Project Gutenberg's Michel Strogoff, by Jules Verne and A. D'Ennery

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Title: Michel Strogoff
       Pice  grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux

Author: Jules Verne
        A. D'Ennery

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26823]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Jules Verne (1828-1905) et A. D'Ennery (1811-1899),
_Michel Strogoff -- pice  grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux_
(1880), dition Hetzel]





PRIX 50 CENTIMES

Tous droits de traduction et de reproduction rservs

J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB, PARIS


MICHEL STROGOFF


PIECE A GRAND SPECTACLE EN 5 ACTES ET 16 TABLEAUX

DE MM. A. D'ENNERY ET JULES VERNE

MUSIQUE DE M. ARTUS. -- DECORS DE MM. CHERET, BUDE, CHAPRON,

LAVASTRE, NEZEL.


_reprsente pour la premire fois  Paris, sur le thtre du
Chtelet, le 17 novembre 1880_.


DISTRIBUTION DE LA PIECE A LA 1RE REPRESENTATION


MICHEL STROGOFF M. MARAIS

IVAN OGAREFF M. PAUL DESHAYES

BLOUNT M. DAILLY

JOLLIVET M. JOUBARD

LE GRAND-DUC M. BOUVER

LE GOUVERNEUR DE MOSCOU M. ROSNY

WASSILI FEDOR M. COULOMBIER

LE MAITRE DE POLICE M. DONATO

L'EMIR FEOFAR M. ROMANI

LE GENERAL KISOFF M. FRUGERCE

UN CAPITAINE TARTARE M. VIALDI

LE MAITRE DE POSTE M. VIVIER

LE GENERAL VORONZOFF M. RAYMOND

UN EMPLOYE DU TELEGRAPHE M.DEBRAY

PREMIER FUGITIF M. SAMSON

DEUXIEME FUGITIF M. ANDRIEU

UN AIDE DE CAMP M. DEGUY

UN AGENT DE POLICE M. BRANCHE

UN GRAND PRETRE M. MAILLART

DEUXIEME AIDE DE CAMP M. ALFRED

UN SERGENT TARTARE M. JULES

PREMIER VOYAGEUR M. AUGUSTE

DEUXIEME VOYAGEUR M. CARTEREAU

UN BOHEMIEN M. AUDUREAU

MARFA STROGOFF Mme Marie LAURENT

NADIA FEDOR Mme AUGE

SANGARRE Mme PAUL DESHAYES


DESIGNATION DES TABLEAUX.

1er. -- Le Palais Neuf.

2e. -- Moscou illumin.

3e. -- Le Relai de poste.

4e. -- L'Isba du tlgraphe.

5e. -- Le Champ de bataille de Kolyvan.

7e. -- La Tente d'Ivan Ogareff.

8e. -- Le Camp de l'Emir.

9e. -- La Fte tartare.

10e. -- La Clairire.

11e. -- Le Radeau.

12e. -- Les Rives de l'Angara.

13e. -- Le Fleuve de naphte.

14e. -- La Ville en feu.

15e. -- Le Palais du Grand-Duc.

16e. -- L'Assaut d'Irkoutsk.


DEUX GRANDS BALLETS REGLES PAR M. A. FUCHS.




ACTE PREMIER.


PREMIER TABLEAU.

Le Palais Neuf.

Une galerie  arcades, splendidement pare et claire,
attenant  droite aux salons de rception du palais,  gauche
au cabinet du gouverneur de Moscou. Portes  droite et 
gauche dans les pans coups. A gauche, la vaste baie d'une
fentre  large balcon.


SCENE I.

JOLLIVET, GENERAL KISSOFF, AIDES DE CAMP, OFFICIERS, INVITES
CIVILS, ETC.


(Ces divers personnages, groups  droite, prs de la porte du
salon, regardent danser. On entend l'orchestre du bal.)

L'AIDE DE CAMP.
Les salons peuvent  peine contenir la foule des invits!

LE GENERAL.
Oui, et les groupes de danseurs finiront par refluer jusque
dans cette galerie... C'est magnifique!

JOLLIVET.
Quel est donc le voyageur qui a os parler des froids de la
Russie, gnral?

LE GENERAL.
La Russie de juillet n'est pas la Russie de janvier, monsieur
Jollivet.

JOLLIVET.
Non, certes, mais on croirait que monsieur le gouverneur a
pour cette nuit transport Moscou sous les tropiques! Ce
jardin d'hiver, qui relie les appartements privs de Son
Excellence avec les grands salons de rception, est vraiment
merveilleux!

LE GENERAL.
Que pensez-vous de cette fte, monsieur le reporter?

JOLLIVET, montrant son carnet.
Voici ce que je viens de tlgraphier, gnral:
_Fte que gouverneur de Moscou donne en honneur de Sa Majest
Empereur de toutes Russies, splendide!_

LE GENERAL.
A merveille! Les journaux franais parleront de nous en bons
termes. Il en sera de mme des journaux anglais, je pense,
grce  M. Blount, votre confrre.

JOLLIVET.
L'orgueilleux et irascible M. Blount, qui prtend que
l'Angleterre, cette reine de l'univers, comme il l'appelle, et
le _Morning-Post_, ce roi des journaux, comme il le nomme aussi,
doivent toujours tre informs les premiers de tout ce qui se
passe sur le globe terrestre!

LE GENERAL.
Ah! tenez, le voici.


SCENE II.

LES MEMES, BLOUNT.


JOLLIVET.
Je parlais prcisment de vous, monsieur Blount!

BLOUNT.
Oh! c'tait une grande honneur que vous faisiez...

JOLLIVET.
Mais non, mais non!

BLOUNT.
Que vous faisiez  vous-mme!

JOLLIVET, riant.
Merci! Il est charmant. Avouez, monsieur Blount, que si vous
avez, comme je n'en doute pas, un excellent coeur, l'corce est
furieusement rude!

BLOUNT.
Mister Jollivet, quand une bonne reporter anglaise quittait
son ptrie, il devait emporter beaucoup de guines, de bons
yeux, de bons oreilles, une bonne estomac, et laisser son coeur
dans son fmille!

JOLLIVET.
Et c'est ainsi que vous voyagez, monsieur Blount?

BLOUNT.
Yes!... si vous permettez...

JOLLIVET.
Sans la moindre sympathie pour un confrre d'outre-Manche?

BLOUNT.
Si vous permettez, mister Jollivet!... Et si vous permettez
pas,... ce tait tout  fait la mme chose!

JOLLIVET.
Vous tes admirable de franchise et de bonhomie!

(Musique au dehors.)

LE GENERAL.
Si je ne me trompe, messieurs, ces Tsiganes qui ont demand 
se faire entendre au bal du gouverneur, vont commencer leur
concert. Je vous engage  couter cela! C'est fort curieux!

JOLLIVET.
Certainement, certainement, gnral...

(Le gnral se dirige vers le salon et les invits se
rapprochent de la porte. Blount et Jollivet restent en scne.)

JOLLIVET, s'asseyant.
Ma foi, il fait trop chaud par l, je reste ici. (Blount
s'assied de l'autre ct, tire son carnet et se met  crire.)
Permettez-moi, monsieur Blount, de risquer une phrase toute
franaise! "Cette petite fte est vraiment charmante."

BLOUNT, froidement.
J'avais dj tlgraphi: "splendide," aux lecteurs du
_Morning-Post_.

JOLLIVET.
Trs bien. Mais, au milieu de cette splendeur, il y a un point
noir. On parle tout bas d'un soulvement tartare qui menace
les provinces sibriennes!... Aussi ai-je cru devoir crire 
ma cousine...

BLOUNT, froidement.
Cousine... Ah!... c'est avec son cousine... que M. Jollivet
correspondait?

JOLLIVET.
Oui, monsieur Blount, oui!... Vous correspondez avec votre
journal, moi avec ma cousine Madeleine! C'est plus galant! Or,
elle aime  tre informe vite et bien, ma cousine! J'ai donc
cru devoir lui marquer que, pendant cette fte, une sorte de
nuage avait obscurci le front du gouverneur!...

BLOUNT.
Il avait une front rayonnante, au contraire!

JOLLIVET, riant.
Et vous l'avez fait rayonner dans les colonnes du
_Morning-Post?_...

BLOUNT.
Ce que je tlgraphie intresse mon journal et moi, seulement,
mister Jollivet.

JOLLIVET.
Votre journal et vous seulement, monsieur Blount. Eh bien,
mais c'est avouer alors que cela n'intresse gure vos
lecteurs!

BLOUNT, furieux.
Mister Jollivet!

JOLLIVET souriant.
Monsieur Blount!

BLOUNT.
Vous moquez toujours de moi, et je permettais pas, entendez-vous...
Je permettais pas!

JOLLIVET.
Mais non... mais non!...


SCENE III.

LES MEMES, LE GENERAL, LE GOUVERNEUR, OFFICIERS,
INVITES.


LE GOUVERNEUR.
Bravo! Bravo! Ces Tsiganes sont vraiment pleines d'originalit
et mritent leur rputation! (Aux reporters.) Ah! messieurs,
vous tiez  votre poste pour les entendre!

JOLLIVET.
Elles sont charmantes, monsieur le gouverneur!... C'est ce que
me disait  l'instant mon excellent confrre et ami, M.
Blount.

BLOUNT.
Confrre, oui... Ami, non.

LE GOUVERNEUR, riant.
Il y a l quelques jolies filles qui feront fortune!... (Il
passe vers la gauche, aprs avoir pris le bras du gnral
Kissoff.)

JOLLIVET.
Dites donc, monsieur Blount, il a l'air bien joyeux, M. le
gouverneur! Il faut qu'il soit terriblement inquiet!... Qu'en
pensez-vous, monsieur Blount?...

BLOUNT, schement.
Ce que je pensai ne regardait pas vous! (Ils se sparent et se
mlent aux divers groupes.)

LE GOUVERNEUR, au gnral.
Parle-t-on du soulvement tartare, gnral?

LE GENERAL.
Oui, et peut-tre plus qu'il ne conviendrait! Je ne serais pas
tonn qu'au sortir du bal, ces deux reporters n'allassent
exercer leur mtier de chroniqueurs de l'autre ct de la
frontire.

LE GOUVERNEUR.
Ils connaissent, sans aucun doute, cette grave nouvelle d'un
soulvement qui jette une moiti de l'Asie sur l'autre! -- Le
fil fonctionne toujours entre Moscou et Irkoutsk?

LE GENERAL.
Oui! Votre Excellence peut le rquisitionner pour le compte du
gouvernement et l'interdire au public.

LE GOUVERNEUR.
C'est inutile. L'important tait que le Grand-Duc, en ce
moment  Irkoutsk, ft averti. Il sait que Fofar-Khan, l'mir
de Bouckhara, a soulev les populations tartares, qu' sa voix,
elles ont envahi la Sibrie; mais il sait aussi, par notre
dernier tlgramme, que nos troupes des provinces du nord sont
maintenant parties pour le secourir. Il sait le jour exact o
cette arme arrivera en vue d'Irkoutsk, et o il devra faire
une sortie gnrale pour craser les Tartares!...

LE GENERAL.
Nos troupes auront facilement raison de ces hordes sauvages!

LE GOUVERNEUR.
Ce qui m'tonne, c'est que ce Fofar ait pu concevoir le plan
de ce soulvement et le mettre  excution. Lorsqu'il a tent
une premire fois d'envahir nos provinces sibriennes, il
avait, pour le seconder, ce gnral Ivan Ogareff, qui,
maintenant, expie sa trahison dans la citadelle de Polstock;
mais, cette fois, le khan de Tartarie, livr  ses propres
inspirations, n'a plus Ogareff auprs de lui... et je ne puis
m'expliquer...


SCENE IV.

LES MEMES, IVAN, SANGARRE, TSIGANES.


Ivan est sorti du salon et s'est rapproch du gouverneur.
Sangarre et ses Tsiganes sont restes au fond. -- Les reporters
et les officiers causent avec elles.

IVAN, dguis en vieux bohmien et parlant du ton le plus
humble.
Monsieur le gouverneur... monseigneur...

LE GOUVERNEUR.
Qu'est-ce?... Ah! c'est toi, vieux bohmien! Que me veux-tu?

IVAN.
Je viens demander  Votre Excellence si elle est satisfaite
des Tsiganes, auxquelles on a bien voulu rserver une place
dans le programme de cette fte?

LE GOUVERNEUR.
Enchant,... et j'aime  croire que, de ton ct, tu n'auras
pas  te plaindre!... Bien rafrachis, bien pays?...

IVAN.
Oui, monseigneur, oui!... Aussi, je ne voulais pas prendre
cong de Votre Excellence, sans l'avoir humblement remercie!
Sangarre se joint  moi!...

LE GOUVERNEUR.
Sangarre?... Ah! cette belle fille que j'aperois l?

IVAN, faisant signe  Sangarre de s'approcher.
Oui... Sangarre est la vritable directrice de ces Tsiganes,
Excellence!... A elle revient la meilleure part des
compliments que vous avez ddaign leur adresser! (Sangarre
reste firement campe sans mot dire.)

LE GOUVERNEUR.
Elle ne parle pas le russe?

IVAN.
Hlas! non, monseigneur. Aussi, moi, le vieux bohmien, je
suis leur factotum, j'organise les concerts, je traite pour
les ftes. Sans moi, la petite troupe serait souvent
embarrasse. C'est mme  ce propos que je venais solliciter
une faveur de Votre Excellence...

LE GOUVERNEUR.
De quoi s'agit-il?...

IVAN.
C'est demain que finissent les ftes en l'honneur du czar.
Nous n'avons donc plus rien  faire ici, et notre intention
est de repasser la frontire.

LE GOUVERNEUR.
Ah! vous voulez retourner en Sibrie?

IVAN.
C'est un peu notre pays... Excellence. Or, la frontire va
tre encombre par tous ces marchands d'origine asiatique, qui
retournent dans leurs provinces. On sera arrt  chaque
instant aux postes de police, et...

LE GOUVERNEUR.
Eh bien! n'as-tu pas un passeport en rgle?

IVAN.
Sans doute, monseigneur; mais, Votre excellence le sait mieux
que moi, un passeport en rgle, a n'existe gure en Russie.
Il y manque toujours quelque petite chose!... tandis que si
Votre excellence, qui a daign se montrer satisfaite de nous,
voulait bien m'en donner un... spcial, revtu de sa
signature..., avec ce prcieux talisman, nul obstacle 
redouter... et... je pourrais partir en avant, afin de prparer
les tapes de notre troupe!

LE GOUVERNEUR.
Soit! Toi et les tiens, vous tes de braves gens qui avez fait
grand plaisir au Palais Neuf, et je ne refuse pas de vous tre
agrable.

IVAN.
Je baise humblement les mains de Votre Excellence.

LE GOUVERNEUR.
Et quand comptes-tu quitter Moscou?

IVAN.
Moi?... demain... au lever du soleil, monseigneur, avant que
les portes de la ville ne soient encombres par les milliers
d'trangers qui vont partir.

LE GOUVERNEUR.
Eh bien! dis  cette belle fille, ta compagne, que rien ne
retardera ton voyage, ni le sien. Je vais d'abord faire
prparer ton passeport, et celui-l... sera bien en rgle. (Le
gouverneur sort par la gauche. Le gnral remonte vers les
groupes d'invits.)


SCENE V.

IVAN, SANGARRE.


IVAN, se redressant aprs avoir regard si personne ne
l'observe.
Et dans quelques jours, j'aurai pass la frontire!

SANGARRE.
Et c'est alors, Ivan, que tu seras rellement libre.

IVAN.
Libre!... je le suis dj, grce  toi, qui m'as fait vader
de la forteresse de Polstock, o le czar, que je hais, me
retenait prisonnier! C'est par toi, par tes Tsiganes dvoues,
que j'ai pu correspondre avec Fofar-Khan! C'est grce  toi,
enfin, que j'ai pu pntrer dans le palais du gouverneur, et
que je vais obtenir ce passeport, sans lequel je n'aurais
jamais pu franchir la frontire pour aller rejoindre les
armes de l'mir!... Sangarre, je ne l'oublierai pas.

SANGARRE.
Depuis le jour o tu m'as sauve, pendant cette guerre de
Khiva, depuis que le colonel Ivan Ogareff a ramen  la vie la
Tsigane que les Russes venaient de knouter comme espionne, la
Tsigane t'appartient corps et me! Elle est devenue la
mortelle ennemie de ces Russes qu'elle hait autant que tu les
hais toi-mme! Ivan, il n'y a plus rien de moscovite en toi!
Que ton paule saigne toujours  l'endroit o l'on a arrach
l'paulette comme mon paule saignera toujours  l'endroit o
le knout l'a dchire!

IVAN.
Ne crains rien!... ma vengeance sera de pair avec la
tienne!...

SANGARRE.
Ah! je la retrouverai cette Sibrienne,... cette Marfa
Strogoff qui m'a dnonce aux Russes!... Je la retrouverai,
duss-je aller la saisir jusque dans Kolyvan dont les Tartares
vont bientt s'emparer!...

IVAN.
Comme ils s'empareront d'Irkoutsk, conduits par moi  l'assaut
de cette capitale! Ah! Grand-Duc maudit, en me cassant de mon
grade, en me faisant emprisonner, tu as fait manquer ce
premier soulvement que j'avais organis! Mais, je suis libre
maintenant! Rien ne pourra sauver Irkoutsk, et l, tu priras,
d'une mort infamante, sur les murs mmes de la ville en
flammes!

SANGARRE.
Oui, mais il faudrait viter tout retard, et ce passeport
promis par le gouverneur...

IVAN.
Dans cinq minutes je l'aurai, et je m'lancerai, d'un seul
vol, de Moscou aux avant-postes de l'mir! Prends garde, on
vient!...


SCENE VI.

LES MEMES, LE GOUVERNEUR, puis UN AIDE DE CAMP.


Le gouverneur rentre par la gauche, tenant un passeport  la
main.

LE GOUVERNEUR.
Tiens, es-tu content? Regarde. (Il remet le passeport  Ivan.)

IVAN, aprs avoir lu.
Ah! Excellence, avec un pareil permis, on passe partout! Il
n'y manque plus...

LE GOUVERNEUR.
Que ma signature, et je vais  l'instant mme... (Il
s'approche de la table, s'assied et prend la plume. Un aide de
camp entre.)

L'AIDE DE CAMP.
Un pli pour Son Excellence! (Il remet un pli cachet. Le
gouverneur le lit.)

SANGARRE,  Ivan.
Mais il ne signera donc pas!

IVAN, bas.
Patience!

LE GOUVERNEUR, au gnral qu'il emmne  gauche.
Gnral, nous parlions tout  l'heure du colonel Ivan Ogareff.

SANGARRE,  part.
Ton nom!

IVAN, bas.
Tais-toi!

LE GOUVERNEUR.
Ce tratre qui fut cass de son grade et condamn  mort pour
avoir foment, une fois dj, le soulvement des Tartares...

LE GENERAL.
Oui, Ogareff, dont l'empereur a commu la peine en une
perptuelle dtention dans la forteresse de Polstock.

LE GOUVERNEUR.
Il s'est chapp rcemment de sa prison. Voil ce qu'on
m'crit du cabinet de Ptersbourg: _Ivan Ogareff s'est
enfui!_... Il faut mettre toute notre police sur sa trace.

LE GENERAL.
Nous ferons trs svrement garder la frontire que, sans
passeport, il ne pourra franchir.

LE GOUVERNEUR, s'asseyant  la table et crivant.
Que les ordres soient transmis sans retard. Il importe que le
Grand-Duc soit prvenu au plus tt, car cette lettre du
ministre me marque que, d'aprs une correspondance, saisie
depuis l'vasion d'Ivan Ogareff, le plan de ce tratre serait
de pntrer dans Irkoutsk, et s'il y parvient, c'est la mort
du Grand-Duc, objet de sa haine personnelle!

IVAN,  Sangarre.
Mais ils savent donc tout?... Allons... (S'approchant.)
Excellence!

LE GOUVERNEUR.
Que me veut-on?... Qui ose se permettre?...

IVAN.
Pardon, monseigneur...

LE GOUVERNEUR.
Ah! c'est toi!... Eh bien!... Eh bien!...attends! (Il continue
d'crire.)

IVAN, bas.
Que va-t-il dcider?

LE GOUVERNEUR, se levant. Au gnral.
Faites partir cette dpche. Grce  elle ce misrable ne
passera pas la frontire, et toi... (Ivan s'incline.) tiens,
voici ton permis... Personne n'entravera ta route!

IVAN, avec ironie.
Monseigneur, vous ne saurez jamais tout ce que je vous dois de
reconnaissance!

LE GOUVERNEUR.
C'est bon, c'est bon!... Va!

IVAN,  part.
Viens, Sangarre... Libre maintenant, et bientt veng!
(Ivan, Sangarre et les Tsiganes sortent par la porte de
gauche, en mme temps que Jollivet et Blount entrent par la
droite.)


SCENE VII.

LE GOUVERNEUR, LE GENERAL, JOLLIVET, BLOUNT, INVITES.


LE GOUVERNEUR, aux invits.
Eh bien, messieurs, n'entendez-vous pas l'orchestre qui vous
appelle? Voulez-vous autoriser les journaux trangers  dire
qu'une fte donner en l'honneur de Sa Majest n'a pas dur
jusqu'au jour? Nous avons l des correspondants qui, j'en suis
sr, notent nos moindres impressions!

JOLLIVET.
Monsieur le gouverneur, les reporters sont curieux, mais non
des indiscrets.

BLOUNT.
Curiousses toujours, indiscrtes jamais... les reporters
anglais... jamais!

JOLLIVET.
D'ailleurs, en ce qui me concerne, je compte quitter Moscou
aprs le bal, et je prie Votre Excellence de recevoir mes
sincres remerciements.

BLOUNT.
Je priai de recevoir aussi les miennes... avant...

JOLLIVET, riant.
Oui, ceux de monsieur... avant, pour votre bienveillant
accueil...

LE GOUVERNEUR.
Et de quel ct dirigez-vous vos pas, messieurs?

BLOUNT.
Moi... ct de Sibrie.

JOLLIVET.
Moi, de mme!... Nous allons voyager ensemble, cher collgue!

BLOUNT.
Dans le mme temps, oui... ensemblement... non!

JOLLIVET.
Toujours charmant, M. Blount!

LE GOUVERNEUR.
Bon, je comprends!... On a parl d'un mouvement en Tartarie...
Mais cela ne vaut pas la peine que vous vous drangiez!

JOLLIVET.
Pardon, Excellence, mon mtier est de tout voir...

BLOUNT.
Le mienne, de tout voir et de tout entendre... avant!

JOLLIVET.
Et mon journal... je veux dire... ma cousine, est trs friande
de ces nouvelles, dont elle recevra la primeur.

BLOUNT.
Le _Morning-Post_ recevra...

JOLLIVET.
Avant?... Impossible, cher confrre... Les dames sont toujours
servies les premires!

LE GOUVERNEUR.
En tout cas, messieurs, vous m'appartenez jusqu'au jour, et je
veux qu'aprs avoir assist  la fte officielle, vous
assistiez, du haut de ce balcon,  la fte populaire qui va
commencer  minuit.

JOLLIVET.
Soit, nous partirons demain!... Si vous me le permettez, je
vous ferai une proposition, monsieur Blount! Nous sommes
rivaux.

BLOUNT.
Ennemis, mister!

LE GOUVERNEUR, riant.
Ennemis!

JOLLIVET.
Ennemis, c'est convenu!... Mais, attendons, pour ouvrir les
hostilits, que nous soyons sur le thtre de la guerre... et
une fois l, chacun pour soi, et Dieu pour...

BLOUNT.
Et Dieu pour moi.

JOLLIVET.
Et Dieu pour vous!... Pour vous tout seul!... Trs bien. Cela
va-t-il?

BLOUNT.
Non!... cela ne allait pas!

JOLLIVET.
Alors, la guerre tout de suite... mais je suis bon prince.
(Lui prenant le bras et l'emmenant  l'cart.) Je vous annonce,
petit pre, comme disent les Russes, que les Tartares ont
descendu le cours de l'Irtyche.

BLOUNT.
Ah! vous pensez que les Tertres...

JOLLIVET, riant.
Et si je vous le dis, mon cher ennemi, c'est que j'en ai
tlgraphi la nouvelle  ma cousine, hier soir,  huit heures
moins un quart! (Riant.) Ah! ah! ah!

BLOUNT.
Et moi, hier, je l'avais tlgraphi au _Morning-Post_,  sept
heures et demie... Ah! ah! ah!

JOLLIVET.
L'animal!... Je vous revaudrai a, mon bon gros monsieur
Blount!

BLOUNT.
Vous moquez-vous encore, monsieur?...

JOLLIVET.
Eh bien, non, mon bon petit monsieur Blount!... l!

BLOUNT.
Vous moquez toujours!

JOLLIVET.
Non...

BLOUNT, furieux.
Vous moquez, je vous dis!... Vous moquez, monsieur, vous tes
une mauvaise vilaine homme!... une mchante personnage!...
vous tes une... (Tranquillement) Comment vous appelez une
personne qui parle sans politesse?...

JOLLIVET.
Un impertinent.

BLOUNT, tranquillement.
Impertinente... Very well... merci! (Reprenant un ton
furieux.) Vous tes une impertinente, entendez-vous!...

JOLLIVET.
Trs bien!

BLOUNT.
Et si vous continouyez!...

JOLLIVET.
Et si je continouye?...

BLOUNT.
Je finissais un jour par touyer vous!

JOLLIVET.
Me touyer?... Comprends pas.

BLOUNT.
Oui!... touyer avec une pi...

JOLLIVET.
Un pi de bl?

BLOUNT.
Non... une pi ou une pistolette...

JOLLIVET.
Epe! On dit une pe... ou un pistolet.

BLOUNT.
Epe vous dites?

JOLLIVET.
Oui.

BLOUNT.
Et pistolet?

JOLLIVET.
Oui.

BLOUNT.
Oh! Very well, merci. (Avec colre.) Eh bien, je tuerai vous,
avec une pi... pe ou un pistolet!

JOLLIVET.
A la bonne heure!... Vous faites des progrs, lve Blount!...
Je suis content de vous!

BLOUNT.
Mister Jollivette.

JOLLIVET.
Jollivet, s'il vous plat!... Jollivette est ridicule.

BLOUNT.
Alors, j'appelai vous toujours Jollivette. (Avec force.)
Jollivette!... Jollivette!... Jollivette!... Ah!...

LE GOUVERNEUR, rentrant.
Messieurs, j'entends les premiers accords de l'orchestre...
C'est notre danse nationale.

JOLLIVET.
Nous sommes  la disposition de Votre Excellence.

(Tous deux entrent dans le salon. Au moment o le gouverneur
et le gnral vont franchir la porte, l'aide de camp rentre
prcipitamment par la gauche.)


SCENE VIII.

LE GOUVERNEUR, LE GENERAL, L'AIDE DE CAMP.


L'AIDE DE CAMP,  demi-voix.
Excellence, le fil tlgraphique de Moscou  Irkoutsk est
coup!

LE GOUVERNEUR.
Que me dites-vous l?

L'AIDE DE CAMP.
Les dpches s'arrtent  Kolyvan,  mi-chemin de la route
sibrienne, dont les Tartares sont les maitres!

(Sur un signe du gouverneur les portires retombent.)

LE GOUVERNEUR.
En sorte que la dpche que nous avons transmise au Grand-Duc,
celle qui dsignait le jour o doit arriver, en vue
d'Irkoutsk, l'arme de secours?...

L'AIDE DE CAMP.
Cette dpche n'a pu parvenir  Son Altesse.

LE GOUVERNEUR.
Ainsi, les Tartares,maitres de la route! La Sibrie orientale
spare du reste de l'empire moscovite! Le Grand-Duc, non
prvenu du jour o il doit tre secouru, o il doit oprer sa
sortie!... Il faut  tout prix... (Au gnral.) Gnral, n'y
a-t-il pas au palais une compagnie de courriers du czar?

LE GENERAL.
Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR, se mettant  crire.
Connaissez-vous, dans cette compagnie, un homme qui puisse, 
travers mille dangers, porter une lettre  Irkoutsk?

LE GENERAL.
Il en est un dont je rpondrais  Votre Excellence, et qui a
plusieurs fois rempli, avec succs, des missions difficiles.

LE GOUVERNEUR.
A l'tranger?

LE GENERAL.
En Sibrie mme.

LE GOUVERNEUR
Qu'il vienne. (Le gnral dit un mot  l'aide de camp qui sort
par la droite.) Il a du sang-froid, de l'intelligence, du
courage?...

LE GENERAL.
Il a tout ce qu'il faut pour russir l o d'autres
choueraient.

LE GOUVERNEUR.
Son ge?

LE GENERAL.
Trente ans.

LE GOUVERNEUR.
C'est un homme vigoureux?

LE GENERAL.
Il a dj prouv qu'il peut supporter jusqu'aux dernires
limites le froid, la faim et la fatigue! Il a un corps de fer,
un coeur d'or!

LE GOUVERNEUR.
Il se nomme?

LE GENERAL.
Michel Strogoff.

LE GOUVERNEUR.
Il faut que ce courrier arrive jusqu'au Grand-Duc, ou la
Sibrie est perdue!


SCENE IX.

LES MEMES, STROGOFF.


(Michel Strogoff entre, et reste immobile, militairement. Le
gouverneur l'observe un moment sans parler.)

LE GOUVERNEUR.
Tu te nommes Michel Strogoff?

STROGOFF.
Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR.
Ton grade?

STROGOFF.
Capitaine au corps des courriers du czar.

LE GOUVERNEUR.
Tu connais la Sibrie?

STROGOFF
Je suis n  Kolyvan.

LE GOUVERNEUR.
As-tu encore des parents dans cette ville?

STROGOFF.
Oui... ma mre!

LE GOUVERNEUR.
Tu ne l'as pas vue depuis?...

STROGOFF.
Depuis deux ans!... mais je viens d'obtenir un cong pour
aller la revoir, et je vais partir.

LE GOUVERNEUR.
Il n'est plus question de cong! Il n'est plus question de ta
mre! Je vais te remettre une lettre que je te charge, toi,
Michel Strogoff, de porter au Grand-Duc, frre du czar.

STROGOFF.
Je porterai cette lettre.

LE GOUVERNEUR.
Le Grand-Duc est  Irkoutsk.

STROGOFF.
J'irai  Irkoutsk.

LE GOUVERNEUR.
Mais, tu ignores que le pays est envahi par les Tartares, qui
auront intrt  intercepter ta lettre, et il faudra traverser
ce pays!

STROGOFF.
Je le traverserai.

LE GOUVERNEUR.
Passeras-tu par Kolyvan?

STROGOFF.
Oui, puisque c'est la route la plus directe.

LE GOUVERNEUR.
Mais, si tu vois ta mre, tu risques d'tre reconnu!

STROGOFF.
Je ne la verrai pas.

LE GOUVERNEUR.
Tu seras pourvu d'argent et muni d'un passeport au nom de
Nicolas Korpanoff, marchand sibrien. Ce passeport te
permettra de requrir les chevaux de poste. Il autorisera, en
outre, Nicolas Korpanoff  se faire accompagner, s'il le juge
 propos, d'une ou plusieurs personnes, et il sera respect
mme dans le cas o tout gouverneur ou maitre de police
prtendrait entraver ton passage. Tu voyageras donc sous le
nom de Korpanoff.

STROGOFF.
Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR.
Voici cette lettre de laquelle dpend, avec la vie du Grand-Duc,
le salut de toute la Sibrie!

STROGOFF.
Elle sera remise  Son Altesse.

LE GOUVERNEUR.
Il se peut que dans quelque circonstance grave, dsespre, tu
sois contraint de l'anantir!... Il faut donc que tu saches ce
qu'elle renferme, afin de pouvoir le redire au Grand-Duc, si
tu arrives jusqu' lui.

STROGOFF.
J'coute.

LE GOUVERNEUR, lisant la lettre.
_Le colonel Ivan Ogareff s'est enfui de la forteresse de
Polstock. Il veut pntrer dans Irkoutsk, et livrer la ville
aux Tartares. Il importe donc de se dfier de ce tratre. Si,
comme nous l'esprons, ce message arrive en temps utile  Son
Altesse, le Grand-Duc est prvenu qu'une arme de secours sera
en vue d'Irkoutsk, le 24 septembre, et qu'une sortie gnrale,
excute ce jour-l, crasera les ennemis entre deux feux_... (Il
referme la lettre. A Strogoff.) Tu as entendu et tu te
souviendras?

STROGOFF.
J'ai entendu et je me souviendrai.

LE GOUVERNEUR.
Tu traverseras les lignes tartares! Tu passeras quand mme!

STROGOFF.
Je passerai ou l'on me tuera.

LE GOUVERNEUR.
Le czar a besoin que tu vives!

STROGOFF.
Je vivrai... et je passerai.

LE GOUVERNEUR.
Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer, ni qui tu es, ni
o tu vas!

STROGOFF.
Je le jure.

LE GOUVERNEUR.
Pars donc, et quand il s'agira de surmonter les plus grands
obstacles, de braver les plus menaants prils, redis-toi ces
paroles sacres: "Pour Dieu, pour le czar...

STROGOFF.
Pour la patrie!"

Strogoff sort par la droite, aprs avoir salu militairement.

Alors les portires se relvent, les invits rentrent dans le
salon.

LE GOUVERNEUR.
La fte populaire va commencer. Mesdames, prenez place  ce
balcon.

(Tous se dirigent vers le balcon.)


DEUXIEME TABLEAU.

Moscou illumin.

Grand concours de monde sur la place que domine le balcon du
palais.

BALLET.


TROISIEME TABLEAU.

La Retraite aux flambeaux.

Retraite aux flambeaux avec les tambours, les fifres et les
trompettes des chevaliers-gardes du rgiment de Probrajinski.


ACTE DEUXIEME.


QUATRIEME TABLEAU.

Le relai de poste.

La scne reprsente la cour d'un relai de poste  la
frontire. A droite la maison de relai qui est en mme temps
une auberge. A gauche la maison du matre de police. Au fond
la grande route, qui va se perdre dans les montagnes.


SCENE I.

LE MAITRE DE POSTE, LE MAITRE DE POLICE, UN AGENT, VOYAGEURS.

Un certain nombre de voyageurs sont groups dans la cour du
relai.


L'HOTELIER.
Les routes de l'Oural sont encombres! C'est  peine si je
peux fournir des chevaux!

PREMIER VOYAGEUR.
Et quels chevaux! Fourbus des quatre jambes!

L'AGENT.
Allons! Allons! les passeports! les passeports! On vous les
rendra aprs qu'ils auront t viss!... (Il recueille les
passeports des divers voyageurs et rentre  gauche.)

LE MAITRE DE POLICE.
Il y a encombrement.

LE MAITRE DE POSTE.
Oui, monsieur le matre de police, et vous aurez fort  faire
pour expdier tous ces gens-l... presque autant que moi 
leur fournir des chevaux! Il ne m'en reste plus qu'un au
relai, et encore a-t-il fait cinquante verstes la nuit
dernire!

LE MAITRE DE POLICE.
Un seul?

LE MAITRE DE POSTE.
Et il est retenu par un voyageur, arriv il y a une heure.

LE MAITRE DE POLICE.
Quel est ce voyageur?

LE MAITRE DE POSTE.
Un marchand qui se rend  Irkoutsk!

LE MAITRE DE POLICE.
Je vais viser les passeports et donner la vole  tous ces
gens-l!... (Il rentre dans la maison  gauche.)

LE MAITRE DE POSTE.
On aurait cent chevaux dans les curies qu'on ne pourrait
suffire  tout!


SCENE II.

LE MAITRE DE POSTE, STROGOFF.


STROGOFF.
Le cheval que j'ai retenu?

LE MAITRE DE POSTE.
On le fait manger et boire.

STROGOFF.
Il faut que, dans une demi-heure, il soit attel  mon
tarentass.

LE MAITRE DE POSTE.
Il le sera. Tu seras en rgle avec le matre de police?

STROGOFF.
Oui!

LE MAITRE DE POSTE.
Tu peux lui faire remettre ton passeport d'avance! Il le
visera avec les autres.

STROGOFF.
Non! je le ferai viser moi-mme.

LE MAITRE DE POSTE.
Comme tu voudras, petit pre.

STROGOFF.
Une bouteille de kwass.

LE MAITRE DE POSTE.
A l'instant!

(Strogoff s'asseoit prs d'une table  droite, et le matre de
poste sort.)


SCENE III.

LES MEMES, JOLLIVET.


(Jollivet entre en scne par le fond. Il est extnu, et porte
une valise de chaque main.)

JOLLIVET.
Ouf!... Cent pas de plus et j'abandonnais mes valises sur la
grande route... surtout celle-ci qui n'est pas  moi! (Il
dpose une des valises dans un coin, garde l'autre et va
s'asseoir devant la table, en face de Strogoff.) Excusez-moi,
monsieur... Eh! mais, je vous reconnais... Vous tes?...

STROGOFF.
Nicolas Korpanoff, marchand.

JOLLIVET.
Marchand... marchant comme l'clair!... C'est bien vous qui
m'avez dpass, il y a deux heures, sur la route! Nous tions,
vous en tarentass, et moi en tlgue... ou plutt je n'y tais
plus, et une petite place dans votre voiture aurait joliment
fait mon affaire, car je me trouvais en pleine dtresse!

STROGOFF.
Pardon,... monsieur?...

JOLLIVET.
Alcide Jollivet, correspondant de journaux franais, en qute
de chroniques!...

STROGOFF.
Eh bien, monsieur Jollivet, je regrette vivement de ne pas
vous avoir aperu! Entre voyageurs, on se doit de ces petits
services.

JOLLIVET.
On se doit, mais on ne se paye pas toujours. J'ai fait vingt
verstes  pied, et je l'ai mrit! Une mauvaise action ne
profite jamais! Le ciel m'a puni en m'inspirant la pense de
prendre une tlgue au lieu d'un tarentass.

(Le matre de poste rentre apportant un broc et des verres.)

STROGOFF.
Un verre de bire, monsieur?

JOLLIVET.
Volontiers.

LE MAITRE DE POSTE,  Jollivet.
Dois-je vous garder une chambre et prendre vos valises?

JOLLIVET.
Pas celle-l!... Elle n'est pas  moi.

LE MAITRE DE POSTE.
A qui donc?

JOLLIVET.
A mon ennemi intime, mon confrre Blount, qui doit, en ce
moment, courir aprs moi!... Mais j'espre bien tre parti
avant qu'il arrive au relai!... A propos, une voiture et des
chevaux dans une heure!

LE MAITRE DE POSTE.
Il n'y a plus ni chevaux, ni voiture disponibles!

JOLLIVET.
Bon! il ne manquait plus que cela! Eh bien, gardez-moi les
premiers qui rentreront au relai!

LE MAITRE DE POSTE.
C'est entendu!... mais ce ne sera pas avant demain. Je vais
vous retenir une chambre.

JOLLIVET, au matre de poste qui rentre  droite.
Oui!... Heureusement, j'ai une belle avance sur Blount!

STROGOFF.
Votre ennemi?

JOLLIVET.
Mon ennemi, mon rival! Un reporter anglais, qui veut me
devancer sur la route d'Irkoutsk, et dfrachir mes nouvelles!
Figurez-vous, monsieur Korpanoff, que je n'ai trouv que ce
moyen pour le distancer, lui voler sa voiture, qui tait tout
attele, quand je suis arriv au relai! Il n'y en avait pas
d'autre, et pendant qu'il rglait sa note, j'ai gliss un
paquet de roubles dans la poche de son cocher, -- disons son
iemskik, pour faire un peu de couleur locale,... et en
route!... Naturellement, j'emportais la valise de mon Anglais,
mais je la lui renverrai intacte!... Ah! par exemple, il n'y a
que sa voiture que je ne pourrai pas lui renvoyer!

STROGOFF.
Pourquoi donc?

JOLLIVET.
Parce que c'est... ou plutt c'tait une tlgue! Vous savez,
une tlgue... une voiture  quatre roues?...

STROGOFF.
Parfaitement!... Mais je ne comprends pas...

JOLLIVET.
Vous allez comprendre. Nous partons... mon iemskik sur le
sige de devant et moi sur le banc d'arrire! Trois bons
chevaux dans les brancards! Nous filons comme l'ouragan! A
peine s'il est ncessaire de stimuler du bout du fouet nos
trois excellentes btes! De temps  autre seulement, quelques
bonne paroles jetes par mon iemskik! Hardi, mes colombes!...
Volez, mes doux agneaux! Houp, mon petit pre de gauche!...
Enfin l'attelage tirait, tant et si bien que, la nuit
dernire, un fort cahot se produit... crac! les deux trains de
la voiture s'taient spars... et mon iemskik... sans
entendre mes cris, continuait  courir sur le train de
devant, tandis que je restais en dtresse sur le train de
derrire! Et voil comment je dus faire vingt verstes  pied,
ma valise d'une main, celle de l'Anglais de l'autre, et voil
pourquoi je ne pourrai lui renvoyer qu'une demi-voiture!

LE MAITRE DE POSTE, rentrant.
Votre chambre est prte, monsieur.

JOLLIVET, se dirigeant vers la porte.
C'est bien... Au revoir, monsieur Korpanoff.

STROGOFF.
Au revoir, monsieur.

JOLLIVET, revenant.
Ah! j'ai trouv!

STROGOFF.
Qui donc?

JOLLIVET.
La vritable dfinition de la tlgue!... Ce sera le mot de la
fin de ma prochaine chronique! (Ecrivant sur son carnet.)
"_Tlgue, voiture russe...  quatre roues quand elle part,...
et  deux quand elle arrive!_..." Au revoir, monsieur
Korpanoff! (Il entre  droite.)

STROGOFF, se levant.
Au revoir, monsieur. Un joyeux compagnon, ce Franais!


SCENE IV.

STROGOFF, NADIA.


(Nadia arrive,  droite, par la grande route. Elle est puise
et tombe  demi sur un banc,  gauche.)

NADIA.
La fatigue m'accable!... Impossible d'aller plus loin...
(Essayant de se lever.) Monsieur..., monsieur!...

STROGOFF, se retournant.
C'est  moi que vous parlez, mon enfant?... (A part.) La
charmante jeune fille!

NADIA.
Pardonnez-moi... Je voulais vous demander... O sommes-nous
ici?

STROGOFF.
Nous sommes  la frontire, et l est la maison de police...

NADIA.
O se dlivrent les visas pour passer en Sibrie?

STROGOFF.
Oui, et de ce ct, le relai de poste.

NADIA, se levant.
Le relai de poste... Je vais d'abord m'assurer...

STROGOFF.
C'est inutile, mon enfant. Il n'y a plus ni chevaux, ni
voitures, et bien des heures s'couleront avant que le matre
de poste puisse en tenir  votre disposition.

NADIA.
Eh bien, j'irai  pied, alors!...

STROGOFF.
A pied!...

NADIA.
Une charrette m'a amene  quelques verstes de ce relai, et,
pour aller plus loin, Dieu ne m'abandonnera pas!

STROGOFF,  part.
Pauvre enfant! (Haut.) D'o venez-vous ainsi?

NADIA.
De Riga.

STROGOFF.
Et vous allez?...

NADIA.
A Irkoutsk!

STROGOFF.
A Irkoutsk!... Seule... vous allez sans ami, sans guide,
accomplir un aussi long, un aussi pnible voyage!

NADIA.
Je n'ai personne pour m'accompagner. De toute ma famille, il
ne me reste que mon pre que je vais rejoindre en Sibrie.

STROGOFF.
A Irkoutsk, avez-vous dit! Mais c'est quinze cents verstes 
faire!

NADIA.
Oui!... C'est l que, pour un dlit politique, mon pre a t
exil, il y a deux ans. Jusqu'alors,  Riga, nous avions vcu
heureux tous trois, lui, ma mre et moi, dans notre humble
maison, ne demandant  Dieu que d'y rester toujours, puisqu'il
l'avait emplie de bonheur... Mais l'preuve allait venir! Mon
pre fut arrt, et, malgr les supplications de ma mre
malade, malgr mes prires, il fut arrach de sa demeure et
entran au del de la frontire. Hlas! ma mre ne devait
plus le revoir! Cette sparation aggrava sa maladie!...
Quelques mois aprs, elle s'teignait, et sa dernire pense
fut que j'allais tre seule au monde!

STROGOFF.
Malheureuse enfant!...

NADIA.
J'tais seule, en effet, dans cette ville, sans parents, sans
amis! Je demandai alors et j'obtins l'autorisation d'aller
retrouver le pauvre exil au fond de la Sibrie. Je lui ai
crit que je partais!... Il m'attend. Aprs avoir runi le peu
dont je pouvais disposer, j'ai quitt Riga, et me voici
maintenant sur la route que mon pre a suivie deux annes
avant moi!

STROGOFF.
Mais il vous faudra traverser les montagnes de l'Oural, qui
ont t funestes  tant de voyageurs!

NADIA.
Je le sais.

STROGOFF.
Et aprs l'Oural, les interminables steppes de la Sibrie! Ce
sont d'crasantes fatigues  subir, de terribles dangers 
affronter!

NADIA.
Vous avez subi ces fatigues?... Vous avez affront ces
dangers?

STROGOFF.
Oui, mais je suis un homme... j'ai mon nergie, mon courage.

NADIA.
Moi, j'ai pour me soutenir l'esprance et la prire!

STROGOFF?
Ne savez-vous pas que le pays est envahi par les Tartares?

NADIA.
L'invasion n'tait pas connue, quand j'ai quitt Riga. C'est 
Nijni seulement que j'ai appris cette funeste nouvelle!

STROGOFF.
Et, malgr cela, vous avez continu votre route?

NADIA.
Pourquoi vous-mme avez-vous dj travers l'Oural?

STROGOFF.
Pour aller revoir et embrasser ma mre, une vaillante
Sibrienne qui demeure  Kolyvan!

NADIA.
Eh bien, moi, je vais revoir et embrasser mon pre! Vous
faisiez votre devoir, je fais le mien, et le devoir est tout.

STROGOFF
Oui!... tout!... (A part.) Cette jeune fille, si belle...
seule... sans dfenseur!... (A Nadia qui se dirige vers la
gauche.) O allez-vous?

NADIA.
Je vais faire viser mon permis! Des retards sont toujours 
craindre, et si je ne partais pas aujourd'hui, qui sait si je
pourrais partir demain!

STROGOFF.
Attendez donc. Il faut que, moi aussi, je fasse viser le mien.
Peut-tre obtiendrai-je du matre de police qu'il consente 
vous expdier plus promptement, avant que la cloche ne rassemble
tous les voyageurs qui attendent. Venez donc!... Nous sommes
destins, sans doute,  ne jamais nous revoir, mais je penserai
souvent  vous, et je voudrais savoir votre nom.

NADIA.
Nadia Fdor.

STROGOFF.
Nadia.

NADIA.
Et le vtre?...

STROGOFF.
Moi... je... je m'appelle Nicolas Korpanoff.

(Ils entrent au bureau de police.)


SCENE V.

BLOUNT, LE MAITRE DE POSTE.


(Blount, couvert de poussire, la tte enveloppe d'un voile 
la mode anglaise, et mont sur un ne, arrive au fond par la
grande route. Il entre dans la cour.)

BLOUNT, au fond et appelant.
Mister htelire! mister htelire! (Descendant sur le
devant.) Dans quel dploreble situchion nous tions, cette
pauvre hne et moi!... Impossibel de continouyer notre voyage!
-- (Appelant.) Mister htelire!... J'avais t forc de
prendre cette malheureuse animle, parce qu'on avait vol mon
voiture et mon chivaux!... Et nous avons fait une si longue
trajette, nous tions si fatigus toutes les deux, que lui ne
pouvait plus porter moi, et que moi je pouvais plus descendre
de lui!... (Appelant.) Mister htelire!... Nous tions colls
ensemble, et ce hne et moi, nous ne faisions plus qu'une
seule ani... Non!... une seul person... (Appelant plus fort.)
Mister htel...! J'avais un grand mal de reins... C'tait une
cour... une courb... -- (S'adressant  l'ne.) Comment vous
appelez... Oh! non... il ne sait pas... une courbtioure...
Mais je pouvais pourtant pas rester toujours sur lui...
(Appelant trs fort.) Mister htelire... mister htelire!...

LE MAITRE DE POSTE, entrant, suivi d'un garon.
Tiens!... un voyageur?

BLOUNT.
Yes!... Une voyageur abandonn toute seule!

LE MAITRE DE POSTE
Pourquoi n'appeliez-vous pas, monsieur?

BLOUNT, trs outr.
Pourquoi je appelai pas?... Mais je criai plus qu'une heure:
mister htelire!

LE MAITRE DE POSTE.
Ah! je vais vous dire: c'est que j'tais occup en ma qualit
de matre de poste pour vous servir.

BLOUNT.
Oh! very well... Alors, mister matre de poste, aidez  moi,
pour descendre une peu.

LE MAITRE DE POSTE.
Voil, monsieur, voil! (Il le fait descendre non sans peine
et avec toutes sortes de prcautions.)

BLOUNT.
All right... merci!...

LE MAITRE DE POSTE.

Faut-il bassiner un lit?
BLOUNT, tonn et regardant l'ne.
Qu'est-ce que vous dites? bassiner un lit pour... (A lui-mme.)
bassiner une lit?

LE MAITRE DE POSTE.
Un lit pour vous, monsieur, car je suis aussi htelier.

BLOUNT.
Oh! very well, une lit pour moi, et...

LE MAITRE DE POSTE, montrant l'ne.
Et une litire pour lui?

BLOUNT, riant.
Yes. Maintenant, je voulai djeuner d'abord. Ensuite vous
donner  moi une voiture et une chivau. (Il entrane son ne
que le garon emmne.)

LE MAITRE DE POSTE.
Il n'en reste plus, monsieur.

BLOUNT.
Vous avez pas des chivaux?

LE MAITRE DE POSTE.
Pas avant demain ou aprs-demain.

BLOUNT.
Oh! si je tenais celui qui avait vol moi!

LE MAITRE DE POSTE.
On vous a vol, monsieur?

BLOUNT.
Yes, mon voiture et mon valise... et si je dcouvrais mon
coquine de voleur...

LE MAITRE DE POSTE.
Que dsire monsieur pour son djeuner?

BLOUNT.
Vous servez  moi, l, sur ce table, vous servez...
(Cherchant.) Vous servez... beefsteack, stockfish, ctelettes
de mottonn, poum de terre, plumpudding, ale, porter et
clarette... Vous avez bien entendu?

LE MAITRE DE POSTE.
J'ai trs bien entendu. Monsieur a dit: beefsteack, stockfish,
ctelettes...

BLOUNT.
Poum de terre, plumpudding, ale, porter et clarette!

LE MAITRE DE POSTE.
Mais... c'est que nous n'avons rien de tout cela, monsieur!

BLOUNT.
Vous avez rien, et vous faites dire  moi ce que je prfrais!

LE MAITRE DE POSTE.
Je puis offrir  monsieur du koulbat.

BLOUNT.
Quelle est cette chose... koulbat?

LE MAITRE DE POSTE.
Un pt fait avec de la viande pile et des oeufs.

BLOUNT, notant sur son carnet.
Oh! very well, koulbat... vous crivez cela: C, o, u, l...

LE MAITRE DE POSTE.
Non, non, par un K.

BLOUNT, tonn.
Oh! per oune K!... et c'tait bonne tout de mme!

LE MAITRE DE POSTE.
Excellent!

BLOUNT.
Alors, servez koulbat. Et vous avez encore?

LE MAITRE DE POSTE.
Du kwass.

BLOUNT.
Kwass... Vous crivez: C, v, a...

LE MAITRE DE POSTE.
Non, par un K!

BLOUNT.
Encore une K?

LE MAITRE DE POSTE
Du caviar.

BLOUNT.
Par une K... toujours?

LE MAITRE DE POSTE.
Non, par un C.

BLOUNT.
Per oune C  prsent! Et c'tait toujours bonne tout...

LE MAITRE DE POSTE, riant.
Et c'est trs bon tout de mme...

BLOUNT, trs srieux.
Oh! vous tes une joyeuse htelire... Vous avez une chambre
pour le toilette  moi?

LE MAITRE DE POSTE.
On va la prparer.

BLOUNT.
Attendez, attendez... Je payais d'avance pour tre bien sr.

LE MAITRE DE POSTE.
Comme vous voudrez.

BLOUNT.
Combien?

LE MAITRE DE POSTE.
Deux roubles pour le djeuner, deux roubles pour la chambre.

BLOUNT.
Voil! -- Ah! mon hne! Faites bouchonner, manger et buver lui.
Je reprenai lui jusqu'au prochain relai. (En ce moment,
Blount, qui s'est dirig vers l'auberge, se trouve devant la
valise qui a t dpose par Jollivet.) Aoh!

LE MAITRE DE POSTE.
Qu'est-ce donc?

BLOUNT.
Ce vlise, mister, ce vlise!

LE MAITRE DE POSTE.
Elle appartient  un voyageur qui l'a dpose l en arrivant.

BLOUNT.
Mais c'tait la mienne!...

LE MAITRE DE POSTE.
La vtre?

BLOUNT.
Et cette voyageur?...

LE MAITRE DE POSTE.
Le voil, monsieur.


SCENE VI.

LES MEMES, JOLLIVET.


JOLLIVET, sortant de la maison.
Blount! mon ennemi!...

BLOUNT, furieux.
Ce vlise, monsieur, ce vlise!...

JOLLIVET, tranquillement.
Elle est  vous, monsieur Blount. Ah! j'ai eu assez de mal 
la porter!

BLOUNT.
A l'emporter, vous voulez dire!

JOLLIVET.
Oh! une erreur! J'allais vous la renvoyer par la petite
vitesse!

BLOUNT, furieux.
Petite vitesse!... Mister...

JOLLIVET,  part.
Dieu que c'est beau, un Anglais furieux!

BLOUNT.
Et le voiture, monsieur?...

JOLLIVET.
J'allais vous en renvoyer la moiti!

BLOUNT?
Le moiti?

JOLLIVET.
L'autre court encore!

BLOUNT.
Ah! c'est comme a, mister. Eh bien, je ferai un procs 
vous!...

JOLLIVET.
Un procs!... me faire un procs,... en Russie!... Mais vous ne
connaissez donc pas l'histoire de cette nourrice qui
rclamait des gages pour la nourriture de son nourrisson
qu'elle rendait  ses parents?...

BLOUNT, hors de lui.
Je connais pas!...

JOLLIVET.
Eh bien, le nourrisson qui avait dix mois, lorsqu'on entama le
procs... tait colonel, lorsqu'il fut jug... Ainsi je vous
engage  ne pas plaider contre moi!...

LE MAITRE DE POSTE, entrant,  Blount.
Votre chambre est prte, monsieur.

BLOUNT.
Je vais faire mon toilette, et je revenai rgler ma compte
avec vous, mister!

JOLLIVET.
Je suis tout prt  vous rembourser, monsieur.

BLOUNT.
Non, pas avec argent... Vous payer autrement, mister
Jollivette.

JOLLIVET.
Jollivet, s'il vous plat.

BLOUNT, avec colre.
Jollivette! Jollivette! Jollivette! (Il sort.)


SCENE VII.

LE MAITRE DE POSTE, JOLLIVET.


(Le matre de poste commence  servir le djeuner de Blount.)

LE MAITRE DE POSTE.
Il s'en va furieux, le gentleman.

JOLLIVET.
Et il reviendra de mme!... Il y a de quoi!... A sa place, je
serais hors de moi!... (Au matre de poste.) Qu'est-ce que
vous servez donc l!...

LE MAITRE DE POSTE.
Le djeuner du gentleman.

JOLLIVET.
Ah! c'est son djeuner... cela a l'air d'tre bon. (Il
s'asseoit  la table.)

LE MAITRE DE POSTE.
Permettez, monsieur, je vous l'ai dit. C'est le djeuner du
gentleman!

JOLLIVET.
Eh bien?... (Il se met  manger.)

LE MAITRE DE POSTE.
Mais, monsieur, il a pay d'avance.

JOLLIVET.
Ah! il a pay d'avance. Alors vous ne risquez plus rien!...

LE MAITRE DE POSTE.
Mais le gentleman?

JOLLIVET.
Nous sommes en compte... C'est trs bon!

LE MAITRE DE POSTE.
Mais monsieur, monsieur!...

JOLLIVET, mangeant.
Soyez donc tranquille, je me charge de tout. Dcidment, vous
cuisinez trs bien, mon cher.

LE MAITRE DE POSTE, flatt.
Merci du compliment, monsieur.

JOLLIVET.
Ah! c'est que nous sommes connaisseurs en cuisine, nous autres
Franais.

LE MAITRE DE POSTE.
Oui, oui, de grands connaisseurs!

JOLLIVET, mangeant.
Et la vtre, mon cher, est exquise!

LE MAITRE DE POSTE.
Exquise... en vrit?... Vous trouvez cela?

JOLLIVET.
Exquise, vous dis-je!

LE MAITRE DE POSTE.
Eh bien, si monsieur veut goter ceci... je crois qu'il le
trouvera encore meilleur. (Il lui prsente un second plat.)

JOLLIVET.
Excellent, en effet... c'est fin, c'est dlicat, c'est...

LE MAITRE DE POSTE, prsentant un troisime plat.
Vous me direz encore ce que vous pensez de celui-ci.

JOLLIVET, riant.
Avec plaisir... Mais, dites donc... Eh bien, et le
gentleman?...

LE MAITRE DE POSTE.
Tiens, c'est vrai!... j'oubliais que c'est son djeuner... Ah!
bah!... tant pis.

JOLLIVET.
A propos, que dit-on des Tartares?

LE MAITRE DE POSTE.
Que le pays est envahi tout entier, et que les troupes russes
du Nord ne seront pas en force pour les repousser... On
s'attend  une bataille avant deux jours.

JOLLIVET.
De quel ct?

LE MAITRE DE POSTE.
Prs de Kolyvan.


SCENE VIII.

LES MEMES, BLOUNT.


(A ce moment, Blount sort de la maison de poste.)

BLOUNT.
Aoh! mon toilette tait faite... je mourais de faim... je...
(Voyant Jollivet.) Aoh!

JOLLIVET.
A votre sant, monsieur Blount.

BLOUNT, au matre de poste.
Et ma djeuner? Vous avez donc pas servi ma djeuner?

JOLLIVET, montrant les plats vides.
Si fait, il est servi, monsieur Blount, et voil ce qu'il en
reste!

BLOUNT.
Alors, c'tait ma djeuner que vous aviez mang?

JOLLIVET.
Il tait excellent.

BLOUNT.
C'tait ma koulbat?

JOLLIVET.
Exquis, le koulbat!

BLOUNT.
Vous me rendez raison ici mme!...

JOLLIVET.
Non, pas ici... plus tard, aprs la bataille qui va avoir lieu
et dont je tiens  rendre compte  ma cousine Madeleine.

BLOUNT, tonn.
La bataille?

JOLLIVET.
Apprenez, cher confrre, que les armes russe et tartare vont
se rencontrer dans deux jours.

BLOUNT.
Ah! trs bine!... Attendez un minute... (Ecrivant.)
"_Rencontre prochain des armes ennemies_..." Continouyez,
mister!... je tourai vous aprs.

JOLLIVET.
Merci... _Cette bataille aura lieu  Kolyvan_.

BLOUNT, crivant.
"_A Kolyvan_" Kolyvan... per une K?

JOLLIVET.
Par oune K?... oui.

BLOUNT.
Well, merci... C'tait  l'pe, n'est-ce pas?...

JOLLIVET.
La bataille?

BLOUNT.
Notre douel. Mais je voulais tre gnrouse, et puisque vous
donnez  moi une renseignement pour mon journal, je laissai 
vous le choix des armes.

JOLLIVET.
Du tout, du tout, je ne veux pas de faveur. Quelle est l'arme
que vous prfrez?

BLOUNT.
L'pe, mister.

JOLLIVET.
Trs bien!... Moi, j'aime mieux le pistolet. Alors nous
choisissons l'pe pour vous, le pistolet pour moi, et nous
nous battrons  quinze pas.

BLOUNT.
Yes! comment vous arrangez cette chose. Vous disiez: une
pe...

JOLLIVET.
Une pe pour vous...

BLOUNT.
Et une pistolet?...

JOLLIVET.
Le pistolet pour moi,... et nous nous battons  quinze pas... (Il
clate de rire.)

BLOUNT.
Mais vous moquez encore, mister Jollivet?

JOLLIVET.
Croyez-moi, petit pre, rendons-nous d'abord  Kolyvan, et
nous nous battrons, quand nous aurons inform nos
correspondants de l'issue de la bataille.

BLOUNT.
Yes!... Je attendrai vous l-bas.

JOLLIVET.
Si vous y arrivez avant moi!... ce dont je doute un peu!


SCENE IX.

LES MEMES, NADIA, LE MAITRE DE POLICE, VOYAGEURS, UN AGENT.


(La cloche sonne en ce moment, et tous les voyageurs accourent.
Nadia sort de la maison de police, tenant son permis  la
main.)

L'AGENT, criant.
Les passeports, les passeports...

PREMIER VOYAGEUR.
On dit les nouvelles bien mauvaises, et le moindre retard nous
perdrait!

(L'agent distribue les passeports.)

NADIA.
J'irai  pied jusqu'au prochain relai.
(Au moment o les voyageurs vont quitter la cour, coup de
trompette. Des Cosaques paraissent sur la route et ferment
toute issue. Le maitre de police sort de la maison,  gauche,
et s'arrte sur les marches de la porte. Un des Cosaques lui
remet un pli. Un roulement de tambour se fait entendre.)

LE MAITRE DE POLICE: Silence! Ecoutez tous! (Lisant.) "Par
arrt du gouverneur de Moscou, dfense  tout sujet russe, et
sous quelque prtexte que ce soit, de passer la frontire."
(Cri de dsappointement dans la foule.)

NADIA.
Mon Dieu! que dit-il?

JOLLIVET,  Blount.
Cela ne nous regarde pas!...

BLOUNT.
Je passai toujours, moi.

NADIA, au matre de police.
Monsieur... monsieur... mon passeport est en rgle, je puis
passer, n'est-il pas vrai?

LE MAITRE DE POLICE.
Vous tes russe... C'est impossible.

NADIA.
Monsieur... Je vais rejoindre mon pre  Irkoutsk!... Il
m'attend!... Chaque jour de retard, c'est un jour de douleur
pour lui!... Il me sait partie!... Il peut me croire perdue,
dans ce pays soulev, au milieu de l'invasion tartare!...
Laissez-moi passer, je vous en conjure!... Que peut faire au
gouverneur qu'une pauvre fille comme moi se jette dans la
steppe!... Si j'tais partie, il y a une heure, personne ne
m'et arrte!... Par piti, monsieur, par piti!

LE MAITRE DE POLICE.
Prires inutiles. L'ordre est formel. (Aux Cosaques.) Placez-vous
 l'entre de la route, et,  moins d'un permis spcial,
que personne ne passe.

NADIA, se tranant  ses pieds.
Monsieur!... monsieur!... Je vous en conjure,  mains jointes
et  genoux, ayez piti!... Ne nous condamnez pas, mon pre et
moi,  mourir dsesprs et si loin l'un de l'autre!...

BLOUNT.
Oh! j'tais trs mou...

(A ce moment, Strogoff sort de la maison de police.)


SCENE X.

LES MEMES, STROGOFF.


STROGOFF, allant  Nadia.
Pourquoi ces supplications et ces larmes, Nadia?... Qu'importe
que ton passeport soit valable ou non,... puisque nous avons le
mien qui est en rgle.

NADIA,  part.
Que dit-il?

STROGOFF, montrant son permis au matre de police.
Et personne, entendez-vous, personne n'a le droit de nous
empcher de partir!

NADIA, avec joie.
Ah!

LE MAITRE DE POLICE.
Votre permis?...

STROGOFF.
Sign par le gouverneur gnral lui-mme... Droit de passer
partout, quelles que soient les circonstances, et sans que nul
puisse s'y opposer!...

(Le tarentass est amen au fond sur la route.)

LE MAITRE DE POLICE.
Vous avez en effet le droit de passer... Mais elle...
STROGOFF, montrant le permis.

Autorisation d'tre accompagn... Eh bien! quoi de plus
naturel que... ma soeur m'accompagne!

LE MAITRE DE POLICE.
Votre?...

STROGOFF, tendant la main  Nadia.
Oui, ma soeur... Viens, Nadia.

NADIA, la saisissant.
Je te suis, frre!

BLOUNT.
Trs fier... cette marchande!...

JOLLIVET.
Et trs nergique... ami Blount.

BLOUNT.
Je n'tais pas votre ami, mister Jollivette.

JOLLIVET.
Jollivet!

BLOUNT.
Jollivette! Jollivette... for ever!


SCENE XI.

LES MEMES, IVAN.


(Ivan est revtu d'un uniforme militaire russe, en petite
tenue, comme un officier qui voyage.)

IVAN, au matre de police.
Permis spcial! (Il lui montre son permis.)

LE MAITRE DE POLICE.
Encore un sign par le gouverneur lui-mme!

IVAN.
Un cheval!

LE MAITRE DE POSTE.
Il n'y en a plus.

JOLLIVET.
S'il y en avait...

BLOUNT,  Jollivet.
J'aurais retenu eux, d'abord.

JOLLIVET.
Et je vous les aurais pris, ensuite.
(Blount lui tourne le dos avec colre.)

IVAN.
A qui ce tarentass?

LE MAITRE DE POSTE, montrant Strogoff.
A ce voyageur.

IVAN,  Strogoff.
Camarade, j'ai besoin de ta voiture et de ton cheval.

JOLLIVET,  part.
Il est sans gne, ce monsieur...

STROGOFF.
Ce cheval est retenu par moi et pour moi. Je ne puis, ni ne
veux le cder  personne.

IVAN.
Il me le faut, te dis-je.

STROGOFF.
Et je vous dis que vous ne l'aurez pas.

IVAN.
Prends garde!... Je suis homme  m'en emparer... ft-ce...

STROGOFF, avec colre.
Ft-ce malgr moi?

IVAN.
Oui... malgr toi... Pour la dernire fois, veux-tu me cder
ce cheval et cette voiture.

STROGOFF.
Non! vous dis-je, non!

IVAN.
Non? Eh bien, ils seront  celui de nous deux qui saura les
garder!

NADIA.
Mon Dieu!

IVAN, tirant son pe.
Qu'on donne un sabre  cet homme et qu'il se dfende!

STROGOFF, avec force.
Eh bien!... (A part.) Un duel!... et ma mission, si je suis
bless!... (Haut et se croisant les bras.) Je ne me battrai
pas!

IVAN, avec colre.
Tu ne te battras pas?

STROGOFF.
Non!... et vous n'aurez pas mon cheval!

IVAN, avec plus de force.
Tu ne te battras pas, dis-tu?

STROGOFF.
Non.

IVAN.
Non... mme aprs ceci. (Il le frappe d'un coup de fouet.) Eh
bien, te battras-tu, lche?

STROGOFF, s'lanant sur Ivan.
Misra... (S'arrtant et se matrisant.) Je ne me battrai pas!

TOUS.
Ah!

IVAN.
Tu subiras cette honte sans te venger?

STROGOFF.
Je la subirai... (A part.) Pour Dieu... pour le czar... pour
la patrie!

IVAN.
Allons!  moi ton cheval! (Il saute dans le tarentass.) (A
l'htelier.) Paye-toi! (Le tarentass sort par la gauche.)

LE MAITRE DE POSTE.
Merci, Excellence.
JOLLIVET.

Je n'aurais pas cru qu'il dvorerait une pareille honte!

BLOUNT.
Aoh! je sentais bouillir mon sang dans mon veine.


SCENE XII.

LES MEMES, moins IVAN.


STROGOFF.
Oh! cet homme... Je le retrouverai. (A l'htelier.) Quel est
cet homme?

LE MAITRE DE POSTE.
Je ne le connais pas...mais c'est un seigneur qui sait se
faire respecter!

STROGOFF, bondissant.
Tu te permets de me juger!

LE MAITRE DE POSTE.
Oui, car il est des choses qu'un homme de coeur ne reoit
jamais sans les rendre!

STROGOFF, saisissant le matre de poste avec violence.
Malheureux!... (Froidement.) Va-t'en, mon ami, va-t'en, je te
tuerais!...

LE MAITRE DE POSTE.
Eh bien, vrai, je t'aime mieux ainsi!

JOLLIVET.
Moi aussi!... Le courage a-t-il donc ses heures!

BLOUNT.
Jamais d'heure pour le courag anglaise!... Il tait toujours
prte!... toujours!

JOLLIVET.
Nous verrons cela  Kolyvan, confrre! (Il se dirige vers
l'auberge et y entre.)

NADIA,  part.
Cette fureur qui clatait dans ses yeux au moment de
l'insulte!... cette lutte contre lui-mme en refusant de se
battre!... et maintenant... ce dsespoir profond!...

STROGOFF, assis prs de la table.
Oh! je ne croyais pas que l'accomplissement du devoir pt
jamais coter aussi cher!...

NADIA, le regardant.
Il pleure!... Oh! il doit y avoir un mystre que je ne puis
comprendre... un secret qui enchanait son courage! (Allant 
lui.) Frre! (Strogoff relve la tte.) Il y a parfois des
affronts qui lvent, et celui-l t'a grandi  mes yeux!

(En ce moment, Blount pousse un cri. On voit passer au fond
Jollivet sur l'ne de Blount.)

BLOUNT.
Ah! mon hne! Arrtez!... Il emportait mon hne!...

JOLLIVET.
Je vous le rendrai  Kolyvan, confrre,  Kolyvan!

BLOUNT, accabl.
Aoh!


CINQUIEME TABLEAU

L'Isba du tlgraphe.

La scne reprsente un poste tlgraphique prs de Kolyvan, en
Sibrie. Porte au fond, donnant sur la campagne;  droite un
petit cabinet avec guichet, o se tient l'employ du
tlgraphe. Porte  gauche.


SCENE I.

L'EMPLOYE, JOLLIVET.


(On entend le bruit, sourd encore, de la bataille de Kolyvan.)

JOLLIVET, entrant par le fond.
L'affaire est chaude! Une balle dans mon toquet!... Une autre
dans ma casaque!... Le ville de Kolyvan va tre emporte par
ces Tartares! Enfin, j'aurai toujours la primeur de cette
nouvelle... Il faut l'expdier  Paris!... Voici le bureau du
tlgraphe! (Regardant.) Bon! l'employ est  son poste, et
Blount est au diable!... Ca va bien! (A l'employ.) Le
tlgraphe fonctionne toujours?

L'EMPLOYE.
Il fonctionne du ct de la Russie, mais le fil est coup du
ct d'Irkoutsk.

JOLLIVET.
Ainsi les dpches passent encore?

L'EMPLOYE.
Entre Kolyvan et Moscou, oui.

JOLLIVET.
Pour le gouvernement?...

L'EMPLOYE.
Pour le gouvernement, s'il en a besoin... pour le public,
lorsqu'il paye! C'est dix kopeks par mot.

JOLLIVET.

Et que savez-vous?
L'EMPLOYE.
Rien.

JOLLIVET.
Mais les dpches que vous...

L'EMPLOYE.
Je transmets les dpches, mais je ne les lis jamais.

JOLLIVET,  part.
Un bon type! (Haut.) Mon ami, je dsire envoyer  ma cousine
Madeleine une dpche relatant toutes les pripties de la
bataille.

L'EMPLOYE.
C'est facile... Dix kopeks par mot.

JOLLIVET.
Oui... je sais...mais une fois ma dpche commence, pouvez-vous
me garder ma place, pendant que j'irai aux nouvelles?

L'EMPLOYE.
Tant que vous tes au guichet, la place vous appartient... 
dix ko-peks par mot; mais si vous quittez la place, elle
appartient  celui qui la prend...  dix...

JOLLIVET
A dix kopeks par mot!... oui... je sais!...Je suis seul!...
commenons. (Il crit sur la tablette du guichet.)
"_Mademoiselle Madeleine, faubourg Montmartre, Paris. -- De
Kolyvan, Sibrie_...

L'EMPLOYE.
Ca fait dj quatre-vingts kopeks!

JOLLIVET.
C'est pour rien. (Il lui remet une liasse de roubles papier,
et continue  crire.) _Engagement des troupes russes et
tartares_... (A ce moment, la fusillade se fait entendre avec
plus de force.) Ah! ah! voil du nouveau!
(Jollivet quittant le guichet, court  la porte du fond pour
voir ce qui se passe.)


SCENE II.

LES MEMES, BLOUNT.


(Blount arrive par la porte de gauche.)

BLOUNT.
C'est ici le bioureau tlgraphique... (Apercevant Jollivet.)
Jollivette!... (Il va pour le saisir au collet, mais arriv
prs de lui, il se met  lire tranquillement par-dessus son
paule ce que celui-ci  crit.) Aoh!... Il transmettait des
nouvelles plus anciennes que les miennes!

JOLLIVET, crivant.
_Onze heures douze. -- La bataille est engage depuis ce
matin_...

BLOUNT,  part.
Trs bien... Je faisais ma profit. (Il va au guichet, pendant
que Jollivet continue d'observer ce qui se passe. A
l'employ.) Fil fonctionne?

L'EMPLOYE.
Toujours.

BLOUNT.
All right!

L'EMPLOYE.
Dix kopeks par mot.

BLOUNT.
Bine, trs bine!... (Ecrivant sur la tablette.) _Morning-Post,
Londres. -- De Kolyvan, Sibrie_...

JOLLIVET, crivant sur son carnet.
_Grande fume s'lve au-dessus de Kolyvan_...

BLOUNT, crivant au guichet et riant.
Oh! bonne! _Grande fioume s'lve au-dessus de Kolyvan_...

JOLLIVET.
Ah! ah! ah! _Le chteau est en flammes!_...

BLOUNT, crivant.
Ah! ah! _Le chteau il est en flammes_...

JOLLIVET.
_Les Russes abandonnent la ville_.

BLOUNT, crivant.
_Rousses abandonnent le ville_.

JOLLIVET.
Continuons notre dpche. (Jollivet quitte la fentre, revient
au guichet et trouve sa place prise.) Blount!

BLOUNT.
Yes, mister Blount!... Tout  l'heure... aprs mon dpche,...
vous rendez raison  moi et mon hne!

JOLLIVET.
Mais vous avez pris ma place!

BLOUNT.
La place il tait libre.

JOLLIVET.
Ma dpche tait commence.

BLOUNT.
Et le mien il commence.

JOLLIVET,  l'employ.
Mais vous savez bien que j'tais l avant monsieur.

L'EMPLOYE.
Place libre, place prise. Dix kopeks par mot.

BLOUNT, payant.
Et je payai pour mille mots d'avance.

JOLLIVET.
Mille mots!...

BLOUNT, continuant d'crire et  mesure qu'il crit de passer
ses dpches  l'employ qui les transmet.
_Bruit de la bataille se rapprochait... Au poste tlgraphique,
correspondant franais guettait mon place, mais lui ne le aura
pas_...

JOLLIVET, furieux.
Ah! monsieur,  la fin...

BLOUNT.
Il n'y avait de fin, mister. _Yvan Ogareff  la tte des
Tartares, va rejoindre l'mir_...

JOLLIVET.
Est-ce fini?

BLOUNT.
Jamais fini.

JOLLIVET.
Vous n'avez plus rien  dire...

BLOUNT.
Toujours  dire... pour pas perdre la place. (Ecrivant.) _Au
commencement, Dieu cra le ciel et le terre_...

JOLLIVET.
Ah! il tlgraphie la Bible maintenant!

BLOUNT.
Yes! le Bible, et il contenait deux cent soixante-treize mille
mots!...

L'EMPLOYE.
A dix kopeks par...

BLOUNT.
J'ai donn une -compte... (Il remet une nouvelle liasse de
roubles.) _Le terre tait informe et_...

JOLLIVET.
Ah! l'animal! Je saurai bien te faire dguerpir! (Il sort par
le fond.)

BLOUNT.
_Les tnbres couvraient le face de le abme_... (Continuant.)
_Onze heures vingt. -- Cris des fouyards redoublent... Mle
furiouse_.

(Cris au dehors que Jollivet vient pousser  travers la
fentre.)

[JOLLIVET.]
Mort aux Anglais!... Tue! pille!... A bas l'Angleterre.

BLOUNT.
Aoh!... Qu'est-ce qu'on criait donc?... A bas l'Angleterre!
Angleterre, jamais  bas! (Il tire un revolver de sa ceinture
et sort par la porte du fond. Jollivet rentre alors par la
porte de gauche et prend la place de Blount au guichet.)

JOLLIVET.
Pas plus difficile que cela!... A bas l'Angleterre, et
l'Anglais quitte le guichet. (Dictant.) _Onze heures
vingt-cinq. -- Les obus tartares commencent  dpasser Kolyvan_...

BLOUNT, revenant.
Personne! Je avais bien cru entendre... (Apercevant Jollivet.)
Aoh!

JOLLIVET, saluant.
Vive l'Angleterre, monsieur, vivent les Anglais!

BLOUNT.
Vous avez pris mon place.

JOLLIVET.
C'est comme cela.

BLOUNT
Vous allez me le rendre, mister.

JOLLIVET.
Quand j'aurai fini.

BLOUNT.
Et vous aurez fini?...

JOLLIVET.
Plus tard... beaucoup plus tard. (Dictant.) _Les Russes sont
forcs de se replier encore_... (Imitant l'accent de Blount.)
_Correspondant anglais guette ma place au tlgraphe, mais lui
ne le aura pas_...

BLOUNT.
Est-ce fini, mister?

JOLLIVET.
Jamais fini... (Dictant.)
Il tait un p'tit homme.
Tout habill de gris
Dans Paris...

BLOUNT, furieux.
Des chansons!...

JOLLIVET.
Du Branger! Aprs le sacr, le profane!

BLOUNT.

Monsieur, battons-nous  l'instant!
JOLLIVET, dictant.
Joufflu comme une pomme,
Qui sans un sou comptant...

L'EMPLOYE, refermant brusquement le guichet.
Ah!

JOLLIVET.
Quoi donc?

L'EMPLOYE, sortant de son bureau.
Le fil est coup! Il ne fonctionne plus! Messieurs, j'ai bien
l'honneur de vous saluer... (Il salue et s'en va
tranquillement. -- Grands cris au dehors.)

BLOUNT.
Plus dpches possibles,  nous deux, mister. Sortons!

JOLLIVET.
Oui, sortons, et venez me touyer!...

BLOUNT.
On dit touer!... Il ne sait mme pas son langue!
(Ils sortent par le fond, en se provoquant.)


SCENE III.

SANGARRE, UN BOHEMIEN.


SANGARRE, arrivant par la gauche avec un bohmien.
Les Tartares sont vainqueurs!

LE BOHEMIEN.
Ivan Ogareff les a mens  l'assaut de Kolyvan.

SANGARRE.
Russes et Sibriens, ils ont tout cras!... La ville brle,
et les fuyards s'chappent de toutes parts!...

LE BOHEMIEN, regardant.
Ils vont gagner de ce ct!

SANGARRE.
Oui, mais cette vieille Sibrienne, que j'ai enfin revue,
cette Marfa Strogoff, qu'est-elle devenue? Elle tait l,
regardant sa maison qui brlait!... Puis tout  coup, elle a
disparu!... Oh! je la retrouverai et alors!... Ah! tu m'as
dnonce, Marfa, tu m'as fait knouter par les Russes!...
Malheur  toi!...


SCENE IV.

LES MEMES, MARFA, FUGITIFS.


(Grand tumulte au dehors. -- Le bruit de la fusillade se
rapproche! Les fugitifs se prcipitent dans le poste.)


PREMIER FUGITIF.
Tout est perdu!

DEUXIEME FUGITIF.
La cavalerie tartare sabre tous les malheureux qui sortent de
Kolyvan!

TOUS.
Fuyons! Fuyons!
(Ils vont quitter le poste en dsordre.)

MARFA, paraissant au fond.
Arrtez! arrtez.

TOUS.
Marfa Strogoff!

MARFA.
Lches, qui fuyez devant les Tartares!

SANGARRE.
Ah! cette fois, tu ne m'chapperas pas!

MARFA.
Arrtez! vous dis-je, n'tes-vous plus les enfants de notre
Sibrie?...

PREMIER FUGITIF.
Est-il encore une Sibrie? Les Tartares n'ont-ils pas envahi
la province entire?

MARFA, sombre.
Hlas! oui! puisque la province entire est dvaste!

DEUXIEME FUGITIF.
N'est-ce pas toute une arme de barbares qui s'est jete sur
nos villages?

MARFA.
Oui, puisque si loin que la vue s'tende, nous ne voyons que
des villages en flammes!

PREMIER FUGITIF.
Et cette arme n'est-elle pas commande par le cruel Fofar?

MARFA.
Oui! puisque nos rivires roulent des flots de sang!

PREMIER FUGITIF.
Eh bien! que pouvons-nous faire?

MARFA.
Rsister encore, rsister toujours, et mourir s'il le faut!

PREMIER FUGITIF.
Rsister quand le Pre ne vient pas  nous, et quand Dieu nous
abandonne?

MARFA.
Dieu est bien haut, et le Pre est bien loin! Il ne peut ni
diminuer les distances, ni hter davantage le pas de ses
soldats! Les troupes sont en marche, elles arriveront! mais
jusque-l, il faut rsister!... Dt la vie d'un Tartare coter
la vie de dix Sibriens, que ces dix meurent en combattant!
Qu'on ne puisse pas dire que Kolyvan s'est rendue, tant qu'il
restait un de ses enfants pour la dfendre!...

DEUXIEME FUGITIF.
Ces gargares taient vingt contre un!

PREMIER FUGITIF.
Et maintenant Kolyvan est en flammes!

MARFA.
Eh bien, si vous ne pouvez rentrer dans la ville, combattez
au-dehors! Chaque heure gagne peut donner aux troupes russes
le temps de se rallier!... Barricadez ce poste! Fortifiez-le!
Arrtez ici cette tourbe! Tenez encore  l'abri de ces
murs!... Mes amis, coutez la voix de la vieille Sibrienne,
qui demande  mourir avec vous, pour la dfense de son pays!

SANGARRE,  part.
Non! ce n'est pas ici que tu mourras. (Au bohmien qui
l'accompagne.) Reste et observe. (Elle sort par le fond.)

MARFA.
Mes amis! vous m'entendez, moi, la veuve de Pierre Strogoff
que vous avez connu!... Ah! s'il tait encore l, il se
mettrait  votre tte! Il vous ramnerait au combat!...
Ecoutez-le! Mes amis! c'est lui qui vous parle par ma voix!

PREMIER FUGITIF.
Pierre Strogoff n'est plus! Peut-tre avec un tel chef que lui
aurions-nous pu tenir dans la steppe, harceler les soldats de
l'mir...

LES FUGITIFS.
Oui, un chef! Il nous faudrait un chef!

MARFA.
Ah! tout est donc perdu!

(Violente dtonation au dehors.)


SCENE V.

LES MEMES, STROGOFF, NADIA, BLOUNT, JOLLIVET, FUGITIFS.


JOLLIVET, entrant par le fond.
Les balles pleuvent sur la route.

BLOUNT, le suivant.
Forcs de remettre notre duel.

STROGOFF, entrant par le fond avec Nadia.
Ici, Nadia!... Ici, du moins, tu seras  l'abri, mais je suis
forc de me sparer de toi!

NADIA.
Tu vas m'abandonner?...

STROGOFF.
Ecoute, les Tartares avancent!... ils marchent sur
Irkoutsk!... Il faut que j'y sois avant eux!... Un devoir
imprieux et sacr m'y appelle! Il faut que je passe, ft-ce 
travers la mitraille, ft-ce au prix de mon sang, ft-ce au
prix de ma vie!...

NADIA.
S'il en est ainsi, frre, pars, et que Dieu te protge!

STROGOFF.
Adieu, Nadia. (Il va s'lancer vers la porte du fond, et se
trouve face  face avec Marfa.)

MARFA, l'arrtant.
Mon fils!

JOLLIVET.
Tiens!... Nicolas Korpanoff!

MARFA.
Mon enfant!... (Aux Sibriens.) C'est lui, mes amis! C'est mon
fils... C'est Michel Strogoff!

TOUS.
Michel Strogoff!

MARFA.
Ah! vous demandiez un chef pour vous conduire dans la steppe,
un chef digne de vous commander! Le voil!... Michel, embrasse-moi!
prends ce fusil, et sus aux Tartares.

STROGOFF,  part.
Non! non! Je ne peux pas... j'ai jur...

MARFA.
Eh bien, ne m'entends-tu pas? Michel! Tu me regardes sans
rpondre?

STROGOFF, froidement.
Qui tes-vous?... Je ne vous connais pas.

MARFA.
Qui je suis? Tu le demandes? Tu ne me reconnais plus...
Michel! mon fils!...

STROGOFF.
Je ne vous connais pas.

MARFA.
Tu ne reconnais pas ta mre?

STROGOFF.
Je ne vous reconnais pas!

MARFA.
Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?

STROGOFF.
Je suis Nicolas Korpanoff, et voici ma soeur Nadia.

MARFA.
Sa soeur! (Allant  Nadia.) Toi! sa soeur?

STROGOFF, avec force.
Oui, oui, rponds!... rponds, Nadia.

NADIA.
Je suis sa soeur!...

MARFA.
Tu mens!... Je n'ai pas de fille!... Je n'ai qu'un fils, et le
voil!

STROGOFF.
Vous vous trompez!... laissez-moi. (Il va vers la porte.)

MARFA.
Tu ne sortiras pas!

STROGOFF.
Laissez-moi... Laissez-moi!...

MARFA, le ramenant.
Tu ne sortiras pas! Ecoute, tu n'es pas mon fils!... Une
ressemblance m'gare, je me trompe, je suis folle, et tu n'es
pas mon fils!... Pour cela, Dieu te jugera! Mais tu es un
enfant de notre Sibrie. Eh bien, l'ennemi est l et je te
tends cette arme!... Est-ce qu'aprs avoir reni ta mre, tu
vas aussi renier ton pays? Michel, tu peux me dchirer l'me,
tu peux me briser le coeur, mais la patrie, c'est la premire
mre, plus sainte et plus sacre mille fois!... Tu peux me
tuer, moi, Michel, mais pour elle tu dois mourir!

STROGOFF,  part.
Oui!... c'est un devoir sacr... oui... mais je ne dois ni
m'arrter, ni combattre... Je n'ai pas une heure, pas une
minute  perdre! (A Marfa.) Je ne vous connais pas!... et je
pars!

MARFA: Ah! malheureux qui es devenu  la fois fils dnatur,
et tratre  la patrie!

(Forte dtonation au dehors. Un obus tombe prs de Marfa,
mche fumante.)

STROGOFF, s'lanant.
Prenez garde, Marfa!

MARFA.
Que cet obus me tue, puisque mon fils est un lche!

STROGOFF.
Un lche! moi! Vois si j'ai peur! (Il prend l'obus et le jette
dehors. Il s'lance par le fond.) Adieu, Nadia.

MARFA.
Ah! je le disais bien!... C'est mon fils! c'est Michel
Strogoff, le courrier du czar!

TOUS.
Le courrier du czar!

MARFA.
Quelque secrte mission l'entrane sans doute loin de moi!...
Nous combattrons sans lui! Barricadons cette porte, et
dfendons-nous!...

(Coups de fusils qui clatent au dehors.)

BLOUNT, portant la main  sa jambe.
Ah! bless!...

JOLLIVET, lui bandant sa blessure malgr lui.
Ah! pauvre Blount.

MARFA.
Courage! mes amis!... Que chacun de nous sache mourir
bravement, non plus pour le salut, mais pour l'honneur de la
Russie!

TOUS.
Hurrah! Pour la Russie!

(Le combat s'engage avec les Tartares qui apparaissent. Un
brouillard de fume emplit le poste qui s'effondre.)


SIXIEME TABLEAU.

Le Champ de bataille de Kolyvan.


Vue du champ de bataille de Kolyvan. Horizon en feu, au
coucher du soleil. Morts et blesss tendus, cadavres de
chevaux. Au-dessus du champ de bataille, des oiseaux de proie
qui planent et s'abattent sur les cadavres.

STROGOFF, paraissant au fond et traversant le champ de
bataille.
Ma mre! Nadia!... Elles sont ici peut-tre, l parmi les
blesss et les morts!... Et l'implacable devoir impose silence
 mon coeur... Et je ne puis les rechercher ni les
secourir!... Non... (Se redressant.) Non! Pour Dieu, pour le
czar, pour la patrie!...
(Il continue  marcher vers la droite et le rideau baisse.)


ACTE TROISIEME.


SEPTIEME TABLEAU.

La Tente d'Ivan Ogareff.


SCENE I.
JOLLIVET, BLOUNT.

(Blount est  demi couch, et Jollivet s'occupe  le soigner.)

BLOUNT, le repoussant.
Mister Jollivet, je priai vous de laisser moi tranquille!

JOLLIVET.
Monsieur Blount, je vous soignerai quand mme, et je vous
gurirai malgr vous, s'il le faut.

BLOUNT.
Ces bons soins de vous taient odieuses!

JOLLIVET.
Odieux, mais salutaires! Et si je vous abandonnais, qui donc
vous soignerait dans ce camp tartare?

BLOUNT.
Je prvenai vous que je n'tais pas reconnaissante du tout
pour ce que vous faisiez!

JOLLIVET.
Est-ce que je vous demande de la reconnaissance?

BLOUNT.
Vous avez vol mon voiture, ma djeuner, mon hne et mon place
au guichet du tlgraphe! J'tais votre ennemi mortel, et je
voulais...

JOLLIVET.
Et vous voulez touyer moi, c'est convenu! mais pour que vous
puissiez me touyer, il faut d'abord que je vous gurisse!

BLOUNT.
Ah! c'tait un grand malheur que le obus il ait t pour moi!

JOLLIVET.
Ce n'tait pas un obus, c'tait un biscaen.

BLOUNT.
Un bis...?

JOLLIVET.
Caen!

BLOUNT.
Par oune K?

JOLLIVET.
Non par un C.

BLOUNT.
Par oune C. Oh! c'tait mauvais tout de mme!

JOLLIVET.
Voyons, prenez mon bras, et marchez un peu.

BLOUNT, avec force.
Non! Je marchai pas!

JOLLIVET.
Prenez mon bras, vous dis-je, ou je vous emporte sur mes
paules, comme un sac de farine!

BLOUNT.
Oh! sac de farine!...Vous insultez moi encore!

JOLLIVET.
Ne dites donc pas de btises! (Il veut l'emmener. Un Tartare
entre et les arrte.)

LE TARTARE.
Restez. Le seigneur Ivan Ogareff veut vous interroger. (Il
sort.)

JOLLIVET.
Nous interroger?... Lui, Ogareff!... ce tratre!

BLOUNT.
Cette brigande!... cette bandite voulait interroger moi!
(Ivan parat, s'arrte  l'entre de la tente et parle bas 
deux Tartares qui l'accompagnent et sortent.)

JOLLIVET.
Que vois-je? l'homme qui insultait brutalement le marchand
Korpanoff?...

BLOUNT.
C'tait cette colonel Ogareff!... Oh! je sentai une grosse
indignchione!


SCENE II.

LES MEMES, IVAN, TARTARES.


IVAN.
Approchez et rpondez moi. Qui tes-vous?

JOLLIVET.
Alcide Jollivet, citoyen franais, que personne n'a le droit
de retenir prisonnier.

IVAN.
Peut-tre. (A Blount.) Et vous?

BLOUNT.
Harry Blount!... une honnte homme, entendez-vous, une fidle
sujette de le Angleterre, entendez-vous, une loyale serviteur
de son ptrie, entendez-vous!

IVAN.
Vous avez t pris, dit-on, parmi nos ennemis?

JOLLIVET, avec ironie.
Non, on vous a tromp.

IVAN.
Vous osez dire?...

JOLLIVET.
Je dis que ce ne peut tre parmi les ennemis d'un colonel
russe, puisque c'est au milieu de ses compatriotes, parmi les
Russes eux-mmes, qu'on nous a arrts! Vous voyez bien,
monsieur, que l'on vous a tromp.

BLOUNT,  part.
Very well!... Trs bon rponse!...

IVAN.
Quel motif vous a conduits sur le thtre de la guerre?

JOLLIVET.
Nous sommes journalistes, monsieur,... deux reporters.

IVAN, avec mpris.
Ah! oui, je sais, des reporters... c'est--dire une sorte
d'espions!...

BLOUNT, furieux.
Espionne! nous, espionne!

JOLLIVET, avec force.
Monsieur, ce que vous dites est infme, et j'en prends 
tmoin l'Europe tout entire!

IVAN.
Que m'importe l'opinion de l'Europe! Je vous traite comme il
me plat, parce qu'on vous a pris parmi les Russes, qui sont
mes ennemis, vous le savez bien!

JOLLIVET.
J'ignorais que la patrie devnt jamais l'ennemi d'un loyal
soldat!

BLOUNT.
C'tait le soldat dloyal qui devenait le ennemi de son
ptrie!

JOLLIVET.
Et celui-l est un tratre!

IVAN, avec colre.
Prenez garde et souvenez-vous que je suis tout-puissant ici!

JOLLIVET.
Vous devriez tcher de le faire oublier.

IVAN, avec colre.
Monsieur... (Se calmant.) L'insulte d'un homme de votre sorte
ne peut arriver jusqu' moi!

JOLLIVET.
C'est naturel, colonel Ogareff, la voix ne descend pas, elle
monte.

IVAN, avec colre.
C'en est trop!

BLOUNT,  part.
Il n'tait pas satisfaite du tout!

IVAN.
Vous me payerez ce nouvel outrage et vous le payerez cher.
(Appelant.) Gardes! (Un Tartare entre.) Que l'Anglais soit
conduit hors du camp, avant une heure,... et qu'avant une heure,
l'autre soit fusill! (Il sort avec le Tartare.)


SCENE III.

BLOUNT, JOLLIVET.


BLOUNT, avec terreur.
Fousill! fousill! fousill!...

JOLLIVET.
Je n'ai pas tait matre de mon indignation!

BLOUNT.
Fousill!... Cette misrable coquine faisait fousiller vous!

JOLLIVET.
Hlas! oui!... Rien ne peut me sauver et le mieux est de me
rsigner courageusement!

BLOUNT.
Ah! Jollivet!

JOLLIVET.
Vous voil dbarrass de votre rival, de votre ennemi!

BLOUNT, se rcriant.
Dbarrass de mon hennemi!

JOLLIVET.
Et il tait crit que notre duel n'aurait jamais lieu!

BLOUNT, mu.
Notre douel?... Est-ce que vous aviez pens que je battais
jamais moi avec vous, Jollivet?

JOLLIVET.
Je sais qu'il y avait en vous plus d'emportement que de haine!

BLOUNT.
Oh! non!... je vous hassais pas, Jollivet, et si vous avez un
peu moqu, vous avez dfendu moi dans le bataille, vous avez
soign mon blessure, vous avez sauv moi comme une bonne et
brave gentleman, Jollivet.

JOLLIVET, souriant tristement.
Tiens! vous ne m'appelez plus Jollivette, monsieur Blount.

BLOUNT.
Et je demandai pardone  vous pour cette mchante
plaisanterie!

JOLLIVET.
Alors nous voil amis... tout  fait?

BLOUNT.
Oh! yes, amis jusqu' la m...

JOLLIVET.
Jusqu' la mort!... Ce ne sera pas long, hlas!... et je
voudrais... avant... de mourir... vous demander un service,
ami Blount.

BLOUNT, vivement.
Une service! Oh! je promettai, je jurai d'avance!...

JOLLIVET.
Nous sommes ici, mon ami, comme deux sentinelles perdues et
charges l'une et l'autre d'clairer notre pays sur les graves
vnements qui s'accomplissent. Eh bien, le devoir que je ne
pourrai plus remplir, je vous demande de le remplir  ma
place.

BLOUNT, trs mu.
Oh! yes! yes!...

JOLLIVET.
Voulez-vous me promettre, Blount, qu'aprs avoir adress
chacune de vos correspondances en Angleterre, vous l'enverrez
ensuite en France?

BLOUNT.
Ensuite! non!... Jollivet, non... pas ensuite. Je voulais
remplacer vous, tout  faite, et comme vous tiez plus adroite
que moi, vous aviez envoy toujours les nouvelles le premire,
eh bien, je promettai que j'envoyai en France... d'abord!

JOLLIVET.
En mme temps, Blount, en mme temps... je le veux!...

BLOUNT.
Yes!... en mme temps!... d'abord!... Etes-vous satisfaite,
Jollivet?

JOLLIVET.
Oui, mais ce n'est pas tout, Blount.

BLOUNT.
Parlez, je coutai vous.

JOLLIVET.
Mon ami, j'ai laiss l-bas une femme!...

BLOUNT.
Une femme!

JOLLIVET.
Une jeune femme... et un petit enfant. Elle, bonne comme une
sainte! lui, beau comme un ange!...

BLOUNT, avec reproche.
Oh! vous aviez une femme et une toute petite bb, et vous
avez quitt eux!... Oh! Jollivet, Jollivet.

JOLLIVET, tristement.
Que voulez-vous?... Nous tions pauvres, mon ami!

BLOUNT, pleurant.
Pauvres!... Et alors vous tiez forc pour abandonner eux, et
moi je reprochai  vous... j'accusai vous... Oh! my friend, my
dear friend!... I am a very bad man,... your pardon... for...
having spoken as... I have done!... Je demandai pardone 
vous. Jollivet, yes!... je demandai pardone, et quand le
guerre tait finie ici, je jurai que j'allai en France, je
cherchai votre fmille, je servai pour pre  votre pauvre
petite bb, et je servai pour mri,... non!... je servai pour
frre  votre bonne jolie femme... je promettai... je jurai...
je... (Il lui serre la main, se jette  son cou et
l'embrasse. -- On entend un bruit de fanfare.)

JOLLIVET.
Qu'est-ce que cela?

UN TARTARE, entrant.
C'est l'arrive de l'mir Fofar. Tous les prisonniers doivent
se prosterner devant lui... Venez.

BLOUNT.
Prosterner!... je prosternerai pas!... je prosternerai
jamais!... (Ils sortent.)

(Le dcor change  vue et reprsente le camp tartare.)


HUITIEME TABLEAU.

Le Camp de l'mir.

La scne reprsente une place, orne de pylones, recouverte
d'un splendide velum. A droite, un trne magnifiquement orn;
 gauche une tente.


SCENE I.

FEOFAR, IVAN, LES TARTARES.


(Grand fracas de trompettes et de tambours. Superbe cortge
qui dfile devant le trne.
Fofar, accompagn d'Ivan et de toute sa maison militaire,
arrive au camp. Rception solennelle.)

IVAN.
Gloire  toi, puissant mir, qui viens commander en personne
cette arme triomphante!

TOUS.
Gloire  Fofar! Gloire  l'mir!

IVAN.
Les provinces de la Sibrie sont maintenant en ton pouvoir. Tu
peux pousser tes colonnes victorieuses aussi bien vers les
contres o se lve le soleil que dans celles o il se couche.

FEOFAR.
Et si je marche avec le soleil?

IVAN.
C'est te jeter vers l'Europe, et c'est rapidement conqurir le
pays jusqu'aux montagnes de l'Oural!

FEOFAR.
Et si je vais au-devant du faisceau de lumire?

IVAN.
C'est soumettre  ta domination Irkoutsk et les plus riches
provinces de l'Asie centrale.

FEOFAR.
Quel avis t'inspire ton dvouement  notre cause?

IVAN.
Prendre Irkoutsk, la capitale, et avec elle l'otage prcieux
dont la possession vaut une province! Emir, il faut que le
Grand-Duc tombe entre tes mains.

FEOFAR.
Il sera fait ainsi.

IVAN.
Quel jour l'mir quittera-t-il ce camp?

FEOFAR.
Demain, car aujourd'hui c'est fte pour les vainqueurs.

TOUS.
Gloire  l'mir!


SCENE II.

LES MEMES, BLOUNT, puis JOLLIVET.


BLOUNT.
L'mir! je voulais parler  l'mir.

FEOFAR.
Qu'est-ce donc?

IVAN.
Que voulez-vous?

BLOUNT.
Je voulais parler  l'mir.

L'EMIR.
Parle.

BLOUNT.
Emir Fofar, je suppliai... non!... je conseillai  toi de
entendre moi!

FEOFAR.
Approche.

BLOUNT.
Je demandai au puissante Fofar d'empcher le fousillement
d'un gentleman!

FEOFAR.
Que signifie?

IVAN.
Un tranger qui a os m'insulter et dont j'ai ordonn le
chtiment!

L'EMIR.
Qu'on amne cet homme.

(Jollivet est amen et se place prs de Blount.)

BLOUNT.
Et si je conseillai  toi, grande Fofar, de rendre son
libert  mister Jollivet, c'tait dans le intrt de toi, de
ton scourit, car si une seule cheveu tombait de son tte 
lui, il mettait en danger ton tte  toi!

FEOFAR.
Et qui donc aurai-je  redouter?

BLOUNT.
Le France!

FEOFAR.
La France!

BLOUNT.
Oui, le France qui ne laisserait pas impiouni le assassinat
d'une enfant  elle! Et je avertis toi, que si on ne rendait
pas la libert  lui, je restai prisonnier avec! Je prvenai
toi que si on touyait lui, il fallait me touyer avec, et qu'au
lieu de le France tout seule, tu auras sur les bras le France
et le Angleterre avec!... Voil ce que j'avais  dire  toi, mir
Fofar. A prsent, fais touyer nous si tu voulais!

FEOFAR.
Ivan, que les paroles de cet homme s'effacent de ta mmoire et
qu'on pargne sa vie!

IVAN.
Mais il m'a insult!

FEOFAR.
Je le veux.

IVAN.
Soit! Qu'on le chasse du camp  l'instant mme.

JOLLIVET.
Vous prvenez mes dsirs, monsieur Ogareff!... J'ai hte de
n'tre plus en votre honorable compagnie!... Blount, je
n'oublierai pas ce que vous venez de faire pour moi!

BLOUNT.
Nous tions quittes et trs bonnes amis, Jollivet!

JOLLIVET.
Et nous continuerons la campagne ensemble!

BLOUNT.
All right!

(Tous deux sortent par le fond.
Fofar et ses officiers entrent avec lui sous une tente 
gauche.)


SCENE III.

IVAN, SANGARRE.


IVAN, voyant entrer Sangarre.
Sangarre! Tu le vois, elle s'achvera bientt la tche que je
me suis impose!

SANGARRE.
Parles-tu de ta vengeance?

IVAN.
Oui, oui, de cette vengeance qui est maintenant assure!

SANGARRE.
Elle t'chappera, si le Grand-Duc est prvenu  temps, si un
courrier russe parvient jusqu' lui!

IVAN.
Comment un courrier passerait-il  travers nos armes?

SANGARRE.
Il en est un qui, sans moi, serait en ce moment sur la route
d'Irkoutsk!

IVAN.
Parle, explique-toi.

SANGARRE.
Ivan, je suis prs que toi du but que chacun de nous veut
atteindre! Le Grand-Duc n'est pas encore entre tes mains,
tandis que j'ai en mon pouvoir cette Marfa Strogoff, dont j'ai
jur la mort!

IVAN.
Achve.

SANGARRE.
La vieille Sibrienne a t prise au poste de Kolyvan, avec
beaucoup d'autres. Mais, dans ce poste, Marfa n'tait pas la
seule qui portt ce nom de Strogoff!

IVAN.
Que veux-tu dire?

SANGARRE.
Hier, un homme a refus de reconnatre Marfa, qui l'appelait
son fils!... Il l'a renie publiquement. Mais une mre ne se
trompe pas  une prtendue ressemblance. Cet homme qui ne
voulait pas tre reconnu tait bien Michel Strogoff, un des
courriers du czar.

IVAN.
O est-il? Qu'est-il devenu? A-t-on pu s'emparer de lui?

SANGARRE.
Aprs la victoire, tous ceux qui fuyaient le champ de bataille
ont t arrts. Pas un des fugitifs n'a pu nous chapper, et
Michel Strogoff doit tre parmi les prisonniers!

IVAN.
Le reconnatrais-tu? Pourrais-tu le dsigner?

SANGARRE.
Non.

IVAN.
Il me faut cet homme! Il doit tre porteur de quelque
important message. Qui donc pourra me le faire connatre?

SANGARRE.
Sa mre!

IVAN.
Sa mre?

SANGARRE.
Elle refusera de parler, mais...

IVAN.
Mais je saurai bien l'y forcer... Qu'on l'amne. (Sangarre
s'loigne par le fond.) Un courrier videmment envoy vers le
Grand-Duc! Il est porteur d'un message! Ce message, je
l'aurai!...


SCENE IV.

IVAN, SANGARRE, MARFA, NADIA, puis DES PRISONNIERS, SOLDATS,
ETC.


NADIA, bas.
Pourquoi nous conduit-on ici?

MARFA, bas.
Pour m'interroger, sans doute, sur le compte de mon fils, mais
j'ai compris qu'il ne voulait pas tre reconnu!... il est dj
loin... Ils ne m'arracheront pas mon secret.

SANGARRE.
Regarde-moi, Marfa, regarde-moi bien!... Sais-tu qui je suis?

MARFA, regardant Sangarre.
Oui! l'espionne tartare que j'ai fait chtier!

SANGARRE.
Et qui te tient  son tour en son pouvoir!

NADIA, lui prenant la main.
Marfa!

MARFA, bas.
Ne crains rien pour moi, ma fille!

IVAN,  Marfa.
Tu te nommes?...

MARFA.
Marfa Strogoff.

IVAN.
Tu as un fils?

MARFA.
Oui!

IVAN.
O est-il maintenant?

MARFA.
A Moscou, je suppose.

IVAN.
Tu es sans nouvelles de lui?

MARFA.
Sans nouvelles.

IVAN.
Quel est donc cet homme que tu appelais ton fils, hier, au
poste de Kolyvan?

MARFA.
Un Sibrien que j'ai pris pour lui. C'est le deuxime en qui
je crois retrouver mon fils, depuis que Kolyvan est rempli
d'trangers.

IVAN.
Ainsi ce jeune homme n'tait pas Michel Strogoff?

MARFA.
Ce n'tait pas lui.

IVAN.
Et tu ignores ce que ton fils est devenu?

MARFA.
Je l'ignore.

IVAN.
Et depuis hier, tu ne l'as pas vu parmi les prisonniers?

MARFA.
Non!

IVAN.
Ecoute. Ton fils est ici, car aucun des fugitifs n'a pu
chapper  ceux de nos soldats qui cernaient le poste de
Kolyvan. Tous ces prisonniers vont passer devant tes yeux, et
si tu ne me dsignes pas ce Michel Strogoff, je te ferai prir
sous le knout!

NADIA.
Grand Dieu!

MARFA.
Quand tu voudras, Ivan Ogareff. J'attends.

NADIA.
Pauvre Marfa!

MARFA.
Je serai courageuse!... je n'ai rien  craindre pour lui!

IVAN.
Qu'on amne les prisonniers. (A Sangarre.) Et toi, observe
bien si l'un deux se trahit!

(Les prisonniers dfilent. -- Michel Strogoff est parmi eux,
mais quand il passe devant elle, Marfa ne bouge pas.)

IVAN.
Eh bien! ton fils?

MARFA.
Mon fils n'est pas parmi ces prisonniers!

IVAN.
Tu mens!... dsigne-le... parle...je le veux.

MARFA, rsolument.
Je n'ai rien  vous dire.

SANGARRE, bas.
Oh! je la connais, cette femme!... Sous le fouet, mme
expirante, elle ne parlera pas!...

IVAN.
Elle ne parlera pas, dis-tu!... Eh bien, il parlera lui!...
Saisissez cette femme, qu'elle soit frappe du knout jusqu'
ce qu'elle en meure!

(Marfa est saisie par deux soldats et jete  genoux sur le
sol. Un soldat portant le knout se place derrire elle.)

IVAN, au soldat.
Frappe!

(Le knout est lev sur Marfa, Strogoff se prcipite, arrache
le knout et en frappe Ivan au visage.)

STROGOFF.
Coup pour coup, Ogareff!

MARFA.
Qu'as-tu fait, malheureux!

IVAN.
L'homme du relai!

SANGARRE.
Michel Strogoff!

STROGOFF.
Moi-mme! Oui, moi, que tu as insult, outrag! moi dont tu
veux assassiner la mre!

TOUS.
A mort!  mort!

IVAN.
Ne tuez pas cet homme! Qu'on prvienne l'mir!

MARFA.
Mon fils!... Ah! pourquoi t'es-tu trahi!

STROGOFF.
J'ai pu me contenir quand ce tratre m'a frapp!... Mais le
fouet lev sur toi, ma mre!... oh! c'tait impossible!

IVAN.
Eloignez donc cette femme!... et qu'on le fouille!

(Les soldats excutent cet ordre.)

STROGOFF, rsistant.
Me fouiller! Lche! misrable!

IVAN, lui prend la lettre qu'il portait sur sa poitrine et la
lit.
Oh! il tait temps!... Cette lettre perdait tout!...
Maintenant le Grand-Duc est  moi!


SCENE V.

LES MEMES, FEOFAR, ET SA SUITE.


IVAN.
Emir Fofar, tu as un acte de justice  accomplir.

FEOFAR.
Contre cet homme?

IVAN.
Contre lui.

FEOFAR.
Quel est-il?

IVAN.
Un espion russe.

TOUS.
Un espion!...

MARFA.
Non, non... mon fils n'est pas un espion! Cet homme a
menti!...

IVAN.
Cette lettre, trouve sur lui, indiquait le jour o une arme
de secours doit arriver en vue d'Irkoutsk... le jour o
faisant une sortie, le Grand-Duc nous aurait pris entre deux
feux!

TOUS.
A mort!  mort!

NADIA.
Grce pour lui!

MARFA.
Vous ne le tuerez pas!

TOUS.
A mort!  mort!

IVAN,  Strogoff.
Tu les entends?

STROGOFF,  Ivan.
Je mourrai, mais ta face de tratre, Ivan, n'en portera pas
moins, et  jamais, la marque infamante du knout!

IVAN.
Emir, nous attendons que ta justice prononce.

FEOFAR.
Qu'on apporte le Koran.

TOUS.
Le Koran! le Koran!

FEOFAR.
Ce livre saint a des peines pour les tratres et les
espions!... C'est lui-mme qui prononcera la sentence!

(Des prtres tartares apportent le livre sacr et le
prsentent  Fofar.)

FEOFAR,  l'un des prtres.
Ouvre ce livre,  l'endroit o il dicte les peines et
chtiments. Mon doigt touchera un des versets,... et ce verset
contiendra sa sentence!

(Le Koran est ouvert. Le doigt de Fofar se pose sur une des
pages, et un prtre lit  haute voix le verset touch par
l'mir.)

LE PRETRE, lisant.
"Ses yeux s'obscurciront comme les toiles sous le nuage, et
il ne verra plus les choses de la terre!"

TOUS.
Ah!

FEOFAR,  Strogoff: Tu es venu pour voir ce qui se passe au
camp tartare! Regarde! Maintenant que notre arme triomphante
se rjouisse, que la fte ait lieu qui doit clbrer nos
victoires!

TOUS.
Gloire  l'mir!

FEOFAR, prenant place sur son trne.
Et toi, espion, pour la dernire fois de ta vie, regarde de
tous tes yeux!... regarde!

(Strogoff est conduit au pied de l'estrade. Marfa est  demi
couche sur le sol. Nadia est agenouille prs d'elle.)


NEUVIEME TABLEAU.

La Fte tartare.

BALLET

(Aprs la premire reprise, la voix d'un prtre se fait
entendre et rpte les paroles de l'mir.)

LE PRETRE.
Regarde de tous tes yeux... regarde!

(Aprs la deuxime reprise, la voix du prtre se fait encore
entendre.)

LE PRETRE.
Regarde de tous tes yeux! regarde!

(Le ballet fini, Strogoff est amen au milieu de la scne. Un
trpied, portant des charbons ardents, est apport prs de
lui, et le sabre de l'excuteur est pos en travers sur les
charbons.
Sur un signe de Fofar, l'excuteur s'approche de Strogoff. Il
prend le sabre qui est chauff  blanc.)

FEOFAR.
Dieu a condamn cet homme! Il a dit que l'espion soit priv de
la lumire!... Que son regard soit brl par cette lame
ardente!

NADIA.
Michel! Michel!

STROGOFF, se tournant vers Ivan.
Ivan! Ivan le tratre! la dernire menace de mes yeux sera
pour toi!

MARFA, se prcipitant vers son fils.
Mon fils! mon fils!...

STROGOFF.
Ma mre!... ma mre! oui! oui!  toi mon suprme regard!...
Reste l, devant moi!... Que je voie encore ta figure
bien-aime!... Que mes yeux se ferment en te regardant!

IVAN,  Strogoff.
Ah! tu pleures! Tu pleures comme une femme!

STROGOFF, se redressant.
Non! comme un fils!

IVAN.
Bourreau, accomplis ton oeuvre!

(Les bras de Strogoff ont t saisis pas des soldats; il est
tenu agenouill de manire  ne pouvoir faire un mouvement. La
lance incandescente passe devant ses yeux.)

STROGOFF, poussant un cri terrible.
Ah!!!!

(Marfa tombe vanouie. Nadia se prcipite sur elle.)

IVAN.
A mort maintenant,  mort l'espion!

TOUS.
A mort!  mort!

(Des soldats se jettent sur Strogoff pour le massacrer.)

FEOFAR.
Arrtez!... arrtez!... Prtre, achve le verset commenc.

LE PRETRE.
.... "Et aveugle, il sera comme l'enfant, et comme l'tre
priv de raison, sacr pour tous!..."

FEOFAR.
Que nul ne touche dsormais  cet homme, car le Koran l'a dit:
"Vous tiendrez pour sacrs les enfants, les fous et les
aveugles."

IVAN,  Sangarre.
Il n'est plus  craindre maintenant.

(Fofar, Ivan et tout le cortge sortent par le fond. Une
demi-nuit s'est faite, et il ne reste plus en scne que
Strogoff, Marfa et Nadia.)

(Strogoff se relve et se dirige en ttonnant vers l'endroit
o est tombe sa mre.)

STROGOFF.
Ma mre! Ma mre!... Ma mre!... ma pauvre mre!...

NADIA, venant  lui.
Frre! frre! mes yeux seront dsormais tes yeux!... je te
conduirai...

STROGOFF.
A Irkoutsk! (Il embrasse une dernire fois sa mre.) A
Irkoutsk!


ACTE QUATRIEME.


DIXIEME TABLEAU.

La Clairire.

La scne reprsente une berge sur la rive droite de l'Angara.
Il fait encore jour.


SCENE I.

IVAN, SANGARRE, UN CHEF TARTARE, SOLDATS.


IVAN, au chef.
C'est ici que nous allons nous sparer de toi et de tes
soldats, et tu suivras fidlement ensuite toutes mes
instructions.

LE CHEF.
Compte sur nous, Ivan Ogareff.

SANGARRE.
O donc irons-nous maintenant?

IVAN.
Ecoutez! L'nergie de ce Grand-Duc renverse tous mes calculs,
djoue toutes mes prvisions. Chaque jour il opre de
nouvelles sorties, dont la plus prochaine concidera peut-tre
avec l'apparition d'une arme de secours, et nous serons ainsi
placs entre deux feux!... Il faut donc que sans tarder
j'excute le projet hardi que j'ai conu.

SANGARRE.
Et ce projet, quel est-il?

IVAN.
Sangarre, j'entrerai seul aujourd'hui dans Irkoutsk. Les
Russes accueilleront avec des transports de joie celui qui se
prsentera sous le nom de Michel Strogoff, le courrier du
czar. Va! tout est bien combin et ma vengeance sera prompte 
frapper! A l'heure convenue entre l'mir et moi, les Tartares
attaqueront la porte de Tchernaa qu'une main amie, la mienne,
saura leur ouvrir.

SANGARRE.
Espres-tu donc que les Russes ne dfendront pas cette porte?

IVAN.
Une terrible diversion les en empchera et attirera tous les
bras valides au quartier de l'Angara!

LE CHEF.
Cette diversion, quelle sera-t-elle?

IVAN.
Un incendie!

TOUS.
Un incendie?

IVAN.
Que vous autres, soldats, vous aurez allum!

LE CHEF.
Nous! que veux-tu dire?

IVAN, montrant l'Angara.
Voyez ce fleuve qui coule et traverse la ville. C'est l'Angara
et c'est lui... lui-mme... qui va dvorer Irkoutsk!

SANGARRE.
Ce fleuve?

IVAN.
Au moment convenu, ce fleuve va rouler un torrent incendiaire.
Des sources de naphte sont exploites  trois verstes d'ici.
Nous sommes matres des immenses rservoirs de Bakal, qui
contiennent tout un lac de ce liquide inflammable!... Un pan
de mur dmoli par vous, et un torrent de naphte se rpandra 
la surface de l'Angara. Alors il suffira d'une tincelle pour
l'enflammer et porter l'incendie jusqu'au coeur d'Irkoutsk! Les
maisons bties sur pilotis, le palais du Grand-Duc lui-mme
seront dvors, anantis!... Ah! Russes maudits! vous m'avez
jet dans le camp des Tartares! Eh bien, c'est en Tartare que
je vous fais la guerre!

LE CHEF.
Tes ordres seront excuts, Ivan, mais quel moment choisirons-nous
pour renverser la muraille des rservoirs de Bakal?

IVAN.
L'heure o le soleil aura disparu de l'horizon.

SANGARRE.
A cette heure la capitale de la Sibrie sera en flammes!

IVAN.
Et ma vengeance s'accomplira! Partons maintenant. (Au chef.)
Tu te souviendras?

LE CHEF.
Je me souviendrai.

(Ivan et Sangarre sortent.)


SCENE II.

LE CHEF, LES SOLDATS, LE SERGENT.


LE CHEF.
Prenons ici une demi-heure de repos, avant l'instant o nous
devons remplir notre mission.

LE SERGENT.
Les hommes peuvent aller et venir?

L'OFFICIER.
Oui, mais qu'ils ne s'loignent pas! Nous n'aurons pas trop de
tous nos bras pour renverser le mur des rservoirs de naphte!

LE SERGENT.
C'est bien!... Allez vous autres.

(Tous disparaissent aprs avoir dpos  et l leurs fusils.)


SCENE III.

MARFA, PUIS LES TARTARES.


MARFA, entrant par la droite appuye sur un bton.
Mon pauvre enfant, toi, dont le regard s'est teint en se
fixant pour la dernire fois sur ta mre, o es-tu?... Qu'es-tu
devenu? (Elle s'assied.) Une jeune fille, m'a-t-on dit,...
Nadia, sans doute,... guide les pas de l'aveugle!... Tous deux
se sont dirigs vers Irkoutsk, et, depuis un mois, j'ai suivi
la grande route sibrienne... Mon fils bien-aim, c'est moi
qui t'ai perdu! Je n'ai pu me contenir, en te retrouvant...
l... devant moi... et tu n'as pas t matre de toi-mme en
voyant le knout lev sur ta mre! Ah! pourquoi n'as-tu pas
laiss dchirer mes paules! Aucune torture ne m'aurait
arrach ton secret!... Allons! il faut marcher encore!... Je
ne suis plus ici qu' quelques verstes d'Irkoutsk! C'est l
peut-tre que je le retrouverai... Allons! (Elle se lve et va
sortir.) Les Tartares!

L'OFFICIER, voyant Marfa.
Quelle est cette femme?

LE SERGENT.
Quelque mendiante!

MARFA.
Je ne tends pas la main! Je ne rclame pas la piti d'un
Tartare!

L'OFFICIER.
Tu es bien fire!... Que fais-tu ici? o vas-tu?

MARFA.
Je vais o vont ceux qui n'ont plus de patrie, qui n'ont plus
de maison et qui fuient les envahisseurs! Je vais devant moi
jusqu' ce que les forces me manquent!...jusqu' ce que je
tombe... et que je meure!

LE SERGENT, au capitaine.
C'est une folle, capitaine.

L'OFFICIER.
Qui a de bons yeux et de bonnes oreilles! Je n'aime pas ces
rdeurs qui suivent notre arrire-garde!... Ce sont autant
d'espions. (A Marfa.) Pars, et que je ne te revoie pas, ou je
te ferai attacher au pied d'un arbre, et l les loups affams
ne te feront pas grce!

MARFA.
Loup ou Tartare, c'est tout un!... Mourir d'un coup de dent ou
d'un coup de fusil, peu m'importe!

L'OFFICIER.
Oh! la vie a peu de prix  tes yeux!

MARFA.
Oui, depuis que j'ai perdu celui que je cherche vainement, mon
fils que les tiens ont cruellement martyris!

(Marfa a repris son bton et va s'enfoncer  droite.)

LE SERGENT,  l'officier.
Capitaine, encore des fugitifs, sans doute.

(Il montre Strogoff et Nadia qui apparaissent au fond.)


SCENE IV.

LES MEMES, NADIA, STROGOFF.


MARFA,  part et continuant.
Lui!... mon fils!... mon fils!...

STROGOFF,  Nadia.
Qu'est-ce donc?

NADIA.
Des Tartares?

STROGOFF.
Ils nous ont vus?

NADIA.
Oui!...

MARFA,  part.
Oh! cette fois je ne me trahirai pas devant eux. (Elle se
cache au fond.)

L'OFFICIER.
Faites approcher ces gens.

LE SERGENT.
Allons! approchez... approchez!

L'OFFICIER.
Qui tes-vous?...

NADIA.
Mon frre est aveugle, et nous avons parcouru, malgr les
terribles souffrances qu'il a subies, une route si pnible et
si longue qu'il peut  peine se soutenir!

L'OFFICIER.
D'o venez-vous?

STROGOFF.
D'Irkoutsk, o nous n'avons pu pntrer parce que les Tartares
l'investissent.

L'OFFICIER.
Et vous allez?

STROGOFF.
Vers le lac Bakal, o nous attendrons que la Sibrie soit
redevenue tranquille.

L'OFFICIER.
Et elle le sera sous la domination tartare!

LE SERGENT, observant Nadia.
Elle est jolie, cette fille, capitaine!

L'OFFICIER,  Strogoff.
C'est vrai, tu as l une belle compagne!

(Le sergent veut s'approcher de Nadia.)

NADIA, s'loignant.
Ah! (Elle reprend la main de Strogoff.)

STROGOFF.
C'est ma soeur!

LE SERGENT.
On pourrait donner un autre guide  l'aveugle, et cette belle
fille resterait au bivouac! (Il s'approche d'elle.)

NADIA.
Laissez-moi, laissez-moi!

STROGOFF,  part.
Misrables!

LE SERGENT.
Elle est farouche, la jeune Sibrienne! Nous nous reverrons
plus tard, la belle.

UN SOLDAT, entrant.
Capitaine, en montant sur une colline,  cent pas d'ici, on
peut voir de grandes fumes qui s'lvent dans l'air, et, en
prtant l'oreille, on entend au loin, le bruit du canon.

L'OFFICIER.
C'est que les ntres donnent l'assaut  Irkoutsk!

STROGOFF,  part.

L'assaut  Irkoutsk!
L'OFFICIER.
Voyons cela. (Aux soldats.) Dans une heure le moment sera venu
d'accomplir notre tche, et, cela fait, nous rejoindrons les
assaillants.

(Il sort, les soldats l'accompagnent. Le sergent regarde une
dernire fois Nadia et sort.)


SCENE V.

NADIA, STROGOFF, puis MARFA.


NADIA.
Ils sont partis, frre, nous pouvons continuer notre route.

STROGOFF.
Non!... j'ai dit que nous allions du ct du lac Bakal!... Il
ne faut pas qu'ils nous voient prendre un autre chemin!

NADIA.
Nous attendrons alors qu'ils soient tout  fait loigns.

STROGOFF.
C'est aujourd'hui le 24 septembre, et aujourd'hui,... je
devrais tre  Irkoutsk.

NADIA.
Esprons encore!... Ces Tartares vont partir... Cette nuit,
quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen
de descendre le fleuve... et tu pourras, avant demain, entrer
dans la ville!... Essaye de prendre un peu de repos en
attendant!
(Elle le conduit au pied d'un arbre.)

STROGOFF.
Me reposer... et toi... pauvre Nadia, n'es-tu pas plus brise
par la fatigue que je ne le suis moi-mme?

NADIA.
Non... non... Je suis forte... tandis que toi, cette blessure
que tu as reue, cette fivre qui te dvore!...

(Strogoff s'asseoit au pied de l'arbre.)

STROGOFF.
Ah! qu'importe, Nadia, qu'importe! Que j'arrive  temps auprs
du Grand-Duc et je n'aurais plus rien  vous demander, mon
Dieu, si ma mre existait encore!

NADIA.
Devant son fils que ces barbares allaient martyriser, elle est
tombe... inanime!... Mais qui te dit que la vie s'tait brise
en elle?... Qui te dit qu'elle tait morte?... Frre,... je
crois que tu la reverras... (Se reprenant et le regardant avec
douleur.) Je crois, frre, que tu la presseras encore dans tes
bras... et qu'elle couvrira de baisers et de larmes ces
pauvres yeux o la lumire s'est teinte!

STROGOFF.
Quand j'ai pos mes lvres sur son front, je l'ai senti
glac!... Quand j'ai interrog son coeur, il n'a pas battu
sous ma main!... (Marfa, qui a reparu, s'est approche de son
fils.) Hlas! ma mre est morte!

NADIA, apercevant Marfa.
Ah!

STROGOFF.
Qu'est-ce donc? qu'as-tu, Nadia?

NADIA.
Rien. Rien!

(Marfa, qui s'est agenouille, fait signe  Nadia, prte  se
trahir, de garder le silence; puis, prenant une des mains de
son fils, elle la porte en pleurant  ses lvres. Strogoff,
qui a tendu l'autre bras, s'est assur que Nadia est bien 
sa droite.)

STROGOFF.
Oh!... Nadia!... Nadia!... ces baisers, ces larmes!... les
sanglots que j'entends!... Ah! c'est elle!... c'est elle,
c'est ma mre!

MARFA.
Mon fils! mon fils! (Ils tombent dans les bras l'un de
l'autre.)

NADIA.
Marfa...

MARFA.
Oui, oui, c'est moi, mon enfant bien-aim, c'est moi, mon
noble et courageux martyr!... laisse-moi les baiser mille fois
ces yeux, ces pauvres yeux teints!... Et c'est pour moi,
c'est parce qu'il a voulu dfendre sa mre qu'ils l'ont ainsi
tortur!... Ah! pourquoi ne suis-je pas morte avant ce jour
fatal!... Pourquoi ne suis-je pas morte, mon Dieu?

STROGOFF.
Mourir!... toi, non... non!... Ne pleure pas, ma mre, et
souviens-toi des paroles que je dis ici: Dieu rserve  ceux
qui souffrent d'ineffables consolations!

MARFA.
De quelles consolations me parles-tu,  moi, dont les yeux ne
doivent plus, sans pleurer, se fixer sur les tiens?

STROGOFF.
Le bonheur peut renatre en ton me.

MARFA.
Le bonheur?

STROGOFF.
Dieu fait des miracles, ma mre...

MARFA.
Des miracles! Que signifie?... Rponds, rponds, au nom du
ciel!

STROGOFF.
Eh bien! apprends donc!... je, je... Ah! la joie! l'motion de
te retrouver... ma mre... ma...

MARFA.
Mon Dieu! la parole expire sur ses lvres... Il plit... il
perd connaissance!...

NADIA.
C'est l'motion aprs tant de fatigues!

MARFA.
Il faudrait pour le ranimer!... Ah! cette gourde! (Elle prend
la gourde que Strogoff porte  son ct.) Rien! elle est
vide... L-bas, de l'eau!... Va... va... Nadia! (Nadia prend
la gourde et s'lance au fond sur le chemin qui monte vers la
droite.) Michel, mon enfant, entends-moi, parle-moi,
Michel!... Dis encore que tu me pardonnes tout ce que, par
moi, tu as souffert!...

STROGOFF, d'une voix teinte.
Mre! mre!...

MARFA.
Ah!... il revient  lui!... (A ce moment Nadia qui a rempli la
gourde se relve, mais aussitt le sergent tartare reparat et
se prcipite vers elle.)

LE SERGENT.
A moi, la belle fille!...

NADIA.
Laissez-moi.

LE SERGENT.
Non!... tu viendras de gr ou de force!... (Il veut
l'entraner.)

NADIA.
Laissez-moi!... Laissez-moi!

MARFA, apercevant Nadia.
Le misrable... Nadia!... (Elle court  Nadia.)

LE SERGENT.
Arrire!... (Il repousse Marfa, saisit Nadia dans ses bras et
va l'enlever.)

NADIA, poussant un cri.
A moi, piti!...  moi!

STROGOFF.
Nadia!... (Il se redresse, se lve; puis, par un mouvement
irrsistible, il se jette sur un des fusils dposs prs de
l'arbre, il l'arme, il ajuste le sergent et fait feu. Le
sergent tombe mort.)

MARFA ET NADIA.
Oh!... (Toutes deux, aprs tre restes stupfaites un instant,
redescendent en courant auprs de Strogoff.)

STROGOFF.
Que Dieu et le czar me pardonnent!... Cette contrainte
nouvelle tait au-dessus de mes forces!

MARFA.
Ah! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumire du ciel!

NADIA.
Frre! Frre!... C'est donc vrai?

STROGOFF.
Oui, oui, je te vois, ma mre!... Oui, je te vois, Nadia!...

MARFA.
Mon enfant, mon enfant!... Quelle joie, quel bonheur, quelle
ivresse!... Ah!... Je comprends tes paroles maintenant: Dieu
garde aux affligs d'ineffables consolations...

NADIA.
Mais comment se fait-il?

MARFA.
Et d'o vient ce miracle?...

STROGOFF.
Quand je croyais te regarder pour la dernire fois, ma mre,
mes yeux se sont inonds de tant de pleurs, que le fer rougi
n'a pu que les scher sans brler mon regard!... Et comme il
me fallait, pour sauver notre Sibrie, traverser les lignes
tartares: "Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me protge...
Je suis aveugle..." et je passais!

NADIA.
Mais pourquoi ne m'avoir pas dit...  moi?...

STROGOFF.
Parce qu'un instant d'imprudence ou d'oubli aurait pu te
perdre avec moi, Nadia!...

MARFA.
Silence!... Ils reviennent.


SCENE VI.

LES MEMES, LE CAPITAINE, SOLDATS.


Le capitaine, suivi des soldats, arrive par le fond. On relve
le cadavre du sergent.

LE CAPITAINE.

Qui a tu cet homme?
UN SOLDAT, montrant Strogoff.
Il n'y a ici que ce mendiant.

L'OFFICIER.
Qu'on s'empare de lui. Nous l'emmnerons au camp.

STROGOFF,  part.
M'emmener!... Et ma mission! tout est perdu!...

NADIA.
Ne savez-vous pas que mon frre est aveugle?...

MARFA.
Et qu'il n'a pu se servir de cette arme!

L'OFFICIER.
Aveugle?... Nous allons bien savoir s'il l'est rellement!

MARFA, bas.
Que va-t-il faire?

L'OFFICIER.
Tes yeux sont teints, as-tu dit.

STROGOFF.
Oui.

L'OFFICIER.
Eh bien! je veux te voir marcher sans guide, sans appui!...
Eloignez ces deux femmes, et toi, marche! (Il tire son pe.)

STROGOFF.
De quel ct?

L'OFFICIER, tendant son pe en face de la poitrine de
Strogoff.
Droit devant toi.

NADIA.
Mon Dieu!

MARFA, pousse un cri en fermant la bouche.
Ah!...

STROGOFF, marchant sur l'pe, et s'arrtant au moment o la
pointe lui entre dans la poitrine.
Ah!... vous m'avez bless!

MARFA, s'lanant vers lui.
Michel! mon pauvre enfant!...

NADIA.
Frre!

MARFA,  l'officier.
Vous tes un assassin!

L'OFFICIER
Alors, c'est une de ces femmes qui a tu ce soldat!

MARFA.
C'est moi.

STROGOFF,  Marfa.
Non, ma mre! je ne veux pas... je ne veux pas...

MARFA,  part,  Strogoff.
Pour sauver notre Sibrie, il faut que tu sois libre!... Je te
dfends de parler!

L'OFFICIER.
Saisissez cette femme!... Attachez-la au pied de cet arbre, et
qu'on la fusille!

STROGOFF.
Fusille!... toi!...

NADIA.
Grce!... pour elle!...

MARFA.
Dieu a compt mes jours!... Ils lui appartiennent!

(Des soldats attachent Marfa  l'arbre; d'autres entranent
Strogoff et Nadia.)

STROGOFF.
Ma mre! ma mre!...


ONZIEME TABLEAU.

Le Radeau.


SCENE VII.

LES MEMES, JOLLIVET, BLOUNT, UN BATELIER, PLUSIEURS FUGITIFS.


(Au moment o les Tartares vont fusiller Marfa, un radeau
venant de la gauche apparat sur l'Angara.)

JOLLIVET.
Une femme que des Tartares veulent assassiner!... Arrire,
misrables!

STROGOFF.
A moi!... mes amis!

L'OFFICIER, aux tartares.
Feu! vous autres!

BLOUNT.
Jollivet, tirez sur les soldats!... Je me charge, moi, du
capitaine! (Il tire.)

L'OFFICIER, bless.
Ah!

BLOUNT.
Je avais bien vis, n'est-ce pas?

JOLLIVET.
Trs bien vis, ami Blount!

(Les Tartares entourent leur chef, pendant que Strogoff et
Nadia dtachent Marfa.)

L'OFFICIER.
Emmenez-moi aux rservoirs!... C'est l'ordre d'Ogareff!
(Les Tartares l'emmnent.)

BLOUNT, JOLLIVET.
Vive la France! vive l'Angleterre! hurrah! hip! hip!

JOLLIVET.
Tiens! Michel Strogoff!

STROGOFF.
Merci, monsieur Jollivet! Merci, monsieur Blount!

BLOUNT.
C'tait nous, infortun aveugle!

STROGOFF.
Ne perdons pas une minute!... Ce radeau vous conduisait...

JOLLIVET.
A Irkoutsk.

STROGOFF.
A Irkoutsk!... C'est le ciel qui vous envoie.

BLOUNT.
Oui, toujours trs maligne, le ciel!

MARFA.
Vous nous emmenez avec vous!

JOLLIVET.
Certes!... En descendant le cours de l'Angara, nous
pntrerons dans Irkoutsk  la faveur de la nuit!

STROGOFF.
Embarquons!

JOLLIVET.
Il n'est donc pas aveugle!

MARFA.
Sa tendresse filiale a sauv mon enfant! Ses yeux, en
m'adressant un dernier adieu, taient inonds de tant de
larmes!...

BLOUNT.
Ah bonne! trs bien! je comprends, et je voulais instruire de
cette chose notre Acadmie de mdecine!

JOLLIVET.
Oui, oui, crivez, Blount: Fer rouge excellent pour scher les
larmes...

BLOUNT.
Mais insiouffisant pour brler la vue!

TOUS.
Embarquons!

(Ils s'embarquent.)


DOUZIEME TABLEAU.

Les Rives de l'Angara.


Le panorama du fond se dplace peu  peu, pendant que le
radeau est immobile, et montre divers sites des rives du
fleuve.


TREIZIEME TABLEAU.

Le Fleuve de naphte.

La nuit est venue. Le courant de naphte s'enflamme  la
surface du fleuve, et le radeau, vigoureusement repouss passe
 travers.


QUATORZIEME TABLEAU.

La Ville en feu.

Irkoutsk est en feu. La population se prcipite de tous cts.
Strogoff apparat et s'lance  travers une porte embrase.


ACTE CINQUIEME


QUINZIEME TABLEAU.

Le Palais du Grand-Duc.

Une chambre basse de la casemate de la porte Tchernaa, 
Irkoutsk. Porte au fond, portes latrales. Large fentre 
droite, claire par le reflet de l'incendie. Tocsin sonnant 
toute vole.


SCENE I.

LE GRAND-DUC, LE GENERAL VORONZOFF, OFFICIERS.


LE GRAND-DUC.
Il a fallu la main d'un barbare pour rpandre sur la surface
du fleuve tout un courant de naphte.

VORONZOFF.
Les soldats de l'mir ont, sans doute, renvers la muraille de
l'immense rservoir du Bakal.

LE GRAND-DUC.
Et une tincelle a suffi pour embraser ce naphte et incendier
les maisons dont les pilotis baignent dans le fleuve! Les
misrables! employer de pareils moyens de destruction!
VORONZOFF.

C'est une guerre de sauvages qu'ils veulent nous faire!
Altesse, ils ont jur l'extermination de la ville!

LE GRAND-DUC.
Ils ne sont pas encore les matres d'Irkoutsk. Gnral, le feu
a-t-il fait de nombreuses victimes?

VORONZOFF.
Presque tous les habitants sont parvenus  se sauver.

LE GRAND-DUC.
Que l'on secoure ces pauvres gens,... qu'ils soient logs dans
mon palais, dans les tablissements publics, chez tous ceux
que l'incendie a pargns!...

VORONZOFF.
Tous leur viennent en aide, Altesse, et rien ne leur manquera!
Le dvouement de notre population gale son patriotisme!

LE GRAND-DUC.
Bien! Bien! Cet incendie doit tre un moyen de diversion! Ds
que le feu sera localis que tous les dfenseurs retournent
aux remparts!

VORONZOFF.
A ce sujet, Altesse, j'ai  vous faire connatre une supplique
pour laquelle a t invoqu mon intermdiaire.

LE GRAND-DUC.

Par qui m'est-elle adresse?
VORONZOFF.
Par tous les exils politiques qui au dbut de l'invasion ont
reu l'ordre de rentrer dans la ville. Votre Altesse sait
qu'il se sont bravement battus dj et qu'elle peut compter
sur leur patriotisme.

LE GRAND-DUC.
Je le sais!... Que demandent-ils?

VORONZOFF.
Ils demandent que Votre Altesse daigne leur faire l'honneur de
recevoir une dputation d'entre eux.

LE GRAND-DUC.
Quel est le chef de cette dputation?

VORONZOFF.
Un exil qui s'est particulirement distingu depuis
l'investissement de la ville.

LE GRAND-DUC.
Son nom!

VORONZOFF.
Wasili Fdor! Homme de valeur et de courage, son influence sur
ses compagnons a toujours t trs grande!

LE GRAND-DUC.
Faites entrer cette dputation. (On introduit Wasili Fdor et
ses compagnons.)


SCENE II.

LES MEMES, FEDOR, EXILES.


LE GRAND-DUC.
Wasili Fdor, tes compagnons et toi, vous vous tes bravement
battus depuis le commencement du sige! Votre patriotisme n'a
jamais failli! La Russie ne l'oubliera pas!

FEDOR.
Nous venons demander  Votre Altesse qu'elle nous permette de
faire plus encore pour le salut de la patrie.

LE GRAND-DUC.
Que voulez-vous?

FEDOR.
L'autorisation de former un corps spcial et le droit de
marcher au premier rang.

LE GRAND-DUC.
Soit! Mais  un corps d'lite il faut un chef digne de le
commander. Quel sera ce chef?

TOUS.
Wasili Fdor!

FEDOR.
Moi?

TOUS.
Oui! oui!

LE GRAND-DUC.
Tu les entends! C'est toi qu'ils ont choisi! Acceptes-tu?

FEDOR.
Oui... si le bien du pays l'exige! L'amour de la patrie est
toujours vivace au coeur d'un exil, et nous vous demandons 
marcher en avant  la premire sortie!

TOUS.
Oui! oui! en avant!

LE GRAND-DUC.
Wasili Fdor, tes compagnons sont courageux et forts! Je
doublerai leur courage et leur force! Je leur donnerai  tous
l'arme la plus puissante: la libert!

TOUS.
La libert!

LE GRAND-DUC.
A dater de ce moment il n'y a plus de proscrits en Sibrie!

TOUS.
Hurrah pour le Grand-Duc! Hurrah! pour la Russie.

FEDOR.
Altesse, je ne serai pas seul de ma famille  bnir votre
nom. J'ai ma fille Nadia, qui en ce moment traverse mille
prils pour arriver jusqu' moi!...

LE GRAND-DUC.
Et au lieu d'un proscrit, ta fille trouvera un homme libre!

UN AIDE DE CAMP, entrant prcipitamment.
Altesse, un courrier du czar!

TOUS.
Un courrier!

LE GRAND-DUC.
Un courrier qui a pu arriver jusqu' nous! Enfin!... Qu'il
entre! qu'il entre!...


SCENE III.

LES MEMES, IVAN.


LE GRAND-DUC.
Qui es-tu? Parle! parle vite.

IVAN.
Michel Strogoff, courrier du czar.

LE GRAND-DUC.
D'o viens-tu?

IVAN.
De Moscou.

LE GRAND-DUC.
Tu as quitt Moscou?

IVAN.
Le 22 aot.

LE GRAND-DUC.
Et qui me prouve que tu es bien un courrier du czar, et que tu
m'es envoy de Russie?

IVAN, tirant un papier.
Ce permis sign du gouverneur de Moscou, et qui assurait mon
passage  travers la Sibrie.

LE GRAND-DUC.
Mais ce permis porte le nom de Nicolas Korpanoff?

IVAN.
Je voyageais sous ce nom en qualit de marchand sibrien.

LE GRAND-DUC.
Tu as une lettre pour moi?

IVAN.
J'en avais une crite de la main du gouverneur de Moscou, mais
j'ai d la dtruire pour la soustraire aux Tartares qui
m'avaient fait prisonnier.

LE GRAND-DUC.
Approche!... Que contenait cette lettre?

IVAN.
Ceci: Une arme de secours venue des provinces du Nord
arrivera le 28 septembre.

LE GRAND-DUC.
Le 28 septembre!

IVAN.
Que Son Altesse fasse ce jour-l, -- mais ce jour-l seulement,
-- une vigoureuse sortie, et les Tartares seront crass!

LE GRAND-DUC.
Ainsi celle que nous devions tenter aujourd'hui, demain... et
chaque jour, ne pourrait que nous tre funeste?... C'est dans
quatre jours seulement!... Eh bien, quoi qu'il arrive, nous
tiendrons jusque-l!

IVAN,  part.
Et demain les Tartares seront matres d'Irkoutsk!

LE GRAND-DUC.

Est-ce tout ce que contenait cette lettre du gouverneur de
Moscou?

IVAN.
Non!... Il tait aussi question d'un homme dont Votre Altesse
doit se dfier..., un officier russe.

LE GRAND-DUC.
Un Russe! un officier! Quel est le nom de ce tratre?

IVAN.
Ivan Ogareff, maintenant le lieutenant de Fodar et
organisateur de cette invasion.

LE GRAND-DUC.
Ivan Ogareff, jadis condamn par moi  la dgradation!

IVAN.
Il a jur de se venger de Votre Altesse et de livrer la ville
aux Tartares!

LE GRAND-DUC.
Qu'il vienne donc, je l'attends! Ah! qu'il mritait bien, ce
misrable, le chtiment qui l'a frapp, lui qui devait
provoquer plus tard l'envahissement de son pays!

IVAN, froidement.
Il le mritait!

LE GRAND-DUC.
Mais, dis-moi, comment as-tu fait pour pntrer dans Irkoutsk?

IVAN.
Pendant le dernier engagement qui vient d'avoir lieu, je me
suis ml aux dfenseurs de la ville, je me suis nomm, et
l'on m'a conduit aussitt devant Votre Altesse.

LE GRAND-DUC.
Tu as montr un grand courage, Michel Strogoff. Que demandes-tu
pour prix de tes services?

IVAN.
Le droit de combattre pour la dfense d'Irkoutsk.

LE GRAND-DUC.
Tu commanderas une des portes de la ville.

IVAN.
La porte Tchernaa, Altesse, celle que les Tartares menacent
le plus?

LE GRAND-DUC.
Soit! La porte Tchernaa!

VORONZOFF, qui s'est approch de la fentre.
Altesse!

LE GRAND-DUC.
Qu'y a-t-il?

VORONZOFF.
Il semble que l'ennemi cherche  se rapprocher de nos
murailles

LE GRAND-DUC.
Il nous trouvera prts  le recevoir! Venez, messieurs!

(Tous sortent except Ivan.)


SCENE IV.


IVAN, seul.
Oui, oui, nobles dfenseurs de la patrie! Allez, invincibles
hros! L'heure de la dfaite et de la mort sonnera bientt
pour vous! Et toi brle, cit maudite, que tes palais soient
anantis par le feu! Que de tes maisons il ne reste plus que
des cendres! Ce n'est pas une ville qu'il faut aux Tartares,
c'est un monceau de ruines! Brle donc, Irkoutsk, et prisse
avec toi tout ce qui porte le nom dtest de Russe et de
Sibrien!


SCENE V.

IVAN, STROGOFF, UN OFFICIER.


L'OFFICIER,  Strogoff.
Attendez ici!... Je vais aller prvenir Son Altesse le Grand-Duc
de votre arrive.

STROGOFF.
J'attends... Mais htez-vous.

IVAN,  part au fond.
Michel Strogoff. (L'officier sort.) Comment aveugle a-t-il pu
arriver jusqu'ici?

STROGOFF.
Il n'y a pas un instant  perdre!...

IVAN.
Oh! non, pas un instant. (Appuyant sa main sur l'paule de
Strogoff.) Michel Strogoff, reconnais-tu ma voix?

STROGOFF.
Oui, c'est la voix d'un tratre!... C'est la voix d'Ivan Ogareff.

IVAN.
Ogareff, auquel tu n'chapperas pas, cette fois!... Ogareff,
que n'arrtera pas ce vain commandement du Koran qui protge
les aveugles!... Ah! tu te rjouis, n'est-ce pas? d'avoir pu
arriver  temps pour accomplir ta mission et sauver  la fois
Irkoutsk et le Grand-Duc?

STROGOFF.
Peut-tre!

IVAN.
Tu espre encore!... mais sache donc que nous sommes seuls
ici! Avant que nul ne vienne, mon poignard, fouillant dans ta
poitrine, t'en arrachera le coeur.

STROGOFF, froidement.
Essaye.

IVAN.
Tu oses me braver... quand je te tiens seul et sans dfense!...,
quand je n'ai qu' choisir la place pour te frapper! Ah!
comme je vais bien te tuer!

STROGOFF.
J'attends! (Ivan s'approche de Strogoff, mais le coup est
dtourn, et Strogoff lui arrache son poignard.)

STROGOFF.
Eh bien, j'attends toujours.

IVAN.
Est-ce un rve!... Un miracle n'a pu se faire pour ce
misrable!...

STROGOFF, avanant vers lui et lui prenant le bras.
Alors, pourquoi trembles-tu?

IVAN, voulant se dgager.
Non!... C'est impossible!...

STROGOFF.
Ivan Ogareff, ton heure suprme est arrive!... Regarde de
tous tes yeux, regarde!...

IVAN.
Misricorde! Il voit! il voit! il voit!

STROGOFF.
Oui, je vois sur ton visage de tratre la pleur et
l'pouvante! Je vois la trace du knout, le stigmate de honte
dont j'ai marqu ton front! Je vois la place o je vais te
frapper, misrable! Ah! comme je vais bien te tuer!

IVAN, se redressant.
Soit! mais tu me frapperas debout! Je mourrai du moins en
soldat!

STROGOFF.
En soldat, toi?... Non. Tu vas mourir comme doit mourir un
tratre,  genoux! Allons,  genoux! pour expier l'outrage
que tu m'as inflig,  genoux! pour avoir fait honteusement
knouter ma mre,  genoux! pour avoir trahi ta patrie... A
genoux! misrable,  genoux!

(Ivan cherche  s'emparer du poignard pour en frapper
Strogoff, et parvient  le lui prendre. Mais Strogoff lui
saisit la main et la dirige de telle sorte qu'Ivan se frappe
lui-mme et tombe.)


SCENE VI.

LES MEMES, LE GRAND-DUC, OFFICIERS, VORONZOFF, JOLLIVET,
BLOUNT, MARFA, NADIA, FEDOR.


LE GRAND-DUC.
Emparez-vous de cet homme. (A Strogoff.) Qui es-tu, toi qui as
assassin un courrier du czar?

STROGOFF.
Michel Strogoff, Altesse, et voici Ivan Ogareff.

MARFA, entrant.
Oui! Michel Strogoff, mon enfant! Altesse, vous avez devant
vous le dvouement et la trahison!

JOLLIVET, montrant Strogoff.
Et le dvouement, le voici!

BLOUNT, montrant Ivan.
Et le trahison, le voil!

LE GRAND-DUC.
Quels sont ces hommes?

STROGOFF.
Mes braves compagnons de prils!

JOLLIVET, dsignant Blount.
J'ai l'honneur de prsenter  Votre Altesse monsieur Blount,
un courageux Anglais!

BLOUNT, mme jeu.
Mister Jollivet, une Franaise aussi coura... bien plus
courageuse!

LE GRAND-DUC.
Et vous affirmez?...

BLOUNT.
Que celui-l tait Ivan Ogareff!

JOLLIVET.
Et celui-ci est Michel Strogoff!

FEDOR.
Le sauveur de ma fille, Altesse! (Coups de canons rapprochs.)

STROGOFF.
Ecoutez! C'est le canon qui tonne!

LE GRAND-DUC.
Oui!... Les colonnes ennemies attaquent la ville! Il faut
dfendre les remparts!

STROGOFF.
Non!... Ecoutez encore!... Au canon qui gronde sous nos murs
rpond le canon plus lointain!... C'est aujourd'hui le 24
septembre!... Voil l'arme de secours qui arrive!...

TOUS.
L'arme de secours!

STROGOFF.
Que Votre Altesse ordonne une sortie gnrale, et l'arme
tartare sera anantie!

LE GRAND-DUC.
Allons, mes amis, au combat!

TOUS.
Au combat! (Tous sortent.)


SEIZIEME TABLEAU.

L'Assaut d'Irkoutsk.

La scne reprsente une plaine sous les murs d'Irkoutsk. Les
Tartares ont t crass, et toute l'arme russe est en scne.


SCENE I.

LE GRAND-DUC, STROGOFF, NADIA, MARFA, JOLLIVET, BLOUNT,
VORONZOFF, FEDOR, TROUPES, ETC., ETC.


LE GRAND-DUC.
Soldats, grce au courage et au dvouement de Michel Strogoff,
nos troupes ont pu oprer leur jonction avec l'arme de
secours! Les Tartares sont en droute, l'mir Fofar est
prisonnier, et Irkoutsk est dlivre!

TOUS.
Hurrah! hurrah!

LE GRAND-DUC.
Michel Strogoff, quelle rcompense demandes-tu?

STROGOFF;
Je ne veux rien!... Altesse, je n'ai fait que mon devoir de
soldat... pour Dieu, pour le Czar, pour la Patrie.

(Les fanfares clatent et les drapeaux russes se balancent
dans les airs au milieu des hurrahs.)


FIN.


Typographie Firmin-Didot. -- Mesnil (Eure).







End of Project Gutenberg's Michel Strogoff, by Jules Verne and A. D'Ennery

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF ***

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