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+The Project Gutenberg EBook of Jours d'épreuve, by Paul Margueritte
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jours d'épreuve
+ Moeurs bourgeoises
+
+Author: Paul Margueritte
+
+Release Date: November 7, 2008 [EBook #27186]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'ÉPREUVE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+ PAUL MARGUERITTE
+
+ JOURS D'ÉPREUVE
+
+ MOEURS BOURGEOISES
+
+
+
+
+ PARIS
+ ERNEST KOLB, ÉDITEUR
+
+
+
+
+À MAURICE BOUCHOR
+
+_Sèvres-Paris_, 1886.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+«L'Amour!--Peu de chose!» pensa André.
+
+«Des joies à fleur de peau, des chagrins à fleur d'âme, le rêve d'une
+Elvire et l'étreinte des filles, un besoin de pleurer, l'envie de rire,
+et du vague à l'âme par les nuits d'été; bref, une déception immense.
+
+«Pourtant ai-je assez aspiré, naïvement, aux douleurs et aux voluptés de
+l'Amour, tel que le chantent les poètes et que le subissent les hommes,
+l'Amour pour qui l'on vole, l'on trahit, l'on tue, et qu'attestent et
+glorifient les chefs-d'oeuvre de l'art.
+
+«Existe-t-il seulement?
+
+«Ne ressemble-t-il pas à ce livre qu'Hamlet feuillette: «Que lisez-vous
+là, monseigneur?--«_Des mots! Des mots!_»
+
+«Qu'importe, si ces mots recèlent une force magique, la vertu d'un
+charme qui enlève l'homme aux mesquines réalités, et l'enivre?
+
+«Mais pourquoi ne la rencontrai-je jamais, cette ivresse?
+
+«Sécheresse du coeur?--Non. Malchance?--Peut-être.
+
+«De mes rares bonnes fortunes, il ne me reste que de l'indifférence, ou
+des regrets, et dans ce que j'ai éprouvé de meilleur, pas une joie
+pleine...»
+
+Ainsi ressassait-il le néant de sa vie, morne, regardant de son bureau
+un grand mur en moellons rugueux, qui barrait le ciel, le jour, et comme
+la vie splénétique de l'employé.
+
+Des monceaux de paperasses s'écroulaient devant lui. D'énormes bûches,
+dans la cheminée, pétillaient toutes rouges, empourprant le visage d'un
+vieil homme, courbé sur des registres. Les cartons, le long du mur,
+sentaient la poussière.
+
+André s'étira, les doigts crispés, avec un bâillement de bête en cage,
+et brusque s'accouda, regardant devant lui, sans voir:
+
+«Eh bien! il faut, si l'on n'aime pas, avoir l'illusion d'aimer. Vivre
+sans femme, sans une douce et continue présence, cela se peut-il? Quelle
+tristesse, le célibat! Et posséder des maîtresses de rencontre, espacer
+les jours et compter les heures, c'est être seul; on s'en lasse.
+
+«Plus tôt, plus tard, l'habitude enfin s'impose, qui rive la chaîne.
+Pourquoi pas tout de suite?--Mariage, concubinage: même chose. L'un,
+jeune et libre, mais menaçant de représailles futures, de fausses
+hontes. L'autre grave, comme tout devoir et toute responsabilité, mais
+gros de joies intimes, conjugales, paternelles.» Ah! la femme,
+l'entendre, la frôler, la chérir, dans le bruissement de ses robes et la
+grâce de ses gestes, manger, vivre et dormir avec elle, à tout prix,
+demain, André l'exigera.
+
+Depuis longtemps cette résolution couvait en lui. Sa mère en aurait un
+grand chagrin. Seule, maladive et jalouse, elle l'aimait d'une affection
+dévouée, étroite et égoïste aussi.
+
+«Mais que faire?» se demanda-t-il.
+
+Si l'on ne doit pas attendre de l'amour la joie de passions fortes,
+d'émotions violentes, du moins lui peut-on demander la douceur des
+intimités, le quotidien côte-à-côte, par lequel on supporte mieux les
+chagrins de la vie; et ils ont tellement accablé André, que la solitude
+lui fait horreur. Il veut quelqu'un à qui parler. Sa vie de sensations
+et de sentiments rentrés l'étouffe. Devant ce mur qui lui coupe la vue,
+et qui peu à peu a pris pour lui un sens hostile et symbolique, il
+éprouve un furieux besoin de s'évader, hors d'ici, et de lui-même.
+
+Il a vingt-cinq ans, porte un des vieux noms de France: du Guaspre de
+Mercy, est grand et fort, quoiqu'anémié, assez beau, malgré la tristesse
+des yeux et le pli tombant de la bouche. Bachelier, s'il n'était
+paresseux, il aurait, comme tant d'autres, licences et doctorats.
+D'intelligence saine, de goûts délicats, malgré l'étroitesse de quelques
+idées, il est quelqu'un, de par la probité de son caractère. Il pourrait
+être haut placé, et ne serait point déplacé. Il l'est, dans ce bureau.
+Pourquoi?--Parce qu'il est pauvre.
+
+Ce mot lui suggéra des réflexions amères.
+
+«On croit que pauvreté signifie déguenillement, mansardes et pain noir.
+On ne s'imagine la misère que repoussante. Celle des gueux, oui. Mais il
+y a celle des riches: humiliante, parce qu'elle se cache sous les dehors
+du bien-être, cruelle, parce qu'elle dégrade et démoralise des êtres qui
+n'étaient point faits pour la connaître.»--Et André la connaît.
+
+Faire tinter le premier du mois quelque argent, et le lendemain plus un
+liard, parce qu'on a payé les fournisseurs, s'abstenir de tout plaisir,
+petit ou grand, relever ses pantalons quand il pleut, mettre son vieux
+chapeau et son pardessus râpé, si l'on sort le soir, ne jamais entrer au
+café, craindre qu'on ne vous emprunte, parce qu'il faudrait refuser,
+regarder aux trois sous d'un omnibus, d'un journal, pratiquer cent
+privations, moins pénibles que ridicules, et, sentant que l'on n'en
+impose à personne, soutenir, avec une dignité comique, l'hypocrisie des
+convenances, ah! la piteuse existence!
+
+Il pensa:--«Ai-je donc l'âme vulgaire? Est-ce mon amour-propre qui
+souffre? Suis-je trop délicat?--Fi donc!»
+
+Il voudrait ne plus mentir seulement. C'est mentir que d'être ainsi
+vêtu, logé, nourri, quand on est pauvre. Il aimerait mieux promener avec
+insouciance un manteau déchiré et un feutre bossué, que de lisser tous
+les jours du coude son chapeau haut de forme, et de garder
+précieusement, pour ne les mettre qu'aux grandes occasions, une paire de
+gants nettoyés. S'il ne respectait sa mère, il rougirait, car elle a
+gardé le culte des apparences, fait des visites à des gens riches qui la
+dédaignent, aime le monde, où elle a brillé, jeune femme, et dont elle
+ne veut pas voir la nullité et la sottise.
+
+Sa mère, André l'aime; comment ne l'aimerait-il pas? Et cependant il
+accepte l'idée de la laisser seule, s'il se marie: seule moralement, car
+il ne saurait la quitter. Est-ce que, quand même il y consentirait sans
+remords, la pauvreté le leur permettrait?... Mais alors, la présence
+d'une étrangère évincera la domination maternelle. Il se produira des
+tiraillements. Combien les deux femmes seront jalouses! André s'en
+attrista. Du moins, il épouserait une fille d'âme douce et forte, apte à
+tenir un ménage et à élever des enfants.
+
+Mais ce droit même de disposer de lui, l'a-t-il?--Il s'interrogea avec
+angoisse.
+
+Vis-à-vis de lui-même, il est rassuré. Il se sent capable de remplir son
+devoir, et ne craint pas d'abattre plus de besogne, afin de nourrir sa
+femme et ses petits. Seulement est-il libre? Ne se doit-il plus à sa
+mère, qui a tant fait pour lui?
+
+Il récapitula le passé.
+
+Qu'il était triste! Sa jeunesse lui apparut, traînée sur le cours d'une
+petite ville de l'Ouest, enfermée dans un collège, toute pleine de gris,
+sans joies. Son père, ruiné par les procès, demi-fou et inoffensif, le
+faisait sortir, le dimanche. On trouvait à la maison, revenues de la
+messe, la mère et la fille, pauvre Lucy, douce soeur qui le réconfortait,
+déjà malade. Le père mort, la mère, condamnée à la retraite, après une
+vie futile et des succès mondains, venait, avec ses deux enfants, à
+Paris. Et Lucy, en trois ans, poitrinaire, mourait. Elle avait des
+prévoyances d'enfant mûrie par le malheur et la maladie, et--André n'y
+pouvait penser sans angoisse--elle s'était éteinte sans regrets, presque
+avec joie, comme avec la conscience que sa mort allégerait le ménage, et
+qu'aussi, destinée à vieillir sans dot, espérant peu se marier selon son
+coeur, elle préférait mourir toute jeune, toute jolie, sans souffrir plus
+longtemps.
+
+On déménagea, rendus plus riches--réalité cruelle!--parce qu'on était un
+de moins; et André et sa mère vécurent, dans un petit appartement, au
+quatrième. Les fenêtres s'ouvraient, d'un côté, sur un horizon de toits
+et de cheminées, de l'autre, sur les marronniers du Luxembourg.
+
+Depuis commença une vie monotone, et les jours s'écoulèrent pareils,
+amenant le retour, une fois la semaine, de visites rendues à Mme de
+Mercy. Rarement dînait-elle en ville. Bien qu'elle vît beaucoup
+d'indifférents, une ou deux maisons, celles des Damours et de Mme
+d'Ayral, puis l'abbé Lurel, bornaient son intimité.
+
+Ses examens passés, André avait dû prendre une carrière. C'était son
+grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il être autre
+chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possédé un
+uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie eût été réglée, sa
+pauvreté honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et
+avec la conscience d'être à sa place, que le nom des Guaspre de Mercy
+était virilement porté. Mais sa mère!...
+
+Par ses prières, ses sanglots, épouvantée de rester seule, elle l'avait
+détourné d'un désir si naturel. N'était-il pas dispensé déjà par la loi,
+comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des
+garnisons lointaines?... Il céda, par faiblesse, mais comme beaucoup de
+caractères bons et timorés, ne se résigna point et, malgré son respect,
+attrista plus d'une fois sa mère, par l'amertume de ses regrets.
+
+Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les
+bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en
+intriguant si péniblement. Quand il y songeait, et à la tristesse des
+quatre années perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la
+honte l'étouffait.
+
+Ah! certes oui, tout pesé, il ne doit plus rien à sa mère; il lui a
+sacrifié l'état militaire, il a accepté la vie sans ressources, sans
+avenir, sans fierté, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de
+plus? Etrangler le besoin qui le torture d'échapper à cette solitude, à
+ce néant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employé, puisque
+c'est correct, puisqu'il ne peut être marchand ou industriel, puisqu'il
+se doit à son nom. Hélas! aura-t-il assez sacrifié son bonheur à cette
+lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre!
+
+Et ce cri lui échappe, irréfléchi et soudain:
+
+«J'épouserai Germaine!»
+
+Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parlé tout haut.
+
+L'incendie des bûches s'éteignait; et le vieil employé, courbé sur les
+registres, gardait son attitude falote, la plume à la main, comme s'il
+écrivait.
+
+«Germaine!--Et Mariette?»
+
+Le premier nom appelle le second. André voit les deux femmes, quoique,
+par délicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pensée. Malgré
+lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire
+son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La
+douce amie, Germaine? ou la maîtresse, Mariette?
+
+Il les évoque.
+
+Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon
+élégant habille, un petit être délicat, à qui il faut un nid capitonné.
+Son père, un avocat, très dévoué aux Mercy, la gâte trop. Les lundis
+soir, André va prendre le thé chez eux et, dans un coin, près de la
+mère, femme effacée et maladive, il regarde travailler les doigts blancs
+de Germaine, dans le cercle de clarté que projette la lampe. Son front
+et ses yeux restent dans l'ombre, ses lèvres et son menton sont
+lumineux. Quand elle le regarde, il se sent délicieusement troublé. Et
+pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme ménagère qu'il
+voudrait: contradiction éternelle entre le rêve et la réalité!
+N'importe! Charmé par la grâce frêle, un peu factice, de son joujou, il
+se dit chaque fois, sans penser aux difficultés, au consentement douteux
+des parents: «J'épouserai Germaine!»
+
+Et Mariette?
+
+Il l'aime aussi, cette fantasque fille à l'accent du faubourg, qu'il
+rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait
+une robe d'ouvrière et, à chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait
+reconduite jusqu'à sa porte. Le lendemain, ils s'étaient revus. Un soir,
+ils s'étaient aimés. Tous les jours, il allait l'attendre, à la sortie
+de son atelier. Puis elle l'avait planté là, pour un protecteur. S'étant
+rencontrés ils s'étaient repris, aimés, querellés, quittés, repris. Et
+maintenant excédée de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se
+disait prête à quitter tout, acceptant de demeurer avec André. Elle
+travaillerait; à eux deux ils gagneraient le nécessaire. Un peu honteux
+à cette idée, pourtant aux heures mauvaises, où l'existence lui pesait,
+il se disait tout bas: «Je vivrai avec Mariette.»
+
+Sentant la nécessité d'opter, il pensa:
+
+«Vivre avec elle, quitter ma mère, serait mal et aussi imprudent.
+L'acoquinement à une femme, je dois l'envisager comme un malheur
+possible, engendré par une longue habitude; je ne puis l'accepter,
+immédiat. Mon labeur pour nourrir ma maîtresse couvrirait mal
+l'indignité de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une âme de
+fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union
+temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut
+se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien, à elle, tandis que
+j'ai avoué à Germaine que je l'aimais.
+
+«Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis lié
+envers elle... Seulement Germaine,... est-elle bien la femme qui me
+convient? Si délicate, habituée au bien-être, enfant gâtée, sera-t-elle
+bonne ménagère, sera-t-elle bonne mère?»
+
+À l'idée des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite
+amie soignant de gros bébés, lui semblait saugrenue, et improbable.
+
+Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement
+réciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il
+allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se
+disait: «Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est médiocre; mais c'est
+bien mon désir: épouser une fille riche, non!»
+
+Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours
+compté sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle
+entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens
+particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur,
+l'abbé Lurel. André n'y pouvait penser sans colère. Une haine
+instinctive s'élevait en lui contre un marché qu'il jugeait honteux.
+
+--Monsieur de Mercy?
+
+Il sursauta, tiré de sa rêverie, sentant vaguement qu'on l'appelait pour
+la seconde ou la troisième fois; le vieil employé était devant lui.
+
+--Pardon, mais il est quatre heures. Voulez-vous que je porte au chef
+votre besogne, en même temps que la mienne?
+
+Et ramassant les dossiers épars, il les mit sur son bras, avec déférence
+pour son collègue.
+
+--Merci, Malurus.
+
+Il le regarda et, pour la millième fois, revit un corps maigre, dans une
+redingote élimée, un gilet sale, et un pantalon recroquevillé, tout
+bossué aux rotules.
+
+Hors d'une cravate roulée en corde, sortait une face bilieuse, glabre
+d'acteur, usée comme un vieux sou, plaquée de cheveux grisâtres,
+attristée par deux yeux bleus éteints, fendue par une bouche mince et
+décolorée. L'individu qui se tenait là, dans la ridicule livrée de son
+habit noir, était funèbre et cocasse comme son nom: Malurus. Digne avec
+cela, il représentait le spectre lamentable du vieil employé de
+ministère, dont la vie s'est écoulée entre les cartons, les pieds dans
+le feu, les doigts dans l'encre, le nez dans du papier: type fossile de
+suffisance, de misère et d'abrutissement.
+
+Et tandis que le pauvre hère emportait les dossiers, André le suivait du
+regard, ironiquement:
+
+«Il me respecte, parce qu'il me croit riche; à ses yeux, je promets
+peut-être un chef de bureau!»
+
+Quatre heures sonnèrent. Il se leva, fit ses préparatifs de départ,
+regardant le calendrier, dont les mois et les jours futurs
+s'allongeaient, tristes.
+
+«Encore un d'écoulé, pensa-t-il, un de moins à vivre, et je ne l'ai
+guère vécu!
+
+«Si encore, j'étais marié, le temps passerait plus vite. Et il ne me
+semblerait plus que ce grand vilain mur m'étouffe, de son poids et de
+son ombre.»
+
+Il sortit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soir, en se mettant à table, il négligea, soucieux, de baiser la main
+de sa mère, selon son habitude. Mme de Mercy, très formaliste, fut
+imperceptiblement froissée.
+
+--Es-tu indisposé, André?
+
+Ces mots, et le ton avec lequel elle les prononçait toujours,
+l'agacèrent d'avance; il répondit:
+
+--Non!
+
+Elle le regarda, frappée de la sécheresse de la réponse, et eut
+l'imprudence de dire:
+
+--Tu es de mauvaise humeur, tout au moins?
+
+Il leva la tête, souffrant, et se mit à manger silencieusement; mais
+elle jeta ces mots:
+
+--Tu es peu prévenant, André; j'avais ma migraine, aujourd'hui.
+Cependant je suis sortie pour rendre visite aux d'Aiguebère, à qui j'ai
+parlé de toi.
+
+De nouveau il regarda sa mère. Les êtres qui vivent ensemble contractent
+un tact subtil et affiné qui les éclaire sur les demi-mots, les
+sous-entendus, et leur montre, sous le moelleux des discours, la griffe
+des intentions. Il faillit répondre:
+
+«Je ne suis pas oublieux, comme tu m'en accuses, et je suis fort triste
+que tu aies la migraine, mais quant aux d'Aiguebère, dont tu brigues la
+protection, je ne puis te remercier, parce que je désapprouve ta
+démarche.»
+
+Il se retint:
+
+--Iras-tu chez les Damours, ce soir?
+
+--Moi?--fit-elle d'un air surpris et avec une affectation
+visible,--pourquoi irais-je? Je trouve ces gens communs, et je m'étonne
+que tu trouves du plaisir... Ah! je sais, Germaine! mais...
+
+Sur ces réticences, elle s'arrêta.
+
+André pensait, avec une colère sourde:
+
+«Oh! sans doute, ils sont communs. Le père est fils de paysans, il s'est
+instruit tout seul; mais les Damours ont du coeur, les d'Aiguebère n'en
+ont pas. Les uns se mettraient au feu pour nous, tandis que les
+autres... Quant à Germaine, ma mère a bien fait de n'en pas dire de mal,
+je ne l'aurais pas supporté.»
+
+Il dit tout haut:
+
+--J'irai seul, en ce cas.
+
+--Va, mon enfant.
+
+Et elle eut un sourire mélancolique qui toucha André, mais elle ajouta:
+
+--À mon âge, je sais rester seule.
+
+Et le ton de ces mots le peina.
+
+--Eh bien!--fit-elle pour changer de conversation--as-tu fait beaucoup
+de besogne au ministère?
+
+--Oh! sans doute! j'ai taillé trois crayons, changé deux fois de plume,
+réglé du papier blanc, copié des paperasses, fait des taches d'encre,
+usé ma gomme et cassé mon grattoir.
+
+Mme de Mercy porta son mouchoir à ses yeux:
+
+--André, pourquoi me fais-tu de la peine?
+
+Bien que cette scène ne fût pas nouvelle pour lui, il courut
+l'embrasser.
+
+--Ne pleure pas, j'ai tort.
+
+--Non! c'est moi, je te fais du chagrin, je le vois bien.
+
+--Tais-toi! tais-toi!--disait-il en l'embrassant.
+
+--Mais, continua-t-elle, si tu souffres de ta position fausse, crois-tu
+que je ne la déplore pas? Avec ton nom, tu devrais être autre chose
+qu'un employé. Pourquoi ne veux-tu pas aller dans le monde, solliciter
+une place digne de toi? Si encore tu me laissais faire, mais non, tu
+préfères rester obscur, dans ton coin.--Est-ce là place d'un de Mercy?
+
+Mais lui:
+
+--Que veux-tu, je voulais être soldat...
+
+Elle se rembrunit et pinça les lèvres. «Encore des récriminations! André
+est impitoyable,» pensa-t-elle. Mais il n'appuya point.
+
+--C'était mon goût. Tu n'as pas voulu; que ta volonté soit faite. Mais
+songe que n'étant pas soldat, et que n'ayant pas voulu être magistrat
+(toi-même m'en as dissuadé), ou prêtre (et je n'avais nullement la
+vocation), songe qu'alors je ne pouvais rien être du tout que ce que tu
+as fait de moi, un employé.
+
+--Mais tu deviendras bientôt sous-chef de bureau, mon enfant! il est
+impossible que tes chefs ne te remarquent pas.
+
+Il renonça à la détromper. Depuis quatre ans qu'il occupait la même
+place, dans le même bureau, André avait jugé son avenir: il serait nul,
+faute de protections.
+
+Un long silence, depuis qu'ils étaient sortis de table, durait entre Mme
+de Mercy et son fils. Il se leva tout d'un coup, entendant sonner la
+pendule.
+
+--Tu me quittes déjà?
+
+--Excuse-moi, un rendez-vous...
+
+--Il est cependant trop tôt pour aller chez les Damours? fit-elle avec
+intention.
+
+Il rougit, et lui en voulut d'appuyer là-dessus.
+
+--Oh! garde ton secret! mon ami!
+
+Et son ton parut injuste à André:
+
+--Mais je n'ai aucun secret.
+
+--Bien, bien. On quitte les vieux pour les jeunes, c'est la règle de ce
+temps-ci... Eh bien, tu ne m'embrasses pas.
+
+Il le fit, de mauvaise grâce.
+
+--Si ton père était là, tu ne m'abandonnerais pas ainsi.
+
+Un pareil reproche, dont elle avait l'habitude, horripilait d'ordinaire
+André: «Suis-je un enfant? Fais-je mal?» se répétait-il.
+
+Il prit sèchement congé. Sa mère en eut conscience et se dit: «Mon fils
+est bien changé pour moi!»--Ce qui n'était pas exact.
+
+Lui, dans la rue, fouettait l'air de sa canne, avec colère, en jurant:
+«Au diable! Nous ne pouvons éviter de nous faire du mal. Nos nerfs
+s'exaspèrent, quand nous sommes l'un près de l'autre. Tour à tour, nous
+manquons de patience, nous sommes agressifs ou boudeurs. Et pourquoi?
+pour des riens. Comment se peut-il que l'on se rende aussi malheureux?
+Je ne sais, mais il me semble que cela fait du bien à ma mère de nous
+disputer. Moi, je m'en passerais si volontiers!»
+
+Mais là non plus, André n'était pas véridique. Sans s'en douter, il
+provoquait souvent ces petites querelles. Et il conclut:
+
+«Il faut sortir de là. Encore un argument en faveur du mariage, auquel
+je n'avais pas songé. Mais se peut-il,--ajouta-t-il avec effroi,--que
+l'on se fasse autant de chagrin, lorsque l'on est mari et femme?
+
+«Non! ma mère a beaucoup souffert; elle est faible, bonne, pleine de
+scrupules; c'est par excès de conscience qu'elle se tourmente. Puis
+quelle délicatesse! quel dévouement! Quand a-t-elle eu une pensée qui ne
+fût pour nous?»
+
+Se rappelant tous les sacrifices, toutes les bontés de Mme de Mercy, et
+le culte fervent que sa soeur avait voué à leur mère, il se prit à penser
+à Lucy, la regrettant plus amèrement que jamais.
+
+Se serait-il jamais marié, elle vivante? Non, peut-être. Elle lui eût
+tenu lieu de compagne, et eût comblé ce besoin d'intimité, de confiance
+et de tendresse, dont l'absence le faisait tant souffrir. Elle était
+sérieuse, peu semblable aux autres femmes, point coquette, et pourtant
+si gracieuse, avec ce charme quasi-surnaturel qu'ont les êtres grandis
+vite et que la mort attend.
+
+Quelle douce affection, la leur! que de rêveries et de confidences! Il
+s'attendrit; le souvenir de Lucy lui était bienfaisant. Par une crainte
+mystique, souvent il s'abstenait du mal, comme si elle eût pu être là,
+et le voir. Morte, il lui prêtait une vie d'âme mystérieuse; et son
+souvenir lui tenait lieu de remords. Bien qu'il ne crût point, il entra
+dans une église.
+
+Il ne s'inclina pas, ne croyant plus que sa prière monterait, efficace,
+vers un Dieu; mais, s'enfonçant dans l'ombre de la nef, attiré par les
+faibles lumières qui palpitent aux pieds des madones, dans le
+recueillement du silence et l'odeur de l'encens, il s'avançait à pas
+lents, laissant aller sa pensée de tendresse et de regrets vers
+l'absente.
+
+Il lui semblait l'honorer mieux, en l'église, où si souvent elle venait,
+croyante, s'agenouiller. Il regrettait alors la foi perdue, enviait
+l'espoir de ceux qui, estimant l'âme immortelle, s'affligent moins de la
+séparation, certains de se retrouver en une existence meilleure, plus
+belle.
+
+Malgré lui, de ces idées, il tirait une comparaison défavorable pour sa
+mère. Lucy, bonne pour son frère, le voyant sincère dans son manque de
+foi, le plaignait, sans jamais lui dire de ces mots aigres ou cruels
+qu'ont les dévotes. Mme de Mercy, au contraire, le harcelait
+d'objections, d'épigrammes, de reproches, croyant bien faire; et son
+intolérance vaine le fatiguait.--Il s'attarda, absorbé dans ses
+rêveries.
+
+En sortant, il hâta le pas. Un malaise singulier, comme une pudeur à
+aller en ce moment voir Mariette, le troubla. Pourtant il avait promis
+d'y passer quelques instants. Tout le temps du trajet, il se dit: «Je ne
+monterai pas.» Il s'enfonçait davantage dans le souvenir du passé,
+essayant de le retenir, trouvant cet effort plus digne que l'abandon de
+son coeur, près d'une fille. Mais, quand il fut devant la porte, il ne
+pensa plus qu'à la beauté de sa maîtresse; il monta.
+
+Comme il gravissait l'escalier, tout le besoin de tendresse qui
+sommeillait en lui s'éveilla, et sa pensée courut vers la jeune femme.
+André était encore enfant, bien qu'il se crût blasé. C'était toujours
+avec trouble qu'il abordait Mariette; un curieux désir, mêlé de crainte,
+l'agitait, de pénétrer ce mystère, cette apparence d'énigme, sous
+laquelle toute créature aimée se replie. Ses tristesses lui pesaient sur
+le coeur; et il avait besoin qu'on l'aimât, qu'on le comprît surtout.
+
+La sonnette tinta longuement; personne n'étant venu, il sonna encore.
+
+Au lieu de la bonne, ce fut Mariette, les cheveux emmêlés, les pieds nus
+dans des savates, qui lui ouvrit, maussade.
+
+--Tiens, c'est toi?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+Et il se sentit gêné, comme un intrus, oubliant qu'on l'attendait; mais
+la conscience de sa pauvreté ne le quittait pas, l'empêchait d'être
+heureux; et un rien, un regard, un mot, ravivaient son malaise, dans cet
+appartement qu'un autre avait meublé, devant cette femme qu'un autre
+entretenait.
+
+--Je ne t'attendais plus, dit-elle, pourquoi n'es-tu pas venu me mener
+dîner au restaurant? J'ai chassé la bonne, j'ai mangé toute seule, du
+pain et des sardines.
+
+Elle manquait d'argent; André rougit, comme s'il eut été coupable. Quand
+Mariette babillait, avenante, il croyait l'aimer; mais dès qu'elle
+s'exprimait d'une certaine façon aigre, toute sa tendresse tombait, et
+dépaysé comme chez une étrangère, il se taisait, à l'affût d'un prétexte
+pour se retirer.
+
+--Je ne t'en veux pas,--continua-t-elle, en le regardant en face, de ses
+grands yeux verts brillant dans une figure pâle; et assez grande, elle
+se cambrait, étirant ses bras, faisant pointer sa gorge et onduler sa
+taille. Tu n'avais pas le sou, n'est-ce pas, mon ami?
+
+Et aussitôt, elle se coula dans les bras du jeune homme avec une grâce
+de chatte:
+
+--Pauvre Réré, ce n'est pas ta faute, mais crois-tu que mon imbécile
+d'amant m'a fait une scène? Comme ça tombait!
+
+Et elle éclata en doléances rageuses qui atteignant André, l'énervaient
+ce soir, plus que jamais.
+
+Toute son affection, les baisers qu'il apportait, son besoin d'aveux,
+avaient fui, s'étaient taris, et il ne tenait plus Mariette sur ses
+genoux, demi-nue sous son peignoir, qu'avec une indifférence et presque
+une stupeur, de se trouver là.
+
+Elle lui dit:
+
+--Embrasse-moi donc, Réré.
+
+Il lui baisa la joue, machinalement. Où étaient les fièvres de la
+veille? les caresses emportées qu'il lui faisait? Pourquoi son coeur,
+battant hier avec violence, semblait-il arrêté, ce soir?
+
+«Comment ai-je pu penser à mêler ma vie à la sienne?--se disait-il--me
+suis-je leurré à ce point? N'est-il pas clair qu'elle n'aime rien, que
+l'argent?»
+
+Et presque aussitôt il se trouva absurde; pouvait-elle être autrement?
+
+La regardant, et pris d'une soudaine pitié pour sa beauté, il lui
+caressa les cheveux. Au milieu de ses mépris, un lent désir lui venait
+d'aimer encore cette fille. Que son coeur lui semblait étrange et
+compliqué! Parce qu'il la désirait, il se donnait le change, oubliait le
+décor qui l'humiliait et n'entendait plus les paroles dont la niaiserie
+l'irritait. Une vague tendresse lui noyait le coeur. Il ne raisonna
+point, n'analysa plus. Ses mains, frémissantes, se resserrèrent sur le
+corps de femme, qu'un prestige vivifia, ennoblit.
+
+--André, dit-elle, si je te disais que je t'aime!...
+
+Comme s'ils sonnaient légèrement faux, ces mots le refroidirent.
+
+«Mensonge!» pensa-t-il.
+
+Et il répondit pourtant avec un sourire hésitant:
+
+--C'est moi qui t'aime!
+
+Mais aussitôt, un âpre retour d'injustice et d'oubli crispa ses nerfs;
+et il baissa le front sous les lèvres de Mariette, afin que le, baiser
+tombât dans ses cheveux.
+
+«Je ne l'aime pas! pensait-il. Mais alors pourquoi viens-je de lui dire
+le contraire?»
+
+Il releva les yeux et vit dans les siens une expression froide et
+distraite; ses pensées étaient ailleurs.
+
+Il se sentit trop loin d'elle pour la désirer. Il devint maussade. Elle
+bouda. Et ils se quittèrent mal.
+
+
+
+
+III
+
+
+N'étant resté chez Mariette que quelques instants, il avait encore toute
+sa soirée devant lui.
+
+L'esprit rassis, il s'étonnait, en arpentant le boulevard, d'avoir été
+remué ainsi, alors qu'il se sentait maintenant, si indifférent. L'air
+frais de mars lui rafraîchissait les tempes, et il s'interrogeait, ne
+s'expliquant pas ce dédoublement singulier, qui fait qu'une moitié de
+nous agit, tandis que l'autre moitié la juge, la blâme ou l'encourage.
+
+Ainsi, il se rendait résolument chez les Damours, il y serait dans un
+quart d'heure, et sa conscience lui disait: «C'est mal, au sortir de
+chez ta maîtresse, d'aller voir ton innocente fiancée.--Bah! ripostait
+l'amour-propre, cela se fait tous les jours!» Et la volonté, engourdie,
+abdiquait tout effort, tandis qu'un mauvais petit sentiment perçait,
+mêlé de honte et d'orgueil.
+
+En hâtant le pas il fit, devant la possibilité d'un mariage avec
+Germaine, un rapide examen de conscience. Il l'avait retardé jusqu'à
+présent, étouffant ses doutes, ses scrupules, mais cette fois, prêt
+d'agir, s'étant lui-même mis au pied du mur, il s'analysa avec
+sincérité.
+
+«Est-ce que je l'aime vraiment? En laissant de côté ce qu'elle peut
+valoir, comme femme et comme mère, en la supposant, ce qui est douteux,
+vaillante, économe, prête à supporter la pauvreté, et m'aimant, non d'un
+caprice d'enfant, mais pour toute la vie, et en mettant les choses au
+mieux, moi, oui, moi, est-ce que je l'aime?
+
+«Depuis quand cette affection soudaine? Depuis un mois, à peine. Qui l'a
+provoquée? Un accès de jalousie. Jadis, j'allais chez les Damours, sans
+ennui ni plaisir. Germaine, je ne la considérais que comme une enfant
+qu'elle était, hum! qu'elle est encore et... qu'elle sera toujours! Un
+jeune homme frisé, qu'elle recevait, me parut familier avec elle et,
+sans raison, absurde comme tous les hommes, moi, qui n'aimais point
+Germaine, je devins subitement furieux et jaloux.
+
+«Elle n'aime pas le jeune frisé, c'est entendu. Elle me préfère, et
+depuis un mois, nous nous promettons le mariage...
+
+«Mon Dieu! s'écria mentalement André, est-ce que tout cela ne serait
+qu'un enfantillage?
+
+«Est-ce que, trompé par mon désir de prendre femme, je me serais mis,
+naïvement, à courtiser la première venue? Mais raisonnons! Germaine m'a
+troublé par ses grands yeux d'enfant précoce, le charme de sa taille
+mince. Est-ce que je ressentirais, sans m'en douter, une affection
+dépravée? Peut-être que je la désire, seulement? Alors, c'est mal. Et
+quant à l'épouser, ne serais-je pas bien imprudent? Elle-même, sait-elle
+à quoi elle s'engage, connaît-elle la valeur des paroles, le danger des
+aveux? C'est une enfant, je le vois bien. Mais pourquoi en ai-je
+seulement conscience, _aujourd'hui_?
+
+«Est-ce parce que la nécessité d'agir me dégrise? ou que je sors,
+l'esprit rassis, de chez une autre? Ah! ce qui est misérable, c'est que
+nous prenions pour de l'amour vrai, passionné, éternel, ces
+sollicitations troubles de la chair, ces vagues ardeurs de l'âme, tout
+ce qui s'agite en nous de vain et de tumultueux!»
+
+Cinq minutes après, il entrait chez les Damours plus irrésolu que
+jamais.--Il salua l'avocat, échangea un regard avec Germaine, souriante.
+Et cela suffit à le rendre de nouveau amoureux, au point de vouloir
+pressentir le père, le soir même. Ému, à cette idée, il laissa causer
+les quelques personnes qui étaient là, et silencieux regarda, à la
+dérobée, Damours.
+
+C'était un homme lourd, d'encolure plébéienne, à la voix forte, au
+visage rouge et barbu, que caractérisaient la lèvre inférieure en lippe,
+d'énormes sourcils, et un regard bon. Impérieux pour les siens, passant
+pour brutal auprès des autres, il témoignait à André une politesse mêlée
+de déférence, qui recouvrait beaucoup d'intérêt et d'amitié.
+
+Le comte de Mercy avait patronné l'étudiant en droit à ses débuts,
+l'avait aidé de sa bourse. De père en fils, les de Mercy, dans leurs
+terres, avaient protégé les Damours, paysans et fermiers. L'avocat ne
+reniait pas cette espèce de vasselage; il avait plaidé dans plusieurs
+procès pour le père d'André, et reporté en affection sur le fils la
+reconnaissance qu'il gardait au père.
+
+Gagnant largement sa vie, grâce à son énergie, son labeur rude, il
+pensait, avec malaise et timidité, à la pauvreté des de Mercy; il eût
+voulu les obliger, leur être utile, mais comment? Il avait songé à ce
+qu'André fit son droit, travaillât près de lui; il lui céderait un jour
+sa clientèle: projet irréalisable. La fierté de Mme de Mercy ne se
+serait jamais accommodée de ce que son fils fût avocat, même riche et
+considéré.
+
+L'idée qu'André épousât Germaine ne lui était pas venue. Marié à une
+femme de chétive santé, souvent alitée, il ne pouvait croire que sa
+fille le quitterait. Il l'aimait passionnément; c'était le seul égoïsme
+de cet homme de travail et de sacrifice. Puis il ne se croyait pas assez
+riche, il rêvait une fortune pour son enfant. Enfin, il la jugeait avec
+raison trop jeune; la marier déjà lui eût semblé un crime.
+
+Germaine et André s'étaient isolés, dans le salon. Trois ou quatre
+personnes graves jouaient à l'écarté, l'adolescent frisé était au piano,
+deux jeunes filles causaient, avec des petits rires étouffés, et Damours
+passa dans la chambre de sa femme, souffrante.
+
+En face l'un de l'autre, noyant leurs yeux et leurs pensées, André et
+Germaine se regardaient, sans s'être encore dit un mot: lui, heureux et
+ne songeant plus qu'à plaire à cette mignonne fille; elle, troublée sans
+doute, indéfinissablement, mais surtout étonnée, et ne ressentant rien
+encore que le vague et lent éveil de ses premières sensations de vierge.
+
+--Germaine, balbutia-t-il, m'aimez-vous?
+
+Elle baissa la tête, et si bas qu'il se demanda s'il ne rêvait pas la
+réponse:
+
+--Oui.
+
+--Voulez-vous que je parle à votre père ce soir même?
+
+Elle releva vivement le front, lui jeta un joli regard effrayé, et
+avertie par son instinct:
+
+--Non! Laissez-moi faire...
+
+--Mais bientôt, n'est-ce pas?
+
+Elle hésita; sans doute son coeur n'avait pas encore parlé; et pourtant
+avec une assurance de femme, lui mentant et se mentant à elle-même:
+
+--Oui! bientôt!
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Je suis pauvre, vous le savez, je vis avec ma mère; il vous faudra de
+la bonté, du courage, et...--Il n'osa parler des enfants; Germaine
+rougissait. La réalité de ces choses l'effarait, elle aimait mieux
+l'entendre parler câlinement; elle sentait bien qu'elle ne saurait
+encore être femme ni mère: une petite amoureuse oui, c'était si
+charmant. Et comme André continuait, elle eut un air d'ennui, de
+crainte, et prestement:
+
+--Chut! papa!--et elle s'esquiva.
+
+André pensa, regrettant son aveu: «J'ai fait une sottise, n'avais-je pas
+deviné ses craintes, ses doutes? nous ne nous aimons pas!» Et cependant
+il disait à Damours, à tout hasard:
+
+--Je veux me marier, la solitude me pèse, ma vie d'employé me harasse;
+la nécessité de soutenir un ménage me donnera le ressort nécessaire, me
+fera faire des efforts vigoureux; je sortirai de mon atonie; il est
+grand temps: c'est devenu pour moi une question de vie et de mort.
+
+L'avocat devint grave, et passant son bras sous celui d'André:
+
+--Mon cher enfant, dit-il, les événements n'ont pas marché selon notre
+désir. Vous avez aujourd'hui une position faite, mais fausse. Un peu,
+beaucoup par votre faute. On arrive dans les administrations par la
+faveur: ah! le mot vous irrite! mais en somme, vos parents ont rendu des
+services à l'État, cette faveur n'est que de la justice. Trois fois j'ai
+voulu vous faire mieux placer, vous avez refusé. Si vous êtes dans les
+mêmes intentions, et je le crois,--fit-il avec un sourire,--car je vous
+sais entêté comme votre père...--Bonjour, mon ami!... et Damours
+s'interrompit pour serrer la main à son neveu, jeune officier
+d'artillerie qui venait d'entrer;--je vous approuve donc, continua-t-il,
+de vous marier; à une condition: c'est que vous fassiez un mariage digne
+de votre nom et de votre position sociale.
+
+--Un mariage riche! s'écria André avec répulsion.
+
+--Permettez! je ne vous conseille ni un marché ni une mésalliance. Mais
+un de Mercy se doit d'épouser qui le vaut. Il vous faut quinze mille
+livres de rentes. Vous le devez à votre mère, à vous-même. Vous vous
+êtes mal embarqué dans la vie, voilà le moyen d'en sortir.
+
+--Non! non!--répéta André, avec des coups de tête résolus.
+
+--Croyez-vous donc que vous serez l'obligé de votre femme? Estimez-vous
+plus haut! D'ailleurs, un seul mot, pesez-le. Riche, ayant épousé une
+fiancée jeune et digne de vous, vous êtes maître de votre existence. Qui
+vous empêche de rendre votre femme heureuse? Sera-t-elle moins aimable
+pour quelques misérables sacs d'écus? Pauvre, mari d'une pauvresse, vous
+mènerez une vie lamentable, sans noblesse, sans dignité, et sans amour.
+Autant vous mettre une pierre au cou, et vous jeter à l'eau!
+
+Pendant ce temps, l'officier d'artillerie causait familièrement,
+galamment avec Germaine, et celle-ci, intimidée, émue, rougissait, comme
+prise par des sentiments soudains, nouveaux. André sans répondre, les
+observait.
+
+--Allons,--dit Damours, le croyant ébranlé parce qu'il se
+taisait,--voulez-vous que je vous cherche femme? ce sera avec une joie
+sincère.
+
+Germaine souriait, les yeux troubles. Elle ne regardait personne, que le
+jeune officier. Elle avait un air de chatte, alléchée par un bol de lait
+chaud, et qui en même temps reste défiante, comme si elle avait peur de
+se brûler. Était-il sincère, ce beau garçon, qui lui laissait entendre,
+depuis plusieurs jours, qu'elle était jolie, charmante, et qui
+cavalièrement, la regardait dans les yeux?
+
+--Voulez-vous? répéta Damours.
+
+--Non!--et André pour atténuer ce que sa voix avait de dur, ajouta:--Je
+ne peux vous expliquer ça, c'est plus fort que moi; je me mépriserais,
+d'épouser une femme d'argent!
+
+--Eh! mon cher!...--et l'avocat, avec un regard de confesseur et un
+sourire sceptique, pensait: «Ce ne serait pourtant pas une si mauvaise
+affaire!»
+
+André se méprit et répliqua avec chaleur:
+
+--Croiriez-vous donc que je cède à une arrière-pensée égoïste? qu'en
+préférant une femme sans fortune, je spécule sur sa reconnaissance? que
+je veuille en faire mon obligée, ma servante? Ce serait une faiblesse
+bien pire! Je ne l'ai pas.
+
+--Mais!... Tant mieux!
+
+Et l'avocat rougit un peu, parce qu'il ne pensait pas à cela, et qu'on
+interprétait mal son sourire, frappé par l'idée émise, il répéta:
+
+--Tant mieux!
+
+--D'ailleurs, je réfléchirai.
+
+André prit congé, salua Germaine qui parut interdite à sa vue, comme si
+elle reconnaissait ses torts et sa légèreté, mais il lui sourit, ainsi
+qu'à l'officier.
+
+Sa belle passion était tombée.
+
+«Hier le frisé, moi aujourd'hui, demain le lieutenant, ces petites
+filles, pensa-t-il, n'aiment personne; seulement d'instinct elles aiment
+l'amour.»
+
+Il rentra se coucher, et ne put dormir. Il se sentit horriblement
+fatigué; outre ces grands projets qu'il agitait, ces doutes cruels d'où
+devait dépendre le bonheur ou le malheur de sa vie, que de sensations,
+d'impressions variées, complexes, contradictoires, avait-il, dans ce
+seul jour, éprouvées!
+
+À deux femmes qu'il n'aimait pas, il avait dit qu'il les aimait. Et
+pourquoi? Tout se brouillait dans sa tête. Que devait-il faire? où
+étaient la vérité, le bien, le juste? Qui pouvait le conseiller?
+
+Il se promit de s'entretenir, longuement, avec sa mère. Pourquoi, malgré
+les termes de froideur et de réserve où il se tenait avec eux, ne
+demanderait-il pas leur appui à l'abbé Lurel et à Mme d'Ayral.
+
+Dans son insomnie, il se représenta dans la matinée du lendemain, assis
+près du chevet de Mme de Mercy. Il évoqua le petit salon glacial du
+prêtre, homme souple, grave et intrigant, puis le boudoir tendu de
+vieilles soies, de Mme d'Ayral, bienveillante sous ses bandeaux blancs.
+D'avance, il les écouta, imaginairement.
+
+Tous parlaient comme Damours.
+
+Seulement sa mère le suppliait de ne se point marier si jeune. Le prêtre
+lui conseillait de demander à Dieu d'éclairer ses doutes.
+
+Mme d'Ayral le plaignait, avec une légèreté de vieille coquette,
+d'abdiquer sitôt sa jeunesse et sa liberté.
+
+André se dit alors:
+
+«À quoi bon parler?»
+
+Il ajouta:
+
+--Je ne me marierai point.
+
+Et le lendemain, il retourna à son bureau. Il reprit son travail
+monotone et vide, écouta les rabâchages de Malurus, et, pendant des
+semaines et des mois continua à vivre, d'une vie morne et fermée,
+régulière et cruelle, les yeux écarquillés sur le grand mur qui lui
+cachait le ciel.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un jour vint où tout courage lui manqua.
+
+Il eut alors des idées morbides, de maladie et de mort.
+
+Ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait cette consomption
+morale, ce dégoût quotidien, chaque jour plus amers. Déjà, adolescent,
+après la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces
+obsessions funèbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles.
+Et il avait été long à guérir.
+
+Aujourd'hui, qu'il était homme, le même mal l'envahissait.
+
+À tort ou à raison, il croyait sa carrière faite, et sans issue.
+
+De quel côté se tournerait-il, en effet?
+
+Le mariage, cet espoir auquel il s'était rattaché, lui semblait
+désormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui
+convenait point. Certes, il était d'autres femmes, mais où les trouver?
+comment les connaître? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon?
+André n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui
+auraient pu l'aider ne se prêtaient point à un mariage d'amour pauvre.
+Puis, timide, il se défiait de lui-même. Prêt à se contenter du lot de
+bonheur que le hasard ou l'amitié lui eût procuré, il n'eût point su se
+tailler lui-même, à travers les événements, sa part de gloire, de
+richesse ou d'amour.
+
+Il attendait et, rien ne venant, la patience lui échappait devant
+l'avenir, les années mortes.
+
+De plus, avec sa mère, il en était arrivé à un état de crise aiguë; ce
+n'étaient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois,
+plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-même dépouillait
+son ton acerbe; mais bientôt, cessant de s'entendre, ils recommençaient
+à souffrir.
+
+Le bureau enfin lui parut intolérable.
+
+Quel cauchemar: les rues où l'on passe, l'heure exacte, l'entrée au
+ministère, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poignée de
+main de Malurus, l'éternel: «Vous allez bien!--Et vous même?»,
+l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la
+copie d'expéditions, le départ de midi et chaque fois: «--Je vais
+déjeuner» et Malurus invariablement:--«Bon appétit!» la sortie, le
+déjeuner en hâte, la fuite, la rentrée au bureau, copies sur copies,
+l'échange de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remués, la
+petite toux sèche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui
+s'écoule si lentement, la sortie hébétée de cinq heures, le retour à la
+maison, la lecture d'un livre, le dîner, puis la réclusion dans une
+chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le
+lendemain, d'une existence exactement pareille!...
+
+Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos,
+toujours les mêmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hérédité, encore
+faible, d'une maladie de foie, André, condamné à une vie malsaine,
+devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombés. S'il était
+assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement.
+Il faisait, dans l'étouffant réduit, quelques pas, sortait dans le
+corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front
+dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entrée fréquente du sous-chef
+empêchait de lire. Et les journaux ne l'intéressaient guère. Les yeux
+fatigués de la pièce où il s'étiolait, il tisonnait dans la cheminée,
+regardait la face blême du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus
+ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements,
+insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avancé
+ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux
+fêlée sonnait alors, fausse à entendre, comme ces grincements qui
+agacent les dents. Après vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et
+force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se
+dégageait de lui et de la pièce même. La peur de devenir fou, par
+contagion, commença de hanter André.
+
+Dès lors tout l'aigrit, l'exaspéra!
+
+C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout
+en lui se révoltait: la santé compromise, le cerveau fatigué, les nerfs
+malades et l'âme déprimée; car il avait le sentiment d'une déchéance, et
+cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain,
+après, toujours, végéter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps
+ratatiné, y vieillir!...--Et l'idée des innombrables jours qu'il
+traînerait ainsi, lui écrasait l'âme, comme une montagne de pierres.
+
+Il connaissait une autre souffrance, la solitude.
+
+Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement
+chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis,
+comme si tacitement ils avaient reconnu leur méprise. Mais même
+lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, près d'elles ne
+s'était-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce
+qu'il souffrait?--N'être pas compris, par les êtres qui semblent le
+mieux faits pour vous deviner, paraît dur.
+
+Physiquement aussi, il dépérissait,
+
+Mariette disparue, il sentait se réveiller en lui, au bout de quelques
+semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et
+inextinguible besoin d'aimer.
+
+Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les
+jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancés, les époux et
+même les adultères. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres,
+joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une
+joie mystérieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis
+niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement
+d'une robe balancée mollement, l'éclair entrevu d'un bas de soie.
+
+Il suivait des femmes qu'il trouvait élégantes. Combien peu semblaient
+d'une race d'élite, raffinées, désirables surtout pour leur grâce et
+leur pureté, comme ces femmes d'Orient, baignées continuellement en des
+bassins d'eau vive. Les sens d'André contractèrent alors une délicatesse
+maladive. Des dégoûts le prirent. Il subissait des suggestions
+grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les goûts se dépravent,
+quand elles sont enceintes.
+
+Et peu à peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des
+jeunes hommes, logiquement, fatalement, à André persuadé de
+l'impossibilité de sortir de la vie où il tournait sur lui-même, venait
+une idée de libération, de salut: mourir.
+
+Le mot de suicide s'enveloppait de préjugés religieux, philosophiques,
+sociaux, qu'il discuta avec sang-froid.
+
+Sentant profondément et avec passion, comme sa mère, il tenait de son
+père un esprit de raisonnement et de réflexion.
+
+Si donc il voulait se soustraire à la vie, c'était d'instinct, par
+l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y dérober; par
+réflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun débouché, il jugeait
+inutile de prolonger son angoisse secrète.
+
+Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis-à-vis de lui même,
+il pesait ses droits, sa liberté, et ne voulait mourir, qu'absous.
+
+Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait
+pas.
+
+L'idée qu'il serait lâche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que
+d'une façon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se
+soustrairait, volontairement, à l'accomplissement de son devoir moral.
+Car d'être lâche, comme l'entend le vulgaire, il était bien difficile de
+dire s'il y avait plus de bravoure à supporter les peines de l'existence
+qu'à s'en affranchir, et si véritablement, du moins pour la foule des
+hommes, ce n'est point par lâcheté, précisément, qu'ils préfèrent une
+longue agonie, les misères, et la souffrance, à la libération
+courageuse, qui dépend d'un bout de corde, ou de la détente d'un
+pistolet.
+
+Le trouble d'Hamlet ne pouvait non plus manquer de l'ébranler. De ce
+qu'il ne crût pas à l'immortalité de l'âme, il ne pouvait inférer
+qu'elle mourût: sa croyance n'engendrait pas la réalité ignorée. Mourir
+entièrement et abolir la détestable conscience de soi, et toute douleur
+et toute joie, c'était bien. Mais se survivre, quelle stupeur, quel
+effroi?--Soit! il en courrait le risque, estimant que tout vaudrait
+mieux que l'heure actuelle, jouant, en cas de survie, son bonheur sur un
+coup de dés.
+
+Ainsi André se jugeait libre de mourir, s'en croyait le droit,
+s'absolvait.
+
+Mais il sentait que ses raisonnements n'avaient point de valeur, et que
+la vraie raison de vivre n'en était pas moins là, rigoureuse et
+formelle. Qu'importaient les théories, philosophiques ou religieuses?
+quand, vivant avec sa mère, il se disait: «Je puis la tuer du même
+coup!»
+
+D'ailleurs, vivrait-elle, quelle lâcheté de la laisser ainsi seule,
+infortunée!
+
+Rien que pour elle, il n'avait pas le droit de disposer de sa vie.
+
+À l'idée de sa mère, se joignait celle de la société, car Mme de Mercy,
+crucifiée dans sa tendresse, le serait presque autant, plus peut-être,
+dans l'opinion du monde qu'elle redoutait pardessus tout.
+
+Il écarta d'abord cette objection, comme la plus faible.
+
+Le monde, qu'avait-il fait pour sa mère, pour lui? Combien d'imbéciles,
+de méchants, de débauchés, grossis par une infime fraction d'honnêtes
+gens, composent ce que l'on appelle le monde? Il le méprisa.
+
+Mais sa mère, la laisser seule, vieillissante déjà?
+
+Ce fut, dans sa conscience, un débat long et cruel.
+
+Il ne se croyait pas les moyens de sortir de son enfer; il regardait,
+naïvement peut-être, mais sincèrement, toute brigue, toute humilité,
+tout quémandage, et d'autre part aussi une alliance riche, comme choses
+honteuses. Et entre la mort et la honte, ces deux mots pompeux, et qui
+flattent l'imagination d'un jeune homme, il n'hésitait pas.
+
+Un ami l'eût éclairé. Il n'en avait pas.
+
+Mais sa mère!
+
+À ce moment-là, André avait oublié tous ses griefs contre elle, et il ne
+s'en servit point pour se consoler. Il l'envisagea avec une tendresse et
+une reconnaissance ardentes, et attendri, il renonça presque à son
+projet pendant quelques semaines, en disant: «C'est impossible!»
+
+Mais pas plus qu'il ne s'était résigné à son triste emploi, et à sa
+solitude, il n'eut le courage de chasser l'obsession morbide.
+
+
+
+
+V
+
+
+Alors, l'idée de mourir le hanta, elle vivait avec lui, peuplait ses
+cauchemars. Il se sentit moins triste. À penser qu'il serait libéré,
+plus tard, un jour, bientôt peut-être, et que cela dépendait, en somme,
+d'une détermination suprême, il se sentait plus calme, presque heureux.
+Puis l'habitude, il le savait, émousse les sensations et les sentiments
+les plus vivaces. Ce qui semblait absurde ou monstrueux la veille,
+devient au bout de quelques jours, acceptable et possible. André, et il
+en rougissait, s'habitua à l'idée du désespoir qu'il causerait à sa
+mère. Alors il laissa place, dans son esprit, aux sophismes.
+
+«Elle est pieuse, elle priera, elle trouvera la paix, la résignation,
+elle se consolera.»
+
+Puis:
+
+«Elle est si bonne, elle me pardonnera, elle déplorera le sort, mais
+elle reconnaîtra que c'était inévitable.»
+
+Et peu après:
+
+«Sera-t-elle si seule que je le crains? Mme d'Ayral lui offrira
+peut-être de vivre avec elle; l'abbé Lurel a pour elle une vieille
+affection. Tous trois se comprennent mutuellement, beaucoup plus que ma
+mère et moi ne nous sommes jamais compris.»
+
+Il s'arrêta court, se sentant injuste, et percevant la vérité, par un
+contre-coup soudain:
+
+--C'est mal, c'est mal! cria-t-il. Je ne puis faire cela!
+
+Mais alors, la conscience de son ennui amer, de sa pauvreté
+irrémédiable, et de l'avenir pareil à vivre, le rejeta dans une angoisse
+extrême. Plus la vie lui semblait mauvaise, plus la mort lui
+apparaissait désirable. Il la jugeait belle, simple; il l'appelait. Il
+se voyait enterré, avec joie. C'était la vie qui le dégoûtait. Et le ver
+du tombeau et l'horreur de la chair dissoute, lui semblait bons, à côté
+d'elle.
+
+C'est ainsi que peu à peu, les derniers sentiments qui le retenaient,
+s'éteignirent, s'évanouirent.
+
+Quoiqu'il ne mît aucun dandysme à mourir, il songea à la façon dont il
+disparaîtrait et à faire, en quelque sorte, sa toilette suprême.
+
+«Comment mourir?» pensait-il, et le choix à faire lui inspirait une
+volupté douloureuse. Mais le fait même du suicide, il l'envisageait avec
+indifférence, et eût cru bien misérable de s'apitoyer sur lui-même, de
+se faire, par ses regrets, une oraison funèbre anticipée. S'étant
+condamné, il n'avait pas cette pitié que les hommes communs ont pour
+eux-mêmes. Le _moi_ qu'il allait anéantir, ne lui inspirait plus
+d'intérêt.
+
+Bien diminués et appauvris, ses scrupules n'étaient plus que matériels:
+il ne pensait plus qu'à «l'ennui» qu'il donnerait à sa mère, qu'au
+tumulte et aux bavardages ridicules, qu'aux constatations banales
+auxquelles donne lieu tout accident. Il se représenta Mme de Mercy, non
+plus désolée, mais effarée; il pensa aux dépenses que coûterait son
+enterrement: les pompes funèbres sont chères, l'Église aussi, si elle
+lui accordait une messe. Par sentiment des convenances, André eût voulu
+disparaître, qu'on ne le revît jamais, que son corps, tombé au fond d'un
+tourbillon, dans la vase d'un fleuve, ou enfoui dans une carrière,
+n'apparût point dans sa laideur.
+
+Cette sombre coquetterie, ce dégoût des ennuis matériels que sa mort
+imposerait, firent qu'il balança peu sur le choix des moyens.
+
+La vision de la Morgue, d'un corps ballonné et bleui par l'eau du
+fleuve, lui fit horreur. La pendaison anglaise lui sembla d'un comique
+répugnant. Un coup de couteau, et c'était fait! Il pousserait la lame
+lentement, après avoir cherché du doigt là où le coeur bat le plus fort;
+mais si la douleur l'effrayait, et qu'il se blessât seulement!... Une
+balle dans la tête était plus sûre, mais quelle laideur brutale que ce
+crâne entr'ouvert, la cervelle éparse, le sang giclé. Une balle au coeur
+était mieux, car le poison est trompeur, son agonie ignoble. Et André
+ramena d'un tiroir un revolver de calibre moyen, dont les cinq coups
+étaient chargés.
+
+La fenêtre était ouverte.
+
+On apercevait un horizon de toits et de cheminées. En face, dans une
+mansarde, où il épiait, souvent, l'apparition d'une jeune ouvrière, des
+oiseaux en cage pépiaient. Le soleil baignait d'or, à perte de vue, ce
+grand décor de maisons, de rues et d'arbres. Que de gens vivaient là,
+parqués dans une chambre étroite, grouillant sous les grandes bâtisses à
+six étages. Que de misères, de labeurs, que de naissances quotidiennes,
+hélas, et que de morts! À des fenêtres poussaient des fleurs en caisse,
+à d'autres, flottaient des linges sales. Des vitres, dans un mur plein
+de crasse et de sueur, s'encastraient, avec d'ironiques reflets d'or.
+D'autres s'ouvraient, sur des coins de chambre vides, et tout noirs.
+
+D'en bas, montait le tumulte de la rue, roulements d'omnibus, cris de
+marchands poussant leurs voitures, et comme un bourdonnement de cent
+mille voix. Des marronniers, dont on apercevait très loin la cime,
+attestaient le printemps.
+
+André, qui tenait son revolver en main, se sentit de l'orgueil, devant
+cette vie sourde et ces rumeurs. Plaignant les efforts de cette humanité
+misérable, il sourit, fier d'oser s'affranchir de cette vie de cloporte
+et de fourmi. Que d'humiliations il évitait par là, que de rancoeurs, de
+dégoûts, et la maladie rebutante et la vieillesse hébétée, et la mort
+laide, semblable à un huissier qui vous saisit, en dernière forme de
+procès.
+
+«Ma mère est absente, je suis seul, je n'ai qu'à presser cette détente,
+je suis libre!»
+
+Il admira avec quelle facilité l'homme peut se délivrer, par le suicide,
+et s'étonna que si peu y succombassent; car la mort est là partout,
+invitante. Enjamber une fenêtre ou un parapet, attendre le passage d'un
+train, attacher une corde à un clou, quoi de plus simple, de plus
+facile?
+
+Et André, sûr de pouvoir mourir quand il le voudrait, remit son arme
+dans le tiroir, s'accouda sur un livre, et rêva au printemps.
+
+Soudain il prit son chapeau, et alla au Luxembourg.
+
+Le grand jardin était plein d'oiseaux, d'ombre et de fraîcheur.
+
+Une foule s'y pressait. Des petits garçons lançaient sur le bassin de
+frêles bateaux. Des fillettes poussaient leur cerceau, ou jouaient à la
+balle, avec de petits cris aigus. Des jeunes filles, se tenant par le
+bras, échangeaient des confidences, d'un air grave, en regardant en
+dessous les passants. Des mères, une broderie sur leurs genoux,
+regardaient, avec un joli sourire, leur enfant, l'appelaient, et après
+un baiser, lui essuyaient le front et lui parlaient bas.
+
+Des employés, sortant de leur bureau, marchaient vite, d'un pas
+régulier, comme s'ils y retournaient. Des troupiers flânaient, les mains
+ballantes, l'air doux et niais. Près de la fontaine de Médicis, une
+femme en noir, belle, errait mélancoliquement. Plus loin, un individu à
+cheveux longs, à figure simple, aux gestes secs, jetait, d'un pain qu'il
+cassait, les morceaux aux oiseaux; et eux, sautillants et familiers,
+voletaient vers le poing du charmeur. Des étudiants, avec des figures
+bonasses, ou plissées et jaunâtres, passaient d'un air important, une
+serviette sous le bras, frôlés par des maçons. Un acteur de l'Odéon et
+une actrice, bras à bras, se souriaient comme en scène; et leurs paroles
+semblaient des répliques. Des poètes aux cheveux flottants regardaient
+de pâles ouvrières, qui, ralentissant le pas, se moquaient de filles
+empanachées, dédaigneuses.
+
+André pensa:
+
+«Tout cela souffre, et dans cette foule composée d'êtres si différents,
+où se coudoient riches et pauvres, heureux et misérables, combien
+mourraient volontiers, ce soir? Pas un, peut-être. Si on leur offrait
+cette délivrance, ils pâliraient, et vous taxeraient de folie ou de
+cruauté. Est-ce donc l'espérance qui soutient ces employés nécessiteux,
+ces poètes amaigris, ces ouvriers exténués, ces filles de peine, ou
+simplement l'instinct stupide de l'existence? Alors moi, pourquoi donc
+ne pensé-je pas comme eux? Je ne suis pas un philosophe pessimiste
+pourtant. Je n'ai pas lu Schopenhauer, et j'aimerais tant la vie si elle
+était meilleure!»
+
+Une grande amertume l'envahissait, d'être isolé et sentant autrement que
+tous les autres. La vie, qui autour de lui, bruissait et s'agitait,
+commença de l'angoisser péniblement.
+
+Il éprouva, avec une intensité funéraire croissante, combien le soleil
+était sombre, le ciel vide, les femmes sans beauté. Le printemps lui
+sembla amer. Un levain de rancoeur et de dégoût fermenta brusquement dans
+son coeur. C'était une horreur physique, une nausée. Il s'étonna d'avoir
+accepté, si longtemps, des jours de laideur, au bureau, tant de
+discussions stériles, avec sa mère; et s'en voulut, de cet imbécile
+espoir dans l'avenir, qui jusqu'alors l'avait leurré. Il lui vint une
+répulsion aristocratique pour toutes les petites misères, les petites
+souffrances, les petites malpropretés de la vie pauvre. Ballotté,
+coudoyé dans cette foule, il souffrit, trouvant hostiles les visages
+d'homme, ineptes les visages de femme.
+
+L'odeur des arbres l'irritait; il eût voulu pleurer. Il se hâta de
+rentrer à la maison, et couché sur son lit, à plat-ventre, il
+sanglotait.
+
+--André!--dit une voix déchirante.--Mon Dieu! André!...
+
+Il se retourna: sa mère était devant lui, les traits tirés, les yeux
+fixes, désolée, dans ses vêtements d'éternel deuil; elle n'en dit pas
+plus et se mit à pleurer aussi, debout, comme si elle devinait que son
+fils allait l'abandonner et qu'elle déplorât déjà son cruel veuvage.
+
+De la voir en larmes, il s'attendrit et, essayant de sourire, il lui
+prit les mains, honteux qu'elle eût assisté à cette preuve de faiblesse,
+ce désespoir enfantin.
+
+--Qu'as-tu, mon André, est-ce que Germaine?...
+
+Il la rassura tendrement.
+
+--Mais alors?...--et elle n'osa s'expliquer.
+
+Il comprit, évoquant Mariette; mais elle était loin, il l'oubliait, et
+il jura qu'il ne souffrait pas d'amour.
+
+Mais sa mère restait inquiète, le regardant avec des yeux tristes, une
+majesté de noble femme, jadis belle; et elle l'interrogeait, se refusant
+à croire qu'André--un homme--eût pleuré pour autre chose qu'une douleur
+profonde. Sombre, elle présageait un secret, irritée de ne pas le
+connaître. Qu'était-ce? Elle eût voulu consoler son enfant, qu'il fût
+heureux. Elle le supplia de se confesser, s'agenouilla presque,
+inclinant ses bandeaux gris, et la raie qui les séparait, une triste
+raie agrandie, qui inspirait de la pitié.
+
+André lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau
+et, pour une fois, forcé d'être sincère et prolixe, il dit, avec une
+violence telle, ses amertumes et ses dégoûts quotidiens, son labeur
+bête, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleversée par cette
+confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlât si
+longtemps coeur à coeur, s'écria:
+
+--Tu n'iras plus, reste avec moi!
+
+Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait
+l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la
+tête, berçant sa mère de paroles douces, en refusant.
+
+--Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! répétait-elle; nous
+sommes pauvres, mais grâce à Dieu! nous pouvons le devenir encore plus.
+Le peu que j'ai est à toi, donne ta démission! S'il le faut, nous irons
+nous enterrer dans un petit coin, en province, là où la vie sera la
+moins chère. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus.
+
+--Je ne souffrirai plus,--dit André et il regarda sa mère, pour voir si
+elle comprenait le sens caché de ces mots; mais elle insistait, ne
+pensant qu'à lui:
+
+--Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algérie, une mauvaise
+affaire que ton père a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous
+aurions, si on vendait les terres, une somme bien inférieure à la valeur
+réelle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et
+obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre,
+ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et
+nous le ferons! Donne ta démission, mon chéri!
+
+«Hé! pensa-t-il, est-ce que cela ne se résout pas à être plus pauvres
+encore? Ma pauvre mère, dans la sincérité de son coeur, m'offre une vie
+bien plus misérable. Quant à être entretenu par elle, sans rien gagner
+de mon côté, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant
+une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas
+tombé là. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront,
+elle sera même plus à l'aise; quand Lucy est morte, nous avons été plus
+riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!»
+
+Il remercia sa mère avec effusion, elle en fut touchée. La bonne, une
+vieille servante dévouée, les prévint que le repas était servi; et ils
+dînèrent, l'âme un peu allégée, satisfaits naïvement, l'une d'avoir
+offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refusé.
+
+Mais quand, à dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retirée dans sa
+chambre, André s'habilla, sortit.
+
+La nécessité d'échapper à cette situation fausse, le frappait à
+l'évidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit désert, ou sur une
+berge, afin que son corps tombât dans l'eau: peut-être le
+garderait-elle.
+
+Quoiqu'il eût jugé plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas
+laissé sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mère.
+Quel réveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait
+son fils et ne le trouverait pas.
+
+André erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumière crue de
+certains endroits, à l'obscurité d'autres; il longea les quais, d'où
+s'exhalait la fraîcheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrêta, regarda la
+rivière: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les réverbères y
+miraient leurs clartés, qui se prolongeaient en tremblantes fusées d'or.
+
+Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avançaient
+d'un mouvement rapide, ou s'éloignaient. Des points de lumière
+s'espaçaient à l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre
+et roux semblait refléter un perpétuel incendie; et toutes les vitres
+éclairées, découpaient, du haut en bas des maisons, des rectangles
+lumineux où se profilaient des ombres.
+
+André s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opéra, et aux boulevards.
+Il donna un regret à l'affiche des théâtres, et aussi aux livres neufs,
+brillant dans leur vitrine. Il eût aimé ces joies intellectuelles, que
+satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveautés fades d'un
+cabinet de lecture insipide, à bas prix.
+
+Comme dans les théâtres, où à la lumière se dorent les décors ignobles,
+les vêtements salis, le paillon, Paris, à la clarté de ses milliers de
+becs de gaz, se parait d'une beauté féerique, où le tournoiement, le
+va-et-vient des lumières et des gens, prenaient une intensité
+surprenante, dégageaient le rêve et la griserie.
+
+«Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura André. Heureux ceux qui
+s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les
+puissants, les riches!»
+
+Et le spectacle de ces rues agitées qu'il voyait pour la dernière fois,
+l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacité de son chagrin. Par un
+revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait
+une dernière fois se mêler, se frotter à la vie.
+
+Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins
+que son coeur, dans ce désir suprême d'amour.
+
+La nuit s'avança, les heures passèrent. André reculait de se tuer. «J'ai
+le temps», se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu à
+peu des vitres s'éteignirent; le mouvement des voitures se ralentissait,
+les passants étaient moins nombreux, certaines rues désertes, tous les
+magasins fermés. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait.
+
+Machinalement, André marchait vers sa maison, comme s'il ne fût sorti
+que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes
+les étoiles; la ville était plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait.
+Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et André ne savait
+quel était ce sentiment de mollesse qui l'empêchait de mourir. Il n'osa
+rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa
+résolution, pourquoi donc balancer?
+
+Il entra dans un café, et sans voir s'accouda, l'âme accablée, écoutant
+le roulement mourant d'un fiacre, et un éclat de rire nerveux, prolongé,
+qui, passant par la muraille, arrivait, énervant, sans qu'on sut qui le
+poussait, et si c'était un rire de joie, ou s'il préludait, maladif, à
+de brusques sanglots de douleur. Tout à coup, ce rire cessa.
+
+Il ne restait plus dans le café qu'une femme, assez jolie, qui, lasse
+d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques,
+regardait André avec intérêt.
+
+Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vêtue
+sans excentricité, pâle, et d'une beauté sensuelle, elle s'approcha et
+au moment de lui parler, hésita, sortit.
+
+Il la suivit, ému comme un enfant par la simplicité de sa dernière
+conquête. «Une nuit d'amour, puis la mort!» se dit-il; il savait des
+passages de _Rolla_ par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue,
+acceptant cette dernière ivresse, comme un étourdissement qui lui
+donnerait la force, le courage indispensables. Il éprouvait pour cette
+passante qui, miséricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit à
+vivre, une reconnaissance confuse et mélancolique.
+
+Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mêlait à sa
+tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: «Lâche! qui a eu
+peur de se tuer!»
+
+Cette idée lui devint intolérable; il voulut s'y soustraire, la nia.
+Elle revint, s'ancra en lui; elle le persécutait, il la discuta.
+
+Oui, il avait été lâche, il en convint et cela l'accabla.
+
+Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait,
+il le sentit, éviter le suicide. S'il le regardait comme inévitable, le
+retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matériel?
+Mais alors, il serait lâche en face d'une épée, dans un duel? lâche sous
+les balles, devant l'ennemi? Sa fierté se révolta, et n'acceptant point
+que sa chair pût dominer son esprit, il raidit sa volonté, pour mourir,
+comme un autre l'eût raidie, pour vivre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Huit jours après, ayant déjeuné avec sa mère, André, au lieu de rentrer
+à son bureau, gagna à pied l'avenue des Champs-Elysées, comptant en
+finir, au bois de Boulogne, dans un fourré écarté.
+
+Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalité cérébrale
+décuplée. Jamais il ne s'était senti si calme, si résolu. Il jouissait
+de cette lucidité, de cette rapidité de sensations, que l'on éprouve
+dans les circonstances extrêmes. Il se vit dans une glace,--il n'était
+point pâle,--et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien
+pour lui aujourd'hui.
+
+«À quoi tient donc le courage ou l'héroïsme? à une disposition de nos
+nerfs, à l'état de notre estomac?» André souriait; en ce moment, au lieu
+de retarder la dernière minute, il avait une envie puérile de l'avancer.
+À quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un
+banc? pourquoi même n'être pas resté chez lui, dans sa chambre?
+
+Alors l'idée des ennuis matériels que sa mort causerait, le harcela de
+nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garçon,
+le lit étroit, la petite table chargée de livres, devant la fenêtre.
+Dans une hallucination, il vit sa mère: elle entrait, pleine d'angoisse
+parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur
+la table apercevait une lettre. C'était l'adieu, les douces et vaines
+paroles dernières. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait
+évanouie.
+
+André tressaillit, arraché à sa vision, et secoua le front, pour la
+chasser. Il se dit: «À quoi bon? ce qui doit être, sera. On ne fuit pas
+l'inévitable!»
+
+Et voici qu'il revit, dans un rêve éveillé, la jeune femme qui, cette
+nuit, l'avait sauvé, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras
+un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lâche.
+
+Il l'éloigna. Mais d'autres passèrent: Lucy, avec son regard de soeur,
+vision douce et lamentable; puis les indifférentes, Mariette, Germaine.
+Il les chassa. Il écarta aussi toute circonstance accessoire se
+rapportant à sa mort, et la supposition même de ce qui adviendrait
+ensuite; il s'absorba dans l'idée précise et fixe, de l'instant décisif
+qui le libérerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de
+délivrance:
+
+--Dans une demi-heure à peine, dit-il.
+
+Soudain, il fit un écart violent.
+
+Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il
+entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un
+saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il
+traversa en courant la chaussée.
+
+En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis
+franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que
+la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est
+qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à
+cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers
+le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.
+
+--Encore un quart d'heure!
+
+Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines
+d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles
+entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins
+éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes
+ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du
+monde, on ne sait dans quels buts équivoques.
+
+Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct
+aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se
+l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous
+leurs chapeaux de fleurs.
+
+«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je
+n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?--Mais
+est-ce bien possible?»
+
+Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.
+
+«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.»
+
+Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse,
+il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il
+avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était
+debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute
+sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit
+battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la
+conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore!
+mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié,
+il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir!
+murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!...»--Et cette
+sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive,
+angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui
+rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et
+en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente.
+
+ * * * * *
+
+Le chien s'était abattu avec un bruit mat, le coup avait raté.
+
+André, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations
+énormes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amènerait une nouvelle
+cartouche sous le chien, mais auparavant il délibéra, pensif, presque
+ironique:
+
+«Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de
+moi. La capsule était mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair.
+Pourtant, n'est-ce pas étrange? avant-hier, j'allais mourir, une
+passante dont je ne sais même plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je
+presse la détente contre ma poitrine, le coup rate.»
+
+Et indéfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son
+coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'épreuve était faite, qu'on
+ne trompe point la fatalité, que les efforts pour devancer l'avenir
+restent stériles.
+
+Cela se débattait, d'une façon trouble encore, dans son cerveau, tandis
+qu'il revenait, mal encore, de sa surprise.
+
+Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son
+revolver dans sa poche, pensant:
+
+«J'attendrai qu'ils soient passés.»
+
+Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aiguë le déchirait de
+recommencer l'épreuve, tant voluptueux avait été ce cruel instant. Les
+gens disparurent.
+
+Mais ils furent suivis aussitôt d'un jeune homme de l'âge d'André, et
+qui lui ressemblait assez de taille et de visage; à son bras s'appuyait
+une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les précédait. Ils
+défilèrent, détachant leurs profils jeunes sur la verdure baignée de
+soleil.
+
+André crut, halluciné, se voir dans le chemin: cette femme était la
+sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui
+parut une promesse pour l'avenir.
+
+«Le hasard, murmura-t-il, est bien étrange! Pourquoi sont-ils venus
+_maintenant_, ces êtres que j'envie? Tout à l'heure, ils m'eussent
+désespéré et poussé à me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne
+sais quel espoir, et quels rêves impossibles.
+
+«Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'étais-je pas bien sûr
+que le coup partirait, tout à l'heure? et cependant...»
+
+Il songeait toujours à faire un second essai, celui-là réussirait, il le
+sentait; une répugnance invincible l'arrêta. Manquerait-il de courage?
+mais la preuve venait d'être faite, il n'avait ni pâli ni tremblé, que
+fallait-il de plus?
+
+Alors, pour la première fois depuis trois mois, peut-être depuis cinq
+ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira
+avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur
+en était profond, doux et immaculé. Les arbres vigoureux étendaient
+leurs grands feuillages. De nouveau André se sentit vivre, et cette
+fois, avec joie, il écouta les palpitations heureuses de son coeur.
+
+Véritablement il ressuscitait.
+
+Craignant que sa mère ne trouvât la lettre d'adieu qu'il lui avait
+écrite, il hâta le pas. Le soleil déclinait, moins chaud; les voitures
+et les gens rentraient dans Paris. André suivit le flot: lui aussi
+rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins
+ne lui semblaient plus irrémédiables, et il se sentit naître un pâle
+espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du
+soleil de reflets d'or et de pourpre.
+
+Il dîna de grand appétit, fut gai et expansif, et passa avec sa mère une
+des meilleures soirées de sa vie.
+
+En brûlant la lettre désespérée, qu'il avait laissée dans un livre, il
+pressentit que c'était fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque
+qu'une fois, qu'il vivrait, désormais.
+
+Il ne put s'empêcher de rire, en s'endormant:
+
+«Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tenté une seconde épreuve?
+
+«--Qu'importe! se répondait-il, puisque j'ai courageusement fait la
+première. Ce n'est pas ma faute si le coup a raté. Et d'ailleurs tant
+mieux!»
+
+Un moment après il répéta, avec réflexion:
+
+«Oui, tant mieux!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain au ministère, il fut appelé chez son chef.
+
+--Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,--hier, vous avez
+manqué le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute
+été faire une petite promenade?
+
+André se mit à rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne
+s'était-il pas borné à une petite promenade?
+
+Il trouva chez lui un rédacteur d'un autre service, qui attendait un
+renseignement. L'administration comptait tant d'employés que la plupart
+ne se connaissaient point.
+
+L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se
+leva en souriant:
+
+--Monsieur de Mercy?
+
+Et il se présenta:
+
+--Sylvestre Crescent.
+
+Tandis qu'André donnait les explications attendues, Crescent le
+regardait, le voyant pour la première fois, avec une instinctive
+sympathie.
+
+Il lui trouvait l'air distingué, la main blanche et la moustache fine.
+Il le vit triste et s'en demanda la cause.
+
+André constata que Crescent était court, commun, négligé; mais le visage
+lui plut: c'était une grosse tête ronde, aux traits accentués, dont les
+yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perpétuel de la
+bouche.
+
+Tous deux se convinrent. Ils s'étonnaient, sans se le dire, de ne s'être
+jamais rencontrés avant ce jour. Crescent, son affaire réglée, ne s'en
+allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il était là depuis dix-sept ans,
+rédacteur à trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef... Il
+avait conquis une liberté relative; son travail étant intermittent, il
+le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait
+du temps qui lui restait. Il eut de la peine à se lever, et pressa
+longuement la main d'André, comme s'il ne pouvait se décider à le
+quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'écria:
+
+--Allons, au revoir!
+
+«Drôle de bonhomme, pensa André, il est marié, je crois qu'il a parlé de
+ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'année et avec cela il
+a l'air heureux; comment fait-il?»
+
+Il reprit sa besogne avec mélancolie.
+
+«On dirait un brave homme!»--Et il mit dans son jugement un peu de
+bienveillance protectrice, car André, accusé à tort de fierté, ne se
+départait cependant pas d'une réserve assez froide. Sa poignée de main,
+au lieu d'attirer la familiarité, la coupait court.
+
+«Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce... Crescent, pour
+la première fois? Alors si je m'étais tué hier, il aurait trouvé
+aujourd'hui visage de bois?... C'est comique, le hasard! Et qui sait où
+je serai, ce que ferai dans six mois?
+
+«Ma foi! c'est la première figure supportable que j'aperçoive ici!»
+
+Cette pensée lui fit bien accueillir le rédacteur, lorsqu'il revint, le
+surlendemain, sans prétexte, uniquement pour causer. André lui rendit sa
+visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor
+encombré de cartons et de liasses ficelées, une petite pièce, où l'on se
+croyait au bout du monde. Devant la fenêtre en tabatière, se balançaient
+des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde.
+
+Plusieurs fois, il passa prendre André, à cinq heures. Ils
+s'accompagnaient un moment. Isolés tous deux dans l'administration, ils
+contractèrent, malgré la différence de leurs âges, une affection simple
+et cordiale.
+
+André, invité à dîner pour la troisième fois, accepta. Un scrupule lui
+venait, de n'avoir pu présenter Crescent à Mme de Mercy, mais était-ce
+possible? Aurait-elle compris que son fils se sentît à l'aise, confiant
+et familier, avec un homme du commun?
+
+Et cette différence même entre les deux hommes, donnait quelque naïf
+plaisir de vanité à André, car il s'estimait supérieur à ces honnêtes
+gens.
+
+Il alla donc dîner chez eux.
+
+Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison à immense cour,
+où une herbe rase pointait entre les pavés. L'escalier avait de grandes
+marches de pierres, comme en province.
+
+Il sonna: un vacarme s'éleva, bruit de chaises, rires et cris; on
+déverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit
+garçon joufflu, tandis qu'un jeune homme pâle et sa soeur, s'empressant,
+introduisaient André.
+
+Crescent était dans le salon, tout réjoui:
+
+--Monsieur André de Mercy, mon amie.
+
+--Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que
+je vous les présente! ce grand-là, mon aîné, se prépare pour
+Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois
+demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait
+encore que fureter dans les armoires; quant à celui-ci,--il montra un
+poupon que sa femme berçait,--c'est le plus méchant de la famille, il
+crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau!
+
+À ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages
+répandirent une telle gaîté franche autour d'André, que son coeur se
+dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en était peu
+ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebère. Ici,
+plus de figures rogues et de gestes compassés, de jeunes filles sèches,
+anémiques et dédaigneuses; tous les êtres respiraient la santé et la
+vigueur.
+
+Le fils aîné, un peu pâli par ses études, mais trapu et fort d'épaules,
+avait la bonne figure du père, un oeil intelligent et clair de
+mathématicien; la fille, Marie, n'était pas jolie, mais quel joli
+sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes
+étaient roses, avec des yeux bruns pareils, la même bouche ouverte sur
+de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup.
+
+Quant à Thom, abréviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de
+s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur
+paraissaient l'hypnotiser et lui suggérer des idées d'une profondeur
+infinie.
+
+--Pas cette chaise!--s'écria Crescent, en la retirant des mains d'André,
+et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle
+d'équilibre: un pied manquait.
+
+--Asseyez-vous plutôt là, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin.
+Fanny, ma chère, trouve un siège pour M. de Mercy! Attendez que je
+débarrasse le canapé.
+
+Et il se rua sur le meuble, enlevant des vêtements, des papiers, des
+règles plates et jusqu'à un flacon vide, oublié là.
+
+--Le dîner est servi, dit Marie.
+
+Dans la pièce voisine où était mis le couvert, les enfants prirent leurs
+places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attablé le
+premier, et à qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles
+d'âne, engloutissait, à l'aide d'une énorme cuiller, son potage, tout en
+roulant des yeux effarés.
+
+--Il n'a que quatre ans!--dit le père avec orgueil.
+
+André observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une
+sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon à sa
+mère, et l'alla coucher. André regardait Mme Crescent; belle
+certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien
+l'avaient fatiguée. Elle gardait de beaux cheveux cendrés, un teint
+animé et un doux sourire.
+
+Le dîner fut gai, troublé seulement par une querelle entre deux des
+petites soeurs; l'une, vive, avait renversé de la sauce sur la jupe de sa
+soeur, et l'autre, avec désolation, se lamentait, criant que la robe
+était perdue. Marie lava la tache.
+
+Comme on prenait le café, le bébé poussa des cris gutturaux, d'une
+violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et André
+allèrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie
+nettoyait les couverts et que le fils aîné, sur un coin de table, le nez
+sur un livre et le crayon à la main, se remettait obstinément à
+travailler.
+
+Seul à seul, Crescent regarda André avec un bon sourire, et quittant le
+ton de cérémonie:
+
+--Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma
+femme va revenir; tant d'enfants, vous savez...
+
+Il sembla à André que cet homme pensait bonnement: «Que de tracas, de
+soucis, n'importe, la vie est bonne!»
+
+--Tant d'enfants!--répéta Crescent avec un geste d'excuse,--que
+voulez-vous, les gens riches économisent là dessus, ils me font rire
+avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, là, entre
+nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une
+abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,--dit-il avec
+énergie,--non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux être à ma
+place qu'à la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la
+traiter en maîtresse. Que diable!...
+
+Il s'arrêta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourrée, elle lui
+présenta un papier enflammé, puis disparut.
+
+Les deux hommes s'étaient assis.
+
+Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André,
+redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler.
+
+--Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi?
+
+--Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de
+famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu...
+
+L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire.
+
+--Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais.
+Fanny,--il baissa la voix,--appartenait à une des meilleures familles du
+pays,--elle est de la Saône-et-Loire,--son père s'était remarié. La
+belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il
+refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul
+les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible
+rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la
+sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est
+découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un
+mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!)
+a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première
+année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé.
+Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à
+Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je
+donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des
+ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les
+enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré
+tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content.
+
+«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais
+peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire
+artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma
+vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un
+exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille
+et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne
+pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme,
+monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint
+pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage!
+
+Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle
+mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement:
+
+--Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?
+
+--Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir
+dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs.
+Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il
+la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai?
+
+Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris.
+
+Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le désir d'André: il
+n'était pas facile de le satisfaire.
+
+Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille à marier, elle et son
+mari, d'instinct, écartaient, par délicatesse, l'idée et jusqu'à la
+possibilité de cette union.
+
+Elle répondit:
+
+--M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parlé de
+vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par
+bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas
+tout à fait de même.
+
+--Comment cela?
+
+--Excusez-moi, encore une fois, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
+Sylvestre vous voit marié, avec une fille de notre milieu; moi, je crois
+que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans
+votre monde, à titre égal et à fortune égale.
+
+André fit un geste.
+
+--Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une
+autre alliance désolerait, je le crains, madame votre mère, et vous
+mettrait, vis-à-vis d'elle et de vous-même, dans une position fausse et
+pénible. Êtes-vous sûr que vous ne reprocherez pas un jour, malgré vous,
+à votre femme, d'être sinon un obstacle, du moins un retard à votre
+ambition? Ne craignez-vous pas qu'un ménage et des enfants ne vous
+soient autant de chaînes très lourdes à porter. Il faut tant de courage
+pour mener une vie semblable!...
+
+Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'ébranler
+André, le raffermit.
+
+--Ma chère, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissipé, il a des
+sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me
+ferais une joie de l'aider à être heureux, si mes faibles moyens m'en
+donnaient le pouvoir.
+
+Les enfants, sur ce mot, entrèrent, guidés par Marie et souhaitèrent le
+bonsoir; ils avaient des cheveux emmêlés et des yeux gros de sommeil.
+Leur vivacité était tombée; debout, les bras ballants, ils se tenaient
+dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire.
+
+La porte refermée, l'entretien reprit; et peu à peu, gagné à la
+sympathie franche de ces honnêtes gens, André se confessa entièrement,
+et s'adressant surtout à Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il
+dit sa situation particulière, vis-à-vis du monde et de sa mère, combien
+il était seul, et à bout de courage. Une pudeur l'empêcha d'avouer qu'il
+venait d'échapper au suicide: il l'eût dit au mari, il n'osa le dire à
+la femme.
+
+Il y avait tant de sincérité dans sa voix, une si grande lassitude
+morale, et en même temps, une telle bonne volonté à lutter pour
+l'avenir, que les Crescent, touchés, échangèrent un regard, et le mari
+s'écria:
+
+--Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album!
+
+Elle partit d'un éclat de rire encore jeune et clair, et regardant André
+surpris et souriant, elle dit:
+
+--Mais tu n'y penses pas, mon ami.
+
+--Pourquoi pas? nous avons presque tout Châteaulus dans notre album; et
+d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien
+le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.--Donne-moi l'album!
+
+Alors on le chercha partout et on le découvrit, glissé derrière une
+commode.
+
+Sous la lampe, l'album fut placé devant André; des figures défilèrent.
+
+Et comme des montreurs de curiosités, les Crescent faisaient une glose,
+à chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents:
+
+--Mon père!
+
+--Ma mère!
+
+Devant une photographie prétentieuse, à la figure hypocrite et méchante,
+ils tournèrent la page, sans rien dire. C'était la marâtre de Mme
+Crescent.
+
+Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchés,
+ils se tenaient raides; et leur visage revêtait une solennité de
+circonstance.
+
+Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; à
+mots entrecoupés, ils se remémorèrent, en se coupant la parole, une
+histoire incompréhensible Puis ils devinrent graves:
+
+--Celle-ci est Élise, une amie de ma femme, elle est morte à vingt-six
+ans.--Et Élise disparut, sans qu'André en sût jamais plus sur son
+compte.
+
+Passèrent des communiants, un bébé gras, un sous-lieutenant en buste,
+une jeune fille en pied, mince comme une perche.
+
+--Pas celle-là, monsieur André, elle est un peu maigre.
+
+Sur chaque personne, des détails grossissaient, reliant les
+photographies entre elles, évoquant peu à peu, pour André, toute la
+société de Châteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales.
+
+--Ah! fit Crescent, Jeanne Lénizeul?
+
+C'était une belle personne, qui souriait avec affectation.
+
+--Elle n'est pas assez riche, mon ami.
+
+La page tourna.
+
+--Et celle-ci?
+
+Mme Crescent hésita:
+
+--Tu sais, sa mère, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?...
+
+Passons! passons!--dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans
+qu'André pût connaître l'histoire des boucles d'oreilles.
+
+--Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que... Ah! Mme de Saintré;
+celle-là ferait l'affaire?
+
+Elle avait la pâleur d'une vierge prête à prendre le voile; son visage
+d'un blanc mat, non sans noblesse, était éclairé par deux grands yeux
+pensifs, ses lèvres restaient fermées.
+
+Mme Crescent baissa la voix.
+
+--On craint pour sa santé, le docteur la disait poitrinaire.
+
+--Hum!
+
+D'autres passèrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme
+avait une objection.
+
+Tout à coup André remarqua une petite photographie mal faite, cassée
+dans le coin. Il en reçut comme un regard vivant qui lui plut; déjà la
+feuille avait tourné, sans que les Crescent eussent nommé la jeune
+fille.
+
+Ils tombèrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse,
+fille d'un gros propriétaire. On ne pouvait lui opposer que la fille
+d'un ancien magistrat, riche aussi.
+
+Mais ces belles offres laissaient André froid, et il avait envie de
+revoir la petite photographie cassée, dont on ne lui avait pas dit le
+nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver.
+
+--Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indifférent.
+
+--Oh! c'est Toinette,--dit Crescent d'un air détaché.
+
+Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce
+fût un mariage trop pauvre, ou méprisable.
+
+--Toinette qui?--demanda André, à qui la simplicité de la pose, la
+naïveté du regard, la grâce du corsage inspiraient un obscur désir que
+cette jeune fille fût à marier.
+
+--Antoinette Rosin,--dit Mme Crescent,--c'est une parente éloignée de
+Sylvestre, elle achève ses examens, afin d'être institutrice.
+
+--Cette figure me plaît, dit André.
+
+--Pauvre petite!--dit Crescent pensif,--elle ne se doute guère qu'en ce
+moment un beau monsieur de Paris la dévisage; oui, celle-là vous aurait
+convenu, mais...
+
+--Elle n'a pas de fortune,--dit Mme Crescent avec un ton ferme qui
+masquait un attendrissement, car elle aussi s'était mariée pauvre.
+
+--C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur André, et si un mariage,
+socialement, est impossible pour vous, c'est celui-là,--dit Crescent.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Votre mère n'y consentira jamais. D'ailleurs,--ajouta Mme
+Crescent,--on nous a écrit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas,
+Sylvestre?
+
+--Oui, sans doute, je crois!--balbutia-t-il, gêné par un mensonge qu'il
+reconnaissait nécessaire, car André, pensif et l'oeil brillant,
+contemplait fixement le portrait.
+
+L'album, retiré doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il
+lui sembla que son bref bonheur s'évanouissait. On lui remontra les deux
+demoiselles riches, on renchérit sur leur compte.
+
+--Laquelle préférez-vous?
+
+--Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur.
+
+Les Crescent se mirent à rire, et elle:
+
+--J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes
+filles de notre pauvre ville ne vous plaît?
+
+--Si, dit André, Mlle Toinette.
+
+--Bah! elle est peut-être fiancée à l'heure qu'il est, demain vous n'y
+penserez plus!
+
+André sourit, d'un air gêné, et prit congé; il était tard.
+
+Dans l'antichambre, ils trouvèrent le fils aîné; il avait suspendu au
+mur un tableau noir et, un morceau de craie à la main, il y traçait de
+formidables équations algébriques, tandis que Marie, à la clarté d'une
+bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier
+endormi.
+
+Elle leva les yeux sur André et rougit.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain ni les jours suivants, l'image de Toinette Rosin ne
+s'effaça du souvenir d'André. Épouser une provinciale naïve, d'honnête
+famille, pourvu qu'elle fût bonne, intelligente et saine, n'avait à ses
+yeux rien que de naturel et de très tentant. Aussi son désir bientôt
+devint-il idée fixe.
+
+Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il était
+dans des conditions déplorables pour agir, et qu'il allait, avec un
+empressement irréfléchi, aussi bien vers son malheur peut-être, que vers
+son bonheur. Nulle force humaine cependant n'eût pu l'arrêter. Il ancra
+au plus profond de lui-même le portrait et la vision de la jeune fille,
+devinée plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que
+ce mariage, pour invraisemblable qu'il parût, s'accomplirait.
+
+Il ne s'étonnait point d'en remettre ainsi sa vie future à un coup de
+dés, à la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amusé de se choisir
+ainsi, par sa volonté, une femme vivant à une centaine de lieues et
+ignorante de sa destinée, peu à peu en y pensant, il trouva cela tout
+simple.
+
+«Tout mariage,--arguait-il,--hors le cas où les fiancés se sont connus
+dès l'enfance, ou pendant de longues années,--n'est-il pas tout aussi
+improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on épouse
+aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indifférents même
+qui négocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et
+qui ne se seraient jamais connus?
+
+«Étudier longuement une jeune fille, discerner ses qualités et ses
+défauts, dans quel milieu est-ce possible? l'éducation française ne s'y
+oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un à l'autre, se sentant observés l'un
+par l'autre, les fiancés sont-ils sincères, se montrent-ils tels qu'ils
+sont? Jamais. On s'épouse donc sans se connaître, et au lendemain
+seulement des noces, le masque dont on s'est paré tombe, et les
+véritables caractères sont aux prises.
+
+«Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf
+exception, est une loterie, dont le résultat est chanceux.
+
+«Cette jeune fille me plaît! Il me semble que son image révèle des
+qualités simples, douces et fortes, de la santé, de la franchise. Si ses
+parents sont sortables, pourquoi balancerais-je?
+
+«C'est étrange,--ajouta-t-il--à moins d'événements que je ne puis
+deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non,
+j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon
+pouvoir: sa destinée de vierge, de femme, de mère est dans mes mains,
+dépend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle épousera un
+autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?--Que je le
+veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et... sera-t-elle plus heureuse?...»
+
+Cette pensée l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur égoïste;
+décidé à plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur
+d'une femme, il cessa d'hésiter et passa à l'action.
+
+Il annonça à sa mère qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une
+jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle,
+de réfléchir et de consentir.
+
+Ces paroles tombèrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de
+Mme de Mercy. Elle devint si pâle qu'André crut qu'elle allait mourir.
+Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une âme ulcérée au plus
+profond. L'air de résolution froide d'André la mettait hors d'elle. S'il
+avait supplié en pleurant, peut-être attendrie eût-elle prêté les mains
+à tout. Mais l'idée que son fils allait revendiquer cette liberté si
+longtemps retardée, épouser une étrangère, et quitter celle qui l'aimait
+plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur
+aussi de l'avenir, bouleversèrent cette femme, que le malheur et la
+ruine avaient intérieurement brisée, et qui ne vivait plus que par
+devoir et religion. Elle se répandit en paroles amères.
+
+Fort de son droit, et la jugeant injuste, il répliqua, mais sans
+ménagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le
+sentiment des mères. Une scène affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut
+prise d'une attaque de nerfs.
+
+«Ah!--répétait André avec rage, quand sa mère, soutenue par la vieille
+servante, eut regagné sa chambre,--nous nous aimons! et voilà le mal que
+nous nous faisons!... Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'éprouver
+l'un pour l'autre que de l'indifférence? Si je suis coupable, est-ce de
+préférer la vie à la mort? car si m'évader de l'existence que je mène
+est impossible, je préfère me faire sauter la cervelle, et cette fois le
+coup ne manquera pas!...»
+
+Puis il compta qu'après cette grande émotion, le lendemain, sa mère,
+plus calme, se résignerait et même, les jours suivants, accepterait la
+possibilité d'un tel événement.
+
+Il ne la vit point au déjeuner, mais au dîner elle lui tendit la main,
+très pâle sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une
+illusion singulière, il crut tout terminé.
+
+De son côté, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu
+d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence ému
+d'André la trompa, mais aux premières paroles, le malentendu
+s'éclaircit; voyant que de part et d'autre rien n'était changé, le fils
+et la mère se rembrunirent, et gardèrent un silence plein de rancoeur, de
+lassitude et de tristesse.
+
+D'instinct ils supprimèrent la familiarité, l'intimité des entretiens.
+Et les mots qu'ils échangeaient avec une gravité acerbe, leur
+retombaient sur le coeur.
+
+Une semaine s'écoula ainsi, puis une autre.
+
+Cependant André, s'entêtant d'autant plus qu'il éprouvait une
+résistance, obsédait Crescent de questions sur sa parente, et le
+suppliait de s'employer pour lui.
+
+N'ayant cru d'abord qu'à un caprice, le brave homme s'était prêté à ce
+jeu, entretenant par là sans s'en douter, la curiosité naissante
+d'André. Les Rosin, une vieille famille de Châteaulus, avaient trois
+enfants: un fils aîné, une fille veuve, et Toinette. Le père était
+sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-père Rosin, ancien
+fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mère, une femme concentrée,
+dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses études au pensionnat
+d'une ville voisine.
+
+Ces détails, l'imagination d'André les grossissait, et il en pressait
+Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait sérieusement, en
+devenait d'autant moins empressé, par scrupule. Toinette étant sa
+parente éloignée, il n'eût point voulu sembler capter l'engoûment du
+jeune homme. Puis la pauvreté de cette enfant, mariée à celle dont André
+se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa
+femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car
+par là n'endossait-il pas une responsabilité terrible? Malheureux, le
+jeune ménage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune?
+
+Cependant elle parlait ainsi comme à regret, et sans doute, ayant
+bravement élevé ses enfants et soutenu son ménage, trouvait-elle simple
+et louable, que chacun en fît autant; ou, attendrie pour André, dont la
+grâce et la politesse l'avaient touchée, s'assurait-elle, en son for
+intérieur, qu'il serait droit, vaillant, honnête et ne faillirait point
+à sa tâche.
+
+Crescent, lui, n'était que trop porté à contribuer au bonheur de son
+ami. C'est ainsi que peu à peu, vaincus par André, ils furent amenés à
+l'aider, et enfin à négocier son mariage.
+
+Mme Crescent y mit une condition: l'adhésion de Mme de Mercy. Cette
+exigence, légitime et digne, parut lourde à André, dont les rapports
+avec sa mère devenaient de plus en plus sombres et taciturnes.
+
+Tous deux s'observaient et, se voyant souffrir mutuellement se
+plaignaient, sans consentir pourtant, l'un ou l'autre, à céder.
+
+Il s'irritait, de ce silence gardé, et Mme de Mercy s'en épouvantait;
+connaissant l'entêtement de son fils, elle n'osait s'avouer sa peur,
+qu'il fût capable de passer outre, de faire les sommations légales. À la
+vérité, il n'y aurait jamais pensé, se fut jugé cruel d'agir ainsi.
+
+Mais ignorant cela, elle tremblait. Et dans son esprit, imbu des idées
+de respect filial et d'autorité maternelle, la pensée d'une telle injure
+l'indignait plus que tout ce qu'elle pouvait craindre et déplorer d'un
+tel mariage, que le bonheur douteux de son fils, sa pauvreté, sa
+mésalliance, et l'obscurité à laquelle il se vouait.
+
+Aussi, n'y pouvant tenir, un soir, avec un accent solennel, elle
+l'adjura de déclarer, quelle qu'elle fût, la vérité:
+
+--Si je refuse mon consentement, André, passeras-tu outre?
+
+Il eut envie, par révolte, de répondre:--Oui! mais par pudeur, et aussi
+sincère, il répondit tristement:
+
+--Tu sais bien que non! jamais.
+
+Et il s'agenouilla près d'elle, comme s'il la suppliait, sans parler.
+
+Ces seuls mots la bouleversèrent; et touchée plus par là que par mille
+explications, ne raisonnant point, tout emportée par le sentiment, elle
+dit d'un trait:
+
+--Eh bien, marie-toi donc! et sois heureux!
+
+À peine eut-elle dit cela, qu'elle s'en repentit amèrement, sentant
+qu'il était trop tard, et que ces mots, arrachés à son émotion, avaient
+une force sacramentelle, absolue.
+
+--Ah! méchant, enfant! tu veux donc me quitter?
+
+Et ce dernier regret où elle cria sa solitude et son veuvage, fit
+répondre à André:
+
+--Jamais! jamais! nous serons trois, et nous t'aimerons tant.
+
+Ils bâtirent, dans la nuit, mille projets d'avenir et force plans
+impossibles.
+
+Avec cette mobilité d'esprit qu'ont les femmes, Mme de Mercy espérait,
+était presque joyeuse, et les objections graves, profondes, qu'elle
+semblait ne faire plus que pour la forme, André, d'un baiser ou d'une
+parole, les dissipait, soufflait dessus, comme sur des bulles de savon.
+
+Le lendemain, il courut chez les Crescent. Il était ivre de joie, et
+leur assura que sa mère était ravie; ils ne refusèrent plus alors de
+s'entremettre pour lui, mais ils restèrent pensifs, comme s'ils
+craignaient un revirement et que, maintenant acculés, ils eussent
+presque peur de l'avenir. Mais André, devinant leur souci, les rassura
+gaîment. Enthousiaste, il ne voyait rien autour de lui, parlait
+d'abondance, sans prêter d'attention aux petites filles qui, ébahies,
+contemplaient cet homme si triste devenu tout d'un coup si gai, ni à
+Marie, qui, les yeux baissés et un peu pâle, fermait les lèvres, comme
+sur un secret candide et tendre, qu'André n'avait pas deviné et qu'il ne
+saurait jamais.
+
+ * * * * *
+
+--Mon cher ami,--disait quelques jours après Mme de Mercy, avec un
+sourire un peu sceptique,--nous nous sommes laissés aller, toi à ton
+enthousiasme, moi, à ma faiblesse, et j'ai cédé pour que tu sois
+heureux. Maintenant parlons affaires, et si tu m'en crois, établis ton
+budget.
+
+--Mais, mère, est-ce que nous ne vivrons pas ensemble? je te donnerai
+tout le peu que je gagne, et tu...
+
+--Mon enfant, je n'habiterai pas avec vous.
+
+--Comment! Pourquoi?--Et André, dans un égoïsme involontaire, se sentait
+presque heureux et confus de cette solution, qu'il n'eût osé espérer et
+encore moins proposer, et il ne comprenait pas que sa mère si seule, si
+triste, préférât vivre abandonnée, qu'avec eux.
+
+--J'ai longuement réfléchi, dit-elle, j'ai demandé à l'abbé Lurel de
+m'éclairer, et Mme d'Ayral pense comme moi. Vois-tu, j'ai une vie qui
+n'est plus que l'ombre de celle que j'avais autrefois, mais si peu qu'il
+me reste de mes habitudes, j'y tiens. Que ta femme entre ici, et notre
+vie sera bien différente, car il est probable,--fit-elle avec une moue
+de dédain,--que ta femme (le mot passa difficilement) aura des goûts
+différents des miens; avec sa naissance, sa famille, son éducation...
+donc,--abrégea-t-elle,--nous nous séparerons. Et comment ferez-vous pour
+vivre?
+
+Comme André allait répondre, elle le fit pour lui, d'une voix assez
+ferme et avec bonté.
+
+--Je vais te le dire: ton traitement, tes gratifications, plus les
+rentes qui te reviennent sur la ferme d'Algérie, font deux mille six
+cent francs. Voilà ton avoir légal; si la jeune fille ne t'apporte rien,
+comment vivras-tu avec cela?
+
+--Mais, dit André, des gens plus pauvres que nous...
+
+--Mon ami, habiteras-tu dans une mansarde, vous priverez-vous de viande?
+Ta femme fera-t-elle tous les nettoyages? la transformeras-tu en
+servante, en cuisinière et en frotteuse? J'admets,--fit-elle pour
+répondre à un geste d'André,--j'espère même qu'elle fera la cuisine et
+quelques petits savonnages; il vous faudra, pour le moins, une femme de
+ménage, un appartement décent, une nourriture saine et des vêtements
+propres. Pardon si ces détails te répugnent, ils me choquent, moi, bien
+davantage!
+
+«Voici ce que je compte faire.
+
+«La maison de Médéah vaut une vingtaine de mille francs. Il se présente
+un acquéreur et je vais la vendre. Elle m'appartient en toute propriété,
+nous partagerons le prix de la vente, et ce sera, si ton argent est bien
+placé, quatre ou cinq cents francs de rentes à ajouter à ton petit
+revenu. Voilà mon cadeau de noces.
+
+--Mais toi, mère?...
+
+--Moi, mon cher enfant,--fit-elle avec une tendresse infinie,--je
+restreindrai un peu plus mes dépenses, je suis seule, je vivrai
+petitement, parmi mes vieux meubles, avec mes souvenirs, et ma vieille
+Odile qui me soignera. Je n'implore qu'une chose,--et elle dit cela d'un
+ton solennel et inquiet--, quand tu seras marié, que ta vie sera
+organisée, ne me demande pas au delà de ce dont nous sommes convenus. Je
+ne le pourrais pas, mon cher enfant, et il faudra que vous ayez un ordre
+et une économie extrêmes pour vivre avec 3.000 francs par an. Songe que
+ta femme peut devenir grosse, les médecins coûtent cher. Sois prudent et
+ferme, car les jeunes mariées sont souvent coquettes, et il faut que la
+jeune Mme de Mercy soit vaillante et sage. Ainsi ne me demandez jamais
+plus rien, car si tu me ruines de mon vivant, que trouveras-tu après ma
+mort? Tu es un honnête garçon, j'espère que tu ne feras pas de dettes et
+de folies, comme ton malheureux père, si bon, mais si léger. Tâche que
+ta femme t'aime, car alors elle m'aimera peut-être. D'ailleurs, je ne
+lui demande rien. Nous nous verrons autant qu'il vous plaira, pas
+davantage. Vous aurez votre liberté, moi la mienne.
+
+«Et tâche d'être heureux, mon pauvre ami!
+
+Troublé par ces graves dernières paroles, il ne put, deux larmes lui
+coulant le long des joues, que baiser longuement les mains de sa mère.
+
+--Ne faites donc pas de dettes, je ne pourrais pas les payer. Dans
+quelques semaines, si les circonstances s'y prêtent, et si cette jeune
+fille te convient, votre mariage se fera. Je compte ne pas y assister;
+tu me diras malade. Et ce ne sera pas mentir, car je serai bien triste,
+bien abattue. Vois-tu, il me semble que tu agis à faux, que tu n'épouses
+pas qui tu devrais. Je ne parle pas de l'honnêteté de cette famille, il
+ne manquerait plus que cela... Mais assister au mariage, serait me
+rendre complice de ton coup de tête. Non! Que ceci d'ailleurs ne
+t'afflige point; de retour à Paris, j'ouvrirai les bras à ta femme.
+
+Mme de Mercy s'arrêta, car l'émotion la gagnait; élevant les yeux vers
+le ciel et réunissant les mains, elle s'écria:
+
+--Mon Dieu! nous élevons nos enfants, nous leur donnons notre âme, et
+c'est alors, au moment où ils pourraient nous payer de nos soins et de
+nos souffrances, qu'ils nous quittent pour ne plus revenir!
+
+«Ingrat! dit-elle à André, ingrat! me diras-tu tes peines au moins? car
+tu en auras!...
+
+Un mois après, Crescent, de concert avec sa femme, prit un congé au
+ministère, et alla voir ses vieux parents, à Châteaulus, André devait
+arriver trois jours après, comme de passage, et loger chez Crescent;
+tout ce qui serait alors possible, on le tenterait.
+
+Ce fut avec un sentiment d'angoisse inexprimable et une joie sourde et
+fébrile, qu'André, l'heure venue, se jeta dans le train qui l'emporta, à
+toute vapeur, vers la ville où ignorante de ses destinées, en province,
+Antoinette Rosin vivait.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Sautant de wagon, André tomba dans les bras de Crescent, qui le mena
+chez son père.
+
+--Tout va bien, répondait-il, j'ai sondé les parents. Quoique leur fille
+soit un peu jeune, ils consentiraient à un bon mariage. Nous irons dans
+la journée leur rendre visite.
+
+--Et... se doute-t-elle?
+
+--Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles...
+
+Le long des vieilles rues cahoteuses, pavées de cailloux pointus, André,
+frappé de la vie morte de Châteaulus, éprouvait un indéfinissable
+malaise.
+
+Loin de Paris, agissant si singulièrement, et entré dans l'inconnu, il
+s'étonnait, doutant de son identité, se demandant s'il rêvait et si
+c'était bien lui, André de Mercy, qui volontairement venait échouer en
+ce coin, pour y chercher un bonheur étroit et un amour de province. Puis
+il se troublait, pensant:
+
+«Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-être vais-je la
+rencontrer tout à coup. Qu'éprouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme
+à mon idéal?»
+
+Cela surtout l'inquiétait; car André, comme chacun, portait en lui
+l'image d'une femme imaginaire. Cet idéal, fait ordinairement de
+réminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de
+rêves, s'incarnait pour lui dans l'évocation d'une grande jeune femme
+blonde, à la voix musicale et câline; vision si précise, que peintre il
+en eût fixé immédiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait,
+quels défauts même, ses gestes habituels et tous ses charmes.
+
+Sans doute, en voyant pour la première fois le petit portrait de
+Toinette, avait-il trouvé qu'elle différait de son rêve, mais non
+absolument. Et peu à peu, sans qu'il s'en doutât, son idéal blond, blanc
+et vaporeux, s'était modelé, conformé aux traits vagues et indécis de la
+photographie. Mais était-elle ressemblante?--Non, disait les Crescent.
+Et il craignait que la jeune fille ne lui plût pas.
+
+La journée lui parut éternelle. Ne sachant comment tromper son
+impatience, il écrivit à sa mère quatre pages d'aveux et de tendresses;
+jamais il ne s'était montré si expansif et si confiant. Mais cette
+lettre, qui l'eût ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre.
+
+Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrêta et sonna
+à la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante
+ouvrit. Et ils passèrent d'un couloir obscur et frais à une grande pièce
+claire. Là, trois femmes qui cousaient se levèrent, saluant Crescent et
+regardant avec curiosité l'inconnu.
+
+D'abord André ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage
+rose; puis ayant rapidement dévisagé la mère, une femme sèche et brune,
+et la soeur aînée, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux,
+invinciblement, sur Antoinette Rosin.
+
+Elle ne ressemblait pas à sa photographie!
+
+Elle ne ressemblait pas davantage à l'idéal d'André!
+
+Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui
+l'agitaient; et détournant la tête, il se mêla à la conversation, tâcha
+de deviner l'âme et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se
+décidait, un si grand rôle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il
+observait la jeune fille. Ingénue, elle souriait à Crescent, et
+regardait, sans savoir ni pressentir rien, André, à la dérobée.
+
+«Elle me trouve laid, absurde!» pensa-t-il, soudain gêné, et il essaya
+de sourire, d'être spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter
+ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler
+en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: «Allez-vous
+en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui
+parler, lui plaire!»
+
+--Toinette, dit Mme Rosin, sers à ces messieurs des rafraîchissements.
+
+Aidée de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de
+l'anisette, courut emplir une carafe à la fontaine.
+
+Les regardant aller et venir, André trouva que l'aînée, Mme Berthe était
+belle, et que Toinette était jolie. La jeune veuve avait un port fier et
+un air de femme faite. Sa soeur séduisait par sa fraîche jeunesse, sa
+santé, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal.
+
+Et André ne pensait plus au choc éprouvé à première vue, se disait: «Il
+faut voir, réfléchir!»--En même temps, il sentait que c'était inutile,
+tout vu et tout réfléchi déjà, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui
+plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme
+blonde et séraphique de son rêve, et cette fraîcheur paysanne, cette
+ingénuité provinciale!
+
+Tandis que sa soeur offrait un verre à Crescent, elle-même en présenta un
+à André. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les
+yeux un beau regard franc, coulé par deux yeux bruns. Sa gorge bien
+faite se soulevait légèrement. Elle avait tant de bonne grâce simple,
+qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fiançailles.
+Il prit le verre, gauchement.
+
+Déjà il ne pouvait plus, qu'à grand'peine, détacher ses regards d'elle;
+mais Crescent bientôt se levait et l'arrachait à ses premières
+impressions. On les invita à diner pour le lendemain.
+
+Dans la rue, André marcha, rêveur, confus de n'avoir pas trouvé une
+parole.
+
+--Eh bien? dit son compagnon.
+
+André le regarda, sourit et ne répondit pas.
+
+Ils visitèrent l'église, quelques monuments. Crescent, érudit, donnait
+des renseignements, que l'autre distrait, n'écoutait pas. Il songeait à
+Toinette.
+
+Il dormit mal et fit des rêves saugrenus.
+
+Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide.
+Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient
+l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin
+commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur
+ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des
+dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un
+regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant
+de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace,
+craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le
+trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui
+gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou,
+pour le voir, comme de vieux perroquets.
+
+La journée s'écoula avec une lenteur intolérable.
+
+Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer
+Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait
+épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée
+chez ses parents,--dit Crescent avec un léger embarras,--elle n'y était
+pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant
+une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table.
+
+Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son
+fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de
+banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point
+de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti.
+Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il
+l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien.
+
+En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se
+décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait.
+Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille
+étrangère?--Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir
+ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses
+beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs?
+On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit
+d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il
+étudierait, observerait simplement.
+
+Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques
+distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute
+après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.
+
+--Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.
+
+Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.
+
+Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême,
+parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux
+bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à
+une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût
+opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé,
+surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa
+tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là,
+il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni.
+La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas
+voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il
+l'entretenait avec obstination.
+
+Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.
+
+--Serviteur!--fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son
+grand corps maigre.
+
+--Ma soeur arrive,--dit la veuve en regardant André.
+
+Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur
+le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans
+curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et
+muet s'enfonça dans une immobile rêverie.
+
+Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton
+relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait,
+seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles.
+Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui
+réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son
+petit-fils, il ne pouvait le sentir.
+
+Celui-ci justement poussa la porte et entra.
+
+C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise
+bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui
+s'écriait avec orgueil:
+
+--Guigui! voilà Guigui!
+
+Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt
+Antoinette entrait.
+
+Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les
+yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint.
+
+Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient,
+subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui,
+troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à
+elle, mais à sa soeur.
+
+Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un
+sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il
+cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il
+étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres.
+
+Le dîner fut servi.
+
+Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que
+profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.
+
+Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de
+bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.
+
+On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes
+écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec
+une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui
+causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle.
+
+Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il
+l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes,
+comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend
+garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne
+remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages,
+l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de
+leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.
+
+Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à
+la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du
+plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des
+défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées
+difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?--Puis sa jeunesse
+et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui
+ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées
+nouvelles?--Si! pensa-t-il.
+
+Et il la regardait toujours, songeant:
+
+«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis
+hier? J'en aurai le coeur net!--puis avec hésitation: «Il me semble que
+moi je l'aime, oui, certainement!...»
+
+Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui,
+je l'aime! mais oui!»
+
+Et il se dit:
+
+«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera
+aussi!»
+
+Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec
+un petit air sérieux.
+
+André se dit:
+
+«Elle ne m'aime pas.»--Et il se sentit à la fois triste et absurde.
+
+Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle.
+Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle
+n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière.
+La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise
+par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment,
+plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il
+avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas
+sollicitait sa curiosité.
+
+Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté
+apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes
+gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat,
+mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il
+d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.
+
+Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir,
+émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures,
+obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui!
+elle le sentit.
+
+«Quelle folie!» pensait-elle.
+
+Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait,
+s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait
+frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée.
+
+La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de
+net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que
+Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune
+fille, avec une angoisse puérile:
+
+--Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?
+
+--Oui!--dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et
+le droit de dire «non» à un étranger.
+
+--Et,--continua-t-il déconcerté,--vous auriez beaucoup de peine à
+quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?
+
+--Mais non!--dit-elle vivement.--Paris me plairait beaucoup...--Mais
+subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son
+esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le
+malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle
+s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et
+que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle,
+lui disait:
+
+--Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à
+Paris?
+
+--Moi?--fit-elle avec surprise,--je n'y suis jamais allée.
+
+--Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne
+devinez pas? Chez les Crescent.
+
+--Comment donc?--demanda-t-elle, inquiète.
+
+--Dans leur album... votre portrait!...--et il baissa la voix, en la
+regardant dans les yeux.
+
+Elle devint toute rose.
+
+--Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait
+devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans
+l'aimer!...
+
+Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard
+de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant,
+elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close,
+elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement,
+soulevaient son corsage étroit.
+
+André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air
+enjoué:
+
+--Je ne sais pas,--dit-il,--la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient
+peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles?
+
+Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa:
+
+--Vous pourriez vous tromper!
+
+Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui.
+
+On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un
+déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même,
+dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas
+libre.
+
+Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop
+fatigué.
+
+Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit
+était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs;
+en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette,
+et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le
+tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils
+une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?...
+
+«Non! non!--se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,--elle ne
+sait rien.»
+
+Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de
+collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession
+ironique dans son cerveau:
+
+«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!»
+
+Et il ne pouvait chasser cette phrase bête.
+
+
+
+
+X
+
+
+Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé,
+Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans
+l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier
+moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse
+près de lui.
+
+Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et
+André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.
+
+André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui
+emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet
+elle s'inquiéta:
+
+--Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le
+pauvre enfant!
+
+Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le
+mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure
+et gardait un silence de carpe.
+
+La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent.
+C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine
+à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux,
+entouré de grands arbres.
+
+Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la
+maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort,
+près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de
+petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se
+multiplia.
+
+On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le
+grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et
+les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce
+par Alphonse.
+
+Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils
+se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils
+riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel,
+et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.
+
+Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette
+moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout
+allait à son gré, toutefois il faudrait le temps...
+
+On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le
+repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la
+mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme
+Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus,
+sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans
+l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement
+leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers
+s'empiffraient, près des chevaux.
+
+Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme
+Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André
+poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui
+s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de
+soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.
+
+Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des
+papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur
+d'herbes chaudes parfumait la sente.
+
+Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs
+fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement
+qu'il en fut étonné, André dit:
+
+--Prenez mon bras?
+
+Elle s'appuya sur lui.
+
+Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras,
+légèrement, tremblait.
+
+--Je vous aime bien! dit-il.
+
+Après une pause, il reprit avec émotion:
+
+--Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la
+femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il
+faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous
+m'aimiez un peu, cela irait facilement?
+
+Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.
+
+--Voulez-vous être ma femme?--dit-il avec douceur.
+
+Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:--Je veux bien.
+
+Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés.
+
+Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa.
+
+Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il
+répéta comme un enfant:
+
+--Vous m'aimez? bien vrai?
+
+--Et vous?
+
+--Moi, je vous aime.
+
+Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres
+s'unirent mollement.
+
+--Oui! je vous aime, répétait André.
+
+Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient
+sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le
+désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent
+vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge,
+dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la
+beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie
+d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant
+l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.
+
+Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses.
+
+Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à
+un bonheur parfait.
+
+Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la
+monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre,
+tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était
+vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié.
+
+Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses
+rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il
+entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment,
+qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était
+tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce
+pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du
+bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris,
+parce qu'elle acquiesçait à tout.
+
+Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à
+elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec
+tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le
+sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs
+de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre,
+le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie,
+soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et
+comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse,
+des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de
+Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le
+cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui,
+dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et
+elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur,
+avec une inquiète curiosité.
+
+Il pensait:
+
+«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée.
+
+Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie
+l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de
+surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux
+de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi.
+
+André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à
+une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux
+bijoux. Elle n'osa en parler.
+
+Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur
+caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant
+ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.
+
+Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur
+l'embrassa; elles se comprirent.
+
+Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance
+indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la
+même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et
+le grand-père Rosin aussi.
+
+C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout
+de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils
+entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas.
+Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne
+souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais
+bientôt parurent les premières maisons de la ville.
+
+Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains
+unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts,
+mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il
+n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres.
+
+En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour
+garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du
+départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix
+heures, à la gare, André, qui accepta.
+
+Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse
+hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et
+attendit l'heure. On sonna à la porte.
+
+Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée
+à la maison.
+
+Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur
+le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait
+d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et
+d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se
+promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif,
+regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.
+
+André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à
+Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné,
+tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant
+presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant
+Toinette:
+
+--Je vous devrai mon bonheur, dit-il.
+
+Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire
+quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus
+tard?... Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André
+attendait toute autre parole:
+
+--Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!
+
+André y courut.
+
+En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une
+gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient
+dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils
+éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il?
+N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne
+l'influencerait-il?
+
+Il reparut, avec un bon sourire.
+
+Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement.
+
+André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien
+fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de
+cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus
+que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent,
+tout bruit mourut, André était loin.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, résignée, reculait
+devant un voyage, mais se décida à écrire, et à faire remettre par
+Crescent la demande en mariage, André alla rendre visite aux Damours; ne
+le devait-il pas à l'avocat, si bon pour lui?
+
+Il le trouva soucieux; la santé de sa femme empirait, et Germaine était
+souffrante. Il craignait pour elle l'hérédité d'une maladie de coeur,
+transmise par la mère. Dès qu'André parla mariage, il se mit à rire.
+
+--Pourquoi riez-vous?
+
+--Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez été à
+Châteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal composée, pas plus
+d'ailleurs que beaucoup d'autres...
+
+Et il lui dépeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude.
+
+--Vous les connaissez donc?
+
+--N'est-ce pas mon métier d'avocat de tout savoir?--fit-il en riant. Et
+il ajouta:--Pensez-vous que Mme de Mercy vous eût laissé marier sans
+prendre de renseignements?
+
+Damours au reste n'en avait que d'une façon vague, par un ami.
+
+--Alors vous la connaissez, elle?
+
+--Oui, André, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-être
+mieux aussi, C'est une enfant, et vous êtes presque aussi jeune qu'elle.
+Enfin! le sort en est jeté.--Et lui mettant sa grosse main sur l'épaule,
+il ajouta avec tristesse:--L'expérience, voyez-vous, ne sert qu'à celui
+qui l'acquiert à ses dépens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et
+tâchez d'être heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sûr,
+et...
+
+«Allons voir Germaine!--dit-il en se levant brusquement.
+
+Ils la trouvèrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine
+de bibelots. Elle sourit à André, qui fut ému.
+
+En écoutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frêle, avec ses grands
+yeux à la fois précoces et ignorants, tout son petit être troublant, et
+il faisait une comparaison égoïste entre elle et Toinette, autrement
+vigoureuse et fraîche.
+
+Tout à coup, sans motif, un des éclats de rire de Germaine se brisa en
+sanglots. André fut confondu. Mais déjà Germaine s'essuyait les yeux,
+souriait. Il prit congé et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat,
+qui eut un geste rude et hésitant:
+
+--Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu
+peut-être?...
+
+Dans la rue, André pensa que cela pouvait être vrai; enfin, il l'avait
+aimée, autrefois!
+
+«Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours?
+ou de retour à Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu,
+qui la bat?»--Puis cette curiosité tomba.
+
+Huit jours après arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient
+au mariage.
+
+À partir de ce jour, il se fit de grands préparatifs: l'achat du
+trousseau, la publication des bans.
+
+Accompagnant sa mère, chargée d'acheter le mobilier et les robes, André
+mêlait, dans ses lettres à Toinette, aux protestations d'amour, des
+explications détaillées sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un
+corsage.
+
+Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y
+travaillait de façon distraite et inconsciente.
+
+Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut
+pris d'une joie égoïste et d'un besoin de la crier. Il regarda son
+compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonflés,
+ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fêlée.--«Pauvre
+diable!» pensa-t-il, et il lui cria:
+
+--Je vais me marier, Malurus!
+
+L'employé tourna vers lui sa figure usée, et lugubre dans ses haillons
+noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collègue,
+en faisant une grimace triste:
+
+--Je vous félicite, monsieur de Mercy.
+
+Et une grande minute après:
+
+--Moi aussi, j'ai été marié.
+
+Il dit cela d'un ton si étrange, que l'autre sentit un frisson de
+malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une
+famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle planté là? On ne savait lire
+sur cette face morne. André regretta de lui avoir annoncé son mariage.
+
+Malurus s'était approché de lui, un point brillait dans ses yeux
+vitreux, et ses lèvres tremblaient, comme si des paroles muettes encore
+y remontaient. Il fronça le sourcil, devint verdâtre, et murmura avec
+effort:
+
+--Monsieur de Mercy...
+
+Puis d'une voix changée:
+
+--Voulez-vous me prêter votre grattoir?
+
+Et vite, il retourna dans son coin, où il fit, tout le jour, un grand
+bruit de cartons et de paperasses.
+
+André avait loué, dans le quartier Saint-Sulpice un appartement cher,
+qu'il meubla coquettement. Dans la chambre à coucher, assez vaste, il y
+eut un grand lit à ruelles, une psyché, un secrétaire et des meubles,
+pareils aux tentures, de perse bleue à dessins. Point de salon, un tout
+petit cabinet de travail tendu de bleu, une salle à manger meublée en
+vieux chêne et la cuisine.
+
+Plus d'une fois, Mme de Mercy avait dit avec une voix de reproche:
+
+--André! André!...
+
+Elle était soucieuse de l'avenir; bien que les Rosin eussent promis une
+rente de quatre cents francs par an, elle restait inquiète. Les derniers
+jours, elle gardait André avarement, le couvrait de caresses, avait des
+paroles tendres, qui imploraient.
+
+«Était-il donc si malheureux, pour la quitter, l'ingrat?
+
+L'aimerait-il encore, quand une autre, étrangère, serait là? Du moins
+était-il heureux? Les années qu'ils ont vécues, mère et fils, ensemble,
+ont été pourtant douces! (Elles le paraissent surtout, à ce moment
+final.) Ils n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre, n'est-ce pas?»
+
+Et elle évoquait des souvenirs, le passé; ils parlaient de Lucy, leur
+chère morte. Qu'elle serait heureuse, maintenant, de voir son frère se
+marier, qu'elle aimerait sa belle-soeur!...
+
+--Mais elle nous voit,--disait Mme de Mercy en levant les yeux. André
+baissait la tête.
+
+Le jour du départ arriva enfin.
+
+André et sa mère devaient quitter Paris, le même jour, lui pour
+Châteaulus, elle pour aller passer quelque temps à Compiègne, dans la
+maison de campagne de Mme d'Ayral.
+
+Le soir venu, il conduisit Mme de Mercy à la gare.
+
+Elle partit sans pleurer; tous deux furent fermes quoique, au fond, près
+de sangloter.
+
+--Adieu, mère, cria-t-il.
+
+Il lui sembla qu'ils étaient séparés, pour toujours, que sa vie se
+brisait en deux: derrière lui était le passé maternel, devant, l'avenir
+conjugal. Il lui vint des regrets, presque des remords.
+
+Il arriva à la garé une heure trop tôt. Là son attente s'éternisa. Rien
+de triste comme ces halls immenses où se presse la foule. Sur les bancs
+des soldats dorment, des paysannes rigides patientent, de gros paniers
+entre les jambes, des élégantes, sentant l'iris, sous des manteaux de
+voyage, passent au bras d'hommes corrects, des familles endormies se
+tassent autour du mari, qui s'éloigne en courant, revient et fait des
+gestes désespérés, parce qu'on a oublié quelque objet sans importance.
+Plus tristes encore, les salles d'attente, le quai, la voie où circulent
+des trains, lentement, avec le fanal rouge qui grossit ou diminue avec
+eux, triste le wagon où André se blottit.
+
+Une lâcheté le prend, de ne point partir, mais elle l'empêche de se
+lever; les portières se ferment, et l'on roule. André rêve, soulagé, et
+peu à peu le mouvement accéléré du train le berce et l'égaie. Il a
+franchi ses doutes et il a soif d'action. Le train court, l'emporte vers
+la vie nouvelle.
+
+La nuit s'écoula.--Châteaulus!
+
+Toinette est là, qui l'attend, et ils s'étreignent, ardemment.
+
+Elle a embelli, son teint à une animation fiévreuse, ses yeux brillent;
+dans l'enfant presque gauche, à l'allure provinciale, un invisible rien
+a changé le tour des cheveux, assoupli la démarche et changé presque en
+femme, la vierge.
+
+André n'entrevit ses beaux-parents et Berthe, qu'à travers une brume: il
+ne vit que Toinette, elle seule emplit les cinq jours d'attente qui les
+séparaient du mariage. Il logeait chez les Rosin, on l'installa dans une
+grande chambre, où la fenêtre s'ouvrait sur la campagne.
+
+Du matin au soir, il ne quitte pas Antoinette.
+
+Le père est au bureau, le fils aussi. Le grand-père passe les après-midi
+dehors, ou enfermé à lire. Berthe gênée, s'efface. La mère,
+indifférente, vaque à ses affaires et les deux fiancés restent seuls,
+dans le salon.
+
+Quand ils sont las de parler, de se regarder, ils s'embrassent.
+
+Un grand canapé les attire: s'y tenant par la taille, ils semblent
+vivre, les yeux noyés, dans un rêve.
+
+Toinette est confiante, naïve, et rougit à peine, sous les lèvres
+chaudes de son ami.
+
+Vierge et toute pure, elle ne sait rien du mal, n'a pas d'hypocrites
+pudeurs. Ses yeux sont beaux. Sa bouche est fraîche comme un fruit.
+
+Les aveux coulent de leurs lièvres.
+
+«Que le temps a été long? Qu'ont-ils faits, loin l'un de l'autre.»
+
+Ils se le disent.
+
+Puis ce sont des riens, des enfantillages, la joie des repas, des
+promenades, où il faut garder un air sérieux. Toinette rit, car son
+soudain mariage a mis la ville en tumulte. Leur maison n'a pas désempli
+de visiteurs. Des amies se sont fâchées. Personne n'a voulu croire à une
+union si rapide; en province, à Châteaulus surtout, on reste deux ans,
+trois ans fiancés; les familles se brouillent, se raccommodent, les
+enfants en souffrent; qu'importe! c'est la coutume.
+
+Et dans la rue, André reçoit d'étranges regards qui lui arrivent, comme
+des coups. Il sent qu'on le hait, qu'on le dénigre. On n'aime pas que
+l'étranger vienne prendre les filles; n'appartiennent-elles pas de droit
+au groupe de la jeunesse fainéante, cancanière et stupide, qui perd son
+temps au café et au cercle?
+
+De retour à la maison, les amoureux sont aux bras l'un de l'autre.
+
+Mais André devient impatient, inquiet; il est homme, il sait ce que
+l'enfant ignore, et le sang lui bat, à coups saccadés, aux tempes et au
+poignet. Il souffre, du supplice de Tantale.
+
+Une fois, il a dénoué ses bras de la taille de Toinette, comme honteux:
+
+--Qu'avez-vous? dit-elle, vous ai-je fait de la peine?
+
+Et ingénue, elle le regarde, troublée.
+
+--Il me tarde que nous soyons tout l'un à l'autre--dit-il en rougissant.
+Et à voix basse:--Ne trouvez-vous pas le temps bien long?
+
+--Oh si!
+
+Et elle rougit, comme lui, sans avoir bien compris.
+
+Depuis ce jour, un instinct s'éveilla en elle. Toinette n'embrassa plus
+son ami, comme si elle pressentait que ses caresses lui faisaient mal,
+et qu'à leur bonheur pour qu'il fût entier et libre, manquait encore la
+sanction des hommes et de Dieu.
+
+Le surlendemain, le mariage se fit, à la mairie. On y alla par petits
+groupes; personne n'y assista que les témoins.
+
+Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine
+de personnes. La messe serait dite à minuit. Les mariés aussitôt après
+partiraient pour Paris.
+
+Le dîner, commandé à l'hôtel, fut servi. Le repas fut long. On était en
+vêtements de noces. Bien qu'André, qui passa pour fier, empêchât par son
+air réservé, d'éclater cette gaieté triviale propre aux petits mariages
+bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages étrangers,
+évités par lui jusqu'à présent, entraient de force, ce soir, dans sa vie
+et sa pensée. Il en eut, injustement peut-être, un retour de dédain et
+d'orgueil, et souffrit.
+
+Immédiatement il pensa à sa mère. Seule, là-bas, elle devait être bien
+triste. Et il songeait: «Combien elle souffrirait davantage ici,
+vraiment ce n'est point sa place, et sa fierté serait humiliée.» Ce
+souvenir donné à l'absente, il se retrouva, comme réveillé, au milieu du
+bruit, des rires, des lumières: quel malaise! Et ses yeux faisaient le
+tour de la table.
+
+Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention à eux;
+mais les autres... Si restreinte que fût la noce, il s'y trouvait des
+étrangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux étaient fixés sur
+lui; il détournait la tête. Toinette était près de lui, ce qui le
+consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que
+dans sa simple petite robe brune de tous les jours.
+
+En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes
+phénoménales, susurrait à Mme Berthe des galanteries de mauvais goût.
+
+Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin, à tête piriforme et à l'air
+méticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme, à face
+bestiale, dévorait.
+
+André eût pu lire sur les visages ce que chacun pensait.
+
+L'un le dénigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le
+mal possible.
+
+Les chansons, dès qu'on eut porté la santé des mariés, commencèrent. Un
+avoué chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'opérette à la mode de
+l'an passé. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, poussée par un groupe
+de gens hostiles aux mariés, se leva, dressant sa tête presque sans
+cheveux, et roulant des yeux verdâtres, cria d'une voix aigrelette une
+complainte monotone, et à laquelle sans doute elle attribuait un sens
+méchant, car à chaque refrain, elle regardait en face les mariés avec un
+mauvais sourire.
+
+Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements.
+
+Dès qu'ils le purent, Antoinette et André quittèrent la table.
+
+Au salon, des gens fumaient, gorgés de nourriture. Dans la cuisine, des
+hommes mûrs et Alphonse embrassaient les servantes. Ailleurs, des femmes
+jacassaient.
+
+Ils poussèrent la porte de la cour.
+
+Elle était solitaire. La petite ville dormait. La brise d'été roulait
+une odeur de fleurs. Un chat miaulait d'amour, au loin. Dans un coin, un
+puits couvert d'un treillage de feuilles, blanchissait sous la pleine
+lune; elle oscillait, dans un seau d'eau, comme un disque d'argent
+liquide.
+
+Longtemps ils se rappelèrent la sensation ineffable de cette minute
+perdue, où ils ne parlaient point et se regardaient gravement.
+
+On les appela. L'heure de la messe approchait. Une voiture les mena
+devant la cathédrale. Au son des cloches, et comme les douze coups de
+minuit sonnaient, les larges vantaux s'ouvrirent. Toinette et André
+s'avancèrent dans une nuit profonde; au loin seulement brûlaient deux
+cierges. Puis ils tournèrent et virent, dans un des bas-côtés, une
+petite chapelle illuminée.
+
+Ils attendirent. Une clochette tinta. Le prêtre célébra la messe.
+Bientôt l'alliance d'or cercla leur doigt, comme l'anneau d'une chaîne
+nouvelle, qu'ils porteraient ensemble, jusqu'à la mort.
+
+Toinette, abîmée dans ses voiles et prosternée, priait. André songeait.
+
+Une fraîcheur emplissait la petite chapelle, mais ailleurs et partout la
+cathédrale était sombre. C'était bien dans la vie obscure et froide,
+l'arrêt lumineux et féerique d'une heure unique, inoubliable.
+
+Toinette dans la sacristie, chancelait, un peu pâle.
+
+--Ne partons pas, dit André, restons ce soir, voulez-vous?
+
+--Oui,...--Et elle l'en remercia d'un sourire.
+
+Alors, chez les Rosin, dans la plus belle chambre, on leur dressa un
+lit. Mme Berthe, qui occupait la pièce voisine, aidait aux préparatifs,
+pensive, se souvenant d'elle-même. Mais André devint triste, regretta de
+n'être point parti. La mère mettait les draps avec lassitude; ses yeux
+ternes n'avaient pas d'expression.
+
+Songeant qu'elle allait lui confier sa fille, André eut une impression
+inattendue qui le surprit, et se demanda pourquoi tant de vieilles
+femmes ont sur leur visage usé, et dans leurs yeux éteints, l'air
+déplaisant de vieilles entremetteuses.
+
+En bas, Toinette s'arrachait aux baisers envieux des femmes et des
+filles; André descendit. Sur l'escalier, le grand-père Rosin le croisa
+et, avec un sourire un peu triste et une expression singulière, lui fit
+un signe de tête amical, en levant un doigt en l'air, comme s'il
+l'avertissait... de quoi?
+
+Toinette était sa préférée. Le signe s'adressait-il à toute leur vie
+future? Qui le savait?... Et André, troublé, revit le doigt maigre levé,
+qui s'agitait, pour un conseil ou un avertissement.
+
+Toinette n'était plus en bas, on la déshabillait, chez Berthe.
+
+Quand elle entra dans la chambre nuptiale, aux bras de sa mère et de sa
+soeur, un peu pâle et vêtue d'un peignoir blanc, le coeur défaillit à
+André. Ainsi on la lui livrait, elle était à lui, et c'était le prix du
+marché conclu. Mme Rosin se retira, Berthe passa dans la chambre à côté.
+Deux heures sonnèrent, mélancoliques dans la nuit; et debout, près du
+lit entr'ouvert, André et Toinette se regardèrent. Ce qu'ils
+éprouvaient, était sans paroles et même sans pensées. Pleine
+d'appréhensions devant l'inconnu, l'âme trouble, elle souriait, avec un
+imperceptible tressaillement nerveux. Lui plein d'angoisse devant la
+vierge, cherchait de vaines paroles, et bouleversé d'amour et de peur,
+il souriait aussi, confus. Les mots expiraient à leurs lèvres. Alors en
+silence, il lui tendit les bras, puis les lèvres; et ils s'étreignirent
+frissonnants, elle toute enfant, lui redevenu enfant, pour cette nuit de
+tendresses et de caresses, pour cette nuit unique au monde.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Huit jours après, un matin, ils se réveillèrent à Paris, comme au sortir
+d'un songe. Leur départ, le voyage, les heures écoulées, défilaient
+devant eux d'une façon confuse. Le coeur gonflé de tendresse, doucement
+ivres, ils ne savaient si leur arrivée était bien réelle, et s'ils ne
+dormaient point encore.
+
+Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrés dans la grande
+ville bruyante, ils se secouèrent, regardèrent autour d'eux, et se
+sourirent. Ils s'occupèrent enfin de leurs bagages et d'une voiture.
+Mais cela les étonnait d'agir, et ce fut d'une voix indécise qu'André
+cria au cocher l'adresse.
+
+Le fiacre roula; bercés doucement, ils retombèrent à leur molle ivresse.
+Ils se contemplaient, perdus dans une pensée douce, ils se trouvaient
+beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pâli par
+l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait
+proféré de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles.
+
+La voiture s'arrêta brusquement; ils sursautèrent. On était arrivé, ils
+se mirent à rire.
+
+--Montez,--dit André en désignant un escalier, dans la cour. Il la
+suivit, regardant la robe qui dépassait, sous le manteau de voyage.
+
+«Ma femme! c'est ma femme!» répétait-il, et au sentiment délicieux de
+l'avoir possédée, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne à jamais, de
+l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement
+où elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: «Vous voici
+chez vous, c'est bien modeste, mais j'espère que vous vous y plairez.»
+
+--Là!--et il introduisit la clef dans la serrure--nous sommes au
+premier!
+
+Cela déjà lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au
+cinquième. Mais Toinette, habituée à vivre dans une grande maison, ne
+prêta aucune attention à cet avantage. Elle s'étonnait même qu'on pût
+vivre, tant de locataires ensemble, entassés les uns sur les autres.
+
+Le concierge déposa les malles. André ferma la porte.
+
+--La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous
+mangerons dehors, cela vous déplaît-il?
+
+--Mais non!
+
+--Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais...
+
+Et il répéta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit,
+étonnée, et s'avança rapidement, par curiosité enfantine; elle ne jeta
+qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'André lui plut, mais elle eût
+préféré un salon, elle aima la chambre à coucher, dont la grandeur
+imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands
+cabinets à portes vitrées, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre,
+et dans la salle à manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourné
+sur elle-même, et déçue:
+
+--Comme c'est petit! s'écria-t-elle.
+
+Timidement, elle regarda André avec regret, et le voyant gêné,
+l'embrassa.
+
+--Chère, chérie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement,
+voyez-vous, est très grand pour notre budget, et même très grand pour
+Paris.
+
+Et il entra dans des détails qui firent hocher la tête à la jeune femme;
+elle se résignait, sans être convaincue.
+
+--Bah! fit-elle, ça ne nous empêchera pas d'être heureux?
+
+--Mais viens voir, regarde en détail, est-ce que le papier de ta chambre
+te plaît?
+
+--Attends que je me mette à l'aise.
+
+Et tout de suite après, elle alla regarder aux vitres, vit une grande
+cour et, sur trois côtés, des murs percés de fenêtres; tout en haut,
+s'ouvrait un carré de ciel bleu; en face d'elle, par delà un mur sur
+lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de
+pauvres gens, noire de suie.
+
+André comprit le regard de la jeune femme.
+
+--Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous?
+l'appartement est si avantageux.
+
+Ce n'était pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras
+du jeune homme.
+
+--Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles?
+
+--Oui.
+
+--Et ce lit?
+
+--Aussi.
+
+--Cette psyché?
+
+--Oui,--dit-elle en hésitant; elle aurait préféré une armoire à glace.
+
+--J'ai fait de mon mieux, êtes-vous contente?
+
+--Je vous remercie,--dit-elle très bas, car depuis leur mariage, ils se
+tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au «vous»
+malgré eux, presque aussitôt. C'était leur pudeur mutuelle qui
+s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une cérémonie involontaires.
+
+Car telle était la bizarrerie de leur situation, commune à tous les
+jeunes mariés: ils ne se connaissaient qu'à peine, et d'autre part, liés
+par la possession amoureuse, ils ne pouvaient être plus intimes. De là,
+chez eux, un mélange ingénu de chatteries, d'effusions et de réserves
+subites, de gênes délicates.
+
+Toinette et André prirent possession de leur appartement, ouvrirent les
+armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit à un petit bureau de
+laque et écrivit à ses parents, la plume grinçait; lui prit un livre et
+le lut, sans intérêt: leur dépaysement ne pouvait de sitôt cesser, il
+leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux.
+
+André, en regardant écrire sa femme, goûtait d'avance les plaisirs de
+l'intimité, des matins d'été dans la chambre ensoleillée, des soirs
+d'hiver, quand pétillerait la flamme.
+
+Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; André désigna l'église:
+
+--Veux-tu entrer?
+
+--Oui.
+
+Devant une des petites chapelles consacrées à la Vierge, elle
+s'agenouilla. Debout et en arrière, il la regardait, penchée, le front
+dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dégageaient la nuque
+fraîche, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu
+sa soeur Lucy, prosternée ainsi en de longues prières, lui revenir avec
+des yeux d'extase et une clarté sur le visage. Mais Toinette se signa
+rapidement, lui prit le bras en souriant.
+
+Frappés par la même idée, ils se rappelaient la messe de leur mariage,
+et leurs impressions troubles, en cet instant.
+
+Ils déjeunèrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de
+curiosité, elle regardait autour d'elle les couples assis à de petites
+tables. Le tumulte de la rue ébranlait les vitres; grisée de couleurs et
+de bruits, elle murmura avec étonnement:
+
+--C'est drôle, Paris!
+
+--Préfères-tu Châteaulus?
+
+--Oh non!
+
+La note l'épouvanta.
+
+--Mais on te vole!
+
+--Je le sais bien.
+
+--Refuse de payer!
+
+Il se mit à rire:
+
+--Pour une fois... nous ne dînerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va.
+
+Ils prirent une voiture qui les mena au bois.
+
+André indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite,
+regardait les voitures de maître, tournant autour du lac. Pourquoi
+était-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de
+l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola
+en dédaignant les omnibus et les piétons.
+
+De temps en temps, elle désignait à son mari une dame empanachée ou
+quelque fille au chignon doré, conduisant un dog-car:
+
+--Connais-tu cette dame?
+
+... comme s'ils eussent été sur le cours d'une ville de province. Les
+réponses d'André l'effrayèrent. Personne ne les connaissait. Ils ne
+connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence.
+
+--À quoi penses-tu? demanda-t-il.
+
+--À rien.
+
+Car elle pensait à trop de choses à la fois, voyait trouble. Aux images
+vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mêlaient l'impression
+tourbillonnante du présent, et les évocations précises du passé.
+
+André, déjà las de ce spectacle monotone, avait grand'hâte d'être chez
+eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir
+moins. Des gens la regardaient; il en était froissé.
+
+--Veux-tu que nous dînions chez nous? Ce sera une économie.
+
+Elle battit des mains:
+
+--C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire!
+
+Ravis à l'idée de cette dînette, courant les magasins, ils entrèrent
+dans les plus beaux.
+
+Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises,
+des oeufs, une bouteille de Médoc, un pâté fin.
+
+On n'oublia que le pain, André ressortit.
+
+Déjà Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs
+couverts, les ravit.
+
+Il n'y avait pas d'eau, André alla emplir une carafe dans la cour.
+
+Ce fut un gracieux dîner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se
+rapprochèrent. Les bougies jetaient sur les murs des clartés amies. La
+porte, fermée à double tour, les isolait du reste des vivants. Ils
+connurent, pour la première fois, avec une intensité décuplée par leur
+amour, l'égoïste confort de famille quand, les rideaux tirés, on se
+replie en soi-même, laissant passer les heures. Ils mangeaient
+lentement, André s'écria:
+
+--Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls?
+
+--Si!
+
+Elle était sincère. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en
+elle, comme dans de la cire.
+
+L'heure était douce et pénétrante. Ils inaugurèrent, avec une ivresse
+sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mêlaient sur
+les meubles et les objets. Désormais tout leur serait commun, jusqu'au
+grand lit vierge, caché dans l'ombre des rideaux.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ils dormaient profondément, le lendemain, quand sept à huit coups de
+sonnette, retentissant chaque fois plus stridents, réveillèrent
+brusquement Toinette. Effarée, elle jeta autour d'elle le regard surpris
+des gens qui s'éveillent pour la première fois, dans un lieu inconnu,
+elle frotta ses yeux, tressaillit, secoua son mari, qui murmura
+tranquillement:
+
+--C'est la bonne, je vais y aller.
+
+--Non, non, dormez!--dit-elle avec importance,--c'est mon affaire.--Elle
+courut à la porte, et recula étonnée.
+
+Portant un grand chapeau de crêpe, une vieille dame aux yeux rougis par
+les larmes, les mains enfouies dans un manchon à longs poils jaunes, fit
+une révérence, en disant poliment:
+
+--Madame de Mercy, je crois?
+
+Toinette fit un signe d'assentiment.
+
+--Madame Ouflon...--dit la vieille dame en se nommant.--On peut
+m'appeler aussi Marie.
+
+--Ah!--dit Toinette troublée--très bien! très bien!--et elle introduisit
+la bonne.
+
+«Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi André a-t-il pris cette dame-là? Je
+n'oserai jamais la commander.»
+
+La vieille la couvait d'un bon regard, comme si elle comprenait:
+
+--Monsieur a peut-être dit à madame, que je n'ai pas toujours été en
+condition? J'ai longtemps habité le Nord, j'avais une belle maison et
+des champs, madame. Mon mari a tout bu, tout perdu, il est mort avec
+tant de dettes, que nous n'avons su, mon fils et moi, comment nous
+retourner. Mais maintenant Polyte,--c'est pour abréger, remarqua-t-elle
+avec beaucoup d'aménité,--Hippolyte est dans les chemins de fer, et dès
+qu'il sera sous-chef de gare...
+
+Elle n'acheva pas; un avenir divin s'étalait devant ses yeux. Elle tira
+un grand mouchoir et s'essuya les yeux.
+
+--Madame sera contente de moi, j'espère? Je dois dire que madame me
+plaît beaucoup. Faut-il faire du chocolat?
+
+--Attendez, oui, ayez l'obligeance de préparer le chocolat!--dit
+Toinette d'un petit air entendu, et elle courut rejoindre André, qui ne
+put se tenir de rire.
+
+--Chérie, dit-il, il paraît que c'est une personne sûre; si vous saviez
+comme c'est rare à Paris; j'espère qu'elle vous conviendra?
+
+--Mais je n'oserai pas la commander.
+
+--Par exemple!--Et il sonna:
+
+--Bonjour, Marie, vous m'apporterez de l'eau chaude pour ma barbe.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Une demi-heure après, le chocolat parut. Mme Ouflon le portait avec un
+petit sourire gourmand, de l'air de quelqu'un qui transporte son
+déjeuner dans une chambre voisine, afin de le déguster plus à son aise.
+
+Le chocolat était détestable.
+
+--Bah! fit André, c'est la première fois...
+
+Et il cria:
+
+--Eh bien, Marie, et cette eau chaude?
+
+--Voilà, monsieur.
+
+L'eau était froide.
+
+--Sapristi!
+
+Toinette se mit à rire; ils se regardèrent, un peu penauds.
+
+--Il faudra la dresser, dit-il avec conviction.
+
+--Comptez sur moi!
+
+Le congé d'André touchait à sa fin. Il employa les quelques jours qui
+lui restaient à promener sa femme dans Paris. Elle s'arrêtait devant
+tous les magasins; des étoffes, des bijoux la tentaient. Il les lui
+promettait pour plus tard, dès qu'ils seraient riches.
+
+Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'étaient-ils pas riches,
+puisqu'ils dépensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au
+théâtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province,
+n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqué ni souffert de rien.
+Pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris?
+
+Mme de Mercy avait écrit plusieurs fois, souhaité de loin la bienvenue à
+sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder.
+
+André, à la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes.
+
+--Il est temps que ma mère revienne, je n'ai plus un sou!
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Elle a encore cinq mille francs à moi, elle me les garde, je lui
+parlerai.
+
+Le lendemain, il alla à son ministère. Les jours d'après furent
+pénibles.
+
+André fut malheureux. Avant son mariage, la nécessité de griffonner des
+paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il eût voulu plus de
+besogne, et gagner bravement sa vie. N'était-ce pas absurde qu'il fût
+là, rivé à son pupitre, astreint à une exactitude niaise, n'ayant qu'une
+besogne inutile de copiste? Il eût travaillé gaîment du matin au soir,
+pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment
+vivre, avec cette somme dérisoire?
+
+Le bureau, que jusqu'à présent André avait supporté avec ennui, redevint
+pour lui une préoccupation irritante, pénible.
+
+Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais
+comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais
+immédiat. À l'âge d'André, entré dans une carrière, on n'en sort point,
+quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait
+demander ni devoir rien à personne. D'ailleurs qu'eût-il su faire? Avec
+cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres
+ou des ratés, à quoi eût-il été bon?
+
+Il n'y avait donc rien à faire qu'à attendre, continuer sa vie puérile
+et vide, sortir râpé, et manger peu.
+
+Mais, auraient-ils de quoi vivre?
+
+Deux ou trois années étaient presque assurées, grâce à la moitié restant
+des dix mille francs donnés par sa mère. Ensuite l'on verrait, quitte à
+vivre en province, délégué dans quelque emploi. André se disait cela
+pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en
+effet, la liberté de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de
+l'Administration, une indépendance réelle. Que deviendrait-elle,
+ailleurs?
+
+Toinette s'accoutumait.
+
+Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre,
+facile et calme. Les heures, l'après-midi, lui paraissaient longues.
+Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; André
+tâcha de lui inspirer ces goûts. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes
+se perdît en rêvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentît
+toujours l'obligation, l'utilité d'un travail, si petit fût-il.
+
+Leurs rapports étaient bons, leurs caractères ne s'étaient pas encore
+heurtés. Ils se cédaient toujours.
+
+Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce
+que sa femme disait, André répondait _amen_; et il se croyait sincère.
+Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour
+rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le
+caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent
+les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans
+conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le
+savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme,
+vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri.
+
+Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les
+origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux
+manies.
+
+Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au
+contact journalier, après des mois et des années, que les caractères
+s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude,
+quotidienne, fastidieuse.
+
+Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux
+mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le
+bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.
+
+Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient
+pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne
+pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être
+éternels.
+
+André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et
+lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui
+semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.
+
+André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car
+elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à
+propos.
+
+Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était
+douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient
+encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi.
+
+Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et
+Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était
+l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait
+besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.
+
+André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa
+tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune
+et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent
+l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de
+deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.
+
+Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui
+caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des
+projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle
+répondait:
+
+--Oui!
+
+... d'une voix doucement grave; et André se sentait le coeur réchauffé;
+mais Toinette, le plus souvent, avait parlé d'instinct, sans comprendre.
+
+Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lèvres se
+souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de
+l'autre, puisqu'ils s'aimaient.
+
+Leurs nuits étaient douces et longues. Une veilleuse emplissait la
+chambre d'une faible clarté amie. Leurs sommeils amoureux s'éveillaient
+en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur
+présentait le chocolat, devenu meilleur.
+
+Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et
+se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant à
+des emplettes, car bien que rien ne manquât, chaque jour elle s'avisait
+d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'économie, car il ne
+restait presque rien du traitement du premier du mois.
+
+Ils se levaient, s'habillaient lentement, et André partait pour le
+bureau. Toinette s'occupait du déjeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs
+fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mémoire que la jeune.
+Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait
+sur la nappe, mettait en hâte le couvert.
+
+--Un petit moment, mon ami! criait-elle.
+
+Les premiers jours, le repas avait tant tardé, qu'André, en retard à son
+bureau, avait été admonesté. Toinette désolée pressait le service, Mme
+Ouflon cassait des assiettes, et le repas était à peine cuit, peu
+mangeable. Puis une réaction vint. Toinette se levait tôt, bousculait la
+vieille dame, et quand André arrivait, on lui servait des viandes
+calcinées, des sauces gélatineuses. L'équilibre fut long à se faire.
+
+Un soir que Mme Ouflon était montée se coucher, Toinette qui furetait
+dans les armoires, poussa un cri, André accourut. Dans un petit buffet
+de cuisine, comme un gros chat qui a trop mangé, l'indicible manchon à
+poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de croûtes de pain.
+Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie,
+en croûtons fantastiques.
+
+Le lendemain Toinette constatait le désordre, l'excès des dépenses, elle
+eut une sévère explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses
+achats. Elle fut vite édifiée.
+
+Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la
+rue, à petits pas, d'un air indifférent, comme une vieille dame sortie
+en coiffure du matin.
+
+Très digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle,
+sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentière.
+
+Toinette s'apercevant du manège, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se
+mit à sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas été toujours en
+condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait
+avec lui dans un fiacre à deux chevaux.
+
+Toinette ne la gronda plus.
+
+Mais c'était elle-même qu'André reprenait doucement. Il sentait leur
+petit ménage aller à la dérive, les dépenses s'accumuler; beaucoup de
+provisions étaient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle
+troquait ainsi au marché, des portions de viande, de poisson, contre des
+assiettes de moules, qu'elle dégustait avec ravissement, en essuyant ses
+yeux rouges, et en soupirant après un avenir meilleur.
+
+Malgré leur tendresse, Toinette et André sentaient bien que les choses
+allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient été souvent
+au théâtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs
+soirées ensemble. Il lisait tout haut, elle n'écoutait pas. Rarement ils
+parlaient du désarroi de leur petit ménage, mais ils y songeaient. Une
+fois André s'écria, en pensant au besoin d'argent:
+
+--Ouf! il est temps que ma mère revienne!
+
+Toinette lui jeta un regard vif comme un éclair, et s'enferma dans un
+silence têtu. Avait-elle cru à une arrière-pensée d'André, et qu'il
+souhaitait que sa mère dirigeât leurs affaires? Les jeunes femmes ont de
+ces défiances. D'ailleurs c'était avec appréhension qu'elle attendait de
+connaître Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans
+savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mère inconnue.
+
+André murmura, pensif:
+
+--Elle a été souffrante, sans cela elle eût été à Paris, pour nous voir,
+au premier jour. Avec cela, tu sais, très fière, très réservée. Elle a
+trop peur de paraître gênante, de s'imposer à nous. Elle a l'âme très
+haute, vois-tu, et dès qu'elle te connaîtra, vous vous entendrez si
+bien; n'est-il pas vrai, ma chérie?
+
+Toinette ne répondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le
+regard franc d'André gênait le sien. Elle avait presque envie de
+pleurer; pourquoi donc?
+
+Il continua:
+
+--Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les
+politesses du temps passé, elle est très délicate sur les convenances;
+un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras
+bonne pour elle?
+
+Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui était tombée.
+
+André parlait toujours; la mélancolie qui passait parfois sur son front,
+Toinette l'attribua à l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit répliquer:
+
+«--Elle vous manque, avouez-le? elle a été toute votre vie; et moi que
+suis-je, si peu de chose encore?»
+
+Elle aurait dit cela avec dépit, mais André l'aurait rassurée
+tendrement; elle l'aurait cru.
+
+Elle ne parla point, c'était le tort de son caractère fermé; les
+malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire à la conversation, elle
+bâilla:
+
+--Tu as sommeil?
+
+--Non,--dit-elle par contradiction.
+
+Et cependant, quelques minutes après, elle était couchée.
+
+Quand André fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre,
+le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppressé, puis pensant aux
+tendresses, à la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre
+à coucher.
+
+Elle avait les yeux ouverts; à la vue de son mari, elle les ferma, puis
+les rouvrit, silencieuse.
+
+--À quoi penses-tu? dit-il.
+
+Et il pressentit qu'elle allait répondre:
+
+«À rien!»--Et effectivement:
+
+--À rien! dit-elle.
+
+--Tu n'as pas de chagrin?
+
+--Pourquoi en aurais-je?--et sa voix était sèche.
+
+Ce ton déplut à André, qui se contint et dit:
+
+--Embrasse-moi!
+
+Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche.
+
+--Bonsoir! dit-il.
+
+--Bonsoir!--dit-elle, avec une imperceptible rancune.
+
+Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient
+pas de cause à rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu,
+d'invisibles souffles d'orage passaient.
+
+--Voyons!--fit-il brusquement,--qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te
+peine?
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu,
+parle!
+
+Muette, elle se mit à pleurer, étendue sans bouger, et de grosses larmes
+lui coulaient le long de la figure.
+
+--Voyons! fit André tendrement, voyons! je ne t'ai jamais grondée,
+qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fâché, parce que nous
+dépensons trop?
+
+Elle pleurait toujours.
+
+--Est-ce que tu as peur que ma mère ne nous gronde, qu'elle ne s'en
+prenne à toi? tu n'as pas à le craindre!
+
+Les larmes de Toinette coulèrent plus fort.
+
+--Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien
+je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mère? la pauvre
+femme!...
+
+À toutes ces questions, Toinette ne pouvait répondre, elle eût voulu
+crier:
+
+--«Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi,
+protège-moi.»
+
+Mais un cadenas fermait sa bouche; c'était plus fort qu'elle; et elle
+eut le triste courage de se taire, de voir André souffrir, s'irriter,
+pâlir; ce ne fut qu'à la fin, très tard, qu'elle finit par sourire,
+calmée.
+
+Alors il dit, pour tout reproche:
+
+--Ah! folle, pauvre petite folle!
+
+Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée,
+paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car
+alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite,
+volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il
+soupira.
+
+Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa
+mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces
+deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?
+
+Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les
+chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au
+fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme;
+mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:
+
+«C'est là le mariage!»
+
+Et il ne désira plus tant que sa mère revint.
+
+ * * * * *
+
+Les jours suivants il se sentit accaparé.
+
+Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à
+sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il
+respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la
+peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de
+ses idées.
+
+Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de
+ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires
+ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui
+avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait,
+la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans
+un lit de plume.
+
+Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait.
+
+Puis, le soir, reposé d'âme et fatigué de corps, c'est presque gaîment
+qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'eût sonné, il devinait que sa
+femme était derrière la porte, l'entendant, l'attendant; la porte
+s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils étaient mariés depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et
+entra dans leur vie.
+
+Depuis trois jours elle était à Paris, où personne ne soupçonnait sa
+présence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants,
+mais elle se retint. Une pudeur singulière, presque invincible,
+l'empêchait de pénétrer brusquement chez le jeune ménage, de s'annoncer
+en disant: «C'est moi!» Il lui semblait être devenue une étrangère pour
+son fils, depuis qu'il lui avait préféré une autre femme.
+
+Deux journées s'écoulèrent pour elle en réflexions douloureuses. Son âme
+était dévorée par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose,
+que de tergiversations, de doutes: elle s'était rendue ainsi longtemps
+malheureuse. Seuls, les événements graves, les nécessités violentes, lui
+rendaient une énergie subite, une volonté robuste et entêtée.
+
+Elle se disait, aux cours des heures intolérablement longues:
+
+«Ai-je tort? je devrais être dans leurs bras! Pourquoi ai-je passé en
+deuil un temps précieux, qui aurait dû être fête pour moi?...»
+
+Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gênait alors.
+
+«Si elle leur écrivait son retour? ou qu'André eût l'esprit de le
+deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien
+des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le
+retrouver!»
+
+Alors elle se levait, prête à courir chez lui, mais une mélancolie
+poignante l'arrêtait:
+
+«Il n'est plus seul, mon grand garçon!... Mon Dieu!--s'écria-t-elle avec
+ferveur,--faites qu'il soit heureux!»
+
+La précipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes
+journées passées chez Mme d'Ayral! Là-bas, le jour où son fils se
+mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas
+assisté aux cérémonies; quels vains scrupules, quelle gêne mauvaise l'en
+avaient donc empêchée? n'était-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dégager sa
+responsabilité? Mais non, celle-ci lui restait entière. Alors à quoi bon
+cette abstention? Elle savait trop bien à quelles suggestions d'orgueil
+elle avait obéi; et ses préjugés incurables, reprenant le dessus, elle
+s'écria:
+
+--Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien élevée, qu'elle fasse
+honneur à André dans le monde!
+
+Le monde; André ne comptait pas y aller.
+
+Le troisième jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communié le matin,
+afin que son âme, lavée de toute pensée trouble ou injuste, fût ouverte
+à toutes les tendresses et à tous les pardons, elle rassembla son
+courage, et se rendit chez ses enfants.
+
+Le coeur lui battait fort, quand elle demanda à Mme Ouflon:
+
+--Madame de Mercy?
+
+Elle fut étonnée, ces paroles dites, d'avoir prononcé son propre nom. Il
+existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy?
+
+Elle attendit dans le cabinet de travail d'André, regardant les murs
+avec curiosité, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement,
+qu'elle avait loué, meublé, orné avec lui, pour lui.
+
+La portière se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'étrangère en
+deuil, puis après cinq ou six secondes de silence, les deux femmes
+s'embrassèrent, trop émues pour parler.
+
+--André qui n'est pas là!--balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si
+c'eût été sa faute.
+
+--Je le sais, ma chère. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je
+veux connaître et aimer.
+
+Et les yeux de Mme de Mercy, fanés et fatigués, s'animèrent d'un beau
+reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les
+siennes.
+
+--Mais asseyez-vous,--murmura Toinette, toute gauche.
+
+--Mon Dieu! que vous êtes fraîche et jolie!--dit la mère.
+
+Toinette rougit, puis sourit, gagnée par la bienveillance empreinte sur
+le visage, encadré de cheveux gris, de la vieille femme.
+
+--Voulez-vous m'aimer?--dit celle-ci en l'attirant.
+
+Toinette l'embrassa:
+
+--Êtes-vous guérie au moins, vous avez été malade?
+
+--Oui,--dit Mme de Mercy qui hésita, avec la confusion de ne pas dire
+vrai,--oui! mais maintenant je vais mieux, très bien même; regardez-moi
+encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lèvres sont belles;
+vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une
+beauté blonde, pourtant. Allons, ma chère, vous êtes parfaite, et la
+vraie femme d'André! il sera heureux!
+
+Toinette sourit.
+
+--Ah! maligne, vous me jugez égoïste pour mon fils, comme toutes les
+mères; hélas! mon pauvre André n'est pas parfait, lui mais tel qu'il
+est, il vous aime bien...--Et vous?
+
+Toinette n'osant répondre, baissa les yeux, toute rose; l'idée qu'elle
+rougissait la fit rougir plus fort, et toute éperdue, elle jeta son
+visage, empourpré jusqu'aux épaules, contre le sein de Mme de Mercy.
+C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais
+l'esprit en éveil, et s'observant déjà mutuellement, qu'André les
+trouva, en rentrant, une heure après.
+
+Il exigea que sa mère dînât avec eux. Et Toinette discrètement sortit,
+les laissant seuls.
+
+Souvent, au sortir d'un dîner d'apparat, André avait vu le visage de
+commande et le sourire mondain de sa mère, faire place à une expression
+d'amertume et de vieillesse; il eut la même impression quand, d'un
+mouvement spontané, elle lui prit la main, lui jetant, avec un éclair
+dans les yeux, ce seul mot âpre:
+
+--Eh bien?
+
+Tout un monde de questions tenait là.
+
+--Eh bien,--répondit-il doucement,--tu as vu ma femme? (Ce mot faisait
+mal à l'oreille de sa mère.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune
+de coeur et d'esprit; elle t'adore déjà, sois-en sûre.
+
+Mme de Mercy eut un fin mouvement de lèvres, et son regard impatient
+sembla dire:
+
+--Ensuite?
+
+--Je suis heureux,--dit André, mais tu nous as bien manqué; un mois et
+demi sans venir! Vite, parle-moi de toi?
+
+Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des écrins d'un petit sac en
+cuir de Russie:
+
+--Tiens, André, tu donneras ces bijoux à ta femme. Une vieille femme
+comme moi n'en a plus besoin, cache-les,--dit-elle en les mettant dans
+un tiroir.
+
+--Maman!...
+
+--Je te les aurais donnés plus tôt, mais je n'étais pas là; puis tiens!
+je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-là,--dit-elle avec un
+indéfinissable orgueil de caste,--n'iraient pas à tout le monde. Tu vas
+dire que je suis folle, André, car je me sens toute triste.
+
+--Pourquoi, bonne mère?
+
+--Vous êtes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse,
+l'économie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc
+un de Mercy, pour mener une vie semblable!
+
+--Ah!--dit-il gaîment, mais son sourire n'était pas très net,--tu parles
+à propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner?
+
+--Plus d'argent, André?...
+
+Et l'angoisse s'empreignit sur le pâle visage maternel.
+
+--Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le
+ménage, un peu de théâtre...
+
+--De théâtre,--dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans
+un compartiment de secondes.--Bien!
+
+Et après avoir repris un visage calme, et s'efforçant de sourire:
+
+--Veux-tu tout ton argent demain!
+
+--Oh non!--dit André, qu'une si grosse somme effraya, cent francs
+suffiront.
+
+--Je serai donc votre caissière,--dit-elle avec un sourire forcé, et
+voyant son fils attristé:
+
+--Cet argent est à vous,--dit-elle,--puisque je vous l'ai donné; et tu
+es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami.
+
+Après le dîner, où tout le monde se força à être gai et expansif, André
+fit à sa femme, affolée de trouble et de joie, la surprise des bijoux
+donnés; et il ramena sa mère chez elle. Elle eut la délicatesse de ne
+pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se
+séparèrent:
+
+--Rien encore?
+
+--Ce serait trop tôt, mère, laisse-nous nous aimer un peu auparavant..
+
+Mais les enfants naissent, en dépit des désirs ou des non-vouloirs; et
+chaque mois qui s'écoulait, devait donner aux deux jeunes mariés
+l'espoir d'une maternité future: sentiment mêlé de peur et de naïve
+fierté.
+
+André sut se résigner à quelques visites. Mais il ne satisfit point sa
+mère; elle eût voulu qu'il promenât sa femme dans le salon des
+d'Aiguebère et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours.
+
+La mère était de plus en plus malade, l'avocat soucieux, pensant à
+quitter Paris, à mener sa femme à Alger, et à s'y faire une haute place
+comme avocat. Germaine, mieux portante, les reçut avec une grâce de
+petite fille; ses robes l'ajustaient comme une poupée; elle avait un
+sourire vague et un bleu d'émail dans les yeux. Elle et André se
+regardaient à la dérobée.
+
+En sortant, Toinette, par une étrange intuition, dit brusquement:
+
+--Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée plutôt que moi?
+
+--Je ne l'aimais pas, chérie.
+
+--Oh!--fit-elle avec incrédulité. Et André rougit, craignant qu'elle
+n'eût pressenti presque toute la vérité passée.
+
+--Mais vous?--dit-il, taquin, pour détourner la conversation,--vous avez
+pensé à quelqu'un, avant moi?
+
+--Mon Dieu, non! répliqua-t-elle avec franchise.
+
+Les de Mercy visitèrent aussi et reçurent les Crescent, dont ils ne
+purent assez louer l'affection cordiale et la discrétion.
+
+Leur propre vie s'organisa, s'équilibra au bout de quelques mois.
+
+ * * * * *
+
+André se résignait presque à son bureau. Toinette s'habitua à employer
+les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, près d'une
+fenêtre dont, avec curiosité, par désoeuvrement, elle relevait le rideau,
+si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou
+lisait. Mais le goût des livres ne lui était pas encore venu; la
+diversité des oeuvres la stupéfiait, et toute tension d'esprit lui était
+pénible. Souvent même, elle ne pouvait suivre les conversations qu'André
+tenait avec elle; passé un certain point, elle manquait d'attention,
+perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son
+mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient
+son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle osât
+s'informer.
+
+Le retour d'André vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur où elle
+vivait. Elle le caressait, à table lui disait souvent les histoires de
+la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'ébahissaient sur le prix
+des choses et la cherté du ménage. Mais ces riens ne leur paraissaient
+pas dénués de poésie, parce qu'ils étaient mêlés à leur vie même, qu'ils
+faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mêmes.
+
+Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses
+parents, mais les Rosin répondirent très mollement. Le père, tous les
+deux mois, n'exprimait que des pensées banales et soporifiques. La mère
+n'avait pas le temps. Quant à Berthe, secouée par le mariage de sa soeur,
+elle semblait retombée à une apathie provinciale. Elle n'avait rien à
+dire, ne voyait rien qui pût les intéresser; son coeur et son esprit
+s'étaient rendormis.
+
+Mme de Mercy dînait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle.
+
+Après cinq ou six mois de bons rapports entre la mère et la fille, les
+caractères peu à peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra
+ses défauts. Elle était très jalouse, redoutait que son mari ne subît
+l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillère, prêchait l'économie.
+Il eût fallu que Toinette fût bien avisée et prudente, pour ne pas avoir
+ni montrer d'amour-propre.
+
+André, dont les sentiments les plus intimes, les plus délicats, étaient
+en jeu, se tut, gardant une neutralité dont ne pouvait s'accommoder
+personne. Par égard encore pour lui, sa mère et sa femme gardèrent le
+silence, imitèrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans
+se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur
+mutisme avaient une cruelle éloquence. Toinette avait des raidissements
+d'âme, des entêtements de silence cruels. Puis ces bouderies se
+résolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des
+larmes rares et âcres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux.
+Toinette était injuste, et se défiant à tort de son mari. Mme de Mercy
+était trop timorée; ses conseils, fatigants à la longue, étaient sans
+portée, parce que ce n'étaient qu'insinuations et réticences.
+
+Tout à coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement:
+Toinette était enceinte.
+
+Cela suffit pour que sa belle-mère oubliât tous ses griefs.
+Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accroître chez la jeune
+femme, les dispositions naturelles de son caractère.
+
+Pourtant telle est la force de la jeunesse, que malgré ces points noirs,
+malgré le plus sombre:--l'argent coulant aux nécessités journalières,
+deux mille francs nouveaux dépensés en six mois, rien que pour
+vivre,--malgré ces soucis, ces craintes, Toinette et André étaient
+encore heureux.
+
+Seule, Mme de Mercy atterrée, pensait, voyant s'accroître les dépenses:
+
+«Que feront-ils, une fois ruinés? Ah! je suis trop faible; pourquoi
+ai-je consenti à ce mariage?»
+
+Regrets stériles. L'idée qu'elle serait grand'mère lui fut une nouvelle
+préoccupation; pour les jeunes mariés, c'était une grande joie
+naissante.
+
+Ils escomptaient trop vite leur bonheur. Toinette se fatigua, fit une
+fausse couche, heureusement peu avancée.
+
+Alors, ce furent des larmes et des lamentations, puis des journées de
+repos qu'imposa le médecin, un homme maigre, petit et vêtu de noir. Il
+employait des termes de la vieille école, avait une politesse grave. Ses
+reproches, et le chagrin d'André, firent sur Toinette une grande
+impression.
+
+Ainsi elle aurait été mère et, par sa faute, voilà qu'elle avait
+compromis sa santé future. Elle pleura longtemps le petit être informe,
+le débile germe d'homme ou de femme, ce rien qui s'en allait, et qui
+pourtant avait un nom. Elle l'eût appelé André; aucun de ses enfants à
+venir ne porterait ce nom, comme s'il eût été celui d'un réel petit
+mort.
+
+Elle se remit, resta grave, songeuse, se reprocha d'être étourdie,
+puérile.
+
+«C'était terrible, le mariage, elle n'était qu'une enfant; elle le
+reconnaissait. Et cependant, un jour, bientôt peut-être, elle serait
+mère d'un bébé vivant, appelé à grandir!» Elle le voyait à l'école, puis
+homme fait. Était-ce possible? Quel mystère que celui de cette vie
+mystérieuse, transmise de père en fils, de génération en génération!
+
+Elle eut conscience de la responsabilité qui pesait sur elle, et sentit
+le devoir s'imposer à son existence instinctive et vide, de jeune fille
+ou de jeune mariée. Car Toinette était à cet état incertain où les
+grâces folles de la vierge d'hier se mêlent aux gravités précoces de la
+femme d'aujourd'hui.
+
+Elle devint un peu plus sérieuse, s'attacha à la lecture, écouta avec
+plus de patience les conseils de Mme de Mercy.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors à la mode, illustrés
+par Kate Greeneway.
+
+--Il y a déjà quatorze mois, mon cher mari, que vous êtes venu à
+Châteaulus.--Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula
+près de lui:
+
+--Te rappelles-tu?
+
+Et passant à une autre idée:
+
+--Dis, sera-ce une fille ou un garçon?
+
+--Je ne sais pas...
+
+--Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus?
+
+--Mais si! bien plus.
+
+--Et pendant que... je serai malade, tu ne penseras pas à voir d'autres
+femmes?
+
+--Veux-tu bien! vilaine.--Et il l'embrassa.
+
+--Oui, tu dis cela!... L'aimeras-tu au moins, ton enfant?
+
+--Non, c'est toi que j'aimerai en lui.
+
+--Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le
+temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pèse déjà, je
+t'assure. Non? Si, il pèse, je le sens bien.
+
+Elle babillait avec des intonations d'enfant gâtée, quand sa voix
+changea, devenant sérieuse:
+
+--André, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher!
+c'est cher!
+
+--Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas,
+je tâcherai d'avoir au ministère du travail supplémentaire. Le tout,
+vois-tu, est d'équilibrer nos dépenses, d'arriver à une moyenne fixe
+chaque mois.
+
+Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais.
+
+Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la
+maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-même ne pouvait savoir. Ce n'était
+pas sa faute.
+
+--Eh non, qui t'accuse?--finissait par dire André avec un peu
+d'impatience.
+
+--Toi, tu m'accuses,--reprenait-elle en boudant un peu.
+
+--Je ne dis rien!
+
+--Mais tu n'as pas l'air content?
+
+Alors force lui était de rire.
+
+Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait
+remué; puis elle douta, jusqu'à ce que de nouveaux, fréquents, intimes
+tressaillements, l'assurassent qu'il était là, bien vivant. Chaque
+secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, après.
+
+Et il fallait la rappeler à l'ordre, la supplier d'être sage, de ne se
+point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence où elle courait
+les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades
+succédaient. La tête emplie de rêvasseries vaines et de terreurs
+vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir
+des envies.
+
+Elle n'en eut aucune.
+
+Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. André
+avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il à les
+faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait à tout prix, pour le
+bonheur commun.
+
+Quand sa belle-mère venait, Toinette se montrait avenante, aimait à
+parler, à rire. Mais dès que, les nouvelles échangées, la conversation
+se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adressât à André, Toinette
+s'enfonçait en des mutismes défiants; si sa belle-mère touchait à
+quelque objet ou dérangeait un meuble, Toinette, après son départ,
+remettait, sans parler, les choses à leur place. D'autres fois, ses
+préventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et
+douce.
+
+Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme
+exagérée.
+
+Elle disait tout bas à André:--C'est pour toi que je souffre sans me
+plaindre!--Puis elle offrait à Dieu ses chagrins.
+
+Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard
+reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause
+involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait
+en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il
+comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût
+voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.
+
+Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide
+de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère,
+et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En
+entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres
+à Mme Ouflon, il pensait:
+
+«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet
+appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est
+là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la
+servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé.
+
+«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!»
+
+Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde
+qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?»
+Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds.
+
+Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant,
+écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que
+l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon
+son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de
+sa douleur.
+
+Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?
+
+Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté,
+il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il
+différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa
+faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou
+laissé faire.
+
+Tout ce qu'André éprouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de
+Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent fût
+d'âge mûr et de bon conseil, André jamais ne lui confia le fond de ses
+pensées.
+
+Au ministère, Crescent, soucieux, lui disait, un matin:
+
+--Voilà le père de ma femme très malade; vous savez qu'il n'a jamais
+rien fait pour sa fille, et que sa femme le mène. Il paraît qu'il
+s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie très rude, et l'avenir de mes
+enfants à assurer, je me demande si le père aura été subjugué par cette
+femme au point de dépouiller complètement sa fille, j'en ai peur.
+
+Et après un moment de silence:
+
+--Enfin! on travaillera encore.--Et il regardait André avec un bon
+sourire, tout en soufflant d'un air fatigué.
+
+Crescent, outre son travail au ministère, donnait des leçons; il se
+levait à cinq heures, se couchait à onze, avec un fonctionnement de
+machine. Mais à la fin il s'usait; et toujours cette expression de
+lassitude résignée et courageuse avait frappé André.
+
+Il en parla à sa femme.
+
+--Pourquoi travaille-t-il tant?--demanda-t-elle ingénument.
+
+--Et vivre, ma chère, et nourrir les enfants?
+
+Elle hocha la tête et écouta une lecture qu'André reprit tout haut, des
+vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prêt à
+s'interrompre, craignant que son esprit ne fût ailleurs ou qu'elle ne
+comprît pas.
+
+--André, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie?
+
+--Quoi donc?
+
+--Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseigné.
+
+Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-être devait-il lui faire
+des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intéressait pas la
+jeune femme. Et elle n'avait même pas achevé les _Trois Mousquetaires_.
+
+D'abord déconcerté, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait
+pénible de ne pouvoir parler à son gré, et qu'elle ne le comprît pas.
+Parfois il se résignait, comptait qu'elle serait bonne mère, bonne
+ménagère, n'en demandait pas plus.
+
+Il la regarda. Paisible et fatiguée, elle tirait la laine de sa
+tapisserie.
+
+«Ah! les beaux, essors du rêve, les passions de roman, ce menteur idéal
+sacrifié courageusement en se mariant, tourmentaient encore André. Il
+pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlèvements, à
+l'adultère, aux douleurs tragiques, à la passion. Cela, il ne le
+goûterait jamais! Mais n'était-ce pas chimérique? et n'avait-il pas pris
+le meilleur lot, le bonheur terre à terre, strict et résigné, mais sûr?
+
+«À quoi pensait-elle en ce moment?
+
+«Suivait-elle les mêmes réflexions mélancoliques, regrettait-elle un
+idéal cavalier, une vie de rêve, tout un romanesque de jeune fille?» Il
+voulut le savoir et se penchant, lui prit la tête, la leva vers lui et
+la regarda.
+
+Sous le jour qui tombait, il se vit reflété dans les prunelles de sa
+femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne
+pouvait-il pénétrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors
+qu'il voulait la connaître, était-ce lui-même qu'il rencontrait, dans ce
+reflet? Il pensa que Toinette, de même, se mirait dans ses yeux à lui,
+et il sentit qu'ils étaient à mille lieues l'un de l'autre, que même aux
+heures où se mariait leurs âmes, ils étaient deux, et ne pourraient
+jamais, jamais être un! Cette constatation le rendit égoïste, et il eut
+des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitté, lui dit:
+
+--N'est-ce pas que tu m'aimes, _tout de même_?.
+
+Hasard ou divination, la pensée de Toinette avait répondu à la sienne.
+Troublé, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de pitié
+pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement.
+
+--Prends garde! fit-elle.
+
+Il eut horriblement peur:
+
+--Pardon!
+
+--C'est passé!
+
+L'idée que sa femme serait bientôt mère l'attendrit; cela lui créait de
+nouveaux devoirs. Alors il congédia les rêves impossibles, les espoirs
+trahis, les voeux stériles; il s'en fit ensuite un mérite, et d'instinct,
+et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien
+demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon.
+
+Déjà elle s'annonçait inquiète, nécessiteuse.
+
+Le terme d'octobre approchait.
+
+Ils connaissaient déjà ce souci périodique dont on s'effraye d'avance,
+pour en rire après: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme
+nécessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mère ne pouvait
+avancer à André de l'argent; il le savait. Elle-même vivait
+parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle
+craignait d'être rencontrée par les d'Aiguebère ou par d'autres.
+
+Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de ménagère, et sachant
+qu'André n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne
+voulait pas emprunter, lui dit:
+
+--Voici le terme, comment ferons-nous?
+
+Il essaya de plaisanter.
+
+--Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement à tes
+parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans
+reproche,--ajouta-t-il avec la secrète rancune qu'on a pour les mauvais
+payeurs,--il s'est déjà écoulé plusieurs mois sans qu'ils aient daigné
+nous manifester leur bon vouloir.--Il s'arrêta, regrettant ces mots;
+Toinette toute rouge se retenait de pleurer.
+
+--Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que
+ma mère a faits; eux, là-bas, vivent tranquilles, égoïstement. Tu es
+fière, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?--Puis
+avec la lassitude soudaine d'un homme délicat que ces sujets révoltent:
+
+--N'en parlons plus, c'est trop mesquin.
+
+--Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai déjà écrit,
+et...
+
+--Et?
+
+--Ils ne m'ont pas répondu.
+
+--Qu'à cela ne tienne!--fit-il vivement,--je m'en charge...
+
+Puis il hésita, en proie à des scrupules, et parlant haut comme pour
+penser clair, il allait et venait dans l'appartement.
+
+--Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les
+ménages. Les beaux-parents transportés de joie promettent, puis ne
+tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'écoutais.
+Cependant ils ont promis, donc ils doivent. À tel point que cet argent,
+tu t'en souviens, était destiné à payer nos termes. Si j'étais plus
+riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais réclamer un sou. Le puis-je ici?
+le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident
+dans la mesure du possible. Est-ce vrai?
+
+--Oui, dit-elle, sans conviction.
+
+«D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mère se sacrifie bien,
+elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.»
+
+Il reprit:
+
+--Dans tous les pays du monde, on aide les enfants.
+
+--Chez moi,--dit-elle tristement,--ce sont les hommes qu'on aide, vois
+Guigui, il a mangé tout l'argent de ma soeur et le mien.
+
+--Oui, dit André, aussi je n'en fais guère compliment aux tiens. Que
+faire? Dicte-moi ma conduite, vois, décide.
+
+--Écris!--dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle
+abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et
+d'amour-propre.--Seulement, ajouta-t-elle, écris gentiment!
+
+André s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela
+leur promesse, dit combien les difficultés d'un jeune ménage étaient
+pressantes, impérieuses, fit appel à leur tendresse et à leur
+dévouement.
+
+Ce fut le père qui répondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tête
+des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe étaient d'une netteté et
+d'un calme admirables. Il faisait l'étonné. Les jeunes gens n'étaient
+donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient à des gens plus vieux
+qu'eux, et qui avaient toujours travaillé? Il les exhortait avec bonté à
+ne pas se décourager, et il leur envoyait sa bénédiction paternelle.
+
+De la rente promise, pas un mot.
+
+--C'est fort! dit André.
+
+--Maman a dicté,--dit la jeune femme, et elle se sentit triste et
+honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. André ne l'aimerait
+plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de
+conscience.
+
+--Écrirai-je à ta mère?
+
+--Si tu veux!...--Elle n'espérait plus.
+
+La réponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre.
+
+«André parlait d'une rente, l'avait-on stipulée? Elle en doutait, car
+nul souvenir ne lui était resté. D'ailleurs, quatre cents francs par an
+étaient une somme énorme, écrasante; où aurait-elle pu les prendre? Elle
+était la plus malheureuse des mères, elle en pleurait,--il y avait en
+effet des taches d'humidité sur le papier--elle aurait donc toujours des
+chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils...
+Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs,
+c'est Alphonse qui avait le mieux dîné, il avait chanté des chansons à
+faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur
+recommandant de travailler, d'être sages, et surtout de ne pas se
+tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!»
+
+Cette lettre jeta André dans une stupeur qui se changea vite en colère,
+mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'était
+ainsi, on n'y pourrait rien changer.
+
+Alors tous deux se résignèrent.
+
+Mais ces lettres échangées devaient longtemps leur rester sur le coeur.
+Si André et sa femme s'étaient moins aimés, la malpropre question
+d'argent les aurait aigris. Ils évitèrent cette brouille et se serrèrent
+plus fort l'un contre l'autre.
+
+Mais ce ne fut pas sans souffrir.
+
+Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la
+poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles étaient choisies, mais
+acerbes. Et André s'inquiétait. Toinette, qui maintenant souffrait de
+ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour à l'habitude?
+Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blâmerait, pour ses
+paroles justes, mais âpres.
+
+Les Rosin, dans leur égoïsme, ne se souciaient guère de cela. Ils
+écrivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils
+ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospères, très
+enviables.
+
+Le terme échut.
+
+Toinette demanda avec anxiété:
+
+--Qu'allons-nous faire?
+
+André se mit à rire.
+
+--Je prêterai ma montre à une administration bienveillante, qui me
+comptera une centaine de francs en échange; que veux-tu?--fit-il en la
+voyant humiliée,--plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le
+sait. Enfin est-ce que devoir à un ami ne te gênerait pas davantage?
+
+Toinette pensive ouvrit un écrin, choisit un bracelet et ajoutant sa
+petite montre de jeune fille:
+
+--Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas
+que tu l'engages.
+
+Le débat fut long, André céda et porta les bijoux de sa femme au
+Mont-de-Piété. À sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil.
+Elle comprenait donc son devoir. Elle se dévouait. Il l'en aima
+davantage.
+
+Le terme fut payé, mais d'autres dépenses surgirent, et comme on avait
+là un moyen commode de trouver de l'argent, peu à peu, en moins d'un
+trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fière de ce
+sacrifice. Mais André en souffrait, humilié et chagrin.
+
+Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait
+et des travaux supplémentaires, il n'élevait pas son salaire mensuel à
+plus de deux cent cinq francs par mois. Des réformes s'étant faites dans
+le ministère, André retomba à cent soixante francs pour vivre.
+
+Dur problème, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes données par
+Mme de Mercy fondrait avant six mois.
+
+Toinette, qui avait supporté patiemment les premiers mois de sa
+grossesse, trouvait les suivants pénibles. Le dernier surtout fut
+intolérable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui
+l'assistait était contente.
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir que Mme de Mercy devait dîner chez eux, vers six heures,
+Toinette ressentit les premières douleurs.
+
+Elles étaient courtes, lancinantes et espacées. Tandis qu'André gardait
+sa femme, la mère, montée dans un fiacre, courut chercher la sage-femme.
+
+D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se
+rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que
+la sage-femme n'arrivât trop tard. Ce que lui disait André pour la
+tranquilliser était vain. Elle prêtait l'oreille au bruit des voitures,
+et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passèrent
+ainsi en un long silence. Toinette s'était assise, un peu pâle.
+
+Sur sa figure fatiguée passait, par éclairs, l'expression d'une douleur
+aiguë. Se retenant de crier, elle soupirait doucement.
+
+Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait,
+assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et
+défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la
+torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le
+quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses
+passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux
+subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut
+pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort
+possible.
+
+Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme
+de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille:
+
+--La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie
+confiance, mais préviens ta femme.
+
+Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait,
+Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la
+vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots
+colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans
+sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.
+
+Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au
+débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet
+air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:
+
+--Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!
+
+Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies.
+
+--Rien à craindre avant cinq ou six heures,--dit la grosse femme, en
+sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux,
+se regardaient sans parler.
+
+--Faut-il qu'elle se couche?
+
+--Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.
+
+--Alors,--proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure
+digne,--on pourrait peut-être dîner?
+
+La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans
+cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle.
+Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se
+vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part;
+mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa
+elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement,
+avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et
+ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se
+passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant
+près de lui, voulant le servir.
+
+Après le repas, on prit les dispositions d'usage.
+
+Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit
+lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se
+consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce
+aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un
+cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la
+tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un
+coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute
+davantage.
+
+Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot
+rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager
+Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la
+douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main
+d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans
+une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait,
+cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère
+sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait
+aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les
+voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec
+des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un
+fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà
+presque assoupie.
+
+Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui
+emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la
+vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur.
+
+Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux
+d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.
+
+--Oh! madame Pâquot! madame Pâquot--répétait-elle avec une intonation
+enfantine, tout à fait navrante.
+
+La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière;
+alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de
+petite fille:
+
+--Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!--Et la
+révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur
+monotone:
+
+--Oh! que je souffre! oh! que je souffre!
+
+--Courage, madame,--disait la bonne créature,--tout va bien, pensez au
+bébé.
+
+--Oui, madame Pâquot. Oh!...
+
+André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre
+le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un
+peu.
+
+Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna
+le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait
+des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux,
+semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa
+brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et
+dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup.
+
+Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu
+une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et
+disait:
+
+--Courage, madame!
+
+Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait.
+
+--Le champagne est-il là?--demanda-t-elle.
+
+On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête.
+
+--Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!
+
+André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la
+soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins!
+
+--André, viens! viens!
+
+Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut
+tordu par une force surhumaine.
+
+--Allons, madame, aidez-nous!
+
+Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une
+clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André
+regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié.
+
+L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et,
+mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André
+surprit.
+
+Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie
+qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du
+médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs
+glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux
+rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était
+point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne
+raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres
+l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune
+femme.
+
+Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur
+coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand
+éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre
+de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha.
+
+Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se
+succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme
+de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on
+assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier
+soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie,
+rauque et joyeux.
+
+Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de
+fer, se mit à trembler de tous ses membres.
+
+La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant.
+
+Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille?
+Toinette n'y pensait pas... elle demanda seulement d'une voix faible:
+
+--Est-il beau?
+
+--Très beau, madame, ne vous agitez pas!
+
+Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec
+des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit
+pas.
+
+Pour ne pas la fatiguer, il répondit:
+
+--Oui, oui! repose-toi, ma chérie.
+
+Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et
+chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir
+baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un
+palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré
+n'était point la mort, mais la vie!
+
+La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles,
+nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis
+et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!
+
+Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère!
+
+On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le
+tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque
+pénible.
+
+«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et
+rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?...» Il regarda
+sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant
+tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:
+
+--Une fille!
+
+--Ah!...--Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien:
+dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une
+voix douce et traînante:
+
+--On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien
+égal; je n'ai pas du tout de préférence!
+
+On finit par lui avouer une petite fille:
+
+--Ah! tant mieux,--dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse;
+pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de
+si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une
+fille».
+
+--Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?
+
+On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des
+petites cuillerées d'eau sucrée.
+
+Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.
+
+Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une
+mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner
+doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas
+la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa
+mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise
+nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter.
+
+--Monsieur va m'aider,--dit la sage-femme--à transporter madame dans le
+grand lit.
+
+André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et
+tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle,
+renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un
+enfant qui a failli mourir.
+
+Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On
+éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la
+pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent
+sur le sommeil de la mère et de l'enfant.
+
+La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue.
+
+À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils
+causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres.
+Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient
+un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation
+nouvelle.
+
+Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une
+responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle
+fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son
+deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière
+coquetterie l'avait quittée.
+
+Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur
+vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation
+ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume
+qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait
+de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite
+personne de l'enfant.
+
+La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en
+somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de
+Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son
+berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant
+à jamais.
+
+Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour
+l'avenir. La pauvreté croissante menaçait:
+
+--Que faire? demanda-t-elle.
+
+Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où
+mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète
+demande de Mme de Mercy resta sans réponse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et
+ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de
+Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement,
+glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.
+
+Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.
+
+La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt,
+attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque
+aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à
+prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent
+dangereusement la sécrétion lactée.
+
+Cependant on n'avait point d'inquiétude encore.
+
+Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la
+mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un
+coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent
+prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit
+dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant
+l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui
+semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté.
+
+Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps
+le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent,
+représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère
+l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le
+tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait
+une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était
+malade.
+
+Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile,
+à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et
+qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma.
+
+Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de
+lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le
+lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès.
+
+Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque
+du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une
+garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de
+Reims.»
+
+Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur
+sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La
+soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit
+minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de
+grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et
+cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit
+les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À
+André, elle dit pour premier mot:
+
+--Cette petite femme ne pourra pas nourrir.
+
+Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande
+l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé,
+et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine
+pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif,
+sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à
+regret:
+
+--Il faut que vous preniez une nourrice.
+
+Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:
+
+--Il y en aura une dans une heure.
+
+Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle
+emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y
+choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on
+promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy,
+par un grand sacrifice, se disait:
+
+--C'est moi qui paierai.
+
+Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une
+mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux,
+arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur
+enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste
+volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment:
+
+«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!»
+
+Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle
+trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair;
+elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille,
+dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À
+démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes,
+soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la
+peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient.
+
+L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais
+il ne put téter, sans force.
+
+À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder,
+lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but;
+avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait,
+soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps;
+à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en
+sanglots.
+
+Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant
+un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri
+dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête.
+
+Dans l'antichambre il dit à André la vérité.
+
+--C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit
+corps. Si l'enfant tétait pourtant... elle est entre la mort et la vie.
+
+Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur
+étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités
+pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet
+entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout
+leur poids sur lui!...
+
+La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille
+expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes.
+Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en
+se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours
+encore. Et elle faisait plaisir à voir.
+
+Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne
+grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée
+et choquée, elle faisait maintenant sa conquête.
+
+Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné
+à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les
+sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un
+verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité
+religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et
+babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience
+qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à
+son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants,
+troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme.
+
+La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux
+jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et
+dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie
+enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle
+fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans
+âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela.
+
+Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente.
+
+Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite.
+Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran,
+remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie.
+
+La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et
+taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.
+
+Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains:
+l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans
+les yeux étonnés le reflet d'une joie animale.
+
+Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de
+frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme.
+S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son
+enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers,
+qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André
+reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de
+l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son
+Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où
+la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la
+dominait toute.
+
+Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle
+était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta
+bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout
+d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut
+bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André.
+
+ * * * * *
+
+Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le
+sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se
+priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le
+pharmacien.
+
+André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui
+avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes
+choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus
+de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle
+possédait.
+
+Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était
+pas moins là, menaçant.
+
+«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un
+enfant!»
+
+Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la
+veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils
+leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur
+propre maison, des étrangers l'un à l'autre?
+
+André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette
+peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit:
+
+--Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années!
+
+... André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux
+clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans
+le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:
+
+--Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien...
+
+Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était
+pénible et délicate.
+
+Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la
+naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.
+
+De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un
+appartement moins cher, éloigné.
+
+Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir
+suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas
+qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa
+sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents.
+Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre
+humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à
+l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et
+des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette
+vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue
+Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon
+marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue
+coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal.
+Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts
+de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur
+le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis
+que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de
+verre et des clameurs d'hommes.
+
+Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement,
+petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en
+suivant plusieurs escaliers numérotés.
+
+La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de
+petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros
+souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des
+femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui
+dégringolaient à toutes jambes.
+
+Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André.
+
+Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de
+Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il
+aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au
+milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui
+donc viendrait le voir? Sa mère?--Elle reconnaissait, la pauvre femme,
+au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son
+fils de restreindre au plus strict ses dépenses.
+
+Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute
+d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André,
+ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de
+Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux
+murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de
+Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.
+
+Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa
+dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et
+parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris
+tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous
+les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait
+lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et
+grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et
+elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de
+sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée;
+elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si
+rien ne lui avait été plus agréable.
+
+L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait
+plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles,
+Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.
+
+Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans
+le manchon jaune, fit la révérence et entra.
+
+--Excusez-moi, madame,--dit-elle avec cérémonie, et passant dans le
+cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait
+point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup
+de dignité:
+
+--Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre
+demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations!
+J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un
+excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,--fit-elle en
+saluant.--Je compte partir demain soir.
+
+Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte
+elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant
+cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à
+plumer un canard.
+
+Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table,
+et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement,
+calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand
+saladier.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement
+son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui
+avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes,
+ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se
+manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient
+l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur
+vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et
+volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le
+temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation.
+
+C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent.
+
+Peu faits encore à leur nouveau logis, ils eurent ensemble le même
+dépaysement, et ce malaise qui accompagne le réveil dans les auberges
+inconnues. Ils se sentirent à l'étroit dans ce logis très petit.
+Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise
+humeur et en paroles pointues; à propos de quoi? elle-même n'en savait
+rien.
+
+Taciturne, André d'abord ne répondit pas, puis, haussant les épaules, il
+l'invita à supporter la situation, puisqu'il le fallait. Après tout, ils
+étaient comme des milliers de gens, et, même ainsi, plus heureux et plus
+riches que tant d'employés et de petits bourgeois. Raisonnements dont la
+justesse agaçait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point.
+
+--Et pas de bonne!--fit-elle avec exaspération. (On venait d'en
+congédier une, au bout de huit jours.)--Oh! je n'irai pas au marché
+toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier!
+
+--Peuh!--dit André, qui n'avait pas ces scrupules,--dans le quartier
+tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous
+ne sommes pas à Châteaulus!
+
+Ce léger sarcasme manqua son but, et suggéra à Toinette d'âpres regrets.
+À Châteaulus, elle n'avait jamais été au marché. C'était bon pour la
+cuisinière. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de
+dimanche. Elle regretta sa province.
+
+--Eh bien! emmène la nourrice,--dit André qui cédait toujours pour les
+petites choses,--mais l'enfant?
+
+--Vous le garderez bien?--dit-elle avec intrépidité.
+
+Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pièce, le front
+soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe
+dormir.
+
+Les premiers jours, déconcerté par ses sensations nouvelles, il n'avait
+su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires,
+ses regards sérieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient
+dévider un perpétuel écheveau de fil.
+
+Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer
+le rideau et se rassit, ému. L'enfant dans le sommeil se contournait,
+les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration
+s'entendait à peine, entre les lèvres rouges, ouvertes comme une petite
+fleur. André se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude
+momentanée, naissent ces impressions brèves, tant l'homme est habitué à
+voir et à entendre vivre autour de lui...
+
+«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée
+singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées
+vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa
+mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite,
+laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux
+maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument
+coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.
+
+Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou
+trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la
+baiser, la petite main de l'enfant.
+
+L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et
+toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient
+jeunes, pourtant.
+
+Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient
+toujours.
+
+À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?
+
+Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore.
+Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui,
+n'avait surgi si nette.
+
+«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers,
+colères, sanguins.
+
+«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs,
+patients.»
+
+Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts
+superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser
+jusqu'au fond de sa pensée.
+
+Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait
+pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il
+n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse,
+certainement!
+
+Mais la cause? Il n'osa reconnaître qu'elle était en eux-mêmes, car ce
+n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit
+seulement:
+
+«Notre pauvreté est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous
+condamne à une promiscuité de petits actes. Je ne puis prendre trois
+sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de même
+pour elle... Cependant on pourrait être heureux étant pauvres. Les
+Crescent sont l'un et l'autre.»
+
+Marthe s'éveilla, il eut peur qu'elle ne pleurât, et que sa femme ne
+s'en prît à lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur
+le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes,
+il fut joyeux, oublia.
+
+Une clef grinça dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie
+de la nourrice rechignée.
+
+--Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,--dit André.
+
+Toinette passa sans regarder, mécontente, éprouvant, si peu que ce fût,
+de la jalousie.
+
+--Qu'as-tu donc?--demanda-t-il, passant dans la chambre voisine.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as?
+
+--J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas
+porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi...
+
+Il n'essaya même pas de combattre l'amour-propre de sa femme.
+
+--Une bonne,--dit-il,--justement je voulais t'en parler. Cela nous
+coûterait trop cher à nourrir; où la coucherions-nous d'ailleurs? Ne
+penses-tu pas...
+
+Elle lui coupa la parole, le dévisageant:
+
+--Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple!
+
+--Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de ménage qui
+viendrait à l'heure des repas?
+
+--Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommandé une bonne,
+elle viendra cet après-midi.
+
+--Sans me consulter?--dit-il doucement.
+
+--Je regrette,--fit-elle d'un ton sec.
+
+--Eh bien! tu la remercieras,--dit André d'un ton calme et décidé;--je
+n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de ménage.
+
+Toinette faillit se révolter, mais le regard de son mari lui fit baisser
+les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit
+amèrement.
+
+«Voilà, pensa André, le front aux vitres, elle est égoïste...» Et après
+un temps d'arrêt: «Elle est jeune, on l'a gâtée, elle se corrigera.»
+
+Mais de toute la journée, il resta sérieux, le coeur triste.
+
+ * * * * *
+
+Entrée à la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule
+avait failli la congédier, la nourrice, autrefois assise continuellement
+avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement, à force
+de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commère remuante,
+poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide naguère,
+elle acquérait de l'aplomb, répliquait. Et la femme de ménage la gâta
+complètement.
+
+Élisa, une maigre et sèche femelle d'ouvrier usée par le labeur, avait
+une figure plate, le nez pointu, et des lèvres fendues au couteau.
+
+D'abord obséquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec
+une précipitation, une rage froide, toute déçue de ne pouvoir glaner
+dans le petit ménage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice,
+bouleversée par des fringales imaginaires, dévorait tout. À elles deux,
+elles emplissaient la cuisine. S'étant déplues d'abord, bientôt elles
+s'associèrent.
+
+Ce furent des causeries interminables, où elles s'excitaient à demander
+des gages plus forts.
+
+Quand les maîtres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets,
+des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, Élisa en
+blêmissait de colère.
+
+Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait.
+Elle était bilieuse, méchante et fausse. La nourrice la craignit; Élisa
+la méprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient.
+
+André ne s'occupait point des domestiques; il partait tôt pour son
+bureau, rentrait tard.
+
+Mais Toinette ne dédaignait pas d'entendre causer les femmes; à travers
+les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y
+intéressait, comme en province.
+
+Elle annonça à André que le petit ménage d'en face était juif; un petit
+garçon leur était né, le rabbin était venu, on avait circoncis l'enfant,
+tellement, paraît-il, qu'il avait failli mourir.
+
+André souriait, indifférent.
+
+La cour de la maison était pleine de musiciens ambulants; tous les
+dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mêmes airs. Une
+fenêtre s'ouvrait, une pâle figure de femme se penchait, écoutant la
+musique:
+
+--C'est l'Italienne,--disait vivement Toinette,--elle est séparée de son
+mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pièce d'or.
+
+--Pas possible!
+
+--Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son
+pays, vois comme elle leur sourit.
+
+Et quelques semaines après:
+
+--Tu sais, la dame est morte, elle a laissé par testament sa fortune aux
+musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a
+défendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle était morte, parce
+qu'ils réclameraient la fortune, tu comprends?
+
+--Quelles bourdes!
+
+--Ah! toi, tu ne crois à rien!--et de dépit elle haussait les épaules.
+Ces puérilités l'occupaient.
+
+Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne
+desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la
+désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la
+nourrice.
+
+André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le
+sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever.
+D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie
+tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés,
+son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme
+de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le
+ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de
+remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux,
+malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains
+fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements
+nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son
+esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des
+petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la
+lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa
+mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles
+pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.»
+
+Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa
+pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui
+recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait
+grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.
+
+Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait
+d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer
+l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits
+faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette
+s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq
+sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin
+jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut
+y échapper.
+
+La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant
+toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc
+et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa
+façon de faire.
+
+Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses
+réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient
+pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de
+repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix.
+
+Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il
+pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la
+responsabilité?
+
+Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment
+modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par
+vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette?
+
+Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa
+faiblesse».
+
+Bon et tendre, comment n'eût-il pas été faible? Par pudeur, par dignité
+même, il souffrait en silence. Son grand malheur était de voir dans sa
+femme son égale, de la traiter et de lui parler en conséquence; mais
+tout jeune mari n'y est-il pas porté? D'ailleurs, le mal accepté,
+Toinette envisagée avec ses qualités et ses défauts, comment
+faire?--Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidéré qu'il
+avait pu être, ce mariage, consommé maintenant, scellé par la naissance
+d'un enfant, et bientôt d'un second, lui créait des devoirs inévitables.
+Il se résigna donc, et compta sur l'avenir, c'est-à-dire sur l'inconnu.
+
+Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et
+tandis qu'André se préparait à des situations extrêmes, sa femme,
+ennuyée, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la
+semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits
+fatigués, bâillait joliment, en agaçant du pied, sur le tapis, Marthe,
+roulée en boule comme une chatte.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+--Il me semble,--dit une fois son mari,--qu'il y a longtemps que tu n'as
+vu Mme Crescent?
+
+--C'est possible.
+
+--Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour
+rien au monde qu'ils te crussent un peu... fière; songe,--ajouta-t-il
+vivement,--que c'est à eux que je dois mon mariage, et tu admets,
+n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?--fit-il en
+souriant.
+
+--Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour
+rien.
+
+--Sans doute!--et il admira comme les femmes répondent toujours à côté
+de la question,--ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est
+très bien élevée, très bonne, très maternelle.
+
+Toinette objecta:
+
+--Elle est beaucoup plus vieille que moi.
+
+--Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles.
+
+--Oh! je n'ai besoin de personne!--Et le petit ton sec reparut.
+
+«Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour délaisser une
+femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!...»
+Et mécontent, il prit son journal.
+
+Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite
+regagnée par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa,
+passa une excellente journée, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un
+superbe polichinelle; puis le soir, à André:
+
+--J'ai fait votre volonté, j'ai été voir Mme Crescent--et écartant la
+tête du baiser affectueux qu'il lui donnait:
+
+--Ah! tenez, il y a là une lettre de faire-part. Monsieur Damours a
+perdu quelqu'un,--et méchamment:--Est-ce sa fille ou sa femme?
+
+--Ah!...
+
+André déplia avec angoisse le papier mortuaire.
+
+--C'est sa femme, n'est-ce pas?--dit Toinette qui le savait bien.
+
+--Oui.--Et il resta frappé, pensant au chagrin de son vieil ami:
+
+--Pauvres gens! je m'étais habitué à penser qu'elle vivrait encore
+longtemps! c'est un rude coup!
+
+Après un moment de silence:
+
+--Nous irons à l'enterrement, c'est à onze heures.
+
+Et il se tut. La mort venue chez des amis inquiète davantage, il semble
+qu'elle ait passé plus près de nous. André songeait à l'avocat si
+paternel, si délicat, si réservé. De la morte, entrevue rarement, il
+n'avait qu'un souvenir vague, douteux.
+
+Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette
+même eût négligé des visites. Peut-être ce simple faire-part au lieu
+d'une lettre était-il un reproche? Toinette ne pensait pas à cela, mais:
+
+--Je ne pourrai pas aller avec toi demain,--déclara-t-elle.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Je n'ai pas de chapeau de crêpe...
+
+--Mais...--Et André se tut, étonné qu'elle pensât à cela.
+
+--Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un
+chapeau de velours foncé.
+
+--Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle.
+
+Le lendemain elle eut la migraine. André partit seul.
+
+Au seuil, tendu de noir, reposait la bière entre des lueurs pâles de
+cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se découvraient; des
+femmes, sortant de la maison, aspergèrent le cercueil d'eau bénite. Dans
+l'escalier stationnaient des gens en deuil. André se fraya difficilement
+un passage et, en levant la tête, il aperçut Damours, défait, les yeux
+rouges et la face bouleversée.
+
+Damours aussi le vit et tous deux se regardèrent d'une façon pénétrante
+et pénible. En se serrant les mains, ils ne trouvèrent pas une parole,
+comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira André par le bras, et
+de ses robustes épaules que le chagrin voûtait, il fendit la foule des
+invités qui s'écartèrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au
+fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tête dans la poitrine
+d'une parente.
+
+À la vue d'André, elle eut une petite inclination de tête, un sanglot
+plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la
+cousine, une grande femme, à l'air plus maussade qu'affligé.
+
+André se retira; mêlé à la foule des invités, il passait en revue les
+visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et
+l'indifférence.
+
+Il avait échangé un salut avec une ou deux personnes, quand Damours
+revint et d'une voix étouffée:
+
+--Seul! J'espère que...
+
+--Ma femme est un peu souffrante,--dit-il, honteux de ce petit mensonge.
+
+--Ah!--fit Damours distraitement; et sans transition:
+
+--En deux jours, mon ami, en deux jours... et ma pauvre fille est
+orpheline maintenant.
+
+Aussitôt André revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupée en
+deuil; il s'en voulut de cette idée, de ce mot qui dépréciait la jeune
+fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre.
+
+Le maître des cérémonies, en bas de soie et chapeau à claque, un manteau
+sur l'épaule, salua gravement.
+
+--Messieurs, quand il vous fera plaisir!
+
+À ce moment, André se sentit donner une tape sur l'épaule; une voix très
+forte lui disait:
+
+--Bonjour, Mercy!
+
+Il se retourna; un grand garçon aux yeux insolents et au sourire
+singulier, lui dit:
+
+--Comment vas-tu?
+
+André hésita un moment devant la main tendue, puis s'écria:
+
+--Tiens!
+
+Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu
+de vue depuis des années et dont il ne conservait qu'un médiocre
+souvenir.
+
+Ralentissant le pas, ils laissèrent passer du monde devant eux.
+
+--Tu n'as pas changé,--dit de Brulle,--j'arrive de New-York, et toi?
+
+André, en quelques mots, le mit au courant.
+
+--Ah! tu es marié? J'espère que j'aurai l'honneur de présenter mes
+hommages à Mme de Mercy?
+
+André, à qui la question déplut, affirma que ce serait pour lui un grand
+plaisir.
+
+--Te souviens-tu, quand nous étions au collège ensemble?
+
+André s'en souvint désagréablement. Aux récréations, son cousin le
+bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui
+servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait
+expulsé du collège pour avoir jeté un encrier à la tête d'un pion.
+Depuis, trop gâté par son père, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tôt
+ruiné, s'était jeté aux passions et aux aventures. Son père mort, des
+héritages de temps à autre le remontaient. Puis il disparaissait,
+voyageait. Cette vie excessive et cette morale relâchée en avaient fait
+un aventurier sans fiel, mais sans bonté, aussi capable d'une bonne que
+d'une mauvaise action.
+
+Tout cela, André le démêla peu à peu, en combinant ses souvenirs et en
+écoutant parler de Brulle:
+
+--Maintenant, je suis fatigué, je veux mener une vie calme, je vieillis,
+regarde!
+
+André le toisa, étonné qu'à trente-cinq ans Hyacinthe eût les yeux si
+perçants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis
+que lui-même, à vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux
+blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le
+repos et la vie chaste?
+
+À l'église, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetière. Bien
+qu'il ne voulût pas se montrer expansif, et gardât une instinctive
+défiance envers son cousin, questionné par lui avec une curiosité
+chaude, mensongère au fond, André dit sa vie et, par fierté, la
+dépeignit telle qu'elle était, étroite, précaire, résignée.
+
+De Brulle, plein d'étonnement, le regardait en dessous d'un air narquois
+et protecteur, en pinçant les lèvres sous sa longue moustache.
+
+--Et tu as une femme?--dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa
+André.
+
+... Et une fille? Allons, tous mes compliments!
+
+André ne se sentait aucun plaisir à lui annoncer son prochain enfant; il
+se tut.
+
+Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parlé et
+qu'on le regrette.
+
+Cependant, sur la fin de la cérémonie, ils reparlèrent, puisqu'il le
+fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalité
+indifférente.
+
+André, gêné par le tutoiement, demanda avec un sérieux poli, et de l'air
+qu'il aurait dit «Vous»:
+
+--Restes-tu longtemps à Paris?
+
+L'autre haussa les épaules, ignorant:
+
+--J'irai voir ta mère, répondit-il, adieu!
+
+--Bonjour!
+
+Et ils se séparèrent.
+
+Rentré chez lui, André fit à sa femme, qui l'exigea, le récit détaillé
+de sa matinée, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dépeignit
+en quelques mots sévères. S'apercevant que Toinette s'y intéressait, il
+se tut.
+
+--André,--disait le surlendemain Mme de Mercy,--sais-tu que j'ai trouvé
+Hyacinthe bien changé et tout à son avantage. Je l'ai vu quelques
+instants chez les d'Aiguebère; il a été charmant. Je l'ai invité à dîner
+mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme?
+
+--Mais je ne sais,--et il chercha, irrésolu, le regard de Toinette qui
+sourit, disant:
+
+--Moi, je ne demande pas mieux.
+
+Cela fit grand plaisir, à sa belle-mère; elle se répandit en louanges
+sur de Brulle, et parla de ses folies passées avec cette indulgence
+singulière qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses.
+Pour la première fois peut-être, Toinette l'écouta attentivement, au
+lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une
+marque de déférence pour elle, et s'en réjouit.
+
+Quoi qu'André lui eût pu dire, Toinette s'était, pour le dîner, mise en
+grande toilette; le corsage étroit la gênait, la jupe à tablier plat
+soulignait sa grossesse avancée. Devant un magasin, elle entra
+résolument, disant: «J'en ai besoin!» et paya une paire de gants à cinq
+boutons, beaucoup plus cher qu'au _Bon Marché_.
+
+Ils arrivèrent de bonne heure chez leur mère. Dans la salle à manger
+toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table. À sept
+heures précises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et
+salua Toinette cérémonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille
+déformée. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une
+expression indifférente.
+
+Au dîner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement
+s'était fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle à
+manger, inspecta sa tante, sévèrement, simplement vêtue, prêta à
+Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance à André. Il
+semblait se réserver pour une soirée meilleure, et n'être aimable que
+par le sentiment de sa supériorité. Il parla de son dernier voyage en
+Amérique, avec une insouciance affectée. En eux-mêmes, André et sa mère
+sentaient une petite gêne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait
+les façons d'être de de Brulle, à l'effet qu'elle devait avoir produit
+sur lui. Troublée par ce qu'il disait, elle le regardait à la dérobée,
+admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs.
+
+Puis, comme André, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de
+l'indifférence.
+
+De Brulle consentit à chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il
+avait retenus d'un voyage en Asie.
+
+C'étaient des sons tristes et pénétrants, soutenant des paroles
+inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle eût voulu voir des
+pays lointains; ce jeune homme n'eût-il pas été un compagnon doux et
+terrible? Il avait dû avoir des passions, courir des dangers.
+
+Elle était encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa
+corvée, et se retira, avec empressement.
+
+Toinette, en le saluant, reçut un regard si froid qu'elle en ressentit
+l'impression glacée; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela
+que de Brulle, dès son entrée, l'avait, du premier regard, presque
+déshabillée. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en
+position intéressante? En tout cas, son rêve mourut. De Brulle partit
+huit jours après pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si
+quelquefois elle pensait à lui, c'était avec un malaise et une pudeur
+physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir.
+
+André avait un peu souffert, il oublia.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Sa grande préoccupation était pour le mois de janvier. Serait-il
+augmenté au ministère? Dans les bureaux, chacun pensait à cela et
+discutait les chances, les droits, avec une mélancolie inquiète. Le
+manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps déjà, l'avancement
+réglementaire, situation fausse, à laquelle les ministres, à tour de
+rôle, ne remédiaient point, et dont les employés, anxieux, souffraient
+sans se plaindre.
+
+«Et comment se fussent-ils plaints?--pensait André,--quiconque eût
+murmuré se fût vu révoqué le lendemain: célibataires pauvres, pères de
+famille prolifiques, les employés ne pouvaient pas même se mettre en
+grève, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; était-ce
+possible avec des traitements dérisoires, sur lesquels on retenait
+encore quelque menue monnaie pour la retraite?»
+
+C'étaient thèmes à longues causeries, dans le petit bureau de Crescent.
+
+--Convenez-en,--disait André,--la position des employés est fausse et
+injuste.
+
+--Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce métier?
+
+--Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font!
+
+--Vous savez ce qu'on répond; leur travail est maigre et le temps qu'ils
+dépensent minime.
+
+--Ah! voilà ce que j'attendais, dit André; les employés sont des
+paresseux, ils sont assez payés pour ce qu'ils font; je vous dirai comme
+dans Molière: «Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas
+manger?» D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le
+mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqué. Ensuite, croyez-vous
+que les employés, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double
+besogne et double salaire? N'est-il pas indécent de recevoir cent
+soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants à
+nourrir?
+
+--Ne vous mariez pas.
+
+--Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bête, je
+le dis. Un employé jeune, intelligent, bachelier ou licencié, à quoi
+l'emploie-t-on? À compulser des registres comme vous, ou à copier des
+paperasses comme moi! ce qu'un garçon de bureau pourrait faire!
+
+--Peut-être avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez
+tort de le dire, les murs ont des oreilles.
+
+--Mais enfin,--dit André en baissant la voix,--est-ce juste, est-ce
+moral? Le règlement veut que je sois augmenté tous les trois ans; si je
+ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux
+ans qu'on me vole; si je suis augmenté, c'est deux ans de perdus. Sortez
+de là!
+
+Crescent se mit à rire, ses contradictions n'étaient pas sérieuses, mais
+il était devenu sceptique:
+
+--Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis résigné. Si
+pénible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne
+vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez!
+
+André pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se
+dit:
+
+«Serai-je ou non augmenté! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq
+francs de plus par mois sont une somme énorme dans un petit ménage.»
+Puis il haussait les épaules, trouvant la vie trop mesquine.
+
+Janvier arrivé, André n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent,
+mais cela lui semblait plus amer à lui, qui avait de lourdes charges.
+Crescent non plus n'eut rien. Peut-être malgré ses objections d'une
+bonhomie sceptique, s'était-il attendu à une augmentation méritée; car
+ce jour-là, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigué, malgré
+son bon sourire, avec sa respiration courte, annonçant l'asthme.
+
+Plusieurs mois passèrent.
+
+Un dimanche les Damours déjeunaient chez les de Mercy.
+
+Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre
+eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un
+silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter
+son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il
+faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé,
+regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André:
+
+--Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!--Et pour mieux
+voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la
+tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit.
+
+--Des huîtres!--fit Damours avec un sourire vague.--Ah! vous nous avez
+gâtés!
+
+Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit.
+
+--Je n'ai pas grand'faim,--disait-il.
+
+Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus
+petite, plus mignonne.
+
+«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme,
+aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là,
+assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?...» Et il lui vint
+au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme
+qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus?
+
+«Peut-être elle et lui... s'étaient-ils mépris? Triste idée!...»
+
+--Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois;
+Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout
+temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y
+aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais
+dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa
+vie!...--Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu;
+nous sommes de misérables égoïstes.
+
+Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida.
+
+--C'est un voyage nécessaire, nous en avons tous deux besoin.--Il
+regarda Germaine, à qui les larmes montaient aux yeux.
+
+--Ma mère a une propriété dans la plaine du Chélif,--dit André
+vivement;--la visiterez-vous?
+
+--Certainement.
+
+--C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que
+cela devrait donner; les fermiers, vous savez... et puis nous n'avons
+pas un contrôle bien sûr, là-bas. Vous qui vous y connaissez,
+voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma
+mère surtout.
+
+--De grand coeur,--dit l'avocat. Et il y eut un silence.
+
+À cet instant une musique se fit entendre dans la cour.
+
+--Oh! ce sont les Italiens,--cria Toinette,--venez-vous voir? ils ont un
+singe.
+
+Germaine la suivit, bien quelle n'en eut guère envie. Tout le temps du
+repas, à la dérobée, elle avait examiné Toinette, sa façon de se tenir,
+de parler; elle-même était restée distraite, parlant peu.
+
+Seuls, André offrit à Damours de fumer.
+
+--Je ne fume plus, dit celui-ci.
+
+--Comment, vous qui fumiez toute la journée!
+
+--Oui,--et il fut embarrassé,--Germaine est beaucoup plus seule, vit
+davantage avec moi et elle... Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise
+habitude de perdue.
+
+André regarda son vieil ami et fut touché; cet homme, à quarante-six
+ans, se privait d'une habitude invétérée, par tendresse pour sa fille.
+
+--Vous ne fumez pas, d'ailleurs,--dit Damours; et d'un air vague:--Les
+jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute?
+
+Le silence retomba. Derrière la porte on entendait les femmes. L'avocat
+leva les yeux sur André comme pour une confidence; mais gêné il se tut:
+
+--Madame de Mercy est charmante,--dit-il enfin,--vous êtes heureux!
+
+André sourit, sans conviction, acquiesçant, comme par politesse.
+
+--Votre petit appartement est très bien arrangé,--et Damours se remua
+sur sa chaise, regardant autour de lui.
+
+André souriait toujours, muet.
+
+Damours devint rouge.
+
+--Je pense que vous êtes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune
+sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amitié, et bref,--dit-il en rougissant
+encore,--si jamais... vous aviez besoin d'argent, un jour... (il perdait
+pied), j'en ai, moi...--dit-il brutalement.
+
+--Mon ami!... Et André fit un geste confus.
+
+--Ne m'en veuillez pas. J'ai été l'ami de votre père, je suis le vôtre;
+et si vous m'estimez un peu et qu'un jour... Eh bien! ne vous adressez
+qu'à moi!
+
+--Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste...
+
+--Oh! je sais!...--s'écria l'avocat, se défendant de paraître avoir
+deviné l'état précaire du jeune ménage.--Mais enfin, avec la politique
+du jour, les changements de ministère...
+
+--Qu'ai-je à craindre?
+
+--Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voilà ce que je
+voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de délicatesses.
+Votre main, voulez-vous?
+
+Leur étreinte fut silencieuse et forte.
+
+Peu de jours après, les Damours partaient pour l'Algérie.
+
+--Les voilà embarqués, dit André; à l'heure qu'il est, ils sont en
+pleine mer, demain matin, ils verront la côte d'Algérie. Quel beau pays
+ce doit être! Mon père en parlait avec admiration. La mer y est bleue;
+mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les
+ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux.
+
+S'apercevant qu'il avait parlé avec emphase, il s'arrêta court.
+Étaient-ce seulement des réminiscences qui flottaient en lui? Non, mais
+l'attrait du merveilleux, des pays inconnus.
+
+Toinette semblait distraite. Il reprit:
+
+--Sais-tu ce que disait mon père, quand j'étais encore au collège?
+
+«Quand nous serons ruinés (il était déjà accablé de procès), nous nous
+en irons tous à Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la
+terre; nous serons des gentilshommes paysans!»--Cette idée, m'est
+souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le blé de
+l'avoine, si nous pouvions nous résigner à vivre là-bas, ce ne serait
+pas si sot!
+
+--Je ne vous vois pas en paysan,--dit Toinette;--et moi je ne me vois
+pas en paysanne.
+
+Étonné de cette voix sèche qui coupait toujours son rêve:
+
+--Peut-être,--dit André. Et il parla d'autre chose.
+
+
+
+X
+
+
+Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il
+s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à
+s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un
+peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait
+aucun espoir.
+
+Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au
+cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy
+offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez
+les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les
+hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne.
+C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans
+l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas
+d'amie.
+
+Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La
+lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et
+longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien;
+il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires;
+un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de
+s'y essayer.
+
+Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa
+femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des
+pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris
+personne de son entourage.
+
+Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux
+articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il
+parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait
+plus du tout,--grande privation pour Toinette!--il s'arrêtait aux
+articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui
+l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent
+intéressante comme un roman.
+
+Une fois, il dit négligemment:
+
+--Tiens! nous avons un nouveau ministre.
+
+--Pourvu qu'on t'augmente!
+
+--C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un
+ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous.
+
+--Comment est-il, ce nouveau?
+
+André fit un geste de parfaite ignorance.
+
+--Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire,
+c'est comment est son cocher!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du
+perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu
+sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier
+cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte,
+tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un
+prêtre.
+
+Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:
+
+--Tu es drôle!--du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.»
+
+D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement
+ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient
+ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout
+pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant.
+
+Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa
+l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de
+mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les
+employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur
+besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée.
+
+Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs,
+qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de
+jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés
+anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des
+pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.
+
+Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré
+l'attention:
+
+--«Bon! un noble, un réactionnaire!»
+
+Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé.
+
+André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par
+ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la
+mauvaise nouvelle.
+
+C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui
+des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se
+sauva.
+
+Malurus et André, seuls, se regardèrent.
+
+Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.
+
+--Heuh! heuh!--Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement,
+regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent
+entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut,
+par prudence.
+
+André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les
+couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui
+réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait
+contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un
+seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était
+affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il
+travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne.
+
+Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans
+le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le
+regardaient.
+
+Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez
+lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus
+d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment?
+
+Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les
+cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau
+d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme
+un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le
+narguer encore.
+
+Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là,
+ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans
+dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de
+service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il
+passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir,
+conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa
+voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil
+vide.
+
+André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte:
+quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à
+personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans
+raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le
+temps lui semblait ne vouloir passer.
+
+Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux
+chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une
+jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.
+
+Elle ne pleura pas.
+
+Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans
+importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la
+douleur:
+
+--Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!
+
+Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel
+espoir se tourner.
+
+--N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.
+
+Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.
+
+Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à
+pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui
+tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se
+répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il
+sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de
+mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre
+volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant,
+cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet
+appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui
+entouraient André, qu'allaient-ils devenir?
+
+Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il
+remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.
+
+Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la
+porte.
+
+Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le
+regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras:
+
+--Qu'y a-t-il? Un malheur?
+
+--Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je
+porte un nom noble.
+
+--Oh!--fit-elle atterrée.
+
+Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le
+comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait
+point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur
+pire.
+
+--André,--cria-t-elle et de tout son coeur,--ne te fais pas de chagrin,
+ça n'est rien!
+
+Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un
+fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en
+elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André,
+et murmura:
+
+--Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père;
+embrassez-nous, petit père.
+
+Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et
+laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement.
+
+Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme
+dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de
+tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel,
+et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de
+larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.
+
+Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se
+sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient
+conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée
+des hommes.
+
+Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait
+dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait,
+les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les
+mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.
+
+Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se
+couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.
+
+--André,--disait Toinette,--tâchons de dormir.
+
+Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens
+éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question:
+
+--Que devenir?
+
+
+
+
+XI
+
+
+André, le lendemain, se mit en quête d'une place. De huit jours il ne
+trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pavé de
+Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain!
+
+Toinette d'elle-même dit:--La nourrice coûte trop cher, Marthe va bien,
+sevrons-la.
+
+Cela fut fait, malgré les gémissements de l'énorme femme, à qui la
+colère faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin,
+une autre place lui fût trouvée dans la journée, elle ne décoléra pas,
+et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient.
+
+Toinette passa les nuits, se réveillant toutes les heures, épiant le
+souffle de l'enfant, pour lui présenter, à son premier cri, du lait
+tiède. Le sevrage réussit. La petite fille s'accoutuma; aussitôt les
+dents commencèrent à la faire souffrir. Après un souci, l'autre.
+
+Quinze jours après:--À quoi sert Élisa, disait Toinette, ne pouvons-nous
+faire le ménage nous-mêmes?--Ainsi fut fait.
+
+Le soir, un peu tard, on sonna à la porte; fatigués, ils faillirent ne
+pas ouvrir.
+
+Crescent parut, disant à André, sans préambule et d'un air gêné:
+
+--Voulez-vous me rendre un service?
+
+--Certes! fit l'autre étonné.
+
+--Je suis souffrant, accablé par mes leçons,--Crescent en donnait
+beaucoup,--je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes
+de front.
+
+Il s'arrêta, visiblement déconcerté.
+
+--J'ai pensé,... ne voudriez-vous pas m'aider... en vous chargeant d'une
+partie, moi de l'autre? ce serait un véritable service que...
+
+--Je ne suis pas dupe,--dit André en se levant, et il serra la main de
+Crescent:
+
+--J'accepte, et merci!
+
+Il s'étonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la
+reconnaissance était légère, agréable.
+
+Par un camarade, André obtint aussi quelques travaux de librairie, une
+soixantaine de francs par mois.
+
+Déjà Mme de Mercy avait apporté sa part de dévouement, et pris une
+résolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna congé de
+son appartement, quoi que son fils lui pût dire, et fut s'installer en
+Seine-et-Marne, à la campagne, dans une petite maison de paysans.
+
+--Vois-tu, disait-elle, là je dépenserai moins, car je suis à bout de
+ressources. Quand l'enfant naîtra, vous me le confierez, je le mettrai
+en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous
+n'aurez pas à vous en occuper.
+
+--Mais, mère, vous ne pensez pas rester toute votre vie là?
+
+--Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec
+mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon
+dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlèverez pas.
+
+Ce n'était pas un reproche; et que sa mère sauvegardât un jour la
+dignité de ses dernières années, André l'entendait bien ainsi; toutefois
+il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces
+privations.
+
+Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient
+point! Que ne s'était-il éteint, dans une pauvreté fière, ne léguant à
+personne le poids de son nom?
+
+Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était
+condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son
+devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de
+transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût
+été impossible.
+
+Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait
+la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le
+déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles,
+entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on
+dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle.
+
+Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.
+
+Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se
+sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur
+passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques.
+
+Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour
+donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier,
+car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant,
+à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les
+siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il
+corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations.
+
+Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque
+chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du
+sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les
+mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de
+son mari.
+
+Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à
+Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve,
+trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne
+pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.
+
+Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de
+son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait,
+d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être
+avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible
+d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se
+prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des
+croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.
+
+Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la
+messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une
+église il lui disait:
+
+--Veux-tu entrer?
+
+Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite
+agenouillée sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illuminée,
+elle récitait une prière, et l'on sortait.
+
+Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu,
+autrefois, le visage de sa mère ou de sa soeur s'éclairer.
+
+Toinette, dont la foi était toute de superstition, de pratiques, et sans
+racines, entra moins dans les églises, cessa d'y aller.
+
+Cette crise qu'ils traversaient, la ramènerait-elle à la religion des
+femmes: simulacres dévots, petites prières, bonnes résolutions, qu'on
+oublie par légèreté, une fois dehors?--Il n'en fut rien.
+
+Il s'en étonna, sans s'en réjouir; sur quoi s'appuierait Toinette?
+Pourrait-elle, sans idées fortes et profondes, marcher cependant droit?
+Il y repensait souvent, s'étonnait de l'incurie d'âme, de l'indifférence
+de la jeune femme sur ces questions éternelles qui règlent et
+déterminent notre vie.
+
+Mme de Mercy s'était décidée pour Chartrettes, un joli village, sur un
+coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait
+pas trop loin de Paris.
+
+La solitude lui semblait cruelle à son âge, mais elle, qui n'eût su
+modifier les petits défauts de son caractère, était capable des plus
+grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqué.
+L'abbé Lurel était parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond
+d'un château de Bretagne, y vivait, paralysée, attendant sa fin.
+
+Ses chères affections se détachaient d'elle.
+
+La meilleure, André, ne lui appartenait plus. Il était à une autre, et
+cette autre, hélas! n'aimait point la mère de son mari.
+
+Mme de Mercy avait éprouvé un grand trouble en embrassant Marthe pour la
+première fois. Un moment, elle avait espéré rattacher sa vie déracinée à
+la frêle existence de l'enfant. Elle eût voulu que celle-ci grandît vite
+et l'aimât. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'André,
+sa ressemblance à elle-même. Mais comment assouvir sa soif de tendresse?
+le bébé était encore dans les limbes, de pâles sourires erraient sur son
+petit visage, ses mains s'agitaient à vide, dans une vie inconsciente et
+heureuse. Alors elle s'attendrissait:
+
+«Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle
+un mari? sera-t-elle heureuse?»
+
+Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commença à rire et à reconnaître
+les figures, c'eût été pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre,
+de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette
+l'abandonnait rarement à sa grand'mère; d'un air méfiant elle regardait
+celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite,
+accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-même,
+cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mère,
+Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre,
+relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour
+égoïste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'être si peu
+comprise.
+
+Aussi était-elle bien changée, pâlie. Les craintes de l'avenir, le
+chagrin de voir le ménage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement
+vieillie et comme usée. Malgré son effroi devant les lourdes dépenses
+d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garçon,
+espérait-elle, fût né.
+
+Un garçon! Il saurait agir, se débrouiller plus tard, servirait d'aide
+et de protection à sa soeur. Et d'abord ce petit serait à sa grand'mère,
+à elle seule, au moins pendant une année. Elle l'aurait sous la main,
+dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule
+aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire.
+
+Le neuvième mois étant venu, les couches de Toinette furent heureuses.
+
+André n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune
+sage-femme. Elle et lui préparèrent le lit; à peine était-on prêt à le
+recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude,
+dissimulant le sexe, ces retards alarmèrent l'accouchée, André et
+surtout la grand-mère. Ils eurent un pressentiment.
+
+«C'est une fille», pensaient-ils, et l'idée d'en élever une seconde les
+effrayait.
+
+Mais la sage-femme dit:
+
+--C'est un garçon!
+
+Alors un beau sourire fier éclaira le visage de Toinette, André se
+frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits
+s'animèrent d'une tardive espérance.
+
+Jacques-Jean de Mercy, héritier du nom, s'agitait, démesurément petit,
+dans des langes trop larges, et criait avec une vivacité colère. La
+petite Marthe réveillée dans son berceau se mit à pleurer aussi. La vue
+de son frère l'indigna. Elle se refusa à l'embrasser, et elle se
+reculait avec peur aux bras de son père. On la recoucha. Le nouveau-né
+s'endormit aux bras de sa grand'mère. Et le calme et le repos
+descendirent encore une fois dans la famille augmentée. Le surlendemain,
+arrivèrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice.
+
+Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied
+du lit de Toinette, la dévisageant.
+
+La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables
+seins. Mme de Mercy, à qui les propriétaires de sa petite maison et le
+curé de Chartrettes l'avaient fait trouver, en était toute fière.
+
+La novice était pâle, chétive, avec la poitrine rentrée, l'oeil pâle et
+le regard indéfinissable des phtisiques.
+
+--Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant à la nourrice, que je le voie
+téter?--demanda la jeune femme.
+
+La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le
+tendit à la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au
+mamelon pointu. Et les deux femmes se regardèrent. La nourrice souriait
+avec un orgueil naïf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dégoût,
+l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et
+la mamelle gonflée de la femme.
+
+Deux jours après, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un
+déchirement, mais on devait se revoir.
+
+Dans le cabinet de travail:
+
+--Tiens, André, dit sa mère, voici pour Mme Rollin, voici pour le
+pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garçon. Courage!--Et elle
+disparut. André referma la porte. La vie lui semblait étrange.
+
+Par sa faute, sa mère, réduite à des rentes dérisoires, allait végéter
+dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis
+d'hier des dépenses et des chagrins.
+
+Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tête: Jacques serait
+grand, puissant et riche. Il relèverait le nom, ferait des coups
+d'éclat.
+
+Voeux ridicules! André, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le
+front: que léguerait-il à son fils, en vérité?
+
+À cet instant, par une fenêtre mal fermée, s'engouffra une bouffée
+d'air, et André eut une aspiration suprême, violente comme l'effort d'un
+prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison.
+
+«Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de
+fatigue écoeurée, chercher une vie nouvelle, être paysan, plutôt qu'un
+monsieur ridicule comme moi, habillé d'une redingote râpée, et méprisé
+par son concierge!...»
+
+Et sans qu'il sût d'où lui venait cette association d'idées, il pensa à
+Damours qui était en Algérie et à la terre que Mme de Mercy y possédait.
+Mais avant d'avoir suivi le fil de son rêve, André s'arrêta: «Il ferait
+un triste fermier, vraiment!»
+
+--Mais il y a un courant d'air ici!--cria une voix, et la soeur parut,
+fermant la fenêtre.
+
+André frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le
+couvercle de sa vie fermée.
+
+Bien différente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait
+régenté toute la maison, soeur Louise, asservie à la règle, faisait son
+service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait
+sans gaîté. Quand le médecin était là, incapable de lui faire un
+rapport, elle baissait les yeux, répondant par monosyllabes.
+
+Les regards la gênaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite
+Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la règle religieuse,
+quelque chose d'invisible la séparait de la vie et des vivants; et
+c'était le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait.
+
+Quand elle égrenait son chapelet et que les prières couraient sans bruit
+sur ses lèvres, André, glacé par ce détachement froid, impassible, des
+êtres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pensée de la soeur;
+ses yeux semblaient dire: «Que m'importe tout cela? puisque je vais
+mourir.»
+
+Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allégée. Elle
+souffrait dans les intérieurs bourgeois, elle soignait de préférence les
+misères populaires dans des chambres froides et infectes.
+
+Quelques mois après, la supérieure, qui pendant son séjour venait
+l'inspecter, apprit à Toinette, rencontrée dans la rue, la mort de soeur
+Louise.
+
+Une femme de ménage provisoire, engagée pour le temps des relevailles,
+fut congédiée. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible.
+Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'idée qu'ils faisaient leur
+devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans
+sécurité, sans issue. André, bachelier, ne pouvait aller bien loin en
+donnant des leçons; et ses travaux de librairie, peu payés, étaient
+aléatoires.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la
+scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié
+du prix des leçons.
+
+On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha
+plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier
+mars dont Toinette se souvint toute sa vie.
+
+Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et
+émut la jeune femme.
+
+--Vous apportez une bonne nouvelle?
+
+--Bonne, c'est selon, ça dépend d'André.
+
+--Comment?
+
+--Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration?
+
+--Mais...--Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir
+ou d'humiliation.--Expliquez-vous.
+
+--Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des
+protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà
+réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser
+le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa
+charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions,
+appointements, etc..--Voici le papier, je m'en suis procuré copie.
+
+--Ah!--dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait
+sentir plus vivement l'injustice récente.--Le coup a été dur pour lui,
+on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants
+agissent sans réfléchir assez.
+
+Elle se tut:
+
+--Conseillez-moi?
+
+--Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il
+continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie,
+je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il
+rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être,
+mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu.
+
+--Mais, dit Toinette, si un autre ministre?...
+
+--Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux
+venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans
+crainte... Ah! je sais bien,--fit-il avec une pause, que l'avenir
+politique est incertain, mais quoi...--Et brusquement:--Je me sauve!
+
+--Attendez André.
+
+--Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez
+vous-même!...--Toinette comprit la délicatesse de leur ami.
+
+--Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre
+mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à
+lui, qu'à vous...--Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva,
+laissant sur la table l'arrêté ministériel.
+
+Toinette le relut, le palpa.
+
+C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le
+papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente.
+
+«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!»
+
+Quand il rentra, elle dit:
+
+--Quelqu'un est venu te voir. Devine?
+
+--Ah! Qui donc?
+
+--Devine?... Crescent!
+
+--Qu'est-ce qu'il voulait?
+
+--Te montrer quelque chose.
+
+Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut
+attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota
+pour dissimuler ses impressions.
+
+Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la
+fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le
+dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet
+de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais
+emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette
+anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui
+partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la
+chatouillait.
+
+Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant
+quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les
+yeux.
+
+Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux.
+Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses
+doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains
+assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il
+ferait, elle espérait un avenir meilleur.
+
+Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa
+soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé.
+
+--Où vas-tu donc?--fit Toinette avec vivacité.
+
+--Au bureau,--répondit-il.
+
+Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait
+beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque
+chose aux épreuves de la vie.
+
+Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs,
+serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre
+et demanda de la besogne.
+
+Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait
+avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors
+aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté,
+cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient
+aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de
+l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna
+plus fêlée encore.
+
+--Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en
+manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et
+son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé
+en congé.--Voici donc du travail!
+
+On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il
+apporta quelques expéditions.
+
+«Allons, pensait André, rien n'a changé.»
+
+Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à
+Crescent les leçons si généreusement prêtées.
+
+ * * * * *
+
+La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de
+fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour
+le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que
+cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de
+trois cents francs.
+
+Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage
+seulement venait pendant deux heures le matin.
+
+Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième
+anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils
+en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du
+coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.
+
+Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute
+de mieux ils s'y résignaient.
+
+André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur,
+l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche
+journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des
+livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de
+s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.
+
+Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes,
+élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à
+terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes
+préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se
+développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des
+idées personnelles et originales.
+
+Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu,
+gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune
+fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois
+lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.
+
+Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes
+heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.
+
+Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des
+heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la
+plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel
+d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts
+profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant
+un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.
+
+À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une
+pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques,
+et sa laideur falote d'homme sans âge.
+
+Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces
+questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!»
+n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne
+déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses
+peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps
+et l'âme.
+
+Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence
+pareille?».
+
+À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.
+
+André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.
+
+La sonnette électrique vibrait impérieusement.
+
+--Malurus, on sonne!
+
+Le vieux restait immobile, André cria:
+
+--Malurus!
+
+Pas de réponse.
+
+--Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois.
+
+Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.
+
+Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd.
+
+André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les
+épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se
+rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande
+ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage,
+l'épouvantable regard mort des prunelles.
+
+André cria, appela au secours.
+
+On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut,
+malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.
+
+La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un
+compagnon, cela lui paraissait également pénible.
+
+Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit,
+donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins
+rendait l'endroit plus malsain encore.
+
+Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur.
+
+Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne
+présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un
+supplice.
+
+On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit
+d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia.
+
+L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un
+grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la
+fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient
+presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la
+cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des
+cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva
+André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.
+
+Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là
+des années.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit
+Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein
+de douceur et de mélancolie.
+
+Le printemps était revenu.
+
+Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route
+ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme
+étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient
+leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson,
+découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or.
+Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à
+rester aux doigts.
+
+Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont,
+André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de
+soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable
+apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se
+fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en
+écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible,
+s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée,
+égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de
+sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas.
+
+André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes
+embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de
+l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée,
+s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de
+promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient.
+
+Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un
+égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien
+des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial.
+Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins
+poumons.
+
+Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus
+grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à
+l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence.
+
+Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre,
+courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir,
+les mauvaises herbes. André reconnut sa mère.
+
+Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait
+si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle
+avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle
+aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup
+des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois
+des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la
+pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui
+tordit le coeur; il poussa un cri:
+
+--Maman!
+
+Elle se retourna, comme si on l'eût frappée:
+
+--Toi!...--Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.--Tu
+vas bien? Et Marthe? Et... ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!
+
+Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André.
+
+--Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy.
+
+--Eh oui! eh oui!--bougonna Odile enchantée.
+
+La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la
+rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité
+de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée
+reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous
+verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés
+de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et
+quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se
+déchirait par places, sur le plâtre du mur.
+
+Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans
+et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des
+objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait
+laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien,
+si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des
+déménagements provisoires.
+
+Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent
+de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était
+heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui
+appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du
+bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait:
+
+--Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si
+tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?...
+
+Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait
+à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait
+les ambitions paternelles, qui... Pauvre être encore, petite chair
+débile!
+
+--Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut!
+
+Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté.
+
+--Allons le voir!--dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les
+yeux d'André.
+
+Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les
+portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois
+un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux
+curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans
+voir le clocher de l'église, marquant une heure.
+
+Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près
+d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des
+poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux
+coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait
+le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une
+porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.
+
+C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les
+introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids
+et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père,
+un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa
+barbe frisée, couleur de mousse roussie.
+
+La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait.
+André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les
+paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur
+la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce
+qu'il éprouvait était amer et doux.
+
+On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle
+avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas
+encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur,
+roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une
+neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se
+taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui
+avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna
+à téter.
+
+L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre
+en lui, gonfler sa petite poitrine.
+
+--Il boit bien!--dit Mme de Mercy avec admiration.
+
+--Oh! il boit!--reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en
+douter.
+
+-Il boit!--faisait André en hochant la tête d'un air béat.
+
+Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les
+vieux parents firent un mouvement.
+
+--Va devant!--dit Mme de Mercy.
+
+Il l'attendit dehors, un instant.
+
+--Eh bien?
+
+--Rien! rien!--dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle
+pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu,
+réclamaient des compléments en nature.
+
+De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy;
+l'heure de partir était venue.
+
+Déjà!
+
+Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait
+triste, profondément triste.
+
+Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de
+la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la
+simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du
+passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils
+pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne
+serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de
+ce qu'elle avait fait pour lui.
+
+Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la
+fenêtre. Il pensa:
+
+«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le
+dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont
+besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et
+c'est ainsi que je paierai ma dette.»
+
+Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa
+mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les
+enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour.
+
+--Adieu, mère, il est temps.
+
+--Je vais t'accompagner un peu.
+
+Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient
+dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant,
+et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta.
+
+Ils se dirent adieu.
+
+Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la
+poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le
+pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de
+lui.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il
+jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette
+sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille.
+
+Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes.
+Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une
+poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un
+vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations.
+Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une
+coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient.
+
+Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent
+tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de
+Mme de Mercy,--Toinette et son mari restaient pourtant soucieux.
+L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée,
+ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les
+inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y
+vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie,
+avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate.
+
+Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite
+l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait
+coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations.
+Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus
+nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle
+aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir.
+
+Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se
+présentaient.
+
+Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris.
+Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils
+respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa
+population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y
+était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la
+remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon
+l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant
+ne serait-ce pas plus sage?
+
+Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout
+de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle
+ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils
+ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité?
+Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi,
+tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison
+maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa
+belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune.
+
+Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans
+réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune
+ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi
+que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné
+signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les
+siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea
+de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.
+
+Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il
+était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il
+était en ce moment seul avec André:
+
+--Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli,
+il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu
+voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va
+bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des
+scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît.
+Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien!
+
+--Ah!--fit André avec calme, quoiqu'il sentît bien le coup--et pourtant
+vous avez parlé?
+
+--Parlé, crié, prié, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne
+comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophiés. La mère n'a jamais
+aimé ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce
+moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait...
+
+--Comment, elle se remarierait?
+
+--Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours
+été à charge à ses parents; au figuré, car le grand-père payait son
+entretien. Elle est recherchée depuis quelques semaines par un vieillard
+riche, très connu dans Châteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est
+un homme usé, flétri par la débauche. Berthe est encore une belle femme.
+Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dégoûtant calcul
+d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher.
+
+--Et Berthe accepte... cela?
+
+--Eh! mon cher!--dit Crescent avec amertume--le prestige de l'or! Elle
+sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas?
+
+--Et les parents?
+
+--Ravis. Tous, le frère en tête, célèbrent les louanges du vieux, c'est
+Alphonse d'ailleurs qui a négocié ce mariage.
+
+--Joli! fit André. Pouah! Et le grand'père Rosin?
+
+--Il attend sa troisième attaque de paralysie, il ne peut remuer le
+visage ni les mains. Comprend-il? Peut-être, alors il doit bien
+souffrir.
+
+Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser à ces idées
+pénibles, agitées dans leur cerveau, le temps de se tasser.
+
+--Mais enfin,--dit André,--j'ai donc affaire à une famille
+exceptionnelle?
+
+--Eh non! La province...
+
+Et Crescent raconta à son ami des histoires effrayantes et grotesques,
+la légende invraisemblable d'une petite ville mise à nu, de ses
+habitants dévoilés dans leur bêtise, leur méchanceté, leurs vices.
+
+--Bref, il n'y a rien à espérer d'eux?--dit André.
+
+L'autre haussa les épaules, et soupira.
+
+André mit Toinette au courant, en lui déguisant ce que la vérité avait
+de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, après
+tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et
+l'éloignement, un prestige les revêtait. Elle oubliait leurs défauts,
+parlait avidement de les revoir, enseignait à Marthe leurs noms, et
+celui de son frère, heureuse quand l'enfant répétait bien: Gui-gui.
+
+Elle se résigna.
+
+Ils s'arrêtèrent alors à l'idée d'habiter la campagne. Toinette s'y
+était toujours refusée, ce fut elle qui le proposa.
+
+Mélancolique, elle évoquait de laides banlieues, des avenues vides, des
+terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestées.
+Ils pensèrent à l'inévitable Levallois, à Saint-Mandé, aux tramways où
+l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fête, on se bouscule un
+numéro en main, pendant des heures.
+
+Puis la raison, une raison de pauvre, sans fierté et comme amoindrie,
+faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur marché du vin et des
+denrées.
+
+André avait peine à se résoudre; il demanda:
+
+--Pourquoi ne pas aller loin? là où l'air est plus pur? Avec les chemins
+de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement
+aller à Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une
+maison?
+
+Et brusquement décidés, laissant les enfants à la grand'mère, mari et
+femme se mirent en quête. La ligne de Saint-Lazare était bien
+fréquentée, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers
+peut-être. La gare Montparnasse fut préférée. Clamart parut trop près,
+Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'à
+Bellevue, les effrayèrent. Il descendait du train un public de femmes en
+toilette, de fonctionnaires en redingote.
+
+Ils poussèrent plus loin, vers Sèvres, et là toute la journée
+cherchèrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout
+à coup, ils débouchèrent sur une plaine en triangle, où des chevaux
+paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue
+descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud.
+
+Cette plaine libre avait quelque chose de naïf, d'invitant.
+
+--Les petits seraient bien là?--dit Toinette.
+
+--J'y pensais.
+
+Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'étageaient. D'abord aucune
+ne convint. Puis André en vit une, toute petite, à volets fermés et à
+écriteau.
+
+--Tiens, vois donc!
+
+Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier déchiré, où était
+écrit: S'adresser au n° 10.
+
+--Allons demander!
+
+Ils allèrent au 10. Une grosse dame leur dit:
+
+--Nous pouvons visiter. Les propriétaires sont mes amis (elle cita leur
+nom), vous les connaissez?
+
+--Non!--dit André.
+
+Cela l'étonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle
+précisa: de gros commerçants? rue du Sentier? leur fille avait été
+malade? et l'ignorance persistante d'André lui inspirait de la défiance.
+
+Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite
+terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier caché par la
+verdure.
+
+--Le jardin d'abord, n'est-ce pas?
+
+Il n'était pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands
+arbres, tout un joli coin frais de feuillage.
+
+Derrière, était un potager, avec des pommes de terre. Le long des
+allées, mûrissaient des poires et des pommes. La dame désigna un
+cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une
+vigne.
+
+En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une
+ruelle.
+
+--La sente des Lilas, en trois minutes, vous êtes au chemin de fer!
+
+Près de la maison, Toinette, en femme pratique, s'écria:
+
+--Tiens! une pompe!
+
+--On a de très bonne eau de citerne.
+
+On visita la cuisine, la salle à manger. Un escalier de bois mena à deux
+chambres. Le second étage contenait, sous le toit plat, deux petites
+pièces, dont on ouvrit les fenêtres.
+
+--Ah!... firent à la fois André et Toinette, et ils eurent peine à
+cacher leur surprise joyeuse.
+
+Une vue immense s'ouvrait devant eux.
+
+En bas, la plaine; et encadrant à droite et à gauche le décor, deux
+collines boisées: l'une, ancien domaine de maîtresse royale, l'autre, le
+parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scène de
+théâtre, se déroulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'où
+montaient des fumées d'usine, panorama confus, arrêté par une grande
+toile de fond, le ciel, sur lequel se détachaient nettement l'Arc de
+Triomphe et le Trocadéro, tout petits.
+
+Ils se nommaient tout cela, aidés par la dame qui réformait leurs
+erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, étaient proches. Le parc
+attendait les enfants, à défaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient,
+à voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur
+emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. «Il ferait bon vivre,
+respirer ici.»
+
+Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuyée
+d'avance de son dérangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais
+augure.
+
+--Nous disons que le loyer?...--demanda André.
+
+--Six cents francs!--dit la grosse dame, en faisant une petite bouche,
+comme pour diminuer la valeur du chiffre.
+
+--Six cents francs!--s'écria-t-il, ravi du bon marché.
+
+--Mon Dieu!--balbutia-t-elle confuse,--je vous assure, voyez! tout est
+propre, les papiers sont presque neufs; peut-être obtiendrez-vous une
+diminution!...
+
+--En ce cas, nous pourrions consentir à un bail,--dit majestueusement
+Toinette.
+
+--Peuh!--dit André,--en conscience, la maison ne vaut que cinq cents
+francs, et encore!...
+
+Huit jours après, le bail était signé à ce prix, pour trois ans.
+
+
+
+
+III
+
+
+Une année passa.
+
+Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait
+de-ci de-là des regards préoccupés, distraits, il entendait mal les
+questions, haussait les épaules avec un petit rire étouffé. Et soudain
+il redevenait grave, comme un écolier pris en faute.
+
+Très intrigué, André lui demanda:
+
+--Qu'avez-vous donc, Crescent?
+
+Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit:
+
+--Je me moque de moi!
+
+--De vous?
+
+--De moi! en qui je découvre des sentiments bien singuliers.
+Figurez-vous, le père de ma femme est à la mort, n'est-ce pas! le
+chagrin de sa fille une fois épuisé, car moi j'en aurai peu, je suis
+franc, la question sera de savoir si nous hériterons en partie ou si sa
+seconde femme aura tout détourné. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de
+mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colère
+d'être évincé, le regret de n'avoir pas été plus politique. Ah! non, le
+coeur de l'homme est bien curieux!
+
+Et Crescent ricana encore:
+
+--Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a
+deux mille francs d'appointements comme directrice d'école maternelle,
+mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au
+lycée. Donc je n'ai besoin de rien, et voilà que bêtement je m'émeus, à
+propos de cette fortune.
+
+--Mais,--dit André,--cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent
+devrait revenir à votre femme; une spoliation n'est jamais agréable.
+
+--Dites ce que vous voudrez,--fit Crescent avec une sévérité
+comique,--ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!
+
+Trois jours après il se précipita dans le bureau d'André. Il semblait
+partagé entre des sentiments contraires qui donnaient à son visage une
+expression extraordinaire.
+
+--_Il_ est mort!--dit-il.
+
+--Ah!
+
+Et il y eut un silence.
+
+--Oui, _il_ a peu souffert.
+
+--Ah!
+
+Et le silence recommença.
+
+--Nous héritons!--dit Crescent avec un soupir.
+
+--Ah!--fit André.
+
+--Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa
+femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé!
+Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille
+livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle
+aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que
+j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et
+croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez,
+c'est trop bête!
+
+Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de
+son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités
+par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne
+expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait.
+
+--Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je
+n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point.
+Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais
+non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le
+plaisir d'être riche.
+
+André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût
+le pauvre qui consolât le riche.
+
+--Mais,--continuait Crescent,--croyez-vous que cela me rende plus
+heureux? Que me manquait-il?
+
+André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus
+libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.
+
+--Oui, peut-être,--dit l'autre, et il se laissait convaincre.
+
+--Tenez,--reprit-il,--je suis comme un homme qui aurait mis en été une
+pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me
+gêne! si je la refusais?
+
+--Mais non,--s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter.
+
+«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou
+un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est
+au-dessus de son bonheur?»
+
+Crescent se résigna à sa fortune et André à sa pauvreté. Il n'avait pas
+d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue
+aux uns les gros lots, aux autres rien?
+
+«Il le mérite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa
+femme et ses enfants. Ce n'est que juste!»
+
+Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgré lui, pourquoi les
+oeuvres ne portaient pas en elles-mêmes leur rétribution, pourquoi la
+justice n'était pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empêchait
+point de se répéter cette phrase concluante: «Cinq cent mille francs
+font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de
+Châteaulus, dans le château qu'occupait le mort, c'est plus que
+l'aisance, c'est l'opulence.--Eh bien! tant mieux, à quoi vais-je
+penser?»
+
+Mais pendant quelque temps, André imitant à son tour Crescent, s'en
+voulait furieusement du comique bouleversement de ses idées; plusieurs
+fois par jour il se prenait à répéter mentalement: «Cinq cent mille
+francs font vingt-cinq mille livres de rente!»
+
+Cette obsession, il la chassa à la suite d'une sensation singulière. Il
+déjeunait chez Crescent. Déjà mieux disposé, leur appartement
+s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le
+café, on présenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrétaire.
+Instinctivement, les yeux d'André s'y portèrent.
+
+Il le connaissait, ce vieux secrétaire. Autrefois le tiroir en était
+vide ou contenait des papiers d'affaire. André y vit des titres de rente
+et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de
+banque et en remit un à sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le
+tiroir ouvert et surprit le regard d'André attaché à l'argent.
+
+Aussitôt Crescent devint rouge; sa délicatesse le traita tout bas de
+parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser
+André, ni le laisser ouvert, de peur d'étaler sa richesse. Dans ce
+conflit, il regarda André qui, avec une indifférence voulue, tapotait
+sur la table légèrement.
+
+André lut, sur la face tourmentée de Crescent et sur ses lèvres, ces
+mots du coeur: «Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune,
+si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me
+ferait tant de plaisir!»
+
+André sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu.
+
+--Eh bien! et ma monnaie!--cria-t-il gaîment, et il la jeta dans le
+tiroir qu'il referma en haussant les épaules.
+
+Oui, c'était impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir
+ni l'autre accepter. Dans un temps plus reculé, c'eût été tout simple,
+mais la société avait créé l'amour-propre et faussé l'amitié. Tant pis.
+
+Depuis ce jour, André ne pensa plus qu'avec une joie sincère à
+l'héritage de ses amis.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le couvent où Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois
+après l'installation de ses enfants à la campagne, était une maison
+triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer,
+surmontée d'un linteau de pierre orné d'une croix, était toujours close.
+
+Une soeur tourière introduisait les visiteurs dans le parloir, puis
+d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de
+Mercy: une grande chambre à coucher et un petit salon. Les fenêtres se
+fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez éloignée servait à
+la vieille Odile.
+
+Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine.
+
+Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant
+les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumônier plut à Mme
+de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances
+cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au
+monde, il s'était donné à Dieu.
+
+Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que
+jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la
+conversation de l'aumônier, la lecture de quelques livres pieux
+bornèrent sa vie. Peu à peu la religion prit et absorba son âme
+délaissée, son coeur meurtri. Elle pensa à son salut. De ce jour elle
+souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au
+Seigneur comme elle s'était donnée à son fils, comme elle se serait
+donnée, mieux comprise, à sa belle-fille aussi.
+
+Elle devint plus calme et regretta moins un passé sur lequel elle ne
+pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'étaient
+les visites d'André, surtout quand il amenait la petite Marthe.
+
+Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entière, et elle avait des
+heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, puérils et
+attendrissants.
+
+Toinette et André s'accoutumaient à leur nouvelle vie.
+
+L'hiver leur parut dur.
+
+La campagne, si remplie l'été, se dépeuplait l'automne. Le parc,
+solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant à l'écart, de familles
+mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs
+tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les
+brouillards, la pluie, enfin la neige.
+
+Calfeutrés dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres
+la buée, et regardaient au loin la plaine détrempée d'eau ou toute
+gelée. La neige épaisse stationnait longtemps sans fondre; à peine y
+avait-il des sentiers frayés.
+
+C'était une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la
+subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite
+maison, les soins du ménage, ses enfants l'occupaient, et André constata
+qu'elle y prenait goût. Une petite bonne, nommée Félicie, les aidait,
+secondée le samedi par sa mère; c'étaient alors de grands nettoyages.
+Toinette se mêlait de cuisine, surveillait tous les apprêts, et le soir,
+les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au
+bout de ses doigts fins.
+
+À quoi pensait-elle, durant ces longs silences? André cherchait à les
+interpréter et à lire dans l'esprit de sa femme.
+
+Maintenant qu'ils étaient plus seuls encore, livrés à eux-mêmes, il
+espérait qu'une révolution se ferait en Toinette. Faible et tendre,
+moins tiraillé dans ses sentiments depuis l'absence de sa mère, aimant
+et ayant besoin d'être aimé, il cherchait à sa femme des qualités. Il
+voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de
+Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication
+satisfaisante.
+
+Lui ayant offert de l'épouser, elle, ignorante de la vie, avait accepté,
+se fiant à lui. Comment eût-elle pu supposer qu'il se mariait
+imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait
+vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les
+sacrifices de Mme de Mercy pour le ménage ne lui avaient point inspiré
+de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils étaient pour André, non
+pour elle, en somme. Et peu à peu, les légers torts de sa belle-mère
+l'avaient indisposée.
+
+C'était cela, il le devinait.
+
+Mais alors quelle dureté, quelle sécheresse chez une si jeune femme.
+Quoi! ne savoir accepter ce qui était donné de si grand coeur! ne pouvoir
+supporter de légers conseils, d'amicales observations, toute une
+bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle!
+
+«Ah! par égard pour lui, n'eût-elle pas dû être meilleure, plus
+patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?...»
+
+Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans
+son berceau, faisaient entendre leur respiration égale, et la mère,
+parfois, levant les yeux, pensive, les écoutait.
+
+«Enfin Toinette était sa femme, et la mère de ces petits-là!» À cette
+pensée, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois,
+d'une affection glissée peu à peu en lui, invétérée maintenant, comme
+une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait:
+
+«C'est moi qui ai eu tous les torts. C'était à moi à connaître la vie, à
+apporter à Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'étais un fou,
+un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable.
+
+«Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les nécessités de la
+vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rêve peut-être, se
+résignera-t-elle à tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient.
+N'aurons-nous plus de batailles?»
+
+Et il se penchait pour la mieux voir.
+
+La tête baissée elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et
+long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle
+avait les lèvres fermées, obstinément, et un pli au front se dessinait,
+comme une barre d'entêtement et d'orgueil. Sa figure ovale était un peu
+triste.
+
+«Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait,
+c'est moi qui ai été la chercher, l'épouser. Puisse-t-elle être
+heureuse!»
+
+Heureuse, Toinette eût pu l'être; son mari l'aimait, après tout.
+
+Mais, fidèle à André, elle ne lui savait pas autrement gré de sa
+fidélité à lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle était
+d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle
+agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais,
+pour rien au monde elle ne lui eût demandé pardon, ou ne se fût privée
+de recommencer. Le raisonnement même, ni le sentiment n'avaient de prise
+sur elle. André lui criait-il: «Je souffre, tu as tort de me faire du
+mal», cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle
+se sentait instable, rêveuse, passionnée. Des entraînements subits, des
+révoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les
+accidents, jusqu'aux plus petits faits l'énervaient ou l'exaltaient:
+c'étaient en elle comme de grands mouvements, stériles.
+
+Cependant elle avait des qualités: un sens pratique, une franchise qui
+la rendait brutale plutôt qu'hypocrite; sa réserve même, ses silences
+étaient souvent comme une pudeur. Elle aimait André, certainement, comme
+elle aimait ses enfants. C'étaient des êtres, des choses lui
+appartenant, qui gravitaient autour d'elle.
+
+Elle n'éprouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler à un
+homme, de vivre en lui, pour lui.
+
+Certains côtés d'esprit d'André la déroutaient. Elle ne s'expliquait pas
+plus son mari, que lui-même ne la comprenait.
+
+Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'André, ou l'ironie
+amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et
+cela l'agaçait, la rendait injuste.
+
+Et que de fois, parlant à sa femme de l'avenir, ou lui exposant une
+façon de voir, lui indiquant tendrement sa volonté, André se disait, en
+la voyant distraite: «Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut
+pas entrer dans sa tête.»
+
+Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la
+promiscuité de la vie de tous les jours, de tous les instants, les
+rapprochait quand même; vivant ainsi mêlés, ils ne pouvaient que se haïr
+ou s'aimer bien. Ils ne se haïssaient pas.
+
+L'hiver ne finissait point. Tous les matins, André sorti vers neuf
+heures et demie de la maison, après un déjeuner rapide, descendait le
+jardin, et traversait la plaine tantôt gelée ou couverte de neige, trop
+souvent défoncée par les pluies, transformée en bourbier.
+
+Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des précautions
+risibles. Parfois une petite voiture de maître, attelée d'un petit
+cheval, emportait au trot un grand domestique au marché; la boue
+rejaillissait, et le drôle avait l'air heureux.
+
+André descendait la grand'rue, jusqu'à la Seine, toute froide, à reflets
+jaunâtres. Sur le ponton, où soufflait une bise aigre, il regardait une
+île où frissonnaient en été des bouleaux et des saules; toute nue, elle
+dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le décor rétréci de
+Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu à peu grossissant.
+
+Dedans régnait une chaleur pesante, plus pénible les jours de pluie.
+C'était toujours le même public, un soldat ou un prêtre, une bonne femme
+avec de gros paniers, des employés, quelques femmes seules, des mères
+avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres.
+
+Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministère.
+
+La petite pièce sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait
+une tristesse indéfinissable. À deux heures, André demandait la lampe.
+Et avec un rétrécissement d'idées, un besoin lâche de se blottir, son
+travail fini, il s'asseyait devant les braises, à tisonner et à rêvasser
+comme un vieux.
+
+Presque personne ne venait le déranger, comme si, à la longue, il avait
+conquis le droit de vivre dans son coin, délaissé.
+
+Bien des souvenirs lui revenaient, à ces heures crépusculaires,
+silencieuses: toute sa vie d'employé repassait devant ses yeux. Son
+entrée à vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui
+s'étaient écoulés, la besogne de copiste toujours la même. Si indécise,
+si peu caractéristique cette existence, qu'André ne parvenait pas à
+fixer les traits même des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole
+n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis
+huit ans rien n'était advenu, sinon le déménagement d'une pièce dans
+l'autre, l'enlèvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la
+mort de Malurus, dont la face se détachait énigmatique dans le passé.
+
+L'avenir? Il serait pareil, écoulé aux mêmes jours, aux mêmes heures. Et
+l'âge venu, l'intelligence s'atrophierait. Après les malheurs
+inévitables de la vie, les grandes déceptions, il marierait ses filles à
+quelque rédacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid
+célibat. Lui-même peu à peu deviendrait un employé ventru, ou trop
+maigre, une silhouette falote et ridicule.
+
+Était-ce possible?
+
+Il ne pouvait répondre. De quel autre côté se retourner? Quel emploi
+trouver? Comment quitter, même pour un jour, son bureau, son salaire?
+
+Sa vie était manquée; il était trop tard pour la refaire.
+
+À cela près, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa
+femme ne lui était-elle pas fidèle? Tous les soirs, en rentrant, après
+avoir pataugé dans la boue, le coeur navré de mélancolie, ne trouvait-il
+pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, éclatantes? La
+cheminée était pleine de braises et le dîner apparaissait, cuit à point
+sur la table, au tumulte joyeux des enfants?
+
+Presque toujours on peut choisir son bonheur. André avait choisi.
+Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la débauche,
+les aventures. Jeune homme, il avait repoussé cela, et voulu autre
+chose. Il l'avait, cet «autre chose». Tant pis pour lui, si cela ne
+comblait pas son coeur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tête, la
+nostalgie des voyages, et aussi les délicieuses promenades, à travers
+les taillis jeunes éclaboussés de soleil, et les sous-bois humides
+exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait
+la campagne, ses soucis d'argent étaient moindres; on liait presque les
+deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dîners en
+ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son
+parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice méritoire.
+Quand ils allaient au parc, par les allées solitaires sous les arbres
+rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on
+ne regardât sa robe fatiguée.
+
+Les enfants étaient encore petits; si petits et si charmants. Marthe
+avait deux ans et demi. Vêtue de rouge avec un grand chapeau de paille,
+sous ses cheveux d'un blond foncé, elle montrait une figure d'un blanc
+de lait, des yeux bleu-pensée, une petite bouche ouverte sur des dents
+pointues. Une vie précoce couvait en elle. Aux vivacités passionnées de
+la mère, elle joignait des silences rêveurs et pensifs du père. Câline
+et colère, avec un grand front développé et des mains mignonnes, elle
+frôlait tour à tour les mains caressantes, ou frappait les choses
+hostiles. Des mots estropiés, gentiment dits, lui faisaient un
+répertoire enfantin, et à chaque impression nouvelle, un mot, un rire,
+on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir,
+changer de couleur, et la nerveuse enfant frémir toute, comme une
+sensitive effleurée.
+
+André l'adorait; elle était si femme, avait de si beaux petits regards,
+tressaillait si joliment au moindre reproche. Il évitait de la regarder
+trop: ce regard d'enfant parfois le gênait, comme si elle eût pu lire en
+lui des pensées au-dessus de son âge. Sa paternité était délicate,
+tendre et inquiète, comme la petite fille elle-même.
+
+Pour son fils, un moutard trapu, au nez impérieux et aux cris sauvages,
+il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se
+promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil était satisfait; il
+en ferait un homme.
+
+Puis André souriait, retombait de ses rêves et, regardant jouer les
+pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir
+plus vite.
+
+Toinette les gardait de préférence, assise sur la terrasse en bas du
+jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchés sur une
+chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur
+mère, habillée comme pour sortir, des gants de Suède aux mains, un ruban
+dans les cheveux, examinait les passants, s'intéressait à eux.
+
+Parfois elle amusait les enfants, les élevait dans ses bras avec une
+tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excédée de
+leurs cris ou de leurs mouvements. Elle bâillait, regardait au loin
+Paris, ou, longtemps rêveuse, elle suivait de l'oeil un officier à
+cheval, regagnant au petit trot une caserne d'où partaient des appels de
+trompette.
+
+Elle lisait des romans: des hommes distingués, beaux comme des ténors
+d'opéra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et
+étaient tués par des maris vulgaires. André, en revenant le soir
+pensait: «C'est pour moi qu'elle est là.»
+
+De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques
+un point blanc. Toinette n'allait point à sa rencontre. Elle
+l'interrogeait, curieuse, le forçait à détailler sa journée. Et comme
+rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait à vide,
+comme une meule sans grains.
+
+Des vols commis dans le voisinage décidèrent André à accepter un chien
+offert par un jardinier. Tob était fils d'une épagneule et d'un chien de
+garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les
+enfants et les léchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de
+toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer
+les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne
+se plaignait pas trop.
+
+Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux,
+venant quotidiennement errer dans le jardin, André l'adopta, et comme
+elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume.
+
+Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent.
+
+Une fois, Toinette à son poste d'observation, rappelait le chien, évadé
+dans la plaine, où il gambadait follement, quand le bruit d'une petite
+voiture lui fit tourner la tête. Un gentleman tenant les rênes, pincé
+dans une redingote et coiffé d'un chapeau gris, levait les yeux sur
+elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, troublée. Ce regard,
+qui tenait à la fois du maquignon et du viveur, était amical et
+insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir là, le lendemain. Elle y
+vint; mais la petite voiture ne passa plus.
+
+Un jour, des propos tenus par une couturière à la journée, détachaient
+subitement la pensée de Toinette du gentleman correct.
+
+Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants,
+attendre André. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en
+revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus câline, comme si,
+par une compensation bien féminine, elle s'accusait d'avoir pensé, si
+peu que ce fût, à un autre.
+
+André, touché de cette affection, y répondit avec le besoin d'aimer et
+d'être aimé qui dormait en lui.
+
+Bientôt Toinette craignit de devenir mère. Alors tandis qu'ils
+doutaient, n'osant, quel que fût le résultat prochain, se réjouir ou
+s'affliger, André éprouva un haut-le-coeur, une indignation.
+
+«Quoi, leur vie précaire les réduisait à considérer comme un accident,
+un malheur, cette probabilité douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant?
+Ah! qu'il naquît seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un
+amour de pauvres!»
+
+Puis lui revenaient en mémoire la naissance de sa petite fille, sa
+maladie et celle de la mère, les brèches d'argent, les mémoires de
+médecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins
+ruineuse; et tout ce que coûtaient les enfants, de plus en plus, en
+grandissant.
+
+Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui
+faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne
+devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec
+elle, tristement.
+
+Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs
+affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts.
+Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les
+terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de
+repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se
+lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et
+les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui
+qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.
+
+Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut
+témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André
+de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très
+provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur,
+mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche.
+_Amen_!
+
+«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans
+une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît
+comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression
+lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses
+bien singulières à vous dire de vive voix.
+
+Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je
+suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je
+vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit.
+Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La
+fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en
+simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite
+partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons
+sept à huit pots à Marthe et à Jacques.»
+
+
+
+
+VI
+
+
+André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les
+soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et
+patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations
+du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser,
+moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse,
+et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et
+elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus
+fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.
+
+Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre.
+Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou
+agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille
+lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras
+désespérément, disant:
+
+«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!...»
+
+... Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre.
+
+Cela irritait André. De ce côté, les préoccupations ne finiraient-elles
+donc jamais? Il s'était bien résigné, lui; pourquoi sa femme n'en
+ferait-elle pas de même? Quel meilleur sort eût-elle eu, vieille fille
+en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvreté sans
+reproche, quel cuistre eût-elle épousée? Mais, il se l'avouait, les
+provinciales se détachent difficilement de la crotte des rues natales. À
+quoi servait-il à Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que
+lui en valait-il? tandis qu'à Châteaulus, elle était quelqu'un;
+passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: «Ah! voilà
+mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.»--«À cela,
+pensait-il, je ne peux rien.
+
+Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale,
+inévitable?»
+
+Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque expérience, pouvait
+raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout,
+loin de trouver les choses à son gré, les jugeait au contraire par trop
+différentes du vague idéal qu'elle s'en était fait.
+
+Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait à André,
+avec excès. À la longue cela l'agaçait. Il n'osait répondre:
+
+«Oui, mais pendant ce temps-là, vous n'aviez rien à faire qu'a savoir
+vos petites leçons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni
+responsabilité. Vous en avez aujourd'hui.»
+
+Ou bien elle disait:
+
+--Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon à
+Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal à la tête.
+
+«Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal à la tête!»
+
+Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et André s'aigrirent, un
+mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout était agressive, méchante.
+Dans les discussions elle répondait à côté, blessante souvent. Jamais
+elle ne revenait la première. André, las, cessa d'être faible, commanda.
+Elle dut se taire, céder; mais lui, épiant les regards hargneux et
+sournois de sa femme, se disait:
+
+«Je suis peut-être trop dur? Et non! il faut être le maître.»
+
+Et en même temps il trouvait cette idée prudhommesque, ridicule.
+
+Le maître! Et il pensa à tous les compromis, à toutes les lâchetés de
+l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur
+l'oreiller...
+
+Un jour, au bureau, il se sentit la tête lourde; un peu de fièvre le
+prit. Il se disait, portant la main à son front:
+
+«Pourquoi donc ai-je si mal?»
+
+Et par moments, il s'arrêtait dans son travail, plein de stupeur,
+hébété.
+
+Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que
+les rideaux étaient tirés, Toinette debout, et les enfants habillés.
+
+--Eh bien André!--cria-t-elle, et elle le secoua légèrement.
+
+Il ouvrit des yeux effarés, dont l'expression vague était douloureuse et
+suppliante.
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Mais rien, rien.--Et il fit effort pour se lever.
+
+--Tu es malade?--Toinette lui prit les mains.
+
+--Mais non, un peu fatigué, tout au plus.
+
+La nuit, il eut une fièvre ardente, dont Toinette, presque hors du lit,
+sentait la chaleur, comme près d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas
+le laisser se lever, et envoya chercher un médecin.
+
+André avait la fièvre typhoïde.
+
+Toinette le soigna, négligeant par accaparement jaloux, de prévenir sa
+belle-mère, «pour ne pas l'inquiéter inutilement.» Elle avait relégué
+les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, après le
+bouleversement causé par la déclaration du médecin, elle s'installa au
+chevet d'André et ne le quitta plus. Leur bonne, Félicie, la secondait.
+Sa mère gardait les petits.
+
+Les deux ou trois premières nuits laissèrent peu de repos à Toinette.
+Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants.
+
+Ses griefs contre son mari n'étaient plus si nets; elle se disait
+encore:
+
+«Comme il était devenu grondeur.» Mais elle ajoutait: «C'est que la
+maladie couvait en lui.» Puis elle reconnaissait presque ses propres
+torts.
+
+André eut le délire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut
+horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom
+et des reproches incohérents, l'appel de ses enfants jetés d'une voix
+brève et sans timbre, qui l'épouvantait, dans le silence de la petite
+maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappât.
+
+--Toinette!... répétait-il dans le délire.
+
+Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la même intonation que certains
+jours:
+
+--Tu me fais mal!--disait-il,--tu as tort!... Tu as bien tort!
+
+Elle le regarda encore et, vaincue par la pitié, honteuse jusqu'au fond
+d'elle-même, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui
+coulait sur cette figure décomposée.
+
+Il se tut, devint plus calme.
+
+«Quoi, même dans le délire, il criait ces mots qu'il avait dits déjà,
+autrefois, quand elle était dure ou injuste pour lui. Il fallait donc
+qu'il souffrît bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait
+violemment. Il était si bon, si dévoué, si laborieux. Elle, était
+injuste, demandait trop.»--Et soudain ces mots d'André: «Tu as tort!...
+tu me fais mal!...» tintèrent à son oreille, lui parurent avoir un sens
+terrible. Mon Dieu! si André était très malade? le médecin avait l'air
+bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!...
+
+--André! André! cria-t-elle.
+
+Il ne répondit pas, immobile et rigide.
+
+--André! réponds-moi! mon André!
+
+Il y eut un silence.
+
+Alors l'idée terrible lui entra dans le coeur. André pouvait mourir! Et
+ce serait de sa faute à elle, peut-être! mais seule au monde, que
+deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la
+nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumône? À cette idée
+Toinette souffrit mille morts, elle se précipita sur le lit de son mari,
+mit la tête sur sa poitrine, épia son souffle; des larmes jaillissaient
+de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!--répétait-elle et elle ne savait dire que cela.
+Soudain elle se jeta à genoux, balbutiant à voix basse des prières
+rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son
+enfance, elle invoquait Jésus, Marie et les Saints, leur promettait des
+cierges. Elle se releva soulagée, sans oser croire à l'efficacité de ses
+prières.
+
+Ce ne fut que trois jours après que le médecin répondit d'André. Ensuite
+vint la convalescence, longue. La première fois que son mari, après le
+temps d'un régime sévère, put sucer une côtelette, Toinette pleura de
+joie. Les enfants étaient sur le lit, à côté de leur père, étonnés. Car
+il lui était poussé une barbe brune et drue, et ses yeux, cerclés de
+bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient
+d'un long voyage, en des pays mortels.
+
+Toinette, malgré ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son
+dévoûment avait parlé pour elle. À son tour, elle tomba malade, de
+fatigue. Des soins la remirent.
+
+La vie reprit son cours; en apparence rien n'était changé. Mais leurs
+âmes avaient supporté une épreuve salutaire. Toinette pensait: «Dire
+qu'il aurait pu mourir, pauvre André; que serions-nous devenus!» Et
+comme le médecin et le pharmacien purent être payés sans trop de peine,
+elle eut une petite joie d'orgueil, comme ménagère, et ne trouva plus la
+vie si rude.
+
+André se disait:
+
+«Si pourtant j'étais mort, que seraient-ils devenus?» Et la vie, le
+travail, à cette idée, lui semblèrent doux.
+
+Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette,
+dans le parc. Les feuilles séchées criaient sous leurs pas, l'automne
+épandait autour d'eux une froide mélancolie.
+
+--Te souviens-tu, demanda André, de notre première promenade, ensemble,
+aux portes de Châteaulus, à la campagne des Crescent?--Nous étions gais
+et heureux alors.
+
+--Nous étions jeunes,--dit Toinette; et elle crut avoir dit une
+niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait était juste.
+
+--Oui, dit André, et maintenant nous sommes plus sérieux, n'est-ce pas?
+
+--Oui,--fit elle, rêveuse.
+
+De nouveau ils se regardèrent: ils avaient changé.
+
+Sa barbe vieillissait André, mais lui donnait l'air plus mâle, plus
+fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave.
+
+Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune
+mère.
+
+Ils se sourirent, car ils étaient jeunes encore, après sept ans de
+mariage, et ils éprouvaient un obscur désir, un besoin irréfléchi
+d'action, de lutte et d'énergie. En eux-mêmes, ils sentaient que leurs
+belles forces ne pouvaient être perdues, que quelque chose arriverait,
+ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volonté, leurs
+efforts. C'était en eux le mystérieux pressentiment d'un inconnu
+certain.
+
+Et Toinette murmura:
+
+--Nous nous souviendrons de cette promenade.
+
+Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rêves qu'ils eussent
+formulés en ce moment eussent été impossibles ou risibles, tandis que
+dans le silence, de vagues espérances les flattaient.
+
+--Voici bientôt l'hiver,--dit Toinette en montrant de sombres nuages.
+
+--Le printemps reviendra, dit André.
+
+Et l'espoir qui les berçait, était presque aussi net que cette
+certitude, qu'après les jours de gel et de boue, apparaîtraient les
+jours de soleil.
+
+Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut
+envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrétaire étaient bourrés,
+et il n'attendait qu'une occasion.
+
+Entre beaucoup de lettres qu'il brûla, certaines lui parurent
+intéressante, elles étaient de Damours.
+
+Successivement, l'avocat y annonçait que son voyage à Alger s'était bien
+effectué, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien à
+Germaine.
+
+Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues.
+
+Celle-ci, très longue, annonçait l'intention de se fixer à Alger, d'y
+vivre. La réputation de Damours lui garantissait une grande clientèle,
+très vite, une des premières places. André se rappelait même avoir dit à
+Toinette:
+
+--C'est une bonne idée.
+
+À quoi elle avait répondu:
+
+--Vous ne regrettez pas de ne pas avoir épousé Germaine?
+
+--Pourquoi donc?
+
+Elle n'avait pas osé répondre: «Parce qu'elle est riche!» sentant bien
+que ce serait une méchanceté injuste.
+
+Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donnée, des
+appréciations sur la propriété des de Mercy, sise dans la plaine du
+Chélif. L'avocat y constatait en substance, la beauté des terres, le bon
+état de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de
+contrôle exercé par l'intendant d'une grande propriété, appartenant à
+une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dépendant pas d'elle,
+acceptait des pots-de-vin, sa surveillance était nulle. «Il est
+malheureux, écrivait Damours, que vous ne puissiez gérer votre terre
+vous même, elle rapporterait le double.»
+
+Ces lignes, André s'en souvenait, l'avaient frappé alors, comme émeuvent
+certains rêves, avant que le réveil n'en montre l'inanité.
+
+Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'évocation de ce pays, le troublaient
+de loin en loin, mystérieusement.
+
+André, resté songeur pendant quelques jours, écrivit confidentiellement
+à Damours, qui ne répondit pas directement, «mais pourquoi André, jeune
+encore, ne s'intéresserait-il pas à l'agronomie, ne s'assimilerait-il
+pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite
+propriété devant, par la force des choses, lui revenir un jour?»
+
+André eut alors un intérêt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir à sa
+femme.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin.
+
+Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle.
+
+Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle,
+de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au
+courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et
+grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille
+francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe,
+horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent
+disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs
+colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme.
+
+Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le
+placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des
+futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.
+
+Les mois de nouveau passèrent.
+
+Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si
+absorbants déjà.
+
+Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur;
+mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des
+inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des
+questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux,
+précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou
+rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons,
+des frôlements de tête contre son épaule.
+
+Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait
+mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en
+l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le
+soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une
+voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle
+se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit
+éclat de rire triomphant.
+
+Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors
+de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute
+endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement
+absurdes:
+
+ Petit Jésus, mon Sauveur,
+ Venez naître dans mon coeur,
+ Ne tardez pas tant
+ Parce que la petite Marthe vous attend.
+ Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman
+ Et à tous mes parents,
+ Faites-moi grande et sage,
+ Comme une image.
+ Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,
+
+ Ainsi-soit-il.
+
+André obtint qu'on y substitua _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Peu à
+peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de
+regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la
+religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de
+l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou
+de courage pour marcher droit, seuls.
+
+Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent
+là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand
+courage pour mourir?
+
+«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop
+mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle
+qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir
+accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides
+d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit
+une existence tolérable, une agonie presque douce?
+
+Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec
+la petite Marthe, les avait renforcées.
+
+Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour
+d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise,
+droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus
+vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait
+ses bras.
+
+--C'est toi, André,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon
+enfant.
+
+La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment
+de sa grand'mère, s'avança les bras tendus.
+
+Mme de Mercy l'embrassa sur le front.
+
+--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille
+bonbonnière d'où elle tira quelques anis.
+
+--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intérêt,--son fils est en bonne
+santé;--et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il
+sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame
+qui le caressait.
+
+--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené?
+
+--Il est enrhumé!
+
+Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir
+André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse,
+aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans
+se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et
+d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal.
+
+--L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas
+encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve
+bien. Reste-là, mon pauvre chéri,--dit-elle au chat qui voulait s'en
+aller.
+
+Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre,
+près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient
+plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et
+Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait
+plus; c'était le châtiment.
+
+--Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!
+
+Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix
+chère, parut se souvenir.
+
+--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!
+
+André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était
+donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère.
+
+--Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forcé.
+
+--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:--Mais je ne
+l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André!
+
+Il s'empressa d'obéir.
+
+--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle!
+m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?
+
+--Oui!--cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle
+comprenait.
+
+--Oh! la mignonne!--s'écria la grand'mère--viens donc m'embrasser?
+
+Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement
+l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même;
+elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui
+l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André
+envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant
+de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.
+
+Mais il fallait partir.
+
+André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans
+ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites
+pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration,
+quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude,
+qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il
+frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque
+mortes, il n'y a plus que Dieu!»
+
+Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse
+sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire.
+
+--Enfin,--s'écria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu
+auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à
+Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche.
+
+Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon
+Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à
+André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui
+coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long,
+et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie.
+
+Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente
+raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée
+sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur
+lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le
+souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues.
+Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il
+montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette
+mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien,
+ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express
+passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi
+pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui
+courait le long des vertèbres.
+
+Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des
+freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant.
+Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau.
+
+Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de
+la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes
+jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une
+rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande
+rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant
+laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.
+
+Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le
+spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il
+éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des
+longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit
+ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui
+comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait:
+
+«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en
+apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi
+bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis
+que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus
+personne.»
+
+Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.
+
+Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si
+l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse,
+à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué.
+
+Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon
+sens qui fait se résigner, lâchement.
+
+C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme.
+
+Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait
+pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer,
+revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre
+l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture
+spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les
+champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux
+promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or.
+Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands
+travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application
+immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce
+une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les
+graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les
+méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses
+progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se
+laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par
+l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin
+amoindri, éteint.
+
+Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son
+jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois.
+Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en
+peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les
+comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet;
+puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans
+aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle
+sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites
+jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils
+s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.
+
+Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à
+l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle.
+Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se
+disait:
+
+«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui
+m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que
+ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les
+taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait
+pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant
+sans devoir rien à personne.
+
+Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui
+donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait
+pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu
+avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle
+semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses
+raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent
+impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une
+guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.
+
+De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.
+
+Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait
+encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis,
+mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de
+son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des
+choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait
+de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une
+familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse
+pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait
+éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants,
+le maître du foyer, son maître à elle.
+
+Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans
+affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force
+et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses
+enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui
+manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à
+lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.
+
+Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et
+romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec
+rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des
+paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos,
+s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience
+du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui
+prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.
+
+De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient
+autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait
+souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.
+
+Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage.
+
+C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle.
+
+Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa
+jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé,
+indifférente à l'avenir.
+
+Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes
+provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée,
+assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en
+jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.
+
+Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en
+analyser la millième partie, mais elles se traduisaient,
+significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre,
+plus résignée, plus gaie, plus saine.
+
+André la regardant, pensait:
+
+--Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur
+elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit?
+Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?
+
+Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait
+donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec
+les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par
+sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la
+longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.
+
+«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?... Oui!
+car maintenant c'est à moi de les entretenir...»--Un triste sourire
+passa sur ses lèvres:
+
+«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les
+enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le
+droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!»
+
+Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le
+malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible,
+sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus
+demain.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait.
+
+Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements
+alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les
+chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un
+souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler,
+blanc, avec sa grand'mère noire.
+
+Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine;
+vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants
+et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains.
+
+Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué,
+regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de
+Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle
+laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et
+gens à soigner, disait:
+
+--Ici, c'est la maison du bon Dieu.
+
+Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette
+appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus
+chauds.
+
+Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme
+s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés.
+
+--Brave fille! dit André.
+
+Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur
+service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie
+d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui
+faire.
+
+Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte
+et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides,
+elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les
+animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous
+l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de
+loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa
+bibliothèque.
+
+Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui
+dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins
+touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements,
+cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son
+maître.
+
+André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un
+bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait
+surtout sa probité.
+
+Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de
+Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante,
+vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la
+viande ni au vin.
+
+Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la
+maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être
+ainsi privée faisait sa joie.
+
+Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle
+économisait.
+
+Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât
+point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux
+temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et
+morts leur fermaient les yeux.
+
+Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et
+André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le
+jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la
+fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses
+rayons bleus, les allées luisaient, blanches.
+
+Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris
+était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers
+luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient.
+
+Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils
+en goûtaient le charme tendre et vivifiant.
+
+Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de
+Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut
+sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna
+point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit,
+parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand
+même, hélas! et malgré tout!
+
+Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite,
+n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une
+saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa
+lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.
+
+De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un
+azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres
+tremblotaient dans la clarté lunaire.
+
+--Que d'étoiles, mon Dieu!--murmura la jeune femme,--alors ce sont des
+mondes?
+
+--Oui, dit André, des mondes.
+
+--Sont-elles habitées?
+
+--On peut le croire pour certaines.
+
+--Les a-t-on comptées?
+
+--Elles sont innombrables.
+
+--Mais le ciel finit bien quelque part?
+
+--Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.
+
+--Mais enfin, un Dieu a créé cela?
+
+--Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut
+aussi bien avoir existé de toute éternité.
+
+--Qui donc a créé la religion?
+
+--Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de
+peuples.
+
+--Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse
+des miracles?
+
+--Non,--dit André,--les lois de la nature sont immuables.
+
+--Mais alors, pourquoi vivons-nous?
+
+--Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une
+intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut
+comprendre que nous avons un devoir à remplir.
+
+--Lequel André? celui de vivre?
+
+--Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui
+sont innées en nous, et que l'éducation développe.
+
+--Mais André, après la mort?...
+
+--Eh bien?
+
+--Tout sera donc fini?
+
+--Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se
+décompose.
+
+--Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?
+
+--Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte
+le plus.
+
+--Et toi, que voudrais-tu, André?
+
+--Me reposer, ce doit être si bon, après la vie.
+
+--Et une récompense ou un châtiment?
+
+--La conscience nous la donne de notre vivant.
+
+--Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie?
+
+Il soupira et dit:
+
+--Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les
+animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la
+condition de la vie.
+
+--André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?--Et Toinette eut un
+frisson léger.
+
+--Souvent!--dit-il.
+
+--Et elle ne t'effraye pas?
+
+--Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront
+besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais
+vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des
+êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand
+soulagement que de s'éteindre?
+
+--On doit bien souffrir?
+
+--C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.
+
+--Nous mourrons ensemble, André?
+
+--Espérons-le, ma chère!...
+
+La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs.
+
+Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux
+chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair
+de leur chair, ils ne purent s'en éloigner.
+
+--Comme ils nous ressemblent?--disait-elle.
+
+--Ils sont nous!--répondait-il.
+
+C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs
+fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques
+accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme.
+
+
+
+
+X
+
+
+Un matin André dormait encore, quand un employé du télégraphe apporta
+une dépêche. Félicie remit l'insolite papier bleu à Madame qui le prit,
+le retourna et le jeta sur la table.
+
+Cependant la curiosité l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un
+rayon de soleil tombât dans le visage d'André, dont les paupières
+troublées s'ouvrirent.
+
+--Il y a là un télégramme.
+
+--Ah! donne!
+
+Et dans le court instant qui s'écoula, il sentit battre son coeur et eut
+l'intuition d'un malheur; toute dépêche arrivant brusquement l'étonnait
+ou l'inquiétait; mais jamais il n'avait éprouvé une telle crainte. Il
+ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effarée, passa
+sur son visage; on l'appelait en hâte au couvent.
+
+--Tiens, lis...
+
+... Et précipitamment, il s'habilla.
+
+Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains.
+
+--Pauvre femme! répétait André, pauvre femme!
+
+--André, veux-tu que j'aille avec toi?
+
+--Non, merci! où est ma cravate? vite, mes bottines! Et il répétait:
+
+Ah! pauvre femme!--d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette.
+
+--Ne t'effraye pas, la dépêche ne dit pas que ta mère...
+
+--Sans doute! oui!...--Et fébrilement il se vêtait, tournant dans la
+chambre avec une angoisse indicible.
+
+«Non, la dépêche ne disait rien, mais il devinait, elle était bien
+malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivât à temps.»
+
+--André, prends quelque chose, ne t'en va pas à jeun!
+
+--Oui, oui!...--En même temps il descendait l'escalier quatre à quatre.
+
+--Félicie, ayez bien soin de Madame, ma mère va peut-être mourir!
+
+--Jésus!--murmura la pauvre créature. Et le coeur subitement retourné,
+elle regarda André fuir vers le chemin de fer.
+
+Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient.
+Il se répétait: «Elle va mourir!» et le bruit des roues sur les rails,
+comme un refrain obsédant et monotone, ronronnait:
+
+«Elle va mourir, mourir, mourir!»
+
+Et ce mot funèbre se répétait de plus en plus vite, torturant comme un
+cauchemar. André s'enfonça la tête dans les mains, se boucha les
+oreilles. Il était seul.
+
+Quand il releva les yeux, une vallée creuse était pleine de soleil, des
+maisons blanches se détachaient entre les arbres, la Seine, au loin,
+brillait comme un ruban d'argent, les jardins étaient en fleur. Était-ce
+possible, la mort?
+
+Et de répugnants détails préoccupaient, hantaient André: les
+déclarations officielles, le choix des tentures funèbres, l'enterrement;
+il se voyait tête nue, suivant le cercueil. Cette pensée l'étouffait.
+
+Et tout à coup il se moqua de lui-même. Il relut la dépêche, elle
+n'était pas signée: «Votre mère très malade, venez vite.» Très malade?
+lui aussi avait été près de mourir! Elle vivrait. Pourquoi
+s'effrayait-il tant? Il n'avait qu'à rejeter ce poids écrasant qui lui
+pesait sur le coeur.
+
+Il n'y parvint pas.
+
+Hors du train, il sauta dans une voiture.
+
+«Elle ne marche pas», pensait-il! Et il grinçait des dents. Puis il eut
+peur qu'elle n'arrivât trop tôt, car il se sentait lâche devant le
+spectacle qui l'attendait. Il écarta les visions mortuaires. «Tout ceci
+est un rêve», murmurait-il. La rapidité de l'événement le confondait.
+«Quel stupide cauchemar!»
+
+Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle était bien pâlie
+alors, il s'en souvenait! Comment eût-il pu se douter, pourtant!...
+
+La voiture s'arrêta devant la porte à linteau de pierre ornée d'une
+croix.
+
+«C'est vrai! c'est vrai!» murmura André et, pour payer le cocher, sa
+main tremblait.
+
+Il sonna. La soeur tourière, qui l'introduisit, avait une mine grave.
+Elle parla de la miséricorde de Dieu, puis d'un ton très simple:
+
+--Oh! elle est tout à fait mal! dit-elle.
+
+André s'élança dans l'escalier, la précédant. Au fond du corridor il vit
+la porte entrebâillée; une odeur d'éther traînait. Et devant cette porte
+presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon à côté,
+cherchant Odile.
+
+Elle parut, les yeux rouges. À la vue d'André, elle faillit laisser
+tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tête avec reproche:
+
+--Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un
+chien!
+
+Ce mot injuste le bouleversa.
+
+--Odile, je n'ai la dépêche que de tout à l'heure!
+
+Et il s'accusait tout bas: «C'est vrai, depuis huit jours; ah! égoïste,
+mauvais coeur!»
+
+--Peut-on la voir?
+
+Elle eut pitié de son état et s'effaça devant lui. Il entra dans la
+grande pièce sombre, à l'air raréfié. Tout au fond, dans la blancheur
+des draps, Mme de Mercy reposait, livide.
+
+Il s'avança; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la
+famille assis près d'elle.
+
+Ils échangèrent un signe de tête. André, tout près du lit, vit que sa
+mère reposait. Son nez s'était pincé, ses yeux cavés, une sueur perlait
+sur son visage ossifié.
+
+Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait.
+
+Le docteur s'était levé, il s'approchait de la fenêtre.
+
+--Eh bien!--dit André avec anxiété, mais n'espérant déjà plus.
+
+--Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait
+beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voilà trois
+jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prévenir qu'hier soir!
+
+Sans parler, André le regardait avec angoisse.
+
+Le médecin haussa les épaules tristement, et ajouta pour dire quelque
+chose:
+
+--Quand la lampe est usée, que l'huile manque...
+
+Il agita les lèvres, comme s'il soufflait une, lumière.
+
+--Alors... quand?...--Et André n'osa préciser. Le médecin n'osa
+comprendre; il alla prendre son chapeau disant:
+
+--Quand je reviendrai? Ce soir.
+
+--Que faudra-t-il faire?
+
+«Rien!» pensait le médecin. Il dit évasivement:
+
+--Toutes les deux heures, une cuillerée de la potion alcoolique. La
+bonne est au courant.
+
+Il hésitait comme s'il avait encore quelque chose à dire, mais il
+préféra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement
+la main d'André et sortit.
+
+André le remplaça au chevet du lit.
+
+«Cinq jours, s'il était venu cinq jours plus tôt il l'aurait trouvée
+alitée, il eût immédiatement fait appeler le docteur, il... mais non,
+puisqu'elle était condamnée! Pauvre mère!... Il se la rappelait quand il
+était petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle était faible! C'est
+elle qui avait consenti à ce mariage dont elle n'avait retiré que
+déboires!» Et sa douleur s'avivait par le remords de n'être pas venu la
+voir. «Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque
+force, la lucidité nécessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur
+d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprêmes.» Et comme
+une litanie qu'il ne pouvait étouffer, revenait ce mot:
+
+--Ah! pauvre femme!
+
+Comme les défauts de son caractère paraissaient petits, nuls à cette
+heure dernière, à côté de ses qualités aimantes de son dévouement. Et
+André se sentit déchiré de remords. Aurait-il dû la quitter jamais?
+Elle, veuve, encore jeune, avait repoussé plusieurs partis, afin de se
+consacrer à ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chère tendresse, était
+morte. Puis son fils l'avait quittée, pour une étrangère.
+
+«Telle est la vie,» soufflait une voix à André. Mais il s'indignait de
+cette réponse bête, trop facile et pourtant vraie.
+
+«Pour sortir de sa torpeur, pour échapper au suicide, André trop jeune
+avait dû se marier. C'était la vie! Sa femme, enfant elle-même, n'avait
+su comprendre, ni aimer sa belle-mère: c'était la vie! Et seule, après
+tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait
+mourir sans la consolation d'être aimée, sauf par son fils, de la
+famille nouvelle que son dévouement avait fait subsister: c'était la
+vie! l'étroite, l'inepte et inexorable vie!...
+
+Cette pensée lui déchira le coeur; il pleura.
+
+Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se
+pencha sur elle:
+
+--Mère, dit-il doucement, mère, c'est moi, ton fils.
+
+Il rencontra un oeil sans pensée; la bouche livide resta muette. Odile
+fit prendre à sa maîtresse la potion ordonnée, écarta André du lit,
+donna quelques soins minutieux.
+
+Quand ce fut fait, il revint et se rassit accablé.
+
+À deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en
+doutait, le tira par la manche et, dans le salon à côté, lui servit un
+bouillon.
+
+--Merci, Odile,--dit André, et il ne put manger.
+
+--Allons,--dit-elle bourrue,--dépêchez-vous, ce sera froid!
+
+Il obéit comme un enfant, mais les premières cuillerées l'étouffèrent et
+il se mit à pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lèvres
+balbutiant à vide:
+
+--Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'était du
+mauvais air pour elle.
+
+Et avec une cruauté inconsciente qui déchira le coeur d'André, elle
+racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dévotions, ses
+pénitences, ses longs entretiens avec l'aumônier, sa défense formelle
+qu'on prévînt son fils.
+
+Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service à
+rendre, un sacrifice à faire avaient raidi sa mère, elle avait vécu.
+Puis tout lui avait manqué, et depuis son entrée dans le couvent, elle
+s'était abandonnée au mal, laissée mourir, ne pensant plus qu'à son
+salut.
+
+Il rentra dans la chambre. Le temps s'écoula. L'état de prostration de
+la moribonde la tenait blême, rigide et cadavérique; le drap dessinait
+sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves étaient deux
+taches d'ombre, comme les trous d'une tête de mort. Des plaintes
+d'enfant montaient de cette bouche fermée, des râles sortaient de ce
+pauvre corps en détresse; et André jugeait son impuissance lamentable et
+grotesque. Parfois, les paupières s'ouvraient lentement, un oeil perdu,
+aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupières
+s'abaissaient lourdement, et il semblait qu'à chaque fois, un peu d'elle
+s'en allât, pris par la mort.
+
+Vers quatre heures, André entendit un bruit de voix étouffées dans la
+pièce voisine. Il y courut: sa femme était là avec les enfants; timides,
+ils levèrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien
+gros.
+
+--Eh bien!--fit Toinette d'un air d'angoisse.
+
+Il ouvrit les bras et les laissa retomber.
+
+--Pauvre André!--dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux.
+
+Elle attendait, prête à entrer, s'il le demandait; il bredouilla.
+
+--Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!... bien bas... Je
+vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec...
+
+Il s'interrompit, le médecin entrait; il salua.
+
+--Rien de nouveau?
+
+--Rien, docteur!
+
+--Allons!
+
+Et il passa dans la chambre; André le suivit, laissant Toinette et les
+enfants. La jeune femme était pâle; elle s'assit dépaysée, prêta
+l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrière elle parut Odile. Toutes
+deux se dévisagèrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante
+baissa les yeux, toute remuée par la vue des petits.
+
+Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard
+des gâteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait.
+
+--Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent.
+
+Voyant le visage de Toinette tout changé, elle eut pitié et dit:
+
+--Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit.
+
+--Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire?
+
+--Je vais bâtir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame
+dormira bien sur le canapé? pour une fois?...
+
+--Oh! je ne dormirai pas!--dit-elle avec vivacité. Et elle se sentait
+heureuse et soulagée.
+
+André rentra seul; le docteur était sorti par l'autre porte. Il avait
+constaté un léger mieux, avant-coureur de la mort.
+
+--Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas.
+
+--Ah!...--dit André, qui d'un coup d'oeil vit les préparatifs. Cela le
+touchait et le gênait à la fois; il eût voulu être seul, et que sa
+famille ne l'envahît point au moment où sa mère allait mourir. Il ne
+répondit pas et s'assit près de la fenêtre, regardant sans voir les
+maisons voisines; son accablement était extrême.
+
+Une heure après, Odile, qui venait de garder sa maîtresse, fit signe à
+André: il s'empressa.
+
+--Elle reprend connaissance.
+
+Il se précipita dans la chambre, vint au lit; une vie blême semblait
+remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux éteints s'animèrent; ses
+bras s'agitèrent faiblement.
+
+--André, c'est toi?
+
+--Oui, mère, je suis là...
+
+Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression étrange passa sur
+ses traits, et d'une voix brisée, sourdement:
+
+--Je ne croyais pas revenir... j'étais morte, André... Dieu allait me
+juger... Quelle angoisse!
+
+Epuisée, elle soupira tout bas, comme en rêve;
+
+--L'heure n'est pas encore venue...
+
+Il y eut un silence. Puis d'une voix forte:
+
+--Qu'on aille chercher M. l'Aumônier!
+
+Odile y courut.
+
+--Mère, souffrez-vous?
+
+--Beaucoup... mais pas trop...--Et son oeil égaré ajoutait au mystère de
+sa parole.
+
+--Mère, vos petits-enfants sont là!
+
+Il n'osa nommer sa femme.
+
+--Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques?
+
+--Ah! plus tard!--dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencèrent de
+couler une à une, lentement, sur ses joues maigres.
+
+--Mère, ne pleure pas! mère, ne pleure pas!--cria André en suffoquant.
+
+Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlât; et à chacune
+les sanglots d'André redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes
+d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre
+cette mort abandonnée. Elles étaient terribles, ainsi inexpliquées.
+
+On toussa discrètement à la porte; le prêtre entra. C'était un vieil
+homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard,
+aussi expert que celui du médecin, jugeait l'état de l'agonisante:
+
+--Ma soeur,--dit-il d'une voix affectueuse et étouffée,--je suis prêt à
+vous entendre...
+
+Elle s'agita à cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche
+articulant avec peine, elle dit le mot: «Confession».
+
+Le prêtre regarda André, qui s'éloigna lentement. Il trouva les enfants
+assis autour de la table; Odile leur avait noué de grandes serviettes
+autour du cou; ils dînaient. Toinette ne prit presque rien, André ne put
+manger. Il se mit la tête dans les mains, et s'absorba dans la
+contemplation des petits. Dépaysés, condamnés au silence, pâlots, ils
+avaient, entre deux cuillerées, des tours de tête effarés, des
+espiègleries qui faisaient place à une gravité subite; et cette parodie
+inconsciente du chagrin sur ces petits visages était comiquement
+lugubre. Les yeux de Jacques étaient pleins de sommeil; il se laissa
+pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la
+table.
+
+Marthe vint instinctivement rôder près de son père, guettant un sourire;
+dès qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses
+genoux, et lui tout doucement lui fit faire à cheval, tandis que
+Toinette discrète, ajoutait des points à une broderie, qu'elle avait
+toujours dans sa poche.
+
+André, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, étouffait,
+pensant à l'_autre_, qui, à côté, solitaire, agonisait. Impatient, il
+attendait que le prêtre se retirât. Celui-ci, introduit par Odile,
+s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant à
+André:
+
+--Du courage, monsieur. Dieu vous éprouve cruellement, mais votre mère
+est une sainte, et la miséricorde éternelle lui rend justice en
+l'appelant au ciel!--Il changea de ton et plus bas:
+
+Je vais revenir administrer les derniers sacrements!
+
+André le suivit dans le corridor, il aperçut des robes de religieuses
+attirées par la mort, il ne trouva rien à dire au prêtre, qui s'en alla
+à grands pas, comme si l'heure pressait.
+
+Il rentra chez sa mère; elle avait un air de beauté calme, de repos et
+de méditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la
+tête, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura:
+
+--André!
+
+Il s'agenouilla, elle sourit lentement.
+
+--Courage, André! ce n'est qu'une séparation. Je dirai à Lucy que tu
+l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais
+tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon père... allons, enfant, ne
+pleure pas... Qu'est-ce qu'un voyage? quelques années à peine?
+
+Et calme, comme pour un départ ordinaire, elle ajouta d'une voix très
+simple:
+
+--Tous mes papiers sont dans le portefeuille à ferrure. Pas
+d'invitations, aucune cérémonie...--et accentuant les mots:
+
+--Ceci est ma dernière volonté!
+
+--Après,--dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le
+dessus,--envoie des lettres de faire-part à tout le monde, la liste est
+faite.
+
+Elle ferma les yeux, épuisée; après un long instant:
+
+--Ta femme est là?
+
+Il fit un signe affirmatif.
+
+--Venez tous,--dit-elle.
+
+Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; André portait Marthe
+éveillée.
+
+À la vue de sa belle-mère, Toinette devint affreusement pâle; une pitié
+lui mordit le coeur, et peut-être connut-elle le remords d'avoir été
+légère, injuste et sans bonté, pour sa bienfaitrice.
+
+Le regard de l'agonisante, son sourire, remuèrent plus cruellement la
+jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un
+malaise indicible, l'énigmatique regard et le sourire de la mourante.
+
+Cependant elle s'approcha.
+
+Mme de Mercy lui dit:
+
+--Embrassons-nous!
+
+Et les deux femmes se baisèrent sur les lèvres, comme pour un grand
+pardon.
+
+--Marthe!--appela la grand'mère.
+
+L'enfant pencha sa tête, ses grands yeux remplis de terreur; cramponnée
+au bras de son père, elle palpita tout entière, comme un oiseau effrayé,
+au contact des lèvres froides.
+
+--Jacques!--soupira la grand'mère.
+
+Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effarés, ivres de
+sommeil, sourit, et se rendormit.
+
+--André!--dit sa mère.
+
+C'était le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secoué
+et l'embrassa pour la dernière fois.
+
+Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on
+vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se
+répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent
+emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe
+sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari.
+Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la
+moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans
+l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur
+retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements
+sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu
+dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers
+trois heures du matin.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon
+discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond
+chagrin qui le dévorait.
+
+Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions
+familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations
+charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse,
+elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point
+l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le
+prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège,
+les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors,
+il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus
+grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les
+soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché.
+
+C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé
+de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il
+avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de
+meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à
+qui Mme de Mercy léguait une petite rente.
+
+Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne
+distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces
+moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de
+prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu
+adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de
+rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les
+semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et
+auquel il n'avait aucun droit.
+
+Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il
+s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le
+chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis
+près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de
+regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière
+lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant.
+
+Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus
+gai.
+
+De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la
+boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un
+double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de
+Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il
+s'était démis le pied et qui exigeait du repos.
+
+«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas
+la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie,
+habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou
+cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main,
+au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la
+pratique?»
+
+André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui;
+il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle,
+d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!... Ce rêve
+lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée.
+
+Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique
+s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il
+réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:
+
+--Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu
+qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend
+là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.
+
+Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire
+qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en
+frappait, il était tout ému.
+
+«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle,
+la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême
+sacrifice!»
+
+Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette
+au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où
+l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?
+
+«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.»
+
+Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les
+trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de
+rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il
+avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le
+creux de sa main.
+
+«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au
+milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir.
+Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne
+vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!»
+
+Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et
+le contre, était résolu à partir.
+
+Il donna sa démission.
+
+Quand il sortit pour la dernière fois du ministère, il éprouva peu de
+joie, et presque une involontaire mélancolie. Il avait pâli, étouffé
+dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; «Je ne rentrerai
+jamais plus ici, jamais plus», il fut triste.
+
+Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit
+Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitôt lui revint, comme une
+douleur perçante, le souvenir de sa mère. Il l'avait donc oubliée un
+instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu'à travers une
+rêverie et un souvenir résignés? Cette épreuve lui fut utile. Sa douleur
+se transforma peu à peu en une tendresse pure, un culte grave.
+
+Le départ fut fixé au 1er septembre.
+
+Il fallut penser aux préparatifs. Alors, sur la réserve des quatre mille
+francs du grand-père Rosin, on prit quelques cents francs pour les
+achats.
+
+Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins où l'on
+vend pêle-mêle lingerie, mercerie, papeterie, vêtements, joyaux,
+chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle
+revenait le lendemain. Plus d'une fois André l'accompagna.
+
+Étouffant vite dans l'air chaud, poussé, pressé par une foule compacte
+et moutonnante, les yeux aveuglés par les couleurs, le pêle-mêle des
+objets, il suivait sa femme avec une curiosité effarée. Il avait
+remarqué l'effet produit sur elle par les tentations perpétuelles de ces
+bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de désir fixe,
+comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne
+se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans
+l'oreille; et par de brusques écarts elle s'éloignait de lui, palpant
+une étoffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des
+sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et
+de convoitise.
+
+--Oh! ce n'est pas cher! André, regarde, c'est pour rien!
+
+Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes,
+de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affolées:
+le même désir ardent, imprécis, l'envie de tout prendre, de tout
+emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme à
+voilette baissée, des demi-mondaines empanachées, et des cuisinières en
+cheveux.
+
+André suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-là, par
+mille détours, dépensant une heure pour un achat de quelques francs.
+
+Et quand, enfin, son mari l'arrachait de là, elle était nerveuse,
+distraite; l'affolement subit qui lui était monté au cerveau était long
+à disparaître.
+
+Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du
+départ approchait.
+
+Après quelques réflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser
+derrière eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour être emporté.
+Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait là; ce
+fut une grande pitié de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des
+étrangers. Ils gardèrent la table à ouvrage de Toinette, un grand
+fauteuil rouge où chacun à son tour s'était reposé, et les petits lits
+d'enfant.
+
+Mais ils ne purent se résigner à quitter aussi les êtres qui avaient
+vécu avec eux; Plume était morte d'un refroidissement; on convint
+d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant à Félicie, elle
+n'hésitait point et eût été en Amérique; par son dévoûment elle entrait
+dans la famille.
+
+Pendant les derniers jours on logea à l'hôtel.
+
+André, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les
+pièces vides: trois années de leur vie s'étaient écoulées là. Il monta
+au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris:
+la ville s'étalait au loin, sous un dôme de nuages violets que frangeait
+l'or du soleil couchant. André sentit combien il est difficile de se
+détacher du passé, même quand il a été cruel: cependant, pourquoi
+tarder? La résolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement
+brusque, il ferma les volets, redescendit.
+
+En bas, Toinette, accompagnée des petits, tenait un gros bouquet de
+soucis et d'anémones; elle le fit sentir à André, avec un sourire
+d'intelligence: il lui sembla respirer l'âme du jardin où ses enfants
+avaient grandi.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Trois jours après ils couraient en chemin de fer.
+
+Jamais Marthe et Jacques n'avaient été si heureux; agenouillés devant
+les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, défiler le paysage,
+ou bien ils s'enquéraient du chat que Félicie gardait dans un grand
+panier, sur ses genoux. L'animal était fort mécontent de voyager ainsi;
+un peu de mou frais, offert à propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait
+dans un compartiment de chiens.
+
+On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin
+fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à
+la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres,
+tenant toujours le chat dans son panier.
+
+Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la
+petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se
+reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté
+Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien
+changée, tout autre, mûrie.
+
+Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs
+d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle
+le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler.
+André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville,
+s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait
+si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne
+vinssent pas à sa rencontre.
+
+«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y
+tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur
+dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!--pensait-il, en trouvant lourd
+un sac de nuit qu'il tenait à la main--je voudrais bien être chez les
+Crescent.»
+
+On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin.
+Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une
+couleur sombre, était usée.
+
+--Vous voilà, bonjour ma fille,--et elle l'embrassa.--Bonjour... (et
+elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour
+petit, et toi, Madeleine?
+
+--Elle s'appelle Marthe, maman.
+
+Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête.
+
+--Ah!--dit-elle enfin--je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus
+à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls.
+Restez-vous longtemps ici?
+
+--Mais non, maman, dans ma lettre...--fit Toinette, très étonnée.
+
+--Ah! je vous dis ça... Vous savez que Guigui n'est pas là, il voyage!
+
+On trouva dans un fauteuil le père Rosin étendu, goutteux, faible de
+tête. Sa lèvre inférieure pendait, presque morte. La paralysie
+héréditaire le menaçait. Il dodelina de la tête, se laissa embrasser, et
+sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des
+enfants.
+
+Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants,
+Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur.
+
+La maison était froide, les murs nus. On servit le déjeuner, maigre, et
+le pain, à la fin, manqua. Cependant la mère, comme un robinet d'eau
+ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard
+était fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'était un bavardage
+puéril, la répétition monotone de pensées, de tours de phrases qui
+revenaient d'eux-mêmes; elle subissait l'obsession de l'idée fixe, les
+premières atteintes de la monomanie.
+
+Le père Rosin était de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain
+et le vin, le surveillait d'un air renfrogné.
+
+Du départ de leurs enfants, les Rosin en parlèrent à peine, comme si
+cela ne les intéressait point. Et cette sécheresse faisait grandir dans
+le coeur d'André et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis
+leur arrivée, tant ils étaient dépaysés, incapables de communiquer avec
+les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la
+maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens
+avaient l'envie irrésistible de se lever et de se sauver, leurs enfants
+entre les bras.
+
+Si indifférents, si égoïstes qu'eussent été les Rosin pour eux, au
+moment où le jeune ménage restait en détresse, pourtant c'étaient le
+père et la mère de la femme, les grands-parents des enfants; et en les
+voyant si desséchés, si racornis, si rétrécis d'idées et pauvres de
+sentiment, Toinette et André éprouvaient pour eux une pitié découragée,
+triste comme les choses qui les entouraient.
+
+André se leva.
+
+--Eh bien!--dit Toinette,--à tout à l'heure, nous allons visiter ma
+soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait
+promettre de dîner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulière?
+
+Personne ne répondit, les Rosin étaient devenus lugubres. La femme dit:
+
+--Crescent! bien mal pour Guigui!--puis elle fit demi-tour et sortit.
+Rosin dodelinait de la tête d'un air d'acquiescement.
+
+--À tout à l'heure, papa,--cria Toinette.
+
+--Ou-i,--prononça difficilement le père.
+
+Dehors, devant les enfants, ils n'osèrent, par pudeur, échanger leurs
+impressions. André serra le bras à sa femme; elle essuya une larme, et à
+voix basse:
+
+--Si changés,--dit-elle,--oh! je suis sûre que c'est Alphonse qui les
+rend comme ça. As-tu vu ma mère, elle ne paraît plus avoir sa tête à
+elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moitié des meubles.
+
+«C'est le châtiment de leur faiblesse», pensa André. Il dit évasivement:
+
+--Ils ont vieilli, en effet.
+
+Ils arrivèrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur
+maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnèrent.
+
+On les introduisit près d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes,
+si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit à grogner, et
+commença de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond; à la
+fin, après beaucoup d'efforts, il parvint à dire, en appuyant sur le
+premier mot.
+
+--_Elle_ va venir.
+
+Enchanté de sa phrase, il répéta:
+
+--_Elle_ va venir.
+
+Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout
+absorbé, comme s'il cherchait à déterminer leur odeur. Toinette et André
+se regardaient à la dérobée, les lèvres pincées pour ne pas rire;
+Jacques et Marthe, d'abord hébétés, commençaient à se pousser du coude.
+
+Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empâtée,
+entra, avec un air de dignité bourgeoise.
+
+André, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait été cordiale, au
+moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espéra la
+retrouver dans ses paroles, mais après les compliments, les premiers
+mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et
+pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les
+pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur.
+
+--J'espère, dit-elle, que vous accepterez demain à dîner? je pourrai
+vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne société de Châteaulus.
+
+Ils refusèrent, ce qui la mortifia; elle dut se résigner.
+
+--Ah! vous allez en Afrique?--dit-elle;--on dit qu'il y a beaucoup de
+serpents dans ce pays-là!
+
+Et, d'un regard sévère, elle intimida les enfants que le mari amusait
+beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire
+élastique qui tendait jusqu'à éclater ses énormes joues.
+
+--Monsieur Chabanne!--s'écria Berthe.
+
+Le vieux redevint sage.
+
+--Il est très malade,--dit-elle avec sang-froid.--Alors vous partez
+aujourd'hui?
+
+--Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux.
+
+--Ce sont des personnes très distinguées,--dit-elle avec réserve,--mais
+à mon sens, ils vivent trop à l'écart; quand on est du monde, on a des
+devoirs.
+
+André croyait rêver, il avait gardé le souvenir d'une autre femme. Huit
+ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en épousant le père
+Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gavé de mangeaille,
+engraissé comme une oie, comblé de tendresses, il n'était plus qu'un
+gâteux bénévole. Sa femme, maîtresse absolue des biens, enrichissait les
+prêtres, donnait le pain bénit, et faisait de bons repas.
+
+--Peut-être tes enfants,--dit-elle à Toinette,--accepteraient-ils un peu
+de friandises?
+
+Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent:
+quand tout fut déposé sur la table, elle coupa elle-même deux petites
+tartines et y mit de la confiture avec ostentation.
+
+Puis elle pressa sa soeur et son beau-frère d'accepter quelque chose.
+Vers la fin de la visite, sa morgue était tombée, et elle apparaissait
+peu à peu ce qu'elle était: une femme sans méchanceté, gonflée par sa
+richesse, égoïste en sa vie étroite, un de ces êtres incomplets que les
+petites villes élèvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent
+alors, par réciproque, toute les tyrannies de la province.
+
+Berthe fut émue au moment de la séparation; mais en songeant que le
+refus des de Mercy l'avait empêchée de les livrer, le lendemain soir,
+dans un somptueux dîner, à la curiosité et aux commérages de toute la
+ville, elle leur en voulut.
+
+Dehors, Toinette et André souffraient d'un malaise inexprimable, comme
+si tout ce qu'ils voyaient n'était pas assez gai pour les faire rire, ni
+assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue
+de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la
+vue d'un homme sain au sortir d'un hôpital ou d'une maison de fous. Les
+Rosin, indifférents, assistèrent aux effusions d'André et de Crescent;
+puis les de Mercy embrassèrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent
+leur étreinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les
+adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Félicie portant le chat,
+enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et André
+grimpèrent sur le siège; le fouet claqua.
+
+--Adieu!--cria Toinette, et jusqu'au détour de la rue, elle vit Mme
+Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidité, regardait sans voir,
+comme si elle attendait que son fils rentrât.
+
+En cinq minutes, on fut hors de Châteaulus, en pleine campagne; les de
+Mercy respirèrent, Tob aboya, les enfants se mirent à rire et à
+jacasser. André souriait à la brise comme un homme qui échappe à un
+mauvais rêve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait:
+
+--Êtes-vous bien, madame!... Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon
+garçon!--et il faisait une risette à Marthe, un signe de tête à Félicie,
+et il disait de Tob:
+
+--C'est un beau chien.
+
+Et quand il vit le chat sortir la tête du panier, il se mit à rire de si
+bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et
+respira lentement: l'asthme le tenait.
+
+--Je suis bien content,--disait-il à André,--vous allez voir quelles
+mines nous avons. Toute la famille est réunie, cela tombe bien, les
+enfants sont en vacances... Ma femme? elle va très bien, je vous
+remercie. Allez! Blanchet!
+
+Le cheval reprit un trot rapide, après une montée.
+
+--Vous resterez bien quelques jours avec nous?
+
+--Non, mon ami, nous partons demain soir.
+
+--Bah! on dit cela... Quelle bonne idée vous avez d'aller en Algérie,
+beau climat, bonne terre.
+
+--Il faudra venir nous voir?
+
+--Je ne dis pas, eh! eh!
+
+Et leur causerie courait, à bâtons rompus, toute joyeuse.
+
+--Quand nous aurons passé ce bois, vous verrez la Meulière.
+
+--Vous y êtes bien?
+
+--Trop bien, mon ami, nous ne méritons pas cette fortune.
+
+Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas
+de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immédiatement voisins.
+Une grande part de leurs revenus passait en charités, en oeuvres utiles.
+
+--On a voulu me nommer maire, j'ai refusé.
+
+--Et vous avez eu tort,--dit André,--vous vous devez à tout le monde.
+
+Crescent baissa la tête, il savait bien qu'il aurait dû accepter; sa
+bonhomie, le désir du repos l'avaient emporté; il en serait quitte pour
+accepter dans deux ans.
+
+--Ah! voilà ma femme, les enfants!
+
+Et très vite, le breack s'arrêta.
+
+Mme Crescent simplement mise, avec son air de bonté habituelle, ouvrit
+ses bras à Toinette, serra vigoureusement la main d'André, embrassa les
+enfants à tour de bras. Pendant ce temps, André donnait un vigoureux
+shake-hands aux jeunes filles, à Thomas, le lieutenant du génie; la
+fille aînée, Marie, était devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle
+avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques.
+
+Le coeur de Toinette et d'André se dilata, dans cet accueil si franc, si
+simple. On les mena à leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais
+sans recherche; et d'un bout de la table à l'autre, les Crescent et les
+de Mercy se regardaient, avec de bons sourires.
+
+Ils se trouvaient tous changés.
+
+Les Crescent avaient pris de l'âge: elle, avait des cheveux blancs sur
+les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient
+André mûri, élargi, homme fait, et Toinette plus femme, développée
+d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants,
+parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants.
+
+Après le dîner, André causa avec le fils aîné, son père en était fier.
+Marie avait cédé à la prière de ses parents, quitté sa place, elle
+servait d'institutrice à ses soeurs. Elle avait refusé deux partis, se
+disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand,
+de mathématiques.
+
+Toinette et Mme Crescent devisaient: près d'elles, Marie, de loin,
+regardait sans qu'il la vît, André, avec une expression pensive. Elle se
+sentait toute gaie, ce soir.
+
+Le lendemain, les de Mercy persistèrent dans leur résolution de partir,
+puis au dernier moment, cédèrent pour un jour encore, puis pour un
+troisième. L'hospitalité de leurs amis était si peu importune, les
+laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, à
+leur gré, dans leur chambre ou au salon.
+
+André eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit à Toinette
+des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la
+finesse et le bon sens frappèrent la jeune femme.
+
+Jacques était le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup à son père.
+Marthe était la préférée de Mme Crescent, Le chat, trop gâté, eut des
+indigestions. Tob engraissa. Félicie était heureuse.
+
+Enfin les de Mercy décidèrent qu'il fallait partir, et leurs amis
+n'insistèrent plus.
+
+Quelque chose tourmentait André et Toinette; les folies d'Alphonse
+Rosin, et la peur qu'il ne dénuât de tout ses vieux parents.
+
+--Comptez sur moi!--dit Crescent, et il leur serra significativement la
+main.
+
+Le lendemain matin, toute la famille d'André était à Marseille, prête à
+prendre le paquebot.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les
+remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au
+loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de
+fumée emportaient des centaines d'existence.
+
+On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des
+mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes
+les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent
+l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une
+succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner,
+leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à
+l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les
+attendre et les piloter.
+
+Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes,
+après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et
+on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses
+couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur
+parut peu agréable.
+
+André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il
+trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement
+avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une
+demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille,
+apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux
+bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient.
+La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de
+cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut.
+
+Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion
+virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques,
+émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du
+regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était
+le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers
+l'avenir.
+
+Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
+
+--Eh bien,--dit-il à sa femme,--es-tu contente?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+Et ce oui, ferme, le rasséréna.
+
+Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se
+comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France.
+Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la
+bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils
+eussent succombé dans ce Paris énorme... Mais pourquoi maudire la mère
+patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?
+
+Là aussi l'inconnu les attendait.
+
+Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des
+inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de
+gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs
+bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste
+recroquevillé.
+
+Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement,
+se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies
+dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions,
+de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des
+points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait
+cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils
+devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins
+sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.
+
+À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et
+pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore
+devant eux.
+
+Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en
+leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de
+coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants,
+échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des
+enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se
+dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des
+soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et
+c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le
+voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les
+entourait.
+
+Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la
+côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient
+conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et
+André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils
+avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à
+son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne
+s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux.
+De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient
+de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
+
+Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au
+prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher
+sans doutes ni hésitations, tout droit.
+
+Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
+
+Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa
+mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
+
+Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
+
+Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils
+sourirent.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jours d'épreuve, by Paul Margueritte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'ÉPREUVE ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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+works. See paragraph 1.E below.
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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