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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/27186-8.txt b/27186-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0ced3f7 --- /dev/null +++ b/27186-8.txt @@ -0,0 +1,10671 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jours d'épreuve, by Paul Margueritte + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jours d'épreuve + Moeurs bourgeoises + +Author: Paul Margueritte + +Release Date: November 7, 2008 [EBook #27186] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'ÉPREUVE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + PAUL MARGUERITTE + + JOURS D'ÉPREUVE + + MOEURS BOURGEOISES + + + + + PARIS + ERNEST KOLB, ÉDITEUR + + + + +À MAURICE BOUCHOR + +_Sèvres-Paris_, 1886. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +«L'Amour!--Peu de chose!» pensa André. + +«Des joies à fleur de peau, des chagrins à fleur d'âme, le rêve d'une +Elvire et l'étreinte des filles, un besoin de pleurer, l'envie de rire, +et du vague à l'âme par les nuits d'été; bref, une déception immense. + +«Pourtant ai-je assez aspiré, naïvement, aux douleurs et aux voluptés de +l'Amour, tel que le chantent les poètes et que le subissent les hommes, +l'Amour pour qui l'on vole, l'on trahit, l'on tue, et qu'attestent et +glorifient les chefs-d'oeuvre de l'art. + +«Existe-t-il seulement? + +«Ne ressemble-t-il pas à ce livre qu'Hamlet feuillette: «Que lisez-vous +là, monseigneur?--«_Des mots! Des mots!_» + +«Qu'importe, si ces mots recèlent une force magique, la vertu d'un +charme qui enlève l'homme aux mesquines réalités, et l'enivre? + +«Mais pourquoi ne la rencontrai-je jamais, cette ivresse? + +«Sécheresse du coeur?--Non. Malchance?--Peut-être. + +«De mes rares bonnes fortunes, il ne me reste que de l'indifférence, ou +des regrets, et dans ce que j'ai éprouvé de meilleur, pas une joie +pleine...» + +Ainsi ressassait-il le néant de sa vie, morne, regardant de son bureau +un grand mur en moellons rugueux, qui barrait le ciel, le jour, et comme +la vie splénétique de l'employé. + +Des monceaux de paperasses s'écroulaient devant lui. D'énormes bûches, +dans la cheminée, pétillaient toutes rouges, empourprant le visage d'un +vieil homme, courbé sur des registres. Les cartons, le long du mur, +sentaient la poussière. + +André s'étira, les doigts crispés, avec un bâillement de bête en cage, +et brusque s'accouda, regardant devant lui, sans voir: + +«Eh bien! il faut, si l'on n'aime pas, avoir l'illusion d'aimer. Vivre +sans femme, sans une douce et continue présence, cela se peut-il? Quelle +tristesse, le célibat! Et posséder des maîtresses de rencontre, espacer +les jours et compter les heures, c'est être seul; on s'en lasse. + +«Plus tôt, plus tard, l'habitude enfin s'impose, qui rive la chaîne. +Pourquoi pas tout de suite?--Mariage, concubinage: même chose. L'un, +jeune et libre, mais menaçant de représailles futures, de fausses +hontes. L'autre grave, comme tout devoir et toute responsabilité, mais +gros de joies intimes, conjugales, paternelles.» Ah! la femme, +l'entendre, la frôler, la chérir, dans le bruissement de ses robes et la +grâce de ses gestes, manger, vivre et dormir avec elle, à tout prix, +demain, André l'exigera. + +Depuis longtemps cette résolution couvait en lui. Sa mère en aurait un +grand chagrin. Seule, maladive et jalouse, elle l'aimait d'une affection +dévouée, étroite et égoïste aussi. + +«Mais que faire?» se demanda-t-il. + +Si l'on ne doit pas attendre de l'amour la joie de passions fortes, +d'émotions violentes, du moins lui peut-on demander la douceur des +intimités, le quotidien côte-à-côte, par lequel on supporte mieux les +chagrins de la vie; et ils ont tellement accablé André, que la solitude +lui fait horreur. Il veut quelqu'un à qui parler. Sa vie de sensations +et de sentiments rentrés l'étouffe. Devant ce mur qui lui coupe la vue, +et qui peu à peu a pris pour lui un sens hostile et symbolique, il +éprouve un furieux besoin de s'évader, hors d'ici, et de lui-même. + +Il a vingt-cinq ans, porte un des vieux noms de France: du Guaspre de +Mercy, est grand et fort, quoiqu'anémié, assez beau, malgré la tristesse +des yeux et le pli tombant de la bouche. Bachelier, s'il n'était +paresseux, il aurait, comme tant d'autres, licences et doctorats. +D'intelligence saine, de goûts délicats, malgré l'étroitesse de quelques +idées, il est quelqu'un, de par la probité de son caractère. Il pourrait +être haut placé, et ne serait point déplacé. Il l'est, dans ce bureau. +Pourquoi?--Parce qu'il est pauvre. + +Ce mot lui suggéra des réflexions amères. + +«On croit que pauvreté signifie déguenillement, mansardes et pain noir. +On ne s'imagine la misère que repoussante. Celle des gueux, oui. Mais il +y a celle des riches: humiliante, parce qu'elle se cache sous les dehors +du bien-être, cruelle, parce qu'elle dégrade et démoralise des êtres qui +n'étaient point faits pour la connaître.»--Et André la connaît. + +Faire tinter le premier du mois quelque argent, et le lendemain plus un +liard, parce qu'on a payé les fournisseurs, s'abstenir de tout plaisir, +petit ou grand, relever ses pantalons quand il pleut, mettre son vieux +chapeau et son pardessus râpé, si l'on sort le soir, ne jamais entrer au +café, craindre qu'on ne vous emprunte, parce qu'il faudrait refuser, +regarder aux trois sous d'un omnibus, d'un journal, pratiquer cent +privations, moins pénibles que ridicules, et, sentant que l'on n'en +impose à personne, soutenir, avec une dignité comique, l'hypocrisie des +convenances, ah! la piteuse existence! + +Il pensa:--«Ai-je donc l'âme vulgaire? Est-ce mon amour-propre qui +souffre? Suis-je trop délicat?--Fi donc!» + +Il voudrait ne plus mentir seulement. C'est mentir que d'être ainsi +vêtu, logé, nourri, quand on est pauvre. Il aimerait mieux promener avec +insouciance un manteau déchiré et un feutre bossué, que de lisser tous +les jours du coude son chapeau haut de forme, et de garder +précieusement, pour ne les mettre qu'aux grandes occasions, une paire de +gants nettoyés. S'il ne respectait sa mère, il rougirait, car elle a +gardé le culte des apparences, fait des visites à des gens riches qui la +dédaignent, aime le monde, où elle a brillé, jeune femme, et dont elle +ne veut pas voir la nullité et la sottise. + +Sa mère, André l'aime; comment ne l'aimerait-il pas? Et cependant il +accepte l'idée de la laisser seule, s'il se marie: seule moralement, car +il ne saurait la quitter. Est-ce que, quand même il y consentirait sans +remords, la pauvreté le leur permettrait?... Mais alors, la présence +d'une étrangère évincera la domination maternelle. Il se produira des +tiraillements. Combien les deux femmes seront jalouses! André s'en +attrista. Du moins, il épouserait une fille d'âme douce et forte, apte à +tenir un ménage et à élever des enfants. + +Mais ce droit même de disposer de lui, l'a-t-il?--Il s'interrogea avec +angoisse. + +Vis-à-vis de lui-même, il est rassuré. Il se sent capable de remplir son +devoir, et ne craint pas d'abattre plus de besogne, afin de nourrir sa +femme et ses petits. Seulement est-il libre? Ne se doit-il plus à sa +mère, qui a tant fait pour lui? + +Il récapitula le passé. + +Qu'il était triste! Sa jeunesse lui apparut, traînée sur le cours d'une +petite ville de l'Ouest, enfermée dans un collège, toute pleine de gris, +sans joies. Son père, ruiné par les procès, demi-fou et inoffensif, le +faisait sortir, le dimanche. On trouvait à la maison, revenues de la +messe, la mère et la fille, pauvre Lucy, douce soeur qui le réconfortait, +déjà malade. Le père mort, la mère, condamnée à la retraite, après une +vie futile et des succès mondains, venait, avec ses deux enfants, à +Paris. Et Lucy, en trois ans, poitrinaire, mourait. Elle avait des +prévoyances d'enfant mûrie par le malheur et la maladie, et--André n'y +pouvait penser sans angoisse--elle s'était éteinte sans regrets, presque +avec joie, comme avec la conscience que sa mort allégerait le ménage, et +qu'aussi, destinée à vieillir sans dot, espérant peu se marier selon son +coeur, elle préférait mourir toute jeune, toute jolie, sans souffrir plus +longtemps. + +On déménagea, rendus plus riches--réalité cruelle!--parce qu'on était un +de moins; et André et sa mère vécurent, dans un petit appartement, au +quatrième. Les fenêtres s'ouvraient, d'un côté, sur un horizon de toits +et de cheminées, de l'autre, sur les marronniers du Luxembourg. + +Depuis commença une vie monotone, et les jours s'écoulèrent pareils, +amenant le retour, une fois la semaine, de visites rendues à Mme de +Mercy. Rarement dînait-elle en ville. Bien qu'elle vît beaucoup +d'indifférents, une ou deux maisons, celles des Damours et de Mme +d'Ayral, puis l'abbé Lurel, bornaient son intimité. + +Ses examens passés, André avait dû prendre une carrière. C'était son +grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il être autre +chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possédé un +uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie eût été réglée, sa +pauvreté honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et +avec la conscience d'être à sa place, que le nom des Guaspre de Mercy +était virilement porté. Mais sa mère!... + +Par ses prières, ses sanglots, épouvantée de rester seule, elle l'avait +détourné d'un désir si naturel. N'était-il pas dispensé déjà par la loi, +comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des +garnisons lointaines?... Il céda, par faiblesse, mais comme beaucoup de +caractères bons et timorés, ne se résigna point et, malgré son respect, +attrista plus d'une fois sa mère, par l'amertume de ses regrets. + +Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les +bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en +intriguant si péniblement. Quand il y songeait, et à la tristesse des +quatre années perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la +honte l'étouffait. + +Ah! certes oui, tout pesé, il ne doit plus rien à sa mère; il lui a +sacrifié l'état militaire, il a accepté la vie sans ressources, sans +avenir, sans fierté, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de +plus? Etrangler le besoin qui le torture d'échapper à cette solitude, à +ce néant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employé, puisque +c'est correct, puisqu'il ne peut être marchand ou industriel, puisqu'il +se doit à son nom. Hélas! aura-t-il assez sacrifié son bonheur à cette +lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre! + +Et ce cri lui échappe, irréfléchi et soudain: + +«J'épouserai Germaine!» + +Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parlé tout haut. + +L'incendie des bûches s'éteignait; et le vieil employé, courbé sur les +registres, gardait son attitude falote, la plume à la main, comme s'il +écrivait. + +«Germaine!--Et Mariette?» + +Le premier nom appelle le second. André voit les deux femmes, quoique, +par délicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pensée. Malgré +lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire +son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La +douce amie, Germaine? ou la maîtresse, Mariette? + +Il les évoque. + +Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon +élégant habille, un petit être délicat, à qui il faut un nid capitonné. +Son père, un avocat, très dévoué aux Mercy, la gâte trop. Les lundis +soir, André va prendre le thé chez eux et, dans un coin, près de la +mère, femme effacée et maladive, il regarde travailler les doigts blancs +de Germaine, dans le cercle de clarté que projette la lampe. Son front +et ses yeux restent dans l'ombre, ses lèvres et son menton sont +lumineux. Quand elle le regarde, il se sent délicieusement troublé. Et +pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme ménagère qu'il +voudrait: contradiction éternelle entre le rêve et la réalité! +N'importe! Charmé par la grâce frêle, un peu factice, de son joujou, il +se dit chaque fois, sans penser aux difficultés, au consentement douteux +des parents: «J'épouserai Germaine!» + +Et Mariette? + +Il l'aime aussi, cette fantasque fille à l'accent du faubourg, qu'il +rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait +une robe d'ouvrière et, à chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait +reconduite jusqu'à sa porte. Le lendemain, ils s'étaient revus. Un soir, +ils s'étaient aimés. Tous les jours, il allait l'attendre, à la sortie +de son atelier. Puis elle l'avait planté là, pour un protecteur. S'étant +rencontrés ils s'étaient repris, aimés, querellés, quittés, repris. Et +maintenant excédée de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se +disait prête à quitter tout, acceptant de demeurer avec André. Elle +travaillerait; à eux deux ils gagneraient le nécessaire. Un peu honteux +à cette idée, pourtant aux heures mauvaises, où l'existence lui pesait, +il se disait tout bas: «Je vivrai avec Mariette.» + +Sentant la nécessité d'opter, il pensa: + +«Vivre avec elle, quitter ma mère, serait mal et aussi imprudent. +L'acoquinement à une femme, je dois l'envisager comme un malheur +possible, engendré par une longue habitude; je ne puis l'accepter, +immédiat. Mon labeur pour nourrir ma maîtresse couvrirait mal +l'indignité de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une âme de +fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union +temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut +se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien, à elle, tandis que +j'ai avoué à Germaine que je l'aimais. + +«Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis lié +envers elle... Seulement Germaine,... est-elle bien la femme qui me +convient? Si délicate, habituée au bien-être, enfant gâtée, sera-t-elle +bonne ménagère, sera-t-elle bonne mère?» + +À l'idée des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite +amie soignant de gros bébés, lui semblait saugrenue, et improbable. + +Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement +réciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il +allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se +disait: «Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est médiocre; mais c'est +bien mon désir: épouser une fille riche, non!» + +Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours +compté sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle +entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens +particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur, +l'abbé Lurel. André n'y pouvait penser sans colère. Une haine +instinctive s'élevait en lui contre un marché qu'il jugeait honteux. + +--Monsieur de Mercy? + +Il sursauta, tiré de sa rêverie, sentant vaguement qu'on l'appelait pour +la seconde ou la troisième fois; le vieil employé était devant lui. + +--Pardon, mais il est quatre heures. Voulez-vous que je porte au chef +votre besogne, en même temps que la mienne? + +Et ramassant les dossiers épars, il les mit sur son bras, avec déférence +pour son collègue. + +--Merci, Malurus. + +Il le regarda et, pour la millième fois, revit un corps maigre, dans une +redingote élimée, un gilet sale, et un pantalon recroquevillé, tout +bossué aux rotules. + +Hors d'une cravate roulée en corde, sortait une face bilieuse, glabre +d'acteur, usée comme un vieux sou, plaquée de cheveux grisâtres, +attristée par deux yeux bleus éteints, fendue par une bouche mince et +décolorée. L'individu qui se tenait là, dans la ridicule livrée de son +habit noir, était funèbre et cocasse comme son nom: Malurus. Digne avec +cela, il représentait le spectre lamentable du vieil employé de +ministère, dont la vie s'est écoulée entre les cartons, les pieds dans +le feu, les doigts dans l'encre, le nez dans du papier: type fossile de +suffisance, de misère et d'abrutissement. + +Et tandis que le pauvre hère emportait les dossiers, André le suivait du +regard, ironiquement: + +«Il me respecte, parce qu'il me croit riche; à ses yeux, je promets +peut-être un chef de bureau!» + +Quatre heures sonnèrent. Il se leva, fit ses préparatifs de départ, +regardant le calendrier, dont les mois et les jours futurs +s'allongeaient, tristes. + +«Encore un d'écoulé, pensa-t-il, un de moins à vivre, et je ne l'ai +guère vécu! + +«Si encore, j'étais marié, le temps passerait plus vite. Et il ne me +semblerait plus que ce grand vilain mur m'étouffe, de son poids et de +son ombre.» + +Il sortit. + + + + +II + + +Le soir, en se mettant à table, il négligea, soucieux, de baiser la main +de sa mère, selon son habitude. Mme de Mercy, très formaliste, fut +imperceptiblement froissée. + +--Es-tu indisposé, André? + +Ces mots, et le ton avec lequel elle les prononçait toujours, +l'agacèrent d'avance; il répondit: + +--Non! + +Elle le regarda, frappée de la sécheresse de la réponse, et eut +l'imprudence de dire: + +--Tu es de mauvaise humeur, tout au moins? + +Il leva la tête, souffrant, et se mit à manger silencieusement; mais +elle jeta ces mots: + +--Tu es peu prévenant, André; j'avais ma migraine, aujourd'hui. +Cependant je suis sortie pour rendre visite aux d'Aiguebère, à qui j'ai +parlé de toi. + +De nouveau il regarda sa mère. Les êtres qui vivent ensemble contractent +un tact subtil et affiné qui les éclaire sur les demi-mots, les +sous-entendus, et leur montre, sous le moelleux des discours, la griffe +des intentions. Il faillit répondre: + +«Je ne suis pas oublieux, comme tu m'en accuses, et je suis fort triste +que tu aies la migraine, mais quant aux d'Aiguebère, dont tu brigues la +protection, je ne puis te remercier, parce que je désapprouve ta +démarche.» + +Il se retint: + +--Iras-tu chez les Damours, ce soir? + +--Moi?--fit-elle d'un air surpris et avec une affectation +visible,--pourquoi irais-je? Je trouve ces gens communs, et je m'étonne +que tu trouves du plaisir... Ah! je sais, Germaine! mais... + +Sur ces réticences, elle s'arrêta. + +André pensait, avec une colère sourde: + +«Oh! sans doute, ils sont communs. Le père est fils de paysans, il s'est +instruit tout seul; mais les Damours ont du coeur, les d'Aiguebère n'en +ont pas. Les uns se mettraient au feu pour nous, tandis que les +autres... Quant à Germaine, ma mère a bien fait de n'en pas dire de mal, +je ne l'aurais pas supporté.» + +Il dit tout haut: + +--J'irai seul, en ce cas. + +--Va, mon enfant. + +Et elle eut un sourire mélancolique qui toucha André, mais elle ajouta: + +--À mon âge, je sais rester seule. + +Et le ton de ces mots le peina. + +--Eh bien!--fit-elle pour changer de conversation--as-tu fait beaucoup +de besogne au ministère? + +--Oh! sans doute! j'ai taillé trois crayons, changé deux fois de plume, +réglé du papier blanc, copié des paperasses, fait des taches d'encre, +usé ma gomme et cassé mon grattoir. + +Mme de Mercy porta son mouchoir à ses yeux: + +--André, pourquoi me fais-tu de la peine? + +Bien que cette scène ne fût pas nouvelle pour lui, il courut +l'embrasser. + +--Ne pleure pas, j'ai tort. + +--Non! c'est moi, je te fais du chagrin, je le vois bien. + +--Tais-toi! tais-toi!--disait-il en l'embrassant. + +--Mais, continua-t-elle, si tu souffres de ta position fausse, crois-tu +que je ne la déplore pas? Avec ton nom, tu devrais être autre chose +qu'un employé. Pourquoi ne veux-tu pas aller dans le monde, solliciter +une place digne de toi? Si encore tu me laissais faire, mais non, tu +préfères rester obscur, dans ton coin.--Est-ce là place d'un de Mercy? + +Mais lui: + +--Que veux-tu, je voulais être soldat... + +Elle se rembrunit et pinça les lèvres. «Encore des récriminations! André +est impitoyable,» pensa-t-elle. Mais il n'appuya point. + +--C'était mon goût. Tu n'as pas voulu; que ta volonté soit faite. Mais +songe que n'étant pas soldat, et que n'ayant pas voulu être magistrat +(toi-même m'en as dissuadé), ou prêtre (et je n'avais nullement la +vocation), songe qu'alors je ne pouvais rien être du tout que ce que tu +as fait de moi, un employé. + +--Mais tu deviendras bientôt sous-chef de bureau, mon enfant! il est +impossible que tes chefs ne te remarquent pas. + +Il renonça à la détromper. Depuis quatre ans qu'il occupait la même +place, dans le même bureau, André avait jugé son avenir: il serait nul, +faute de protections. + +Un long silence, depuis qu'ils étaient sortis de table, durait entre Mme +de Mercy et son fils. Il se leva tout d'un coup, entendant sonner la +pendule. + +--Tu me quittes déjà? + +--Excuse-moi, un rendez-vous... + +--Il est cependant trop tôt pour aller chez les Damours? fit-elle avec +intention. + +Il rougit, et lui en voulut d'appuyer là-dessus. + +--Oh! garde ton secret! mon ami! + +Et son ton parut injuste à André: + +--Mais je n'ai aucun secret. + +--Bien, bien. On quitte les vieux pour les jeunes, c'est la règle de ce +temps-ci... Eh bien, tu ne m'embrasses pas. + +Il le fit, de mauvaise grâce. + +--Si ton père était là, tu ne m'abandonnerais pas ainsi. + +Un pareil reproche, dont elle avait l'habitude, horripilait d'ordinaire +André: «Suis-je un enfant? Fais-je mal?» se répétait-il. + +Il prit sèchement congé. Sa mère en eut conscience et se dit: «Mon fils +est bien changé pour moi!»--Ce qui n'était pas exact. + +Lui, dans la rue, fouettait l'air de sa canne, avec colère, en jurant: +«Au diable! Nous ne pouvons éviter de nous faire du mal. Nos nerfs +s'exaspèrent, quand nous sommes l'un près de l'autre. Tour à tour, nous +manquons de patience, nous sommes agressifs ou boudeurs. Et pourquoi? +pour des riens. Comment se peut-il que l'on se rende aussi malheureux? +Je ne sais, mais il me semble que cela fait du bien à ma mère de nous +disputer. Moi, je m'en passerais si volontiers!» + +Mais là non plus, André n'était pas véridique. Sans s'en douter, il +provoquait souvent ces petites querelles. Et il conclut: + +«Il faut sortir de là. Encore un argument en faveur du mariage, auquel +je n'avais pas songé. Mais se peut-il,--ajouta-t-il avec effroi,--que +l'on se fasse autant de chagrin, lorsque l'on est mari et femme? + +«Non! ma mère a beaucoup souffert; elle est faible, bonne, pleine de +scrupules; c'est par excès de conscience qu'elle se tourmente. Puis +quelle délicatesse! quel dévouement! Quand a-t-elle eu une pensée qui ne +fût pour nous?» + +Se rappelant tous les sacrifices, toutes les bontés de Mme de Mercy, et +le culte fervent que sa soeur avait voué à leur mère, il se prit à penser +à Lucy, la regrettant plus amèrement que jamais. + +Se serait-il jamais marié, elle vivante? Non, peut-être. Elle lui eût +tenu lieu de compagne, et eût comblé ce besoin d'intimité, de confiance +et de tendresse, dont l'absence le faisait tant souffrir. Elle était +sérieuse, peu semblable aux autres femmes, point coquette, et pourtant +si gracieuse, avec ce charme quasi-surnaturel qu'ont les êtres grandis +vite et que la mort attend. + +Quelle douce affection, la leur! que de rêveries et de confidences! Il +s'attendrit; le souvenir de Lucy lui était bienfaisant. Par une crainte +mystique, souvent il s'abstenait du mal, comme si elle eût pu être là, +et le voir. Morte, il lui prêtait une vie d'âme mystérieuse; et son +souvenir lui tenait lieu de remords. Bien qu'il ne crût point, il entra +dans une église. + +Il ne s'inclina pas, ne croyant plus que sa prière monterait, efficace, +vers un Dieu; mais, s'enfonçant dans l'ombre de la nef, attiré par les +faibles lumières qui palpitent aux pieds des madones, dans le +recueillement du silence et l'odeur de l'encens, il s'avançait à pas +lents, laissant aller sa pensée de tendresse et de regrets vers +l'absente. + +Il lui semblait l'honorer mieux, en l'église, où si souvent elle venait, +croyante, s'agenouiller. Il regrettait alors la foi perdue, enviait +l'espoir de ceux qui, estimant l'âme immortelle, s'affligent moins de la +séparation, certains de se retrouver en une existence meilleure, plus +belle. + +Malgré lui, de ces idées, il tirait une comparaison défavorable pour sa +mère. Lucy, bonne pour son frère, le voyant sincère dans son manque de +foi, le plaignait, sans jamais lui dire de ces mots aigres ou cruels +qu'ont les dévotes. Mme de Mercy, au contraire, le harcelait +d'objections, d'épigrammes, de reproches, croyant bien faire; et son +intolérance vaine le fatiguait.--Il s'attarda, absorbé dans ses +rêveries. + +En sortant, il hâta le pas. Un malaise singulier, comme une pudeur à +aller en ce moment voir Mariette, le troubla. Pourtant il avait promis +d'y passer quelques instants. Tout le temps du trajet, il se dit: «Je ne +monterai pas.» Il s'enfonçait davantage dans le souvenir du passé, +essayant de le retenir, trouvant cet effort plus digne que l'abandon de +son coeur, près d'une fille. Mais, quand il fut devant la porte, il ne +pensa plus qu'à la beauté de sa maîtresse; il monta. + +Comme il gravissait l'escalier, tout le besoin de tendresse qui +sommeillait en lui s'éveilla, et sa pensée courut vers la jeune femme. +André était encore enfant, bien qu'il se crût blasé. C'était toujours +avec trouble qu'il abordait Mariette; un curieux désir, mêlé de crainte, +l'agitait, de pénétrer ce mystère, cette apparence d'énigme, sous +laquelle toute créature aimée se replie. Ses tristesses lui pesaient sur +le coeur; et il avait besoin qu'on l'aimât, qu'on le comprît surtout. + +La sonnette tinta longuement; personne n'étant venu, il sonna encore. + +Au lieu de la bonne, ce fut Mariette, les cheveux emmêlés, les pieds nus +dans des savates, qui lui ouvrit, maussade. + +--Tiens, c'est toi? + +--Oui, c'est moi. + +Et il se sentit gêné, comme un intrus, oubliant qu'on l'attendait; mais +la conscience de sa pauvreté ne le quittait pas, l'empêchait d'être +heureux; et un rien, un regard, un mot, ravivaient son malaise, dans cet +appartement qu'un autre avait meublé, devant cette femme qu'un autre +entretenait. + +--Je ne t'attendais plus, dit-elle, pourquoi n'es-tu pas venu me mener +dîner au restaurant? J'ai chassé la bonne, j'ai mangé toute seule, du +pain et des sardines. + +Elle manquait d'argent; André rougit, comme s'il eut été coupable. Quand +Mariette babillait, avenante, il croyait l'aimer; mais dès qu'elle +s'exprimait d'une certaine façon aigre, toute sa tendresse tombait, et +dépaysé comme chez une étrangère, il se taisait, à l'affût d'un prétexte +pour se retirer. + +--Je ne t'en veux pas,--continua-t-elle, en le regardant en face, de ses +grands yeux verts brillant dans une figure pâle; et assez grande, elle +se cambrait, étirant ses bras, faisant pointer sa gorge et onduler sa +taille. Tu n'avais pas le sou, n'est-ce pas, mon ami? + +Et aussitôt, elle se coula dans les bras du jeune homme avec une grâce +de chatte: + +--Pauvre Réré, ce n'est pas ta faute, mais crois-tu que mon imbécile +d'amant m'a fait une scène? Comme ça tombait! + +Et elle éclata en doléances rageuses qui atteignant André, l'énervaient +ce soir, plus que jamais. + +Toute son affection, les baisers qu'il apportait, son besoin d'aveux, +avaient fui, s'étaient taris, et il ne tenait plus Mariette sur ses +genoux, demi-nue sous son peignoir, qu'avec une indifférence et presque +une stupeur, de se trouver là. + +Elle lui dit: + +--Embrasse-moi donc, Réré. + +Il lui baisa la joue, machinalement. Où étaient les fièvres de la +veille? les caresses emportées qu'il lui faisait? Pourquoi son coeur, +battant hier avec violence, semblait-il arrêté, ce soir? + +«Comment ai-je pu penser à mêler ma vie à la sienne?--se disait-il--me +suis-je leurré à ce point? N'est-il pas clair qu'elle n'aime rien, que +l'argent?» + +Et presque aussitôt il se trouva absurde; pouvait-elle être autrement? + +La regardant, et pris d'une soudaine pitié pour sa beauté, il lui +caressa les cheveux. Au milieu de ses mépris, un lent désir lui venait +d'aimer encore cette fille. Que son coeur lui semblait étrange et +compliqué! Parce qu'il la désirait, il se donnait le change, oubliait le +décor qui l'humiliait et n'entendait plus les paroles dont la niaiserie +l'irritait. Une vague tendresse lui noyait le coeur. Il ne raisonna +point, n'analysa plus. Ses mains, frémissantes, se resserrèrent sur le +corps de femme, qu'un prestige vivifia, ennoblit. + +--André, dit-elle, si je te disais que je t'aime!... + +Comme s'ils sonnaient légèrement faux, ces mots le refroidirent. + +«Mensonge!» pensa-t-il. + +Et il répondit pourtant avec un sourire hésitant: + +--C'est moi qui t'aime! + +Mais aussitôt, un âpre retour d'injustice et d'oubli crispa ses nerfs; +et il baissa le front sous les lèvres de Mariette, afin que le, baiser +tombât dans ses cheveux. + +«Je ne l'aime pas! pensait-il. Mais alors pourquoi viens-je de lui dire +le contraire?» + +Il releva les yeux et vit dans les siens une expression froide et +distraite; ses pensées étaient ailleurs. + +Il se sentit trop loin d'elle pour la désirer. Il devint maussade. Elle +bouda. Et ils se quittèrent mal. + + + + +III + + +N'étant resté chez Mariette que quelques instants, il avait encore toute +sa soirée devant lui. + +L'esprit rassis, il s'étonnait, en arpentant le boulevard, d'avoir été +remué ainsi, alors qu'il se sentait maintenant, si indifférent. L'air +frais de mars lui rafraîchissait les tempes, et il s'interrogeait, ne +s'expliquant pas ce dédoublement singulier, qui fait qu'une moitié de +nous agit, tandis que l'autre moitié la juge, la blâme ou l'encourage. + +Ainsi, il se rendait résolument chez les Damours, il y serait dans un +quart d'heure, et sa conscience lui disait: «C'est mal, au sortir de +chez ta maîtresse, d'aller voir ton innocente fiancée.--Bah! ripostait +l'amour-propre, cela se fait tous les jours!» Et la volonté, engourdie, +abdiquait tout effort, tandis qu'un mauvais petit sentiment perçait, +mêlé de honte et d'orgueil. + +En hâtant le pas il fit, devant la possibilité d'un mariage avec +Germaine, un rapide examen de conscience. Il l'avait retardé jusqu'à +présent, étouffant ses doutes, ses scrupules, mais cette fois, prêt +d'agir, s'étant lui-même mis au pied du mur, il s'analysa avec +sincérité. + +«Est-ce que je l'aime vraiment? En laissant de côté ce qu'elle peut +valoir, comme femme et comme mère, en la supposant, ce qui est douteux, +vaillante, économe, prête à supporter la pauvreté, et m'aimant, non d'un +caprice d'enfant, mais pour toute la vie, et en mettant les choses au +mieux, moi, oui, moi, est-ce que je l'aime? + +«Depuis quand cette affection soudaine? Depuis un mois, à peine. Qui l'a +provoquée? Un accès de jalousie. Jadis, j'allais chez les Damours, sans +ennui ni plaisir. Germaine, je ne la considérais que comme une enfant +qu'elle était, hum! qu'elle est encore et... qu'elle sera toujours! Un +jeune homme frisé, qu'elle recevait, me parut familier avec elle et, +sans raison, absurde comme tous les hommes, moi, qui n'aimais point +Germaine, je devins subitement furieux et jaloux. + +«Elle n'aime pas le jeune frisé, c'est entendu. Elle me préfère, et +depuis un mois, nous nous promettons le mariage... + +«Mon Dieu! s'écria mentalement André, est-ce que tout cela ne serait +qu'un enfantillage? + +«Est-ce que, trompé par mon désir de prendre femme, je me serais mis, +naïvement, à courtiser la première venue? Mais raisonnons! Germaine m'a +troublé par ses grands yeux d'enfant précoce, le charme de sa taille +mince. Est-ce que je ressentirais, sans m'en douter, une affection +dépravée? Peut-être que je la désire, seulement? Alors, c'est mal. Et +quant à l'épouser, ne serais-je pas bien imprudent? Elle-même, sait-elle +à quoi elle s'engage, connaît-elle la valeur des paroles, le danger des +aveux? C'est une enfant, je le vois bien. Mais pourquoi en ai-je +seulement conscience, _aujourd'hui_? + +«Est-ce parce que la nécessité d'agir me dégrise? ou que je sors, +l'esprit rassis, de chez une autre? Ah! ce qui est misérable, c'est que +nous prenions pour de l'amour vrai, passionné, éternel, ces +sollicitations troubles de la chair, ces vagues ardeurs de l'âme, tout +ce qui s'agite en nous de vain et de tumultueux!» + +Cinq minutes après, il entrait chez les Damours plus irrésolu que +jamais.--Il salua l'avocat, échangea un regard avec Germaine, souriante. +Et cela suffit à le rendre de nouveau amoureux, au point de vouloir +pressentir le père, le soir même. Ému, à cette idée, il laissa causer +les quelques personnes qui étaient là, et silencieux regarda, à la +dérobée, Damours. + +C'était un homme lourd, d'encolure plébéienne, à la voix forte, au +visage rouge et barbu, que caractérisaient la lèvre inférieure en lippe, +d'énormes sourcils, et un regard bon. Impérieux pour les siens, passant +pour brutal auprès des autres, il témoignait à André une politesse mêlée +de déférence, qui recouvrait beaucoup d'intérêt et d'amitié. + +Le comte de Mercy avait patronné l'étudiant en droit à ses débuts, +l'avait aidé de sa bourse. De père en fils, les de Mercy, dans leurs +terres, avaient protégé les Damours, paysans et fermiers. L'avocat ne +reniait pas cette espèce de vasselage; il avait plaidé dans plusieurs +procès pour le père d'André, et reporté en affection sur le fils la +reconnaissance qu'il gardait au père. + +Gagnant largement sa vie, grâce à son énergie, son labeur rude, il +pensait, avec malaise et timidité, à la pauvreté des de Mercy; il eût +voulu les obliger, leur être utile, mais comment? Il avait songé à ce +qu'André fit son droit, travaillât près de lui; il lui céderait un jour +sa clientèle: projet irréalisable. La fierté de Mme de Mercy ne se +serait jamais accommodée de ce que son fils fût avocat, même riche et +considéré. + +L'idée qu'André épousât Germaine ne lui était pas venue. Marié à une +femme de chétive santé, souvent alitée, il ne pouvait croire que sa +fille le quitterait. Il l'aimait passionnément; c'était le seul égoïsme +de cet homme de travail et de sacrifice. Puis il ne se croyait pas assez +riche, il rêvait une fortune pour son enfant. Enfin, il la jugeait avec +raison trop jeune; la marier déjà lui eût semblé un crime. + +Germaine et André s'étaient isolés, dans le salon. Trois ou quatre +personnes graves jouaient à l'écarté, l'adolescent frisé était au piano, +deux jeunes filles causaient, avec des petits rires étouffés, et Damours +passa dans la chambre de sa femme, souffrante. + +En face l'un de l'autre, noyant leurs yeux et leurs pensées, André et +Germaine se regardaient, sans s'être encore dit un mot: lui, heureux et +ne songeant plus qu'à plaire à cette mignonne fille; elle, troublée sans +doute, indéfinissablement, mais surtout étonnée, et ne ressentant rien +encore que le vague et lent éveil de ses premières sensations de vierge. + +--Germaine, balbutia-t-il, m'aimez-vous? + +Elle baissa la tête, et si bas qu'il se demanda s'il ne rêvait pas la +réponse: + +--Oui. + +--Voulez-vous que je parle à votre père ce soir même? + +Elle releva vivement le front, lui jeta un joli regard effrayé, et +avertie par son instinct: + +--Non! Laissez-moi faire... + +--Mais bientôt, n'est-ce pas? + +Elle hésita; sans doute son coeur n'avait pas encore parlé; et pourtant +avec une assurance de femme, lui mentant et se mentant à elle-même: + +--Oui! bientôt! + +--Vous me le promettez? + +--Je vous le promets. + +--Je suis pauvre, vous le savez, je vis avec ma mère; il vous faudra de +la bonté, du courage, et...--Il n'osa parler des enfants; Germaine +rougissait. La réalité de ces choses l'effarait, elle aimait mieux +l'entendre parler câlinement; elle sentait bien qu'elle ne saurait +encore être femme ni mère: une petite amoureuse oui, c'était si +charmant. Et comme André continuait, elle eut un air d'ennui, de +crainte, et prestement: + +--Chut! papa!--et elle s'esquiva. + +André pensa, regrettant son aveu: «J'ai fait une sottise, n'avais-je pas +deviné ses craintes, ses doutes? nous ne nous aimons pas!» Et cependant +il disait à Damours, à tout hasard: + +--Je veux me marier, la solitude me pèse, ma vie d'employé me harasse; +la nécessité de soutenir un ménage me donnera le ressort nécessaire, me +fera faire des efforts vigoureux; je sortirai de mon atonie; il est +grand temps: c'est devenu pour moi une question de vie et de mort. + +L'avocat devint grave, et passant son bras sous celui d'André: + +--Mon cher enfant, dit-il, les événements n'ont pas marché selon notre +désir. Vous avez aujourd'hui une position faite, mais fausse. Un peu, +beaucoup par votre faute. On arrive dans les administrations par la +faveur: ah! le mot vous irrite! mais en somme, vos parents ont rendu des +services à l'État, cette faveur n'est que de la justice. Trois fois j'ai +voulu vous faire mieux placer, vous avez refusé. Si vous êtes dans les +mêmes intentions, et je le crois,--fit-il avec un sourire,--car je vous +sais entêté comme votre père...--Bonjour, mon ami!... et Damours +s'interrompit pour serrer la main à son neveu, jeune officier +d'artillerie qui venait d'entrer;--je vous approuve donc, continua-t-il, +de vous marier; à une condition: c'est que vous fassiez un mariage digne +de votre nom et de votre position sociale. + +--Un mariage riche! s'écria André avec répulsion. + +--Permettez! je ne vous conseille ni un marché ni une mésalliance. Mais +un de Mercy se doit d'épouser qui le vaut. Il vous faut quinze mille +livres de rentes. Vous le devez à votre mère, à vous-même. Vous vous +êtes mal embarqué dans la vie, voilà le moyen d'en sortir. + +--Non! non!--répéta André, avec des coups de tête résolus. + +--Croyez-vous donc que vous serez l'obligé de votre femme? Estimez-vous +plus haut! D'ailleurs, un seul mot, pesez-le. Riche, ayant épousé une +fiancée jeune et digne de vous, vous êtes maître de votre existence. Qui +vous empêche de rendre votre femme heureuse? Sera-t-elle moins aimable +pour quelques misérables sacs d'écus? Pauvre, mari d'une pauvresse, vous +mènerez une vie lamentable, sans noblesse, sans dignité, et sans amour. +Autant vous mettre une pierre au cou, et vous jeter à l'eau! + +Pendant ce temps, l'officier d'artillerie causait familièrement, +galamment avec Germaine, et celle-ci, intimidée, émue, rougissait, comme +prise par des sentiments soudains, nouveaux. André sans répondre, les +observait. + +--Allons,--dit Damours, le croyant ébranlé parce qu'il se +taisait,--voulez-vous que je vous cherche femme? ce sera avec une joie +sincère. + +Germaine souriait, les yeux troubles. Elle ne regardait personne, que le +jeune officier. Elle avait un air de chatte, alléchée par un bol de lait +chaud, et qui en même temps reste défiante, comme si elle avait peur de +se brûler. Était-il sincère, ce beau garçon, qui lui laissait entendre, +depuis plusieurs jours, qu'elle était jolie, charmante, et qui +cavalièrement, la regardait dans les yeux? + +--Voulez-vous? répéta Damours. + +--Non!--et André pour atténuer ce que sa voix avait de dur, ajouta:--Je +ne peux vous expliquer ça, c'est plus fort que moi; je me mépriserais, +d'épouser une femme d'argent! + +--Eh! mon cher!...--et l'avocat, avec un regard de confesseur et un +sourire sceptique, pensait: «Ce ne serait pourtant pas une si mauvaise +affaire!» + +André se méprit et répliqua avec chaleur: + +--Croiriez-vous donc que je cède à une arrière-pensée égoïste? qu'en +préférant une femme sans fortune, je spécule sur sa reconnaissance? que +je veuille en faire mon obligée, ma servante? Ce serait une faiblesse +bien pire! Je ne l'ai pas. + +--Mais!... Tant mieux! + +Et l'avocat rougit un peu, parce qu'il ne pensait pas à cela, et qu'on +interprétait mal son sourire, frappé par l'idée émise, il répéta: + +--Tant mieux! + +--D'ailleurs, je réfléchirai. + +André prit congé, salua Germaine qui parut interdite à sa vue, comme si +elle reconnaissait ses torts et sa légèreté, mais il lui sourit, ainsi +qu'à l'officier. + +Sa belle passion était tombée. + +«Hier le frisé, moi aujourd'hui, demain le lieutenant, ces petites +filles, pensa-t-il, n'aiment personne; seulement d'instinct elles aiment +l'amour.» + +Il rentra se coucher, et ne put dormir. Il se sentit horriblement +fatigué; outre ces grands projets qu'il agitait, ces doutes cruels d'où +devait dépendre le bonheur ou le malheur de sa vie, que de sensations, +d'impressions variées, complexes, contradictoires, avait-il, dans ce +seul jour, éprouvées! + +À deux femmes qu'il n'aimait pas, il avait dit qu'il les aimait. Et +pourquoi? Tout se brouillait dans sa tête. Que devait-il faire? où +étaient la vérité, le bien, le juste? Qui pouvait le conseiller? + +Il se promit de s'entretenir, longuement, avec sa mère. Pourquoi, malgré +les termes de froideur et de réserve où il se tenait avec eux, ne +demanderait-il pas leur appui à l'abbé Lurel et à Mme d'Ayral. + +Dans son insomnie, il se représenta dans la matinée du lendemain, assis +près du chevet de Mme de Mercy. Il évoqua le petit salon glacial du +prêtre, homme souple, grave et intrigant, puis le boudoir tendu de +vieilles soies, de Mme d'Ayral, bienveillante sous ses bandeaux blancs. +D'avance, il les écouta, imaginairement. + +Tous parlaient comme Damours. + +Seulement sa mère le suppliait de ne se point marier si jeune. Le prêtre +lui conseillait de demander à Dieu d'éclairer ses doutes. + +Mme d'Ayral le plaignait, avec une légèreté de vieille coquette, +d'abdiquer sitôt sa jeunesse et sa liberté. + +André se dit alors: + +«À quoi bon parler?» + +Il ajouta: + +--Je ne me marierai point. + +Et le lendemain, il retourna à son bureau. Il reprit son travail +monotone et vide, écouta les rabâchages de Malurus, et, pendant des +semaines et des mois continua à vivre, d'une vie morne et fermée, +régulière et cruelle, les yeux écarquillés sur le grand mur qui lui +cachait le ciel. + + + + +IV + + +Un jour vint où tout courage lui manqua. + +Il eut alors des idées morbides, de maladie et de mort. + +Ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait cette consomption +morale, ce dégoût quotidien, chaque jour plus amers. Déjà, adolescent, +après la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces +obsessions funèbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles. +Et il avait été long à guérir. + +Aujourd'hui, qu'il était homme, le même mal l'envahissait. + +À tort ou à raison, il croyait sa carrière faite, et sans issue. + +De quel côté se tournerait-il, en effet? + +Le mariage, cet espoir auquel il s'était rattaché, lui semblait +désormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui +convenait point. Certes, il était d'autres femmes, mais où les trouver? +comment les connaître? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon? +André n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui +auraient pu l'aider ne se prêtaient point à un mariage d'amour pauvre. +Puis, timide, il se défiait de lui-même. Prêt à se contenter du lot de +bonheur que le hasard ou l'amitié lui eût procuré, il n'eût point su se +tailler lui-même, à travers les événements, sa part de gloire, de +richesse ou d'amour. + +Il attendait et, rien ne venant, la patience lui échappait devant +l'avenir, les années mortes. + +De plus, avec sa mère, il en était arrivé à un état de crise aiguë; ce +n'étaient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois, +plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-même dépouillait +son ton acerbe; mais bientôt, cessant de s'entendre, ils recommençaient +à souffrir. + +Le bureau enfin lui parut intolérable. + +Quel cauchemar: les rues où l'on passe, l'heure exacte, l'entrée au +ministère, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poignée de +main de Malurus, l'éternel: «Vous allez bien!--Et vous même?», +l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la +copie d'expéditions, le départ de midi et chaque fois: «--Je vais +déjeuner» et Malurus invariablement:--«Bon appétit!» la sortie, le +déjeuner en hâte, la fuite, la rentrée au bureau, copies sur copies, +l'échange de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remués, la +petite toux sèche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui +s'écoule si lentement, la sortie hébétée de cinq heures, le retour à la +maison, la lecture d'un livre, le dîner, puis la réclusion dans une +chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le +lendemain, d'une existence exactement pareille!... + +Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos, +toujours les mêmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hérédité, encore +faible, d'une maladie de foie, André, condamné à une vie malsaine, +devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombés. S'il était +assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement. +Il faisait, dans l'étouffant réduit, quelques pas, sortait dans le +corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front +dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entrée fréquente du sous-chef +empêchait de lire. Et les journaux ne l'intéressaient guère. Les yeux +fatigués de la pièce où il s'étiolait, il tisonnait dans la cheminée, +regardait la face blême du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus +ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements, +insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avancé +ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux +fêlée sonnait alors, fausse à entendre, comme ces grincements qui +agacent les dents. Après vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et +force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se +dégageait de lui et de la pièce même. La peur de devenir fou, par +contagion, commença de hanter André. + +Dès lors tout l'aigrit, l'exaspéra! + +C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout +en lui se révoltait: la santé compromise, le cerveau fatigué, les nerfs +malades et l'âme déprimée; car il avait le sentiment d'une déchéance, et +cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain, +après, toujours, végéter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps +ratatiné, y vieillir!...--Et l'idée des innombrables jours qu'il +traînerait ainsi, lui écrasait l'âme, comme une montagne de pierres. + +Il connaissait une autre souffrance, la solitude. + +Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement +chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis, +comme si tacitement ils avaient reconnu leur méprise. Mais même +lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, près d'elles ne +s'était-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce +qu'il souffrait?--N'être pas compris, par les êtres qui semblent le +mieux faits pour vous deviner, paraît dur. + +Physiquement aussi, il dépérissait, + +Mariette disparue, il sentait se réveiller en lui, au bout de quelques +semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et +inextinguible besoin d'aimer. + +Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les +jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancés, les époux et +même les adultères. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres, +joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une +joie mystérieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis +niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement +d'une robe balancée mollement, l'éclair entrevu d'un bas de soie. + +Il suivait des femmes qu'il trouvait élégantes. Combien peu semblaient +d'une race d'élite, raffinées, désirables surtout pour leur grâce et +leur pureté, comme ces femmes d'Orient, baignées continuellement en des +bassins d'eau vive. Les sens d'André contractèrent alors une délicatesse +maladive. Des dégoûts le prirent. Il subissait des suggestions +grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les goûts se dépravent, +quand elles sont enceintes. + +Et peu à peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des +jeunes hommes, logiquement, fatalement, à André persuadé de +l'impossibilité de sortir de la vie où il tournait sur lui-même, venait +une idée de libération, de salut: mourir. + +Le mot de suicide s'enveloppait de préjugés religieux, philosophiques, +sociaux, qu'il discuta avec sang-froid. + +Sentant profondément et avec passion, comme sa mère, il tenait de son +père un esprit de raisonnement et de réflexion. + +Si donc il voulait se soustraire à la vie, c'était d'instinct, par +l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y dérober; par +réflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun débouché, il jugeait +inutile de prolonger son angoisse secrète. + +Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis-à-vis de lui même, +il pesait ses droits, sa liberté, et ne voulait mourir, qu'absous. + +Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait +pas. + +L'idée qu'il serait lâche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que +d'une façon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se +soustrairait, volontairement, à l'accomplissement de son devoir moral. +Car d'être lâche, comme l'entend le vulgaire, il était bien difficile de +dire s'il y avait plus de bravoure à supporter les peines de l'existence +qu'à s'en affranchir, et si véritablement, du moins pour la foule des +hommes, ce n'est point par lâcheté, précisément, qu'ils préfèrent une +longue agonie, les misères, et la souffrance, à la libération +courageuse, qui dépend d'un bout de corde, ou de la détente d'un +pistolet. + +Le trouble d'Hamlet ne pouvait non plus manquer de l'ébranler. De ce +qu'il ne crût pas à l'immortalité de l'âme, il ne pouvait inférer +qu'elle mourût: sa croyance n'engendrait pas la réalité ignorée. Mourir +entièrement et abolir la détestable conscience de soi, et toute douleur +et toute joie, c'était bien. Mais se survivre, quelle stupeur, quel +effroi?--Soit! il en courrait le risque, estimant que tout vaudrait +mieux que l'heure actuelle, jouant, en cas de survie, son bonheur sur un +coup de dés. + +Ainsi André se jugeait libre de mourir, s'en croyait le droit, +s'absolvait. + +Mais il sentait que ses raisonnements n'avaient point de valeur, et que +la vraie raison de vivre n'en était pas moins là, rigoureuse et +formelle. Qu'importaient les théories, philosophiques ou religieuses? +quand, vivant avec sa mère, il se disait: «Je puis la tuer du même +coup!» + +D'ailleurs, vivrait-elle, quelle lâcheté de la laisser ainsi seule, +infortunée! + +Rien que pour elle, il n'avait pas le droit de disposer de sa vie. + +À l'idée de sa mère, se joignait celle de la société, car Mme de Mercy, +crucifiée dans sa tendresse, le serait presque autant, plus peut-être, +dans l'opinion du monde qu'elle redoutait pardessus tout. + +Il écarta d'abord cette objection, comme la plus faible. + +Le monde, qu'avait-il fait pour sa mère, pour lui? Combien d'imbéciles, +de méchants, de débauchés, grossis par une infime fraction d'honnêtes +gens, composent ce que l'on appelle le monde? Il le méprisa. + +Mais sa mère, la laisser seule, vieillissante déjà? + +Ce fut, dans sa conscience, un débat long et cruel. + +Il ne se croyait pas les moyens de sortir de son enfer; il regardait, +naïvement peut-être, mais sincèrement, toute brigue, toute humilité, +tout quémandage, et d'autre part aussi une alliance riche, comme choses +honteuses. Et entre la mort et la honte, ces deux mots pompeux, et qui +flattent l'imagination d'un jeune homme, il n'hésitait pas. + +Un ami l'eût éclairé. Il n'en avait pas. + +Mais sa mère! + +À ce moment-là, André avait oublié tous ses griefs contre elle, et il ne +s'en servit point pour se consoler. Il l'envisagea avec une tendresse et +une reconnaissance ardentes, et attendri, il renonça presque à son +projet pendant quelques semaines, en disant: «C'est impossible!» + +Mais pas plus qu'il ne s'était résigné à son triste emploi, et à sa +solitude, il n'eut le courage de chasser l'obsession morbide. + + + + +V + + +Alors, l'idée de mourir le hanta, elle vivait avec lui, peuplait ses +cauchemars. Il se sentit moins triste. À penser qu'il serait libéré, +plus tard, un jour, bientôt peut-être, et que cela dépendait, en somme, +d'une détermination suprême, il se sentait plus calme, presque heureux. +Puis l'habitude, il le savait, émousse les sensations et les sentiments +les plus vivaces. Ce qui semblait absurde ou monstrueux la veille, +devient au bout de quelques jours, acceptable et possible. André, et il +en rougissait, s'habitua à l'idée du désespoir qu'il causerait à sa +mère. Alors il laissa place, dans son esprit, aux sophismes. + +«Elle est pieuse, elle priera, elle trouvera la paix, la résignation, +elle se consolera.» + +Puis: + +«Elle est si bonne, elle me pardonnera, elle déplorera le sort, mais +elle reconnaîtra que c'était inévitable.» + +Et peu après: + +«Sera-t-elle si seule que je le crains? Mme d'Ayral lui offrira +peut-être de vivre avec elle; l'abbé Lurel a pour elle une vieille +affection. Tous trois se comprennent mutuellement, beaucoup plus que ma +mère et moi ne nous sommes jamais compris.» + +Il s'arrêta court, se sentant injuste, et percevant la vérité, par un +contre-coup soudain: + +--C'est mal, c'est mal! cria-t-il. Je ne puis faire cela! + +Mais alors, la conscience de son ennui amer, de sa pauvreté +irrémédiable, et de l'avenir pareil à vivre, le rejeta dans une angoisse +extrême. Plus la vie lui semblait mauvaise, plus la mort lui +apparaissait désirable. Il la jugeait belle, simple; il l'appelait. Il +se voyait enterré, avec joie. C'était la vie qui le dégoûtait. Et le ver +du tombeau et l'horreur de la chair dissoute, lui semblait bons, à côté +d'elle. + +C'est ainsi que peu à peu, les derniers sentiments qui le retenaient, +s'éteignirent, s'évanouirent. + +Quoiqu'il ne mît aucun dandysme à mourir, il songea à la façon dont il +disparaîtrait et à faire, en quelque sorte, sa toilette suprême. + +«Comment mourir?» pensait-il, et le choix à faire lui inspirait une +volupté douloureuse. Mais le fait même du suicide, il l'envisageait avec +indifférence, et eût cru bien misérable de s'apitoyer sur lui-même, de +se faire, par ses regrets, une oraison funèbre anticipée. S'étant +condamné, il n'avait pas cette pitié que les hommes communs ont pour +eux-mêmes. Le _moi_ qu'il allait anéantir, ne lui inspirait plus +d'intérêt. + +Bien diminués et appauvris, ses scrupules n'étaient plus que matériels: +il ne pensait plus qu'à «l'ennui» qu'il donnerait à sa mère, qu'au +tumulte et aux bavardages ridicules, qu'aux constatations banales +auxquelles donne lieu tout accident. Il se représenta Mme de Mercy, non +plus désolée, mais effarée; il pensa aux dépenses que coûterait son +enterrement: les pompes funèbres sont chères, l'Église aussi, si elle +lui accordait une messe. Par sentiment des convenances, André eût voulu +disparaître, qu'on ne le revît jamais, que son corps, tombé au fond d'un +tourbillon, dans la vase d'un fleuve, ou enfoui dans une carrière, +n'apparût point dans sa laideur. + +Cette sombre coquetterie, ce dégoût des ennuis matériels que sa mort +imposerait, firent qu'il balança peu sur le choix des moyens. + +La vision de la Morgue, d'un corps ballonné et bleui par l'eau du +fleuve, lui fit horreur. La pendaison anglaise lui sembla d'un comique +répugnant. Un coup de couteau, et c'était fait! Il pousserait la lame +lentement, après avoir cherché du doigt là où le coeur bat le plus fort; +mais si la douleur l'effrayait, et qu'il se blessât seulement!... Une +balle dans la tête était plus sûre, mais quelle laideur brutale que ce +crâne entr'ouvert, la cervelle éparse, le sang giclé. Une balle au coeur +était mieux, car le poison est trompeur, son agonie ignoble. Et André +ramena d'un tiroir un revolver de calibre moyen, dont les cinq coups +étaient chargés. + +La fenêtre était ouverte. + +On apercevait un horizon de toits et de cheminées. En face, dans une +mansarde, où il épiait, souvent, l'apparition d'une jeune ouvrière, des +oiseaux en cage pépiaient. Le soleil baignait d'or, à perte de vue, ce +grand décor de maisons, de rues et d'arbres. Que de gens vivaient là, +parqués dans une chambre étroite, grouillant sous les grandes bâtisses à +six étages. Que de misères, de labeurs, que de naissances quotidiennes, +hélas, et que de morts! À des fenêtres poussaient des fleurs en caisse, +à d'autres, flottaient des linges sales. Des vitres, dans un mur plein +de crasse et de sueur, s'encastraient, avec d'ironiques reflets d'or. +D'autres s'ouvraient, sur des coins de chambre vides, et tout noirs. + +D'en bas, montait le tumulte de la rue, roulements d'omnibus, cris de +marchands poussant leurs voitures, et comme un bourdonnement de cent +mille voix. Des marronniers, dont on apercevait très loin la cime, +attestaient le printemps. + +André, qui tenait son revolver en main, se sentit de l'orgueil, devant +cette vie sourde et ces rumeurs. Plaignant les efforts de cette humanité +misérable, il sourit, fier d'oser s'affranchir de cette vie de cloporte +et de fourmi. Que d'humiliations il évitait par là, que de rancoeurs, de +dégoûts, et la maladie rebutante et la vieillesse hébétée, et la mort +laide, semblable à un huissier qui vous saisit, en dernière forme de +procès. + +«Ma mère est absente, je suis seul, je n'ai qu'à presser cette détente, +je suis libre!» + +Il admira avec quelle facilité l'homme peut se délivrer, par le suicide, +et s'étonna que si peu y succombassent; car la mort est là partout, +invitante. Enjamber une fenêtre ou un parapet, attendre le passage d'un +train, attacher une corde à un clou, quoi de plus simple, de plus +facile? + +Et André, sûr de pouvoir mourir quand il le voudrait, remit son arme +dans le tiroir, s'accouda sur un livre, et rêva au printemps. + +Soudain il prit son chapeau, et alla au Luxembourg. + +Le grand jardin était plein d'oiseaux, d'ombre et de fraîcheur. + +Une foule s'y pressait. Des petits garçons lançaient sur le bassin de +frêles bateaux. Des fillettes poussaient leur cerceau, ou jouaient à la +balle, avec de petits cris aigus. Des jeunes filles, se tenant par le +bras, échangeaient des confidences, d'un air grave, en regardant en +dessous les passants. Des mères, une broderie sur leurs genoux, +regardaient, avec un joli sourire, leur enfant, l'appelaient, et après +un baiser, lui essuyaient le front et lui parlaient bas. + +Des employés, sortant de leur bureau, marchaient vite, d'un pas +régulier, comme s'ils y retournaient. Des troupiers flânaient, les mains +ballantes, l'air doux et niais. Près de la fontaine de Médicis, une +femme en noir, belle, errait mélancoliquement. Plus loin, un individu à +cheveux longs, à figure simple, aux gestes secs, jetait, d'un pain qu'il +cassait, les morceaux aux oiseaux; et eux, sautillants et familiers, +voletaient vers le poing du charmeur. Des étudiants, avec des figures +bonasses, ou plissées et jaunâtres, passaient d'un air important, une +serviette sous le bras, frôlés par des maçons. Un acteur de l'Odéon et +une actrice, bras à bras, se souriaient comme en scène; et leurs paroles +semblaient des répliques. Des poètes aux cheveux flottants regardaient +de pâles ouvrières, qui, ralentissant le pas, se moquaient de filles +empanachées, dédaigneuses. + +André pensa: + +«Tout cela souffre, et dans cette foule composée d'êtres si différents, +où se coudoient riches et pauvres, heureux et misérables, combien +mourraient volontiers, ce soir? Pas un, peut-être. Si on leur offrait +cette délivrance, ils pâliraient, et vous taxeraient de folie ou de +cruauté. Est-ce donc l'espérance qui soutient ces employés nécessiteux, +ces poètes amaigris, ces ouvriers exténués, ces filles de peine, ou +simplement l'instinct stupide de l'existence? Alors moi, pourquoi donc +ne pensé-je pas comme eux? Je ne suis pas un philosophe pessimiste +pourtant. Je n'ai pas lu Schopenhauer, et j'aimerais tant la vie si elle +était meilleure!» + +Une grande amertume l'envahissait, d'être isolé et sentant autrement que +tous les autres. La vie, qui autour de lui, bruissait et s'agitait, +commença de l'angoisser péniblement. + +Il éprouva, avec une intensité funéraire croissante, combien le soleil +était sombre, le ciel vide, les femmes sans beauté. Le printemps lui +sembla amer. Un levain de rancoeur et de dégoût fermenta brusquement dans +son coeur. C'était une horreur physique, une nausée. Il s'étonna d'avoir +accepté, si longtemps, des jours de laideur, au bureau, tant de +discussions stériles, avec sa mère; et s'en voulut, de cet imbécile +espoir dans l'avenir, qui jusqu'alors l'avait leurré. Il lui vint une +répulsion aristocratique pour toutes les petites misères, les petites +souffrances, les petites malpropretés de la vie pauvre. Ballotté, +coudoyé dans cette foule, il souffrit, trouvant hostiles les visages +d'homme, ineptes les visages de femme. + +L'odeur des arbres l'irritait; il eût voulu pleurer. Il se hâta de +rentrer à la maison, et couché sur son lit, à plat-ventre, il +sanglotait. + +--André!--dit une voix déchirante.--Mon Dieu! André!... + +Il se retourna: sa mère était devant lui, les traits tirés, les yeux +fixes, désolée, dans ses vêtements d'éternel deuil; elle n'en dit pas +plus et se mit à pleurer aussi, debout, comme si elle devinait que son +fils allait l'abandonner et qu'elle déplorât déjà son cruel veuvage. + +De la voir en larmes, il s'attendrit et, essayant de sourire, il lui +prit les mains, honteux qu'elle eût assisté à cette preuve de faiblesse, +ce désespoir enfantin. + +--Qu'as-tu, mon André, est-ce que Germaine?... + +Il la rassura tendrement. + +--Mais alors?...--et elle n'osa s'expliquer. + +Il comprit, évoquant Mariette; mais elle était loin, il l'oubliait, et +il jura qu'il ne souffrait pas d'amour. + +Mais sa mère restait inquiète, le regardant avec des yeux tristes, une +majesté de noble femme, jadis belle; et elle l'interrogeait, se refusant +à croire qu'André--un homme--eût pleuré pour autre chose qu'une douleur +profonde. Sombre, elle présageait un secret, irritée de ne pas le +connaître. Qu'était-ce? Elle eût voulu consoler son enfant, qu'il fût +heureux. Elle le supplia de se confesser, s'agenouilla presque, +inclinant ses bandeaux gris, et la raie qui les séparait, une triste +raie agrandie, qui inspirait de la pitié. + +André lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau +et, pour une fois, forcé d'être sincère et prolixe, il dit, avec une +violence telle, ses amertumes et ses dégoûts quotidiens, son labeur +bête, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleversée par cette +confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlât si +longtemps coeur à coeur, s'écria: + +--Tu n'iras plus, reste avec moi! + +Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait +l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la +tête, berçant sa mère de paroles douces, en refusant. + +--Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! répétait-elle; nous +sommes pauvres, mais grâce à Dieu! nous pouvons le devenir encore plus. +Le peu que j'ai est à toi, donne ta démission! S'il le faut, nous irons +nous enterrer dans un petit coin, en province, là où la vie sera la +moins chère. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus. + +--Je ne souffrirai plus,--dit André et il regarda sa mère, pour voir si +elle comprenait le sens caché de ces mots; mais elle insistait, ne +pensant qu'à lui: + +--Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algérie, une mauvaise +affaire que ton père a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous +aurions, si on vendait les terres, une somme bien inférieure à la valeur +réelle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et +obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre, +ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et +nous le ferons! Donne ta démission, mon chéri! + +«Hé! pensa-t-il, est-ce que cela ne se résout pas à être plus pauvres +encore? Ma pauvre mère, dans la sincérité de son coeur, m'offre une vie +bien plus misérable. Quant à être entretenu par elle, sans rien gagner +de mon côté, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant +une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas +tombé là. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront, +elle sera même plus à l'aise; quand Lucy est morte, nous avons été plus +riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!» + +Il remercia sa mère avec effusion, elle en fut touchée. La bonne, une +vieille servante dévouée, les prévint que le repas était servi; et ils +dînèrent, l'âme un peu allégée, satisfaits naïvement, l'une d'avoir +offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refusé. + +Mais quand, à dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retirée dans sa +chambre, André s'habilla, sortit. + +La nécessité d'échapper à cette situation fausse, le frappait à +l'évidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit désert, ou sur une +berge, afin que son corps tombât dans l'eau: peut-être le +garderait-elle. + +Quoiqu'il eût jugé plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas +laissé sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mère. +Quel réveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait +son fils et ne le trouverait pas. + +André erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumière crue de +certains endroits, à l'obscurité d'autres; il longea les quais, d'où +s'exhalait la fraîcheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrêta, regarda la +rivière: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les réverbères y +miraient leurs clartés, qui se prolongeaient en tremblantes fusées d'or. + +Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avançaient +d'un mouvement rapide, ou s'éloignaient. Des points de lumière +s'espaçaient à l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre +et roux semblait refléter un perpétuel incendie; et toutes les vitres +éclairées, découpaient, du haut en bas des maisons, des rectangles +lumineux où se profilaient des ombres. + +André s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opéra, et aux boulevards. +Il donna un regret à l'affiche des théâtres, et aussi aux livres neufs, +brillant dans leur vitrine. Il eût aimé ces joies intellectuelles, que +satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveautés fades d'un +cabinet de lecture insipide, à bas prix. + +Comme dans les théâtres, où à la lumière se dorent les décors ignobles, +les vêtements salis, le paillon, Paris, à la clarté de ses milliers de +becs de gaz, se parait d'une beauté féerique, où le tournoiement, le +va-et-vient des lumières et des gens, prenaient une intensité +surprenante, dégageaient le rêve et la griserie. + +«Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura André. Heureux ceux qui +s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les +puissants, les riches!» + +Et le spectacle de ces rues agitées qu'il voyait pour la dernière fois, +l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacité de son chagrin. Par un +revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait +une dernière fois se mêler, se frotter à la vie. + +Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins +que son coeur, dans ce désir suprême d'amour. + +La nuit s'avança, les heures passèrent. André reculait de se tuer. «J'ai +le temps», se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu à +peu des vitres s'éteignirent; le mouvement des voitures se ralentissait, +les passants étaient moins nombreux, certaines rues désertes, tous les +magasins fermés. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait. + +Machinalement, André marchait vers sa maison, comme s'il ne fût sorti +que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes +les étoiles; la ville était plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait. +Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et André ne savait +quel était ce sentiment de mollesse qui l'empêchait de mourir. Il n'osa +rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa +résolution, pourquoi donc balancer? + +Il entra dans un café, et sans voir s'accouda, l'âme accablée, écoutant +le roulement mourant d'un fiacre, et un éclat de rire nerveux, prolongé, +qui, passant par la muraille, arrivait, énervant, sans qu'on sut qui le +poussait, et si c'était un rire de joie, ou s'il préludait, maladif, à +de brusques sanglots de douleur. Tout à coup, ce rire cessa. + +Il ne restait plus dans le café qu'une femme, assez jolie, qui, lasse +d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques, +regardait André avec intérêt. + +Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vêtue +sans excentricité, pâle, et d'une beauté sensuelle, elle s'approcha et +au moment de lui parler, hésita, sortit. + +Il la suivit, ému comme un enfant par la simplicité de sa dernière +conquête. «Une nuit d'amour, puis la mort!» se dit-il; il savait des +passages de _Rolla_ par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue, +acceptant cette dernière ivresse, comme un étourdissement qui lui +donnerait la force, le courage indispensables. Il éprouvait pour cette +passante qui, miséricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit à +vivre, une reconnaissance confuse et mélancolique. + +Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mêlait à sa +tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: «Lâche! qui a eu +peur de se tuer!» + +Cette idée lui devint intolérable; il voulut s'y soustraire, la nia. +Elle revint, s'ancra en lui; elle le persécutait, il la discuta. + +Oui, il avait été lâche, il en convint et cela l'accabla. + +Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait, +il le sentit, éviter le suicide. S'il le regardait comme inévitable, le +retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matériel? +Mais alors, il serait lâche en face d'une épée, dans un duel? lâche sous +les balles, devant l'ennemi? Sa fierté se révolta, et n'acceptant point +que sa chair pût dominer son esprit, il raidit sa volonté, pour mourir, +comme un autre l'eût raidie, pour vivre. + + + + +VI + + +Huit jours après, ayant déjeuné avec sa mère, André, au lieu de rentrer +à son bureau, gagna à pied l'avenue des Champs-Elysées, comptant en +finir, au bois de Boulogne, dans un fourré écarté. + +Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalité cérébrale +décuplée. Jamais il ne s'était senti si calme, si résolu. Il jouissait +de cette lucidité, de cette rapidité de sensations, que l'on éprouve +dans les circonstances extrêmes. Il se vit dans une glace,--il n'était +point pâle,--et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien +pour lui aujourd'hui. + +«À quoi tient donc le courage ou l'héroïsme? à une disposition de nos +nerfs, à l'état de notre estomac?» André souriait; en ce moment, au lieu +de retarder la dernière minute, il avait une envie puérile de l'avancer. +À quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un +banc? pourquoi même n'être pas resté chez lui, dans sa chambre? + +Alors l'idée des ennuis matériels que sa mort causerait, le harcela de +nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garçon, +le lit étroit, la petite table chargée de livres, devant la fenêtre. +Dans une hallucination, il vit sa mère: elle entrait, pleine d'angoisse +parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur +la table apercevait une lettre. C'était l'adieu, les douces et vaines +paroles dernières. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait +évanouie. + +André tressaillit, arraché à sa vision, et secoua le front, pour la +chasser. Il se dit: «À quoi bon? ce qui doit être, sera. On ne fuit pas +l'inévitable!» + +Et voici qu'il revit, dans un rêve éveillé, la jeune femme qui, cette +nuit, l'avait sauvé, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras +un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lâche. + +Il l'éloigna. Mais d'autres passèrent: Lucy, avec son regard de soeur, +vision douce et lamentable; puis les indifférentes, Mariette, Germaine. +Il les chassa. Il écarta aussi toute circonstance accessoire se +rapportant à sa mort, et la supposition même de ce qui adviendrait +ensuite; il s'absorba dans l'idée précise et fixe, de l'instant décisif +qui le libérerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de +délivrance: + +--Dans une demi-heure à peine, dit-il. + +Soudain, il fit un écart violent. + +Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il +entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un +saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il +traversa en courant la chaussée. + +En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis +franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que +la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est +qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à +cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers +le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait. + +--Encore un quart d'heure! + +Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines +d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles +entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins +éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes +ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du +monde, on ne sait dans quels buts équivoques. + +Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct +aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se +l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous +leurs chapeaux de fleurs. + +«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je +n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?--Mais +est-ce bien possible?» + +Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul. + +«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.» + +Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse, +il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il +avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était +debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute +sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit +battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la +conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore! +mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié, +il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir! +murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!...»--Et cette +sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive, +angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui +rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et +en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente. + + * * * * * + +Le chien s'était abattu avec un bruit mat, le coup avait raté. + +André, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations +énormes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amènerait une nouvelle +cartouche sous le chien, mais auparavant il délibéra, pensif, presque +ironique: + +«Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de +moi. La capsule était mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair. +Pourtant, n'est-ce pas étrange? avant-hier, j'allais mourir, une +passante dont je ne sais même plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je +presse la détente contre ma poitrine, le coup rate.» + +Et indéfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son +coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'épreuve était faite, qu'on +ne trompe point la fatalité, que les efforts pour devancer l'avenir +restent stériles. + +Cela se débattait, d'une façon trouble encore, dans son cerveau, tandis +qu'il revenait, mal encore, de sa surprise. + +Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son +revolver dans sa poche, pensant: + +«J'attendrai qu'ils soient passés.» + +Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aiguë le déchirait de +recommencer l'épreuve, tant voluptueux avait été ce cruel instant. Les +gens disparurent. + +Mais ils furent suivis aussitôt d'un jeune homme de l'âge d'André, et +qui lui ressemblait assez de taille et de visage; à son bras s'appuyait +une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les précédait. Ils +défilèrent, détachant leurs profils jeunes sur la verdure baignée de +soleil. + +André crut, halluciné, se voir dans le chemin: cette femme était la +sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui +parut une promesse pour l'avenir. + +«Le hasard, murmura-t-il, est bien étrange! Pourquoi sont-ils venus +_maintenant_, ces êtres que j'envie? Tout à l'heure, ils m'eussent +désespéré et poussé à me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne +sais quel espoir, et quels rêves impossibles. + +«Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'étais-je pas bien sûr +que le coup partirait, tout à l'heure? et cependant...» + +Il songeait toujours à faire un second essai, celui-là réussirait, il le +sentait; une répugnance invincible l'arrêta. Manquerait-il de courage? +mais la preuve venait d'être faite, il n'avait ni pâli ni tremblé, que +fallait-il de plus? + +Alors, pour la première fois depuis trois mois, peut-être depuis cinq +ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira +avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur +en était profond, doux et immaculé. Les arbres vigoureux étendaient +leurs grands feuillages. De nouveau André se sentit vivre, et cette +fois, avec joie, il écouta les palpitations heureuses de son coeur. + +Véritablement il ressuscitait. + +Craignant que sa mère ne trouvât la lettre d'adieu qu'il lui avait +écrite, il hâta le pas. Le soleil déclinait, moins chaud; les voitures +et les gens rentraient dans Paris. André suivit le flot: lui aussi +rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins +ne lui semblaient plus irrémédiables, et il se sentit naître un pâle +espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du +soleil de reflets d'or et de pourpre. + +Il dîna de grand appétit, fut gai et expansif, et passa avec sa mère une +des meilleures soirées de sa vie. + +En brûlant la lettre désespérée, qu'il avait laissée dans un livre, il +pressentit que c'était fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque +qu'une fois, qu'il vivrait, désormais. + +Il ne put s'empêcher de rire, en s'endormant: + +«Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tenté une seconde épreuve? + +«--Qu'importe! se répondait-il, puisque j'ai courageusement fait la +première. Ce n'est pas ma faute si le coup a raté. Et d'ailleurs tant +mieux!» + +Un moment après il répéta, avec réflexion: + +«Oui, tant mieux!» + + + + +VII + + +Le lendemain au ministère, il fut appelé chez son chef. + +--Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,--hier, vous avez +manqué le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute +été faire une petite promenade? + +André se mit à rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne +s'était-il pas borné à une petite promenade? + +Il trouva chez lui un rédacteur d'un autre service, qui attendait un +renseignement. L'administration comptait tant d'employés que la plupart +ne se connaissaient point. + +L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se +leva en souriant: + +--Monsieur de Mercy? + +Et il se présenta: + +--Sylvestre Crescent. + +Tandis qu'André donnait les explications attendues, Crescent le +regardait, le voyant pour la première fois, avec une instinctive +sympathie. + +Il lui trouvait l'air distingué, la main blanche et la moustache fine. +Il le vit triste et s'en demanda la cause. + +André constata que Crescent était court, commun, négligé; mais le visage +lui plut: c'était une grosse tête ronde, aux traits accentués, dont les +yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perpétuel de la +bouche. + +Tous deux se convinrent. Ils s'étonnaient, sans se le dire, de ne s'être +jamais rencontrés avant ce jour. Crescent, son affaire réglée, ne s'en +allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il était là depuis dix-sept ans, +rédacteur à trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef... Il +avait conquis une liberté relative; son travail étant intermittent, il +le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait +du temps qui lui restait. Il eut de la peine à se lever, et pressa +longuement la main d'André, comme s'il ne pouvait se décider à le +quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'écria: + +--Allons, au revoir! + +«Drôle de bonhomme, pensa André, il est marié, je crois qu'il a parlé de +ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'année et avec cela il +a l'air heureux; comment fait-il?» + +Il reprit sa besogne avec mélancolie. + +«On dirait un brave homme!»--Et il mit dans son jugement un peu de +bienveillance protectrice, car André, accusé à tort de fierté, ne se +départait cependant pas d'une réserve assez froide. Sa poignée de main, +au lieu d'attirer la familiarité, la coupait court. + +«Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce... Crescent, pour +la première fois? Alors si je m'étais tué hier, il aurait trouvé +aujourd'hui visage de bois?... C'est comique, le hasard! Et qui sait où +je serai, ce que ferai dans six mois? + +«Ma foi! c'est la première figure supportable que j'aperçoive ici!» + +Cette pensée lui fit bien accueillir le rédacteur, lorsqu'il revint, le +surlendemain, sans prétexte, uniquement pour causer. André lui rendit sa +visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor +encombré de cartons et de liasses ficelées, une petite pièce, où l'on se +croyait au bout du monde. Devant la fenêtre en tabatière, se balançaient +des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde. + +Plusieurs fois, il passa prendre André, à cinq heures. Ils +s'accompagnaient un moment. Isolés tous deux dans l'administration, ils +contractèrent, malgré la différence de leurs âges, une affection simple +et cordiale. + +André, invité à dîner pour la troisième fois, accepta. Un scrupule lui +venait, de n'avoir pu présenter Crescent à Mme de Mercy, mais était-ce +possible? Aurait-elle compris que son fils se sentît à l'aise, confiant +et familier, avec un homme du commun? + +Et cette différence même entre les deux hommes, donnait quelque naïf +plaisir de vanité à André, car il s'estimait supérieur à ces honnêtes +gens. + +Il alla donc dîner chez eux. + +Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison à immense cour, +où une herbe rase pointait entre les pavés. L'escalier avait de grandes +marches de pierres, comme en province. + +Il sonna: un vacarme s'éleva, bruit de chaises, rires et cris; on +déverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit +garçon joufflu, tandis qu'un jeune homme pâle et sa soeur, s'empressant, +introduisaient André. + +Crescent était dans le salon, tout réjoui: + +--Monsieur André de Mercy, mon amie. + +--Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que +je vous les présente! ce grand-là, mon aîné, se prépare pour +Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois +demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait +encore que fureter dans les armoires; quant à celui-ci,--il montra un +poupon que sa femme berçait,--c'est le plus méchant de la famille, il +crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau! + +À ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages +répandirent une telle gaîté franche autour d'André, que son coeur se +dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en était peu +ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebère. Ici, +plus de figures rogues et de gestes compassés, de jeunes filles sèches, +anémiques et dédaigneuses; tous les êtres respiraient la santé et la +vigueur. + +Le fils aîné, un peu pâli par ses études, mais trapu et fort d'épaules, +avait la bonne figure du père, un oeil intelligent et clair de +mathématicien; la fille, Marie, n'était pas jolie, mais quel joli +sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes +étaient roses, avec des yeux bruns pareils, la même bouche ouverte sur +de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup. + +Quant à Thom, abréviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de +s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur +paraissaient l'hypnotiser et lui suggérer des idées d'une profondeur +infinie. + +--Pas cette chaise!--s'écria Crescent, en la retirant des mains d'André, +et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle +d'équilibre: un pied manquait. + +--Asseyez-vous plutôt là, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin. +Fanny, ma chère, trouve un siège pour M. de Mercy! Attendez que je +débarrasse le canapé. + +Et il se rua sur le meuble, enlevant des vêtements, des papiers, des +règles plates et jusqu'à un flacon vide, oublié là. + +--Le dîner est servi, dit Marie. + +Dans la pièce voisine où était mis le couvert, les enfants prirent leurs +places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attablé le +premier, et à qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles +d'âne, engloutissait, à l'aide d'une énorme cuiller, son potage, tout en +roulant des yeux effarés. + +--Il n'a que quatre ans!--dit le père avec orgueil. + +André observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une +sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon à sa +mère, et l'alla coucher. André regardait Mme Crescent; belle +certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien +l'avaient fatiguée. Elle gardait de beaux cheveux cendrés, un teint +animé et un doux sourire. + +Le dîner fut gai, troublé seulement par une querelle entre deux des +petites soeurs; l'une, vive, avait renversé de la sauce sur la jupe de sa +soeur, et l'autre, avec désolation, se lamentait, criant que la robe +était perdue. Marie lava la tache. + +Comme on prenait le café, le bébé poussa des cris gutturaux, d'une +violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et André +allèrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie +nettoyait les couverts et que le fils aîné, sur un coin de table, le nez +sur un livre et le crayon à la main, se remettait obstinément à +travailler. + +Seul à seul, Crescent regarda André avec un bon sourire, et quittant le +ton de cérémonie: + +--Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma +femme va revenir; tant d'enfants, vous savez... + +Il sembla à André que cet homme pensait bonnement: «Que de tracas, de +soucis, n'importe, la vie est bonne!» + +--Tant d'enfants!--répéta Crescent avec un geste d'excuse,--que +voulez-vous, les gens riches économisent là dessus, ils me font rire +avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, là, entre +nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une +abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,--dit-il avec +énergie,--non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux être à ma +place qu'à la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la +traiter en maîtresse. Que diable!... + +Il s'arrêta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourrée, elle lui +présenta un papier enflammé, puis disparut. + +Les deux hommes s'étaient assis. + +Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André, +redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler. + +--Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi? + +--Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de +famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu... + +L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire. + +--Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais. +Fanny,--il baissa la voix,--appartenait à une des meilleures familles du +pays,--elle est de la Saône-et-Loire,--son père s'était remarié. La +belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il +refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul +les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible +rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la +sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est +découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un +mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!) +a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première +année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé. +Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à +Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je +donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des +ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les +enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré +tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content. + +«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais +peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire +artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma +vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un +exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille +et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne +pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme, +monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint +pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage! + +Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle +mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement: + +--Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy? + +--Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir +dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs. +Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il +la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai? + +Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris. + +Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le désir d'André: il +n'était pas facile de le satisfaire. + +Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille à marier, elle et son +mari, d'instinct, écartaient, par délicatesse, l'idée et jusqu'à la +possibilité de cette union. + +Elle répondit: + +--M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parlé de +vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par +bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas +tout à fait de même. + +--Comment cela? + +--Excusez-moi, encore une fois, de me mêler de ce qui ne me regarde pas. +Sylvestre vous voit marié, avec une fille de notre milieu; moi, je crois +que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans +votre monde, à titre égal et à fortune égale. + +André fit un geste. + +--Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une +autre alliance désolerait, je le crains, madame votre mère, et vous +mettrait, vis-à-vis d'elle et de vous-même, dans une position fausse et +pénible. Êtes-vous sûr que vous ne reprocherez pas un jour, malgré vous, +à votre femme, d'être sinon un obstacle, du moins un retard à votre +ambition? Ne craignez-vous pas qu'un ménage et des enfants ne vous +soient autant de chaînes très lourdes à porter. Il faut tant de courage +pour mener une vie semblable!... + +Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'ébranler +André, le raffermit. + +--Ma chère, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissipé, il a des +sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me +ferais une joie de l'aider à être heureux, si mes faibles moyens m'en +donnaient le pouvoir. + +Les enfants, sur ce mot, entrèrent, guidés par Marie et souhaitèrent le +bonsoir; ils avaient des cheveux emmêlés et des yeux gros de sommeil. +Leur vivacité était tombée; debout, les bras ballants, ils se tenaient +dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire. + +La porte refermée, l'entretien reprit; et peu à peu, gagné à la +sympathie franche de ces honnêtes gens, André se confessa entièrement, +et s'adressant surtout à Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il +dit sa situation particulière, vis-à-vis du monde et de sa mère, combien +il était seul, et à bout de courage. Une pudeur l'empêcha d'avouer qu'il +venait d'échapper au suicide: il l'eût dit au mari, il n'osa le dire à +la femme. + +Il y avait tant de sincérité dans sa voix, une si grande lassitude +morale, et en même temps, une telle bonne volonté à lutter pour +l'avenir, que les Crescent, touchés, échangèrent un regard, et le mari +s'écria: + +--Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album! + +Elle partit d'un éclat de rire encore jeune et clair, et regardant André +surpris et souriant, elle dit: + +--Mais tu n'y penses pas, mon ami. + +--Pourquoi pas? nous avons presque tout Châteaulus dans notre album; et +d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien +le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.--Donne-moi l'album! + +Alors on le chercha partout et on le découvrit, glissé derrière une +commode. + +Sous la lampe, l'album fut placé devant André; des figures défilèrent. + +Et comme des montreurs de curiosités, les Crescent faisaient une glose, +à chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents: + +--Mon père! + +--Ma mère! + +Devant une photographie prétentieuse, à la figure hypocrite et méchante, +ils tournèrent la page, sans rien dire. C'était la marâtre de Mme +Crescent. + +Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchés, +ils se tenaient raides; et leur visage revêtait une solennité de +circonstance. + +Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; à +mots entrecoupés, ils se remémorèrent, en se coupant la parole, une +histoire incompréhensible Puis ils devinrent graves: + +--Celle-ci est Élise, une amie de ma femme, elle est morte à vingt-six +ans.--Et Élise disparut, sans qu'André en sût jamais plus sur son +compte. + +Passèrent des communiants, un bébé gras, un sous-lieutenant en buste, +une jeune fille en pied, mince comme une perche. + +--Pas celle-là, monsieur André, elle est un peu maigre. + +Sur chaque personne, des détails grossissaient, reliant les +photographies entre elles, évoquant peu à peu, pour André, toute la +société de Châteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales. + +--Ah! fit Crescent, Jeanne Lénizeul? + +C'était une belle personne, qui souriait avec affectation. + +--Elle n'est pas assez riche, mon ami. + +La page tourna. + +--Et celle-ci? + +Mme Crescent hésita: + +--Tu sais, sa mère, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?... + +Passons! passons!--dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans +qu'André pût connaître l'histoire des boucles d'oreilles. + +--Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que... Ah! Mme de Saintré; +celle-là ferait l'affaire? + +Elle avait la pâleur d'une vierge prête à prendre le voile; son visage +d'un blanc mat, non sans noblesse, était éclairé par deux grands yeux +pensifs, ses lèvres restaient fermées. + +Mme Crescent baissa la voix. + +--On craint pour sa santé, le docteur la disait poitrinaire. + +--Hum! + +D'autres passèrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme +avait une objection. + +Tout à coup André remarqua une petite photographie mal faite, cassée +dans le coin. Il en reçut comme un regard vivant qui lui plut; déjà la +feuille avait tourné, sans que les Crescent eussent nommé la jeune +fille. + +Ils tombèrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse, +fille d'un gros propriétaire. On ne pouvait lui opposer que la fille +d'un ancien magistrat, riche aussi. + +Mais ces belles offres laissaient André froid, et il avait envie de +revoir la petite photographie cassée, dont on ne lui avait pas dit le +nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver. + +--Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indifférent. + +--Oh! c'est Toinette,--dit Crescent d'un air détaché. + +Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce +fût un mariage trop pauvre, ou méprisable. + +--Toinette qui?--demanda André, à qui la simplicité de la pose, la +naïveté du regard, la grâce du corsage inspiraient un obscur désir que +cette jeune fille fût à marier. + +--Antoinette Rosin,--dit Mme Crescent,--c'est une parente éloignée de +Sylvestre, elle achève ses examens, afin d'être institutrice. + +--Cette figure me plaît, dit André. + +--Pauvre petite!--dit Crescent pensif,--elle ne se doute guère qu'en ce +moment un beau monsieur de Paris la dévisage; oui, celle-là vous aurait +convenu, mais... + +--Elle n'a pas de fortune,--dit Mme Crescent avec un ton ferme qui +masquait un attendrissement, car elle aussi s'était mariée pauvre. + +--C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur André, et si un mariage, +socialement, est impossible pour vous, c'est celui-là,--dit Crescent. + +--Pourquoi donc? + +--Votre mère n'y consentira jamais. D'ailleurs,--ajouta Mme +Crescent,--on nous a écrit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas, +Sylvestre? + +--Oui, sans doute, je crois!--balbutia-t-il, gêné par un mensonge qu'il +reconnaissait nécessaire, car André, pensif et l'oeil brillant, +contemplait fixement le portrait. + +L'album, retiré doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il +lui sembla que son bref bonheur s'évanouissait. On lui remontra les deux +demoiselles riches, on renchérit sur leur compte. + +--Laquelle préférez-vous? + +--Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur. + +Les Crescent se mirent à rire, et elle: + +--J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes +filles de notre pauvre ville ne vous plaît? + +--Si, dit André, Mlle Toinette. + +--Bah! elle est peut-être fiancée à l'heure qu'il est, demain vous n'y +penserez plus! + +André sourit, d'un air gêné, et prit congé; il était tard. + +Dans l'antichambre, ils trouvèrent le fils aîné; il avait suspendu au +mur un tableau noir et, un morceau de craie à la main, il y traçait de +formidables équations algébriques, tandis que Marie, à la clarté d'une +bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier +endormi. + +Elle leva les yeux sur André et rougit. + + + + +VIII + + +Le lendemain ni les jours suivants, l'image de Toinette Rosin ne +s'effaça du souvenir d'André. Épouser une provinciale naïve, d'honnête +famille, pourvu qu'elle fût bonne, intelligente et saine, n'avait à ses +yeux rien que de naturel et de très tentant. Aussi son désir bientôt +devint-il idée fixe. + +Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il était +dans des conditions déplorables pour agir, et qu'il allait, avec un +empressement irréfléchi, aussi bien vers son malheur peut-être, que vers +son bonheur. Nulle force humaine cependant n'eût pu l'arrêter. Il ancra +au plus profond de lui-même le portrait et la vision de la jeune fille, +devinée plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que +ce mariage, pour invraisemblable qu'il parût, s'accomplirait. + +Il ne s'étonnait point d'en remettre ainsi sa vie future à un coup de +dés, à la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amusé de se choisir +ainsi, par sa volonté, une femme vivant à une centaine de lieues et +ignorante de sa destinée, peu à peu en y pensant, il trouva cela tout +simple. + +«Tout mariage,--arguait-il,--hors le cas où les fiancés se sont connus +dès l'enfance, ou pendant de longues années,--n'est-il pas tout aussi +improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on épouse +aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indifférents même +qui négocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et +qui ne se seraient jamais connus? + +«Étudier longuement une jeune fille, discerner ses qualités et ses +défauts, dans quel milieu est-ce possible? l'éducation française ne s'y +oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un à l'autre, se sentant observés l'un +par l'autre, les fiancés sont-ils sincères, se montrent-ils tels qu'ils +sont? Jamais. On s'épouse donc sans se connaître, et au lendemain +seulement des noces, le masque dont on s'est paré tombe, et les +véritables caractères sont aux prises. + +«Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf +exception, est une loterie, dont le résultat est chanceux. + +«Cette jeune fille me plaît! Il me semble que son image révèle des +qualités simples, douces et fortes, de la santé, de la franchise. Si ses +parents sont sortables, pourquoi balancerais-je? + +«C'est étrange,--ajouta-t-il--à moins d'événements que je ne puis +deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non, +j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon +pouvoir: sa destinée de vierge, de femme, de mère est dans mes mains, +dépend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle épousera un +autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?--Que je le +veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et... sera-t-elle plus heureuse?...» + +Cette pensée l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur égoïste; +décidé à plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur +d'une femme, il cessa d'hésiter et passa à l'action. + +Il annonça à sa mère qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une +jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle, +de réfléchir et de consentir. + +Ces paroles tombèrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de +Mme de Mercy. Elle devint si pâle qu'André crut qu'elle allait mourir. +Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une âme ulcérée au plus +profond. L'air de résolution froide d'André la mettait hors d'elle. S'il +avait supplié en pleurant, peut-être attendrie eût-elle prêté les mains +à tout. Mais l'idée que son fils allait revendiquer cette liberté si +longtemps retardée, épouser une étrangère, et quitter celle qui l'aimait +plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur +aussi de l'avenir, bouleversèrent cette femme, que le malheur et la +ruine avaient intérieurement brisée, et qui ne vivait plus que par +devoir et religion. Elle se répandit en paroles amères. + +Fort de son droit, et la jugeant injuste, il répliqua, mais sans +ménagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le +sentiment des mères. Une scène affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut +prise d'une attaque de nerfs. + +«Ah!--répétait André avec rage, quand sa mère, soutenue par la vieille +servante, eut regagné sa chambre,--nous nous aimons! et voilà le mal que +nous nous faisons!... Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'éprouver +l'un pour l'autre que de l'indifférence? Si je suis coupable, est-ce de +préférer la vie à la mort? car si m'évader de l'existence que je mène +est impossible, je préfère me faire sauter la cervelle, et cette fois le +coup ne manquera pas!...» + +Puis il compta qu'après cette grande émotion, le lendemain, sa mère, +plus calme, se résignerait et même, les jours suivants, accepterait la +possibilité d'un tel événement. + +Il ne la vit point au déjeuner, mais au dîner elle lui tendit la main, +très pâle sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une +illusion singulière, il crut tout terminé. + +De son côté, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu +d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence ému +d'André la trompa, mais aux premières paroles, le malentendu +s'éclaircit; voyant que de part et d'autre rien n'était changé, le fils +et la mère se rembrunirent, et gardèrent un silence plein de rancoeur, de +lassitude et de tristesse. + +D'instinct ils supprimèrent la familiarité, l'intimité des entretiens. +Et les mots qu'ils échangeaient avec une gravité acerbe, leur +retombaient sur le coeur. + +Une semaine s'écoula ainsi, puis une autre. + +Cependant André, s'entêtant d'autant plus qu'il éprouvait une +résistance, obsédait Crescent de questions sur sa parente, et le +suppliait de s'employer pour lui. + +N'ayant cru d'abord qu'à un caprice, le brave homme s'était prêté à ce +jeu, entretenant par là sans s'en douter, la curiosité naissante +d'André. Les Rosin, une vieille famille de Châteaulus, avaient trois +enfants: un fils aîné, une fille veuve, et Toinette. Le père était +sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-père Rosin, ancien +fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mère, une femme concentrée, +dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses études au pensionnat +d'une ville voisine. + +Ces détails, l'imagination d'André les grossissait, et il en pressait +Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait sérieusement, en +devenait d'autant moins empressé, par scrupule. Toinette étant sa +parente éloignée, il n'eût point voulu sembler capter l'engoûment du +jeune homme. Puis la pauvreté de cette enfant, mariée à celle dont André +se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa +femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car +par là n'endossait-il pas une responsabilité terrible? Malheureux, le +jeune ménage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune? + +Cependant elle parlait ainsi comme à regret, et sans doute, ayant +bravement élevé ses enfants et soutenu son ménage, trouvait-elle simple +et louable, que chacun en fît autant; ou, attendrie pour André, dont la +grâce et la politesse l'avaient touchée, s'assurait-elle, en son for +intérieur, qu'il serait droit, vaillant, honnête et ne faillirait point +à sa tâche. + +Crescent, lui, n'était que trop porté à contribuer au bonheur de son +ami. C'est ainsi que peu à peu, vaincus par André, ils furent amenés à +l'aider, et enfin à négocier son mariage. + +Mme Crescent y mit une condition: l'adhésion de Mme de Mercy. Cette +exigence, légitime et digne, parut lourde à André, dont les rapports +avec sa mère devenaient de plus en plus sombres et taciturnes. + +Tous deux s'observaient et, se voyant souffrir mutuellement se +plaignaient, sans consentir pourtant, l'un ou l'autre, à céder. + +Il s'irritait, de ce silence gardé, et Mme de Mercy s'en épouvantait; +connaissant l'entêtement de son fils, elle n'osait s'avouer sa peur, +qu'il fût capable de passer outre, de faire les sommations légales. À la +vérité, il n'y aurait jamais pensé, se fut jugé cruel d'agir ainsi. + +Mais ignorant cela, elle tremblait. Et dans son esprit, imbu des idées +de respect filial et d'autorité maternelle, la pensée d'une telle injure +l'indignait plus que tout ce qu'elle pouvait craindre et déplorer d'un +tel mariage, que le bonheur douteux de son fils, sa pauvreté, sa +mésalliance, et l'obscurité à laquelle il se vouait. + +Aussi, n'y pouvant tenir, un soir, avec un accent solennel, elle +l'adjura de déclarer, quelle qu'elle fût, la vérité: + +--Si je refuse mon consentement, André, passeras-tu outre? + +Il eut envie, par révolte, de répondre:--Oui! mais par pudeur, et aussi +sincère, il répondit tristement: + +--Tu sais bien que non! jamais. + +Et il s'agenouilla près d'elle, comme s'il la suppliait, sans parler. + +Ces seuls mots la bouleversèrent; et touchée plus par là que par mille +explications, ne raisonnant point, tout emportée par le sentiment, elle +dit d'un trait: + +--Eh bien, marie-toi donc! et sois heureux! + +À peine eut-elle dit cela, qu'elle s'en repentit amèrement, sentant +qu'il était trop tard, et que ces mots, arrachés à son émotion, avaient +une force sacramentelle, absolue. + +--Ah! méchant, enfant! tu veux donc me quitter? + +Et ce dernier regret où elle cria sa solitude et son veuvage, fit +répondre à André: + +--Jamais! jamais! nous serons trois, et nous t'aimerons tant. + +Ils bâtirent, dans la nuit, mille projets d'avenir et force plans +impossibles. + +Avec cette mobilité d'esprit qu'ont les femmes, Mme de Mercy espérait, +était presque joyeuse, et les objections graves, profondes, qu'elle +semblait ne faire plus que pour la forme, André, d'un baiser ou d'une +parole, les dissipait, soufflait dessus, comme sur des bulles de savon. + +Le lendemain, il courut chez les Crescent. Il était ivre de joie, et +leur assura que sa mère était ravie; ils ne refusèrent plus alors de +s'entremettre pour lui, mais ils restèrent pensifs, comme s'ils +craignaient un revirement et que, maintenant acculés, ils eussent +presque peur de l'avenir. Mais André, devinant leur souci, les rassura +gaîment. Enthousiaste, il ne voyait rien autour de lui, parlait +d'abondance, sans prêter d'attention aux petites filles qui, ébahies, +contemplaient cet homme si triste devenu tout d'un coup si gai, ni à +Marie, qui, les yeux baissés et un peu pâle, fermait les lèvres, comme +sur un secret candide et tendre, qu'André n'avait pas deviné et qu'il ne +saurait jamais. + + * * * * * + +--Mon cher ami,--disait quelques jours après Mme de Mercy, avec un +sourire un peu sceptique,--nous nous sommes laissés aller, toi à ton +enthousiasme, moi, à ma faiblesse, et j'ai cédé pour que tu sois +heureux. Maintenant parlons affaires, et si tu m'en crois, établis ton +budget. + +--Mais, mère, est-ce que nous ne vivrons pas ensemble? je te donnerai +tout le peu que je gagne, et tu... + +--Mon enfant, je n'habiterai pas avec vous. + +--Comment! Pourquoi?--Et André, dans un égoïsme involontaire, se sentait +presque heureux et confus de cette solution, qu'il n'eût osé espérer et +encore moins proposer, et il ne comprenait pas que sa mère si seule, si +triste, préférât vivre abandonnée, qu'avec eux. + +--J'ai longuement réfléchi, dit-elle, j'ai demandé à l'abbé Lurel de +m'éclairer, et Mme d'Ayral pense comme moi. Vois-tu, j'ai une vie qui +n'est plus que l'ombre de celle que j'avais autrefois, mais si peu qu'il +me reste de mes habitudes, j'y tiens. Que ta femme entre ici, et notre +vie sera bien différente, car il est probable,--fit-elle avec une moue +de dédain,--que ta femme (le mot passa difficilement) aura des goûts +différents des miens; avec sa naissance, sa famille, son éducation... +donc,--abrégea-t-elle,--nous nous séparerons. Et comment ferez-vous pour +vivre? + +Comme André allait répondre, elle le fit pour lui, d'une voix assez +ferme et avec bonté. + +--Je vais te le dire: ton traitement, tes gratifications, plus les +rentes qui te reviennent sur la ferme d'Algérie, font deux mille six +cent francs. Voilà ton avoir légal; si la jeune fille ne t'apporte rien, +comment vivras-tu avec cela? + +--Mais, dit André, des gens plus pauvres que nous... + +--Mon ami, habiteras-tu dans une mansarde, vous priverez-vous de viande? +Ta femme fera-t-elle tous les nettoyages? la transformeras-tu en +servante, en cuisinière et en frotteuse? J'admets,--fit-elle pour +répondre à un geste d'André,--j'espère même qu'elle fera la cuisine et +quelques petits savonnages; il vous faudra, pour le moins, une femme de +ménage, un appartement décent, une nourriture saine et des vêtements +propres. Pardon si ces détails te répugnent, ils me choquent, moi, bien +davantage! + +«Voici ce que je compte faire. + +«La maison de Médéah vaut une vingtaine de mille francs. Il se présente +un acquéreur et je vais la vendre. Elle m'appartient en toute propriété, +nous partagerons le prix de la vente, et ce sera, si ton argent est bien +placé, quatre ou cinq cents francs de rentes à ajouter à ton petit +revenu. Voilà mon cadeau de noces. + +--Mais toi, mère?... + +--Moi, mon cher enfant,--fit-elle avec une tendresse infinie,--je +restreindrai un peu plus mes dépenses, je suis seule, je vivrai +petitement, parmi mes vieux meubles, avec mes souvenirs, et ma vieille +Odile qui me soignera. Je n'implore qu'une chose,--et elle dit cela d'un +ton solennel et inquiet--, quand tu seras marié, que ta vie sera +organisée, ne me demande pas au delà de ce dont nous sommes convenus. Je +ne le pourrais pas, mon cher enfant, et il faudra que vous ayez un ordre +et une économie extrêmes pour vivre avec 3.000 francs par an. Songe que +ta femme peut devenir grosse, les médecins coûtent cher. Sois prudent et +ferme, car les jeunes mariées sont souvent coquettes, et il faut que la +jeune Mme de Mercy soit vaillante et sage. Ainsi ne me demandez jamais +plus rien, car si tu me ruines de mon vivant, que trouveras-tu après ma +mort? Tu es un honnête garçon, j'espère que tu ne feras pas de dettes et +de folies, comme ton malheureux père, si bon, mais si léger. Tâche que +ta femme t'aime, car alors elle m'aimera peut-être. D'ailleurs, je ne +lui demande rien. Nous nous verrons autant qu'il vous plaira, pas +davantage. Vous aurez votre liberté, moi la mienne. + +«Et tâche d'être heureux, mon pauvre ami! + +Troublé par ces graves dernières paroles, il ne put, deux larmes lui +coulant le long des joues, que baiser longuement les mains de sa mère. + +--Ne faites donc pas de dettes, je ne pourrais pas les payer. Dans +quelques semaines, si les circonstances s'y prêtent, et si cette jeune +fille te convient, votre mariage se fera. Je compte ne pas y assister; +tu me diras malade. Et ce ne sera pas mentir, car je serai bien triste, +bien abattue. Vois-tu, il me semble que tu agis à faux, que tu n'épouses +pas qui tu devrais. Je ne parle pas de l'honnêteté de cette famille, il +ne manquerait plus que cela... Mais assister au mariage, serait me +rendre complice de ton coup de tête. Non! Que ceci d'ailleurs ne +t'afflige point; de retour à Paris, j'ouvrirai les bras à ta femme. + +Mme de Mercy s'arrêta, car l'émotion la gagnait; élevant les yeux vers +le ciel et réunissant les mains, elle s'écria: + +--Mon Dieu! nous élevons nos enfants, nous leur donnons notre âme, et +c'est alors, au moment où ils pourraient nous payer de nos soins et de +nos souffrances, qu'ils nous quittent pour ne plus revenir! + +«Ingrat! dit-elle à André, ingrat! me diras-tu tes peines au moins? car +tu en auras!... + +Un mois après, Crescent, de concert avec sa femme, prit un congé au +ministère, et alla voir ses vieux parents, à Châteaulus, André devait +arriver trois jours après, comme de passage, et loger chez Crescent; +tout ce qui serait alors possible, on le tenterait. + +Ce fut avec un sentiment d'angoisse inexprimable et une joie sourde et +fébrile, qu'André, l'heure venue, se jeta dans le train qui l'emporta, à +toute vapeur, vers la ville où ignorante de ses destinées, en province, +Antoinette Rosin vivait. + + + + +IX + + +Sautant de wagon, André tomba dans les bras de Crescent, qui le mena +chez son père. + +--Tout va bien, répondait-il, j'ai sondé les parents. Quoique leur fille +soit un peu jeune, ils consentiraient à un bon mariage. Nous irons dans +la journée leur rendre visite. + +--Et... se doute-t-elle? + +--Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles... + +Le long des vieilles rues cahoteuses, pavées de cailloux pointus, André, +frappé de la vie morte de Châteaulus, éprouvait un indéfinissable +malaise. + +Loin de Paris, agissant si singulièrement, et entré dans l'inconnu, il +s'étonnait, doutant de son identité, se demandant s'il rêvait et si +c'était bien lui, André de Mercy, qui volontairement venait échouer en +ce coin, pour y chercher un bonheur étroit et un amour de province. Puis +il se troublait, pensant: + +«Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-être vais-je la +rencontrer tout à coup. Qu'éprouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme +à mon idéal?» + +Cela surtout l'inquiétait; car André, comme chacun, portait en lui +l'image d'une femme imaginaire. Cet idéal, fait ordinairement de +réminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de +rêves, s'incarnait pour lui dans l'évocation d'une grande jeune femme +blonde, à la voix musicale et câline; vision si précise, que peintre il +en eût fixé immédiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait, +quels défauts même, ses gestes habituels et tous ses charmes. + +Sans doute, en voyant pour la première fois le petit portrait de +Toinette, avait-il trouvé qu'elle différait de son rêve, mais non +absolument. Et peu à peu, sans qu'il s'en doutât, son idéal blond, blanc +et vaporeux, s'était modelé, conformé aux traits vagues et indécis de la +photographie. Mais était-elle ressemblante?--Non, disait les Crescent. +Et il craignait que la jeune fille ne lui plût pas. + +La journée lui parut éternelle. Ne sachant comment tromper son +impatience, il écrivit à sa mère quatre pages d'aveux et de tendresses; +jamais il ne s'était montré si expansif et si confiant. Mais cette +lettre, qui l'eût ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre. + +Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrêta et sonna +à la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante +ouvrit. Et ils passèrent d'un couloir obscur et frais à une grande pièce +claire. Là, trois femmes qui cousaient se levèrent, saluant Crescent et +regardant avec curiosité l'inconnu. + +D'abord André ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage +rose; puis ayant rapidement dévisagé la mère, une femme sèche et brune, +et la soeur aînée, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux, +invinciblement, sur Antoinette Rosin. + +Elle ne ressemblait pas à sa photographie! + +Elle ne ressemblait pas davantage à l'idéal d'André! + +Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui +l'agitaient; et détournant la tête, il se mêla à la conversation, tâcha +de deviner l'âme et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se +décidait, un si grand rôle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il +observait la jeune fille. Ingénue, elle souriait à Crescent, et +regardait, sans savoir ni pressentir rien, André, à la dérobée. + +«Elle me trouve laid, absurde!» pensa-t-il, soudain gêné, et il essaya +de sourire, d'être spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter +ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler +en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: «Allez-vous +en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui +parler, lui plaire!» + +--Toinette, dit Mme Rosin, sers à ces messieurs des rafraîchissements. + +Aidée de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de +l'anisette, courut emplir une carafe à la fontaine. + +Les regardant aller et venir, André trouva que l'aînée, Mme Berthe était +belle, et que Toinette était jolie. La jeune veuve avait un port fier et +un air de femme faite. Sa soeur séduisait par sa fraîche jeunesse, sa +santé, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal. + +Et André ne pensait plus au choc éprouvé à première vue, se disait: «Il +faut voir, réfléchir!»--En même temps, il sentait que c'était inutile, +tout vu et tout réfléchi déjà, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui +plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme +blonde et séraphique de son rêve, et cette fraîcheur paysanne, cette +ingénuité provinciale! + +Tandis que sa soeur offrait un verre à Crescent, elle-même en présenta un +à André. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les +yeux un beau regard franc, coulé par deux yeux bruns. Sa gorge bien +faite se soulevait légèrement. Elle avait tant de bonne grâce simple, +qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fiançailles. +Il prit le verre, gauchement. + +Déjà il ne pouvait plus, qu'à grand'peine, détacher ses regards d'elle; +mais Crescent bientôt se levait et l'arrachait à ses premières +impressions. On les invita à diner pour le lendemain. + +Dans la rue, André marcha, rêveur, confus de n'avoir pas trouvé une +parole. + +--Eh bien? dit son compagnon. + +André le regarda, sourit et ne répondit pas. + +Ils visitèrent l'église, quelques monuments. Crescent, érudit, donnait +des renseignements, que l'autre distrait, n'écoutait pas. Il songeait à +Toinette. + +Il dormit mal et fit des rêves saugrenus. + +Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide. +Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient +l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin +commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur +ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des +dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un +regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant +de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace, +craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le +trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui +gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou, +pour le voir, comme de vieux perroquets. + +La journée s'écoula avec une lenteur intolérable. + +Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer +Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait +épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée +chez ses parents,--dit Crescent avec un léger embarras,--elle n'y était +pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant +une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table. + +Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son +fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de +banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point +de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti. +Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il +l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien. + +En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se +décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait. +Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille +étrangère?--Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir +ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses +beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs? +On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit +d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il +étudierait, observerait simplement. + +Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques +distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute +après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme. + +--Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer. + +Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner. + +Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême, +parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux +bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à +une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût +opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé, +surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa +tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là, +il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni. +La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas +voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il +l'entretenait avec obstination. + +Mme Berthe entra, soutenant son grand-père. + +--Serviteur!--fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son +grand corps maigre. + +--Ma soeur arrive,--dit la veuve en regardant André. + +Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur +le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans +curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et +muet s'enfonça dans une immobile rêverie. + +Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton +relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait, +seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles. +Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui +réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son +petit-fils, il ne pouvait le sentir. + +Celui-ci justement poussa la porte et entra. + +C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise +bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui +s'écriait avec orgueil: + +--Guigui! voilà Guigui! + +Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt +Antoinette entrait. + +Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les +yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint. + +Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient, +subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui, +troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à +elle, mais à sa soeur. + +Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un +sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il +cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il +étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres. + +Le dîner fut servi. + +Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que +profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient. + +Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de +bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils. + +On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes +écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec +une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui +causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle. + +Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il +l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes, +comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend +garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne +remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages, +l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de +leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu. + +Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à +la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du +plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des +défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées +difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?--Puis sa jeunesse +et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui +ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées +nouvelles?--Si! pensa-t-il. + +Et il la regardait toujours, songeant: + +«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis +hier? J'en aurai le coeur net!--puis avec hésitation: «Il me semble que +moi je l'aime, oui, certainement!...» + +Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui, +je l'aime! mais oui!» + +Et il se dit: + +«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera +aussi!» + +Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec +un petit air sérieux. + +André se dit: + +«Elle ne m'aime pas.»--Et il se sentit à la fois triste et absurde. + +Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle. +Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle +n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière. +La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise +par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment, +plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il +avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas +sollicitait sa curiosité. + +Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté +apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes +gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat, +mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il +d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable. + +Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir, +émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures, +obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui! +elle le sentit. + +«Quelle folie!» pensait-elle. + +Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait, +s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait +frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée. + +La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de +net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que +Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune +fille, avec une angoisse puérile: + +--Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle? + +--Oui!--dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et +le droit de dire «non» à un étranger. + +--Et,--continua-t-il déconcerté,--vous auriez beaucoup de peine à +quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple? + +--Mais non!--dit-elle vivement.--Paris me plairait beaucoup...--Mais +subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son +esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le +malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle +s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et +que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle, +lui disait: + +--Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à +Paris? + +--Moi?--fit-elle avec surprise,--je n'y suis jamais allée. + +--Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne +devinez pas? Chez les Crescent. + +--Comment donc?--demanda-t-elle, inquiète. + +--Dans leur album... votre portrait!...--et il baissa la voix, en la +regardant dans les yeux. + +Elle devint toute rose. + +--Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait +devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans +l'aimer!... + +Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard +de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant, +elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close, +elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement, +soulevaient son corsage étroit. + +André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air +enjoué: + +--Je ne sais pas,--dit-il,--la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient +peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles? + +Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa: + +--Vous pourriez vous tromper! + +Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui. + +On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un +déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même, +dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas +libre. + +Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop +fatigué. + +Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit +était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs; +en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette, +et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le +tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils +une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?... + +«Non! non!--se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,--elle ne +sait rien.» + +Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de +collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession +ironique dans son cerveau: + +«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!» + +Et il ne pouvait chasser cette phrase bête. + + + + +X + + +Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé, +Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans +l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier +moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse +près de lui. + +Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et +André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit. + +André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui +emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet +elle s'inquiéta: + +--Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le +pauvre enfant! + +Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le +mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure +et gardait un silence de carpe. + +La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent. +C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine +à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux, +entouré de grands arbres. + +Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la +maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort, +près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de +petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se +multiplia. + +On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le +grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et +les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce +par Alphonse. + +Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils +se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils +riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel, +et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés. + +Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette +moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout +allait à son gré, toutefois il faudrait le temps... + +On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le +repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la +mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme +Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus, +sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans +l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement +leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers +s'empiffraient, près des chevaux. + +Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme +Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André +poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui +s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de +soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu. + +Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des +papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur +d'herbes chaudes parfumait la sente. + +Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs +fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement +qu'il en fut étonné, André dit: + +--Prenez mon bras? + +Elle s'appuya sur lui. + +Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras, +légèrement, tremblait. + +--Je vous aime bien! dit-il. + +Après une pause, il reprit avec émotion: + +--Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la +femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il +faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous +m'aimiez un peu, cela irait facilement? + +Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement. + +--Voulez-vous être ma femme?--dit-il avec douceur. + +Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:--Je veux bien. + +Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés. + +Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa. + +Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il +répéta comme un enfant: + +--Vous m'aimez? bien vrai? + +--Et vous? + +--Moi, je vous aime. + +Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres +s'unirent mollement. + +--Oui! je vous aime, répétait André. + +Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient +sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le +désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent +vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge, +dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la +beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie +d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant +l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait. + +Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses. + +Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à +un bonheur parfait. + +Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la +monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre, +tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était +vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié. + +Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses +rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il +entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment, +qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était +tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce +pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du +bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris, +parce qu'elle acquiesçait à tout. + +Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à +elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec +tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le +sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs +de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre, +le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie, +soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et +comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse, +des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de +Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le +cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui, +dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et +elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur, +avec une inquiète curiosité. + +Il pensait: + +«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée. + +Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie +l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de +surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux +de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi. + +André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à +une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux +bijoux. Elle n'osa en parler. + +Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur +caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant +ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient. + +Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur +l'embrassa; elles se comprirent. + +Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance +indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la +même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et +le grand-père Rosin aussi. + +C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout +de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils +entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas. +Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne +souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais +bientôt parurent les premières maisons de la ville. + +Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains +unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts, +mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il +n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres. + +En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour +garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du +départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix +heures, à la gare, André, qui accepta. + +Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse +hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et +attendit l'heure. On sonna à la porte. + +Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée +à la maison. + +Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur +le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait +d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et +d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se +promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif, +regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie. + +André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à +Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné, +tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant +presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant +Toinette: + +--Je vous devrai mon bonheur, dit-il. + +Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire +quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus +tard?... Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André +attendait toute autre parole: + +--Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps! + +André y courut. + +En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une +gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient +dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils +éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il? +N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne +l'influencerait-il? + +Il reparut, avec un bon sourire. + +Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement. + +André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien +fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de +cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus +que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent, +tout bruit mourut, André était loin. + + + + +XI + + +Après les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, résignée, reculait +devant un voyage, mais se décida à écrire, et à faire remettre par +Crescent la demande en mariage, André alla rendre visite aux Damours; ne +le devait-il pas à l'avocat, si bon pour lui? + +Il le trouva soucieux; la santé de sa femme empirait, et Germaine était +souffrante. Il craignait pour elle l'hérédité d'une maladie de coeur, +transmise par la mère. Dès qu'André parla mariage, il se mit à rire. + +--Pourquoi riez-vous? + +--Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez été à +Châteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal composée, pas plus +d'ailleurs que beaucoup d'autres... + +Et il lui dépeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude. + +--Vous les connaissez donc? + +--N'est-ce pas mon métier d'avocat de tout savoir?--fit-il en riant. Et +il ajouta:--Pensez-vous que Mme de Mercy vous eût laissé marier sans +prendre de renseignements? + +Damours au reste n'en avait que d'une façon vague, par un ami. + +--Alors vous la connaissez, elle? + +--Oui, André, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-être +mieux aussi, C'est une enfant, et vous êtes presque aussi jeune qu'elle. +Enfin! le sort en est jeté.--Et lui mettant sa grosse main sur l'épaule, +il ajouta avec tristesse:--L'expérience, voyez-vous, ne sert qu'à celui +qui l'acquiert à ses dépens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et +tâchez d'être heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sûr, +et... + +«Allons voir Germaine!--dit-il en se levant brusquement. + +Ils la trouvèrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine +de bibelots. Elle sourit à André, qui fut ému. + +En écoutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frêle, avec ses grands +yeux à la fois précoces et ignorants, tout son petit être troublant, et +il faisait une comparaison égoïste entre elle et Toinette, autrement +vigoureuse et fraîche. + +Tout à coup, sans motif, un des éclats de rire de Germaine se brisa en +sanglots. André fut confondu. Mais déjà Germaine s'essuyait les yeux, +souriait. Il prit congé et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat, +qui eut un geste rude et hésitant: + +--Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu +peut-être?... + +Dans la rue, André pensa que cela pouvait être vrai; enfin, il l'avait +aimée, autrefois! + +«Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours? +ou de retour à Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu, +qui la bat?»--Puis cette curiosité tomba. + +Huit jours après arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient +au mariage. + +À partir de ce jour, il se fit de grands préparatifs: l'achat du +trousseau, la publication des bans. + +Accompagnant sa mère, chargée d'acheter le mobilier et les robes, André +mêlait, dans ses lettres à Toinette, aux protestations d'amour, des +explications détaillées sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un +corsage. + +Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y +travaillait de façon distraite et inconsciente. + +Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut +pris d'une joie égoïste et d'un besoin de la crier. Il regarda son +compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonflés, +ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fêlée.--«Pauvre +diable!» pensa-t-il, et il lui cria: + +--Je vais me marier, Malurus! + +L'employé tourna vers lui sa figure usée, et lugubre dans ses haillons +noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collègue, +en faisant une grimace triste: + +--Je vous félicite, monsieur de Mercy. + +Et une grande minute après: + +--Moi aussi, j'ai été marié. + +Il dit cela d'un ton si étrange, que l'autre sentit un frisson de +malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une +famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle planté là? On ne savait lire +sur cette face morne. André regretta de lui avoir annoncé son mariage. + +Malurus s'était approché de lui, un point brillait dans ses yeux +vitreux, et ses lèvres tremblaient, comme si des paroles muettes encore +y remontaient. Il fronça le sourcil, devint verdâtre, et murmura avec +effort: + +--Monsieur de Mercy... + +Puis d'une voix changée: + +--Voulez-vous me prêter votre grattoir? + +Et vite, il retourna dans son coin, où il fit, tout le jour, un grand +bruit de cartons et de paperasses. + +André avait loué, dans le quartier Saint-Sulpice un appartement cher, +qu'il meubla coquettement. Dans la chambre à coucher, assez vaste, il y +eut un grand lit à ruelles, une psyché, un secrétaire et des meubles, +pareils aux tentures, de perse bleue à dessins. Point de salon, un tout +petit cabinet de travail tendu de bleu, une salle à manger meublée en +vieux chêne et la cuisine. + +Plus d'une fois, Mme de Mercy avait dit avec une voix de reproche: + +--André! André!... + +Elle était soucieuse de l'avenir; bien que les Rosin eussent promis une +rente de quatre cents francs par an, elle restait inquiète. Les derniers +jours, elle gardait André avarement, le couvrait de caresses, avait des +paroles tendres, qui imploraient. + +«Était-il donc si malheureux, pour la quitter, l'ingrat? + +L'aimerait-il encore, quand une autre, étrangère, serait là? Du moins +était-il heureux? Les années qu'ils ont vécues, mère et fils, ensemble, +ont été pourtant douces! (Elles le paraissent surtout, à ce moment +final.) Ils n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre, n'est-ce pas?» + +Et elle évoquait des souvenirs, le passé; ils parlaient de Lucy, leur +chère morte. Qu'elle serait heureuse, maintenant, de voir son frère se +marier, qu'elle aimerait sa belle-soeur!... + +--Mais elle nous voit,--disait Mme de Mercy en levant les yeux. André +baissait la tête. + +Le jour du départ arriva enfin. + +André et sa mère devaient quitter Paris, le même jour, lui pour +Châteaulus, elle pour aller passer quelque temps à Compiègne, dans la +maison de campagne de Mme d'Ayral. + +Le soir venu, il conduisit Mme de Mercy à la gare. + +Elle partit sans pleurer; tous deux furent fermes quoique, au fond, près +de sangloter. + +--Adieu, mère, cria-t-il. + +Il lui sembla qu'ils étaient séparés, pour toujours, que sa vie se +brisait en deux: derrière lui était le passé maternel, devant, l'avenir +conjugal. Il lui vint des regrets, presque des remords. + +Il arriva à la garé une heure trop tôt. Là son attente s'éternisa. Rien +de triste comme ces halls immenses où se presse la foule. Sur les bancs +des soldats dorment, des paysannes rigides patientent, de gros paniers +entre les jambes, des élégantes, sentant l'iris, sous des manteaux de +voyage, passent au bras d'hommes corrects, des familles endormies se +tassent autour du mari, qui s'éloigne en courant, revient et fait des +gestes désespérés, parce qu'on a oublié quelque objet sans importance. +Plus tristes encore, les salles d'attente, le quai, la voie où circulent +des trains, lentement, avec le fanal rouge qui grossit ou diminue avec +eux, triste le wagon où André se blottit. + +Une lâcheté le prend, de ne point partir, mais elle l'empêche de se +lever; les portières se ferment, et l'on roule. André rêve, soulagé, et +peu à peu le mouvement accéléré du train le berce et l'égaie. Il a +franchi ses doutes et il a soif d'action. Le train court, l'emporte vers +la vie nouvelle. + +La nuit s'écoula.--Châteaulus! + +Toinette est là, qui l'attend, et ils s'étreignent, ardemment. + +Elle a embelli, son teint à une animation fiévreuse, ses yeux brillent; +dans l'enfant presque gauche, à l'allure provinciale, un invisible rien +a changé le tour des cheveux, assoupli la démarche et changé presque en +femme, la vierge. + +André n'entrevit ses beaux-parents et Berthe, qu'à travers une brume: il +ne vit que Toinette, elle seule emplit les cinq jours d'attente qui les +séparaient du mariage. Il logeait chez les Rosin, on l'installa dans une +grande chambre, où la fenêtre s'ouvrait sur la campagne. + +Du matin au soir, il ne quitte pas Antoinette. + +Le père est au bureau, le fils aussi. Le grand-père passe les après-midi +dehors, ou enfermé à lire. Berthe gênée, s'efface. La mère, +indifférente, vaque à ses affaires et les deux fiancés restent seuls, +dans le salon. + +Quand ils sont las de parler, de se regarder, ils s'embrassent. + +Un grand canapé les attire: s'y tenant par la taille, ils semblent +vivre, les yeux noyés, dans un rêve. + +Toinette est confiante, naïve, et rougit à peine, sous les lèvres +chaudes de son ami. + +Vierge et toute pure, elle ne sait rien du mal, n'a pas d'hypocrites +pudeurs. Ses yeux sont beaux. Sa bouche est fraîche comme un fruit. + +Les aveux coulent de leurs lièvres. + +«Que le temps a été long? Qu'ont-ils faits, loin l'un de l'autre.» + +Ils se le disent. + +Puis ce sont des riens, des enfantillages, la joie des repas, des +promenades, où il faut garder un air sérieux. Toinette rit, car son +soudain mariage a mis la ville en tumulte. Leur maison n'a pas désempli +de visiteurs. Des amies se sont fâchées. Personne n'a voulu croire à une +union si rapide; en province, à Châteaulus surtout, on reste deux ans, +trois ans fiancés; les familles se brouillent, se raccommodent, les +enfants en souffrent; qu'importe! c'est la coutume. + +Et dans la rue, André reçoit d'étranges regards qui lui arrivent, comme +des coups. Il sent qu'on le hait, qu'on le dénigre. On n'aime pas que +l'étranger vienne prendre les filles; n'appartiennent-elles pas de droit +au groupe de la jeunesse fainéante, cancanière et stupide, qui perd son +temps au café et au cercle? + +De retour à la maison, les amoureux sont aux bras l'un de l'autre. + +Mais André devient impatient, inquiet; il est homme, il sait ce que +l'enfant ignore, et le sang lui bat, à coups saccadés, aux tempes et au +poignet. Il souffre, du supplice de Tantale. + +Une fois, il a dénoué ses bras de la taille de Toinette, comme honteux: + +--Qu'avez-vous? dit-elle, vous ai-je fait de la peine? + +Et ingénue, elle le regarde, troublée. + +--Il me tarde que nous soyons tout l'un à l'autre--dit-il en rougissant. +Et à voix basse:--Ne trouvez-vous pas le temps bien long? + +--Oh si! + +Et elle rougit, comme lui, sans avoir bien compris. + +Depuis ce jour, un instinct s'éveilla en elle. Toinette n'embrassa plus +son ami, comme si elle pressentait que ses caresses lui faisaient mal, +et qu'à leur bonheur pour qu'il fût entier et libre, manquait encore la +sanction des hommes et de Dieu. + +Le surlendemain, le mariage se fit, à la mairie. On y alla par petits +groupes; personne n'y assista que les témoins. + +Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine +de personnes. La messe serait dite à minuit. Les mariés aussitôt après +partiraient pour Paris. + +Le dîner, commandé à l'hôtel, fut servi. Le repas fut long. On était en +vêtements de noces. Bien qu'André, qui passa pour fier, empêchât par son +air réservé, d'éclater cette gaieté triviale propre aux petits mariages +bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages étrangers, +évités par lui jusqu'à présent, entraient de force, ce soir, dans sa vie +et sa pensée. Il en eut, injustement peut-être, un retour de dédain et +d'orgueil, et souffrit. + +Immédiatement il pensa à sa mère. Seule, là-bas, elle devait être bien +triste. Et il songeait: «Combien elle souffrirait davantage ici, +vraiment ce n'est point sa place, et sa fierté serait humiliée.» Ce +souvenir donné à l'absente, il se retrouva, comme réveillé, au milieu du +bruit, des rires, des lumières: quel malaise! Et ses yeux faisaient le +tour de la table. + +Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention à eux; +mais les autres... Si restreinte que fût la noce, il s'y trouvait des +étrangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux étaient fixés sur +lui; il détournait la tête. Toinette était près de lui, ce qui le +consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que +dans sa simple petite robe brune de tous les jours. + +En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes +phénoménales, susurrait à Mme Berthe des galanteries de mauvais goût. + +Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin, à tête piriforme et à l'air +méticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme, à face +bestiale, dévorait. + +André eût pu lire sur les visages ce que chacun pensait. + +L'un le dénigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le +mal possible. + +Les chansons, dès qu'on eut porté la santé des mariés, commencèrent. Un +avoué chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'opérette à la mode de +l'an passé. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, poussée par un groupe +de gens hostiles aux mariés, se leva, dressant sa tête presque sans +cheveux, et roulant des yeux verdâtres, cria d'une voix aigrelette une +complainte monotone, et à laquelle sans doute elle attribuait un sens +méchant, car à chaque refrain, elle regardait en face les mariés avec un +mauvais sourire. + +Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements. + +Dès qu'ils le purent, Antoinette et André quittèrent la table. + +Au salon, des gens fumaient, gorgés de nourriture. Dans la cuisine, des +hommes mûrs et Alphonse embrassaient les servantes. Ailleurs, des femmes +jacassaient. + +Ils poussèrent la porte de la cour. + +Elle était solitaire. La petite ville dormait. La brise d'été roulait +une odeur de fleurs. Un chat miaulait d'amour, au loin. Dans un coin, un +puits couvert d'un treillage de feuilles, blanchissait sous la pleine +lune; elle oscillait, dans un seau d'eau, comme un disque d'argent +liquide. + +Longtemps ils se rappelèrent la sensation ineffable de cette minute +perdue, où ils ne parlaient point et se regardaient gravement. + +On les appela. L'heure de la messe approchait. Une voiture les mena +devant la cathédrale. Au son des cloches, et comme les douze coups de +minuit sonnaient, les larges vantaux s'ouvrirent. Toinette et André +s'avancèrent dans une nuit profonde; au loin seulement brûlaient deux +cierges. Puis ils tournèrent et virent, dans un des bas-côtés, une +petite chapelle illuminée. + +Ils attendirent. Une clochette tinta. Le prêtre célébra la messe. +Bientôt l'alliance d'or cercla leur doigt, comme l'anneau d'une chaîne +nouvelle, qu'ils porteraient ensemble, jusqu'à la mort. + +Toinette, abîmée dans ses voiles et prosternée, priait. André songeait. + +Une fraîcheur emplissait la petite chapelle, mais ailleurs et partout la +cathédrale était sombre. C'était bien dans la vie obscure et froide, +l'arrêt lumineux et féerique d'une heure unique, inoubliable. + +Toinette dans la sacristie, chancelait, un peu pâle. + +--Ne partons pas, dit André, restons ce soir, voulez-vous? + +--Oui,...--Et elle l'en remercia d'un sourire. + +Alors, chez les Rosin, dans la plus belle chambre, on leur dressa un +lit. Mme Berthe, qui occupait la pièce voisine, aidait aux préparatifs, +pensive, se souvenant d'elle-même. Mais André devint triste, regretta de +n'être point parti. La mère mettait les draps avec lassitude; ses yeux +ternes n'avaient pas d'expression. + +Songeant qu'elle allait lui confier sa fille, André eut une impression +inattendue qui le surprit, et se demanda pourquoi tant de vieilles +femmes ont sur leur visage usé, et dans leurs yeux éteints, l'air +déplaisant de vieilles entremetteuses. + +En bas, Toinette s'arrachait aux baisers envieux des femmes et des +filles; André descendit. Sur l'escalier, le grand-père Rosin le croisa +et, avec un sourire un peu triste et une expression singulière, lui fit +un signe de tête amical, en levant un doigt en l'air, comme s'il +l'avertissait... de quoi? + +Toinette était sa préférée. Le signe s'adressait-il à toute leur vie +future? Qui le savait?... Et André, troublé, revit le doigt maigre levé, +qui s'agitait, pour un conseil ou un avertissement. + +Toinette n'était plus en bas, on la déshabillait, chez Berthe. + +Quand elle entra dans la chambre nuptiale, aux bras de sa mère et de sa +soeur, un peu pâle et vêtue d'un peignoir blanc, le coeur défaillit à +André. Ainsi on la lui livrait, elle était à lui, et c'était le prix du +marché conclu. Mme Rosin se retira, Berthe passa dans la chambre à côté. +Deux heures sonnèrent, mélancoliques dans la nuit; et debout, près du +lit entr'ouvert, André et Toinette se regardèrent. Ce qu'ils +éprouvaient, était sans paroles et même sans pensées. Pleine +d'appréhensions devant l'inconnu, l'âme trouble, elle souriait, avec un +imperceptible tressaillement nerveux. Lui plein d'angoisse devant la +vierge, cherchait de vaines paroles, et bouleversé d'amour et de peur, +il souriait aussi, confus. Les mots expiraient à leurs lèvres. Alors en +silence, il lui tendit les bras, puis les lèvres; et ils s'étreignirent +frissonnants, elle toute enfant, lui redevenu enfant, pour cette nuit de +tendresses et de caresses, pour cette nuit unique au monde. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Huit jours après, un matin, ils se réveillèrent à Paris, comme au sortir +d'un songe. Leur départ, le voyage, les heures écoulées, défilaient +devant eux d'une façon confuse. Le coeur gonflé de tendresse, doucement +ivres, ils ne savaient si leur arrivée était bien réelle, et s'ils ne +dormaient point encore. + +Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrés dans la grande +ville bruyante, ils se secouèrent, regardèrent autour d'eux, et se +sourirent. Ils s'occupèrent enfin de leurs bagages et d'une voiture. +Mais cela les étonnait d'agir, et ce fut d'une voix indécise qu'André +cria au cocher l'adresse. + +Le fiacre roula; bercés doucement, ils retombèrent à leur molle ivresse. +Ils se contemplaient, perdus dans une pensée douce, ils se trouvaient +beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pâli par +l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait +proféré de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles. + +La voiture s'arrêta brusquement; ils sursautèrent. On était arrivé, ils +se mirent à rire. + +--Montez,--dit André en désignant un escalier, dans la cour. Il la +suivit, regardant la robe qui dépassait, sous le manteau de voyage. + +«Ma femme! c'est ma femme!» répétait-il, et au sentiment délicieux de +l'avoir possédée, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne à jamais, de +l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement +où elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: «Vous voici +chez vous, c'est bien modeste, mais j'espère que vous vous y plairez.» + +--Là!--et il introduisit la clef dans la serrure--nous sommes au +premier! + +Cela déjà lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au +cinquième. Mais Toinette, habituée à vivre dans une grande maison, ne +prêta aucune attention à cet avantage. Elle s'étonnait même qu'on pût +vivre, tant de locataires ensemble, entassés les uns sur les autres. + +Le concierge déposa les malles. André ferma la porte. + +--La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous +mangerons dehors, cela vous déplaît-il? + +--Mais non! + +--Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais... + +Et il répéta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit, +étonnée, et s'avança rapidement, par curiosité enfantine; elle ne jeta +qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'André lui plut, mais elle eût +préféré un salon, elle aima la chambre à coucher, dont la grandeur +imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands +cabinets à portes vitrées, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre, +et dans la salle à manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourné +sur elle-même, et déçue: + +--Comme c'est petit! s'écria-t-elle. + +Timidement, elle regarda André avec regret, et le voyant gêné, +l'embrassa. + +--Chère, chérie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement, +voyez-vous, est très grand pour notre budget, et même très grand pour +Paris. + +Et il entra dans des détails qui firent hocher la tête à la jeune femme; +elle se résignait, sans être convaincue. + +--Bah! fit-elle, ça ne nous empêchera pas d'être heureux? + +--Mais viens voir, regarde en détail, est-ce que le papier de ta chambre +te plaît? + +--Attends que je me mette à l'aise. + +Et tout de suite après, elle alla regarder aux vitres, vit une grande +cour et, sur trois côtés, des murs percés de fenêtres; tout en haut, +s'ouvrait un carré de ciel bleu; en face d'elle, par delà un mur sur +lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de +pauvres gens, noire de suie. + +André comprit le regard de la jeune femme. + +--Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous? +l'appartement est si avantageux. + +Ce n'était pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras +du jeune homme. + +--Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles? + +--Oui. + +--Et ce lit? + +--Aussi. + +--Cette psyché? + +--Oui,--dit-elle en hésitant; elle aurait préféré une armoire à glace. + +--J'ai fait de mon mieux, êtes-vous contente? + +--Je vous remercie,--dit-elle très bas, car depuis leur mariage, ils se +tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au «vous» +malgré eux, presque aussitôt. C'était leur pudeur mutuelle qui +s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une cérémonie involontaires. + +Car telle était la bizarrerie de leur situation, commune à tous les +jeunes mariés: ils ne se connaissaient qu'à peine, et d'autre part, liés +par la possession amoureuse, ils ne pouvaient être plus intimes. De là, +chez eux, un mélange ingénu de chatteries, d'effusions et de réserves +subites, de gênes délicates. + +Toinette et André prirent possession de leur appartement, ouvrirent les +armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit à un petit bureau de +laque et écrivit à ses parents, la plume grinçait; lui prit un livre et +le lut, sans intérêt: leur dépaysement ne pouvait de sitôt cesser, il +leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux. + +André, en regardant écrire sa femme, goûtait d'avance les plaisirs de +l'intimité, des matins d'été dans la chambre ensoleillée, des soirs +d'hiver, quand pétillerait la flamme. + +Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; André désigna l'église: + +--Veux-tu entrer? + +--Oui. + +Devant une des petites chapelles consacrées à la Vierge, elle +s'agenouilla. Debout et en arrière, il la regardait, penchée, le front +dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dégageaient la nuque +fraîche, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu +sa soeur Lucy, prosternée ainsi en de longues prières, lui revenir avec +des yeux d'extase et une clarté sur le visage. Mais Toinette se signa +rapidement, lui prit le bras en souriant. + +Frappés par la même idée, ils se rappelaient la messe de leur mariage, +et leurs impressions troubles, en cet instant. + +Ils déjeunèrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de +curiosité, elle regardait autour d'elle les couples assis à de petites +tables. Le tumulte de la rue ébranlait les vitres; grisée de couleurs et +de bruits, elle murmura avec étonnement: + +--C'est drôle, Paris! + +--Préfères-tu Châteaulus? + +--Oh non! + +La note l'épouvanta. + +--Mais on te vole! + +--Je le sais bien. + +--Refuse de payer! + +Il se mit à rire: + +--Pour une fois... nous ne dînerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va. + +Ils prirent une voiture qui les mena au bois. + +André indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite, +regardait les voitures de maître, tournant autour du lac. Pourquoi +était-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de +l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola +en dédaignant les omnibus et les piétons. + +De temps en temps, elle désignait à son mari une dame empanachée ou +quelque fille au chignon doré, conduisant un dog-car: + +--Connais-tu cette dame? + +... comme s'ils eussent été sur le cours d'une ville de province. Les +réponses d'André l'effrayèrent. Personne ne les connaissait. Ils ne +connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence. + +--À quoi penses-tu? demanda-t-il. + +--À rien. + +Car elle pensait à trop de choses à la fois, voyait trouble. Aux images +vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mêlaient l'impression +tourbillonnante du présent, et les évocations précises du passé. + +André, déjà las de ce spectacle monotone, avait grand'hâte d'être chez +eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir +moins. Des gens la regardaient; il en était froissé. + +--Veux-tu que nous dînions chez nous? Ce sera une économie. + +Elle battit des mains: + +--C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire! + +Ravis à l'idée de cette dînette, courant les magasins, ils entrèrent +dans les plus beaux. + +Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises, +des oeufs, une bouteille de Médoc, un pâté fin. + +On n'oublia que le pain, André ressortit. + +Déjà Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs +couverts, les ravit. + +Il n'y avait pas d'eau, André alla emplir une carafe dans la cour. + +Ce fut un gracieux dîner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se +rapprochèrent. Les bougies jetaient sur les murs des clartés amies. La +porte, fermée à double tour, les isolait du reste des vivants. Ils +connurent, pour la première fois, avec une intensité décuplée par leur +amour, l'égoïste confort de famille quand, les rideaux tirés, on se +replie en soi-même, laissant passer les heures. Ils mangeaient +lentement, André s'écria: + +--Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls? + +--Si! + +Elle était sincère. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en +elle, comme dans de la cire. + +L'heure était douce et pénétrante. Ils inaugurèrent, avec une ivresse +sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mêlaient sur +les meubles et les objets. Désormais tout leur serait commun, jusqu'au +grand lit vierge, caché dans l'ombre des rideaux. + + + + +II + + +Ils dormaient profondément, le lendemain, quand sept à huit coups de +sonnette, retentissant chaque fois plus stridents, réveillèrent +brusquement Toinette. Effarée, elle jeta autour d'elle le regard surpris +des gens qui s'éveillent pour la première fois, dans un lieu inconnu, +elle frotta ses yeux, tressaillit, secoua son mari, qui murmura +tranquillement: + +--C'est la bonne, je vais y aller. + +--Non, non, dormez!--dit-elle avec importance,--c'est mon affaire.--Elle +courut à la porte, et recula étonnée. + +Portant un grand chapeau de crêpe, une vieille dame aux yeux rougis par +les larmes, les mains enfouies dans un manchon à longs poils jaunes, fit +une révérence, en disant poliment: + +--Madame de Mercy, je crois? + +Toinette fit un signe d'assentiment. + +--Madame Ouflon...--dit la vieille dame en se nommant.--On peut +m'appeler aussi Marie. + +--Ah!--dit Toinette troublée--très bien! très bien!--et elle introduisit +la bonne. + +«Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi André a-t-il pris cette dame-là? Je +n'oserai jamais la commander.» + +La vieille la couvait d'un bon regard, comme si elle comprenait: + +--Monsieur a peut-être dit à madame, que je n'ai pas toujours été en +condition? J'ai longtemps habité le Nord, j'avais une belle maison et +des champs, madame. Mon mari a tout bu, tout perdu, il est mort avec +tant de dettes, que nous n'avons su, mon fils et moi, comment nous +retourner. Mais maintenant Polyte,--c'est pour abréger, remarqua-t-elle +avec beaucoup d'aménité,--Hippolyte est dans les chemins de fer, et dès +qu'il sera sous-chef de gare... + +Elle n'acheva pas; un avenir divin s'étalait devant ses yeux. Elle tira +un grand mouchoir et s'essuya les yeux. + +--Madame sera contente de moi, j'espère? Je dois dire que madame me +plaît beaucoup. Faut-il faire du chocolat? + +--Attendez, oui, ayez l'obligeance de préparer le chocolat!--dit +Toinette d'un petit air entendu, et elle courut rejoindre André, qui ne +put se tenir de rire. + +--Chérie, dit-il, il paraît que c'est une personne sûre; si vous saviez +comme c'est rare à Paris; j'espère qu'elle vous conviendra? + +--Mais je n'oserai pas la commander. + +--Par exemple!--Et il sonna: + +--Bonjour, Marie, vous m'apporterez de l'eau chaude pour ma barbe. + +--Bien, monsieur. + +Une demi-heure après, le chocolat parut. Mme Ouflon le portait avec un +petit sourire gourmand, de l'air de quelqu'un qui transporte son +déjeuner dans une chambre voisine, afin de le déguster plus à son aise. + +Le chocolat était détestable. + +--Bah! fit André, c'est la première fois... + +Et il cria: + +--Eh bien, Marie, et cette eau chaude? + +--Voilà, monsieur. + +L'eau était froide. + +--Sapristi! + +Toinette se mit à rire; ils se regardèrent, un peu penauds. + +--Il faudra la dresser, dit-il avec conviction. + +--Comptez sur moi! + +Le congé d'André touchait à sa fin. Il employa les quelques jours qui +lui restaient à promener sa femme dans Paris. Elle s'arrêtait devant +tous les magasins; des étoffes, des bijoux la tentaient. Il les lui +promettait pour plus tard, dès qu'ils seraient riches. + +Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'étaient-ils pas riches, +puisqu'ils dépensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au +théâtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province, +n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqué ni souffert de rien. +Pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris? + +Mme de Mercy avait écrit plusieurs fois, souhaité de loin la bienvenue à +sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder. + +André, à la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes. + +--Il est temps que ma mère revienne, je n'ai plus un sou! + +--Ah! mon Dieu! + +--Elle a encore cinq mille francs à moi, elle me les garde, je lui +parlerai. + +Le lendemain, il alla à son ministère. Les jours d'après furent +pénibles. + +André fut malheureux. Avant son mariage, la nécessité de griffonner des +paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il eût voulu plus de +besogne, et gagner bravement sa vie. N'était-ce pas absurde qu'il fût +là, rivé à son pupitre, astreint à une exactitude niaise, n'ayant qu'une +besogne inutile de copiste? Il eût travaillé gaîment du matin au soir, +pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment +vivre, avec cette somme dérisoire? + +Le bureau, que jusqu'à présent André avait supporté avec ennui, redevint +pour lui une préoccupation irritante, pénible. + +Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais +comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais +immédiat. À l'âge d'André, entré dans une carrière, on n'en sort point, +quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait +demander ni devoir rien à personne. D'ailleurs qu'eût-il su faire? Avec +cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres +ou des ratés, à quoi eût-il été bon? + +Il n'y avait donc rien à faire qu'à attendre, continuer sa vie puérile +et vide, sortir râpé, et manger peu. + +Mais, auraient-ils de quoi vivre? + +Deux ou trois années étaient presque assurées, grâce à la moitié restant +des dix mille francs donnés par sa mère. Ensuite l'on verrait, quitte à +vivre en province, délégué dans quelque emploi. André se disait cela +pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en +effet, la liberté de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de +l'Administration, une indépendance réelle. Que deviendrait-elle, +ailleurs? + +Toinette s'accoutumait. + +Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre, +facile et calme. Les heures, l'après-midi, lui paraissaient longues. +Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; André +tâcha de lui inspirer ces goûts. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes +se perdît en rêvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentît +toujours l'obligation, l'utilité d'un travail, si petit fût-il. + +Leurs rapports étaient bons, leurs caractères ne s'étaient pas encore +heurtés. Ils se cédaient toujours. + +Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce +que sa femme disait, André répondait _amen_; et il se croyait sincère. +Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour +rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le +caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent +les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans +conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le +savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme, +vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri. + +Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les +origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux +manies. + +Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au +contact journalier, après des mois et des années, que les caractères +s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude, +quotidienne, fastidieuse. + +Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux +mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le +bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants. + +Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient +pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne +pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être +éternels. + +André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et +lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui +semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus. + +André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car +elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à +propos. + +Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était +douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient +encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi. + +Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et +Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était +l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait +besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins. + +André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa +tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune +et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent +l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de +deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait. + +Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui +caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des +projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle +répondait: + +--Oui! + +... d'une voix doucement grave; et André se sentait le coeur réchauffé; +mais Toinette, le plus souvent, avait parlé d'instinct, sans comprendre. + +Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lèvres se +souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de +l'autre, puisqu'ils s'aimaient. + +Leurs nuits étaient douces et longues. Une veilleuse emplissait la +chambre d'une faible clarté amie. Leurs sommeils amoureux s'éveillaient +en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur +présentait le chocolat, devenu meilleur. + +Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et +se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant à +des emplettes, car bien que rien ne manquât, chaque jour elle s'avisait +d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'économie, car il ne +restait presque rien du traitement du premier du mois. + +Ils se levaient, s'habillaient lentement, et André partait pour le +bureau. Toinette s'occupait du déjeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs +fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mémoire que la jeune. +Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait +sur la nappe, mettait en hâte le couvert. + +--Un petit moment, mon ami! criait-elle. + +Les premiers jours, le repas avait tant tardé, qu'André, en retard à son +bureau, avait été admonesté. Toinette désolée pressait le service, Mme +Ouflon cassait des assiettes, et le repas était à peine cuit, peu +mangeable. Puis une réaction vint. Toinette se levait tôt, bousculait la +vieille dame, et quand André arrivait, on lui servait des viandes +calcinées, des sauces gélatineuses. L'équilibre fut long à se faire. + +Un soir que Mme Ouflon était montée se coucher, Toinette qui furetait +dans les armoires, poussa un cri, André accourut. Dans un petit buffet +de cuisine, comme un gros chat qui a trop mangé, l'indicible manchon à +poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de croûtes de pain. +Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie, +en croûtons fantastiques. + +Le lendemain Toinette constatait le désordre, l'excès des dépenses, elle +eut une sévère explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses +achats. Elle fut vite édifiée. + +Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la +rue, à petits pas, d'un air indifférent, comme une vieille dame sortie +en coiffure du matin. + +Très digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle, +sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentière. + +Toinette s'apercevant du manège, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se +mit à sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas été toujours en +condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait +avec lui dans un fiacre à deux chevaux. + +Toinette ne la gronda plus. + +Mais c'était elle-même qu'André reprenait doucement. Il sentait leur +petit ménage aller à la dérive, les dépenses s'accumuler; beaucoup de +provisions étaient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle +troquait ainsi au marché, des portions de viande, de poisson, contre des +assiettes de moules, qu'elle dégustait avec ravissement, en essuyant ses +yeux rouges, et en soupirant après un avenir meilleur. + +Malgré leur tendresse, Toinette et André sentaient bien que les choses +allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient été souvent +au théâtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs +soirées ensemble. Il lisait tout haut, elle n'écoutait pas. Rarement ils +parlaient du désarroi de leur petit ménage, mais ils y songeaient. Une +fois André s'écria, en pensant au besoin d'argent: + +--Ouf! il est temps que ma mère revienne! + +Toinette lui jeta un regard vif comme un éclair, et s'enferma dans un +silence têtu. Avait-elle cru à une arrière-pensée d'André, et qu'il +souhaitait que sa mère dirigeât leurs affaires? Les jeunes femmes ont de +ces défiances. D'ailleurs c'était avec appréhension qu'elle attendait de +connaître Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans +savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mère inconnue. + +André murmura, pensif: + +--Elle a été souffrante, sans cela elle eût été à Paris, pour nous voir, +au premier jour. Avec cela, tu sais, très fière, très réservée. Elle a +trop peur de paraître gênante, de s'imposer à nous. Elle a l'âme très +haute, vois-tu, et dès qu'elle te connaîtra, vous vous entendrez si +bien; n'est-il pas vrai, ma chérie? + +Toinette ne répondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le +regard franc d'André gênait le sien. Elle avait presque envie de +pleurer; pourquoi donc? + +Il continua: + +--Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les +politesses du temps passé, elle est très délicate sur les convenances; +un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras +bonne pour elle? + +Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui était tombée. + +André parlait toujours; la mélancolie qui passait parfois sur son front, +Toinette l'attribua à l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit répliquer: + +«--Elle vous manque, avouez-le? elle a été toute votre vie; et moi que +suis-je, si peu de chose encore?» + +Elle aurait dit cela avec dépit, mais André l'aurait rassurée +tendrement; elle l'aurait cru. + +Elle ne parla point, c'était le tort de son caractère fermé; les +malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire à la conversation, elle +bâilla: + +--Tu as sommeil? + +--Non,--dit-elle par contradiction. + +Et cependant, quelques minutes après, elle était couchée. + +Quand André fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre, +le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppressé, puis pensant aux +tendresses, à la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre +à coucher. + +Elle avait les yeux ouverts; à la vue de son mari, elle les ferma, puis +les rouvrit, silencieuse. + +--À quoi penses-tu? dit-il. + +Et il pressentit qu'elle allait répondre: + +«À rien!»--Et effectivement: + +--À rien! dit-elle. + +--Tu n'as pas de chagrin? + +--Pourquoi en aurais-je?--et sa voix était sèche. + +Ce ton déplut à André, qui se contint et dit: + +--Embrasse-moi! + +Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche. + +--Bonsoir! dit-il. + +--Bonsoir!--dit-elle, avec une imperceptible rancune. + +Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient +pas de cause à rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu, +d'invisibles souffles d'orage passaient. + +--Voyons!--fit-il brusquement,--qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te +peine? + +Elle ne répondit pas. + +--Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu, +parle! + +Muette, elle se mit à pleurer, étendue sans bouger, et de grosses larmes +lui coulaient le long de la figure. + +--Voyons! fit André tendrement, voyons! je ne t'ai jamais grondée, +qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fâché, parce que nous +dépensons trop? + +Elle pleurait toujours. + +--Est-ce que tu as peur que ma mère ne nous gronde, qu'elle ne s'en +prenne à toi? tu n'as pas à le craindre! + +Les larmes de Toinette coulèrent plus fort. + +--Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien +je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mère? la pauvre +femme!... + +À toutes ces questions, Toinette ne pouvait répondre, elle eût voulu +crier: + +--«Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi, +protège-moi.» + +Mais un cadenas fermait sa bouche; c'était plus fort qu'elle; et elle +eut le triste courage de se taire, de voir André souffrir, s'irriter, +pâlir; ce ne fut qu'à la fin, très tard, qu'elle finit par sourire, +calmée. + +Alors il dit, pour tout reproche: + +--Ah! folle, pauvre petite folle! + +Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée, +paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car +alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite, +volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il +soupira. + +Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa +mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces +deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur? + +Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les +chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au +fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme; +mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir: + +«C'est là le mariage!» + +Et il ne désira plus tant que sa mère revint. + + * * * * * + +Les jours suivants il se sentit accaparé. + +Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à +sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il +respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la +peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de +ses idées. + +Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de +ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires +ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui +avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait, +la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans +un lit de plume. + +Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait. + +Puis, le soir, reposé d'âme et fatigué de corps, c'est presque gaîment +qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'eût sonné, il devinait que sa +femme était derrière la porte, l'entendant, l'attendant; la porte +s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers. + + + + +III + + +Ils étaient mariés depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et +entra dans leur vie. + +Depuis trois jours elle était à Paris, où personne ne soupçonnait sa +présence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants, +mais elle se retint. Une pudeur singulière, presque invincible, +l'empêchait de pénétrer brusquement chez le jeune ménage, de s'annoncer +en disant: «C'est moi!» Il lui semblait être devenue une étrangère pour +son fils, depuis qu'il lui avait préféré une autre femme. + +Deux journées s'écoulèrent pour elle en réflexions douloureuses. Son âme +était dévorée par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose, +que de tergiversations, de doutes: elle s'était rendue ainsi longtemps +malheureuse. Seuls, les événements graves, les nécessités violentes, lui +rendaient une énergie subite, une volonté robuste et entêtée. + +Elle se disait, aux cours des heures intolérablement longues: + +«Ai-je tort? je devrais être dans leurs bras! Pourquoi ai-je passé en +deuil un temps précieux, qui aurait dû être fête pour moi?...» + +Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gênait alors. + +«Si elle leur écrivait son retour? ou qu'André eût l'esprit de le +deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien +des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le +retrouver!» + +Alors elle se levait, prête à courir chez lui, mais une mélancolie +poignante l'arrêtait: + +«Il n'est plus seul, mon grand garçon!... Mon Dieu!--s'écria-t-elle avec +ferveur,--faites qu'il soit heureux!» + +La précipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes +journées passées chez Mme d'Ayral! Là-bas, le jour où son fils se +mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas +assisté aux cérémonies; quels vains scrupules, quelle gêne mauvaise l'en +avaient donc empêchée? n'était-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dégager sa +responsabilité? Mais non, celle-ci lui restait entière. Alors à quoi bon +cette abstention? Elle savait trop bien à quelles suggestions d'orgueil +elle avait obéi; et ses préjugés incurables, reprenant le dessus, elle +s'écria: + +--Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien élevée, qu'elle fasse +honneur à André dans le monde! + +Le monde; André ne comptait pas y aller. + +Le troisième jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communié le matin, +afin que son âme, lavée de toute pensée trouble ou injuste, fût ouverte +à toutes les tendresses et à tous les pardons, elle rassembla son +courage, et se rendit chez ses enfants. + +Le coeur lui battait fort, quand elle demanda à Mme Ouflon: + +--Madame de Mercy? + +Elle fut étonnée, ces paroles dites, d'avoir prononcé son propre nom. Il +existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy? + +Elle attendit dans le cabinet de travail d'André, regardant les murs +avec curiosité, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement, +qu'elle avait loué, meublé, orné avec lui, pour lui. + +La portière se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'étrangère en +deuil, puis après cinq ou six secondes de silence, les deux femmes +s'embrassèrent, trop émues pour parler. + +--André qui n'est pas là!--balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si +c'eût été sa faute. + +--Je le sais, ma chère. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je +veux connaître et aimer. + +Et les yeux de Mme de Mercy, fanés et fatigués, s'animèrent d'un beau +reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les +siennes. + +--Mais asseyez-vous,--murmura Toinette, toute gauche. + +--Mon Dieu! que vous êtes fraîche et jolie!--dit la mère. + +Toinette rougit, puis sourit, gagnée par la bienveillance empreinte sur +le visage, encadré de cheveux gris, de la vieille femme. + +--Voulez-vous m'aimer?--dit celle-ci en l'attirant. + +Toinette l'embrassa: + +--Êtes-vous guérie au moins, vous avez été malade? + +--Oui,--dit Mme de Mercy qui hésita, avec la confusion de ne pas dire +vrai,--oui! mais maintenant je vais mieux, très bien même; regardez-moi +encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lèvres sont belles; +vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une +beauté blonde, pourtant. Allons, ma chère, vous êtes parfaite, et la +vraie femme d'André! il sera heureux! + +Toinette sourit. + +--Ah! maligne, vous me jugez égoïste pour mon fils, comme toutes les +mères; hélas! mon pauvre André n'est pas parfait, lui mais tel qu'il +est, il vous aime bien...--Et vous? + +Toinette n'osant répondre, baissa les yeux, toute rose; l'idée qu'elle +rougissait la fit rougir plus fort, et toute éperdue, elle jeta son +visage, empourpré jusqu'aux épaules, contre le sein de Mme de Mercy. +C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais +l'esprit en éveil, et s'observant déjà mutuellement, qu'André les +trouva, en rentrant, une heure après. + +Il exigea que sa mère dînât avec eux. Et Toinette discrètement sortit, +les laissant seuls. + +Souvent, au sortir d'un dîner d'apparat, André avait vu le visage de +commande et le sourire mondain de sa mère, faire place à une expression +d'amertume et de vieillesse; il eut la même impression quand, d'un +mouvement spontané, elle lui prit la main, lui jetant, avec un éclair +dans les yeux, ce seul mot âpre: + +--Eh bien? + +Tout un monde de questions tenait là. + +--Eh bien,--répondit-il doucement,--tu as vu ma femme? (Ce mot faisait +mal à l'oreille de sa mère.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune +de coeur et d'esprit; elle t'adore déjà, sois-en sûre. + +Mme de Mercy eut un fin mouvement de lèvres, et son regard impatient +sembla dire: + +--Ensuite? + +--Je suis heureux,--dit André, mais tu nous as bien manqué; un mois et +demi sans venir! Vite, parle-moi de toi? + +Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des écrins d'un petit sac en +cuir de Russie: + +--Tiens, André, tu donneras ces bijoux à ta femme. Une vieille femme +comme moi n'en a plus besoin, cache-les,--dit-elle en les mettant dans +un tiroir. + +--Maman!... + +--Je te les aurais donnés plus tôt, mais je n'étais pas là; puis tiens! +je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-là,--dit-elle avec un +indéfinissable orgueil de caste,--n'iraient pas à tout le monde. Tu vas +dire que je suis folle, André, car je me sens toute triste. + +--Pourquoi, bonne mère? + +--Vous êtes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse, +l'économie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc +un de Mercy, pour mener une vie semblable! + +--Ah!--dit-il gaîment, mais son sourire n'était pas très net,--tu parles +à propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner? + +--Plus d'argent, André?... + +Et l'angoisse s'empreignit sur le pâle visage maternel. + +--Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le +ménage, un peu de théâtre... + +--De théâtre,--dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans +un compartiment de secondes.--Bien! + +Et après avoir repris un visage calme, et s'efforçant de sourire: + +--Veux-tu tout ton argent demain! + +--Oh non!--dit André, qu'une si grosse somme effraya, cent francs +suffiront. + +--Je serai donc votre caissière,--dit-elle avec un sourire forcé, et +voyant son fils attristé: + +--Cet argent est à vous,--dit-elle,--puisque je vous l'ai donné; et tu +es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami. + +Après le dîner, où tout le monde se força à être gai et expansif, André +fit à sa femme, affolée de trouble et de joie, la surprise des bijoux +donnés; et il ramena sa mère chez elle. Elle eut la délicatesse de ne +pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se +séparèrent: + +--Rien encore? + +--Ce serait trop tôt, mère, laisse-nous nous aimer un peu auparavant.. + +Mais les enfants naissent, en dépit des désirs ou des non-vouloirs; et +chaque mois qui s'écoulait, devait donner aux deux jeunes mariés +l'espoir d'une maternité future: sentiment mêlé de peur et de naïve +fierté. + +André sut se résigner à quelques visites. Mais il ne satisfit point sa +mère; elle eût voulu qu'il promenât sa femme dans le salon des +d'Aiguebère et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours. + +La mère était de plus en plus malade, l'avocat soucieux, pensant à +quitter Paris, à mener sa femme à Alger, et à s'y faire une haute place +comme avocat. Germaine, mieux portante, les reçut avec une grâce de +petite fille; ses robes l'ajustaient comme une poupée; elle avait un +sourire vague et un bleu d'émail dans les yeux. Elle et André se +regardaient à la dérobée. + +En sortant, Toinette, par une étrange intuition, dit brusquement: + +--Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée plutôt que moi? + +--Je ne l'aimais pas, chérie. + +--Oh!--fit-elle avec incrédulité. Et André rougit, craignant qu'elle +n'eût pressenti presque toute la vérité passée. + +--Mais vous?--dit-il, taquin, pour détourner la conversation,--vous avez +pensé à quelqu'un, avant moi? + +--Mon Dieu, non! répliqua-t-elle avec franchise. + +Les de Mercy visitèrent aussi et reçurent les Crescent, dont ils ne +purent assez louer l'affection cordiale et la discrétion. + +Leur propre vie s'organisa, s'équilibra au bout de quelques mois. + + * * * * * + +André se résignait presque à son bureau. Toinette s'habitua à employer +les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, près d'une +fenêtre dont, avec curiosité, par désoeuvrement, elle relevait le rideau, +si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou +lisait. Mais le goût des livres ne lui était pas encore venu; la +diversité des oeuvres la stupéfiait, et toute tension d'esprit lui était +pénible. Souvent même, elle ne pouvait suivre les conversations qu'André +tenait avec elle; passé un certain point, elle manquait d'attention, +perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son +mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient +son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle osât +s'informer. + +Le retour d'André vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur où elle +vivait. Elle le caressait, à table lui disait souvent les histoires de +la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'ébahissaient sur le prix +des choses et la cherté du ménage. Mais ces riens ne leur paraissaient +pas dénués de poésie, parce qu'ils étaient mêlés à leur vie même, qu'ils +faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mêmes. + +Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses +parents, mais les Rosin répondirent très mollement. Le père, tous les +deux mois, n'exprimait que des pensées banales et soporifiques. La mère +n'avait pas le temps. Quant à Berthe, secouée par le mariage de sa soeur, +elle semblait retombée à une apathie provinciale. Elle n'avait rien à +dire, ne voyait rien qui pût les intéresser; son coeur et son esprit +s'étaient rendormis. + +Mme de Mercy dînait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle. + +Après cinq ou six mois de bons rapports entre la mère et la fille, les +caractères peu à peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra +ses défauts. Elle était très jalouse, redoutait que son mari ne subît +l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillère, prêchait l'économie. +Il eût fallu que Toinette fût bien avisée et prudente, pour ne pas avoir +ni montrer d'amour-propre. + +André, dont les sentiments les plus intimes, les plus délicats, étaient +en jeu, se tut, gardant une neutralité dont ne pouvait s'accommoder +personne. Par égard encore pour lui, sa mère et sa femme gardèrent le +silence, imitèrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans +se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur +mutisme avaient une cruelle éloquence. Toinette avait des raidissements +d'âme, des entêtements de silence cruels. Puis ces bouderies se +résolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des +larmes rares et âcres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux. +Toinette était injuste, et se défiant à tort de son mari. Mme de Mercy +était trop timorée; ses conseils, fatigants à la longue, étaient sans +portée, parce que ce n'étaient qu'insinuations et réticences. + +Tout à coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement: +Toinette était enceinte. + +Cela suffit pour que sa belle-mère oubliât tous ses griefs. +Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accroître chez la jeune +femme, les dispositions naturelles de son caractère. + +Pourtant telle est la force de la jeunesse, que malgré ces points noirs, +malgré le plus sombre:--l'argent coulant aux nécessités journalières, +deux mille francs nouveaux dépensés en six mois, rien que pour +vivre,--malgré ces soucis, ces craintes, Toinette et André étaient +encore heureux. + +Seule, Mme de Mercy atterrée, pensait, voyant s'accroître les dépenses: + +«Que feront-ils, une fois ruinés? Ah! je suis trop faible; pourquoi +ai-je consenti à ce mariage?» + +Regrets stériles. L'idée qu'elle serait grand'mère lui fut une nouvelle +préoccupation; pour les jeunes mariés, c'était une grande joie +naissante. + +Ils escomptaient trop vite leur bonheur. Toinette se fatigua, fit une +fausse couche, heureusement peu avancée. + +Alors, ce furent des larmes et des lamentations, puis des journées de +repos qu'imposa le médecin, un homme maigre, petit et vêtu de noir. Il +employait des termes de la vieille école, avait une politesse grave. Ses +reproches, et le chagrin d'André, firent sur Toinette une grande +impression. + +Ainsi elle aurait été mère et, par sa faute, voilà qu'elle avait +compromis sa santé future. Elle pleura longtemps le petit être informe, +le débile germe d'homme ou de femme, ce rien qui s'en allait, et qui +pourtant avait un nom. Elle l'eût appelé André; aucun de ses enfants à +venir ne porterait ce nom, comme s'il eût été celui d'un réel petit +mort. + +Elle se remit, resta grave, songeuse, se reprocha d'être étourdie, +puérile. + +«C'était terrible, le mariage, elle n'était qu'une enfant; elle le +reconnaissait. Et cependant, un jour, bientôt peut-être, elle serait +mère d'un bébé vivant, appelé à grandir!» Elle le voyait à l'école, puis +homme fait. Était-ce possible? Quel mystère que celui de cette vie +mystérieuse, transmise de père en fils, de génération en génération! + +Elle eut conscience de la responsabilité qui pesait sur elle, et sentit +le devoir s'imposer à son existence instinctive et vide, de jeune fille +ou de jeune mariée. Car Toinette était à cet état incertain où les +grâces folles de la vierge d'hier se mêlent aux gravités précoces de la +femme d'aujourd'hui. + +Elle devint un peu plus sérieuse, s'attacha à la lecture, écouta avec +plus de patience les conseils de Mme de Mercy. + + + + +IV + + +Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors à la mode, illustrés +par Kate Greeneway. + +--Il y a déjà quatorze mois, mon cher mari, que vous êtes venu à +Châteaulus.--Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula +près de lui: + +--Te rappelles-tu? + +Et passant à une autre idée: + +--Dis, sera-ce une fille ou un garçon? + +--Je ne sais pas... + +--Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus? + +--Mais si! bien plus. + +--Et pendant que... je serai malade, tu ne penseras pas à voir d'autres +femmes? + +--Veux-tu bien! vilaine.--Et il l'embrassa. + +--Oui, tu dis cela!... L'aimeras-tu au moins, ton enfant? + +--Non, c'est toi que j'aimerai en lui. + +--Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le +temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pèse déjà, je +t'assure. Non? Si, il pèse, je le sens bien. + +Elle babillait avec des intonations d'enfant gâtée, quand sa voix +changea, devenant sérieuse: + +--André, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher! +c'est cher! + +--Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas, +je tâcherai d'avoir au ministère du travail supplémentaire. Le tout, +vois-tu, est d'équilibrer nos dépenses, d'arriver à une moyenne fixe +chaque mois. + +Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais. + +Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la +maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-même ne pouvait savoir. Ce n'était +pas sa faute. + +--Eh non, qui t'accuse?--finissait par dire André avec un peu +d'impatience. + +--Toi, tu m'accuses,--reprenait-elle en boudant un peu. + +--Je ne dis rien! + +--Mais tu n'as pas l'air content? + +Alors force lui était de rire. + +Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait +remué; puis elle douta, jusqu'à ce que de nouveaux, fréquents, intimes +tressaillements, l'assurassent qu'il était là, bien vivant. Chaque +secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, après. + +Et il fallait la rappeler à l'ordre, la supplier d'être sage, de ne se +point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence où elle courait +les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades +succédaient. La tête emplie de rêvasseries vaines et de terreurs +vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir +des envies. + +Elle n'en eut aucune. + +Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. André +avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il à les +faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait à tout prix, pour le +bonheur commun. + +Quand sa belle-mère venait, Toinette se montrait avenante, aimait à +parler, à rire. Mais dès que, les nouvelles échangées, la conversation +se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adressât à André, Toinette +s'enfonçait en des mutismes défiants; si sa belle-mère touchait à +quelque objet ou dérangeait un meuble, Toinette, après son départ, +remettait, sans parler, les choses à leur place. D'autres fois, ses +préventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et +douce. + +Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme +exagérée. + +Elle disait tout bas à André:--C'est pour toi que je souffre sans me +plaindre!--Puis elle offrait à Dieu ses chagrins. + +Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard +reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause +involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait +en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il +comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût +voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme. + +Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide +de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère, +et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En +entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres +à Mme Ouflon, il pensait: + +«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet +appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est +là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la +servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé. + +«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!» + +Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde +qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?» +Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds. + +Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant, +écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que +l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon +son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de +sa douleur. + +Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement? + +Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté, +il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il +différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa +faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou +laissé faire. + +Tout ce qu'André éprouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de +Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent fût +d'âge mûr et de bon conseil, André jamais ne lui confia le fond de ses +pensées. + +Au ministère, Crescent, soucieux, lui disait, un matin: + +--Voilà le père de ma femme très malade; vous savez qu'il n'a jamais +rien fait pour sa fille, et que sa femme le mène. Il paraît qu'il +s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie très rude, et l'avenir de mes +enfants à assurer, je me demande si le père aura été subjugué par cette +femme au point de dépouiller complètement sa fille, j'en ai peur. + +Et après un moment de silence: + +--Enfin! on travaillera encore.--Et il regardait André avec un bon +sourire, tout en soufflant d'un air fatigué. + +Crescent, outre son travail au ministère, donnait des leçons; il se +levait à cinq heures, se couchait à onze, avec un fonctionnement de +machine. Mais à la fin il s'usait; et toujours cette expression de +lassitude résignée et courageuse avait frappé André. + +Il en parla à sa femme. + +--Pourquoi travaille-t-il tant?--demanda-t-elle ingénument. + +--Et vivre, ma chère, et nourrir les enfants? + +Elle hocha la tête et écouta une lecture qu'André reprit tout haut, des +vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prêt à +s'interrompre, craignant que son esprit ne fût ailleurs ou qu'elle ne +comprît pas. + +--André, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie? + +--Quoi donc? + +--Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseigné. + +Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-être devait-il lui faire +des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intéressait pas la +jeune femme. Et elle n'avait même pas achevé les _Trois Mousquetaires_. + +D'abord déconcerté, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait +pénible de ne pouvoir parler à son gré, et qu'elle ne le comprît pas. +Parfois il se résignait, comptait qu'elle serait bonne mère, bonne +ménagère, n'en demandait pas plus. + +Il la regarda. Paisible et fatiguée, elle tirait la laine de sa +tapisserie. + +«Ah! les beaux, essors du rêve, les passions de roman, ce menteur idéal +sacrifié courageusement en se mariant, tourmentaient encore André. Il +pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlèvements, à +l'adultère, aux douleurs tragiques, à la passion. Cela, il ne le +goûterait jamais! Mais n'était-ce pas chimérique? et n'avait-il pas pris +le meilleur lot, le bonheur terre à terre, strict et résigné, mais sûr? + +«À quoi pensait-elle en ce moment? + +«Suivait-elle les mêmes réflexions mélancoliques, regrettait-elle un +idéal cavalier, une vie de rêve, tout un romanesque de jeune fille?» Il +voulut le savoir et se penchant, lui prit la tête, la leva vers lui et +la regarda. + +Sous le jour qui tombait, il se vit reflété dans les prunelles de sa +femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne +pouvait-il pénétrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors +qu'il voulait la connaître, était-ce lui-même qu'il rencontrait, dans ce +reflet? Il pensa que Toinette, de même, se mirait dans ses yeux à lui, +et il sentit qu'ils étaient à mille lieues l'un de l'autre, que même aux +heures où se mariait leurs âmes, ils étaient deux, et ne pourraient +jamais, jamais être un! Cette constatation le rendit égoïste, et il eut +des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitté, lui dit: + +--N'est-ce pas que tu m'aimes, _tout de même_?. + +Hasard ou divination, la pensée de Toinette avait répondu à la sienne. +Troublé, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de pitié +pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement. + +--Prends garde! fit-elle. + +Il eut horriblement peur: + +--Pardon! + +--C'est passé! + +L'idée que sa femme serait bientôt mère l'attendrit; cela lui créait de +nouveaux devoirs. Alors il congédia les rêves impossibles, les espoirs +trahis, les voeux stériles; il s'en fit ensuite un mérite, et d'instinct, +et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien +demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon. + +Déjà elle s'annonçait inquiète, nécessiteuse. + +Le terme d'octobre approchait. + +Ils connaissaient déjà ce souci périodique dont on s'effraye d'avance, +pour en rire après: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme +nécessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mère ne pouvait +avancer à André de l'argent; il le savait. Elle-même vivait +parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle +craignait d'être rencontrée par les d'Aiguebère ou par d'autres. + +Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de ménagère, et sachant +qu'André n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne +voulait pas emprunter, lui dit: + +--Voici le terme, comment ferons-nous? + +Il essaya de plaisanter. + +--Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement à tes +parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans +reproche,--ajouta-t-il avec la secrète rancune qu'on a pour les mauvais +payeurs,--il s'est déjà écoulé plusieurs mois sans qu'ils aient daigné +nous manifester leur bon vouloir.--Il s'arrêta, regrettant ces mots; +Toinette toute rouge se retenait de pleurer. + +--Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que +ma mère a faits; eux, là-bas, vivent tranquilles, égoïstement. Tu es +fière, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?--Puis +avec la lassitude soudaine d'un homme délicat que ces sujets révoltent: + +--N'en parlons plus, c'est trop mesquin. + +--Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai déjà écrit, +et... + +--Et? + +--Ils ne m'ont pas répondu. + +--Qu'à cela ne tienne!--fit-il vivement,--je m'en charge... + +Puis il hésita, en proie à des scrupules, et parlant haut comme pour +penser clair, il allait et venait dans l'appartement. + +--Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les +ménages. Les beaux-parents transportés de joie promettent, puis ne +tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'écoutais. +Cependant ils ont promis, donc ils doivent. À tel point que cet argent, +tu t'en souviens, était destiné à payer nos termes. Si j'étais plus +riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais réclamer un sou. Le puis-je ici? +le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident +dans la mesure du possible. Est-ce vrai? + +--Oui, dit-elle, sans conviction. + +«D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mère se sacrifie bien, +elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.» + +Il reprit: + +--Dans tous les pays du monde, on aide les enfants. + +--Chez moi,--dit-elle tristement,--ce sont les hommes qu'on aide, vois +Guigui, il a mangé tout l'argent de ma soeur et le mien. + +--Oui, dit André, aussi je n'en fais guère compliment aux tiens. Que +faire? Dicte-moi ma conduite, vois, décide. + +--Écris!--dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle +abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et +d'amour-propre.--Seulement, ajouta-t-elle, écris gentiment! + +André s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela +leur promesse, dit combien les difficultés d'un jeune ménage étaient +pressantes, impérieuses, fit appel à leur tendresse et à leur +dévouement. + +Ce fut le père qui répondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tête +des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe étaient d'une netteté et +d'un calme admirables. Il faisait l'étonné. Les jeunes gens n'étaient +donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient à des gens plus vieux +qu'eux, et qui avaient toujours travaillé? Il les exhortait avec bonté à +ne pas se décourager, et il leur envoyait sa bénédiction paternelle. + +De la rente promise, pas un mot. + +--C'est fort! dit André. + +--Maman a dicté,--dit la jeune femme, et elle se sentit triste et +honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. André ne l'aimerait +plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de +conscience. + +--Écrirai-je à ta mère? + +--Si tu veux!...--Elle n'espérait plus. + +La réponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre. + +«André parlait d'une rente, l'avait-on stipulée? Elle en doutait, car +nul souvenir ne lui était resté. D'ailleurs, quatre cents francs par an +étaient une somme énorme, écrasante; où aurait-elle pu les prendre? Elle +était la plus malheureuse des mères, elle en pleurait,--il y avait en +effet des taches d'humidité sur le papier--elle aurait donc toujours des +chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils... +Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs, +c'est Alphonse qui avait le mieux dîné, il avait chanté des chansons à +faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur +recommandant de travailler, d'être sages, et surtout de ne pas se +tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!» + +Cette lettre jeta André dans une stupeur qui se changea vite en colère, +mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'était +ainsi, on n'y pourrait rien changer. + +Alors tous deux se résignèrent. + +Mais ces lettres échangées devaient longtemps leur rester sur le coeur. +Si André et sa femme s'étaient moins aimés, la malpropre question +d'argent les aurait aigris. Ils évitèrent cette brouille et se serrèrent +plus fort l'un contre l'autre. + +Mais ce ne fut pas sans souffrir. + +Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la +poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles étaient choisies, mais +acerbes. Et André s'inquiétait. Toinette, qui maintenant souffrait de +ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour à l'habitude? +Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blâmerait, pour ses +paroles justes, mais âpres. + +Les Rosin, dans leur égoïsme, ne se souciaient guère de cela. Ils +écrivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils +ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospères, très +enviables. + +Le terme échut. + +Toinette demanda avec anxiété: + +--Qu'allons-nous faire? + +André se mit à rire. + +--Je prêterai ma montre à une administration bienveillante, qui me +comptera une centaine de francs en échange; que veux-tu?--fit-il en la +voyant humiliée,--plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le +sait. Enfin est-ce que devoir à un ami ne te gênerait pas davantage? + +Toinette pensive ouvrit un écrin, choisit un bracelet et ajoutant sa +petite montre de jeune fille: + +--Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas +que tu l'engages. + +Le débat fut long, André céda et porta les bijoux de sa femme au +Mont-de-Piété. À sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil. +Elle comprenait donc son devoir. Elle se dévouait. Il l'en aima +davantage. + +Le terme fut payé, mais d'autres dépenses surgirent, et comme on avait +là un moyen commode de trouver de l'argent, peu à peu, en moins d'un +trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fière de ce +sacrifice. Mais André en souffrait, humilié et chagrin. + +Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait +et des travaux supplémentaires, il n'élevait pas son salaire mensuel à +plus de deux cent cinq francs par mois. Des réformes s'étant faites dans +le ministère, André retomba à cent soixante francs pour vivre. + +Dur problème, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes données par +Mme de Mercy fondrait avant six mois. + +Toinette, qui avait supporté patiemment les premiers mois de sa +grossesse, trouvait les suivants pénibles. Le dernier surtout fut +intolérable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui +l'assistait était contente. + + + + +V + + +Un soir que Mme de Mercy devait dîner chez eux, vers six heures, +Toinette ressentit les premières douleurs. + +Elles étaient courtes, lancinantes et espacées. Tandis qu'André gardait +sa femme, la mère, montée dans un fiacre, courut chercher la sage-femme. + +D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se +rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que +la sage-femme n'arrivât trop tard. Ce que lui disait André pour la +tranquilliser était vain. Elle prêtait l'oreille au bruit des voitures, +et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passèrent +ainsi en un long silence. Toinette s'était assise, un peu pâle. + +Sur sa figure fatiguée passait, par éclairs, l'expression d'une douleur +aiguë. Se retenant de crier, elle soupirait doucement. + +Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait, +assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et +défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la +torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le +quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses +passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux +subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut +pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort +possible. + +Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme +de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille: + +--La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie +confiance, mais préviens ta femme. + +Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait, +Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la +vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots +colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans +sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres. + +Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au +débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet +air de souffrance animale qui attendrit les plus forts: + +--Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu! + +Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies. + +--Rien à craindre avant cinq ou six heures,--dit la grosse femme, en +sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux, +se regardaient sans parler. + +--Faut-il qu'elle se couche? + +--Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous. + +--Alors,--proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure +digne,--on pourrait peut-être dîner? + +La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans +cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle. +Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se +vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part; +mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa +elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement, +avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et +ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se +passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant +près de lui, voulant le servir. + +Après le repas, on prit les dispositions d'usage. + +Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit +lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se +consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce +aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un +cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la +tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un +coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute +davantage. + +Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot +rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager +Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la +douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main +d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans +une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait, +cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère +sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait +aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les +voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec +des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un +fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà +presque assoupie. + +Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui +emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la +vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur. + +Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux +d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri. + +--Oh! madame Pâquot! madame Pâquot--répétait-elle avec une intonation +enfantine, tout à fait navrante. + +La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière; +alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de +petite fille: + +--Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!--Et la +révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur +monotone: + +--Oh! que je souffre! oh! que je souffre! + +--Courage, madame,--disait la bonne créature,--tout va bien, pensez au +bébé. + +--Oui, madame Pâquot. Oh!... + +André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre +le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un +peu. + +Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna +le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait +des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux, +semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa +brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et +dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup. + +Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu +une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et +disait: + +--Courage, madame! + +Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait. + +--Le champagne est-il là?--demanda-t-elle. + +On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête. + +--Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame! + +André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la +soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins! + +--André, viens! viens! + +Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut +tordu par une force surhumaine. + +--Allons, madame, aidez-nous! + +Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une +clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André +regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié. + +L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et, +mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André +surprit. + +Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie +qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du +médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs +glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux +rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était +point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne +raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres +l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune +femme. + +Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur +coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand +éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre +de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha. + +Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se +succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme +de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on +assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier +soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie, +rauque et joyeux. + +Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de +fer, se mit à trembler de tous ses membres. + +La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant. + +Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille? +Toinette n'y pensait pas... elle demanda seulement d'une voix faible: + +--Est-il beau? + +--Très beau, madame, ne vous agitez pas! + +Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec +des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit +pas. + +Pour ne pas la fatiguer, il répondit: + +--Oui, oui! repose-toi, ma chérie. + +Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et +chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir +baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un +palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré +n'était point la mort, mais la vie! + +La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles, +nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis +et espoirs, l'enfant, tout l'avenir! + +Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère! + +On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le +tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque +pénible. + +«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et +rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?...» Il regarda +sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant +tout bas, afin que Toinette n'entendit pas: + +--Une fille! + +--Ah!...--Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien: +dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une +voix douce et traînante: + +--On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien +égal; je n'ai pas du tout de préférence! + +On finit par lui avouer une petite fille: + +--Ah! tant mieux,--dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse; +pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de +si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une +fille». + +--Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein? + +On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des +petites cuillerées d'eau sucrée. + +Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice. + +Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une +mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner +doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas +la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa +mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise +nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter. + +--Monsieur va m'aider,--dit la sage-femme--à transporter madame dans le +grand lit. + +André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et +tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle, +renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un +enfant qui a failli mourir. + +Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On +éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la +pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent +sur le sommeil de la mère et de l'enfant. + +La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue. + +À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils +causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres. +Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient +un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation +nouvelle. + +Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une +responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle +fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son +deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière +coquetterie l'avait quittée. + +Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur +vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation +ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume +qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait +de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite +personne de l'enfant. + +La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en +somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de +Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son +berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant +à jamais. + +Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour +l'avenir. La pauvreté croissante menaçait: + +--Que faire? demanda-t-elle. + +Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où +mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète +demande de Mme de Mercy resta sans réponse. + + + + +VI + + +La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et +ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de +Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement, +glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur. + +Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe. + +La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt, +attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque +aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à +prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent +dangereusement la sécrétion lactée. + +Cependant on n'avait point d'inquiétude encore. + +Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la +mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un +coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent +prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit +dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant +l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui +semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté. + +Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps +le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent, +représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère +l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le +tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait +une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était +malade. + +Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile, +à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et +qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma. + +Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de +lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le +lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès. + +Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque +du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une +garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de +Reims.» + +Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur +sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La +soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit +minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de +grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et +cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit +les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À +André, elle dit pour premier mot: + +--Cette petite femme ne pourra pas nourrir. + +Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande +l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé, +et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine +pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif, +sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à +regret: + +--Il faut que vous preniez une nourrice. + +Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement: + +--Il y en aura une dans une heure. + +Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle +emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y +choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on +promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy, +par un grand sacrifice, se disait: + +--C'est moi qui paierai. + +Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une +mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux, +arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur +enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste +volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment: + +«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!» + +Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle +trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair; +elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille, +dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À +démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes, +soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la +peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient. + +L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais +il ne put téter, sans force. + +À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder, +lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but; +avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait, +soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps; +à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en +sanglots. + +Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant +un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri +dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête. + +Dans l'antichambre il dit à André la vérité. + +--C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit +corps. Si l'enfant tétait pourtant... elle est entre la mort et la vie. + +Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur +étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités +pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet +entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout +leur poids sur lui!... + +La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille +expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes. +Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en +se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours +encore. Et elle faisait plaisir à voir. + +Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne +grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée +et choquée, elle faisait maintenant sa conquête. + +Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné +à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les +sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un +verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité +religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et +babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience +qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à +son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants, +troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme. + +La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux +jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et +dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie +enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle +fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans +âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela. + +Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente. + +Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite. +Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran, +remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie. + +La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et +taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs. + +Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains: +l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans +les yeux étonnés le reflet d'une joie animale. + +Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de +frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme. +S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son +enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers, +qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André +reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de +l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son +Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où +la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la +dominait toute. + +Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle +était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta +bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout +d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut +bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André. + + * * * * * + +Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le +sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se +priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le +pharmacien. + +André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui +avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes +choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus +de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle +possédait. + +Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était +pas moins là, menaçant. + +«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un +enfant!» + +Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la +veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils +leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur +propre maison, des étrangers l'un à l'autre? + +André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette +peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit: + +--Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années! + +... André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux +clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans +le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant: + +--Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien... + +Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était +pénible et délicate. + +Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la +naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte. + +De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un +appartement moins cher, éloigné. + +Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir +suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas +qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa +sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents. +Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre +humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à +l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et +des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette +vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue +Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon +marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue +coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal. +Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts +de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur +le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis +que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de +verre et des clameurs d'hommes. + +Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement, +petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en +suivant plusieurs escaliers numérotés. + +La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de +petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros +souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des +femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui +dégringolaient à toutes jambes. + +Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André. + +Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de +Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il +aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au +milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui +donc viendrait le voir? Sa mère?--Elle reconnaissait, la pauvre femme, +au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son +fils de restreindre au plus strict ses dépenses. + +Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute +d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André, +ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de +Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux +murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de +Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable. + +Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa +dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et +parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris +tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous +les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait +lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et +grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et +elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de +sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée; +elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si +rien ne lui avait été plus agréable. + +L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait +plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles, +Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte. + +Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans +le manchon jaune, fit la révérence et entra. + +--Excusez-moi, madame,--dit-elle avec cérémonie, et passant dans le +cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait +point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup +de dignité: + +--Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre +demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations! +J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un +excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,--fit-elle en +saluant.--Je compte partir demain soir. + +Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte +elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant +cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à +plumer un canard. + +Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table, +et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement, +calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand +saladier. + + + + +VII + + +Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement +son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui +avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes, +ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se +manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient +l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur +vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et +volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le +temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation. + +C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent. + +Peu faits encore à leur nouveau logis, ils eurent ensemble le même +dépaysement, et ce malaise qui accompagne le réveil dans les auberges +inconnues. Ils se sentirent à l'étroit dans ce logis très petit. +Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise +humeur et en paroles pointues; à propos de quoi? elle-même n'en savait +rien. + +Taciturne, André d'abord ne répondit pas, puis, haussant les épaules, il +l'invita à supporter la situation, puisqu'il le fallait. Après tout, ils +étaient comme des milliers de gens, et, même ainsi, plus heureux et plus +riches que tant d'employés et de petits bourgeois. Raisonnements dont la +justesse agaçait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point. + +--Et pas de bonne!--fit-elle avec exaspération. (On venait d'en +congédier une, au bout de huit jours.)--Oh! je n'irai pas au marché +toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier! + +--Peuh!--dit André, qui n'avait pas ces scrupules,--dans le quartier +tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous +ne sommes pas à Châteaulus! + +Ce léger sarcasme manqua son but, et suggéra à Toinette d'âpres regrets. +À Châteaulus, elle n'avait jamais été au marché. C'était bon pour la +cuisinière. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de +dimanche. Elle regretta sa province. + +--Eh bien! emmène la nourrice,--dit André qui cédait toujours pour les +petites choses,--mais l'enfant? + +--Vous le garderez bien?--dit-elle avec intrépidité. + +Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pièce, le front +soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe +dormir. + +Les premiers jours, déconcerté par ses sensations nouvelles, il n'avait +su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires, +ses regards sérieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient +dévider un perpétuel écheveau de fil. + +Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer +le rideau et se rassit, ému. L'enfant dans le sommeil se contournait, +les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration +s'entendait à peine, entre les lèvres rouges, ouvertes comme une petite +fleur. André se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude +momentanée, naissent ces impressions brèves, tant l'homme est habitué à +voir et à entendre vivre autour de lui... + +«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée +singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées +vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa +mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite, +laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux +maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument +coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves. + +Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou +trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la +baiser, la petite main de l'enfant. + +L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et +toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient +jeunes, pourtant. + +Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient +toujours. + +À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils? + +Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore. +Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui, +n'avait surgi si nette. + +«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers, +colères, sanguins. + +«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs, +patients.» + +Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts +superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser +jusqu'au fond de sa pensée. + +Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait +pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il +n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse, +certainement! + +Mais la cause? Il n'osa reconnaître qu'elle était en eux-mêmes, car ce +n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit +seulement: + +«Notre pauvreté est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous +condamne à une promiscuité de petits actes. Je ne puis prendre trois +sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de même +pour elle... Cependant on pourrait être heureux étant pauvres. Les +Crescent sont l'un et l'autre.» + +Marthe s'éveilla, il eut peur qu'elle ne pleurât, et que sa femme ne +s'en prît à lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur +le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes, +il fut joyeux, oublia. + +Une clef grinça dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie +de la nourrice rechignée. + +--Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,--dit André. + +Toinette passa sans regarder, mécontente, éprouvant, si peu que ce fût, +de la jalousie. + +--Qu'as-tu donc?--demanda-t-il, passant dans la chambre voisine. + +Elle ne répondit pas. + +--Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as? + +--J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas +porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi... + +Il n'essaya même pas de combattre l'amour-propre de sa femme. + +--Une bonne,--dit-il,--justement je voulais t'en parler. Cela nous +coûterait trop cher à nourrir; où la coucherions-nous d'ailleurs? Ne +penses-tu pas... + +Elle lui coupa la parole, le dévisageant: + +--Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple! + +--Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de ménage qui +viendrait à l'heure des repas? + +--Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommandé une bonne, +elle viendra cet après-midi. + +--Sans me consulter?--dit-il doucement. + +--Je regrette,--fit-elle d'un ton sec. + +--Eh bien! tu la remercieras,--dit André d'un ton calme et décidé;--je +n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de ménage. + +Toinette faillit se révolter, mais le regard de son mari lui fit baisser +les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit +amèrement. + +«Voilà, pensa André, le front aux vitres, elle est égoïste...» Et après +un temps d'arrêt: «Elle est jeune, on l'a gâtée, elle se corrigera.» + +Mais de toute la journée, il resta sérieux, le coeur triste. + + * * * * * + +Entrée à la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule +avait failli la congédier, la nourrice, autrefois assise continuellement +avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement, à force +de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commère remuante, +poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide naguère, +elle acquérait de l'aplomb, répliquait. Et la femme de ménage la gâta +complètement. + +Élisa, une maigre et sèche femelle d'ouvrier usée par le labeur, avait +une figure plate, le nez pointu, et des lèvres fendues au couteau. + +D'abord obséquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec +une précipitation, une rage froide, toute déçue de ne pouvoir glaner +dans le petit ménage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice, +bouleversée par des fringales imaginaires, dévorait tout. À elles deux, +elles emplissaient la cuisine. S'étant déplues d'abord, bientôt elles +s'associèrent. + +Ce furent des causeries interminables, où elles s'excitaient à demander +des gages plus forts. + +Quand les maîtres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets, +des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, Élisa en +blêmissait de colère. + +Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait. +Elle était bilieuse, méchante et fausse. La nourrice la craignit; Élisa +la méprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient. + +André ne s'occupait point des domestiques; il partait tôt pour son +bureau, rentrait tard. + +Mais Toinette ne dédaignait pas d'entendre causer les femmes; à travers +les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y +intéressait, comme en province. + +Elle annonça à André que le petit ménage d'en face était juif; un petit +garçon leur était né, le rabbin était venu, on avait circoncis l'enfant, +tellement, paraît-il, qu'il avait failli mourir. + +André souriait, indifférent. + +La cour de la maison était pleine de musiciens ambulants; tous les +dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mêmes airs. Une +fenêtre s'ouvrait, une pâle figure de femme se penchait, écoutant la +musique: + +--C'est l'Italienne,--disait vivement Toinette,--elle est séparée de son +mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pièce d'or. + +--Pas possible! + +--Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son +pays, vois comme elle leur sourit. + +Et quelques semaines après: + +--Tu sais, la dame est morte, elle a laissé par testament sa fortune aux +musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a +défendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle était morte, parce +qu'ils réclameraient la fortune, tu comprends? + +--Quelles bourdes! + +--Ah! toi, tu ne crois à rien!--et de dépit elle haussait les épaules. +Ces puérilités l'occupaient. + +Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne +desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la +désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la +nourrice. + +André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le +sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever. +D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie +tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés, +son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme +de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le +ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de +remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux, +malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains +fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements +nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son +esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des +petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la +lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa +mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles +pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.» + +Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa +pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui +recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait +grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise. + +Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait +d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer +l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits +faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette +s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq +sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin +jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut +y échapper. + +La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant +toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc +et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa +façon de faire. + +Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses +réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient +pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de +repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix. + +Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il +pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la +responsabilité? + +Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment +modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par +vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette? + +Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa +faiblesse». + +Bon et tendre, comment n'eût-il pas été faible? Par pudeur, par dignité +même, il souffrait en silence. Son grand malheur était de voir dans sa +femme son égale, de la traiter et de lui parler en conséquence; mais +tout jeune mari n'y est-il pas porté? D'ailleurs, le mal accepté, +Toinette envisagée avec ses qualités et ses défauts, comment +faire?--Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidéré qu'il +avait pu être, ce mariage, consommé maintenant, scellé par la naissance +d'un enfant, et bientôt d'un second, lui créait des devoirs inévitables. +Il se résigna donc, et compta sur l'avenir, c'est-à-dire sur l'inconnu. + +Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et +tandis qu'André se préparait à des situations extrêmes, sa femme, +ennuyée, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la +semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits +fatigués, bâillait joliment, en agaçant du pied, sur le tapis, Marthe, +roulée en boule comme une chatte. + + + + +VIII + + +--Il me semble,--dit une fois son mari,--qu'il y a longtemps que tu n'as +vu Mme Crescent? + +--C'est possible. + +--Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours? + +--Je ne sais pas. + +--Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour +rien au monde qu'ils te crussent un peu... fière; songe,--ajouta-t-il +vivement,--que c'est à eux que je dois mon mariage, et tu admets, +n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?--fit-il en +souriant. + +--Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour +rien. + +--Sans doute!--et il admira comme les femmes répondent toujours à côté +de la question,--ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est +très bien élevée, très bonne, très maternelle. + +Toinette objecta: + +--Elle est beaucoup plus vieille que moi. + +--Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles. + +--Oh! je n'ai besoin de personne!--Et le petit ton sec reparut. + +«Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour délaisser une +femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!...» +Et mécontent, il prit son journal. + +Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite +regagnée par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa, +passa une excellente journée, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un +superbe polichinelle; puis le soir, à André: + +--J'ai fait votre volonté, j'ai été voir Mme Crescent--et écartant la +tête du baiser affectueux qu'il lui donnait: + +--Ah! tenez, il y a là une lettre de faire-part. Monsieur Damours a +perdu quelqu'un,--et méchamment:--Est-ce sa fille ou sa femme? + +--Ah!... + +André déplia avec angoisse le papier mortuaire. + +--C'est sa femme, n'est-ce pas?--dit Toinette qui le savait bien. + +--Oui.--Et il resta frappé, pensant au chagrin de son vieil ami: + +--Pauvres gens! je m'étais habitué à penser qu'elle vivrait encore +longtemps! c'est un rude coup! + +Après un moment de silence: + +--Nous irons à l'enterrement, c'est à onze heures. + +Et il se tut. La mort venue chez des amis inquiète davantage, il semble +qu'elle ait passé plus près de nous. André songeait à l'avocat si +paternel, si délicat, si réservé. De la morte, entrevue rarement, il +n'avait qu'un souvenir vague, douteux. + +Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette +même eût négligé des visites. Peut-être ce simple faire-part au lieu +d'une lettre était-il un reproche? Toinette ne pensait pas à cela, mais: + +--Je ne pourrai pas aller avec toi demain,--déclara-t-elle. + +--Pourquoi donc? + +--Je n'ai pas de chapeau de crêpe... + +--Mais...--Et André se tut, étonné qu'elle pensât à cela. + +--Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un +chapeau de velours foncé. + +--Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle. + +Le lendemain elle eut la migraine. André partit seul. + +Au seuil, tendu de noir, reposait la bière entre des lueurs pâles de +cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se découvraient; des +femmes, sortant de la maison, aspergèrent le cercueil d'eau bénite. Dans +l'escalier stationnaient des gens en deuil. André se fraya difficilement +un passage et, en levant la tête, il aperçut Damours, défait, les yeux +rouges et la face bouleversée. + +Damours aussi le vit et tous deux se regardèrent d'une façon pénétrante +et pénible. En se serrant les mains, ils ne trouvèrent pas une parole, +comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira André par le bras, et +de ses robustes épaules que le chagrin voûtait, il fendit la foule des +invités qui s'écartèrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au +fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tête dans la poitrine +d'une parente. + +À la vue d'André, elle eut une petite inclination de tête, un sanglot +plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la +cousine, une grande femme, à l'air plus maussade qu'affligé. + +André se retira; mêlé à la foule des invités, il passait en revue les +visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et +l'indifférence. + +Il avait échangé un salut avec une ou deux personnes, quand Damours +revint et d'une voix étouffée: + +--Seul! J'espère que... + +--Ma femme est un peu souffrante,--dit-il, honteux de ce petit mensonge. + +--Ah!--fit Damours distraitement; et sans transition: + +--En deux jours, mon ami, en deux jours... et ma pauvre fille est +orpheline maintenant. + +Aussitôt André revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupée en +deuil; il s'en voulut de cette idée, de ce mot qui dépréciait la jeune +fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre. + +Le maître des cérémonies, en bas de soie et chapeau à claque, un manteau +sur l'épaule, salua gravement. + +--Messieurs, quand il vous fera plaisir! + +À ce moment, André se sentit donner une tape sur l'épaule; une voix très +forte lui disait: + +--Bonjour, Mercy! + +Il se retourna; un grand garçon aux yeux insolents et au sourire +singulier, lui dit: + +--Comment vas-tu? + +André hésita un moment devant la main tendue, puis s'écria: + +--Tiens! + +Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu +de vue depuis des années et dont il ne conservait qu'un médiocre +souvenir. + +Ralentissant le pas, ils laissèrent passer du monde devant eux. + +--Tu n'as pas changé,--dit de Brulle,--j'arrive de New-York, et toi? + +André, en quelques mots, le mit au courant. + +--Ah! tu es marié? J'espère que j'aurai l'honneur de présenter mes +hommages à Mme de Mercy? + +André, à qui la question déplut, affirma que ce serait pour lui un grand +plaisir. + +--Te souviens-tu, quand nous étions au collège ensemble? + +André s'en souvint désagréablement. Aux récréations, son cousin le +bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui +servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait +expulsé du collège pour avoir jeté un encrier à la tête d'un pion. +Depuis, trop gâté par son père, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tôt +ruiné, s'était jeté aux passions et aux aventures. Son père mort, des +héritages de temps à autre le remontaient. Puis il disparaissait, +voyageait. Cette vie excessive et cette morale relâchée en avaient fait +un aventurier sans fiel, mais sans bonté, aussi capable d'une bonne que +d'une mauvaise action. + +Tout cela, André le démêla peu à peu, en combinant ses souvenirs et en +écoutant parler de Brulle: + +--Maintenant, je suis fatigué, je veux mener une vie calme, je vieillis, +regarde! + +André le toisa, étonné qu'à trente-cinq ans Hyacinthe eût les yeux si +perçants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis +que lui-même, à vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux +blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le +repos et la vie chaste? + +À l'église, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetière. Bien +qu'il ne voulût pas se montrer expansif, et gardât une instinctive +défiance envers son cousin, questionné par lui avec une curiosité +chaude, mensongère au fond, André dit sa vie et, par fierté, la +dépeignit telle qu'elle était, étroite, précaire, résignée. + +De Brulle, plein d'étonnement, le regardait en dessous d'un air narquois +et protecteur, en pinçant les lèvres sous sa longue moustache. + +--Et tu as une femme?--dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa +André. + +... Et une fille? Allons, tous mes compliments! + +André ne se sentait aucun plaisir à lui annoncer son prochain enfant; il +se tut. + +Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parlé et +qu'on le regrette. + +Cependant, sur la fin de la cérémonie, ils reparlèrent, puisqu'il le +fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalité +indifférente. + +André, gêné par le tutoiement, demanda avec un sérieux poli, et de l'air +qu'il aurait dit «Vous»: + +--Restes-tu longtemps à Paris? + +L'autre haussa les épaules, ignorant: + +--J'irai voir ta mère, répondit-il, adieu! + +--Bonjour! + +Et ils se séparèrent. + +Rentré chez lui, André fit à sa femme, qui l'exigea, le récit détaillé +de sa matinée, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dépeignit +en quelques mots sévères. S'apercevant que Toinette s'y intéressait, il +se tut. + +--André,--disait le surlendemain Mme de Mercy,--sais-tu que j'ai trouvé +Hyacinthe bien changé et tout à son avantage. Je l'ai vu quelques +instants chez les d'Aiguebère; il a été charmant. Je l'ai invité à dîner +mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme? + +--Mais je ne sais,--et il chercha, irrésolu, le regard de Toinette qui +sourit, disant: + +--Moi, je ne demande pas mieux. + +Cela fit grand plaisir, à sa belle-mère; elle se répandit en louanges +sur de Brulle, et parla de ses folies passées avec cette indulgence +singulière qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses. +Pour la première fois peut-être, Toinette l'écouta attentivement, au +lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une +marque de déférence pour elle, et s'en réjouit. + +Quoi qu'André lui eût pu dire, Toinette s'était, pour le dîner, mise en +grande toilette; le corsage étroit la gênait, la jupe à tablier plat +soulignait sa grossesse avancée. Devant un magasin, elle entra +résolument, disant: «J'en ai besoin!» et paya une paire de gants à cinq +boutons, beaucoup plus cher qu'au _Bon Marché_. + +Ils arrivèrent de bonne heure chez leur mère. Dans la salle à manger +toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table. À sept +heures précises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et +salua Toinette cérémonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille +déformée. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une +expression indifférente. + +Au dîner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement +s'était fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle à +manger, inspecta sa tante, sévèrement, simplement vêtue, prêta à +Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance à André. Il +semblait se réserver pour une soirée meilleure, et n'être aimable que +par le sentiment de sa supériorité. Il parla de son dernier voyage en +Amérique, avec une insouciance affectée. En eux-mêmes, André et sa mère +sentaient une petite gêne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait +les façons d'être de de Brulle, à l'effet qu'elle devait avoir produit +sur lui. Troublée par ce qu'il disait, elle le regardait à la dérobée, +admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs. + +Puis, comme André, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de +l'indifférence. + +De Brulle consentit à chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il +avait retenus d'un voyage en Asie. + +C'étaient des sons tristes et pénétrants, soutenant des paroles +inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle eût voulu voir des +pays lointains; ce jeune homme n'eût-il pas été un compagnon doux et +terrible? Il avait dû avoir des passions, courir des dangers. + +Elle était encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa +corvée, et se retira, avec empressement. + +Toinette, en le saluant, reçut un regard si froid qu'elle en ressentit +l'impression glacée; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela +que de Brulle, dès son entrée, l'avait, du premier regard, presque +déshabillée. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en +position intéressante? En tout cas, son rêve mourut. De Brulle partit +huit jours après pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si +quelquefois elle pensait à lui, c'était avec un malaise et une pudeur +physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir. + +André avait un peu souffert, il oublia. + + + + +IX + + +Sa grande préoccupation était pour le mois de janvier. Serait-il +augmenté au ministère? Dans les bureaux, chacun pensait à cela et +discutait les chances, les droits, avec une mélancolie inquiète. Le +manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps déjà, l'avancement +réglementaire, situation fausse, à laquelle les ministres, à tour de +rôle, ne remédiaient point, et dont les employés, anxieux, souffraient +sans se plaindre. + +«Et comment se fussent-ils plaints?--pensait André,--quiconque eût +murmuré se fût vu révoqué le lendemain: célibataires pauvres, pères de +famille prolifiques, les employés ne pouvaient pas même se mettre en +grève, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; était-ce +possible avec des traitements dérisoires, sur lesquels on retenait +encore quelque menue monnaie pour la retraite?» + +C'étaient thèmes à longues causeries, dans le petit bureau de Crescent. + +--Convenez-en,--disait André,--la position des employés est fausse et +injuste. + +--Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce métier? + +--Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font! + +--Vous savez ce qu'on répond; leur travail est maigre et le temps qu'ils +dépensent minime. + +--Ah! voilà ce que j'attendais, dit André; les employés sont des +paresseux, ils sont assez payés pour ce qu'ils font; je vous dirai comme +dans Molière: «Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas +manger?» D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le +mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqué. Ensuite, croyez-vous +que les employés, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double +besogne et double salaire? N'est-il pas indécent de recevoir cent +soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants à +nourrir? + +--Ne vous mariez pas. + +--Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bête, je +le dis. Un employé jeune, intelligent, bachelier ou licencié, à quoi +l'emploie-t-on? À compulser des registres comme vous, ou à copier des +paperasses comme moi! ce qu'un garçon de bureau pourrait faire! + +--Peut-être avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez +tort de le dire, les murs ont des oreilles. + +--Mais enfin,--dit André en baissant la voix,--est-ce juste, est-ce +moral? Le règlement veut que je sois augmenté tous les trois ans; si je +ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux +ans qu'on me vole; si je suis augmenté, c'est deux ans de perdus. Sortez +de là! + +Crescent se mit à rire, ses contradictions n'étaient pas sérieuses, mais +il était devenu sceptique: + +--Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis résigné. Si +pénible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne +vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez! + +André pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se +dit: + +«Serai-je ou non augmenté! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq +francs de plus par mois sont une somme énorme dans un petit ménage.» +Puis il haussait les épaules, trouvant la vie trop mesquine. + +Janvier arrivé, André n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent, +mais cela lui semblait plus amer à lui, qui avait de lourdes charges. +Crescent non plus n'eut rien. Peut-être malgré ses objections d'une +bonhomie sceptique, s'était-il attendu à une augmentation méritée; car +ce jour-là, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigué, malgré +son bon sourire, avec sa respiration courte, annonçant l'asthme. + +Plusieurs mois passèrent. + +Un dimanche les Damours déjeunaient chez les de Mercy. + +Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre +eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un +silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter +son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il +faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé, +regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André: + +--Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!--Et pour mieux +voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la +tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit. + +--Des huîtres!--fit Damours avec un sourire vague.--Ah! vous nous avez +gâtés! + +Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit. + +--Je n'ai pas grand'faim,--disait-il. + +Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus +petite, plus mignonne. + +«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme, +aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là, +assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?...» Et il lui vint +au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme +qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus? + +«Peut-être elle et lui... s'étaient-ils mépris? Triste idée!...» + +--Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois; +Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout +temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y +aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais +dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa +vie!...--Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu; +nous sommes de misérables égoïstes. + +Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida. + +--C'est un voyage nécessaire, nous en avons tous deux besoin.--Il +regarda Germaine, à qui les larmes montaient aux yeux. + +--Ma mère a une propriété dans la plaine du Chélif,--dit André +vivement;--la visiterez-vous? + +--Certainement. + +--C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que +cela devrait donner; les fermiers, vous savez... et puis nous n'avons +pas un contrôle bien sûr, là-bas. Vous qui vous y connaissez, +voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma +mère surtout. + +--De grand coeur,--dit l'avocat. Et il y eut un silence. + +À cet instant une musique se fit entendre dans la cour. + +--Oh! ce sont les Italiens,--cria Toinette,--venez-vous voir? ils ont un +singe. + +Germaine la suivit, bien quelle n'en eut guère envie. Tout le temps du +repas, à la dérobée, elle avait examiné Toinette, sa façon de se tenir, +de parler; elle-même était restée distraite, parlant peu. + +Seuls, André offrit à Damours de fumer. + +--Je ne fume plus, dit celui-ci. + +--Comment, vous qui fumiez toute la journée! + +--Oui,--et il fut embarrassé,--Germaine est beaucoup plus seule, vit +davantage avec moi et elle... Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise +habitude de perdue. + +André regarda son vieil ami et fut touché; cet homme, à quarante-six +ans, se privait d'une habitude invétérée, par tendresse pour sa fille. + +--Vous ne fumez pas, d'ailleurs,--dit Damours; et d'un air vague:--Les +jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute? + +Le silence retomba. Derrière la porte on entendait les femmes. L'avocat +leva les yeux sur André comme pour une confidence; mais gêné il se tut: + +--Madame de Mercy est charmante,--dit-il enfin,--vous êtes heureux! + +André sourit, sans conviction, acquiesçant, comme par politesse. + +--Votre petit appartement est très bien arrangé,--et Damours se remua +sur sa chaise, regardant autour de lui. + +André souriait toujours, muet. + +Damours devint rouge. + +--Je pense que vous êtes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune +sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amitié, et bref,--dit-il en rougissant +encore,--si jamais... vous aviez besoin d'argent, un jour... (il perdait +pied), j'en ai, moi...--dit-il brutalement. + +--Mon ami!... Et André fit un geste confus. + +--Ne m'en veuillez pas. J'ai été l'ami de votre père, je suis le vôtre; +et si vous m'estimez un peu et qu'un jour... Eh bien! ne vous adressez +qu'à moi! + +--Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste... + +--Oh! je sais!...--s'écria l'avocat, se défendant de paraître avoir +deviné l'état précaire du jeune ménage.--Mais enfin, avec la politique +du jour, les changements de ministère... + +--Qu'ai-je à craindre? + +--Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voilà ce que je +voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de délicatesses. +Votre main, voulez-vous? + +Leur étreinte fut silencieuse et forte. + +Peu de jours après, les Damours partaient pour l'Algérie. + +--Les voilà embarqués, dit André; à l'heure qu'il est, ils sont en +pleine mer, demain matin, ils verront la côte d'Algérie. Quel beau pays +ce doit être! Mon père en parlait avec admiration. La mer y est bleue; +mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les +ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux. + +S'apercevant qu'il avait parlé avec emphase, il s'arrêta court. +Étaient-ce seulement des réminiscences qui flottaient en lui? Non, mais +l'attrait du merveilleux, des pays inconnus. + +Toinette semblait distraite. Il reprit: + +--Sais-tu ce que disait mon père, quand j'étais encore au collège? + +«Quand nous serons ruinés (il était déjà accablé de procès), nous nous +en irons tous à Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la +terre; nous serons des gentilshommes paysans!»--Cette idée, m'est +souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le blé de +l'avoine, si nous pouvions nous résigner à vivre là-bas, ce ne serait +pas si sot! + +--Je ne vous vois pas en paysan,--dit Toinette;--et moi je ne me vois +pas en paysanne. + +Étonné de cette voix sèche qui coupait toujours son rêve: + +--Peut-être,--dit André. Et il parla d'autre chose. + + + +X + + +Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il +s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à +s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un +peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait +aucun espoir. + +Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au +cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy +offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez +les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les +hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne. +C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans +l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas +d'amie. + +Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La +lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et +longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien; +il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires; +un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de +s'y essayer. + +Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa +femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des +pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris +personne de son entourage. + +Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux +articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il +parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait +plus du tout,--grande privation pour Toinette!--il s'arrêtait aux +articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui +l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent +intéressante comme un roman. + +Une fois, il dit négligemment: + +--Tiens! nous avons un nouveau ministre. + +--Pourvu qu'on t'augmente! + +--C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un +ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous. + +--Comment est-il, ce nouveau? + +André fit un geste de parfaite ignorance. + +--Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire, +c'est comment est son cocher! + +--Pourquoi? + +--Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du +perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu +sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier +cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte, +tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un +prêtre. + +Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches: + +--Tu es drôle!--du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.» + +D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement +ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient +ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout +pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant. + +Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa +l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de +mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les +employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur +besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée. + +Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs, +qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de +jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés +anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des +pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers. + +Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré +l'attention: + +--«Bon! un noble, un réactionnaire!» + +Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé. + +André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par +ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la +mauvaise nouvelle. + +C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui +des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se +sauva. + +Malurus et André, seuls, se regardèrent. + +Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone. + +--Heuh! heuh!--Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement, +regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent +entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut, +par prudence. + +André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les +couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui +réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait +contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un +seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était +affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il +travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne. + +Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans +le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le +regardaient. + +Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez +lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus +d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment? + +Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les +cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau +d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme +un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le +narguer encore. + +Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là, +ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans +dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de +service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il +passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir, +conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa +voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil +vide. + +André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte: +quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à +personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans +raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le +temps lui semblait ne vouloir passer. + +Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux +chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une +jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout. + +Elle ne pleura pas. + +Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans +importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la +douleur: + +--Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant! + +Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel +espoir se tourner. + +--N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur. + +Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force. + +Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à +pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui +tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se +répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il +sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de +mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre +volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant, +cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet +appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui +entouraient André, qu'allaient-ils devenir? + +Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il +remuait mille doutes, souffrait mille angoisses. + +Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la +porte. + +Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le +regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras: + +--Qu'y a-t-il? Un malheur? + +--Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je +porte un nom noble. + +--Oh!--fit-elle atterrée. + +Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le +comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait +point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur +pire. + +--André,--cria-t-elle et de tout son coeur,--ne te fais pas de chagrin, +ça n'est rien! + +Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un +fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en +elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André, +et murmura: + +--Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père; +embrassez-nous, petit père. + +Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et +laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement. + +Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme +dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de +tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel, +et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de +larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer. + +Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se +sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient +conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée +des hommes. + +Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait +dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait, +les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les +mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles. + +Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se +couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre. + +--André,--disait Toinette,--tâchons de dormir. + +Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens +éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question: + +--Que devenir? + + + + +XI + + +André, le lendemain, se mit en quête d'une place. De huit jours il ne +trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pavé de +Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain! + +Toinette d'elle-même dit:--La nourrice coûte trop cher, Marthe va bien, +sevrons-la. + +Cela fut fait, malgré les gémissements de l'énorme femme, à qui la +colère faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin, +une autre place lui fût trouvée dans la journée, elle ne décoléra pas, +et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient. + +Toinette passa les nuits, se réveillant toutes les heures, épiant le +souffle de l'enfant, pour lui présenter, à son premier cri, du lait +tiède. Le sevrage réussit. La petite fille s'accoutuma; aussitôt les +dents commencèrent à la faire souffrir. Après un souci, l'autre. + +Quinze jours après:--À quoi sert Élisa, disait Toinette, ne pouvons-nous +faire le ménage nous-mêmes?--Ainsi fut fait. + +Le soir, un peu tard, on sonna à la porte; fatigués, ils faillirent ne +pas ouvrir. + +Crescent parut, disant à André, sans préambule et d'un air gêné: + +--Voulez-vous me rendre un service? + +--Certes! fit l'autre étonné. + +--Je suis souffrant, accablé par mes leçons,--Crescent en donnait +beaucoup,--je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes +de front. + +Il s'arrêta, visiblement déconcerté. + +--J'ai pensé,... ne voudriez-vous pas m'aider... en vous chargeant d'une +partie, moi de l'autre? ce serait un véritable service que... + +--Je ne suis pas dupe,--dit André en se levant, et il serra la main de +Crescent: + +--J'accepte, et merci! + +Il s'étonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la +reconnaissance était légère, agréable. + +Par un camarade, André obtint aussi quelques travaux de librairie, une +soixantaine de francs par mois. + +Déjà Mme de Mercy avait apporté sa part de dévouement, et pris une +résolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna congé de +son appartement, quoi que son fils lui pût dire, et fut s'installer en +Seine-et-Marne, à la campagne, dans une petite maison de paysans. + +--Vois-tu, disait-elle, là je dépenserai moins, car je suis à bout de +ressources. Quand l'enfant naîtra, vous me le confierez, je le mettrai +en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous +n'aurez pas à vous en occuper. + +--Mais, mère, vous ne pensez pas rester toute votre vie là? + +--Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec +mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon +dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlèverez pas. + +Ce n'était pas un reproche; et que sa mère sauvegardât un jour la +dignité de ses dernières années, André l'entendait bien ainsi; toutefois +il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces +privations. + +Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient +point! Que ne s'était-il éteint, dans une pauvreté fière, ne léguant à +personne le poids de son nom? + +Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était +condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son +devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de +transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût +été impossible. + +Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait +la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le +déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles, +entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on +dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle. + +Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois. + +Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se +sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur +passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques. + +Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour +donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier, +car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant, +à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les +siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il +corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations. + +Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque +chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du +sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les +mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de +son mari. + +Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à +Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve, +trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne +pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme. + +Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de +son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait, +d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être +avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible +d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se +prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des +croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait. + +Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la +messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une +église il lui disait: + +--Veux-tu entrer? + +Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite +agenouillée sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illuminée, +elle récitait une prière, et l'on sortait. + +Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu, +autrefois, le visage de sa mère ou de sa soeur s'éclairer. + +Toinette, dont la foi était toute de superstition, de pratiques, et sans +racines, entra moins dans les églises, cessa d'y aller. + +Cette crise qu'ils traversaient, la ramènerait-elle à la religion des +femmes: simulacres dévots, petites prières, bonnes résolutions, qu'on +oublie par légèreté, une fois dehors?--Il n'en fut rien. + +Il s'en étonna, sans s'en réjouir; sur quoi s'appuierait Toinette? +Pourrait-elle, sans idées fortes et profondes, marcher cependant droit? +Il y repensait souvent, s'étonnait de l'incurie d'âme, de l'indifférence +de la jeune femme sur ces questions éternelles qui règlent et +déterminent notre vie. + +Mme de Mercy s'était décidée pour Chartrettes, un joli village, sur un +coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait +pas trop loin de Paris. + +La solitude lui semblait cruelle à son âge, mais elle, qui n'eût su +modifier les petits défauts de son caractère, était capable des plus +grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqué. +L'abbé Lurel était parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond +d'un château de Bretagne, y vivait, paralysée, attendant sa fin. + +Ses chères affections se détachaient d'elle. + +La meilleure, André, ne lui appartenait plus. Il était à une autre, et +cette autre, hélas! n'aimait point la mère de son mari. + +Mme de Mercy avait éprouvé un grand trouble en embrassant Marthe pour la +première fois. Un moment, elle avait espéré rattacher sa vie déracinée à +la frêle existence de l'enfant. Elle eût voulu que celle-ci grandît vite +et l'aimât. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'André, +sa ressemblance à elle-même. Mais comment assouvir sa soif de tendresse? +le bébé était encore dans les limbes, de pâles sourires erraient sur son +petit visage, ses mains s'agitaient à vide, dans une vie inconsciente et +heureuse. Alors elle s'attendrissait: + +«Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle +un mari? sera-t-elle heureuse?» + +Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commença à rire et à reconnaître +les figures, c'eût été pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre, +de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette +l'abandonnait rarement à sa grand'mère; d'un air méfiant elle regardait +celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite, +accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-même, +cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mère, +Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre, +relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour +égoïste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'être si peu +comprise. + +Aussi était-elle bien changée, pâlie. Les craintes de l'avenir, le +chagrin de voir le ménage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement +vieillie et comme usée. Malgré son effroi devant les lourdes dépenses +d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garçon, +espérait-elle, fût né. + +Un garçon! Il saurait agir, se débrouiller plus tard, servirait d'aide +et de protection à sa soeur. Et d'abord ce petit serait à sa grand'mère, +à elle seule, au moins pendant une année. Elle l'aurait sous la main, +dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule +aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire. + +Le neuvième mois étant venu, les couches de Toinette furent heureuses. + +André n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune +sage-femme. Elle et lui préparèrent le lit; à peine était-on prêt à le +recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude, +dissimulant le sexe, ces retards alarmèrent l'accouchée, André et +surtout la grand-mère. Ils eurent un pressentiment. + +«C'est une fille», pensaient-ils, et l'idée d'en élever une seconde les +effrayait. + +Mais la sage-femme dit: + +--C'est un garçon! + +Alors un beau sourire fier éclaira le visage de Toinette, André se +frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits +s'animèrent d'une tardive espérance. + +Jacques-Jean de Mercy, héritier du nom, s'agitait, démesurément petit, +dans des langes trop larges, et criait avec une vivacité colère. La +petite Marthe réveillée dans son berceau se mit à pleurer aussi. La vue +de son frère l'indigna. Elle se refusa à l'embrasser, et elle se +reculait avec peur aux bras de son père. On la recoucha. Le nouveau-né +s'endormit aux bras de sa grand'mère. Et le calme et le repos +descendirent encore une fois dans la famille augmentée. Le surlendemain, +arrivèrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice. + +Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied +du lit de Toinette, la dévisageant. + +La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables +seins. Mme de Mercy, à qui les propriétaires de sa petite maison et le +curé de Chartrettes l'avaient fait trouver, en était toute fière. + +La novice était pâle, chétive, avec la poitrine rentrée, l'oeil pâle et +le regard indéfinissable des phtisiques. + +--Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant à la nourrice, que je le voie +téter?--demanda la jeune femme. + +La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le +tendit à la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au +mamelon pointu. Et les deux femmes se regardèrent. La nourrice souriait +avec un orgueil naïf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dégoût, +l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et +la mamelle gonflée de la femme. + +Deux jours après, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un +déchirement, mais on devait se revoir. + +Dans le cabinet de travail: + +--Tiens, André, dit sa mère, voici pour Mme Rollin, voici pour le +pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garçon. Courage!--Et elle +disparut. André referma la porte. La vie lui semblait étrange. + +Par sa faute, sa mère, réduite à des rentes dérisoires, allait végéter +dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis +d'hier des dépenses et des chagrins. + +Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tête: Jacques serait +grand, puissant et riche. Il relèverait le nom, ferait des coups +d'éclat. + +Voeux ridicules! André, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le +front: que léguerait-il à son fils, en vérité? + +À cet instant, par une fenêtre mal fermée, s'engouffra une bouffée +d'air, et André eut une aspiration suprême, violente comme l'effort d'un +prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison. + +«Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de +fatigue écoeurée, chercher une vie nouvelle, être paysan, plutôt qu'un +monsieur ridicule comme moi, habillé d'une redingote râpée, et méprisé +par son concierge!...» + +Et sans qu'il sût d'où lui venait cette association d'idées, il pensa à +Damours qui était en Algérie et à la terre que Mme de Mercy y possédait. +Mais avant d'avoir suivi le fil de son rêve, André s'arrêta: «Il ferait +un triste fermier, vraiment!» + +--Mais il y a un courant d'air ici!--cria une voix, et la soeur parut, +fermant la fenêtre. + +André frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le +couvercle de sa vie fermée. + +Bien différente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait +régenté toute la maison, soeur Louise, asservie à la règle, faisait son +service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait +sans gaîté. Quand le médecin était là, incapable de lui faire un +rapport, elle baissait les yeux, répondant par monosyllabes. + +Les regards la gênaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite +Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la règle religieuse, +quelque chose d'invisible la séparait de la vie et des vivants; et +c'était le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait. + +Quand elle égrenait son chapelet et que les prières couraient sans bruit +sur ses lèvres, André, glacé par ce détachement froid, impassible, des +êtres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pensée de la soeur; +ses yeux semblaient dire: «Que m'importe tout cela? puisque je vais +mourir.» + +Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allégée. Elle +souffrait dans les intérieurs bourgeois, elle soignait de préférence les +misères populaires dans des chambres froides et infectes. + +Quelques mois après, la supérieure, qui pendant son séjour venait +l'inspecter, apprit à Toinette, rencontrée dans la rue, la mort de soeur +Louise. + +Une femme de ménage provisoire, engagée pour le temps des relevailles, +fut congédiée. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible. +Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'idée qu'ils faisaient leur +devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans +sécurité, sans issue. André, bachelier, ne pouvait aller bien loin en +donnant des leçons; et ses travaux de librairie, peu payés, étaient +aléatoires. + + + + +XII + + +Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la +scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié +du prix des leçons. + +On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha +plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier +mars dont Toinette se souvint toute sa vie. + +Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et +émut la jeune femme. + +--Vous apportez une bonne nouvelle? + +--Bonne, c'est selon, ça dépend d'André. + +--Comment? + +--Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration? + +--Mais...--Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir +ou d'humiliation.--Expliquez-vous. + +--Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des +protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà +réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser +le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa +charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions, +appointements, etc..--Voici le papier, je m'en suis procuré copie. + +--Ah!--dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait +sentir plus vivement l'injustice récente.--Le coup a été dur pour lui, +on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants +agissent sans réfléchir assez. + +Elle se tut: + +--Conseillez-moi? + +--Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il +continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie, +je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il +rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être, +mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu. + +--Mais, dit Toinette, si un autre ministre?... + +--Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux +venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans +crainte... Ah! je sais bien,--fit-il avec une pause, que l'avenir +politique est incertain, mais quoi...--Et brusquement:--Je me sauve! + +--Attendez André. + +--Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez +vous-même!...--Toinette comprit la délicatesse de leur ami. + +--Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre +mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à +lui, qu'à vous...--Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva, +laissant sur la table l'arrêté ministériel. + +Toinette le relut, le palpa. + +C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le +papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente. + +«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!» + +Quand il rentra, elle dit: + +--Quelqu'un est venu te voir. Devine? + +--Ah! Qui donc? + +--Devine?... Crescent! + +--Qu'est-ce qu'il voulait? + +--Te montrer quelque chose. + +Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut +attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota +pour dissimuler ses impressions. + +Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la +fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le +dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet +de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais +emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette +anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui +partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la +chatouillait. + +Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant +quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les +yeux. + +Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux. +Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses +doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains +assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il +ferait, elle espérait un avenir meilleur. + +Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa +soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé. + +--Où vas-tu donc?--fit Toinette avec vivacité. + +--Au bureau,--répondit-il. + +Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait +beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque +chose aux épreuves de la vie. + +Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs, +serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre +et demanda de la besogne. + +Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait +avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors +aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté, +cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient +aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de +l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna +plus fêlée encore. + +--Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en +manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et +son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé +en congé.--Voici donc du travail! + +On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il +apporta quelques expéditions. + +«Allons, pensait André, rien n'a changé.» + +Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à +Crescent les leçons si généreusement prêtées. + + * * * * * + +La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de +fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour +le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que +cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de +trois cents francs. + +Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage +seulement venait pendant deux heures le matin. + +Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième +anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils +en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du +coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit. + +Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute +de mieux ils s'y résignaient. + +André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur, +l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche +journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des +livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de +s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée. + +Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes, +élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à +terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes +préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se +développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des +idées personnelles et originales. + +Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu, +gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune +fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois +lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie. + +Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes +heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant. + +Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des +heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la +plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel +d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts +profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant +un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement. + +À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une +pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques, +et sa laideur falote d'homme sans âge. + +Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces +questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!» +n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne +déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses +peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps +et l'âme. + +Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence +pareille?». + +À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant. + +André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point. + +La sonnette électrique vibrait impérieusement. + +--Malurus, on sonne! + +Le vieux restait immobile, André cria: + +--Malurus! + +Pas de réponse. + +--Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois. + +Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha. + +Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd. + +André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les +épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se +rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande +ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage, +l'épouvantable regard mort des prunelles. + +André cria, appela au secours. + +On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut, +malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers. + +La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un +compagnon, cela lui paraissait également pénible. + +Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit, +donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins +rendait l'endroit plus malsain encore. + +Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur. + +Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne +présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un +supplice. + +On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit +d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia. + +L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un +grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la +fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient +presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la +cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des +cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva +André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau. + +Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là +des années. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit +Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein +de douceur et de mélancolie. + +Le printemps était revenu. + +Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route +ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme +étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient +leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson, +découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or. +Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à +rester aux doigts. + +Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont, +André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de +soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable +apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se +fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en +écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible, +s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée, +égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de +sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas. + +André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes +embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de +l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée, +s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de +promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient. + +Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un +égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien +des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial. +Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins +poumons. + +Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus +grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à +l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence. + +Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre, +courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir, +les mauvaises herbes. André reconnut sa mère. + +Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait +si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle +avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle +aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup +des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois +des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la +pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui +tordit le coeur; il poussa un cri: + +--Maman! + +Elle se retourna, comme si on l'eût frappée: + +--Toi!...--Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.--Tu +vas bien? Et Marthe? Et... ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami! + +Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André. + +--Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy. + +--Eh oui! eh oui!--bougonna Odile enchantée. + +La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la +rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité +de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée +reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous +verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés +de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et +quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se +déchirait par places, sur le plâtre du mur. + +Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans +et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des +objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait +laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien, +si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des +déménagements provisoires. + +Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent +de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était +heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui +appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du +bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait: + +--Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si +tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?... + +Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait +à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait +les ambitions paternelles, qui... Pauvre être encore, petite chair +débile! + +--Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut! + +Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté. + +--Allons le voir!--dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les +yeux d'André. + +Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les +portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois +un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux +curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans +voir le clocher de l'église, marquant une heure. + +Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près +d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des +poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux +coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait +le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une +porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux. + +C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les +introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids +et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père, +un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa +barbe frisée, couleur de mousse roussie. + +La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait. +André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les +paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur +la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce +qu'il éprouvait était amer et doux. + +On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle +avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas +encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur, +roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une +neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se +taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui +avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna +à téter. + +L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre +en lui, gonfler sa petite poitrine. + +--Il boit bien!--dit Mme de Mercy avec admiration. + +--Oh! il boit!--reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en +douter. + +-Il boit!--faisait André en hochant la tête d'un air béat. + +Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les +vieux parents firent un mouvement. + +--Va devant!--dit Mme de Mercy. + +Il l'attendit dehors, un instant. + +--Eh bien? + +--Rien! rien!--dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle +pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu, +réclamaient des compléments en nature. + +De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy; +l'heure de partir était venue. + +Déjà! + +Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait +triste, profondément triste. + +Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de +la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la +simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du +passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils +pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne +serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de +ce qu'elle avait fait pour lui. + +Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la +fenêtre. Il pensa: + +«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le +dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont +besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et +c'est ainsi que je paierai ma dette.» + +Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa +mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les +enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour. + +--Adieu, mère, il est temps. + +--Je vais t'accompagner un peu. + +Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient +dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant, +et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta. + +Ils se dirent adieu. + +Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la +poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le +pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de +lui. + + + + +II + + +Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il +jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette +sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille. + +Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes. +Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une +poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un +vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations. +Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une +coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient. + +Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent +tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de +Mme de Mercy,--Toinette et son mari restaient pourtant soucieux. +L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée, +ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les +inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y +vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie, +avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate. + +Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite +l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait +coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations. +Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus +nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle +aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir. + +Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se +présentaient. + +Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris. +Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils +respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa +population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y +était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la +remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon +l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant +ne serait-ce pas plus sage? + +Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout +de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle +ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils +ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité? +Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi, +tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison +maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa +belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune. + +Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans +réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune +ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi +que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné +signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les +siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea +de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir. + +Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il +était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il +était en ce moment seul avec André: + +--Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli, +il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu +voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va +bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des +scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît. +Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien! + +--Ah!--fit André avec calme, quoiqu'il sentît bien le coup--et pourtant +vous avez parlé? + +--Parlé, crié, prié, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne +comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophiés. La mère n'a jamais +aimé ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce +moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait... + +--Comment, elle se remarierait? + +--Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours +été à charge à ses parents; au figuré, car le grand-père payait son +entretien. Elle est recherchée depuis quelques semaines par un vieillard +riche, très connu dans Châteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est +un homme usé, flétri par la débauche. Berthe est encore une belle femme. +Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dégoûtant calcul +d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher. + +--Et Berthe accepte... cela? + +--Eh! mon cher!--dit Crescent avec amertume--le prestige de l'or! Elle +sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas? + +--Et les parents? + +--Ravis. Tous, le frère en tête, célèbrent les louanges du vieux, c'est +Alphonse d'ailleurs qui a négocié ce mariage. + +--Joli! fit André. Pouah! Et le grand'père Rosin? + +--Il attend sa troisième attaque de paralysie, il ne peut remuer le +visage ni les mains. Comprend-il? Peut-être, alors il doit bien +souffrir. + +Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser à ces idées +pénibles, agitées dans leur cerveau, le temps de se tasser. + +--Mais enfin,--dit André,--j'ai donc affaire à une famille +exceptionnelle? + +--Eh non! La province... + +Et Crescent raconta à son ami des histoires effrayantes et grotesques, +la légende invraisemblable d'une petite ville mise à nu, de ses +habitants dévoilés dans leur bêtise, leur méchanceté, leurs vices. + +--Bref, il n'y a rien à espérer d'eux?--dit André. + +L'autre haussa les épaules, et soupira. + +André mit Toinette au courant, en lui déguisant ce que la vérité avait +de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, après +tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et +l'éloignement, un prestige les revêtait. Elle oubliait leurs défauts, +parlait avidement de les revoir, enseignait à Marthe leurs noms, et +celui de son frère, heureuse quand l'enfant répétait bien: Gui-gui. + +Elle se résigna. + +Ils s'arrêtèrent alors à l'idée d'habiter la campagne. Toinette s'y +était toujours refusée, ce fut elle qui le proposa. + +Mélancolique, elle évoquait de laides banlieues, des avenues vides, des +terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestées. +Ils pensèrent à l'inévitable Levallois, à Saint-Mandé, aux tramways où +l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fête, on se bouscule un +numéro en main, pendant des heures. + +Puis la raison, une raison de pauvre, sans fierté et comme amoindrie, +faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur marché du vin et des +denrées. + +André avait peine à se résoudre; il demanda: + +--Pourquoi ne pas aller loin? là où l'air est plus pur? Avec les chemins +de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement +aller à Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une +maison? + +Et brusquement décidés, laissant les enfants à la grand'mère, mari et +femme se mirent en quête. La ligne de Saint-Lazare était bien +fréquentée, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers +peut-être. La gare Montparnasse fut préférée. Clamart parut trop près, +Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'à +Bellevue, les effrayèrent. Il descendait du train un public de femmes en +toilette, de fonctionnaires en redingote. + +Ils poussèrent plus loin, vers Sèvres, et là toute la journée +cherchèrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout +à coup, ils débouchèrent sur une plaine en triangle, où des chevaux +paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue +descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud. + +Cette plaine libre avait quelque chose de naïf, d'invitant. + +--Les petits seraient bien là?--dit Toinette. + +--J'y pensais. + +Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'étageaient. D'abord aucune +ne convint. Puis André en vit une, toute petite, à volets fermés et à +écriteau. + +--Tiens, vois donc! + +Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier déchiré, où était +écrit: S'adresser au n° 10. + +--Allons demander! + +Ils allèrent au 10. Une grosse dame leur dit: + +--Nous pouvons visiter. Les propriétaires sont mes amis (elle cita leur +nom), vous les connaissez? + +--Non!--dit André. + +Cela l'étonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle +précisa: de gros commerçants? rue du Sentier? leur fille avait été +malade? et l'ignorance persistante d'André lui inspirait de la défiance. + +Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite +terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier caché par la +verdure. + +--Le jardin d'abord, n'est-ce pas? + +Il n'était pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands +arbres, tout un joli coin frais de feuillage. + +Derrière, était un potager, avec des pommes de terre. Le long des +allées, mûrissaient des poires et des pommes. La dame désigna un +cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une +vigne. + +En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une +ruelle. + +--La sente des Lilas, en trois minutes, vous êtes au chemin de fer! + +Près de la maison, Toinette, en femme pratique, s'écria: + +--Tiens! une pompe! + +--On a de très bonne eau de citerne. + +On visita la cuisine, la salle à manger. Un escalier de bois mena à deux +chambres. Le second étage contenait, sous le toit plat, deux petites +pièces, dont on ouvrit les fenêtres. + +--Ah!... firent à la fois André et Toinette, et ils eurent peine à +cacher leur surprise joyeuse. + +Une vue immense s'ouvrait devant eux. + +En bas, la plaine; et encadrant à droite et à gauche le décor, deux +collines boisées: l'une, ancien domaine de maîtresse royale, l'autre, le +parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scène de +théâtre, se déroulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'où +montaient des fumées d'usine, panorama confus, arrêté par une grande +toile de fond, le ciel, sur lequel se détachaient nettement l'Arc de +Triomphe et le Trocadéro, tout petits. + +Ils se nommaient tout cela, aidés par la dame qui réformait leurs +erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, étaient proches. Le parc +attendait les enfants, à défaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient, +à voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur +emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. «Il ferait bon vivre, +respirer ici.» + +Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuyée +d'avance de son dérangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais +augure. + +--Nous disons que le loyer?...--demanda André. + +--Six cents francs!--dit la grosse dame, en faisant une petite bouche, +comme pour diminuer la valeur du chiffre. + +--Six cents francs!--s'écria-t-il, ravi du bon marché. + +--Mon Dieu!--balbutia-t-elle confuse,--je vous assure, voyez! tout est +propre, les papiers sont presque neufs; peut-être obtiendrez-vous une +diminution!... + +--En ce cas, nous pourrions consentir à un bail,--dit majestueusement +Toinette. + +--Peuh!--dit André,--en conscience, la maison ne vaut que cinq cents +francs, et encore!... + +Huit jours après, le bail était signé à ce prix, pour trois ans. + + + + +III + + +Une année passa. + +Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait +de-ci de-là des regards préoccupés, distraits, il entendait mal les +questions, haussait les épaules avec un petit rire étouffé. Et soudain +il redevenait grave, comme un écolier pris en faute. + +Très intrigué, André lui demanda: + +--Qu'avez-vous donc, Crescent? + +Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit: + +--Je me moque de moi! + +--De vous? + +--De moi! en qui je découvre des sentiments bien singuliers. +Figurez-vous, le père de ma femme est à la mort, n'est-ce pas! le +chagrin de sa fille une fois épuisé, car moi j'en aurai peu, je suis +franc, la question sera de savoir si nous hériterons en partie ou si sa +seconde femme aura tout détourné. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de +mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colère +d'être évincé, le regret de n'avoir pas été plus politique. Ah! non, le +coeur de l'homme est bien curieux! + +Et Crescent ricana encore: + +--Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a +deux mille francs d'appointements comme directrice d'école maternelle, +mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au +lycée. Donc je n'ai besoin de rien, et voilà que bêtement je m'émeus, à +propos de cette fortune. + +--Mais,--dit André,--cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent +devrait revenir à votre femme; une spoliation n'est jamais agréable. + +--Dites ce que vous voudrez,--fit Crescent avec une sévérité +comique,--ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien! + +Trois jours après il se précipita dans le bureau d'André. Il semblait +partagé entre des sentiments contraires qui donnaient à son visage une +expression extraordinaire. + +--_Il_ est mort!--dit-il. + +--Ah! + +Et il y eut un silence. + +--Oui, _il_ a peu souffert. + +--Ah! + +Et le silence recommença. + +--Nous héritons!--dit Crescent avec un soupir. + +--Ah!--fit André. + +--Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa +femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé! +Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille +livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle +aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que +j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et +croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez, +c'est trop bête! + +Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de +son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités +par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne +expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait. + +--Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je +n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point. +Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais +non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le +plaisir d'être riche. + +André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût +le pauvre qui consolât le riche. + +--Mais,--continuait Crescent,--croyez-vous que cela me rende plus +heureux? Que me manquait-il? + +André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus +libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir. + +--Oui, peut-être,--dit l'autre, et il se laissait convaincre. + +--Tenez,--reprit-il,--je suis comme un homme qui aurait mis en été une +pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me +gêne! si je la refusais? + +--Mais non,--s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter. + +«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou +un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est +au-dessus de son bonheur?» + +Crescent se résigna à sa fortune et André à sa pauvreté. Il n'avait pas +d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue +aux uns les gros lots, aux autres rien? + +«Il le mérite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa +femme et ses enfants. Ce n'est que juste!» + +Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgré lui, pourquoi les +oeuvres ne portaient pas en elles-mêmes leur rétribution, pourquoi la +justice n'était pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empêchait +point de se répéter cette phrase concluante: «Cinq cent mille francs +font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de +Châteaulus, dans le château qu'occupait le mort, c'est plus que +l'aisance, c'est l'opulence.--Eh bien! tant mieux, à quoi vais-je +penser?» + +Mais pendant quelque temps, André imitant à son tour Crescent, s'en +voulait furieusement du comique bouleversement de ses idées; plusieurs +fois par jour il se prenait à répéter mentalement: «Cinq cent mille +francs font vingt-cinq mille livres de rente!» + +Cette obsession, il la chassa à la suite d'une sensation singulière. Il +déjeunait chez Crescent. Déjà mieux disposé, leur appartement +s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le +café, on présenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrétaire. +Instinctivement, les yeux d'André s'y portèrent. + +Il le connaissait, ce vieux secrétaire. Autrefois le tiroir en était +vide ou contenait des papiers d'affaire. André y vit des titres de rente +et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de +banque et en remit un à sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le +tiroir ouvert et surprit le regard d'André attaché à l'argent. + +Aussitôt Crescent devint rouge; sa délicatesse le traita tout bas de +parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser +André, ni le laisser ouvert, de peur d'étaler sa richesse. Dans ce +conflit, il regarda André qui, avec une indifférence voulue, tapotait +sur la table légèrement. + +André lut, sur la face tourmentée de Crescent et sur ses lèvres, ces +mots du coeur: «Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune, +si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me +ferait tant de plaisir!» + +André sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu. + +--Eh bien! et ma monnaie!--cria-t-il gaîment, et il la jeta dans le +tiroir qu'il referma en haussant les épaules. + +Oui, c'était impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir +ni l'autre accepter. Dans un temps plus reculé, c'eût été tout simple, +mais la société avait créé l'amour-propre et faussé l'amitié. Tant pis. + +Depuis ce jour, André ne pensa plus qu'avec une joie sincère à +l'héritage de ses amis. + + + + +IV + + +Le couvent où Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois +après l'installation de ses enfants à la campagne, était une maison +triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer, +surmontée d'un linteau de pierre orné d'une croix, était toujours close. + +Une soeur tourière introduisait les visiteurs dans le parloir, puis +d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de +Mercy: une grande chambre à coucher et un petit salon. Les fenêtres se +fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez éloignée servait à +la vieille Odile. + +Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine. + +Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant +les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumônier plut à Mme +de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances +cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au +monde, il s'était donné à Dieu. + +Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que +jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la +conversation de l'aumônier, la lecture de quelques livres pieux +bornèrent sa vie. Peu à peu la religion prit et absorba son âme +délaissée, son coeur meurtri. Elle pensa à son salut. De ce jour elle +souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au +Seigneur comme elle s'était donnée à son fils, comme elle se serait +donnée, mieux comprise, à sa belle-fille aussi. + +Elle devint plus calme et regretta moins un passé sur lequel elle ne +pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'étaient +les visites d'André, surtout quand il amenait la petite Marthe. + +Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entière, et elle avait des +heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, puérils et +attendrissants. + +Toinette et André s'accoutumaient à leur nouvelle vie. + +L'hiver leur parut dur. + +La campagne, si remplie l'été, se dépeuplait l'automne. Le parc, +solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant à l'écart, de familles +mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs +tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les +brouillards, la pluie, enfin la neige. + +Calfeutrés dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres +la buée, et regardaient au loin la plaine détrempée d'eau ou toute +gelée. La neige épaisse stationnait longtemps sans fondre; à peine y +avait-il des sentiers frayés. + +C'était une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la +subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite +maison, les soins du ménage, ses enfants l'occupaient, et André constata +qu'elle y prenait goût. Une petite bonne, nommée Félicie, les aidait, +secondée le samedi par sa mère; c'étaient alors de grands nettoyages. +Toinette se mêlait de cuisine, surveillait tous les apprêts, et le soir, +les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au +bout de ses doigts fins. + +À quoi pensait-elle, durant ces longs silences? André cherchait à les +interpréter et à lire dans l'esprit de sa femme. + +Maintenant qu'ils étaient plus seuls encore, livrés à eux-mêmes, il +espérait qu'une révolution se ferait en Toinette. Faible et tendre, +moins tiraillé dans ses sentiments depuis l'absence de sa mère, aimant +et ayant besoin d'être aimé, il cherchait à sa femme des qualités. Il +voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de +Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication +satisfaisante. + +Lui ayant offert de l'épouser, elle, ignorante de la vie, avait accepté, +se fiant à lui. Comment eût-elle pu supposer qu'il se mariait +imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait +vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les +sacrifices de Mme de Mercy pour le ménage ne lui avaient point inspiré +de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils étaient pour André, non +pour elle, en somme. Et peu à peu, les légers torts de sa belle-mère +l'avaient indisposée. + +C'était cela, il le devinait. + +Mais alors quelle dureté, quelle sécheresse chez une si jeune femme. +Quoi! ne savoir accepter ce qui était donné de si grand coeur! ne pouvoir +supporter de légers conseils, d'amicales observations, toute une +bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle! + +«Ah! par égard pour lui, n'eût-elle pas dû être meilleure, plus +patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?...» + +Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans +son berceau, faisaient entendre leur respiration égale, et la mère, +parfois, levant les yeux, pensive, les écoutait. + +«Enfin Toinette était sa femme, et la mère de ces petits-là!» À cette +pensée, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois, +d'une affection glissée peu à peu en lui, invétérée maintenant, comme +une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait: + +«C'est moi qui ai eu tous les torts. C'était à moi à connaître la vie, à +apporter à Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'étais un fou, +un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable. + +«Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les nécessités de la +vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rêve peut-être, se +résignera-t-elle à tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient. +N'aurons-nous plus de batailles?» + +Et il se penchait pour la mieux voir. + +La tête baissée elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et +long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle +avait les lèvres fermées, obstinément, et un pli au front se dessinait, +comme une barre d'entêtement et d'orgueil. Sa figure ovale était un peu +triste. + +«Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait, +c'est moi qui ai été la chercher, l'épouser. Puisse-t-elle être +heureuse!» + +Heureuse, Toinette eût pu l'être; son mari l'aimait, après tout. + +Mais, fidèle à André, elle ne lui savait pas autrement gré de sa +fidélité à lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle était +d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle +agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais, +pour rien au monde elle ne lui eût demandé pardon, ou ne se fût privée +de recommencer. Le raisonnement même, ni le sentiment n'avaient de prise +sur elle. André lui criait-il: «Je souffre, tu as tort de me faire du +mal», cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle +se sentait instable, rêveuse, passionnée. Des entraînements subits, des +révoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les +accidents, jusqu'aux plus petits faits l'énervaient ou l'exaltaient: +c'étaient en elle comme de grands mouvements, stériles. + +Cependant elle avait des qualités: un sens pratique, une franchise qui +la rendait brutale plutôt qu'hypocrite; sa réserve même, ses silences +étaient souvent comme une pudeur. Elle aimait André, certainement, comme +elle aimait ses enfants. C'étaient des êtres, des choses lui +appartenant, qui gravitaient autour d'elle. + +Elle n'éprouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler à un +homme, de vivre en lui, pour lui. + +Certains côtés d'esprit d'André la déroutaient. Elle ne s'expliquait pas +plus son mari, que lui-même ne la comprenait. + +Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'André, ou l'ironie +amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et +cela l'agaçait, la rendait injuste. + +Et que de fois, parlant à sa femme de l'avenir, ou lui exposant une +façon de voir, lui indiquant tendrement sa volonté, André se disait, en +la voyant distraite: «Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut +pas entrer dans sa tête.» + +Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la +promiscuité de la vie de tous les jours, de tous les instants, les +rapprochait quand même; vivant ainsi mêlés, ils ne pouvaient que se haïr +ou s'aimer bien. Ils ne se haïssaient pas. + +L'hiver ne finissait point. Tous les matins, André sorti vers neuf +heures et demie de la maison, après un déjeuner rapide, descendait le +jardin, et traversait la plaine tantôt gelée ou couverte de neige, trop +souvent défoncée par les pluies, transformée en bourbier. + +Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des précautions +risibles. Parfois une petite voiture de maître, attelée d'un petit +cheval, emportait au trot un grand domestique au marché; la boue +rejaillissait, et le drôle avait l'air heureux. + +André descendait la grand'rue, jusqu'à la Seine, toute froide, à reflets +jaunâtres. Sur le ponton, où soufflait une bise aigre, il regardait une +île où frissonnaient en été des bouleaux et des saules; toute nue, elle +dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le décor rétréci de +Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu à peu grossissant. + +Dedans régnait une chaleur pesante, plus pénible les jours de pluie. +C'était toujours le même public, un soldat ou un prêtre, une bonne femme +avec de gros paniers, des employés, quelques femmes seules, des mères +avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres. + +Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministère. + +La petite pièce sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait +une tristesse indéfinissable. À deux heures, André demandait la lampe. +Et avec un rétrécissement d'idées, un besoin lâche de se blottir, son +travail fini, il s'asseyait devant les braises, à tisonner et à rêvasser +comme un vieux. + +Presque personne ne venait le déranger, comme si, à la longue, il avait +conquis le droit de vivre dans son coin, délaissé. + +Bien des souvenirs lui revenaient, à ces heures crépusculaires, +silencieuses: toute sa vie d'employé repassait devant ses yeux. Son +entrée à vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui +s'étaient écoulés, la besogne de copiste toujours la même. Si indécise, +si peu caractéristique cette existence, qu'André ne parvenait pas à +fixer les traits même des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole +n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis +huit ans rien n'était advenu, sinon le déménagement d'une pièce dans +l'autre, l'enlèvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la +mort de Malurus, dont la face se détachait énigmatique dans le passé. + +L'avenir? Il serait pareil, écoulé aux mêmes jours, aux mêmes heures. Et +l'âge venu, l'intelligence s'atrophierait. Après les malheurs +inévitables de la vie, les grandes déceptions, il marierait ses filles à +quelque rédacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid +célibat. Lui-même peu à peu deviendrait un employé ventru, ou trop +maigre, une silhouette falote et ridicule. + +Était-ce possible? + +Il ne pouvait répondre. De quel autre côté se retourner? Quel emploi +trouver? Comment quitter, même pour un jour, son bureau, son salaire? + +Sa vie était manquée; il était trop tard pour la refaire. + +À cela près, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa +femme ne lui était-elle pas fidèle? Tous les soirs, en rentrant, après +avoir pataugé dans la boue, le coeur navré de mélancolie, ne trouvait-il +pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, éclatantes? La +cheminée était pleine de braises et le dîner apparaissait, cuit à point +sur la table, au tumulte joyeux des enfants? + +Presque toujours on peut choisir son bonheur. André avait choisi. +Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la débauche, +les aventures. Jeune homme, il avait repoussé cela, et voulu autre +chose. Il l'avait, cet «autre chose». Tant pis pour lui, si cela ne +comblait pas son coeur. + + + + +V + + +Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tête, la +nostalgie des voyages, et aussi les délicieuses promenades, à travers +les taillis jeunes éclaboussés de soleil, et les sous-bois humides +exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait +la campagne, ses soucis d'argent étaient moindres; on liait presque les +deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dîners en +ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son +parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice méritoire. +Quand ils allaient au parc, par les allées solitaires sous les arbres +rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on +ne regardât sa robe fatiguée. + +Les enfants étaient encore petits; si petits et si charmants. Marthe +avait deux ans et demi. Vêtue de rouge avec un grand chapeau de paille, +sous ses cheveux d'un blond foncé, elle montrait une figure d'un blanc +de lait, des yeux bleu-pensée, une petite bouche ouverte sur des dents +pointues. Une vie précoce couvait en elle. Aux vivacités passionnées de +la mère, elle joignait des silences rêveurs et pensifs du père. Câline +et colère, avec un grand front développé et des mains mignonnes, elle +frôlait tour à tour les mains caressantes, ou frappait les choses +hostiles. Des mots estropiés, gentiment dits, lui faisaient un +répertoire enfantin, et à chaque impression nouvelle, un mot, un rire, +on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir, +changer de couleur, et la nerveuse enfant frémir toute, comme une +sensitive effleurée. + +André l'adorait; elle était si femme, avait de si beaux petits regards, +tressaillait si joliment au moindre reproche. Il évitait de la regarder +trop: ce regard d'enfant parfois le gênait, comme si elle eût pu lire en +lui des pensées au-dessus de son âge. Sa paternité était délicate, +tendre et inquiète, comme la petite fille elle-même. + +Pour son fils, un moutard trapu, au nez impérieux et aux cris sauvages, +il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se +promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil était satisfait; il +en ferait un homme. + +Puis André souriait, retombait de ses rêves et, regardant jouer les +pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir +plus vite. + +Toinette les gardait de préférence, assise sur la terrasse en bas du +jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchés sur une +chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur +mère, habillée comme pour sortir, des gants de Suède aux mains, un ruban +dans les cheveux, examinait les passants, s'intéressait à eux. + +Parfois elle amusait les enfants, les élevait dans ses bras avec une +tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excédée de +leurs cris ou de leurs mouvements. Elle bâillait, regardait au loin +Paris, ou, longtemps rêveuse, elle suivait de l'oeil un officier à +cheval, regagnant au petit trot une caserne d'où partaient des appels de +trompette. + +Elle lisait des romans: des hommes distingués, beaux comme des ténors +d'opéra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et +étaient tués par des maris vulgaires. André, en revenant le soir +pensait: «C'est pour moi qu'elle est là.» + +De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques +un point blanc. Toinette n'allait point à sa rencontre. Elle +l'interrogeait, curieuse, le forçait à détailler sa journée. Et comme +rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait à vide, +comme une meule sans grains. + +Des vols commis dans le voisinage décidèrent André à accepter un chien +offert par un jardinier. Tob était fils d'une épagneule et d'un chien de +garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les +enfants et les léchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de +toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer +les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne +se plaignait pas trop. + +Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux, +venant quotidiennement errer dans le jardin, André l'adopta, et comme +elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume. + +Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent. + +Une fois, Toinette à son poste d'observation, rappelait le chien, évadé +dans la plaine, où il gambadait follement, quand le bruit d'une petite +voiture lui fit tourner la tête. Un gentleman tenant les rênes, pincé +dans une redingote et coiffé d'un chapeau gris, levait les yeux sur +elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, troublée. Ce regard, +qui tenait à la fois du maquignon et du viveur, était amical et +insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir là, le lendemain. Elle y +vint; mais la petite voiture ne passa plus. + +Un jour, des propos tenus par une couturière à la journée, détachaient +subitement la pensée de Toinette du gentleman correct. + +Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants, +attendre André. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en +revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus câline, comme si, +par une compensation bien féminine, elle s'accusait d'avoir pensé, si +peu que ce fût, à un autre. + +André, touché de cette affection, y répondit avec le besoin d'aimer et +d'être aimé qui dormait en lui. + +Bientôt Toinette craignit de devenir mère. Alors tandis qu'ils +doutaient, n'osant, quel que fût le résultat prochain, se réjouir ou +s'affliger, André éprouva un haut-le-coeur, une indignation. + +«Quoi, leur vie précaire les réduisait à considérer comme un accident, +un malheur, cette probabilité douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant? +Ah! qu'il naquît seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un +amour de pauvres!» + +Puis lui revenaient en mémoire la naissance de sa petite fille, sa +maladie et celle de la mère, les brèches d'argent, les mémoires de +médecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins +ruineuse; et tout ce que coûtaient les enfants, de plus en plus, en +grandissant. + +Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui +faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne +devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec +elle, tristement. + +Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs +affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts. +Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les +terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de +repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se +lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et +les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui +qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin. + +Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut +témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André +de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très +provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur, +mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche. +_Amen_! + +«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans +une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît +comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression +lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses +bien singulières à vous dire de vive voix. + +Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je +suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je +vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit. +Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La +fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en +simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite +partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons +sept à huit pots à Marthe et à Jacques.» + + + + +VI + + +André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les +soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et +patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations +du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser, +moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse, +et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et +elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus +fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations. + +Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre. +Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou +agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille +lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras +désespérément, disant: + +«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!...» + +... Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre. + +Cela irritait André. De ce côté, les préoccupations ne finiraient-elles +donc jamais? Il s'était bien résigné, lui; pourquoi sa femme n'en +ferait-elle pas de même? Quel meilleur sort eût-elle eu, vieille fille +en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvreté sans +reproche, quel cuistre eût-elle épousée? Mais, il se l'avouait, les +provinciales se détachent difficilement de la crotte des rues natales. À +quoi servait-il à Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que +lui en valait-il? tandis qu'à Châteaulus, elle était quelqu'un; +passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: «Ah! voilà +mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.»--«À cela, +pensait-il, je ne peux rien. + +Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale, +inévitable?» + +Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque expérience, pouvait +raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout, +loin de trouver les choses à son gré, les jugeait au contraire par trop +différentes du vague idéal qu'elle s'en était fait. + +Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait à André, +avec excès. À la longue cela l'agaçait. Il n'osait répondre: + +«Oui, mais pendant ce temps-là, vous n'aviez rien à faire qu'a savoir +vos petites leçons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni +responsabilité. Vous en avez aujourd'hui.» + +Ou bien elle disait: + +--Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon à +Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal à la tête. + +«Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal à la tête!» + +Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et André s'aigrirent, un +mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout était agressive, méchante. +Dans les discussions elle répondait à côté, blessante souvent. Jamais +elle ne revenait la première. André, las, cessa d'être faible, commanda. +Elle dut se taire, céder; mais lui, épiant les regards hargneux et +sournois de sa femme, se disait: + +«Je suis peut-être trop dur? Et non! il faut être le maître.» + +Et en même temps il trouvait cette idée prudhommesque, ridicule. + +Le maître! Et il pensa à tous les compromis, à toutes les lâchetés de +l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur +l'oreiller... + +Un jour, au bureau, il se sentit la tête lourde; un peu de fièvre le +prit. Il se disait, portant la main à son front: + +«Pourquoi donc ai-je si mal?» + +Et par moments, il s'arrêtait dans son travail, plein de stupeur, +hébété. + +Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que +les rideaux étaient tirés, Toinette debout, et les enfants habillés. + +--Eh bien André!--cria-t-elle, et elle le secoua légèrement. + +Il ouvrit des yeux effarés, dont l'expression vague était douloureuse et +suppliante. + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Mais rien, rien.--Et il fit effort pour se lever. + +--Tu es malade?--Toinette lui prit les mains. + +--Mais non, un peu fatigué, tout au plus. + +La nuit, il eut une fièvre ardente, dont Toinette, presque hors du lit, +sentait la chaleur, comme près d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas +le laisser se lever, et envoya chercher un médecin. + +André avait la fièvre typhoïde. + +Toinette le soigna, négligeant par accaparement jaloux, de prévenir sa +belle-mère, «pour ne pas l'inquiéter inutilement.» Elle avait relégué +les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, après le +bouleversement causé par la déclaration du médecin, elle s'installa au +chevet d'André et ne le quitta plus. Leur bonne, Félicie, la secondait. +Sa mère gardait les petits. + +Les deux ou trois premières nuits laissèrent peu de repos à Toinette. +Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants. + +Ses griefs contre son mari n'étaient plus si nets; elle se disait +encore: + +«Comme il était devenu grondeur.» Mais elle ajoutait: «C'est que la +maladie couvait en lui.» Puis elle reconnaissait presque ses propres +torts. + +André eut le délire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut +horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom +et des reproches incohérents, l'appel de ses enfants jetés d'une voix +brève et sans timbre, qui l'épouvantait, dans le silence de la petite +maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappât. + +--Toinette!... répétait-il dans le délire. + +Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la même intonation que certains +jours: + +--Tu me fais mal!--disait-il,--tu as tort!... Tu as bien tort! + +Elle le regarda encore et, vaincue par la pitié, honteuse jusqu'au fond +d'elle-même, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui +coulait sur cette figure décomposée. + +Il se tut, devint plus calme. + +«Quoi, même dans le délire, il criait ces mots qu'il avait dits déjà, +autrefois, quand elle était dure ou injuste pour lui. Il fallait donc +qu'il souffrît bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait +violemment. Il était si bon, si dévoué, si laborieux. Elle, était +injuste, demandait trop.»--Et soudain ces mots d'André: «Tu as tort!... +tu me fais mal!...» tintèrent à son oreille, lui parurent avoir un sens +terrible. Mon Dieu! si André était très malade? le médecin avait l'air +bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!... + +--André! André! cria-t-elle. + +Il ne répondit pas, immobile et rigide. + +--André! réponds-moi! mon André! + +Il y eut un silence. + +Alors l'idée terrible lui entra dans le coeur. André pouvait mourir! Et +ce serait de sa faute à elle, peut-être! mais seule au monde, que +deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la +nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumône? À cette idée +Toinette souffrit mille morts, elle se précipita sur le lit de son mari, +mit la tête sur sa poitrine, épia son souffle; des larmes jaillissaient +de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient. + +--Mon Dieu! mon Dieu!--répétait-elle et elle ne savait dire que cela. +Soudain elle se jeta à genoux, balbutiant à voix basse des prières +rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son +enfance, elle invoquait Jésus, Marie et les Saints, leur promettait des +cierges. Elle se releva soulagée, sans oser croire à l'efficacité de ses +prières. + +Ce ne fut que trois jours après que le médecin répondit d'André. Ensuite +vint la convalescence, longue. La première fois que son mari, après le +temps d'un régime sévère, put sucer une côtelette, Toinette pleura de +joie. Les enfants étaient sur le lit, à côté de leur père, étonnés. Car +il lui était poussé une barbe brune et drue, et ses yeux, cerclés de +bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient +d'un long voyage, en des pays mortels. + +Toinette, malgré ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son +dévoûment avait parlé pour elle. À son tour, elle tomba malade, de +fatigue. Des soins la remirent. + +La vie reprit son cours; en apparence rien n'était changé. Mais leurs +âmes avaient supporté une épreuve salutaire. Toinette pensait: «Dire +qu'il aurait pu mourir, pauvre André; que serions-nous devenus!» Et +comme le médecin et le pharmacien purent être payés sans trop de peine, +elle eut une petite joie d'orgueil, comme ménagère, et ne trouva plus la +vie si rude. + +André se disait: + +«Si pourtant j'étais mort, que seraient-ils devenus?» Et la vie, le +travail, à cette idée, lui semblèrent doux. + +Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette, +dans le parc. Les feuilles séchées criaient sous leurs pas, l'automne +épandait autour d'eux une froide mélancolie. + +--Te souviens-tu, demanda André, de notre première promenade, ensemble, +aux portes de Châteaulus, à la campagne des Crescent?--Nous étions gais +et heureux alors. + +--Nous étions jeunes,--dit Toinette; et elle crut avoir dit une +niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait était juste. + +--Oui, dit André, et maintenant nous sommes plus sérieux, n'est-ce pas? + +--Oui,--fit elle, rêveuse. + +De nouveau ils se regardèrent: ils avaient changé. + +Sa barbe vieillissait André, mais lui donnait l'air plus mâle, plus +fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave. + +Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune +mère. + +Ils se sourirent, car ils étaient jeunes encore, après sept ans de +mariage, et ils éprouvaient un obscur désir, un besoin irréfléchi +d'action, de lutte et d'énergie. En eux-mêmes, ils sentaient que leurs +belles forces ne pouvaient être perdues, que quelque chose arriverait, +ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volonté, leurs +efforts. C'était en eux le mystérieux pressentiment d'un inconnu +certain. + +Et Toinette murmura: + +--Nous nous souviendrons de cette promenade. + +Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rêves qu'ils eussent +formulés en ce moment eussent été impossibles ou risibles, tandis que +dans le silence, de vagues espérances les flattaient. + +--Voici bientôt l'hiver,--dit Toinette en montrant de sombres nuages. + +--Le printemps reviendra, dit André. + +Et l'espoir qui les berçait, était presque aussi net que cette +certitude, qu'après les jours de gel et de boue, apparaîtraient les +jours de soleil. + +Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut +envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrétaire étaient bourrés, +et il n'attendait qu'une occasion. + +Entre beaucoup de lettres qu'il brûla, certaines lui parurent +intéressante, elles étaient de Damours. + +Successivement, l'avocat y annonçait que son voyage à Alger s'était bien +effectué, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien à +Germaine. + +Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues. + +Celle-ci, très longue, annonçait l'intention de se fixer à Alger, d'y +vivre. La réputation de Damours lui garantissait une grande clientèle, +très vite, une des premières places. André se rappelait même avoir dit à +Toinette: + +--C'est une bonne idée. + +À quoi elle avait répondu: + +--Vous ne regrettez pas de ne pas avoir épousé Germaine? + +--Pourquoi donc? + +Elle n'avait pas osé répondre: «Parce qu'elle est riche!» sentant bien +que ce serait une méchanceté injuste. + +Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donnée, des +appréciations sur la propriété des de Mercy, sise dans la plaine du +Chélif. L'avocat y constatait en substance, la beauté des terres, le bon +état de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de +contrôle exercé par l'intendant d'une grande propriété, appartenant à +une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dépendant pas d'elle, +acceptait des pots-de-vin, sa surveillance était nulle. «Il est +malheureux, écrivait Damours, que vous ne puissiez gérer votre terre +vous même, elle rapporterait le double.» + +Ces lignes, André s'en souvenait, l'avaient frappé alors, comme émeuvent +certains rêves, avant que le réveil n'en montre l'inanité. + +Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'évocation de ce pays, le troublaient +de loin en loin, mystérieusement. + +André, resté songeur pendant quelques jours, écrivit confidentiellement +à Damours, qui ne répondit pas directement, «mais pourquoi André, jeune +encore, ne s'intéresserait-il pas à l'agronomie, ne s'assimilerait-il +pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite +propriété devant, par la force des choses, lui revenir un jour?» + +André eut alors un intérêt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir à sa +femme. + + + + +VII + + +Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin. + +Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle. + +Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle, +de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au +courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et +grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille +francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe, +horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent +disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs +colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme. + +Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le +placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des +futilités tant convoitées jadis; elle le remercia. + +Les mois de nouveau passèrent. + +Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si +absorbants déjà. + +Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur; +mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des +inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des +questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux, +précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou +rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons, +des frôlements de tête contre son épaule. + +Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait +mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en +l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le +soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une +voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle +se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit +éclat de rire triomphant. + +Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors +de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute +endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement +absurdes: + + Petit Jésus, mon Sauveur, + Venez naître dans mon coeur, + Ne tardez pas tant + Parce que la petite Marthe vous attend. + Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman + Et à tous mes parents, + Faites-moi grande et sage, + Comme une image. + Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit, + + Ainsi-soit-il. + +André obtint qu'on y substitua _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Peu à +peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de +regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la +religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de +l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou +de courage pour marcher droit, seuls. + +Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent +là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand +courage pour mourir? + +«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop +mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle +qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir +accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides +d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit +une existence tolérable, une agonie presque douce? + +Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec +la petite Marthe, les avait renforcées. + +Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour +d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise, +droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus +vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait +ses bras. + +--C'est toi, André,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon +enfant. + +La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment +de sa grand'mère, s'avança les bras tendus. + +Mme de Mercy l'embrassa sur le front. + +--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille +bonbonnière d'où elle tira quelques anis. + +--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intérêt,--son fils est en bonne +santé;--et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il +sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame +qui le caressait. + +--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené? + +--Il est enrhumé! + +Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir +André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse, +aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans +se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et +d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal. + +--L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas +encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve +bien. Reste-là, mon pauvre chéri,--dit-elle au chat qui voulait s'en +aller. + +Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre, +près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient +plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et +Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait +plus; c'était le châtiment. + +--Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien! + +Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix +chère, parut se souvenir. + +--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant! + +André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était +donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère. + +--Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forcé. + +--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:--Mais je ne +l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André! + +Il s'empressa d'obéir. + +--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle! +m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange? + +--Oui!--cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle +comprenait. + +--Oh! la mignonne!--s'écria la grand'mère--viens donc m'embrasser? + +Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement +l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même; +elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui +l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André +envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant +de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues. + +Mais il fallait partir. + +André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans +ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites +pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration, +quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude, +qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il +frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque +mortes, il n'y a plus que Dieu!» + +Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse +sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire. + +--Enfin,--s'écria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu +auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à +Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche. + +Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon +Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres! + + + + +VIII + + +À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à +André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui +coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long, +et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie. + +Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente +raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée +sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur +lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le +souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues. +Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il +montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette +mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien, +ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express +passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi +pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui +courait le long des vertèbres. + +Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des +freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant. +Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau. + +Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de +la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes +jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une +rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande +rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant +laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture. + +Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le +spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il +éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des +longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit +ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui +comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait: + +«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en +apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi +bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis +que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus +personne.» + +Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre. + +Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si +l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse, +à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué. + +Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon +sens qui fait se résigner, lâchement. + +C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme. + +Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait +pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer, +revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre +l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture +spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les +champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux +promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or. +Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands +travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application +immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce +une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les +graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les +méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses +progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se +laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par +l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin +amoindri, éteint. + +Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son +jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois. +Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en +peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les +comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet; +puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans +aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle +sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites +jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils +s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte. + +Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à +l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle. +Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se +disait: + +«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui +m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que +ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les +taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait +pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant +sans devoir rien à personne. + +Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui +donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait +pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu +avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle +semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses +raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent +impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une +guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit. + +De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir. + +Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait +encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis, +mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de +son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des +choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait +de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une +familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse +pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait +éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants, +le maître du foyer, son maître à elle. + +Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans +affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force +et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses +enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui +manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à +lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même. + +Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et +romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec +rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des +paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos, +s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience +du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui +prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges. + +De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient +autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait +souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil. + +Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage. + +C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle. + +Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa +jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé, +indifférente à l'avenir. + +Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes +provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée, +assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en +jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres. + +Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en +analyser la millième partie, mais elles se traduisaient, +significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre, +plus résignée, plus gaie, plus saine. + +André la regardant, pensait: + +--Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur +elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit? +Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle? + +Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait +donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec +les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par +sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la +longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications. + +«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?... Oui! +car maintenant c'est à moi de les entretenir...»--Un triste sourire +passa sur ses lèvres: + +«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les +enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le +droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!» + +Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le +malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible, +sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus +demain. + + + + +IX + + +Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait. + +Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements +alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les +chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un +souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler, +blanc, avec sa grand'mère noire. + +Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine; +vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants +et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains. + +Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué, +regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de +Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle +laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et +gens à soigner, disait: + +--Ici, c'est la maison du bon Dieu. + +Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette +appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus +chauds. + +Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme +s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés. + +--Brave fille! dit André. + +Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur +service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie +d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui +faire. + +Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte +et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides, +elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les +animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous +l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de +loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa +bibliothèque. + +Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui +dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins +touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements, +cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son +maître. + +André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un +bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait +surtout sa probité. + +Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de +Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante, +vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la +viande ni au vin. + +Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la +maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être +ainsi privée faisait sa joie. + +Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle +économisait. + +Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât +point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux +temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et +morts leur fermaient les yeux. + +Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et +André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le +jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la +fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses +rayons bleus, les allées luisaient, blanches. + +Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris +était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers +luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient. + +Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils +en goûtaient le charme tendre et vivifiant. + +Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de +Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut +sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna +point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit, +parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand +même, hélas! et malgré tout! + +Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite, +n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une +saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa +lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur. + +De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un +azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres +tremblotaient dans la clarté lunaire. + +--Que d'étoiles, mon Dieu!--murmura la jeune femme,--alors ce sont des +mondes? + +--Oui, dit André, des mondes. + +--Sont-elles habitées? + +--On peut le croire pour certaines. + +--Les a-t-on comptées? + +--Elles sont innombrables. + +--Mais le ciel finit bien quelque part? + +--Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas. + +--Mais enfin, un Dieu a créé cela? + +--Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut +aussi bien avoir existé de toute éternité. + +--Qui donc a créé la religion? + +--Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de +peuples. + +--Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse +des miracles? + +--Non,--dit André,--les lois de la nature sont immuables. + +--Mais alors, pourquoi vivons-nous? + +--Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une +intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut +comprendre que nous avons un devoir à remplir. + +--Lequel André? celui de vivre? + +--Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui +sont innées en nous, et que l'éducation développe. + +--Mais André, après la mort?... + +--Eh bien? + +--Tout sera donc fini? + +--Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se +décompose. + +--Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle? + +--Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte +le plus. + +--Et toi, que voudrais-tu, André? + +--Me reposer, ce doit être si bon, après la vie. + +--Et une récompense ou un châtiment? + +--La conscience nous la donne de notre vivant. + +--Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie? + +Il soupira et dit: + +--Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les +animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la +condition de la vie. + +--André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?--Et Toinette eut un +frisson léger. + +--Souvent!--dit-il. + +--Et elle ne t'effraye pas? + +--Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront +besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais +vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des +êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand +soulagement que de s'éteindre? + +--On doit bien souffrir? + +--C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination. + +--Nous mourrons ensemble, André? + +--Espérons-le, ma chère!... + +La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs. + +Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux +chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair +de leur chair, ils ne purent s'en éloigner. + +--Comme ils nous ressemblent?--disait-elle. + +--Ils sont nous!--répondait-il. + +C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs +fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques +accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme. + + + + +X + + +Un matin André dormait encore, quand un employé du télégraphe apporta +une dépêche. Félicie remit l'insolite papier bleu à Madame qui le prit, +le retourna et le jeta sur la table. + +Cependant la curiosité l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un +rayon de soleil tombât dans le visage d'André, dont les paupières +troublées s'ouvrirent. + +--Il y a là un télégramme. + +--Ah! donne! + +Et dans le court instant qui s'écoula, il sentit battre son coeur et eut +l'intuition d'un malheur; toute dépêche arrivant brusquement l'étonnait +ou l'inquiétait; mais jamais il n'avait éprouvé une telle crainte. Il +ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effarée, passa +sur son visage; on l'appelait en hâte au couvent. + +--Tiens, lis... + +... Et précipitamment, il s'habilla. + +Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains. + +--Pauvre femme! répétait André, pauvre femme! + +--André, veux-tu que j'aille avec toi? + +--Non, merci! où est ma cravate? vite, mes bottines! Et il répétait: + +Ah! pauvre femme!--d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette. + +--Ne t'effraye pas, la dépêche ne dit pas que ta mère... + +--Sans doute! oui!...--Et fébrilement il se vêtait, tournant dans la +chambre avec une angoisse indicible. + +«Non, la dépêche ne disait rien, mais il devinait, elle était bien +malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivât à temps.» + +--André, prends quelque chose, ne t'en va pas à jeun! + +--Oui, oui!...--En même temps il descendait l'escalier quatre à quatre. + +--Félicie, ayez bien soin de Madame, ma mère va peut-être mourir! + +--Jésus!--murmura la pauvre créature. Et le coeur subitement retourné, +elle regarda André fuir vers le chemin de fer. + +Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient. +Il se répétait: «Elle va mourir!» et le bruit des roues sur les rails, +comme un refrain obsédant et monotone, ronronnait: + +«Elle va mourir, mourir, mourir!» + +Et ce mot funèbre se répétait de plus en plus vite, torturant comme un +cauchemar. André s'enfonça la tête dans les mains, se boucha les +oreilles. Il était seul. + +Quand il releva les yeux, une vallée creuse était pleine de soleil, des +maisons blanches se détachaient entre les arbres, la Seine, au loin, +brillait comme un ruban d'argent, les jardins étaient en fleur. Était-ce +possible, la mort? + +Et de répugnants détails préoccupaient, hantaient André: les +déclarations officielles, le choix des tentures funèbres, l'enterrement; +il se voyait tête nue, suivant le cercueil. Cette pensée l'étouffait. + +Et tout à coup il se moqua de lui-même. Il relut la dépêche, elle +n'était pas signée: «Votre mère très malade, venez vite.» Très malade? +lui aussi avait été près de mourir! Elle vivrait. Pourquoi +s'effrayait-il tant? Il n'avait qu'à rejeter ce poids écrasant qui lui +pesait sur le coeur. + +Il n'y parvint pas. + +Hors du train, il sauta dans une voiture. + +«Elle ne marche pas», pensait-il! Et il grinçait des dents. Puis il eut +peur qu'elle n'arrivât trop tôt, car il se sentait lâche devant le +spectacle qui l'attendait. Il écarta les visions mortuaires. «Tout ceci +est un rêve», murmurait-il. La rapidité de l'événement le confondait. +«Quel stupide cauchemar!» + +Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle était bien pâlie +alors, il s'en souvenait! Comment eût-il pu se douter, pourtant!... + +La voiture s'arrêta devant la porte à linteau de pierre ornée d'une +croix. + +«C'est vrai! c'est vrai!» murmura André et, pour payer le cocher, sa +main tremblait. + +Il sonna. La soeur tourière, qui l'introduisit, avait une mine grave. +Elle parla de la miséricorde de Dieu, puis d'un ton très simple: + +--Oh! elle est tout à fait mal! dit-elle. + +André s'élança dans l'escalier, la précédant. Au fond du corridor il vit +la porte entrebâillée; une odeur d'éther traînait. Et devant cette porte +presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon à côté, +cherchant Odile. + +Elle parut, les yeux rouges. À la vue d'André, elle faillit laisser +tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tête avec reproche: + +--Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un +chien! + +Ce mot injuste le bouleversa. + +--Odile, je n'ai la dépêche que de tout à l'heure! + +Et il s'accusait tout bas: «C'est vrai, depuis huit jours; ah! égoïste, +mauvais coeur!» + +--Peut-on la voir? + +Elle eut pitié de son état et s'effaça devant lui. Il entra dans la +grande pièce sombre, à l'air raréfié. Tout au fond, dans la blancheur +des draps, Mme de Mercy reposait, livide. + +Il s'avança; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la +famille assis près d'elle. + +Ils échangèrent un signe de tête. André, tout près du lit, vit que sa +mère reposait. Son nez s'était pincé, ses yeux cavés, une sueur perlait +sur son visage ossifié. + +Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait. + +Le docteur s'était levé, il s'approchait de la fenêtre. + +--Eh bien!--dit André avec anxiété, mais n'espérant déjà plus. + +--Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait +beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voilà trois +jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prévenir qu'hier soir! + +Sans parler, André le regardait avec angoisse. + +Le médecin haussa les épaules tristement, et ajouta pour dire quelque +chose: + +--Quand la lampe est usée, que l'huile manque... + +Il agita les lèvres, comme s'il soufflait une, lumière. + +--Alors... quand?...--Et André n'osa préciser. Le médecin n'osa +comprendre; il alla prendre son chapeau disant: + +--Quand je reviendrai? Ce soir. + +--Que faudra-t-il faire? + +«Rien!» pensait le médecin. Il dit évasivement: + +--Toutes les deux heures, une cuillerée de la potion alcoolique. La +bonne est au courant. + +Il hésitait comme s'il avait encore quelque chose à dire, mais il +préféra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement +la main d'André et sortit. + +André le remplaça au chevet du lit. + +«Cinq jours, s'il était venu cinq jours plus tôt il l'aurait trouvée +alitée, il eût immédiatement fait appeler le docteur, il... mais non, +puisqu'elle était condamnée! Pauvre mère!... Il se la rappelait quand il +était petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle était faible! C'est +elle qui avait consenti à ce mariage dont elle n'avait retiré que +déboires!» Et sa douleur s'avivait par le remords de n'être pas venu la +voir. «Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque +force, la lucidité nécessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur +d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprêmes.» Et comme +une litanie qu'il ne pouvait étouffer, revenait ce mot: + +--Ah! pauvre femme! + +Comme les défauts de son caractère paraissaient petits, nuls à cette +heure dernière, à côté de ses qualités aimantes de son dévouement. Et +André se sentit déchiré de remords. Aurait-il dû la quitter jamais? +Elle, veuve, encore jeune, avait repoussé plusieurs partis, afin de se +consacrer à ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chère tendresse, était +morte. Puis son fils l'avait quittée, pour une étrangère. + +«Telle est la vie,» soufflait une voix à André. Mais il s'indignait de +cette réponse bête, trop facile et pourtant vraie. + +«Pour sortir de sa torpeur, pour échapper au suicide, André trop jeune +avait dû se marier. C'était la vie! Sa femme, enfant elle-même, n'avait +su comprendre, ni aimer sa belle-mère: c'était la vie! Et seule, après +tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait +mourir sans la consolation d'être aimée, sauf par son fils, de la +famille nouvelle que son dévouement avait fait subsister: c'était la +vie! l'étroite, l'inepte et inexorable vie!... + +Cette pensée lui déchira le coeur; il pleura. + +Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se +pencha sur elle: + +--Mère, dit-il doucement, mère, c'est moi, ton fils. + +Il rencontra un oeil sans pensée; la bouche livide resta muette. Odile +fit prendre à sa maîtresse la potion ordonnée, écarta André du lit, +donna quelques soins minutieux. + +Quand ce fut fait, il revint et se rassit accablé. + +À deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en +doutait, le tira par la manche et, dans le salon à côté, lui servit un +bouillon. + +--Merci, Odile,--dit André, et il ne put manger. + +--Allons,--dit-elle bourrue,--dépêchez-vous, ce sera froid! + +Il obéit comme un enfant, mais les premières cuillerées l'étouffèrent et +il se mit à pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lèvres +balbutiant à vide: + +--Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'était du +mauvais air pour elle. + +Et avec une cruauté inconsciente qui déchira le coeur d'André, elle +racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dévotions, ses +pénitences, ses longs entretiens avec l'aumônier, sa défense formelle +qu'on prévînt son fils. + +Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service à +rendre, un sacrifice à faire avaient raidi sa mère, elle avait vécu. +Puis tout lui avait manqué, et depuis son entrée dans le couvent, elle +s'était abandonnée au mal, laissée mourir, ne pensant plus qu'à son +salut. + +Il rentra dans la chambre. Le temps s'écoula. L'état de prostration de +la moribonde la tenait blême, rigide et cadavérique; le drap dessinait +sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves étaient deux +taches d'ombre, comme les trous d'une tête de mort. Des plaintes +d'enfant montaient de cette bouche fermée, des râles sortaient de ce +pauvre corps en détresse; et André jugeait son impuissance lamentable et +grotesque. Parfois, les paupières s'ouvraient lentement, un oeil perdu, +aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupières +s'abaissaient lourdement, et il semblait qu'à chaque fois, un peu d'elle +s'en allât, pris par la mort. + +Vers quatre heures, André entendit un bruit de voix étouffées dans la +pièce voisine. Il y courut: sa femme était là avec les enfants; timides, +ils levèrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien +gros. + +--Eh bien!--fit Toinette d'un air d'angoisse. + +Il ouvrit les bras et les laissa retomber. + +--Pauvre André!--dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux. + +Elle attendait, prête à entrer, s'il le demandait; il bredouilla. + +--Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!... bien bas... Je +vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec... + +Il s'interrompit, le médecin entrait; il salua. + +--Rien de nouveau? + +--Rien, docteur! + +--Allons! + +Et il passa dans la chambre; André le suivit, laissant Toinette et les +enfants. La jeune femme était pâle; elle s'assit dépaysée, prêta +l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrière elle parut Odile. Toutes +deux se dévisagèrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante +baissa les yeux, toute remuée par la vue des petits. + +Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard +des gâteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait. + +--Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent. + +Voyant le visage de Toinette tout changé, elle eut pitié et dit: + +--Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit. + +--Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire? + +--Je vais bâtir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame +dormira bien sur le canapé? pour une fois?... + +--Oh! je ne dormirai pas!--dit-elle avec vivacité. Et elle se sentait +heureuse et soulagée. + +André rentra seul; le docteur était sorti par l'autre porte. Il avait +constaté un léger mieux, avant-coureur de la mort. + +--Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas. + +--Ah!...--dit André, qui d'un coup d'oeil vit les préparatifs. Cela le +touchait et le gênait à la fois; il eût voulu être seul, et que sa +famille ne l'envahît point au moment où sa mère allait mourir. Il ne +répondit pas et s'assit près de la fenêtre, regardant sans voir les +maisons voisines; son accablement était extrême. + +Une heure après, Odile, qui venait de garder sa maîtresse, fit signe à +André: il s'empressa. + +--Elle reprend connaissance. + +Il se précipita dans la chambre, vint au lit; une vie blême semblait +remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux éteints s'animèrent; ses +bras s'agitèrent faiblement. + +--André, c'est toi? + +--Oui, mère, je suis là... + +Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression étrange passa sur +ses traits, et d'une voix brisée, sourdement: + +--Je ne croyais pas revenir... j'étais morte, André... Dieu allait me +juger... Quelle angoisse! + +Epuisée, elle soupira tout bas, comme en rêve; + +--L'heure n'est pas encore venue... + +Il y eut un silence. Puis d'une voix forte: + +--Qu'on aille chercher M. l'Aumônier! + +Odile y courut. + +--Mère, souffrez-vous? + +--Beaucoup... mais pas trop...--Et son oeil égaré ajoutait au mystère de +sa parole. + +--Mère, vos petits-enfants sont là! + +Il n'osa nommer sa femme. + +--Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques? + +--Ah! plus tard!--dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencèrent de +couler une à une, lentement, sur ses joues maigres. + +--Mère, ne pleure pas! mère, ne pleure pas!--cria André en suffoquant. + +Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlât; et à chacune +les sanglots d'André redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes +d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre +cette mort abandonnée. Elles étaient terribles, ainsi inexpliquées. + +On toussa discrètement à la porte; le prêtre entra. C'était un vieil +homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard, +aussi expert que celui du médecin, jugeait l'état de l'agonisante: + +--Ma soeur,--dit-il d'une voix affectueuse et étouffée,--je suis prêt à +vous entendre... + +Elle s'agita à cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche +articulant avec peine, elle dit le mot: «Confession». + +Le prêtre regarda André, qui s'éloigna lentement. Il trouva les enfants +assis autour de la table; Odile leur avait noué de grandes serviettes +autour du cou; ils dînaient. Toinette ne prit presque rien, André ne put +manger. Il se mit la tête dans les mains, et s'absorba dans la +contemplation des petits. Dépaysés, condamnés au silence, pâlots, ils +avaient, entre deux cuillerées, des tours de tête effarés, des +espiègleries qui faisaient place à une gravité subite; et cette parodie +inconsciente du chagrin sur ces petits visages était comiquement +lugubre. Les yeux de Jacques étaient pleins de sommeil; il se laissa +pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la +table. + +Marthe vint instinctivement rôder près de son père, guettant un sourire; +dès qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses +genoux, et lui tout doucement lui fit faire à cheval, tandis que +Toinette discrète, ajoutait des points à une broderie, qu'elle avait +toujours dans sa poche. + +André, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, étouffait, +pensant à l'_autre_, qui, à côté, solitaire, agonisait. Impatient, il +attendait que le prêtre se retirât. Celui-ci, introduit par Odile, +s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant à +André: + +--Du courage, monsieur. Dieu vous éprouve cruellement, mais votre mère +est une sainte, et la miséricorde éternelle lui rend justice en +l'appelant au ciel!--Il changea de ton et plus bas: + +Je vais revenir administrer les derniers sacrements! + +André le suivit dans le corridor, il aperçut des robes de religieuses +attirées par la mort, il ne trouva rien à dire au prêtre, qui s'en alla +à grands pas, comme si l'heure pressait. + +Il rentra chez sa mère; elle avait un air de beauté calme, de repos et +de méditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la +tête, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura: + +--André! + +Il s'agenouilla, elle sourit lentement. + +--Courage, André! ce n'est qu'une séparation. Je dirai à Lucy que tu +l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais +tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon père... allons, enfant, ne +pleure pas... Qu'est-ce qu'un voyage? quelques années à peine? + +Et calme, comme pour un départ ordinaire, elle ajouta d'une voix très +simple: + +--Tous mes papiers sont dans le portefeuille à ferrure. Pas +d'invitations, aucune cérémonie...--et accentuant les mots: + +--Ceci est ma dernière volonté! + +--Après,--dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le +dessus,--envoie des lettres de faire-part à tout le monde, la liste est +faite. + +Elle ferma les yeux, épuisée; après un long instant: + +--Ta femme est là? + +Il fit un signe affirmatif. + +--Venez tous,--dit-elle. + +Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; André portait Marthe +éveillée. + +À la vue de sa belle-mère, Toinette devint affreusement pâle; une pitié +lui mordit le coeur, et peut-être connut-elle le remords d'avoir été +légère, injuste et sans bonté, pour sa bienfaitrice. + +Le regard de l'agonisante, son sourire, remuèrent plus cruellement la +jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un +malaise indicible, l'énigmatique regard et le sourire de la mourante. + +Cependant elle s'approcha. + +Mme de Mercy lui dit: + +--Embrassons-nous! + +Et les deux femmes se baisèrent sur les lèvres, comme pour un grand +pardon. + +--Marthe!--appela la grand'mère. + +L'enfant pencha sa tête, ses grands yeux remplis de terreur; cramponnée +au bras de son père, elle palpita tout entière, comme un oiseau effrayé, +au contact des lèvres froides. + +--Jacques!--soupira la grand'mère. + +Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effarés, ivres de +sommeil, sourit, et se rendormit. + +--André!--dit sa mère. + +C'était le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secoué +et l'embrassa pour la dernière fois. + +Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on +vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se +répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent +emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe +sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari. +Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la +moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans +l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur +retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements +sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu +dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers +trois heures du matin. + + + + +XI + + +Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon +discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond +chagrin qui le dévorait. + +Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions +familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations +charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse, +elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point +l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le +prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège, +les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors, +il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus +grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les +soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché. + +C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé +de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il +avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de +meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à +qui Mme de Mercy léguait une petite rente. + +Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne +distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces +moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de +prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu +adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de +rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les +semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et +auquel il n'avait aucun droit. + +Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il +s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le +chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis +près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de +regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière +lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant. + +Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus +gai. + +De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la +boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un +double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de +Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il +s'était démis le pied et qui exigeait du repos. + +«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas +la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie, +habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou +cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main, +au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la +pratique?» + +André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui; +il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle, +d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!... Ce rêve +lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée. + +Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique +s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il +réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir: + +--Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu +qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend +là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel. + +Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire +qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en +frappait, il était tout ému. + +«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle, +la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême +sacrifice!» + +Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette +au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où +l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants? + +«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.» + +Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les +trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de +rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il +avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le +creux de sa main. + +«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au +milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir. +Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne +vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!» + +Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et +le contre, était résolu à partir. + +Il donna sa démission. + +Quand il sortit pour la dernière fois du ministère, il éprouva peu de +joie, et presque une involontaire mélancolie. Il avait pâli, étouffé +dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; «Je ne rentrerai +jamais plus ici, jamais plus», il fut triste. + +Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit +Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitôt lui revint, comme une +douleur perçante, le souvenir de sa mère. Il l'avait donc oubliée un +instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu'à travers une +rêverie et un souvenir résignés? Cette épreuve lui fut utile. Sa douleur +se transforma peu à peu en une tendresse pure, un culte grave. + +Le départ fut fixé au 1er septembre. + +Il fallut penser aux préparatifs. Alors, sur la réserve des quatre mille +francs du grand-père Rosin, on prit quelques cents francs pour les +achats. + +Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins où l'on +vend pêle-mêle lingerie, mercerie, papeterie, vêtements, joyaux, +chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle +revenait le lendemain. Plus d'une fois André l'accompagna. + +Étouffant vite dans l'air chaud, poussé, pressé par une foule compacte +et moutonnante, les yeux aveuglés par les couleurs, le pêle-mêle des +objets, il suivait sa femme avec une curiosité effarée. Il avait +remarqué l'effet produit sur elle par les tentations perpétuelles de ces +bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de désir fixe, +comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne +se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans +l'oreille; et par de brusques écarts elle s'éloignait de lui, palpant +une étoffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des +sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et +de convoitise. + +--Oh! ce n'est pas cher! André, regarde, c'est pour rien! + +Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes, +de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affolées: +le même désir ardent, imprécis, l'envie de tout prendre, de tout +emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme à +voilette baissée, des demi-mondaines empanachées, et des cuisinières en +cheveux. + +André suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-là, par +mille détours, dépensant une heure pour un achat de quelques francs. + +Et quand, enfin, son mari l'arrachait de là, elle était nerveuse, +distraite; l'affolement subit qui lui était monté au cerveau était long +à disparaître. + +Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du +départ approchait. + +Après quelques réflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser +derrière eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour être emporté. +Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait là; ce +fut une grande pitié de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des +étrangers. Ils gardèrent la table à ouvrage de Toinette, un grand +fauteuil rouge où chacun à son tour s'était reposé, et les petits lits +d'enfant. + +Mais ils ne purent se résigner à quitter aussi les êtres qui avaient +vécu avec eux; Plume était morte d'un refroidissement; on convint +d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant à Félicie, elle +n'hésitait point et eût été en Amérique; par son dévoûment elle entrait +dans la famille. + +Pendant les derniers jours on logea à l'hôtel. + +André, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les +pièces vides: trois années de leur vie s'étaient écoulées là. Il monta +au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris: +la ville s'étalait au loin, sous un dôme de nuages violets que frangeait +l'or du soleil couchant. André sentit combien il est difficile de se +détacher du passé, même quand il a été cruel: cependant, pourquoi +tarder? La résolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement +brusque, il ferma les volets, redescendit. + +En bas, Toinette, accompagnée des petits, tenait un gros bouquet de +soucis et d'anémones; elle le fit sentir à André, avec un sourire +d'intelligence: il lui sembla respirer l'âme du jardin où ses enfants +avaient grandi. + + + + +XII + + +Trois jours après ils couraient en chemin de fer. + +Jamais Marthe et Jacques n'avaient été si heureux; agenouillés devant +les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, défiler le paysage, +ou bien ils s'enquéraient du chat que Félicie gardait dans un grand +panier, sur ses genoux. L'animal était fort mécontent de voyager ainsi; +un peu de mou frais, offert à propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait +dans un compartiment de chiens. + +On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin +fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à +la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres, +tenant toujours le chat dans son panier. + +Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la +petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se +reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté +Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien +changée, tout autre, mûrie. + +Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs +d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle +le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler. +André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville, +s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait +si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne +vinssent pas à sa rencontre. + +«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y +tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur +dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!--pensait-il, en trouvant lourd +un sac de nuit qu'il tenait à la main--je voudrais bien être chez les +Crescent.» + +On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin. +Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une +couleur sombre, était usée. + +--Vous voilà, bonjour ma fille,--et elle l'embrassa.--Bonjour... (et +elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour +petit, et toi, Madeleine? + +--Elle s'appelle Marthe, maman. + +Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête. + +--Ah!--dit-elle enfin--je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus +à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls. +Restez-vous longtemps ici? + +--Mais non, maman, dans ma lettre...--fit Toinette, très étonnée. + +--Ah! je vous dis ça... Vous savez que Guigui n'est pas là, il voyage! + +On trouva dans un fauteuil le père Rosin étendu, goutteux, faible de +tête. Sa lèvre inférieure pendait, presque morte. La paralysie +héréditaire le menaçait. Il dodelina de la tête, se laissa embrasser, et +sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des +enfants. + +Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants, +Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur. + +La maison était froide, les murs nus. On servit le déjeuner, maigre, et +le pain, à la fin, manqua. Cependant la mère, comme un robinet d'eau +ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard +était fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'était un bavardage +puéril, la répétition monotone de pensées, de tours de phrases qui +revenaient d'eux-mêmes; elle subissait l'obsession de l'idée fixe, les +premières atteintes de la monomanie. + +Le père Rosin était de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain +et le vin, le surveillait d'un air renfrogné. + +Du départ de leurs enfants, les Rosin en parlèrent à peine, comme si +cela ne les intéressait point. Et cette sécheresse faisait grandir dans +le coeur d'André et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis +leur arrivée, tant ils étaient dépaysés, incapables de communiquer avec +les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la +maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens +avaient l'envie irrésistible de se lever et de se sauver, leurs enfants +entre les bras. + +Si indifférents, si égoïstes qu'eussent été les Rosin pour eux, au +moment où le jeune ménage restait en détresse, pourtant c'étaient le +père et la mère de la femme, les grands-parents des enfants; et en les +voyant si desséchés, si racornis, si rétrécis d'idées et pauvres de +sentiment, Toinette et André éprouvaient pour eux une pitié découragée, +triste comme les choses qui les entouraient. + +André se leva. + +--Eh bien!--dit Toinette,--à tout à l'heure, nous allons visiter ma +soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait +promettre de dîner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulière? + +Personne ne répondit, les Rosin étaient devenus lugubres. La femme dit: + +--Crescent! bien mal pour Guigui!--puis elle fit demi-tour et sortit. +Rosin dodelinait de la tête d'un air d'acquiescement. + +--À tout à l'heure, papa,--cria Toinette. + +--Ou-i,--prononça difficilement le père. + +Dehors, devant les enfants, ils n'osèrent, par pudeur, échanger leurs +impressions. André serra le bras à sa femme; elle essuya une larme, et à +voix basse: + +--Si changés,--dit-elle,--oh! je suis sûre que c'est Alphonse qui les +rend comme ça. As-tu vu ma mère, elle ne paraît plus avoir sa tête à +elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moitié des meubles. + +«C'est le châtiment de leur faiblesse», pensa André. Il dit évasivement: + +--Ils ont vieilli, en effet. + +Ils arrivèrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur +maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnèrent. + +On les introduisit près d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes, +si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit à grogner, et +commença de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond; à la +fin, après beaucoup d'efforts, il parvint à dire, en appuyant sur le +premier mot. + +--_Elle_ va venir. + +Enchanté de sa phrase, il répéta: + +--_Elle_ va venir. + +Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout +absorbé, comme s'il cherchait à déterminer leur odeur. Toinette et André +se regardaient à la dérobée, les lèvres pincées pour ne pas rire; +Jacques et Marthe, d'abord hébétés, commençaient à se pousser du coude. + +Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empâtée, +entra, avec un air de dignité bourgeoise. + +André, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait été cordiale, au +moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espéra la +retrouver dans ses paroles, mais après les compliments, les premiers +mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et +pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les +pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur. + +--J'espère, dit-elle, que vous accepterez demain à dîner? je pourrai +vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne société de Châteaulus. + +Ils refusèrent, ce qui la mortifia; elle dut se résigner. + +--Ah! vous allez en Afrique?--dit-elle;--on dit qu'il y a beaucoup de +serpents dans ce pays-là! + +Et, d'un regard sévère, elle intimida les enfants que le mari amusait +beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire +élastique qui tendait jusqu'à éclater ses énormes joues. + +--Monsieur Chabanne!--s'écria Berthe. + +Le vieux redevint sage. + +--Il est très malade,--dit-elle avec sang-froid.--Alors vous partez +aujourd'hui? + +--Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux. + +--Ce sont des personnes très distinguées,--dit-elle avec réserve,--mais +à mon sens, ils vivent trop à l'écart; quand on est du monde, on a des +devoirs. + +André croyait rêver, il avait gardé le souvenir d'une autre femme. Huit +ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en épousant le père +Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gavé de mangeaille, +engraissé comme une oie, comblé de tendresses, il n'était plus qu'un +gâteux bénévole. Sa femme, maîtresse absolue des biens, enrichissait les +prêtres, donnait le pain bénit, et faisait de bons repas. + +--Peut-être tes enfants,--dit-elle à Toinette,--accepteraient-ils un peu +de friandises? + +Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent: +quand tout fut déposé sur la table, elle coupa elle-même deux petites +tartines et y mit de la confiture avec ostentation. + +Puis elle pressa sa soeur et son beau-frère d'accepter quelque chose. +Vers la fin de la visite, sa morgue était tombée, et elle apparaissait +peu à peu ce qu'elle était: une femme sans méchanceté, gonflée par sa +richesse, égoïste en sa vie étroite, un de ces êtres incomplets que les +petites villes élèvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent +alors, par réciproque, toute les tyrannies de la province. + +Berthe fut émue au moment de la séparation; mais en songeant que le +refus des de Mercy l'avait empêchée de les livrer, le lendemain soir, +dans un somptueux dîner, à la curiosité et aux commérages de toute la +ville, elle leur en voulut. + +Dehors, Toinette et André souffraient d'un malaise inexprimable, comme +si tout ce qu'ils voyaient n'était pas assez gai pour les faire rire, ni +assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue +de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la +vue d'un homme sain au sortir d'un hôpital ou d'une maison de fous. Les +Rosin, indifférents, assistèrent aux effusions d'André et de Crescent; +puis les de Mercy embrassèrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent +leur étreinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les +adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Félicie portant le chat, +enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et André +grimpèrent sur le siège; le fouet claqua. + +--Adieu!--cria Toinette, et jusqu'au détour de la rue, elle vit Mme +Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidité, regardait sans voir, +comme si elle attendait que son fils rentrât. + +En cinq minutes, on fut hors de Châteaulus, en pleine campagne; les de +Mercy respirèrent, Tob aboya, les enfants se mirent à rire et à +jacasser. André souriait à la brise comme un homme qui échappe à un +mauvais rêve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait: + +--Êtes-vous bien, madame!... Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon +garçon!--et il faisait une risette à Marthe, un signe de tête à Félicie, +et il disait de Tob: + +--C'est un beau chien. + +Et quand il vit le chat sortir la tête du panier, il se mit à rire de si +bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et +respira lentement: l'asthme le tenait. + +--Je suis bien content,--disait-il à André,--vous allez voir quelles +mines nous avons. Toute la famille est réunie, cela tombe bien, les +enfants sont en vacances... Ma femme? elle va très bien, je vous +remercie. Allez! Blanchet! + +Le cheval reprit un trot rapide, après une montée. + +--Vous resterez bien quelques jours avec nous? + +--Non, mon ami, nous partons demain soir. + +--Bah! on dit cela... Quelle bonne idée vous avez d'aller en Algérie, +beau climat, bonne terre. + +--Il faudra venir nous voir? + +--Je ne dis pas, eh! eh! + +Et leur causerie courait, à bâtons rompus, toute joyeuse. + +--Quand nous aurons passé ce bois, vous verrez la Meulière. + +--Vous y êtes bien? + +--Trop bien, mon ami, nous ne méritons pas cette fortune. + +Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas +de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immédiatement voisins. +Une grande part de leurs revenus passait en charités, en oeuvres utiles. + +--On a voulu me nommer maire, j'ai refusé. + +--Et vous avez eu tort,--dit André,--vous vous devez à tout le monde. + +Crescent baissa la tête, il savait bien qu'il aurait dû accepter; sa +bonhomie, le désir du repos l'avaient emporté; il en serait quitte pour +accepter dans deux ans. + +--Ah! voilà ma femme, les enfants! + +Et très vite, le breack s'arrêta. + +Mme Crescent simplement mise, avec son air de bonté habituelle, ouvrit +ses bras à Toinette, serra vigoureusement la main d'André, embrassa les +enfants à tour de bras. Pendant ce temps, André donnait un vigoureux +shake-hands aux jeunes filles, à Thomas, le lieutenant du génie; la +fille aînée, Marie, était devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle +avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques. + +Le coeur de Toinette et d'André se dilata, dans cet accueil si franc, si +simple. On les mena à leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais +sans recherche; et d'un bout de la table à l'autre, les Crescent et les +de Mercy se regardaient, avec de bons sourires. + +Ils se trouvaient tous changés. + +Les Crescent avaient pris de l'âge: elle, avait des cheveux blancs sur +les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient +André mûri, élargi, homme fait, et Toinette plus femme, développée +d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants, +parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants. + +Après le dîner, André causa avec le fils aîné, son père en était fier. +Marie avait cédé à la prière de ses parents, quitté sa place, elle +servait d'institutrice à ses soeurs. Elle avait refusé deux partis, se +disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand, +de mathématiques. + +Toinette et Mme Crescent devisaient: près d'elles, Marie, de loin, +regardait sans qu'il la vît, André, avec une expression pensive. Elle se +sentait toute gaie, ce soir. + +Le lendemain, les de Mercy persistèrent dans leur résolution de partir, +puis au dernier moment, cédèrent pour un jour encore, puis pour un +troisième. L'hospitalité de leurs amis était si peu importune, les +laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, à +leur gré, dans leur chambre ou au salon. + +André eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit à Toinette +des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la +finesse et le bon sens frappèrent la jeune femme. + +Jacques était le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup à son père. +Marthe était la préférée de Mme Crescent, Le chat, trop gâté, eut des +indigestions. Tob engraissa. Félicie était heureuse. + +Enfin les de Mercy décidèrent qu'il fallait partir, et leurs amis +n'insistèrent plus. + +Quelque chose tourmentait André et Toinette; les folies d'Alphonse +Rosin, et la peur qu'il ne dénuât de tout ses vieux parents. + +--Comptez sur moi!--dit Crescent, et il leur serra significativement la +main. + +Le lendemain matin, toute la famille d'André était à Marseille, prête à +prendre le paquebot. + + + + +XIII + + +La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les +remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au +loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de +fumée emportaient des centaines d'existence. + +On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des +mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes +les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent +l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une +succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner, +leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à +l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les +attendre et les piloter. + +Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes, +après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et +on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses +couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur +parut peu agréable. + +André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il +trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement +avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une +demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille, +apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux +bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient. +La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de +cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut. + +Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion +virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques, +émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du +regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était +le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers +l'avenir. + +Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas. + +--Eh bien,--dit-il à sa femme,--es-tu contente? + +--Oui, dit-elle. + +Et ce oui, ferme, le rasséréna. + +Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se +comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France. +Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la +bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils +eussent succombé dans ce Paris énorme... Mais pourquoi maudire la mère +patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle? + +Là aussi l'inconnu les attendait. + +Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des +inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de +gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs +bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste +recroquevillé. + +Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement, +se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies +dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions, +de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des +points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait +cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils +devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins +sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon. + +À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et +pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore +devant eux. + +Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en +leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de +coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, +échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des +enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se +dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des +soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et +c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le +voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les +entourait. + +Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la +côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient +conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et +André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils +avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à +son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne +s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux. +De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient +de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes. + +Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au +prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher +sans doutes ni hésitations, tout droit. + +Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait. + +Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa +mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé. + +Puis mari et femme se serrèrent longuement la main. + +Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils +sourirent. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jours d'épreuve, by Paul Margueritte + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'ÉPREUVE *** + +***** This file should be named 27186-8.txt or 27186-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/1/8/27186/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27186-8.zip b/27186-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2707392 --- /dev/null +++ b/27186-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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