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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:34:07 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Sonnets, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sonnets
+ Volume 8
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: November 7, 2008 [EBook #27191]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+
+
+ SONNETS
+
+
+I.
+
+Nous désirons voir les créatures les plus belles se multiplier afin que
+la rose de la beauté ne meure jamais, et qu'au moment où les plus
+avancées tombent sous les coups du Temps, leurs tendres héritières
+puissent relever leur mémoire; mais toi, tu es fiancée à tes propres
+yeux et à leur éclat, tu nourris la flamme de ton flambeau d'une huile
+intérieure, tu produis la famine là où règne l'abondance, tu es ta
+propre ennemie, tu es trop cruelle envers toi-même. Toi qui fais
+maintenant le nouvel ornement du monde, toi qui annonces seule le
+glorieux printemps, tu enterres dans son bouton ta satisfaction; douce
+avare, tu gaspilles par ta lésinerie. Aie compassion du monde, sans
+quoi, vorace que tu es, tu te joindras au tombeau pour dévorer ce qui
+est dû au monde.
+
+II.
+
+Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront de profondes
+tranchées dans le champ de ta beauté, la fière livrée de ta jeunesse, si
+fort admirée maintenant, ne sera plus qu'un vêtement déguenillé dont on
+ne fera plus de cas; lorsqu'on te demandera alors ce qu'est devenue
+toute ta beauté, où réside le trésor des jours de ta vigueur, ce serait
+une honte insigne et une flatterie inutile de répondre qu'elle vit
+encore dans tes yeux creusés et enfoncés; ne serait-ce pas un usage plus
+honorable de ta beauté que de pouvoir répondre: «Mon bel enfant que
+voilà peut faire mon compte et me servir d'excuse;» tu prouverais ainsi
+que sa beauté t'appartient par succession! ce serait ressusciter dans ta
+vieillesse et voir ton sang bouillir encore lorsque tu le sentirais
+glacé dans tes veines.
+
+III.
+
+Regarde-toi dans ton miroir et dis au visage que tu y verras, qu'il est
+temps pour ce visage d'en former un autre; si tu ne pourvois pas
+maintenant à le réparer plus tard, tu trompes le monde, tu laisses une
+mère sans bénédiction; car où est la belle dont le sein stérile dédaigne
+la culture du laboureur? où est l'homme assez fou pour servir de tombeau
+à son amour-propre pour arrêter la postérité? Tu es le miroir de ta
+mère, en te voyant elle retrouve le bel avril de son printemps; de même
+à travers les fenêtres de ta vieillesse, tu reverras ton âge d'or au
+mépris des rides. Mais si tu vis pour qu'on oublie, meurs fille, et ton
+image meurt avec toi.
+
+IV.
+
+Beauté prodigue, pourquoi dépenses-tu à ton profit l'héritage de tes
+charmes? Les legs de la nature ne donnent rien; elle prête, et comme
+elle est fraîche, elle prête à ceux qui sont libres. Belle avare,
+pourquoi abuses-tu des largesses qu'elle t'a faites pour les donner à
+d'autres? usurière sans profits, comment emploies-tu une somme si
+immense sans venir à bout de vivre? Tu n'as commerce qu'avec toi-même,
+tu te trompes donc toi-même? Eh quoi! lorsque la nature t'appellera à
+rendre l'esprit, quels comptes satisfaisants pourras-tu laisser derrière
+toi? Ta beauté inutile sera enterrée avec toi; si tu l'avais employée,
+elle vivrait pour être ton exécuteur testamentaire.
+
+V.
+
+Les heures qui, par leur doux travail, ont créé ce beau regard qui
+attire tous les yeux, joueront envers lui le rôle de tyrans et
+détruiront ces perfections adorables, car le temps ne s'arrête jamais,
+il mène l'été jusqu'à l'hiver odieux, et là le confond: la sève est
+arrêtée par la gelée, les feuilles vertes sont tombées, les beautés sont
+couvertes de neige, la stérilité règne partout; alors si l'essence de
+l'été ne demeurait pas captive comme un prisonnier liquide dans des murs
+de verre, les effets de la beauté disparaîtraient avec la beauté, elle
+n'existerait plus et il n'en resterait aucun souvenir; mais les fleurs
+distillées, lors même que l'hiver les atteint, ne perdent que leur éclat
+extérieur, leur essence subsiste dans toute sa douceur.
+
+VI.
+
+Ne laisse donc pas la main rugueuse de l'hiver défigurer en toi l'été
+avant que tu sois distillée; parfume quelque flacon, emplis quelque lieu
+du trésor de la beauté avant de te suicider. Ce n'est pas une usure
+défendue que de faire des prêts qui rendent heureux ceux qui payent
+volontiers leurs dettes, c'est à toi d'enfanter un autre toi-même; dix
+fois heureuse si tu en enfantes dix pour un, toi-même tu serais dix fois
+plus heureuse que tu ne l'es si dix enfants nés de toi te reproduisaient
+dix fois; que te ferait alors la mort si tu t'en allais en te survivant
+dans ta postérité? Ne sois pas obstinée, tu es infiniment trop belle
+pour servir de conquête à la mort et pour faire des vers tes héritiers.
+
+VII.
+
+Regarde lorsque le soleil glorieux lève à l'orient sa tête enflammée,
+tous les yeux qu'il éclaire rendent hommage à sa lumière qui apparaît et
+honorent de leurs regards sa majesté sacrée; lorsqu'il a gravi la pente
+escarpée des cieux comme un jeune homme robuste arrivé à l'âge mûr, les
+regards des mortels adorent encore sa beauté; mais lorsque, parvenu au
+faîte, son char fatigué quitte lentement le jour, comme un vieillard
+affaibli, les yeux, fidèles jusqu'alors, se détournent de son humble
+sentier et se portent ailleurs; de même toi qui t'avances maintenant
+dans ton midi, tu mourras sans qu'on prenne garde à toi, à moins que tu
+n'aies un fils.
+
+VIII.
+
+Toi dont la voix est une musique, pourquoi écoutes-tu tristement la
+musique? les douceurs ne font pas la guerre aux douceurs, la joie prend
+plaisir à la joie. Pourquoi aimes-tu ce que tu ne reçois pas volontiers?
+ou pourquoi reçois-tu avec plaisir ce qui te déplaît? si le véritable
+accord de sons harmonieux, mariés par une heureuse union, blesse ton
+oreille, ils ne font que te reprendre doucement, toi qui confonds dans
+ton chant solitaire les parties que tu devrais entonner. Vois comme les
+cordes doucement unies ensemble se frappent mutuellement dans une
+harmonie réciproque, comme un père, un enfant et une heureuse mère qui
+chantent ensemble le même air délicieux, et dont le chant sans paroles
+multiples et cependant me semble te dire ceci: «Toi qui es seule, tu
+seras comme si tu n'étais pas!»
+
+IX.
+
+Est-ce par crainte de mouiller tes yeux des larmes d'une veuve que tu te
+consumes dans une vie solitaire? Ah! s'il t'arrive de mourir sans
+enfants, le monde te pleurera comme une femme sans époux, le monde sera
+ta veuve, se lamentera de ce que tu n'as laissé après toi aucune image
+qui te rappelle, lorsque chaque veuve peut conserver en son particulier
+le portrait de son mari dans son coeur en regardant les yeux de ses
+enfants. Vois ce qu'un prodigue dépense dans ce monde qui ne fait que
+changer de place, car le monde en jouit pourtant; mais la beauté
+prodiguée a un but en ce monde, et si on la garde sans s'en servir,
+celui qui la possède la détruit. Ce coeur qui peut commettre sur
+lui-même un meurtre aussi honteux ne respire point d'amour pour les
+autres.
+
+X.
+
+Fi donc! avoue que tu ne portes d'amour à personne, puisque tu es si
+imprévoyante pour toi-même. Admets, si tu veux, que tu es aimée de bien
+des gens; mais il est évident que tu n'aimes personne, puisque tu es
+animée d'une haine si meurtrière, que tu n'hésites pas à conspirer
+contre toi-même, et que tu cherches à ruiner cette belle demeure que tu
+devrais tendre par-dessus tout à conserver. O change d'idée, afin que je
+puisse changer d'opinion! La haine sera-t-elle mieux logée que l'aimable
+amour? Sois, comme ta personne, bonne et gracieuse, montre-toi du moins
+compatissante envers toi-même. Crée une image de ton visage, pour
+l'amour de moi, afin que la beauté puisse survivre chez toi ou dans les
+tiens.
+
+XI.
+
+A mesure que tu décroîtras, tu gagneras chez lui des tiers, que tu
+perdras, et tu pourras tenir pour tien ce jeune sang que tu auras donné
+dans toute sa jeunesse, lorsque la jeunesse te quittera. Là est la
+sagesse, la beauté, la postérité; loin de là, la folie, la vieillesse et
+la décadence glacée; si tous agissaient de même, le monde serait bientôt
+fini, et en soixante ans on aurait le dernier mot de l'espèce humaine.
+Que ceux que la nature n'a pas faits pour conserver la race, ceux qui
+ont les traits durs, grossiers, et irréguliers, meurent stériles.
+Regarde ceux qu'elle a le mieux doués; elle t'a donné plus encore; tu
+dois libéralement user de ce don libéral, elle t'a taillée pour lui
+servir de sceau, elle veut que tu laisses des empreintes de ta personne
+et que tu ne laisses pas périr cet exemplaire.
+
+XII
+
+Quand je regarde l'horloge qui indique les heures, et que je vois le
+jour brillant disparaître dans la nuit hideuse; quand je vois la
+violette perdre sa fraîcheur, et des cheveux noirs argentés de lignes
+blanches; quand je contemple de grands arbres dépouillés de feuilles,
+eux qui jadis défendaient les troupeaux contre la chaleur; quand je vois
+toute la verdure recueillie en gerbes, et emportée sur des brancards
+avec une barbe blanche et hérissée, alors je me demande ce que deviendra
+ta beauté, puisque toi aussi tu dois tomber parmi les dépouilles du
+temps, puisque les charmes et la beauté renoncent à eux-mêmes et meurent
+dès qu'ils en voient d'autres grandir, et que rien ne peut résister à la
+faux du Temps, si ce n'est la postérité qui le bravera lorsqu'il te
+retranchera de la terre.
+
+XIII
+
+O si vous étiez vous-même! Mais, bien-aimée, vous n'êtes à vous que tant
+que vous vivrez ici-bas. Vous devriez vous préparer à cette fin qui vous
+menace, et donner à quelque autre votre douce ressemblance. Alors cette
+beauté que vous tenez à bail ne connaîtrait point de terme; alors vous
+resteriez vous-même, après votre décès, lorsque votre belle postérité
+reproduirait votre belle image. Qui pourrait laisser une si noble
+demeure tomber en ruine, lorsque les soins pourraient la maintenir en
+honneur malgré les orages et les vents des jours d'hiver, malgré la rage
+stérile des frimas éternels de la mort? Oh! personne! sinon de mauvais
+administrateurs. Mon cher amour, vous savez que vous avez eu un père,
+que votre fils en dise autant.
+
+XIV
+
+Ce n'est pas aux étoiles que j'emprunte ma manière de voir, et cependant
+je crois que j'entends l'astronomie, non pour prédire la bonne ou la
+mauvaise chance, les pestes, les famines, ou les incidents de la saison;
+je ne sais pas non plus prévoir la fortune à un moment près, fixer pour
+chaque minute le tonnerre, la pluie ou le vent, ou dire si les princes
+se porteront bien par des prédictions que je lis dans le ciel, mais je
+trouve ma science dans tes yeux, et je lis dans les étoiles fixes avec
+assez d'art pour prédire que la beauté et la fidélité poursuivront
+ensemble si tu veux bien te prêter à faire souche, sinon je prophétise
+que ta fin sera la sentence et l'arrêt de la beauté et de la fidélité.
+
+XV
+
+Quand je considère comment tout ce qui grandit ne conserve la perfection
+qu'un instant; que ce vaste monde ne présente que des spectacles sur
+lesquels les étoiles exercent en secret leur influence; quand je vois
+que les hommes se multiplient comme les plantes, sont nourris et
+desséchés par le même ciel, qu'ils s'enorgueillissent de leur séve de
+jeunesse, décroissent quand ils sont arrivés au faîte, et disparaissent
+du souvenir avec leur éclat, alors l'idée de cette courte durée vous
+fait apparaître à mes yeux dans toute la richesse de votre jeunesse, je
+vois le temps prodigue discuter avec le déclin pour changer en une
+sombre nuit le jour de votre jeunesse, et faisant la guerre au temps par
+amour pour vous, je vous greffe de nouveau, à mesure qu'il vous enlève
+quelque chose.
+
+XVI
+
+Mais pourquoi ne faites-vous pas une guerre plus sanglante à ce tyran
+sanguinaire, le Temps? et pourquoi ne vous fortifiez-vous pas contre le
+déclin par des moyens plus heureux que des vers stériles? Vous êtes
+maintenant au faîte des jours heureux, bien des jardins vierges encore,
+et qui ne sont pas plantés, porteraient avec une vertueuse joie vos
+fleurs vivantes, bien plus ressemblantes que votre portrait en peinture.
+Alors les traits de la vie répareraient la vie, ce que ni le crayon du
+temps, ni ma plume son élève ne peuvent faire pour vous, ni comme valeur
+intime, ni comme beauté extérieure, ils vous feraient vivre aux yeux des
+hommes; là vous donnant, vous vous conservez vous-même, et vous vivrez,
+dans un portrait retracé par votre adorable talent.
+
+XVII
+
+Qui croirait mes vers dans l'avenir, s'ils étaient pleins de tout ce que
+vous méritez? Cependant le ciel le sait, ce n'est qu'une tombe qui cache
+votre vie et ne laisse voir que la moitié de vos charmes. Si je pouvais
+retracer la beauté de vos yeux, et énumérer toutes vos grâces dans des
+vers nouveaux, les siècles à venir diraient: Le poëte en a menti; ces
+traits célestes n'ont jamais touché à un visage terrestre. C'est ainsi
+que mes papiers, jaunis par le temps, seraient méprisés comme des
+vieillards plus bavards que véridiques, et on traiterait votre juste
+éloge de fureur poétique, on dirait que c'est le mètre exagéré d'une
+vieille chanson. Mais s'il vivait dans ce temps-là quelque enfant à
+vous, vous vivriez deux fois, en sa personne et dans mes vers.
+
+XVIII
+
+Te comparerai-je à un jour d'été? tu es plus charmante et plus tempérée;
+dans leur violence les vents font tomber les bourgeons chéris de mai, et
+le bail de l'été est trop court, l'oeil du ciel brille quelquefois avec
+trop d'éclat; souvent son teint doré est brouillé, et toute beauté perd
+une fois sa beauté, dépouillée par le hasard ou par le cours inconstant
+de la nature; mais ton éternel été ne se flétrira point, tu ne perdras
+point la beauté que tu possèdes; la mort ne se vantera pas de te voir
+errer dans ses ombres, lorsque tu vivras dans tous les temps par des
+vers immortels; tant que les hommes respireront, tant que les yeux
+pourront voir, autant vivra ceci, autant ceci te donnera vie.
+
+XIX.
+
+Temps dévorant, émousse les griffes du lion, et que la terre dévore
+elle-même sa douce postérité, arrache les dents acérées des mâchoires du
+tigre féroce, brûle dans son sang le phénix à longue vie, apporte-nous
+dans ton vol des saisons heureuses et des saisons funestes. Temps aux
+pieds rapides, fais ce que tu voudras dans le vaste univers, et pour ses
+charmes fragiles, je ne t'interdis qu'un crime odieux, que tes heures ne
+sillonnent pas le beau front de mon ami, n'y trace point de lignes avec
+ton antique plume, laisse-le dans ton cours subsister tout entier pour
+servir de modèle de beauté aux races futures. Néanmoins fais du pis que
+tu voudras, vieux Temps: en dépit de tes outrages, mon ami vivra
+toujours jeune dans mes vers.
+
+XX
+
+Tu as un visage de femme, peint de la main de la nature, toi le maître
+et la maîtresse de ma passion; tu as le coeur tendre d'une femme, mais
+tu ne connais pas les inconstances auxquelles la perfidie des femmes est
+sujette; tu as les yeux plus brillants qu'elles, mais tu ne les roules
+pas faussement comme elles, tes regards voient l'objet sur lequel ils se
+portent; tu as le teint d'un homme, toutes les nuances sont à ta
+disposition pour attirer les yeux des hommes et pour surprendre les âmes
+des femmes. Tu avais d'abord été créé pour être une femme, mais la
+nature en te façonnant est tombée dans la rêverie, et par ses additions
+elle m'a privée de toi en ajoutant quelque chose qui ne m'était bon à
+rien. Mais puisqu'elle t'a destiné à la satisfaction des femmes, que ton
+amour m'appartienne et qu'elles usent de ton amour comme d'un trésor.
+
+XXI
+
+Il n'en est pas de moi comme de cette muse animée à versifier par une
+beauté fardée, qui emprunte au ciel même ses ornements, et qui compare
+toutes les beautés à sa belle, accumulant les similitudes les plus
+ambitieuses, le soleil et la lune, les riches joyaux de la terre et de
+la mer, les premières fleurs du mois d'avril et tout ce que les airs du
+ciel renferment de rare dans leur vaste sein. Pour moi qui suis sincère
+en amour, permettez-moi d'écrire sincèrement, et puis, croyez-moi, celle
+que j'aime est aussi belle qu'aucun enfant des hommes, bien qu'elle ne
+soit pas aussi éclatante que ces flambeaux d'or fixés dans les cieux;
+que ceux qui aiment à parler par ouï-dire en disent davantage, je ne
+veux pas vanter ma marchandise, puisque je n'ai pas l'intention de la
+vendre.
+
+XXII
+
+Mon miroir ne me persuadera pas que je suis vieux, tant que la jeunesse
+et toi serez du même âge; mais lorsque j'apercevrai chez toi les rides
+du temps, alors j'attendrai la mort pour expier ma vie, car toute cette
+beauté qui te pare n'est que le vêtement charmant de mon coeur qui vit
+dans ton sein, comme le tien en moi. Comment donc pourrais-je être plus
+âgé que toi? C'est pourquoi, mon amour, prends soin de toi comme je
+prends soin de moi-même; non pour moi, mais pour toi, puisque je porte
+ton coeur, que je garderai tendrement comme une bonne nourrice garde son
+enfant du mal. Ne compte pas sur ton coeur; si le mien expire, tu m'as
+donné le tien, mais non pour le reprendre.
+
+XXIII
+
+Comme un pauvre acteur sur la scène qui, dans son effroi, oublie son
+rôle, ou comme un animal furieux qui, plein de rage, affaiblit son
+propre coeur par l'excès de sa force, ainsi moi, par manque de
+confiance, j'oublie d'accomplir toute la cérémonie des rites de l'amour,
+et surchargé du fardeau de la force de mon amour, l'énergie de mon amour
+semble décroître. Oh! que mes lèvres servent d'éloquence et d'avocats
+muets à mon coeur qui te parle, ils plaident mon amour et réclament ma
+récompense mieux que cette langue qui en a souvent dit bien davantage.
+Oh! apprends à lire ce qu'a écrit un amour silencieux, c'est un apanage
+de l'intelligence de l'amour que d'entendre avec les yeux.
+
+XXIV
+
+Mes yeux m'ont servi de peintre et ont retracé l'usage de ta beauté sur
+la table de mon coeur; mon corps est le cadre qui contient ce portrait,
+et la perspective est le plus grand art du peintre; mais il faut que
+vous jugiez du talent à travers le peintre, pour trouver votre fidèle
+image là où elle repose suspendue dans le magasin de mon coeur; les
+fenêtres en sont vitrées de tes yeux. Vois quels services les yeux ont
+rendu aux yeux. Mes yeux ont retracé ta personne, et les tiens servent
+de fenêtre à mon sein; le soleil prend plaisir à regarder au travers
+pour te contempler à son aise, mais il manque aux yeux un secret pour
+compléter leur art, ils ne retracent que ce qu'ils voient, ils ne
+connaissent pas le coeur.
+
+XXV
+
+Que ceux qui sont en faveur auprès de leurs étoiles se parent d'honneurs
+publics et de titres orgueilleux; pour moi à qui la fortune refuse de
+semblables triomphes, je trouve une joie inespérée dans ce que j'honore
+le plus. Les favoris des grands princes étendent leurs pétales au soleil
+comme le tournesol; leur orgueil reste enfoui dans leur sein, car un
+froncement de sourcil les fait périr dans toute leur gloire. Le guerrier
+qui a lutté toute sa vie, célèbre par son courage, n'a qu'à perdre une
+fois la partie après un millier de victoires, il est effacé du livre de
+l'honneur, et on oublie tout ce qu'il avait gagné; tandis que moi, je
+suis heureux, j'aime et je suis aimé, là où je ne puis changer et où
+l'on ne changera pas pour moi.
+
+XXVI
+
+Maître de mon amour, ton mérite ayant fortement uni ma fidélité à ton
+allégeance, je t'envoie cette ambassade écrite pour te témoigner ma
+fidélité, non pour faire montre de mon esprit. Une fidélité si grande
+qu'un esprit aussi pauvre que le mien peut faire croire sans valeur,
+faute de mots pour la dépeindre, si je n'avais l'espoir que quelque
+bonne pensée à toi, dans le fond de ton âme, donnera ce qui manque à ma
+nudité, jusqu'à ce que toutes les étoiles qui guident les hommes dans
+leur marche luisent sur moi gracieusement et, d'un visage favorable,
+revêtissent mon affection déguenillée d'un vêtement convenable, pour me
+rendre digne de ta précieuse tendresse. Alors j'oserai me vanter de
+l'amour que je te porte, jusque-là je n'ose pas montrer mon visage là où
+tu pourrais me mettre à l'épreuve.
+
+XXVII
+
+Épuisé de fatigue, je me hâte d'aller chercher mon lit, doux repos des
+membres lassés par la marche; mais voici que ma tête commence un voyage,
+pour faire travailler mon esprit, maintenant que le travail du corps est
+achevé; alors toutes mes pensées m'emportent bien loin du lieu où je me
+trouve, pour entreprendre avec ardeur un pèlerinage vers toi, elles
+tiennent ouvertes mes paupières qui retombent, et je contemple cette
+obscurité que voient les aveugles; seulement la vue imaginaire de mon
+âme présente ton ombre à mes yeux sans regard, et, comme un joyau
+apparaissant à travers une nuit obscure, elle embellit la nuit sombre et
+rajeunit son vieux visage. C'est ainsi que mon corps le jour, et la nuit
+mon esprit ne trouvent point de repos, grâce à toi, grâce à moi.
+
+XXVIII
+
+Comment donc puis-je me conserver dans un état satisfaisant, lorsque je
+suis privé des bienfaits du repos? lorsque la nuit ne soulage pas le
+poids du jour, mais que le jour est opprimé par la nuit et la nuit par
+le jour? Lorsque tous deux, bien qu'ennemis de leurs règnes respectifs,
+joignent les mains pour me torturer, l'un par la fatigue, l'autre par
+ses plaintes, de l'éloignement où je travaille, éloigné surtout de toi.
+Pour lui plaire, je dis au jour: Que tu es brillant, et que tu lui fais
+honneur quand les nuages couvrent le ciel; je flatte de même la nuit au
+teint sombre en lui disant que lorsque les étoiles étincelantes ne
+scintillent pas, tu dores la soirée, mais le jour allonge tous les jours
+mes peines, et toutes les nuits la nuit me fait paraître plus pénible la
+longueur de mes souffrances.
+
+XXIX
+
+Dans ma disgrâce auprès de la fortune et aux yeux des hommes, lorsque je
+déplore tout seul mon abandon, et que j'assiège de mes cris inutiles un
+ciel qui m'est sourd, lorsque je me contemple, et que je maudis mon
+sort, lorsqu'il m'arrive de souhaiter les riches espérances de l'un, les
+traits de celui ci, les amis de celui-là, lorsque je désire l'habileté
+de cet homme et la portée de cet autre, jouissant le moins possible de
+ce que je possède le plus, tout en méprisant presque moi-même de
+pareilles pensées, il m'arrive de songer à toi, et alors ma situation,
+semblable à l'alouette qui s'élance au point du jour d'une terre morne,
+va chanter des cantiques aux portes du ciel, car le doux souvenir de ton
+amour m'apporte tant de richesse, que je dédaigne alors de changer de
+place avec les rois.
+
+XXX
+
+Lorsque dans mes séances de réflexions silencieuses et douces je
+rappelle le souvenir des choses passées, je soupire à la pensée des
+choses que j'ai cherchées et que j'ai manquées, et je déplore de
+nouveau, à propos des malheurs passés, le précieux temps que j'ai perdu.
+C'est alors qu'il m'arrive de noyer des yeux qui ne sont pas habitués à
+couler, au souvenir d'amis bien chers cachés dans la nuit éternelle de
+la mort; c'est alors que je pleure de nouveau les douleurs dès longtemps
+effacées de l'affection, et que je déplore la disparition de tant de
+choses évanouies. C'est alors que je puis regretter des chagrins passés
+en énumérant lentement malheur après malheur dans la triste liste des
+gémissements qui m'ont déjà arraché tant de larmes; mais s'il m'arrive
+de penser à toi, dans ce moment-là, chère amie, toutes mes pertes sont
+réparées, tous mes chagrins sont finis.
+
+XXXI
+
+Ton coeur m'est cher au nom de tous les coeurs qui m'ont manqué et que
+j'ai crus morts; là règnent l'amour et tous les tendres dons de l'amour,
+et tous ces amis que je croyais enterrés. Combien de saintes et tristes
+larmes le pieux amour n'a-t-il pas dérobées à mes yeux au nom des morts
+qui m'apparaissent maintenant comme des êtres qui ont changé de place et
+qui se sont tous réfugiés en toi! Tu es le tombeau où réside l'amour
+enseveli, tout paré des trophées de ceux que j'ai aimés et qui t'ont
+tous donné la part qu'ils possédaient en moi; ce que je leur devais à
+tous t'appartient maintenant à toi seul, je retrouve en toi leurs images
+que j'aimais, et toi qui les représentes tous, tu me possèdes tout
+entier.
+
+XXXII
+
+Si tu survis à la carrière qui me suffira, lorsque l'avare mort couvrira
+mes ossements de poussière, s'il t'arrive par hasard de relire encore
+une fois les pauvres et rudes vers de ton amant défunt, compare-les avec
+les progrès du temps, et lors même que toutes les plumes les auraient
+surpassés, conserve-les à cause de mon amour, non à cause de leurs
+rimes, que la valeur d'hommes plus heureux a dépassées. Accorde
+seulement cette pensée affectueuse, «si la muse de mon ami avait grandi
+avec les progrès de ce temps, son amour eût enfanté des choses plus
+précieuses que celles-ci, pour marcher d'un même accord dans un meilleur
+équipage, mais puisqu'il est mort, et qu'il se trouve de meilleurs
+poëtes que lui, je les lirai en l'honneur de leur style, et lui en
+l'honneur de son amour.»
+
+XXXIII
+
+J'ai vu bien des fois un soleil éclatant flatter, le matin, d'un oeil
+dominateur le sommet des montagnes, baiser de ses lèvres dorées les
+vertes prairies, dorer les pâles ruisseaux par une céleste alchimie,
+permettant parfois aux plus vils nuages de passer avec leurs impures
+exhalaisons sur son divin visage, et de cacher ses traits au monde
+éperdu, tandis qu'il descendait vers l'occident dans cette disgrâce; de
+même j'ai vu un matin mon soleil briller de bonne heure sur mon front
+avec un éclat triomphant; mais hélas! ô malheur! il ne m'a appartenu
+qu'une heure, les nuages qui passaient me l'ont caché maintenant. Mais
+mon amour ne voit là dedans aucune cause de dédain, les soleils de ce
+monde peuvent être voilés, puisque le soleil du ciel est bien voilé.
+
+XXXIV
+
+Pourquoi m'as-tu promis une si belle journée et m'as-tu fait sortir sans
+mon manteau, pour permettre ensuite à de vils nuages de me rejoindre par
+le chemin, et de cacher ton éclat sous leur épaisse fumée? Il ne me
+suffit pas que tu perces à travers le nuage pour sécher la pluie sur mon
+visage battu par l'orage, car personne ne peut bien parler d'un baume
+qui guérit la plaie sans parer à l'ignominie; tes regrets ne remédient
+pas à mon chagrin, tu te repens, mais la perte reste mienne, la douleur
+de l'offenseur n'apporte qu'un faible soulagement à celui qui porte la
+croix d'une grande injure. Ah! mais les larmes que répand ton amour sont
+des perles, elles sont précieuses et payent la rançon de toutes tes
+mauvaises actions.
+
+XXXV
+
+Ne te chagrine plus de ce que tu as fait, les roses ont des épines et
+les fontaines argentées de la vase, les nuages et les éclipses voilent
+le soleil et la lune, et des vers hideux dévorent les plus beaux
+boutons. Tous les hommes commettent des fautes, et moi-même j'en commets
+une ici, en autorisant tes fautes par des comparaisons, en me corrompant
+moi-même, en palliant tes torts, en excusant tes péchés plus que tes
+péchés ne le rendent nécessaire, car j'apporte un sens à ta faute
+sensuelle (ton adverse partie devient ton avocat), et je commence contre
+moi-même un légitime plaidoyer; mon amour et ma haine se font une guerre
+civile si acharnée que je suis contraint de devenir complice de cet
+aimable voleur qui me vole si méchamment.
+
+XXXVI
+
+Laisse-moi avouer que nous devons rester deux, bien que notre amour
+indivisible ne soit qu'un, afin que je puisse porter tout seul et sans
+ton secours les défauts qui me restent. Dans nos deux amours, il n'y a
+qu'un seul respect, mais il y a dans nos vies une humeur qui nous
+sépare, qui n'altère pas l'unique effet de l'amour mais dérobe de douces
+heures aux joies de l'amour. Je ne puis pas toujours te reconnaître, de
+peur que les fautes que je pleure ne te fassent honte; tu ne peux pas
+toujours m'honorer publiquement de tes bontés, de peur d'enlever cet
+honneur à ton nom, mais ne le fais pas, je t'aime de telle sorte que,
+puisque tu es à moi, ta bonne réputation est mienne.
+
+XXXVII
+
+Comme un père décrépit prend plaisir à voir son enfant animé et à lui
+voir accomplir les exploits de la jeunesse, de même moi qui suis devenu
+infirme par les disgrâces acharnées de la fortune, je tire toute ma
+consolation de tes mérites et de ta fidélité, qu'il s'agisse de ta
+beauté, de ta naissance, de ta richesse ou de ton esprit, de l'une de
+ces qualités, de toutes, ou d'autres encore qui résident en toi et te
+font une couronne, je greffe mon amour sur tes trésors, en sorte que je
+ne suis ni infirme, ni pauvre, ni méprisé, tant que cette ombre me donne
+une substance qui fait que ton abondance me suffit, et que je vis d'une
+part de ta gloire. Vois, ce qu'il y a de mieux, je le désire pour toi,
+mon voeu est exaucé, et je me suis dix fois heureux!
+
+XXXVIII
+
+Comment ma muse peut-elle manquer de sujets d'invention, tant que tu
+respires, toi qui te répands dans mes vers comme une matière charmante;
+toi précieuse pour les éloges des plumes vulgaires? Oh! rends-en grâces
+à toi-même s'il se trouve en moi quelque chose qui soit digne de
+subsister devant tes yeux; qui pourrait être assez muet pour ne pouvoir
+t'écrire lorsque tu donnes toi-même le jour à l'imagination? Sois la
+dixième muse, dix fois plus précieuse que ces neuf soeurs d'autrefois,
+que les anciens invoquent, et que celui qui t'appellera à son aide sache
+produire des vers immortels qui survivent aux longues mémoires. Si ma
+muse légère plaît à quelqu'un dans ce temps curieux, c'est à moi que
+revient la peine, mais c'est à toi qu'appartient l'honneur.
+
+XXXIX
+
+Oh! comment pourrais-je convenablement chanter ton mérite, puisque tu es
+la meilleure partie de moi-même? Qu'est-ce que ma louange peut
+m'apporter à moi-même? et quand je fais ton éloge, ne fais-je pas le
+mien? Pour cela, du moins, vivons séparés et que notre cher amour perde
+son nom unique, afin que, par cette séparation, je puisse te rendre ce
+qui t'est dû, ce que tu mérites seule. O absence, quel tourment tu
+serais, si tes amers loisirs ne me donnaient pas la douce permission de
+passer mon temps dans des pensées d'amour qui trompent si doucement et
+le temps et les pensées, et si tu ne m'apprenais pas à faire deux d'un
+seul en louant ici celui qui demeure loin d'ici!
+
+XL
+
+Prends toutes mes affections, mon amour; oui, prends-les toutes;
+qu'auras-tu de plus que ce que tu avais déjà, mon amour? Il ne me
+restait pas d'amour qu'on pût appeler à vrai dire de l'amour; tout ce
+qui était à moi était à toi, avant que tu eusses encore pris ceci de
+plus. Si tu reçois mon amour pour mon amour, je ne puis pas te blâmer
+d'user de mon amour; je te blâme seulement si tu te séduis toi-même par
+un capricieux désir de ce que tu refuses. Je te pardonne tes larmes,
+charmant volcan, bien que tu me dérobes toute ma pauvreté, et cependant
+l'amour sait que c'est une plus grande douleur de supporter le tort que
+nous fait l'amour, que les injures bien connues de la haine; une grâce
+dangereuse dont tous les torts semblent des vertus me tue par ses
+dédains, cependant nous ne pouvons pas être ennemis.
+
+XLI
+
+Ces jolies fautes que commet la liberté, quand je suis parfois absent de
+ton coeur, conviennent à ta beauté et à ton âge, car la tentation te
+suit encore partout. Tu es aimable, tu es doux, fait pour être conquis,
+tu es beau, tu es donc fait pour être assiégé, et lorsqu'une femme vous
+recherche, quel est le fils d'Ève assez discourtois pour la quitter
+avant qu'elle ait prévalu? Hélas, tu pourrais pourtant me laisser ma
+place et reprendre ta beauté et ton humeur errante qui t'entraînent,
+dans leurs excès, jusqu'à t'obliger à manquer à une double fidélité, à
+celle de la femme puisque sa beauté t'attire, à la tienne, puisque ta
+beauté m'est infidèle.
+
+XLII
+
+Ce qui m'attriste, ce n'est pas qu'elle soit à toi, quoiqu'on puisse
+dire que je l'aimais tendrement; ce qui est la principale cause de mes
+gémissements, c'est que tu sois à elle, perte d'amour qui me touche de
+plus près.
+
+Chers coupables, voilà comment je vous excuse; tu l'aimes parce que tu
+savais que je l'aimais, et elle, c'est pour l'amour de moi qu'elle me
+fait ce tort de permettre à mon ami de lui plaire. Si je te perds, ma
+perte est le gain de mon amie; en la perdant mon ami a trouvé ce que
+j'avais perdu, tous deux se retrouvent et je les perds tous les deux, et
+c'est pour l'amour de moi qu'ils m'imposent tous deux cette croix; mais
+voici ma joie, mon ami et moi nous ne sommes qu'un, douce flatterie,
+alors c'est moi seul qu'elle aime.
+
+XLIII
+
+Lorsque mes yeux se ferment, c'est alors qu'ils voient le mieux, car
+tout le jour ils voient des choses auxquelles ils ne prennent pas garde;
+mais, lorsque je dors, je te vois en rêve. Obscurément brillants, leur
+éclat se dirige vers l'obscurité, et toi dont l'ombre illuminerait les
+ombres, comme la forme de ton ombre serait un spectacle charmant dans le
+jour pur, l'éclairant de ta lumière plus pure encore, puisque ton ombre
+brille ainsi à des yeux fermés. Comme mes yeux seraient heureux, dis-je,
+de te contempler, pendant la vie du jour, puisque pendant la mort de la
+nuit ta belle ombre imparfaite apparaît à travers un lourd sommeil à des
+yeux sans regards. Tous les jours me sont des nuits, tant que je ne te
+vois pas, et les nuits sont des jours éclatants, lorsque mes rêves te
+voient devant moi.
+
+XLIV
+
+Si l'épaisse substance de ma chair n'était qu'esprit, la distance
+injurieuse ne m'arrêterait plus en dépit de l'espace, j'arriverais alors
+des lieux les plus reculés, là où tu te trouves. Peu m'importerait
+alors, même lorsque mon pied poserait sur le point de la terre le plus
+éloigné de toi, l'agile pensée peut franchir les mers et la terre, aussi
+promptement qu'elle a conçu le désir d'arriver dans un lieu. Mais hélas,
+pensée qui me tue, je ne suis pas la pensée, je ne puis pas franchir
+d'innombrables lieues lorsque tu es loin de moi, je suis fait au
+contraire de tant de terre et d'eau que je suis obligé d'attendre en
+gémissant le bon plaisir de la terre, ne recevant de ces éléments
+pesants que des larmes amères, gages de la douleur de tous deux.
+
+XLV
+
+Les deux autres éléments, l'air léger et le feu puissant, sont toujours
+avec toi, où que je me puisse trouver; le premier est ma pensée, le
+second est mon désir; toujours absents et toujours présents, ils
+s'élancent d'un vol rapide, et lorsque ces éléments plus prompts sont
+partis pour accomplir auprès de toi une tendre ambassade d'amour, ma
+vie, composée de quatre, accablée de mélancolie, retombe dans la mort,
+en n'en possédant plus que deux jusqu'à ce que les désirs de la vie
+reparaissent avec ces messages rapides qui reviennent d'auprès de toi,
+et qui, venant d'arriver tout à l'heure, m'ont assuré de ta bonne santé
+et m'ont tout raconté; ceci dit, je me réjouis, mais peu de temps
+satisfait, je te les renvoie, et voilà que je redeviens triste.
+
+XLVI
+
+Mon coeur et mes yeux sont en lutte mortelle, pour partager la conquête
+de ta vue: mes yeux voudraient refuser à mon coeur la vue de ton
+portrait, mon coeur soutient que tu habites en lui, retraite que des
+yeux de cristal n'ont jamais pénétrée, mais les défendants repoussent
+cette prétention et disent que c'est en eux que se réfléchit ta belle
+image. Pour décider cette question on a appelé un jury de pensées,
+toutes habitantes du coeur, et d'après leur sentence la part des yeux
+transparents, ainsi que la part du pauvre, est fixée comme il suit: ce
+qui est dû à mes yeux, c'est l'extérieur de ton être, et le droit de mon
+coeur, c'est l'amour intérieur de ton coeur.
+
+XLVII
+
+Mon oeil et mon coeur se sont ligués, et l'un rend souvent des services
+à l'autre, quand mon oeil est affamé de regards, ou que mon coeur amorcé
+s'étouffe de soupirs, alors mon oeil se régale du portrait de mon amour
+et invite mon coeur à ce banquet en peinture; parfois c'est mon oeil qui
+est l'hôte de mon coeur et qui prend part à ses pensées d'amour; ainsi
+tantôt en peinture, tantôt grâce à mon amour, toi qui es absent, tu es
+toujours présent auprès de moi, car tu ne peux pas t'éloigner au delà de
+la portée de mes pensées, elles restent avec moi, et sont avec toi: et
+si elles s'endorment, tout en face de moi réveille mon coeur à la joie
+de mon coeur et de mes yeux.
+
+XLVIII
+
+Quel soin j'ai pris quand je suis parti de mettre sous des verrous
+fidèles les moindres bagatelles, afin qu'elles pussent rester pour mon
+usage dans des retraites sûres et éprouvées à l'abri de mains perfides!
+Mais toi, à côté de qui tous mes joyaux sont des bagatelles, ma plus
+grande consolation devenue mon plus grand chagrin, toi le meilleur et le
+plus cher, mon unique souci, tu es resté en proie à tout voleur
+vulgaire. Je ne t'ai enfermé dans aucun coffre, si ce n'est là où tu
+n'es pas, bien que j'y sente ta présence, dans la douce enceinte de mon
+coeur, d'où tu peux sortir, où tu peux rentrer à ton gré, et j'ai peur
+qu'on ne vienne te dérober jusque-là, car la fatalité devient voleuse
+quand il s'agit d'un butin aussi précieux.
+
+XLIX
+
+Prévoyant le temps, s'il vient jamais, où je te verrai jeter un regard
+sévère sur mes défauts, quand ton affection aura fait sa dernière
+addition, appelée à régler ses comptes par des conseils prudents,
+songeant d'avance au temps où tu passeras à côté de moi comme un
+étranger daignant à peine me saluer de ce regard qui est un soleil pour
+moi, quand l'amour cruellement changé trouvera des raisons d'une gravité
+durable, je me fortifie d'avance par la connaissance de ce que je
+mérite, et je lève la main contre moi-même pour défendre en ton nom tes
+bonnes raisons. Tu as pour toi la force des lois si tu quittes ton
+pauvre ami, puisque je n'ai point de cause à alléguer pour ton
+affection.
+
+L
+
+Comme je voyage pesamment par les chemins, lorsque le but auquel je
+tends, la fin de mon pénible voyage, enseigne à ce bien-être et à ce
+repos à dire: «Voilà tant de lieues faites pour t'éloigner de ton ami!»
+L'animal qui me porte, fatigué de ma tristesse, avance lentement et
+porte avec peine ce fardeau qui m'accable, comme si la pauvre bête
+savait par instinct que son cavalier ne goûtait pas une rapidité qui
+l'éloignait de toi; l'éperon sanglant que la colère enfonce quelquefois
+dans sa peau ne peut le faire avancer; il y répond par un gémissement
+douloureux qui m'est plus cruel que l'éperon à ses flancs, car ce
+gémissement me remet en mémoire que le chagrin est en avant et que j'ai
+laissé ma joie derrière moi.
+
+LI
+
+C'est ainsi que mon amour excuse la sentence criminelle de mon pauvre
+coursier quand je m'éloigne de toi; pourquoi me hâter quand je te
+quitte? jusqu'à mon retour il n'est pas besoin de courir la poste. Mais
+quelle excuse trouvera alors la pauvre bête, lorsque l'extrême vitesse
+me semblera pesante? C'est alors que je jouerai des éperons, fussé-je
+monté sur le vent; je ne m'apercevrai pas du mouvement en volant comme
+si j'avais des ailes; c'est alors que nul cheval ne pourra tenir tête à
+mes désirs, et le désir né d'un amour parfait et non d'une chair pesante
+hennira dans sa course furieuse; mais par amour, l'amour aura compassion
+de ma pauvre haridelle, puisqu'elle s'est entêtée à marcher lentement
+quand je m'éloignai de toi, je courrai vers toi et je la laisserai libre
+de s'en retourner.
+
+LII
+
+Je suis donc comme le riche qu'une bienheureuse clef amène devant les
+trésors précieux qu'il enferme, ne voulant pas les contempler à toute
+heure, de peur d'émousser la fine pointe d'un plaisir rare. Voilà
+pourquoi les fêtes sont si précieuses et si solennelles, c'est qu'elles
+viennent à de longs intervalles, enchâssées dans la longue année,
+placées à de longues distances comme des pierres précieuses ou comme les
+joyaux les plus rares dans un collier. C'est ainsi que le temps vous
+garde comme un coffre, ou comme une armoire cachée derrière un rideau,
+pour rendre un certain instant spécialement heureux en dévoilant de
+nouveau le sujet caché de son orgueil. Béni soyez-vous, vous dont les
+mérites donnent lieu de triompher quand on vous possède, de vous espérer
+quand on est privé de votre présence.
+
+LIII
+
+Quelle est donc votre substance et de quoi êtes-vous fait pour attirer à
+vous des millions d'ombres étrangères? Chacun a une ombre qui lui
+appartient, et vous, à vous seul, vous projetez toutes sortes d'ombres.
+Diane ou Adonis, son portrait n'est qu'une mauvaise imitation du vôtre;
+revêt-on de tous les artifices de la beauté la joue d'Hélène, vous voilà
+retracé de nouveau dans un costume grec; parle-t-on printemps, ou du
+temps où l'année foisonne, l'un paraît l'ombre de votre beauté, l'autre
+semble parée des dons de votre libéralité, et nous vous reconnaissons
+sous toutes ces formes adorables. Vous avez quelque part à toutes les
+grâces extérieures, mais vous ne ressemblez à personne et personne ne
+vous ressemble pour la constance du coeur.
+
+LIV
+
+O combien la beauté semble plus belle sous les ornements précieux qu'y
+ajoute la fidélité! La rose est charmante, mais nous la trouvons plus
+charmante encore à cause de ce doux parfum qui réside dans son sein. Les
+églantines ont des nuances aussi vives que les pétales parfumées des
+roses, elles sont entourées des mêmes épines et elles se balancent aussi
+voluptueusement quand le souffle de l'été entr'ouvre leurs boutons, mais
+leur beauté est toute leur valeur, elles meurent sans qu'on les ait
+recherchées, elles se fanent sans avoir inspiré de tendresse, elles
+meurent pour elles-mêmes. Il n'en est pas ainsi des roses parfumées;
+leur suave mort engendre des parfums délicieux; de même pour vous,
+aimable et beau jeune homme, quand tous les charmes se flétriront, on
+distillera votre fidélité dans les vers.
+
+LV
+
+Le marbre et les monuments dorés des pensées ne survivront pas à cette
+poésie puissante; vous brillerez d'un plus vif éclat dans ces vers que
+sous des pensées couvertes de poussière, altérées par la négligence du
+temps. Lorsque la guerre destructive renversera les statues, et que les
+bouleversements déracineront les travaux de maçonnerie, ni l'épée de
+Mars ni les flammes dévorantes de la guerre ne pourront brûler le
+monument vivant de votre mémoire. Vous vous avancerez fièrement en face
+de la mort et d'une inimitié oublieuse, votre éloge trouvera encore une
+place même aux yeux de toute la postérité qui usera le monde jusqu'à la
+dernière sentence. Ainsi, jusqu'au jugement, jusqu'à ce que vous
+ressuscitiez vous-même, vous vivrez ici, et vous habiterez dans les yeux
+de ceux qui aiment.
+
+LVI
+
+Puissant amour, renouvelle tes jours, qu'on ne dise pas que ton ardeur
+est moins vive que celle de l'appétit qui n'est apaisé par la nourriture
+que pour un jour, et qui demain sera aiguisé de nouveau avec toute son
+ancienne vigueur. Amour, fais-en de même, qu'importe que tu aies
+satisfait aujourd'hui tes yeux affamés, jusqu'à ce qu'ils se ferment de
+satisfaction, recommence demain à regarder et ne tue pas l'âme de
+l'amour par une constante langueur. Que ce triste intérieur soit comme
+l'Océan qui sépare les côtes où deux fiancés viennent tous les jours sur
+la rive afin de jouir davantage du retour de leur amour quand il
+reviendra, ou bien, dès que c'est l'hiver qui, plein de soucis, fait
+désirer trois fois plus le retour de l'été et le rend plus précieux.
+
+LVII
+
+Je suis votre esclave: comment pourrais-je faire autrement que de me
+plier à toute heure et à tout moment à vos désirs? Je n'ai point de
+temps précieux à employer, point de services à rendre que ceux que vous
+demandez. Je n'ose pas me plaindre de l'éternité des heures pendant que
+je suis l'horloge, ma souveraine; en vous attendant, je n'ose pas
+trouver que l'absence est amère et cruelle, lorsque vous avez une fois
+dit adieu à votre serviteur; je n'ose pas me demander, dans mes pensées
+jalouses, où vous êtes, ni chercher à deviner vos affaires, mais
+tristement, comme un esclave, je vous attends sans penser à rien, si ce
+n'est que vous rendez heureux ceux auprès desquels vous êtes; l'amour
+est si fou que tout ce que vous voulez faire, quoi que vous puissiez
+faire, il n'y voit point de mal.
+
+LVIII
+
+A Dieu ne plaise, à Dieu qui, pour la première fois, m'a fait votre
+esclave, que je prétende contrôler dans mes pensées le temps de votre
+bon plaisir, ou vous demander compte de vos heures, moi qui suis votre
+vassal tenu d'attendre votre loisir! O que je souffre (moi qui suis à
+vos ordres) la prison et l'absence que m'imposent votre liberté, et que
+ma patience soumise jusqu'à la servitude supporte toutes les réprimandes
+sans vous accuser de lui faire tort. Allez où il vous plaira, votre
+charte est si puissante que vous pouvez de vous-même accorder des
+priviléges à votre temps, faites ce que vous voudrez, c'est à vous qu'il
+appartient de vous accorder le pardon de crimes commis contre vous-même.
+Moi je n'ai qu'à attendre, bien que d'attendre ainsi soit un enfer, et
+je ne blâme pas ce qui vous convient, que ce soit bon ou mauvais.
+
+LIX
+
+S'il n'y a rien de nouveau, mais que ce qui est ait déjà existé
+auparavant, comme nos cerveaux sont trompés lorsqu'ils sont en travail
+d'invention et qu'ils enfantent tout de travers pour la seconde fois un
+enfant qui a déjà vécu! O si l'histoire pouvait jeter un coup d'oeil en
+arrière, seulement sur cinq cents révolutions du soleil, et me montrer
+votre image dans quelque livre antique depuis que l'esprit a pour la
+première fois été reproduit par des caractères, afin que je pusse voir
+ce que le vieux monde pourrait dire de cette merveille composite de
+votre nature, et savoir si nous avons fait des progrès, s'ils valaient
+mieux que nous, ou si les révolutions étaient les mêmes. Ah! je suis
+bien sûr que les beaux esprits des temps passés ont admiré et vanté des
+choses de moins de mérite.
+
+LX
+
+Comme les vagues s'avancent vers la plage couverte de cailloux, de même
+nos minutes marchent à leur terme. Chacune changeant de place avec celle
+qui la précède, toutes tendent en avant dans leur travail successif; un
+enfant qui vient de naître, une fois lancé dans la mer de lumière, rampe
+jusqu'à la maturité, et une fois qu'il en est couronné, des éclipses
+tortueuses luttent contre son éclat, et le temps, qui l'avait donné,
+détruit bientôt ses dons. Le temps disperse la fleur de la jeunesse,
+creuse ses parallèles sur le front de la beauté, se nourrit des raretés
+de la fidèle nature, et tout ce qui subsiste attend les coups de sa
+faux. Et cependant dans un temps qui n'existe encore qu'en espérance,
+mes vers subsisteront, à l'éloge de ton mérite, en dépit de sa main
+cruelle.
+
+LXI
+
+Est-il selon ton bon plaisir que ton image tienne mes pesantes paupières
+ouvertes pendant de longues nuits? Veux-tu que mon sommeil soit troublé
+pendant que des ombres qui te ressemblent abusent mes regards? Est-ce
+ton esprit que tu envoies si loin de toi, pour épier ce que je fais,
+pour découvrir chez moi des heures oisives, des sujets de honte, raisons
+et prétextes de ta jalousie! Oh non, ton amour est grand, mais il n'est
+pas assez grand pour cela; c'est mon amour qui me tient les yeux
+ouverts, c'est mon fidèle amour qui trouble mon repos, pour faire
+sentinelle en ton honneur. C'est pour toi que je veille, tandis que tu
+vis ailleurs, bien loin de moi, trop près de bien d'autres.
+
+LXII
+
+Le péché d'amour-propre possède mes yeux, mon coeur, tout en moi, et à
+ce péché il n'y a point de remède tant il est profondément ancré dans
+mon coeur. Il me semble qu'il n'y a point de visage si séduisant que le
+mien, point de taille si parfaite, point de fidélité si précieuse, et je
+me définis à moi-même mon propre mérite, comme surpassant tout autre de
+tout point. Mais lorsque mon miroir me montre comment je suis en
+réalité, battu par le temps et ridé par l'âge, je lis à rebours tout mon
+amour-propre, tant il serait inique d'avoir de l'amour-propre dans
+pareil visage. C'est toi qui es moi-même et que je loue à ma place,
+colorant ma vieillesse de la beauté de tes jeunes années.
+
+LXIII
+
+Prévoyant le temps où mon ami sera devenu ce que je suis maintenant,
+lorsque la cruelle main du Temps l'aura usé et écrasé, lorsque les
+heures en s'écoulant auront épuisé son sang, et couvert son front de
+lignes et de rides, lorsque la matinée de sa jeunesse en sera venue à la
+nuit déclinante de la vieillesse, lorsque toutes ces beautés dont il est
+maintenant roi s'évanouiront ou se seront évanouies à ses yeux en
+emportant le trésor de son printemps, je le fortifie d'avance contre le
+cruel couteau de l'âge destructeur, afin qu'il ne puisse enlever de la
+mémoire la beauté de mon ami bien-aimé, quel que soit son pouvoir sur sa
+vie. Sa beauté subsistera encore dans ces lignes noires, elles vivront
+et lui en elles dans toute leur fraîcheur.
+
+LXIV
+
+Lorsque je vois les monuments élevés dans les temps passés par les
+riches et par les orgueilleux désignés par la main brutale du Temps,
+quand je vois abattues des tours naguère hautaines, et que l'airain
+éternel devient la proie de la rage des hommes, quand je vois l'Océan
+avide remporter des avantages sur le royaume de ses rives, et le jeune
+sol gagner sur les flots de la mer, que je vois le gain naître des
+pertes, et les pertes du gain, quand je vois tout ce changement dans la
+grandeur, ou la grandeur elle-même en venir à déchoir, ces ruines
+m'apprennent à réfléchir que le temps viendra et m'enlèvera mon ami.
+Cette pensée est comme une mort qui ne peut s'empêcher de pleurer tout
+en possédant celui qu'elle redoute de perdre.
+
+LXV
+
+Puisque ni l'airain, ni la pierre, ni la terre, ni la mer sans borne
+n'échappent à la puissance du funèbre destructeur, comment la beauté se
+défendra-t-elle contre cette fureur, elle qui n'a pas plus de force
+qu'une fleur? Comment l'haleine embaumée de l'été résistera-t-elle au
+siége désastreux des jours qui l'attaquent, puisque les rochers
+imprenables ne sont pas assez forts, et que les portes d'acier ne sont
+pas assez robustes pour échapper aux ravages du Temps? Oh! réflexion
+terrible! où peut-on, hélas! cacher le joyau le plus précieux du Temps
+pour éviter qu'il ne soit jeté dans le coffre du Temps? Quelle main
+assez robuste pourrait retenir son pied agile? ou lui interdire la
+destruction de la beauté? Personne, à moins que ce miracle ne réussisse
+en faisant resplendir mon amour au moyen de mon encre noire.
+
+LXVI
+
+Fatigué de tout ce que je vois, j'appelle la mort et le repos; le mérite
+naît mendiant et le misérable néant est paré de gaieté, et la foi la
+plus pure est indignement parjurée, l'honneur doré est honteusement mal
+placé, la vertu des jeunes filles est grossièrement déçue, la perfection
+du droit est injustement déshonorée, et la force est paralysée par une
+puissance boiteuse, la folie en guise de docteur gouverne la sagesse, la
+simple vérité est à tort appelée sottise, le bien captif suit le mal
+devenu le maître; fatigué de voir tout cela, je voudrais y échapper;
+seulement en mourant, je laisserais mon amour tout seul.
+
+LXVII
+
+Ah! pourquoi faut-il qu'il vive au milieu de la peste, et qu'il honore
+l'impiété de sa présence avant que le péché en prenne avantage pour se
+parer de sa société? Pourquoi le fard imiterait-il ses joues, et
+emprunterait-il un éclat mort à son teint vivant? Pourquoi la pauvre
+beauté chercherait-elle partout des roses imaginaires, puisque les
+siennes sont vraies? Pourquoi vivrait-elle maintenant que la nature a
+fait banqueroute, et qu'elle n'a plus de sang qui puisse rougir à
+travers des veines animées? Elle n'a plus maintenant d'autre trésor que
+lui, et fière de tous les yeux, elle en vit uniquement. Elle le conserve
+précieusement pour montrer comme elle était riche autrefois, avant les
+derniers temps qui ont été si mauvais.
+
+LXVIII
+
+Ses joues sont comme la carte des joues passées, lorsque la beauté
+vivait et mourait, ou encore comme les fleurs, avant qu'on portât ces
+insignes bâtards de la beauté, avant qu'ils osassent se fixer sur le
+front d'un vivant; avant qu'on eût appris à raser les chevelures dorées
+des morts, ces dépouilles auxquelles les sépulcres ont droit, pour vivre
+une seconde fois sur une seconde tête, avant que les tresses d'une
+beauté morte en eussent paré d'autres, on avait en lui les saints jours
+du temps passé. C'est lui-même, sans ornement, sincère: il ne se fait
+pas un été de la verdure d'autrui; il ne dépouille pas ce qui est vieux
+pour orner de nouveau sa beauté, et la nature le conserve comme un
+tableau pour montrer à ce faux art ce qu'était autrefois la beauté.
+
+LXIX
+
+Il ne manque rien à tout ce que les yeux du monde voient en toi que les
+pensées du coeur puissent améliorer; toutes les langues qui sont la voix
+des âmes te rendent cette justice, ne disant que la vérité, suivant
+l'usage des ennemis, lorsqu'ils font des éloges. L'extérieur est
+couronné de louanges extérieures; mais ces mêmes langues qui te rendent
+si bien ce qui t'est dû affaiblissent ces éloges par d'autres accents en
+voyant plus loin que ne montrent les yeux. On pénètre la beauté de ton
+esprit, et ils la mesurent approximativement par tes oeuvres, en sorte
+que leurs pensées avares, malgré la libéralité de leurs yeux, joignent à
+la beauté de tes fleurs l'odeur désagréable des mauvaises herbes; mais
+voilà pour quelle raison ton parfum ne répond pas à ta beauté: tu
+pousses avec trop d'abondance.
+
+LXX
+
+Ce n'est pas ta faute si on te blâme. La beauté a toujours servi de but
+à la calomnie. L'ornement de la perfection est le soupçon, corbeau qui
+traverse l'air le plus pur des cieux. Ainsi sois seulement vertueux; la
+calomnie ne fait que prouver ton mérite recherché par le temps; car le
+chancre du vice s'attaque toujours aux boutons les plus parfumés, et ton
+printemps se présente dans toute sa fleur et toute sa pureté. Tu as
+traversé les embûches de la jeunesse sans être assailli, ou en restant
+vainqueur. Cependant cet éloge ne peut pas être assez à ton honneur pour
+enchaîner l'envie qui grandit toujours. Si quelque soupçon de mal ne
+voilait pas ton éclat, tu régnerais seul sur tous les coeurs.
+
+LXXI
+
+Quand je serai mort, ne pleurez pas plus longtemps que vous n'entendrez
+retentir le sombre glas funèbre, annonçant au monde que j'ai quitté ce
+vilain monde pour aller vivre avec de vilains vers. Si vous lisez ces
+vers, ne vous rappelez pas qui les a écrits. Je vous aime tant, que je
+voudrais être banni de vos chères pensées plutôt que de vous rendre
+triste en pensant à moi. Ou bien, dis-je, si vous regardez ces vers
+quand je serai peut-être mélangé à l'argile, ne répétez même pas mon
+pauvre nom; mais laissez votre amour passer avec ma vie, de peur que le
+sage monde, s'enquérant de vos gémissements, ne se moque de vous à mon
+sujet quand je n'y serai plus.
+
+LXXII
+
+Oh! de peur que le monde ne prenne à tâche de vous faire énumérer quel
+mérite je pouvais avoir pour que vous conserviez de l'affection pour moi
+après ma mort, mon ami bien-aimé, oubliez-moi tout à fait, car vous ne
+pourriez pas prouver qu'il y eût en moi quelque chose digne de vous, à
+moins que vous n'inventassiez quelque pieux mensonge, afin de faire pour
+moi plus que mon propre mérite, en accumulant sur le pauvre mort plus
+d'éloges que la vérité avare n'en voudrait accorder, de peur que votre
+fidèle amour ne soit convaincu de fausseté en parlant bien de moi par
+affection en dépit de la vérité; que mon nom soit enterré avec mon corps
+et ne survive pas pour vous faire honte, ainsi qu'à moi, car j'ai honte
+de ce que je produis, et vous devriez avoir honte aussi d'aimer des
+choses qui ne valent rien.
+
+LXXIII
+
+Tu vois en moi le temps de l'année où il ne reste sur les branches qui
+tremblent de joie que des feuilles jaunies, en petit nombre, point du
+tout peut-être, choeurs nus et délabrés où chantaient naguère de gentils
+oiseaux. Tu vois en moi le crépuscule de ce qui reste du jour lorsqu'il
+disparaît à l'occident après le coucher du soleil, et que peu à peu la
+sombre nuit, seconde édition de la mort, efface tout à fait pour tout
+plonger dans le repos. Tu vois en moi les dernières lueurs de ce qui
+reste d'un feu qui brûle au milieu des cendres de sa jeunesse comme sur
+le lit de mort où il va expirer consumé par ce qui le nourrissait
+naguère. Tu vois tout cela, et ton amour, en devient plus ardent pour
+aimer ce que tu seras obligé de quitter tout à l'heure.
+
+LXXIV
+
+Mais sois content, lorsque cette arrestation terrible contre laquelle il
+n'y a point de garantie viendra à m'entraîner, ma vie laissera dans ces
+lignes quelque intérêt, qui te restera en souvenir de moi. Quand tu
+repasseras ceci, tu repasseras la part de mon être qui t'était
+consacrée. La terre ne peut avoir que la terre, qui lui appartient; mon
+âme est à toi, c'est ce qu'il y a de meilleur en moi; tu n'auras donc
+perdu que le rebut de ma vie, la proie des vers, par la mort de mon
+corps, misérable conquête du couteau d'un scélérat, trop vile pour en
+conserver la mémoire. Il ne vaut que par ce qu'il contient, et ce qu'il
+contient, c'est ce qui te reste.
+
+LXXV
+
+Vous êtes à mes pensées ce que sont les aliments à la vie, les douces
+averses à la terre, et pour vous posséder en paix je soutiens un combat
+comme celui d'un avare avec sa richesse, tantôt il en jouit fièrement,
+et d'autres fois il redoute l'âge perfide qui lui dérobera son trésor;
+tantôt, je m'imagine qu'il vaut mieux être avec vous tout seul, tantôt
+je préfère que le monde soit témoin de ma satisfaction; parfois servi à
+souhait, je me rassasie de votre vue, d'autres fois, j'ai faim et soif
+d'un regard, ne possédant et ne recherchant d'autres plaisirs que ceux
+que j'ai eus ou que je puis trouver en vous. C'est ainsi que jour après
+jour, je languis ou j'abuse de mes joies, dévorant tout d'un coup ou
+séparé de tout.
+
+LXXVI
+
+Pourquoi mes vers sont-ils si stériles en orgueil nouveau, si loin de
+toute variation et de tout changement rapide? Pourquoi avec le temps
+n'ai-je pas l'idée de jeter un regard de côté sur les méthodes nouvelles
+et leurs arrangements étranges? Pourquoi écrivé-je toujours de la même
+manière, restant toujours le même, et revêtant mes inventions d'un habit
+si bien connu que chaque mot dit presque mon nom, indique leur naissance
+et d'où ils sont venus? Sachez, mon ami bien-aimé, que je parle toujours
+de vous. Vous êtes avec l'amour mon éternel sujet; ainsi, tout ce que je
+fais de mieux, c'est d'habiller d'anciennes paroles, et de recommencer à
+dépenser ce que j'ai déjà dépensé, car de même que le soleil est tous
+les jours nouveau et ancien, de même mon amour répète toujours ce qu'il
+a déjà dit.
+
+LXXVII
+
+Ton miroir te montrera comment ta beauté se fane; ton cadran, comment
+tes précieuses minutes s'envolent; les feuilles blanches prendront
+l'empreinte de ton esprit, et tu peux goûter la science de ce livre. Les
+rides que ton miroir te montrent à bon droit rappelleront à ta mémoire
+les tombeaux ouverts; d'après la fuite de l'ombre sur ton cadran, tu
+peux apprendre la marche perfide du temps vers l'éternité. Ce que ta
+mémoire ne peut conserver, vois, transmets-le à ces espaces déserts et
+tu verras que ces enfants nourris, enfantés par ton cerveau te feront
+faire une nouvelle expérience de ton esprit. Toutes les fois que tu te
+livreras à ces occupations, tu en profiteras et tu enrichiras ton livre.
+
+LXXVIII
+
+Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse, et j'y ai trouvé une si
+généreuse assistance pour mes vers, que toutes les plumes étrangères ont
+adopté le même usage et dispensent leur poésie sous tes auspices. Tes
+yeux qui ont appris aux muets à chanter dans les airs, à la pesante
+ignorance à planer dans les cieux, ont ajouté des plumes à l'aile du
+savant, et ont octroyé à la bonne grâce une double majesté. Cependant
+sois fier surtout de ce que je produis, l'influence en est tienne, tout
+est né de toi, tu ne fais que perfectionner le style des ouvrages
+d'autrui et ajouter tes grâces à l'art de l'écrivain; mais je n'ai
+d'autre art que toi, et c'est toi qui élèves ma rude ignorance jusqu'aux
+hauteurs de l'érudition.
+
+LXXIX
+
+Tant que j'invoquais seul ton secours, mes vers possédaient seuls toute
+ta bonne grâce; mais maintenant ma suave harmonie décline, ma muse
+malade cède la place à une autre. Je t'accorde, mon amour, que tu es un
+trop aimable sujet pour n'être pas digne du travail d'une plume plus
+éloquente; mais tout ce que ton poëte invente sur ton compte, il te l'a
+dérobé et te le rend de nouveau. Il te prête la vertu et c'est à ta
+conduite qu'il a emprunté ce mot; il t'orne de beauté, et c'est sur tes
+joues qu'il l'a trouvée; il ne peut t'accorder d'autres éloges que ceux
+dont il trouve en toi la manière. Ne lui rends donc pas grâces de ce
+qu'il te dit, puisque tu payes toi-même ce qu'il te doit.
+
+LXXX
+
+Oh! comme je suis abattu quand je parle de vous, sachant qu'un esprit
+supérieur au mien use de votre nom, dépense toutes ses forces à le louer
+pour me lier la langue quand je célèbre votre renommée! Mais puisque
+votre mérite, aussi vaste que l'Océan, porte sur ses ondes la voile la
+plus modeste comme la plus orgueilleuse, ma téméraire petite barque,
+bien inférieure à la sienne, se montre audacieusement sur votre large
+sein, vos bas-fonds me suffisent pour flatter tandis qu'il vogue sur vos
+abîmes insondables; si je fais naufrage, je ne suis qu'un bateau sans
+valeur; pour lui, sa mâture est élevée et sa tournure est fière; s'il
+réussit et que j'échoue, ce qu'on peut dire de pis, c'est que mon amour
+a fait ma perte.
+
+LXXXI
+
+Ou bien je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez quand je
+pourrirai en terre; la mort ne peut enlever d'ici-bas votre mémoire,
+bien qu'on puisse tout oublier sur mon compte. Votre nom trouvera ici
+une vie immortelle, bien que pour moi, une fois parti, je doive mourir
+pour le monde entier; la terre n'a pour moi qu'un tombeau vulgaire, mais
+vous resterez enseveli dans les regards des hommes. Mes vers vous seront
+un monument que reliront des yeux non encore engendrés, et des langues à
+venir répéteront vos mérites quand tous ceux qui respirent en ce monde
+seront morts. Vous vivrez encore, tant ma plume a de vertu, là où la vie
+respire surtout, c'est-à-dire dans la bouche des hommes.
+
+LXXXII
+
+Je le veux bien, tu n'avais pas épousé ma muse, par conséquent tu peux
+sans infidélité, jeter un coup d'oeil sur les phrases de dédicace
+qu'emploient les auteurs pour célébrer leur noble sujet, homme de tous
+les livres. Tu es aussi parfait en connaissances que par ton teint, ton
+mérite a des limites au delà de mes éloges, et tu es par conséquent
+obligé de chercher de nouveau quelque empreinte plus récente des progrès
+de nos jours. Fais-le, mon bien-aimé, mais lorsqu'ils auront imaginé
+tous les traits ampoulés que peut prêter la rhétorique, tu n'en resteras
+pas moins fidèlement représenté dans les paroles simples et vraies de
+ton véridique ami, leurs peintures grossières sont bonnes lorsque les
+originaux manquent de sang pour colorer leurs joues, pour toi, c'est
+abuser que d'en user.
+
+LXXXIII
+
+Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin d'être fardé, c'est pourquoi
+je n'ai point ajouté de fard à votre beauté. Je me suis aperçu ou j'ai
+cru m'apercevoir que vous étiez au-dessous de l'offre stérile de la
+dette d'un poëte, c'est pourquoi j'ai dormi en parlant de vous, afin que
+vous pussiez montrer, puisque vous êtes en vie, combien une plume
+vulgaire peut, en parlant du mérite, rester en dessous du mérite qui
+fleurit en vous. Vous m'imputez ce silence à péché, et ce sera ma gloire
+d'être resté muet, car je ne fais pas tort à votre beauté en gardant le
+silence, tandis que d'autres ouvrent une tombe en voulant donner la vie;
+il y a plus de vie dans l'un de vos beaux yeux que vos deux poëtes n'en
+peuvent imaginer à votre louange.
+
+LXXXIV
+
+Qui est-ce qui en dit davantage? qui est-ce qui pourrait en dire
+davantage que ce grand éloge: vous seul êtes vous? Dans quelles régions
+réside le trésor qui pourrait montrer où vécut votre égal? La plume qui
+ne sait pas prêter quelque éclat à son sujet est bien misérablement
+pauvre, mais celui qui parle de vous, s'il peut dire que vous êtes
+vous-même, prête ainsi de la dignité à son récit, en se contentant de
+copier ce qui est écrit en vous, sans gâter ce que la nature a rendu si
+visible; et cette copie fera honneur à son esprit et vaudra partout à
+son style des éloges. Vous ajoutez une malédiction à toutes vos beautés
+et à tous vos dons, vous aimez à être loué, ce qui ne vaut rien pour
+votre louange.
+
+LXXXV
+
+Ma muse a la langue liée; mais, par décence, elle reste en repos, tandis
+que des commentaires, à votre honneur, soigneusement compilés, sont
+conservés en lettres d'or dans des phrases revues par toutes les muses.
+Je médite de bonnes pensées, pendant que d'autres écrivent de bonnes
+paroles, et, comme un chantre illettré, je réponds «Amen!» à toutes les
+hymnes que produit cet habile esprit, sous une forme soignée avec une
+plume raffinée. En vous entendant vanter, je dis «c'est bien cela, c'est
+vrai;» et à tous ces éloges j'ajoute quelque chose de plus, mais c'est,
+dans mes pensées, là où l'amour pour vous tient son rang comme par le
+passé, en dépit des paroles qui viennent les dernières; faites donc cas
+des autres pour leur éloquence et paroles, faites cas de moi pour mes
+pensées muettes, qui ne parlent qu'en actions.
+
+LXXXVI
+
+Est-ce l'élan impétueux de ces grands vers, lancés à pleines voiles,
+pour arriver jusqu'à une prise trop précieuse, jusqu'à vous, qui a
+renfoncé dans mon cerveau les pensées que j'y avais mûries, leur donnant
+pour tombeau le sein où elles avaient grandi? Était-ce son esprit,
+instruit par les esprits à écrire au-dessus de la portée des mortels,
+qui m'a frappé de mort? Non, ce n'est ni lui, ni les compères qui lui
+prêtent la nuit leur concours qui ont glacé mes vers. Ce n'est ni lui,
+ni cet esprit affable et familier qui, toutes les nuits, le rassasie
+d'intelligence, qui peuvent se vanter de m'avoir imposé silence, je n'ai
+souffert d'aucune terreur venue de là. Mais, lorsque vous lui avez prêté
+votre concours pour perfectionner ses vers, mon sujet m'a manqué, les
+miens en ont été affaiblis.
+
+LXXXVII
+
+Adieu! tu es trop précieux pour que je te possède, et il est probable
+que tu sais ta valeur. La charte de ton mérite t'assure ta liberté, mes
+droits sur toi ont tous un terme; car quelle prise ai-je sur toi, si ce
+n'est ce que tu m'as donné? En quoi ai-je mérité une si grande richesse?
+Je ne possède point de droit à ce beau présent, en sorte que voilà mon
+privilége qui m'échappe. Tu t'es donné, sans savoir ce que tu valais, ou
+bien en te méprenant sur moi à qui tu le donnerais; ainsi ton grand don
+né d'une méprise rentre entre tes mains, sur plus mûr jugement. Je t'ai
+possédé ainsi comme un rêve nous flatte, j'ai été roi en dormant; en me
+réveillant, il n'en est plus question.
+
+LXXXVIII
+
+Quand tu seras disposé à me traiter légèrement et à donner mon mérite en
+butte au mépris, je combattrai pour toi contre moi-même, et je prouverai
+que tu es vertueux, tout en étant parjure. Comme je connais mieux que
+personne mes propres faiblesses, je ferai valoir en ton nom une histoire
+de défauts cachés qui me fera tort, et toi en me perdant tu acquerras
+une grande gloire, ce à quoi je gagnerai aussi, puisque attachant sur
+toi toutes mes tendres pensées le mal que je me ferai, s'il t'est
+avantageux, il aura pour moi un double avantage. Tel est mon amour pour
+toi, je t'appartiens si complétement que je veux porter tous les torts
+pour soutenir ton droit.
+
+LXXXIX
+
+Dis que tu m'as abandonné pour quelque défaut, et je m'étendrai sur
+cette offense, parle de mon infirmité, et je me mettrai tout de suite à
+boiter, je ne me défendrai point contre tes raisons. Mon amour, tu ne
+peux pas me traiter aussi mal que je me traiterai moi-même, en assignant
+une raison au changement que tu désirais; sachant tes volontés, je
+couperai court à nos relations, je me donnerai l'air d'un étranger, je
+m'absenterai de tes promenades, ma langue ne prononcera plus ton nom
+chéri, de peur de lui faire tort et de le profaner en parlant peut-être
+de notre ancienne amitié. A cause de toi, je me jure inimitié à
+moi-même, car je ne puis pas aimer celui que tu détestes.
+
+XC
+
+Maintenant déteste-moi si tu veux, maintenant si tu dois me détester un
+peu, pendant que le monde est disposé à contrarier mes désirs, fais
+alliance avec la fortune ennemie, fais-moi plier, et n'arrive pas en
+arrière-garde comme dernière perte. Ah! quand mon coeur aura échappé à
+cette douleur, ne viens pas sur les derrières d'un malheureux vaincu; ne
+donne pas un lendemain pluvieux à une nuit agitée, pour faire tienne une
+ruine décidée. Si tu me veux quitter, ne me quitte pas le dernier, quand
+tous les autres petits chagrins m'auront porté leur coup, mais viens au
+début, afin que je goûte dès l'abord les dernières extrémités de la
+puissance de la fortune; alors d'autres séries de douleurs, qui me
+semblent maintenant des douleurs, ne seront plus rien auprès de ta
+perte.
+
+XCI
+
+Les uns se font gloire de leur naissance, les autres de leur habileté;
+d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle; d'autres
+encore de leurs vêtements, quoique la nouvelle coupe soit peu heureuse;
+d'autres enfin de leurs faucons ou de leurs lévriers, ou de leur cheval;
+et chaque caprice a son plaisir spécial, qui l'enchante plus que tout le
+reste; mais ces détails ne me touchent guère; je mets tous mes biens en
+un seul. Ton amour vaut mieux pour moi qu'une haute naissance; pour moi,
+il est plus riche que la richesse, plus glorieux que les vêtements
+précieux, plus charmant que ne le sont des faucons ou des chevaux. En te
+possédant, je me vante de posséder l'orgueil de tous les hommes.
+Malheureux en ceci seulement, c'est que tu peux m'enlever tout cela, et
+me rendre parfaitement misérable.
+
+XCII
+
+Mais fais tout ce que tu pourras pour te dérober à moi, jusqu'au terme
+de ma vie je suis assuré de te posséder, et la vie ne durera pas pour
+moi plus que ton amour, car elle dépend de cet amour. Je n'ai donc pas à
+craindre la pire des souffrances, puisque ma vie doit finir avec la
+moindre. Je sais qu'un état meilleur que celui qui dépend de ton caprice
+m'est réservé. Tu ne saurais me troubler par ton esprit inconstant,
+puisque ma vie repose sur ta révolte. Oh! quel bonheur est le mien,
+heureux d'avoir ton amour, heureux de mourir! Mais qu'y a-t-il d'assez
+complétement beau pour ne pas craindre une souillure? Tu peux me trahir,
+sans que j'en sache rien.
+
+XCIII
+
+Je vivrai donc ainsi, supposant que tu es fidèle, comme un mari trompé.
+Le visage de l'amour pourra me sembler toujours le même, quoiqu'il soit
+changé de nouveau; tes regards seront pour moi, ton coeur sera ailleurs:
+car la haine ne peut vivre dans tes yeux, de sorte que je ne pourrai
+apercevoir ton changement à mon égard. Souvent l'histoire d'un coeur
+faux est écrite dans un regard, dans une moue, dans un air sombre, dans
+des rides bizarres; mais en te créant le ciel a voulu que le doux amour
+demeurât à jamais sur ton visage; quels que soient tes pensées ou les
+mouvements de ton coeur, tes yeux ne parlent jamais que de douceur.
+Combien ta beauté devient semblable à la pomme d'Ève, si ta douce vertu
+ne répond pas à l'apparence!
+
+XCIV
+
+Ceux qui ont le pouvoir de faire du mal et qui ne veulent pas faire ce
+dont ils semblent le plus capables, qui émeuvent les autres et restent
+eux-mêmes comme un bloc de marbre, indifférents, glacés, et lents à la
+tentation, héritent avec justice des grâces du Ciel et savent épargner
+les richesses de la nature; ils sont maîtres et seigneurs de leurs
+visages, les autres ne sont que les intendants de leur mérite. La fleur
+de l'été est douce pour l'été, quoique pour elle-même elle ne fasse que
+vivre et mourir; mais si cette fleur devient une vile infection, la plus
+vile mauvaise herbe la surpasse en dignité; car les plus douces choses
+deviennent parfois les plus amères; les lis qui empestent ont une bien
+plus mauvaise odeur que les mauvaises herbes.
+
+XCV
+
+Combien tu rends aimable et douce la honte qui souille, comme un ver au
+coeur d'une rose odorante, la beauté de ton nom à peine entr'ouvert! Oh!
+dans quelles douceurs ne sais-tu pas enfermer tes péchés! Cette langue
+qui raconte l'histoire de ta vie, en faisant sur tes plaisirs des
+commentaires licencieux, ne peut en quelque sorte te blâmer qu'en te
+louant; en prononçant ton nom, on donne de l'attrait à de fâcheux
+rapports. Oh! quelle demeure ont les vices qui t'ont choisie pour leur
+habitation! Toi dont le voile de la beauté couvre tous les défauts, et
+transforme en charmes tout ce que les yeux peuvent apercevoir. Sache
+faire usage, mon cher coeur, de cet immense privilége; le couteau le
+mieux affilé s'émousse lorsqu'on ne sait pas s'en servir.
+
+XCVI
+
+Les uns disent que ton défaut, c'est la jeunesse, les autres que c'est
+le libertinage; d'autres disent que ton charme, c'est la jeunesse, et la
+douce gaieté; tous aiment plus ou moins ta grâce et tes défauts; tu
+changes en grâces les défauts qui t'appartiennent. De même que sur le
+doigt d'une reine assise sur son trône, on trouve du prix au bijou le
+moins précieux; de même les erreurs qui sont tiennes se transforment en
+vérités, et passent pour des choses vraies. Combien d'agneaux le loup
+cruel pourrait séduire, s'il pouvait prendre l'apparence d'un agneau!
+Combien tu pourrais entraîner de ceux qui te contemplent, si tu voulais
+user de tout ton pouvoir! Mais n'en fais rien; je t'aime de telle sorte,
+qu'étant à moi, ta bonne renommée est mienne!
+
+XCVII
+
+Ah! que mon absence loin de toi, charme de l'année qui s'écoule, a
+ressemblé à un hiver! Quel frimas j'ai ressenti! Combien j'ai vu de
+jours sombres! Partout la nudité du vieux décembre! Et pourtant, ces
+jours où j'étais loin de toi étaient des jours d'été; l'automne
+enfantait, pleine de riches trésors portant le pesant fardeau du
+printemps, comme le sein d'une veuve après la mort de son époux. Et
+cependant cette abondante postérité ne m'apparaissait que comme une
+espérance d'orphelins, et un fruit sans père; mais l'été et ses plaisirs
+t'accompagnent; si tu t'éloignes, les oiseaux eux-mêmes sont muets; ou,
+s'ils chantent, c'est avec un accent si triste, que les femelles
+pâlissent et redoutent l'approche de l'hiver.
+
+XCVIII
+
+J'ai été loin de vous au printemps, lorsqu'Avril à l'orgueilleux
+bariolage, revêtu de tous ses atours, répandait sur toute chose un bel
+esprit de jeunesse, que le pesant Saturne riait et sautait avec lui. Et
+cependant ni le chant des oiseaux, ni le doux parfum des fleurs à
+l'odeur et aux nuances variées, n'ont pu me faire chanter un refrain
+d'été, ni les cueillir du fier sein où elles croissaient. Je n'ai pas
+admiré la blancheur des lis; ni loué le sombre vermillon de la rose;
+tout cela n'était que des douceurs, des joies figurées, copiées sur
+vous, vous modèle de toutes les beautés. Je me croyais encore en hiver,
+et vous absente, je jouais avec tout cela comme avec votre ombre.
+
+XCIX
+
+Et je grondais ainsi la précoce violette. Charmante voleuse, où as-tu
+dérobé ton doux parfum, si ce n'est au souffle de mon amour? Tu as trop
+vivement coloré dans ses veines l'orgueil qui rougit ta douce joue. Je
+reprochais au lis d'avoir emprunté ta main, et aux boutons de marjolaine
+d'avoir volé tes cheveux; les roses tremblaient sur les épines, l'une
+rouge de honte, l'autre blanche de désespoir; une troisième, ni rouge ni
+blanche, avait pris un peu des deux autres, et à son larcin elle avait
+ajouté ton souffle embaumé; mais pour la punir, dans l'orgueil de toute
+sa beauté, une chenille envieuse la dévorait. J'ai vu beaucoup d'autres
+fleurs, mais je n'en ai pas vu une seule qui ne t'eût dérobé son parfum
+ou sa couleur.
+
+C
+
+Où donc es-tu, muse, toi qui oublies si longtemps de parler, de ce qui
+te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta vigueur pour quelque sujet
+indigne, et diminues-tu ta force, en la prêtant à quelque chant frivole
+et vil? Reviens, muse oublieuse, et répare bien vite par de doux accents
+un passé si mal employé; chante pour l'oreille qui estime tes vers et
+qui donne à ta plume du talent et de la puissance. Lève-toi, muse
+oisive, et regarde si le Temps a gravé quelque ride sur le doux visage
+de mon bien-aimé. S'il y en a une seule, fais la satire de la décadence,
+fais mépriser partout les ravages du temps. Donne à mon amour une
+renommée plus prompte que le Temps n'use la vie; tu pourras ainsi
+arrêter sa faux et son couteau recourbé.
+
+CI
+
+O muse vagabonde, comment te feras-tu pardonner de négliger ainsi la
+vérité retrempée dans la beauté? La vérité et la beauté dépendent toutes
+deux de mon amour, et tu fais comme elles; tu trouves là ta dignité.
+Réponds, muse, ne diras-tu pas par hasard: «La vérité n'a pas besoin
+qu'une autre couleur s'ajoute à sa couleur, la beauté n'a pas besoin
+d'un crayon pour faire ressortir la vérité de la beauté, ce qui est
+parfait l'est plus encore, lorsqu'on ne le mélange pas?» Parce que la
+louange n'est pas nécessaire, veux-tu rester muette? n'excuse pas ainsi
+ton silence; car il dépend de toi de le faire survivre à une tombe toute
+dorée, et de lui assurer les éloges des siècles à venir. Remplis donc
+ton office, ô muse. Je t'apprendrai comment il faut le faire vivre dans
+la postérité tel qu'il apparaît aujourd'hui.
+
+CII
+
+Mon amour est plus fort, quoique plus faible en apparence; je n'aime pas
+moins, quoique je paraisse moins aimer. C'est un amour vénal, que celui
+dont la bouche va partout publiant la riche valeur; notre amour était
+jeune, et encore dans son printemps, quand j'avais coutume de le
+célébrer dans mes vers; semblable à Philomèle qui chante au plus fort de
+l'été, et fait taire son chalumeau quand les jours prennent de la
+maturité. Non que l'été soit moins agréable aujourd'hui que lorsque ses
+hymnes mélancoliques faisaient faire silence à la nuit; mais tous les
+rameaux sont chargés d'une musique plaintive, et les plaisirs qui
+deviennent communs perdent leur charme précieux. Comme elle, je me tais
+parfois, car je ne voudrais pas vous importuner de mes chants.
+
+CIII
+
+Hélas! quelle pauvreté montre ma muse, quand elle a un tel sujet pour
+déployer son orgueil! La vérité toute nue a plus de valeur que lorsque
+tous mes éloges viennent s'y ajouter. Oh! ne me blâmez pas si je ne puis
+plus écrire! Regardez dans votre miroir, et vous y verrez un visage qui
+vient détruire toutes mes grossières inventions, qui ôte tout prix à mes
+vers, et me couvre de honte. Ne serait-il donc pas criminel, en voulant
+corriger, de gâter ce qui était auparavant beau? Car mes vers tendent
+uniquement à dire vos charmes et vos mérites; et votre miroir, quand
+vous le regardez, vous montre plus, bien plus que ne sauraient dire mes
+vers.
+
+CIV
+
+Pour moi, mon bel ami, vous ne serez jamais vieux, car votre beauté me
+paraît être aujourd'hui telle que je la vis quand je vous contemplai
+pour la première fois. Le froid de trois hivers a fait tomber des forêts
+l'orgueil de trois étés; j'ai vu dans le cours des saisons trois beaux
+printemps se transformer en automnes jaunissantes; trois fois les
+parfums d'avril ont été consumés par les chaleurs de juin, depuis que je
+vous ai vu pour la première fois dans votre fraîcheur, vous qui êtes
+encore vert. Ah! pourtant la beauté, comme l'aiguille d'un cadran, se
+dérobe peu à peu, sans qu'on voie sa marche, de même votre teint
+charmant, que je crois voir toujours le même, ne reste pas immobile, et
+mes yeux peuvent me tromper. Entends donc ceci, ô toi, âge encore à
+naître; avant que vous fussiez né, l'été de la beauté était mort.
+
+CV
+
+Qu'on n'appelle pas mon amour une idolâtrie! Qu'on ne dise pas que mon
+bien-aimé est une idole, puisque tous mes chants et toutes mes louanges
+doivent à jamais le célébrer, lui et toujours lui. Mon ami est bon
+aujourd'hui, bon demain, toujours constant dans une perfection
+merveilleuse: ainsi mes vers, réduits à chanter la constance,
+n'expriment qu'une seule chose, et renoncent à toute variété. Beau, bon
+et fidèle, voilà tout mon sujet. Beau, bon et fidèle, en empruntant
+d'autres expressions et je dépense tout ce que j'ai d'invention à opérer
+ce changement, à mettre en un seul trois thèmes, qui me donnent une
+marge inouïe. On a souvent vu séparées, la beauté, la bonté et la
+fidélité, mais jusqu'à ce jour, elles ne s'étaient jamais réunies en une
+seule personne.
+
+CVI
+
+Quand je vois, dans les chroniques du temps passé, des descriptions des
+plus belles personnes, et de beaux vieux vers en l'honneur de dames qui
+sont mortes et de charmants seigneurs; alors, dans le blason des
+perfections de la beauté, de la main, du pied, de la lèvre, de l'oeil,
+du front, je vois que les plumes antiques ont voulu exprimer la beauté
+que vous possédez aujourd'hui. Toutes leurs louanges ne sont que des
+prophéties de notre temps, elles vous annoncent toutes; si ce n'était
+qu'ils vous ont contemplée avec des yeux prophétiques, ils n'auraient
+pas eu assez de talent pour chanter vos mérites. Car nous, qui voyons
+maintenant le temps présent, nous avons des yeux pour admirer, mais nos
+langues sont inhabiles à vous célébrer.
+
+CVII
+
+Ni mes propres craintes, ni l'âme prophétique du vaste univers qui rêve
+aux choses à venir, ne peuvent assigner une durée à mon fidèle amour, ni
+le regarder comme exposé à une condamnation fatale. La lune mortelle a
+supporté son éclipse, et les tristes augures se rient de leurs propres
+présages. Les incertitudes sont maintenant parfaitement certaines et la
+paix proclame d'éternelles branches d'olivier. Mon amie est
+resplendissante de la rosée de ce temps embaumé, et la mort s'incline
+devant moi, puisqu'en dépit d'elle je vivrai dans ces pauvres vers,
+tandis qu'elle insulte à des tribus stupides et muettes. Et toi, tu
+trouveras ici un monument à ta louange, lorsque les cimiers et les
+tombeaux de bronze des tyrans auront disparu.
+
+CVIII
+
+Qu'y a-t-il dans le cerveau que l'encre puisse retracer, et que mon
+fidèle coeur n'ait pas dépeint pour toi? Quoi de nouveau à dire, quoi de
+nouveau à enregistrer, pour exprimer mon amour ou ton mérite accompli?
+Rien, cher enfant; mais cependant, il faut que je redise chaque jour la
+même chose, comme de saintes prières. Je ne trouve vieux rien de vieux;
+tu es à moi, je suis à toi, comme le jour où pour la première fois j'ai
+célébré ton nom charmant. L'amour éternel dans la nouvelle enveloppe de
+l'amour ne craint ni la poussière ni les outrages du temps; il ne laisse
+point de place à des rides nécessaires, l'antiquité lui appartient à
+tout jamais, et il trouve la première invention de l'amour là où le
+temps et les formes extérieures voudraient faire croire que l'amour est
+mort.
+
+CIX
+
+Oh! ne dites jamais que je n'étais pas fidèle, lors même que mon absence
+semblerait pouvoir faire douter de ma flamme. Il me serait aussi facile
+de me quitter moi-même, que de m'éloigner de mon âme qui repose dans ton
+sein. C'est la demeure de mon amour: si j'ai erré au loin comme ceux qui
+voyagent, je reviens enfin, au jour dit, et toujours le même, et
+j'apporte moi-même de l'eau pour laver ma souillure. Bien que toutes les
+erreurs qui assiégent tous les hommes aient régné en moi, ne crois
+jamais que mon coeur ait pu être assez honteusement souillé pour ne
+compter pour rien tous les mérites. Je ne vois rien dans ce vaste
+univers, rien que toi, ma rose; tu es mon tout.
+
+CX
+
+Hélas! il est vrai, j'ai erré çà et là et j'ai pris l'habit d'un
+paillasse au vu de tous; j'ai blessé mes propres sentiments, fait peu de
+cas de ce qu'il y a de plus précieux; et j'ai fait de vieux crimes avec
+des affections nouvelles. Il est trop vrai que j'ai contemplé la vérité
+d'un oeil oblique et mécontent; mais, à tout prendre, ces écarts ont
+donné à mon coeur une jeunesse nouvelle, et mes tristes essais m'ont
+prouvé que tu valais mieux que tout le reste. Maintenant tout est
+terminé; possède ce qui n'aura pas de terme. Je n'aiguiserai plus jamais
+mon appétit dans de nouvelles épreuves, pour juger une plus ancienne
+amie, un Dieu d'amour, qui est désormais tout pour moi. Accueille-moi
+donc favorablement, toi qui es mon ciel, et reçois-moi sur ton sein si
+pur et si tendre.
+
+CXI
+
+Oh! par amour pour moi, blâmez la Fortune, cette déesse coupable de mes
+mauvaises actions, qui n'a pourvu à mon existence qu'en me forçant de
+faire appel au public, qui engendre les moeurs publiques. C'est pour
+cela que mon nom reçoit une flétrissure, et que ma nature porte presque
+l'empreinte de son travail, comme la main du teinturier; plaignez-moi
+donc, et souhaitez que je pusse me renouveler. Patient docile, je boirai
+des potions de vinaigre; je ne trouverai amère aucune amertume si elle
+peut combattre ma terrible maladie; j'accepterai tout châtiment qui
+pourra me corriger. Plaignez-moi donc, cher ami, et je vous assure que
+votre pitié suffira pour me guérir.
+
+CXII
+
+Votre amour et votre pitié effacent la marque que le scandale vulgaire a
+imprimée sur mon front. Que m'importe qu'on dise du bien ou du mal de
+moi, pourvu que vous abritiez mes défauts, et que vous approuviez mes
+qualités. Vous êtes pour moi l'univers entier, et je dois m'efforcer de
+recueillir de votre bouche soit le blâme soit la louange. Personne
+d'autre n'est rien pour moi, je ne me soucie de personne; que la
+destinée ou le jugement du monde me traite bien ou mal. Je jette dans un
+si profond abîme tout souci des autres voix, que la langue de ma vipère
+ne peut plus ni critiquer ni flatter. Voyez comment je me console de
+l'oubli: Vous êtes si profondément établie dans mon âme, que tout le
+reste du monde me paraît mort.
+
+CXIII
+
+Depuis que je vous ai quittée, mon oeil est dans mon coeur, et ce qui me
+conduit à travers le monde n'accomplit qu'à demi ses fonctions, et est à
+moitié aveugle; il a l'air de voir, mais en réalité, il est absent; car
+il ne transmet à mon coeur aucune forme d'oiseau ni de fleur, dont il
+s'empare; l'esprit n'a point de part à sa rapide perception, et ne
+retient pas par lui-même ce qu'il saisit: car s'il voit le spectacle le
+plus affreux ou le plus charmant, la plus douce physionomie, ou la
+créature la plus difforme, une montagne ou l'Océan, le jour ou la nuit,
+un corbeau ou une colombe, il les revêt de votre forme. Incapable de
+plus, absorbé en vous, mon esprit trop fidèle me fait mentir.
+
+CXIV
+
+Peut-être mon coeur, rempli de votre image, accepte-t-il cette
+flatterie, qui est le fléau des souverains? Ou bien dirai-je que mon
+oeil dit vrai, et que votre amour lui a enseigné ce miracle d'alchimie?
+Il transforme des monstres et des objets odieux en chérubins qui
+ressemblent à votre charmante personne, faisant de tout ce qui est
+mauvais un tout parfait, dès que les objets sont soumis à ses rayons.
+Oh! j'avais raison au début; mon oeil est un flatteur, et mon grand
+coeur l'accepte royalement. Mon oeil sait bien ce qui charme son goût,
+et il prépare la coupe pour son palais. S'il est empoisonné, le mal
+n'est pas grand, puisque mon oeil l'aime, et commence tout le premier.
+
+CXV
+
+Les vers que j'ai écrits jadis en ont menti; surtout ceux qui ont dit
+que je ne pouvais pas vous aimer plus tendrement; et cependant je ne
+concevais pas alors comment ma flamme alors si vive pourrait encore
+devenir plus ardente. Je songeais au temps, dont les innombrables
+accidents viennent annuler les voeux, et changer les décrets des rois,
+altèrent la sainte beauté, émoussent les désirs les plus vifs, et font
+changer d'objet aux esprits les plus puissants; hélas, puisque je
+craignais la tyrannie du temps, ne pouvais-je pas dire alors:
+«Maintenant je vous aime mieux que jamais?» J'étais certain de
+l'incertitude des choses, je couronnais le présent, je doutais du reste.
+L'amour est un enfant; n'aurais-je donc pu le dire, et promettre une
+entière croissance à qui croît aujourd'hui?
+
+CXVI
+
+Je n'admets point d'obstacles qui puissent entraver le mariage de coeurs
+fidèles. Ce n'est pas de l'amour qu'un amour qui change quand il trouve
+du changement, ou qui succombe et s'éloigne quand on s'éloigne de lui.
+Oh! non! c'est un fanal inébranlable qui contemple les tempêtes, sans
+jamais se laisser émouvoir par elles; c'est une étoile pour toutes les
+barques errantes; on ignore sa valeur, bien qu'on puisse mesurer la
+hauteur où il se trouve. L'amour n'est pas le jouet du temps, quoiqu'il
+frappe de sa faucille recourbée les lèvres et les joues vermeilles;
+l'amour ne change pas avec les heures et les semaines rapides, mais il
+dure jusqu'au dernier jour. Si c'est une erreur, et qu'on puisse me le
+prouver, je n'ai jamais écrit, et nul homme n'a jamais aimé.
+
+CXVII
+
+Accusez-moi en disant que j'ai gaspillé tout ce dont j'aurais dû
+récompenser votre rare mérite; que j'ai oublié de faire appel à votre
+précieux amour, auquel me rattachent tous les jours tant de liens; que
+j'ai souvent vécu parmi des coeurs inconnus et négligé vos droits si
+chèrement achetés; que j'ai laissé le vent enfler toutes les voiles qui
+pouvaient me transporter bien loin de vous. Notez tous mes caprices et
+toutes mes erreurs; accumulez vos reproches fondés sur des preuves
+véritables; regardez-moi d'un oeil courroucé, mais ne me tuez pas dans
+votre haine qui s'éveille, puisque je dis, pour me défendre, que j'ai
+cherché à mettre à l'épreuve la constance et la vertu de votre amour.
+
+CXVIII
+
+De même que pour aiguiser notre appétit, nous approchons de notre palais
+des boissons acides; de même que pour prévenir des maladies encore à
+naître, nous sommes malades pour éviter la maladie, quand nous nous
+purgeons; de même, moi qui étais tout plein de votre inaltérable
+douceur, j'ai voulu me nourrir de sauces amères, et las de mon
+bien-être, j'ai trouvé une sorte de plaisir à être malade, avant que
+cela fût vraiment nécessaire. C'est ainsi que ma politique amoureuse, en
+voulant prévenir des maux qui n'existaient pas, a créé des maux
+certains, et amené le trouble dans une santé qui, fatiguée du bien,
+avait voulu être guérie par le mal. Mais par là j'ai appris, et je tiens
+la leçon pour bonne, que les drogues empoisonnent celui qui avait pu se
+lasser de vous.
+
+CXIX
+
+Ah! combien j'ai bu de boissons faites de larmes de sirènes, distillées
+dans des alambics aussi effroyables que l'enfer: j'ai craint en
+espérant, et j'ai espéré en craignant, perdant toujours quand je me
+croyais près de gagner! Quelles déplorables erreurs a commises mon
+coeur, tandis qu'il se croyait plus heureux qu'il ne l'avait jamais été!
+Combien mes yeux ont erré loin de leur sphère, dans la folie de cette
+fièvre insensée! O bénéfice du mal! je comprends aujourd'hui que ce
+qu'il y a de meilleur est rendu meilleur encore par le mal; et l'amour
+détruit, lorsqu'il se relève, devient plus beau, plus fort, plus grand
+qu'au premier abord. Je reviens suffisamment châtié, et je gagne à ma
+souffrance trois fois plus que je n'ai perdu.
+
+CXX
+
+Je suis bien aise aujourd'hui que vous ayez été jadis si froide à mon
+égard, et il faut que je me courbe sous le poids de ma faute, en
+souvenir du chagrin que je ressentis alors, à moins que mes nerfs ne
+soient d'airain ou d'acier martelé. Car si ma froideur vous a autant
+fait souffrir que j'ai souffert jadis de la vôtre, vous avez dû passer
+votre temps en enfer. Et moi, tyran que je suis, je n'ai pas songé à
+peser ce que m'avait autrefois coûté votre crime. Oh! si votre nuit de
+douleur m'avait rappelé combien le vrai chagrin déchire le coeur, et si
+je vous avais offert, comme vous me l'offrîtes alors, l'humble onguent
+qui guérit les coeurs blessés! mais votre faute d'autrefois m'est un
+gage. La mienne paye la rançon de la vôtre, et la vôtre doit payer ma
+rançon.
+
+CXXI
+
+Il vaut mieux être vil que d'être estimé vil, si, lorsqu'on ne l'est
+pas, on vous reproche de l'être; le plaisir le plus légitime est
+condamné quand il est jugé, non sur notre sentiment, mais sur celui des
+autres. Car pourquoi les regards traîtres et faux des autres
+viendraient-ils troubler mon sang généreux? Ou pourquoi y a-t-il, autour
+de mes faiblesses, des espions plus faibles encore qu'elles, et qui
+trouvent mal ce que je crois bien? Non, je suis ce que je suis, et ceux
+qui mesurent mes fautes me prêtent leurs propres erreurs: je puis être
+droit, quoiqu'ils soient eux-mêmes de travers: il ne faut pas envisager
+mes actes par leurs méchantes pensées; à moins qu'ils ne soutiennent ce
+mal général, que tous les hommes sont mauvais, et qu'ils triomphent dans
+leur perversité.
+
+CXXII
+
+Les tablettes que tu m'as données, sont gravées dans mon esprit avec un
+souvenir durable qui subsistera bien au delà du temps présent, de ce
+rang insignifiant, et jusqu'à l'éternité: ou du moins aussi longtemps
+que la nature laissera subsister mon esprit et mon coeur, jusqu'à ce
+qu'ils abandonnent au triste oubli leur part de toi, ton souvenir ne
+pourra jamais s'effacer. Ces pauvres tablettes n'en sauraient contenir
+autant, et je n'ai pas besoin de porter en compte ton précieux amour;
+aussi ai-je eu l'audace de les donner à d'autres, pour me confier à des
+tablettes plus capables de le recevoir: garder un objet destiné à me
+faire souvenir de toi, ce serait faire entendre que je pourrais
+t'oublier.
+
+CXXIII
+
+Non! Tu ne pourras te vanter, oh! temps, de ce que je change: les
+pyramides construites avec un art nouveau, n'ont pour moi rien de
+nouveau, ni de singulier: elles ne sont qu'une autre forme d'un ancien
+spectacle. Le temps est court pour nous, aussi nous admirons ce que tu
+nous présentes d'ancien; et nous préférons croire que cela est né
+suivant notre fantaisie plutôt que de croire que nous l'avons déjà
+entendu raconter. Je te porte un défi à toi dans tes annales; le présent
+ni passé n'ont rien qui me surprennent; car tes récits mentent comme ce
+que nous voyons nous-mêmes: ta constante précipitation grandit ou
+diminue les objets; voici ce dont je fais voeu, et ce qui durera à
+jamais, c'est que je serai fidèle, en dépit de ta faux et de toi.
+
+CXXIV
+
+Si mon précieux amour n'était que l'enfant de la grandeur, la Fortune
+pourrait renier cet enfant bâtard, aussi sujet à l'amour ou à la haine
+du Temps que de l'ivraie cueillie au milieu de l'ivraie, ou des fleurs
+parmi d'autres fleurs. Mais non, il a grandi loin des accidents du sort;
+il ne souffre pas au milieu d'une pompe souriante, il ne succombe pas
+aux coups du sombre mécontentement, selon que la mode l'y invite; il ne
+craint pas la politique, cette hérétique qui fait son oeuvre dans un
+bail d'heures rapides, mais il reste debout, suprême politique, qui ne
+grandit pas avec la chaleur, et que ne sauraient noyer les orages. J'en
+prends à témoin ces fous du temps, qui meurent pour le bien, après avoir
+vécu pour le crime.
+
+CXXV
+
+Que m'importerait de porter le dais, d'honorer dans la forme ce qui est
+extérieur, ou de construire pour l'éternité de vastes bases, qui
+seraient moins durables que les ruines ou le néant? N'ai-je pas vu tout
+perdre à ceux qui ne songeaient qu'aux biens et aux faveurs de ce monde,
+qui leur rendaient les plus grands hommages, et perdaient la simple
+saveur en cherchant des mélanges plus précieux? Pauvres ouvriers, qui se
+consumaient en regards! Non; je veux être obséquieux dans ton coeur,
+reçois mon oblation, elle est pauvre mais libre; nulle autre ne veut s'y
+mêler; elle ne connaît pas l'art, mais rends-la mutuelle; je me donne
+seulement à toi. Loin de moi, dénonciateur suborné! plus tu l'attaques,
+et plus l'âme fidèle échappe à ton pouvoir!
+
+CXXVI
+
+O toi, aimable enfant, qui tiens en ton pouvoir le miroir capricieux du
+Temps, et l'heure, sa faucille! Toi qui as grandi en décroissant, et qui
+nous montres tes adorateurs en train de se flétrir, tandis que tu
+grandis, ô charmante créature. Si la nature, souveraine maîtresse de ce
+qui périt tandis que tu avances, veut encore te retenir, elle te garde
+afin de déshonorer le Temps par son habileté, et de tuer les tristes
+minutes. Cependant crains-la, ô toi, favori de son caprice; elle peut
+retenir, mais non conserver son trésor; il faut finir par entendre son
+appel; elle ne se tait que pour te rendre.
+
+CXXVII
+
+Jadis ce qui était noir ne passait pas pour blanc, ou, lorsqu'on le
+jugeait tel, il ne portait pas le nom de beauté, mais maintenant le noir
+est l'héritier successif de la beauté, et la beauté est outragée par une
+honte bâtarde; car depuis que la main a pris le pouvoir de la nature,
+pour embellir la laideur du faux attrait de l'art, la charmante beauté
+n'a plus de nom, ni d'heure sacrée, elle est profanée, lorsqu'elle n'est
+pas dans la disgrâce. Aussi les yeux de ma maîtresse sont-ils d'un noir
+de corbeau, ses yeux si beaux; et ils ont air de pleurer sur celles qui,
+n'étant pas nées avec le teint blanc, ne manquent d'aucun attrait, et
+insultent la créature par leur charme mensonger, mais lorsqu'ils
+pleurent, le chagrin leur va si bien que tout le monde dit que ta beauté
+devrait revêtir cet aspect.
+
+CXXVIII
+
+Combien, lorsque tu joues, toi qui es ma musique, une douce musique sur
+ce bois béni que font résonner tes doigts charmants, lorsque tu fais
+doucement obéir cette harmonie vibrante qui étonne mon oreille, combien
+souvent j'envie ces marteaux qui s'élancent pour baiser la tendre paume
+de ta main, tandis que mes pauvres lèvres, qui devraient recueillir
+cette récolte, rougissent à tes côtés de la hardiesse de ce bois? Pour
+être ainsi caressées, elles changeraient volontiers de place et de sort
+avec ces petits morceaux de bois sautillants sur lesquels tes doigts se
+promènent avec une douce élégance, rendant un bois mort plus heureux que
+des lèvres vivantes. Puisque ces impertinents marteaux ont un pareil
+bonheur, donne-leur tes doigts, et donne-moi tes lèvres à embrasser.
+
+CXXIX
+
+La luxure est la dépense de l'âme dans un abîme de honte, et jusqu'à ce
+qu'elle soit satisfaite, la luxure est parjure, meurtrière, sanguinaire,
+digne de blâme, sauvage, excessive, grossière, cruelle, et digne
+d'inspirer la méfiance dès qu'elle est satisfaite, on la méprise: on la
+poursuit au delà de toute raison, et dès qu'on en a joui, on la hait au
+delà de toute raison, comme une amorce placée à dessein pour rendre fou
+celui qui s'y laissera prendre. On la poursuit avec folie, et la
+possession vous rend fou, avant, pendant et après, elle est extrême.
+Dans l'avenir elle semble un bien suprême, dans le passé, elle n'est
+qu'une souffrance; d'avance, on la regarde comme une joie future, mais
+après, ce n'est plus qu'un rêve: tout le monde sait cela; et cependant
+personne ne sait comment éviter le ciel qui conduit les hommes dans cet
+enfer.
+
+CXXX
+
+Les yeux de ma maîtresse ne sont rien auprès du soleil, le corail est
+bien plus vermeil que ne sont ses lèvres; si la neige est blanche, ses
+seins sont noirs; si les cheveux sont en fil de fer, elle a sur la tête
+des fils de fer noir. J'ai vu des roses panachées, blanches et rouges,
+mais je ne vois pas sur ses joues de semblables roses, et il y a des
+parfums encore plus charmants que le souffle qui s'exhale des lèvres de
+ma maîtresse. J'aime à l'entendre parler, et cependant je sais bien que
+la musique a un son bien plus agréable; j'avoue que je n'ai jamais vu
+marcher une déesse; ma maîtresse, quand elle marche, foule le sol; et
+cependant, de par le ciel, je crois que mon amie est aussi précieuse que
+toutes celles qu'on accable de comparaisons menteuses.
+
+CXXXI
+
+Tu es aussi tyrannique, telle que tu es, que celles dont les charmes les
+rendent fièrement cruelles. Car tu sais bien que pour mon coeur tendre
+et fidèle tu es le plus beau et le plus précieux des bijoux. Cependant,
+de bonne foi, il en est qui disent que ton visage n'est pas de nature à
+faire gémir l'amour. Je n'ose pas dire qu'ils se trompent, quoique je me
+le jure à moi-même dans la solitude. Et pour être sûr que je n'ai pas
+tort de le jurer, je gémis mille fois, mais en pensant à ton visage,
+quand je me repose sur ton sein, je déclare qu'à mon avis ton teint brun
+est plus blanc que tout au monde. Tu n'as de noir que tes actions, et
+c'est là, je pense, ce qui fait naître ces calomnies.
+
+CXXXII
+
+J'aime tes yeux, et ceux qui connaissent ton coeur me tourmentent de
+leur dédain, en faisant semblant de me plaindre: ils se sont vêtus de
+noir, et ils pleurent tendrement en contemplant ma douleur avec une
+charmante cruauté. Véritablement le soleil du matin qui brille dans le
+ciel ne pare pas même les joues grises de l'orient, et l'étoile qui se
+montre le soir, n'orne pas plus le sombre occident que ces deux yeux en
+deuil ne parent ton visage: Oh, si ton coeur pouvait donc aussi pleurer
+sur moi, puisque le deuil te va si bien, et si ta pitié pouvait
+s'étendre sur tout! Alors, je jurerais que la beauté elle-même est noire
+et que toutes celles qui n'ont pas ton teint sont laides.
+
+CXXXIII
+
+Malheur à ce coeur qui fait gémir mon coeur, par la profonde blessure
+qu'il fait à mon ami et à moi! N'est-ce pas assez de me torturer, sans
+qu'il faille encore réduire à l'esclavage mon plus cher ami? Ton cruel
+regard m'a enlevé à moi-même, et tu as encore plus complétement absorbé
+celui qui me tient le plus près au coeur; je suis abandonné par lui, par
+moi-même et par toi; triple tourment que d'être ainsi persécuté.
+Emprisonne mon coeur dans la forteresse de ton coeur d'acier, mais que
+mon pauvre coeur serve d'otage pour le coeur de mon ami; si tu me
+gardes, que mon coeur soit sa sentinelle; tu ne pourras pas user de
+rigueur dans ma prison; et pourtant si, car je suis tellement absorbé en
+toi, que moi et tout ce qui est en moi, nous t'appartenons par force.
+
+CXXXIV
+
+Maintenant j'ai avoué qu'il est à toi, et je me suis moi-même engagé
+selon ton bon plaisir; je me livre à toi, afin que tu délivres cet autre
+moi, qui sera ma consolation. Mais tu ne le veux pas, et lui, il ne veut
+pas être libre, car tu es prudente, et il est bon! Il a appris à écrire
+pour moi, sous ce joug qui le lie avec tout autant de puissance. Tu veux
+prendre la garantie de ta beauté, comme un vrai usurier, qui sait se
+servir de tout; et tu implores un ami, devenu débiteur par amour pour
+moi; je le perds pour m'en être servi sans générosité. Je l'ai perdu;
+nous sommes, lui et moi, en ton pouvoir; il paye la somme totale, et
+cependant je ne suis pas libre.
+
+CXXXV[1]
+
+Quel que puisse être le désir, tu as ta volonté, la volonté d'acquérir
+et de posséder à satiété; je sais trop bien qui te contrarie, en venant
+ainsi ajouter à ta douce volonté. Ne veux-tu pas, toi dont la volonté
+est vaste et spacieuse, consentir une fois à cacher ma volonté dans la
+tienne? La volonté sera-t-elle toujours bien accueillie chez les autres,
+et toujours repoussée chez moi? La mer, qui n'est que de l'eau, reçoit
+pourtant la pluie, qui ajoute aux trésors de son abondance; daigne donc,
+toi qui es riche en volonté, ajouter à ta volonté une mienne volonté
+pour rendre ta volonté plus vaste encore. Ne tue pas des suppliants dans
+ta cruelle beauté. Ne pense qu'à un seul, à moi qui suis Will.
+
+[Note 1: Les deux sonnets qui se succèdent ici, CXXXV et CXXXVI, sont
+presque incompréhensibles en français, parce qu'ils se composent d'une
+série de jeux de mots sur <i>will</i>, volonté; <i>will</i>, sera, et <i>Will</i>,
+abrégé de William, nom de baptême de Shakspeare.]
+
+CXXXVI
+
+Si ton âme te reproche ma présence, jure à ton âme aveugle que j'étais
+ton <i>Will</i> (ta volonté), et ton âme sait bien que la volonté y est
+admise. Remplis, en cela du moins, par amour, ma requête amoureuse.
+<i>Will</i> comblera le trésor de ton amour; oui, comble-le de volontés, et
+que la mienne en soit une, nous prouvons facilement que parmi des choses
+innombrables, une seule chose ne compte pour rien. Laisse-moi donc
+passer inaperçu dans la quantité, quoique je veuille compter dans le
+nombre de tes biens. Ne me compte pour rien, pourvu que tu comptes ce
+rien qui est moi, comme quelque chose qui t'est agréable. Aime seulement
+mon nom, et aime-le toujours: Alors tu m'aimeras, car mon nom est
+<i>Will</i>.
+
+CXXXVII
+
+O toi, Amour, fou aveugle, que fais-tu à mes yeux? ils regardent, et ne
+voient pas ce qu'ils voient; ils savent ce que c'est que la beauté, ils
+voient où elle réside, et cependant ils prennent ce qu'il y a de pire
+pour ce qu'il y a de meilleur. Si les yeux, pervertis par des regards
+trop partiaux, sont ancrés à la baie où voyagent tous les humains,
+pourquoi as-tu forgé des hameçons, avec la fausseté des regards, pour
+m'enlever mon bon jugement? Pourquoi mon coeur regarderait-il comme un
+domaine séparé ce qu'il sait être la propriété commune de tout
+l'univers? Ou, pourquoi mes yeux, qui voient tout cela, ne disent-ils
+pas que c'est un crime de mettre la belle vérité sur un aussi laid
+visage? Mon coeur et mes yeux ont commis des erreurs à l'égard de ce qui
+est bien et véritable, et maintenant ils appartiennent à cette triste
+fausseté.
+
+CXXXVIII
+
+Quand ma maîtresse jure qu'elle n'est que vérité, je la crois, quoique
+je sache qu'elle ment; afin qu'elle me prenne pour un jeune adolescent
+encore ignorant des fausses subtilités du monde. De même je crois à tort
+qu'elle me croit jeune, bien qu'elle sache que mes beaux jours sont
+loin; je me fie simplement à sa langue trompeuse. Ainsi des deux côtés
+nous supprimons la simple vérité. Mais pourquoi ne dirait-elle pas
+qu'elle n'est pas véridique? Et pourquoi ne dirais-je pas que je suis
+vieux? Oh! l'amour fait bien mieux de prétendre à une entière vérité, et
+le vieillard amoureux n'aime pas qu'on parle de son âge. Je lui mens, et
+elle me ment, et nos mensonges viennent nous flatter dans nos défauts.
+
+CXXXIX
+
+Oh! ne me demande pas de justifier le mal que la cruauté fait à mon
+coeur. Ne me blesse pas avec tes yeux, mais avec ta langue use avec
+pouvoir de ton pouvoir, et ne me tue pas par la ruse. Dis-moi que tu
+aimes ailleurs, mais en ma présence, ô mon cher coeur, garde-toi de
+porter ailleurs tes yeux. Quel besoin as tu de me blesser par la ruse,
+quand ta force est trop grande pour que je puisse tenter d'y résister?
+Laisse-moi t'excuser: cela, mon amour sait bien, que ses charmants
+regards ont été mes ennemis; aussi détourna-t-elle mes ennemis de mon
+visage, afin qu'ils portent ailleurs leurs ravages. Mais ne le fais
+plus, et puisque je suis presque mort, achève-moi de tes regards, et
+délivre-moi de mes souffrances.
+
+CXL
+
+Sois aussi prudente que tu es cruelle; n'accable pas de trop de dédain
+ma patience qui a la langue liée, de peur que la douleur ne m'inspire
+pas des paroles pour exprimer ma souffrance que nul ne plaint. Si je
+pouvais t'enseigner la sagesse, cela vaudrait mieux que me dire que tu
+m'aimes, ô! mon amour, quand bien même je ne pourrais t'enseigner à les
+aimer, de même que les malades, lorsqu'ils sont près d'expirer,
+s'entendent toujours dire par les médecins qu'ils vont mieux. Car si je
+tombais dans le désespoir, je pourrais perdre la raison, et dans ma
+folie, je pourrais mal parler de toi. Et ce monde pervers est devenu si
+mauvais que des oreilles insensées pourraient bien croire des calomnies
+insensées. Afin que cela ne m'arrive pas, et que tu ne sois pas trahie,
+regarde devant toi, lors même que ton coeur orgueilleux se répandrait au
+loin.
+
+CXLI
+
+A vrai dire, je ne t'aime pas avec mes yeux, car ils remarquent en toi
+une foule d'erreurs; mais c'est mon coeur qui aime ce qu'ils méprisent,
+et qui se laisse charmer en dépit d'eux. Mes oreilles ne sont pas non
+plus charmées du son de ta voix: le tendre toucher, facile à s'émouvoir
+ni le goût, ni l'odorat ne m'inspirent le désir de trouver en toi seule
+mon plaisir; mais ni mes cinq facultés, ni mes cinq sens ne peuvent
+dissuader mon faible coeur de te servir, et j'abandonne la figure d'un
+homme pour être l'esclave et le malheureux vassal de ton coeur
+orgueilleux. Mais mon fléau devient mon profit, puisque celle qui me
+fait pécher est aussi celle qui me fait souffrir.
+
+CXLII
+
+L'amour est mon péché, et ta chère vertu, c'est la haine, la haine de
+mon péché, fondée sur un amour criminel. Oh! compare seulement ton état
+avec le mien, et tu verras qu'il ne mérite pas de reproches; ou s'il en
+mérite, qu'ils ne sortent pas de tes lèvres; elles ont profané leurs
+ornements vermeils, et scellé des promesses mensongères aussi souvent
+que les miennes, elles ont aussi souvent dérobé le bien d'autrui. Qu'il
+me soit permis de t'aimer, comme tu aimes ceux que tes yeux appellent
+autant que les miens t'importunent. Fais naître la pitié dans ton coeur,
+afin que, lorsqu'elle y croîtra, ta pitié puisse mériter d'inspirer la
+pitié. Si tu cherches à avoir ce que tu caches, puisses-tu être
+contredite par ton propre exemple.
+
+CXLIII
+
+De même qu'une bonne ménagère qui a perdu une bête de la gent emplumée
+se met à courir pour la rattraper, et met par terre son enfant, pour
+courir à toutes jambes après l'animal qu'elle aurait voulu conserver,
+tandis que son enfant négligé s'élance après elle, et pleure en voulant
+attraper celle qui ne songe qu'à poursuivre l'objet qui fuit devant
+elle, sans se soucier du chagrin de son pauvre enfant; de même tu cours
+après ce qui t'échappe, tandis que moi, ton pauvre enfant, je te
+poursuis de loin; mais si tu parviens à attraper l'objet de tes désirs,
+reviens à moi, joue le rôle d'une mère, embrasse-moi, sois bonne; je
+prierai pour que tu fasses ta volonté (<i>thy Will</i>), si tu daignes
+revenir pour apaiser mes bruyants sanglots.
+
+CXLIV
+
+J'ai deux amours, l'un tout consolation, l'autre tout désespoir, qui me
+tentent comme deux esprits. Mon bon ange est un homme au beau visage, et
+au teint blanc, mon mauvais ange, une femme, mal peinte. Pour
+m'entraîner plus vite en enfer, mon démon femelle cherche à éloigner de
+moi mon bon ange, et voudrait faire de mon saint un démon, en séduisant
+sa pureté par son orgueil infernal. Mon ange est-il devenu un démon?
+J'en ai peur, mais je ne puis pas le dire positivement, tous deux
+viennent de moi, tous deux sont unis; je soupçonne qu'un ange est dans
+l'enfer de l'autre. Mais je vivrai toujours dans le doute, jusqu'à ce
+que mon mauvais démon ait chassé mon bon ange.
+
+CXLV
+
+Ces lèvres qu'a formées la propre main de l'amour ont murmuré un son qui
+disait «je déteste,» à moi qui languissais d'amour pour elle; mais,
+quand elle a vu mon état lamentable, la pitié est aussitôt née dans son
+coeur; elle a réprimandé cette langue qui, toujours si douce, ne savait
+condamner que doucement; elle lui a appris à murmurer de nouveau «je
+déteste,» mais en y ajoutant une conclusion aussi charmante que le jour,
+si beau lorsqu'il remplace la nuit qui est chassée comme un démon du
+ciel en enfer; elle a dit dans sa cruauté «je déteste» et elle a sauvé
+ma vie en ajoutant «non pas vous.»
+
+CXLVI
+
+Pauvre âme, centre de mon argile pécheresse, trompée par ces puissances
+rebelles qui t'environnent, pourquoi languis-tu et souffres-tu dans la
+détresse, tandis que tu pares si pompeusement tes murs extérieurs?
+Pourquoi tant dépenser, quand ton bail est si court, dans une maison qui
+s'écroule? Les vers qui hériteront de tes excès, mangeront-ils ton
+fardeau? Est-ce là le but de ton corps? O mon âme, vis de la détresse de
+ton serviteur, laisse-le languir pour augmenter tes trésors; achète les
+biens divins en vendant des heures de rebut: nourris-toi en dedans, ne
+sois plus riche en dehors; tu te nourriras ainsi aux dépens de la mort,
+qui se nourrit aux dépens des hommes, et la mort, une fois morte, il n'y
+aura plus à mourir.
+
+CXLVII
+
+Mon amour est comme une fièvre, qui désire ardemment ce qui entretient
+plus longtemps la maladie; il se nourrit de ce qui fait durer le mal,
+pour complaire à son appétit inégal et maladif. Ma raison, qui est le
+médecin de mon amour, furieuse qu'on n'observe pas ses prescriptions,
+m'a abandonné, et dans mon désespoir je veux un bien qui est la mort, et
+que la médecine avait défendu. Je ne puis plus guérir, la raison n'y
+peut rien, et ma folie a franchi toutes les bornes; mes pensées et mes
+discours sont ceux d'un insensé, ils s'écartent follement de la vérité,
+car j'ai juré que tu étais blanche, et j'ai cru que tu étais
+resplendissante, toi qui es aussi noire que l'enfer, et aussi obscure
+que la nuit.
+
+CXLVIII
+
+Hélas! Quels yeux l'amour a mis dans ma tête, ils n'ont aucun rapport
+avec des yeux véritables! Ou bien, s'ils en ont, où s'est donc enfui mon
+jugement qui censure faussement ce que mes yeux voient vraiment? Si
+l'objet qui charme mes yeux menteurs est beau, pourquoi donc le monde
+soutient-il le contraire? Si cet objet n'est pas beau, l'amour prouve
+bien alors que l'oeil de l'Amour ne voit pas aussi juste que celui des
+autres hommes. Oh! non, et comment cela se pourrait-il? Comment l'oeil
+de l'Amour pourrait-il bien voir, lui qui est tellement lassé de veilles
+et de larmes? Il n'y a donc rien de surprenant à ce que mes yeux
+commettent des erreurs; le soleil lui-même ne voit pas, tant que le ciel
+ne s'est pas éclairci. O toi, Amour rusé! tu cherches à m'aveugler par
+des larmes, de peur que des yeux clairvoyants ne puissent découvrir tes
+vilains défauts.
+
+CXLIX
+
+Peux-tu dire, ô cruelle, que je ne t'aime pas, lorsque je prends parti
+avec toi contre moi-même? Est-ce que je ne pense pas à toi, quand par
+excès d'amour, pour toi qui me tyrannises, j'oublie que je suis
+moi-même. Si tu détestes quelqu'un, est-ce que je l'appelle mon ami? Si
+tu es courroucée, est-ce que je fais des courbettes à l'objet de ton
+courroux? Et même quand tu es irritée contre moi, est-ce que je ne me
+châtie pas moi-même par des plaintes continuelles? Quel mérite est-ce
+que je trouve en moi, qui me pousse à mépriser ton service, quand toutes
+mes meilleures qualités adorent tes défauts, et ne font qu'obéir au
+mouvement de tes yeux? Mais, mon amour, continue à haïr, car maintenant
+je connais ton sentiment; tu aimes ceux qui peuvent voir, et moi, je
+suis aveugle.
+
+CL
+
+Oh! qui t'a donné ce pouvoir merveilleux par lequel tu gouvernes mon
+coeur, à force de défauts? Comment peux-tu faire mentir mes yeux, et me
+faire jurer que ce qui est brillant ne pare pas le jour? Comment peux-tu
+tellement orner ce qui est mal que dans tes actions les plus coupables,
+il se trouve toujours une force et une habileté qui font qu'à mes yeux
+tes plus grands défauts valent mieux que les plus belles qualités? Qui
+t'a appris à me contraindre de t'aimer davantage? Plus j'apprends et
+plus je vois de justes motifs de te haïr. Oh! quoique j'aime ce que les
+autres abhorrent, auprès des autres tu ne devrais pas abhorrer ma
+condition: si ton indignité a fait naître en moi l'amour, je suis
+d'autant plus digne d'être aimé par toi.
+
+CLI
+
+L'amour est trop jeune pour savoir ce que c'est que la conscience; et
+cependant qui ne sait que la conscience est née de l'amour? Ainsi, belle
+trompeuse, ne me reproche pas mes fautes, de peur que ta charmante
+personne n'ait à s'en reconnaître coupable. Car si tu me trahis, je
+trahis ce qu'il y a de plus noble en moi par la trahison de mon corps
+grossier. Mon âme dit à mon corps qu'il peut triompher dans son amour:
+la chair ne demande pas d'autre raison, elle bondit à ton nom, et le
+désigne comme le prix de son triomphe. Fier de cette fierté, mon corps
+se contente d'être bon, pauvre esclave, de t'appuyer dans la vie, de
+succomber si tu succombes. Ne crois pas que ce soit par défaut de
+conscience que j'appelle mon amour, celle dont le précieux amour me
+relève ou me jette à terre.
+
+CLII
+
+En t'aimant, tu sais que je suis parjure, mais tu es doublement parjure,
+toi qui me jures de m'aimer; en fait, tu as manqué à tes voeux, tu as
+décliné ta foi nouvelle en jurant de nouveau de haïr après avoir aimé de
+nouveau. Mais pourquoi est-ce que je t'accuse d'avoir manqué deux fois à
+tes serments, moi qui ai manqué vingt fois aux miens? Je suis plus
+parjure que toi; car tous mes voeux sont des serments de te maltraiter,
+et j'ai perdu toute ma loyale foi en toi; car j'ai tant de fois juré que
+tu étais vraiment bonne, tendre, fidèle, et contente pour t'éclairer,
+j'ai voulu être aveugle, ou j'ai fait dire à mes yeux qu'ils voyaient le
+contraire de la vérité: j'ai juré que tu étais blanche et belle; quel
+parjure de proférer, contre toute vérité, un si odieux mensonge!
+
+CLIII
+
+Cupidon posa sa torche, et s'endormit. Une des filles de Diane en sut
+profiter, et plongea vivement ce brandon d'amour dans la source glacée
+d'une vallée de ce pays: cette fontaine emprunta au feu sacré de l'amour
+une chaleur perpétuelle et constante: elle devint un bain que les hommes
+regardent encore comme un remède souverain contre des maladies
+singulières. Mais la torche de l'amour vient se rallumer aux yeux de ma
+maîtresse; l'enfant voulut essayer d'en toucher mon coeur et moi, déjà
+malade, je voulais essayer des bains, et je me rendis en ce lieu, triste
+et souffrant, mais je n'y ai pas trouvé la guérison: le bain qui peut me
+guérir est là où Cupidon est venu chercher de nouvelles flammes, dans
+les yeux de ma maîtresse.
+
+CLIV
+
+Un jour, le petit dieu d'amour, s'étant endormi, posa à ses côtés sa
+torche qui enflamme les coeurs: une foule de nymphes qui avaient juré de
+rester chastes et pures vinrent errer dans ces lieux: mais la plus belle
+de toutes prit dans sa main virginale ce feu qui avait embrasé tant de
+milliers de coeurs fidèles: et le général du désir ardent fut désarmé
+pendant son sommeil par la main d'une vierge: elle éteignit la torche
+dans une onde glacée qui fut réchauffée à tout jamais par le feu de
+l'amour, et devint un remède salutaire pour les gens malades; mais moi,
+qui suis sous l'empire de ma maîtresse, j'y suis venu chercher la
+guérison, et maintenant j'éprouve que le feu de l'amour réchauffe l'eau,
+mais que l'eau ne refroidit pas l'amour.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sonnets, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS ***
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg EBook of Sonnets, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Sonnets
+ Volume 8
+
+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: November 7, 2008 [EBook #27191]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
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+
+
+<br><br>
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b>
+
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+</pre>
+
+<br><br>
+
+
+<h1>SONNETS</h1>
+<br>
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>Nous désirons voir les créatures les plus belles se multiplier
+afin que la rose de la beauté ne meure jamais, et qu'au moment
+où les plus avancées tombent sous les coups du Temps,
+leurs tendres héritières puissent relever leur mémoire; mais
+toi, tu es fiancée à tes propres yeux et à leur éclat, tu nourris
+la flamme de ton flambeau d'une huile intérieure, tu produis
+la famine là où règne l'abondance, tu es ta propre ennemie,
+tu es trop cruelle envers toi-même. Toi qui fais maintenant
+le nouvel ornement du monde, toi qui annonces seule le glorieux
+printemps, tu enterres dans son bouton ta satisfaction;
+douce avare, tu gaspilles par ta lésinerie. Aie compassion du
+monde, sans quoi, vorace que tu es, tu te joindras au tombeau
+pour dévorer ce qui est dû au monde.</p>
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront
+de profondes tranchées dans le champ de ta beauté, la fière
+livrée de ta jeunesse, si fort admirée maintenant, ne sera
+plus qu'un vêtement déguenillé dont on ne fera plus de cas;
+lorsqu'on te demandera alors ce qu'est devenue toute ta
+beauté, où réside le trésor des jours de ta vigueur, ce serait
+une honte insigne et une flatterie inutile de répondre qu'elle
+vit encore dans tes yeux creusés et enfoncés; ne serait-ce pas
+un usage plus honorable de ta beauté que de pouvoir répondre:
+«Mon bel enfant que voilà peut faire mon compte et
+me servir d'excuse;» tu prouverais ainsi que sa beauté t'appartient
+par succession! ce serait ressusciter dans ta vieillesse
+et voir ton sang bouillir encore lorsque tu le sentirais glacé
+dans tes veines.</p>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>Regarde-toi dans ton miroir et dis au visage que tu y
+verras, qu'il est temps pour ce visage d'en former un autre;
+si tu ne pourvois pas maintenant à le réparer plus tard, tu
+trompes le monde, tu laisses une mère sans bénédiction; car
+où est la belle dont le sein stérile dédaigne la culture du laboureur?
+où est l'homme assez fou pour servir de tombeau à
+son amour-propre pour arrêter la postérité? Tu es le miroir
+de ta mère, en te voyant elle retrouve le bel avril de son printemps;
+de même à travers les fenêtres de ta vieillesse, tu
+reverras ton âge d'or au mépris des rides. Mais si tu vis pour
+qu'on oublie, meurs fille, et ton image meurt avec toi.</p>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Beauté prodigue, pourquoi dépenses-tu à ton profit l'héritage
+de tes charmes? Les legs de la nature ne donnent rien;
+elle prête, et comme elle est fraîche, elle prête à ceux qui
+sont libres. Belle avare, pourquoi abuses-tu des largesses
+qu'elle t'a faites pour les donner à d'autres? usurière sans
+profits, comment emploies-tu une somme si immense sans
+venir à bout de vivre? Tu n'as commerce qu'avec toi-même,
+tu te trompes donc toi-même? Eh quoi! lorsque la nature t'appellera
+à rendre l'esprit, quels comptes satisfaisants pourras-tu
+laisser derrière toi? Ta beauté inutile sera enterrée avec toi;
+si tu l'avais employée, elle vivrait pour être ton exécuteur
+testamentaire.</p>
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>Les heures qui, par leur doux travail, ont créé ce beau
+regard qui attire tous les yeux, joueront envers lui le rôle de
+tyrans et détruiront ces perfections adorables, car le temps
+ne s'arrête jamais, il mène l'été jusqu'à l'hiver odieux, et là
+le confond: la sève est arrêtée par la gelée, les feuilles vertes
+sont tombées, les beautés sont couvertes de neige, la stérilité
+règne partout; alors si l'essence de l'été ne demeurait pas captive
+comme un prisonnier liquide dans des murs de verre,
+les effets de la beauté disparaîtraient avec la beauté, elle
+n'existerait plus et il n'en resterait aucun souvenir; mais les
+fleurs distillées, lors même que l'hiver les atteint, ne perdent
+que leur éclat extérieur, leur essence subsiste dans toute
+sa douceur.</p>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p>Ne laisse donc pas la main rugueuse de l'hiver défigurer en
+toi l'été avant que tu sois distillée; parfume quelque flacon,
+emplis quelque lieu du trésor de la beauté avant de te suicider.
+Ce n'est pas une usure défendue que de faire des prêts
+qui rendent heureux ceux qui payent volontiers leurs dettes,
+c'est à toi d'enfanter un autre toi-même; dix fois heureuse si
+tu en enfantes dix pour un, toi-même tu serais dix fois plus
+heureuse que tu ne l'es si dix enfants nés de toi te reproduisaient
+dix fois; que te ferait alors la mort si tu t'en allais en te survivant
+dans ta postérité? Ne sois pas obstinée, tu es infiniment
+trop belle pour servir de conquête à la mort et pour faire des
+vers tes héritiers.</p>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p>Regarde lorsque le soleil glorieux lève à l'orient sa tête enflammée,
+tous les yeux qu'il éclaire rendent hommage à sa
+lumière qui apparaît et honorent de leurs regards sa majesté
+sacrée; lorsqu'il a gravi la pente escarpée des cieux comme un
+jeune homme robuste arrivé à l'âge mûr, les regards des
+mortels adorent encore sa beauté; mais lorsque, parvenu au
+faîte, son char fatigué quitte lentement le jour, comme un
+vieillard affaibli, les yeux, fidèles jusqu'alors, se détournent
+de son humble sentier et se portent ailleurs; de même toi
+qui t'avances maintenant dans ton midi, tu mourras sans qu'on
+prenne garde à toi, à moins que tu n'aies un fils.</p>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<p>Toi dont la voix est une musique, pourquoi écoutes-tu tristement
+la musique? les douceurs ne font pas la guerre aux
+douceurs, la joie prend plaisir à la joie. Pourquoi aimes-tu
+ce que tu ne reçois pas volontiers? ou pourquoi reçois-tu avec
+plaisir ce qui te déplaît? si le véritable accord de sons harmonieux,
+mariés par une heureuse union, blesse ton oreille, ils
+ne font que te reprendre doucement, toi qui confonds dans ton
+chant solitaire les parties que tu devrais entonner. Vois comme
+les cordes doucement unies ensemble se frappent mutuellement
+dans une harmonie réciproque, comme un père, un enfant et
+une heureuse mère qui chantent ensemble le même air délicieux,
+et dont le chant sans paroles multiples et cependant me
+semble te dire ceci: «Toi qui es seule, tu seras comme si tu
+n'étais pas!»</p>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<p>Est-ce par crainte de mouiller tes yeux des larmes d'une
+veuve que tu te consumes dans une vie solitaire? Ah! s'il
+t'arrive de mourir sans enfants, le monde te pleurera comme
+une femme sans époux, le monde sera ta veuve, se lamentera
+de ce que tu n'as laissé après toi aucune image qui te rappelle,
+lorsque chaque veuve peut conserver en son particulier
+le portrait de son mari dans son coeur en regardant les
+yeux de ses enfants. Vois ce qu'un prodigue dépense dans ce
+monde qui ne fait que changer de place, car le monde en jouit
+pourtant; mais la beauté prodiguée a un but en ce monde, et
+si on la garde sans s'en servir, celui qui la possède la détruit.
+Ce coeur qui peut commettre sur lui-même un meurtre aussi
+honteux ne respire point d'amour pour les autres.</p>
+
+<h2>X</h2>
+
+<p>Fi donc! avoue que tu ne portes d'amour à personne, puisque
+tu es si imprévoyante pour toi-même. Admets, si tu veux,
+que tu es aimée de bien des gens; mais il est évident que tu
+n'aimes personne, puisque tu es animée d'une haine si meurtrière,
+que tu n'hésites pas à conspirer contre toi-même, et
+que tu cherches à ruiner cette belle demeure que tu devrais
+tendre par-dessus tout à conserver. O change d'idée, afin que
+je puisse changer d'opinion! La haine sera-t-elle mieux logée que
+l'aimable amour? Sois, comme ta personne, bonne et gracieuse,
+montre-toi du moins compatissante envers toi-même.
+Crée une image de ton visage, pour l'amour de moi, afin que
+la beauté puisse survivre chez toi ou dans les tiens.</p>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<p>A mesure que tu décroîtras, tu gagneras chez lui des tiers,
+que tu perdras, et tu pourras tenir pour tien ce jeune sang que
+tu auras donné dans toute sa jeunesse, lorsque la jeunesse te
+quittera. Là est la sagesse, la beauté, la postérité; loin de là, la
+folie, la vieillesse et la décadence glacée; si tous agissaient de
+même, le monde serait bientôt fini, et en soixante ans on aurait
+le dernier mot de l'espèce humaine. Que ceux que la nature
+n'a pas faits pour conserver la race, ceux qui ont les traits durs,
+grossiers, et irréguliers, meurent stériles. Regarde ceux qu'elle
+a le mieux doués; elle t'a donné plus encore; tu dois libéralement
+user de ce don libéral, elle t'a taillée pour lui servir de
+sceau, elle veut que tu laisses des empreintes de ta personne
+et que tu ne laisses pas périr cet exemplaire.</p>
+
+<h2>XII</h2>
+
+<p>Quand je regarde l'horloge qui indique les heures, et que je
+vois le jour brillant disparaître dans la nuit hideuse; quand je
+vois la violette perdre sa fraîcheur, et des cheveux noirs argentés
+de lignes blanches; quand je contemple de grands arbres
+dépouillés de feuilles, eux qui jadis défendaient les troupeaux
+contre la chaleur; quand je vois toute la verdure recueillie en
+gerbes, et emportée sur des brancards avec une barbe blanche
+et hérissée, alors je me demande ce que deviendra ta beauté,
+puisque toi aussi tu dois tomber parmi les dépouilles du temps,
+puisque les charmes et la beauté renoncent à eux-mêmes et
+meurent dès qu'ils en voient d'autres grandir, et que rien ne
+peut résister à la faux du Temps, si ce n'est la postérité qui le
+bravera lorsqu'il te retranchera de la terre.</p>
+
+<h2>XIII</h2>
+
+<p>O si vous étiez vous-même! Mais, bien-aimée, vous n'êtes à
+vous que tant que vous vivrez ici-bas. Vous devriez vous préparer
+à cette fin qui vous menace, et donner à quelque autre votre
+douce ressemblance. Alors cette beauté que vous tenez à bail
+ne connaîtrait point de terme; alors vous resteriez vous-même,
+après votre décès, lorsque votre belle postérité reproduirait
+votre belle image. Qui pourrait laisser une si noble demeure
+tomber en ruine, lorsque les soins pourraient la maintenir en
+honneur malgré les orages et les vents des jours d'hiver,
+malgré la rage stérile des frimas éternels de la mort? Oh! personne!
+sinon de mauvais administrateurs. Mon cher amour,
+vous savez que vous avez eu un père, que votre fils en dise
+autant.</p>
+
+<h2>XIV</h2>
+
+<p>Ce n'est pas aux étoiles que j'emprunte ma manière de voir,
+et cependant je crois que j'entends l'astronomie, non pour prédire
+la bonne ou la mauvaise chance, les pestes, les famines,
+ou les incidents de la saison; je ne sais pas non plus prévoir
+la fortune à un moment près, fixer pour chaque minute le tonnerre,
+la pluie ou le vent, ou dire si les princes se porteront
+bien par des prédictions que je lis dans le ciel, mais je trouve
+ma science dans tes yeux, et je lis dans les étoiles fixes avec
+assez d'art pour prédire que la beauté et la fidélité poursuivront
+ensemble si tu veux bien te prêter à faire souche, sinon je prophétise
+que ta fin sera la sentence et l'arrêt de la beauté et de
+la fidélité.</p>
+
+<h2>XV</h2>
+
+<p>Quand je considère comment tout ce qui grandit ne conserve
+la perfection qu'un instant; que ce vaste monde ne présente
+que des spectacles sur lesquels les étoiles exercent en
+secret leur influence; quand je vois que les hommes se multiplient
+comme les plantes, sont nourris et desséchés par le
+même ciel, qu'ils s'enorgueillissent de leur séve de jeunesse,
+décroissent quand ils sont arrivés au faîte, et disparaissent du
+souvenir avec leur éclat, alors l'idée de cette courte durée vous
+fait apparaître à mes yeux dans toute la richesse de votre jeunesse,
+je vois le temps prodigue discuter avec le déclin pour
+changer en une sombre nuit le jour de votre jeunesse, et faisant
+la guerre au temps par amour pour vous, je vous greffe
+de nouveau, à mesure qu'il vous enlève quelque chose.</p>
+
+<h2>XVI</h2>
+
+<p>Mais pourquoi ne faites-vous pas une guerre plus sanglante
+à ce tyran sanguinaire, le Temps? et pourquoi ne vous fortifiez-vous
+pas contre le déclin par des moyens plus heureux que
+des vers stériles? Vous êtes maintenant au faîte des jours
+heureux, bien des jardins vierges encore, et qui ne sont pas
+plantés, porteraient avec une vertueuse joie vos fleurs vivantes,
+bien plus ressemblantes que votre portrait en peinture. Alors
+les traits de la vie répareraient la vie, ce que ni le crayon du
+temps, ni ma plume son élève ne peuvent faire pour vous, ni
+comme valeur intime, ni comme beauté extérieure, ils vous
+feraient vivre aux yeux des hommes; là vous donnant, vous vous
+conservez vous-même, et vous vivrez, dans un portrait retracé
+par votre adorable talent.</p>
+
+<h2>XVII</h2>
+
+<p>Qui croirait mes vers dans l'avenir, s'ils étaient pleins de
+tout ce que vous méritez? Cependant le ciel le sait, ce n'est
+qu'une tombe qui cache votre vie et ne laisse voir que la moitié
+de vos charmes. Si je pouvais retracer la beauté de vos
+yeux, et énumérer toutes vos grâces dans des vers nouveaux,
+les siècles à venir diraient: Le poëte en a menti; ces
+traits célestes n'ont jamais touché à un visage terrestre. C'est
+ainsi que mes papiers, jaunis par le temps, seraient méprisés
+comme des vieillards plus bavards que véridiques, et on traiterait
+votre juste éloge de fureur poétique, on dirait que c'est
+le mètre exagéré d'une vieille chanson. Mais s'il vivait dans ce
+temps-là quelque enfant à vous, vous vivriez deux fois, en sa
+personne et dans mes vers.</p>
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+<p>Te comparerai-je à un jour d'été? tu es plus charmante et
+plus tempérée; dans leur violence les vents font tomber les
+bourgeons chéris de mai, et le bail de l'été est trop court, l'oeil
+du ciel brille quelquefois avec trop d'éclat; souvent son teint
+doré est brouillé, et toute beauté perd une fois sa beauté, dépouillée
+par le hasard ou par le cours inconstant de la nature;
+mais ton éternel été ne se flétrira point, tu ne perdras point la
+beauté que tu possèdes; la mort ne se vantera pas de te voir
+errer dans ses ombres, lorsque tu vivras dans tous les temps
+par des vers immortels; tant que les hommes respireront,
+tant que les yeux pourront voir, autant vivra ceci, autant ceci te
+donnera vie.</p>
+
+<h2>XIX</h2>
+
+<p>Temps dévorant, émousse les griffes du lion, et que la terre
+dévore elle-même sa douce postérité, arrache les dents acérées
+des mâchoires du tigre féroce, brûle dans son sang le phénix à
+longue vie, apporte-nous dans ton vol des saisons heureuses et
+des saisons funestes. Temps aux pieds rapides, fais ce que tu
+voudras dans le vaste univers, et pour ses charmes fragiles, je
+ne t'interdis qu'un crime odieux, que tes heures ne sillonnent
+pas le beau front de mon ami, n'y trace point de lignes avec
+ton antique plume, laisse-le dans ton cours subsister tout
+entier pour servir de modèle de beauté aux races futures.
+Néanmoins fais du pis que tu voudras, vieux Temps: en dépit
+de tes outrages, mon ami vivra toujours jeune dans mes vers.</p>
+
+<h2>XX</h2>
+
+<p>Tu as un visage de femme, peint de la main de la nature, toi
+le maître et la maîtresse de ma passion; tu as le coeur tendre
+d'une femme, mais tu ne connais pas les inconstances auxquelles
+la perfidie des femmes est sujette; tu as les yeux plus
+brillants qu'elles, mais tu ne les roules pas faussement comme
+elles, tes regards voient l'objet sur lequel ils se portent; tu as
+le teint d'un homme, toutes les nuances sont à ta disposition
+pour attirer les yeux des hommes et pour surprendre les âmes
+des femmes. Tu avais d'abord été créé pour être une femme,
+mais la nature en te façonnant est tombée dans la rêverie, et
+par ses additions elle m'a privée de toi en ajoutant quelque
+chose qui ne m'était bon à rien. Mais puisqu'elle t'a destiné
+à la satisfaction des femmes, que ton amour m'appartienne
+et qu'elles usent de ton amour comme d'un trésor.</p>
+
+<h2>XXI</h2>
+
+<p>Il n'en est pas de moi comme de cette muse animée à versifier
+par une beauté fardée, qui emprunte au ciel même ses
+ornements, et qui compare toutes les beautés à sa belle, accumulant
+les similitudes les plus ambitieuses, le soleil et la
+lune, les riches joyaux de la terre et de la mer, les premières
+fleurs du mois d'avril et tout ce que les airs du ciel renferment
+de rare dans leur vaste sein. Pour moi qui suis sincère en
+amour, permettez-moi d'écrire sincèrement, et puis, croyez-moi,
+celle que j'aime est aussi belle qu'aucun enfant des
+hommes, bien qu'elle ne soit pas aussi éclatante que ces
+flambeaux d'or fixés dans les cieux; que ceux qui aiment à
+parler par ouï-dire en disent davantage, je ne veux pas vanter
+ma marchandise, puisque je n'ai pas l'intention de la vendre.</p>
+
+<h2>XXII</h2>
+
+<p>Mon miroir ne me persuadera pas que je suis vieux, tant
+que la jeunesse et toi serez du même âge; mais lorsque j'apercevrai
+chez toi les rides du temps, alors j'attendrai la mort
+pour expier ma vie, car toute cette beauté qui te pare n'est
+que le vêtement charmant de mon coeur qui vit dans ton sein,
+comme le tien en moi. Comment donc pourrais-je être plus
+âgé que toi? C'est pourquoi, mon amour, prends soin de toi
+comme je prends soin de moi-même; non pour moi, mais pour
+toi, puisque je porte ton coeur, que je garderai tendrement
+comme une bonne nourrice garde son enfant du mal. Ne
+compte pas sur ton coeur; si le mien expire, tu m'as donné le
+tien, mais non pour le reprendre.</p>
+
+<h2>XXIII</h2>
+
+<p>Comme un pauvre acteur sur la scène qui, dans son effroi,
+oublie son rôle, ou comme un animal furieux qui, plein de
+rage, affaiblit son propre coeur par l'excès de sa force, ainsi
+moi, par manque de confiance, j'oublie d'accomplir toute la
+cérémonie des rites de l'amour, et surchargé du fardeau de la
+force de mon amour, l'énergie de mon amour semble décroître.
+Oh! que mes lèvres servent d'éloquence et d'avocats
+muets à mon coeur qui te parle, ils plaident mon amour et
+réclament ma récompense mieux que cette langue qui en a
+souvent dit bien davantage. Oh! apprends à lire ce qu'a écrit
+un amour silencieux, c'est un apanage de l'intelligence de
+l'amour que d'entendre avec les yeux.</p>
+
+<h2>XXIV</h2>
+
+<p>Mes yeux m'ont servi de peintre et ont retracé l'usage de
+ta beauté sur la table de mon coeur; mon corps est le cadre
+qui contient ce portrait, et la perspective est le plus grand art
+du peintre; mais il faut que vous jugiez du talent à travers le
+peintre, pour trouver votre fidèle image là où elle repose suspendue
+dans le magasin de mon coeur; les fenêtres en sont
+vitrées de tes yeux. Vois quels services les yeux ont rendu aux
+yeux. Mes yeux ont retracé ta personne, et les tiens servent de
+fenêtre à mon sein; le soleil prend plaisir à regarder au travers
+pour te contempler à son aise, mais il manque aux yeux
+un secret pour compléter leur art, ils ne retracent que ce
+qu'ils voient, ils ne connaissent pas le coeur.</p>
+
+<h2>XXV</h2>
+
+<p>Que ceux qui sont en faveur auprès de leurs étoiles se parent
+d'honneurs publics et de titres orgueilleux; pour moi à qui
+la fortune refuse de semblables triomphes, je trouve une joie
+inespérée dans ce que j'honore le plus. Les favoris des grands
+princes étendent leurs pétales au soleil comme le tournesol;
+leur orgueil reste enfoui dans leur sein, car un froncement de
+sourcil les fait périr dans toute leur gloire. Le guerrier qui a
+lutté toute sa vie, célèbre par son courage, n'a qu'à perdre une
+fois la partie après un millier de victoires, il est effacé du livre
+de l'honneur, et on oublie tout ce qu'il avait gagné; tandis que
+moi, je suis heureux, j'aime et je suis aimé, là où je ne puis
+changer et où l'on ne changera pas pour moi.</p>
+
+<h2>XXVI</h2>
+
+<p>Maître de mon amour, ton mérite ayant fortement uni ma
+fidélité à ton allégeance, je t'envoie cette ambassade écrite pour
+te témoigner ma fidélité, non pour faire montre de mon esprit.
+Une fidélité si grande qu'un esprit aussi pauvre que le mien
+peut faire croire sans valeur, faute de mots pour la dépeindre,
+si je n'avais l'espoir que quelque bonne pensée à toi, dans le
+fond de ton âme, donnera ce qui manque à ma nudité, jusqu'à
+ce que toutes les étoiles qui guident les hommes dans leur marche
+luisent sur moi gracieusement et, d'un visage favorable,
+revêtissent mon affection déguenillée d'un vêtement convenable,
+pour me rendre digne de ta précieuse tendresse. Alors
+j'oserai me vanter de l'amour que je te porte, jusque-là je
+n'ose pas montrer mon visage là où tu pourrais me mettre à
+l'épreuve.</p>
+
+<h2>XXVII</h2>
+
+<p>Épuisé de fatigue, je me hâte d'aller chercher mon lit, doux
+repos des membres lassés par la marche; mais voici que ma
+tête commence un voyage, pour faire travailler mon esprit,
+maintenant que le travail du corps est achevé; alors toutes
+mes pensées m'emportent bien loin du lieu où je me trouve,
+pour entreprendre avec ardeur un pèlerinage vers toi, elles
+tiennent ouvertes mes paupières qui retombent, et je contemple
+cette obscurité que voient les aveugles; seulement la vue
+imaginaire de mon âme présente ton ombre à mes yeux sans
+regard, et, comme un joyau apparaissant à travers une nuit
+obscure, elle embellit la nuit sombre et rajeunit son vieux
+visage. C'est ainsi que mon corps le jour, et la nuit mon esprit
+ne trouvent point de repos, grâce à toi, grâce à moi.</p>
+
+<h2>XXVIII</h2>
+
+<p>Comment donc puis-je me conserver dans un état satisfaisant,
+lorsque je suis privé des bienfaits du repos? lorsque la
+nuit ne soulage pas le poids du jour, mais que le jour est opprimé
+par la nuit et la nuit par le jour? Lorsque tous deux, bien
+qu'ennemis de leurs règnes respectifs, joignent les mains pour
+me torturer, l'un par la fatigue, l'autre par ses plaintes, de
+l'éloignement où je travaille, éloigné surtout de toi. Pour lui
+plaire, je dis au jour: Que tu es brillant, et que tu lui fais
+honneur quand les nuages couvrent le ciel; je flatte de même
+la nuit au teint sombre en lui disant que lorsque les étoiles
+étincelantes ne scintillent pas, tu dores la soirée, mais le jour
+allonge tous les jours mes peines, et toutes les nuits la nuit me
+fait paraître plus pénible la longueur de mes souffrances.</p>
+
+<h2>XXIX</h2>
+
+<p>Dans ma disgrâce auprès de la fortune et aux yeux des
+hommes, lorsque je déplore tout seul mon abandon, et que
+j'assiège de mes cris inutiles un ciel qui m'est sourd, lorsque
+je me contemple, et que je maudis mon sort, lorsqu'il m'arrive
+de souhaiter les riches espérances de l'un, les traits de
+celui ci, les amis de celui-là, lorsque je désire l'habileté de cet
+homme et la portée de cet autre, jouissant le moins possible
+de ce que je possède le plus, tout en méprisant presque moi-même
+de pareilles pensées, il m'arrive de songer à toi, et alors
+ma situation, semblable à l'alouette qui s'élance au point du
+jour d'une terre morne, va chanter des cantiques aux portes du
+ciel, car le doux souvenir de ton amour m'apporte tant de
+richesse, que je dédaigne alors de changer de place avec les
+rois.</p>
+
+<h2>XXX</h2>
+
+<p>Lorsque dans mes séances de réflexions silencieuses et
+douces je rappelle le souvenir des choses passées, je soupire
+à la pensée des choses que j'ai cherchées et que j'ai manquées,
+et je déplore de nouveau, à propos des malheurs passés, le
+précieux temps que j'ai perdu. C'est alors qu'il m'arrive de
+noyer des yeux qui ne sont pas habitués à couler, au souvenir
+d'amis bien chers cachés dans la nuit éternelle de la mort;
+c'est alors que je pleure de nouveau les douleurs dès longtemps
+effacées de l'affection, et que je déplore la disparition de tant
+de choses évanouies. C'est alors que je puis regretter des chagrins
+passés en énumérant lentement malheur après malheur
+dans la triste liste des gémissements qui m'ont déjà arraché
+tant de larmes; mais s'il m'arrive de penser à toi, dans ce
+moment-là, chère amie, toutes mes pertes sont réparées, tous
+mes chagrins sont finis.</p>
+
+<h2>XXXI</h2>
+
+<p>Ton coeur m'est cher au nom de tous les coeurs qui m'ont
+manqué et que j'ai crus morts; là règnent l'amour et tous les
+tendres dons de l'amour, et tous ces amis que je croyais enterrés.
+Combien de saintes et tristes larmes le pieux amour
+n'a-t-il pas dérobées à mes yeux au nom des morts qui m'apparaissent
+maintenant comme des êtres qui ont changé de
+place et qui se sont tous réfugiés en toi! Tu es le tombeau où
+réside l'amour enseveli, tout paré des trophées de ceux que
+j'ai aimés et qui t'ont tous donné la part qu'ils possédaient en
+moi; ce que je leur devais à tous t'appartient maintenant à toi
+seul, je retrouve en toi leurs images que j'aimais, et toi qui
+les représentes tous, tu me possèdes tout entier.</p>
+
+<h2>XXXII</h2>
+
+<p>Si tu survis à la carrière qui me suffira, lorsque l'avare
+mort couvrira mes ossements de poussière, s'il t'arrive par
+hasard de relire encore une fois les pauvres et rudes vers de
+ton amant défunt, compare-les avec les progrès du temps, et
+lors même que toutes les plumes les auraient surpassés, conserve-les
+à cause de mon amour, non à cause de leurs rimes,
+que la valeur d'hommes plus heureux a dépassées. Accorde
+seulement cette pensée affectueuse, «si la muse de mon ami
+avait grandi avec les progrès de ce temps, son amour eût enfanté
+des choses plus précieuses que celles-ci, pour marcher
+d'un même accord dans un meilleur équipage, mais puisqu'il
+est mort, et qu'il se trouve de meilleurs poëtes que lui, je les
+lirai en l'honneur de leur style, et lui en l'honneur de son
+amour.»</p>
+
+<h2>XXXIII</h2>
+
+<p>J'ai vu bien des fois un soleil éclatant flatter, le matin, d'un
+oeil dominateur le sommet des montagnes, baiser de ses lèvres
+dorées les vertes prairies, dorer les pâles ruisseaux par une
+céleste alchimie, permettant parfois aux plus vils nuages de
+passer avec leurs impures exhalaisons sur son divin visage, et
+de cacher ses traits au monde éperdu, tandis qu'il descendait
+vers l'occident dans cette disgrâce; de même j'ai vu un matin
+mon soleil briller de bonne heure sur mon front avec un éclat
+triomphant; mais hélas! ô malheur! il ne m'a appartenu
+qu'une heure, les nuages qui passaient me l'ont caché maintenant.
+Mais mon amour ne voit là dedans aucune cause de
+dédain, les soleils de ce monde peuvent être voilés, puisque le
+soleil du ciel est bien voilé.</p>
+
+<h2>XXXIV</h2>
+
+<p>Pourquoi m'as-tu promis une si belle journée et m'as-tu
+fait sortir sans mon manteau, pour permettre ensuite à de vils
+nuages de me rejoindre par le chemin, et de cacher ton éclat
+sous leur épaisse fumée? Il ne me suffit pas que tu perces à
+travers le nuage pour sécher la pluie sur mon visage battu par
+l'orage, car personne ne peut bien parler d'un baume qui
+guérit la plaie sans parer à l'ignominie; tes regrets ne remédient
+pas à mon chagrin, tu te repens, mais la perte reste
+mienne, la douleur de l'offenseur n'apporte qu'un faible soulagement
+à celui qui porte la croix d'une grande injure. Ah!
+mais les larmes que répand ton amour sont des perles, elles sont
+précieuses et payent la rançon de toutes tes mauvaises actions.</p>
+
+<h2>XXXV</h2>
+
+<p>Ne te chagrine plus de ce que tu as fait, les roses ont des
+épines et les fontaines argentées de la vase, les nuages et les
+éclipses voilent le soleil et la lune, et des vers hideux dévorent
+les plus beaux boutons. Tous les hommes commettent des
+fautes, et moi-même j'en commets une ici, en autorisant tes
+fautes par des comparaisons, en me corrompant moi-même,
+en palliant tes torts, en excusant tes péchés plus que tes péchés
+ne le rendent nécessaire, car j'apporte un sens à ta
+faute sensuelle (ton adverse partie devient ton avocat), et je
+commence contre moi-même un légitime plaidoyer; mon
+amour et ma haine se font une guerre civile si acharnée que
+je suis contraint de devenir complice de cet aimable voleur
+qui me vole si méchamment.</p>
+
+<h2>XXXVI</h2>
+
+<p>Laisse-moi avouer que nous devons rester deux, bien que
+notre amour indivisible ne soit qu'un, afin que je puisse porter
+tout seul et sans ton secours les défauts qui me restent. Dans
+nos deux amours, il n'y a qu'un seul respect, mais il y a dans
+nos vies une humeur qui nous sépare, qui n'altère pas l'unique
+effet de l'amour mais dérobe de douces heures aux joies
+de l'amour. Je ne puis pas toujours te reconnaître, de peur que
+les fautes que je pleure ne te fassent honte; tu ne peux pas
+toujours m'honorer publiquement de tes bontés, de peur d'enlever
+cet honneur à ton nom, mais ne le fais pas, je t'aime
+de telle sorte que, puisque tu es à moi, ta bonne réputation
+est mienne.</p>
+
+<h2>XXXVII</h2>
+
+<p>Comme un père décrépit prend plaisir à voir son enfant
+animé et à lui voir accomplir les exploits de la jeunesse, de
+même moi qui suis devenu infirme par les disgrâces acharnées
+de la fortune, je tire toute ma consolation de tes mérites et de
+ta fidélité, qu'il s'agisse de ta beauté, de ta naissance, de ta
+richesse ou de ton esprit, de l'une de ces qualités, de toutes,
+ou d'autres encore qui résident en toi et te font une couronne,
+je greffe mon amour sur tes trésors, en sorte que je ne suis ni
+infirme, ni pauvre, ni méprisé, tant que cette ombre me donne
+une substance qui fait que ton abondance me suffit, et que je
+vis d'une part de ta gloire. Vois, ce qu'il y a de mieux, je le
+désire pour toi, mon voeu est exaucé, et je me suis dix fois
+heureux!</p>
+
+<h2>XXXVIII</h2>
+
+<p>Comment ma muse peut-elle manquer de sujets d'invention,
+tant que tu respires, toi qui te répands dans mes vers
+comme une matière charmante; toi précieuse pour les éloges
+des plumes vulgaires? Oh! rends-en grâces à toi-même s'il se
+trouve en moi quelque chose qui soit digne de subsister devant
+tes yeux; qui pourrait être assez muet pour ne pouvoir t'écrire
+lorsque tu donnes toi-même le jour à l'imagination? Sois
+la dixième muse, dix fois plus précieuse que ces neuf soeurs
+d'autrefois, que les anciens invoquent, et que celui qui t'appellera
+à son aide sache produire des vers immortels qui survivent
+aux longues mémoires. Si ma muse légère plaît à quelqu'un
+dans ce temps curieux, c'est à moi que revient la peine,
+mais c'est à toi qu'appartient l'honneur.</p>
+
+<h2>XXXIX</h2>
+
+<p>Oh! comment pourrais-je convenablement chanter ton mérite,
+puisque tu es la meilleure partie de moi-même? Qu'est-ce
+que ma louange peut m'apporter à moi-même? et quand je
+fais ton éloge, ne fais-je pas le mien? Pour cela, du moins, vivons
+séparés et que notre cher amour perde son nom unique,
+afin que, par cette séparation, je puisse te rendre ce qui t'est dû,
+ce que tu mérites seule. O absence, quel tourment tu serais,
+si tes amers loisirs ne me donnaient pas la douce permission
+de passer mon temps dans des pensées d'amour qui trompent
+si doucement et le temps et les pensées, et si tu ne m'apprenais
+pas à faire deux d'un seul en louant ici celui qui demeure
+loin d'ici!</p>
+
+<h2>XL</h2>
+
+<p>Prends toutes mes affections, mon amour; oui, prends-les
+toutes; qu'auras-tu de plus que ce que tu avais déjà, mon
+amour? Il ne me restait pas d'amour qu'on pût appeler
+à vrai dire de l'amour; tout ce qui était à moi était à toi, avant
+que tu eusses encore pris ceci de plus. Si tu reçois mon amour
+pour mon amour, je ne puis pas te blâmer d'user de mon
+amour; je te blâme seulement si tu te séduis toi-même par un
+capricieux désir de ce que tu refuses. Je te pardonne tes larmes,
+charmant volcan, bien que tu me dérobes toute ma pauvreté,
+et cependant l'amour sait que c'est une plus grande
+douleur de supporter le tort que nous fait l'amour, que les
+injures bien connues de la haine; une grâce dangereuse dont
+tous les torts semblent des vertus me tue par ses dédains, cependant
+nous ne pouvons pas être ennemis.</p>
+
+<h2>XLI</h2>
+
+<p>Ces jolies fautes que commet la liberté, quand je suis parfois
+absent de ton coeur, conviennent à ta beauté et à ton âge,
+car la tentation te suit encore partout. Tu es aimable, tu es
+doux, fait pour être conquis, tu es beau, tu es donc fait pour
+être assiégé, et lorsqu'une femme vous recherche, quel est le
+fils d'Ève assez discourtois pour la quitter avant qu'elle ait
+prévalu? Hélas, tu pourrais pourtant me laisser ma place et
+reprendre ta beauté et ton humeur errante qui t'entraînent,
+dans leurs excès, jusqu'à t'obliger à manquer à une double
+fidélité, à celle de la femme puisque sa beauté t'attire, à la
+tienne, puisque ta beauté m'est infidèle.</p>
+
+<h2>XLII</h2>
+
+<p>Ce qui m'attriste, ce n'est pas qu'elle soit à toi, quoiqu'on
+puisse dire que je l'aimais tendrement; ce qui est la principale
+cause de mes gémissements, c'est que tu sois à elle, perte
+d'amour qui me touche de plus près.
+Chers coupables, voilà comment je vous excuse; tu l'aimes
+parce que tu savais que je l'aimais, et elle, c'est pour l'amour
+de moi qu'elle me fait ce tort de permettre à mon ami
+de lui plaire. Si je te perds, ma perte est le gain de
+mon amie; en la perdant mon ami a trouvé ce que j'avais
+perdu, tous deux se retrouvent et je les perds tous les deux,
+et c'est pour l'amour de moi qu'ils m'imposent tous deux cette
+croix; mais voici ma joie, mon ami et moi nous ne sommes
+qu'un, douce flatterie, alors c'est moi seul qu'elle aime.</p>
+
+<h2>XLIII</h2>
+
+<p>Lorsque mes yeux se ferment, c'est alors qu'ils voient le
+mieux, car tout le jour ils voient des choses auxquelles ils ne
+prennent pas garde; mais, lorsque je dors, je te vois en rêve.
+Obscurément brillants, leur éclat se dirige vers l'obscurité, et
+toi dont l'ombre illuminerait les ombres, comme la forme de
+ton ombre serait un spectacle charmant dans le jour pur,
+l'éclairant de ta lumière plus pure encore, puisque ton ombre
+brille ainsi à des yeux fermés. Comme mes yeux seraient heureux,
+dis-je, de te contempler, pendant la vie du jour, puisque
+pendant la mort de la nuit ta belle ombre imparfaite apparaît à
+travers un lourd sommeil à des yeux sans regards. Tous les
+jours me sont des nuits, tant que je ne te vois pas, et les nuits
+sont des jours éclatants, lorsque mes rêves te voient devant
+moi.</p>
+
+<h2>XLIV</h2>
+
+<p>Si l'épaisse substance de ma chair n'était qu'esprit, la distance
+injurieuse ne m'arrêterait plus en dépit de l'espace, j'arriverais
+alors des lieux les plus reculés, là où tu te trouves.
+Peu m'importerait alors, même lorsque mon pied poserait sur
+le point de la terre le plus éloigné de toi, l'agile pensée peut
+franchir les mers et la terre, aussi promptement qu'elle a conçu
+le désir d'arriver dans un lieu. Mais hélas, pensée qui me tue,
+je ne suis pas la pensée, je ne puis pas franchir d'innombrables
+lieues lorsque tu es loin de moi, je suis fait au contraire
+de tant de terre et d'eau que je suis obligé d'attendre en
+gémissant le bon plaisir de la terre, ne recevant de ces éléments
+pesants que des larmes amères, gages de la douleur de
+tous deux.</p>
+
+<h2>XLV</h2>
+
+<p>Les deux autres éléments, l'air léger et le feu puissant, sont
+toujours avec toi, où que je me puisse trouver; le premier est
+ma pensée, le second est mon désir; toujours absents et toujours
+présents, ils s'élancent d'un vol rapide, et lorsque ces
+éléments plus prompts sont partis pour accomplir auprès de
+toi une tendre ambassade d'amour, ma vie, composée de
+quatre, accablée de mélancolie, retombe dans la mort, en n'en
+possédant plus que deux jusqu'à ce que les désirs de la vie reparaissent
+avec ces messages rapides qui reviennent d'auprès
+de toi, et qui, venant d'arriver tout à l'heure, m'ont assuré de
+ta bonne santé et m'ont tout raconté; ceci dit, je me réjouis,
+mais peu de temps satisfait, je te les renvoie, et voilà que je
+redeviens triste.</p>
+
+<h2>XLVI</h2>
+
+<p>Mon coeur et mes yeux sont en lutte mortelle, pour partager
+la conquête de ta vue: mes yeux voudraient refuser à mon
+coeur la vue de ton portrait, mon coeur soutient que tu habites
+en lui, retraite que des yeux de cristal n'ont jamais pénétrée,
+mais les défendants repoussent cette prétention et disent que
+c'est en eux que se réfléchit ta belle image. Pour décider cette
+question on a appelé un jury de pensées, toutes habitantes du
+coeur, et d'après leur sentence la part des yeux transparents,
+ainsi que la part du pauvre, est fixée comme il suit: ce qui
+est dû à mes yeux, c'est l'extérieur de ton être, et le droit de
+mon coeur, c'est l'amour intérieur de ton coeur.</p>
+
+<h2>XLVII</h2>
+
+<p>Mon oeil et mon coeur se sont ligués, et l'un rend souvent
+des services à l'autre, quand mon oeil est affamé de regards,
+ou que mon coeur amorcé s'étouffe de soupirs, alors mon oeil
+se régale du portrait de mon amour et invite mon coeur à ce
+banquet en peinture; parfois c'est mon oeil qui est l'hôte de
+mon coeur et qui prend part à ses pensées d'amour; ainsi
+tantôt en peinture, tantôt grâce à mon amour, toi qui es absent,
+tu es toujours présent auprès de moi, car tu ne peux pas
+t'éloigner au delà de la portée de mes pensées, elles restent
+avec moi, et sont avec toi: et si elles s'endorment, tout en face
+de moi réveille mon coeur à la joie de mon coeur et de mes
+yeux.</p>
+
+<h2>XLVIII</h2>
+
+<p>Quel soin j'ai pris quand je suis parti de mettre sous des
+verrous fidèles les moindres bagatelles, afin qu'elles pussent
+rester pour mon usage dans des retraites sûres et éprouvées à
+l'abri de mains perfides! Mais toi, à côté de qui tous mes
+joyaux sont des bagatelles, ma plus grande consolation devenue
+mon plus grand chagrin, toi le meilleur et le plus cher, mon
+unique souci, tu es resté en proie à tout voleur vulgaire. Je
+ne t'ai enfermé dans aucun coffre, si ce n'est là où tu n'es pas,
+bien que j'y sente ta présence, dans la douce enceinte de mon
+coeur, d'où tu peux sortir, où tu peux rentrer à ton gré, et j'ai
+peur qu'on ne vienne te dérober jusque-là, car la fatalité devient
+voleuse quand il s'agit d'un butin aussi précieux.</p>
+
+<h2>XLIX</h2>
+
+<p>Prévoyant le temps, s'il vient jamais, où je te verrai jeter
+un regard sévère sur mes défauts, quand ton affection aura fait
+sa dernière addition, appelée à régler ses comptes par des
+conseils prudents, songeant d'avance au temps où tu passeras
+à côté de moi comme un étranger daignant à peine me saluer
+de ce regard qui est un soleil pour moi, quand l'amour cruellement
+changé trouvera des raisons d'une gravité durable, je
+me fortifie d'avance par la connaissance de ce que je mérite,
+et je lève la main contre moi-même pour défendre en ton nom
+tes bonnes raisons. Tu as pour toi la force des lois si tu quittes
+ton pauvre ami, puisque je n'ai point de cause à alléguer pour
+ton affection.</p>
+
+<h2>L</h2>
+
+<p>Comme je voyage pesamment par les chemins, lorsque le
+but auquel je tends, la fin de mon pénible voyage, enseigne à
+ce bien-être et à ce repos à dire: «Voilà tant de lieues faites
+pour t'éloigner de ton ami!» L'animal qui me porte, fatigué
+de ma tristesse, avance lentement et porte avec peine ce fardeau
+qui m'accable, comme si la pauvre bête savait par instinct
+que son cavalier ne goûtait pas une rapidité qui l'éloignait
+de toi; l'éperon sanglant que la colère enfonce quelquefois
+dans sa peau ne peut le faire avancer; il y répond par un
+gémissement douloureux qui m'est plus cruel que l'éperon à
+ses flancs, car ce gémissement me remet en mémoire que le
+chagrin est en avant et que j'ai laissé ma joie derrière moi.</p>
+
+<h2>LI</h2>
+
+<p>C'est ainsi que mon amour excuse la sentence criminelle de
+mon pauvre coursier quand je m'éloigne de toi; pourquoi me
+hâter quand je te quitte? jusqu'à mon retour il n'est pas besoin
+de courir la poste. Mais quelle excuse trouvera alors la
+pauvre bête, lorsque l'extrême vitesse me semblera pesante?
+C'est alors que je jouerai des éperons, fussé-je monté sur le
+vent; je ne m'apercevrai pas du mouvement en volant comme
+si j'avais des ailes; c'est alors que nul cheval ne pourra tenir
+tête à mes désirs, et le désir né d'un amour parfait et non
+d'une chair pesante hennira dans sa course furieuse; mais par
+amour, l'amour aura compassion de ma pauvre haridelle,
+puisqu'elle s'est entêtée à marcher lentement quand je m'éloignai
+de toi, je courrai vers toi et je la laisserai libre de s'en retourner.</p>
+
+<h2>LII</h2>
+
+<p>Je suis donc comme le riche qu'une bienheureuse clef
+amène devant les trésors précieux qu'il enferme, ne voulant
+pas les contempler à toute heure, de peur d'émousser la fine
+pointe d'un plaisir rare. Voilà pourquoi les fêtes sont si précieuses
+et si solennelles, c'est qu'elles viennent à de longs intervalles,
+enchâssées dans la longue année, placées à de longues
+distances comme des pierres précieuses ou comme les
+joyaux les plus rares dans un collier. C'est ainsi que le temps
+vous garde comme un coffre, ou comme une armoire cachée
+derrière un rideau, pour rendre un certain instant spécialement
+heureux en dévoilant de nouveau le sujet caché de son
+orgueil. Béni soyez-vous, vous dont les mérites donnent lieu
+de triompher quand on vous possède, de vous espérer quand
+on est privé de votre présence.</p>
+
+<h2>LIII</h2>
+
+<p>Quelle est donc votre substance et de quoi êtes-vous fait
+pour attirer à vous des millions d'ombres étrangères? Chacun
+a une ombre qui lui appartient, et vous, à vous seul, vous
+projetez toutes sortes d'ombres. Diane ou Adonis, son portrait
+n'est qu'une mauvaise imitation du vôtre; revêt-on de tous
+les artifices de la beauté la joue d'Hélène, vous voilà retracé
+de nouveau dans un costume grec; parle-t-on printemps, ou
+du temps où l'année foisonne, l'un paraît l'ombre de votre
+beauté, l'autre semble parée des dons de votre libéralité, et
+nous vous reconnaissons sous toutes ces formes adorables.
+Vous avez quelque part à toutes les grâces extérieures, mais
+vous ne ressemblez à personne et personne ne vous ressemble
+pour la constance du coeur.</p>
+
+<h2>LIV</h2>
+
+<p>O combien la beauté semble plus belle sous les ornements
+précieux qu'y ajoute la fidélité! La rose est charmante, mais
+nous la trouvons plus charmante encore à cause de ce doux
+parfum qui réside dans son sein. Les églantines ont des
+nuances aussi vives que les pétales parfumées des roses, elles
+sont entourées des mêmes épines et elles se balancent aussi
+voluptueusement quand le souffle de l'été entr'ouvre leurs
+boutons, mais leur beauté est toute leur valeur, elles meurent
+sans qu'on les ait recherchées, elles se fanent sans avoir inspiré
+de tendresse, elles meurent pour elles-mêmes. Il n'en
+est pas ainsi des roses parfumées; leur suave mort engendre
+des parfums délicieux; de même pour vous, aimable et beau
+jeune homme, quand tous les charmes se flétriront, on distillera
+votre fidélité dans les vers.</p>
+
+<h2>LV</h2>
+
+<p>Le marbre et les monuments dorés des pensées ne survivront
+pas à cette poésie puissante; vous brillerez d'un plus vif
+éclat dans ces vers que sous des pensées couvertes de poussière,
+altérées par la négligence du temps. Lorsque la guerre
+destructive renversera les statues, et que les bouleversements
+déracineront les travaux de maçonnerie, ni l'épée de Mars ni
+les flammes dévorantes de la guerre ne pourront brûler le monument
+vivant de votre mémoire. Vous vous avancerez fièrement
+en face de la mort et d'une inimitié oublieuse, votre
+éloge trouvera encore une place même aux yeux de toute la
+postérité qui usera le monde jusqu'à la dernière sentence.
+Ainsi, jusqu'au jugement, jusqu'à ce que vous ressuscitiez
+vous-même, vous vivrez ici, et vous habiterez dans les yeux
+de ceux qui aiment.</p>
+
+<h2>LVI</h2>
+
+<p>Puissant amour, renouvelle tes jours, qu'on ne dise pas que
+ton ardeur est moins vive que celle de l'appétit qui n'est
+apaisé par la nourriture que pour un jour, et qui demain sera
+aiguisé de nouveau avec toute son ancienne vigueur. Amour,
+fais-en de même, qu'importe que tu aies satisfait aujourd'hui
+tes yeux affamés, jusqu'à ce qu'ils se ferment de satisfaction,
+recommence demain à regarder et ne tue pas l'âme de l'amour
+par une constante langueur. Que ce triste intérieur soit
+comme l'Océan qui sépare les côtes où deux fiancés viennent
+tous les jours sur la rive afin de jouir davantage du retour de
+leur amour quand il reviendra, ou bien, dès que c'est l'hiver
+qui, plein de soucis, fait désirer trois fois plus le retour de
+l'été et le rend plus précieux.</p>
+
+<h2>LVII</h2>
+
+<p>Je suis votre esclave: comment pourrais-je faire autrement
+que de me plier à toute heure et à tout moment à vos désirs?
+Je n'ai point de temps précieux à employer, point de services à
+rendre que ceux que vous demandez. Je n'ose pas me plaindre
+de l'éternité des heures pendant que je suis l'horloge, ma souveraine;
+en vous attendant, je n'ose pas trouver que l'absence
+est amère et cruelle, lorsque vous avez une fois dit adieu à
+votre serviteur; je n'ose pas me demander, dans mes pensées
+jalouses, où vous êtes, ni chercher à deviner vos affaires, mais
+tristement, comme un esclave, je vous attends sans penser à
+rien, si ce n'est que vous rendez heureux ceux auprès desquels
+vous êtes; l'amour est si fou que tout ce que vous voulez faire,
+quoi que vous puissiez faire, il n'y voit point de mal.</p>
+
+<h2>LVIII</h2>
+
+<p>A Dieu ne plaise, à Dieu qui, pour la première fois, m'a fait
+votre esclave, que je prétende contrôler dans mes pensées le
+temps de votre bon plaisir, ou vous demander compte de vos
+heures, moi qui suis votre vassal tenu d'attendre votre loisir! O
+que je souffre (moi qui suis à vos ordres) la prison et l'absence
+que m'imposent votre liberté, et que ma patience soumise jusqu'à
+la servitude supporte toutes les réprimandes sans vous
+accuser de lui faire tort. Allez où il vous plaira, votre charte est
+si puissante que vous pouvez de vous-même accorder des priviléges
+à votre temps, faites ce que vous voudrez, c'est à vous
+qu'il appartient de vous accorder le pardon de crimes commis
+contre vous-même. Moi je n'ai qu'à attendre, bien que d'attendre
+ainsi soit un enfer, et je ne blâme pas ce qui vous convient,
+que ce soit bon ou mauvais.</p>
+
+<h2>LIX</h2>
+
+<p>S'il n'y a rien de nouveau, mais que ce qui est ait déjà existé
+auparavant, comme nos cerveaux sont trompés lorsqu'ils sont
+en travail d'invention et qu'ils enfantent tout de travers pour
+la seconde fois un enfant qui a déjà vécu! O si l'histoire pouvait
+jeter un coup d'oeil en arrière, seulement sur cinq cents
+révolutions du soleil, et me montrer votre image dans quelque
+livre antique depuis que l'esprit a pour la première fois été
+reproduit par des caractères, afin que je pusse voir ce que le
+vieux monde pourrait dire de cette merveille composite de
+votre nature, et savoir si nous avons fait des progrès, s'ils valaient
+mieux que nous, ou si les révolutions étaient les mêmes.
+Ah! je suis bien sûr que les beaux esprits des temps passés
+ont admiré et vanté des choses de moins de mérite.</p>
+
+<h2>LX</h2>
+
+<p>Comme les vagues s'avancent vers la plage couverte de cailloux,
+de même nos minutes marchent à leur terme. Chacune
+changeant de place avec celle qui la précède, toutes tendent
+en avant dans leur travail successif; un enfant qui vient de
+naître, une fois lancé dans la mer de lumière, rampe jusqu'à
+la maturité, et une fois qu'il en est couronné, des éclipses
+tortueuses luttent contre son éclat, et le temps, qui l'avait
+donné, détruit bientôt ses dons. Le temps disperse la fleur de
+la jeunesse, creuse ses parallèles sur le front de la beauté, se
+nourrit des raretés de la fidèle nature, et tout ce qui subsiste
+attend les coups de sa faux. Et cependant dans un temps qui
+n'existe encore qu'en espérance, mes vers subsisteront, à l'éloge
+de ton mérite, en dépit de sa main cruelle.</p>
+
+<h2>LXI</h2>
+
+<p>Est-il selon ton bon plaisir que ton image tienne mes pesantes
+paupières ouvertes pendant de longues nuits? Veux-tu
+que mon sommeil soit troublé pendant que des ombres qui te
+ressemblent abusent mes regards? Est-ce ton esprit que tu envoies
+si loin de toi, pour épier ce que je fais, pour découvrir
+chez moi des heures oisives, des sujets de honte, raisons et
+prétextes de ta jalousie! Oh non, ton amour est grand, mais
+il n'est pas assez grand pour cela; c'est mon amour qui me
+tient les yeux ouverts, c'est mon fidèle amour qui trouble mon
+repos, pour faire sentinelle en ton honneur. C'est pour toi
+que je veille, tandis que tu vis ailleurs, bien loin de moi, trop
+près de bien d'autres.</p>
+
+<h2>LXII</h2>
+
+<p>Le péché d'amour-propre possède mes yeux, mon coeur,
+tout en moi, et à ce péché il n'y a point de remède tant il est
+profondément ancré dans mon coeur. Il me semble qu'il n'y a
+point de visage si séduisant que le mien, point de taille si parfaite,
+point de fidélité si précieuse, et je me définis à moi-même
+mon propre mérite, comme surpassant tout autre de
+tout point. Mais lorsque mon miroir me montre comment je
+suis en réalité, battu par le temps et ridé par l'âge, je lis à rebours
+tout mon amour-propre, tant il serait inique d'avoir de
+l'amour-propre dans pareil visage. C'est toi qui es moi-même
+et que je loue à ma place, colorant ma vieillesse de la beauté
+de tes jeunes années.</p>
+
+<h2>LXIII</h2>
+
+<p>Prévoyant le temps où mon ami sera devenu ce que je suis
+maintenant, lorsque la cruelle main du Temps l'aura usé et
+écrasé, lorsque les heures en s'écoulant auront épuisé son
+sang, et couvert son front de lignes et de rides, lorsque la matinée
+de sa jeunesse en sera venue à la nuit déclinante de la
+vieillesse, lorsque toutes ces beautés dont il est maintenant roi
+s'évanouiront ou se seront évanouies à ses yeux en emportant
+le trésor de son printemps, je le fortifie d'avance contre le
+cruel couteau de l'âge destructeur, afin qu'il ne puisse enlever
+de la mémoire la beauté de mon ami bien-aimé, quel que soit
+son pouvoir sur sa vie. Sa beauté subsistera encore dans ces
+lignes noires, elles vivront et lui en elles dans toute leur fraîcheur.</p>
+
+<h2>LXIV</h2>
+
+<p>Lorsque je vois les monuments élevés dans les temps passés
+par les riches et par les orgueilleux désignés par la main
+brutale du Temps, quand je vois abattues des tours naguère
+hautaines, et que l'airain éternel devient la proie de la rage
+des hommes, quand je vois l'Océan avide remporter des avantages
+sur le royaume de ses rives, et le jeune sol gagner sur
+les flots de la mer, que je vois le gain naître des pertes, et les
+pertes du gain, quand je vois tout ce changement dans la
+grandeur, ou la grandeur elle-même en venir à déchoir, ces
+ruines m'apprennent à réfléchir que le temps viendra et m'enlèvera
+mon ami. Cette pensée est comme une mort qui ne
+peut s'empêcher de pleurer tout en possédant celui qu'elle redoute
+de perdre.</p>
+
+<h2>LXV</h2>
+
+<p>Puisque ni l'airain, ni la pierre, ni la terre, ni la mer sans
+borne n'échappent à la puissance du funèbre destructeur, comment
+la beauté se défendra-t-elle contre cette fureur, elle qui
+n'a pas plus de force qu'une fleur? Comment l'haleine embaumée
+de l'été résistera-t-elle au siége désastreux des jours
+qui l'attaquent, puisque les rochers imprenables ne sont pas
+assez forts, et que les portes d'acier ne sont pas assez robustes
+pour échapper aux ravages du Temps? Oh! réflexion terrible!
+où peut-on, hélas! cacher le joyau le plus précieux du Temps
+pour éviter qu'il ne soit jeté dans le coffre du Temps? Quelle
+main assez robuste pourrait retenir son pied agile? ou lui interdire
+la destruction de la beauté? Personne, à moins que
+ce miracle ne réussisse en faisant resplendir mon amour au
+moyen de mon encre noire.</p>
+
+<h2>LXVI</h2>
+
+<p>Fatigué de tout ce que je vois, j'appelle la mort et le repos;
+le mérite naît mendiant et le misérable néant est paré de
+gaieté, et la foi la plus pure est indignement parjurée, l'honneur
+doré est honteusement mal placé, la vertu des jeunes
+filles est grossièrement déçue, la perfection du droit est injustement
+déshonorée, et la force est paralysée par une puissance
+boiteuse, la folie en guise de docteur gouverne la sagesse, la
+simple vérité est à tort appelée sottise, le bien captif suit le
+mal devenu le maître; fatigué de voir tout cela, je voudrais y
+échapper; seulement en mourant, je laisserais mon amour
+tout seul.</p>
+
+<h2>LXVII</h2>
+
+<p>Ah! pourquoi faut-il qu'il vive au milieu de la peste, et
+qu'il honore l'impiété de sa présence avant que le péché en
+prenne avantage pour se parer de sa société? Pourquoi le
+fard imiterait-il ses joues, et emprunterait-il un éclat mort
+à son teint vivant? Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle
+partout des roses imaginaires, puisque les siennes sont vraies?
+Pourquoi vivrait-elle maintenant que la nature a fait banqueroute,
+et qu'elle n'a plus de sang qui puisse rougir à travers
+des veines animées? Elle n'a plus maintenant d'autre trésor
+que lui, et fière de tous les yeux, elle en vit uniquement. Elle
+le conserve précieusement pour montrer comme elle était riche
+autrefois, avant les derniers temps qui ont été si mauvais.</p>
+
+<h2>LXVIII</h2>
+
+<p>Ses joues sont comme la carte des joues passées, lorsque la
+beauté vivait et mourait, ou encore comme les fleurs, avant
+qu'on portât ces insignes bâtards de la beauté, avant qu'ils
+osassent se fixer sur le front d'un vivant; avant qu'on eût
+appris à raser les chevelures dorées des morts, ces dépouilles
+auxquelles les sépulcres ont droit, pour vivre une seconde fois
+sur une seconde tête, avant que les tresses d'une beauté morte
+en eussent paré d'autres, on avait en lui les saints jours du
+temps passé. C'est lui-même, sans ornement, sincère: il ne
+se fait pas un été de la verdure d'autrui; il ne dépouille pas ce
+qui est vieux pour orner de nouveau sa beauté, et la nature le
+conserve comme un tableau pour montrer à ce faux art ce
+qu'était autrefois la beauté.</p>
+
+<h2>LXIX</h2>
+
+<p>Il ne manque rien à tout ce que les yeux du monde voient
+en toi que les pensées du coeur puissent améliorer; toutes les
+langues qui sont la voix des âmes te rendent cette justice, ne
+disant que la vérité, suivant l'usage des ennemis, lorsqu'ils font
+des éloges. L'extérieur est couronné de louanges extérieures;
+mais ces mêmes langues qui te rendent si bien ce qui t'est dû
+affaiblissent ces éloges par d'autres accents en voyant plus loin
+que ne montrent les yeux. On pénètre la beauté de ton esprit,
+et ils la mesurent approximativement par tes oeuvres, en sorte
+que leurs pensées avares, malgré la libéralité de leurs yeux,
+joignent à la beauté de tes fleurs l'odeur désagréable des mauvaises
+herbes; mais voilà pour quelle raison ton parfum ne répond
+pas à ta beauté: tu pousses avec trop d'abondance.</p>
+
+<h2>LXX</h2>
+
+<p>Ce n'est pas ta faute si on te blâme. La beauté a toujours
+servi de but à la calomnie. L'ornement de la perfection est le
+soupçon, corbeau qui traverse l'air le plus pur des cieux. Ainsi
+sois seulement vertueux; la calomnie ne fait que prouver ton
+mérite recherché par le temps; car le chancre du vice s'attaque
+toujours aux boutons les plus parfumés, et ton printemps se
+présente dans toute sa fleur et toute sa pureté. Tu as traversé
+les embûches de la jeunesse sans être assailli, ou en restant
+vainqueur. Cependant cet éloge ne peut pas être assez à ton
+honneur pour enchaîner l'envie qui grandit toujours. Si quelque
+soupçon de mal ne voilait pas ton éclat, tu régnerais seul
+sur tous les coeurs.</p>
+
+<h2>LXXI</h2>
+
+<p>Quand je serai mort, ne pleurez pas plus longtemps que
+vous n'entendrez retentir le sombre glas funèbre, annonçant au
+monde que j'ai quitté ce vilain monde pour aller vivre avec de
+vilains vers. Si vous lisez ces vers, ne vous rappelez pas qui les
+a écrits. Je vous aime tant, que je voudrais être banni de vos
+chères pensées plutôt que de vous rendre triste en pensant à
+moi. Ou bien, dis-je, si vous regardez ces vers quand je serai
+peut-être mélangé à l'argile, ne répétez même pas mon pauvre
+nom; mais laissez votre amour passer avec ma vie, de peur
+que le sage monde, s'enquérant de vos gémissements, ne se
+moque de vous à mon sujet quand je n'y serai plus.</p>
+
+<h2>LXXII</h2>
+
+<p>Oh! de peur que le monde ne prenne à tâche de vous faire
+énumérer quel mérite je pouvais avoir pour que vous conserviez
+de l'affection pour moi après ma mort, mon ami bien-aimé,
+oubliez-moi tout à fait, car vous ne pourriez pas prouver
+qu'il y eût en moi quelque chose digne de vous, à moins que
+vous n'inventassiez quelque pieux mensonge, afin de faire pour
+moi plus que mon propre mérite, en accumulant sur le pauvre
+mort plus d'éloges que la vérité avare n'en voudrait accorder,
+de peur que votre fidèle amour ne soit convaincu de fausseté en
+parlant bien de moi par affection en dépit de la vérité; que
+mon nom soit enterré avec mon corps et ne survive pas pour
+vous faire honte, ainsi qu'à moi, car j'ai honte de ce que je
+produis, et vous devriez avoir honte aussi d'aimer des choses
+qui ne valent rien.</p>
+
+<h2>LXXIII</h2>
+
+<p>Tu vois en moi le temps de l'année où il ne reste sur les
+branches qui tremblent de joie que des feuilles jaunies, en
+petit nombre, point du tout peut-être, choeurs nus et délabrés
+où chantaient naguère de gentils oiseaux. Tu vois en moi le
+crépuscule de ce qui reste du jour lorsqu'il disparaît à l'occident
+après le coucher du soleil, et que peu à peu la sombre
+nuit, seconde édition de la mort, efface tout à fait pour tout
+plonger dans le repos. Tu vois en moi les dernières lueurs de
+ce qui reste d'un feu qui brûle au milieu des cendres de sa
+jeunesse comme sur le lit de mort où il va expirer consumé
+par ce qui le nourrissait naguère. Tu vois tout cela, et ton
+amour, en devient plus ardent pour aimer ce que tu seras
+obligé de quitter tout à l'heure.</p>
+
+<h2>LXXIV</h2>
+
+<p>Mais sois content, lorsque cette arrestation terrible contre
+laquelle il n'y a point de garantie viendra à m'entraîner, ma
+vie laissera dans ces lignes quelque intérêt, qui te restera en
+souvenir de moi. Quand tu repasseras ceci, tu repasseras la
+part de mon être qui t'était consacrée. La terre ne peut avoir
+que la terre, qui lui appartient; mon âme est à toi, c'est ce
+qu'il y a de meilleur en moi; tu n'auras donc perdu que le
+rebut de ma vie, la proie des vers, par la mort de mon corps,
+misérable conquête du couteau d'un scélérat, trop vile pour
+en conserver la mémoire. Il ne vaut que par ce qu'il contient,
+et ce qu'il contient, c'est ce qui te reste.</p>
+
+<h2>LXXV</h2>
+
+<p>Vous êtes à mes pensées ce que sont les aliments à la vie,
+les douces averses à la terre, et pour vous posséder en paix je
+soutiens un combat comme celui d'un avare avec sa richesse,
+tantôt il en jouit fièrement, et d'autres fois il redoute l'âge
+perfide qui lui dérobera son trésor; tantôt, je m'imagine qu'il
+vaut mieux être avec vous tout seul, tantôt je préfère que le
+monde soit témoin de ma satisfaction; parfois servi à souhait,
+je me rassasie de votre vue, d'autres fois, j'ai faim et soif d'un
+regard, ne possédant et ne recherchant d'autres plaisirs que
+ceux que j'ai eus ou que je puis trouver en vous. C'est ainsi
+que jour après jour, je languis ou j'abuse de mes joies, dévorant
+tout d'un coup ou séparé de tout.</p>
+
+<h2>LXXVI</h2>
+
+<p>Pourquoi mes vers sont-ils si stériles en orgueil nouveau, si
+loin de toute variation et de tout changement rapide? Pourquoi
+avec le temps n'ai-je pas l'idée de jeter un regard de côté sur
+les méthodes nouvelles et leurs arrangements étranges? Pourquoi
+écrivé-je toujours de la même manière, restant toujours
+le même, et revêtant mes inventions d'un habit si bien connu
+que chaque mot dit presque mon nom, indique leur naissance
+et d'où ils sont venus? Sachez, mon ami bien-aimé, que je parle
+toujours de vous. Vous êtes avec l'amour mon éternel sujet;
+ainsi, tout ce que je fais de mieux, c'est d'habiller d'anciennes
+paroles, et de recommencer à dépenser ce que j'ai déjà dépensé,
+car de même que le soleil est tous les jours nouveau et ancien,
+de même mon amour répète toujours ce qu'il a déjà dit.</p>
+
+<h2>LXXVII</h2>
+
+<p>Ton miroir te montrera comment ta beauté se fane; ton cadran,
+comment tes précieuses minutes s'envolent; les feuilles
+blanches prendront l'empreinte de ton esprit, et tu peux goûter
+la science de ce livre. Les rides que ton miroir te montrent
+à bon droit rappelleront à ta mémoire les tombeaux ouverts;
+d'après la fuite de l'ombre sur ton cadran, tu peux apprendre
+la marche perfide du temps vers l'éternité. Ce que ta mémoire
+ne peut conserver, vois, transmets-le à ces espaces déserts et
+tu verras que ces enfants nourris, enfantés par ton cerveau te
+feront faire une nouvelle expérience de ton esprit. Toutes les
+fois que tu te livreras à ces occupations, tu en profiteras et tu
+enrichiras ton livre.</p>
+
+<h2>LXXVIII</h2>
+
+<p>Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse, et j'y ai trouvé
+une si généreuse assistance pour mes vers, que toutes les
+plumes étrangères ont adopté le même usage et dispensent
+leur poésie sous tes auspices. Tes yeux qui ont appris aux
+muets à chanter dans les airs, à la pesante ignorance à planer
+dans les cieux, ont ajouté des plumes à l'aile du savant, et ont
+octroyé à la bonne grâce une double majesté. Cependant sois
+fier surtout de ce que je produis, l'influence en est tienne,
+tout est né de toi, tu ne fais que perfectionner le style des ouvrages
+d'autrui et ajouter tes grâces à l'art de l'écrivain; mais
+je n'ai d'autre art que toi, et c'est toi qui élèves ma rude ignorance
+jusqu'aux hauteurs de l'érudition.</p>
+
+<h2>LXXIX</h2>
+
+<p>Tant que j'invoquais seul ton secours, mes vers possédaient
+seuls toute ta bonne grâce; mais maintenant ma suave harmonie
+décline, ma muse malade cède la place à une autre. Je
+t'accorde, mon amour, que tu es un trop aimable sujet pour
+n'être pas digne du travail d'une plume plus éloquente; mais
+tout ce que ton poëte invente sur ton compte, il te l'a dérobé
+et te le rend de nouveau. Il te prête la vertu et c'est à ta conduite
+qu'il a emprunté ce mot; il t'orne de beauté, et c'est sur
+tes joues qu'il l'a trouvée; il ne peut t'accorder d'autres éloges
+que ceux dont il trouve en toi la manière. Ne lui rends donc
+pas grâces de ce qu'il te dit, puisque tu payes toi-même ce qu'il
+te doit.</p>
+
+<h2>LXXX</h2>
+
+<p>Oh! comme je suis abattu quand je parle de vous, sachant
+qu'un esprit supérieur au mien use de votre nom, dépense
+toutes ses forces à le louer pour me lier la langue quand je
+célèbre votre renommée! Mais puisque votre mérite, aussi
+vaste que l'Océan, porte sur ses ondes la voile la plus modeste
+comme la plus orgueilleuse, ma téméraire petite barque, bien
+inférieure à la sienne, se montre audacieusement sur votre
+large sein, vos bas-fonds me suffisent pour flatter tandis qu'il
+vogue sur vos abîmes insondables; si je fais naufrage, je ne suis
+qu'un bateau sans valeur; pour lui, sa mâture est élevée et sa
+tournure est fière; s'il réussit et que j'échoue, ce qu'on peut
+dire de pis, c'est que mon amour a fait ma perte.</p>
+
+<h2>LXXXI</h2>
+
+<p>Ou bien je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez
+quand je pourrirai en terre; la mort ne peut enlever d'ici-bas
+votre mémoire, bien qu'on puisse tout oublier sur mon
+compte. Votre nom trouvera ici une vie immortelle, bien que
+pour moi, une fois parti, je doive mourir pour le monde entier;
+la terre n'a pour moi qu'un tombeau vulgaire, mais vous
+resterez enseveli dans les regards des hommes. Mes vers vous
+seront un monument que reliront des yeux non encore engendrés,
+et des langues à venir répéteront vos mérites quand tous
+ceux qui respirent en ce monde seront morts. Vous vivrez
+encore, tant ma plume a de vertu, là où la vie respire surtout,
+c'est-à-dire dans la bouche des hommes.</p>
+
+<h2>LXXXII</h2>
+
+<p>Je le veux bien, tu n'avais pas épousé ma muse, par conséquent
+tu peux sans infidélité, jeter un coup d'oeil sur les
+phrases de dédicace qu'emploient les auteurs pour célébrer
+leur noble sujet, homme de tous les livres. Tu es aussi parfait
+en connaissances que par ton teint, ton mérite a des limites
+au delà de mes éloges, et tu es par conséquent obligé de chercher
+de nouveau quelque empreinte plus récente des progrès de
+nos jours. Fais-le, mon bien-aimé, mais lorsqu'ils auront imaginé
+tous les traits ampoulés que peut prêter la rhétorique, tu
+n'en resteras pas moins fidèlement représenté dans les paroles
+simples et vraies de ton véridique ami, leurs peintures grossières
+sont bonnes lorsque les originaux manquent de sang
+pour colorer leurs joues, pour toi, c'est abuser que d'en user.</p>
+
+<h2>LXXXIII</h2>
+
+<p>Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin d'être fardé, c'est
+pourquoi je n'ai point ajouté de fard à votre beauté. Je me suis
+aperçu ou j'ai cru m'apercevoir que vous étiez au-dessous de
+l'offre stérile de la dette d'un poëte, c'est pourquoi j'ai dormi
+en parlant de vous, afin que vous pussiez montrer, puisque vous
+êtes en vie, combien une plume vulgaire peut, en parlant du
+mérite, rester en dessous du mérite qui fleurit en vous. Vous
+m'imputez ce silence à péché, et ce sera ma gloire d'être resté
+muet, car je ne fais pas tort à votre beauté en gardant le silence,
+tandis que d'autres ouvrent une tombe en voulant donner
+la vie; il y a plus de vie dans l'un de vos beaux yeux que
+vos deux poëtes n'en peuvent imaginer à votre louange.</p>
+
+<h2>LXXXIV</h2>
+
+<p>Qui est-ce qui en dit davantage? qui est-ce qui pourrait en
+dire davantage que ce grand éloge: vous seul êtes vous? Dans
+quelles régions réside le trésor qui pourrait montrer où vécut
+votre égal? La plume qui ne sait pas prêter quelque éclat à son
+sujet est bien misérablement pauvre, mais celui qui parle de
+vous, s'il peut dire que vous êtes vous-même, prête ainsi de la
+dignité à son récit, en se contentant de copier ce qui est écrit
+en vous, sans gâter ce que la nature a rendu si visible; et cette
+copie fera honneur à son esprit et vaudra partout à son style
+des éloges. Vous ajoutez une malédiction à toutes vos beautés
+et à tous vos dons, vous aimez à être loué, ce qui ne vaut rien
+pour votre louange.</p>
+
+<h2>LXXXV</h2>
+
+<p>Ma muse a la langue liée; mais, par décence, elle reste en
+repos, tandis que des commentaires, à votre honneur, soigneusement
+compilés, sont conservés en lettres d'or dans des
+phrases revues par toutes les muses. Je médite de bonnes pensées,
+pendant que d'autres écrivent de bonnes paroles, et,
+comme un chantre illettré, je réponds «Amen!» à toutes les
+hymnes que produit cet habile esprit, sous une forme soignée
+avec une plume raffinée. En vous entendant vanter, je dis
+«c'est bien cela, c'est vrai;» et à tous ces éloges j'ajoute
+quelque chose de plus, mais c'est, dans mes pensées, là où
+l'amour pour vous tient son rang comme par le passé, en dépit
+des paroles qui viennent les dernières; faites donc cas des
+autres pour leur éloquence et paroles, faites cas de moi pour
+mes pensées muettes, qui ne parlent qu'en actions.</p>
+
+<h2>LXXXVI</h2>
+
+<p>Est-ce l'élan impétueux de ces grands vers, lancés à pleines
+voiles, pour arriver jusqu'à une prise trop précieuse, jusqu'à
+vous, qui a renfoncé dans mon cerveau les pensées que j'y
+avais mûries, leur donnant pour tombeau le sein où elles avaient
+grandi? Était-ce son esprit, instruit par les esprits à écrire
+au-dessus de la portée des mortels, qui m'a frappé de mort?
+Non, ce n'est ni lui, ni les compères qui lui prêtent la nuit
+leur concours qui ont glacé mes vers. Ce n'est ni lui, ni cet
+esprit affable et familier qui, toutes les nuits, le rassasie
+d'intelligence, qui peuvent se vanter de m'avoir imposé silence,
+je n'ai souffert d'aucune terreur venue de là. Mais, lorsque
+vous lui avez prêté votre concours pour perfectionner ses vers,
+mon sujet m'a manqué, les miens en ont été affaiblis.</p>
+
+<h2>LXXXVII</h2>
+
+<p>Adieu! tu es trop précieux pour que je te possède, et il est
+probable que tu sais ta valeur. La charte de ton mérite t'assure
+ta liberté, mes droits sur toi ont tous un terme; car quelle
+prise ai-je sur toi, si ce n'est ce que tu m'as donné? En quoi
+ai-je mérité une si grande richesse? Je ne possède point de
+droit à ce beau présent, en sorte que voilà mon privilége qui
+m'échappe. Tu t'es donné, sans savoir ce que tu valais, ou
+bien en te méprenant sur moi à qui tu le donnerais; ainsi ton
+grand don né d'une méprise rentre entre tes mains, sur plus
+mûr jugement. Je t'ai possédé ainsi comme un rêve nous
+flatte, j'ai été roi en dormant; en me réveillant, il n'en est
+plus question.</p>
+
+<h2>LXXXVIII</h2>
+
+<p>Quand tu seras disposé à me traiter légèrement et à donner
+mon mérite en butte au mépris, je combattrai pour toi contre
+moi-même, et je prouverai que tu es vertueux, tout en étant
+parjure. Comme je connais mieux que personne mes propres
+faiblesses, je ferai valoir en ton nom une histoire de défauts
+cachés qui me fera tort, et toi en me perdant tu acquerras une
+grande gloire, ce à quoi je gagnerai aussi, puisque attachant
+sur toi toutes mes tendres pensées le mal que je me ferai, s'il
+t'est avantageux, il aura pour moi un double avantage. Tel est
+mon amour pour toi, je t'appartiens si complétement que je
+veux porter tous les torts pour soutenir ton droit.</p>
+
+<h2>LXXXIX</h2>
+
+<p>Dis que tu m'as abandonné pour quelque défaut, et je m'étendrai
+sur cette offense, parle de mon infirmité, et je me
+mettrai tout de suite à boiter, je ne me défendrai point contre
+tes raisons. Mon amour, tu ne peux pas me traiter aussi mal
+que je me traiterai moi-même, en assignant une raison au
+changement que tu désirais; sachant tes volontés, je couperai
+court à nos relations, je me donnerai l'air d'un étranger, je
+m'absenterai de tes promenades, ma langue ne prononcera
+plus ton nom chéri, de peur de lui faire tort et de le profaner
+en parlant peut-être de notre ancienne amitié. A cause de toi,
+je me jure inimitié à moi-même, car je ne puis pas aimer
+celui que tu détestes.</p>
+
+<h2>XC</h2>
+
+<p>Maintenant déteste-moi si tu veux, maintenant si tu dois
+me détester un peu, pendant que le monde est disposé à contrarier
+mes désirs, fais alliance avec la fortune ennemie, fais-moi
+plier, et n'arrive pas en arrière-garde comme dernière perte.
+Ah! quand mon coeur aura échappé à cette douleur, ne viens
+pas sur les derrières d'un malheureux vaincu; ne donne pas
+un lendemain pluvieux à une nuit agitée, pour faire tienne
+une ruine décidée. Si tu me veux quitter, ne me quitte pas
+le dernier, quand tous les autres petits chagrins m'auront
+porté leur coup, mais viens au début, afin que je goûte dès
+l'abord les dernières extrémités de la puissance de la fortune;
+alors d'autres séries de douleurs, qui me semblent maintenant
+des douleurs, ne seront plus rien auprès de ta perte.</p>
+
+<h2>XCI</h2>
+
+<p>Les uns se font gloire de leur naissance, les autres de leur
+habileté; d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle;
+d'autres encore de leurs vêtements, quoique la nouvelle
+coupe soit peu heureuse; d'autres enfin de leurs faucons
+ou de leurs lévriers, ou de leur cheval; et chaque caprice a son
+plaisir spécial, qui l'enchante plus que tout le reste; mais ces
+détails ne me touchent guère; je mets tous mes biens en un
+seul. Ton amour vaut mieux pour moi qu'une haute naissance;
+pour moi, il est plus riche que la richesse, plus glorieux
+que les vêtements précieux, plus charmant que ne le
+sont des faucons ou des chevaux. En te possédant, je me vante
+de posséder l'orgueil de tous les hommes. Malheureux en
+ceci seulement, c'est que tu peux m'enlever tout cela, et me
+rendre parfaitement misérable.</p>
+
+<h2>XCII</h2>
+
+<p>Mais fais tout ce que tu pourras pour te dérober à moi,
+jusqu'au terme de ma vie je suis assuré de te posséder, et la
+vie ne durera pas pour moi plus que ton amour, car elle dépend
+de cet amour. Je n'ai donc pas à craindre la pire des
+souffrances, puisque ma vie doit finir avec la moindre. Je sais
+qu'un état meilleur que celui qui dépend de ton caprice m'est
+réservé. Tu ne saurais me troubler par ton esprit inconstant,
+puisque ma vie repose sur ta révolte. Oh! quel bonheur est le
+mien, heureux d'avoir ton amour, heureux de mourir! Mais
+qu'y a-t-il d'assez complétement beau pour ne pas craindre
+une souillure? Tu peux me trahir, sans que j'en sache rien.</p>
+
+<h2>XCIII</h2>
+
+<p>Je vivrai donc ainsi, supposant que tu es fidèle, comme un
+mari trompé. Le visage de l'amour pourra me sembler toujours
+le même, quoiqu'il soit changé de nouveau; tes regards seront
+pour moi, ton coeur sera ailleurs: car la haine ne peut vivre
+dans tes yeux, de sorte que je ne pourrai apercevoir ton changement
+à mon égard. Souvent l'histoire d'un coeur faux est
+écrite dans un regard, dans une moue, dans un air sombre,
+dans des rides bizarres; mais en te créant le ciel a voulu que
+le doux amour demeurât à jamais sur ton visage; quels que
+soient tes pensées ou les mouvements de ton coeur, tes yeux
+ne parlent jamais que de douceur. Combien ta beauté devient
+semblable à la pomme d'Ève, si ta douce vertu ne répond pas
+à l'apparence!</p>
+
+<h2>XCIV</h2>
+
+<p>Ceux qui ont le pouvoir de faire du mal et qui ne veulent
+pas faire ce dont ils semblent le plus capables, qui émeuvent
+les autres et restent eux-mêmes comme un bloc de marbre,
+indifférents, glacés, et lents à la tentation, héritent avec
+justice des grâces du Ciel et savent épargner les richesses de
+la nature; ils sont maîtres et seigneurs de leurs visages, les
+autres ne sont que les intendants de leur mérite. La fleur de
+l'été est douce pour l'été, quoique pour elle-même elle ne
+fasse que vivre et mourir; mais si cette fleur devient une vile
+infection, la plus vile mauvaise herbe la surpasse en dignité;
+car les plus douces choses deviennent parfois les plus amères;
+les lis qui empestent ont une bien plus mauvaise odeur que les
+mauvaises herbes.</p>
+
+<h2>XCV</h2>
+
+<p>Combien tu rends aimable et douce la honte qui souille,
+comme un ver au coeur d'une rose odorante, la beauté de ton
+nom à peine entr'ouvert! Oh! dans quelles douceurs ne sais-tu
+pas enfermer tes péchés! Cette langue qui raconte l'histoire de
+ta vie, en faisant sur tes plaisirs des commentaires licencieux,
+ne peut en quelque sorte te blâmer qu'en te louant; en prononçant
+ton nom, on donne de l'attrait à de fâcheux rapports.
+Oh! quelle demeure ont les vices qui t'ont choisie pour leur
+habitation! Toi dont le voile de la beauté couvre tous les défauts,
+et transforme en charmes tout ce que les yeux peuvent
+apercevoir. Sache faire usage, mon cher coeur, de cet immense
+privilége; le couteau le mieux affilé s'émousse lorsqu'on ne
+sait pas s'en servir.</p>
+
+<h2>XCVI</h2>
+
+<p>Les uns disent que ton défaut, c'est la jeunesse, les autres
+que c'est le libertinage; d'autres disent que ton charme, c'est
+la jeunesse, et la douce gaieté; tous aiment plus ou moins ta
+grâce et tes défauts; tu changes en grâces les défauts qui
+t'appartiennent. De même que sur le doigt d'une reine assise sur
+son trône, on trouve du prix au bijou le moins précieux; de
+même les erreurs qui sont tiennes se transforment en vérités,
+et passent pour des choses vraies. Combien d'agneaux le loup
+cruel pourrait séduire, s'il pouvait prendre l'apparence d'un
+agneau! Combien tu pourrais entraîner de ceux qui te contemplent,
+si tu voulais user de tout ton pouvoir! Mais n'en
+fais rien; je t'aime de telle sorte, qu'étant à moi, ta bonne
+renommée est mienne!</p>
+
+<h2>XCVII</h2>
+
+<p>Ah! que mon absence loin de toi, charme de l'année qui
+s'écoule, a ressemblé à un hiver! Quel frimas j'ai ressenti!
+Combien j'ai vu de jours sombres! Partout la nudité du vieux
+décembre! Et pourtant, ces jours où j'étais loin de toi étaient
+des jours d'été; l'automne enfantait, pleine de riches trésors
+portant le pesant fardeau du printemps, comme le sein d'une
+veuve après la mort de son époux. Et cependant cette abondante
+postérité ne m'apparaissait que comme une espérance
+d'orphelins, et un fruit sans père; mais l'été et ses plaisirs
+t'accompagnent; si tu t'éloignes, les oiseaux eux-mêmes sont
+muets; ou, s'ils chantent, c'est avec un accent si triste, que
+les femelles pâlissent et redoutent l'approche de l'hiver.</p>
+
+<h2>XCVIII</h2>
+
+<p>J'ai été loin de vous au printemps, lorsqu'Avril à l'orgueilleux
+bariolage, revêtu de tous ses atours, répandait sur toute
+chose un bel esprit de jeunesse, que le pesant Saturne riait et
+sautait avec lui. Et cependant ni le chant des oiseaux, ni le
+doux parfum des fleurs à l'odeur et aux nuances variées, n'ont
+pu me faire chanter un refrain d'été, ni les cueillir du fier
+sein où elles croissaient. Je n'ai pas admiré la blancheur des
+lis; ni loué le sombre vermillon de la rose; tout cela n'était
+que des douceurs, des joies figurées, copiées sur vous, vous
+modèle de toutes les beautés. Je me croyais encore en hiver,
+et vous absente, je jouais avec tout cela comme avec votre
+ombre.</p>
+
+<h2>XCIX</h2>
+
+<p>Et je grondais ainsi la précoce violette. Charmante voleuse,
+où as-tu dérobé ton doux parfum, si ce n'est au souffle de mon
+amour? Tu as trop vivement coloré dans ses veines l'orgueil
+qui rougit ta douce joue. Je reprochais au lis d'avoir emprunté
+ta main, et aux boutons de marjolaine d'avoir volé tes cheveux;
+les roses tremblaient sur les épines, l'une rouge de
+honte, l'autre blanche de désespoir; une troisième, ni rouge
+ni blanche, avait pris un peu des deux autres, et à son larcin
+elle avait ajouté ton souffle embaumé; mais pour la punir,
+dans l'orgueil de toute sa beauté, une chenille envieuse la
+dévorait. J'ai vu beaucoup d'autres fleurs, mais je n'en ai pas
+vu une seule qui ne t'eût dérobé son parfum ou sa couleur.</p>
+
+<h2>C</h2>
+
+<p>Où donc es-tu, muse, toi qui oublies si longtemps de parler,
+de ce qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta vigueur
+pour quelque sujet indigne, et diminues-tu ta force, en la
+prêtant à quelque chant frivole et vil? Reviens, muse oublieuse,
+et répare bien vite par de doux accents un passé si
+mal employé; chante pour l'oreille qui estime tes vers et qui
+donne à ta plume du talent et de la puissance. Lève-toi, muse
+oisive, et regarde si le Temps a gravé quelque ride sur le doux
+visage de mon bien-aimé. S'il y en a une seule, fais la satire
+de la décadence, fais mépriser partout les ravages du temps.
+Donne à mon amour une renommée plus prompte que le
+Temps n'use la vie; tu pourras ainsi arrêter sa faux et son
+couteau recourbé.</p>
+
+<h2>CI</h2>
+
+<p>O muse vagabonde, comment te feras-tu pardonner de négliger
+ainsi la vérité retrempée dans la beauté? La vérité et la
+beauté dépendent toutes deux de mon amour, et tu fais comme
+elles; tu trouves là ta dignité. Réponds, muse, ne diras-tu
+pas par hasard: «La vérité n'a pas besoin qu'une autre couleur
+s'ajoute à sa couleur, la beauté n'a pas besoin d'un crayon
+pour faire ressortir la vérité de la beauté, ce qui est parfait
+l'est plus encore, lorsqu'on ne le mélange pas?» Parce que
+la louange n'est pas nécessaire, veux-tu rester muette? n'excuse
+pas ainsi ton silence; car il dépend de toi de le faire
+survivre à une tombe toute dorée, et de lui assurer les éloges
+des siècles à venir. Remplis donc ton office, ô muse. Je t'apprendrai
+comment il faut le faire vivre dans la postérité tel
+qu'il apparaît aujourd'hui.</p>
+
+<h2>CII</h2>
+
+<p>Mon amour est plus fort, quoique plus faible en apparence;
+je n'aime pas moins, quoique je paraisse moins aimer. C'est un
+amour vénal, que celui dont la bouche va partout publiant la
+riche valeur; notre amour était jeune, et encore dans son
+printemps, quand j'avais coutume de le célébrer dans mes
+vers; semblable à Philomèle qui chante au plus fort de l'été,
+et fait taire son chalumeau quand les jours prennent de la
+maturité. Non que l'été soit moins agréable aujourd'hui que
+lorsque ses hymnes mélancoliques faisaient faire silence à la
+nuit; mais tous les rameaux sont chargés d'une musique
+plaintive, et les plaisirs qui deviennent communs perdent leur
+charme précieux. Comme elle, je me tais parfois, car je ne
+voudrais pas vous importuner de mes chants.</p>
+
+<h2>CIII</h2>
+
+<p>Hélas! quelle pauvreté montre ma muse, quand elle a un
+tel sujet pour déployer son orgueil! La vérité toute nue a
+plus de valeur que lorsque tous mes éloges viennent s'y ajouter.
+Oh! ne me blâmez pas si je ne puis plus écrire! Regardez
+dans votre miroir, et vous y verrez un visage qui vient détruire
+toutes mes grossières inventions, qui ôte tout prix à mes vers,
+et me couvre de honte. Ne serait-il donc pas criminel, en voulant
+corriger, de gâter ce qui était auparavant beau? Car mes
+vers tendent uniquement à dire vos charmes et vos mérites;
+et votre miroir, quand vous le regardez, vous montre plus,
+bien plus que ne sauraient dire mes vers.</p>
+
+<h2>CIV</h2>
+
+<p>Pour moi, mon bel ami, vous ne serez jamais vieux, car votre
+beauté me paraît être aujourd'hui telle que je la vis quand
+je vous contemplai pour la première fois. Le froid de trois hivers
+a fait tomber des forêts l'orgueil de trois étés; j'ai vu dans
+le cours des saisons trois beaux printemps se transformer en
+automnes jaunissantes; trois fois les parfums d'avril ont été
+consumés par les chaleurs de juin, depuis que je vous ai vu
+pour la première fois dans votre fraîcheur, vous qui êtes encore
+vert. Ah! pourtant la beauté, comme l'aiguille d'un
+cadran, se dérobe peu à peu, sans qu'on voie sa marche, de
+même votre teint charmant, que je crois voir toujours le
+même, ne reste pas immobile, et mes yeux peuvent me tromper.
+Entends donc ceci, ô toi, âge encore à naître; avant que
+vous fussiez né, l'été de la beauté était mort.</p>
+
+<h2>CV</h2>
+
+<p>Qu'on n'appelle pas mon amour une idolâtrie! Qu'on ne
+dise pas que mon bien-aimé est une idole, puisque tous mes
+chants et toutes mes louanges doivent à jamais le célébrer, lui
+et toujours lui. Mon ami est bon aujourd'hui, bon demain,
+toujours constant dans une perfection merveilleuse: ainsi
+mes vers, réduits à chanter la constance, n'expriment qu'une
+seule chose, et renoncent à toute variété. Beau, bon et fidèle,
+voilà tout mon sujet. Beau, bon et fidèle, en empruntant
+d'autres expressions et je dépense tout ce que j'ai d'invention
+à opérer ce changement, à mettre en un seul trois thèmes,
+qui me donnent une marge inouïe. On a souvent vu séparées,
+la beauté, la bonté et la fidélité, mais jusqu'à ce jour, elles
+ne s'étaient jamais réunies en une seule personne.</p>
+
+<h2>CVI</h2>
+
+<p>Quand je vois, dans les chroniques du temps passé, des descriptions
+des plus belles personnes, et de beaux vieux vers en
+l'honneur de dames qui sont mortes et de charmants seigneurs;
+alors, dans le blason des perfections de la beauté, de la main,
+du pied, de la lèvre, de l'oeil, du front, je vois que les plumes
+antiques ont voulu exprimer la beauté que vous possédez aujourd'hui.
+Toutes leurs louanges ne sont que des prophéties
+de notre temps, elles vous annoncent toutes; si ce n'était qu'ils
+vous ont contemplée avec des yeux prophétiques, ils n'auraient
+pas eu assez de talent pour chanter vos mérites. Car nous, qui
+voyons maintenant le temps présent, nous avons des yeux
+pour admirer, mais nos langues sont inhabiles à vous célébrer.</p>
+
+<h2>CVII</h2>
+
+<p>Ni mes propres craintes, ni l'âme prophétique du vaste
+univers qui rêve aux choses à venir, ne peuvent assigner une
+durée à mon fidèle amour, ni le regarder comme exposé à une
+condamnation fatale. La lune mortelle a supporté son éclipse,
+et les tristes augures se rient de leurs propres présages. Les
+incertitudes sont maintenant parfaitement certaines et la paix
+proclame d'éternelles branches d'olivier. Mon amie est resplendissante
+de la rosée de ce temps embaumé, et la mort
+s'incline devant moi, puisqu'en dépit d'elle je vivrai dans ces
+pauvres vers, tandis qu'elle insulte à des tribus stupides et
+muettes. Et toi, tu trouveras ici un monument à ta louange,
+lorsque les cimiers et les tombeaux de bronze des tyrans auront
+disparu.</p>
+
+<h2>CVIII</h2>
+
+<p>Qu'y a-t-il dans le cerveau que l'encre puisse retracer, et
+que mon fidèle coeur n'ait pas dépeint pour toi? Quoi de nouveau
+à dire, quoi de nouveau à enregistrer, pour exprimer
+mon amour ou ton mérite accompli? Rien, cher enfant; mais
+cependant, il faut que je redise chaque jour la même chose,
+comme de saintes prières. Je ne trouve vieux rien de vieux;
+tu es à moi, je suis à toi, comme le jour où pour la première
+fois j'ai célébré ton nom charmant. L'amour éternel dans la
+nouvelle enveloppe de l'amour ne craint ni la poussière ni les
+outrages du temps; il ne laisse point de place à des rides nécessaires,
+l'antiquité lui appartient à tout jamais, et il trouve
+la première invention de l'amour là où le temps et les formes
+extérieures voudraient faire croire que l'amour est mort.</p>
+
+<h2>CIX</h2>
+
+<p>Oh! ne dites jamais que je n'étais pas fidèle, lors même que
+mon absence semblerait pouvoir faire douter de ma flamme.
+Il me serait aussi facile de me quitter moi-même, que de m'éloigner
+de mon âme qui repose dans ton sein. C'est la demeure
+de mon amour: si j'ai erré au loin comme ceux qui
+voyagent, je reviens enfin, au jour dit, et toujours le même,
+et j'apporte moi-même de l'eau pour laver ma souillure. Bien
+que toutes les erreurs qui assiégent tous les hommes aient
+régné en moi, ne crois jamais que mon coeur ait pu être assez
+honteusement souillé pour ne compter pour rien tous les mérites.
+Je ne vois rien dans ce vaste univers, rien que toi, ma
+rose; tu es mon tout.</p>
+
+<h2>CX</h2>
+
+<p>Hélas! il est vrai, j'ai erré çà et là et j'ai pris l'habit d'un
+paillasse au vu de tous; j'ai blessé mes propres sentiments,
+fait peu de cas de ce qu'il y a de plus précieux; et j'ai fait de
+vieux crimes avec des affections nouvelles. Il est trop vrai que
+j'ai contemplé la vérité d'un oeil oblique et mécontent; mais,
+à tout prendre, ces écarts ont donné à mon coeur une jeunesse
+nouvelle, et mes tristes essais m'ont prouvé que tu valais
+mieux que tout le reste. Maintenant tout est terminé;
+possède ce qui n'aura pas de terme. Je n'aiguiserai plus jamais
+mon appétit dans de nouvelles épreuves, pour juger une
+plus ancienne amie, un Dieu d'amour, qui est désormais tout
+pour moi. Accueille-moi donc favorablement, toi qui es mon
+ciel, et reçois-moi sur ton sein si pur et si tendre.</p>
+
+<h2>CXI</h2>
+
+<p>Oh! par amour pour moi, blâmez la Fortune, cette déesse
+coupable de mes mauvaises actions, qui n'a pourvu à mon
+existence qu'en me forçant de faire appel au public, qui engendre
+les moeurs publiques. C'est pour cela que mon nom
+reçoit une flétrissure, et que ma nature porte presque l'empreinte
+de son travail, comme la main du teinturier; plaignez-moi
+donc, et souhaitez que je pusse me renouveler. Patient
+docile, je boirai des potions de vinaigre; je ne trouverai amère
+aucune amertume si elle peut combattre ma terrible maladie;
+j'accepterai tout châtiment qui pourra me corriger. Plaignez-moi
+donc, cher ami, et je vous assure que votre pitié suffira
+pour me guérir.</p>
+
+<h2>CXII</h2>
+
+<p>Votre amour et votre pitié effacent la marque que le scandale
+vulgaire a imprimée sur mon front. Que m'importe qu'on
+dise du bien ou du mal de moi, pourvu que vous abritiez mes
+défauts, et que vous approuviez mes qualités. Vous êtes pour
+moi l'univers entier, et je dois m'efforcer de recueillir de
+votre bouche soit le blâme soit la louange. Personne d'autre
+n'est rien pour moi, je ne me soucie de personne; que la destinée
+ou le jugement du monde me traite bien ou mal. Je jette dans
+un si profond abîme tout souci des autres voix, que la langue
+de ma vipère ne peut plus ni critiquer ni flatter. Voyez comment
+je me console de l'oubli: Vous êtes si profondément
+établie dans mon âme, que tout le reste du monde me paraît
+mort.</p>
+
+<h2>CXIII</h2>
+
+<p>Depuis que je vous ai quittée, mon oeil est dans mon coeur,
+et ce qui me conduit à travers le monde n'accomplit qu'à
+demi ses fonctions, et est à moitié aveugle; il a l'air de voir,
+mais en réalité, il est absent; car il ne transmet à mon coeur
+aucune forme d'oiseau ni de fleur, dont il s'empare; l'esprit
+n'a point de part à sa rapide perception, et ne retient pas par
+lui-même ce qu'il saisit: car s'il voit le spectacle le plus affreux
+ou le plus charmant, la plus douce physionomie, ou la
+créature la plus difforme, une montagne ou l'Océan, le jour
+ou la nuit, un corbeau ou une colombe, il les revêt de votre
+forme. Incapable de plus, absorbé en vous, mon esprit trop
+fidèle me fait mentir.</p>
+
+<h2>CXIV</h2>
+
+<p>Peut-être mon coeur, rempli de votre image, accepte-t-il
+cette flatterie, qui est le fléau des souverains? Ou bien dirai-je
+que mon oeil dit vrai, et que votre amour lui a enseigné ce
+miracle d'alchimie? Il transforme des monstres et des objets
+odieux en chérubins qui ressemblent à votre charmante personne,
+faisant de tout ce qui est mauvais un tout parfait, dès
+que les objets sont soumis à ses rayons. Oh! j'avais raison au
+début; mon oeil est un flatteur, et mon grand coeur l'accepte
+royalement. Mon oeil sait bien ce qui charme son goût, et il
+prépare la coupe pour son palais. S'il est empoisonné, le mal
+n'est pas grand, puisque mon oeil l'aime, et commence tout
+le premier.</p>
+
+<h2>CXV</h2>
+
+<p>Les vers que j'ai écrits jadis en ont menti; surtout ceux
+qui ont dit que je ne pouvais pas vous aimer plus tendrement;
+et cependant je ne concevais pas alors comment ma flamme
+alors si vive pourrait encore devenir plus ardente. Je songeais
+au temps, dont les innombrables accidents viennent annuler
+les voeux, et changer les décrets des rois, altèrent la sainte
+beauté, émoussent les désirs les plus vifs, et font changer
+d'objet aux esprits les plus puissants; hélas, puisque je craignais
+la tyrannie du temps, ne pouvais-je pas dire alors:
+«Maintenant je vous aime mieux que jamais?» J'étais certain
+de l'incertitude des choses, je couronnais le présent, je
+doutais du reste. L'amour est un enfant; n'aurais-je donc pu
+le dire, et promettre une entière croissance à qui croît aujourd'hui?</p>
+
+<h2>CXVI</h2>
+
+<p>Je n'admets point d'obstacles qui puissent entraver le
+mariage de coeurs fidèles. Ce n'est pas de l'amour qu'un
+amour qui change quand il trouve du changement, ou qui
+succombe et s'éloigne quand on s'éloigne de lui. Oh! non! c'est
+un fanal inébranlable qui contemple les tempêtes, sans jamais
+se laisser émouvoir par elles; c'est une étoile pour toutes les
+barques errantes; on ignore sa valeur, bien qu'on puisse
+mesurer la hauteur où il se trouve. L'amour n'est pas le jouet
+du temps, quoiqu'il frappe de sa faucille recourbée les lèvres et
+les joues vermeilles; l'amour ne change pas avec les heures
+et les semaines rapides, mais il dure jusqu'au dernier jour.
+Si c'est une erreur, et qu'on puisse me le prouver, je n'ai
+jamais écrit, et nul homme n'a jamais aimé.</p>
+
+<h2>CXVII</h2>
+
+<p>Accusez-moi en disant que j'ai gaspillé tout ce dont j'aurais
+dû récompenser votre rare mérite; que j'ai oublié de faire
+appel à votre précieux amour, auquel me rattachent tous les
+jours tant de liens; que j'ai souvent vécu parmi des coeurs
+inconnus et négligé vos droits si chèrement achetés; que j'ai
+laissé le vent enfler toutes les voiles qui pouvaient me transporter
+bien loin de vous. Notez tous mes caprices et toutes
+mes erreurs; accumulez vos reproches fondés sur des preuves
+véritables; regardez-moi d'un oeil courroucé, mais ne me tuez
+pas dans votre haine qui s'éveille, puisque je dis, pour me défendre,
+que j'ai cherché à mettre à l'épreuve la constance et
+la vertu de votre amour.</p>
+
+<h2>CXVIII</h2>
+
+<p>De même que pour aiguiser notre appétit, nous approchons
+de notre palais des boissons acides; de même que pour prévenir
+des maladies encore à naître, nous sommes malades pour
+éviter la maladie, quand nous nous purgeons; de même, moi
+qui étais tout plein de votre inaltérable douceur, j'ai voulu
+me nourrir de sauces amères, et las de mon bien-être, j'ai
+trouvé une sorte de plaisir à être malade, avant que cela fût
+vraiment nécessaire. C'est ainsi que ma politique amoureuse,
+en voulant prévenir des maux qui n'existaient pas, a créé des
+maux certains, et amené le trouble dans une santé qui, fatiguée
+du bien, avait voulu être guérie par le mal. Mais par là
+j'ai appris, et je tiens la leçon pour bonne, que les drogues
+empoisonnent celui qui avait pu se lasser de vous.</p>
+
+<h2>CXIX</h2>
+
+<p>Ah! combien j'ai bu de boissons faites de larmes de sirènes,
+distillées dans des alambics aussi effroyables que l'enfer:
+j'ai craint en espérant, et j'ai espéré en craignant, perdant
+toujours quand je me croyais près de gagner! Quelles déplorables
+erreurs a commises mon coeur, tandis qu'il se croyait
+plus heureux qu'il ne l'avait jamais été! Combien mes yeux
+ont erré loin de leur sphère, dans la folie de cette fièvre insensée!
+O bénéfice du mal! je comprends aujourd'hui que ce
+qu'il y a de meilleur est rendu meilleur encore par le mal;
+et l'amour détruit, lorsqu'il se relève, devient plus beau,
+plus fort, plus grand qu'au premier abord. Je reviens suffisamment
+châtié, et je gagne à ma souffrance trois fois plus
+que je n'ai perdu.</p>
+
+<h2>CXX</h2>
+
+<p>Je suis bien aise aujourd'hui que vous ayez été jadis si
+froide à mon égard, et il faut que je me courbe sous le poids
+de ma faute, en souvenir du chagrin que je ressentis alors, à
+moins que mes nerfs ne soient d'airain ou d'acier martelé.
+Car si ma froideur vous a autant fait souffrir que j'ai souffert
+jadis de la vôtre, vous avez dû passer votre temps en enfer.
+Et moi, tyran que je suis, je n'ai pas songé à peser ce que
+m'avait autrefois coûté votre crime. Oh! si votre nuit de douleur
+m'avait rappelé combien le vrai chagrin déchire le coeur, et
+si je vous avais offert, comme vous me l'offrîtes alors, l'humble
+onguent qui guérit les coeurs blessés! mais votre faute d'autrefois
+m'est un gage. La mienne paye la rançon de la vôtre,
+et la vôtre doit payer ma rançon.</p>
+
+<h2>CXXI</h2>
+
+<p>Il vaut mieux être vil que d'être estimé vil, si, lorsqu'on ne
+l'est pas, on vous reproche de l'être; le plaisir le plus légitime
+est condamné quand il est jugé, non sur notre sentiment, mais
+sur celui des autres. Car pourquoi les regards traîtres et faux
+des autres viendraient-ils troubler mon sang généreux? Ou
+pourquoi y a-t-il, autour de mes faiblesses, des espions plus
+faibles encore qu'elles, et qui trouvent mal ce que je crois
+bien? Non, je suis ce que je suis, et ceux qui mesurent mes
+fautes me prêtent leurs propres erreurs: je puis être droit,
+quoiqu'ils soient eux-mêmes de travers: il ne faut pas envisager
+mes actes par leurs méchantes pensées; à moins qu'ils
+ne soutiennent ce mal général, que tous les hommes sont
+mauvais, et qu'ils triomphent dans leur perversité.</p>
+
+<h2>CXXII</h2>
+
+<p>Les tablettes que tu m'as données, sont gravées dans mon
+esprit avec un souvenir durable qui subsistera bien au delà du
+temps présent, de ce rang insignifiant, et jusqu'à l'éternité:
+ou du moins aussi longtemps que la nature laissera subsister
+mon esprit et mon coeur, jusqu'à ce qu'ils abandonnent au
+triste oubli leur part de toi, ton souvenir ne pourra jamais
+s'effacer. Ces pauvres tablettes n'en sauraient contenir autant,
+et je n'ai pas besoin de porter en compte ton précieux amour;
+aussi ai-je eu l'audace de les donner à d'autres, pour me confier
+à des tablettes plus capables de le recevoir: garder un
+objet destiné à me faire souvenir de toi, ce serait faire entendre
+que je pourrais t'oublier.</p>
+
+<h2>CXXIII</h2>
+
+<p>Non! Tu ne pourras te vanter, oh! temps, de ce que je
+change: les pyramides construites avec un art nouveau, n'ont
+pour moi rien de nouveau, ni de singulier: elles ne sont
+qu'une autre forme d'un ancien spectacle. Le temps est court
+pour nous, aussi nous admirons ce que tu nous présentes d'ancien;
+et nous préférons croire que cela est né suivant notre
+fantaisie plutôt que de croire que nous l'avons déjà entendu
+raconter. Je te porte un défi à toi dans tes annales; le présent ni
+passé n'ont rien qui me surprennent; car tes récits mentent
+comme ce que nous voyons nous-mêmes: ta constante précipitation
+grandit ou diminue les objets; voici ce dont je fais
+voeu, et ce qui durera à jamais, c'est que je serai fidèle, en dépit
+de ta faux et de toi.</p>
+
+<h2>CXXIV</h2>
+
+<p>Si mon précieux amour n'était que l'enfant de la grandeur,
+la Fortune pourrait renier cet enfant bâtard, aussi sujet à
+l'amour ou à la haine du Temps que de l'ivraie cueillie au milieu
+de l'ivraie, ou des fleurs parmi d'autres fleurs. Mais non,
+il a grandi loin des accidents du sort; il ne souffre pas au
+milieu d'une pompe souriante, il ne succombe pas aux coups
+du sombre mécontentement, selon que la mode l'y invite; il
+ne craint pas la politique, cette hérétique qui fait son oeuvre
+dans un bail d'heures rapides, mais il reste debout, suprême
+politique, qui ne grandit pas avec la chaleur, et que ne sauraient
+noyer les orages. J'en prends à témoin ces fous du
+temps, qui meurent pour le bien, après avoir vécu pour le
+crime.</p>
+
+<h2>CXXV</h2>
+
+<p>Que m'importerait de porter le dais, d'honorer dans la
+forme ce qui est extérieur, ou de construire pour l'éternité de
+vastes bases, qui seraient moins durables que les ruines ou
+le néant? N'ai-je pas vu tout perdre à ceux qui ne songeaient
+qu'aux biens et aux faveurs de ce monde, qui leur rendaient
+les plus grands hommages, et perdaient la simple saveur en
+cherchant des mélanges plus précieux? Pauvres ouvriers, qui
+se consumaient en regards! Non; je veux être obséquieux
+dans ton coeur, reçois mon oblation, elle est pauvre mais libre;
+nulle autre ne veut s'y mêler; elle ne connaît pas l'art, mais
+rends-la mutuelle; je me donne seulement à toi. Loin de
+moi, dénonciateur suborné! plus tu l'attaques, et plus l'âme
+fidèle échappe à ton pouvoir!</p>
+
+<h2>CXXVI</h2>
+
+<p>O toi, aimable enfant, qui tiens en ton pouvoir le miroir
+capricieux du Temps, et l'heure, sa faucille! Toi qui as grandi
+en décroissant, et qui nous montres tes adorateurs en train de
+se flétrir, tandis que tu grandis, ô charmante créature. Si la
+nature, souveraine maîtresse de ce qui périt tandis que tu
+avances, veut encore te retenir, elle te garde afin de déshonorer
+le Temps par son habileté, et de tuer les tristes minutes.
+Cependant crains-la, ô toi, favori de son caprice; elle peut retenir,
+mais non conserver son trésor; il faut finir par entendre
+son appel; elle ne se tait que pour te rendre.</p>
+
+<h2>CXXVII</h2>
+
+<p>Jadis ce qui était noir ne passait pas pour blanc, ou,
+lorsqu'on le jugeait tel, il ne portait pas le nom de beauté,
+mais maintenant le noir est l'héritier successif de la beauté,
+et la beauté est outragée par une honte bâtarde; car depuis
+que la main a pris le pouvoir de la nature, pour embellir la
+laideur du faux attrait de l'art, la charmante beauté n'a plus
+de nom, ni d'heure sacrée, elle est profanée, lorsqu'elle n'est
+pas dans la disgrâce. Aussi les yeux de ma maîtresse sont-ils
+d'un noir de corbeau, ses yeux si beaux; et ils ont air de pleurer
+sur celles qui, n'étant pas nées avec le teint blanc, ne manquent
+d'aucun attrait, et insultent la créature par leur charme mensonger,
+mais lorsqu'ils pleurent, le chagrin leur va si bien que
+tout le monde dit que ta beauté devrait revêtir cet aspect.</p>
+
+<h2>CXXVIII</h2>
+
+<p>Combien, lorsque tu joues, toi qui es ma musique, une douce
+musique sur ce bois béni que font résonner tes doigts charmants,
+lorsque tu fais doucement obéir cette harmonie vibrante
+qui étonne mon oreille, combien souvent j'envie ces
+marteaux qui s'élancent pour baiser la tendre paume de ta
+main, tandis que mes pauvres lèvres, qui devraient recueillir
+cette récolte, rougissent à tes côtés de la hardiesse de ce bois?
+Pour être ainsi caressées, elles changeraient volontiers de
+place et de sort avec ces petits morceaux de bois sautillants
+sur lesquels tes doigts se promènent avec une douce élégance,
+rendant un bois mort plus heureux que des lèvres vivantes.
+Puisque ces impertinents marteaux ont un pareil bonheur,
+donne-leur tes doigts, et donne-moi tes lèvres à embrasser.</p>
+
+<h2>CXXIX</h2>
+
+<p>La luxure est la dépense de l'âme dans un abîme de honte,
+et jusqu'à ce qu'elle soit satisfaite, la luxure est parjure,
+meurtrière, sanguinaire, digne de blâme, sauvage, excessive,
+grossière, cruelle, et digne d'inspirer la méfiance dès qu'elle est
+satisfaite, on la méprise: on la poursuit au delà de toute raison,
+et dès qu'on en a joui, on la hait au delà de toute raison,
+comme une amorce placée à dessein pour rendre fou celui
+qui s'y laissera prendre. On la poursuit avec folie, et la possession
+vous rend fou, avant, pendant et après, elle est
+extrême. Dans l'avenir elle semble un bien suprême, dans le
+passé, elle n'est qu'une souffrance; d'avance, on la regarde
+comme une joie future, mais après, ce n'est plus qu'un rêve:
+tout le monde sait cela; et cependant personne ne sait comment
+éviter le ciel qui conduit les hommes dans cet enfer.</p>
+
+<h2>CXXX</h2>
+
+<p>Les yeux de ma maîtresse ne sont rien auprès du soleil, le
+corail est bien plus vermeil que ne sont ses lèvres; si la neige
+est blanche, ses seins sont noirs; si les cheveux sont en fil de
+fer, elle a sur la tête des fils de fer noir. J'ai vu des roses panachées,
+blanches et rouges, mais je ne vois pas sur ses joues
+de semblables roses, et il y a des parfums encore plus charmants
+que le souffle qui s'exhale des lèvres de ma maîtresse.
+J'aime à l'entendre parler, et cependant je sais bien que la
+musique a un son bien plus agréable; j'avoue que je n'ai jamais
+vu marcher une déesse; ma maîtresse, quand elle marche,
+foule le sol; et cependant, de par le ciel, je crois que mon
+amie est aussi précieuse que toutes celles qu'on accable de
+comparaisons menteuses.</p>
+
+<h2>CXXXI</h2>
+
+<p>Tu es aussi tyrannique, telle que tu es, que celles dont les
+charmes les rendent fièrement cruelles. Car tu sais bien que
+pour mon coeur tendre et fidèle tu es le plus beau et le plus
+précieux des bijoux. Cependant, de bonne foi, il en est qui
+disent que ton visage n'est pas de nature à faire gémir l'amour.
+Je n'ose pas dire qu'ils se trompent, quoique je me le jure à
+moi-même dans la solitude. Et pour être sûr que je n'ai pas
+tort de le jurer, je gémis mille fois, mais en pensant à ton visage,
+quand je me repose sur ton sein, je déclare qu'à mon
+avis ton teint brun est plus blanc que tout au monde. Tu n'as
+de noir que tes actions, et c'est là, je pense, ce qui fait naître
+ces calomnies.</p>
+
+<h2>CXXXII</h2>
+
+<p>J'aime tes yeux, et ceux qui connaissent ton coeur me tourmentent
+de leur dédain, en faisant semblant de me plaindre:
+ils se sont vêtus de noir, et ils pleurent tendrement en contemplant
+ma douleur avec une charmante cruauté. Véritablement
+le soleil du matin qui brille dans le ciel ne pare pas
+même les joues grises de l'orient, et l'étoile qui se montre le
+soir, n'orne pas plus le sombre occident que ces deux yeux en
+deuil ne parent ton visage: Oh, si ton coeur pouvait donc aussi
+pleurer sur moi, puisque le deuil te va si bien, et si ta pitié
+pouvait s'étendre sur tout! Alors, je jurerais que la beauté elle-même
+est noire et que toutes celles qui n'ont pas ton teint
+sont laides.</p>
+
+<h2>CXXXIII</h2>
+
+<p>Malheur à ce coeur qui fait gémir mon coeur, par la profonde
+blessure qu'il fait à mon ami et à moi! N'est-ce pas
+assez de me torturer, sans qu'il faille encore réduire à l'esclavage
+mon plus cher ami? Ton cruel regard m'a enlevé à moi-même,
+et tu as encore plus complétement absorbé celui qui
+me tient le plus près au coeur; je suis abandonné par lui, par
+moi-même et par toi; triple tourment que d'être ainsi persécuté.
+Emprisonne mon coeur dans la forteresse de ton coeur
+d'acier, mais que mon pauvre coeur serve d'otage pour le coeur
+de mon ami; si tu me gardes, que mon coeur soit sa sentinelle;
+tu ne pourras pas user de rigueur dans ma prison; et
+pourtant si, car je suis tellement absorbé en toi, que moi et
+tout ce qui est en moi, nous t'appartenons par force.</p>
+
+<h2>CXXXIV</h2>
+
+<p>Maintenant j'ai avoué qu'il est à toi, et je me suis moi-même
+engagé selon ton bon plaisir; je me livre à toi, afin que tu
+délivres cet autre moi, qui sera ma consolation. Mais tu ne
+le veux pas, et lui, il ne veut pas être libre, car tu es prudente,
+et il est bon! Il a appris à écrire pour moi, sous ce joug
+qui le lie avec tout autant de puissance. Tu veux prendre la
+garantie de ta beauté, comme un vrai usurier, qui sait se servir
+de tout; et tu implores un ami, devenu débiteur par amour
+pour moi; je le perds pour m'en être servi sans générosité. Je
+l'ai perdu; nous sommes, lui et moi, en ton pouvoir; il paye la
+somme totale, et cependant je ne suis pas libre.</p>
+
+<h2>CXXXV<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></h2>
+
+<p>Quel que puisse être le désir, tu as ta volonté, la volonté
+d'acquérir et de posséder à satiété; je sais trop bien qui te
+contrarie, en venant ainsi ajouter à ta douce volonté. Ne veux-tu
+pas, toi dont la volonté est vaste et spacieuse, consentir une
+fois à cacher ma volonté dans la tienne? La volonté sera-t-elle
+toujours bien accueillie chez les autres, et toujours repoussée
+chez moi? La mer, qui n'est que de l'eau, reçoit pourtant la
+pluie, qui ajoute aux trésors de son abondance; daigne donc,
+toi qui es riche en volonté, ajouter à ta volonté une mienne
+volonté pour rendre ta volonté plus vaste encore. Ne tue pas
+des suppliants dans ta cruelle beauté. Ne pense qu'à un seul, à
+moi qui suis Will.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b><a id="footnote1"
+name="footnote1">Note 1:</a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Les deux sonnets qui se succèdent ici, CXXXV et CXXXVI,
+sont presque incompréhensibles en français, parce qu'ils se composent
+d'une série de jeux de mots sur <i>will</i>, volonté; <i>will</i>, sera,
+et <i>Will</i>, abrégé de William, nom de baptême de Shakspeare.</b></blockquote>
+
+<h2>CXXXVI</h2>
+
+<p>Si ton âme te reproche ma présence, jure à ton âme aveugle
+que j'étais ton <i>Will</i> (ta volonté), et ton âme sait bien que la
+volonté y est admise. Remplis, en cela du moins, par amour,
+ma requête amoureuse. <i>Will</i> comblera le trésor de ton amour;
+oui, comble-le de volontés, et que la mienne en soit une, nous
+prouvons facilement que parmi des choses innombrables, une
+seule chose ne compte pour rien. Laisse-moi donc passer
+inaperçu dans la quantité, quoique je veuille compter dans le
+nombre de tes biens. Ne me compte pour rien, pourvu que tu
+comptes ce rien qui est moi, comme quelque chose qui t'est
+agréable. Aime seulement mon nom, et aime-le toujours:
+Alors tu m'aimeras, car mon nom est <i>Will</i>.</p>
+
+<h2>CXXXVII</h2>
+
+<p>O toi, Amour, fou aveugle, que fais-tu à mes yeux? ils regardent,
+et ne voient pas ce qu'ils voient; ils savent ce que c'est
+que la beauté, ils voient où elle réside, et cependant ils
+prennent ce qu'il y a de pire pour ce qu'il y a de meilleur. Si
+les yeux, pervertis par des regards trop partiaux, sont ancrés à
+la baie où voyagent tous les humains, pourquoi as-tu forgé des
+hameçons, avec la fausseté des regards, pour m'enlever mon
+bon jugement? Pourquoi mon coeur regarderait-il comme un
+domaine séparé ce qu'il sait être la propriété commune de tout
+l'univers? Ou, pourquoi mes yeux, qui voient tout cela, ne
+disent-ils pas que c'est un crime de mettre la belle vérité sur
+un aussi laid visage? Mon coeur et mes yeux ont commis des
+erreurs à l'égard de ce qui est bien et véritable, et maintenant
+ils appartiennent à cette triste fausseté..</p>
+
+<h2>CXXXVIII</h2>
+
+<p>Quand ma maîtresse jure qu'elle n'est que vérité, je la
+crois, quoique je sache qu'elle ment; afin qu'elle me prenne
+pour un jeune adolescent encore ignorant des fausses subtilités
+du monde. De même je crois à tort qu'elle me croit jeune,
+bien qu'elle sache que mes beaux jours sont loin; je me fie
+simplement à sa langue trompeuse. Ainsi des deux côtés nous
+supprimons la simple vérité. Mais pourquoi ne dirait-elle pas
+qu'elle n'est pas véridique? Et pourquoi ne dirais-je pas que
+je suis vieux? Oh! l'amour fait bien mieux de prétendre à une
+entière vérité, et le vieillard amoureux n'aime pas qu'on parle
+de son âge. Je lui mens, et elle me ment, et nos mensonges
+viennent nous flatter dans nos défauts..</p>
+
+<h2>CXXXIX</h2>
+
+<p>Oh! ne me demande pas de justifier le mal que la cruauté
+fait à mon coeur. Ne me blesse pas avec tes yeux, mais avec ta
+langue use avec pouvoir de ton pouvoir, et ne me tue pas par
+la ruse. Dis-moi que tu aimes ailleurs, mais en ma présence,
+ô mon cher coeur, garde-toi de porter ailleurs tes yeux. Quel
+besoin as tu de me blesser par la ruse, quand ta force est trop
+grande pour que je puisse tenter d'y résister? Laisse-moi
+t'excuser: cela, mon amour sait bien, que ses charmants regards
+ont été mes ennemis; aussi détourna-t-elle mes ennemis
+de mon visage, afin qu'ils portent ailleurs leurs ravages. Mais
+ne le fais plus, et puisque je suis presque mort, achève-moi de
+tes regards, et délivre-moi de mes souffrances..</p>
+
+<h2>CXL</h2>
+
+<p>Sois aussi prudente que tu es cruelle; n'accable pas de trop
+de dédain ma patience qui a la langue liée, de peur que la
+douleur ne m'inspire pas des paroles pour exprimer ma souffrance
+que nul ne plaint. Si je pouvais t'enseigner la sagesse,
+cela vaudrait mieux que me dire que tu m'aimes, ô! mon amour,
+quand bien même je ne pourrais t'enseigner à les aimer, de
+même que les malades, lorsqu'ils sont près d'expirer, s'entendent
+toujours dire par les médecins qu'ils vont mieux. Car si
+je tombais dans le désespoir, je pourrais perdre la raison, et
+dans ma folie, je pourrais mal parler de toi. Et ce monde pervers
+est devenu si mauvais que des oreilles insensées pourraient
+bien croire des calomnies insensées. Afin que cela ne
+m'arrive pas, et que tu ne sois pas trahie, regarde devant toi,
+lors même que ton coeur orgueilleux se répandrait au loin..</p>
+
+<h2>CXLI</h2>
+
+<p>A vrai dire, je ne t'aime pas avec mes yeux, car ils remarquent
+en toi une foule d'erreurs; mais c'est mon coeur qui
+aime ce qu'ils méprisent, et qui se laisse charmer en dépit
+d'eux. Mes oreilles ne sont pas non plus charmées du son de
+ta voix: le tendre toucher, facile à s'émouvoir ni le goût, ni
+l'odorat ne m'inspirent le désir de trouver en toi seule mon
+plaisir; mais ni mes cinq facultés, ni mes cinq sens ne peuvent
+dissuader mon faible coeur de te servir, et j'abandonne la
+figure d'un homme pour être l'esclave et le malheureux vassal
+de ton coeur orgueilleux. Mais mon fléau devient mon profit,
+puisque celle qui me fait pécher est aussi celle qui me fait
+souffrir.</p>
+
+<h2>CXLII</h2>
+
+<p>L'amour est mon péché, et ta chère vertu, c'est la haine, la
+haine de mon péché, fondée sur un amour criminel. Oh! compare
+seulement ton état avec le mien, et tu verras qu'il ne
+mérite pas de reproches; ou s'il en mérite, qu'ils ne sortent
+pas de tes lèvres; elles ont profané leurs ornements vermeils,
+et scellé des promesses mensongères aussi souvent que les
+miennes, elles ont aussi souvent dérobé le bien d'autrui. Qu'il
+me soit permis de t'aimer, comme tu aimes ceux que tes yeux
+appellent autant que les miens t'importunent. Fais naître la
+pitié dans ton coeur, afin que, lorsqu'elle y croîtra, ta pitié
+puisse mériter d'inspirer la pitié. Si tu cherches à avoir ce que
+tu caches, puisses-tu être contredite par ton propre exemple.</p>
+
+<h2>CXLIII</h2>
+
+<p>De même qu'une bonne ménagère qui a perdu une bête de
+la gent emplumée se met à courir pour la rattraper, et met
+par terre son enfant, pour courir à toutes jambes après l'animal
+qu'elle aurait voulu conserver, tandis que son enfant négligé
+s'élance après elle, et pleure en voulant attraper celle qui ne
+songe qu'à poursuivre l'objet qui fuit devant elle, sans se soucier
+du chagrin de son pauvre enfant; de même tu cours après
+ce qui t'échappe, tandis que moi, ton pauvre enfant, je te
+poursuis de loin; mais si tu parviens à attraper l'objet de tes
+désirs, reviens à moi, joue le rôle d'une mère, embrasse-moi,
+sois bonne; je prierai pour que tu fasses ta volonté (<i>thy Will</i>),
+si tu daignes revenir pour apaiser mes bruyants sanglots.</p>
+
+<h2>CXLIV</h2>
+
+<p>J'ai deux amours, l'un tout consolation, l'autre tout désespoir,
+qui me tentent comme deux esprits. Mon bon ange est
+un homme au beau visage, et au teint blanc, mon mauvais
+ange, une femme, mal peinte. Pour m'entraîner plus vite en
+enfer, mon démon femelle cherche à éloigner de moi mon bon
+ange, et voudrait faire de mon saint un démon, en séduisant
+sa pureté par son orgueil infernal. Mon ange est-il devenu un
+démon? J'en ai peur, mais je ne puis pas le dire positivement,
+tous deux viennent de moi, tous deux sont unis; je soupçonne
+qu'un ange est dans l'enfer de l'autre. Mais je vivrai toujours
+dans le doute, jusqu'à ce que mon mauvais démon ait chassé
+mon bon ange.</p>
+
+<h2>CXLV</h2>
+
+<p>Ces lèvres qu'a formées la propre main de l'amour ont murmuré
+un son qui disait «je déteste,» à moi qui languissais
+d'amour pour elle; mais, quand elle a vu mon état lamentable,
+la pitié est aussitôt née dans son coeur; elle a réprimandé
+cette langue qui, toujours si douce, ne savait condamner que
+doucement; elle lui a appris à murmurer de nouveau «je
+déteste,» mais en y ajoutant une conclusion aussi charmante
+que le jour, si beau lorsqu'il remplace la nuit qui est chassée
+comme un démon du ciel en enfer; elle a dit dans sa cruauté
+«je déteste» et elle a sauvé ma vie en ajoutant «non pas
+vous.»</p>
+
+<h2>CXLVI</h2>
+
+<p>Pauvre âme, centre de mon argile pécheresse, trompée par
+ces puissances rebelles qui t'environnent, pourquoi languis-tu
+et souffres-tu dans la détresse, tandis que tu pares si pompeusement
+tes murs extérieurs? Pourquoi tant dépenser, quand
+ton bail est si court, dans une maison qui s'écroule? Les vers
+qui hériteront de tes excès, mangeront-ils ton fardeau? Est-ce
+là le but de ton corps? O mon âme, vis de la détresse de ton
+serviteur, laisse-le languir pour augmenter tes trésors; achète
+les biens divins en vendant des heures de rebut: nourris-toi
+en dedans, ne sois plus riche en dehors; tu te nourriras ainsi
+aux dépens de la mort, qui se nourrit aux dépens des hommes,
+et la mort, une fois morte, il n'y aura plus à mourir.</p>
+
+<h2>CXLVII</h2>
+
+<p>Mon amour est comme une fièvre, qui désire ardemment
+ce qui entretient plus longtemps la maladie; il se nourrit de
+ce qui fait durer le mal, pour complaire à son appétit inégal et
+maladif. Ma raison, qui est le médecin de mon amour, furieuse
+qu'on n'observe pas ses prescriptions, m'a abandonné,
+et dans mon désespoir je veux un bien qui est la mort, et que
+la médecine avait défendu. Je ne puis plus guérir, la raison
+n'y peut rien, et ma folie a franchi toutes les bornes; mes
+pensées et mes discours sont ceux d'un insensé, ils s'écartent
+follement de la vérité, car j'ai juré que tu étais blanche, et j'ai
+cru que tu étais resplendissante, toi qui es aussi noire que
+l'enfer, et aussi obscure que la nuit.</p>
+
+<h2>CXLVIII</h2>
+
+<p>Hélas! Quels yeux l'amour a mis dans ma tête, ils n'ont
+aucun rapport avec des yeux véritables! Ou bien, s'ils en ont,
+où s'est donc enfui mon jugement qui censure faussement ce
+que mes yeux voient vraiment? Si l'objet qui charme mes
+yeux menteurs est beau, pourquoi donc le monde soutient-il
+le contraire? Si cet objet n'est pas beau, l'amour prouve bien
+alors que l'oeil de l'Amour ne voit pas aussi juste que celui
+des autres hommes. Oh! non, et comment cela se pourrait-il?
+Comment l'oeil de l'Amour pourrait-il bien voir, lui qui est
+tellement lassé de veilles et de larmes? Il n'y a donc rien de
+surprenant à ce que mes yeux commettent des erreurs; le
+soleil lui-même ne voit pas, tant que le ciel ne s'est pas éclairci.
+O toi, Amour rusé! tu cherches à m'aveugler par des larmes,
+de peur que des yeux clairvoyants ne puissent découvrir tes
+vilains défauts.</p>
+
+<h2>CXLIX</h2>
+
+<p>Peux-tu dire, ô cruelle, que je ne t'aime pas, lorsque je
+prends parti avec toi contre moi-même? Est-ce que je ne pense
+pas à toi, quand par excès d'amour, pour toi qui me tyrannises,
+j'oublie que je suis moi-même. Si tu détestes quelqu'un,
+est-ce que je l'appelle mon ami? Si tu es courroucée, est-ce
+que je fais des courbettes à l'objet de ton courroux? Et même
+quand tu es irritée contre moi, est-ce que je ne me châtie pas
+moi-même par des plaintes continuelles? Quel mérite est-ce
+que je trouve en moi, qui me pousse à mépriser ton service,
+quand toutes mes meilleures qualités adorent tes défauts, et
+ne font qu'obéir au mouvement de tes yeux? Mais, mon
+amour, continue à haïr, car maintenant je connais ton sentiment;
+tu aimes ceux qui peuvent voir, et moi, je suis aveugle.</p>
+
+<h2>CL</h2>
+
+<p>Oh! qui t'a donné ce pouvoir merveilleux par lequel tu gouvernes
+mon coeur, à force de défauts? Comment peux-tu faire
+mentir mes yeux, et me faire jurer que ce qui est brillant ne
+pare pas le jour? Comment peux-tu tellement orner ce qui est
+mal que dans tes actions les plus coupables, il se trouve toujours
+une force et une habileté qui font qu'à mes yeux tes
+plus grands défauts valent mieux que les plus belles qualités?
+Qui t'a appris à me contraindre de t'aimer davantage? Plus
+j'apprends et plus je vois de justes motifs de te haïr. Oh! quoique
+j'aime ce que les autres abhorrent, auprès des autres tu
+ne devrais pas abhorrer ma condition: si ton indignité a fait
+naître en moi l'amour, je suis d'autant plus digne d'être aimé
+par toi.</p>
+
+<h2>CLI</h2>
+
+<p>L'amour est trop jeune pour savoir ce que c'est que la conscience;
+et cependant qui ne sait que la conscience est née de
+l'amour? Ainsi, belle trompeuse, ne me reproche pas mes
+fautes, de peur que ta charmante personne n'ait à s'en reconnaître
+coupable. Car si tu me trahis, je trahis ce qu'il y a
+de plus noble en moi par la trahison de mon corps grossier.
+Mon âme dit à mon corps qu'il peut triompher dans son
+amour: la chair ne demande pas d'autre raison, elle bondit à
+ton nom, et le désigne comme le prix de son triomphe. Fier
+de cette fierté, mon corps se contente d'être bon, pauvre
+esclave, de t'appuyer dans la vie, de succomber si tu succombes.
+Ne crois pas que ce soit par défaut de conscience
+que j'appelle mon amour, celle dont le précieux amour me
+relève ou me jette à terre.</p>
+
+<h2>CLII</h2>
+
+<p>En t'aimant, tu sais que je suis parjure, mais tu es doublement
+parjure, toi qui me jures de m'aimer; en fait, tu as
+manqué à tes voeux, tu as décliné ta foi nouvelle en jurant de
+nouveau de haïr après avoir aimé de nouveau. Mais pourquoi
+est-ce que je t'accuse d'avoir manqué deux fois à tes serments,
+moi qui ai manqué vingt fois aux miens? Je suis plus parjure
+que toi; car tous mes voeux sont des serments de te maltraiter, et
+j'ai perdu toute ma loyale foi en toi; car j'ai tant de fois
+juré que tu étais vraiment bonne, tendre, fidèle, et contente
+pour t'éclairer, j'ai voulu être aveugle, ou j'ai fait dire à mes
+yeux qu'ils voyaient le contraire de la vérité: j'ai juré que tu
+étais blanche et belle; quel parjure de proférer, contre toute
+vérité, un si odieux mensonge!</p>
+
+<h2>CLIII</h2>
+
+<p>Cupidon posa sa torche, et s'endormit. Une des filles de
+Diane en sut profiter, et plongea vivement ce brandon
+d'amour dans la source glacée d'une vallée de ce pays: cette
+fontaine emprunta au feu sacré de l'amour une chaleur perpétuelle
+et constante: elle devint un bain que les hommes regardent
+encore comme un remède souverain contre des maladies
+singulières. Mais la torche de l'amour vient se rallumer aux
+yeux de ma maîtresse; l'enfant voulut essayer d'en toucher mon
+coeur et moi, déjà malade, je voulais essayer des bains, et je
+me rendis en ce lieu, triste et souffrant, mais je n'y ai pas
+trouvé la guérison: le bain qui peut me guérir est là où Cupidon
+est venu chercher de nouvelles flammes, dans les yeux de
+ma maîtresse.</p>
+
+<h2>CLIV</h2>
+
+<p>Un jour, le petit dieu d'amour, s'étant endormi, posa à ses
+côtés sa torche qui enflamme les coeurs: une foule de nymphes
+qui avaient juré de rester chastes et pures vinrent errer
+dans ces lieux: mais la plus belle de toutes prit dans sa main
+virginale ce feu qui avait embrasé tant de milliers de coeurs
+fidèles: et le général du désir ardent fut désarmé pendant son
+sommeil par la main d'une vierge: elle éteignit la torche dans
+une onde glacée qui fut réchauffée à tout jamais par le feu de
+l'amour, et devint un remède salutaire pour les gens malades;
+mais moi, qui suis sous l'empire de ma maîtresse, j'y suis
+venu chercher la guérison, et maintenant j'éprouve que le feu
+de l'amour réchauffe l'eau, mais que l'eau ne refroidit pas
+l'amour.</p>
+
+<p>FIN.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sonnets, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SONNETS ***
+
+***** This file should be named 27191-h.htm or 27191-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/7/1/9/27191/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
+
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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