, au moment d'tre pris, fut oblig de fuir de
toute la vitesse de son cheval pendant que nous rtablissions les
affaires; mais jamais nous ne pmes couper l'ennemi, marchant 
tire-d'aile; l'arrire-garde, laisse dans Legnago, capitula le
lendemain. La division Massna attaqua de nouveau l'ennemi auprs de
Due-Castelli, mais fut encore repousse: il y avait beaucoup de
fatigue et de relchement dans les troupes: le dsordre mme, ce
jour-l, fut fort grand: j'tais au plus chaud de ce combat, et, avec
le cinquime bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrtai la
cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un
rocher de granit, reut sans s'branler les charges diriges contre lui,
et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits checs
taient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en
prvenir un troisime; il nous restait  renfermer Wurmser dans Mantoue,
et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des
troupes fraches, et appuy  la place, il essayerait de tenir la
campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe
avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles
nous n'tions gure accoutums, et on attaqua. Quand l'ennemi eut
commenc  plier, je fus charg par le gnral Massna de conduire deux
bataillons  l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquime
bataillon de grenadiers et le troisime du dix-huitime, en tournant
l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ploys en colonne
et prcds par un bon nombre de tirailleurs, renversrent tout ce qui
s'opposait  leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de
vive force la tte de pont intrieure avec les grenadiers: je les y
laissai pour empcher les troupes de la ville de venir sur nous par la
chausse, et je plaai en bataille devant la porte du faubourg le
troisime bataillon du dix-huitime.  peine ces dispositions
taient-elles prises, qu'un rgiment de cuirassiers, encore en arrire,
se prsenta pour rentrer et nous chargea; nous le remes avec
intrpidit, une vingtaine d'hommes tombrent  nos pieds, et nous
prmes ceux qui avaient travers nos rangs. Ce rgiment descendit
ensuite le Mincio pour passer  Governolo; mais, ayant trouv de ce
ct la division Augereau, il mit pied  terre et rendit ses armes.
Cette journe fut appele la bataille Saint-Georges, du nom du point o
le combat fut le plus vif. Ds le lendemain, le gnral en chef me dit
d'une manire presque inopine: Marmont, je vous envoie  Paris;
partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophes, et prsentez au
gouvernement les vingt-deux drapeaux pris  l'ennemi; allez raconter
tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France
quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir
attendu; vous avez eu le bonheur de concourir  nos dernires
oprations, et vous aurez de nouveaux rcits  faire; rappelez-vous vos
torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois,
ne doutez ni de ma justice ni de mon affection. Il me donna ses
instructions et m'expliqua ce que j'avais  dire,  voir,  faire. 
cette poque, il mnageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation
de hter mon retour tait assurment superflue; je fus d'autant plus
heureux de cette mission, que, le gnral en chef m'ayant beaucoup mis
en avant et fort employ pendant cette campagne, j'avais le sentiment
de l'avoir mrite, et que le choix dont j'tais l'objet aurait
l'assentiment de l'arme.

Il est convenable d'examiner cette opration, aprs en avoir racont
les dtails. Belle conception, ses rsultats taient presque certains,
et elle n'offrait aucune chance fcheuse. Les pertes de l'arme
autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient t telles et
si suprieures aux ntres, que les deux armes taient alors  peu prs
de mme force.

L'arme franaise oprant sur la rive gauche de l'Adige avait
vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'arme autrichienne
n'avait pas plus de trente mille hommes, parpills de manire  ne pas
pouvoir prsenter plus de mille  douze cents hommes  une attaque
brusque; ncessairement, toutes les rencontres devaient tre  notre
avantage.

L'arme franaise ne courait aucun risque, et, en dcouvrant en
apparence sa ligne d'opration, elle se trouvait en ralit fort en
sret, couverte par l'Adige, qui formait une vritable barrire. Pour
qu'il en ft autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prt  agir, et
eu une grande supriorit; ni l'un ni l'autre n'tait vrai, et, mme
dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'arme franaise aurait t
arrte  Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle et pu
revenir sur Vrone assez  temps pour dfendre le passage de l'Adige;
ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrive  Trente, et alors elle
aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il tait sage et
prudent de saisir le moment o l'ennemi n'avait pas reu ses renforts
pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver dcousu et sans
systme dfensif, il tait habile de changer la dfensive en offensive.
Cette opration, excute avec rapidit, ne pouvait pas manquer de
russir, et les rsultats furent tels qu'on avait pu l'esprer. Aprs
cette bataille, le gnral en chef prit pour aide de camp Sulkowsky,
jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingu pendant le
combat, et dont je lui avais parl avec loge.

Je partis de Vrone le 2 vendmiaire avec les trophes qui m'taient
confis. On a vu quels sentiments je portais  mes parents: m'offrir 
eux sous ces glorieux auspices, c'tait augmenter beaucoup mon bonheur;
aussi me dterminai-je  passer par Chtillon. La joie de mon pre fut
grande en me voyant. Cette gloire de l'arme d'Italie, si clatante, si
pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il tait
 mme de l'apprcier; j'tais comme le reprsentant, comme l'image
vivante de cette brave arme illustre par tant de prodiges, et j'tais
son fils! Je crois, dans le cours de ma carrire, lui avoir fait
prouver des jouissances profondes, et cette pense a souvent satisfait
mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succs, c'tait en
quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette
heureuse poque, mon pre fit peindre sur le fronton de son chteau, 
la place des armes existantes autrefois, un trophe o taient
reprsents vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet
ingnieux monument de tendresse a dur jusqu' l'poque o les
restaurations faites  cette maison l'ont fait disparatre. Je fus reu
 Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de
prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de
mes rcits, et, devenu moi-mme objet de la curiosit gnrale, mon
sjour  Paris fut un triomphe continuel.

Le jour fut dsign pour la prsentation solennelle des vingt-deux
drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'o le cortge
partit. Un trs-brave homme, mon compatriote, dont la carrire s'tait
faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, tait alors ministre.
Son frre avait t juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe,
appartenant  ma famille. J'tais en voiture avec le ministre;
vingt-deux officiers de la garnison,  cheval, portant les vingt-deux
drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reut dans toute sa
pompe, et revtu du costume assez bizarre qu'il avait adopt pour les
solennits. Je prononai un discours o je racontai brivement les
travaux et les hauts faits de l'arme d'Italie, et le prsident du
Directoire, Larveillre-Lpeaux, me rpondit sur le mme ton; mais il
insra dans son discours une recommandation sur le respect d aux lois,
annonant ainsi qu'il pressentait dj le moment o la force militaire
essayerait de les changer. Je fus nomm colonel, et on me donna le
commandement du 2e rgiment d'artillerie  cheval.

J'ai pass les premires annes de ma vie  entendre distinguer dans
l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait
respect le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en
continuant cette distinction. On se le rappelle, le gnral Bonaparte
lui-mme n'avait pas chapp  ce prjug; mais on ne devinerait jamais
 quel degr d'absurdit ce principe, faux en lui-mme, tait arriv
dans son application. L'tat militaire de l'poque dont je parle
prsente ceci: Bonaparte, _chef de bataillon d'artillerie_, dtach
dans l'arme comme gnral en chef de l'arme d'Italie;--et ailleurs:
Marmont, _colonel du 2e rgiment d'artillerie_  cheval, dtach comme
aide de camp du gnral en chef Bonaparte.

Mes jours s'coulaient  Paris dans les plaisirs de toute espce; mais
je n'tais pas homme  leur donner la prfrence sur la guerre et sur
mes devoirs. Je reus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait 
rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'tre expdi pour l'arme,
et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le
gnral en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon pre et ma
mre en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai
madame Bonaparte  Milan: elle m'apprit le renouvellement des
hostilits et me dit qu'on tait aux mains. Je repartis aussitt et fis
tant de diligence pour rejoindre le gnral en chef, que j'arrivai 
Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.

Aprs la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejet dans Mantoue,
voici quelles avaient t les dispositions du gnral en chef et les
positions de l'arme franaise: le gnral Kilmaine, ayant sous ses
ordres le gnral Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier,
et le gnral Dallemagne, pour lequel on avait organis une petite
division, observa et bloqua Mantoue; son quartier gnral tait 
Roverbella, celui de Sahuguet  Castellaro. Le faubourg Saint-Georges,
l'un des principaux dbouchs de Mantoue, et celui par lequel les
secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut
fortifi; on en fit une petite place destine  rsister  un coup de
main et susceptible d'tre abandonne  elle-mme sans danger pendant
quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent
donns au gnral Miollis, homme austre, brave, d'une vertu stoque et
d'une grande rsolution. Cette disposition prpara le succs brillant
obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite;
Massna avait son quartier gnral  Bassano et occupait Trvise;
Augereau tait  Vrone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et
couvrait Trente.

Une nouvelle arme autrichienne, commande par le gnral en chef
Alvinzi, tait sortie de terre comme par enchantement. L'organisation
de l'arme autrichienne, son systme de recrutement et d'administration,
donnent constamment des rsultats de cette nature, qui tiennent du
prodige; une arme est dtruite, elle est aussitt remplace; les plus
grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les
Autrichiens, dont assurment je ne veux pas rvoquer en doute la valeur,
ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'tre toujours
prts  en livrer; et ce systme leur a bien russi, car les plus
grands succs puisent, et, si une arme victorieuse ne reoit pas
constamment des renforts pour rparer ses pertes, elle finit par
succomber devant une arme battue, qui, plusieurs fois renouvele, est
devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours
menacer. Aprs l'arrive de Wurmser dans Mantoue, voici comment tait
place l'arme autrichienne.

Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la valle de
l'Adige, en prsence de Vaubois, treize mille hommes; sous le
commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes;
sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous
Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et
trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize
hommes, dont dix-huit mille en tat de porter les armes. Le 24, Alvinzi
prit le commandement de l'arme; Davidovich fut renforc de six mille
huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reut un
renfort de quinze bataillons de nouvelles leves. Le plan d'opration
tait celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich
marcher sur Vrone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les
troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui
aurait lieu sous Vrone. Le gnral Alvinzi ouvrit la campagne, et son
avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son arme, ce
jour-l, prsentait sous ses ordres immdiats vingt-quatre bataillons,
onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes;
sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent
vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et
cent trente-quatre bouches  feu. Le gnral Vaubois commena d'abord
par repousser l'ennemi  Saint-Michel; mais des revers suivirent ce
premier succs: il vacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la
valle de l'Adige. La division Massna se retira sur Vicence, tandis
que la division Augereau vint  son secours. Ces deux divisions
marchrent le 6 novembre  l'ennemi; la division Massna se dirigea sur
Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay
repoussa Massna, et Quasdanovich repoussa Augereau  Montefredo. La
retraite de Vaubois continuant, les divisions Massna et Augereau se
replirent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vrone; elles furent
suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprs de Vrone, avec
quatre bataillons et huit escadrons; mais, repouss, il se retira sur
Caldiero, occup par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons
et vingt-six bouches  feu. Alvinzi avait  Villanova la plus grande
partie de ses forces; il renfora de quatre bataillons, sous les ordres
du gnral Brabek, les troupes places  Caldiero. Les deux divisions
Augereau et Massna marchrent de nouveau  l'ennemi et attaqurent
Caldiero le 12 novembre. Elles furent repousses: toutes les
circonstances du temps leur avaient t contraires; il fallut revenir 
Vrone. Vaubois avait pris position  Rivoli. La situation devenait
extrmement critique; l'arme, dfalcation faite des troupes
d'observation de Mantoue, ne s'levait pas  plus de quarante-trois
bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif prsent ne
dpassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de
quarante mille. Un miracle semblait ncessaire pour nous sauver, et le
gnral Bonaparte l'opra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vrone,
et presque toutes ses troupes taient devant cette place et  San
Martino; tout paraissait lui promettre une prompte vacuation de cette
ville: ds lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant
l'Adige. Il ne nous restait plus qu' repasser le Mincio et  lever le
blocus de Mantoue; c'tait l'opinion de toute l'arme et des habitants:
personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette
opinion si gnralement rpandue pour assurer ses succs; il fallait
surprendre l'ennemi et l'craser avant qu'il et le temps de se
reconnatre. Son avant-garde tait devant Vrone, la masse de ses
troupes en chelons, et son artillerie et ses bagages en arrire. Le
gnral Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vrone avec presque
toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'
Ronco, o il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et
tristement l'arme se mettait en marche et croyait commencer une
retraite dont il paraissait difficile de prvoir le terme, tout  coup
elle voit son avenir chang, en reconnaissant la nouvelle direction
donne  ses colonnes. Tout tait prt pour la construction du pont;
avant la fin de la nuit, il tait termin, et, le 17 novembre au point
du jour, l'arme dfila et marcha sur Arcole. C'est  ce moment
qu'arrivant de Paris je rejoignis le gnral Bonaparte au village de
Ronco; il tait avec Massna et plusieurs gnraux, au moment de passer
la rivire.

La division Augereau marchait la premire; le succs de cette opration
tait bas sur l'esprance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver
immdiatement sur la grande route  Villanova et tomber sur le parc de
l'ennemi: on prenait toute l'arme autrichienne  revers, sans tre
forme, sans ordre de bataille. Si on rflchit  la terreur qu'un
semblable dbut devait inspirer, il tait permis d'esprer en peu
d'heures une victoire complte. Mais le gnral Alvinzi, en gnral
avis, s'tait fait clairer avec soin et avait laiss des troupes 
porte de cette partie de l'Adige; il dcouvrit notre mouvement et se
hta de porter remde  sa position en jetant  la hte trois mille
Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole.
Alors s'engagea un rude combat d'un bord  l'autre de l'Alpon et sur la
digue qui mne de Ronco  Arcole: nos troupes rebroussrent chemin, et
l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne
de bataille.

 peu de distance de l'Adige, une seconde digue se dtache de la
premire,  Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige  travers les
marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallles 
l'Adige tablissent des communications entre celle-ci et la digue
principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Massna
fut dirige, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive 
la grande route qu'aprs mille dtours et trop prs de Vrone, elle ne
convenait pas pour servir de dbouch  l'arme.

La division Augereau, arrte dans son mouvement, battit en retraite;
Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et march quelques pas
sur la digue, mais sans tre suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau
dont on a tant parl, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont
d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est rduit  une simple
dmonstration sans aucun rsultat; et voil comment on crit
l'histoire! Le gnral Bonaparte, instruit de cet chec, se porta 
cette division avec son tat-major, et vint renouveler la tentative
d'Augereau, en se plaant  la tte de la colonne pour l'encourager: il
saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'branla  sa
suite; arrivs  deux cents pas du pont, nous allions probablement le
franchir, malgr le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier
d'infanterie, saisissant le gnral en chef par le corps, lui dit: Mon
gnral, vous allez vous faire tuer, et, si vous tes tu, nous sommes
perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vtre.
J'tais en avant du gnral Bonaparte, ayant  ma droite un de mes
camarades, autre aide de camp du gnral Bonaparte, officier
trs-distingu, venant d'arriver  l'arme: son nom de Muiron a t
donn  la frgate sur laquelle Bonaparte est revenu d'gypte; je me
retournais pour voir si j'tais suivi, lorsque j'aperus le gnral
Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parl plus haut, et je
le crus bless: en un moment, un groupe stationnaire fut form. Quand
la tte d'une colonne est si prs de l'ennemi et ne marche pas en avant,
elle recule bientt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement;
aussi rtrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour tre
garantie du feu de l'ennemi, et se replia en dsordre. Ce dsordre fut
tel, que le gnral Bonaparte, culbut, tomba au pied extrieur de la
digue, dans un canal plein d'eau, canal creus anciennement pour
fournir les terres ncessaires  la construction de la digue, mais
trs-troit. Louis Bonaparte et moi nous retirmes le gnral en chef
de cette situation prilleuse; un aide de camp du gnral Dammartin,
nomm Faure de Giers, lui ayant donn son cheval, le gnral en chef
retourna  Ronco pour changer d'habits et se scher: voil encore
l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont reprsent port
par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple chauffoure,
n'aboutit  rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne
d'Italie, que j'aie vu le gnral Bonaparte expos  un vritable et
grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est
probable qu'au moment du demi-tour il reut une balle et tomba dans
l'Alpon. Je restai toute la journe  la division Augereau; nous fmes
tous les efforts imaginables pour donner quelque lan aux troupes, mais
inutilement. L'ennemi dboucha alors, et nous fit plier.

Le gnral Massna, occupant la digue gauche, fit tte de colonne 
droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues
transversales dont j'ai parl, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait
lanc contre nous, et qui avait dj dpass le point de jonction des
deux digues. La journe s'coula ainsi, et fut remplie par une
alternative de succs et de revers, jusqu'au moment o l'ennemi vacua
Arcole et se retira sur San Bonifaccio.

On avait tabli le pont de Ronco  l'endroit o le bac tait situ,
chose naturelle  cause du chemin dont il indiquait l'existence;
cependant on fit mal. Si on l'et d'abord tabli au village d'Albaredo,
au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'arme n'aurait
rencontr aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne
devait plus tre pass, et peut-tre les rsultats eussent-ils t tels
que Bonaparte les avait esprs; mais la ncessit de franchir le pont
d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite  temps par l'ennemi, et
l'nergie de sa premire dfense, changrent tout. Le gnral en chef
reut  la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna
l'ordre de l'vacuer et de prendre position en arrire. Cet ordre
surprit, et cependant rien n'tait mieux calcul, la situation des
choses ayant entirement chang: dboucher dans un pays ouvert, devant
une arme prvenue, et avec des forces aussi infrieures, et t
funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait
le forcer  combattre sur un terrain trs-rtrci, et un combat par
tte de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait
merveilleusement; en vacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi  y
revenir, et, par consquent, on le mettait dans les circonstances qui
nous taient les plus favorables. Le gnral Bonaparte a toujours t
admirable pour changer sur-le-champ tout un systme, quand les
circonstances lui en dmontraient les inconvnients.

Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons
et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz,
fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reurent l'ordre
d'Alvinzi de rejeter l'arme franaise sur la rive droite de l'Adige.
En consquence, le lendemain le combat se renouvela, et Massna battit
les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut charg d'occuper et
de dfendre; la journe se passa sur ces points de mme que la
prcdente, en alternatives de succs et de revers.

Le gnral en chef voulut faire passer l'Alpon  la division Augereau,
 son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de
chevalets, on prtendit combler l'Alpon avec des fascines sur
lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opration, je fus
charg d'aller, sur la rive droite de l'Adige, tablir une batterie de
quinze pices de canon, dont le feu devait enfiler et prendre  revers
la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement 
l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige dfilait l'ennemi, et
je fus oblig de faire tirer  ricochet avec demi-charge. Aprs une
demi-heure d'un feu soutenu, une colonne charge de fascines s'branla
et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour
tre peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines
furent entranes dans l'Adige. L'absurdit de ce moyen de passage fut
ainsi dmontre. Le jeune liot, aide de camp de Bonaparte et neveu de
Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tu roide d'une balle  la
tte. Les deux armes restrent donc ainsi chacune sur le champ de
bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits
par Massna, en poursuivant Provera jusqu' Caldiero, tandis que
Mittrowsky avait repouss toutes les attaques d'Augereau. Pendant la
nuit suivante, on construisit un pont  Albaredo, et la division
Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassembl beaucoup de monde 
Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus leve,
les troupes taient plus dployes; ce n'tait plus un combat de poste,
mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais
l'affaire fut promptement rtablie; il plia  son tour; une charge de
vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la
digue qui suit le ruisseau, et commande par un officier ngre, nomm
Hercule, servit  faire des prisonniers. D'un autre ct, l'ennemi
avait pouss devant lui une brigade de Massna; mais la 32e, place en
embuscade, s'tant leve  propos, lui prit environ mille hommes.
Provera se retira  Villanova, et Mittrowsky  San Bonifaccio. Par
cette suite de combats, dont on peut seulement faire connatre l'esprit
et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tus et de
blesss, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en
lui-mme; aussi se retira-t-il dans la nuit, aprs le troisime jour de
combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agrable certitude quand,
le matin, tant all en reconnaissance jusqu' Villanova, des blesss,
des tranards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le gnral en
chef accourut, et nous rentrmes  Vrone par la rive gauche de
l'Adige. C'tait apporter la preuve irrcusable des succs obtenus; ds
ce moment personne ne crut plus jamais  la possibilit d'un revers
durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que
les troupes taient, sous le rapport du nombre, fort infrieures 
celles de l'ennemi, et, d'un autre ct, se battaient mal et semblaient
avoir perdu toute leur nergie.

Pendant que Bonaparte luttait avec opinitret contre l'ennemi  Arcole,
Vaubois continuait  tre battu et avait fait sa retraite jusqu'
Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait
extrmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence dcidait
tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son
loignement, et, aprs avoir laiss un petit corps  Caldiero pour
couvrir Vrone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce,
dans la valle de l'Adige, tandis que Massna, ayant t joindre
Vaubois, dj arriv jusqu' Castel-Novo, marcha  l'ennemi, le culbuta
et remporta sur lui un succs complet  Rivoli; en six jours l'arme
sortit d'un des plus grands prils qu'elle ait prouvs pendant ces
immortelles campagnes.

Cette srie d'oprations ne donnera lieu qu' peu d'observations; le
but des mouvements se comprend de lui-mme: quelque hardis qu'ils
paraissent, on peut remarquer combien le gnral Bonaparte avait mis de
soins  ne pas compromettre sa ligne d'opration, on voit clairement
que le sort de l'arme autrichienne ne tint  rien; mais, d'un autre
ct, celui de l'arme franaise fut bien compromis. On se demande ce
qui fora Alvinzi  un mouvement rtrograde le quatrime jour, quand la
marche de sa division du Tyrol allait nous forcer  quitter les bords
de l'Adige, et quand il tait vident que nous n'avions pas os
dboucher dans les plaines de Villanova, aprs les succs obtenus. On
se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la
masse des troupes dont il disposait.  quoi tient le sort des batailles
et le destin des empires, et combien de succs brillants sont dus,  la
guerre, aux fautes de l'ennemi! L'vacuation d'Arcole, le soir du
premier jour, fut pour l'arme un grand objet d'tonnement, et, depuis,
l'occasion de grandes controverses, mais  tort; cette disposition est
digne d'admiration. Il fallait tre un gnral suprieur pour renoncer
ainsi  des succs apparents, afin d'en obtenir plus tard de rels.

Le gnral Vaubois, dont le gnral Bonaparte n'avait pas eu lieu
d'tre content, reut une autre destination, retourna  Livourne, et
Joubert, lev au grade de gnral de division, fut charg de la
dfense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Massna vint  Vrone
avec sa division. Augereau fut  Legnago, et une nouvelle division, aux
ordres du gnral Rey, fut place en rserve  Desenzano. Le gnral
Kilmaine continuait  observer et  bloquer Mantoue. Murat avait perdu
presque toute sa rputation de bravoure, depuis son retour de Paris,
par sa manire de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retir ses
bonts: voulant sortir de cet tat d'abaissement, il demanda 
commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il
retrouva son premier lan; sa rputation se rtablit, et depuis elle
n'a subi aucune altration.

Le gnral Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les
affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie
trs-distingu, qui venait  l'instant mme de le rejoindre. Muiron
avait t l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du gnral en
chef. Il lui avait succd immdiatement dans la compagnie du 4e
rgiment d'artillerie, dont Bonaparte avait t capitaine titulaire:
enfin il s'tait trouv au 13 vendmiaire. Je lui indiquai, et il
accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami
intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier
de chasseurs trs-brillant, tu depuis en Syrie.

Le gnral Bonaparte, aprs avoir plac ses troupes ainsi que je l'ai
dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour
dlivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait
presque consomm tous les vivres et allait tre rduite aux dernires
extrmits.

Nous sortions d'une crise o nous avions t au moment de succomber,
malgr nos constants efforts. Des combats si multiplis avaient
affaibli nos moyens; les renforts attendus taient encore loigns; le
gnral en chef eut la pense, dans la pnurie o il se trouvait, de
faire une tentative pour crer quelques ressources immdiates et en
prparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya  Venise pour
renouveler au gouvernement vnitien les propositions qui lui avaient
t dj faites d'une alliance avec la Rpublique franaise, dont il
pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de
France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux
confrences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix,
l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour
une arme qui, quoique victorieuse, paraissait tre aux abois, tait un
acte de trop grande rsolution pour ce gouvernement tomb dans le
mpris et dnu de toute nergie. Les calculs de la raison et de la
prudence auraient d lui conseiller, au moment de notre invasion, de
prendre les armes pour se faire respecter par les puissances
belligrantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique
sage, digne et juste, on ne pouvait esprer le voir se dterminer 
prendre couleur plus tard, en s'associant  l'un des deux combattants,
surtout  nous, dont les principes politiques taient menaants pour
l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans rsultat, et je n'en
rapportai que la connaissance de cette ville singulire, l'un des plus
tonnants monuments du moyen ge, et l'expression des besoins de
l'poque o elle fut fonde.

C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdit du systme de
conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme
plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait
perdre sa ligne d'opration et l'avaient contraint  se rfugier dans
Mantoue, o il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse
cavalerie et beaucoup d'artillerie attele. Jamais on ne runit les
moyens de rien entreprendre de srieux contre lui; on ne put mme le
bloquer qu'en partie. Il resta constamment matre du Seraglio,
c'est--dire de tout le triangle form par le P, le Mincio et la
Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le P  volont. Si, au
lieu de s'endormir  Mantoue, il et quitt cette ville, en y laissant
dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une
nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en
faisant faire, ce qui tait facile, une bonne tte de pont sur la rive
gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assur
la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite,
par sa prsence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprim un
mouvement favorable aux intrts de la maison d'Autriche. Le pape Pie
VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et
secours; il donnait  Wurmser argent et soldats, munitions, vivres,
etc.; ses troupes enfin, encadres dans les troupes autrichiennes,
auraient acquis quelque valeur. La force des choses en et fait faire
autant  la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu tre excit et
devenir un puissant auxiliaire. Il tait possible alors que l'arme
franaise ne fit pas un dtachement de ce ct; et, si les divisions
Augereau et Massna avaient reu cette destination, on peut voir le peu
de troupes qui seraient restes pour combattre Alvinzi. Livourne
tombait, et la garnison se trouvait prisonnire de guerre. Les
insurrections du pays de Gnes auraient recommenc; l'Italie tait en
feu, et il et fallu des miracles  peine concevables pour sauver
l'arme franaise et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de
la ncessit absolue d'vacuer l'Italie.

Moins de vingt jours s'taient couls, et dj les renforts reus par
l'arme autrichienne l'avaient mise en tat de rentrer en campagne.
Mais l'arme franaise aussi avait t renforce. Elle se composait, au
10 janvier, au moment o les oprations recommencrent, de
soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force
tait de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes
d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches
 feu. L'ennemi attaqua  la fois les avant-postes d'Augereau, 
Bevilacqua, ceux de Massna  Saint Michel, devant Vrone, et ceux de
Joubert  la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale
attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opration, la plus
courte pour arriver  Mantoue, est aussi la plus facile: une fois
matre de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte
marche, on est sous Mantoue, o l'on entre par la citadelle. Ce plan
avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'arme
franaise sans compromettre les siennes. S'il russissait, il lui
promettait de grands avantages et mettait l'arme franaise dans un
pril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succs, trouver le
moyen de la forcer  se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses
mouvements avec assez d'art pour donner des inquitudes sur plusieurs
points  la fois et laisser le gnral franais dans la plus grande
incertitude. Le 1er janvier, l'arme autrichienne se composait de
quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son arme de la manire
suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en
tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue,
marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur
Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son arme, qu'il conduisit en
personne, en cinq colonnes, par la valle de l'Adige et les montagnes
qui la dominent. Les cinq colonnes taient commandes:

La premire, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel
Lusignan;

La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par
le gnral Liptay;

La troisime, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par
le gnral Kbls;

La quatrime, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le
gnral Oczkay.

La cinquime, forte de huit mille sept cent un hommes, par le gnral
Quasdanovich.

Les 11 et 12 janvier, les deuxime et troisime colonnes se portrent,
par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la
troisime attaqua les troupes franaises, qui se retirrent dans la
valle de Caprino. Le 14, la troisime colonne s'empara de la chapelle
San Marco; runie  la quatrime, elle chassa les Franais jusqu'
Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquime
descendit la valle, et attendit que le dbouch de Rivoli ft ouvert;
et la premire, aprs avoir tourn toute la position de l'arme
franaise, se mit en bataille derrire elle afin de lui couper sa
communication avec Vrone. Tels furent les mouvements de l'arme
autrichienne dans les journes des 13, 14 et 15, tandis que Provera,
effectuant son passage de l'Adige  Anghiari, marchait sur Mantoue. Le
salut de l'arme exigeait sans doute qu' tout prix on parvnt d'abord
 empcher Alvinzi de dboucher du Tyrol. Pour y russir, Bonaparte
tait oblig de runir contre lui la plus grande partie de ses forces;
mais, pendant ces combats, Provera arriverait  Mantoue, et Wurmser,
tant ravitaill, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et
tenir la campagne: nous aurions eu alors rellement deux armes 
combattre. Le salut de l'arme franaise et le succs des oprations
dpendaient donc du parti qu'allait prendre le gnral Bonaparte: il
fallait, aprs avoir reconnu le vritable point d'attaque et tout
dispos pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, oprer avec
assez de clrit pour pouvoir, avec les mmes troupes, se prsenter
aux deux corps en lesquels son arme tait divise. Bonaparte fut dans
la plus grande perplexit: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta
attele, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait
envoy auprs du gnral Augereau pour lui porter des instructions sur
les diffrentes circonstances  prvoir, et donn l'ordre de lui crire
 chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces
rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: ds
ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division
Massna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me
parvint au milieu de la nuit, au moment o le gnral Provera tentait
le passage de l'Adige  Anghiari. Je htai ma marche, afin d'informer
promptement le gnral en chef de cet vnement.

Le gnral Bonaparte, arriv  Rivoli, trouva Joubert aux prises;
celui-ci tait trop infrieur  l'ennemi pour rsister encore bien
longtemps, mais il disputait opinitrment son terrain et le dfendait
pied  pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernires
positions de la montagne: c'tait le sort de la bataille. Une arme
venant du Tyrol par la valle de l'Adige ne peut arriver sur le plateau
de Rivoli qu'aprs s'tre empare des montagnes qui le dominent;
jusque-l, l'accs du plateau, qui commande et ferme la valle, lui est
interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles
les montagnes n'ont pas donn passage, sont accumules dans la valle
et sans emploi, tandis que celui qui dfend le bassin de Rivoli a
toutes ses armes combines pour combattre l'ennemi, quand le terrain
leur permet d'agir. Joubert tait rduit au poste qui dominait le plus
immdiatement le dbouch, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le
gnral en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent
enleves. L'ennemi tenta un grand effort par la valle afin d'ouvrir le
dbouch; mais il fut cras, et le combat continua  notre avantage
dans la montagne.

L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un dtachement pour
tourner l'arme et l'envelopper; la premire colonne, commande par
Lusignan, avait march par le bord oriental du lac de Garda, et, de
chane en chane, tait venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs
dont le bassin de Rivoli est entour. Par le fait de ce mouvement,
l'arme franaise perdit ses communications et se trouva enferme par
l'ennemi. Arrive au moment o le mouvement s'achevait, je fus un des
derniers  entrer dans le cercle, et je n'y pntrai mme qu'
l'instant o il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus
informer le gnral Bonaparte de cet tat de choses: pour le moment, il
se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la
soixante-dixime demi-brigade, sous les ordres du gnral de brigade
Brune.

Le gnral en chef avait donn l'ordre au gnral Rey, commandant la
division de rserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce gnral, en
arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'arme, et n'imagina pas de le
combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une
stupidit difficile  comprendre, le moment o la communication serait
rouverte. Peut-tre, au surplus, sa prsence imposa-t-elle  l'ennemi,
et l'empcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'arme, dont
la presque totalit des troupes tait engage. Le fait est que, le
succs ayant t complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui
l'avaient tourn; la soixante-dixime, en un instant, en eut fait
justice: tout disparut et se retira aprs avoir fait de grandes pertes
en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitime demi-brigade de ligne,
s'tant trouv avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le
chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes  quinze
cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, 
peu de chose prs, dtruite en entier.

L'ennemi tait battu et en pleine retraite de tous les cts; il
restait  s'occuper des troupes qui avaient pass l'Adige  Anghiari,
et march probablement sur Mantoue. Le gnral Augereau, n'ayant pas
russi  empcher le passage, s'tait d'abord post sur le flanc de
l'ennemi, en tablissant sa ligne d'opration sur Legnago; il se mit
ensuite  la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrire-garde,
qu'il finit par enlever  Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue,
avait, ainsi que je l'ai dj dit, fait retrancher avec soin le
faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'tait pas un homme 
se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rle brillant ouvert
devant lui. Il reut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant
pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de
mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de
Mantoue taient l et rsistaient tout  la fois  une sortie de la
garnison et  Provera qui arrivait, quand le gnral Bonaparte en
personne parut avec la division Massna et crasa l'ennemi.

Le 26 nivse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait t gagne, et
le 27 (16), les mmes troupes vinrent remporter une victoire non moins
signale sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle,
auprs d'un chteau de plaisance des ducs de Mantoue, appel la
Favorite, chteau qui a donn son nom  cette bataille. Provera,
envelopp de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille
prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des quipages immenses.

Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit
 Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et
s'tablit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position 
Castel-Franco. Le gnral Rey, pour prix de la manire dont il avait
opr, fut charg, avec sa division, d'escorter et de conduire en
France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers
jours. Ce fut la dernire fois dans cette guerre que, sur les bords de
l'Adige, une srie d'oprations rapides, de combats multiplis, de
marches habilement conues, doublant nos forces, donna en une seule
semaine les rsultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la
guerre changer de thtre.

Il n'tait pas dans le caractre de Bonaparte de perdre auprs de
Mantoue un temps  employer plus utilement ailleurs. Nos derniers
succs assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de
la consistance  nos conqutes. Le gnral en chef autorisa le gnral
Serrurier  accorder des conditions trs-favorables; et, pour lui,
mprisant la futile jouissance de voir dfiler cette garnison et un
feld-marchal autrichien lui remettre son pe, il partit pour Bologne,
o d'autres soins l'appelaient.  peine quelques jours s'taient
couls, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 fvrier.
La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, aprs avoir
promis de ne pas servir contre l'arme franaise pendant un an et un
jour. Nous prmes possession de la place, et le gnral Miollis, le
brave dfenseur de Saint-Georges, en fut nomm commandant. Les procds
du gnral Bonaparte furent dlicats envers le gnral Wurmser; on
s'accorda  louer beaucoup les gards qu'il tmoigna  un vieux gnral
qui avait consacr toute sa vie  la guerre et dont la carrire tait
glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste 
s'loigner lors de la reddition de la place; mais, s'il et agi
autrement, il aurait sacrifi des intrts bien entendus  une simple
jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-tre y a-t-il plus
d'orgueil  ddaigner le spectacle d'un ennemi vaincu dfilant devant
soi que d'en jouir: et ne s'lve-t-on pas plus haut en chargeant un de
ses lieutenants de recevoir son pe? Toutefois Wurmser s'exprima en
termes flatteurs sur son vainqueur, et lui crivit pour l'avertir d'un
projet dont il assura avoir connaissance, et consistant  l'empoisonner
avec de l'aqua-tophana, poison clbre en Italie, sur lequel il y a
beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas trs-dmontre.
Augereau fut charg de porter  Paris les drapeaux de la garnison de
Mantoue. Bonaparte rcompensait son zle et prenait, par ce choix,
l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il
n'tait pas d'ailleurs fch de montrer aux Parisiens les instruments
dont il s'tait servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les
mettre  mme de juger du mrite de celui qui avait su en tirer un si
grand parti. Bonaparte se rendit donc  Bologne dans les premiers jours
de pluvise, et il runit une division aux ordres du gnral Victor,
nouvellement promu au grade de gnral de division. Elle tait compose
de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept
mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et
avait pour mission d'envahir les tats du pape, de le forcer  excuter
les conditions de l'armistice, sur lesquelles il tait fort en retard,
et de le contraindre  la paix. Cette campagne fut la petite pice du
grand spectacle auquel nous assistions. Le gnral Lannes commandait
l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de l sur Faenza; on
rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville.
Une leve en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de
part et d'autre quelques hommes de tus. C'tait le dbut des troupes
italiennes, commandes par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul o il
y eut du sang vers; nous emes meilleur march des troupes rgulires.
Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses
prdcesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part
des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de crer un esprit
militaire dans un pays o il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le
ridicule jet sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il
aurait fallu un homme d'un ordre suprieur et des succs. L'Empereur
avait envoy au pape un certain gnral Bartolini et le vieux gnral
Colli, notre adversaire du Pimont, pour organiser ses troupes; mais
tout cela aboutit seulement  dpenser de l'argent et n'eut d'autre
rsultat que d'assembler dix  douze mille malheureux, dont pas un seul
n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le rcit suivant.

 une lieue en avant d'Ancne, on avait retranch une hauteur
prsentant une belle position, et le camp de l'arme papale y tait
plac: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout
annonait l'intention de se dfendre. Si cette intention et exist, il
et t extravagant de l'excuter ainsi; il fallait s'en tenir 
occuper et  dfendre les places fortes, et Ancne, fortifie
rgulirement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous
arrter longtemps; mais il y avait dans la manire d'agir de l'ennemi
une espce de forfanterie, toujours condamnable, et plus
particulirement encore en pareille circonstance.  la vue d'un ennemi
ainsi form, nous nous arrtmes pour faire nos dispositions. En
attendant l'excution de quelques ordres prparatoires, le gnral
Lannes s'avana sur le bord de la mer, et, au dtour du chemin, il se
trouva face  face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois
cents chevaux, command par un seigneur romain, nomm Bischi; Lannes
avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; 
son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre 
la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le
plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton
d'autorit, il lui dit: De quel droit, monsieur, osez-vous faire
mettre le sabre  la main? Sur-le-champ le sabre dans le
fourreau!--_Subit_, rpondit le commandant.--Que l'on mette pied 
terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier gnral.--_Adesso_,
reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le
soir: Si je m'en tais all, les maladroits m'auraient lch quelques
coups de carabine; j'ai pens qu'il y avait moins de risque  payer
d'audace et d'impudence. Et par l'vnement il eut raison. Lannes
avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de
jugement dans un cas imprvu et prilleux. Je raconterai  cet gard
des traits de lui d'une bien plus haute importance.

Les ordres donns, les colonnes formes, les troupes s'branlrent pour
attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et 
ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la
charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux
retranchements; ils taient difficiles  franchir; mais, avec l'aide de
ceux qui taient chargs de les dfendre, la chose devint aise. Toute
cette petite arme mit bas les armes et fut prisonnire; Ancne ouvrit
ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirige
contre le pape: le gnral Bartolini, aprs avoir tabli la veille les
troupes dans cette position, tait parti immdiatement, et le gnral
en chef Colli n'avait pas quitt Rome. Le lendemain on marcha sur
Loreto; aucun ennemi n'tait plus en prsence, mais devant nous un
trsor d'une haute rputation; le gnral en chef me chargea de partir
pendant la nuit,  la tte du 15e rgiment de dragons, et d'aller en
prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait t de
m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scells avec beaucoup
de soin, et de livrer le tout bien intact  l'administration; au
surplus, les choses prcieuses et portatives, comme les diamants, l'or,
etc., avaient t enlevs, et il ne restait que de grosses pices
d'argenterie, values  un million environ. Nous continumes notre
marche sur Rome.

Si les combats et la gloire n'taient plus notre aliment, notre vie ne
se passait cependant pas sans intrt. Monge et Berthollet, savants
clbres, suivaient le quartier gnral, et chaque soir tait employ 
causer avec eux: ils taient, dans la vie prive, d'aimables gens,
remplis d'indulgence, et chrissant la jeunesse. J'ai toujours eu le
got des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement,
cette circonstance particulire le favorisait beaucoup. Celui qui n'a
pas vcu familirement avec les savants du premier ordre, simples et
faciles dans leurs relations,  cause de leur immense supriorit, n'a
pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares
initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidit des
phnomnes qu'elle prsente, tudient et observent toujours; leurs
paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part
comme colier avec nous le gnral en chef, prsentaient un spectacle
curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter
du contact et de l'amiti de ces hommes, l'honneur de leur sicle, et,
en ce moment encore, c'est une des jouissances que je gote chaque jour
davantage.

Arrivs  Tolentino, des envoys du pape vinrent nous trouver,
demandrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils
l'obtinrent, aprs fort peu de jours de ngociations. Le gnral
Bonaparte fut insensible  la gloire d'entrer en vainqueur dans la
capitale du monde chrtien;  cette poque, les calculs de la politique
et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on
n'a peut-tre pas assez admir cette maturit, cette raison si haute
dans un si jeune homme. Il repartit pour l'arme, et m'envoya  Rome
pour complimenter le pape, veiller  l'excution des premires
dispositions du trait sign, et voir Rome. Il eut la bont de me dire
qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains
une bonne ide du personnel de l'arme franaise. Il m'adjoignit deux
officiers pour me faire cortge et m'accompagner; l'un tait un homme
bien n nomm Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de
camp de Laharpe, et tu depuis malheureusement en gypte sur le Nil, en
portant des ordres  l'escadre; l'autre un nomm Charles, homme
d'esprit, adjoint  l'adjudant gnral Leclerc, dont cependant toute la
clbrit consiste  avoir t publiquement et patemment l'amant d'une
femme clbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze
jours  Rome; j'y fus extrmement bien trait. Le pape Pie VI me reut
avec dignit et bienveillance; pontife imposant et tout  la fois
gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du gnral Bonaparte
avec intrt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune
pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le
gouvernement dsigna M. Falconieri, grand matre des postes, homme fort
considrable par lui-mme, pour me faire les honneurs de Rome et me
mener partout. C'tait un homme doux, aimable et aimant beaucoup le
plaisir; son choix tait tout  fait  propos dans la circonstance; il
s'occupa avec un grand succs de nous faire trouver Rome agrable, et
la chose n'tait pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la
ville europenne, Rome, la ville de la tolrance et de la libert, la
ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'ide quand on
ne l'a pas vue et habite; et, si cette ville conserve encore tant
d'avantages aujourd'hui, aprs de si nombreux malheurs, on peut juger
ce qu'elle devait tre alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus
Rome avec soin, je l'tudiai autant que possible; mais que faire en si
peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un
grand nom ou un grand vnement, et la multiplicit des objets les rend
ncessairement confus quand le temps manque pour les classer dans
l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondment,
et c'est une impression qui ne s'est pas efface. Je ne devinais pas
alors la srie de malheurs dont ce respectable vieillard devait tre si
prochainement accabl. Je trouvai la socit extrmement anime et
livre exclusivement aux plaisirs; la facilit des femmes romaines,
alors autorise par les maris, passe toute croyance; un mari parlait
des amants de sa femme sans embarras et sans mcontentement, et j'ai
entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables
sur la sienne, sans que sa tendresse en part alarme; il savait faire
une distinction singulire entre la possession et le sentiment, et le
dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualit de trs-jeune homme
et d'tranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en
acceptais volontiers les consquences. Je fus trs-bien trait par la
belle socit de Rome. Aprs quinze jours je partis pour rejoindre
l'arme; j'tais arriv  Rome souffrant d'un gros rhume; la manire
dont j'avais vcu n'tait pas de nature  me gurir; qu'on joigne 
cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement
de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant  Florence. De fortes
saignes ritres, et huit jours de repos me mirent en tat de partir
pour rejoindre l'arme. Le 30 ventse (20 mars) j'avais rejoint le
quartier gnral  Gorizia; la campagne tait ouverte depuis dix jours.

Les succs constants du gnral Bonaparte avaient enfin dtermin le
Directoire  lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand
coup. Jusque-l, les secours avaient t donns avec une scandaleuse
parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de dfiance
et de haine personnelle en avaient t la cause. Il semblait voir
renatre ici les passions du snat de Carthage contre Annibal. On se le
rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts aprs ses victoires,
on lui rpondait: Mais  quoi servent donc vos victoires, et
parleriez-vous autrement si vous aviez t battu? Toutefois cette
conduite coupable eut une fin, et Bernadotte,  la tte de quinze mille
hommes, fut dtach de l'arme de Sambre-et-Meuse et envoy  l'arme
d'Italie. Ces troupes, trs-belles, taient peut-tre infrieures  nos
anciennes troupes pour leur lan, mais elles taient incontestablement
suprieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles
avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et o la tactique est
plus ncessaire. Ces troupes parurent pour la premire fois au passage
du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue  la fois simple
et loquente: Soldats de l'arme de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que
vous formez la droite de l'arme d'Italie!

L'arme active se composait alors de cent vingt-deux bataillons,
trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches  feu, sa force
s'levait  cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes
d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut
organise en huit divisions: deux divisions, commandes par les
gnraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du
gnral Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux
oprations gnrales tait d'envahir le Tyrol et de flanquer le
mouvement gnral de l'arme entrant en Carinthie. Les cinq autres
divisions taient: la division Massna, la division Augereau, commande
par le gnral Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte,
et la division Victor: cette dernire eut l'ordre de rester en Italie.

Le 20 ventse (10 mars), l'arme sortit de ses cantonnements: l'ennemi
se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu  Ospedaletto, 
Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'arme passa le Tagliamento.

La division Massna, dirige sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta,
par la Chiusa vnitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et
Bernadotte taient en ligne au passage de cette rivire, et la division
Serrurier formait la rserve. Chaque demi-brigade des deux premires
divisions marchait, le bataillon du centre dploy et les deux autres
en colonne,  distance de dploiement.

Cette formation avait t motive par la nature du terrain  traverser.
Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le
Tagliamento dans ses dbordements, ne pouvait tre traverse avec
sret qu' l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du
feu. La rsistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opra en
bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 fvrier,
avait trouv une arme trs-infrieure en nombre  la ntre et fort
dcourage: on pourra juger de son esprit par le fait ci-aprs. Il crut
ncessaire de mettre  l'ordre du jour une disposition ordonnant
l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre
rgulier, se trouverait sur les derrires,  une journe de marche de
son corps.

Le 29 ventse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte,
impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur
cette ville, et fut repouss: la division Serrurier passa l'Isonzo, et
Gradisca capitula.

L'arme autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons,
vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille
sept cent cinquante et un hommes prsents sous les armes: elle oprait
sa retraite par trois routes diffrentes: une partie directement sur
Tarvis, en passant par la Chiusa; Massna la suivait. Arrive sur
l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivire; celle-ci fut suivie
par la division du gnral Guyeux, soutenue par la division Serrurier;
enfin, la troisime et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, aprs
celle-l, marcha le gnral Bernadotte. Beaucoup de gros bagages
taient avec la seconde: sa direction se runissant  celle de la
premire colonne,  Tarvis, au col de la chane de montagnes o se
rencontrent les deux routes, et le gnral Massna comprenant
l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du dbouch, poussa
l'ennemi avec vigueur. On tait encore au commencement du printemps, et
l'on combattit sur la glace. Un succs complet sur l'archiduc Charles
en personne ayant t le rsultat de ses efforts, les Autrichiens se
retirrent sur Villach: les troupes en arrire encore dans la valle du
Natisone furent coupes. Pendant ce temps, l'arrire-garde de cette
colonne luttait contre le gnral Guyeux, marchant  sa suite, et
dfendait les forts vnitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevs
rapidement en mme temps que Massna battait l'ennemi  Tarvis, trois
mille hommes, commands par le gnral Soutrenil, mirent bas les armes
et furent prisonniers de guerre.

Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait compltement, le
30 (20 mars), la division autrichienne qui lui tait oppose sur le
Lavis; aprs l'avoir suivie, il s'tait empar de vive force, le 3
germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi
 Clareseto et  Brixen. Cette division autrichienne, commande par le
gnral Laudon, compose de dix bataillons, quinze compagnies, deux
escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre
hommes, tait en outre soutenue par la population sous les armes.

Massna, entr dans Villach, et appuy par les gnraux Guyeux et
Serrurier, continua  pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur
Klagenfurth; aprs la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril,
 Neumarkt, dont on fora les gorges; nous perdmes dans ce combat un
brave officier, le colonel Carrre, commandant l'artillerie de Massna;
son nom fut donn  la deuxime frgate qui escortait Bonaparte  son
retour d'gypte, et sur laquelle je fus embarqu alors. Le lendemain,
le gnral en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une
lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre tait une provocation  la
paix, une homlie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont
Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succs, lui qui comptait
ces malheurs-l pour si peu de chose. J'tais charg d'observer, de
chercher  prparer la ngociation; mais je ne fus reu qu'aux
avant-postes et ne pus pntrer. L'archiduc rpondit une lettre polie
et se servit d'expressions gnrales, annonant qu'il allait rendre
compte  sa cour des propositions faites. Massna continua son
mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), 
Unzmarkt. Ce jour-l, envoy avec le 4e rgiment de chasseurs et
quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des oprations
du gnral Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des dtachements
ennemis, et j'appris le soir les succs obtenus par Joubert, et son
arrive  Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continu  se retirer,
et nous venions d'occuper Bruk, quand les rponses de Vienne arrivrent;
elles autorisaient l'archiduc  conclure un armistice, et annonaient
l'envoi de plnipotentiaires pour traiter de la paix.

L'arme s'tablit ainsi: Massna  Bruk, Guyeux  Leoben, Serrurier 
Grtz, et Bernadotte  Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'arme,
et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir
et assurer ses communications.

En vingt-cinq jours,  partir de la sortie des cantonnements, nous
avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et
nous tions arrivs aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les
prliminaires de la paix taient signs  Leoben.

Le gnral Bonaparte, en commenant cette dernire campagne, ne doutait
pas du succs; jamais il n'avait eu une arme aussi bonne et aussi
nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prvint le
Directoire de sa trs-prochaine arrive au coeur des tats hrditaires,
et demanda avec instance l'entre en campagne de nos armes sur le Rhin.

Cette diversion tait indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou
non; car, spares par le Rhin, si elles restaient en repos, elles
mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort dtachement contre nous.
Le Directoire rpondit que deux mois taient ncessaires  l'arme du
Rhin pour se mettre en tat de passer le fleuve. Cette rponse,
changeant tout  fait l'tat de la question, nous plaait dans une
position que le moindre revers pouvait rendre trs-prilleuse; aussi
fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du gnral en chef. En
effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opration de l'arme,
dj immense, s'allongerait encore, au milieu de chanes de montagnes
et de dfils sans nombre; elle passait  ct de pays extrmement
affectionns  la maison d'Autriche, et o les leves en masse sont
organises et donnent des moyens sans limites et bien suprieurs  ceux
des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous tions
abandonns  nous-mmes et rduits  nos propres forces, profiter de la
terreur de nos armes, du pril dont la capitale de l'Autriche tait
menace, pour raliser nos avantages et sortir d'une position quivoque
et soumise  de grandes chances contraires. Ces considrations avaient
dtermin le gnral Bonaparte  faire les premires ouvertures dont
j'avais t le porteur, et  se livrer, en apparence,  ces mouvements
d'humanit dont les hommes passionns pour la guerre ne sont gure
susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait t
prudente et sage; mais il fut tromp par la fortune, car l'arme du
Rhin, s'tant pique d'honneur, avait redoubl d'activit pour achever
ses prparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi prcisment
au moment o nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti 
la paix de Leoben s'il et pressenti ce concours, et nous serions
arrivs  Vienne; la paix n'aurait pas laiss un Autrichien en Italie,
et il est mme difficile de calculer jusqu'o auraient t portes les
consquences de la continuation de la guerre avec de pareils succs et
les circonstances de l'poque.

On peut se demander par quel mauvais gnie le gouvernement autrichien
avait adopt le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'arme
franaise tait suprieure, comme je l'ai dj dit; sa force s'levait
 environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes
opposes ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci
avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'arme dans la
direction de Vienne, c'tait ouvrir aux Franais le chemin de cette
ville. Les probabilits de la victoire taient pour l'arme franaise,
et, en s'avanant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts
effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on
ajournait ainsi  un temps indfini l'poque o l'arme runie dans le
Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces
autrichiennes et t rassemble dans le Tyrol, soutenue par une
population dvoue et belliqueuse, elle y et t inexpugnable; l elle
se trouvait de vingt marches plus rapproche des armes d'Allemagne, et
pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothses.
Qu'et pu faire raisonnablement le gnral Bonaparte? Aurait-il os
marcher sur Vienne, en laissant derrire lui une arme complte, prte
 dboucher aprs son dpart,  le prendre  revers et  s'emparer de
l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait t ncessairement
subordonn  ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens
y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive,
jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens
auraient donc d tablir leur arme principale en avant du Brenner,
dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles
leves de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un
noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne tait impossible,
tant que l'arme franaise du Rhin ne serait pas arrive, par une suite
de succs, en Bavire et  la hauteur de l'arme d'Italie.

Les ngociations entames, les confrences se tinrent  Leoben; en
quatre jours tout fut termin, et le trait des prliminaires de la
paix sign le 30 germinal (19 avril), quarante jours aprs la sortie de
nos cantonnements.

MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient t chargs des
intrts de l'Autriche. Je me souviens d'une rponse de M. de Vincent
au gnral en chef, faite le jour mme; elle mrite d'tre rapporte.
Les plnipotentiaires dnaient avec le gnral en chef et son
tat-major. Bonaparte, dont le rle alors tait d'avoir un langage
rpublicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages
monarchiques: On va vous donner de belles rcompenses, messieurs, leur
dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix
et des cordons.

--Et vous, gnral, rpondit M. de Vincent, vous aurez un dcret qui
proclamera que vous avez bien mrit de la patrie; chaque pays a ses
usages et chaque peuple ses hochets.

Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il
voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.

Dessoles, employ prs du gnral, chef de l'tat-major, le mme connu
depuis par le rle important qu'il a jou  l'poque de la Restauration,
et alors colonel, fut charg par le gnral en chef de porter  Paris
la nouvelle de l'armistice. Aprs avoir travers l'Allemagne avec un
passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'arme du Rhin
 Offenbourg. La veille, cette arme avait effectu le passage du
fleuve;  son grand regret elle vit suspendre les hostilits. Massna
porta quelques jours plus tard le trait des prliminaires de paix.
Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agrable  ses gnraux;
mais, comme je l'ai dj dit, il avait pour but spcial de prsenter
successivement  la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux
dont les noms avaient t prononcs avec le plus d'clat, afin de les
mettre  mme de les juger.

Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait t dgarni; quelques
dpts de la division Victor, reste dans les tats du pape, en
composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise tait effray
de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'arme franaise avait
rvolutionn une partie de la terre ferme; Bergamo, Vrone et Brescia
nous taient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant
les consquences funestes pour nous du soulvement de cette partie de
l'Italie, en nous sparant de nos ressources et de nos moyens, mirent
tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la
guerre, et, quoique les moeurs franaises et italiennes soient assez
sympathiques, il ne s'tait pas coul un temps suffisamment long
depuis la conqute, et il n'tait pas rsult de l'ordre de choses
nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces
intrigues ne dussent pas russir. En consquence, un horrible mouvement
clata  Vrone,  Vicence,  Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux
de la terre ferme, alors sous la domination de la srnissime
rpublique. Le corps de Laudon, plac dans le Tyrol, aprs avoir cd
aux efforts de Joubert et s'tre retir dans les positions retranchs
de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, tait revenu sur
la frontire d'Italie. Arriv jusque dans le voisinage de Vrone, il ne
soutint pas d'une manire efficace les insurgs, chose facile cependant
et d'un immense avantage pour l'arme autrichienne: le gnral Kerpen
avait remplac Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement
expliquer les motifs de sa conduite timide et irrsolue. Beaucoup de
Franais furent massacrs; on sentit en cette circonstance la grande
utilit, pour une arme conqurante, d'tablir des points  l'abri d'un
coup de main, pouvant servir  la conservation du matriel de guerre,
de refuge aux administrations, aux hommes isols, et, s'il est possible,
de sret aux hpitaux. Les forts de Vrone remplirent cet objet en
partie, et ramenrent bientt la population  l'obissance. On
rassembla en toute hte quelques troupes: la division Victor arriva;
Augereau, revenant de Paris, o il avait port les drapeaux de Mantoue,
prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et
la nouvelle de la paix de Leoben rtablirent l'ordre dans la campagne
et dans les villes.

La nouvelle de cette rvolte, dont les suites auraient pu tre si
graves et si funestes, nous arriva  Grtz, aprs la signature du
trait de Leoben. Le gnral Bonaparte envoya Junot  Venise avec une
lettre fulminante au snat, dans le but d'empcher, pour l'instant, de
nouveaux dsordres; mais les troubles passs motivaient et justifiaient
merveilleusement la destruction de ce gouvernement, dj rsolue, et il
ne restait plus qu' en runir les moyens. La division
Baraguey-d'Hilliers reut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur
Venise; elle tablit son quartier gnral  Mestre, et bloqua
compltement la ville du ct de la terre ferme. Ce gouvernement,
debout depuis quatorze cents ans, touchait  son terme et mourait de
vieillesse; tous les ressorts s'taient dtendus, ses souvenirs
faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dpendu autrefois de la
supriorit de ses lumires, de ses richesses et de la navigation, dont
il tait presque seul en possession alors. Dans le moyen ge, la
rpublique de Venise jouait le rle que la force des choses attribue de
nos jours  l'Angleterre; mais, du moment o les grandes puissances ont
particip aux mmes avantages, toute lutte  soutenir contre elles
tait devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir
par un reste d'nergie et une grande habilet dans sa politique; mais,
le jour o, seule, isole, elle heurtait de front une grande puissance,
elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs,  cette poque,
aucune vertu, et pas mme cette prvoyance si ncessaire  tous les
gouvernements, et surtout aux tats faibles. Des dmonstrations, faites
avec modration, mais avec le caractre d'une dignit fonde sur
l'amour du pays et le bon droit, auraient impos encore longtemps, en
rappelant des temps de gloire et d'clat.

Le salut de Venise, ds le commencement de l'invasion de l'Italie, se
trouvait dans une neutralit arme, lui assurant la conservation de ses
places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligrantes, une
attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de
se faire oublier; Autrichiens et Franais commandrent en matres tour
 tour dans ses provinces; par l fut engendr le mpris qu'inspire
quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse runie  la
lchet: des entreprises perfides, faites sur quelques dtachements de
l'arme, ajoutaient la haine la plus lgitime  ce mpris, et le
gouvernement vnitien, par la faiblesse montre d'abord, et ensuite par
cette trahison, car il tait complice de tous les excs, avait perdu,
mme aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si ncessaire,
premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc priv
tout  la fois des moyens positifs de dfense, et mme de cette
confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le
dveloppement. Si on ajoute  cet tat de choses quelques intrigues
ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout
devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui
arriva.

Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes franaises furent
admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont
la rputation s'tait tablie dans le monde entier, dont la puissance
avait t cre par la valeur, le patriotisme, les lumires, et par une
industrie prcoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue
pendant un grand nombre de sicles, malgr les efforts de monarques
puissants: la vie de Venise devait s'teindre quand elle eut rpudi
ses qualits et ses vertus. Sans doute les changements survenus en
Europe devaient agir sur sa destine; mais, si elle et t encore
digne d'elle-mme, elle se serait conserve, ou au moins sa chute n'et
pas t sans gloire. Le gnral Baraguey-d'Hilliers, qui fut charg de
la prise de possession de Venise, convenait parfaitement  cette
opration: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel,
imposant, rempli d'honneur et de dlicatesse, partout o cet officier a
t employ, il a fait estimer et respecter le nom franais. Sa
personne avait de l'autorit et de la sduction; il effectua tous les
changements avec le plus grand ordre, et  la satisfaction de tous. Si
la France, dans la dictature qu'elle exera plus tard sur presque toute
l'Europe, n'avait t reprsente que par des hommes semblables au
gnral Baraguey-d'Hilliers, elle n'et pas fini par tre la victime de
la raction terrible prpare et en quelque sorte ourdie contre elle
par ses propres agents.

Bonaparte partit de Grtz, et se rendit  Milan; il me donna l'ordre
d'aller joindre le gnral Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner
dans l'opration dont il tait charg. Quand j'arrivai, il tait dj
matre de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connatre bien
l'tat des choses, et j'en partis pour aller joindre le gnral en chef,
et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.

Le gnral en chef avait tabli son quartier gnral  douze milles de
Milan, dans un fort beau chteau appel Montebello, lieu devenu clbre
par son sjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace  mon
esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'esprances et de gaiet! 
cette poque, notre ambition tait tout  fait secondaire, nos devoirs
ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus
cordiale, rgnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun
vnement, n'y a jamais port la plus lgre atteinte. Je dois
rapporter ici un vnement personnel, et confesser une faute qui
faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des
documents complets, attendus par le gnral en chef avec la plus vive
impatience, car il avait ajourn la rception des dputs de Venise
jusqu'aprs le moment o il m'aurait vu. Amoureux  Milan, au lieu de
me rendre immdiatement prs de mon gnral, je m'arrtai dans cette
ville, o je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir
comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les
devoirs ont toujours t si imprieux depuis ma plus tendre jeunesse.
J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand
elle est soumise  l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel
que soit son zle habituel, il y a des circonstances o elle en a
besoin. Le gnral en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et
agita la question de me renvoyer  mon rgiment; tout le monde
intercda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je
montrai beaucoup de repentir, et le gnral Bonaparte, l'un des hommes
les plus faciles  toucher par des sentiments vrais, me pardonna.

Pendant son sjour  Montebello, le gnral Bonaparte s'occupa d'une
cration politique, depuis longtemps l'objet de ses mditations. La
rpublique transpadane fut d'abord essaye, et, en mme temps, on
parlait d'une future rpublique cispadane. Je fus envoy en qualit de
commissaire auprs du congrs de Reggio, compos des dputs de Modne,
de Ferrare, de Bologne, etc., et o se trouvaient beaucoup d'hommes
distingus, connus depuis par un rle plus ou moins important qu'ils
ont jou dans les affaires d'Italie. Ces hommes, anims d'un vritable
patriotisme, voulaient srieusement l'affranchissement de leur pays.
Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara,
tous recommandables ou par un esprit suprieur, un grand savoir, ou par
des richesses et une position sociale leve. En favorisant la cration
de deux rpubliques  la fois, le gnral Bonaparte avait l'intention
de flatter l'esprit de localit, si puissant chez les Italiens et si
fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape
d'une partie de ses tats tait dfinitive, et l'on pouvait en disposer
sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'tait encore fix que
par les prliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de
stimuler, de rveiller partout l'esprit d'indpendance. L'espoir et
l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel tat devait
engager les habitants  en favoriser le dveloppement; mais, une fois
le mouvement imprim, les ides devaient s'agrandir; la runion des
rpubliques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule
rpublique cisalpine, et c'est ce qui arriva bientt. Il tait assez
singulier de voir  la tte de ce congrs, compos d'hommes gs et
graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le gnral en
chef avait projet eut lieu, et son but fut atteint.

Peu aprs, une alliance offensive et dfensive, faite avec le roi de
Sardaigne, mit par ce trait un corps de dix mille hommes de belles
troupes, bien organises,  la disposition du gnral en chef franais.

Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues
menacrent la tranquillit; un parti oppos  l'ordre tabli se montra
dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se
composait de royalistes essayant leurs forces. Le gnral Bonaparte
tait rsolu  ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine
constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment o il pourrait le
renverser  son profit. En effet, un changement dans la direction des
affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de
l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec
M. le prince de Cond et les trangers, un tel changement entranait
ncessairement la perte du gnral Bonaparte, le renversement de sa
position politique et de ses esprances. Il envoya  Paris Lavalette,
son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea
de promettre son appui  la portion du Directoire qui conservait
davantage les couleurs de la Rvolution. Il envoya de l'argent; enfin
il employa un moyen dj mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais
auquel, il faut l'esprer, aucune circonstance ne forcera de revenir
jamais: on fit faire des adresses par l'arme. Je fus envoy auprs de
plusieurs divisions, entre autres prs de celle d'Augereau, pour cet
objet. Les adresses partirent; elles taient nergiques, menaantes.
Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je
viens de parler, firent pencher la balance et dterminrent les mesures
de rigueur employes  cette poque dans le but d'arrter un mouvement
dont les apparences semblaient mener  la contre-rvolution. Bonaparte
prit alors une physionomie toute rvolutionnaire. Elle n'tait
nullement dans ses gots; mais ce fut un rle qui lui parut dans ses
intrts et rsultant de sa position.

Les ngociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les
incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, aprs
le 18 fructidor, le caractre de la bonne foi. Le lieu des ngociations
fut chang, et Milan et Montebello furent abandonns pour Udine et le
chteau de Passeriano, dans le Frioul.

Pendant notre sjour  Montebello, le gnral Bonaparte s'occupa de
marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghse. Il me la
fit proposer par son frre Joseph; elle tait charmante; c'tait la
beaut des formes dans une perfection presque idale. ge de seize ans
et quelques mois seulement, elle annonait dj ce qu'elle devait tre.
Je refusai cette alliance, malgr tout l'attrait qu'elle avait pour moi
et les avantages qu'elle me promettait; j'tais alors dans des rves de
bonheur domestique, de fidlit, de vertu, si rarement raliss, il est
vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces
biens qu'on envie, aprs lesquels on court, sont une espce de
phnomne dans une vie agite, aventureuse, et surtout dans les
conditions d'un loignement continuel, impos par des devoirs
imprieux. Dans l'esprance d'atteindre un jour cette chimre, remplie
de tant de charmes, je renonai  un mariage dont les effets auraient
eu une influence immense sur ma carrire. Aujourd'hui, aprs le
dnoment du grand drame, il est probable qu'en rsultat j'ai plus 
m'en fliciter qu' m'en repentir.

L'adjudant gnral Leclerc, officier assez mdiocre, s'occupa d'elle et
l'obtint. Leclerc tait un bon camarade, d'un commerce facile et doux,
d'une naissance obscure, de peu d'nergie et de capacit. Ce mariage
seul a motiv d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le
commandement de l'expdition de Saint-Domingue, si malheureuse et si
funeste.

Le gnral Bonaparte vint donc s'tablir  Passeriano, beau chteau du
Frioul appartenant  un noble Vnitien, au doge Manin, et situ  dix
milles d'Udine. Les plnipotentiaires autrichiens taient au nombre de
trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de
Mersfeld.

Le comte de Cobentzel est trs-connu, et il est presque superflu d'en
parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il
avait beaucoup d'esprit et un esprit de socit, lger et superficiel.
Reprsentant de l'Autriche  Saint-Ptersbourg, il avait jou un grand
rle  cette cour et joui d'une grande faveur auprs de Catherine II.
Malgr sa difformit, son talent pour jouer la comdie tait
merveilleux. Gt par ses succs politiques et de socit, fort
tranchant, il voulut essayer de ces manires avec le gnral Bonaparte,
et ne russit pas. Jamais il n'aurait amen la ngociation dont il
tait charg  bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et
conciliant rparait sans cesse le mal fait par son collgue. 
plusieurs reprises, il parvint  renouer des ngociations rompues ou 
prvenir des scnes fcheuses. Le troisime, M. de Mersfeld, tait un
gnral distingu, d'un esprit droit, de manires polies. Les
confrences se tenaient alternativement  Udine, chez M. de Cobentzel,
et  Passeriano, chez le gnral en chef. Le Directoire avait adjoint
au gnral Bonaparte, pour ces ngociations, le gnral Clarke, dans le
but spcial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte.
Vritable espion attach  ses pas, il se garda bien de remplir cette
mission, n'en fit aucun mystre au gnral Bonaparte et servit
constamment ses intrts.

Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir
nos forces et dvelopper notre adresse; mais nous ne ngligions pas la
culture de l'esprit et l'tude. Monge et Berthollet consacraient chaque
soire  nous instruire. Monge nous donna des leons de la science dont
il a fix les principes et dont les applications sont si usuelles
aujourd'hui, la gomtrie descriptive. Monge, n pour les sciences
exactes et dou  leur gard des plus hautes facults, a droit  une
gloire immortelle pour cette cration; mais son courage tait fort
au-dessous de son esprit.  la Restauration, sa mmoire et son coeur lui
reprochrent des actions peu honorables dont il s'tait rendu coupable
en 1793; la terreur et les inquitudes qu'il en ressentit lui cotrent
d'abord la raison, et ensuite la vie.

Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa
beaucoup le gnral en chef et tout l'tat-major: nous avions
momentanment,  la suite de l'tat-major, un homme d'esprit, mais
trs-poltron, nomm Comras, rsident de la Rpublique  Coire, auprs
des Grisons; un de mes camarades, appel Dutaillis, premier aide de
camp de Berthier, le mme dont le choix pour porter les drapeaux pris 
Castiglione m'avait si fort bless, n'avait pas une meilleure
rputation sous le rapport du courage. Une dispute s'leva entre eux;
elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut ncessaire;
Comras me choisit pour son tmoin, et Dutaillis choisit pour le sien
un jeune officier trs-brave, fort de mes amis, nomm Bruyre. Nous
nous entendmes bientt sur ce qu'il y avait  faire, et nous nous
dcidmes  nous amuser  leurs dpens sans compromettre leur vie. La
dispute avait eu lieu tard, et, malgr l'heure avance, les adversaires
voulaient aller  l'instant mme sur le terrain; je m'y opposai, non
que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais
donner le temps  la colre de s'apaiser, et  la peur de la remplacer.
Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire,
s'abandonnera aux plus lches terreurs quand il sera dans la solitude
et livr  ses rflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise
nuit. De grand matin, Bruyre et moi, nous allmes chercher les
combattants: je trouvai le mien dfait, ayant pass la nuit  faire son
testament et s'occupant des plus graves mditations. Nous nous mmes en
route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouve trop
voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvnient  un
second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos
pauvres victimes, voulant loigner, sous tous les prtextes, le moment
fatal, avaient toujours quelque chose  dire  chaque champ de bataille
choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se
mit en devoir d'en finir. Il avait t dcid qu'on se battrait au
pistolet et que les tmoins seraient chargs de mesurer la distance 
vingt pas. En gnral, les tmoins diminuent le plus possible le danger,
et moi, au contraire, charg de mesurer les vingt pas, je les fis si
petits, qu'ils n'quivalaient qu' dix. Comras, j'en suis certain,
tait fort mcontent de me voir si peu rpondre  ses esprances; car
je n'avais rien fait pour empcher le combat, et, au contraire, j'avais
l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses
victimes ne peut se dcrire, et, si nous n'avions eu notre
arrire-pense, elles nous auraient fait piti. Nous rclammes, comme
le droit de nos fonctions, de charger nous-mmes les armes; nous avions
prpar des balles de cire noircies  la poudre, rendues brillantes par
le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des
combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fmes
s'embrasser en les louant beaucoup de leur hrosme. Je racontai, un
moment aprs,  madame Bonaparte cette factie, avec tous les
dveloppements et les ornements qu'elle comportait; ce rcit l'amusa
beaucoup; elle en fit part  son mari, qui en rit de mme; et, en deux
heures, l'affaire avec tous ses dtails fut l'histoire de l'tat-major
et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Comras ne dit rien
et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je
l'envoyai promener, et il s'en tint l. Au fond du coeur, il tait trop
heureux de la solution obtenue et d'en avoir t quitte pour la peur:
c'est l le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une
rude peur, en mme temps que le spectacle dont nous jouissions tait
fort gai pour nous.

Un gouvernement provisoire avait t cr  Venise, et Bonaparte, ayant
des ides arrtes sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer
lui-mme dans cette ville et y recevoir les hommages de la population;
sa position et t fausse et son langage embarrass. L'ide des
Italiens en gnral, et des Vnitiens en particulier, tant alors
l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise
n'tait nullement,  cette poque, en rapport avec nos moyens, et il
fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des
victoires pour la rendre excutable et y faire penser srieusement.
Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractre officiel,
put aller sans inconvnient voir cette Venise si curieuse, si belle,
retraant de si grands souvenirs. Les Vnitiens, ne pouvant se mettre
aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destine
dpendait, furent empresss de faire, pour la rception de sa femme,
tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame
Bonaparte resta quatre jours  Venise; je l'y accompagnai; trois jours
furent consacrs aux plus belles ftes. Le premier jour on donna une
rgate, course de barques et genre de fte rserv  la seule Venise;
les courses de rgates sont censes avoir pour objet de former des
matelots; ce but tait sans doute rel autrefois, quand Venise
s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait
seulement de btiments  rames; mais, de nos jours, et depuis un sicle,
ces exercices n'avaient plus d'application, et ces ftes taient un
vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens.
La course se fait avec des bateaux extrmement allongs, trs-troits,
monts par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces
bateaux luttent ensemble, et la course, commenant dans le grand canal,
finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire
l'ide de leur vitesse si on ne les a vues. La beaut de la fte
consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont
trs-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en tre
tmoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand
canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent
cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits
bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites,
et plus ou moins ornes, suivaient la course. Le second jour on fit une
promenade sur l'eau; un repas fut donn au Lido; toute la population
suivait sur des barques, et toutes les barques taient couvertes de
fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisime
jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand
canal, illumins d'une manire clatante, clairaient une multitude de
barques couvertes elles-mmes de feux de couleur; aprs une promenade
de deux heures et un beau feu d'artifice tir sur l'eau, on se rendit 
un bal au palais. Si on rflchit aux moyens rsultant de la localit
de Venise,  la beaut de l'architecture,  ce mouvement prodigieux des
barques serres les unes auprs des autres, et donnant l'ide d'une
ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirs, dans une pareille
circonstance,  ce peuple, dont l'imagination est brillante, le got
exquis, et la passion des plaisirs effrne, on devinera quel spectacle
nous fut offert. Ce n'tait plus la Venise puissante, c'tait la Venise
lgante et voluptueuse.

Le gnral Desaix vint en Italie  cette poque, et particulirement
pour voir le gnral Bonaparte, dont il dsirait vivement faire la
connaissance. Il passa quelques jours avec nous  Passeriano. Bonaparte
le reut comme le mritait un des hommes les plus recommandables par
ses qualits militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec
admiration l'homme extraordinaire qui avait port si haut la gloire de
nos armes. Il n'avait point oubli mes prdictions sur le gnral
Bonaparte, si promptement ralises; ds qu'il me vit, il me les
rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que
peut-tre y avait-il quelque mrite, tant si jeune,  reconnatre
toute l'tendue de sa supriorit, et  pressentir la gloire immense
qu'il devait acqurir.

Le gnral Desaix exprima au gnral Bonaparte le dsir de servir avec
lui  la premire campagne. De cette poque date le premier projet sur
l'gypte; le gnral Bonaparte parlait volontiers de cette terre
classique; son esprit tait souvent rempli des souvenirs de l'histoire,
et il trouvait du charme  nourrir des ides de projets plus ou moins
excutables sur l'Orient. Sa prdilection pour ce thtre n'a jamais
vari; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cess de l'avoir en
perspective, ni renonc au projet d'y figurer, sinon en personne, au
moins par ses lieutenants.

Le sjour de Passeriano se retrace en ce moment  mon souvenir avec un
charme tout particulier; il avait un caractre  lui, qu'aucune
circonstance n'a reproduit depuis. Nous tions tous trs-jeunes, depuis
le chef suprme jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force,
de sant, et dvors par l'amour de la gloire. Notre ambition tait
noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne
trouvait accs dans nos coeurs, une amiti vritable nous unissait tous,
et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dvouement:
une entire scurit sur notre avenir, une confiance sans bornes dans
nos destines nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au
bonheur, et une harmonie constante, jamais trouble, formait d'une
runion de gens de guerre une vritable famille; enfin cette varit
dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos
facults du corps et de l'esprit, donnaient  la vie un intrt et une
rapidit extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manire
d'tre particulire du gnral Bonaparte  cette poque, et c'est ici
le moment d'en faire le tableau.

Ds l'instant mme o Bonaparte arriva  la tte de l'arme, il eut
dans sa personne une autorit qui imposait  tout le monde; quoiqu'il
manqut d'une certaine dignit naturelle, et qu'il ft mme gauche dans
son maintien et ses gestes, il y avait du matre dans son attitude,
dans son regard, dans sa manire de parler, et chacun, le sentant, se
trouvait dispos  obir. En public, il ne ngligeait rien pour
maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accrotre; mais dans
l'intrieur, avec son tat-major, il y avait de sa part une grande
aisance, une bonhomie allant jusqu' une douce familiarit. Il aimait 
plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles
taient gaies et de bon got; il lui arrivait souvent de se mler  nos
jeux, et son exemple a plus d'une fois entran les graves
plnipotentiaires autrichiens  en faire partie. Son travail tait
facile, ses heures n'taient pas rgles, et il tait toujours
abordable au milieu du repos. Mais, une fois retir dans son cabinet,
tout accs non motiv par le service tait interdit. Quand il
s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres  Berthier,
son chef d'tat-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants,
pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement
prs de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les
autres personnes, quel que ft leur grade. On a dit qu'il dormait peu,
c'est un fait compltement inexact: il dormait beaucoup, au contraire,
et avait mme un grand besoin de sommeil, comme il arrive  tous les
gens nerveux et dont l'esprit est trs-actif. Je l'ai vu souvent passer
dix  onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait ncessaire,
il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou mme prendre
d'avance du repos pour supporter les fatigues prvues; enfin il avait
la facult prcieuse de dormir  volont. Une fois dbarrass des
devoirs et des affaires, il se livrait volontiers  la conversation,
certain d'y briller; personne n'y a apport plus de charme et n'a
montr, avec facilit, plus de richesse ou d'abondance dans les ides.
Il choisissait ses sujets et ses penses plutt dans les questions
morales et politiques que dans les sciences, o, quoi qu'on ait dit,
ses connaissances n'taient pas profondes. Il aimait les exercices
violents, montait souvent  cheval, y montait fort mal, mais courait
beaucoup; enfin,  cette poque heureuse, si loigne, il avait un
charme que personne n'a pu mconnatre. Voil ce qu'tait Bonaparte
pendant la mmorable campagne d'Italie.

Aprs le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le
Rhin; la trahison de Pichegru ayant veill la dfiance du Directoire,
la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors
le commandement en chef des deux armes runies sur le Rhin, et formant
cent vingt mille hommes, au gnral Augereau. Ce choix tait misrable;
il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les vnements
politiques. Le gnral Bonaparte avait employ utilement l'intervalle
coul depuis la paix de Leoben et mis son arme sur un pied excellent,
reu de grands renforts, bien organis et augment son artillerie; les
troupes, animes du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne sant. La
guerre venant  clater, il aurait eu de bonnes places pour point
d'appui et march  la tte de soixante-dix mille hommes. Son arme se
composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et
cent une bouches  feu. Certes, il avait montr ce qu'il pouvait faire
avec des moyens bien infrieurs, mais les Autrichiens s'taient refaits
aussi. L'arme de l'archiduc tait extrmement nombreuse et bien
pourvue. On sait avec quelle facilit les Autrichiens savent rparer
leurs pertes et rtablir une arme dtruite, et ils avaient eu le temps
de pourvoir  tous ses besoins. L'affaire tait donc grave et srieuse;
elle le devenait bien davantage si l'arme du Rhin ne jouait pas
convenablement son rle, si elle agissait mollement ou avait des revers.
Alors l'arme d'Italie pouvait tre crase, et le choix d'Augereau
autorisait  tout craindre. Le gnral Bonaparte le connaissait bien;
il le savait incapable de conduire une grande arme. Ces diverses
considrations inspirrent au gnral en chef la rsolution de faire la
paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de
l'arme d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de
signer. Voil tout le secret de cette paix dans laquelle le
gouvernement fut entran malgr lui; et,  cette occasion, je
raconterai une conversation que le gnral Bonaparte eut avec moi deux
jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans
les jardins de Passeriano, il me fit part de cette rsolution et
s'exprima  peu prs ainsi: Notre arme est belle, nombreuse et bien
outille, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de
dpart est menaant, et mes premires victoires me ramneraient au coeur
de la Styrie; mais la saison est avance, et vous voyez d'ici les
montagnes blanchies par la neige. L'arrire-saison, dans un pays aussi
pre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait tre
surmont; mais l'obstacle invincible  des succs durables, c'est le
choix d'Augereau pour commander l'arme du Rhin. Cette arme, la plus
forte, la plus nombreuse de la Rpublique, est entre des mains
incapables. Comprenez-vous la stupidit du gouvernement d'avoir mis
cent vingt mille hommes sous les ordres d'un gnral pareil? Vous le
connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et mme
de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un
pareil choix! Je le leur ai envoy; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu
le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du gnie et sa jactance
pour de l'hrosme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont 
dcider les grandes questions qui touchent aux destines des tats!
Augereau commander une arme et dcider du sort de la guerre! En vrit,
cela fait piti. Il faut viter d'tre victime de ses sottises, et,
pour cela, l'empcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncs en
Allemagne et arrivs aux portes de Vienne, et l'arme du Rhin battue,
nous aurions  supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne
et  redouter l'nergique patriotisme des provinces conquises.  cause
de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti  prendre.
Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres
circonstances, nous nous ddommagerons.

Ces raisons taient si bonnes, si premptoires, qu'il n'y avait pas
moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut
l'vnement dcisif dans cette circonstance et devint la cause
principale de la paix.

La paix fut signe le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de
Campo-Formio, situ  gale distance, entre Udine et Passeriano.
Cependant il ne s'y est pas tenu une seule confrence, mais seulement
c'tait l que devait avoir lieu la signature. Je fus envoy pour y
faire tout prparer, et en mme temps pour engager les plnipotentiaires
 continuer leur route jusqu' Passeriano. Ils s'y prtrent de bonne
grce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, o les
prparatifs avaient t faits pour la forme; et sans doute on montre
dans ce village la chambre o ce grand vnement s'est pass, la table
et la plume employes  l'accomplir. Il en est de ces reliques-l comme
de beaucoup d'autres!

Le gnral Bonaparte avait en rsidence auprs de lui un envoy du
gouvernement vnitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas  la
famille de l'illustre doge qui,  quatre-vingts ans, s'empara de
Constantinople  la tte d'une arme de croiss, mais il tait d'une
famille bourgeoise de Venise. Son grand-pre, juif, se convertit  la
religion chrtienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de
baptme, et en Italie existe l'usage de donner  son filleul, au lieu
du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme
d'esprit, assez bon chimiste, occup de sciences, d'amliorations,
d'industrie, sa tte tait trs-vive; susceptible d'exaltation et
d'enthousiasme, il parlait avec cette facilit et cette abondance si
communes aux Italiens. Du reste, trs-chaud partisan de la libert et
de l'indpendance italiennes, il avait jou un rle trs-actif dans les
intrigues qui avaient amen la dissolution du gouvernement vnitien. Le
trait de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville
allait tre au dsespoir. Le gnral en chef voulut justifier la
rsolution prise et en expliquer les causes  Dandolo. Aussitt le
trait sign, il le fit appeler et lui donna connaissance des
dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de
l'Italie ne pouvait pas tre l'ouvrage d'un jour; que les Vnitiens,
quoique dignes de la libert, n'avaient pas assez d'unanimit entre eux
et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le
fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de
sang franais avait dj t vers, et on ne pouvait pas en rpandre
encore pour une cause, non sans doute tout  fait trangre  la France,
mais cependant ne la touchant pas immdiatement; c'tait plutt une
cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il
fallait s'en reposer sur lui, se rsigner aux circonstances et attendre:
il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer
un homme exalt et lui conserver des esprances; enfin il exera en
apparence avec succs sur sa raison cette sduction puissante 
laquelle il tait difficile de rsister. Dandolo, profondment triste,
parut convaincu et se rendit  Venise pour expliquer au gouvernement
provisoire ce qui s'tait fait et lui en donner les raisons.

Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre  Milan, vit les divisions
de l'arme cantonnes sur sa route, et les passa en revue.

Il arriva,  Padoue,  la division Massna, un vnement peu important,
mais singulier et digne d'intrt, parce qu'il concerne un homme dont
la carrire a eu une sorte d'clat. Suchet, chef de bataillon dans la
dix-huitime demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes
d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce
facile, mais officier mdiocre, servant assez bien, sans tre de ces
hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous
l'aimions assez, et nous le trouvions trait avec svrit.  la fin
d'un grand repas donn au gnral en chef, o taient cent cinquante
officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxime, officier
trs-brave, aim par le gnral en chef, et en possession de son franc
parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: Eh
bien, mon gnral, quand ferez-vous chef de brigade notre ami
Suchet?--Bientt, nous verrons; rpondit Bonaparte. Aprs cette
rponse vasive et dilatoire, Dupuis dtacha une de ses paulettes, la
mit sur l'paule droite de Suchet, et lui dit en prsence du gnral en
chef: De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade. La
bouffonnerie de cette action russit, et, en sortant de table, la
nomination vritable fut expdie par Berthier.

Le gnral Bonaparte, arriv  Milan, expdia diverses affaires, et se
disposa  se rendre  Radstadt comme ngociateur. Mais il arriva avant
son dpart un vnement o son caractre vritable est trop bien marqu
pour que j'omette ce rcit.

On a vu les explications donnes  Dandolo sur la paix signe et la
cession de Venise  l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, tait
parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent
vains auprs de ses collgues; la nouvelle apporte jeta les Vnitiens
dans la plus grande fureur; leur exaspration passa toutes les bornes
et entrana Dandolo lui-mme. Aprs beaucoup de discussions sur le parti
 prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement
provisoire, dans l'esprance de sauver le pays, dcida de faire tous
les efforts possibles pour empcher le Directoire de ratifier le trait
sign; et, comme les directeurs taient accessibles  la corruption, on
rsolut de leur envoyer trois dputs avec tout l'argent dont on pouvait
disposer.

Tout cela tenu secret et les prparatifs promptement termins, les
trois dputs, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en
route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrsistible.
Cette dmarche, si elle et russi, tait la perte de Bonaparte, le
tombeau de sa gloire; il aurait t dnonc  la France,  l'Europe,
comme ayant outre-pass ses pouvoirs, comme ayant, par corruption,
abandonn lchement un peuple appel  la libert. Et quel beau texte
de dclamation! Fltri, dshonor, il disparaissait pour jamais du
monde politique: c'tait pour lui un vnement pire que la mort.
Bonaparte, au moment o il apprit l'envoi de ces dputs, leur mission,
leur passage  Milan, prvit toutes les consquences; aussi entra-t-il
dans la plus violente colre. Il envoya Duroc  franc trier aprs eux,
avec ordre de les arrter partout et de les amener pieds et poings
lis. Les troupes du roi de Sardaigne taient  ses ordres d'aprs le
trait d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dpass le
Pimont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramens  Milan.

J'tais dans le cabinet du gnral en chef quand celui-ci les y reut;
on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'coutrent avec calme
et dignit, et, quand il eut fini, Dandolo rpondit. Dandolo,
ordinairement dnu de courage, en trouva ce jour-l dans la grandeur
de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'loquence.
Il s'tendit sur le bien de l'indpendance et de la libert, sur les
intrts de son pays et le sort misrable qui lui tait rserv, sur
les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses
raisonnements, sa conviction, sa profonde motion, agirent sur l'esprit
et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses
yeux. Il ne rpliqua pas un mot, renvoya les dputs avec douceur et
bont, et, depuis, a conserv pour Dandolo une bienveillance, une
prdilection qui jamais ne s'est dmentie; il a toujours cherch
l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo
tait un homme mdiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de
son me par l'lvation des sentiments, et l'impression ressentie ne
s'effaa jamais. Celui qui pouvait prouver de pareilles motions et
garder de semblables souvenirs n'tait pas assurment tel que tant de
gens ont voulu le reprsenter.

La ratification du trait ayant eu lieu sans retard, tout fut dispos
pour son excution, et nous nous mmes en route pour Radstadt le 17
novembre, en passant par Chambry, Genve et la Suisse. Nous voyagemes
rapidement en Pimont: le gnral en chef vita de s'arrter  Turin et
de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait t sa
position vis--vis de lui? Tout tait incertitude dans ce temps-l;
tout tait danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit
rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous
passmes le mont Cenis.

 cette poque, causant avec lui dans sa voiture des vnements passs
et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir nglig de
m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais
pu faire usage, il me rappela les commissions donnes  Pavie et 
Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: C'est
un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en
vain. Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix
 mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me
glorifier: je n'ai pas chang de doctrine pendant toute ma carrire, et,
malgr de grands besoins et de grandes crises prouves, je ne m'en
suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la
valeur est suprieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour
les acqurir.

Nous arrivmes  Chambry, et la population entire reut le gnral
Bonaparte avec transport. C'taient des cris incessants de: Vive
Bonaparte! Vive le hros vainqueur! Vive la Rpublique! etc. Bonaparte
me dit: Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les
cris dont j'ai t le plus touch. Un petit groupe avait cri: Vive
le pre du soldat! je l'avais remarqu, et je le lui dis; c'tait
effectivement ces voix amies qu'il prfrait.

De Chambry, nous nous rendmes  Genve, o nous nous arrtmes un
jour: nous logemes hors de la ville, chez le rsident de France, M.
Flix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait t dispos
dans cette ville pour fter le vainqueur d'Italie, et il y avait 
cette poque, dans le pays, une inquitude vague sur les projets de la
France: les vnements qui survinrent bientt la justifirent
compltement; mais, dans ce moment mme, des intentions hostiles
taient suggres au gouvernement par le gnral Bonaparte: il ne les
cachait pas devant nous, et rptait souvent que l'aristocratie de
Berne, ses intrts et son pouvoir, taient incompatibles avec la
rpublique; selon ses vues, un tat de choses diffrent devait donc
succder  celui qui existait alors: aussi vita-t-il avec soin de se
trouver en contact nulle part avec une autorit du premier ordre en
Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de
s'arrter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route,  la
hauteur de son chteau de Coppet: le gnral Bonaparte avait une
prvention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir,
plus qu'aucun autre, amen la Rvolution.

Nous traversmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne,
Soleure et Ble. Nous passmes le matin devant l'ossuaire de Morat:
nous tions  pied, et il fut l'occasion d'abord de pnibles rflexions;
ensuite elles eurent pour objet la puissance de rsistance toujours
fort grande d'un peuple, mme faible, dont les individus sont tous
anims de haine contre l'tranger et de la rsolution de se dfendre.
Ce monument de nos dfaites devait bientt disparatre. Un habitant du
pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du
rgiment des gardes suisses, donna au gnral Bonaparte les explications
qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la
marche des troupes des deux armes, et sur leurs positions respectives.

De Ble nous descendmes la valle du Rhin, par la rive droite, pour
nous rendre  Radstadt, et nous traversmes Offenbourg, quartier
gnral d'Augereau. Ce gnral, venant de servir sous Bonaparte, lui
devait sa gloire; cet homme mdiocre, cet instrument si imparfait,
associ  tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs,
de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans
sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'gal 
gal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager
 se reposer chez lui. Le gnral Bonaparte en fut piqu; il fit
rpondre par cet officier que, trop press pour s'arrter, il
reviendrait de Rastadt tout exprs pour le voir. Le gnral Augereau
fut sans doute assez vain et assez sot pour croire  cette promesse.
Avant d'arriver  Rastadt, nous rencontrmes un escadron autrichien de
hussards de Szekler, envoy au-devant du gnral Bonaparte pour
l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres
franais prs du congrs des hommages d'une autre nature. Nous fmes
logs au chteau, et le lendemain le gnral Bonaparte m'envoya 
Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reut avec gards et
bienveillance. Ce respectable vieillard, g alors de soixante-quinze
ans, montait  cheval tous les jours; sa famille tait belle et
nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs
agrments et leur bonne ducation, occupaient des trnes. L'une avait
pous le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue
sous le nom de l'impratrice lisabeth. Une autre avait pous le roi
de Sude, tomb du trne par suite du drangement de son esprit; la
troisime, l'lecteur, devenu roi de Bavire. Je dnai avec le
margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le
soir, je revins  Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais t
l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de
paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-tre et les
pays d'une grande prosprit. En effet, un petit prince ne peut pas se
livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre 
rendre ses sujets heureux; sa gloire,  lui, c'est leur bonheur; si
prs d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs
souffrances et l'expression de leur mcontentement? Et puis il consomme
tous ses revenus dans les lieux mmes qui les produisent; ainsi ces
produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en
petits tats, peu favorable  la puissance, a cr les moeurs auxquelles
l'Allemagne doit sa prosprit, les tablissements d'o viennent son
bien-tre et les progrs remarquables de son agriculture; progrs tels,
qu'elle avait dj atteint presque la perfection quand la ntre tait
encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en
agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet
exemple d'une manire utile, avoir tout  la fois des lumires, des
capitaux et le got de les employer ainsi. Les petits souverains
d'Allemagne n'ont gure autre chose  faire; ils sont en gnral bien
levs et instruits; riches, ils ne quittent gure leurs rsidences;
toutes les conditions d'amlioration sont donc runies chez eux.

Rien n'tait prt pour l'ouverture du congrs. Un sjour prolong du
gnral Bonaparte et t sans objet, et d'ailleurs le Directoire
l'appelait  Paris; huit jours aprs son arrive, il se mit donc en
route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel;
partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration tait la
rcompense de ses travaux glorieux. La paix et les esprances qu'elle
laissait concevoir venait encore ajouter  la satisfaction gnrale, et
les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage
taient aussi sincres qu'nergiques. Nous arrivmes  Paris, Bonaparte
alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine,
habite par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quitte deux
jours aprs celui de son union avec elle, et cette maison tait encore
pour lui le temple de l'amour.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DEUXIME




MARMONT  SON PRE.

    Cairo, 22 avril 1796.

Vous me pardonnerez, mon cher pre, de vous avoir crit moins souvent
que je ne le dsire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons
pris l'offensive, mon activit est de tous les moments. Elle est telle,
que l'autre jour, je suis rest vingt-huit heures  cheval sans en
descendre, et qu'aprs trois heures de repos j'y suis remont quinze
heures.

La vie extrmement active que je mne me va  merveille, et je la
trouve prfrable aux plaisirs de Paris.

Je veux vous donner une ide des oprations militaires qui ont t
faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort press.

Le gnral Bonaparte tait occup  organiser son arme lorsque
l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop
tendu sur la droite, n'avait t occup que pour intimider les Gnois.
L'ennemi employa ses forces d'une manire assez maladroite: il attaqua
de front et nous fit replier sans de grandes pertes.

Le lendemain, il attaqua une redoute situe dans les montagnes qui
couvrent Savone. S'il l'et prise, notre position tait bien critique.
Elle fut dfendue vaillamment. Le gnral se dcida sur-le-champ 
prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la
redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par
Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tus ou blesss, et
deux mille prisonniers. Le 24, nous marchmes en avant, et nous
investmes le chteau de Cossaria. Nous essaymes de l'emporter de vive
force; nous ne russmes pas. Nous perdmes deux cents hommes. De ma
vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le dfendaient
taient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous
prmes aux ennemis seize cents hommes d'lite avec un lieutenant
gnral. Le soir, nous attaqumes l'ennemi dans la position de Dego. Il
tait fort et bien plac; il ne fit pas cependant une grande rsistance.
J'tais  la tte du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui
reut le plus de leur feu, et nous emes huit hommes tus et dix
blesss. Il perdit beaucoup; mais nous fmes, par la disposition de nos
colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pices de
canon.

Le lendemain, l'ennemi nous attaqua  son tour. Nos volontaires
taient dbands et pillaient. Nous perdmes deux cents hommes tus ou
pris; mais, le soir, nous les attaqumes de nouveau, et nous leur
prmes encore dix-huit cents hommes. Il vacua la position parallle,
et, le 26, nous nous trouvmes devant le camp retranch. Plusieurs
redoutes furent emportes; les autres auraient eu le mme sort si
l'ennemi ne les et vacues. De ce moment le fort de Ceva fut cern,
et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu' l'arrive de quelques
pices de canon.

L'ennemi avait pris une belle position derrire Cossaria; sa gauche au
Tanaro.  l'instant o nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix
mille hommes se retirrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans
l'aprs-dne; il fut chass des positions qu'il occupait; Mondovi fut
cern. Nous nous emparmes de dix pices de canon, avec lesquelles je
tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris
seize cents hommes et des magasins trs-considrables. L'ennemi s'est
retir en dsordre, et, dans ce moment, il est derrire la Stura et
occupe les lignes de Cherasco. Il est trs-important de le dbusquer de
cette position; son moral est affect, et il sera battu.

La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met
l'arme dans une grande abondance et la dlivre de l'affreuse misre o
elle tait plonge.


MARMONT  SON PRE.

    Cherasco, 26 avril 1796.

Nous venons d'ajouter un nouveau succs, mon tendre pre,  ceux que
nous avions dj obtenus. L'arme s'est approche de Cherasco, ville
forte o l'ennemi s'tait rfugi. Elle est situe au confluent du
Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien
disposes, fraises et palissades. Je vins hier matin, avec cent
hussards, faire la reconnaissance de la place,  quatre-vingts toises.
Tandis que j'tais  faire mes observations, on m'a tir quelques coups
de canon  mitraille qui ont tu l'ordonnance qui m'accompagnait et qui
s'tait plac derrire moi; je l'ai regrett: c'tait un brave homme.

Nos dispositions faites, nous allions brler la ville; mais les
habitants ne s'en sont nullement soucis. La place ne touche pas la
Stura, et l'on pouvait empcher la garnison de se rendre sans passer la
rivire: ces considrations l'ont dcide  l'vacuer. Le commandant a
craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'arme pimontaise,
qui, dans ce moment, est rduite  douze ou quinze mille hommes
dcourags. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous
empcher d'arriver aux portes de Turin.

Notre gauche a canonn Fossano, et l'ennemi l'a vacu: sa ligne est
absolument coupe.

Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons
au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont t
prises. Le gnral Bonaparte est heureux, et il mrite de l'tre; sa
rputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son
tableau ne sont pas les moins brillants.

Le gnral Colli, qui commande l'arme pimontaise, a demand une
suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient
pris  Gnes par nos ministres respectifs. Le gnral Bonaparte a
rpondu qu'il dsirait sincrement voir les malheurs de l'humanit
diminuer, mais que, comme les succs qu'il a obtenus lui en promettent
d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la puret de ses
intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le
gnral Colli a rpondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui
demander; il a ajout verbalement que la nation franaise pouvait seule
donner la paix  l'Europe, aprs avoir dploy autant de grandeur; que
les Pimontais, aprs leurs dsastres, ne pouvaient plus esprer
rsister aux Franais, et qu'ainsi la paix leur tait ncessaire.

Nous sommes parfaitement reus partout o nous passons; les Pimontais
de la plaine ne ressemblent gure  ceux des montagnes. Quelle richesse
de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas
notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes,
notre caractre et notre courage. J'ai t avant-hier,  la tte de
deux rgiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; aprs avoir
fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les
habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sret et
protection.

Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux
pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais t fch
de quitter l'arme  l'instant o ses succs sont si brillants et o
ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours
 mon instruction militaire, et cette cole ne peut que me promettre une
carrire satisfaisante.


MARMONT  SA MRE.

    Crmone, 14 mai 1796.

Nous avons eu, ma tendre mre, une brillante action. Elle dcide de la
possession de Milan; nous avons battu compltement l'ennemi en arrire
et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les
plus hardies et les plus heureusement excutes de cette guerre.

Toute l'arme s'est couverte de gloire, et, si les marches forces
qu'elle a faites lui ont caus de grandes fatigues, elle se trouve bien
ddommage par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.

Je ne vous donne point de dtails sur l'affaire. La relation que vous
en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra
parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.

L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a t trs-chaude, et
cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tus ou blesss.

J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai charg  la
tte de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis empar de la
premire batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; 
la fin de la charge, il fit un cart et me dsaronna; la cavalerie que
je commandais et qui tait la premire, et toute celle qui me suivait,
passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.

Charg par le gnral d'aller voir un mouvement des ennemis  notre
droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tt.
L'arme autrichienne tait en bataille sur la rive gauche, et tout
entire elle tira sur moi: j'eus donc  essuyer environ trente mille
coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre
dragons, deux ont t tus ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-l
ne vous effrayent pas, ma chre mre, ils sont passs, et nous allons
prendre quelque repos  Milan, o nous nous rendons demain.

Nous nous sommes empars, avant-hier, de Crmone. L'ennemi l'avait
vacu, et y avait seulement laiss un poste de cinquante hulans. Je
suis arriv avec trois cents chevaux, et nous les avons chasss; mais
il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes  cheval.
Autant l'infanterie est intrpide, autant la cavalerie l'est peu.
Heureusement que nous sommes dans un pays extrmement coup, et qu'elle
devient d'une trs-petite influence.


MARMONT  SON PRE.

    Milan, 15 mai 1796.

Mon tendre pre, nous sommes aujourd'hui  Milan. Hier, nous y avons
fait notre entre triomphale. Elle m'a donn l'ide de l'entre  Rome
des anciens gnraux romains, lorsqu'ils avaient bien mrit de la
patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrt un coup d'oeil, un
spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une trs-belle ville,
trs-grande et trs-peuple. Ses habitants aiment les Franais  la
folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
qu'ils nous ont donnes.

Les Autrichiens ont laiss deux mille cinq cents hommes dans la
citadelle. Ils paraissent vouloir tre les meilleures gens du monde;
ils n'ont pas encore tir un seul coup de canon, quoique nos troupes en
soient tout prs. Cependant c'est un sige  faire.

L'arme s'embellit chaque jour, son courage a encore augment avec ses
victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle
tait pauvre et misrable dans les montagnes. On oublie toutes les
fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en
est le prix.

Nos succs sont vraiment incroyables. Ils ternisent  jamais le nom
du gnral Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les
lui devons. Tout autre,  sa place, aurait t battu, et il n'a couru
que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste aprs notre dpart
de Paris que la campagne a t ouverte et que nous avons remport sur
l'ennemi la premire victoire.

C'est juste un mois aprs l'ouverture de la campagne, c'est--dire
deux mois aprs notre dpart de Paris, que nous sommes entrs  Milan.

C'est avec une arme dpourvue de tout, sans habits, sans souliers,
sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais
toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succs.

C'est avec une arme de trente-quatre  trente-six mille hommes, car
notre arme actuelle n'a jamais t plus forte, que nous avons ainsi
chass devant nous ou dtruit une arme de soixante  soixante-dix mille
hommes prsents qui composaient celles des Pimontais et des
Autrichiens runis.

C'est avec cette mme arme que nous avons remport six victoires
dcisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tu ou bless six
mille, pris deux places de guerre, forc le roi de Sardaigne  nous
ouvrir les portes de ses tats, jet les dbris de l'arme des
Autrichiens  trente-cinq lieues de nous.

Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais
t faite. Elle doit tre crite et lue. Elle est savante: et ceux qui
pourront la comprendre en tireront bien parti. Voil, mon tendre pre,
le tableau fidle de notre position.


MARMONT  SON PRE.

    Peschiera, 1er juin 1796.

Encore une victoire, mon pre, mais celle-ci est la dernire. L'arme
des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin vacu
l'Italie; elle s'est retire dans le Tyrol et occupe les montagnes de
l'Allemagne. Le gnral Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio,
et avait sa gauche  Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette
position qui, effectivement, tait belle  dfendre, et cependant nous
l'en avons chass.

Ce dernier succs appartient de la manire la plus absolue au gnral
Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le rsultat de ses
manoeuvres. Il a tromp compltement l'ennemi; et, tandis qu'il s'tait
renforc sur un point, nous l'avons forc sur un autre.

Nous l'avons attaqu sur Borghetto; notre cavalerie a engag l'affaire,
et, pour la premire fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a
culbut la cavalerie ennemie, et, arrive sur la rive droite du Mincio,
notre infanterie l'a pass au gu. Elle a chass l'ennemi de la
position la plus belle et la plus formidable, et l nous nous sommes
empars du village de Valleggio. L'arme ennemie s'est trouve coupe
et spare en deux. Une partie s'est retire sur-le-champ dans les
montagnes du Tyrol; une autre partie a pass l'Adige, et le reste s'est
renferm dans Mantoue.

Tous les princes d'Italie viennent demander grce. Le roi de Naples
tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, aprs l'arrive
du plnipotentiaire  Paris, sous les conditions que les deux mille
quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints  l'arme impriale
la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrire de notre
arme (ainsi ils sont censs prisonniers); et que les vaisseaux du roi
de Naples qui sont joints  la flotte anglaise se retireront
sur-le-champ dans le port de Naples.

Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de
la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique.
Assurment nous sommes bien pays de nos peines.


MARMONT  SA MRE.

    Milan, 8 juin 1796.

Nous voici de retour  Milan, ma tendre mre, o nous prendrons
quelques instants de repos; l'ennemi, loin de nous, rfugi dans les
montagnes du Tyrol, ne sera pas  craindre de longtemps. Il nous reste,
en attendant, deux siges  faire: celui de Mantoue et de la citadelle
de Milan. Lorsque nos moyens seront pris, ces siges ne seront ni longs
ni meurtriers.

Mantoue est maintenant serre de trs-prs. Nous avons pris deux de
ses faubourgs; la garnison est peu forte, la ville trs-tendue; les
eaux seules en rendent les accs difficiles.

Nous avons t  Vrone. J'ai vu le palais du prtendu roi de France;
il n'a pas plus d'appareil que son matre. Dix mille migrs habitaient
Vrone, ils sont tous partis  notre approche.

J'ai vu  Vrone un des plus beaux monuments de l'antiquit: un cirque
parfaitement conserv et assez grand pour contenir quatre-vingt mille
spectateurs. Cette vue a agrandi mes ides et a lev mon imagination.
Nous sommes dignes d'un pareil ouvrage, il en faudrait un semblable 
Paris.

Je vous apprends avec plaisir, ma tendre mre, que je vais recevoir
une rcompense honorable, pour la conduite que j'ai tenue en
diffrentes affaires, qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne,
et notamment  la bataille de Lodi; le Directoire excutif m'envoie un
sabre, j'en ai reu la nouvelle, et le sabre arrivera dans peu.
J'attache le plus grand prix  un pareil cadeau; il n'y en a que douze
donns pour toute l'arme, et je suis assez heureux pour en obtenir un,
sans que personne l'ait demand pour moi.


MARMONT  SON PRE.

    26 juin 1796.

Nous sommes, mon tendre pre,  deux jours de Livourne; dans peu nous
y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous
terons  nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le
relguerons  Saint-Florent et  Gibraltar.

Enfin la voix de la raison a t entendue, et le gouvernement renonce
 une expdition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous
n'irons pas  Rome. Notre arme n'tait pas assez forte pour la diviser
ainsi, et les dix mille hommes jets ainsi au fond de la botte
n'entraneront point la grande arme dans des malheurs incalculables.
Le plan sage et bien conu du gnral Bonaparte est adopt; nous
reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sr de
triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavire,
et, si, selon toutes les apparences, nos projets russissent, la paix
ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?

On a peine  concevoir d'aussi grands rsultats avec d'aussi petits
moyens. C'est lorsqu'on pouvait  peine esprer des succs secondaires
que les hautes destines de l'arme nous ont ports en Allemagne, aprs
avoir travers l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination
s'exalte en pensant  d'aussi grandes actions. Nous devons tout au
gnral Bonaparte. Un autre  sa place nous et peut-tre mens aux
bords du Var. Ah! que je me sais bon gr de l'avoir bien jug lorsqu'il
tait peu connu, et lorsque mme des femmes, prtendues d'esprit,
mettaient en question son esprit et ses talents!

Nous sommes entrs sur les tats du pape; nous lui avons pris deux
bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux
mille prisonniers, et nous l'avons dpouill de deux cents pices de
canon; en vrit, le ridicule jet sur les soldats du pape est bien
mrit, car tous ces succs ne nous ont pas cot un seul coup de fusil.

La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ
trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent
tableaux  notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va
devenir le dpt des prcieux restes de l'antiquit, et les trangers
viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.

Nous sommes arrivs  Bologne. C'est une grande et belle ville, riche,
et o l'on nous a bien reus. J'y ai pris l'ide des bons spectacles
italiens. Rien ne peut tre compar au talent de la premire actrice.
Nos premires cantatrices de l'Opra sont  mille piques au-dessous
d'elle, et tous les connaisseurs l'ont juge au moins aussi
favorablement que moi.


MARMONT  SON PRE.

    Bassano, 11 juillet 1796.

Nos succs sont incroyables, mon tendre pre, et moi-mme, qui les
vois tous les jours, j'ai presque peine  me les persuader. Nous avons
encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai crit. L'arme
des Autrichiens est absolument dtruite; nous avons pris dix mille
hommes le 21 et le 22, des quipages de pont, d'artillerie, etc., etc.
Bref, cette formidable arme, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit
aujourd'hui, pouvante, rduite  sept ou huit mille hommes gars, et
dans l'impossibilit de faire sa retraite par la position qu'elle
occupe.

Nous voil donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus
balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes,
deux cents pices de canon, et tout ce qui sert  constituer une arme,
et nous aurons encore quelques combats  livrer.

Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque
personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes
sont braves! Rien ne peut donner une ide juste de leur courage, et
combien les Autrichiens ont perdu du leur!

Ces travaux nous donneront la paix, et il me sera bien doux d'en jouir
auprs de vous.

Adieu.


MARMONT  SON PRE.

    Castiglione, 26 juillet 1796.

Nous avons eu de grands vnements depuis peu, mon cher pre; la
fortune nous a abandonns un instant, mais elle a bientt t force de
nous revenir fidle.

Le sige de Mantoue se faisait avec vigueur; nous tions  la veille
de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tent un coup hardi. Il l'a
bien excut. Une arme nombreuse et brave lui en a donn les moyens;
les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmente. Nous tions
dans une parfaite scurit; une partie de nos troupes occupait les
montagnes. Elle fut attaque vigoureusement le 11; elle fit une
rsistance opinitre, mais elle fut force  la retraite, et notre
perte, ce jour-l, fut value  trois mille hommes. L'arme se jeta
sur Mantoue pour protger les oprations du sige. On agita la question
de savoir si on lverait le sige ou non; les avis taient partags.
J'tais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a
pris, et l'on s'en est bien trouv.

Nous sommes partis brusquement, et nous avons t rallier et rassembler
l'arme  deux marches d'ici. Les Autrichiens taient tombs aussi sur
Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchmes sur eux, et ils se
replirent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avana plus prs
de la grande arme de l'ennemi; les armes se trouvrent en prsence.
On avait eu dj un combat, o l'on avait fait quatre cents prisonniers;
les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances dcidrent
 donner bataille le 16.

L'arme occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre 
Lonato, sa droite  Monte-Chiaro et sa gauche en arrire de Salo.
Toutes les diffrentes parties de la ligne donnrent; tout le monde fit
son devoir de la manire la plus brillante: infanterie, cavalerie,
artillerie, tout s'est battu  merveille. Le gnral en chef tait au
centre; j'tais  la droite, et c'est l que l'affaire fut la plus
chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opinitre, et, quoique la
victoire ait fini par se dclarer pour nous, elle fut chancelante un
instant. Nous formes la balance  pencher de notre ct. Trois ou
quatre, dont j'tais, se jetrent  la tte des troupes, les rallirent,
les encouragrent, et, en les menant  l'ennemi, les firent triompher.

La victoire fut donc complte  la droite. L'ennemi ne fut pas mis en
droute, mais nous restions matres du champ de bataille, et nous lui
prmes, de ce ct seulement, sans exagration, quatre mille hommes,
dix-huit pices de canon, et nous lui avons tu quinze cents hommes.

Notre perte a t de six cents hommes tus ou blesss  droite; au
centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux gnraux;
 la gauche, douze cents hommes et quatorze pices.

Il a eu au moins mille hommes tus au centre et  la gauche; ainsi il
a prouv une perte de trois mille hommes.

Le lendemain il resta en prsence. Un corps de trois mille cinq cents
hommes tait cern: il fut forc de mettre bas les armes.

L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher  approvisionner
Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqu  la droite, et il a
t non-seulement battu, mais mis encore dans la droute la plus
complte. J'tais  la droite, o je commandais un corps de troupes et
quinze pices d'artillerie lgre, et nous avons, les premiers, entam
l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez
que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis
cinq jours.

J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touch lgrement le ct
gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons
officiers.

J'ai eu du plaisir  me trouver  la bataille de Lonato; c'est, sans
contredit, la plus belle bataille range que j'aie encore vue.

Le combat d'aujourd'hui a t extrmement intressant et instructif.

Adieu, mon cher pre. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre
heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus
d'ennemis  combattre, et nous allons bien, je l'espre, profiter de
nos triomphes.


MARMONT  SON PRE.

    Brescia, 18 aot 1796.

Nous avons encore battu l'ennemi dans les montagnes; nous lui avons
pris douze cents hommes. Il a vacu les bords du lac de Garda et se
retire au del de Trente. Nous allons le suivre; nous sommes seconds
par l'arme du Rhin; elle arrive prs de nous et nous allons  sa
rencontre. Dans moins d'un mois, si la fortune nous seconde, nous aurons
opr notre jonction avec elle.

Les chaleurs de l'Italie diminuent, et, dans quinze jours, elles
seront passes. Ainsi les dangers du climat n'existeront plus pour nous,
et ma bonne sant ne se dmentira pas plus que depuis le commencement
de la campagne.

On vient d'envoyer  Paris les drapeaux pris dans cette fin de
campagne. Le gnral en chef a dsir me garder ici et m'a dit qu'il
m'aurait choisi si je lui eusse t moins utile.--On a envoy l'officier
le moins capable.--Je ne suis pas fch de voir la suite des oprations;
je connais l'ensemble, car je n'ai pas quitt un seul instant l'arme.


MARMONT  SON PRE.

    Vrone, 20 novembre 1796.

Nous venons d'obtenir, mon tendre pre, de grands succs, et Mantoue
est plus prs que jamais du moment de sa reddition. L'ennemi avait
tent de dlivrer cette place; nous avons manoeuvr pendant plusieurs
jours, et, aprs plusieurs combats sanglants, l'ennemi a t forc de
se retirer sur Vicence. Nous allons donc bientt jouir du fruit de nos
travaux, et Mantoue pris nous donnera des quartiers d'hiver qui nous
mettront  mme de rorganiser l'arme.

Les officiers manquent, et nos soldats, qui veulent tre conduits, se
sont mal battus. Cependant la force des choses l'a emport, et nous
avons t victorieux.

Nous avons eu, en huit jours, onze gnraux tus ou blesss, six aides
de camp. J'ai  regretter la mort d'un de mes amis, Muiron, dont souvent
vous m'avez entendu parler.


MARMONT  SA MRE.

    Milan, 27 dcembre 1796.

J'arrive dans l'instant mme, ma tendre mre, de Vrone, aprs avoir
parcouru les montagnes et les divisions. J'ai trouv tout dans un tat
trs-satisfaisant; l'arme est plus nombreuse que jamais, elle a un
excellent esprit, et jamais nous n'avons eu plus de chances en notre
faveur: si notre toile veut que le sort de l'Italie soit encore dcid
par les armes, nous pouvons esprer qu'elles nous seront favorables.

Je vais repartir dans quelques heures pour une mission fort
intressante. Le Modnais, le Bolonais, le Ferrarais, viennent d'envoyer
leurs dputs  Reggio, o va s'assembler le congrs de ces diffrents
tats. Le gnral en chef m'envoie prs de lui pour le surveiller, le
diriger dans sa marche, et prendre toutes les mesures de sret que
pourraient ordonner les circonstances. Ainsi me voil de nouveau dans
la diplomatie: c'est un repos de quelques moments qui vient fort 
propos, aprs la vie active que j'ai mene depuis mon retour.

Le gnral Clarke, qui est envoy  Vienne par le gouvernement
franais pour conclure un armistice, est ici depuis quelques jours. Le
gnral Alvinzi lui avait refus un passe-port en attendant les ordres
de l'Empereur. Enfin il vient d'tre envoy un officier par le
gouvernement autrichien pour s'aboucher avec lui  Vicence, et, dans
peu, les confrences seront ouvertes.


MARMONT  SON PRE.

    Goritz, 1796.

J'ai reu, mon cher pre, les lettres que vous m'avez adresses; elles
m'ont fait prouver les plus douces satisfactions. Je suis arriv ici
hier, aprs avoir couru longtemps aprs le quartier gnral, dont les
mouvements sont aussi rapides que ceux de l'arme et la retraite de
l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours,
et il se retire avec une arme disperse. On s'est cependant peu battu,
mais les manoeuvres ont t belles et les dispositions savantes.

Nous sommes  la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la
certitude d'y entrer; mais une plus haute destine nous attend, c'est 
nous de dtruire encore une arme autrichienne, et, en un mot, de
renverser de fond en comble la rputation phmre que s'est acquise le
prince Charles par les sottises de nos gnraux du Rhin et de notre
gouvernement.

Je suis rest dix jours  Florence pour me remettre d'une fluxion de
poitrine qui tait la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui
parfaitement guri. Pendant ma maladie, j'ai reu mille tmoignages
d'intrt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-mme a
envoy savoir de mes nouvelles.  mon rtablissement, j'ai t le voir,
et j'en ai t parfaitement bien reu; nous avons caus, pendant plus
d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laiss
chapper l'occasion de faire l'loge des moeurs des Toscans et du
bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribu la cause  la sagesse du
gouvernement, qui influe d'une manire si directe sur le sort des
peuples. Cette observation a fait fortune et a t trs-bien reue. Le
grand-duc m'a montr infiniment d'intrt, et je l'ai quitt fort
content de lui.

Vous avez d voir ma rponse  M. Dumas; elle a t mise dans
plusieurs papiers, notamment dans le _Moniteur_.

L'arme offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave,
enthousiaste de son gnral, quipe, discipline, nombreuse, tout nous
assure des succs; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes
certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que
l'Europe dsire depuis si longtemps.

J'espre que ma mission de paix prs du pape m'obtiendra de ma tante
des indulgences plnires.




LIVRE TROISIME

1798-1799

Sommaire.--Retour du gnral Bonaparte  Paris.--Sa conduite
politique.--Situation intrieure de la France.--Premire ide d'une
descente en Angleterre.--Bonaparte, nomm gnral en chef de l'arme
d'Angleterre, reconnat l'impossibilit d'effectuer une
descente.--Mariage de Marmont.--Projet arrt d'une grande expdition
en gypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Dpart de
Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Rflexions sur l'expdition
d'gypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
Mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'arme franaise
d'gypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13
juillet).--Le Nil.--Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
Flottille.--Chbriss.--Camp de Ouardn (19
juillet).--Embabh.--Pyramides.--Pche aux mameluks.--Entre au
Caire.--Mcontentement de l'arme.--Expdition contre
Ibrahim.--Aboukir. (1er aot).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce
dsastre.--Mission confie au gnral Marmont.--Excursion malheureuse
dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition
d'une flotte anglo-turque  Alexandrie (26 octobre
1798).--Dilapidations.--Le gnral Manscourt.--Marmont nomm commandant
d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractre.--Peste.--Rflexions sur
cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et
M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Franais  Alexandrie.

On peut juger quelle sensation produisit l'arrive du gnral Bonaparte
 Paris. La paix avait donn de l'assiette au gouvernement; la
tranquillit intrieure tait rtablie, l'ordre commenait  rgner dans
l'administration, le numraire avait reparu, et une grande
considration, en Europe, tait accorde aux armes franaises.

Il n'tait pas un homme de bonne foi qui ne reconnt la cause d'un
changement si complet dans la fortune publique.

Le mouvement imprim par les prodigieux succs obtenus en Italie avait
seul donn ce rsultat: aussi, ds ce moment, Bonaparte, aprs avoir
tout clips, fut-il considr comme le reprsentant de la gloire
franaise, l'appui et le pivot de l'ordre tabli.

On pressentait cependant qu'un tel homme, aprs avoir surgi avec tant
d'clat, dont le caractre, les talents, avaient paru si suprieurs; on
pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se
contenter d'un rle secondaire et d'une vie obscure. Si la France tait
sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait
failli la dtruire, elle ressentait encore du malaise. Les dpositaires
du pouvoir ne jouissaient d'aucune considration personnelle, et ni
l'opinion de leurs talents ni l'ide de leurs vertus ne venaient
rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensrent-ils,
ds ce moment,  favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus
sagement le temps prsent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir
suprme devait tre son partage, mais il sentait aussi que le moment
n'en tait pas arriv. Si, aux yeux des hommes clairs, on devait tout
redouter d'un gouvernement faible, mal pondr, et compos d'hommes
corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux prsents pour
justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait t
de s'emparer violemment de l'autorit. Le grand nombre est conduit par
la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches
graves  faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans,
avait toujours march vers un tat meilleur. Le Directoire l'avait
trouve dans le chaos, dans le dsordre et au milieu des dfaites. Des
victoires multiplies et la paix avaient chang cet tat de choses, et,
si on pouvait prvoir une vie fort courte pour lui, rien ne dmontrait
encore d'une manire absolue qu'il ne pt continuer  vivre. La grande
entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour russir, tre provoque
par l'opinion publique, et, en quelque sorte, pralablement justifie
par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit
gnralement senti; et le gnral Bonaparte savait tout cela mieux que
personne; il connaissait par exprience l'incapacit des directeurs, la
corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jug combien la lutte des
pouvoirs tait  redouter; combien un pouvoir excutif aussi mal
constitu tait faible devant les assembles; il n'avait pas oubli que
sans lui ce gouvernement dbile aurait croul,  l'poque du 18
fructidor, au milieu de ses triomphes; malgr tout cela, il recula
devant les propositions qu'on lui fit de le renverser  son profit, et
il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi
universellement, avec transport, et regard comme le sauveur de l'tat;
mais, si en ce moment il et fait la mme tentative, les neuf diximes
des citoyens se seraient retirs de lui.

Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en sance publique au
Petit-Luxembourg, reut des mains du gnral Bonaparte le trait de
paix ratifi par l'empereur d'Autriche. Cette crmonie fut, comme il
arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux
communs, prononcs par le ministre des affaires trangres, M. de
Talleyrand, par le gnral Bonaparte et le prsident du Directoire. Le
public contempla avec avidit ce spectacle. Les conseils des Anciens et
des Cinq-Cents se runirent pour fter le vainqueur de l'Italie, et un
repas immense fut donn dans la grande galerie du Louvre. Cette fte
fut triste; personne n'tait  son aise; l'avenir tait incertain, et
la scurit de l'avenir est un lment indispensable au bonheur prsent.

Aprs ces ovations, le gnral Bonaparte affecta la plus grande
simplicit, il vita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement
dans ses gots, fut bien calcule, car elle augmenta sa popularit.
Deux vnements, peu importants, lui furent trs-agrables; le premier
lui procura une surprise pleine de grce: par arrt de
l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, o il
demeurait, perdit son nom, et reut celui de rue de la Victoire: il
l'apprit un soir, au moment o il rentrait chez lui, en voyant les
ouvriers occups  changer l'inscription. L'autre fut sa nomination 
la premire classe de l'Institut, section mathmatique. Il prit avec
empressement ce titre, qu'il plaa en tte de ses lettres; c'tait un
moyen d'agir sur l'opinion. En gnral, rien de plus flatteur que de
runir de hautes facults dans des genres diffrents. Sa capacit comme
grand capitaine et homme d'tat n'tait pas mise en question; sa
nomination  l'Institut lui donna la rputation de savant, cette
nomination le mit  mme de voir familirement un grand nombre de ces
hommes dont la France s'honore, devenus ses collgues. Ces hommes ont
beaucoup d'influence sur les renommes, et la renomme, indpendamment
de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux
qui se nourrissent d'ambition: elle tait donc chre  Bonaparte 
double titre, car il aimait passionnment la gloire, en mme temps que
son ambition tait sans bornes.

La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient
naturellement tre dirigs contre cette puissance. On pronona le mot
de descente. Cet pouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y
croire; cette menace, souvent renouvele sans effet, fut, quelques
annes plus tard, au moment d'tre ralise, et de changer probablement
la face du monde. Le gnral Bonaparte, plac si haut dans l'opinion,
pouvait seul en tre charg: aussi fut-il nomm gnral en chef de
l'arme d'Angleterre, titre ambitieux, d'o ressortit bientt notre
impuissance. Le gouvernement dsigna les principaux gnraux, ceux dont
la rputation tait la plus grande, pour tre employs sous ses ordres,
et on s'occupa des vastes prparatifs que ce projet exigeait. Le
gnral en chef voulut avoir des renseignements circonstancis sur les
moyens dfensifs des Anglais, sur diverses localits, ces
renseignements, enfin, qu'un gnral habile sait toujours se procurer
avant d'agir; renseignements ncessaires pour arrter ses projets. Il
lui vint une trange ide pour se les procurer. Un M. Gallois, homme
recommandable et distingu, avait une mission en Angleterre pour
l'change des prisonniers. Au moment de partir, il tait venu avec M.
de Talleyrand chez le gnral Bonaparte, rue de la Victoire. Tout 
coup la porte du cabinet s'ouvre, le gnral Bonaparte m'appelle, et je
me trouve, moi quatrime, dans ce cabinet, et il me dit: Marmont, M.
Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'change
des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre
uniforme; vous passerez pour son secrtaire, et vous vous procurerez
telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles
observations, etc. Et il me dtailla mes instructions. Je l'coutai
sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui rpondis: Je vous
dclare, mon gnral, que je n'irai pas.

--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.

--Non, mon gnral, poursuivis-je; vous me donnez l une mission
d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes gots. M.
Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors
des conventions reues. Mon dpart avec lui sera connu de tout Paris,
et l'on saura en Angleterre que son prtendu secrtaire est un des
principaux officiers de votre tat-major, votre aide de camp de
confiance. Hors du droit des gens, on m'arrtera, et je serai pendu ou
renvoy honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est
en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards,
attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer,
parce que c'est mon mtier; il n'en est pas de mme ici.

Il fut atterr de ma rponse, et me renvoya en me disant: Je trouverai
d'autres officiers plus zls et plus dociles.

Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette rponse nette, en
opposition  ses volonts, firent une grande impression sur M. de
Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois
parl depuis.

Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le gnral me rappela
et me dit: Y avez-vous pens, de me rpondre ainsi devant des
trangers?--Mon gnral, lui rpondis-je, je sens tout ce que ma
rponse a d vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir
d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue
ncessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une
proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la
repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tte--tte vous
m'en eussiez parl, je l'aurais discute avec vous dans les formes
commandes par le respect que je vous porte et les sentiments que je
vous dois.

Il me comprit, mais me montra pendant trs-longtemps une assez grande
froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scne, me dit:
Je suis bien heureux que cela ne soit pas tomb sur moi, car je
n'aurais jamais os le refuser. Sulkowsky, tmoin de l'explication, et
redoutant que la mission ne lui revnt, se hta de la prvenir en lui
disant: Mon gnral, aucun de nous ne s'en serait charg. Il n'en fut
plus question, et tout le monde en fut prserv.

Bonaparte se dcida  voir par lui-mme l'tat des choses dans nos
ports; en consquence, le 10 fvrier, il entreprit une course sur les
ctes. Huit jours suffirent pour lui dmontrer la disproportion
existante entre le but et les moyens. Il fallait tout crer, et un
temps trs-considrable devait y tre ncessairement consacr. Il ne
trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue
ncessaires  des travaux d'une aussi longue haleine, et, ds lors, il
crut devoir y renoncer.  son retour, il me dit  peu prs ces paroles:
Il n'y a rien  faire avec ces gens-l; ils ne comprennent rien de ce
qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'excution. Il nous faudrait
une flottille pour l'expdition, et dj les Anglais ont plus de
bateaux que nous. Les prparatifs indispensables pour russir sont
au-dessus de nos forces; il faut en revenir  nos projets sur l'Orient:
c'est l qu'il y a de grands rsultats  obtenir.

Je ne l'accompagnai pas dans cette tourne; alors j'avais conu un
projet dont l'excution russit pour le malheur de ma vie. Quelques
amis eurent l'ide de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux,
fille du banquier de ce nom, appele  avoir une assez grande fortune.
Sa famille tait honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agrable.
Elle me trouva  son got, et, en deux mois, tout fut prpar et
excut. J'tais fort amoureux, je l'ai t encore longtemps; mais, en
l'pousant, j'ai appel sur moi mille infortunes. Je n'avais pas
vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie  courir le monde, deux
circonstances funestes en pareil cas.  vingt-quatre ans, un jeune
homme n'a pas la maturit ncessaire pour sentir le prix du bonheur
domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraner 
le compromettre; d'un autre ct, une sparation prolonge, donnant 
une jeune femme l'habitude et le got de l'indpendance, lui fait
trouver insupportable le joug d'un mari au moment o il revient, tandis
que, pendant son absence, elle reste sans dfense auprs de ceux qui
veulent la sduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le
moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait jou un grand rle dans
l'histoire de ma vie; souvent elle a t pour moi un obstacle en
aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a
apport de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours
contrari et obscurci ma destine. Mademoiselle Perregaux, avec une
grande ingalit de caractre, avait tous les dfauts d'un enfant gt;
elle n'tait pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre
excessif et beaucoup de violence en dtruisaient les effets. Plus tard,
les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont t sans mesure
et de toute nature.

L'inspection des ctes avait donc fait renoncer le gnral Bonaparte 
l'expdition d'Angleterre; mais son intrt personnel exigeait du
mouvement. Il voulait continuer  agir sur les esprits, faire prononcer
de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il
avait inspir. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus
grandes choses, en France surtout; et il voulait viter pour lui ces
tristes effets. Alors revint  sa pense le projet favori de
l'expdition d'gypte, dont il s'tait occup en Italie et qui avait
t si souvent l'objet de ses entretiens spculatifs d'alors. C'tait
le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes
les croyances; aller fouiller cette terre, c'tait rappeler  la vie
les grands hommes qui l'avaient habite. S'emparer de l'gypte, c'tait
porter un grand coup  l'Angleterre, prendre une position menaante
contre son commerce et ses possessions, acqurir une colonie d'autant
plus prcieuse, que tous les genres de produits peuvent y tre obtenus,
et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute
runie  la disposition du matre qui y commande.

La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages
en furent drouls: il y avait de la gloire et des rsultats politiques
importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens,
avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il
tait plac, et son loignement satisfaisait  tout. Ou son expdition
russissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de
Bonaparte taient mis  profit sans devenir dangereux; ou elle ne
russissait pas, et le Directoire tait dbarrass de lui. Tous ces
avantages runis firent donc accepter sa proposition. L'expdition fut
prpare dans tous ses dtails par Bonaparte seul, et le ministre de la
guerre, Schrer, ne fut mme pas mis dans le secret de la destination
des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent prsentait des
obstacles: ils furent levs au moyen d'une expdition sur Rome et d'une
autre sur Berne. On prtendit avoir  se plaindre des Suisses; des
patriotes vaudois avaient rclam des secours. Deux corps furent forms;
l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les
forces des confdrs: on arriva  Berne, o l'on s'empara d'un trsor
considrable form par la prvoyance et l'conomie, et l'ordre politique
de l'Helvtie fut chang.

Bernadotte avait t nomm  l'ambassade de Vienne, immdiatement aprs
la paix. Un drapeau tricolore, tabli dans sa maison, devint la cause
ou le prtexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au
renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre
que cet vnement fortuit tait sans importance et ne cachait aucun
projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance donnes, on
reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa  mettre la
dernire main aux prparatifs de l'expdition, dj trs-avancs. Le
secret avait t si bien gard, que l'opinion publique fut compltement
trompe; on croyait gnralement  une descente en Portugal ou en
Irlande.

La prise de Malte avait t considre comme un prliminaire ncessaire
de l'expdition, et on rsolut de s'en emparer en passant. Quelques
intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des
chevaliers, et la faiblesse du grand matre Hompesch, semblaient
autoriser l'esprance d'une prompte reddition  l'apparition de nos
forces; mais c'tait jouer gros jeu que de baser le succs de
l'expdition sur cette conqute; le moindre retard pouvait occasionner
et entraner la destruction de l'arme, et il a tenu  bien peu de chose
qu'il n'en ft ainsi. L'escadre destine  nous porter et  nous
convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux,
le _Conqurant_ et le _Guerrier_, faiblement arms, et pour ainsi dire
hors de service; de trente frgates ou btiments lgers, et la flotte,
de trois cents voiles. Les btiments de la Mditerrane tant en gnral
trs-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'aprs cela
des difficults et de la lenteur de sa marche. Une division prpara son
embarquement  Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donn
devant Malte. Le gnral Desaix commandait les troupes qui y furent
embarques. L'arme de terre formait cinq divisions commandes par les
gnraux Desaix, Bon, Klber, Menou et Rgnier; sa force en troupes de
toute arme ne s'levait pas au del de vingt-quatre mille hommes. Elle
emportait un matriel d'artillerie considrable, mais un trs-petit
nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des btiments n'avaient
permis de faire les dispositions ncessaires pour en avoir davantage;
l'arme n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie,
de cavalerie ou d'tat-major; mais les rgiments de troupes  cheval
emportrent des quipages pour les chevaux au complet. Tout tait
embarqu le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte
mettaient  la voile.

Je dois raconter ici un vnement dont je n'ai vu le rcit nulle part:
il caractrise la carrire de Napolon, carrire de gnie et de courage
sans doute, mais o la fortune se trouva souvent son puissant
auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection
surnaturelle; cette superstition l'a dcid dans plus d'une
circonstance  s'abandonner  des chances extraordinaires, qui l'ont
sauv contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il
a cru sincrement avoir une mission du ciel.

Bonaparte tait arriv  Aix en Provence,  l'entre de la nuit, se
rendant en toute hte  Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte,
Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une trs-grande berline, fort
haute, et sur laquelle tait une vache. Voulant continuer son chemin,
mais sans passer par Marseille, o il aurait t probablement retard,
il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi,
mais moins frquente que l'autre; les postillons n'y avaient pas pass
depuis quelques jours; tout  coup la voiture,  une descente qu'elle
parcourait avec rapidit, est arrte par un choc violent. Tout le
monde est rveill, on se hte de sortir pour connatre la cause de cet
accident; une forte branche d'arbre, avanant sur la route, et place 
la hauteur de la vache, avait barr le chemin  la voiture.  dix pas
de l, au bas de la descente, un pont plac sur un torrent encaiss,
qu'il fallait traverser, s'tait croul la veille, et personne n'en
savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette
branche d'arbre la retint sur le bord du prcipice.

Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il
pas permis  Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette
branche d'arbre, si singulirement place et assez forte pour rsister,
que serait devenu le conqurant de l'gypte, le conqurant de l'Europe,
celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exera sur la surface du
monde?

Il tait impossible que les Anglais n'eussent pas l'veil sur nos
projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait t
envoy dans la Mditerrane avec une escadre de quatorze vaisseaux, et
chaque jour pouvait la voir paratre. Puisque l'expdition tait
rsolue, rien n'tait plus pressant que de partir sans retard; aussi
rien n'tait nglig pour en rapprocher le moment. On signala quatre
voiles de guerre, et on fit sortir en toute hte l'escadre lgre pour
les reconnatre. Tout annonait qu'elles taient ennemies, et on se
disposa au combat; quand nous fmes  porte, elles furent reconnues
pour quatre frgates espagnoles. J'tais  bord de la _Diane_, monte
par l'amiral Decrs, commandant l'escadre lgre. Le temps tait gros,
et je fus extrmement malade; les dispositions du combat me gurirent
en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande
proccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou
gurissaient de cette maladie. Elle a son sige dans le systme nerveux,
et elle cde  la secousse qu'il reoit. L'escadre et la flotte
sortirent enfin, et nous fmes voile en longeant les ctes d'Italie;
nous passmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne
et la Sicile, et nous nous dirigemes sur Malte, o nous arrivmes le
10 juin.

J'ai expliqu les motifs du gnral Bonaparte pour s'loigner de France
momentanment. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de
se grandir dans les esprits tait toute sa pense; mais certes je
n'entreprendrai pas de justifier une expdition faite avec des chances
contraires si multiplies, et en prsageant mme de si funestes. En
effet, nos vaisseaux taient mal arms, nos quipages incomplets et peu
instruits, nos btiments de guerre encombrs de troupes et de matriel
d'artillerie qui gnaient la manoeuvre. Cette flotte immense, compose
de tartanes et de btiments de toute espce, aurait ncessairement t
disperse et mme dtruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie.
Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire
mme n'et pas sauv le convoi.

Pour que l'expdition russt, il fallait avoir une navigation paisible,
et ne faire aucune rencontre fcheuse; mais comment compter sur un
pareil bonheur avec la lenteur force de notre marche, et la station
que nous avions  faire devant Malte? Toutes les probabilits taient
donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi
nous allions de gaiet de coeur  une perte presque certaine. Il faut en
convenir, c'tait jouer un jeu extravagant, et le succs mme ne saurait
le justifier.

Arriv devant Malte, le gnral en chef m'appela  son bord, et me
donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour
l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prtexte d'y faire
de l'eau. Si elle nous et t accorde, le projet tait de dbarquer
dans la ville et de nous en rendre matres par un coup de main; mais on
mit  cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Ds
lors il fallut se disposer  dbarquer dans l'le et  employer la
force ouverte pour atteindre notre but.

Le bruit de nos projets sur Malte nous avait prcds, et le grand
matre avait lev dans l'le des troupes pour la dfense de la place.
Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien
organises, en uniforme, et animes d'un trs-bon esprit. Elles auraient
suffi et au del  l'objet propos, si on avait su s'en servir avec un
peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et rpt, il n'y
avait aucun march de fait, aucun arrangement de pris avec le
gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient t trames
dans la bourgeoisie par un nomm Poussielgue, dont la famille tait
tablie  Malte.

Toutes nos esprances taient fondes sur la faiblesse du gouvernement,
sur la dsunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui
parlait en notre faveur; mais, je le rpte, rien ne garantissait un
succs prompt: c'tait un vritable coup de ds qui pouvait et devait
naturellement tre contre nous. Voici quel tait l'tat de l'intrieur
de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassembls,
trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols,
Allemands et Italiens. Les uns dclarrent que leur souverain tant
l'alli des Franais, les autres que leur pays tant en paix avec la
France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers
franais seuls furent d'avis de rsister. Ils montrrent, dans cette
circonstance, l'nergie propre  notre nation, et, comme on le verra
aussi, cette confiance, cette lgret et cette imprudence que
l'histoire a consacres plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu
inutiles nos plus gnreuses rsolutions; ceux-ci dcidrent donc et
organisrent la dfense. Nous commenmes immdiatement nos oprations.
Charg de dbarquer  la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir:
trois du 7e lger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Franais
qui prit terre dans l'le. Quelques compagnies du rgiment de Malte,
places sur la cte, se retirrent sans combattre; nous les suivmes,
et elles rentrrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville
depuis la mer jusqu' l'aqueduc, pour me lier avec le gnral Desaix,
dbarqu  l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un
ouvrage  cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce ct,
mais non arm. J'tablis des postes aussi rapprochs que possible, pour
resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'excuter ces
dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe
nombreuse et confuse, marchant  moi. Je runis en un moment mes postes,
et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de
temps en temps des coups de fusil sur la tte de cette colonne, afin
d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre  deux bataillons du 19e,
camps  une porte de canon de la ville,  droite et  gauche de la
route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arriv  leur
hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut
excut comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer,
prenaient confiance. Arrivs ainsi en masse  petite distance du 19e,
ce rgiment se montra et les reut par un feu meurtrier qui les mit
dans le plus grand dsordre. Je courus alors sur eux avec les troupes
que j'avais ramenes, et ils se mirent en droute. Nous les suivmes la
baonnette dans les reins; nous en tumes un certain nombre, et
j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, port en tte de la
colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant
qu'arabe, firent ce raisonnement trs-simple: nous combattons des
Franais, nous sommes commands par des Franais, et nous sommes battus;
donc les Franais qui nous commandent sont des tratres. Et, dans leur
colre et leur droute, ils massacrrent sept des chevaliers franais
sortis avec eux; et cependant c'taient les chevaliers franais seuls
qui avaient t d'avis de se dfendre. Ce traitement n'tait pas
encourageant; il n'y avait plus de scurit pour eux: en consquence,
ils me firent dire, ds le lendemain, par un missaire, que, si les
ngociations entames n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me
livreraient la porte Saint-Joseph. Les ngociations arrivrent  bonne
fin, et la capitulation fut signe. Ainsi eurent lieu les funrailles
de l'ordre de Malte, dchu de sa gloire et de sa splendeur par son
manque de courage et sa lchet. Les Maltais taient furieux. Nous
emes un moment d'inquitude sur l'excution de la capitulation: ces
paysans soldats taient en possession de deux forts intrieurs,
composs de cavaliers trs-levs, ferms  la gorge, arms et dominant
toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et
Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions dj pass
les portes et pntr dans l'enceinte; il n'a tenu  rien qu'ils ne
fissent rsistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle
dans la position o nous tions.

Si le gouvernement de Malte et fait son devoir, si les chevaliers
franais, aprs avoir mis en mouvement la dfense, n'eussent pas t
des insenss, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans
instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils
seraient rests derrire leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et
jamais nous n'aurions pu y pntrer. L'escadre anglaise, lance  notre
poursuite, aurait, peu de jours aprs notre dbarquement, dtruit ou
mis en fuite la ntre, et l'arme de terre, dbarque, manquant de tout,
aprs avoir souffert pendant quelques jours l'extrmit de la faim,
aurait t oblige de mettre bas les armes et de se rendre comme les
trois cents Spartiates  l'le de Sphacterie. Il n'y a aucune
exagration dans ce tableau, c'est la vrit tout entire; et l'on
frmit en pensant  de pareils risques, si faciles  prvoir et si
menaants, courus capricieusement par une brave arme. Mais alors la
main de la Providence nous conduisait, et elle nous prserva de cette
catastrophe.

Huit jours suffirent  pourvoir aux besoins de l'escadre,  mettre les
btiments de guerre de Malte en tat de nous suivre. Nous nous
embarqumes ensuite, et nous continumes notre route pour Alexandrie,
seul port de l'gypte. Je fus lev au grade de gnral de brigade, et,
les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reu l'ordre
de rester  Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade
compose d'un seul rgiment, le 4e lger, faisant partie de la division
du gnral Bon. Cette nomination me rendit trs-heureux; je sortais de
pair, et j'tais destin  avoir toujours des commandements.

Le gnral Baraguey-d'Hilliers, malgr sa haute distinction, regrettait
d'tre parti de France, et dsirait y retourner; sa femme exerait un
grand empire sur son esprit, et il tait inconsolable de l'avoir
quitte. Le gnral Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au
gouvernement les trophes de Malte. Il s'embarqua sur une frgate en
partie dsarme, et qui, aprs un lger combat, tomba au pouvoir de
l'ennemi.

Nous partmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'le de
Candie, que nous reconnmes. Cette multitude de petits btiments, dont
la flotte tait compose, offrait un spectacle curieux. Se prcipitant
sur la cte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils
rsistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups
de canon des btiments d'escorte. Cette navigation des petits btiments
de commerce de la Mditerrane est fort misrable; tout ce qui n'est pas
simple cabotage les tonne et les intimide. Nous serrmes donc beaucoup
l'le de Candie, et cette circonstance contribua  sauver l'arme.

L'amiral Nelson tait arriv devant Malte, avec son escadre de quatorze
vaisseaux, peu aprs notre dpart: il reconnut cette ville occupe par
les troupes franaises. Le bruit public indiquait l'gypte pour notre
destination; le seul point de dbarquement tant la cte d'Alexandrie,
il se dirigea sur ce point. Il marchait bien runi et toujours prt 
combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace
 la mer. Le hasard rgla la marche respective des deux escadres de
manire que le moment o elles furent le plus rapproches fut celui o
nous tions sous Candie.  la fin du jour, nous tions en vue de cette
le, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout
notre convoi s'tait rapproch de la terre, comme je l'ai dit plus haut;
il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperurent
personne et continurent leur route pour l'gypte. Ils arrivrent devant
Alexandrie, o ils n'apprirent rien et o personne n'avait de nos
nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur force
de notre marche, cause par le nombre et la nature de nos btiments; ne
nous trouvant pas sur la cte d'gypte, il crut faux les premiers
renseignements reus sur notre destination: il nous supposa en route
pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il
ft rest un jour devant Alexandrie, nous tions perdus. Decrs,
commandant l'escadre lgre, avait reu l'ordre d'envoyer  Alexandrie
une frgate pour y prendre langue, s'enqurir de l'ennemi et nous
ramener le consul de France. La _Junon_, charge de cette mission,
arriva  Alexandrie prcisment au moment o l'escadre anglaise venait
d'en partir, et du haut de ses mts on put encore l'apercevoir. Elle
revint promptement, et nous apprit cette fcheuse nouvelle: on juge de
l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient
reparatre  chaque instant; le moindre renseignement reu en mer
pouvait les clairer: notre salut dpendait donc d'un prompt
dbarquement; aussi eut-il lieu avec une clrit presque incroyable.

La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse situe  quatre lieues
ouest d'Alexandrie. Arrive au milieu de la journe du 1er juillet,
toutes les chaloupes furent aussitt mises  la mer, et le dbarquement
commena, malgr la mer la plus agite et la plus houleuse. Dans le
cours de la nuit, chacune des divisions de l'arme mit  terre environ
quinze cents hommes, de manire que l'arme et environ six  sept mille
hommes d'infanterie en tat de marcher, le 2,  la pointe du jour. Nous
nous dirigemes immdiatement sur Alexandrie; nous rencontrmes un petit
nombre d'Arabes, qui s'loignrent aprs avoir reu quelques coups de
fusil. Les cinq divisions de l'arme taient places en chiquier, 
distance de demi-porte de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont
je faisais partie, tait  l'extrme droite et charge d'envelopper la
ville et d'intercepter, du ct de Rosette et de l'intrieur de
l'gypte, les communications par lesquelles les troupes turques
pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des _Arabes_, bien
infrieure  celle de la ville grecque, est cependant encore
trs-tendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la
fit fortifier. Cette ville, o il reste encore tant de monuments de sa
splendeur passe, a toujours t en diminuant. La population qui lui
restait lors de notre dbarquement occupait  peine l'isthme sparant
les deux ports et runissant, avec la terre ferme, l'ancienne le de
Pharos, aujourd'hui la presqu'le des Figuiers; aussi y a-t-il un
trs-vaste espace entre les maisons habites et l'enceinte, espace
rempli par des ruines.  l'angle sud-ouest est une espce de citadelle
appele le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant
partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intrieur.
Ce fort tait occup. Des Turcs, placs de distance en distance, dans de
grandes tours carres qui flanquaient le rempart dans tout son
dveloppement, en dfendaient les approches; mais des brches assez
nombreuses donnrent le moyen d'y pntrer, et les troupes les eurent
bientt escalades. Le gnral Menou, marchant  la gauche, fut
renvers du haut de la brche, aprs l'avoir gravie; le gnral Klber
reut un coup de feu  la tte au moment o il commandait l'assaut:
heureusement cette blessure tait lgre. J'arrivai, pendant ce temps,
avec ma brigade,  l'autre extrmit de la ville, et j'y pntrai, en
faisant enfoncer  coups de hache, et malgr le feu de l'ennemi, la
porte de Rosette, qu'il dfendait. Les Turcs, forcs sur tous les
points, se retirrent dans leurs maisons, et, le cheik _El Messiri_
s'tant prsent pour implorer la clmence du vainqueur, les hostilits
cessrent. Toute la flotte entra aussitt dans les deux ports, et
l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le
dbarquement des troupes et du matriel de terre plac  son bord. Elle
devait y rester jusqu' ce que l'on et reconnu la possibilit de la
faire entrer dans le port Vieux.

L'arme une fois mise  terre, son sort allait dpendre d'elle-mme. La
marine avait rempli sa tche. Il lui fallait maintenant conqurir cette
belle contre, s'y tablir, raliser de grandes esprances de gloire et
de civilisation; et le gnral Bonaparte sentait en lui la force
ncessaire  cette mission. Nous passmes huit jours  Alexandrie pour
nous organiser, dbarquer les chevaux, les munitions, les pices de
canon atteles, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de
commencer notre marche sur le Caire.

Nous n'avions trouv aucun mameluk  Alexandrie; les habitants seuls
avaient prsent une lgre rsistance.

Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient
aucune ide de la vritable guerre. En recevant la nouvelle de notre
arrive et de notre dbarquement, Mourad-Bey demanda: Les Franais
sont-ils  cheval? On lui rpondit qu'ils taient  pied. Eh bien,
dit-il, ma maison suffira pour les dtruire, et je vais couper leurs
ttes comme des pastques dans les champs. Telle tait sa confiance;
mais il fut bientt dtromp.

La puissance des mameluks est dtruite aujourd'hui: il est bon de dire
ici un mot de leur existence passe et de la composition de ce corps,
formant un ordre politique et militaire diffrent de tout ce qui exista
jamais ailleurs. La souverainet en gypte rsidait dans le conseil des
beys, au nombre de vingt-quatre; mais l, comme partout o un certain
nombre d'hommes est appel  exprimer sa volont, ces vingt-quatre beys
se divisaient en deux partis qui se balanaient, et taient sous la
direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient
la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et
entretenait une troupe de mameluks recruts par des esclaves achets en
Gorgie et en Circassie, de l'ge de douze  quinze ans, et choisis
parmi les individus d'une grande beaut et d'une belle conformation.
Une fois admis dans la maison d'un bey, ils taient exercs tous les
jours  monter  cheval et  se servir de leurs armes: les faveurs de
leur matre, des gratifications, de l'avancement, rcompensaient leur
adresse, leur zle et leur courage. Toutes les charges, toutes les
dignits, mme celle de bey, leur taient dvolues, et, par consquent,
ils taient appels  partager la souverainet de l'gypte. Ces
mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrire sans
limites, tandis que des corrections corporelles taient infliges aux
maladroits et aux individus dpourvus de zle et de bravoure. On devine
l'effet produit par ce mlange de rcompenses et de punitions, et 
quel point il stimulait le zle et l'ambition. Des esclaves trangers
et achets pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un
bey ne pouvait y entrer; et, chose singulire! cette milice, dont la
formation remonte au temps de Saladin, compose uniquement d'esclaves,
conservait constamment, d'une manire exacte, et avec dfiance, au
profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager
qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir
changer de nature et devenir l'apanage hrditaire d'une race empchait
tout homme n en gypte d'tre admis parmi eux. Cette loi singulire,
dont tout le bnfice tait pour des individus  natre de personnes et
de familles inconnues, a toujours t fidlement excute, et ce corps
est arriv jusqu' nous dans la puret de son institution. Un mameluk
se considrait comme le fils du bey qui l'avait achet. Il s'tablissait
entre eux, du jour de l'admission, des devoirs rciproques de
protection, de fidlit et de dvouement  la vie et  la mort. Une
place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est--dire la runion
des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque
toujours sur la recommandation d'un bey prpondrant. Le nouvel lu,
quoique partageant le droit lgal des autres beys, conservait pour son
ancien matre, celui dans la maison duquel il avait pass sa jeunesse
et fait sa carrire, un sentiment de dvouement et de dfrence qui ne
se dmentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs
beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours  s'accrotre.
La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donn
le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey tait-il
le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres,
et Ibrahim tait son rival et son comptiteur. Le nombre de tous les
mameluks runis s'levait  huit mille: cinq mille obissaient  Mourad,
et les trois mille autres  Ibrahim. Mourad passait pour un soldat
d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence
suprieure et possdant de grands trsors. Tels taient les mameluks
sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, ncessairement
trs-brave et trs-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef tait
 sa tte, aucun mameluk n'tait capable de l'abandonner. Le caractre
particulier des barbares est d'tre beaucoup plus soumis aux influences
personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement  un homme, c'est
le premier lien qui peut les unir; il faut dj quelques lumires pour
porter du respect  la rgle et s'attacher  cette puissance morale,
place hors de l'action de nos sens. Le dfaut de cette cavalerie tait
de possder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer
compltement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les
masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres
sont les lments.

Avant de commencer le rcit de la marche et des oprations de l'arme,
je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette arme, dont
le nom, revtu de tant d'clat, ne prira jamais, qui a fait de si
grandes choses et occup pendant quatre ans tous les esprits en Europe;
cette arme, dont les travaux ont t au moment de fonder quelque chose
de durable, et qui au moins a servi  jeter les germes d'une espce de
civilisation dans cette partie du monde, tait d'une faiblesse
numrique difficile  croire; mais les tats officiels tent tout doute
 cet gard. Commande par les gnraux les plus illustres de l'poque,
Bonaparte, Klber, Desaix, sa force morale, il est vrai, tait grande.
Forme en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et compose
de quarante-deux bataillons, son effectif prsent sous les armes
s'levait en tout  vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la
cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, monts ou non
monts, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'arme partit enfin
d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La
division du gnral Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la
division Rgnier, elle tait  une marche du reste de l'arme. Le pays
travers en partant d'Alexandrie prsente  la vue une plaine sans
culture et sans eau, et forme un vritable dsert. Un seul et misrable
puits, situ dans une localit nomme Beda, fut mis  sec par les
premires troupes: les suivantes n'y trouvrent que de la boue et des
sangsues, et ce dbut de notre marche dtruisit beaucoup d'illusions.
Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composs
de huttes parses sur la frontire du grand dsert; mais ces villages,
comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu tendue; elle
dpend du temps ncessaire pour assurer  Alexandrie les
approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur tant
subordonn. Cette premire partie de notre marche nous fit donc
prouver des privations augmentes par la chaleur brlante du climat
dans cette saison. Aussi, ds ce moment, des murmures se firent
entendre dans les troupes. On nous avait annonc comme un point de
repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille mes;
on sait quelle ide donne, dans notre Europe, une ville de cette
importance; aussi tions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait
pas tromps sous le rapport de la population, mais cette population,
comme celle de tous les villages que nous avions traverss, se
composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour
tout secours quelques subsistances, c'est--dire du btail et des
lgumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les gyptiens n'en
faisant presque aucune consommation.

Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'gypte. Une cabane,
dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au
soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionne  la
famille; on ne peut y entrer que courb; on ne peut s'y tenir debout.
Elle est surmonte habituellement par une jolie tour construite avec
grce et servant de logement  une grande quantit de pigeons; voil la
maison de presque tous les cultivateurs de l'gypte; quelquefois elle
est prcde par une petite enceinte lui servant de cour. Les rcoltes
restent  l'air, et d'normes tas de lentilles, de haricots, d'oignons,
etc., sont prs de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il
ne pleut jamais. Prs de chaque village, en gypte, il y a un bois de
dattiers, arbres d'un trs-grand revenu (chaque dattier rapporte par an
environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la
population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les
plus agrables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres lancs
leur donne une lgance extrme. Le voyageur, harass par la marche et
un soleil brlant, compte y trouver un asile dlicieux, o le repos et
la fracheur vont lui rendre les forces: esprance due, complte
illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la raret de leurs
branches et leur grande lvation permettent aux rayons du soleil de
pntrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pnible;
malgr l'exprience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on
trouve prs de l un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien 
regretter: leur feuillage pais, leur grande envergure, donnent un
ombrage frais, immense, et rien n'est plus dlicieux que de s'y reposer.

Dans sa marche, l'arme rencontra quelques milliers d'Arabes-Bdouins
qui venaient avec dfiance contempler un spectacle si nouveau pour eux.
S'approchant des petits dtachements, ils changeaient quelques coups
de fusil et prenaient des hommes isols; plusieurs de ceux-ci furent
tus, d'autres rendus aprs avoir t victimes de la plus indigne et la
plus brutale corruption. Les Arabes-Bdouins, plus intelligents que les
paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosit; mais les derniers
ne montraient aucun tonnement et ne semblaient rien remarquer. La
curiosit chez les hommes suppose le dveloppement des facults
intellectuelles; elle est presque toujours dans la mme proportion, et
l'homme encore voisin de la brute n'est frapp de rien. Les fellahs
voyaient passer nos rgiments sans les regarder, et cependant ce
spectacle tait tout nouveau pour eux. N'ayant aucune ide de la valeur
des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils
auraient prfr quelqu'une de ces pices de peu de prix  une pice
d'or de la ntre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un
soldat; il le trouva  son gr, le lui demanda comme moyen d'change,
de prfrence  un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna
bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du
rgiment furent privs de boutons et les boutons mis en circulation.

Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour:
d'un ct, le mcontentement et le dgot de l'arme, venus si
promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos
savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive
lui reprsentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous
suivmes pendant quelque temps l'ancien canal du _Calidi_, servant
autrefois  la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis
consacr seulement  y conduire les eaux douces. Monge tout  coup
s'arrte, observe d'anciennes fondations, en parcourt le dveloppement,
reconnat une cour et l'entre d'un corps de logis avec ses divisions,
et dclare que c'tait une auberge situe sur le canal, et o, d'aprs
Hrodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans,  tel
prix la bouteille. Son exaltation, reue par des rires universels, ne
l'empchait pas de renouveler frquemment des scnes semblables.

J'ai oubli de parler de cette troupe de savants et d'artistes
embarqus avec nous: belle pense et qui a port ses fruits. Quoique
assurment beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions
et dnus de zle, dcourage et quelquefois d'instruction, leurs
recherches en gnral ont t utiles et leurs travaux profitables: le
grand ouvrage de l'Institut est un monument destin  vivre
ternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de
leurs semblables, ces phares des sicles, tels que Monge, Berthollet,
Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expdition, une foule de
misrables coliers ou d'artistes sans talent avaient usurp un nom
dont ils n'taient aucunement dignes; et la qualification de savant
perdit de sa considration et fut tourne en ridicule. Les soldats,
attribuant l'expdition  ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient
leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger,  appeler du nom
de savant les animaux si nombreux et si utiles (les nes) dont le pays
est rempli; et, habituellement, un mot tait substitu  l'autre.

Nous arrivmes  Ramanieh, et nous vmes le Nil, ce fleuve clbre dont
les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'annes, crateur
et bienfaiteur de cette vaste contre, dont le cours est si tendu, que
sa source a t longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races
illustres charges par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une
grande joie pour l'arme: nous tions assurs d'chapper au moins  une
partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous loigner
de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en mme temps;
plusieurs savants et non-combattants s'y embarqurent: elle reut
l'ordre de se tenir toujours  notre hauteur et de flanquer ainsi notre
marche sous notre protection. Nous tions au moment des plus basses
eaux du Nil; il en rsultait une marche difficile pour les plus forts
btiments, et entre autres pour la demi-galre amene de Malte. Cette
flottille tait commande par le contre-amiral Perre, matelot renforc,
sachant  peine lire. Nous partmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous
rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.

[4] Elle l'est encore (1856), et une expdition commande par le comte
d'Escairac de Lauture est  sa recherche.

Notre flottille nous prcdait, et, marchant avec trop de confiance,
avait dpass le village de Chbriss, quand elle rencontra la
flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks,  la tte
desquels tait Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une
rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois
cents hommes de notre cavalerie. Un nombre trs-suprieur de mameluks
avait attaqu ce dtachement; mais on vit en cette circonstance
l'avantage et la puissance rsultant de l'organisation et des
mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir
comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux monts, mieux arms,
composs d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre
double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre,
sans confusion et sans avoir prouv d'autres pertes que celles causes
par le feu de l'ennemi. Le gnral Mireur, commandant ce dtachement, un
des meilleurs officiers de l'arme d'Italie, fut tu en cette
circonstance.

C'tait la premire fois que notre infanterie rencontrait les mameluks,
aussi marchmes-nous avec la plus grande prcaution: il fallait faire
connaissance avec eux. On forma en un seul carr chaque division, sur
six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances,
les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pices de
canon composant toute son artillerie furent places aux angles et
extrieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant  trois cents
pas en avant, et sur les flancs, pour loigner les tirailleurs,
devaient se retirer dans le carr aussitt que l'ennemi approcherait en
force et se disposerait  charger. Les cinq divisions de l'arme,
savoir: Desaix, Rgnier, Bon, celle de Klber, commande par le gnral
Dugua, celle de Menou, commande par le gnral Vial (Klber et Menou,
blesss, tant rests  Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je,
formaient ainsi cinq carrs placs en chiquier, et marchaient en se
soutenant rciproquement, l'extrme gauche appuye au Nil.

Pendant les dispositions prparatoires  notre marche, notre flottille
combattait avec beaucoup de vivacit. La flottille ennemie, nombreuse,
pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nomm
Nicolle, trs-brave homme et excellent soldat, depuis pass au service
de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a t longtemps plac
sous mes ordres,  la tte d'un corps compos de Cophtes. Notre
flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galre,
engrave par le manque d'eau, abandonne par nous, prise par l'ennemi,
fut reprise ensuite; les mameluks s'tant approchs de la rivire avec
de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils,
notre flottille, domine par les rives escarpes du fleuve et dans la
situation la plus critique, allait prir, quand l'arrive de l'arme la
dgagea et la sauva.

Les mameluks restrent  une assez grande distance, sans oser s'engager
srieusement: l'attitude de l'arme leur imposa; quatre ou cinq
seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la
droite de notre carr, et se rurent sur elle; ils furent tus, eux ou
leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement dmonts vinrent, le
sabre  la main, expirer sur les baonnettes de cette compagnie;
c'taient des fous dont le courage galait l'ignorance et la draison.
Voil tout ce qui se passa dans cette journe, appele pompeusement et
assez ridiculement du nom de bataille de Chbriss. Toutefois la mort
de ces quatre ou cinq mameluks fut un vnement important. Dpouills,
on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches
habits et de belles armes. L'ide de pareilles dpouilles veilla la
cupidit des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne
humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, aprs
avoir montr tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de
n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouv les Franais lis entre eux
et attachs les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru
pouvoir les entamer. Nous continumes notre marche, prenant chaque jour
position  des villages remplis de subsistances; nous tions dans
l'abondance de toutes choses, except de pain et de vin. Le pain est
tellement dans l'habitude des soldats franais, et d'une ncessit si
absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y
avait souffrance et mcontentement; cet tat de malaise n'affectait pas
seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je
partageai ces sensations; je le dirai navement, je crus avoir t
quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu
de pain; depuis, en y rflchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette
prvention, et je suis convaincu qu'il est ncessaire de modifier les
habitudes de nos soldats et de les accoutumer  se passer de pain, ou 
savoir s'en procurer eux-mmes. La chose n'est pas difficile, la
volont seule suffit; j'expliquerai plus tard mes penses  cet gard.

Nous approchions du Caire, et aussi du moment o l'ennemi tenterait
certainement le sort des armes. Nous nous arrtmes  Ouardan, et nous
y campmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes,
nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur tat pour
combattre. Le gnral en chef vint visiter les camps, placs dans une
situation assez agrable; il annona notre entre prochaine au Caire,
trs-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos
travaux, de nos fatigues et de nos privations.

Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabh, o
tait plac celui des mameluks; un retranchement d'un trs-grand
dveloppement l'entourait; il tait arm de quarante pices de canon de
gros calibre, et sa droite tait flanque par la flottille commande
par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formes comme  Chbriss,
taient en chiquier, la droite trs-avance. On avait march plusieurs
heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafrachir au
milieu de ces immenses champs de pastques dont l'gypte est couverte,
quand trois mille mameluks parurent  l'improviste et fondirent sur la
division du gnral Desaix. Cette division, enveloppe en un moment,
courut aux armes et reut convenablement la charge. La division Rgnier,
 porte, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi
choua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie
dans les retranchements d'Embabh, partie en dehors et plus haut, sur
le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'arme s'branla. La
division Bon, dont je faisais partie, reut l'ordre d'enlever de vive
force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes
chacune, mises aux ordres du gnral Rampon, mon camarade et mon ancien,
prcdaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargrent
pendant leur marche, mais ils furent repousss; alors toute
l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon
gnral de division imagina assez mal  propos de s'arrter  ce feu,
de faire mettre en batterie nos six pices de trois ou de quatre, et de
rpondre ainsi  l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune
proportion ni dans le nombre des pices ni dans le calibre, et que la
seule chose  faire tait de marcher en avant le plus vite possible: il
me crut, et notre mouvement continua. Une misrable infanterie
dfendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pntrmes
sans difficult. Alors les mameluks placs encore dans l'enceinte, au
nombre de deux mille environ, s'branlrent pour en sortir en remontant
le Nil. Il fallait passer par un dfil existant au lieu mme o le
retranchement aboutissait  la rivire; je m'en aperus, et, prenant
avec moi tout un ct du carr, compos d'un bataillon et demi de la
quatrime lgre, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet,
jusqu' son extrmit.  notre arrive, nous canardmes les mameluks
qui dfilaient. Les hommes et les chevaux tus eurent bientt obstru
le passage, et, comme de toute part ces malheureux taient presss, ils
se jetrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre
le bord oppos. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents
perdirent la vie ou s'y noyrent.

Tout le camp tomba en notre pouvoir. Aprs cette destruction, la
flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous tions passs pour faire
notre attaque, fut abandonne et incendie par ses quipages, qui se
retirrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le
gnral Desaix, avec sa division, se porta sur Gish, o il s'tablit.
La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle
s'tait empare, attendant sur les bords du Nil que tout ft prpar
pour notre entre au Caire. Nous restmes deux jours dans cette
position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire
leur soumission. Les bateaux ncessaires au passage tant rassembls,
nous prmes possession de cette capitale. Pendant notre sjour sur le
bord du Nil,  Embabh, il arriva une chose digne d'tre raconte.

On connat dj l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mmes
presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, aprs
avoir dpouill les mameluks tus  Embabh, taient au dsespoir de
perdre les trsors des noys: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne,
imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du
fleuve. Il courba sa baonnette et fit ainsi un crochet, une espce
d'hameon; plac au bout d'une corde, il le trana au fond du fleuve, et
ramena  la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand
empressement de la part de ses camarades  l'imiter. Beaucoup de
baonnettes ayant t courbes immdiatement, la pche fut abondante; il
y eut des soldats qui dposrent jusqu' trente mille francs dans la
caisse de leur rgiment.

La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y
tablit militairement; le gnral en chef s'occupa immdiatement de la
sret des troupes, des moyens  prendre pour contenir cette grande
population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes,
en empchant les uns et les autres de pntrer dans la ville.  cet
effet, il fit mettre en tat de dfense la citadelle qui la commande,
et construire un systme de petits forts ou tours fermes  l'abri d'un
coup de main, arms de canons et placs en vue les uns des autres 
petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire
avait alors trois cent mille habitants: elle me parut trs-belle pour
une ville turque. Les maisons, bties en pierre, tant fort leves, et
les rues trs-troites, la ville parat trs-peuple; de grandes places,
sur lesquelles taient bties les maisons des principaux beys,
l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort suprieur 
l'ide que nous nous en tions forme. La maison du Kasnadar, trsorier
d'Ibrahim-Bey, m'chut en partage. Elle tait belle, et les principales
pices taient rafrachies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe
rempli de charmes avec une temprature aussi leve. Toutes les maisons
se trouvrent aussi bien meubles que les moeurs de l'Orient le
comportent, et nous nous reposmes avec dlices de nos fatigues dans ces
lieux que l'imagination des potes et des voyageurs a souvent
reprsents comme enchants. Quoique notre existence ft devenue
supportable, le mcontentement de l'arme n'en tait pas moins vif, et
les soldats, les officiers, et mme quelques gnraux, l'exprimaient
souvent de la manire la plus indiscrte. Cette disposition des esprits
donna quelques inquitudes au gnral en chef; il s'assura secrtement
des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais
beaucoup de celui qui m'tait confi, j'en tais fort aim, et je lui
en rpondis pour toutes les circonstances; mais aucune rvolte n'eut
lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes
et en murmures. Les travaux du gnral en chef taient immenses. Il
fallait organiser et constituer le pays; achever de le conqurir et de
l'occuper; crer les ressources ncessaires pour satisfaire aux besoins
imprieux, urgents et journaliers de l'arme. Comme j'en ignore les
dtails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent
prises. J'ai l'intention d'crire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce
que j'ai t  mme de mieux savoir qu'un autre, et je ne dpasserai
pas ces limites indiques par la raison et poses par moi-mme.

Au bout de quelques jours, je fis avec le gnral Desaix le projet
d'aller visiter les pyramides clbres  l'ombre desquelles nous
venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens
sortis de la main des hommes, respect par les sicles, et qui en verra
tant d'autres s'couler encore, jusqu' ce qu'un cataclysme bouleverse
cette plante, est tout  la fois l'oeuvre de la superstition et de
l'esclavage; car l'intrt d'un avenir sans limites pouvait seul donner
la pense d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de
l'excuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage 
l'imagination par sa masse immense. Mais mes dsirs ne purent tre
satisfaits.

Rendus  Gish, au jour indiqu, nous nous mmes en route; je montais
un cheval arabe pris  la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra,
se renversa; je ne fus point cras, mais je tombai sur la poigne de
mon sabre, qui m'enfona une cte; port sur un bateau et transport au
Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.


Peu de jours aprs, le gnral en chef se disposa  forcer Ibrahim-Bey
 quitter Belbeis et Salahieh, et  se retirer dans le dsert et en
Syrie; il rsolut de marcher sur lui avec la division Rgnier, ma
brigade et la cavalerie, tandis que le gnral Desaix entreprendrait la
conqute de la haute gypte. Mon tat de souffrance rendait mon dpart
difficile; le gnral en chef vint me voir, m'annona ce qu'il allait
excuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne
pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour
aller  l'ennemi, tait pour moi pire que la mort. Tous les mouvements
de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant
remarqu que, debout et trs-droit, elles taient supportables,
j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures
taient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec
ma brigade. Je m'arrtai  Matarieh, anciennement Hliopolis, lieu o
le gnral Klber a gagn depuis, contre le grand vizir, une bataille
glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de
dix mille hommes, il y remporta une victoire complte sur soixante
mille Turcs, et cette bataille l'a plac dans l'histoire  une hauteur
digne de son courage et de son esprit suprieur. De l, je fus 
El-Kanka, o je restai en rserve et en observation, tandis que le
gnral en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 aot,
dans le dsert. Ibrahim-Bey retir en Syrie, le gnral en chef se mit
en route pour retourner au Caire; il s'arrta dans ma tente pour se
reposer et pour dner. Ce fut l qu'il apprit le dsastre d'Aboukir du
1er aot, par les dpches du gnral commandant  Alexandrie. Le
gnral Bonaparte fut calme, et, sans se dguiser l'immensit de la
perte et les consquences graves qui en rsulteraient probablement, il
s'occupa sur-le-champ  diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur
les esprits, et nous tint  peu prs ce discours: Nous voil spars
de la mre patrie sans communication assure; eh bien, il faut savoir
nous suffire  nous-mmes! L'gypte est remplie d'immenses ressources:
il faudra les dvelopper. Autrefois, l'gypte,  elle seule, formait un
puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recre
et augmente des avantages qu'amnent avec elles les connaissances
actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune
limite qu'on ne puisse atteindre, de rsultat qu'on ne puisse esprer.
Quel appui pour la Rpublique, que cette possession offensive contre
les Anglais! Quel point de dpart pour les conqutes, que l'croulement
possible de l'empire ottoman peut mettre  notre porte! Des secours
partiels peuvent toujours nous tre envoys de France; les dbris de
l'escadre offriront des ressources importantes  l'artillerie. Nous
deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour
frontires que des dserts et une cte plate et sans abri. La grande
affaire pour nous, la chose importante, c'est de prserver l'arme d'un
dcouragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment o
les caractres d'un ordre suprieur doivent se montrer: il faut lever
la tte au-dessus des flots de la tempte, et les flots seront dompts.
Nous sommes peut-tre destins  changer la face de l'Orient et 
placer nos noms  ct de ceux que l'histoire ancienne et celle du
moyen ge rappellent avec le plus d'clat  nos souvenirs. Et ensuite
il ne perdit pas un moment pour prvenir les reproches qu'on ne pouvait
manquer de lui adresser, et rejeter le blme sur le pauvre amiral qui
venait de prir. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral
Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller  Corfou ni de
croiser. Peut-tre plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le
port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la
mettre  l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conu ni manifest
l'intention de se sparer de son escadre. La manire mme dont il
accusait Brueys prouvait le peu de sincrit de son langage.

Je rentrai au Caire avec le gnral en chef, et je reus immdiatement
l'ordre d'en partir avec le 4e lger et deux pices de canon, pour me
rendre sur la cte et pourvoir  sa sret. Je devais ramener 
l'obissance les habitants de Damanhour, rvolts contre un dtachement
parti d'Alexandrie et forc d'y rentrer; je devais me rendre ensuite 
Rosette, assurer la dfense de l'entre de cette branche du Nil et y
faire construire une batterie; mettre galement en dfense la
presqu'le d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de
l venir  Alexandrie pour concourir  tout ce que demandaient les
besoins de cette place; enfin revenir  Rosette pour avoir l'oeil sur
toute la cte, empcher autant que possible la communication entre les
Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances 
l'escadre; en un mot, me porter partout o la prsence de mes troupes
serait ncessaire, en me plaant,  Rosette, sous les ordres du gnral
Menou, ou  Alexandrie sous ceux du gnral Klber; tous les deux
taient gnraux de division et chargs chacun du commandement de leur
arrondissement. Je partis du Caire le 20 aot, et je remplis cette
mission  la satisfaction du gnral en chef; je vis les dsastres de
notre escadre, ses dbris taient encore fumants; il n'y avait plus que
quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entirement
disparu. Rien ne menaait l'existence de l'arme; mais, ds ce moment,
elle tait compltement isole, force de trouver en elle les moyens de
satisfaire  tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats,
la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les
vnements se succdrent avec une telle rapidit, que nous ne fmes
pas un seul moment inoccups; grand moyen de matriser les mcontents.
De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des
imaginations; rien d'ailleurs n'tait au-dessus de la capacit et de
l'autorit du chef que l'arme avait alors, et de celui qu'elle devait
avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et
cette place paraissait en sret; d'aprs mes instructions, je
retournai  Rosette pour y attendre les vnements. Je remarquai dans
cette circonstance un phnomne bien d'accord avec l'ancien usage
d'gypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les
frais, et l'tat de l'atmosphre se charger de cette opration. Une
grande quantit de cadavres avaient t jets sur la cte d'Aboukir, et
aucun d'eux n'tait entr en putrfaction; une forte chaleur et un air
sec les avaient desschs, pour ainsi dire, en un moment, sans
qu'aucune partie de leur peau et t endommage ou dtruite par la
corruption. Dans nos climats, au contraire, la putrfaction suit
toujours de trs-prs la mort.

Pendant mon sjour  Rosette, le gnral Menou me proposa de faire une
excursion dans l'intrieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore
parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de
l'gypte; elle est entirement compose d'alluvions, pouvant tre
arrose avec facilit par des prises d'eau sur les deux branches du Nil,
 diffrentes hauteurs,  l'abri des incursions des Bdouins: c'est une
terre de promission. Notre curiosit nous cota cher et nous fit courir
de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y
avait d'abord le gnral Menou, ses officiers et les miens, en outre
plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste,
Redout, peintre, et un nomm Joly, dessinateur. Une compagnie de
carabiniers du 4e lger, forte de soixante hommes, nous servait
d'escorte, et nous nous dirigemes sur un des principaux villages de
l'intrieur du Delta, situ  quatre lieues du Nil, et nomm
Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en
dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivmes avant
elle aux portes de ce village. Le Nil tant dj fort lev, et les
inondations tendues, nous suivions une digue fort troite, aboutissant
 ce village. Aprs avoir achev de la parcourir, et arrivs au
commencement du plateau, fait de main d'homme,  la sommit duquel il
est plac, nous apermes en face de nous, et hors de ses murs, environ
deux cents paysans arms, courant  nous et criant: _Erga, erga_! ce
qui veut dire: Retourne. Et ils accompagnrent leurs paroles de
quelques coups de fusil. Notre escorte encore loigne, nous n'avions
aucun moyen de combattre; il fallut ncessairement aller la rejoindre
pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous
mmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, prouva
une terreur telle, que toutes ses facults l'abandonnrent. Il se mit 
crier qu'il tait perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de
cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrtai, j'allai  lui,
je cherchai  le rassurer, je l'engageai  remonter sur son cheval,
mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous
nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il chapperait. Je ne pus
m'en faire entendre, il avait l'esprit gar, et enfin il tomba comme
frapp d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'tait approch, et
plusieurs paysans entrs dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il
ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis.
J'allai rejoindre mes compagnons, dj trs-inquiets pour moi. Notre
escorte arriva, et nous attaqumes le village, espce de forteresse. Un
mur d'enceinte, formant un carr, tait flanqu par quatre tours
places aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus
haute, formait un donjon. Aprs avoir escalad la muraille et incendi
le village, nous fmes le sige du rduit, et mmes le feu  la porte;
des postes extrieurs formrent le blocus, afin de prendre la garnison;
mais la rsistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous
cota cher, et nous ne prmes personne: les rvolts, profitant de
l'obscurit, se sauvrent, homme par homme, en observant le plus grand
silence. Nous perdmes vingt soldats, tus ou blesss; le gnral Menou
eut son cheval tu sous lui. Le malheureux Joly eut la tte tranche;
nous le trouvmes ainsi mutil  notre retour; mais certes il ne
s'aperut pas de son supplice, ayant dj perdu toute connaissance de
lui-mme  l'instant o nous l'avions quitt. Aprs cette belle
expdition, nous rentrmes  Rosette.

Peu de jours aprs, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le
canal du Calidi et assurer l'arrive des eaux douces  Alexandrie; ceci
mrite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, 
Ramanieh, et arrive  Alexandrie, autrefois canal de navigation, et
depuis quelques annes rendu  son ancienne destination par Mhmet-Ali;
travail trs-utile, parce qu'il donne les moyens d'viter la barre du
Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet
que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les
terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon,
des dpts annuels trs-considrables se forment particulirement dans
les lieux de repos,  son embouchure, o le choc continuel du courant
du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les
canaux o l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans
toutes les rivires; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les
eaux du fleuve sont plus ou moins charges;  ce titre, celle du Nil est
trs-leve, et la rivire a peu de profondeur  son arrive dans la
mer.

Une absence totale d'administration ayant priv le canal de tout
entretien, la navigation l'avait abandonn; mais, comme il est toujours
indispensable pour conduire les eaux potables  Alexandrie, qui sans
cela en serait entirement dpourvue, on avait born les soins 
remplir cet objet. La seule eau courante en gypte est celle du Nil; il
n'y pleut presque jamais: ainsi le dsert est ncessairement l o les
eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, o est situ
le seul port de cette cte, est telle, que dans tous les temps, et au
milieu des plus grands dsordres, les mesures ont t prises pour
assurer l'arrive des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.

Le dpt annuel du limon des eaux ayant successivement lev le fond du
canal, il tait plus haut que la campagne environnante dans une grande
partie de son dveloppement. Quelquefois cette lvation dpassait dix
pieds: dans cet tat de choses, la moindre ouverture faite  une digue
s'largit promptement par la pression de l'eau, et  cause du peu de
tnacit des terres dont elle est forme: une ouverture d'un pouce
devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds
dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal
taient trs-intresss  avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir
des rcoltes. On leur en donnait d'une manire rgulire, et on faisait
entre eux la distribution des eaux aussitt aprs avoir rempli les
immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-l il fallait les leur
refuser. De leur ct, il n'y avait sorte de moyens qu'ils
n'employassent pour en obtenir par surprise: c'tait une lutte tablie
entre les riverains et l'autorit, et il fallait, de la part de
celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des
mameluks, un bey tait charg d'y camper tout le temps ncessaire
chaque anne. On me donna cette tche, et je posai mon camp contre ce
canal, auprs d'un village nomm Lloua. J'tablis des postes de
surveillance  des distances dtermines, des dpts d'outils, de
fascines et d'approvisionnements de toute espce, pour rparer les
brches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations
allaient continuellement  la rencontre les unes des autres. De
frquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les
riverains; mais, tout tant rpar promptement, Alexandrie reut son
approvisionnement d'eau.

Pendant ce temps, l'arme avait grand besoin de munitions de guerre;
toutes taient dposes  Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du bl
dpos  Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les
bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent
danger: j'imaginai de faire servir le canal  la navigation pendant le
temps de la haute crue du Nil, et j'y russis. Le canal passe tout 
ct du lac de Madieh, lac d'eau sale communiquant avec la mer [5]; il
est sans profondeur; aussi les pcheurs sont-ils obligs d'employer de
trs-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la
profondeur du canal. Je fis transporter  bras, et dans l'espace de
deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour
Alexandrie; elles y chargrent des munitions de guerre qu'elles
transportrent  Ramanieh, o elles changrent ces munitions contre des
bls qu'elles portrent  Alexandrie; elles continurent jour et nuit 
oprer ces doubles transports. Un succs complet couronna donc cette
invention, dont l'usage dura environ trois semaines.

[5] Ce lac a t dessch depuis par Mhmet-Ali; une digue le spare de
la mer et le met  l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il
occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallis que l'on exploite.
    (_Note de l'diteur._)

Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez
curieuses sur les causes du dbordement du Nil. On attribue en gnral
le dbordement annuel aux pluies de l'thiopie; ces pluies ont une
certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil  cette
poque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manire
suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause.  partir du
printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest rgnent dans la
Mditerrane d'une manire constante. Tous les jours, la brise de mer
s'lve de neuf  dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au
soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvnient de la chaleur;
constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter
l'ardeur du soleil. Ce mme vent chasse les nuages d'Europe, et on les
voit passer chaque jour avec rapidit  une grande hauteur, allant se
condenser et se rduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, o
sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, o sont places ses
sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services  l'gypte, en
refoulant les eaux de la mer sur la cte; l'lvation de celles-ci
soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et dbordent. J'acquis la
preuve de leur influence immdiate sur l'lvation du Nil de la manire
suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze
jours, lorsque tout  coup les eaux baissrent d'un pied: ma petite
flottille resta engrave en face de mon camp. Je supposai la crue finie,
et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques.
C'tait vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa
direction ordinaire et de passer au sud. Tout  coup, au moment o je ne
pensais plus qu'au dpart, le vent revint au nord-ouest, les eaux
reprirent leur premire hauteur, et la navigation fut rtablie encore
pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc
une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus
immdiates du dbordement du Nil.

Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation
absolue et relative a chang depuis deux mille ans d'une manire
sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes
refoulaient les eaux de la mer; c'est  leur action victorieuse et
continuelle que la basse gypte, le Delta, doivent leur formation.
Aujourd'hui deux vritables bouches existent seulement, et ces deux
bouches ne peuvent pas en mme temps soutenir les eaux de la mer. Il y
a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pntraient  six lieues
dans la branche de Damiette; des travaux excuts donnrent  cette
branche une augmentation d'eau. Ds ce moment, les eaux de la mer ont
pntr dans la branche de Rosette. Il est donc trs-probable et mme
certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un
autre ct, la mer Mditerrane, sur la cte d'gypte, s'est leve de
plus d'un pied, et j'en ai trouv la preuve en observant d'anciens
monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu tre change,
des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau
de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent
ont t faites, ils taient destins  tre vus et dcouverts. Cette
observation semble tre sans rplique.

La navigation du canal tirait  sa fin, quand, le 4 brumaire (26
octobre), dix-huit btiments anglais et turcs de diverses grandeurs
parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnatre la cte et
observer de prs nos batteries. Le gnral Klber avait quitt cette
ville depuis trois semaines, et s'tait rendu au Caire pour y reprendre
le commandement de sa division. L'autorit tait,  Alexandrie, entre
les mains du gnral Mauscourt, ancien officier d'artillerie du
rgiment de la Fre, homme au-dessous du mdiocre, sans tte et de fort
peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut
au moment d'tre attaqu et perdu. Il m'envoya prvenir en toute hte,
exagrant beaucoup les dangers prtendus de sa position, et me
demandant de venir  son secours. Je partis  l'instant mme avec mes
troupes, laissant quatre cents hommes en arrire pour escorter et
conduire  Alexandrie la petite flottille charge de grains qui
naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs 
saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ  sec.
La flottille s'arrta, et son chargement fut plus tard transport sur
des chameaux. Je trouvai une grande alarme  Alexandrie, et cependant
il n'y avait aucun danger. Tout se rduisit, de la part de l'ennemi, 
de lgres tentatives contre Aboukir, o un petit dbarquement fut
tent sans succs et repouss. Je m'y tais rendu ds que j'avais vu la
flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours aprs je revins
 Alexandrie. Des fortifications taient ncessaires pour mettre en
sret cette place, et le gnral en chef me fit demander un projet
dont je m'occupai. Je fis excuter aussi quelques travaux  Aboukir,
consistant dans une bonne redoute, situe sur la hauteur qui commande
immdiatement le fort et ferme l'entre de l'isthme, et une autre sur
une hauteur plus leve et situe entre l'isthme et le passage donnant
entre au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais tre
conserv, les sables mouvants dont cette hauteur est forme,
constamment pousss par le vent, s'accumulaient en rencontrant des
obstacles, et ne cessaient de s'lever; ils couvrirent en peu de jours
les palissades, comblrent les fosss, et arrivrent ensuite jusqu'au
parapet. L o des sables semblables existent, ce phnomne se
reproduit toujours; la seule manire de les combattre, de les vaincre
et de les arrter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux
d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil,
assurent des conqutes sur le dsert, tandis que les sables envahissent
 leur tour les terres fertiles au moment o celles-ci ne servent plus
 la vgtation, au moyen des arrosements priodiques. Cette seconde
redoute ne put donc tre d'aucune utilit. On dcida pour Alexandrie la
construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans
l'intrieur de la ville. L'un fut appel, aprs l'expdition de Syrie,
fort Caffarelli, du nom du gnral illustre, commandant le gnie de
l'arme, qui mourut  Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort
Crtin, du nom de l'ingnieur qui fut charg des travaux d'Alexandrie,
homme d'un mrite trs-distingu, d'un caractre honorable, tu  la
bataille d'Aboukir. On ordonna la rparation de l'enceinte, dite des
Arabes, et la mise en tat du fort triangulaire; enfin on arrta la
construction d'un bon retranchement du fort Crtin jusqu' la mer. Tous
ces travaux, excuts pendant l'hiver, furent arms avec profusion et
devinrent capables de faire une vritable dfense.

J'avais t charg d'assurer l'arrivage du bl  Alexandrie, et aucun
effort n'avait t nglig pour y parvenir; il tait important d'avoir
dans cette place de grands approvisionnements. La navigation cre
momentanment sur le canal avait paru devoir tre d'une grande
ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une
dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et,
quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le bl
avait t videmment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut,
j'opposai aux tats des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de
Ramanieh, dans lesquels nous avions puis, l'tat des transports
effectus, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les
bases taient connues, je trouvai qu'il y avait un grand dficit. Je
demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des
gardes-magasins. Le gnral Mauscourt s'y refusa et protgea les
fripons presque ouvertement. Aprs mes vives instances et les ordres
arrivs du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout
cela aboutit  fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en
pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamn  deux ans de
galres. Ces dsordres et l'importance d'Alexandrie dcidrent le
gnral en chef  en changer le commandant, et je fus nomm  la place
de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activit. Ce poste
tait flatteur, et je ne ngligeai rien pour justifier le choix dont je
venais d'tre l'objet. Tous les services taient dj en grande
souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux
difficults. L'escadre nous avait laiss ses dbris, et le convoi une
multitude d'hommes  peu prs inutiles et consommant beaucoup.
Vrification faite au moment o je pris le commandement, nous n'avions
de subsistances pour vivre rgulirement que pour cinq jours; aucun
moyen de transport par terre n'tait en rapport avec nos besoins; des
Arabes, en tat de guerre, gnaient nos communications: voil pour les
vivres. Les troupes, la marine, taient sans solde depuis longtemps, et
les caisses sans argent. Enfin, quant  la dfense de terre de cette
importante ville, aucun ouvrage n'avait encore t commenc. Grce 
une volont forte et  une activit soutenue, en quelques mois il fut
pourvu  tout.

La premire chose tait d'avoir quelques jours de rpit; c'est presque
toujours le temps qui manque aux hommes; quand il chappe compltement,
il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et
qu'on en fait un bon usage, on peut esprer,  force de soins et
d'efforts, d'esprit et de caractre, parvenir  tout surmonter.

C'est en raison de cela que la prvoyance est la premire qualit de
l'autorit, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le
temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'excuter est
arriv, si les prparatifs ncessaires sont faits d'avance, elle peut
agir avec promptitude, et le temps est augment de tout celui que les
prparatifs auraient exig.

Je commenai par runir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un
emprunt de bl qui pt servir  nourrir les troupes pendant quinze
jours. Ces bls existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une
plus-value considrable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs
intrts.  cet gard j'tais en fonds, car nous avions de grands
magasins  Rosette et  Ramanieh. Cette premire mesure, m'assurant
vingt jours de subsistances, me donna du temps et par consquent
quelque scurit. La croisire des Anglais empchait la navigation; il
fallait donc excuter d'abord des transports par terre. Voici ce que
j'imaginai.

Il y a quatre tribus d'Arabes qui rsident  porte d'Alexandrie; elles
habitent la frontire du grand dsert. La plus considrable, celle des
Oulad-Ali, se compose de quatre mille mes et de mille hommes  cheval,
et se tient sur la cte d'Afrique,  l'ouest d'Alexandrie; celle des
Frates, plus voisine, est moins nombreuse: aprs elle, vient celle des
Anadis. Je fis sonder ces deux dernires tribus, et j'entamai avec
elles une ngociation pour traiter de la paix. Je prvoyais bien le peu
de dure de ces traits; mais des rapports pacifiques, mme momentans,
avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les
transports, ne ft-ce que pendant un mois, taient beaucoup dans la
circonstance. Les ngociations eurent un plein succs, et la paix fut
rsolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger
avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient 
loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de
transporter nos bls du Nil  Alexandrie sous leurs propres escortes,
et recevraient le payement de leurs transports en bls pris  Rosette
et  Ramanieh. Cet arrangement, excut assez promptement, nous assura
des moyens de subsistance pour six semaines. Le dfaut absolu d'argent
se faisait sentir de la manire la plus cruelle; l'arme avait laiss 
Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'ide de
disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille
francs aux ngociants de cette ville, hypothqus sur soixante mille
pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure cra immdiatement les
moyens de satisfaire  nos premires dpenses. Mais toutes ces mesures
n'taient que momentanes et accidentelles; il fallait un systme
rgulier. J'avais t plac sous les ordres du gnral Menou, dont le
quartier gnral tait  Rosette, et le commandement s'tendait au
deuxime arrondissement, compos des provinces de Rosette, Bahir et
Alexandrie. Alexandrie possdant peu de ressources, et se trouvant
cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes
dpenses de l'gypte, les provinces de Rosette et de Bahir taient
destines  satisfaire  ses besoins; il tait dsirable que l'homme
charg de leur administration pt apprcier notre situation: en
consquence, j'engageai mon gnral de division  venir voir tout par
lui-mme,  juger sur place de nos besoins, des travaux de dfense 
excuter, enfin de toutes les mesures rendues ncessaires par les
circonstances. Le gnral me rpondit sur-le-champ d'une manire
affirmative; il sentait la ncessit de ce voyage; il allait l'excuter
et m'annonait son arrive dans trois jours. Cette nouvelle, cause
d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis
avec impatience son arrive: je me prparai  le recevoir de mon mieux.
Au jour indiqu, je vais  sa rencontre  une lieue, et je l'attends 
l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au
coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle tait
du gnral Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir,
me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se
mettra en route. Le lendemain, mmes prparatifs et aussi inutiles. Un
mois s'coula ainsi dans les promesses, renouveles chaque jour et
chaque jour oublies: jamais elles ne furent ralises.

Le gnral Menou a acquis une rputation si tristement clbre, en
attachant son nom  la perte de l'gypte, que je saisirai cette
occasion pour le faire connatre et raconter les principaux traits de
sa vie. Le gnral Menou avait alors quarante-huit ans; il avait jou
un rle assez honorable  l'Assemble constituante, et montr beaucoup
de modration dans les crises de la Rvolution. Sans aucune espce de
talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par
ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention  l'poque du 13
vendmiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui
succdrent; il fut accus et mis en jugement. Le gnral Bonaparte,
connaissant son innocence, le sauva: de l sa rsolution de suivre
celui-ci en gypte, o, pour le malheur de l'arme, il se trouva tre
le plus ancien officier gnral aprs la mort de Klber. Pourvu
d'esprit et de gaiet, il tait agrable conteur, fort menteur, et ne
manquait pas d'une certaine instruction: son caractre, le plus
singulier du monde, approchait de la folie. D'une activit extrme pour
les trs-petites choses, jamais il ne pouvait se dcider  rien
excuter d'important. crivant sans cesse, toujours en mouvement dans
sa chambre, montant chaque jour  cheval pour se promener, il ne
pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou
ncessaire: on a vu ce que j'ai racont sur son voyage projet 
Alexandrie. Quand le gnral Bonaparte partit pour la Syrie, il lui
donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant
le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait t de cinq
mois. Quand, aprs avoir perdu l'gypte, il dbarqua  Marseille, son
premier soin semblait devoir tre de venir se justifier, et il resta
plus de quatre mois  Marseille, sans avoir rien  y faire. Quand plus
tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne,
l'administration du Pimont, il retarda de jour en jour son dpart
pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaa
lui-mme dans sa voiture attele de chevaux de poste.

Aprs avoir montr son incapacit comme administrateur du Pimont, et
en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents
lettres qui n'avaient pas t ouvertes. Constamment et partout le mme,
on ne cessa cependant de l'employer.  Venise, dont il eut le
gouvernement, il devint perdument amoureux d'une clbre cantatrice,
madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la rise, courant
aprs elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville
aprs son dpart. Il avait rv  Venise tre grand-aigle de la Lgion
d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les
dcorations de ces ordres et les a portes pendant quinze mois.
Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'levant souvent 
trois cent mille francs, et acquittes plusieurs fois par Bonaparte, il
ne pouvait se rsoudre  rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je
l'ai vu faire cadeau  un cheik arabe d'une montre marine du prix de
trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre tait
crancier de ses gages. D'un caractre violent, il tua d'un coup de
bche,  Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de
l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'cart d'esprit le plus
trange, et le rendit la fable de l'arme et la rise du pays.

C'tait un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un flau
pour tout ce qui dpendait de lui. Incapable des plus petites fonctions,
l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination  l'employer
vinrent de ce qu' son dpart de l'gypte il lui tait rest fidle et
s'tait plac constamment  la tte de ses amis. Bonaparte n'oubliait
jamais les preuves d'attachement qu'il avait reues, et voil tout le
secret de son incroyable condescendance pour lui.

Je reviens  mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus
press, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers
besoins du service. Mais un flau trs-redout se dclara et vint
compliquer ma position: des symptmes de peste se montrrent dans un de
nos hpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et
parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent
ordonns  l'gard de cet hpital. Les accidents devenant plus nombreux,
la terreur se rpandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens,
tout le monde voulut s'loigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma
prsence ritre suffit pour obliger chacun  remplir ses devoirs.
Mais les pestifrs ne se montraient pas seulement parmi les malades
des hpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin
partout.

Ds ce moment, et vu les besoins du service et les communications
indispensables qu'ils entranent, on put tout redouter. Dans une
circonstance semblable, il y a deux choses  faire: d'abord calmer
autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage
prvoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les
habitants qu'un mdecin vnitien, appel Valdoni, tabli au Caire
depuis plusieurs annes, gurissait la peste: son exprience nous serait
utile, sa prsence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai
au gnral en chef de me l'envoyer.  son arrive, je runis chez moi
les principaux mdecins des troupes de terre et de marine en
commission. Cette espce de charlatan, vtu  la turque, dbuta dans
son discours en nous disant: La peste? _non e niente affatto_. Cette
entre en matire tait singulire et plaisante: il dtailla cependant
les accidents de cette maladie de manire  satisfaire. Le traitement
qu'il indiqua parut raisonnable aux mdecins franais. Les symptmes
taient une grande prostration de forces, une fivre horrible, une
grande scheresse  la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon
aboutissait, le malade tait sauv; quand il ne pouvait pas percer, le
malade mourait infailliblement, et la crise ne dpassait jamais le
quatrime jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cdait
souvent  une saigne; alors la crise salutaire arrivait, et on la
secondait par d'autres remdes. On suivit la mthode indique, et
beaucoup de pestifrs furent sauvs. Les esprits se calmrent, les
soins convenables furent donns, et tout rentra dans l'ordre accoutum.
D'un autre ct, je pris toutes les mesures prservatrices possibles:
les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignes hors de la
ville, except quatre postes commands; chaque bataillon fut baraqu
isolment, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une
baraque avait contenu des soldats pestifrs, elle tait brle
aussitt. Chaque habitant europen s'enferma, suivant son usage, dans
sa maison: ces maisons, nommes _okel_, sont construites pour cette
circonstance, comme pour rsister  une insurrection et  un dsordre
momentan. Ce sont de grands carrs longs, sans fentres extrieures au
rez-de-chausse, ferms par une espce de porte de ville. Dans la
distribution intrieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles
de la mme nation, et tous ces logements communiquent par un corridor
couvert, situ au premier tage et donnant sur une grande cour. Je
consignai dans l'okel de France, o je demeurais, tous mes domestiques,
ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions
ncessairement. Nous continumes, moi et mes officiers,  vaquer  nos
devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant  la fortune  disposer
de nous et  rgler notre destine. Dans cette horrible maladie, dont
pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai
constat qu'un isolement complet garantissait certainement de ses
effets. J'ai remarqu galement que ceux qui la redoutaient le plus en
taient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqus,
ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux,
n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prdisposs  la
prendre, et, quand ils l'avaient gagne, ils en gurissaient assez
souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur
n'est bonne  rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mmes
soins, les mmes traitements, ne produisent pas les mmes effets: quand
l'tat de l'atmosphre a subi des changements notables pendant une mme
saison, la maladie prend alors divers caractres, ce qui la rend
trs-difficile  traiter.

Nous voil donc avec une bonne peste, bien conditionne, ajoute  tous
les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la
flotte ennemie reut des bombardes, et, chaque jour, ou plutt chaque
nuit, elle nous lana cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce
bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de
quelques prcautions prises, il ne produisit aucun effet.

Nous tions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance
tait un des plus grands supplices de l'arme.

La certitude de la dclaration de guerre de la Porte ne nous tait
point encore acquise; et, quoique des btiments portant pavillon turc
fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions 
l'esprance que ces btiments de transport avaient t conduits de force
par les Anglais.

Nous avions  Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le gnral
en chef se dcida  la renvoyer  Constantinople, en forant le
capitaine Idris-Bey  emmener avec lui M. Beauchamp, astronome clbre,
trouv en gypte  notre arrive, revenant des bords de l'Euphrate, o
il avait t voyager dans l'intrt des sciences. Idris-Bey s'engagea
avec moi, par un trait,  tenir cach M. Beauchamp,  le conduire en
Chypre et de l  Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait
le renvoyer  Damiette. Son fils resta  Alexandrie, afin de servir
d'otage  M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son
quipage, pour tre chang contre le consul de France  Chypre et les
employs de ce consulat. Beauchamp tait porteur d'une lettre pour le
grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait  entrer en relation. Nous
essaymes  plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au
moment o les Anglais s'loignaient de la cte, mais toujours sans
succs; elle dut mettre de jour  la voile. Arrte et fouille par les
Anglais, Beauchamp, dcouvert, fut envoy  Constantinople, comme il le
demandait, mais mis au chteau des Sept-Tours, o peu aprs il termina
sa vie.

D'un autre ct, Bonaparte, voulant tablir des rapports avec la France
par la cte de Barbarie, me chargea d'envoyer  Derne un ngociant
d'Alexandrie, nomm Arnault, trs-brave et trs-galant homme, qui
parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission tant
fort prilleuse, le gnral en chef craignit qu'il ne refust de la
remplir; en consquence, il m'ordonna de l'expdier par surprise. Sous
un prtexte, je le fis arriver sur le brick le _Lodi_, o il reut ses
ordres, ses instructions et l'argent ncessaire. Il s'y rsigna sans
hsiter; le pauvre homme tait profondment afflig du doute montr sur
son courage et son dvouement; quatre heures aprs son embarquement il
tait parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, aprs l'avoir
dbarqu, de rester  sa disposition; mais il s'loigna de la cte
aussitt aprs l'avoir mis  terre, et ce malheureux, ainsi abandonn,
fut tu par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore
aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des mdecins, qui
avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette
anne la peste  Alexandrie; c'tait la troisime fois qu'elle en tait
attaque. Chaque fois,  la vrit, la maladie a t plus faible; mais
il n'est cependant pas trs-rare en gypte de voir des gens mourir d'une
seconde attaque.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE TROISIME


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 2 octobre 1798.

J'ai eu, mon cher gnral, une entrevue avec le capitaine de la
caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amiti de la Porte
pour nous, il ne croit  aucune hostilit, et il prtend que la marine
turque qui est devant le port d'Alexandrie a t ramasse dans les les
de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur
oppression.

Il a dit  un officier qu'il avait reu la nouvelle de la sensation
que notre entre ici avait faite  Constantinople; que d'abord elle
avait t fcheuse; mais que, la note officielle tant parvenue,
l'opinion avait chang, et que le Grand Seigneur avait expdi partout
des petits btiments pour ordonner d'avoir des gards pour les Franais;
qu'il avait envoy un btiment  Alexandrie pour vous porter des
tmoignages de bienveillance et d'amiti; que le btiment avait t
pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous
a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit btiment turc vint
pour entrer dans le port; mais, chass et arrt par une frgate
anglaise, il resta deux jours  Aboukir. Le capitaine de la caravelle
envoya  celui qui le commandait des rafrachissements; les Anglais les
prirent, les portrent  bord, mais empchrent que le canot ne
communiqut.

Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle
d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais,
envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de
plusieurs btiments lgers, pour voir par lui-mme ce qui se passait,
et donner de nouvelles assurances d'amiti; qu'il tait parti il y a
dj quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours;
que, si  son approche on avait des inquitudes sur la conduite qu'il
garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller
lui-mme en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manire
distingue dont nous avions trait tout ce qui appartenait au Grand
Seigneur.

Il nous redit hier mot pour mot les mmes choses, mais cela seulement
comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulire;
pour se dispenser probablement de nous faire connatre par quelle voie
ces nouvelles lui taient parvenues.

Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des
intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle  son
entre, et qu'alors nous serions privs de recevoir les tmoignages
clatants qu'il nous promettait par l'envoi du _hatti chrif_. Il ne
put pas concevoir cette difficult, et la fiert ottomane ne put
admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte,
en faisant injure  un grand de l'empire.

Le capitaine de la caravelle parat, au reste, un homme loyal; tout ce
qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractre de la vrit; il peut tre
tromp, mais n'est pas trompeur.

Aprs avoir canonn quatre jours sans succs, les ennemis se sont
lasss. J'ai ordonn quelques travaux que je crois utiles pour couvrir
le fort, et pour donner refuge  la lgion nautique, si des forces
suprieures venaient  effectuer un dbarquement. J'ai fait bien armer
les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en
cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose 
craindre.


MENOU  MARMONT.

    Rosette, 21 octobre 1798.

Vous tes un homme d'or, mon cher gnral, vous tes un des vritables
crateurs de l'gypte. Vous naviguez avec deux cents btiments sur un
canal qui tait jug impraticable; vous fertilisez les campagnes arides
de Damanhour et de l'lowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc.

Pour moi, vous tes d'une amabilit parfaite, puisque vous prenez
autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du
paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit
adopte. Car, quant  la russite, j'en suis convaincu, d'aprs ce que
vous me mandez. Recevez tous mes remercments de votre obligeance; je
vous aime et embrasse de tout mon coeur. _Vale et ama._


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 28 octobre 1798.

Je viens de recevoir, mon cher gnral, votre lettre du 2 brumaire.
Nous avons t vivement affects des vnements arrivs au Caire, et
particulirement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple
terrible que vous avez donn prviendra sans doute de nouveaux malheurs
et assurera notre tranquillit.

Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont runi
une partie de leurs forces vis--vis d'Aboukir; ils ont canonn le fort
depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet
que la mort d'un seul homme.

L'ennemi, hier, a paru vouloir dbarquer  une lieue d'Aboukir; on a
canonn vigoureusement ses chaloupes, qui,  ce qu'on estime, portaient
environ huit cents hommes. Une seule est arrive  terre, et n'y est
pas reste deux minutes; puis elles se sont loignes.

Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne
russiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoy fera merveille
au physique et au moral.

Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le
moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici  ce travail
lorsque les circonstances auront chang, et je ne crois pas qu'il faille
attendre longtemps.

Je ne sais si vous avez des donnes sur les btiments turcs qui sont
ici prs, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui
les montent. Jamais un btiment turc ne s'approche d'une de nos
batteries sans tre suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec
laquelle ils sont arrivs ne pourrait-elle faire penser que ce n'est
point une expdition venant de Constantinople, mais quelques btiments
en croisire ou de Rhodes, ramasss par les Anglais? Si nous sommes
assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous
ferons des prisonniers, et nous saurons  quoi nous en tenir.


MARMONT  MENOU.

    Alexandrie, 12 novembre 1798.

J'attache le plus grand prix, mon cher gnral, aux tmoignages de
confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en
sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation prcieuse de les mriter,
et je suis prt  tout faire pour y parvenir.

L'amiti avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher gnral, 
vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je
pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez
que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera dtermin par
les vnements qui auront lieu d'ici  quelque temps. Si des oprations
militaires doivent avoir pour thtre l'gypte, rien au monde ne
pourrait me dcider  retourner en France. Je sacrifierais ma vie et
mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mriter l'estime publique.
Mais, si nous sommes destins  tre bientt dans une paix profonde, si
enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en
obtenir la permission. Vous voyez, mon gnral, que ce n'est point
l'erreur d'une passion lgre qui me conduit, c'est un calcul plus sage,
et le dsir de prvenir des dsordres domestiques qui me prpareraient
des tourments ternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la
tranquillit et la confiance dans ma maison, et me prparer pour tous
les ges un bonheur durable.--Si le gnral en chef me donne le
commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas
que je risque d'tre oubli longtemps ici, et de perdre l'occasion de
profiter des circonstances favorables qui peuvent se
prsenter.--Bonaparte me donne trop de tmoignages d'amiti pour la
rvoquer en doute. Je crois tre certain qu'il comptera pour quelque
chose mon bonheur et mes vrais intrts. Mais, mon cher gnral, vous
connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter
soi-mme ce que l'on dsire. N'est-il donc pas  craindre que les
difficults se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc
dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais tre
utile, qu'en peu de temps peut-tre mme j'y remonterais la machine, et
que mon dsir de bien faire, mon zle et vos conseils suppleraient 
ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui,
mon cher gnral, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me
croirez plus ncessaire ici, si le gnral en chef me donne le
commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on
ne pourra plus prvoir d'opration militaire, lorsque tout sera
organis, que votre amiti si franche me tende une main secourable, et
je me consacre avec le plus grand plaisir  tous les travaux qui se
prparent, et que vous dirigerez.

Pardon, mon cher gnral, si je vous ai entretenu si longtemps de mes
intrts, mais vos bonts m'ont inspir de la confiance, et cette
confiance, mon abandon.


MENOU  MARMONT.

    Rosette, 15 novembre 1798.

    INSTRUCTION ENVOYE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.

S'il se prsente une ou deux frgates turques pour entrer dans le port
d'Alexandrie, le gnral commandant les laissera entrer.

S'il se prsentait un plus grand nombre de btiments de guerre turcs
pour entrer dans le port d'Alexandrie, le gnral fera connatre 
celui qui les commande qu'il est ncessaire de faire part de sa demande
aux chefs suprieurs: on devra mme l'engager  envoyer quelqu'un au
Caire, au gnral en chef.

Si le commandant turc persistait  vouloir entrer avec un nombre de
btiments qui excderait celui de _deux_ avant d'avoir la rponse du
Caire, le gnral emploiera la force pour l'en empcher.

Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle
communique directement avec le gnral, celui-ci prendra d'elle toute
espce d'informations et lui fera toute espce d'honntets.

Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait
communiquer que par des parlementaires anglais, le gnral fera
connatre  ces commandants turcs combien cette mesure est indcente et
contraire  la dignit du Grand Seigneur; le gnral les engagera 
communiquer directement avec lui, sans intermdiaire anglais, et il fera
connatre  ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les
lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des
parlementaires anglais.

Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure,
circonspection, politesse et fermet.


MENOU  MARMONT

    Rosette, 15 novembre 1798.

Mon cher gnral, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons
que d'amiti: je compte sur la vtre comme vous pouvez compter sur la
mienne.

Je suis extrmement sensible  la confiance que vous me tmoignez;
soyez assur que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui
dpendra de moi pour y rpondre.

Mon cher gnral, l'estime publique vous appartient depuis longtemps,
et la gloire que vous avez acquise partout o vous avez servi est un
capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.

Je sens combien vous devez dsirer de retourner en France. Le gnral
en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des
liaisons particulires avec vous, est certainement,  cet gard, du
mme avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilits qui
pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la
chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant  moi,
mon cher gnral, je ferai aussi entendre ma faible voix au gnral en
chef pour tout ce qui peut vous tre agrable, mais la vtre seule
suffirait. Vous tes dans ce moment d'une utilit majeure  Alexandrie;
vous seul pouvez donner  cette ville et aux troupes le ton qui
convient. Je l'ai demand au gnral en chef, j'espre qu'il me
l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole
d'honneur, mon cher gnral, que vous n'y resterez que le temps
ncessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un
homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour
traiter avec eux.

Je vous rpte que ce n'est que momentan, et que vous ne vous fixerez
 Alexandrie qu'autant de temps que la difficult des circonstances
vous promettra de la gloire  acqurir. Si, dans les vnements qui
vont se succder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les ngociations
qui, dans mon opinion (peut-tre errone), vont s'ouvrir, il se
prsentait une occasion d'aller en France porter quelque dpche
importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les
rapports, servt parfaitement bien la chose publique, dressons toutes
nos batteries, mon cher gnral, pour que vous en soyez charg. Mais,
au reste, vous connaissez mieux que moi le gnral en chef: vous tes
pour ainsi dire son frre d'armes; il sait que, quand il vous charge de
quelque mission importante, c'est un second lui-mme qui excute.

Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en
attendant que l'affaire du commandement soit arrange, que vous soyez
instruit de tout et que vous concouriez  tout; je le mande au gnral
Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.

Adieu, mon cher gnral, comptez  tout jamais sur ma franche amiti.
_Vale et ama_. Pressez la construction des ouvrages.


BONAPARTE  MARMONT.

    Au Caire, 29 novembre 1798.

L'tat-major vous donne l'ordre, citoyen gnral, de prendre le
commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le gnral
Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoy un
parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs,
sa lettre  l'amiral anglais n'tait pas digne de la nation. Je vous
rpte ici l'ordre que j'ai donn de ne pas envoyer un seul
parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien.
J'ai accoutum les officiers qui sont sous mes ordres  accorder des
grces, et non  en recevoir.

J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers  la
quatrime d'infanterie lgre. Il est extrmement surprenant que je
n'en aie rien su.

Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande
garnison, et faites que l'on s'aperoive du changement de commandant.

crivez-moi souvent et dans le plus grand dtail.

Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez crite des
lettres reues de Saint-Jean-d'Acre.

Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isols qui devraient tre 
l'arme. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses
passe-ports en rgle. Que ceux qui s'en vont n'emmnent pas de
domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et
qu'ils n'emportent point de fusils.

Je vous salue.


BONAPARTE  MARMONT.

    Au Caire, 2 dcembre 1798.

Vous ferez runir chez vous, citoyen gnral, dans le plus grand
secret, le contre-amiral Perre, le chef de division Dumanoir, le
capitaine Barr. Vous leur ferez part de la prsente lettre; vous leur
ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procs-verbal de la
rponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.

PREMIRE QUESTION.

Si la premire division de l'escadre sortait, pourrait-elle, aprs une
croisire, rentrer malgr la croisire actuelle des Anglais, soit dans
le port neuf, soit dans le port vieux?

DEUXIME QUESTION.

Si le _Guillaume Tell_ paraissait avec le _Gnreux_, le _Dgo_,
l'_Athnien_ et les trois vaisseaux vnitiens que nous avons laisss 
Toulon, et qui sont actuellement runis  Malte, la croisire anglaise
serait oblige de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre
du gnral Villeneuve dans le port?

TROISIME QUESTION.

Si la premire division sortait, pour favoriser sa rentre, malgr la
croisire anglaise, ne serait-il pas utile, indpendamment du fanal que
j'ai ordonn qu'on allumt au phare, d'tablir un nouveau fanal sur la
tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre prcaution  prendre?

Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions
diffrentes, vous ferez mettre sur le procs-verbal les opinions de
chacun.

Je vous ordonne qu'il n'y ait  cette confrence que vous quatre. Vous
commencerez par leur recommander le plus grand secret.

Aprs que le conseil aura rpondu  ces trois questions et que le
procs-verbal sera clos, vous poserez cette question:

Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de
Malte, de quelle manire s'apercevrait-on de son arrive  la hauteur
de la croisire; quel secours les forces navales actuelles du port
pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le
contre-amiral Perre pour se croire suffisamment autoris  sortir?

Combien de temps faudrait-il pour jeter les boues, pour dsigner la
passe?

Les frgates la _Muiron_ et la _Carrre_, le vaisseau le _Causse_
seraient-ils dans le cas de sortir?

Aprs quoi, vous poserez cette autre question:

Les frgates la _Junon_, l'_Alceste_, la _Courageuse_, la _Muiron_, la
_Carrre_; les vaisseaux le _Causse_, le _Dubois_, renforcs chacun par
une bonne garnison de l'arme de terre et de tous les matelots europens
qui existent  Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la
croisire anglaise si elle tait compose de deux vaisseaux et d'une
frgate?

Vous me ferez passer le procs-verbal de cette sance dans le plus
court dlai.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 4 dcembre 1798.

J'ai reu hier, mon cher gnral, votre lettre du 9, par laquelle vous
me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau
tmoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et,
si le zle le plus constant et l'activit la plus soutenue suffisent,
j'espre m'acquitter d'une manire satisfaisante de la tche que vous
m'avez impose: elle ne me parat pnible que parce qu'elle m'loigne
de vous.

Le gnral Mauscourt a t vivement affect de son rappel, et des
motifs exprims dans l'ordre qu'il a reu. J'ai cherch  le rassurer,
 le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez
son honneur et sa probit, et il voulait  toute force faire mettre les
scells sur ses papiers. Je l'en ai dissuad, et je lui ai promis de
vous crire pour attester prs de vous, non la bont de son
administration, mais la puret de ses intentions. Il compte partir dans
deux jours pour se rendre  vos ordres.

Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances
difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'tant que
d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de bl, et il n'existe en
magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres
que pour environ cinq jours.

Le gnral Menou a impos, sur Damanhour, une contribution de deux
mille quintaux de bl, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fves,
qui doivent tre verss  Alexandrie. Nous serions bien riches si tout
cela y tait arriv; mais nous avons pour tout moyen de transport
quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent
chameaux portant du bl de Damanhour  Alexandrie pourraient  peine
suffire  la consommation journalire. Il faut donc runir plusieurs
moyens.

Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus prs
d'Alexandrie, au point le plus prs de Rosette. On n'aurait plus alors
qu'un transport par terre de trois lieues du ct de Rosette, et de
deux lieues du ct d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque
jour  leur gte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir 
traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier
que j'ai envoy pour ce travail sera, j'espre, de retour ici dans deux
jours.

Ce moyen n'exige pas moins une grande quantit de chameaux. Je ne vois
qu'une manire de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et,
comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncs dans les
dserts. Ils prouvent aujourd'hui une perte trs-considrable: les
pturages des bords du canal, qui, les autres annes, faisaient leur
richesse, sont dserts maintenant et ne servent  personne. J'espre
les dcider  envoyer ici des otages pour obtenir la libert d'amener
leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions  notre
disposition, et  bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que
la navigation du lac soit en activit, apporteraient quelques charges
de Damanhour.

Le gnral Perre, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent
qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire
venir de Rosette des djermes. Je l'ai mand au gnral Menou, qui n'a
pas cru devoir risquer le bl qu'elles contiendraient. Je lui propose,
par ce courrier, de nous envoyer deux djermes charges de paille. Cette
paille nous sera trs-prcieuse, et, si elle est prise, la perte ne
sera pas considrable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres
charges de bl.

Enfin, mon gnral, d'ici  dix jours, j'espre avoir organis un
transport de bl qui excdera la consommation.

J'emprunterai aux habitants du bl, que nous leur rendrons en nature
quand nous en serons pourvus.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 6 dcembre 1798.

Le gnral Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher gnral, du
dpart de tous les btiments  pavillon rouge; trois vaisseaux anglais
seulement sont  notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un 
Aboukir, mouill.

Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons
l'essayer. Dt-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir
recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans bl, nous
n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer  l'ide
d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux
marchant continuellement pourraient  peine suffire  la consommation
journalire.

Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants:
les deux points d'embarquement seront, l'un  une lieue et demie
d'Alexandrie, et l'autre  quatre lieues de Rosette. Ainsi nos
transports par terre seront diminus; mais cette navigation ne peut pas
tre mise en activit sur-le-champ: il faut donc employer la navigation
extrieure, qui j'espre, sera heureuse, et pourvoira  nos besoins.
J'envoie,  cet effet,  Rosette, un officier de marine et deux
aspirants intelligents capables de conduire les djermes.

Les agences en chef des diffrents services n'ont rien envoy depuis
longtemps aux agents d'Alexandrie; en consquence, personne n'a un sou:
il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant,
de la paille, du bois pour la consommation journalire de la garnison,
et de la viande pour les hpitaux. Ces ressources seront bientt
puises, et je n'y compte que pour trs-peu de temps; aussi vais-je
chercher  me pourvoir ailleurs.

Il est d  la garnison d'Alexandrie les mois de vendmiaire et de
brumaire, tandis que la premire dcade de frimaire est paye  l'arme.

Les travaux du gnie sont sans activit, parce qu'on n'a encore rien
donn sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait
dlivrer.

J'ai emprunt quinze cents quintaux de bl au divan pour pourvoir  la
subsistance de quinze jours. J'espre que d'ici  ce temps-l, s'il
nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la
circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en
nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.

Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu,
le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan
s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me reprsentera.
Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.

Je vais chercher  faire venir du bois par Aboukir.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 24 dcembre 1798.

J'espre, mon cher gnral, que nous avons vaincu le mal, et que, si la
peste reparat, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis
ma dernire lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur franais
avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tomb malade et est
mort. Nous avons pris toutes les prcautions que la prudence nous a
suggres pour empcher la propagation de la maladie, et nous en avons
senti les bons effets.

Les vents constamment contraires ont empch les djermes charges de
bl d'arriver de Rosette ici, de manire que nous finissons aujourd'hui
de consommer l'emprunt de bl que j'ai fait il y a quinze jours. Il a
fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouv en lui beaucoup de
bonne volont, et il a t convenu qu'un ngociant serait charg de
nous fournir chaque jour cent quintaux de bl. Le divan fera les fonds
ncessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure
responsable du prix de ce bl. J'ai pris le double engagement prs du
divan, et comme commandant  Alexandrie, et comme particulier, de le
lui faire payer, c'est--dire que je lui rendrai, quand nos bls seront
arrivs, la quantit qui reprsentera la somme d'argent qui aura t
dpense. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.

Comme les vents peuvent tre encore longtemps contraires, j'ai d
penser aux transports intrieurs. Je me suis adress aux Arabes qui
environnent Alexandrie; j'ai  peu prs la certitude d'obtenir d'eux
cent cinquante  deux cents chameaux, qui apporteront le bl 
Alexandrie, et qui seront pays en nature  raison d'un tiers de la
charge, c'est--dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent
quarante livres, ne nous cotera qu'un ardeb pris  Rosette, dont la
valeur est de trois piastres, ce qui est trs-bon march.

Dans deux jours la navigation du lac sera en activit. Le premier
objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours,
fait faire un gros magasin sur le bord du lac, prs de l'lowa, et, l,
cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins 
l'extrmit du lac, prs d'Alexandrie.

Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce
retard aux difficults locales que le pays prsente  un Franais. Je
crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire
facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin
pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit tre
considr comme le grenier d'Alexandrie, serait d'tendre jusqu'
Damanhour le commandement du shriff d'Alexandrie. Il nous est
extrmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir
 nos besoins, un pays riche et peupl; et personne n'en tirerait un
plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors  l'estime qu'on a
pour lui les moyens que donne l'autorit. L'unit de commandement ne
serait pas blesse, puisqu'il ne ferait qu'excuter les ordres du
gnral Menou.

J'ai trouv un Arabe dont je suis sr et qui partira demain pour
Derne. Quatre jours aprs, j'en ferai partir un autre: ils porteront
tous deux des lettres  un ngociant et  un juif qui y fait les
affaires des Franais. On pourrait,  telle fin que de raison, se
servir de ce moyen-l pour envoyer une lettre jusqu' Tripoli, car il y
va souvent des bateaux.

J'ai l'tat, btiment par btiment, des matelots du convoi: le nombre
s'en lve  quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me
parat, d'aprs cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain
nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous
l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les btiments ont t brls,
une centaine s'est rfugie sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons
quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.

Je vous remercie de la dfense que vous avez faite de recevoir en
payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en tait dj
arriv pour soixante mille francs.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 22 janvier 1799.

Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher gnral, nos pertes
augmentent  chaque instant: la journe d'avant-hier nous a cot
dix-sept hommes morts; celle d'hier  peu prs autant. Notre position
est vraiment dplorable. Je n'exagre pas nos malheurs; mais, si on ne
vient promptement  notre secours, ils seront bientt  leur comble. Le
mcontentement des troupes est extrme et tel, que je puis
raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou
tout ramener  l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas;
et ces malheurs-l seront prvenus. Tout est ici six fois plus cher
qu' Paris, et il n'y a qu'une trs-petite partie de la garnison qui
ait reu le mois de vendmiaire; la misre est donc excessive, et les
troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espre
bientt les voir prir. Ajoutez  cela la lecture des ordres du jour,
qui leur annonce que l'arme est paye rgulirement, et qui leur fait
croire que l'argent destin pour eux est distrait par les autorits
immdiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une
livre de pain,  cause de la disette extrme de bl que nous prouvons;
il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mcontentement des
soldats n'est pas fond.

J'ai fait part de toutes mes inquitudes et de tous mes chagrins au
gnral Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce
n'est qu' regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je
ne puis m'adresser qu' vous pour obtenir un remde, le gnral Menou
n'en trouvant pas. J'ose, esprer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez
pour croire que le rcit que je vous fais est littralement vrai.

Vous avez runi le commandement des trois provinces, afin que la ville
d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-mme, ret de l'argent
et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le
gnral Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahir,
qui pourrait servir  payer ici les troupes, est employ  tout autre
usage. Un ngociant d'ici vient de m'assurer  l'instant que son
correspondant vient de lui crire que le gnral Menou venait de faire
rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a
t paye par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel
moment le gnral Menou choisit-il pour cela? celui o nous manquons de
tout, et o la terre, la marine, les soldats et les administrations,
sont dans une gale misre!

Le commandement que vous m'avez donn de la province de Bahir me
donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la
quarantaine ne mettait obstacle  tout; mais je ne puis disposer de
rien; le gnral Menou a donn ses ordres  l'adjudant gnral le Turcq;
ainsi ce commandement est illusoire.

Le gnral Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de
Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus
besoin de secours que les communications deviennent plus rares.

Le gnral Menou vient de dfendre, sous les peines les plus graves, 
qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre
cents mes, qui, sous la protection du dtachement franais, nous
apportaient rgulirement ici des subsistances, n'osant pas marcher
seuls  cause des Arabes, n viendront plus, et nous faisons par l un
pas vers la famine.

Nous n'avons pas reu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de
bl, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.

Il a t impossible de vendre ici la plus petite quantit de vin;
personne n'est venu en acheter; et cela me parat tout simple. Voici le
parti que j'ai pris. J'ai forc les habitants  l'acheter, le divan s'y
est refus formellement. Aprs avoir tourn la question de toutes les
manires, sans avoir pu le dcider, je lui ai signifi que je me
chargeais de tous les dtails, qu'il y aurait sans doute moins de
justice dans les rpartitions, parce que j'avais des connaissances
locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que
j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze ngociants
turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais
qu'eux et qu'ils eussent  fournir, sous deux fois vingt-quatre heures,
la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoy
demander pardon de s'tre ainsi refus  mes demandes, et s'en est
lui-mme charg; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille
livres les cent cinquante mille livres portes dans mon arrt; il m'et
t impossible de porter le vin  trois livres; je l'ai mis  cinquante
sous.

Ces cent vingt-cinq mille livres serviront  payer un mois  la
garnison; la marine vingt-cinq mille, le gnie huit  dix mille,
l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les
secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont
pas moins pressants.

Le mdecin Valdony, que vous m'avez annonc, n'est pas arriv, je crois
mme qu'il n'est pas parti.

Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hpitaux; je vous demande
avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.

Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est
en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire
adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste,
et d'ailleurs il est ncessaire dans sa province; je vous demande de
nous en faire envoyer un.

La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint
deux capitaines de btiments marchands, afin de l'aider dans ses
pnibles travaux.

J'attends votre rponse  ma lettre du 26, afin de savoir si je dois
envoyer  Damanhour les marins dont je vous ai parl.

La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'tait
paru.

Je n'ai reu qu'hier votre arrt du 22 nivse; je vais le mettre 
excution; les allges sont prtes.


BONAPARTE  MARMONT.

    Au Caire, 5 fvrier 1799.

Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle
ne peut pas profiter du moment o les Anglais sont loin pour sortir,
qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tt possible.

Je vous salue.


MARMONT  BONAPARTE.

    Rosette, 23 fvrier 1799.

Nos maux augmentaient, mon cher gnral, et je ne voyais aucun moyen
de leur apporter de remde, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli
o cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer
quarante-huit heures ici. J'ai respect les lois sanitaires, et me suis
camp hors la ville. Le gnral Menou m'a remis le commandement. J'ai
sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothqu sur
les rentres de l'arrondissement. La moiti sera paye ce soir, et je
l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de prs. Je payerai avec cet
emprunt la premire quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une
vingtaine de mille francs  la marine, et je donnerai assez d'argent au
gnie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps
dj sont suspendus.

C'est la perspective qu'offrent les vnements que l'on peut prsumer
qui m'a dcid  venir trouver le gnral Menou, et de lui demander ou
de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous
m'avez confi. Votre absence me rend personnellement responsable de tout
ce qui doit tre fait, et j'ai t effray en pensant qu'en restant
encore quelque temps dans la mme scurit la ville d'Alexandrie ne
serait pas capable de la rsistance qu'il est ncessaire qu'elle oppose.

J'ai donc cru devoir mettre de ct les considrations particulires,
au risque mme de dplaire au gnral Menou. J'ai cru indispensable de
tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai
pens surtout qu'il fallait faire arriver promptement les
fortifications  un terme qui donnt quelque confiance; et je crois
pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prvoyance; et, si
j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'et t
trop tard.

J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers
ordres m'ont autoris  faire. J'ai pens exclusivement  prparer la
dfense d'Alexandrie,  laquelle mon honneur aujourd'hui est li. Le
gnral Menou m'a parfaitement reu et a paru me cder sans peine le
commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon
gnral, l'impossibilit d'envoyer un bataillon  Damanhour. Les quatre
qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts
fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de
diminuer ce nombre.

Le gnral Menou me laisse donc la lgion nautique, moins un
dtachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer  Ramanieh, afin de
mettre  mme le chef de brigade Lefebvre de s'tablir de nouveau 
Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentre des contributions.
Malgr tous mes efforts, elles ne s'lveront jamais  la hauteur des
dpenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier
courrier le tableau des diffrences.

La peste va bien  Alexandrie; les accidents sont devenus moins
frquents, et le nombre des morts moins considrable: nos hpitaux ne
perdent pas plus de trois  quatre hommes par jour.

Les Anglais sont toujours en prsence. Ils ont suspendu depuis quelques
jours leur bombardement.

FIN DU TOME PREMIER.


TABLE DES MATIRES

Avis de l'diteur.

LIVRE PREMIER.--1774-1797.

Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premires
annes.--Premires relations avec Bonaparte (1792).--Admission 
l'cole d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premires amours.

Admission au 1er rgiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de
Tournoux.--Premier combat.--Sige de Toulon.--Bonaparte 
Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du
Petit-Gilbraltar (17 dcembre 1793).--Pillage de
Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).

Situation intrieure de la France.--La terreur.--9
thermidor.--Bonaparte accus.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet
d'une expdition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'arme
d'Italie.--Sige de Mayence (1795).--Retraite de l'arme franaise.

Pichegru.--Desaix.--15 vendmiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du
gnral Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des
victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23
novembre 1795).--Schrer.--Hiver de 1795  1796  Paris.--Mariage de
Bonaparte.


CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.

Lettre de Marmont  son pre, du camp de Saint-Ours.

--         --      sa mre, du camp de Saint-Ours.

Lettre de Marmont  son pre, de Certamussa.

--         --      sa mre, de Saint-Paul.

--         --      son pre, de Toulon.

Rapport original de la prise de Toulon au prsident de la Convention
nationale.

Ordre du jour du gnral Dugommier.

Lettre de Marmont  sa mre, du fort de la Montagne.

--         --      son pre, du fort de la Montagne.

--         --      sa mre, en rade.

--         --      son pre,  bord du brick l'_Amiti_.

--         --      sa mre, de Toulon.

--         --      son pre, de Strasbourg.

--         --      sa mre, d'Ober-Ingelheim.

--         --      son pre, d'Ober-Ingelheim.

--         --      sa mre, d'Ober-Ingelheim.

--         --      son pre, d'Ober-Ingelheim.

--         --      son pre, d'Ober-Ingelheim.

--         --      sa mre.


LIVRE DEUXIME.--1797-1798.

Massna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte
(11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de
Murat.

Passage du P (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio:
cration des guides.--Vrone.--Mantoue investie.--Emplacement de
l'arme franaise.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le
roi de Naples.--Surprise du chteau Ubin.

Sige de Mantoue.--Lonato (3 aot 1796).--Anecdote.--Castiglione (5
aot).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux
Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoy  Paris.--Arcole (17
novembre) .--Les deux drapeaux.--Rflexions sur les oprations de
Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17
janvier).--Capitulation de Mantoue (2 fvrier).

Expdition contre le pape Pie VI.--Trait de prsence d'esprit de
Lannes.--Prise d'Ancne.--Singulire dfense de la garnison.--Monge et
Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'arme franaise entre dans
les tats hrditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert
dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprs de
l'archiduc Charles.

Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premires ouvertures
faites par Bonaparte.--Trait prliminaire de paix avec l'Autriche (19
avril).--Rponse de M. Vincent  Bonaparte.--Troubles de Bergame (12
mai).--Venise se dclare contre la France.--Mission de Junot.--Le
gnral Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entre des Franais
dans la ville.--Cration de la Rpublique transpadane.--Alliance avec
la Sardaigne.

18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Ngociation de
Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame
Bonaparte  Venise.--Desaix  Passeriano.--Premire ide sur
l'gypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'arme du Rhin confie 
Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre
1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan  Radstadt et de Radstadt
 Paris.


CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIME.

Lettre de Marmont  son pre, de Cairo.

--         --      son pre, de Cherasco.

--         --      sa mre, de Crmone.

--         --      son pre, de Milan.

--         --      son pre, de Peschiera.

--         --      sa mre, de Milan.

--         --      son pre.

--         --      son pre, de Bassano.

--         --      son pre, de Castiglione.

--         --      son pre, de Brescia.

--         --      son pre, de Vrone.

--         --      sa mre, de Milan.

--         --      son pre, de Goritz.


LIVRE TROISIME.--1798-1799.

Retour du gnral Bonaparte  Paris.--Sa conduite politique.--Situation
intrieure de la France.--Premire ide d'une descente en
Angleterre.--Bonaparte, nomm gnral en chef de l'arme d'Angleterre,
reconnat l'impossibilit d'effectuer une descente.--Mariage de
Marmont.

Projet arrt d'une grande expdition en gypte.--Moyen par lequel on
se procure de l'argent.--Dpart de Toulon (19 mai
1798).--Anecdote.--Rflexions sur l'expdition
d'gypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'arme franaise
d'gypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le
Nil.

Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
flottille.--Chbriss.--Camp de Ouardan (19
juillet).--Embabh.--Pyramides.--Pche aux mameluks.--Entre au
Caire.--Mcontentement de l'arme.--Expdition contre Ibrahim.--Aboukir
(1er aot).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce dsastre.

Mission confie au gnral Marmont.--Excursion malheureuse dans le
Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une
flotte anglo-turque  Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le
gnral Mauscourt.--Marmont nomm commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son
singulier caractre.--Peste.--Rflexions sur cette
maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M.
Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Franais  Alexandrie.


CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIME.

Lettre de Marmont  Bonaparte, d'Alexandrie.

--     de Menou  Marmont, de Rosette.

--     de Marmont  Bonaparte, d'Alexandrie.

--         --      Menou, d'Alexandrie.

--     de Menou  Marmont, de Rosette.

--         --      Marmont, de Rosette.

--     de Bonaparte  Marmont, du Caire.

--         --      Marmont, du Caire.

--     de Marmont  Bonaparte, d'Alexandrie.

--         --      Bonaparte, d'Alexandrie.

--         --      Bonaparte, d'Alexandrie.

--         --      Bonaparte, d'Alexandrie.

--     de Bonaparte  Marmont, du Caire.

--     de Marmont  Bonaparte, de Rosette.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (1/9), by Auguste Wiesse de Marmont

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