The Project Gutenberg EBook of La petite comtesse, by Octave Feuillet

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Title: La petite comtesse

Author: Octave Feuillet

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26821]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE COMTESSE ***




Produced by Daniel Fromont










[Transcriber's note: Octave Feuillet, _La petite comtesse_ (1878),
dition de 1879]





OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


LA PETITE COMTESSE




CALMANN LEVY, EDITEUR


OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


Format grand in-18


LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.


THEATRE


L'ACROBATE, comdie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comdie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comdie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comdie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comdie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comdie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comdie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comdie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comdie en un acte.

REDEMPTION, comdie en cinq actes.

ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comdie en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comdie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comdie en un acte.


Paris. -- Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.






LA PETITE COMTESSE


LE PARC - ONESTA


PAR


OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


NOUVELLE EDITION


PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1879

Droits de reproduction et de traduction rservs.




LA

PETITE COMTESSE


ETUDE DE LA VIE MONDAINE




LA

PETITE COMTESSE




I


GEORGES L. A PAUL B., A PARIS


Du Rozel, 15 septembre.


Il est neuf heures du soir, mon ami, et tu arrives
d'Allemagne. On te remet ma lettre, dont le timbre t'annonce
d'abord que je suis absent de Paris. Tu te permets un geste
d'humeur, et tu me traites de vagabond. Cependant, tu te
plonges dans ton meilleur fauteuil, tu ouvres ma lettre, et tu
apprends que je suis install depuis cinq jours dans un moulin
de basse Normandie. -- "Un moulin! comment diantre! que peut-il
faire dans un moulin?" -- Ton front se plisse, tes sourcils se
rapprochent: tu dposes ma lettre pour un moment, tu prtends
pntrer ce mystre par le seul effort de ton imaginative.
Soudain un aimable enjouement se peint sur tes traits; ta
bouche exprime l'ironie du sage, tempre par l'indulgence de
l'ami, tu as entrevu dans un nuage d'opra-comique une
meunire poudre, un corsage de rubans en chelle, une jupe
fine et courte, et des bas  coins dors; bref, une de ces
meunires dont le coeur fait tic tac avec accompagnement de
hautbois. -- Mais les Grces, qui se jouent sans cesse devant
ta pense, l'garent parfois: ma meunire ressemble  la
tienne comme je ressemble au jeune Colin; elle est coiffe
d'un vaste bonnet de coton, auquel la couche la plus intense
de farine ne russit pas  rendre sa couleur primitive; elle
porte un jupon d'une laine grossire, qui corcherait la peau
d'un lphant; bref, il m'arrive frquemment de confondre la
meunire avec le meunier; aprs quoi, il est superflu
d'ajouter que je ne suis nullement curieux de savoir si son
coeur fait tic tac.

La vrit est que, ne sachant comment tuer le temps, en ton
absence, et n'ayant pas lieu d'esprer ton retour avant un
mois (c'est ta faute), j'ai sollicit une mission. Le conseil
gnral du dpartement de... venait tout  point d'mettre le
voeu qu'une certaine abbaye ruine, dite l'abbaye du Rozel,
ft classe parmi les monuments historiques: on m'a charg
d'examiner de prs les titres de la postulante. Je me suis
rendu en toute hte au chef-lieu de ce dpartement _artistique_,
o j'ai fait mon entre avec la gravit importante d'un homme
qui tient entre ses mains la vie ou la mort d'un monument cher
au pays. J'ai pris dans l'htel quelques renseignements:
grande a t ma mortification quand j'ai reconnu que personne
ne paraissait souponner qu'une abbaye du Rozel existt ou et
jamais exist  cent lieues  la ronde. -- Je me suis prsent
 la prfecture, sous le coup de ce dsenchantement: le
prfet, qui est V..., que tu connais, m'a reu avec sa bonne
grce ordinaire; mais aux questions que je lui adressais sur
l'tat des ruines qu'il s'agissait de conserver  l'amour
traditionnel de ses administrs, il m'a rpondu, avec un
sourire distrait, que sa femme, qui avait vu ces ruines dans
une partie de campagne, pendant son sjour aux bains de mer,
m'en parlerait mieux qu'il ne saurait le faire.

Il m'invita  dner, et, le soir, madame V..., aprs les
combats ordinaires de la pudeur expirante, me montra sur son
album quelques vues des fameuses ruines dessines avec got.
Elle s'exalta tout doucement en me parlant de ces vnrables
restes, encadrs, si on l'en croit, dans un site enchanteur,
et fort propres, surtout, aux parties de campagne. Un regard
suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble
vident que cette jeune femme est la seule personne du
dpartement qui porte  cette pauvre vieille abbaye un intrt
vritable, et que les pres conscrits du conseil gnral ont
mis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est
impossible de ne pas me ranger  leur opinion: l'abbaye a de
beaux yeux; elle mrite d'tre classe, elle le sera.

Mon sige tait donc fait, ds ce moment; mais il fallait
encore l'crire et l'appuyer de quelques pices
justificatives. Malheureusement, les archives et les
bibliothques locales n'abondent pas en traditions relatives 
mon sujet: aprs deux jours de fouilles consciencieuses, je
n'avais recueilli que de rares et insignifiants documents, qui
peuvent se rsumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel,
commune du Rozel, a t habite de temps immmorial par les
moines, -- qui l'ont quitte lorsqu'elle a t dtruite."

C'est pourquoi je rsolus d'aller, sans plus de retard,
demander leur secret  ces ruines mystrieuses, et de
multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppler
 la concision force de ma plume. -- Je partis mercredi matin
pour le gros bourg de ***, qui n'est qu' deux ou trois lieues
de l'abbaye. Un coche normand, compliqu d'un cocher normand,
me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long
des haies normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et
mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un
caractre agreste un peu uniforme. Sous un bocage ternel se
dploie une verdure opulente et monotone, dans l'paisseur de
laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conois les douze
repas de mon cocher: l'ide de manger doit se prsenter
frquemment et presque uniquement  l'imagination de tout
homme qui passe sa vie au milieu de cette grasse nature, dont
l'herbe mme donne apptit.

Vers le soir cependant, l'aspect du paysage changea: nous
entrmes dans des plaines basses, marcageuses et nues comme
des steppes, qui s'tendaient de chaque ct de la route; le
bruit des roues sur la chausse prit une sonorit creuse et
vibrante; des joncs de couleur sombre et de hautes herbes
d'apparence malsaine couvraient,  perte de vue, la surface
noirtre du marais. J'aperus au loin,  travers le crpuscule
et derrire un rideau de pluie, deux ou trois cavaliers lancs
 toute bride, qui parcouraient, comme affols, ces espaces
sans bornes: ils s'ensevelissaient par intervalles dans les
bas-fonds du pturage, et reparaissaient tout  coup, galopant
toujours avec la mme frnsie. Je ne pouvais imaginer vers
quel but idal se prcipitaient ces fantmes questres. Je
n'eus garde de m'en informer. Le mystre est doux et sacr.

Le lendemain, je m'acheminai vers l'abbaye, emmenant dans mon
cabriolet un grand paysan qui avait les cheveux jaunes, comme
Crs. C'tait un valet de ferme qui demeurait depuis sa
naissance  deux pas de mon monument; il m'avait entendu, le
matin, prendre des informations dans la cour de l'auberge, et
s'tait offert obligeamment  me conduire aux ruines, qui
taient la premire chose qu'il et vue en venant au monde. Je
n'avais nul besoin d'un guide: j'acceptai cependant l'offre
de ce garon, dont l'officieux bavardage semblait me promettre
une conversation suivie, o j'esprais surprendre quelque
lgende intressante; mais, ds qu'il eut pris place  mes
cts, le drle devint muet: mes questions semblaient mme,
je ne sais pourquoi, lui inspirer une profonde mfiance,
voisine de la colre. J'avais affaire au gnie des ruines,
gardien jaloux de leurs trsors. En revanche, j'eus l'avantage
de le ramener chez lui en voiture: c'tait apparemment ce
qu'il avait voulu, et il eut tout lieu d'tre satisfait de ma
complaisance.

Aprs avoir dpos devant sa porte cet agrable compagnon, je
dus mettre moi-mme pied  terre: un escalier de rochers,
serpentant sur le flanc d'une lande, me conduisit au fond
d'une troite valle, qui s'arrondit et s'allonge entre une
double chane de hautes collines boises. Une petite rivire y
dort sous les aulnes, sparant deux bandes de prairies fines
et moelleuses comme les pelouses d'un parc: on la traverse
sur un vieux pont d'une seule arche, qui dessine dans une eau
tranquille le reflet de sa gracieuse ogive. Sur la droite, les
collines se rapprochent en forme de cirque, et semblent runir
leurs courbes verdoyantes:  gauche, elle s'vasent et vont
se perdre dans la masse haute et profonde d'une fort. La
valle est ainsi close de toutes parts, et offre un tableau
dont le calme, la fracheur et l'isolement pntrent l'me. Si
l'on pouvait jamais trouver la paix hors de soi-mme, ce doux
asile la donnerait: il en donne du moins pour un instant
l'illusion.

Le site et suffi pour me faire deviner l'abbaye, qui sans
doute succda  l'ermitage. Dans cette priode de transition
brutale et convulsive qui ouvrit si pniblement l're moderne,
quel immense besoin de repos et de recueillement devait se
faire sentir aux mes dlicates et aux esprits contemplatifs!
-- Je lis dans le coeur du moine, du pote, du spiritualiste
inconnu que le hasard amena un jour, au milieu de cet ge
terrible, que la pente de ces collines, et qui dcouvrit
soudain le trsor de solitude qu'elles reclaient: je me
figure l'attendrissement de ce rveur fatigu en face d'une
scne si paisible; je me le figure, et, en vrit, je ne suis
pas loin de le partager. Notre poque,  travers de grandes
dissemblances, n'est pas sans quelques rapports essentiels
avec les premiers temps du moyen ge: le dsordre moral, la
convoitise matrielle, la violence barbare, qui
caractrisaient cette phase sinistre de notre histoire, ne
semblent loigns de nous, aujourd'hui, que par la distance
qui spare la thorie de la pratique, le complot de
l'excution, et l'me perverse de la main criminelle.

Les ruines de l'abbaye sont adosses  la fort. Ce qui survit
de l'abbaye elle-mme est peu de chose:  l'entre de la
cour, une porte monumentale; une aile de btiment du XIIe
sicle, o loge la famille du meunier dont je suis l'hte; la
salle du chapitre, remarquable par d'lgants arceaux et
quelques traces de peintures murales; enfin, deux ou trois
cellules, dont une parat avoir servi de lieu de correction si
j'en juge par la solidit de la porte et des verrous. Le reste
a t dmoli, et se retrouve par fragments dans les
maisonnettes du voisinage. L'glise, qui a presque les
proportions d'une cathdrale, est d'une belle conservation et
d'un effet merveilleux. Le portail et le chevet de l'abside
ont seuls disparu: toute l'architecture intrieure, les
voussures, les hautes colonnes, sont intactes et comme faites
d'hier. L, il semble qu'un artiste ait prsid  l'oeuvre de
destruction: un coup de pioche magistral a ouvert aux deux
extrmits de l'glise,  la place du portail et  la place de
l'autel, deux baies gigantesques, de sorte que le regard, du
seuil de l'difice, plonge dans la fort comme  travers un
profond arc triomphal. Dans ce lieu solitaire, cela est
inattendu et solennel. J'en fus ravi.

-- Monsieur, dis-je au meunier, qui, depuis mon arrive,
observait de loin chacun de mes pas avec cette mfiance froce
qui semble particulire au pays, je suis charg d'tudier et
de dessiner ces ruines. Ce travail me demandera plusieurs
jours: ne pourriez-vous m'pargner une course quotidienne du
bourg  l'abbaye, en me logeant chez vous, tant bien que mal,
pendant une semaine ou deux?

Le meunier, Normand de race, m'examina des pieds  la tte
sans me rpondre, en homme qui sait que le silence est d'or:
il me toisa, me jaugea, me pesa, et finalement, desserrant ses
lvres enfarines, il appela sa femme. La meunire apparut
alors sur le seuil de la salle du chapitre, convertie en
table  veaux, et je dus lui renouveler ma demande. Elle
m'examina,  son tour, mais moins longuement que son mari, et,
avec le flair suprieur de son sexe, sa conclusion fut, comme
j'avais droit de m'y attendre, celle du _Proeses_ dans _le Malade_
: -- _Dignus es intrare_. Le meunier, qui vit la tournure que
prenaient les choses, souleva son bonnet et me rgala d'un
sourire. Ces braves gens, du reste, une fois la glace rompue,
s'ingnirent  me ddommager, par mille attentions
empresses, de la prudence de leur accueil. Ils voulaient
m'abandonner leur propre chambre, orne des _Aventures de
Tlmaque_,  laquelle je prfrai -- comme et fait Mentor --
une cellule d'une austre nudit, dont la fentre  petits
carreaux losangs s'ouvre sur le portail ruin de l'glise et
sur l'horizon de la fort.

Plus jeune de quelques annes, j'aurais joui trs-vivement de
cette potique installation; mais je grisonne, ami Paul, ou du
moins j'en ai peur, bien que j'essaye encore d'attribuer  de
simples jeux de lumire les tons douteux dont ma barbe
s'maille au soleil de midi. Toutefois, si ma rverie a chang
d'objet, elle dure encore et me charme toujours. Mon sentiment
potique s'est modifi, et je crois qu'il s'est lev. L'image
d'une femme n'est plus l'lment indispensable de mon rve:
mon coeur, plus calme, et qui s'tudie  l'tre, se retire peu
 peu du champ o s'exerce ma pense. Je ne puis, je l'avoue,
trouver un plaisir suffisant dans les pures et sches
mditations de l'intelligence: il faut que mon imagination
parle d'abord et donne le branle  mon cerveau, car je suis n
romanesque, romanesque je mourrai, et tout ce qu'on peut me
demander, tout ce que je puis obtenir de moi,  l'ge o la
biensance commande dj la gravit, c'est de faire des romans
sans amour.

Les monuments du pass favorisent cette disposition incurable
de mon esprit: ils m'aident  ressusciter les moeurs, les
passions, les ides de leurs anciens habitants, et 
interroger, sous les caractres varis de chaque poque, la
vieille nigme de la vie. -- Dans cette cellule o je t'cris,
je ne manque pas d'voquer, chaque soir, des robes de bure et
des visages macrs: un moine m'apparat, tantt  genoux
dans cet angle obscur, sur cette dalle use, plong dans les
heureuses extases de la foi, tantt accoud sur cette noire
tablette de chne, couvrant d'auroles d'or le parchemin des
missels, perptuant les oeuvres du gnie antique, ou
poursuivant sa science, qui l'effraye, jusqu'aux limites de la
magie. Un autre fantme, debout prs de l'troite fentre,
attache son regard humide sur la profondeur de ces bois, qui
lui rappellent les chasses chevaleresques et les palefrois des
chtelaines. -- Tu en diras ce qu'il te plaira, j'aime les
moines, non pas les moines de la dcadence, les moines
fainants, pansus et verts gaillards, qui firent la joie de
nos pres, et qui ne font pas la mienne. J'aime et je vnre
cette ancienne socit monastique, telle que je me la figure,
recrute parmi les races malheureuses et vaincues, conservant
seule, au milieu d'un monde barbare, le sentiment et le got
des jouissances de l'esprit, ouvrant un refuge, et le seul
refuge possible dans une telle poque,  toute intelligence
qui laissait voir, ft-ce sous le sayon de l'esclave, quelque
tincelle de gnie. Combien de potes, de savants, d'artistes,
d'inventeurs anonymes ont d bnir, pendant dix sicles, ce
droit d'asile respect, qui les avait arrachs aux misres
poignantes et  la vie bestiale de la glbe! L'abbaye aimait 
dcouvrir ces pauvres penseurs plbiens et  seconder le
dveloppement de leurs aptitudes diverses: elle leur assurait
le pain de chaque jour et le doux bienfait du loisir, elle
s'honorait et se parait de leurs talents. Quoique leur cercle
ft troit, ils y exeraient, du moins librement, les facults
qu'ils tenaient de Dieu: ils vivaient heureux, quoiqu'ils
dussent mourir ignors.

Que plus tard le clotre se soit cart de ces nobles et
svres traditions, qu'il ait dgnr de chute en chute
jusqu'aux frres Fredons et jusqu'au directeur spirituel de
Panurge, cela est possible; il a d subir le destin commun 
toutes les institutions qui ont fait leur temps, et qui
survivent  leur oeuvre accomplie. Toutefois, il se peut bien
que l'esprit gaulois de la bourgeoisie mancipe, auquel vint
s'ajouter bientt l'esprit de la Rforme, ait dessin dans nos
vieilles abbayes plus de caricatures que de portraits. Quoi
qu'il en soit, mme en lisant Rabelais avec le respect qu'il
convient, aucun homme dou de pense ne saurait oublier que,
durant cette triste nuit du moyen ge, le dernier rayon de la
pure vie intellectuelle claire le front ple du moine.

Jusqu' prsent, l'ennui m'a pargn dans ma solitude.
T'avouerai-je mme que j'y prouve un contentement singulier?
Il me semble que je suis  mille lieues des choses d'ici-bas,
et qu'il y a une sorte de trve et de temps d'arrt dans la
misrable routine de mon existence,  la fois tourmente et
banale. Je savoure ma complte indpendance avec l'allgresse
nave d'un Robinson de douze ans. Je dessine quand il me
plat; le reste du temps, je me promne  et l  l'aventure,
en ayant grand soin de ne jamais franchir les bornes du vallon
sacr. Je m'assois sur le parapet du pont, et je regarde
couler l'eau; je vais  la dcouverte dans les ruines; je
m'enfonce dans les souterrains: j'escalade les degrs rompus
du beffroi; je ne puis les redescendre, et je demeure  cheval
sur une gargouille, faisant une assez sotte figure, jusqu' ce
que le meunier m'apporte une chelle. Je m'gare la nuit dans
la fort, et je vois passer les chevreuils au clair de lune.
Que veux-tu! tout cela me berce agrablement, et me produit
l'impression d'un rve d'enfant, que je fais dans l'ge mr.

Ta lettre, date de Cologne, et qu'on m'a renvoye ici suivant
mes instructions, a seule troubl ma batitude. Je me console
difficilement d'avoir quitt Paris presque  la veille de ton
retour. Que le ciel confonde tes caprices et ton indcision!
Tout ce que je puis faire maintenant, c'est de hter mon
travail; mais o trouver les documents historiques qui me
manquent? Je tiens srieusement  sauver ces ruines. Il y a l
un paysage rare, un tableau de prix, qu'on ne peut laisser
prir sans vandalisme.

Et puis j'aime les moines, te dis-je. Je veux rendre  leurs
ombres cet hommage de sympathie. Oui, si j'avais vcu, il y a
quelque mille ans, j'aurais certainement cherch parmi eux le
repos du clotre en attendant la paix du ciel. Quelle
existence m'et mieux convenu? Sans souci de ce monde et
assur de l'autre, sans troubles du coeur ni de l'esprit,
j'aurais crit paisiblement de douces lgendes auxquelles
j'eusse t crdule, j'aurais dchiffr curieusement des
manuscrits inconnus et dcouvert en pleurant de joie l'_Iliade_
ou l'_Enide;_ j'aurais dessin des rves de cathdrale, chauff
des alambics, -- et peut-tre invent la poudre: ce n'est pas
ce que j'aurais fait de mieux.

Allons, il est minuit: frre, il faut dormir.

_Post-Scriptum_. -- Il y a des spectres! Je fermais cette lettre,
mon ami, au milieu d'un silence solennel, quand soudain mon
oreille s'est emplie de bruits mystrieux et confus, qui
paraissaient venir du dehors, et o j'ai cru distinguer le
sourd murmure d'une foule. Je me suis approch, fort surpris,
de la fentre de ma cellule, et je ne saurais trop te dire la
nature prcise de l'motion que j'ai ressentie en apercevant
les ruines de l'glise claires d'une lumire resplendissante
: le vaste portail et les ogives bantes jetaient des flots de
clart jusque sur les bois lointains. Ce n'tait point, ce ne
pouvait tre un incendie. J'entrevoyais, d'ailleurs,  travers
les trfles de pierre, des ombres de taille surhumaine, qui
passaient dans la nef, paraissant excuter avec une sorte de
rythme quelque crmonie bizarre. -- J'ai brusquement ouvert
ma fentre: au mme instant, de bruyantes fanfares ont clat
dans la ruine, et ont fait retentir tous les chos de la
valle; aprs quoi, j'ai vu sortir de l'glise une double file
de cavaliers arms de torches et sonnant du cor, quelques-uns
vtus de rouge, d'autres draps de noir et la tte couverte de
panaches. Cette trange procession a suivi, toujours dans le
mme ordre, avec le mme clat et les mmes fanfares, le
chemin ombrag qui borde les prairies. Arrive sur le petit
pont, elle a fait une station: j'ai vu les torches s'lever,
s'agiter et lancer des gerbes d'tincelles; les cors ont fait
entendre une cadence prolonge et sauvage; puis, soudain,
toute lumire a disparu, tout bruit a cess, et la valle
s'est ensevelie de nouveau dans les tnbres et dans le
silence profond de minuit. Voil ce que j'ai vu, entendu. Toi
qui arrives d'Allemagne, as-tu rencontr le chasseur Noir?
Non? Pends-toi donc!




II


16 septembre.


L'ancienne fort de l'abbaye appartient  un riche
propritaire du pays, le marquis de Malouet, descendant de
Nemrod, et dont le chteau parat tre le centre social du
pays. Il y a presque chaque jour, en cette saison, grande
chasse dans la fort: hier, la fte s'acheva par un souper
sur l'herbe suivi d'un retour aux flambeaux. J'aurais
volontiers trangl l'honnte meunier qui m'a donn,  mon
rveil, cette explication en langue vulgaire de ma ballade de
minuit.

Voil donc le monde qui envahit avec toutes ses pompes ma
chre solitude. Je le maudis, Paul, dans toute l'amertume de
mon coeur. Je lui ai d hier soir,  la vrit, une apparition
fantastique qui m'a charm; mais je lui dois aujourd'hui une
aventure ridicule, dont je suis seul  ne point rire, car j'en
suis le hros.

J'tais ce matin mal dispos au travail; j'ai dessin
toutefois jusqu' midi, mais il m'a fallu y renoncer: j'avais
la tte lourde, l'humeur maussade, je sentais vaguement dans
l'air quelque chose de fatal. Je suis rentr un instant au
moulin pour y dposer mon attirail; j'ai chican la meunire
consterne au sujet de je ne sais quel brouet cruellement
indigne qu'elle m'avait servi  djeuner; j'ai rudoy les
deux enfants de cette bonne femme qui touchaient  mes
crayons; enfin, j'ai donn au chien du logis un coup de pied
accompagn de la clbre formule: "Juge, si tu m'avais fait
quelque chose!"

Assez peu satisfait de moi-mme, comme tu le penses, aprs ces
trois petites lchets, je me suis dirig vers la fort pour
m'y drober autant que possible  la lumire du jour. Je me
suis promen prs d'une heure sans pouvoir secouer la
mlancolie prophtique qui m'obsdait. Avisant enfin, au bord
d'une des avenues qui traversent la fort, et sous l'ombrage
des htres, un pais lit de mousse, je m'y suis tendu avec
mes remords, et je n'ai pas tard  m'y endormir d'un profond
sommeil. -- Dieu! que n'tait-ce celui de la mort!

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand j'ai t
rveill tout  coup par un certain branlement du sol dans
mon voisinage immdiat: je me suis lev brusquement, et j'ai
vu,  quatre pas de moi, dans l'avenue, une jeune femme 
cheval. Mon apparition subite a un peu effray le cheval, qui
a fait un cart. La jeune femme, qui ne m'avait pas encore
aperu, le ramenait en lui parlant. Elle m'a paru jolie,
mince, lgante. J'ai entrevu rapidement des cheveux blonds,
des sourcils d'une nuance plus fonce, un oeil vif, un air de
hardiesse, et un feutre  panache bleu camp sur l'oreille
avec trop de crnerie. -- Pour l'intelligence de ce qui va
suivre, il faut que tu saches que j'tais vtu d'une blouse de
touriste macule d'ocre rouge; de plus, je devais avoir cet
oeil hagard et cette mine effare qui donnent  celui qu'on
veille en sursaut une physionomie  la fois comique et
alarmante. Joins  tout cela une chevelure en dsordre, une
barbe seme de feuilles mortes, et tu n'auras aucune peine 
t'expliquer la terreur qui a subitement boulevers la jeune
chasseresse au premier regard qu'elle a jet sur moi: -- elle
a pouss un faible cri, et, tournant bride aussitt, elle
s'est sauve au galop de bataille.

Il m'tait impossible de me mprendre sur la nature de
l'impression que je venais de produire: elle n'avait rien de
flatteur. Toutefois, j'ai trente-cinq ans, et il ne me suffit
plus, Dieu merci, du coup d'oeil plus ou moins bienveillant
d'une femme pour troubler la srnit de mon me. J'ai suivi
d'un regard souriant la fuyante amazone;  l'extrmit de
l'alle dans laquelle je venais de ne point faire sa conqute,
elle a tourn brusquement  gauche, s'engageant dans une
avenue parallle. Je n'ai eu qu' traverser le fourr voisin
pour la voir rejoindre une cavalcade compose de dix ou douze
personnes, qui semblaient l'attendre, et auxquelles elle
criait de loin, d'une voix entrecoupe: "Messieurs!
messieurs! un sauvage! il y a un sauvage dans la fort!"

Intress par ce dbut, je m'installe commodment derrire un
pais buisson, l'oeil et l'oreille galement attentifs. On
entoure la jeune femme; on suppose d'abord qu'elle plaisante,
mais son motion est trop srieuse pour n'avoir point d'objet.
Elle a vu, elle a bien clairement vu, non pas prcisment un
sauvage si l'on veut, mais un homme dguenill dont la blouse
en lambeaux semblait couverte de sang, dont le visage, les
mains et toute la personne taient d'une salet repoussante,
la barbe effroyable, les yeux  moiti sortis de leurs
orbites; bref, un individu prs duquel le plus atroce brigand
de Salvator n'est qu'un berger de Watteau. Jamais amour-propre
d'homme ne fut  pareille fte. Cette charmante personne
ajoutait que je l'avais menace, et que je m'tais jet, comme
le spectre de la fort du Mans,  la tte de son cheval. -- A
ce rcit merveilleux rpond un cri gnral et enthousiaste:
"Donnons-lui la chasse! cernons-le! traquons-le! hop! hourra!"
Et, l-dessus, toute la cavalerie s'branle au galop sous la
direction de l'aimable conteuse.

Je n'avais, suivant toute apparence, qu' demeurer
tranquillement blotti dans ma cachette pour dpister les
chasseurs, qui m'allaient chercher dans l'avenue o j'avais
rencontr l'amazone. Malheureusement, j'eus la pense, pour
plus de sret, de gagner le fourr qui se prsentait en face
de moi. Comme je traversais le carrefour, avec prcaution, un
cri de joie sauvage m'apprend que je suis aperu; en mme
temps, je vois l'escadron tourner bride et revenir sur moi
comme un torrent. Un seul parti raisonnable me restait 
prendre, c'tait de m'arrter, d'affecter l'tonnement d'un
honnte promeneur qu'on drange, et de dconcerter mes
assaillants par une attitude  la fois digne et simple; mais,
saisi d'une sotte honte, qu'il est plus facile de concevoir
que d'expliquer, convaincu, d'ailleurs, qu'un effort vigoureux
allait suffire pour me dlivrer de cette poursuite importune
et pour m'pargner l'embarras d'une explication, je commets la
faute,  jamais dplorable, de hter le pas, ou plutt, pour
tre franc, de me sauver  toutes jambes. Je traverse le
chemin comme un livre, et je m'enfonce dans le fourr, salu
au passage d'une salve de joyeuses clameurs. Ds cet instant,
mon destin tait accompli; toute explication honorable me
devenait impossible; j'avais ostensiblement accept la lutte
avec ses chances les plus extrmes.

Cependant, je possdais encore une certaine dose de sang-froid,
et, tout en fendant les broussailles avec fureur, je me
berais de rflexions rassurantes. Une fois spar de mes
perscuteurs par l'paisseur d'un fourr inaccessible  la
cavalerie, je saurais gagner assez d'avance pour me rire de
leurs vaines recherches. -- Cette dernire illusion s'est
vanouie lorsque, arriv  la limite du couvert, j'ai reconnu
que la troupe maudite s'tait divise en deux bandes, qui
m'attendaient l'une et l'autre au dbouch. A ma vue, il s'est
lev une nouvelle tempte de cris et de rires, et les trompes
de chasse ont retenti de toutes parts. J'ai eu le vertige; la
fort a tourbillonn autour de moi; je me suis jet dans le
premier sentier qui s'est offert  mes yeux, et ma fuite a
pris le caractre d'une droute dsespre.

La lgion implacable des chasseurs et des chasseresses n'a pas
manqu de s'lancer sur mes traces avec un redoublement
d'ardeur et de stupide gaiet. Je distinguais toujours  leur
tte la jeune femme au panache bleu, qui se faisait remarquer
par un acharnement particulier, et que je vouais de bon coeur
aux accidents les plus srieux de l'quitation. C'tait elle
qui encourageait ses odieux complices, quand j'tais parvenu
un instant  leur drober ma piste; elle me dcouvrait avec
une clairvoyance infernale, me montrait du bout de sa
cravache, et poussait un clat de rire barbare, quand elle me
voyait reprendre ma course  travers les halliers, soufflant,
haletant, perdu, absurde. J'ai couru ainsi pendant un temps
que je ne saurais apprcier, accomplissant des prouesses de
gymnastique inoues, perant les taillis pineux, m'embourbant
dans les fondrires, sautant les fosss, rebondissant sur mes
jarrets avec l'lasticit d'un tigre, galopant  la diable,
sans raison, sans but, et sans autre esprance que de voir la
terre s'entr'ouvrir sous mes pas.

Enfin, et par un simple effet du hasard, car depuis longtemps
j'avais perdu toutes notions topographiques, j'ai aperu les
ruines devant moi; j'ai franchi par un dernier lan l'espace
libre qui les spare de la fort, j'ai travers l'glise comme
un excommuni, et je suis arriv tout flambant devant la porte
du moulin. Le meunier et sa femme taient sur le seuil,
attirs par le bruit de la cavalcade, qui me suivait de prs;
ils m'ont regard avec une expression de stupeur; j'ai
vainement cherch quelques paroles d'explication  leur jeter
en passant, et, aprs d'incroyables efforts d'intelligence, je
n'ai pu que leur murmurer niaisement: "Si l'on me demande,...
dites que je n'y suis pas!..." Puis j'ai gravi d'un saut
l'escalier de ma cellule, et je suis venu tomber sur mon lit
dans un tat de complet puisement.

Cependant, Paul, la chasse se prcipitait tumultueusement dans
la cour de l'abbaye; j'entendais le pitinement des chevaux,
la voix des cavaliers, et mme le son de leurs bottes sur les
dalles du seuil, ce qui me prouvait qu'une partie d'entre eux
avait mis pied  terre et me menaait d'un dernier assaut: je
me suis relev avec un mouvement de rage et j'ai regard mes
pistolets. Heureusement, aprs quelques minutes de
conversation avec le meunier, les chasseurs se sont retirs,
non sans me laisser clairement entendre que, s'ils avaient
pris meilleure opinion de ma moralit, ils emportaient une
ide fort rjouissante de l'originalit de mon caractre.

Tel est, mon ami, l'historique fidle de cette journe
malheureuse, o je me suis couvert franchement, et des pieds 
la tte, d'une espce d'illustration  laquelle tout Franais
prfrera celle du crime. J'ai,  cette heure, la satisfaction
de savoir que je suis, dans un chteau voisin, au milieu d'une
socit de brillants cavaliers et de belles jeunes femmes, un
texte de plaisanteries inpuisable. Je sens de plus, depuis
mon mouvement de flanc (comme on a coutume d'appeler  la
guerre les retraites prcipites), que j'ai perdu  mes
propres yeux quelque chose de ma dignit, et je ne puis me
dissimuler, en outre, que je suis loin de jouir auprs de mes
htes rustiques de la mme considration.

En prsence d'une situation si gravement compromise, j'ai d
tenir conseil: aprs une courte dlibration, j'ai rejet
bien loin, comme puril et pusillanime, le projet que me
suggrait mon amour-propre aux abois, celui de quitter ma
rsidence, et mme d'abandonner le pays. J'ai pris le parti de
poursuivre philosophiquement le cours de mes travaux et de mes
plaisirs, de montrer une me suprieure aux circonstances, et
de donner enfin aux amazones, aux centaures et aux meuniers le
beau spectacle du sage dans l'adversit.




III


20 septembre.


Je reois ta lettre. Tu es de la vraie race des amis du
Monomotapa. Mais quel enfantillage! Voil la cause de ton
brusque retour! Un rien, un mchant cauchemar, qui, deux nuits
de suite, te fait entendre ma voix t'appelant  mon secours.
Ah! fruits amers de la dtestable cuisine allemande! --
Vraiment, Paul, tu es bte. Tu me dis portant des choses qui
me touchent jusqu'aux larmes. Je ne saurais te rpondre  mon
gr. J'ai le coeur tendre et le verbe sec. Je n'ai jamais pu
dire  personne: "Je vous aime." Il y a un dmon jaloux qui
altre sur mes lvres toute parole de tendresse et lui donne
une inflexion d'ironie. -- Mais, Dieu merci, tu me connais.

Il parat que je te fais rire quand tu me fais pleurer?
Allons, tant mieux. Oui, ma noble aventure de la fort a une
suite, une suite dont je me passerais bien. Tous les malheurs
dont tu me sentais menac sont arrivs: sois donc tranquille.

Le lendemain de ce jour nfaste, je dbutai par reconqurir
l'estime de mes htes du moulin, en leur racontant de bonne
grce les plus piquants pisodes de ma course. Je les vis
s'panouir  ce rcit; la femme, en particulier, se pmait
avec des convulsions atroces et des ouvertures de mchoires
formidables. Je n'ai rien vu de si hideux en ma vie que cette
grosse joie de vachre.

En tmoignage d'un retour de sympathie complet, le meunier me
demanda si j'tais chasseur, ta du croc de sa chemine un
long tube rouill qui me fit penser  la carabine de Bas-de-Cuir,
et me le mit entre les mains en me vantant les qualits
meurtrires de cet instrument. J'acceptai sa politesse avec
une apparence de vive satisfaction, n'ayant jamais eu le coeur
de dtromper les gens qui croient m'tre agrables, et je me
dirigeai vers les bois-taillis qui couvrent les collines,
portant comme une lance cette arme vnrable, qui me
paraissait en effet des plus dangereuses. J'allai m'asseoir
dans les bruyres et je dposai le long fusil prs de moi,
puis je m'amusai  carter  coups de pierre les jeunes lapins
qui venaient jouer imprudemment dans le voisinage d'une
machine de guerre dont je ne pouvais rpondre. Grce  ces
prcautions, pendant plus d'une heure que dura ma chasse, il
n'arriva d'accident ni au gibier ni  moi.

A te dire vrai, j'tais bien aise de laisser passer le moment
o les chasseurs du chteau avaient coutume de se mettre en
campagne, ne me souciant pas, par un reste de vaine gloire, de
me trouver sur leur passage ce jour-l. Vers deux heures de
l'aprs-midi, je quittai mon lit de menthe et de serpolet,
convaincu que je n'avais  redouter dsormais aucune rencontre
importune. Je remis la canardire au meunier, qui sembla un
peu tonn, peut-tre de me revoir les mains vides, et plus
probablement de me revoir en vie. J'allai m'installer en face
du portail, et j'entrepris d'achever une vue gnrale de la
ruine, aquarelle magnifique qui doit enlever les suffrages du
ministre.

J'tais profondment absorb dans mon travail, quand je crus
tout  coup entendre plus distinctement qu' l'ordinaire ce
bruit de cavalerie qui, depuis ma msaventure, chagrinait sans
cesse mes oreilles. Je me retournai avec vivacit, et
j'aperus l'ennemi  deux cents pas de moi. Il tait cette
fois en tenue de ville, paraissant quip pour une simple
promenade; il avait fait depuis la veille quelques recrues des
deux sexes, et offrait vritablement une masse imposante.
Quoique prpar de longue main  cette occurrence, je ne pus
me dfendre d'un certain malaise et je pestai fort contre ces
dsoeuvrs infatigables. Toutefois, je n'eus pas mme la
pense de faire retraite; j'avais perdu le got de la fuite
pour le reste de mes jours.

A mesure que la cavalcade approchait, j'entendais des rires
touffs et des chuchotements dont le secret ne m'chappait
point: je dois t'avouer qu'un grain de colre commenait 
fermenter dans mon coeur, et, tout en continuant ma besogne
avec l'apparence du plus vif intrt et des poses de tte
admiratives devant mon aquarelle, je prtais  la scne qui se
passait derrire moi une attention sombre et vigilante. Au
surplus, l'intention dfinitive des promeneurs parut tre de
mnager mon infortune: au lieu de suivre le sentier au bord
duquel j'tais tabli, et qui tait le chemin le plus court
pour gagner les ruines, ils s'cartrent un peu sur la droite
et dfilrent en silence. Un seul d'entre eux, quittant le
groupe principal, fit brusquement une pointe de ct, et vint
s'arrter  dix pas de mon atelier: quoique j'eusse le front
pench sur mon dessin, je sentis, par cette trange intuition
que chacun connat, un regard humain se fixer sur moi. Je
levai les yeux d'un air d'indiffrence, les rabaissant presque
aussitt: ce rapide mouvement m'avait suffi pour reconnatre
dans cet observateur indiscret la jeune dame au panache bleu,
cause premire de mes disgrces. Elle tait l, campe sur son
cheval, le menton en l'air, les yeux  demi clos, me
considrant des pieds  la tte avec une insolence admirable.
J'avais cru devoir d'abord, par gard pour son sexe
m'abandonner sans dfense  son impertinente curiosit; mais,
au bout de quelques secondes, comme elle continuait son
mange, je perdis patience, et, relevant la tte plus
franchement, j'arrtai mon regard sur le sien, avec une
gravit polie, mais avec une profonde insistance. Elle rougit;
ce que voyant, je la saluai. Elle me fit, de son ct, une
lgre inclination, s'loigna au galop de chasse, et disparut
sous la vote de la vieille glise. -- Je demeurai ainsi matre
du champ de bataille, savourant avec plaisir le triomphe de
fascination que je venais de remporter sur cette petite
personne, qu'il y avait assurment du mrite  dcontenancer.

La promenade dans la fort dura vingt minutes  peine, et je
vis bientt la brillante fantasia dboucher ple-mle hors du
portail. Je feignis de nouveau une profonde abstraction; mais,
cette fois encore, un cavalier se dtacha de la compagnie et
s'avana vers moi: c'tait un homme de grande taille, qui
portait un habit bleu, boutonn militairement jusqu' la
gorge. Il marchait si droit sur mon petit tablissement, que
je ne pus m'empcher de lui supposer la rsolution arrte de
passer par-dessus, afin de faire rire les dames. Je le
surveillai en consquence d'un oeil furtif mais alerte, lorsque
j'eus le soulagement de le voir s'arrter  deux pas de mon
tabouret, et ter son chapeau:

-- Monsieur, me dit-il d'une voix franche et pleine, voulez-vous
me permettre de voir votre dessin?

Je lui rendis son salut, m'inclinai en signe d'acquiescement,
et poursuivis mon travail. Aprs un moment de silencieuse
contemplation, l'inconnu questre laissa chapper quelques
pithtes louangeuses, qui semblaient lui tre arraches par
la violence de ses impressions; puis, reprenant l'allocution
directe:

-- Monsieur, me dit-il, permettez-moi de rendre grces  votre
talent; nous lui devrons, je n'en puis douter, la conservation
de ces ruines, qui sont l'ornement de notre pays.

Je quittai aussitt ma rserve, qui n'et plus t qu'une
bouderie enfantine, et je rpondis, comme il convenait, que
c'tait apprcier avec beaucoup d'indulgence une bauche
d'amateur; que j'avais, au reste, le plus vif dsir de sauver
ces belles ruines, mais que la partie la plus srieuse de mon
travail menaait de demeurer trs-insignifiante, faute de
renseignements historiques que j'avais vainement cherchs dans
les archives du chef-lieu.

-- Parbleu! monsieur, reprit le cavalier, vous me faites grand
plaisir. J'ai dans ma bibliothque une bonne partie des
archives de l'abbaye. Venez les consulter  votre loisir. Je
vous en serai reconnaissant.

Je remerciai avec embarras. -- Je regrettais de n'avoir pas su
cela plus tt. Je craignais d'tre rappel  Paris par une
lettre que j'attendais ce jour mme. -- Cependant, je m'tais
lev pour faire cette rponse, dont je m'efforais d'attnuer
la mauvaise grce par la courtoisie de mon attitude. En mme
temps, je prenais une ide plus nette de mon interlocuteur;
c'tait un beau vieillard  large poitrine, qui paraissait
porter trs-vertement une soixantaine d'hivers, et dont les
yeux bleu clair,  fleur de tte, exprimaient la bienveillance
la plus ouverte.

-- Allons, allons, s'cria-t-il, parlons franc! Il vous rpugne
de vous mler  cette bande d'tourdis que voil l-bas, et
que je n'ai pu empcher hier de faire une sottise pour
laquelle je vous prsente mes excuses. Je me nomme le marquis
de Malouet, monsieur. Au surplus, les honneurs de la journe
ont t pour vous. On voulait vous voir: vous ne vouliez pas
tre vu. Vous avez eu le dernier mot. Qu'est-ce que vous
demandez?

Je ne pus m'empcher de rire en entendant une interprtation
si favorable de ma triste quipe.

-- Vous riez! reprit le vieux marquis: bravo! nous allons nous
comprendre. Ah ! qu'est-ce qui vous empche de venir passer
quelques jours chez moi? Ma femme m'a charg de vous inviter:
elle a compris par le menu tous vos ennuis d'hier. Elle a une
bont d'ange, ma femme! elle n'est plus jeune, elle est
toujours malade, c'est un souffle, mais c'est un ange... Je
vous logerai dans ma bibliothque... Vous vivrez en ermite, si
cela vous convient... Mon Dieu, je vois votre affaire, vous
dis-je: mes tourneaux vous font peur; vous tes un homme
srieux: je connais ce caractre-l!... Eh bien, vous
trouverez  qui parler... Ma femme est pleine d'esprit;...
moi-mme, je n'en manque pas... J'aime l'exercice... il est
ncessaire  ma sant... Mais il ne faut pas me prendre pour
une brute: diable! pas du tout! je vous tonnerai. Vous devez
aimer le whist, nous le ferons ensemble; vous devez aimer 
bien vivre, dlicatement, j'entends, comme il sied  un homme
de got et d'intelligence... Eh bien, puisque vous apprciez
la bonne chre, je suis votre homme; j'ai un cuisinier
excellent... j'en ai mme deux pour le quart d'heure, un qui
part et l'autre qui arrive;... il y a conjonction... cela fait
une lutte savante... un tournoi acadmique... dont vous
m'aiderez  dcerner le prix!... Allons! ajouta-t-il en riant
lui-mme ingnument de son bavardage, voil qui est dit,
n'est-ce pas? je vous enlve.

Heureux, Paul, l'homme qui sait dire: "Non!" Seul, il est
vraiment matre de son temps, de sa fortune et de son honneur.
Il faut savoir dire: "Non;" mme  un pauvre, mme  une
femme, mme  un vieillard aimable, sous peine de livrer 
l'aventure sa charit, sa dignit et son indpendance. Faute
d'un non viril, que de misres, que de crimes, depuis Adam!

Tandis que je pesais  part moi l'invitation qui m'tait
adresse, ces rflexions m'assaillirent en foule; j'en connus
la profonde sagesse, -- et je dis: "Oui." -- Oui fatal, par
lequel je perdais mon paradis, changeant une retraite
compltement  mon gr, paisible, laborieuse, romanesque et
libre, contre la gne d'un sjour o la vie mondaine dploie
toutes les fureurs de son insipide dissipation.

Je rclamai le temps ncessaire pour prparer mon
dmnagement, et M. de Malouet me quitta, aprs une
chaleureuse poigne de main, en me dclarant que je lui
plaisais fort, et qu'il allait exciter ses deux cuisiniers 
me faire un accueil triomphal.

-- Je vais, me dit-il, leur annoncer un artiste, un pote; a
va leur monter l'imagination.

Vers cinq heures, deux domestiques du chteau vinrent prendre
mon mince bagage et m'avertir qu'une voiture m'attendait au
haut des collines. Je dis adieu  ma cellule; je remerciai mes
htes, et j'embrassai leurs marmots, tout barbouills et mal
peigns qu'ils taient. Ce petit monde sembla me voir partir
avec regret. J'prouvais moi-mme une tristesse
extraordinaire. Je ne sais quel trange sentiment m'attachait
 cette valle, mais je la quittai, le coeur serr, comme on
quitte une patrie.

A demain, Paul, car je n'en puis plus.




IV


26 septembre.


Le chteau de Malouet est une construction massive et assez
vulgaire, qui date d'une centaine d'annes. De belles avenues,
une cour d'honneur d'un grand style et un parc sculaire lui
prtent toutefois une vritable apparence seigneuriale. -- Le
vieux marquis vint me recevoir au bas du perron, passa son
bras sous le mien, et, aprs m'avoir fait traverser une longue
file de corridors, m'introduisit dans un vaste salon, o
rgnait une obscurit presque complte; je ne pus qu'entrevoir
vaguement, aux lueurs intermittentes du foyer, une vingtaine
de personnages des deux sexes, espacs  et l par petits
groupes. Grce  ce bienheureux crpuscule, je sauvai mon
entre, qui de loin s'tait prsente  mon imagination sous
un jour solennel et un peu alarmant. Je n'eus que le temps de
recevoir le compliment de bienvenue que madame de Malouet
m'adressa d'une voix faible mais pntrante et sympathique.
Elle me prit le bras presque aussitt pour passer dans la
salle  manger, ayant rsolu,  ce qu'il parat, de ne refuser
aucune marque de considration  un coureur d'une si
surprenante agilit.

Une fois  table et en pleine lumire, je ne laissai pas de
m'apercevoir que mes prouesses de la veille n'taient pas
oublies, et que j'tais le point de mire de l'attention
gnrale; mais je supportai bravement le feu crois des
regards curieux et ironiques, retranch d'une part, derrire
une montagne de fleurs qui ornait le milieu de la table, et
soutenu de l'autre dans ma position dfensive par la
bienveillance ingnieuse de ma voisine. -- Madame de Malouet
est une de ces rares vieilles femmes qu'une force d'esprit
suprieure ou une grande puret d'me ont protges contre le
dsespoir,  l'heure fatale de la quarantime anne, et qui
ont sauv du naufrage de leur jeunesse une pave unique, mais
un charme souverain, celui de la grce. Petite, frle, le
visage pli et macr par une souffrance habituelle, elle
justifie exactement le mort de son mari: "C'est un souffle,"
un souffle qui respire l'intelligence et la bont. Aucune
trace de prtention malsante  son ge, un soin exquis de sa
personne sans ombre de coquetterie, un oubli complet de la
jeunesse perdue, une sorte de pudeur d'tre vieille, et un
dsir touchant, non de plaire, mais d'tre pardonne, telle
est cette marquise que j'adore. Elle a beaucoup voyag,
beaucoup lu, et connat bien son Paris. Je m'garai avec elle
dans une de ces causeries rapides o deux esprits qui se
rencontrent pour la premire fois aiment  faire connaissance,
allant d'un ple  l'autre, effleurant toutes choses,
controversant avec gaiet et s'accordant avec bonheur.

M. de Malouet profita de l'enlvement du plat gigantesque qui
nous sparait pour s'assurer de l'tat de mes relations avec
sa femme. Il parut satisfait de notre bonne intelligence
vidente, et, levant sa voix sonore et cordiale:

-- Monsieur, me dit-il, je vous ai parl de mes deux cuisiniers
rivaux; voici le moment de me prouver que vous mritez la
rputation de haut discernement dont je vous ai gratifi
auprs de ces virtuoses... Hlas! je vais perdre le plus
ancien, et sans contredit le plus savant de ces matres, --
l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant
de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un
homme de got, monsieur le marquis, ne peut plus habiter
Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine... romantique
qui nous mnera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique;
cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goter
successivement  deux plats d'entremets dont la crme forme la
base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont russis
l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une
supriorit prononce... Ah! ah! monsieur, je suis curieux de
savoir si vous pourrez de vous-mme, et sur cette seule
indication, assigner  chaque arbre son fruit, et rendre 
Csar ce qui est  Csar... Ah! ah! voyons cela.

Je jetai un coup d'oeil  la drobe sur les restes des deux
plats que me signalait le marquis, et je n'hsitai pas 
qualifier de classique celui que couronnait un temple de
l'amour, avec une image de ce dieu en pte polychrome.

-- Touch! s'cria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son
coeur en sera rjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de
vous recevoir chez moi quelques jours plus tt! J'aurais peut-tre
gard Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'et peut-tre
gard, car je ne puis vous cacher, messieurs les
chasseurs, que vous n'tes point dans les bonnes grces du
vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son dpart, de
quelques prtextes qu'il le colore, aux dgots dont l'abreuve
votre indiffrence. Je crus lui tre agrable en lui
annonant, il y a quelques semaines, que nos runions de
chasse allaient lui assurer un concours d'apprciateurs digne
de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me rpondit
Rostain avec un sourire mlancolique, si je ne partage point
ses illusions: en premier lieu, un chasseur dvore et ne
mange point; il apporte  table un estomac de naufrag, _iratum
ventrem_, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans
rflexion, _guloe parens_, les productions les plus srieuses
d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse
a dvelopp chez le convive une soif dsordonne qui
s'assouvit gnralement sans modration. Or, M. le marquis
n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du
vin pendant le repas: il mousse le got -- _exurdant vina
palatum!_ -- Nanmoins, M. le marquis peut tre assur que je
travaillerai pour ses invits avec ma conscience habituelle,
quoique avec la douloureuse certitude de n'tre point
compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge,
adressa au ciel le regard du gnie mconnu, et sortit de mon
cabinet.

-- J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous
et cot pour retenir ce grand homme.

-- Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais
vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de
l'impossible. Il y a prcisment huit jours, M. Rostain,
m'ayant demand une audience particulire, m'annona qu'il se
voyait dans la pnible ncessit de quitter mon service.
"Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et o irez-vous?
-- A Paris. -- Comment!  Paris? Mais vous aviez secou sur la
grande Babylone la poudre de vos sandales! La dcadence du
got, l'essor de plus en plus marqu de la cuisine romantique,
ce sont vos propres paroles, Rostain..." Il soupira: "Sans
doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des
amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai
des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon
ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle
trouble vos mditations par ses chants grossiers? Soit, je la
congdie!... Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous
dplat? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!"
Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste.
A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tte
avec indiffrence. "Mais enfin, m'criai-je, au nom du ciel,
monsieur Rostain, expliquez-vous! -- Mon Dieu! monsieur le
marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il
m'est impossible de vivre dans un endroit o je ne trouve
personne pour faire ma partie de billard!... -- Ma foi! c'tait
trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je
ne pouvais pourtant pas faire moi-mme sa partie de billard!
J'ai d me rsigner: j'ai crit aussitt  Paris, et il m'est
arriv hier soir un jeune cuisinier  moustaches, qui m'a
dclar se nommer Jacquemart (des Deux-Svres). Le classique
Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder
M. Jacquemart (des Deux-Svres) dans son premier travail, et
voil comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce
grand repas clectique, dont, je le crains, nous aurons seuls
apprci, monsieur et moi, les mystrieuses beauts.

M. de Malouet se leva de table en achevant l'pope de
Rostain. Aprs le caf, je suivis les fumeurs dans la cour. La
soire tait magnifique. Le marquis m'entrana dans l'avenue,
dont le sable fin tincelait aux rayons de la lune, entre les
ombres paisses des grands marronniers. Tout en causant avec
une ngligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen
sur beaucoup de matires, comme pour s'assurer que j'tais
digne de l'intrt qu'il m'avait tmoign si gratuitement
jusque-l. Nous fmes loin de nous accorder sur tous les
points; mais, dous l'un et l'autre de bonne foi et de
bienveillance, nous trouvmes presque autant de plaisir 
discuter qu' nous entendre. Cet picurien est un penseur; sa
pense, toujours gnreuse, a pris dans la solitude o elle
s'exerce un tour bizarre et paradoxal.

Je voudrais t'en donner une ide, il m'embarrassa un peu en me
disant tout  coup:

-- Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse,
considre comme institution dans notre temps et dans notre
France?

Il vit que j'hsitais.

-- Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un
homme franc!

-- Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les
sentiments d'un artiste: je la regarde... comme un monument
national..., comme une belle ruine historique, que j'aime, que
je respecte, quand elle daigne ne pas m'craser.

-- Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin  faire
pour nous entendre sur ce point-l! Je ne conviendrai jamais
que je sois une ruine, mme historique! Je vous tonnerais
beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma
manire de voir, il n'y a pas de France possible sans
noblesse?

-- Vous m'tonneriez positivement, dis-je.

-- C'est pourtant ma pense, et je la crois srieuse. Je ne
conois pas plus une nation sans une aristocratie classe,
sans une noblesse, que je ne concevrais une arme sans tat-major.
La noblesse est l'tat-major intellectuel et moral d'un
pays.

-- Est-elle cela chez nous?

-- Elle a t, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle
devait tre dans la mesure de la civilisation de ces temps-l;
elle a t la tte, le coeur et le bras de la nation. Elle a
mconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au
sicle dernier, le rle nouveau que lui imposait une re
nouvelle. Aujourd'hui, sans le mconnatre, elle semble
gnralement l'oublier. Si le ciel m'et donn un fils... ah!
je touche l une corde toujours douloureuse dans mon coeur!...
je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de
l'arracher  cette oisivet boudeuse et dcourage o les
restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un
vain regret du pass. Sans cesser d'tre le premier par le
courage, -- vertu ancienne qui n'a pas cess, comme on voit,
d'tre utile au pays, -- j'aurais pris soin qu'il ft encore le
premier, un des premiers du moins, par les lumires, par la
science, par le got, par toutes les expressions de cette
noble activit d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre
place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit
surveiller attentivement la marche de la civilisation de son
temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la
guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne
doit jamais fermer ses cadres  demeure, qu'elle a parfois
besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit
s'approprier avec choix tout mrite minent et toute vertu
clatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon
opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer
d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous
demander ce que vous pensez de la civilisation amricaine:
c'est la seule, en effet, qui soit compltement dgage de
toute influence immdiate ou lointaine d'une aristocratie
prsente ou passe.

-- Mais il me semble, lui dis-je, vitant de rpondre
directement  sa question, il me semble qu'en France du moins,
nous avons cet tat-major intellectuel que vous demandez:
c'est l'aristocratie naturelle et lgitime du travail et du
mrite. J'espre que celle-l ne nous manquera jamais. Je
crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la
restreindre. A quoi bon crer une institution, quand il y a l
un fait ternel de sa nature, qui se renouvelle et se perptue
de lui-mme  chaque gnration?

-- Ta ta ta! s'cria le marquis en s'chauffant, voil du fruit
nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un gnie
national, une civilisation nationale, puissent natre, se
dvelopper et se conserver par le seul fait des individualits
plus ou moins brillantes que chaque gnration met au jour?
Interrogez l'histoire, ou plutt regardez l'Amrique encore
une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je
suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de
vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un gnie national? quel
est-il? Faites-moi l'honneur de m'en dcrire un seul trait.
Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les dfie d'en
avoir une! Une capitale n'est que le sige d'une aristocratie.
Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi
qu'on ne peut mconnatre: rien de fort, rien de grand, rien
de durable sous le ciel sans l'autorit, sans l'unit, sans la
tradition. Ces trois conditions de grandeur et de dure, vous
ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut
une tribu sainte  la garde du feu sacr. Il nous faut un
corps d'lite qui se fasse un devoir et un honneur
hrditaires de concentrer dans son sein le culte du gnie de
la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les
vertus, l'urbanit, les sciences, les arts, les industries qui
composent ce que le monde entier salue sous le nom de
civilisation franaise! Figurez-vous enfin une noblesse
rgnre dans cet esprit-l, comprenant son mtier, ni
exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprmatie
officielle sur une vritable et vident supriorit, notre
socit, notre civilisation, notre patrie vivront et
grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique,
vous maintiendra encore quelque temps. Voil tout... Ah! ah!
qu'est-ce que vous rpondrez  cela?

-- Je vous rpondrai par une question, si vous me le permettez
: Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit
coin de la France o vous rsidez?

-- Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes
principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la
plus leve de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon
sens, le bon got et le drainage. Je daigne tre le maire de
ma commune. Je btis  mes paysans des coles, des salles
d'asile et une glise, -- le tout  mes frais, bien entendu.

-- Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?

-- Parbleu! ils me dtestent!

-- Vous voyez, lui dis-je en riant, que l'esprit moderne ne
souffle pas directement dans le sens de vos thories,
puisqu'il suffit de votre qualit de noble pour fermer les
yeux et le coeur de ces messieurs  vos vertus et  vos
bienfaits.

-- Ah! l'esprit moderne! l'esprit moderne! s'cria le marquis:
eh bien, quand il souffle de travers, il faut le redresser!
Ah! jeune homme, c'est de la faiblesse, cela! Je vous dirai
comme Rostain: "Si vous obissez servilement  ce que vous
appelez l'esprit moderne, vous nous ferez une cuisine
romantique qui nous mnera loin!..." Or , mon jeune ami,
allons retrouver ces dames et faire notre whist.

En nous rapprochant du chteau, nous entendmes un grand bruit
de voix et de rires, et nous apermes au bas du perron une
dizaine de jeunes gens sautant et bondissant, comme pour
atteindre, sans l'intermdiaire des degrs, la plate-forme qui
couronne le double escalier. Nous pmes pressentir
l'explication de cette gymnastique passionne aussitt que la
clart de la lune nous eut permis de distinguer une robe
blanche sur la plate-forme. C'tait videmment un tournoi dont
la robe blanche devait nommer le vainqueur. La jeune femme (si
elle n'et pas t jeune, ils n'auraient pas saut si haut)
tait appuye sur la balustrade, exposant hardiment  la rose
d'un soir d'automne et aux baisers de Diane sa tte jonche de
fleurs et ses paules nues; elle se penchait lgrement, et
tendait aux lutteurs un objet assez difficile  discerner de
loin: c'tait une fine cigarette, dlicat travail de sa main
blanche et de ses ongles roses. Bien que ce spectacle n'et
rien que de charmant, M. de Malouet y trouva apparemment
quelque chose qui ne lui plut pas, car son accent de bonne
humeur se nuana d'une teinte assez sensible d'impatience
lorsqu'il murmura:

-- Allons! j'en tais sur! c'est la _petite comtesse!_

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'avais reconnu dans la
_petite comtesse_ mon amazone aux plumes bleues, qui, avec ou
sans plumes, parat avoir le mme temprament. Elle me
reconnut trs-bien de son ct, comme tu vas le voir. Au
moment o nous achevions, M. de Malouet et moi, de monter le
perron, laissant les prtendants rivaux se dbattre et
s'lancer avec une ardeur croissante, la petite comtesse,
intimide peut-tre par la prsence du marquis, voulut en
finir et me mit brusquement sa cigarette dans la main en me
disant:

-- Tenez! c'est pour vous!... Au fait, c'est vous qui sautez le
mieux.

Et elle disparut sur ce beau trait, qui avait le double
avantage de dsobliger  la fois les vaincus et le vainqueur.

Ce fut, en ce qui me concerne, le dernier pisode remarquable
de la soire. Aprs le whist, je prtextai un peu de fatigue,
et M. de Malouet eut l'obligeance de m'installer lui-mme dans
une jolie chambre tendue de perse et contigu  la
bibliothque. J'y fus incommod une partie de la nuit par le
bruit monotone du piano et par le roulement des voitures,
indices de civilisation qui me firent regretter plus amrement
que jamais ma pauvre thbade.




V


26 septembre.


J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothque du
marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils
proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye,
et offrent  la famille de Malouet, un intrt particulier. Ce
fut un Guillaume Malouet, trs-noble homme et chevalier, qui,
au milieu du XIIe sicle, du consentement de messieurs ses
fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'glise et
fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bndictins, pour le
salut de son me et des mes de ses pres, concdant  la
congrgation, entre autres jouissances et redevances, la nue
proprit des hommes de l'abbaye, la dme de tous ses revenus,
la moiti de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire
 toucher chaque anne au Mont-Saint-Michel en mer, puis la
rivire, les landes, les bois et le moulin, -- _et molendinum in
eodem situ_. J'ai eu du plaisir  suivre, dans le mauvais latin
du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point
chang.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postrieures
prouvent que l'abbaye du Rozel tait en possession, au XIIIe
sicle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de
l'ordre de saint Benot qui existaient alors dans la province
de Normandie. Il s'y tenait chaque anne un chapitre gnral
de l'ordre, prsid par l'abb du Rozel, et o une dizaine
d'autres couvents taient reprsents par leurs plus hauts
dignitaires. La discipline, les travaux, le rgime temporel et
spirituel de tous les bndictins de la province y taient
contrls et rforms avec une svrit que les procs-verbaux
de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage.
Ces scnes pleines de dignit se passaient dans cette salle
capitulaire aujourd'hui honteusement profane.

Mon abbaye tait donc, dans cette grande province, la premire
d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le
travail a de plus noble et de plus austre. C'est un beau
titre, qui explique la magnificence de l'glise, et qui doit
en prserver les restes. J'ai dsormais sous la main les
lments d'un travail intressant et complet; mais je m'oublie
trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies
de petits faits caractristiques, d'incidents et de coutumes
emprunts  la vie de chaque jour, et qui me transportent dans
le coeur et dans la ralit mme des ges couls: ces ges
vraisemblablement ne valaient pas le ntre, mais du moins ils
en diffrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous
plat. Peut-tre aussi, quand nous aimons  nous approprier
par l'tude les ides, les motions, les habitudes mme des
hommes qui nous ont prcds sur la terre, sentons-nous la
douceur d'tendre dans le pass notre vie personnelle, que
borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant
notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs sicles.

A part les archives, cette bibliothque est fort riche, et
cela me dtourne. De plus, le tourbillon mondain qui svit
dans le chteau ne laisse pas de porter quelques atteintes 
mon indpendance. Enfin, mes excellents htes me reprennent
souvent d'une main la libert qu'ils me donnent de l'autre:
comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une
ide trs-nette de l'occupation suivie qui mrite le nom de
travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le
dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa
journe.

-- Soyez libre! montez  votre ermitage! travaillez  votre
aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure aprs, il
est  ma porte.

-- Eh bien, travaillons-nous?

-- Mais oui, je commence.

-- Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y
tes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!... Ah
! ma femme est au salon... Quand vous aurez fini, vous irez
lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

-- Oui, certainement.

-- Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la
mer. Quant  moi, proccup de l'ide que je suis attendu, et
voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me dcide
bientt  aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en
grande conversation avec son cur ou avec Jacquemart (des
Deux-Svres): elle me drange, je la gne, et nous nous
sourions agrablement.

Voil comment se passe en gnral le milieu du jour. -- Le
matin, je me promne  cheval avec le marquis, qui veut bien
m'pargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le
whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me dfaire
 leurs pieds de ma rputation et de ma peau d'ours, car
aucune originalit ne me plat en moi, et celle-l moins
qu'une autre. Il y a dans le caractre srieux, pouss jusqu'
la raideur et jusqu' la mauvaise grce vis--vis des femmes,
quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents
et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je
travaille assez tard dans la bibliothque. C'est un bon
moment.

La socit habituelle du chteau se compose des htes du
marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de
quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a
surtout pour objet de fter la fille unique de M. de Malouet,
qui vient chaque anne passer l'automne dans sa famille. C'est
une personne d'une beaut sculpturale, qui s'amuse avec une
dignit de reine, et qui communique avec les mortels par des
monosyllabes ddaigneux, prononcs d'une voix de basse
profonde. Elle a pous, il y a une douzaine d'annes, un
Anglais attach au corps diplomatique, lord A..., personnage
galement beau et galement impassible. Il adresse par
intervalles  sa femme un monosyllabe anglais auquel elle
rpond imperturbablement par un monosyllabe franais.
Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence,
rdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant
entre les deux nations une secrte intelligence qui se drobe
au vulgaire.

Un couple  peine moins remarquable nous arrive chaque jour
d'un chteau voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien
garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard
fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop
petit sur des cheveux gris coups en brosse. Il a le travers
peut-tre naturel, de scander ses mots, et de parler avec une
lenteur qui semble affecte. Il serait d'ailleurs fort
aimable, s'il n'avait l'esprit constamment tortur par une
ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de
laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crve les yeux de
tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles
dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute
d'pouser  cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et
crole, je crois, par-dessus la march.

-- M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me prsenta au
pointilleux gentilhomme, -- mon meilleur ami, qui sera
infailliblement le vtre, et qui, tout aussi infailliblement,
vous coupera la gorge si vous faites la cour  sa femme.

-- Mon dieu! mon ami, rpondit M. de Breuilly avec un
ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot  sa
manire, pourquoi me donner  monsieur comme l'Othello bas
normand? Monsieur peut assurment,... monsieur est
parfaitement libre... Il connat d'ailleurs et il sait
observer la limite des choses... Au surplus, monsieur, voici
madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-mme 
vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente
malice de l'interprter littralement. Je m'assis carrment 
ct de madame de Breuilly, et je me mis  lui faire ma cour,
en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly
nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je
voyais tinceler sa prunelle grise, comme une cendre
incandescente; il riait aux clats, grimaait, pitinait, et
se dsossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de
Malouet vint  moi brusquement, m'offrit une carte de whist,
et, me tirant  l'cart:

-- Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

-- Moi? rien.

-- Ne vous ai-je pas averti? C'est fort srieux. Voyez
Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun
la respecte ici. Faites de mme, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il rsulte que sa femme
est voue dans le monde  une quarantaine perptuelle. Le
caractre belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de
plus pour la foudre; mais on hsite  risquer sa vie sans
l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un
homme qui vous menace tout au moins d'un clat public,
non-seulement avant moisson, comme on dit, mais mme avant les
semailles. Cela dcourage visiblement les plus entreprenants,
et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas  sa
droite et  sa gauche deux places vides, malgr sa grce
nonchalante, malgr ses grands yeux de crole, et en dpit de
ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire
: "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon o vit manifestement la pauvre femme
doit tre pour son mari un motif de scurit. Point. Son
ingnieuse manie sait y dcouvrir une cause nouvelle de
perplexits.

-- Mon ami, disait-il hier  M. de Malouet, tu sais que je ne
suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans tre Orosmane, je
ne prtends pas tre Georges Dandin. Eh bien, une chose
m'inquite, mon ami: as-tu remarqu qu'en apparence personne
ne fait la cour  ma femme?

-- Parbleu! si c'est l ce qui te proccupe...

-- Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma
femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme 
une autre? Il y a quelque chose l-dessous.

Heureusement, et au grand avantage de la question sociale,
toutes les jeunes femmes qui sjournent et se succdent au
chteau ne sont point gardes par des dragons de cette taille.
Quelques-unes mmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes
en vacances, affichent une libert d'allures, un amour du
plaisir et une exagration d'lgance qui dpassent les bornes
de la discrtion. Tu sais que je n'apprcie pas beaucoup cette
manire d'tre qui rpond mal  l'ide que je me fais des
devoirs d'une femme, et mme d'une femme du monde; mais je me
range sans hsiter du parti de ces vapores; leur conduite me
parat mme l'idal de la splendeur du vrai, quand j'entends
ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre
elles, dans des commrages de portires, le venin de la plus
basse envie qui puisse gonfler un coeur dpartemental. Au
surplus, il n'est pas toujours ncessaire de quitter Paris
pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales dchanes
contre ce qu'elle appellent le vice, c'est  savoir la
jeunesse, l'lgance, la distinction, le charme, en un mot
tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dgot que les chastes mgres m'inspirent
pour la vertu qu'elles prtendent soutenir ( vertu! que de
crimes on commet en ton nom!), je suis forc,  mon vif
regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir
qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de
justice  leur rprobation et  leurs calomnies. L'ange mme
de la bienveillance se voilerait la face devant ce modle
achev de dissipation, de turbulence, de futilit, et
finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom
la comtesse de Palme, et de son surnom -- la petite comtesse:
surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point
petite, mais simplement mince et lance. Madame de Palme a
vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver  Paris
chez une soeur, et l't dans un manoir de Normandie, chez sa
tante, madame de Pontbrian. Permets que je me dfasse d'abord
de la tante.

Cette tante, qui est d'une trs-ancienne noblesse, se
distingue  premire vue par un double mrite, par la ferveur
de ses opinions hrditaires et par une dvotion stricte. Ce
sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement
pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincre
commandent en ce temps-ci un respect particulier.
Malheureusement, madame de Pontbrian me parat tre du nombre
de ces grandes dvotes qui sont de fort petites chrtiennes.
Elle est de celles qui, rduisant  quelques menues
observances, dont elles sont ridiculement fires, tous les
devoirs de leur foi religieuse ou politique, prtent  l'une
et  l'autre une mine revche et hassable, dont l'effet n'est
pas prcisment d'attirer des proslytes. Les pratiques, en
toute chose, suffisent  sa conscience: du reste, aucune
trace de charit, de bont, aucune trace surtout d'humilit.
Sa gnalogie, son assiduit aux glises, et ses plerinages
annuels auprs d'un illustre exil (qui probablement se
passerait fort de voir ce visage) inspirent  cette fe une si
haute ide d'elle-mme et un si profond mpris pour son
prochain, qu'elle en est vritablement insociable. Elle
demeure sans cesse absorbe, avec une physionomie de relique,
dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir  elle-mme.
Elle ne daigne parler qu' Dieu, et il faut que Dieu soit
vraiment le bon Dieu s'il l'coute.

Sous le patronage nominal de cette dugne mystique, la petite
comtesse jouit d'une indpendance absolue dont elle use 
outrance. Aprs avoir pass l'hiver  Paris, o elle crve
rgulirement deux chevaux et un cocher par mois pour se
donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans
une demi-douzaine de bals diffrents, madame de Palme sent le
besoin de goter la paix des champs. Elle arrive chez sa
tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui
importe o elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent,
elle vient au chteau de Malouet, o l'excellente matresse du
logis lui tmoigne une prdilection que je ne m'explique pas.
Familire avec les hommes, impertinente avec les femmes, la
petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus
indiscrets des uns,  la haine jalouse des autres.
Indiffrente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer
volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce
qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le
tourbillon, le plaisir mondain pouss jusqu' sa fougue la
plus extrme et la plus tourdissante; ce qu'il lui faut
chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse 
toute vole qu'elle dirige avec frnsie, un lansquenet
d'enfer o elle fasse sauter la banque, un cotillon chevel
qu'elle mne jusqu' l'aurore. Un seul temps d'arrt, une
minute de repos, de recueillement, de rflexion, -- dont elle
est d'ailleurs incapable, -- la tuerait. Jamais existence ne
fut  la fois plus remplie et plus vide, jamais activit plus
incessante et plus strile.

C'est ainsi qu'elle traverse la vie  la hte et sans
dbrider, gracieuse, insouciante, affaire et ignorante comme
son cheval. Quand elle touchera le poteau fatal, cette femme
tombera du nant de son agitation dans le nant du repos
ternel, sans que jamais l'ombre d'une ide srieuse, la
notion la plus faible du devoir, le nuage le plus lger d'une
pense digne d'un tre humain, aient effleur, mme en rve,
le cerveau troit que recouvre son front pur, souriant et
stupide. On pourrait dire que la mort,  quelque ge qu'elle
doive la surprendre, trouvera la petite comtesse telle qu'elle
sortit du berceau, s'il tait permis de penser qu'elle en a
retenu l'innocence comme elle en a gard la profonde
purilit.

Cette folle a-t-elle une me? -- Le mot de nant m'est chapp.
C'est qu'en vrit il m'est difficile de concevoir ce qui
pourrait survivre  ce corps une fois qu'il aura perdu la
fivre vaine et le souffle frivole qui semblent seuls
l'animer.

Je connais trop le misrable train du monde pour prendre  la
lettre les accusations d'immoralit dont madame de Palme est
ici l'objet de la part des sorcires, et de la part aussi de
quelques rivales qui ont la bont de porter envie  son
mrite. Ce n'est pas  ce point de vue, tu le comprends, que
je la traite avec cette rigueur. Les hommes, lorsqu'ils se
montrent impitoyables pour certaines fautes, oublient trop
qu'ils ont tous plus ou moins pass une partie de leur vie 
les provoquer pour leur compte. Mais il y a dans le type
fminin que je viens de t'esquisser quelques chose de plus
choquant pour moi que l'immoralit mme, qui, du reste, en est
difficilement sparable. Aussi, malgr mon dsir de ne me
singulariser en rien, n'ai-je pu prendre sur moi de me joindre
au cortge d'admirateurs que madame de Palme trane aprs son
char. Je ne sais si


Le tyran dans sa cour remarqua mon absence;


je serais tent de le croire quelquefois aux regards
d'tonnement et de ddain dont on me foudroie en passant; mais
il est plus simple d'attribuer ces symptmes hostiles 
l'antipathie naturelle qui spare deux cratures aussi
dissemblables que nous le sommes. Je la regarde parfois de mon
ct avec la surprise bahie que doit veiller chez tout tre
pensant la monstruosit d'un tel phnomne psychologique. De
toute faon, nous sommes quittes.

Je devrais plutt dire: nous tions quittes, car nous ne le
sommes vritablement plus depuis une petite aventure assez
cruelle qui m'est arrive hier soir, et qui me constitue, dans
mon compte courant avec madame de Palme, une avance
considrable, qu'elle aura de la peine  regagner. -- Je t'ai
dit que madame de Malouet, par je ne sais quel raffinement de
charit chrtienne, tmoignait une vraie prdilection  la
petite comtesse. Je causais hier soir avec la marquise dans un
coin du salon: je pris la libert de lui dire en riant que
cette prdilection, venant d'une femme comme elle, tait d'un
mauvais exemple, que je n'avais jamais bien compris, pour moi,
ce passage de l'Evangile o le retour d'un seul pcheur est
clbr par-dessus le mrite assidu d'un millier de justes, et
que cela m'avait toujours paru trs-dcourageant pour les
justes.

-- D'abord, me dit madame de Malouet, les justes ne se
dcouragent point: ensuite, il n'y en a pas. -- Croyez-vous en
tre un, vous, par hasard?

-- Pour cela, non: je sais parfaitement le contraire.

-- Eh bien, o prenez-vous le droit de juger si svrement
votre prochain?

-- Je ne reconnais pas madame de Palme pour mon prochain.

-- C'est commode. Madame de Palme, monsieur, a t mal leve,
mal marie et toujours gte; mais, croyez-moi, c'est un vrai
diamant dans sa gangue.

-- Je ne vois que la gangue.

-- Et soyez sr qu'il ne lui faut qu'un bon ouvrier, j'entends
un bon mari, qui sache le tailler et le polir.

-- Permettez-moi de plaindre ce futur lapidaire.

Madame de Malouet agita son pied sur le tapis et laissa voir
quelques autres signes d'impatience, que je ne sus d'abord
comment interprter, car elle n'a jamais d'humeur; mais
soudain une pense, que je crus lumineuse, me traversa
l'esprit: je ne doutai pas que je n'eusse enfin dcouvert le
ct faible et l'unique dfaut de cette charmante vieille
femme. Elle tait possde de la manie de faire des mariages,
et, dans son dsir chrtien d'arracher la petite comtesse 
l'abme de perdition, elle mditait secrtement de m'y
prcipiter avec elle, quoique indigne. Pntr de cette
conviction modeste, je me tins sur une dfensive qui me
semble,  l'heure qu'il est, d'un beau ridicule.

-- Mon Dieu! dit madame de Malouet, parce que vous doutez de sa
littrature!...

-- Je ne doute pas de sa littrature, dis-je: je doute qu'elle
sache lire.

-- Mais enfin, srieusement, que lui reprochez-vous, voyons?
reprit madame de Malouet d'une voix singulirement mue.

Je voulus dmolir d'un seul coup le rve matrimonial dont je
supposais que se berait la marquise.

-- Je lui reproche, rpondis-je, de donner au monde le
spectacle, souverainement irritant mme pour un profane comme
moi, de la nullit triomphante et du vice superbe. Je ne vaux
pas grand'chose, c'est vrai, et je n'ai point le droit de
juger, mais il y a en moi, comme dans tout public de thtre,
un fond de raison et de moralit qui se soulve en face des
personnages compltement dnus de bon sens ou de vertu et qui
ne veut pas qu'ils triomphent.

L'agitation de la vieille dame redoubla.

-- Pensez-vous que je la recevrais, si elle mritait toutes les
pierres que la calomnie lui jette?

-- Je pense qu'il vous est impossible de croire au mal.

-- Bah! je vous assure que vous ne faites pas ici preuve de
pntration. Ces histoires d'amour qu'on lui prte, a lui
ressemble si peu! C'est une enfant qui ne sait pas seulement
ce que c'est que d'aimer!

-- J'en suis persuad, madame. Sa coquetterie banale en est une
preuve suffisante. Je suis mme prt  jurer que les
entranements de l'imagination ou de la passion sont
compltement trangers  ses erreurs, qui de la sorte
demeurent sans excuse.

-- Oh! mon Dieu! s'cria madame de Malouet en joignant les
mains, taisez-vous donc! c'est une pauvre enfant abandonne!
Je la connais mieux que vous... Je vous atteste que, sous son
apparence beaucoup trop lgre, j'en conviens, elle a dans le
fond autant de coeur que d'esprit.

-- C'est prcisment ce que je pense, madame; autant de l'un
que de l'autre.

-- Ah! c'est vraiment insupportable! murmura madame de Malouet
en laissant retomber ses bras comme dsespre.

Au mme instant, je vis s'agiter violemment le rideau qui
couvrait  demi la porte prs de laquelle nous tions assis,
et la petite comtesse, quittant la cachette o l'avait
confine l'exigence de je ne sais quel jeu, se montra un
moment  nos yeux dans la baie de la porte, et alla rejoindre
le groupe des joueurs qui se tenait dans un petit salon
voisin. Je regardai madame de Malouet:

-- Comment! elle tait l?

-- Parfaitement. Elle nous entendait, et, de plus, elle nous
voyait. J'ai eu beau multiplier les signes, vous tiez parti!

Je demeurai un peu confus. Je regrettais la duret de mes
paroles, car, en attaquant si violemment cette jeune femme,
j'avais cd  l'entranement de la controverse plutt qu' un
sentiment d'animadversion srieuse. Au fond, elle m'est
indiffrente, mais c'est un peu trop de l'entendre vanter.

-- Et maintenant, que dois-je faire? dis-je  madame de
Malouet.

Elle rflchit un moment, et me rpondit, en haussant
lgrement les paules:

-- Ma foi, rien: c'est ce qu'il y a de mieux.

Le moindre souffle fait dborder une coupe pleine: c'est
ainsi que le petit dsagrment de cette scne semble avoir
exagr le sentiment d'ennui qui ne me quitte gure depuis mon
arrive dans ce lieu de plaisance. Cette gaiet continue, ce
mouvement convulsif, ces courses, ces danses, ces dners,
cette allgresse sans trve et cet ternel bruit de fte
m'importunent jusqu'au dgot. Je regrette amrement le temps
que j'ai perdu  des lectures et  des recherches qui ne
concernent en rien ma mission officielle, et n'en ont gure
avanc le terme; je regrette les engagements que les aimables
instances de mes htes ont arrachs  ma faiblesse; je
regrette ma valle de Temp; par-dessus tout, Paul, je te
regrette. Il y a certainement dans ce petit centre social
assez d'esprits distingus et bienveillants pour former les
lments des relations les plus agrables et mme les plus
leves; mais ces lments se trouvent noys dans la cohue
mondaine et vulgaire. On ne les en dgage qu'avec peine, avec
gne, et jamais sans mlange. M. et madame de Malouet, M. de
Breuilly mme, quand sa jalousie insense ne le prive pas de
l'usage de ses facults, sont certainement des intelligences
et des coeurs d'lite; mais la seule diffrence des annes
ouvre des abmes entre nous. Quant aux jeunes gens et aux
hommes de mon ge que je rencontre ici, ils marchent tous d'un
pas plus ou moins alerte dans le chemin de madame de Palme. Il
suffit que je ne les y suive pas pour qu'ils me tmoignent une
sorte de froideur voisine de l'antipathie. Ma fiert n'essaye
pas de rompre cette glace, bien que deux ou trois parmi eux me
semblent bien dous, et rvlent des instincts suprieurs  la
vie qu'ils ont adopte.

Il est une question que je me pose quelquefois  ce sujet:
valons-nous mieux, toi et moi, jeune Paul, que cette foule de
joyeux compagnons et d'aimables viveurs, ou bien en diffrons-nous
simplement? Comme nous, ils ont de l'honntet et de
l'honneur; comme nous, ils n'ont ni vertu ni religion
proprement dites. Jusque-l, nous sommes gaux. Nos gots
seuls et nos plaisirs ne se ressemblent pas: toutes leurs
proccupations appartiennent aux lgers propos du monde, aux
soins de la galanterie et  l'activit matrielle; les ntres
se donnent avec une prdilection presque exclusive 
l'exercice de la pense, aux talents de l'esprit, aux oeuvres
bonnes ou mauvaises de l'intelligence. Au point de vue de la
vrit humaine et suivant l'estime commune, il n'est gure
douteux que la diffrence ne soit ici  notre avantage; mais,
dans un ordre plus lev, dans l'ordre moral, et, pour ainsi
dire, devant Dieu, cette supriorit se soutient-elle? Ne
faisons-nous, comme eux, que cder  un penchant qui nous
entrane d'un ct plutt que d'un autre, ou obissons-nous 
un grand devoir? Quel est aux yeux de Dieu le mrite de la vie
intellectuelle? Il me semble quelquefois que nous professons
pour la pense une sorte de culte paen dont il ne tient nul
compte, et qui peut-tre mme l'offense. Plus souvent je crois
qu'il veut qu'on use de la pense, dt-on mme la tourner
contre lui, et qu'il agre comme des hommages tous les
frmissements de ce noble instrument de joie et de torture
qu'il a mis en nous.

La tristesse n'est-elle pas, aux poques de doute et de
trouble, une sorte de pit? J'aime  l'esprer. Nous
ressemblons un peu, toi et moi,  ces pauvres sphinx rveurs
qui demandent vainement, depuis tant de sicles, aux thbades
du dsert le mot de l'ternelle nigme. Serait-ce une folie
plus grande et plus coupable que l'insouciance heureuse de la
petite comtesse! Nous verrons bien. En attendant, garde, pour
l'amour de moi, ce fond de mlancolie sur lequel tu brodes ta
douce gaiet; car, Dieu merci, tu n'es pas un pdant: tu sais
vivre, tu sais rire, et mme aux clats; mais ton me est
triste jusqu' la mort, et c'est pourquoi j'aime jusqu' la
mort ton me fraternelle.




VI


1er octobre.


Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plat pas. Je
voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tt possible.

Jeudi matin, aprs avoir termin ma lettre, je descendis pour
la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme
il ne restait que quelques minutes avant le djeuner, j'entrai
dans le salon, qui tait encore dsert. Je feuilletais
tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte
s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les
froissements d'une robe de soie trop large pour franchir
aisment une ouverture d'un mtre, et je vis paratre la
petite comtesse: elle avait pass la nuit au chteau? -- Si tu
te rappelles le fcheux dialogue o je m'tais emptr dans la
soire de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un
bout  l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame ft
la dernire personne du monde avec laquelle il pouvait m'tre
agrable de me trouver en tte--tte ce matin-l.

Je me levai, et je lui adressai une profonde rvrence: elle
y rpondit par une inclination qui, bien que lgre, tait
encore plus que je ne mritais de sa part. Les premiers pas
qu'elle fit dans le salon, aprs m'avoir aperu, taient
marqus d'une sorte d'hsitation et pour ainsi dire de
flottement: c'tait l'allure d'une perdrix lgrement touche
dans l'aile et un peu tourdie du coup. Irait-elle au piano, 
la fentre,  droite,  gauche ou en face? -- Il tait clair
qu'elle l'ignorait elle-mme; mais l'indcision n'est point le
dfaut de ce caractre: elle eut vite pris son parti, et,
traversant l'immense salon d'une marche trs-ferme, elle se
dirigea vers la chemine, c'est--dire vers mon domaine
particulier.

Debout devant mon fauteuil et ma _Revue_  la main, j'attendais
l'vnement avec une gravit apparente qui cachait mal, je le
crains, une assez forte angoisse intrieure. J'avais lieu, en
effet, d'apprhender une explication et une scne. En toute
circonstance de ce genre, les sentiments naturels  notre coeur
et le raffinement qu'y ajoutent l'ducation et l'usage du
monde, la libert absolue de l'attaque et les bornes troites
de la dfense permise, donnent aux femmes une supriorit
crasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un
amant. Dans la crise spciale qui me menaait, la vive
conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque
injurieuse sous laquelle mon offense s'tait produite,
achevaient de m'interdire toute pense de rsistance; je me
voyais livr pieds et poings lis  la vindicte effrayante
d'une femme jeune, imprieuse et courrouce. Mon attitude
tait donc fort pauvre.

Madame de Palme s'arrta  deux pas de moi, tala sa main
droite sur le marbre de la chemine, et allongea vers la
flamme du foyer la pantoufle mordore qui emprisonnait son
pied gauche. Ayant accompli cette installation pralable, elle
se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle
parut jouir de ma contenance, qui, je te le rpte, ne valait
rien. Je rsolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture;
mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir
dire poliment:

-- Vous ne voulez pas cette _Revue_, madame?

-- Merci, monsieur, je ne sais pas lire.

Telle fut la rponse qui me fut aussitt dcoche d'une voix
brve. Je fis de la tte et de la main un geste courtois, par
lequel je semblais compatir doucement  l'infirmit qui
m'tait rvle; aprs quoi, je m'assis. J'tais plus
tranquille. J'avais reu le feu de mon adversaire. L'honneur
me paraissait satisfait.

Nanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je
recommenai  sentir l'embarras de ma situation; j'essayais
vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule
de petites pantoufles mordores miroiter sur le papier. Une
scne ouverte m'et dcidment sembl prfrable  ce
voisinage incommode et persistant,  la muette hostilit que
trahissaient  mon regard furtif le pied agit de madame de
Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et
la mobilit palpitante de sa narine. Je poussai donc malgr
moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout 
coup, introduisit sur le thtre un nouveau personnage que je
pouvais considrer comme un alli. C'tait une dame, amie
d'enfance de lady A..., et qui se nomme madame Durmatre. Elle
est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degr
de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre,
et aussi bien en raison de ses charmes suprieurs, elle a
conquis ds longtemps l'inimiti de madame de Palme, qui, par
allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractre
languissant de sa beaut et  sa conversation un peu
lgiaque, se plat  l'appeler, entre jeunes gens, la _veuve
du Malabar_. Madame Durmatre manque positivement d'esprit;
elle a de l'intelligence, un peu de littrature et beaucoup de
rverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me
voyant dpourvu moi-mme de tout autre talent de socit, elle
s'est mis dans la tte que je devais avoir celui-l, et a
entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un
commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu
rpondre  toutes ses esprances, j'coute du moins avec une
attention religieuse le petit pathos mlancolique dont elle
est coutumire. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait
gr. La vrit est que je ne me lasse point d'entendre sa
voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont
d'une exquise puret, et d'admirer ses grands yeux noirs,
qu'un rideau de cils pais enveloppe d'une ombre mystique.
Quoi qu'il en soit, ne t'inquite pas: j'ai dcid que la
saison d'tre aim, et d'aimer par consquent, tait passe
pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on
s'attache sincrement  en rprimer les premires convulsions.

Madame de Palme s'tait retourne au bruit de la porte: quand
elle reconnut madame Durmatre, un clair froce jaillit de
son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la
belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur
tranante et douloureuse qui caractrise son allure, et,
partant d'un clat de rire:

-- Brava! dit-elle avec emphase: la marche du supplice! la
victime trane  l'autel! Iphignie... ou plutt Hermione...


Pleurante aprs son char vous voulez qu'on me voie!


Qui est-ce donc qui a fait ce vers-l?... Je suis si
ignorante!... Ah! c'est votre ami M. de Lamartine, je crois!
Il pensait  vous, ma chre!

-- Ah! vous citez des vers maintenant, chre madame? dit madame
Durmatre, qui n'a point la rplique.

-- Pourquoi pas, chre madame? En avez-vous le monopole?
"Pleurante aprs son char..." J'ai entendu dire cela 
Rachel... Au fait, a n'est pas de Lamartine, c'est de
Boileau... Je vous dirai, ma petite Nathalie, que j'ai
l'intention de vous demander des leons de conversation
srieuse et vertueuse... C'est si amusant! et, pour commencer,
voyons, lequel prfrez-vous, de Lamartine ou de Boileau?

-- Mais, Bathilde, il n'y a aucun rapport, rpondit madame
Durmatre avec assez de bon sens et avec beaucoup trop de
bonne foi.

-- Ah! reprit madame de Palme.

Et, me montrant du doigt tout  coup:

-- Vous prfrez peut-tre monsieur, qui fait aussi des vers?

-- Non, madame, dis-je, c'est une erreur; je n'en fais pas.

-- Ah! je croyais. Pardon!

Madame Durmatre, qui doit sans doute  la conscience de sa
beaut souveraine son inaltrable srnit d'me, s'tait
contente de sourire avec une nonchalance ddaigneuse. Elle se
laissa tomber dans le fauteuil que je lui abandonnais.

-- Quel temps triste! me dit-elle; vraiment, ce ciel d'automne
pse sur l'me! Je regardais tout  l'heure par la fentre:
tous les arbres ressemblent  des cyprs, et toute la campagne
 un cimetire. On dirait que...

-- Non, ah! non,... je vous en prie, Nathalie, interrompit
madame de Palme, arrtez-vous l. C'est assez foltrer  jeun.
Vous vous ferez mal.

-- Ah ! ma chre Bathilde, il faut dcidment que vous ayez
pass une fort mauvaise nuit, dit la belle veuve .

-- Moi, ma chre amie? ah! ne dites donc pas a! J'ai fait des
rves clestes,... j'ai eu des extases... des extases, vous
savez?... Mon me s'est entretenue avec des mes... pareilles
 votre me... Des anges m'ont souri  travers des cyprs,...
et _coetera_ pantoufles!

Madame Durmatre rougit lgrement, haussa les paules et prit
la _Revue_ que j'avais pose sur la chemine.

-- A propos, Nathalie, reprit madame de Palme, savez-vous qui
nous aurons aujourd'hui  dner, en fait d'hommes?

L'excellente Nathalie nomma M. de Breuilly, deux ou trois
autres personnages maris et le cur de la commune.

-- Alors, je vais partir aprs le djeuner, dit la petite
comtesse en me regardant.

-- C'est fort gracieux pour nous, murmura madame Durmatre.

-- Vous savez, rpliqua l'autre avec un aplomb imperturbable,
que je n'aime que la socit des hommes, et il y a trois
classes d'individus que je considre comme n'appartenant pas 
ce sexe, ni  aucun autre: ce sont les hommes maris, les
prtres et les savants. En terminant cette sentence, madame de
Palme m'adressa un nouveau regard dont je n'avais, d'ailleurs,
nul besoin pour comprendre qu'elle me faisait figurer dans sa
classification des espces neutres: ce ne pouvait tre que
parmi les individus de la troisime catgorie, bien que je n'y
aie aucun droit; mais on est savant  peu de frais pour ces
dames.

Cependant, le son d'une cloche retentit presque aussitt dans
la cour du chteau, et elle reprit:

-- Ah! voil le djeuner, Dieu merci, car j'ai une faim
diabolique, n'en dplaise aux purs esprits et aux mes en
peine.

Elle fit alors une glissade jusqu' l'autre extrmit du salon
et alla sauter au cou du marquis de Malouet, qui entrait suivi
de ses htes. Pour moi, je m'empressai d'offrir mon bras 
madame Durmatre et de lui faire oublier,  force de
politesses, l'orage que venait d'attirer sur elle l'ombre de
sympathie qu'elle me tmoigne.

Ainsi que tu as pu le remarquer, la petite comtesse avait fait
preuve dans le cours de cette scne, comme toujours, d'une
libert de langage sans mesure et sans got; mais elle y avait
dploy plus de ressources d'esprit que je ne lui en
supposais, et, quoiqu'elle les et diriges contre moi, je ne
pus me dfendre de lui en savoir gr, -- tant je hais les
btes, que j'ai toujours trouves en ce monde plus
malfaisantes que les mchants. D'ailleurs pour tre juste, les
reprsailles dont je venais d'tre l'objet,  part la
circonstance qu'elles avaient frapp les trois quarts du temps
sur une tte innocente, me semblaient d'assez bonne guerre:
elles ne partaient point d'un fond mauvais; elles avaient une
tournure d'espiglerie plutt que ce caractre de srieuse
mchancet auquel se monte si aisment une haine de femme, et
pour de moindres provocations que celles dont la petite
comtesse avait eu  se plaindre. En rsum, j'avais souri
intrieurement plus d'une fois pendant cette escarmouche, et
l'impression qu'elle me laissait sur le compte de mon ennemie
tait plutt attnuante qu'aggravante. A l'loignement et au
ddain, que m'inspirait la mondaine extravagante, se mlait
dsormais une nuance de douce piti pour l'enfant mal leve
et pour la femme mal dirige.

Les femmes sont habiles  saisir les nuances, et celle-ci
n'chappa point  madame de Palme. Elle eut vaguement
conscience de mon lger retour d'opinion vers elle; elle ne
tarda pas mme  s'en exagrer la porte et  prtendre en
abuser. Pendant deux jours, elle me harcela de traits piquants
que je supportai avec bonhomie, et auxquels je rpondis mme
par quelques attentions, car j'avais encore sur le coeur les
rudes expressions de mon dialogue avec madame de Malouet, et
je ne croyais pas les avoir suffisamment expies par le faible
martyre que j'avais subi, le lendemain, en commun avec la
belle veuve du Malabar.

Il n'en fallut pas davantage pour que madame Bathilde de Palme
s'imagint qu'elle pouvait me traiter en pays conquis et
joindre Ulysse  ses compagnons. Avant-hier, dans la journe,
elle avait essay  plusieurs reprises la mesure de son
pouvoir naissant sur mon coeur et sur ma volont, en me
demandant deux ou trois petits offices de cavalier servant,
offices dont chacun ici ambitionne l'honneur avec mulation,
et dont je m'acquittai pour ma part avec politesse, mais avec
une froideur vidente. Ces jolis actes de servage ont
quelquefois du charme, et surtout quand ils ne sont pas
imposs; mais tous les ges et tous les caractres ne sont
point faits pour s'y plier avec la mme bonne grce. Les
esprits graves et les naturels un peu raides, sans jamais se
refuser d'une faon maussade  ce que peut exiger en ce genre
le simple savoir-vivre, doivent s'en tenir au ncessaire et ne
pas rechercher des fonctions que la jeunesse et une certaine
souplesse lgante sauvent seules du ridicule.

Cependant, malgr l'extrme rserve avec laquelle je l'tais
prt, tout le jour,  ces preuves, madame de Palme crut 
son entier succs; elle jugea tourdiment qu'il ne lui restait
plus qu' river ma chane et  me joindre  son triomphe,
faible supplment de gloire assurment, mais qui enfin avait 
ses yeux le mrite de lui avoir t contest. Dans la soire,
comme je quittais la table de whist, elle s'avana vers moi
dlibrment et me pria de lui faire l'honneur de figurer avec
elle dans la danse de caractre qu'on nomme cotillon. Je
m'excusai, en riant, sur ma complte inexprience; elle
insista, me dclarant que j'avais videmment des dispositions
pour la danse, et me rappelant l'agilit dont j'avais donn
des preuves dans la fort. Enfin, pour terminer le dbat, elle
m'entrana familirement par le bras, en ajoutant qu'elle
n'avait pas l'habitude de se voir refuse.

-- Ni moi, madame, dis-je, celle de me donner en spectacle.

-- Quoi! pas mme pour me plaire?

-- Pas mme pour cela, madame, et quand mme ce serait l'unique
moyen d'y russir.

Je la saluai en souriant sur ces mots, que j'avais accentus
d'une manire si positive, qu'elle n'insista plus. Elle quitta
mon bras brusquement et alla rejoindre un groupe de danseurs
qui nous observait de loin avec un intrt manifeste. Elle y
fut accueillie par des chuchotements et des sourires, auxquels
elle rpondit par quelques phrases rapides, dont je n'entendis
que le mot _revanche_. Je n'y fis pas autrement attention pour
l'instant, et mon me alla s'entretenir dans les nuages avec
l'me de madame Durmatre.

Le lendemain, une grande chasse devait avoir lieu dans la
fort. Je m'tais arrang pour n'y point prendre part, voulant
profiter d'une journe entire de solitude pour pousser mon
malheureux travail. Vers midi, les chasseurs se runirent dans
la cour du chteau, qui retentit pendant un quart d'heure du
son clatant des trompes, du pitinement des chevaux et des
aboiements de la meute. Puis cette mle tumultueuse
s'engouffra dans l'avenue; le bruit s'teignit peu  peu, et
je demeurai matre de moi et de mon esprit, dans un silence
d'autant plus doux qu'il est singulirement rare sous ce
mridien.

Je jouissais, depuis quelques minutes, de mon isolement, et je
feuilletais, en souriant  mon bonheur, les pages in-folio de
la _Neustria pia_, quand je crus entendre un cheval galoper dans
l'avenue, et bientt aprs sur le pav de la cour.

-- Quelque chasseur en retard! me dis-je  part moi.

En prenant ma plume, je commenai  extraire de l'norme
volume le passage relatif aux chapitres gnraux des
bndictins; mais une nouvelle et plus grave interruption vint
m'affliger: on frappait  la porte de la bibliothque. Je
secouai la tte avec humeur, et je dis: "Entrez!" du ton dont
j'aurais pu dire: "Sortez!" On entra. J'avais vu, peu
d'instant auparavant, madame de Palme prendre son vol, avec
ses plumes, en tte de la cavalcade, et je ne fus pas
mdiocrement surpris de la retrouver  deux pas de moi, ds
que la porte se fut ouverte. -- Elle avait la tte nue et les
cheveux attifs en arrire d'une faon bizarre: elle tenait
d'une main sa cravache et relevait de l'autre la queue
tranante de ses longues jupes d'amazone. L'animation de la
course qu'elle venait de faire semblait encore exagrer
l'expression d'audace qui est habituelle  son regard et  ses
traits. Et portant sa voix tait moins assure qu'
l'ordinaire, lorsqu'elle me dit,  peine entre:

-- Ah! pardon!... est-ce que madame de Malouet n'est pas ici?

Je m'tais lev de toute ma grandeur.

-- Non, madame, elle n'est pas ici.

-- Ah! pardon!... Vous ne savez pas o elle est?

-- Non, madame, mais je vais m'en informer, si vous le dsirez.

-- Merci, merci... Je vais la trouver... C'est qu'il m'est
arriv un accident...

-- Vraiment, madame?

-- Oh! fort peu de chose,... une branche a dchir le bourdalou
de mon chapeau, et mes plumes sont tombes...

-- Vos plumes bleues, madame?

-- Oui,... mes plumes bleues... Enfin, je suis revenue au
chteau pour faire recoudre mon bourdalou... Vous tes bien l
pour travailler?

-- Parfaitement, madame, on ne peut mieux.

-- Etes-vous trs-occup dans ce moment-ci?

-- Mais oui, madame, assez occup.

-- Ah! tant pis!

-- Pourquoi donc?

-- Parce que... j'avais envie,... l'ide m'tait venue de vous
demander de m'accompagner  la fort... Ces messieurs seront
presque arrivs quand je repartirai,... et je ne puis gure
m'en aller seule,... si loin...

En gazouillant du bout des lvres cette explication un peu
embrouille, la petite comtesse avait un air  la fois
sournois et troubl qui fortifia beaucoup le sentiment de
dfiance que la gaucherie de son entre avait fait natre dans
mon esprit.

-- Madame, lui dis-je, vous me dsesprez: je regretterai
toute ma vie d'avoir laiss chapper l'occasion charmante que
vous daignez m'offrir, mais il faut que le courrier de demain
emporte ce travail, que le ministre attend avec une extrme
impatience.

-- Vous avez peur de perdre votre place?

-- Je n'en ai pas, madame; ainsi...

-- Eh bien, laissez attendre le ministre pour moi; a me
flattera.

-- C'est impossible, madame.

Elle prit un ton fort sec:

-- Mais... c'est trop singulier!... Comment! vous ne tenez pas
plus que cela  m'tre agrable?

-- Madame, lui dis-je assez schement,  mon tour, je tiendrais
beaucoup  vous tre agrable, mais je ne tiens nullement 
vous faire gagner votre pari.

Je lanais cette insinuation un peu au hasard, m'appuyant sur
quelques souvenirs et sur quelques indices que tu as pu
recueillir  et l dans mon rcit. Toutefois, j'avais touch
juste. Madame de Palme rougit jusqu'au front, balbutia deux ou
trois paroles que je n'entendis pas, et sortit de
l'appartement, ayant perdu toute contenance.

Cette droute prcipite me laissa moi-mme trs-confus. Je ne
saurais admettre que nous devions pousser le respect pour le
sexe faible jusqu' nous prter sottement  tous les caprices
et  toutes les entreprises qu'il peut plaire  une femme de
diriger contre notre repos ou contre notre dignit; mais notre
droit de lgitime dfense en de telles rencontres est
circonscrit dans des limites troites et dlicates que je
craignais d'avoir franchies. Il suffisait que madame de Palme
ft isole dans le monde, et sans autre protection que son
sexe, pour qu'il me part extrmement pnible d'avoir cd,
sans mesure,  l'irritation, juste d'ailleurs, que m'avait
cause son impertinente rcidive. Comme j'essayais d'tablir
entre nos torts rciproques une balance qui calmt mes
scrupules, on frappa de nouveau  la porte de la bibliothque.

Ce fut cette fois madame de Malouet qui entra. Elle tait
mue.

-- Ah ! me dit-elle, qu'est-ce donc qui s'est pass?

Je lui contai de point en point le dtail de mon entretien
avec madame de Palme, et, tout en exprimant un profond regret
de ma vivacit, j'ajoutai que la conduite de cette dame  mon
gard tait inexprimable, qu'elle m'avait pris deux fois en
vingt-quatre heures pour objet de ses gageures, et que c'tait
beaucoup trop d'attention de sa part pour un homme qui lui
demandait uniquement la grce de ne pas s'occuper de lui plus
qu'il ne s'occupait d'elle.

-- Mon Dieu! me dit la bonne marquise, je ne vous reproche
rien. J'ai pu apprcier par mes yeux, depuis quelques jours,
votre conduite et la sienne; mais tout cela est fort
dsagrable. Cette enfant vient de se jeter en pleurant dans
mes bras. Elle prtend que vous l'avez traite comme une
crature...

Je me rcriai.

-- Madame, je vous ai rapport textuellement mes paroles.

-- Ce ne sont pas vos paroles, c'est votre air, votre ton...
Monsieur George, permettez-moi de m'expliquer franchement avec
vous: avez-vous peur de devenir amoureux de madame de Palme?

-- Nullement, madame.

-- Avez-vous envie qu'elle devienne amoureuse de vous?

-- Pas davantage, je vous assure.

-- Eh bien, faites-moi un plaisir: mettez pour aujourd'hui
votre amour-propre de ct, et accompagnez madame de Palme 
la chasse.

-- Madame!

-- Le conseil vous parat singulier; mais vous pouvez croire
que je ne vous le donne pas sans y avoir rflchi.
L'loignement que vous tmoignez  madame de Palme est
prcisment ce qui attire vers vous cette enfant imprieuse et
gte. Elle s'irrite et s'obstine contre une rsistance 
laquelle on ne l'a point accoutume. Ayez l'humilit de lui
cder. Faites cela pour moi.

-- Srieusement, madame, vous pensez...?

-- Je pense, reprit en riant la vieille dame, ne vous en
dplaise, que vous perdrez votre principal mrite  ses yeux
aussitt qu'elle vous verra subir son joug comme tout le
monde.

-- En vrit, madame, vous me prsentez les choses sous un
point de vue tout nouveau. Jamais je n'ai conu la pense
d'attribuer les taquineries de madame de Palme  un sentiment
dont j'eusse lieu de me glorifier.

-- Et vous avez eu raison, reprit-elle vivement: il n'y a
jusqu' prsent rien de pareil, Dieu merci; mais cela et pu
venir, et vous tes trop galant homme pour le vouloir avec les
dispositions que je vous connais.

-- Je m'abandonne absolument  votre direction, madame; je vais
mettre mon chapeau et mes gants. Reste  savoir comment madame
de Palme accueillera mon empressement un peu tardif.

-- Elle l'accueillera fort bien, si vous mettez de la bonne
grce  le lui offrir.

-- Pour cela, madame, j'y mettrai toute celle dont je suis
capable.

Sur cette assurance, madame de Malouet me tendit sa main, que
je baisai avec un profond respect, mais avec une assez mince
gratitude.

Quand j'arrivai dans le salon, bott et peronn, madame de
Palme y tait seule: plonge dans un fauteuil et ensevelie
sous ses jupes, elle achevait de rattacher son bourdalou. Elle
leva et baissa rapidement les yeux qu'elle avait fort rouges.

-- Madame, lui dis-je, je suis si sincrement afflig de vous
avoir offense, que j'ose vous demander le pardon d'une
maussaderie impardonnable. Je viens me mettre  votre
disposition; si vous refusez ma compagnie, vous ne ferez que
m'infliger une mortification trs-mrite, mais vous me
laisserez plus malheureux que je n'ai t coupable... et c'est
beaucoup dire.

Madame de Palme, tenant plus de compte de l'motion de ma voix
que de mon pathos diplomatique, releva les yeux vers moi,
entr'ouvrit les lvres, ne dit rien, et finalement avana une
main un peu tremblante que je me htai de recevoir dans la
mienne. Elle se servit aussitt de ce point d'appui pour se
dresser sur ses pieds, et bondit lgrement sur le parquet.
Quelques minutes aprs, nous tions tous deux  cheval, et
nous sortions de la cour du chteau.

Nous atteignmes l'extrmit de l'avenue sans avoir chang
une parole. Je sentais profondment, tu peux le croire,
combien ce silence, de mon ct du moins, tait gauche, empes
et ridicule; mais, comme il arrive souvent dans les
circonstances qui rclament le plus imprieusement des
ressources d'loquence, j'tais frapp d'une strilit
d'esprit invincible. Je cherchais vainement une entre en
matire vraisemblable, et plus je me dpitais de n'en trouver
aucune, moins je devenais capable d'y russir. J'tais,
d'ailleurs, agit de rflexions aussi nouvelles que pnibles;
je suivais malgr moi l'ordre d'ides trs-imprvu o
m'avaient jet les tranges apprciations de madame de
Malouet. Je me demandais jusqu' quel point ces apprciations
pouvaient tre fondes, et jusqu' quel point, en ce cas, les
conseils et la prudence de la marquise avaient t bien
inspirs. Je me rappelais la vivacit hautaine, volontaire et
capricieuse de la jeune femme qui tait  mes cts; je voyais
son air accabl et presque dompt. Tout cela me troublait et
me touchait vaguement. L'abme qui me spare  jamais d'une
telle personne n'en subsistait pas moins dans son immensit;
mais, si cela peut se dire, je sentais toujours entre nous la
distance, et je ne sentais plus l'loignement.

Madame de Palme qui n'tait pas initie  mes secrtes
mditations, et qui, d'ailleurs, n'en et peut-tre got que
modrment les nuances les plus bienveillantes, finit par
s'impatienter d'un silence au moins embarrassant.

-- Si nous courions un peu? dit-elle tout  coup.

-- Courons, dis-je.

Et nous partmes au galop, ce qui me soulagea infiniment.

Cependant, il fallut, bon gr, mal gr, ralentir notre allure
au haut du chemin tortueux qui mne dans la valle des Ruines.
Le soin de guider nos chevaux dans le cours de cette descente
difficile put encore, durant quelques minutes, servir de
prtexte  mon mutisme; mais, en arrivant sur le terre-plein
de la valle, je vis bien qu'il fallait parler  tout prix, et
j'allais dbuter par une banalit quelconque, lorsque madame
de Palme voulut bien me prvenir:

-- On dit, monsieur, que vous avez beaucoup d'esprit?

-- Madame, rpondis-je en riant, vous pouvez en juger.

-- Difficilement jusqu'ici, quand mme j'en serais capable, ce
que vous tes trs-loign de croire... Oh! ne le niez pas!
C'est parfaitement inutile aprs la conversation que le hasard
m'a fait entendre l'autre soir...

-- Madame, j'ai commis tant de mprises sur votre compte, que
vous devez vous expliquer la confusion pitoyable o je suis
vis--vis de vous.

-- Et sur quels points vous tes-vous mpris?

-- Sur tous, je crois.

-- Vous n'en tes pas bien sr... Convenez, au moins, que je
suis une bonne femme...

-- Oh! de tout mon soeur, madame!

-- Vous avez bien dit cela... Je crois que vous le pensez...
Vous n'tes pas mchant non plus, je crois, et cependant vous
l'avez t pour moi, cruellement.

-- C'est vrai.

-- Quelle espce d'homme tes-vous donc? reprit la petite
comtesse de sa voix brve et brusque. Je n'y comprends pas
grand'chose. A quel titre, en vertu de quoi me mprisez-vous?
Je suppose que je sois rellement coupable de toutes les
intrigues qu'on me prte: qu'est-ce que cela vous fait? Etes-vous
un saint, vous? un rformateur? N'avez-vous jamais eu de
matresses? Avez-vous plus de vertu que les autres hommes de
votre ge et de votre condition? Quel droit avez-vous de me
mpriser? Expliquez-moi a.

-- Madame, si j'avais  me reprocher les sentiments que vous me
supposez, je vous rpondrais que jamais personne, dans votre
sexe ni dans le mien, n'a pris sa propre moralit pour rgle
de son opinion et des jugements sur autrui; on vit comme on
peut, et on juge comme on doit: c'est, en particulier, une
inconsquence trs-ordinaire parmi les hommes, de ne point
estimer les faiblesses qu'ils encouragent et dont ils
profitent... Mais, pour mon compte, je me tiens svrement en
garde contre un rigorisme aussi ridicule chez un homme que
coupable chez un chrtien... Et quant  cette conversation
qu'un hasard dplorable vous a livre, et o mes expressions,
comme il arrive toujours, ont dpass de beaucoup la mesure de
ma pense, -- c'est une offense que je n'effacerai jamais, je
le sais; mais je vous l'expliquerai du moins avec franchise.
Chacun a ses gots et sa faon d'entendre la vie en ce monde:
nous diffrons tellement, vous et moi,  cet gard, que j'ai
conu pour vous, et que vous avez conu pour moi,  vue de
pays, une antipathie extrme. Cette disposition, qui, d'un
ct du moins, madame, devait se modifier singulirement sur
plus ample inform, m'a entran  des mouvements d'humeur et
 des vivacits de controverse peu rflchis: vous avez
souffert sans doute, madame, des violences de mon langage,
mais beaucoup moins, veuillez le croire, que je n'en devais
souffrir moi-mme, aprs en avoir reconnu l'injustice profonde
et irrparable.

Cette apologie, plus sincre que lucide, n'obtint point de
rponse. Nous achevions, en ce moment, de traverser l'glise
de l'abbaye, et nous nous trouvmes,  l'improviste, mls aux
derniers rangs de la cavalcade. Notre apparition fit courir un
sourd murmure dans la foule presse des chasseurs. Madame de
Palme fut entoure aussitt d'une troupe joyeuse qui parut lui
adresser des flicitations sur le gain de sa gageure. Elle les
reut d'une mine indiffrente et boudeuse, fouetta son cheval
et gagna les avant-postes pour entrer en fort.

Cependant, M. de Malouet m'avait accueilli avec une affabilit
plus marque encore que de coutume; et, sans faire aucune
allusion directe  l'incident qui m'amenait, contre mon gr, 
cette fte cyngtique, il n'omit aucune attention pour m'en
faire oublier le lger dsagrment. Bientt aprs, les chiens
lancrent un cerf, et je les suivis avec ardeur, n'tant
nullement insensible  l'ivresse de ce divertissement viril,
quoiqu'elle ne suffise pas  mon bonheur en ce monde.

La meute se laissa dpister deux ou trois fois, et la journe
tourna  l'avantage du cerf. -- Nous reprmes vers quatre
heures le chemin du chteau. Quand nous traversmes la valle
au retour, la crpuscule dessinait dj plus nettement sur le
ciel la silhouette des arbres et la crte des collines: une
ombre mlancolique descendait sur les bois, et un brouillard
blanchtre glaait l'herbe des prairies, tandis qu'une brume
plus paisse marquait les dtours de la petite rivire. Comme
je m'absorbais dans la contemplation de cette scne, qui me
rappelait des jours meilleurs, je vis, tout  coup, madame de
Palme  mes cts.

-- Je crois, aprs rflexion, me dit-elle avec sa brusquerie
accoutume, que vous mprisez mon ignorance et mon manque
d'esprit beaucoup plus que ma prtendue lgret de moeurs...
Vous faites moins de cas de la vertu que de la pense... Est-ce
cela?

-- Non assurment, dis-je en riant, ce n'est pas cela; ce n'est
rien de tout cela. D'abord, le mot de mpris doit tre
supprim, n'ayant rien  faire ici;... ensuite, je ne crois
gure  votre ignorance et pas du tout  votre manque
d'esprit... Enfin, je ne vois rien au-dessus de la vertu,
quand je la vois, ce qui est rare. Je suis confus au reste,
madame, de l'importance que vous attachez  ma manire de
voir... Le secret de mes prdilections et de mes rpugnances
est fort simple: j'ai, comme je vous le disais, le plus
religieux respect pour la vertu, mais toute la mienne se borne
 un sentiment profond de quelques devoirs essentiels que je
pratique tant bien que mal; je ne saurais donc exiger
davantage de qui que ce soit... Quant  la pense, j'avoue que
j'en fais grand cas, et la vie me parat chose trop srieuse
pour tre traite sur le pied d'un bal continuel, du berceau 
la tombe. De plus, les productions de l'intelligence, les
oeuvres de l'art en particulier, sont l'objet de mes
proccupations les plus passionnes, et il est naturel que
j'aime  pouvoir parler de ce qui m'intresse. Voil tout.

-- Faut-il absolument avoir sans cesse  la bouche les extases
de l'me, les cimetires et la Vnus de Milo pour prendre dans
votre opinion le rang d'une femme srieuse et d'une femme de
got?... Au surplus, vous avez raison, -- je ne pense jamais;
si je pensais une seule minute, il me semble que je
deviendrais folle, que ma tte craquerait... Et  quoi
pensiez-vous, vous, dans la cellule de ce vieux couvent?

-- J'y ai beaucoup pens  vous, dis-je gaiement, le soir de ce
jour o vous m'aviez si rudement pourchass, et je vous y ai
maudite de tout mon coeur.

-- Cela se comprend.

Elle se mit  rire, regarda un peu autour d'elle et reprit:

-- Quel joli vallon! quelle charmante soire!... Et maintenant
me maudissez-vous?

-- Maintenant, je voudrais, du fond de l'me pouvoir quelque
chose pour votre bonheur.

-- Et moi pour le vtre, dit-elle simplement.

Je m'inclinai pour toute rponse, et il s'ensuivit un court
silence.

-- Si j'tais homme, reprit tout  coup madame de Palme, je
crois que je me ferais ermite.

-- Oh! quel dommage!

-- Ca ne vous tonne pas, cette ide?

-- Non, madame.

-- Rien de nous tonnerait de ma part, avouez-le. Vous me
croyez capable de tout, -- de tout, peut-tre mme de vous
aimer?...

-- Pourquoi pas? On revient de loin! Je vous aime bien, moi, 
l'heure qu'il est! C'est un bel exemple  suivre.

-- Vous me permettrez d'y rflchir.

-- Pas longtemps!

-- Le temps qu'il faudra... Nous sommes amis en attendant.

-- Si nous sommes amis, il n'y a plus rien  attendre, dis-je
en prsentant franchement ma main  la petite comtesse.

Je sentis qu'elle la serrait avec un peu de rserve, et la
conversation finit l. Nous tions au haut des collines, la
nuit tait tout  fait tombe, nous ne fmes plus qu'une
course jusqu'au chteau.

Comme je descendais de ma chambre pour le dner, je rencontrai
madame de Malouet dans le vestibule:

-- Eh bien, me dit-elle en riant, vous tes-vous conform 
l'ordonnance?

-- Religieusement, madame.

-- Vous vous tes montr subjugu?

-- Oui, madame.

-- C'est parfait. La voil tranquille, et vous aussi.

-- Ainsi soit-il! dis-je.

La soire se passa sans autre incident. Je me plus  rendre 
madame de Palme quelques petits services qu'elle ne me
demandait plus. Elle quitta deux ou trois fois la danse pour
m'adresser des plaisanteries bienveillantes qui lui
traversaient la cervelle, et, quand je me retirai, elle me
suivit jusqu' la porte d'un regard souriant et cordial.

Je te demande maintenant, ami Paul, de dgager le sens prcis
et la moralit de cette histoire. Tu jugeras peut-tre, et je
le dsire, qu'une imagination chimrique peut seule donner les
proportions d'un vnement  cet pisode vulgaire de la vie
mondaine; mais, si tu vois dans les faits que je t'ai raconts
le moindre germe d'un danger, le moindre lment d'une
complication srieuse, dis-le-moi; je romps les engagements
qui me devaient encore retenir ici une dizaine de jours, et je
pars.

Je n'aime point madame de Palme; je ne puis ni ne veux
l'aimer. Mon opinion sur son compte s'est videmment
transforme; je la regarde dsormais comme une bonne petite
femme. Sa tte est lgre et le sera toujours; sa conduite
veut mieux qu'on ne le dit, quoique moins peut-tre qu'elle ne
le dit de son ct; enfin, son coeur a du poids et du prix.
J'ai pour elle de l'amiti, une affection qui a quelque chose
de paternel; mais, de moi  elle, rien de plus n'est
vraisemblable; l'tendue des cieux nous spare. La pense
d'tre son mari me fait clater de rire, et, par un sentiment
que tu apprcieras, la pense d'tre son amant me fait
horreur. -- Chez elle, je crois  l'ombre d'un caprice, et pas
mme  la pnombre d'une passion. Me voil sur son tagre
avec les autres magots, et je pense, comme madame de Malouet,
que cela lui suffira. Toutefois, qu'en penses-tu, toi?

Je crois ncessaire de te rappeler, Paul, en terminant cette
consultation dont certains passages exhalent un parfum si
suspect, de te rappeler, mon ami, que je ne suis pas un fat.
Je t'ai dit la vrit stricte. La fatuit ne consiste pas, je
suppose,  s'apercevoir qu'une femme vous serre la main quand
elle vous la tord, mais  tirer vanit d'un genre de succs si
commun et si rarement rserv au mrite. Je me rappelle
toujours ce vieux comdien de province rid, coutur,
craquel, hideux et bte, qui me contait qu'une femme superbe
lui disait un soir: "Oh! tu n'es pas un homme, tu es un
dieu!" Je suis convaincu que c'tait vrai. Oui, par la merci
du ciel, le plus laid des mortels, et c'est notre ami G... de
l'Institut, a le plaisir de s'entendre dire au moins une fois
en sa vie par une bouche de femme qu'il est beau comme un
ange. Cela a t de tout temps, et c'est pourquoi, de tout
temps, fat a t synonyme de sot. Tout aveugle trouve un chien
qui le suit et n'en est pas plus fier.

Bonsoir.




VII


7 octobre.


Cher Paul, je prends part du fond du coeur  ton chagrin.
Permets-moi seulement de t'affirmer, d'aprs les dtails mmes
de ta lettre, que la maladie de ton excellente mre n'offre
aucun symptme inquitant. C'est une de ces crises
douloureuses, mais sans danger, que l'approche de l'hiver lui
ramne presque invariablement chaque anne, tu le sais.
Patience donc, et courage, je t'en prie.

Il me faut, mon ami, l'expression formelle de ton dsir pour
que j'ose mler mes petites misres  tes srieuses
sollicitudes. -- Comme tu le prvoyais dans ta sagesse et dans
ta bonne amiti, je devais avoir besoin, quand je recevrais ta
lettre, non de conseils, mais de consolations. Je n'ai pas le
coeur tranquille, et, ce qui est pire pour moi, ma conscience
ne l'est pas davantage: cependant, j'ai cru faire mon devoir.
L'ai-je bien ou mal compris? Tu en jugeras. Mon Dieu, je porte
quelquefois une stupide envie  ceux que je vois cder sans
scrupule, sans combat, avec le pur instinct de la brute,  ce
qui les attire ou  ce qui les repousse! Que de tourments
donne la conscience  une me naturellement honnte, qui n'est
point guide par des principes certains et soutenue par une
foi positive!

Je reprends ma situation vis--vis de madame de Palme o je
l'avais laisse dans ma dernire lettre. -- Le lendemain de
notre explication, je mis tous mes soins  maintenir nos
relations sur le pied de bonne camaraderie o elles me
paraissaient tablies, et qui constituaient, selon moi, le
seul genre d'intelligence qui ft dsirable, et mme possible
entre nous. Il me sembla, ce jour-l, qu'elle se montrait
anime de la mme vivacit et du mme entrain qu'
l'ordinaire; seulement, je crus remarquer que son regard et sa
voix, lorsqu'elle s'adressait  moi, prenaient une douceur
srieuse qui n'est point de son caractre habituel; mais, les
jours suivants, quoique je n'eusse point dvi de la ligne de
conduite que je m'tais trace, il me fut impossible de ne pas
m'apercevoir que madame de Palme avait perdu quelque chose de
sa gaiet, et qu'une vague proccupation altrait la srnit
de son front. Je la voyais tonner ses danseurs par ses
distractions: elle continuait de suivre le tourbillon, mais
elle ne le dirigeait plus. Elle prtextait brusquement de la
fatigue au milieu d'une valse, quittait sans autre crmonie
le bras de son cavalier, et s'asseyait dans un coin d'un air
boudeur et pensif. S'il y avait un fauteuil vide prs du mien,
elle s'y jetait, et commenait  travers son ventail une
conversation bizarre et  btons rompus, comme celle-ci:

-- Si je ne puis me faire ermite, je puis me faire
religieuse... Que diriez-vous, si vous me voyiez demain entrer
dans un couvent?

-- Je dirais que vous en sortiriez aprs-demain.

-- Vous m'avez aucune confiance dans mes rsolutions?

-- Quand elles sont folles, non.

-- Je ne puis en concevoir que de folles, selon vous!

-- Selon moi, vous valsez  merveille. Quand on valse comme
vous, c'est un art, et presque une vertu.

-- Est-ce qu'on flatte ses amis?

-- Je ne vous flatte pas. Je ne vous dis jamais un mot que je
n'aie pes et qui ne soit l'expression la plus grave de ma
pense. Je suis un homme srieux, madame.

-- Il n'y parat gure avec moi. Je crois que vous avez
entrepris de me faire dtester le rire autant que je l'ai
aim.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Comment me trouvez-vous ce soir?

-- Eblouissante.

-- C'est trop. Je sais que je ne suis point belle.

-- Je ne dis pas que vous soyez belle, mais vous tes trs-gracieuse.

-- A la bonne heure. Ce doit tre vrai, car je le sens. La
veuve du Malabar est vraiment belle.

-- Oui; je voudrais la voir au bcher.

-- Pour vous y jeter avec elle?

-- Prcisment.

-- Partez-vous bientt?

-- La semaine prochaine, je crois.

-- Viendrez-vous me voir  Paris?

-- Si vous me le permettez...

-- Non, je ne vous le permets pas.

-- Et pourquoi, grand Dieu?

-- D'abord, je ne crois pas que j'y retourne,  Paris.

-- C'est une raison. Et o irez-vous, madame?

-- Je ne sais pas. Voulez-vous faire un voyage  pied quelque
part, nous deux?

-- Je crois bien! Partons-nous?

Et coetera. Je ne te fatiguerai pas, mon ami, du dtail d'une
dizaine de dialogues semblables dont madame de Palme rechercha
manifestement l'occasion pendant quatre jours: c'tait de sa
part un effort de plus en plus marqu pour sortir du lieu
commun et imprimer  nos entretiens un caractre plus intime;
c'tait de la mienne une gale obstination  les renfermer
dans les limites du jargon et  demeurer inbranlable sur le
terrain de la futilit mondaine. Elle s'en apercevait, en
riait souvent et s'en fchait quelquefois, s'tonnant qu'entre
nous le srieux et pass subitement de son ct.

Un mange si nouveau n'avait aucune chance d'chapper au
public envieux ou jaloux qui surveille tous les pas de la
petite comtesse, d'autant plus qu'elle s'y abandonnait avec
une franchise et une navet vraiment enfantines. Elle ne
laissait pas de remarquer parfois la gne et l'espce d'ennui
que me causait l'attention curieuse qu'elle attirait sur nous.
"Je vous compromets, disait-elle; je m'en vais!" Tout en me
rcriant vivement, je ne faisais rien pour la retenir, car tu
me connais assez, mon ami, pour ne pas douter que ma rserve
ne ft de bon aloi et de bonne foi: j'avais pour systme
d'loigner autant que possible madame de Palme, sans la
blesser jamais. Maintenant encore, je ne saurais concevoir
quelle meilleure conduite j'aurais pu tenir, quoique celle-l
n'ait pas eu le succs que je m'en tais promis. Si j'avais 
subir sur ce fait un autre jugement que le tien, je pourrais
dire, pour ma dfense, qu'il m'a fallu quelquefois un effort
de courage mritoire, non pour repousser la pauvre gloriole
que le monde attache  l'espce de triomphe qui semblait
m'tre offert, mais pour comprimer les mouvements secrets que
le charme, la grce et la bienveillance de cette jeune femme
soulevaient dans un coeur moins ferme que mon esprit.

J'arrive  la scne qui devait terminer cette lutte pnible,
et m'en prouver malheureusement toute la vanit. -- Pour faire
leurs adieux  leur fille, dont le mari est rappel  son
poste, M. et madame de Malouet donnaient hier un grand bal de
gala, auquel tous les environs,  dix lieues  la ronde,
avaient t convoqus. Vers dix heures, la foule inondait
l'immense rez-de-chausse du chteau, o les toilettes, les
lumires et les fleurs se confondaient dans un ple-mle
blouissant. -- Comme j'essayais de pntrer dans le salon
principal, je me trouvai vis--vis de madame de Malouet, qui
me tira un peu  l'cart.

-- Eh bien, mon cher monsieur, me dit-elle, cela va mal.

-- Mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau?

-- Je ne sais trop, mais soyez sur vos gardes. Ah! cela ne va
pas bien... Mon Dieu, j'ai en vous une confiance bien
singulire, monsieur; vous ne la tromperez pas, n'est-ce pas?

Sa voix tait attendrie et son regard humide.

-- Madame, comptez sur moi... mais j'aurais bien d partir il y
a huit jours.

-- Eh mon Dieu! qui pouvait prvoir pareille chose?... Silence!

Je me retournai et je vis madame de Palme qui sortait du
salon, et devant laquelle la cohue ouvrait ses rangs avec cet
empressement craintif et cette espce de terreur qu'inspire
gnralement  notre sexe la suprme lgance d'une royaut
fminine. Il y a dans ces jeunes reines d'une nuit,
lorsqu'elles nous apparaissent environnes de toute la pompe
mondaine, et traversant d'un pied vainqueur leur empire troit
et charmant, il y a sur leur front hautain, dans leurs regards
radieux et enivrs, une magie qui pntre les mes les plus
fires. -- Pour la premire fois, madame de Palme me parut
belle: une expression trange et que je ne lui avais jamais
vue, une vive exaltation rayonnait dans ses yeux et
transfigurait ses traits.

-- Suis-je  votre got? me dit-elle.

Je lui tmoignai par je ne sais quel murmure un assentiment
qui n'tait, d'ailleurs, que trop visible pour l'oeil perant
d'une femme.

-- Je vous cherchais, reprit-elle, pour vous faire voir la
serre; c'est une vraie ferie; venez!

Elle prit mon bras, et nous nous dirigemes vers la porte de
la serre, qui s'ouvrait  l'autre extrmit du salon,
prolongeant jusqu'au parc,  travers les lianes et les parfums
de mille plantes exotiques, toutes les splendeurs de la fte.
Pendant que nous admirions l'effet des girandoles qui
scintillaient au milieu de la puissante flore tropicale comme
les constellations brillantes d'un autre hmisphre, plusieurs
cavaliers vinrent rclamer pour une valse la main de madame de
Palme: elle les refusa, quoique j'eusse l'abngation de
joindre mes instances aux leurs.

-- Nos rles me semblent un peu intervertis, me dit-elle. C'est
moi qui vous retiens, et c'est vous qui me renvoyez.

-- Dieu m'en garde! mais je crains que vous ne vous priviez,
par bont pour moi, d'un plaisir que vous aimez -- et qui vous
aime.

-- Non! je sais fort bien que je vous recherche et que vous me
fuyez. C'est assez absurde aux yeux du monde, mais cela m'est
fort gal. Pour ce soir, du moins, j'entends m'amuser comme je
le voudrai. Je vous dfends de troubler mon bonheur. Je suis
vraiment trs-heureuse. J'ai tout ce qu'il me faut: de belles
fleurs, de bonne musique autour de moi, et un ami  mon bras.
Seulement, et c'est un point noir dans mon ciel bleu, je suis
beaucoup plus sre de la musique et des fleurs que de l'ami.

-- Vous avez grand tort.

-- Expliquez-moi donc votre conduite, une fois pour toutes.
Pourquoi ne voulez-vous jamais causer srieusement avec moi?
pourquoi refusez-vous obstinment de me dire un seul mot qui
sente la confiance, l'intimit, l'amiti enfin?

-- Veuillez y rflchir une minute, madame: o cela nous mne-t-il?

-- Qu'est-ce que cela vous fait? Cela nous mne o cela peut.
Il est plaisant que vous vous en proccupiez plus que moi!

-- Voyons, quelle ide auriez-vous de moi si je vous faisais la
cour?

-- Je ne vous demande pas de me faire la cour, dit-elle
vivement.

-- Non, madame; mais c'est pourtant la tournure que prendrait
infailliblement mon langage, s'il cessait un instant d'tre
frivole et banal. Eh bien, avouez qu'il y a un homme au monde
qui ne pourrait vous faire la cour sans s'attirer votre
mpris, et que je suis cet homme-l. Je ne vous dirai pas que
je sois trs-satisfait de m'tre mis dans une telle situation
vis--vis de vous; mais enfin j'y suis, et je ne saurais
l'oublier.

-- C'est beaucoup de raison!

-- Madame, c'est beaucoup de courage.

Elle secoua la tte d'un air de doute, et reprit aprs un
moment de silence:

-- Savez-vous que vous venez de me parler comme  une femme
perdue?

-- Madame!

-- Certainement. Vous croyez que je ne puis jamais supposer 
un homme qui me fait la cour une autre intention que celle de
m'avoir pour matresse. Ce serait le fait d'une femme perdue,
et je ne le suis pas; vous avez beau ne pas le croire, c'est
la pure vrit du bon Dieu... Oui, du bon Dieu. Dieu me
connat, et je le prie plus souvent qu'on ne pense. Il m'a
prserve de mal faire jusqu'ici, et j'espre qu'il m'en
prservera toujours; mais c'est une chose dont il n'est pas
seul matre...

Elle s'arrta un moment, et ajouta d'un ton ferme:

-- Vous y pouvez beaucoup.

-- Moi, madame?

-- Je vous au laiss prendre, je ne sais comment... non, je ne
le sais en vrit pas!... un grand empire sur ma destine...
Voudrez-vous en user? Voil la question.

-- Et  quel titre,... en quelle qualit le pourrais-je,
madame? dis-je lentement, sur le ton d'une froide rserve.

-- Ah! s'cria-t-elle d'un accent sourd et nergique, vous me
demandez cela?... Ah! c'est trop dur! vous m'humiliez trop!

Elle quitta mon bras aussitt, et rentra brusquement dans le
salon.

Je demeurai quelque temps incertain du parti que je devais
prendre. Je voulus d'abord suivre madame de Palme et lui faire
entendre qu'elle s'tait mprise, -- ce qui tait la vrit, --
sur la porte de la rponse sous forme d'interrogation dont
elle s'tait offense. Elle avait apparemment appliqu cette
rponse  quelque pense qui la dominait, que je connaissais
mal, que ses paroles, du moins, m'avaient rvle beaucoup
moins clairement qu'elle ne se l'imaginait; mais, aprs y
avoir rflchi, je reculai devant l'explication nouvelle et
redoutable que j'allais invitablement provoquer. Je rsolus
de demeurer sous le coup des imputations les plus fcheuses
auxquelles mon attitude et mon langage avaient pu donner lieu,
et de dvorer en silence l'amertume dont cette scne m'avait
empli le coeur.

Je quittai la serre et j'entrai dans les jardins pour chapper
aux rumeurs du bal, qui importunaient mon oreille. La nuit
tait froide mais belle. Un instinct douloureux m'entrana
hors de la zone lumineuse que projetaient autour du chteau
les baies des fentres resplendissantes. Je me dirigeai 
grands pas vers un pais massif d'ombre, form par une double
avenue de sapins qui spare le jardin du parc, et que traverse
un pont rustique jet sur un ruisseau. J'entrais sous la vote
de cette sombre alle, quand une main toucha mon bras et
m'arrta; en mme temps, une voix brve et trouble, que je ne
pus mconnatre, me dit:

-- Il faut que je vous parle!

-- Madame, par grce! au nom du ciel!... que faites-vous! vous
vous perdez!... Retournez,... venez! Je vais vous reconduire,
voyons!

Je voulus saisir son bras; elle se dgagea.

-- Je veux vous parler,... j'y suis dcide... Oh mon Dieu! que
je m'y prends mal, n'est-ce pas? Que vous devez le croire plus
que jamais une misrable crature! Et pourtant il n'y a
rien,... rien! c'est la vrit mme, mon Dieu! Vous tes le
premier pour qui j'aie oubli... tout ce que j'oublie!... Oui,
le premier!... Jamais homme n'a entendu de ma bouche une
parole de tendresse, jamais! et vous ne me croyez pas!

Je pris ses deux mains dans les miennes.

-- Je vous crois, je vous le jure... Je vous jure que je vous
estime,... que je vous respecte comme ma fille chrie... Mais
coutez-moi, daignez m'couter! ne bravez pas ouvertement ce
monde impitoyable,... rentrez au bal... Je vais vous y
retrouver bientt, je vous le promets;... mais, au nom du
ciel! ne vous perdez pas!

La malheureuse enfant fondit en larmes, et je sentis qu'elle
chancelait; je la soutins et je la fis asseoir sur un banc qui
se trouvait l. -- Je demeurai debout devant elle, tenant une
de ses mains. Les tnbres taient profondes autour de nous;
je regardais le vide et j'coutais, dans une vague stupeur, le
murmure clair et rgulier du ruisseau qui coule sous les
sapins, le sanglot convulsif qui soulevait le sein de la jeune
femme, et l'odieux bruit de fte que l'orchestre nous envoyait
de loin par intervalles. C'est un de ces instants dont on se
souvient toujours.

Elle se remit enfin, et parut reprendre, aprs cette explosion
de douleur, toute sa fermet.

-- Monsieur, me dit-elle en se levant et en retirant sa main,
ne vous inquitez pas de ma rputation. Le monde est habitu 
mes folies. J'ai pris, d'ailleurs, mes mesures pour que celle-ci
ne ft pas remarque. Peu m'importerait, du reste. Vous
tes le seul homme dont j'aie dsir l'estime et le seul
aussi, malheureusement, dont j'aie encouru le mpris... Cela
est bien cruel... Quelque chose doit vous dire pourtant que je
ne le mrite pas!

-- Madame!...

-- Ecoutez-moi! Ah! que Dieu veuille vous convaincre! c'est une
heure solennelle dans ma vie. Monsieur, depuis le premier
regard que vous avez attach sur moi, ce jour o je me suis
approche de vous pendant que vous dessiniez cette vieille
glise,... depuis ce regard, je vous appartiens. Je n'ai aim,
je n'aimerai jamais que vous... Voulez-vous que je sois votre
femme? J'en suis digne,... je vous l'atteste, je vous
l'atteste devant ce ciel qui nous voit!

-- Chre madame,... chre enfant,... votre bont,... votre
tendresse,... me troublent jusqu'au fond de l'me!... De
grce, un peu de calme,... laissez-moi une lueur de raison!

-- Ah! si votre coeur vous parle, coutez-le, monsieur! Ce n'est
pas avec la raison qu'il faut me juger!... Hlas! je le sens,
vous doutez encore de moi, de mon pass... Oh Dieu! cette
opinion du monde, que j'ai ddaigne, que j'ai foule aux
pieds, comme elle se venge! comme elle me tue!

-- Mon, madame, vous vous trompez;... mais que pourrais-je vous
offrir en change de ce que vous voulez me sacrifier,... des
habitudes, des gots, des plaisirs de toute votre vie?

-- Mais cette vie me fait horreur! Vous croyez que je la
regretterais? Vous croyez qu'un jour je redeviendrais la femme
que j'ai t,... la folle que vous avez connue?... Vous le
croyez! Et comment vous empcher de le croire? Pourtant, je
sais bien que je ne vous donnerais jamais ce chagrin, ni aucun
autre... Jamais! J'ai lu dans vos yeux un monde nouveau que
j'ignorais, un monde plus digne, plus lev, dont je n'avais
jamais eu l'ide,... et hors duquel je ne puis plus vivre!...
Ah! vous devez pourtant bien sentir que je vous dis la vrit!

-- Oui, madame, vous me dites la vrit,... la vrit de
l'heure prsente,... d'une heure de fivre et d'exaltation;...
mais ce monde nouveau qui vous apparat vaguement, ce monde
idal auquel vous voulez demander un refuge ternel contre
quelques dgots passagers ne vous donnerait jamais ce qu'il
semble vous promettre... La dception, le regret, le malheur,
vous y attendent,... et ne vous y attendent pas seule. Je ne
sais s'il existe un homme d'un assez noble esprit, d'une me
assez belle pour vous faire aimer l'existence nouvelle que
vous rvez, pour lui conserver dans la ralit le caractre
presque divin que votre imagination lui prte; mais je sais
que cette tche,... qui serait si douce,... est au-dessus de
moi; je serais un fou, -- et je serais aussi un misrable si je
l'acceptais.

-- Est-ce votre dtermination dernire? La rflexion n'y peut-elle
rien changer?

-- Rien.

-- Adieu donc, monsieur... Ah! malheureuse que je suis!... Adieu!

Elle saisit ma main, qu'elle serra convulsivement, puis elle
s'loigna.

Quand elle eut disparu, je m'assis sur le banc o elle tait
assise. L, mon pauvre Paul, toute force m'abandonna. Je
cachai ma tte dans mes mains, et je pleurai comme un enfant.
-- Dieu merci, elle ne revint pas!

Je dus enfin rassembler tout mon courage pour reparatre un
instant au bal. Aucun signe ne m'indiqua qu'on y et remarqu
mon absence ou qu'on l'et interprte d'une manire fcheuse.
Madame de Palme dansait, et laissait voir une gaiet qui
tenait du dlire. On passa bientt dans la salle o le souper
tait servi, et je profitai du tumulte de ce moment pour me
retirer.

Ds ce matin, j'ai demand  madame de Malouet un entretien
particulier. Il m'a sembl que je lui devais mon entire
confidence. Elle l'a reue avec une profonde tristesse, mais
sans montrer de surprise.

-- J'avais devin, m'a-t-elle dit, quelque chose de
semblable... Je n'ai pas dormi de la nuit. Je crois que vous
avez fait le devoir d'un homme sage, -- et d'un honnte homme.
Oui, vous l'avez fait. Cependant, cela parat bien dur! La vie
du monde a cela de dtestable qu'elle cre des caractres et
des passions factices, des situations imprvues, des nuances
insaisissables, qui compliquent trangement la pratique du
devoir et obscurcissent la voie droite, qui devrait toujours
tre simple et facile  reconnatre... Et maintenant, vous
voulez partir, n'est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Soit; mais restez encore deux ou trois jours. Vous terez
ainsi  votre dpart l'apparence d'une fuite, qui, aprs ce
qu'on a pu observer, aurait je ne sais quoi de ridicule et en
mme temps d'injurieux. C'est un sacrifice que je vous
demande. Aujourd'hui, nous devons tous dner chez madame de
Breuilly: je me charge de vous excuser. De la sorte, cette
journe du moins vous sera lgre. Demain, nous ferons pour le
mieux. Aprs-demain, vous partirez.

J'ai accept cette convention. A bientt donc, cher Paul...
Que je me sens seul et abandonn! que j'ai besoin de serrer ta
main ferme et loyale,... de t'entendre dire: "Tu as bien
agi!"




VIII


10 octobre. Du Rozel.


Me voici rentr dans ma cellule, mon ami... Pourquoi l'ai-je
quitte! Jamais homme n'a senti battre, entre ces froides
murailles, un coeur plus troubl que mon misrable coeur! Ah! je
ne veux pas maudire notre pauvre raison, notre sagesse, notre
morale, notre philosophie humaines: n'est-ce pas ce qui nous
reste encore de plus noble et de meilleur? Mais, Dieu du ciel!
que c'est peu de chose! Quels guides suspects et quels faibles
soutiens!

Ecoute un triste rcit. -- Hier, grce  madame de Malouet, je
restai seul au chteau tout le jour et toute la soire. Je fus
donc tranquille autant que je pouvais l'tre. Vers minuit,
j'entendis revenir les voitures, et bientt aprs tout bruit
cessa. Il tait, je crois, trois heures du matin quand je fus
tir de l'espce de torpeur fbrile qui me tient lieu de
sommeil depuis quelques nuits, par le bruit trs-rapproch
d'une porte qu'on semblait ouvrir ou refermer dans la cour
avec prcaution. Je ne sais par quelle bizarre et soudaine
liaison d'ides un incident si ordinaire attira mon attention
et m'agita l'esprit. Je quittai brusquement le fauteuil dans
lequel je m'tais assoupi, et je m'approchai d'une fentre:
je vis distinctement un homme qui s'loignait d'une allure
discrte dans la direction de l'avenue. Il me fut facile de
juger que la porte par laquelle il venait de sortir tait
celle qui donne accs dans l'aile du chteau contigu  la
bibliothque. Cette partie de l'habitation contient plusieurs
appartements consacrs aux htes de passage; je savais qu'ils
taient tous vides en ce moment, --  moins que madame de
Palme, comme il arrivait souvent, n'et pris pour la nuit le
logement qui lui tait toujours rserv dans ce pavillon.

Tu devines quelle trange pense me traversa le cerveau.
Tantt je la repoussais comme un pouvantable folie; tantt,
retrouvant, dans le champ d'une exprience dj longue, des
faits d'observation qui prtaient de la vraisemblance  cette
pense, je l'accueillais avec une sorte d'ironie cynique, et
j'aimais presque  l'admettre comme un dnoment odieux mais
dcisif. -- La premire clart de l'aube m'a surpris livr 
ces angoisses mentales, voquant mes souvenirs, examinant
purilement les circonstances les plus minutieuses qui
pouvaient tendre  confirmer ou  dtruire mes soupons. J'ai
d enfin  l'excs de fatigue deux heures d'une accablement
dont je suis sorti plus matre de ma raison. Je n'ai pu douter
 mon rveil de l'apparition qui avait frapp mes yeux pendant
la nuit; mais il m'a sembl que je l'avais interprte avec
une hte folle, et que mon esprit malade lui avait attribu
l'explication la moins vraisemblable. En supposant enfin que
mes pires pressentiments dussent se trouver justifis, j'avais
lieu assurment de me sentir l'me profondment attriste
devant un tmoignage si douloureux, si impudent, de la
mobilit et de la perversit d'un coeur de femme; mais j'avais
perdu tout droit de m'en montrer offens: le plus vulgaire
sentiment de dignit me faisait un devoir de l'indiffrence,
au moins apparente. S'il tait possible qu'on et cherch
contre moi une vengeance  un tel prix, on n'en lirait pas du
moins le succs sur mon visage. Quant  ma souffrance, je me
disais, je me rptais que mon dpart et mon loignement lui
enlveraient bientt ce qu'elle aurait de plus aigu et de plus
insupportable.

Je suis descendu  dix heures et demie, comme de coutume.
Madame de Palme tait dans le salon: elle avait donc pass la
nuit au chteau. Cependant, il m'a suffi de la voir pour
perdre l'ombre mme du soupon. Elle causait d'un air
tranquille au milieu d'un groupe. Elle m'a salu de son doux
sourire habituel. Je me suis senti dlivr d'un poids immense.
J'chappais  un tourment d'une nature si pnible et si amre,
que l'impression franche de ma douleur primitive, dgage des
honteuses complications dont j'avais pu la croire aggrave, me
semblait presque aimable. Jamais mon coeur n'avait rendu 
cette jeune femme un hommage plus tendre et plus mu. Je lui
savais gr du fond de l'me d'avoir rendu la puret  ma
blessure et  mon souvenir.

L'aprs-midi devait tre consacre  une promenade  cheval
sur les bords de la mer. Dans l'effusion de coeur qui succdait
aux anxits de la nuit, je me rendis trs-volontiers aux
instances de M. de Malouet, qui, s'appuyant de mon dpart
prochain, me pressait de l'accompagner  cette partie de
plaisir. Notre cavalcade, recrute, selon l'usage, de quelques
jeunes gens des environs, sortait vers deux heures de la cour
du chteau. Nous cheminions joyeusement depuis quelques
minutes, et je n'tais pas le moins gai de la bande, quand
madame de Palme est venue subitement se placer  ct de moi.

-- Je vais commettre une lchet, a-t-elle dit; je m'tais
pourtant bien promis,... mais j'touffe!

Je l'ai regarde: l'expression gare de ses traits et de ses
yeux m'a soudain frapp d'effroi.

-- Eh bien, a-t-elle repris d'une voix dont je n'oublierai
jamais l'accent, vous l'avez voulu:... je suis une femme
perdue!

Aussitt elle a pouss son cheval et m'a quitt, me laissant
atterr sous ce coup d'autant plus sensible que j'avais cess
de le craindre, et qu'il m'atteignait avec un raffinement que
je n'avais pas mme prvu. Il n'y avait eu, en effet, dans la
voix de la malheureuse femme aucune trace d'insolente
fanfaronnade: c'tait la voix mme du dsespoir, un cri de
douleur navrante et de timide reproche, -- tout ce qui pouvait
ajouter dans mon me  la torture d'un amour souill et bris
le dsordre d'une piti profonde et d'une conscience alarme.

Quand j'ai eu la force de regarder autour de moi, je me suis
tonn de mon aveuglement. Parmi les courtisans les plus
assidus de madame de Palme figure un M. de Mauterne, dont
l'loignement pour moi, quoique contenu dans les limites du
savoir-vivre m'a souvent paru revtir une teinte presque
hostile. M. de Mauterne est un homme de mon ge, grand, blond,
d'une lgance plus robuste que distingue, et d'une beaut
rgulire mais fade et empese. Il a les talents du monde,
beaucoup d'entreprises et nul esprit. Son air et sa conduite,
dans le cours de cette fatale promenade, m'eussent appris ds
le dbut, si j'avais eu l'ide de les observer, qu'il se
croyait le droit de ne redouter dsormais aucune rivalit prs
de madame de Palme. Il s'attribuait franchement le premier
rle dans toutes les scnes auxquelles elle se trouvait mle;
il l'accablait de soins avec une mine importante et discrte;
il affectait de lui parler  voix basse, et ne ngligeait rien
enfin pour initier le public au secret de sa faveur. A cet
gard, il perdait ses peines: le monde, aprs avoir puis sa
mchancet sur des fautes imaginaires, semble jusqu'ici se
refuser  l'vidence qui provoque vainement ses regards.

Pour moi, mon ami, il m'est difficile de te peindre le chaos
d'motions et de penses qui se heurtaient et se confondaient
en moi. Le sentiment qui me dominait peut-tre avec le plus de
violence, c'tait celui de ma haine contre cet homme, d'un
haine implacable, -- d'une haine ternelle. J'tais, au reste,
plus choqu, plus dsol que surpris du choix qu'on avait fait
de lui; c'tait le premier venu; on l'avait pris avec une
sorte d'indiffrence et de ddain, comme on ramasse une arme
de suicide, lorsque le suicide est une fois rsolu. -- Quant 
mes sentiments pour elle, tu les devines: nulle apparence de
colre, une affreuse tristesse, une compassion attendrie, un
remords vague, et par-dessus tout un regret passionn,
furieux! Je savais enfin combien je l'avais aime! Je
comprenais  peine les raisons qui, deux jours auparavant, me
semblaient si fortes, si imprieuses, et qui m'avaient paru
tablir entre elle et moi une barrire infranchissable. Tous
ces obstacles du pass disparaissaient devant l'abme prsent,
qui me semblait le seul rel, -- le seul impossible  combler,
le seul qui et exist jamais! -- Chose trange! Je voyais
clairement, aussi clairement qu'on voit le soleil, que
l'impossible, l'irrparable tait l, et je ne pouvais
l'accepter,... je ne pouvais m'y rsigner! Je voyais cette
femme perdue pour moi aussi irrvocablement que si la tombe
et t ferme sur son cercueil, et je ne pouvais renoncer 
elle!... Mon esprit s'garait alors dans des projets, dans des
rsolutions insenses: je voulais chercher querelle  M. de
Mauterne, le forcer  se battre sur l'heure... Je sentais que
je l'aurais cras... Puis je voulais m'enfuir avec elle,
l'pouser, la prendre avec sa honte aprs l'avoir refuse
pure!... Oui, cette dmence m'a tent! Pour l'carter de ma
pense, j'ai d me rpter cent fois que le dgot et le
dsespoir taient les seuls fruits que pt porter jamais cette
union d'une main fltrie et d'une main sanglante... Ah! Paul,
que j'ai souffert!

Madame de Palme a montr, pendant toute la dure de la
promenade, une surexcitation fivreuse qui se trahissait
surtout par de folles prouesses d'quitation. J'entendais par
intervalles les clats de sa gaiet exalte qui rsonnaient 
mon oreille comme des plaintes dchirantes. Une seule fois
encore, elle m'a adress la parole en passant prs de moi:

-- Je vous fais horreur, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit.

J'ai secou la tte et j'ai baiss les yeux sans lui rpondre.

Nous sommes rentrs au chteau vers quatre heures. Je gagnais
ma chambre, quand un tumulte confus de voix, de cris et de pas
prcipits sous le vestibule m'a glac le coeur. Je suis
redescendu  la hte; on m'a dit que madame de Palme venait de
tomber dans une violente crise nerveuse. On l'avait porte
dans le salon. J'ai reconnu  travers la porte la voix douce
et grave de madame de Malouet,  laquelle se mlait je ne sais
quel vagissement pareil  celui d'un enfant malade. -- Je me
suis enfui.

J'tais dcid  quitter sans retard ce lieu de malheur. Rien
n'et pu m'y retenir un instant de plus. Ta lettre, qu'on
m'avais remise au retour, m'a servi  colorer d'un prtexte
vraisemblable mon dpart improvis. On connat ici l'amiti
qui nous lie. J'ai dit que tu avais besoin de moi dans les
vingt-quatre heures. J'avais eu soin,  toute occurrence, de
faire venir depuis trois jours une voiture et des chevaux de
la ville la plus proche. En quelques minutes, mes prparatifs
ont t achevs; j'ai donn au cocher l'ordre de partir en
avant et d'aller m'attendre  l'extrmit de l'avenue, pendant
que je ferais mes adieux. -- M. de Malouet m'a paru n'avoir
aucun soupon de la vrit: le bon vieillard s'est attendri
en recevant mes remercments, et m'a rellement tmoign une
affection singulire et sans proportion avec la brve dure de
nos relations. J'ai  peine eu moins  me louer de M. de
Breuilly. Je me reproche la caricature que je t'ai donne un
jour pour le portrait de ce noble coeur.

Madame de Malouet a voulu m'accompagner dans l'avenue quelques
pas plus loin que son mari; je sentais son bras trembler sous
le mien, pendant qu'elle me chargeait de quelques commissions
indiffrentes pour Paris. Au moment o nous allions nous
sparer et comme je serrais sa main avec effusion elle m'a
retenu doucement.

-- Eh bien, monsieur, m'a-t-elle dit d'une voix presque
teinte, Dieu n'a point bni notre sagesse!

-- Madame, nos coeurs lui sont ouverts;... il a d lire notre
sincrit... Il voit ce que je souffre; d'ailleurs, j'espre
humblement qu'il me pardonne.

-- N'en doutez pas,... n'en doutez pas, a-t-elle repris d'un
accent bris. Mais elle! elle!... Ah! pauvre enfant!

-- Ayez piti d'elle, madame. Ne l'abandonnez pas. Adieu!

Je l'ai quitte  la hte, et je suis parti; mais, au lieu de
m'acheminer vers le bourg de ***, je me suis fait conduire sur
la route de l'abbaye jusqu'au haut des collines; j'ai pri le
cocher d'aller seul au bourg et de revenir me prendre demain
de grand matin  la mme place. Mon ami, je ne puis
t'expliquer la tentation bizarre et irrsistible qui m'a pris
de passer une dernire nuit dans cette solitude o j'ai t si
tranquille, si heureux, et il y a si peu de temps, mon Dieu!

Me voici donc dans ma cellule. Qu'elle me parat froide,
sombre et triste! Le ciel aussi s'est mis en deuil. Depuis mon
arrive dans ce pays et malgr la saison, je n'avais vu que
des jours et des nuits d't. Ce soir, un glacial ouragan
d'automne s'est dchan sur la valle; le vent siffle dans
les ruines et en arrache des fragments qui tombent lourdement
sur le sol. Une pluie violente bat mes vitraux. Il me semble
qu'il pleut des larmes!

Des larmes! j'en ai le coeur rempli,... et pas une ne veut
monter jusqu' mes yeux! -- J'ai pri pourtant, j'ai pri Dieu
longuement, -- non pas, mon ami, ce Dieu insaisissable que nous
poursuivons vainement au del des toiles et des mondes, mais
le seul Dieu vraiment secourable aux affligs, le Dieu de mon
enfance, -- le Dieu de cette pauvre femme!

Ah! je ne veux plus songer qu' mon retour prs de toi. Aprs-demain,
mon ami, et peut-tre avant que cette lettre


. . . . . . . . . . . . .


Viens, Paul! Si tu peux quitter ta mre, viens, je t'en
supplie, viens me soutenir. Dieu me frappe!

J'crivais cette ligne interrompue, quand, au milieu des
bruits confus de la tempte, mon oreille a cru saisir le son
d'une voix, d'une plainte humaine. Je me suis jet  ma
fentre; je me suis pench au dehors pour percer les tnbres,
et j'ai entrevu sur le sol noir et inond une forme vague, une
sorte de paquet blanchtre. En mme temps, un gmissement plus
distinct est mont jusqu' moi. -- Une lueur de la terrible
vrit m'a travers l'esprit comme une lame aigu. -- J'ai
gagn dans la nuit la porte du moulin; prs du seuil, j'ai vu
un cheval abandonn; il portait une selle de femme. Je me suis
prcipit en courant vers l'autre face des ruines, et, dans le
clos qui est situ sous la fentre de ma cellule et qui garde
encore des traces de l'ancien cimetire des moines, j'ai
trouv l'infortune. Elle tait l, assise et comme crase
sur une vieille dalle tumulaire, grelottant de tous ses
membres sous les torrents d'eau glace qu'un ciel impitoyable
versait sans relche sur sa lgre toilette de fte. J'ai
saisi ses deux mains, essayant de la relever.

-- Ah! malheureuse enfant! qu'avez-vous fait? ah! malheureuse!

-- Oui, bien malheureuse! a-t-elle murmur d'une voix faible
comme un souffle.

-- Mais vous vous tuez!

-- Tant mieux!... tant mieux!

-- Vous ne pouvez rester l!... Venez!...

J'ai vu qu'elle tait hors d'tat de se soutenir.

-- Ah! Dieu bon! Dieu puissant! que faire?... Qu'allez-vous
devenir maintenant? Que voulez-vous de moi?...

Elle n'a pas rpondu. Elle tremblait, et ses dents se
heurtaient. Je l'ai enleve dans mes bras et je l'ai emporte.
On rflchit vite dans de tels instants. Aucun moyen
imaginable pour la faire sortir de cette valle, o les
voitures ne peuvent pntrer. Rien n'tait dsormais possible
pour sauver son honneur; il ne fallait plus songer qu' la
vie. J'ai gravi rapidement les degrs de ma cellule, et je
l'ai dpose dans un fauteuil prs du foyer, que j'ai rallum
 la hte; puis j'ai rveill mes htes. J'ai donn  la
meunire une explication vague et confuse. Je ne sais ce
qu'elle en a compris, mais c'est une femme, elle a eu piti.
Elle a rendu  madame de Palme les premiers soins. Son mari
est parti aussitt  cheval, portant  la marquise de Malouet
ce billet de ma main:


"Madame,

"Elle est ici, mourante. Au nom du Dieu de misricorde, je
vous invoque, je vous conjure... Venez consoler, venez bnir
celle qui ne peut plus attendre que de vous en ce monde des
paroles de bont et de pardon.

"Veuillez dire  madame de Pontbrian ce que vous jugerez
ncessaire."




Elle me demandait. Je suis retourn prs d'elle. Je l'ai
trouve encore assise devant le feu. Elle n'avait pas voulu se
laisser mettre dans le lit qu'on lui avait prpar. En
m'apercevant, -- singulire proccupation de femme! -- sa
premire pense a t pour le costume de paysanne contre
lequel elle venait d'changer ses vtements imprgns d'eau et
souills de boue.

Elle s'est mise  rire en me le montrant; mais son rire s'est
tourn presque aussitt en convulsions que j'ai eu de la peine
 calmer.

Je m'tais plac prs d'elle: elle ne pouvait se rchauffer;
elle avait une horrible fivre; ses yeux tincelaient. Je l'ai
supplie de consentir  prendre le repos complet qui convenait
seul  son tat.

-- A quoi bon? m'a-t-elle dit. Je ne suis pas malade. Ce qui me
tue, ce n'est pas la fivre; ce n'est pas le froid, c'est la
pense qui me brle l (elle se frappait le front); c'est la
honte, -- c'est votre mpris et votre haine, -- bien mrits
maintenant!


Mon coeur a clat, Paul; je lui ai dit tout, ma passion, mes
regrets, mes remords! J'ai couvert de baisers ses mains
tremblantes, son front glac, ses cheveux humides... J'ai
rpandu dans sa pauvre me brise tout ce que l'me d'un homme
peut contenir de tendresse, de piti, d'adoration! Elle a su
que je l'aimais; elle n'a pu en douter!

Elle m'a cout avec ravissement.

-- C'est maintenant, m'a-t-elle dit, c'est maintenant qu'il ne
faut pas me plaindre. Jamais je n'ai t si heureuse de ma
vie. Je ne mritais pas cela... Je ne puis rien souhaiter de
plus,... rien esprer de mieux;... je ne regretterai rien.

Elle s'est assoupie. Ses lvres entr'ouvertes ont un sourire
pur et paisible; mais elle est prise par intervalle de
tressaillements terribles, et ses traits s'altrent
profondment.

Je la veille en t'crivant.

Madame de Malouet vient d'arriver avec son mari. Je l'avais
bien juge! Sa voix et ses paroles ont t d'une mre. Elle
avait eu soin d'amener son mdecin. La malade est couche dans
un bon lit, entoure, aime. Je suis plus tranquille, quoique
un dlire effrayant se soit dclar  son rveil.

Madame de Pontbrian a refus absolument de venir auprs de sa
nice. Elle aussi, je l'avais bien juge, l'excellente
chrtienne!

Je me suis fait le devoir de ne plus mettre le pied dans la
cellule, que madame de Malouet ne quitte plus. La contenance
de M. de Malouet m'pouvante, et cependant il m'assure que le
mdecin ne s'est pas encore prononc.


_______________




Le mdecin est sorti. J'ai pu lui parler.

-- C'est, m'a-t-il dit, une fluxion de poitrine complique
d'une fivre crbrale.

-- Cela est bien grave, n'est-ce pas?

-- Trs-grave.

-- Mais le danger est-il immdiat?

-- Je vous le dirai ce soir. L'tat est si violent, qu'il ne
peut durer longtemps. Il faut que la crise s'attnue ou que la
nature cde.

-- Vous n'esprez rien, monsieur?

Il a regard le ciel et s'est loign.

Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mon ami... Tous ces
coups se succdent si vite! C'est la foudre.


Cinq heures du soir.


On a mand  la hte le prtre que j'ai souvent rencontr au
chteau. C'est un ami de madame de Malouet, un vieillard
simple et plein de charit. Il est sorti un instant de cette
chambre funeste; je n'ai os l'interroger. J'ignore ce qui se
passe. Je redoute de l'apprendre, et cependant mon oreille
recueille avidement les moindres bruits, les sons les plus
insignifiants: une porte qui se ferme, un pas plus rapide
dans l'escalier, me frappent de terreur.

Pourtant... si vite! C'est impossible!


________




Paul! mon ami,... mon frre! O es-tu?... Tout est fini!

Il y a une heure, j'ai vu descendre le mdecin et le prtre.
M. de Malouet les suivait.

-- Montez, m'a-t-il dit. Allons! du courage, monsieur. Soyez
homme.

Je suis entr dans la cellule: madame de Malouet y tait
demeure seule; elle tait  genoux prs du lit, et m'a fait
signe de m'approcher.

J'ai regard celle qui allait cesser de souffrir. Quelques
heures avaient suffi pour empreindre tous les ravages de la
mort sur ce visage charmant; mais la vie et la pense
rayonnaient encore dans ses yeux: elle m'a reconnu aussitt.

-- Monsieur,... m'a-t-elle dit.

Puis, se reprenant aprs une pause:

-- George, je vous ai bien aim. Pardonnez-moi d'avoir
empoisonn votre vie de ce triste souvenir!

Je suis tomb sur mes genoux; j'ai voulu parler, je ne le
pouvais pas; mes larmes coulaient brlantes sur sa main dj
inerte et froide comme un marbre.

-- Et vous aussi, madame, a-t-elle repris, pardonnez-moi la
peine,... le mal que je vous fais!

-- Mon enfant! a dit la vieille dame, je vous bnis du fond du
coeur.

Puis il y a eu un silence, au milieu duquel j'ai entendu tout
 coup un soupir profond et bris... Ah! ce soupir suprme, ce
dernier sanglot d'une mortelle douleur, Dieu aussi l'a
entendu, il l'a recueilli!

Il l'a entendu!... il entend aussi ma prire ardente,
plore!... il faut que je le croie, mon ami. Oui, pour ne pas
cder en ce moment  quelques tentation de dsespoir, il faut
que je croie fermement  un Dieu qui nous aime, qui voit d'un
oeil attendri les dchirements de nos faibles coeurs,... qui
daignera un jour de sa main paternelle refaire les noeuds
briss par la cruelle mort!... Ah! devant la dpouille
inanime d'un tre ador, quel coeur assez dessch, quel
cerveau assez fltri par le doute pour ne pas repousser 
jamais l'odieuse pense que ces mots sacrs: Dieu, justice,
amour, immortalit, ne sont que de vaines syllabes qui n'ont
point de sens!

Adieu, Paul. Tu sais ce qui me reste  faire. Si tu peux
venir, je t'attends; sinon, mon ami, attends-moi. Adieu.




IX


LE MARQUIS DE MALOUET A M. PAUL B... A PARIS


Chteau de Malouet, 20 octobre.


Monsieur, c'est pour moi un devoir aussi imprieux que pnible
de vous retracer les faits qui ont amen le malheur suprme
dont une voie plus prompte vous a port la nouvelle avec tous
les mnagements qui nous ont t permis, malheur qui achve
d'accabler nos mes, dj si cruellement prouves. Vous le
savez, monsieur, quelques semaines, quelques jours nous
avaient suffi,  madame de Malouet et  moi, pour connatre,
pour apprcier votre ami, pour lui vouer une ternelle
affection, qui devait se changer trop tt en un ternel
regret.

Je en vous parlerai point, monsieur, des tristes circonstances
qui ont prcd cette dernire catastrophe. Vous n'ignorez, je
le sais, aucun trait de la fatale passion qu'avaient inspire
 une malheureuse jeune femme les mrites et les qualits que
nous sommes rduits  pleurer aujourd'hui. Je ne vous dirai
rien des scnes de deuil qui ont suivi la mort de madame de
Palme. Un autre deuil les recouvre dj dans notre souvenir.

La conduite de M. George durant ces tristes journes, la
sensibilit profonde et en mme temps l'lvation morale dont
il ne cessa de nous donner le spectacle, avaient achev de lui
gagner nos coeurs. J'aurais voulu vous le renvoyer aussitt,
monsieur; je voulais l'loigner de ce lieu dsol, je voulais
le conduire moi-mme dans vos bras, puisqu'une proccupation
douloureuse vous retenait  Paris; mais il s'tait impos le
devoir de ne pas abandonner si promptement ce qui restait de
l'infortune.

Nous l'avions recueilli prs de nous; nous l'entourions de nos
soins. Il ne sortait du chteau que pour faire chaque jour 
deux pas un pieux plerinage. Sa sant cependant s'altrait
visiblement. Avant-hier, dans la matine, madame de Malouet le
pressa de nous accompagner, M. de Breuilly et moi, dans une
promenade  cheval. Il y consentit, quoique avec peine. Nous
partmes. Chemin faisant, il se prta de tout son courage aux
efforts que nous tentions pour l'engager dans notre entretien,
et le tirer de son accablement. Je le vis sourire pour la
premire fois depuis bien des heures, et je commenais 
esprer que le temps, la force d'me, les soins de l'amiti
pourraient rendre un peu de calme  son souvenir, quand, au
dtour de la route, un hasard dplorable nous mit face  face
avec M. de Mauterne.

Ce jeune homme tait  cheval: deux amis et deux dames
l'accompagnaient. Nous suivions le mme direction de
promenade; mais son allure tait plus rapide que la ntre: il
nous dpassa en nous saluant, et je ne remarquai pour moi dans
son air rien qui pt attirer l'attention. Je fus donc fort
surpris d'entendre M. de Breuilly, l'instant d'aprs, murmurer
entre ses dents:

-- Ceci est une infme lchet!

M. George, qui, au moment de la rencontre, avait pli et
dtourn lgrement la tte, regarda vivement M. de Breuilly:

-- Quoi donc, monsieur? de quoi parlez-vous?

-- De l'insolence de ce fat!

J'interpellai M. de Breuilly avec force, lui reprochant sa
manie querelleuse, et affirmant qu'il n'y avait eu trace de
provocation ni dans l'attitude ni sur les traits de M. de
Mauterne, lorsqu'il avait pass prs de nous.

-- Allons, mon ami, reprit M. de Breuilly, vous avez ferm les
yeux -- ou vous avez d voir, comme je l'ai vu, que le
misrable a rican en regardant monsieur! Je ne sais pas
pourquoi vous voulez que monsieur supporte une insulte que ni
vous ni moi ne supporterions!

Cette malheureuse phrase n'tait pas acheve, que M. George
avait mis son cheval au galop.

-- Es-tu fou? dis-je  Breuilly, qui essayait de me retenir, --
et que signifie cette invention-l?

-- Mon ami, me rpondit-il, il fallait distraire cet enfant 
tout prix.

Je haussai les paules, je me dgageai, et je m'lanai sur
les pas de M. George; mais, tant mieux mont que moi, il
avait pris une avance considrable. J'tais encore  une
centaine de pas, quand il joignit M. de Mauterne, qui s'tait
arrt en l'entendant venir. Il me sembla qu'ils changeaient
quelques paroles, et je vis presque aussitt la cravache de M.
George fouetter  plusieurs reprises et avec une sorte
d'acharnement le visage de M. de Mauterne. Nous arrivmes
seulement  temps, M. de Breuilly et moi, pour empcher que
cette scne ne prt un odieux caractre.

Une rencontre tant malheureusement devenue invitable entre
ces deux messieurs, nous dmes emmener avec nous les deux amis
qui accompagnaient Mauterne, MM. de Quiroy et Astley, ce
dernier Anglais. M. George nous prcda au chteau. Le choix
des armes appartenait, sans aucun doute possible,  notre
adversaire. Cependant, ayant remarqu que ses deux tmoins
semblaient hsiter, avec une sorte d'indiffrence ou de
circonspection, entre l'pe et le pistolet, je pensai que
nous pourrions, avec un peu d'adresse, faire pencher leur
dcision dans le sens qui nous serait le moins dfavorable.
Nous prmes donc pralablement, M. de Breuilly et moi, l'avis
de M. George. Il se pronona immdiatement pour l'pe.

-- Mais, lui fit observer M. de Breuilly, vous tirez fort bien
le pistolet: je vous au vu  l'oeuvre. Etes-vous sr d'tre
plus habile  l'pe? Ne vous y trompez pour Dieu pas, ceci
est un combat  mort!

-- J'en suis convaincu, rpondit-il en souriant; mais je tiens
beaucoup  l'pe, autant que cela sera possible.

Sur l'expression d'un dsir si formel, nous ne pouvions que
nous croire heureux d'obtenir le choix de cette arme. Il fut
effectivement rsolu, et la rencontre fixe au lendemain neuf
heures.

Pendant le reste de la journe, M. George montra une libert
d'esprit et mme par intervalles une gaiet dont nous fmes
tout surpris, et que madame de Malouet en particulier ne
savait comment s'expliquer. Ma pauvre femme ignorait, bien
entendu, ces derniers vnements.

A dix heures, il se retira, et je vis encore de la lumire
chez lui deux heures plus tard. Pouss par ma vive affection
et par je ne sais quelle inquitude vague dont j'tais
poursuivi, j'entrai vers minuit dans sa chambre; je le trouvai
fort tranquille: il venait d'crire et apposait son cachet
sur quelques enveloppes.

-- Voil! me dit-il en me mettant ces papiers dans la main. A
prsent, le plus fort est fait, ajouta-t-il, et je vais dormir
comme un bienheureux.

Je crus devoir lui donner encore quelques conseils techniques
sur le jeu de l'arme dont il devait bientt se servir. Il
m'couta avec distraction; puis, avanant son bras tout  coup
:

-- Voyez mon pouls, dit-il.

Je lui obis, et je m'assurai que son calme et son animation
n'avaient rien d'affect ni de fbrile.

-- Avec cela, reprit-il, on n'est tu que quand on le veut
bien. Bonsoir, cher monsieur.

Je l'embrassai et je le quittai.

Hier,  huit heures et demie, nous tions rendus, M. George,
M. de Breuilly et moi, dans un chemin cart, situ  gale
distance de Malouet et de Mauterne, et qui avait t dsign
pour lieu du duel. Notre adversaire arriva presque aussitt,
accompagn de MM. de Quiroy et Astley. Le caractre de
l'insulte n'admettait aucune tentative de conciliation. On dut
procder immdiatement au combat.

A peine M. George s'tait-il mis en garde, que nous ne pmes
douter de sa complte inexprience au maniement de l'pe. M.
de Breuilly me jeta un regard de stupeur. Toutefois, quand les
lames se furent croises, il y eut une apparence de combat et
de dfense: mais, ds la troisime passe, M. George tomba, la
poitrine traverse.

Je me prcipitai sur lui: la mort le prenait dj. Cependant,
il me serra faiblement la main, sourit encore, puis m'exprima
d'un dernier souffle sa dernire pense, qui fut pour vous,
monsieur:

-- Dites  Paul que je l'aime, que je lui dfends la vengeance,
que je meurs... heureux.

Il expira.

Je n'ajouterai rien, monsieur,  ce rcit. Il n'a t que trop
long, il m'a cot beaucoup; mais je vous devais ce compte
fidle et douloureux. J'ai d croire en outre que votre amiti
voudrait suivre jusqu'au dernier instant cette existence qui
vous fut si chre, et  si juste titre. Maintenant, vous savez
tout, vous avez tout compris, mme son silence.

Il repose prs d'elle. Vous viendrez sans doute, monsieur.
Nous vous attendons. Nous pleurerons avec vous ces deux tres
bien-aims, tous deux bons et charmants, foudroys tous deux
par la passion, et saisis par la mort avec une rapidit
poignante au milieu des plus douces ftes de la vie.








erreurs typographiques corriges silencieusement:


Chapitre 1: =son imaginative= remplac par =ton imaginative=

Chapitre 1: =te peint= remplac par =se peint=

Chapitre 1: =se parat= remplac par =se parait=

Chapitre 5: =-- Au mme instant= remplac par =Au mme
instant=

Chapitre 6: =-- Telle fut la rponse= remplac par =Telle fut
la rponse=

Chapitre 6: =Avant-hier;= remplac par =Avant-hier,=

Chapitre 6: =pardon!.. Vous= remplac par =pardon!... Vous=

Chapitre 6: =Elle l'accueillera= remplac par =-- Elle
l'accueillera=

Chapitre 6: =faire ici;..= remplac par =faire ici;...=

Chapitre 7: =mondaine. Ellle= remplac par =mondaine. Elle=

Chapitre 7: =pareille chose?..= remplac par =pareille chose?...=

Chapitre 7: =comme je le voudrai,= remplac par =comme je le
voudrai.=

Chapitre 7: =de l'me!..= remplac par =de l'me!...=

Chapitre 7: =A Bientt donc= remplac par =A bientt donc=

Chapitre 8: =vraissemblance= remplac par =vraisemblance=

Chapitre 9: =ne prit un= remplac par =ne prt un=

Chapitre 9: =Mais lui fit observer= remplac par =Mais, lui fit
observer=

Chapitre 9: =-- Sur l'expression= remplac par =Sur
l'expression=

Chapitre 9: =Je me prcipitait= remplac par =Je me prcipitai=









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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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